diff options
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 3 | ||||
| -rw-r--r-- | 38704-8.txt | 22992 | ||||
| -rw-r--r-- | 38704-8.zip | bin | 0 -> 416440 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38704-h.zip | bin | 0 -> 462108 bytes | |||
| -rw-r--r-- | 38704-h/38704-h.htm | 23585 | ||||
| -rw-r--r-- | 38704-h/images/title.jpg | bin | 0 -> 32852 bytes | |||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 |
8 files changed, 46593 insertions, 0 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..6833f05 --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,3 @@ +* text=auto +*.txt text +*.md text diff --git a/38704-8.txt b/38704-8.txt new file mode 100644 index 0000000..d905fee --- /dev/null +++ b/38704-8.txt @@ -0,0 +1,22992 @@ +Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La case de l'oncle Tom + ou vie des nègres en Amérique + +Author: Harriet Beecher Stowe + +Translator: Louis Énault + +Release Date: January 30, 2012 [EBook #38704] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM *** + + + + +Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + + + + + Au lecteur + + Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale. + + La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures. + + L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + La liste des modifications se trouve à la fin du texte. + + + + + BIBLIOTHÈQUE + DES CHEMINS DE FER + + QUATRIÈME SÉRIE + + LITTÉRATURES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES + + + Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet) + rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. + + + + + LA CASE + L'ONCLE TOM + + OU + + VIE DES NÈGRES EN AMÉRIQUE + + PAR + + Mss HARRIET BEECHER STOWE + + + TRADUCTION + DE LOUIS ÉNAULT + + PARIS + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14 + + 1853 + + + + +PRÉFACE. + + +L'_Oncle Tom_ est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le +côté artistique de l'oeuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son +livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions +que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans +les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout +droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant +un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon, +pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas +les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les _ficelles_ +du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de +l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les +épaules et passera outre. + +On a comparé avec raison son livre à un grand _meeting_ religieux et +politique, un _meeting_ abolitionniste, où l'orateur produit une armée +de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre +points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se +trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et +l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer! + +Le héros du roman, _Tom_, prend des proportions grandioses. C'est un +Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un +Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux +blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il +donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus +parfaite vertu: la vertu chrétienne. + +Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi, +j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique +ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La +sublimité n'a pas de _couleur_; Tom est tout simplement sublime: ce +n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours +fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber +dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler +comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal +inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est +la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les +trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il +se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux +ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme; +c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que +l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas +même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais +le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, coeur à coeur, +et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus souverainement +belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la simplicité de +sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à faire pâlir les +sagesses de tous les philosophes passés, présents et futurs; Fénelon +lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des lèvres divines du +Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre vieil esclave, qui +prêche par l'exemple et par la parole, et qui convertit avec le sang +répandu autant que par les bienfaits accordés. + +Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une oeuvre de +propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous +appellerions en France une oeuvre d'art. Il est au livre _composé_ par +nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,--savante dans sa +simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son +ensemble,--une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le +sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec +tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion +éloquente. + +L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix +histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant, +finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette +étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et +puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés +reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas. +Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la +thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de +toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous +convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens +soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien +vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes. +Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la +littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature +qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des +hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et +maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros +éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre. + +La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant +d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut +asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté +sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du +génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de +ses immigrations sur les deux mondes. + +Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur, +c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité. + +Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et +profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais +que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les +forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de +soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme +la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, ce +sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes +choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce +qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait +de fermer l'_Oncle Tom_. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels +d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à +qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour +maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité +toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est +une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection +sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup +des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que +cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son +petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec +une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le +don des larmes. + +_La Case de l'oncle Tom_ n'est pas seulement un beau livre, c'est encore +une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du +débordement des mauvaises moeurs littéraires de ce siècle, c'est là une +des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation chrétienne. + + LOUIS ÉNAULT. + + + + +LA CASE +DE +L'ONCLE TOM. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain. + + +Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient +assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement +meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour +d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen +semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt. + +C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de +_gentlemen_[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec +attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait +vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits +étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent +révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le +monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise +exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de +points jaunes, et noeud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect +du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment +ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec +une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur +de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de +vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans +cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la +munir de termes assez profanes, que notre vif désir d'être exact ne +nous permet cependant point de rapporter. + + [1] On sait que dans une bouche anglaise _gentleman_ veut dire _homme + comme il faut_. On ne _naît_ pas gentleman, on le _devient_. (_Note du + traducteur._) + +Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un +gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la +maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous +l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes. + +«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby. + +--De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas! +reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la +lumière. + +--Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait +cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui +fait marcher ma ferme comme une horloge. + +--Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit +Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie. + +--Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il +doit sa religion à une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre +ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié depuis tout ce +que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le +pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle. + + [2] On sait que les missionnaires évangéliques parcourent les États de + l'Amérique, s'arrêtant pour prêcher partout où se trouvent des hommes + disposés à les entendre. (_Note du traducteur._) + +--Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que +les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans +un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un +individu--une bonne rencontre--si doux, si paisible! c'était un plaisir +de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je +l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé +avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose +dans un nègre, quand l'article n'est pas falsifié.... + + [3] _Six cents dollars._ Quand les Américains ne nomment pas leur + monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce + américain. (_Note du traducteur._) + +--Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié. +Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires +et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en +vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez +pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques misérables lui dirent: +«Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...--Ah! je ne puis pas, +répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»--On m'a redit ça! Je +suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la +balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu +de conscience. + +--J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour +jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis +prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais +les temps sont durs, vraiment trop durs.» + +Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une +nouvelle rasade d'eau-de-vie. + +«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby +après un moment de pénible silence. + +--N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus +le marché, avec Tom? + +--Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je +vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me +séparer de mes travailleurs: c'est un fait.» + +A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq +ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une +physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie, +pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé +de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu, +dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda +curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan +jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en +saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre; +ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce +familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son +maître. + +«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une +grappe de raisin.... Allons! attrape.» + +L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa +proie. + +Le maître riait. + +«Viens ici, Jim!» + +L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota +le menton. + +«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et +chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et +sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un +timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements vraiment +comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces +mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson. + +«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange.... + +--Maintenant, Jim, marche comme le vieux père Cudjox, quand il a son +rhumatisme.» + +A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se +déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son +maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage +d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche +comme un octogénaire. + +Les deux hommes riaient aux éclats. + +«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec +Bobbens chante à l'église.» + +L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable +gravité, commença une psalmodie nasillarde. + +«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole +donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon +et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?» + +A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave +quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il +suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien +là le fils et la mère. + +C'était le même oeil, noir et brillant, un oeil aux longs cils. C'était +la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait courir le +sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand elle +aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte +d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa +mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté +de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et +ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du +marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une +femme. + +«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le +regardait avec une sorte d'hésitation?... + +--Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....» + +L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé +dans un pan de sa robe. + +«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en +l'emportant sur son bras. + +«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous pourrez +avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous voudrez! J'ai +vu compter des _mille_ pour des filles qui n'étaient pas plus belles.... + +--Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M. +Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le +bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda +l'avis de son compagnon. + +--Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et +lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la +fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire? + +--Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas +s'en séparer pour son pesant d'or. + +--Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas +compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de +bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles +changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds. + +--Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non, +et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme. + +--Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je +pense, que je le mérite bien.... + +--Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby. + +--Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a +besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des +articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes +maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour +attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et +comédien, fera tout à fait l'affaire. + +--J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait +est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un +enfant de sa mère, monsieur. + +--En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a +des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté +leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais +je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites +disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera +tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut +lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre +bagatelle pour en avoir raison. + +--Que Dieu vous écoute donc! + +--Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on +leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit maintenant, +continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce +genre de commerce endurcit le coeur; mais je n'ai jamais trouvé cela. Le +fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. J'en +ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour le +vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une folle.... +C'est là un bien mauvais système.... il détériore la marchandise, et +parfois la rend complétement impropre à son usage.... J'ai connu jadis, +à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle, qui fut +complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu qui +l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était un +peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant dans +ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à voir! +Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans les +veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent.... Elle +devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de mille +dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut toujours +mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon expérience.» + +Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous +les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un +second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré +l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait +la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais +comme s'il eût été poussé par la force de la vérité: + +«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis, +parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus +beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le +dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi +peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir, +monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma +conduite!» + +M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!» + +--Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a +ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues.... +mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui +monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.» + +Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie. + +Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces +démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de +rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous savez que +l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et qu'il +n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en paroles et +en actions. + +Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer. + +«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête +des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les +Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom +était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je +n'ai pas connu un plus tendre coeur parmi ceux qui mangent le pain du +bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:--Eh bien, Tom, quand ces +filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de +leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est +ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal, +lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas +satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui +disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et +quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le +diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer.... +leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait +plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille +la récompense. Comptez-y, Tom!--Tom ne put parvenir à gagner cela sur +lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec +lui, quoique ce fût un bien bon coeur et une main habile en affaires. + +--Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M. +Shelby. + +--Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est +possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant, +j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du coeur. +Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur +parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de +garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé +convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi +très-facile. + +--Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés +convenablement. + +--Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres, +vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après +tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde, +pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de +lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite +exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront plus +pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être +traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur +Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que +j'agis comme il faut agir avec les nègres. + +--On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant +les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable. + +--Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant +silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous? + +--Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby. +Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la +discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le +voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare +qu'il ne serait pas facile alors de les calmer. + +--Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je +suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible +sur quoi je puis compter.» + +Il se leva et mit son par-dessus. + +«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby, +et vous aurez ma réponse.» + +Le marchand salua et sortit. + +«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M. +Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente +effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour +j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais +répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et +maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais +avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom +aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il +en profite.» + +C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous +sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture, +paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du +travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud; +dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce +que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit +modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la +main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide +est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible +et de l'opprimé. + +Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on voit +l'indulgence humaine de certains maîtres, l'affection sincère de +quelques esclaves, on peut être tenté de se reporter par ses rêves aux +poétiques légendes des moeurs patriarcales; mais toute la scène est +dominée par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant +que la loi considérera les esclaves comme des choses appartenant à un +maître, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur +bienveillant pourra contraindre ces infortunés à échanger une vie +abritée sous l'indulgence et la protection contre une misère et un +travail sans espérance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans +l'administration la mieux réglée de l'esclavage. + +M. Shelby était une bonne pâte d'homme, une facile et tendre nature, +porté à l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne +négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à la santé et au bien-être +des nègres de sa possession. Mais il s'était jeté dans des spéculations +aveugles... il était engagé pour des sommes considérables. Ses billets +étaient entre les mains de Haley.. Voilà qui explique la conversation +précédemment rapportée. + +Élisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre +qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave. + +Elle aurait bien voulu rester à la porte pour écouter davantage; mais au +même instant sa maîtresse l'appela: il fallut bien partir. + +Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant... +Pouvait-elle s'y tromper?... Son coeur se gonfla et battit bien fort. +Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive étreinte, +que le pauvre petit se retourna tout étonné pour regarder sa mère. + +«Élisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille?» dit la maîtresse en +voyant Élisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table à ouvrage +et lui présenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle +lui demandait. + +Élisa s'arrêta tout d'un coup. + +«Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en +larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota. + +--Eh bien! Élisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc? + +--Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle +avec monsieur; je l'ai entendu! + +--Eh bien! folle! quand cela serait? + +--Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?» + +Et la pauvre créature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des +sanglots convulsifs. + +«Eh non! sotte créature; vous savez bien que votre maître ne fait pas +d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de +vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que +vous êtes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire? +pensez-vous que l'univers ait pour lui les mêmes yeux que vous? Allons, +sèche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles +tresses par derrière, comme on t'a montré l'autre jour... et n'écoute +plus jamais aux portes. + +--Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas à... à ce que... + +--Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir +là-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants, à moi! Mais, +en vérité, Élisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce +petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous +ne pensiez que ce soit pour l'acheter.» + +Rassurée par le ton même de sa maîtresse, Élisa l'habilla prestement, et +finit par rire de ses propres craintes. + +Mme Shelby était une femme supérieure, comme sentiment et comme +intelligence; à cette grandeur d'âme naturelle, à cette élévation +d'esprit, qui souvent est le caractère distinctif des femmes du +Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralité et des +sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermeté que +d'habileté, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari, +qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulièrement, avait +la plus grande déférence pour la religion de sa femme. Il tenait à son +opinion; il lui laissait donner librement carrière à sa bienveillance +dans tout ce qui regardait l'amélioration, l'instruction et le bien-être +des esclaves; quant à lui, il ne s'en mêlait pas directement. Sans +croire très-fermement à la réversibilité des mérites des saints, il +laissait assez voir qu'à son avis sa femme était bonne et vertueuse pour +deux, et qu'il espérait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus: +ceci le dispensait de toute prétention personnelle. + +Après sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur +l'esprit: il fallait faire connaître ses projets à sa femme... il +prévoyait l'opposition et la résistance.... + +Mme Shelby, ignorant complétement les embarras de son mari, et le +sachant très-bon au fond, avait été sincèrement incrédule devant les +craintes d'Élisa: elle ne s'en occupa même plus. Elle se préparait à une +visite pour le soir: le reste lui sortit complétement de la tête. + + + + +CHAPITRE II. + +La mère. + + +Élevée depuis l'enfance par sa maîtresse, Élisa avait toujours été +traitée en favorite que l'on gâte un peu. + +Ceux qui ont voyagé dans l'Amérique du sud ont pu remarquer l'élégance +raffinée, la douceur de voix et de manières qui semblent être le don +particulier de certaines mulâtresses. Ces grâces naturelles des +quarteronnes sont souvent unies à une beauté vraiment éblouissante, et +presque toujours rehaussées par des agréments personnels. Élisa telle +que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un +portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Défendue par +l'affection protectrice de sa maîtresse, Élisa avait atteint la jeunesse +sans être exposée à ces tentations qui font de la beauté un héritage si +fatal à l'esclave. Elle avait été mariée à un jeune homme de sa +condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il +s'appelait Georges Harris. + +Ce jeune homme avait été loué par son maître pour travailler dans une +fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la première +place. Il avait inventé une machine à tiller le chanvre. Eu égard à +l'éducation et à la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il +avait déployé autant de génie mécanique que Whitney dans sa machine à +coton. + +Georges était bien de sa personne et d'aimables manières; c'était le +favori de tous à la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de +la loi, n'était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités +supérieures étaient soumises au contrôle tyrannique d'un maître +vulgaire, aux idées étroites. Le bruit de l'invention alla jusqu'à lui: +il se rendit à la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose +intelligente; il fut reçu avec enthousiasme par le directeur, qui le +félicita d'avoir un esclave d'un tel mérite. + +Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et, +un peu exalté par les éloges, parla si bien, se montra si grand, parut +si beau, que son maître commença d'éprouver le sentiment pénible de son +infériorité. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays, +d'inventer des machines et de lever la tête parmi les gentlemen? Il +fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre à +creuser et à bêcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi +superbe! Le fabricant et tous les ouvriers furent donc grandement +étonnés d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il +voulait, disait-il, reprendre immédiatement. + +«Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une +résolution bien soudaine? + +--Qu'importe? n'est-il pas à moi? + +--Nous consentirons volontiers à élever le prix. + +--Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers +quand cela ne me plaît pas. + +--Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux +fonctions.... + +--Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux +travaux que je lui ai confiés.... + +--Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine +qu'il a inventée.... + +--Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela +qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne +sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.» + +Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé +par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se +mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan, +faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa +respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des +charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement +fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui +touchant le bras: + +«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous +reprendre.» + +Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en +pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa +résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime. + +Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux +de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole +irrespectueuse; mais l'oeil rempli d'éclairs, mais le front sombre et +troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne +saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de +l'homme une chose! + +C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que +Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période, +jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine +liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait reçu la haute +approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait assez à +s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle favorite +avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de toute façon. +Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui voulut +elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la fiancée et +la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une tête plus +charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les gâteaux, ni le +vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille et la grâce et +la libéralité de sa maîtresse. + +Pendant une ou deux années, Élisa vit son mari assez fréquemment; rien +n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas âge, +auxquels elle était passionnément attachée: elle mit une telle vivacité +dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa +maîtresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir +ses sentiments naturellement passionnés dans les limites de la raison et +de la religion. + +Cependant, après la naissance du petit Henri, elle s'était peu à peu +calmée et apaisée; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces +nerfs frémissants s'enlacèrent à cette petite vie et retrouvèrent leur +puissance et leur force. Élisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour +où son mari fut violemment arraché de la fabrique et ramené sous le joug +de fer de son possesseur légal. + +Le manufacturier, fidèle à sa parole, alla rendre visite à M. Harris, +une semaine ou deux après le départ de Georges. Il espérait que le feu +de la colère serait éteint.... Il ne négligea rien pour obtenir qu'on +lui rendît l'esclave. + +«Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, répondit Harris d'un +ton brusque et irrité; je sais ce que j'ai à faire, monsieur. + +--Je ne prétends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement +que vous auriez pu penser qu'il était de votre intérêt de me rendre cet +homme aux conditions.... + +--Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menées et vos +chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette façon-là, +monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est à +moi, j'en fais ce que je veux: voilà!» + +Ainsi s'évanouit la dernière espérance de Georges.... Il n'a plus +maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misère, rendue plus +amère encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les +vexations à coups d'épingles d'une tyrannie inventive. + +Un jurisconsulte humain disait un jour: «Vous ne pouvez faire pis à un +homme que de le pendre.» Il se trompait: on peut lui faire pis! + + + + +CHAPITRE III. + +Époux et père. + + +Mme Shelby était partie. Élisa se tenait sous la véranda. Triste, elle +suivait de l'oeil la voiture qui s'éloignait. Une main se posa sur son +épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage. + +«Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de +vous voir! Madame est absente pour toute la soirée. Venez dans ma petite +chambre; nous avons du temps devant nous.» + +En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pièce ouvrant +sur le vestibule, où elle se tenait ordinairement, occupée à coudre, et +à portée de la voix de sa maîtresse. + +«Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde +Henri: comme il grandit!...» Cependant l'enfant jetait sur son père des +regards furtifs à travers les boucles de ses cheveux épars, et se +cramponnait aux jupes de sa mère. + +«N'est-il pas beau? dit Élisa en relevant les longues boucles et en +l'embrassant. + +--Je voudrais qu'il ne fût jamais né, dit Georges amèrement; je voudrais +n'être jamais né moi-même.» + +Surprise et effrayée, Élisa s'assit, appuya sa tête sur l'épaule de son +mari et fondit en larmes. + +Mais lui, d'une voix bien tendre: «C'est mal à moi, Élisa, de vous faire +souffrir ainsi, pauvre créature; oh! c'est bien mal! Pourquoi +m'avez-vous connu?... vous auriez pu être heureuse! + +--Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose +vous est donc arrivée? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant été +heureux jusqu'ici. + +--Oui, chère, nous avons été, dit Georges.» Alors prenant l'enfant sur +ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses +mains dans les longues boucles flottantes. + +«C'est votre portrait, Lizy! et vous êtes la plus belle femme que j'aie +jamais vue et la meilleure que j'aie désiré voir.... et cependant je +voudrais que nous ne nous fussions jamais vus! + +--O Georges! comment pouvez-vous?.... + +--Oui, Élisa, tout est misère, misère, misère! Ma vie est misérable +comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dévore. Je suis un +pauvre esclave, perdu, abandonné.... Je vous entraîne dans ma chute.... +voilà tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose, d'apprendre +quelque chose, d'être quelque chose? A quoi bon la vie?... Je voudrais +être mort! + +--Oh! maintenant, mon cher Georges, voilà qui est vraiment mal.... Je +sais combien vous avez été affligé de perdre votre place dans la +fabrique.... Je sais que vous avez un maître bien dur.... Mais, je vous +en prie, prenez patience.... peut-être que.... + +--Patience! s'écria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la +patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlevé, +sans motif, de cette maison, où tous étaient bons pour moi? Je lui +abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je +travaillais bien. + +--Oh! cela est affreux, dit Élisa.... mais après tout il est votre +maître, vous savez. + +--Mon maître! Eh! qui l'a fait mon maître? c'est à quoi je pense.... Je +suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais +mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux +que lui, j'écris mieux, et j'ai appris tout moi-même sans lui en devoir +de gré.... J'ai appris malgré lui; et maintenant quel droit a-t-il de +faire de moi une bête de somme, de m'arracher à un travail que je fais +bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une +brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est +pour cela qu'il m'emploie aux oeuvres les plus basses et les plus +pénibles. + +--O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu +parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de +terrible.... Je comprends ce que vous éprouvez; mais prenez garde, +Georges, pour l'amour de moi et pour Henri! + +--J'ai été prudent et j'ai été patient, mais de jour en jour le mal +empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque +occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la +saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de +vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en +dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me +charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai +le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un +de ces jours ce diable sortira, mais d'une façon qui ne lui plaira pas, +ou je serais bien trompé.... + +--O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs. + +--Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des +pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, faisant +claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre bête. Je +le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: je +renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper +moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna +des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais. +Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon +maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune +monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le +fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!» + +Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa +femme trembla.... + +«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je +veux savoir! + +--Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à +mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne. + +--Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée +comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur +donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et +jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que +je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux +plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en +fronçant le sourcil d'un air terrible. + +Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un +tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un +roseau dans l'orage de ces passions. + +«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez +donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il +me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût +compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de +quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître +nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne +pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna +de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang. + +--O Georges! vous ne l'avez pas fait! + +--Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres +la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement, +s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour +n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de +ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne +garde! + +--Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu +crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera. + +--Je ne suis pas chrétien comme vous, Élisa; mon coeur est plein +d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il +que les choses aillent ainsi? + +--Georges, il faut croire: ma maîtresse dit que, si les choses semblent +tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout +pour notre bien. + +--C'est aisé à dire à des gens qui sont assis sur des sofas et voiturés +dans leurs équipages. Qu'ils soient à ma place, et je gage qu'ils +changeront de discours.... Oh! je voudrais être bon.... mais mon coeur +brûle, rien ne peut l'éteindre.... Vous-même vous ne pourriez pas.... si +je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vérité! + +--Que peut-il y avoir encore? + +--Écoutez! dernièrement le maître a dit qu'il avait eu grand tort de me +laisser marier hors de sa maison; qu'il déteste M. Shelby et les siens, +parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tête plus haut que +lui. Il dit que vous me donnez des idées d'orgueil, qu'il ne me laissera +plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'établirai chez +lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas; +mais hier il me dit que j'aurais à prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il +me vendrait de l'autre côté de la rivière. + +--Cependant, vous êtes marié avec moi par le ministre, aussi bien que si +vous eussiez été un blanc, dit Élisa tout naïvement. + +--Eh! ne savez-vous pas qu'une esclave ne peut pas être mariée? Il n'y a +pas de loi là-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme +s'il veut que nous nous séparions.... et voilà pourquoi je voudrais ne +vous avoir jamais vue! voilà pourquoi je voudrais ne pas être né.... Ce +serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend +un pareil sort.... + +--Oh! notre maître à nous est si bon! + +--Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut être vendu on ne +sait à qui. A quoi lui sert d'être si beau, si vif, si brillant? Je vous +le dis, Élisa, un glaive vous percera l'âme pour chaque grâce ou chaque +qualité de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le +laisse....» + +Ces paroles mordaient cruellement le coeur d'Élisa. Le fantôme du +marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle eût reçu le +coup de la mort, elle pâlit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup +d'oeil vers le vestibule où l'enfant s'était retiré pendant cette grave +et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un +triomphateur, se promenait à cheval.... sur la canne de M. Shelby. Élisa +aurait bien voulu confier ses craintes à son mari, mais elle n'osa. + +«Non, pensa-t-elle, son fardeau est déjà assez lourd.... pauvre cher +homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma +maîtresse ne m'a jamais trompée! + +--Allons, Élisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et +adieu! je m'en vais.... + +--T'en aller! t'en aller! et où vas-tu, Georges? + +--Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion. Et quand je serai là, je +vous achèterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un +bon maître, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achèterai, +vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela. + +--Oh malheur! Et si vous étiez pris? + +--Je ne serai pas pris, Élisa, je mourrai auparavant.... je serai libre +ou mort. + +--Vous ne vous tuerez pas vous-même? + +--Ce n'est pas nécessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne +me livreront pas vivant aux marchands du sud. + +--Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal.... +Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous êtes bien tenté.... +oh! bien trop! Mais résistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez +Dieu de venir à votre aide.... + +--Oui, oui, Élisa; mais écoutez mon plan. Mon maître s'est mis dans la +tête de m'envoyer de ce côté avec une note pour M. Symner, qui demeure à +un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes +peines. Il se réjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les +Shelby. Cependant je m'en retourne tout résigné, comme si c'était chose +terminée. J'ai quelques préparatifs à faire. On m'aidera, et dans huit +jours je serai au nombre de ceux qui manquent à l'appel. Priez pour moi, +Élisa; peut-être le bon Dieu vous écoutera-t-il, vous! + +--Oh! priez vous-même, George, et confiez-vous à lui, et alors vous ne +ferez rien de mal. + +--Allons! adieu,» dit Georges en prenant les mains d'Élisa et en fixant +ses yeux sur ceux de la jeune femme.... + +Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernières +paroles, les sanglots et les larmes amères.... Ce sont là des adieux +comme en savent faire ceux dont l'espérance du revoir est suspendue à un +fil léger comme la trame de l'araignée.... + +Le mari et la femme se séparèrent. + + + + +CHAPITRE IV. + +Une soirée dans la case de l'oncle Tom. + + +La case de l'oncle Tom était une petite construction faite de troncs +d'arbres, attenant à la _maison_, comme le nègre appelle par excellence +l'habitation de son maître. Devant la case, un morceau de jardin, où, +chaque été, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mêlés aux +légumes, prospéraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la +façade était couverte par un large bégonia écarlate et un rosier +multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaçant, laissaient +à peine entrevoir çà et là quelques traces des grossiers matériaux du +petit édifice. La famille brillante et variée des plantes annuelles, les +chrysanthèmes, les pétunias, trouvaient aussi une petite place pour +étaler leurs splendeurs, qui faisaient les délices et l'orgueil de la +tante Chloé. + +Cependant entrons dans la case. + +Le souper des maîtres était terminé, et la tante Chloé, premier cordon +bleu de l'habitation, après en avoir surveillé les dispositions, +laissant aux officiers de bouche d'un ordre inférieur le soin de +nettoyer les plats, allait dans son petit domaine préparer le souper de +son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprès du feu, suivant +d'un oeil inquiet la friture qui chante dans la poêle, ou soulevant +d'une main légère le couvercle des casseroles, d'où s'échappe un fumet +qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et +brillante; on dirait qu'elle a été frottée de blanc d'oeuf comme sa +théière étincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement +sous le turban coquet. On y découvre cette nuance de satisfaction intime +qui convient à la première cuisinière du voisinage. Telle était la +réputation justement méritée de la tante Chloé. + +Pour une cuisinière, c'était une cuisinière.... et jusqu'au fond de +l'âme! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui +ne devînt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait réfléchir à +leurs fins dernières. Elle-même réfléchissait sans cesse au moyen de les +rôtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui était bien propre à +inspirer une certaine terreur à des volailles intelligentes. Ses +gâteaux, qu'elle variait à l'infini, restaient un impénétrable mystère +pour ceux qui n'étaient pas versés comme elle dans les arcanes de la +pratique; dans son honnête orgueil, elle riait à se donner un point de +côté, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour +atteindre à cette hauteur. + +L'arrivée d'une nombreuse compagnie à l'habitation, l'arrangement d'un +dîner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facultés de son esprit. +Rien n'était plus agréable à sa vue qu'une rangée de malles sous le +vestibule; elle prévoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux +efforts et de nouveaux triomphes. + +A ce moment de notre récit, la tante Chloé inspectait sa tourtière. +Abandonnons-la à cette intéressante occupation, et achevons la peinture +du cottage. + +Le lit était dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme +neige; à côté du lit, un morceau de tapis assez large: c'était là que se +tenait habituellement la tante Chloé. Le tapis, le lit et toute cette +partie de l'habitation étaient l'objet de la plus haute considération. +On les protégeait contre les dévastations et le maraudage des jeunes +drôles. Ce coin était le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait +également un lit, mais à moindre prétention; celui-là, il était évident +que l'on s'en servait. + +Le dessus de la cheminée était décoré d'images enluminées, dont le sujet +était emprunté à l'Écriture sainte, et d'un portrait du général +Washington, dessiné et colorié de façon à causer quelque étonnement au +héros, s'il se fût jamais rencontré avec son image. + +Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants à têtes de laine, aux +yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, étaient +occupés à surveiller les premières tentatives de marche d'un +nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste à se dresser sur les +pieds, à se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis à tomber. +Chaque chute était accueillie par des applaudissements: on eût dit +quelque miracle accompli. + +Une table, dont les membres n'étaient pas complétement exempts de +rhumatismes, était dressée devant le feu et couverte d'une nappe. On +voyait déjà les verres et la vaisselle, d'un modèle assez recherché. On +reconnaissait tous les symptômes qui signalent l'approche d'un festin. + +A cette table était assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de +M. Shelby. Tom étant le héros de notre histoire, nous devons le +daguerréotyper pour nos lecteurs. C'était un homme puissant et bien +bâti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'ébène luisant; un +visage dont tous les traits, purement africains, étaient caractérisés +par une expression de bon sens grave et recueilli, uni à la tendresse et +à la bonté. Il y avait dans tout son air de la dignité et du respect de +soi-même, mêlé à je ne sais quelle simplicité humble et confiante. + +Il était alors très-laborieusement occupé: une ardoise était placée +devant lui, et il s'efforçait, avec un soin plein de lenteur, de tracer +quelques lettres. Il était surveillé dans cette opération par le jeune +monsieur Georges, vif et pétulant garçon de treize ans, qui s'élevait en +ce moment à toute la dignité de sa position d'instituteur: + +«Pas de ce côté, père Tom, pas de ce côté, s'écria-t-il vivement en +voyant que l'oncle Tom faisait tourner à droite la queue d'un _g_; cela +fait un _q_, vous voyez bien! + +--En vérité!» dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et +d'admiration les _q_ et les _g_ sans nombre que son jeune instituteur +semait sur l'ardoise pour son édification. + +Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommença +patiemment. + +«Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chloé en s'arrêtant, la +fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M. +Georges avec orgueil. Il sait écrire déjà! et lire aussi! et chaque +soir, il veut bien venir nous donner des leçons... Que c'est bon à lui! + +--Mais, tante Chloé, dit Georges, voilà que je meurs de faim... Est-ce +que cette galette que je vois dans le poêlon n'est pas à peu près cuite? + +--Bientôt, monsieur Georges, dit Chloé en soulevant le couvercle... +bientôt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe! +Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour à Sally +d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, ça +me fend le coeur de voir ainsi gâter les bonnes choses. Le gâteau ne +monta que d'un côté.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!» + +Et, après cette dernière expression de mépris pour la maladresse de +Sally, la tante Chloé enleva le couvercle et servit un gâteau +parfaitement réussi, dont aucun praticien de la ville n'eût eu certes à +rougir. Cette opération délicate une fois menée à bien, Chloé s'occupa +activement de la partie plus substantielle du souper. + +«Allons, Pierre, Moïse, décampez, négrillons! Et vous aussi, Polly. +Maman donnera de temps en temps quelque chose à sa petite.... Vous, +monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous à table +avec mon vieil homme... En moins de rien vous êtes servi. + +--Ils voulaient me retenir à souper à la maison; mais je savais bien ce +qui m'attendait ici, tante Chloé. + +--Aussi vous êtes venu, mon coeur! dit la tante Chloé en mettant le +gâteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la vieille +Chloé vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous pour tout +comprendre, allez!» + +En disant ces mots, la vieille Chloé donna à Georges une chiquenaude sur +le bras, et revint en toute hâte à son gril. + +On mangea les saucisses fumantes. + +Quand l'activité fut un peu calmée par ce premier mets: + +«Maintenant, au gâteau!» dit Georges. + +Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question. + +«Oh ciel! monsieur Georges, dit Chloé vivement en lui saisissant le +bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous +écraseriez le gâteau. J'ai là un vieux petit couteau très-fin, que je +garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant.... +voyez! léger comme une plume. A présent, mangez.... rien ne vous arrête. + +--Thomas Lincoln prétend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est +meilleure cuisinière que vous. + +--Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chloé avec un souverain +mépris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont +leur petit mérite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir +un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln à côté de M. +Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon à +côté de ma maîtresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez +plus de ces Lincoln.» Et Chloé hocha la tête comme une femme qui a la +conscience de ce qu'elle sait. + +«Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny était une +excellente cuisinière. + +--Oui, je l'ai dit, et je puis le répéter.... bonne, mais vulgaire, +commune.... propre à faire la cuisine de tous les jours; mais l'_extra_, +monsieur, l'_extra_!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une +galette de maïs.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux +pâtés.... mais la croûte.... elle manque les croûtes! Elle n'arrivera +jamais à cette pâtisserie molle et fondante qui s'élève et se gonfle +comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me +montra les gâteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies, +vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne +fermerais pas l'oeil d'une semaine si j'avais fait des pâtés pareils.... +Ce n'était rien qui vaille.... + +--Je suis sûr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux. + +--Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez, +c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle +ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! monsieur +Georges, vous ignorez la moitié des avantages et priviléges de votre +famille.» + +Ici Chloé soupira et roula des yeux attendris. + +«Je suis sûr, Chloé, que je comprends tous mes priviléges. Quant au +pudding et au gâteau, demandez à Lincoln si je ne le raille pas chaque +fois que je le rencontre.» + +Chloé se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune maître excita en +elle des accès de gaieté retentissante. Elle rit, elle rit jusqu'à ce +que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant +elle pinçait le jeune homme, et lui donnait même quelques coups de +poing, en disant qu'il était son bourreau et qu'il la tuerait un de ces +jours; et, entre chacune de ces prédictions funèbres, les éclats de rire +sonores recommençaient de plus belle. Georges commença à croire qu'il +avait trop d'esprit.... que c'était un danger, et qu'il devait prendre +garde à ce que ses conversations fussent moins meurtrières. + +«Ah! vous avez dit cela à Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez! +Ah! vous avez raillé Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous +feriez rire un fantôme! + +--Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pâtés de Chloé.... +voilà les vrais pâtés. + +--Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chloé; car l'idée de la malheureuse +condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son +coeur bienveillant. Vous devriez plutôt l'inviter à venir dîner ici de +temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout à fait +bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se +croire au-dessus de personne à cause de ses priviléges.... Nos +priviléges, voyez-vous, nous les avons reçus.... il faut toujours se +rappeler cela.» + +Et Chloé redevint tout à fait sérieuse. + +«Eh bien! je prierai Tom de venir dîner la semaine prochaine, et vous +ferez de votre mieux, mère Chloé; il sera stupéfait, ce brave Tom!... Il +faudra le faire manger pour quinze jours.... + +--C'est cela! c'est cela! s'écria Chloé toute ravie.... Vous verrez! +Seigneur Dieu! pensez à quelques-uns de nos dîners.... Vous +rappelez-vous ce pâté de volaille, quand vous reçûtes le général Knox? +Moi et madame, nous nous disputâmes pour la croûte. Je ne sais ce qu'ont +parfois les dames; mais c'est au moment où vous avez la plus lourde +responsabilité sur la tête qu'elles viennent se mêler de vos affaires. +Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me +fâchai presque.... je lui dis: «Madame, regardez vos belles mains +blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues étincelantes comme +nos lis blancs avec leurs perles de rosée.... Regardez maintenant mes +larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous créer, +moi, pour faire la croûte du pâté, vous, pour rester dans votre +salon?...» Oui, monsieur Georges, j'étais sur le point de me fâcher.... + +--Et que dit ma mère? + +--Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit: +«Bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison....» Et elle rentra +dans le salon. Elle aurait dû me donner un coup de poing sur la tête, +pour mon insolence. Mais chacun à sa place.... je ne puis rien faire +quand il y a des dames dans la cuisine. + +--Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le +rappelle. + +--N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le +général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il +disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment +distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait +quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien +bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de +l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général. +Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un +pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait, +lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le +pâté!» + +Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut +en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler +un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes +de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air +famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement. + +«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur +jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des +gâteaux.» + +Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la +cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette, +prit le _baby_[4] sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même, +et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se +roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur +petite soeur.» + + [4] Très-jeune enfant. + +«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de +pied sous la table en manière d'avertissement, quand le mouvement +devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand +les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais +faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!» + +Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait +difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne +produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on +l'adressait. + +«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne +peuvent plus se tenir tranquilles.» + +A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et +le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la +petite fille. + +«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes +crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez +vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape +qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire +des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats +de rire joyeux et frais. + +«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une +certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette +destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et +débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les +faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit +disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez, +égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses +petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer +une joie particulière. + +«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de +lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et +commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges +secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter +cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit +lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait +entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la +gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris +continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement. + +«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de +tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre, +fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting. + +--Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting; +c'est si curieux! Nous aimons cela, nous! + +--Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit +Georges en repoussant les lits grossiers. + +Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure +que prenait la chose. + +«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.» + +Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et +préparatifs du meeting. + +«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour +mon compte!...» Comme depuis longtemps le _meeting_ se tenait chaque +semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y +avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde. + +«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la +semaine dernière, murmura Moïse. + +--Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes +tours. + +--Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie +contre la muraille. + +--Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se +balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout +de son long dans la chambre.... + +--Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il +commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.» + +Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour _illustrer_ la +catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher. + +«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous +pas de honte?» + +M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était +un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son +effet. + +«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils. + +--Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous +lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne _manquent_ +jamais. + +--Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu +de leurs chants.... Te souviens-tu?» + +Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés +dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des +planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des +baquets et en rangeant les chaises boiteuses. + +«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il voudra +bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si intéressant!» + +Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce +qui lui donne un peu d'importance. + +La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la +vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune +garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques +innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally +avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa +sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de +trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns +des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur +permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de +cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le +même _libre échange_ que dans les cercles d'un monde plus élevé. + +Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction +très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne +pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles, +chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles +étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous +les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes, +et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait +l'infini. + +Le choeur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que +d'onction: + + Il faut tomber sur le champ de bataille! + Il faut tomber sur le champ de bataille!... + Gloire, gloire à mon âme! + +Un autre refrain favori fut souvent répété: + + Oui, je vais à la gloire.... Oh! suivez-moi! Déjà + L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle. + Je vois la cité d'or et la porte éternelle! + +Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion +aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem. +L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux +hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant, +les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans +leurs mains ou bien ils se les serraient les uns aux autres, comme +s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve. + +Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient +avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus +depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps +passé, se leva et s'appuyant sur son bâton: + +«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de +vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la +gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait, +j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez +moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je +regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts +aussi.... je vous le dis à tous!» + +Et frappant fortement la terre de son bâton: + +«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose, +enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!» + +La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle +paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait: + + O Chanaan! terre de Chanaan; + Nous irons tous vers Chanaan!... + +Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la +_Révélation_[5]. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh! +Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!» + + [5] La Bible. + +Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait +soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention +générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un +sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux. +On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et +que c'était réellement merveilleux. + +Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait +pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en +même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre +parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était +parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses +exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation. +Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser +la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière, +enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte +assimilée et qui tombait de ses lèvres sans qu'il en eût conscience. +«Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux langage, et sa +prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de l'assistance, +qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les répons +abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui. + +Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en +passait une bien différente dans la maison du maître. + +Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle +à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut +pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets. +Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta +également. + +«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.» + +M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme +pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte +signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il +présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en +empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler. + +«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant. + +--_C'est fait!_ reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine +un long soupir, il répéta encore: _C'est fait!_ + +--Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le +marchand. + +--Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous +m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre +quelles mains il ira. + +--Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le +marchand. + +--Vous savez quelle nécessité m'a contraint! + +--Mais elle pourrait m'obliger aussi, _moi_, reprit Haley. Cependant je +ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le +maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je +remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.» + +Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait +l'_humanité_ pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations. +Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien +de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare +pour se distraire. + + + + +CHAPITRE V. + +Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change +de propriétaire. + + +M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit. + +Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait +quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était +debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses +de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la +pâleur et l'oeil hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour +ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin, +et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance: + +«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez +fait asseoir à notre table aujourd'hui? + +--Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un +homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre. + +--Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi? + +--Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la +dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby. + +--Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à +nous demander à dîner? + +--Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec +lui. + +--C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un +certain embarras dans les façons de son mari. + +--Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en +levant les yeux. + +--Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue, +bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence +avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des +offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature! + +--Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre, +qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à +l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien +maintenant que plus tard! + +--J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses +cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger ainsi, que +vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je +savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre +enfant moins que tout autre. + +--Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais +aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne +puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns.... + +--A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne +parlez pas sérieusement!... + +--J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à +vendre Tom. + +--Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle +esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez +promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes +fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire +maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la +pauvre Élisa....» + +Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la +douleur et l'indignation. + +«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai +consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on +me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait +tous les jours.... + +--Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez +vendre, pourquoi choisir ceux-là?... + +--Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi +je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a +offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux! + +--Le misérable! s'écria Mme Shelby. + +--Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je +n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré. + +--Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive. +Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement +vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un +nègre; mais c'est un noble coeur, et un homme fidèle. Je suis sûre, +monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous.... + +--Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut! + +--Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai +ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis +efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces +pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je +les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des années que je connais +leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment pourrai-je +élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain nous vendons +ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un instant tout ce +que nous lui avons appris à aimer et à respecter?... Oui! je leur ai +appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant, de mari et de +femme: comment supporter la pensée de leur montrer maintenant qu'il n'y +a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles soient, que nous ne +soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent parlé avec Élisa de +son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère chrétienne. Je lui ai +dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, l'élever en +chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le lui arrachez +pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans +principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit +qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde.... +Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas! +pour la ruine de son corps et de son âme. + +--Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en +vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre +les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant +solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me +sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous, +s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils +doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur +moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai +économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté +mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le +prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice +pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une +autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux +aimé les voir tous vendus?» + +On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta +un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête +dans ses mains et poussa comme un gémissement. + +«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et +maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!... +J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec +ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois +comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais +jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église[6]. Mais j'avais +aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et de +bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même.... +folle que j'étais! + + [6] Depuis le mariage. + +--Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à +fait. + +--Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage, +ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous +instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un +droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves. + +--Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous +vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche. + +--Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre +plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas +empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que +nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité, +et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon. + +--Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus +loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres +pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans +bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous +n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous +dépassent, dans tout ce qui regarde les moeurs ou la charité. C'est un +fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la +chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les +circonstances me le permettaient. + +--Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre +ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix, +ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas +quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je +sacrifierais tout ce que j'ai. + +--Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort +au coeur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les +billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez +grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner +tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme +c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle. + +--Il est donc bien dur? + +--Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un +homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le +lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il +vendrait sa propre mère, s'il en trouvait bon prix.... sans pour cela +souhaiter aucun mal à la pauvre vieille. + +--Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant +d'Élisa! + +--Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux +pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et +prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de +très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne +pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et +emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle. + +--Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou +complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans +son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et +pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne! +Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?» + +Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby +étaient loin de soupçonner la présence. + +Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet. +Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle +s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas +perdu un seul mot de l'entretien. + +Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira +d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres +serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide +créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution +dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva +les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur +elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et +coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre, +égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant; +voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits +objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste +garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En +un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait +été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues +boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore, +de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient +jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait +comme un rayon de soleil. + +«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te +sauvera!» + +Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le +coeur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant +lui-même, silencieux et solitaire! + +Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute +hâte: + + «Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez + pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit + cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant. + Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre + bonté.» + +Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite +vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et +l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère +pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de +joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un +perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait +l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur; +enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer +avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau. + +«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa +petite veste et sa casquette. + +Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant +d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque +chose d'extraordinaire. + +«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un +méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et +l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne +veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son +petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse +pas le prendre.» + +En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et, +le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien +sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule, +elle sortit sans bruit. + +C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur +son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague +terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de +Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche +avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et +l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà +disposé à la suivre, tout en se demandant, dans sa simple cervelle de +chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit. La +chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler; il +ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien +s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin, +comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces +de la fugitive. + +Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa +frappa légèrement aux carreaux. + +La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la +nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même +quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui +ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'oeil. + +«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le +rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre +homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais +qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.» + +L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du +flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage +bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa. + +«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous +malade?.... Que vous est-il arrivé? + +--Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon +fils;... monsieur l'a vendu. + +--Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs +mains en signe de détresse. + +--Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais +glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à +madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous +deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et +l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa +marchandise.» + +Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'oeil +dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût +commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa +vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux. + +«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire +que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?... + +--Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas +le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue +prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout était inutile, +qu'il était _dans la dette_ de cet homme, que cet homme avait pouvoir +sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il finirait par +être obligé de vendre plus tard l'habitation et les gens,... et de +partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était obligé de +vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme est +impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame! Oh! +si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange, +c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi, +mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme +valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse +enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si +ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne +pas le faire. + +--Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas +aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où +l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux +mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez +avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps.... +Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.» + +Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais +avec calme, puis il dit: + +«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas +moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez +entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et +gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui +que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva +sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître, +ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera +toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi +de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut +mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente +de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de +vous et de ces pauvres....» + +A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître +les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur +le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des +sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et +de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol. +Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil +de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez +répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur, +vous êtes un homme, et lui aussi était un homme! Madame, vous portez de +la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la vie, dans +ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une même douleur! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu +mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui +allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il +avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes +nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que +je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je +ne le revois pas, dites-lui....» + +Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage, +puis elle reprit d'une voix brève: + +«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions +au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne +faut pas qu'il me suive!» + +Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques +adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses +bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement. + + + + +CHAPITRE VI. + +Découverte. + + +Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout +d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de +coutume. + +«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir +sonné plusieurs fois inutilement. + +M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte +s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe. + +«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que +je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en +soupirant. + +André revint bientôt l'oeil effaré. + +«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont +jetées partout... je crois qu'elle est partie.» + +La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M. +Shelby s'écria: + +«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie. + +--Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois. + +--Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce +sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre +cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela +touche mon honneur.» + +M. Shelby quitta la chambre en toute hâte. + +Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient +continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle +de visages de toutes nuances et de toutes couleurs. + +Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette +personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse, +un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle +préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien +entendu de ce qui se passait autour d'elle. + +Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se +rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à +saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue. + +«Il en perdra la tête, je gage, disait André. + +--Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir. + +--Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu +hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où +madame met la vaisselle... j'ai entendu!» + +Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation, +se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement +au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule +chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle, +elle n'avait fait qu'y dormir. + +Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez +la mauvaise nouvelle. + +Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura, +il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les +réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se +reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils +roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de +rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant +et hurlant. + +«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents. + +--Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe +accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le marchand +eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de l'entendre. + +--Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en +entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec +son petit. + +--Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité. + +--Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné, +mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un +singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur? + +--Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un +peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M. +Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de +vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui +l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière. + +--J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette +affaire, reprit Haley. + +--Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que +dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je +n'ai qu'une réponse à faire.» + +A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de +ton: + +«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de +faire un bon marché, de se voir berné de cette façon. + +--Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet +de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre +entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication +semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de +votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois +cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et +mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley, +continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour +revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire, +c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous +aviserons après.» + +Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas +d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer +le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement. + +«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley, +faisant un laborieux effort pour paraître très-familier. + +--Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme, +dit Shelby assez sèchement. + +--Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien. + +--Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby. + +--Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés, +murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!» + +Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne +produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui +venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la +case comme aux champs, on discutait les résultats probables de +l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement +de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le +trouble de tous. + +Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois +nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le +noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en +étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre +bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui +eussent fait honneur à un politique blanc de Washington. + +«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit +Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa +son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit +clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique +sembla le ravir. + +«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, +répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un +nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est +une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la +campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma +poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je +voudrais bien savoir la raison!... + +--Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et +Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel. + +--Ah! et pourquoi faire, petit? + +--Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit... + +--Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris +superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot +qu'on pense. + +--Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous +et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre. + +--Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant Sam qui a +la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la reprends +pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire! + +--Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne +veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous! + +--Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela? + +--Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la +chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi +Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était +partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il +lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera, +allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté +de madame; c'est moi qui vous le dis!» + +Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute +une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose +particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et +sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est +beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois +son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour +faciliter les opérations de son cerveau. + +«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin. + +Le mot _ce_ fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si +Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette +conclusion fût le résultat de ses comparaisons. + +«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis +toute la maison sur pied pour reprendre Lisa. + +--Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à +travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M. +Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose! + +--High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les +oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres. + +--Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne +perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous +restez à jaser.» + +Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au +galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore, +et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval +de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua +son licou. + +«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son noir +visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire tenir en +place!» + +Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et +tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du +poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le +calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement +en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur +la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser +la moindre trace de blessure ou d'égratignure. + +«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous +verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....» + +Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe. +Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur, +au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James. + +«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous +hâter. + +--Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en +une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie. + +--Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter _Dieu vous +bénisse! Dieu sait!_ et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu.... +ce n'est pas bien! + +--Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne +recommencerai point. + +--Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé! + +--Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas. + +--Il faut faire attention, Samuel. + +--Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je +ferai attention. + +--Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M. +Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin +des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu +boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.» + +Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine +intonation. + +«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux +yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le +dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations craintives, qu'en +dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui, madame, +j'aurai soin des chevaux. + +--Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre, +je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait +à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les +bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il +donna à son camarade un coup de poing dans les côtes. + +--High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup. + +--Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps. + +--Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle +aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour +qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne +pense pas que cela fâche monsieur.» + +André fit une grimace. + +«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose +au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à +lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.» + +Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et +se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les +éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une +sorte de ravissement. + +Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient +un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et +en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier, +qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers +les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.» + +Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune +prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés, +éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et +d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu. + +Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un +ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en +paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai +pas de chapeau? + +--Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à +perdre. + +--Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en +tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux. + +Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol, +par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le +gazon sec et doux, qui amortit la chute. + +Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit +qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal: +la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses +nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit +entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques +ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi +bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher, +hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations. + +Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient +et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous +les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans +l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des +hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus +fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde. + +Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention +des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait +pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté +vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il +se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un +hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait +bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter +avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine +vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard Coeur-de-Lion, qui +brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée, +le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le +plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à +pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant +qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion. + +Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant +du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner +des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre, +riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque +chose. + +Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry, +tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de sueur, mais +l'oeil ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son ardeur et sa +fougue n'étaient pas encore domptées. + +«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour +leur peine: ils n'auraient jamais pu! + +--Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne +serait pas arrivé! + +--Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis +mis en nage pour votre service! + +--Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise! +Maintenant, partons, et trêve de sottises! + +--Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer +net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les +dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval +de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry +boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser +partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre +pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.» + +Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du +perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima +très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à +l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir. + +Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez +mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une +expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux +à l'écurie. + +«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors +de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas +aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après +nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à +moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu! +André, il me semble que je le vois encore!» + +Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à coeur +joie. + +«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je +crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre +innocent. + +--Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam. + +--Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous +vue à sa fenêtre, comme elle riait? + +--J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu.... + +--Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, André, +comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la +vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez +donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait +la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté +soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait, +quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense +que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les +natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André! + +--Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre +observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair. + +--André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un +doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous +emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins +peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui +madame nous donnera quelque bon morceau.» + + + + +CHAPITRE VII. + +Les angoisses d'une mère. + + +Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus +abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle +Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son +enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et +douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant +cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une +maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas +quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où +elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les +bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de +son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide +et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser +des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant. + +Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle +de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger +terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans +toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la +main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans ses bras la +faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait +contre sa poitrine avec une étreinte convulsive. + +La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le +frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le +sang au coeur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force +qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume. +Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui +l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et +montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu, +ayez pitié de moi!» + +O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous +enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si +vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous +n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le +sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles +pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre +sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras +confiants noués autour de votre cou? + +Car l'enfant dormait. + +D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé; +mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle, +l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le +sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant +seulement, quand il sentait venir le sommeil: + +«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il? + +--Non, cher ange, dors si tu veux. + +--Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère! + +--Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus +brillant le rayon de ses yeux noirs.... + +«Vous êtes sûre, mais bien sûre? + +--Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même, +car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle. + +L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de +ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou, +donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque +tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme +un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui +rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles +comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les +limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des +fantômes.... Et elle marchait, marchait toujours, sans s'arrêter, sans +reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent sur le +grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation. + +Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans +le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle +connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le +fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait +plus désormais espérer qu'en Dieu. + +Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande +route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours +dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte +d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie +inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des +passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa +coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences. +Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui +servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à +quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces. +Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles. + +Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide +traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il +commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent +derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit +déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui +passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau +dans la bouche.... + +«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne +peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore, +encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.» + +Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche +régulière et calme. + +Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était +personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque +connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille +écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si +blanche qu'il fallait un oeil attentif et exercé pour reconnaître le +sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de +plus de passer inaperçue. + +Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et +commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se +détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim. + +La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée +d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui +allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une +amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas. + +Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur +les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante. +Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la +Bible, la séparait du Chanaan de la liberté. + +On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et +mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses. +Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du +Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes +quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient +en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et +gigantesque, interrompant la communication des deux rives. + +Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant +spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à +une petite auberge pour y demander quelques renseignements. + +L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du +soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et +plaintive d'Élisa. + +«Qu'est-ce donc? + +--Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...? + +--Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.» + +La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme. + +«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de +l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète. + +--J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue +tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac. + +--C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses +sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!» +cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite +hutte toute noire. + +Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le +seuil. + +«Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit? + +--Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.» + +Alors l'hôtesse, se retournant vers Élisa: + +«Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il +soupera ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous asseoir et +de l'attendre. Quel joli enfant!» ajouta-t-elle en lui offrant un +gâteau. + +Mais l'enfant, tout épuisé par la route, pleurait de fatigue. + +«Pauvre petit! dit Élisa, il n'est pas accoutumé à marcher... je l'ai +trop pressé! + +--Faites-le entrer dans cette chambre,» dit l'hôtesse en ouvrant un +petit cabinet où il y avait un lit confortable. Élisa y plaça le pauvre +enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fût +endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pensée de ses +persécuteurs, comme un feu dévorant, brûlait la moelle de ses os. Elle +jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonflés et terribles +qui coulaient entre elle et la liberté. + +Mais quittons l'infortunée pour un instant, et voyons ce que deviennent +ceux qui la poursuivent. + +Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dîner serait immédiatement +servi; on vit bientôt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut être deux +pour faire un marché. Quoique les ordres eussent été donnés en présence +d'Haley et transmis à la mère Chloé par au moins une demi-douzaine +d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute réponse, +grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tête, et +elle continua son opération avec une lenteur inaccoutumée. + +Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'était en +aucune façon affligée de ce retard: on ne saurait croire combien +d'accidents retardèrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton +maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chloé y mit un +soin désespérant et une précision compassée; elle répondait à toutes les +exhortations «qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tournée +pour plaire à des gens qui voulaient rattraper quelqu'un.» Un enfant +tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner à la fontaine. Un +autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant, +dire à la cuisine que M. Haley paraissait très-mal à son aise, qu'il ne +pouvait rester sur son siége, et qu'il allait en trépignant de la +fenêtre à la porte. + +«C'est bien fait! disait Chloé avec indignation. Il sera encore plus mal +à l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son maître +l'enverra chercher, et alors.... il verra.... + +--Il ira en enfer, c'est sûr, dit le petit Jean. + +--Il le mérite bien, dit Chloé d'un air revêche. Il a brisé bien des +coeurs... Je vous le dis à tous, reprit-elle en élevant sa fourchette, +comme M. Georges l'a lu dans la _Rêvélation_, les âmes crient au pied de +l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et un jour +le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!» + +Chloé était si fort respectée dans la maison, que tous l'écoutèrent +bouche béante. Le dîner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc +le temps de venir jaser avec elle et de prêter l'oreille à ses +remarques. + +«Il rôtira toute l'éternité, c'est sûr; hein! rôtira-t-il? disait André. + +--Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean. + +--Enfants!» dit une voix qui les fit tous tressaillir. + +C'était l'oncle Tom, qui, du seuil, écoutait cette conversation. +Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites là. +_Toujours_ est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il +effraye! _Toujours!_ il ne faut souhaiter cela à aucune créature +humaine. + +--Nous ne souhaitons cela qu'à ceux qui perdent les âmes, dit André.... +à ceux-là, on ne peut s'en empêcher.... ils sont si affreusement +méchants! + +--La nature elle-même, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux? +dit Chloé. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein +de sa mère... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et +qui s'attachent à nos vêtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point +aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne séparent-ils point la femme du +mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous +deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle pitié? est-ce que cela +les empêche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le +diable ne les emporte pas, à quoi donc le diable est-il bon?» Et, +couvrant son visage de son tablier, Chloé laissa éclater ses sanglots. + +Mais alors Tom, à son tour: + +«Priez pour ceux qui vous persécutent, dit le _bon livre_! + +--Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!... + +--Oui, Chloé, c'est plus fort que la nature, mais la grâce du Seigneur +est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel +état se trouve l'âme des pauvres créatures qui commettent de telles +actions.... Remerciez Dieu de n'être pas comme elles, Chloé. Pour moi, +j'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir le même compte à +rendre que ce pauvre homme! + +--Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.» + +André haussa les épaules et sifflota entre ses dents, en signe +d'acquiescement. + +«Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti ce +matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir +vendu. C'était bien naturel à lui, mais bien pénible pour moi, qui le +connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence à être +réconcilié avec la volonté de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer +d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses +n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas à voir +monsieur rôder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont +bonne volonté.... mais c'est si léger.... voilà ce qui m'effraye!» + +La sonnette retentit, et Tom fut appelé au parloir. + +«Tom, lui dit Shelby avec bonté, je dois vous avertir que j'ai un dédit +de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point à +l'endroit qu'il vous désignera. Il va maintenant à ses autres affaires; +vous avez votre journée à vous. Allez où vous voudrez, mon garçon. + +--Merci, monsieur, dit Tom. + +--Ne l'oubliez pas, ajouta le trafiquant, si vous jouez le tour à votre +maître, j'exigerai tout le dédit. S'il m'en croyait, il ne se fierait +jamais à vous autres nègres; vous glissez comme des anguilles. + +--Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit +ans quand la vieille maîtresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas +un an: «Tom, ce sera ton maître, me dit-elle: «aie bien soin de lui!» Et +maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqué à mon +devoir? Vous ai-je jamais été infidèle... surtout depuis que je suis +chrétien?» + +M. Shelby fut comme oppressé; les larmes lui vinrent aux yeux. + +«Mon brave garçon, Dieu sait que vous ne dites que la vérité.... et, si +je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde. + +--Vrai comme je suis une chrétienne, dit à son tour Mme Shelby, vous +serez racheté aussitôt que nous le pourrons. Monsieur Haley, +rappelez-vous à qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir. + +--Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le désirez, je puis vous +le ramener dans un an. + +--Je vous le rachèterai bon prix. + +--Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achète: pourvu que je fasse +une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....» + +M. et Mme Shelby se sentaient humiliés et abaissés par l'impudente +familiarité du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'impérieuse +nécessité de maîtriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et +avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre Élisa et son +enfant. Elle cherchait donc à le retenir par toutes sortes de ruses +féminines: c'étaient des mines, des sourires, des causeries presque +intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement. + +A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient +plus frais et plus dispos que jamais, malgré leur escapade du matin. + +Samuel avait puisé dans les inspirations du dîner un zèle et une ardeur +nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait à André, avec une évidente +allusion à ce qu'ils allaient faire, que tout était pour le mieux et +qu'il n'y avait point à douter du succès. + +«Sans doute votre maître a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment +où il allait monter à cheval. + +--Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voilà d'abord Bruno! +c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque nègre a son chien d'une sorte +ou de l'autre. + +--Fi donc!» + +Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adressés à tous ces +chiens. + +«Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de +chiens pour le nègre?» + +Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en +prit pas moins un air de simplicité désespérante. + +«Nos chiens ont l'odorat très-fin, dit-il; je pense bien que c'est +l'espèce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont +de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lâche....» Il appela en +sifflant l'énorme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux. + +«Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!» + +Samuel, en montant à cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller +André, qui partit d'un éclat de rire, à la grande indignation de Haley, +qui le menaça de son fouet. + +«Vous m'étonnez, André! dit Samuel avec une imperturbable gravité. Ce +que nous faisons est sérieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu. +Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur. + +--Décidément je veux aller droit à la rivière, dit Haley en arrivant aux +dernières limites de la propriété. Je connais le chemin qu'ils prennent +tous; ils veulent passer.... + +--Certainement, dit Samuel, c'est une idée, cela! M. Haley est tombé +juste.... Mais il y a deux routes pour aller à la rivière, la route de +terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?» + +André regarda naïvement Samuel, surpris d'entendre cette nouveauté +topographique; mais il confirma immédiatement le dire de son camarade +par des assertions réitérées. + +«Moi, dit Samuel, j'aurais plutôt pensé que Lisa aurait pris la vieille +route, parce qu'elle est moins fréquentée.» + +Haley, quoiqu'il fût un assez malin oiseau et très-soupçonneux de son +naturel, se laissa néanmoins prendre à cette observation. + +«Si vous n'êtes deux maudits menteurs....» fit-il en s'arrêtant un +moment tout pensif. + +Le ton perplexe et réfléchi avec lequel ces paroles furent prononcées +parut amuser prodigieusement André. Il se renversa en arrière au point +de tomber presque jusqu'à terre. Le visage de Samuel avait pris, au +contraire, une expression de gravité dolente. + +«Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir à sa guise; il peut prendre le chemin +droit si cela lui plaît. Pour nous, c'est tout un; quand je réfléchis, +je pense même que c'est le meilleur chemin.... décidément.... + +--Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et +sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel. + +--On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drôles! elles ne +font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le +contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez +qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut +suivre pour la trouver. Mon opinion à moi est que Lisa a pris la vieille +route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.» + +Ces observations profondes sur l'humeur féminine ne parurent pas +disposer Haley en faveur de la route neuve; il annonça résolûment qu'il +allait prendre l'ancienne, et il demanda à Samuel si on devait bientôt y +arriver. + +«Tout à l'heure, dit Samuel en clignant de l'oeil qui regardait André, +tout à l'heure!» Il ajouta gravement: «J'ai étudié la question; je crois +qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle +est d'une solitude désespérante, nous pourrions nous égarer.... et dans +ce cas, où aller?... Dieu le sait! + +--N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route. + +--Mais, j'y réfléchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu +dire que cette route était tout encombrée de haies et d'échaliers. +N'est-ce pas, Andy?» + +André n'était pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se +compromettre. + +Haley, habitué à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins +pesants, crut qu'elle penchait cette fois du côté de la vieille route; +il s'imagina que c'était par mégarde que Samuel l'avait d'abord +indiquée. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader à un +mensonge désespéré qui n'avait d'autre but que de sauver Élisa. + +Quand donc Samuel eut montré la route, Haley s'y précipita vivement, +suivi des deux nègres. + +C'était vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis à la +rivière. Elle était abandonnée depuis longues années pour un nouveau +tracé. La route était libre à peu près pour une heure de marche; après +cela elle était coupée de haies et de métairies. Samuel le savait +parfaitement bien; mais elle était depuis si longtemps fermée, qu'André +l'ignorait véritablement. Il trottait donc avec un air de soumission +respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'était bien +raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry. + +«Je vous préviens que je vous connais, drôles, dit Haley; toutes vos +roueries ne me feront pas quitter cette route.... André, taisez-vous! + +--M'sieu fera ce qu'il voudra,» reprit humblement Samuel; et en même +temps il lança un coup d'oeil plus significatif à André, dont la gaieté +allait éclater bruyamment. + +Samuel était d'une animation extrême; il vantait son excellente vue, il +s'écriait de temps en temps: «Ah! je vois un chapeau de femme sur la +hauteur!» Ou bien, appelant André: «N'est-ce point Lisa, là-bas, dans ce +creux?» Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et +rocailleuses de la route, où il était à peu près impossible de hâter le +pas. Il tenait ainsi Haley dans une perpétuelle émotion. + +Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent +précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne +rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme +barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller +plus loin dans cette direction. + +«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence +persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que +ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place? + +--Gredins, dit Haley, vous le saviez bien! + +--Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à +monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que +nous pussions passer. Andy m'a entendu.» + +Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y +contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler de son +mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se +dirigèrent vers la grande route. + +Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y +avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet +de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes. + +Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction; +l'oeil perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André +étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel +eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri +formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa +comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière. + +Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près +de cette fenêtre. + +Pour Élisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprême. Le +cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle +saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand +l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à +bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se +précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant +terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée +sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec +cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant +un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le +torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut +désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley, +Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel. + +L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y +était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris +sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en +glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours! +Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang +marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce +qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre +rive, et un homme qui lui tend la main. + +«Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez,» dit l'homme avec un +serment. + +Élisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme +tout près de son ancienne demeure. + +«Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle. + +--Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'êtes-vous point à M. Shelby? + +--Mon enfant, cet enfant que voilà; il l'a vendu! et voilà son maître, +dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un +petit enfant! + +--Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bonté, à +gravir le bord; vous êtes une brave femme, répéta-t-il encore.... et +moi, j'aime le courage... partout où je le trouve!» + +Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrêta: + +«Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je +n'ai pas où vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous +indiquer où vous devez aller; et il lui montra une grande maison +blanche, qui se trouvait isolée dans la principale rue du village. Allez +là; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous +assisteront.... ils sont accoutumés à ces sortes de choses. + +--Dieu vous bénisse! dit vivement Élisa. + +--Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais +là ne compte pas. + +--Bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne? + +--Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez. +Allons, tenez, vous êtes une femme de coeur.... Vous méritez votre +liberté, et vous l'aurez.... si cela dépend de moi.» + +Élisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme. +Le fermier s'arrêta et la regarda. + +«Shelby ne trouvera peut-être pas que ce soit là un acte de très-bon +voisinage; mais que faire? s'il attrape jamais une de mes femmes dans +les mêmes circonstances, il sera le bienvenu à me rendre la pareille. Je +ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre créature courant, luttant, les +chiens après elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis +pas chargé de chasser et de reprendre les esclaves des autres.» + +Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyères du Kentucky, qui ne +connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait +traîtreusement à se conduire en chrétien. S'il eût été plus éclairé, ce +n'est pas ainsi qu'il eût agi. + +Haley était comme foudroyé par ce spectacle. Quand Élisa eut disparu, il +jeta sur les deux nègres un regard terne et inquisiteur. + +«Voilà une belle affaire, dit Samuel. + +--Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle +bondissait comme un chat sauvage. + +--Mon Dieu! dit Samuel, j'espère que monsieur nous excusera de ne pas +l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force à prendre cette +route-là. Et Samuel se livra à un accès de gros rire. + +--Vous riez! hurla le marchand. + +--Dieu vous bénisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empêcher, dit Samuel, +donnant un libre cours à la joie longtemps contenue de son âme. Elle +était si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et +seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle +allait! Et Samuel et André rirent tant, que les larmes leur roulaient +sur les joues. + +--Je vais vous faire rire d'autre sorte,» s'écria-t-il en brandissant +son fouet sur leurs têtes. + +Ils baissèrent le cou, s'élancèrent au haut de la berge avec des +hourras, et se trouvèrent en selle avant qu'il fût remonté. + +«Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravité; j'ai grand'peur +que madame ne soit inquiète de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous +retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons +fait passer la nuit à nos bêtes sur le pont de Lisa. «Et, après avoir +donné un facétieux coup de poing dans les côtes d'André, il partit à +toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu à peu leurs joyeux éclats +s'éteignirent dans le vent. + + + + +CHAPITRE VIII. + +Les chasseurs d'hommes. + + +Élisa avait miraculeusement traversé le fleuve aux dernières lueurs du +crépuscule. Les grises vapeurs du soir, s'élevant lentement des eaux, la +dérobèrent bientôt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces +flottantes mettaient une infranchissable barrière entre elle et son +persécuteur. Haley, fort désappointé, retourna à la petite auberge pour +réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre. L'hôtesse lui ouvrit la +porte d'un petit salon dont le plancher était couvert d'un tapis +déchiré. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout +était mesquin et dépareillé: des chaises avec de hauts dossiers de bois; +des figurines de plâtre aux vives enluminures décoraient la cheminée. Un +banc également en bois et d'une longueur désespérante s'étendait devant +l'âtre. C'est là que Haley s'assit pour méditer sur l'instabilité des +espérances et du bonheur des humains. + +«Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il à lui-même. Me fourrer +dans un tel guêpier! Sot que je suis!» Et Haley, pour retrouver un peu +de calme, se récita des litanies d'imprécations contre lui-même. Nous +reconnaissons volontiers qu'elles étaient assez bien méritées; nous +demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici. + +Haley fut tiré de sa rêverie par la grosse voix discordante d'un homme +qui venait de s'arrêter à la porte de l'auberge. Il courut à la fenêtre. + +«Ciel et terre! s'écria-t-il; si ce n'est point là un tour de ce que les +gens appellent la Providence! Oui, en vérité.... Tom Loker.» + +Haley descendit en toute hâte. + +Auprès du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout: +teint bronzé, formes athlétiques, six pieds de haut, gros en proportion. +Il était habillé d'une peau de buffle, le poil tourné en dehors, ce qui +lui donnait un aspect sauvage et féroce, en complète harmonie avec l'air +de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les +saillies qui indiquent la violence brutale et emportée, avaient pris le +plus vaste développement. + +Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue changé en homme, et se +promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste idée de Tom +Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports, +offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il était petit et mince; +il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux +noirs et perçants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits +anguleux visaient pourtant à la sympathie. On eût dit que son nez long +et fin voulait pénétrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses, +descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes +une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand +verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la +pointe des pieds, avançant la tête de tous côtés et flairant toutes les +bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et +chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut versé, il prit +le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme +content de ce qu'il a fait et qui vient de «frapper juste sur la tête du +clou;» il se disposa ensuite à savourer à petites gorgées. + +«Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley en +s'avançant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme. + +--Diable! qui vous amène ici?» telle fut la réponse polie de Loker. + +Le chafouin, qui répondait au nom de Marks, s'arrêta au milieu d'une +gorgée, avança la tête et jeta à notre nouvelle connaissance le regard +subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte. + +«Je dis, Tom, reprit Haley, que voilà tout ce qui pouvait m'arriver de +plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous +pouvez m'aider à en sortir. + +--Ah! ah! très-bien, murmura l'autre. On peut être sûr, quand vous vous +réjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce +encore? + +--Vous avez un ami, un associé, peut-être? dit Haley regardant Marks +avec défiance. + +--Oui, c'est Marks,... avec qui j'étais aux Natchez. + +--Enchanté de faire votre connaissance, dit Marks en avançant sa longue +main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je +crois? + +--Lui-même, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous +avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons +causer un peu d'affaires. Là, dans cette salle.... Allons, vieux drôle, +dit-il à l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et +beaucoup d'_aff_...[7], et nous allons jaser.» + + [7] Eau-de-vie. + +Les flambeaux furent allumés, le feu poussé jusqu'au degré convenable; +nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les +accessoires que nous venons d'énumérer. + +Haley commença le récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta +bouche close, l'oeil terne et morne, avec la plus profonde attention. +Marks, qui préparait avec grand soin un verre de punch à son goût, +s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre +le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley. + +Il avait également suivi le récit avec un vif intérêt; la fin parut +l'amuser beaucoup. Ses côtes et ses épaules s'abandonnaient à un +mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinçait ses lèvres fines +avec tous les signes d'une grande jubilation intérieure. + +«Ainsi vous voilà tout à fait dedans?... Hé! hé! c'est très-drôle!... +Hé! hé! hé! + +--Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit +Haley d'un ton piteux. + +--Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent +pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrès de la +civilisation moderne.» + +Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque sérieux. + +«Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre à cela. Ces petits +sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient être +enchantées de s'en débarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur +cause de mal, plus il n'est bon à rien, plus elles s'y attachent! + +--Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui, +monsieur, continua-t-il, vous dites là ce que j'ai souvent pensé +moi-même, ce que nous avons pensé tous. Jadis, quand j'étais dans les +affaires, j'achetai une femme solide, bien tournée, fort habile; elle +avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le +donnai à un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui +coûtait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mère prit cela! +Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux +encore parce qu'il était malade et qu'il la tourmentait! Elle se +démenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle eût perdu +tous ses amis. C'est vraiment étrange! On ne connaîtra jamais les +femmes! + +--Pareille chose m'est arrivée, dit Haley. L'été dernier, au bas de la +Rivière-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux +aussi brillants que les vôtres. Quand je vins à le regarder de plus +près, je m'aperçus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur! +Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je +l'échangeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre à la +mère, ce fut une tigresse! Nous étions encore à l'ancre: les nègres +n'étaient point enchaînés; elle grimpa comme une chatte sur une balle de +coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute +elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'était une +résistance inutile: alors elle se retourna et se précipita tête devant, +elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais. + +--Bah! fit Tom Loker, qui avait écouté toutes ces histoires avec un +dédain qu'il ne songeait même pas à cacher; vous ne vous y connaissez ni +l'un ni l'autre. Mes négresses ne me jouent jamais de pareils tours, je +vous en réponds bien! + +--Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacité. + +--Comment je fais?... Quand j'achète une femme, et qu'elle a un enfant +que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le +nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la +figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui +dis encore: Votre enfant est à moi et non à vous!... Vous n'avez plus à +vous en occuper. Je vais peut-être le vendre.... Tâchez de ne pas me +jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'être jamais +née!... Voilà, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec +moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons.... +Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....» + +Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire +très-explicite de sa phrase elliptique. + +«Voilà ce que nous pouvons appeler de l'éloquence, dit Marks en poussant +Haley du coude, et en recommençant son petit ricanement. Êtes-vous +original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des têtes de +laine, vous! Les nègres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si +vous n'êtes pas le diable, Tom, vous êtes son jumeau. J'en répondrais +pour vous.» + +Tom reçut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie +exprima toute l'affabilité compatible «avec sa nature de chien,» pour +nous servir des expressions poétiques de Jean Bunyan. + +Haley, qui, toute la soirée, avait fait d'assez fréquentes libations, +sentit se développer considérablement toutes ses facultés morales sous +l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de +l'ivresse sur les hommes d'un caractère concentré et réfléchi. + +«Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous êtes réellement trop dur.... Je vous +l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de +cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous réussissions aussi bien +dans ce monde en traitant les nègres doucement.... et que nous avions +une chance de plus d'entrer dans le royaume de là-haut, quand la +poussière retourne à la poussière.... et que le ciel est tout ce qui +nous reste. + +--Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos bêtises.... j'ai +l'estomac un peu fatigué....» Et Tom avala un demi-verre de mauvaise +eau-de-vie. + +Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes +éloquents: + +«Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce, +_primo d'abord_, de manière à gagner de l'argent autant que qui que ce +soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une âme. Peu +m'importe qui m'écoute. Malédiction! Il faut que je fasse vite mes +affaires, car je crois à la religion, et, un de ces jours, dès que +j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon âme. +A quoi bon être plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas +d'ailleurs très-prudent.... + +--Vous occuper de votre âme! fit Tom avec mépris.... Il faut y voir +clair pour vous en trouver une! Épargnez-vous ce souci! Le diable vous +passerait à travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous +avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment; +c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et +sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus +tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un +pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer à +l'échéance.... Chansons! + +--Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand +ce que l'on vous en dit est dans votre intérêt? + +--Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous +ces discours d'idiot. Cela me jugule. Après tout, quelle différence y +a-t-il entre vous et moi? + +--Allons, allons, messieurs, ce n'est pas là la question, dit Marks: +chacun voit les choses à sa manière. M. Haley est un très-aimable homme, +sans aucun doute; il a sa conscience à lui, c'est un fait. Quant à vous, +Tom, vous avez aussi votre manière d'agir, qui est excellente. Oui, +excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez, +n'aboutissent à rien. A l'oeuvre donc, à l'oeuvre! Voyons, monsieur +Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme? + +--La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est à Shelby. Je n'ai que +l'enfant. J'ai eu la bêtise de vouloir acheter ce petit singe. + +--Vous êtes toujours bête, lui cria brutalement Thomas Loker. + +--Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant +sa langue sur ses lèvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie +d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me +regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment +est-elle? quelle est-elle? + +--Eh bien! blanche et belle, bien élevée. J'en offrais huit cents ou +mille dollars à Shelby. + +--Blanche et belle, bien élevée!» reprit Marks. + +Ses yeux perçants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu'à la pensée +d'une bonne affaire. + +«Attention, Loker; voilà une belle perspective.... Nous allons +travailler ici pour notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout +naturellement, revient à M. Haley; nous autres, nous emmenons la mère à +Orléans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?» + +Tom, qui, pendant tout ce discours, était resté bouche béante, rapprocha +soudainement ses mâchoires comme fait un dogue à qui l'on montre un +morceau de viande. Il parut digérer lentement l'idée. + +«Voyez-vous, dit Marks à Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans +ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les +tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer, +j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il +semble que je suis là dans tout l'éclat de l'orgueil professionnel. Un +jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans. Un autre jour, j'arrive +à l'instant de ma plantation, sur la rivière des Perles, où je fais +travailler sept cents nègres. Une autre fois, je suis un parent éloigné +de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses +talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son +caractère; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le +pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou +sur quelque chose, et mieux imaginer les particularités et +circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je +glisse comme un serpent à travers les difficultés. Je voudrais parfois +que la justice y regardât de plus près; cela serait plus amusant, vous +comprenez!» + +Tom Loker, dont la pensée, comme les mouvements, avait toujours une +certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son +poing pesant, qui fit tout retentir. + +«Cela sera! dit-il. + +--Dieu vous bénisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les +verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion. + +--Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley. + +--Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? répondit +Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc? + +--Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je +mérite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dépense +payée? + +--Ah çà! dit Loker avec un épouvantable serment et en frappant la table +de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley? +Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et moi nous ayons pris le +métier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme vous, +sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme à nous, et +vous ne direz mot; ou nous aurons la mère et l'enfant. Vous nous avez +montré le gibier, il nous appartient maintenant comme à vous. Si Shelby +et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez où sont les +perdrix de l'an passé. Si vous les trouvez.... elles ou nous.... bravo! + +--Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me +reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours +loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidèlement tenu votre +parole. + +--Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries; +mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-même. Vous +savez cela, Daniel Haley! + +--Très-bien, Tom, très-bien! C'est ce que je disais moi-même. Si vous me +dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous +que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus. + +--Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez, +quand je travaillais pour vous, ce n'était pas gratis. Je sais tenir une +anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars, +argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous +connais! + +--Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bénéfice de mille à +quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'êtes pas raisonnable. + +--Nous avons de la besogne assurée pour cinq semaines. Nous allons la +quitter pour courir après votre marmot, et, si nous ne prenons pas la +mère.... les femmes, c'est le diable à prendre! qui nous indemnisera, +nous? Est-ce vous? + +--J'en réponds. + +--Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je +rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum! +Marks, n'est ce pas cela? + +--Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que +des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de +loi, vous savez, nous sommes très-bons, très-accommodants, +très-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant où vous +voudrez.... n'est-ce pas, Tom? + +--Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai à Cincinnati, et je le +laisserai chez Grany Belcher, au débarcadère.» + +Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long +papier, il s'assit, et, ses yeux perçants fixés sur le papier, il +commença de lire entre ses dents: «Baines, comté de Shelby, le petit +Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; Édouard, Dick et Lucy, +mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents +dollars sur sa tête.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si +nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il après une pause, il +faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a +longtemps qu'ils sont enregistrés. + +--Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher. + +--J'arrangerai cela. Il n'y a pas très-longtemps qu'il sont dans les +affaires; ils doivent s'attendre à travailler à bon marché.» + +Marks continua sa lecture. + +«Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer +dessus ou de jurer qu'on a tiré. Je ne crois pas qu'ils puissent +demander beaucoup pour ceux-là. Mais à demain nos affaires. Voyons +l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille +débarquer? + +--Certainement, je l'ai vue comme je vous vois. + +--Et un homme l'aidait à gravir le bord escarpé? + +--Oui. + +--Très-bien, dit Marks; elle a reçu asile: où? c'est la question. Eh +bien, Tom, qu'en dites-vous? + +--Il faut passer la rivière cette nuit, cela ne fait pas un doute. + +--Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace +d'une terrible façon.... N'y a-t-il point de danger, Tom? + +--Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiéter; il faut passer, répondit +Tom d'un ton décidé. + +--Diable! fit Marks qui se démenait dans la chambre. Soit!» ajouta-t-il. + +Puis, allant jusqu'à la fenêtre: + +«Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis, +Tom.... + +--Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je +ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrêtiez ici un +jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontières du Sandusky +avant vous.... + +--Je n'ai pas peur, dit Marks; seulement.... + +--Seulement quoi? reprit Tom. + +--C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau. + +--L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme +allait passer la rivière. Tout ou rien! nous allons passer avec lui. + +--Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley. + +--Première qualité. Mais à quoi bon? Vous n'avez rien d'elle à leur +faire sentir! + +--Si fait! dit Haley triomphant. Voilà son châle que, dans sa +précipitation, elle a laissé sur le lit. Voilà aussi son chapeau. + +--Quelle chance! dit Locker. En avant! + +--Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans précaution sur +elle, dit Haley. + +--Ceci, répondit Marks, est bien une considération. Là-bas, à Mobile, +nos chiens ont mis un esclave en pièces avant que nous ayons eu le temps +de les retirer. + +--Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beauté fait +tout le prix, dit Haley. + +--C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entrée dans une maison, +les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations +où se cachent les nègres errants qui n'ont pas trouvé d'asile. + +--Allons, dit Locker, qui était descendu au comptoir pour demander +quelques renseignements, le bateau est là. Ainsi, Marks....» + +Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gîte qu'il +abandonnait, puis il se leva lentement pour obéir. On échangea les +derniers mots qui terminaient le marché; Haley donna d'assez mauvaise +grâce cinquante dollars à Tom, et le digne trio se sépara. + +Si quelques-uns de nos lecteurs civilisés et chrétiens nous blâment de +les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien +s'efforcer de vaincre les préjugés de leur siècle. + +La chasse aux nègres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train +de s'élever à la dignité d'une profession légale et patriotique. Si le +vaste terrain qui s'étend entre le Mississipi et l'océan Pacifique +devient le grand marché des corps et des âmes, si l'esclavage suit la +progression rapide de toute chose en ce siècle, le chasseur et le +marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie américaine. + +Pendant que cette scène se passait à la taverne, Samuel et André, se +félicitant mutuellement, regagnaient le logis. + +Samuel était dans un état de surexcitation extraordinaire: il exprimait +son allégresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par +les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il +s'asseyait à l'envers, le visage tourné vers la queue de son cheval, et +puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle; +prenant alors une contenance grave, il se mettait à prêcher en termes +emphatiques, ou bien à faire le fou pour amuser André. Quelquefois, se +battant les flancs à tour de bras, il éclatait en rires bruyants qui +faisaient retentir l'écho des vieux bois. Malgré ces excentricités, il +maintint les chevaux à leur plus vive allure, si bien que, entre onze +heures et minuit, le bruit de leurs sabots résonna sur les petits +cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby. + +Mme Shelby vola à leur rencontre. + +«Est-ce vous, Sam? Eh bien? + +--M. Haley est resté à la taverne; il est bien fatigué, madame. + +--Mais Élisa, Samuel? + +--Ah! elle a passé le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de +Chanaan. + +--Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'écria Mme Shelby hors +d'elle-même, près de se trouver mal en songeant à ce que ces mots-là +pouvaient vouloir dire. + +--Oui, madame, le Seigneur protége les siens. Lisa a passé l'Ohio +miraculeusement, comme si le Seigneur l'eût enlevée dans un char de feu +avec deux chevaux.» + +En présence de sa maîtresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait +jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de +l'Écriture. + +«Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui était arrivé à son tour sur le +perron; venez ici, et dites à votre maîtresse ce qu'elle veut savoir. +Venez, venez, Émilie, dit-il à sa femme en passant un bras autour +d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop à +vos impressions.... + +--Eh! ne suis-je point une femme, une mère? Ne sommes-nous point +responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce péché +ne nous soit point imputé! + +--Mais quel péché, Émilie? vous savez que nous étions obligés à faire ce +que nous avons fait. + +--Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas +raisonner là-dessus. + +--Ici, Andy, ici nègre; du vif! s'écria Samuel; conduis ces chevaux à +l'écurie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?» + +Et Samuel, son chapeau de palmier à la main, apparut à la porte du +salon. + +«Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M. +Shelby. Où est Élisa? + +--Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace +flottante; elle allait, que c'était une merveille! Oui, ce n'est là +rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur +l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard. + +--Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention. +Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aisée, reprit M. +Shelby. + +--Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de +Dieu. Mais voici: c'était juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi +nous arrivons à une petite taverne auprès de la rivière. Je marchais un +peu en tête (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais +me modérer); j'arrive auprès de la fenêtre de la taverne. Je suis sûr +que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes +talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement à réveiller +les morts.... Peut-être Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva +près de la porte, elle se rejeta vivement en arrière, et puis, comme je +vous dis, elle s'échappa par une porte de côté et descendit jusqu'au +bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et André, nous +courûmes après. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait, à partir du bord, +un courant de dix pieds de large, et de l'autre côté, çà et là, comme de +grandes îles, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrière elle, +et je pensais en moi-même que nous allions la prendre, quand elle poussa +un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'élança de l'autre côté du +courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace +faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche. +Dam! ces sauts-là ne sont pas communs. Voilà mon opinion.» + +Pendant le récit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond +silence, pâle à force d'émotion: + +«Dieu soit loué! elle n'est pas morte, s'écria-t-elle; mais où est +maintenant son pauvre enfant? + +--Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'oeil dévotement. +Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait tout, ainsi +que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des instruments pour +faire la volonté de Dieu. Sans moi, aujourd'hui Élisa eût été prise une +douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui ai lâché les +chevaux et qui les ai fait courir jusqu'à l'heure du dîner? Et ce soir, +n'ai-je point égaré M. Haley à cinq milles de sa route? Autrement, il +eût repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous sommes tous +des providences! + +--Je vous dispense, maître Sam, de jouer ici le rôle de ces +providences-là! je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les +gentlemen qui sont chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité que +les circonstances permettaient d'en montrer. + +Il est aussi difficile de feindre la colère avec un nègre qu'avec un +enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai à travers +les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune façon +découragé par ce ton sévère: cependant il prit un air de gravité +dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissèrent en signe de +profond repentir. + +«Maître a raison, tout à fait raison; c'est mal à moi, je ne me défends +pas; maître et maîtresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je +le sens bien; mais un pauvre nègre comme moi est parfois bien tenté de +mal faire, surtout quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est +pas un gentleman, et un individu élevé comme moi ne peut se retenir en +voyant ces choses-là! + +--C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le +sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mère Chloé, elle +vous donnera le reste du jambon de votre dîner. Andy et vous, vous devez +avoir faim! + +--Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement +son salut;» et il sortit. + +On s'apercevra, et nous l'avons déjà dit ailleurs, que maître Samuel +avait un talent naturel qui eût pu le mener loin dans la carrière +politique: c'était de voir dans toute chose le côté qui pouvait profiter +à son honneur et à sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilité et +sa piété, il enfonça son chapeau de palmier sur sa tête avec une sorte +de crânerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la +mère Chloé, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine. + +«Je vais faire un discours à ces nègres, pensait Samuel; il faut les +frapper d'étonnement!» + +Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait +toujours été d'accompagner son maître dans les réunions politiques de +toute espèce. Caché dans les haies, perché sur les arbres, il suivait +attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive +satisfaction; puis, redescendant parmi les frères de sa couleur qui se +trouvaient dans les mêmes lieux, il les édifiait et les charmait par ses +imitations burlesques, qu'il débitait avec un entrain et une gravité +imperturbables. Souvent les blancs se mêlaient au sombre auditoire; ils +écoutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait là un +juste motif de s'adresser à lui-même ses propres félicitations. + +Au fond, Samuel regardait l'éloquence comme sa véritable vocation, et il +ne laissait jamais passer une occasion de déployer ses talents. + +Entre Samuel et la tante Chloé il y avait, depuis longtemps, une +certaine mésintelligence, ou plutôt une froideur marquée. Mais Samuel, +ayant un projet sur le département des provisions comme base de ses +opérations futures, résolut, dans la circonstance présente, de faire de +la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame étaient +toujours exécutés à la lettre, cependant il y aurait un immense profit +pour lui à ce qu'on en suivît aussi l'esprit. + +Il parut donc devant Chloé avec une expression touchante de soumission +et de résignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour +soulager un compagnon d'infortune. Il avait déjà pour lui l'approbation +de madame, qui lui donnait droit à un _extra_ de solide et de liquide, +et semblait ainsi reconnaître implicitement ses mérites. Les choses +marchèrent en conséquence. + +Jamais électeur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries +et des attentions d'un candidat, comme la mère Chloé des tendresses et +des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-même n'aurait pas été +comblé de plus de marques de bonté maternelle. Il se trouva bientôt +assis, choyé, glorieux, devant une large assiette d'étain, contenant, +sous forme d'_olla podrida_, les débris de tout ce qui avait paru sur la +table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon, +fragments dorés de gâteaux, débris de pâtés de toutes les formes +géométriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gésiers, +apparaissaient dans un désordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux +qui l'entouraient, était assis comme sur un trône, couronné de son +chapeau de palmier joyeusement posé sur le côté. A sa droite était +André, qu'il protégeait visiblement. + +La cuisine était remplie de ses compagnons, qui étaient accourus de +leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le récit des +exploits du jour. + +Pour Samuel, c'était l'heure de la gloire. + +L'histoire fut donc rehaussée de toutes sortes d'ornements et +d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme +quelques-uns de nos dilettanti à la mode, ne permettait pas qu'une +histoire perdît aucune de ses dorures en passant par ses mains. + +Des éclats de rire saluaient le récit; ils étaient répétés et +indéfiniment prolongés par la petite population qui jonchait le sol ou +qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette +gaieté, Samuel conservait cependant une inaltérable gravité; de temps +en temps seulement il roulait ses yeux, relevés tout à coup, et jetait +à son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne +descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son éloquence. + +«Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon +de dinde avec énergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est +moi, a fait seul pour la défense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye +de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le +principe est le même. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands +d'esclaves viendra flairer et rôder autour de nous, qu'il me rencontre +sur sa route, je suis l'homme à qui il aura affaire. Oui, mes frères, je +me lèverai pour vos droits, je défendrai vos droits jusqu'au dernier +soupir. + +--Pourquoi, alors, reprit André, disiez-vous ce matin, que vous alliez +aider ce m'sieu à reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne +_cordent_ pas ensemble! + +--Je vous dirai maintenant, André, reprit Samuel avec une écrasante +supériorité, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les +enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent +pas se permettre de _collationner_ les grands principes d'action!» + +André parut tout à fait syncopé, surtout par le mot un peu dur +_collationner_, dont la plupart des membres de l'assemblée ne se +rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-même. + +Samuel reprit: + +«C'était par conscience, André, que je voulais aller reprendre Lisa. Je +croyais vraiment que c'était l'intention du maître.... Mais, quand j'ai +compris que la maîtresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience +était plus encore de son côté. Il faut être du côté de la maîtresse.... +Il y a plus à gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidèle à mes +principes et attaché à ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en +imprimant un mouvement plein d'enthousiasme à un cou de poulet. Mais à +quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je +vous le demande à tous?... Tenez! André, vous pouvez prendre cet os, il +y a encore quelque chose autour!» + +L'auditoire, bouche béante, était suspendu aux paroles de Samuel. +L'orateur dut continuer. + +«Ce sujet de la persistance, nègres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un +homme qui pénètre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est +une chose qui n'a jamais été tirée au clair par personne! Vous +comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le +lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas +qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gâteau, André.... +Pénétrons dans le sujet, reprit Samuel!--Les gentlemen et le beau sexe +de cet auditoire excuseront ma comparaison usitée et vulgaire. Écoutez! +Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon échelle +d'un côté.... Ça ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce côté, +mais que je porte mon échelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis +pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours +monter du côté où se trouve mon échelle.... Est-ce clair? + +--Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez été +persistant,» murmura la tante Chloé, qui devenait un peu plus revêche. +La gaieté de cette soirée lui semblait, selon la comparaison de +l'Écriture, du vinaigre sur du nitre. + +«Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire, +pour l'effort suprême de la péroraison, oui, amis et concitoyens, et +vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est là mon orgueil! +je les ai conservés jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des +principes et je m'attache à eux fortement. Tout ce que je pense devient +principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font +brûler vivant! je marcherai au bûcher!... Et maintenant, je dis: Je +viens ici pour verser la dernière goutte de mon sang pour mes principes, +pour mon pays, pour la défense des intérêts de la société! + +--Bien! bien! dit Chloé; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous +coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin. +Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fêlé, va +aller à la paille.... et vite! + +--Nègres ici présents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec +une grande bénignité, je vous donne ma bénédiction. Allez vous coucher, +et soyez tous bons enfants!» + +Après cette bénédiction pathétique, l'assemblée se dispersa. + + + + +CHAPITRE IX. + +Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme. + + +Les lueurs d'un feu joyeux se reflétaient sur le tapis et les tentures +d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une +théière et de ses tasses. M. Bird, le sénateur, tirait ses bottes et se +préparait à mettre à ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa +femme venait d'achever pour lui pendant la session du sénat. Mme Bird, +image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en +adressant de temps en temps des admonestations à un certain nombre +d'enfants turbulents, qui se livraient à tout le désordre et à toutes +les malices qui font le tourment des mères depuis le déluge. + +«Tom, laissez donc le bouton de la porte; là! voilà qui est bien! Mary, +Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne +faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.» + +Puis enfin, trouvant le moyen de parler à son mari: + +«Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir +ici ce soir. + +--Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pensé que je pouvais venir passer la +nuit et goûter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement +fatigué.... ma tête se fend....» + +Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans +le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer à l'atteindre, mais le +mari l'en empêcha. + +«Oh! non, chère, pas de drogues! mais bien plutôt une tasse bien chaude +de votre excellent thé et quelque chose à manger: voilà ce qu'il me +faut; c'est une ennuyeuse besogne, la législature!» + +Et le sénateur sourit, comme s'il se fût complu dans l'idée qu'il se +sacrifiait à son pays. + +«Eh bien! dit la femme quand la table fut à peu près mise et le thé +préparé, qu'est-ce qu'on a fait au sénat?» + +C'était une chose tout à fait étrange de voir cette charmante petite Mme +Bird se casser la tête des affaires du sénat. Elle pensait avec beaucoup +de raison que c'était assez pour elle de s'occuper de celles de sa +maison. M. Bird ouvrit donc des yeux étonnés et dit: + +«Mais nous n'avons rien fait d'important. + +--Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour +empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui +viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense +pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter. + +--Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant? + +--Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de +toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle +et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée. + +--On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui +nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que +nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à +la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les +rassurer. + +--Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute, +d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle +de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer +tranquillement à leurs affaires? + +--Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous +sentez bien.» + +Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près +quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher, +et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une +poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier +gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à +merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants +étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la +persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait +qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté +la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un +contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère. +Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle +avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle +avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage +pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense. + +«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants. +Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et +envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de +quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la +porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien +vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres +aux chats.» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui +donna une apparence de beauté extraordinaire, elle s'avança vers son +mari, et d'un ton ferme: + +«Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une +telle loi soit juste et chrétienne. + +--Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui. + +--Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas votée? + +--Mon Dieu si, ma belle politique. + +--Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres créatures, sans toit, sans +asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la +violerai dès que j'en aurai l'occasion... et j'espère que je l'aurai, +cette occasion.... Ah! les choses en sont venues à un triste point, si +une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit à +ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves, +c'est-à-dire parce qu'ils ont été opprimés et torturés toute leur vie! +Pauvres êtres! + +--Mais, chère Mary, écoutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains, +je vous aime parce que vous les avez. Mais, chère, il ne faut pas +laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici +de ce qu'on éprouve soi-même: de grands intérêts publics sont en +question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons +faire le sacrifice de nos propres sympathies. + +--Écoutez, John! je ne connais rien à votre politique, mais je sais lire +ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux +qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je +veux lui obéir! + +--Mais dans le cas où votre action entraînerait un grand malheur public? + +--Obéir à Dieu n'entraîne jamais un grand malheur public.... je sais que +cela ne peut pas être! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il +commande. + +--Écoutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour +vous prouver.... + +--Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre; +et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une +créature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en +fuite? Le feriez-vous? dites!» + +Maintenant, s'il faut dire vrai, notre sénateur avait le malheur d'être +un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une créature dans la +peine n'avait jamais été son fait, et ce qui était plus fâcheux pour +lui, en présence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait +bien, et qu'elle livrait l'assaut à une place sans défense.... Il avait +donc recours à tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait +des hum! hum! multipliés, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de +ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi était à peu près +découvert, n'en mettait que plus d'ardeur à pousser ses avantages. + +«Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une +femme dehors, dans une tempête de neige, par exemple, ou bien la faire +prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez? + +--Ce serait sans doute un bien pénible devoir, dit M. Bird d'un ton +mélancolique. + +--Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-là. Vous savez que ce +n'est pas un devoir: cela ne peut pas être un devoir. Si les gens +veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien: +voilà ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espère bien n'en avoir +jamais), je saurais bien les empêcher de fuir de chez moi et de chez +vous, John! Je vous le répète, on ne fuit pas quand on est heureux; +quand ils fuient, les pauvres êtres, ils ont assez souffert de froid, de +faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou +non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde! + +--Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chère. + +--Je déteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets. +Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les +plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos théories. Je +vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce +soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et même mieux.» + +Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum +de la maison, montra sa tête; il pria madame de vouloir bien passer à la +cuisine. Notre sénateur, soulagé à temps, suivit de l'oeil sa petite +femme avec un capricieux mélange de plaisir et de contrariété, et, +s'asseyant dans un fauteuil, il commença à lire des papiers. + +Un instant après, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton +vif et tout ému: «John! John! voulez-vous venir ici un moment?» + +M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi +d'étonnement et de stupeur au spectacle qui se présenta devant lui. Une +jeune femme amaigrie, dont les vêtements déchirés étaient roidis par le +froid, un soulier perdu, un bas arraché du pied coupé et sanglant, était +renversée sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On +reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race méprisée, +mais on devinait en même temps sa beauté triste et passionnée; sa +roideur de statue, son aspect glacé, immobile, où la mort se lisait, +frappaient de stupeur tout d'abord. + +M. Bird était là, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme, +leur unique domestique de couleur, et la mère Dina, s'occupaient +activement à la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait +l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et réchauffait +ses petits pieds. + +«Pauvre femme! si cela ne fait pas peine à voir! dit la vieille Dina +d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait +trouver mal,... elle était assez bien en entrant;... elle a demandé à se +réchauffer une minute; je lui ai demandé d'où elle venait, quand elle +est tombée tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si +j'en crois ses mains. + +--Pauvre créature!» dit Mme Bird d'une voix émue, quand la jeune femme, +ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et +vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'écria: +«Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?» + +A ce cri, l'enfant s'élança des bras de Cudjox et courut à elle en +levant ses petits bras. + +«Oh! le voilà! le voilà!» + +Et, d'un air égaré, s'adressant à Mme Bird: + +«Oh! madame, protégez-le! ne le laissez pas prendre! + +--Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird, +vous êtes en sûreté, ne craignez rien. + +--Que Dieu vous récompense!» dit l'esclave en couvrant son visage et en +sanglotant. + +Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras. + +Elle se calma enfin, grâce à tous ces soins délicats et féminins que +personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement +dressé pour elle auprès du feu, et elle tomba bientôt dans un profond +sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins +épuisé qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en séparer; elle avait, au +contraire, résisté, avec une sorte d'effroi nerveux, à tous les tendres +efforts que l'on avait faits pour le lui ôter. Même dans le sommeil, son +bras, passé autour de lui, le serrait d'une étreinte que rien n'eût pu +dénouer, comme si elle eût voulu le défendre encore. + +M. et Mme Bird rentrèrent au salon, et, si étrange que cela puisse +sembler, on ne fit, ni d'un côté ni de l'autre, aucune allusion à la +conversation précédente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le sénateur +feignit de lire ses papiers; puis les mettant de côté: + +«Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est. + +--Quand elle sera réveillée et un peu remise, nous verrons, répondit Mme +Bird. + +--Dites-moi donc, chère, fit M. Bird, après une méditation +silencieuse.... + +--Quoi? mon ami.... + +--Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant un +peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.» + +Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle +répondit: «On verra!...» + +Second silence. M. Bird le rompit encore. + +«Dites-moi, chère amie! + +--Oui. Qu'est-ce encore? + +--Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les +épaules quand je fais ma sieste après dîner.... vous pourriez aussi le +lui donner; elle a besoin de vêtements.» + +Au même instant Dina parut et dit que la femme était éveillée et qu'elle +désirait voir madame. + +M. et Mme Bird se rendirent à la cuisine avec les deux aînés de leurs +enfants. La plus jeune progéniture avait été fort sagement mise au lit. + +Élisa était assise sur l'âtre, auprès du feu; elle regardait fixement la +flamme avec cette expression calme, indice d'un coeur brisé, bien +différente de la turbulence sauvage que nous avons précédemment décrite. + +«Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bonté. J'espère +que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!» + +Un soupir profond, un frémissement fut la seule réponse d'Élisa; mais +elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression +de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre +petite femme sentit que les larmes la gagnaient. + +«Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre +femme! Dites-moi d'où vous venez et ce que vous voulez. + +--Je viens du Kentucky. + +--Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire. + +--Cette nuit. + +--Comment êtes-vous venue? + +--J'ai passé sur la glace. + +--Passé sur la glace! répétèrent tous les assistants. + +--Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai passé +sur la glace, car ILS étaient derrière moi,... tout près, tout près,... +et il n'y avait pas d'autre chemin. + +--Dieu! madame, s'écria Cudjox, la glace est brisée en grands blocs, +coulant ou tournoyant dans le fleuve. + +--Je le sais, je le sais! dit Élisa d'un air égaré. Je l'ai pourtant +fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver à +l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu m'a +aidée! On ne sait pas à quel point il aide ceux qui essayent, +ajouta-t-elle avec un éclair dans l'oeil. + +--Étiez-vous esclave? dit M. Bird. + +--Oui, monsieur, j'appartenais à un homme du Kentucky. + +--Était-il cruel envers vous? + +--Non, monsieur, c'était un bon maître. + +--Et votre maîtresse, était-elle dure? + +--Non, monsieur, non! ma maîtresse a toujours été bonne pour moi. + +--Qui donc a pu vous pousser à quitter une bonne maison? à vous enfuir, +et à travers de tels dangers?» + +L'esclave fixa sur Mme Bird un oeil perçant et scrutateur; elle vit +qu'elle portait des vêtements de deuil. + +«Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?» + +La question était inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y +avait un mois à peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait été +mis au tombeau. + +M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes, +mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit: + +«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant. + +--Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après +l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste +plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés. +C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma +pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me +l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il +s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa +vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on +l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il +était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis +partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a +achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les +entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je +passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui +m'aidait à gravir la rive.» + +Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de +douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun +montrait à sa manière la sympathie de son coeur. + +Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche +pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent jamais (les +mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur +mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa +belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son +mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur +son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!» +On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se +frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et +répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en +sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il +tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant, +essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître +des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour +faire des observations critiques. + +«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître? +fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui +lui montaient à la gorge. + +--Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma +maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils +devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait +un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis +monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et +suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les +papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que +j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais +plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde. + +--N'avez-vous pas de mari? + +--Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur +pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de +plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le +sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le +revoir.» + +Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire +croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement +insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son +désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond. + +«Et où comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bonté. + +--Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada? +demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird. + +--Pauvre créature! fit celle-ci involontairement. + +--Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave. + +--Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons +essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui +faire un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine. Je verrai, demain +matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre +femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protégera.» + +Mme Bird et son mari rentrèrent dans le salon. La femme s'assit auprès +du feu, dans une petite chauffeuse à bascule. M. Bird allait et venait +par la chambre, en murmurant: «Diable! diable! maudite besogne!...» +Enfin, marchant droit à sa femme, il lui dit: + +«Il faut, ma chère, qu'elle parte cette nuit même! Le marchand sera sur +ses traces demain de très-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle +pourrait se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il fut passé; mais une armée +à pied et à cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez +à la porte ou à la fenêtre et fera tout découvrir, je vous en réponds: +ce serait une belle affaire pour moi d'être pris ici-même avec eux!... +Non, il faut qu'ils partent cette nuit. + +--Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller où? + +--Où? je sais bien où,» dit le sénateur en mettant ses bottes. Quand il +eut un pied chaussé, le sénateur s'assit, l'autre botte à la main, +étudiant attentivement les dessins du tapis. «Il faut que cela soit, +dit-il, quoique.... au diable!» Il coula l'autre botte et retourna à la +fenêtre. + +Cette petite Mme Bird était une femme discrète, une femme à qui on +n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: «Je vous l'avais bien dit!» +Dans l'occasion présente, bien qu'elle se doutât de la tournure que +prenait la méditation de son mari, elle s'abstint très-prudemment de +l'interrompre; elle s'assit en silence, se préparant à entendre la +résolution de son légitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire +connaître. + +«Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu +du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est établi à +sept milles d'ici, de l'autre côté du gué, où personne ne va à moins d'y +avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y +sera assez en sûreté. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une +voiture cette nuit; personne que moi! + +--Mais Cudjox est un excellent cocher. + +--Sans doute; mais voilà, il faut passer le gué deux fois. Le second +passage est dangereux quand on ne le connaît pas comme moi. Je l'ai +passé cent fois à cheval, et je sais juste où il faut tourner. Ainsi +vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les chevaux +tranquillement vers minuit, et je l'emmènerai; pour donner une couleur à +la chose, il me conduira à la prochaine taverne, pour prendre la voiture +de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On pensera que je +n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires dont je +m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je ferais +après tout ce qui a été dit et fait par moi sur la question des +esclaves! N'importe! + +--Allez, John, votre coeur est meilleur que votre tête, dit Mme Bird en +posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je +vous aurais jamais aimé.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous +ne vous connaissez vous-même?» + +Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que +le sénateur pensa qu'il devait décidément être un habile homme pour +avoir su inspirer à sa femme une admiration si passionnée. Qu'avait-il +donc de mieux à faire que d'aller voir si on apprêtait la voiture? +Cependant, il s'arrêta à la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec +un peu d'hésitation: + +«Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein +des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri....» Il tourna +vivement sur ses talons et ferma la porte après lui. + +La femme ouvrit la porte d'une petite chambre à coucher contiguë à la +sienne, posa un flambeau sur le secrétaire, et tirant une clef d'une +petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un +tiroir.... puis elle s'arrêta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie +pas à pas, s'arrêtèrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs +dans leur silence. O mère qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais +eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert +comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mère, si vous me +répondez non! + +Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de +toutes formes et de tous modèles, des collections de tabliers et des +piles de petits bas.... Il y avait même de petits souliers. Ils avaient +été portés; ils étaient usés au talon.... Le bout de ces petits souliers +pointait à travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets +familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits +souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de coeur! + +Elle s'assit auprès de ce tiroir, mit sa tête dans ses mains, et pleura! +Les larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient dans le tiroir! +Puis relevant tout à coup la tête.... avec une précipitation nerveuse, +elle choisit parmi ces objets les plus solides et les meilleurs, et elle +en fit un paquet. + +«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous +allez donner ces choses?... + +--Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers +enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du +ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais +pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne +à une mère dont le coeur a été blessé plus encore que le mien; je les +donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!» + +Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent +en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au +tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit, +le baume qui console l'infortune et la douleur. + +Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe, +laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à +donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre +enfant d'une autre, errante et poursuivie! + +Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une +ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à +ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença +l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité. +Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans +un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit +alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte. + +«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez +l'éveiller; il faut que nous partions!» + +Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets +qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la +déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt, +enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa +bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras. +«Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa +s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et +aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand oeil noir, +plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle +parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres +remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva au ciel un de ces +regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et couvrit +son visage. La voiture partit. + +Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a +éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les +résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les +accueillent et ceux qui les assistent! + +Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à +Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de +nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans +ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le +bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de +l'État! + +Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était +«puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans +l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les +lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans +un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la +magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un oeil humain qui +implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une +agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il +n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse +mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la +petite casquette,--il l'avait reconnue,--de son pauvre enfant mort! + +Aussi, comme notre bon sénateur n'était ni de marbre ni d'acier, comme +il était un _homme_, et un homme au noble coeur, son patriotisme se +trouvait fort mal à l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, ô +vous, nos bons frères du sud; nous soupçonnons fort qu'à sa place +beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons, +dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et généreux +coeurs, à qui jamais on n'a fait en vain le récit d'une infortune. Ah! +frères, est-ce bien à vous d'attendre de nous ces services que votre bon +et généreux coeur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous +étiez à notre place? + +Quoi qu'il en soit, si M. Bird était un pécheur politique, il était +maintenant en train d'expier ses fautes par les épreuves de son voyage +nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre +de l'Ohio, si prompte à se changer en boue, était toute détrempée par la +pluie: c'était une route avec des rails à la mode du bon vieux temps. + +«Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces voyageurs de +l'est, à qui ce mot de _rail_ ne rappelle que des idées de douceur dans +la locomotion et de célérité dans la marche. + +--Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benoîtes régions de +l'ouest, où la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les +routes sont faites de grossières pièces de bois que l'on range +transversalement côte à côte: on les recouvre de terre, de gazon et de +tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela +une route et se réjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la +pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promène les bois çà et là, +les sème partout, les disperse dans un désordre pittoresque, ménageant +çà et là des abîmes de fange noire. + +C'est par une route pareille que notre sénateur s'en allait bronchant, +se livrant à des réflexions interrompues fréquemment par les accidents +de la marche. Le char allait de cahots en ornières. On pourrait écrire +le voyage en onomatopées: Boun! pan! han! crac! Le sénateur, la femme et +l'enfant, sans cesse ballottés d'un côté à l'autre, changeaient à chaque +instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les +chevaux: on tire, on tourne; on halle: le sénateur perd patience. La +voiture se relève, on marche. Les deux roues de devant retombent dans +une autre fondrière. Le sénateur, la femme et l'enfant sont jetés sur le +siége de devant. + +Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez, +sans la moindre cérémonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant +pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole à ses chevaux, qui ruent, se +cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relève +encore. Ce sont maintenant les roues de derrière qui s'enfoncent. Le +sénateur, la femme et l'enfant sont replacés un peu trop vite sur le +siége de derrière. Les deux chapeaux sont enfoncés. Enfin le précipice +est franchi, et les chevaux s'arrêtent.... essoufflés. Le sénateur +retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant. +On se raffermit contre les périls à venir. + +Pendant quelque temps on en est quitte pour des ballottements et des +cahots, des aïe et des hue, et des boum répétés. On commence à espérer +que l'on s'en tirera sans trop de misère. Enfin un saut carré met tout +le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidité. +La voiture s'arrête tout à fait; Cudjox apparaît à la portière. + +«Pardon, monsieur, mais voilà un bien mauvais pas; je ne sais si nous +nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.» + +Le sénateur, désespéré, sort de la voiture. Il cherche un endroit +solide où mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd +l'équilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repêché, dans +le plus piteux état, par les soins de Cudjox. + +Mais nous voulons épargner la sensibilité de nos lecteurs. Les voyageurs +de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour +dégager leur voiture, auront pour notre infortuné héros une sympathie +douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous +passons outre. + +La nuit était fort avancée quand l'équipage, enfin sorti du gué, +s'arrêta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de +persistance pour réveiller les habitants. Enfin, le respectable +propriétaire parut et ouvrit la porte. C'était un grand et robuste +gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de +chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, présentaient +l'aspect d'une forêt inculte. Une barbe, négligée depuis quelques jours, +achevait de donner à ce digne homme un aspect qui ne prévenait pas +complétement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau à la +main, contemplant les voyageurs avec un air de déconvenue le plus +réjouissant du monde. Le sénateur eut beaucoup de peine à lui faire +nettement comprendre ce dont il s'agissait. + +Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous présenterons à nos +lecteurs cette nouvelle connaissance. + +L'honnête John Van Tromp était jadis un riche fermier et possesseur +d'esclaves, dans le Kentucky, «n'ayant rien de l'ours que la peau,» +ayant au contraire reçu de la nature un grand coeur. Humain et généreux, +il avait été longtemps le témoin désolé des tristes effets d'un système +également funeste à l'oppresseur et à l'opprimé; enfin, il n'y put tenir +davantage; ce coeur gonflé éclata: il prit son portefeuille, traversa +l'Ohio, acheta une vaste propriété, affranchit ses esclaves, hommes, +femmes et enfants, les emballa dans une voiture et les envoya coloniser +sur sa terre. Quant à lui, il se dirigea vers la baie et se retira dans +une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa conscience. + +«Voyons, dit nettement le sénateur, êtes-vous homme à donner asile à une +pauvre femme et à un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves? + +--Je crois que oui, dit l'honnête John avec une certaine emphase. + +--Je le croyais aussi, dit le sénateur. + +--S'ils viennent, dit le brave homme en développant sa grande taille +athlétique, me voilà! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de +haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments; +dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien +égal.» + +Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tête +comme un toit de chaume, et il partit d'un grand éclat de rire. + +Tombant de fatigue, épuisée, à demi morte, Élisa se traîna jusqu'à la +porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque, +lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement +plein de compassion émue, il ouvrit la porte d'une petite chambre à +coucher qui donnait sur la vaste cuisine où ils se trouvaient. Il la fit +entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui +dit: + +«Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien à craindre. Arrive qui +voudra; je suis prêt à tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines +suspendues au-dessus du manteau de la cheminée. Ceux qui me connaissent +savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un +de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez +aussi tranquillement que si votre mère vous gardait.» + +Il sortit du cabinet et ferma la porte. + +«Elle est des plus jolies, dit-il au sénateur. Hélas! souvent c'est leur +beauté même qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments +d'honnêtes femmes. Allez, je sais ce qui en est!» + +Le sénateur raconta brièvement, en quelques mots, l'histoire d'Élisa. + +«Oh!... Hélas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir +cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obéi au cri de la nature! Pauvre +femme! Chassée comme un daim! chassée pour avoir fait ce qu'aucune mère +ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-là me feraient +blasphémer....» + +Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune. + +«Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis resté des années sans aller +à l'église, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible +autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais répondre à leur grec et à leur +hébreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas +retourné à l'église, jusqu'à ce que j'aie trouvé un ministre qui fût +contre l'esclavage, malgré le grec et le reste. Maintenant j'y +retourne.» + +Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une +bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre à son +interlocuteur. + +«Vous devriez rester ici jusqu'à demain matin, dit-il cordialement au +sénateur; je vais appeler la vieille, elle va vous préparer un lit en +moins de rien. + +--Mille grâces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette +nuit même la voiture de Colombus. + +--S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin +de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est +en effet bien mauvaise.» + +John s'équipa, et, une lanterne à la main, conduisit son hôte par un +chemin qui longeait sa maison. Le sénateur, en partant, lui mit dans la +main une bank-note de dix dollars. + +«Pour elle! dit-il laconiquement. + +--Bien!» répondit John avec une égale concision. + +Ils se serrèrent la main et se quittèrent. + + + + +CHAPITRE X. + +Livraison de la marchandise. + + +Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle +Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages +reflétaient la tristesse des coeurs. La petite table était dressée +devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises +grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise, +devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé. +Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de +temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui +coulaient le long de ses joues. + +Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête +appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne +heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit +grossier. + +Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui, +pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se +leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants. + +«C'est la dernière fois!» dit-il. + +Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et +repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la +rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un +geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et +pleura. + +«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être, +Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame +dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais, +hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les +tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations. + +--Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé. + +--Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir +de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de +consolation de ce côté. + +--Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus +loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier. +C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les +enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à +moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.» + +Oh! brave coeur, vrai coeur d'homme! adoucissant ton propre chagrin pour +consoler tes bien-aimés. + +Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait +dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait +jamais. + +«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme +s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup. + +--Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là +dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le +maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses +dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté; +il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il +soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter +cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses +affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme +et vos enfants!... Vendre l'amour du coeur, le sang du coeur, pour se +tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui! + +--Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous +ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi +que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il +n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est +tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom: +les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et +naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre +chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a +jamais été traité comme moi? Non, il ne m'aurait pas laissé partir s'il +eût pu faire autrement.... j'en suis sûr! + +--D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui +avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères +prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire +en quoi.... mais je sens qu'il a tort. + +--Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de +tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission. + +--Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais +à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon +déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?» + +Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il +faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race +sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils +habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont +toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont +l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud +est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre +comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux +dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être +conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons +entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils +laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible +histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de +cette rivière, qui leur semble la limite + + D'un pays inconnu dont on ne revient pas! + +Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a +confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils +avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous +les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du +désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud, +destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de +leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans +l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et +peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid, +la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles +encore qui punissent la fuite! + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby avait +ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La pauvre +créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner d'adieu. Elle +avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau était juste au +goût de Tom; elle avait également atteint certaine bouteille +mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans les +grandes occasions. + +«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit +Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet. + +Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille. + +«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier +déjeuner que son pauvre père fera dans la maison! + +--Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce. + +--Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant +le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait +mal agir!» + +Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père +et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé, +faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires. + +«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras, +voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur +poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris! +Maman a été bien méchante pour vous!» + +Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils +accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils +firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu +négligés. + +«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de +votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je +connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre +rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer +d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos +bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera +maintenant?» + +Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota.... + +«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi, +continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini! +je ne serai plus jamais bonne maintenant.» + +Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table, +commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur +mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à +se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille, +qui se livrait à son divertissement favori, égratignant le visage et +tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à des +accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de ses +réflexions intimes. + +«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à +toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue +toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute, +dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous +traite, nous autres nègres?» + +A ce moment un des enfants s'écria: + +«Voilà madame qui vient! + +--Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la +pauvre Chloé. + +Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et +rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et +semblait inquiète. + +«Tom, dit-elle, je viens pour....» + +Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un +mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent. + +«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et +pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils +versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le +désespoir et la douleur amère qui brûle le coeur de l'opprimé. Oh! vous +qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on peut +acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se +détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de +sympathie véritable! + +«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être +utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous +jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et +qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez +confiance en Dieu!» + +Les enfants s'écrièrent: + +«Voici M. Haley qui vient!» + +Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort +mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de +succès de sa chasse. + +«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira +son chapeau en apercevant Mme Shelby. + +Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air +irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles. + +Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la +pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite fille dans ses +bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants +suivirent en pleurant. + +Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui +parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille +s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les +esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à +leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des +esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de +vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes. + +«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui +fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de +la charrette. + +--J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le +marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là! + +--Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le +regardaient, le front soucieux. + +Tom monta. + +Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les +lui attacha autour des chevilles. + +Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby +s'écria du perron: + +«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile. + +--Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq +cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques. + +--Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix +indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort +de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et +gémissant. + +«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.» + +Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du +voisinage; il ignorait le malheur de Tom. + +«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton +pénétré. + +Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur +la maison, Tom partit. + +M. Shelby était absent. + +Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour +sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression, +quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les +supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le +désintéressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est +en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir ainsi, +que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse de la +nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être témoin +des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti le +matin même, espérant que tout serait fini avant son retour. + +Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets +familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la +propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public. + +Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un +maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire +de menottes. + +«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant +les fers et en regardant Tom. + +--Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours! + +--Mais si, il l'a vendu, reprit Haley. + +--C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous +n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus +fidèle créature.... + +--Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir, +précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils +aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves +intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un +moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en +servent; comptez là-dessus. + +--Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les +nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils +y meurent assez vite. + +--Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien +d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché! + +--Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que +c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi +brave garçon que ce pauvre Tom. + +--Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le +placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là, +s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi +heureux qu'un nègre puisse le désirer. + +--Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien. + +--Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes +partout!» + +Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la +charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit +sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa +surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta +vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri: + +«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils +voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait +pas! reprit-il avec une indignation contenue. + +--Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais +si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du +bien, je vous jure.» + +Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers. + +«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce +vieux coquin: oui, en vérité! + +--Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut.... +cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi. + +--Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais, +hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait +dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah! +je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous! + +--J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez +eu tort! + +--Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez, +père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un +air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar. + +--Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait +impossible, dit Tom avec émotion. + +--Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire +un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du +cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous +le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager. + +--Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi! + +--Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom. +Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque +fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai vous chercher un +jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé, je +lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père, +jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter! + +--Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père! + +--Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions.... + +--Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un +bon jeune homme. N'oubliez pas combien de coeurs s'appuient sur vous. Ne +tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère: +n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien, +monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut +nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère.... +D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme +comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et +maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela, +mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez? + +--Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux. + +--Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants, +quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la +nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne +manquent jamais de respect à leurs parents.--Je ne vous offense pas, +monsieur Georges? + +--Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons +conseils. + +--Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en +caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant. +Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme: + +«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges, +vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége! +Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation, +votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître +comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de +votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges. + +--Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je +vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous +ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai +rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un +tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.» + +Haley sortit de la maison, les menottes à la main. + +«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que +j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom. + +--Bien le bonjour! répondit Haley. + +--Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre +vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des +bêtes... C'est un vil métier! + +--Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai +bien en vendre... C'est à peu près la même chose!... + +--Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni +l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais +fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de +lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky. + +«Allons, père Tom! adieu.... et du courage! + +--Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une +tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en +a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du coeur. + +Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit +enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui +rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite +place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme +avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son coeur. + +«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où +il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite +toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien +avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres, +moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez +pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les +connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à +s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est +pas la mienne!» + +L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait +une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas +l'intention de s'enfuir. + +C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des +insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et +de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables. + +Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des +autres personnages de notre histoire. + + + + +CHAPITRE XI. + + +Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte +d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il +trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence +du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la +mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du +Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant +de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout +de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des +carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits +nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer +était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son +chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur +le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la +position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette +attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée. + +Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son +comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa +tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut +chapeau. + +A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème +caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de +palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez +tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le +portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur, +les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur +nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi +leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter. +D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et +alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent +de toutes sortes de façons. + +Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même. + +Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit +dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but que de +prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au service +de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau feu, vif, +pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du monde dans +une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient ouvertes; +les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses +bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée des +agréments d'une taverne du Kentucky. + +Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve +vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des +instincts et des particularités distinctives des races. + +Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant +sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants +regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la +tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le +manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des +arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été, +afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le +monde «étranger» avec une _nonchalante bonhomie_[8], et sont, du reste, +les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes. + + [8] Ces mots sont en français dans le texte original. + +Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un +petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et +franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la +plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les +portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les +offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il +parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine +inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement, +il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec +anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la +cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une +énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les +nerfs sont trop susceptibles. + +«Vous allez bien, _étranger_? dit le gentleman sans façon au nouvel +arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac. + +--Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans +effroi, devant l'honneur qui le menaçait. + +--Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de +tabac et un grand couteau de chasse. + +--Aucune que je sache, répondit l'étranger. + +--Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux +gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel. + +--Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le +tabac. + +--Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau +dans sa bouche. + +Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère +aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant, +se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté, +il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de +génie militaire suffisant pour prendre une ville. + +«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de +l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche. + +--Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs. + +M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et, +après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses +lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il +lut ce qui suit: + + «S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille + de six pieds[9], teint presque blanc, cheveux bruns bouclés, + très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera + probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes + cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée + au feu de la lettre H. + + «Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve + justificative qu'il a été tué.» + + [9] Les pieds anglais et américains sont moins longs que notre _pied de + roi_. + +Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il +l'eût étudié. + +Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets, +ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il +s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une +gorgée de tabac. + +«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il. + +Et il se rassit. + +«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte. + +--Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme +aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, qui consistait +à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette valeur et +qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des affiches comme +celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon opinion, si +quelqu'un veut la savoir. + +--C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note +du dégât. + +--J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues +jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis +toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne +m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde! +Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela +leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement +tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous +le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire +meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes +fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont +rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme +des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes, +ils agiront comme des hommes.» + +Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner +plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un +véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre. + +«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave +dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a +point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années +dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un +homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre: +c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son +maître en possède le brevet. + +--Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne +de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de +l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous +en réponds, et il portera la marque quelque temps. + +--Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras, +dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la +salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de +les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas. + +--C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des +hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes. + +--Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, reprit +l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son adversaire +dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent des +esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient qu'à +vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait +vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais +perdus tôt ou tard.... + +--Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins +leurs âmes seraient libres!» + +Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un +petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un +homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un +domestique de couleur qui conduisait. + +Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs, +retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel +arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux +yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un +noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et +minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés, +frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage +de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua +d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au +comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous +le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna, +examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde. + +«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons +rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan, +n'est-ce pas? + +--Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main. + +--Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant +d'un air ennuyé. + +Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un +appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ. + +L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de +nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de +tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à +fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et +tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la +chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de +la compagnie et entama la conversation avec son voisin. + +Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger; +c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait +reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait +préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait, +souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis, +soudain, les détournait, quand il rencontrait l'oeil noir, brillant et +calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son +esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de +stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler. + +«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et +il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous +remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M. +Butler, d'Oaklands. + +--Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un +rêve. + +Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de +M'ssieu était prête. + +«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant +à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques +instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.» + +M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre +de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient +la dernière main aux arrangements intérieurs. + +Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme +ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, +croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M. +Wilson. + +«Georges! + +--Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien +déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné +à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux +en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement! + +--Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous +l'aurais pas conseillé. + +--Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier +sourire. + +Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un +blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour +être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les +enfants sont destinés à ne jamais connaître leur père! Il devait à une +des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage +européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère +une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs. +Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur +des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce +des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été +naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux +qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage. + +M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux, +arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,» +selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de +venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la +loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il +s'exprima donc en ces termes: + +«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne +m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges, +décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir! + +--De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme. + +--Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de +votre pays! + +--Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère; +mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse +déjà! + +--Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler +est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais +maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre; +mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à +ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître! + +--Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit +Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme +est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où +je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma +position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y +trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je +lui demande si j'ai tort de vouloir être libre. + +--Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se +mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous +encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour +vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, très-mauvaise. +Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a +été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la +Providence.... Ne le pensez-vous pas?» + +Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur +sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres. + +«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient +prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils +voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie, +dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans +la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à +croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper +comme une indication plus certaine des volontés de la Providence! +N'est-ce point?» + +Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question. +Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur +beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il +n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer +à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et +rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses +exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux. + +«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre +ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble +qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de +les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais! +Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans +le sud. + +--Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.» + +Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux +pistolets à sa ceinture. + +«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on +en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre.... +le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky! + +--Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit; +c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de +votre pays! + +--Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel +pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves, +quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les +consentons pas; elles ne nous regardent point, elles font tout pour +nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4 +juillet[10]? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les +gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et +quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?» + + [10] L'anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine. + +L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle +de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait +Georges de tout son coeur; il comprenait vaguement, obscurément, les +sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de +s'obstiner à lui adresser de bons discours. + +«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas +nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre +condition, très-mauvaises!» + +Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre +convulsivement le manche de son parapluie. + +«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant +résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi +donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes +mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh +bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur +Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos +messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il +m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et +sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils +ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle +vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant +de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la +repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier +souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et +de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter +loin d'elle! + +--Et après? + +--Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma soeur +aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes, +et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et +avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter: +c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en +affliger. Monsieur! je suis resté à la porte pendant qu'on la +fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon coeur. +Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était fouettée, +monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrétienne: vos +lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi! +Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand de chair +humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour ce que +je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je +grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni +soeur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un chien!... +Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si +faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs +chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à +pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas +la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma soeur! Je +pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer. +J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où +j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole. +Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à +bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu +sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que +j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est +belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je +ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est +bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître +vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime, +et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie +qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais +voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme +et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre.... +et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu +et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces +choses qui ont brisé le coeur de ma mère, de ma soeur et de ma femme.... +il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque +homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire +_non_! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas +plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai un plus tard.... tout +ce que je demande à votre pays, à vous, c'est qu'il me laisse, c'est que +je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, où les lois +m'assisteront et me protégeront, le Canada sera mon pays, et j'obéirai à +ses lois; et si l'on veut m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis +un désespéré! je combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de +ma poitrine! Vous dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu +raison, j'aurai raison aussi, moi!» + +Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant +la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans +les yeux, et des gestes désespérés. + +C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il +tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage. + +«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de +colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons, +Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez +personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer! +oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à +personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se +levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre. + +--Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu +seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous +retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?... +Personne ne pourrait le dire. + +--Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si +bonne! + +--Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays +leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la +dette du maître! dit Georges avec amertume. + +--Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne +veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon +jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un +paquet de billets. + +--Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour +moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez +d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route.... + +--Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand +secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement. +Prenez, mon enfant, prenez! prenez! + +--Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un +jour. + +--Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la +sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... C'est bien imaginé; +mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il? + +--Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a +appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille +mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever. + +--A-t-il réussi? + +--Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à +l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis +il reviendra la chercher. + +--C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard. + +Georges releva la tête et sourit dédaigneusement. + +Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration +naïve. + +«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous +portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme. + +--C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui, +monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je +suis libre! + +--Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris. + +--Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le +tombeau, monsieur Wilson! + +--En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la +plus proche taverne! + +--Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche, +qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et +d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne +vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est +abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne +me reconnaîtra au signalement de l'affiche.» + +Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment +guérie. + +«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze +jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que, +disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment. +C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant. + +--Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre +position, vos périls.... oh! + +--Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il +bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il après quelques +instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai voulu +causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas. Mais +adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain soir, +j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de jour, +descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune, avec les +maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez que je +suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!» + +Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la +dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et, +après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie +et sortit. + +Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte +qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la +porte, et l'ouvrant: + +«Monsieur Wilson, encore un mot!» + +M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant, +attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin +relevant la tête par un soudain effort: + +«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien. +J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne. + +--Allez, Georges. + +--Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger +terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui +seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa +poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là +comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma +pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous +vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un +présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et +dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur, +voulez-vous? reprit-il d'une voix émue. + +--Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la +voix tremblante. + +--Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle +peut, c'est là mon dernier voeu. Peu importe que sa maîtresse soit +bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage +finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un +homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert. +Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous? + +--Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne +mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en +Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon coeur que vous arriviez au bout +de.... de.... Oui, je le souhaite. + +--Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec +tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce +que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de +Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de +tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous! + +--Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des +sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et +de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité. +Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en +suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en +cette vie, au moins en l'autre!» + +La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient +le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une +autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la +chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit +tranquillement: + +«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.» + + + + +CHAPITRE XII. + +Un commerce permis par la loi. + + «Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des + lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants + et ne voulait pas être consolée.» + + LA BIBLE. + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans +leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux +personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége: +elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les +mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs +yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée! + +Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa +hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le +conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien +de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de +certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il +réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers +aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se +contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains.... +aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en +pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom +apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres, +qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien, +malgré cela, il est cependant resté bon! + +Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui +trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente, +mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu +lui-même n'a pas honte d'être appelé NOTRE Dieu, car il nous a préparé +lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout +les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange +pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit +des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre +désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage, +l'énergie et l'enthousiasme.... + +Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces +avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas +positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de +récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses +oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait +s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant: + + + VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.--NÈGRES. + + Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février, + devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le + Kentucky, les nègres dont les noms suivent: + + Agar, âgée de 60 ans; + John, âgé de 30 ans; + Ben, âgé de 21 ans; + Saül, âgé de 25 ans; + Albert, âgé de 14 ans. + + Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et + héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire. + + _Signé_: SAMUEL MORRIS, + THOMAS PLENT, _syndics_. + +«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre +interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour +mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable +comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant +tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire +enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.» + +Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se +demandait simplement dans son coeur combien de ces malheureux avaient +des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que +lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf +avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était +nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis +tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom +était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il +pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il +n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le +soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans +une prison, celui-là dans une taverne. + +Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied +de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns +crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des +personnages. + +On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on +allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à +voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable +Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans, +mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient +vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient +perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils, +Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le +dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait +vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui +ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur +tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner. + +«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai +parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous +vendre tous deux ensemble, dans un seul lot. + +--Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre +vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine, +écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai +vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.» + +Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir +la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le +fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions +pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le +même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses +mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse. + +«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une +énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis +encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez +là-dessus. + +--Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'oeil de mépris. En voilà +une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se promena +dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses poches, +le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir. + +«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'oeil l'examen de +Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne. + +--Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant. + +--Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble. + +--Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel +qu'elle mangerait. + +--Vous n'en voudriez donc pas? + +--Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les +membres perclus, et idiote. + +--Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus +de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant +réfléchir. + +--Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me +la donnerait. J'ai vu mon affaire.... + +--Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble +si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr. + +--Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais acheter +l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la mère. +Non, encore un coup, quand on me la donnerait! + +--Elle va être désespérée. + +--Sans doute,» dit froidement Haley. + +La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule +tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé +et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre +vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils. + +«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble, +dit-elle. + +--Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant. + +--Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande +véhémence. + +Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il +annonça que la vente allait commencer. + +La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves +furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien. +Deux d'entre eux furent adjugés à Haley. + +«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son +marteau; debout, et montre comme tu es souple. + +--Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme +en se serrant contre son fils. + +--Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant +lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en +même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit +entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait +pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses +grands yeux brillants. + +Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent +vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément +assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait +les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères +se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était +Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il +s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les +membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues. + +«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher +Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas.... + +--Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et +il pirouetta sur ses talons. + +L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé +avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié, +l'acheta pour une misère. + +La foule commença alors à se disperser. + +Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des +années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie +était navrante. + +«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit +qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression +déchirante. + +--Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des +esclaves. + +--Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers. + +--Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que +vous avez un bon maître. + +--Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier +enfant! Comment pourrai-je?... + +--Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley +sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.» + +Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte +convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau +maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler. + +«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des +menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes +à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison. + +Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et +saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son +troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du +même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points +du parcours. + +_La Belle-Rivière_, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave +ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), _la Belle-Rivière_ suivait +gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le +pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de +gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient +paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était +vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale +avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de +sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix +basse. + +«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le coeur va +bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie, voyez-vous; de +la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!» + +Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le +mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne +paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits +préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, +qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût +ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez +difficilement. + +«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de +«John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les +genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!... +Pauvre femme! + +--Où demeure-t-elle? demanda Tom. + +--Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une +fois en ce monde,» ajouta-t-il. + +Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les +larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira +un long soupir de son coeur malade, et à son humble façon il essaya de +le consoler. + +Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des +mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui +tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons. + +C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile. + +«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier +à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas. + +--Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre +la colère et l'indignation. + +--Qu'est-ce donc? dit une autre femme. + +--De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes! + +--Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle! + +--Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était +assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son +petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé +dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont +plus heureux que s'ils étaient libres. + +--Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous +l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais +ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet +outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de +ceux qui s'aiment. + +--Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en +soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en +examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela +arrive bien rarement. + +--Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu +longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour +briser un coeur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont +arrachés.... et qu'on les vend! + +--On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette +classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine. + +--Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née, +j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et +même plus vivement que nous. + +--En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis +enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord: +Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres. + +--Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit +esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect +grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit +et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture. + +--Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un +homme de haute taille qui se trouvait tout près. + +--Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable +raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne +pouvons pas nous élever contre cela. + +--Eh bien! soit. Allons de l'avant[11] et achetons des nègres, puisque +c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, monsieur?... Et +celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre la porte, les +mains dans ses poches, et fort attentif à cette conversation. + + [11] _Go-a-head_ est, on le sait, la devise de l'audace américaine. + +--Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre +aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus, +traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de +voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois +encore il s'adressa à notre ami Haley. + +--Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais +pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce +pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps, +vous savez! + +--Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce +que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce +brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas +même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une +peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom +m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites +affaires.» + +Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon +que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit +et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et +sec. + +Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la +sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation: + +«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le +vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je +pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan! + +--Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres +diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan. + +Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait +en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie +s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait. + +«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins. + +Le voisin fit signe que oui. + +Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la +planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des +esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée +«John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes +mêlées de sanglots et de larmes. + +C'était le mari et la femme. + +Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée +chaque jour?... les liens du coeur déchirés et brisés! Oui, les faibles +brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts.... Ces +choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la vie +les redit.... et les redit aussi à l'oreille de CELUI qui n'est pas +sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux.... + +Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se +tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se +retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que +l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment +pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah! +je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma femme et mes enfants, et la +même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer pour +toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! Dieu +vous jugera là-dessus....» + +Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence. + +Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit: + +«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui +dirait: Maudit soit Chanaan!» + +Haley fit entendre un grognement sourd. + +«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa +prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur, +comme nous ferons tous!» + +Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau. + +«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se +dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce +sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses +comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa +conscience inquiète. + +Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les +flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante. + +Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes +s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et _la +Belle-Rivière_ poursuivait sa marche paisible. + +Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit +pour affaires. + +Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port +et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit +revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de +couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort +décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait +gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la +planche et entra dans le bateau. + +La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit +sa course. + +La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à +l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant. + +Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama +la conversation d'un ton assez indifférent. + +Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle +répondit d'une voix brève et avec emportement: + +«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer +de moi.... + +--Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de +sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve +bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire. + +--Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la +jeune femme, avec une agitation croissante. + +--Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un +homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette +femme ne veut pas croire ce que je lui dis. + +--Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la +fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.» + +Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule, +et le marchand expliqua la cause de son agitation. + +«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans +la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre +bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti! + +--Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter, +dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner +l'acte. Il l'a fait.... c'est évident! + +--Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant +tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle +s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air +distrait. + +«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que +je vois.» + +La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été +passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se +demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle +voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons +du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et +de gaieté; mais son coeur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y avait +une grosse pierre dessus! + +Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains, +et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur.... +Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis, +lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage +innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et +s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant. + +C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il +était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus +que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité. + +«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui. +Quel âge? + +--Dix mois et demi,» répondit la mère. + +L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un +bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les +enfants mettent tout, dans sa bouche. + +«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et +s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile +de malles. + +L'étranger tira une allumette et alluma son cigare. + +«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là. + +--Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de +fumée. + +--Pour le sud?» + +Haley fit signe que oui et continua de fumer. + +--Les plantations? + +--Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire +passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir +en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à +cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et +Haley reprit son cigare. + +--Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation? + +--Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second +cigare. + +--Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de +malles et s'assit à son aise auprès de Haley. + +--Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras, +fort, des chairs dures comme brique. + +--C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever! + +--Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des +petits chiens; dans un mois il courra tout seul. + +--J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre. +Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans +la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui +donner celui-ci à élever à la place de l'autre.» + +Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni +l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger +reprit: + +«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien +vous devez vous en débarrasser!» + +Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement. + +«Impossible à ce prix-là....» + +Et il continua de fumer. + +--Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous? + +--Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en +voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent +dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents +dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de +cinquante. + +--Étranger, c'est exorbitant. + +--C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête. + +--J'en offre trente, et pas un centime de plus! + +--Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit Haley en crachant de +nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars. +C'est tout ce que je puis faire! + +--Convenu. + +--C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous? + +--A Louisville. + +--A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit +dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime +que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.» +Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du +vendeur, et Haley reprit son cigare. + +C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au +quai de Louisville. + +La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un +paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça +rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait +naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant +soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté +où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se +pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en +avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes, +d'en retrouver une. + +La foule passait entre elle et son enfant. + +«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le +remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce +serait un tapage du diable avec la fille!» + +L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule. + +Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa +course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant +n'y était plus. + +«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise. + +--Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le +dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le +sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente +famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever +vous-même.» + +Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique, +que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de +nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé +humain. Son coeur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans +doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de +profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley +aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il +avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous +pourrez vous faire à ces choses-là! + +Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette +respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que +les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle +n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car, +pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait +souffrir le désordre. + +La femme ne cria pas. + +Le coup avait frappé trop droit au coeur pour qu'elle pût trouver des +paroles et des larmes. + +Elle s'assit comme frappée de vertige. + +Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans +voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers +le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs +pour exprimer son désespoir. + +Elle était calme! + +Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos +hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que +pouvaient exiger les circonstances. + +«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais +une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien +paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher +cela! + +--Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...» + +Il continua: + +«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous +trouver une bonne place, au bas de la rivière.... Vous aurez bientôt un +autre mari.... Une aussi jolie femme que vous! + +--Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la +femme. + +Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand +comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une +telle douleur. + +Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de +long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la +regardait. + +«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est +tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la +soulagera.» + +Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose +d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une +âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de +si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de +Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était +là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est +l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher +d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la +vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique. + +Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au +Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi +hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de +cette CHOSE infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles.... +comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de +l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles +de marchandises au milieu desquels la voilà! + +Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose. + +Elle ne répondit que par un gémissement. + +Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui +parla de ce coeur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de +pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses +oreilles, et son coeur paralysé ne pouvait plus sentir. + +La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de +ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la +terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni +voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un +après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent +sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du sillage que +traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il +entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que +ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»--Et ce bruit +lui-même s'éteignit. + +Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa +rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau. + +Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme +était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre coeur était +paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant, +comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes. + +Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de +pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de +l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de +gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses +du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour: +car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche! + +Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise +humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé. + +«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom. + +Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire +part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre +qu'il n'en savait rien. + +«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé +et sur le _qui-vive_ à toutes les stations.... je ne confie ma +surveillance à personne.» + +Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de +l'engager lui-même à des confidences. + +Tom ne répondit rien. + +Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi +les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les +cheminées. + +Ce fut en vain. + +«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas +non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix +heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et +deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à +côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier! + +--Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi +comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu comme un +clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait.... la +femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....» + +Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit +précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de +la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il +l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce; +il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier +exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne +voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du +guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa +cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux.... +mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui +ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union +tout entière.... + +Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre +et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de +partir! + +Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le +moindre sentiment.... C'est répugnant! + +Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne +les reçoit pas dans la bonne compagnie. + +Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme +intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le +marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même? +C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est +vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il +ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui? + +Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes +au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes +le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme +grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas? + +Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre +vous! + +Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier +que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement +dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant +les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce +commerce. + +Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils +déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous avons une armée +de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre! Faire +la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser! Mais la +traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire! + + + + +CHAPITRE XIII. + +Chez les quakers. + + +Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux. +Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont +rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques +jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain +brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de +bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et +massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et +qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus +grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts +semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins +de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui, +pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une +douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la +mode. + +Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur +son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle +est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous +ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à +la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune +coeur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du +malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats +du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On +découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable +résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années. + +Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain, +dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir +de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les +années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe, +blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les +femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur +sa poitrine en longs plis paisibles, son châle, sa robe, tout révèle la +communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait des couleurs +roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà mûre. Ses +cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient rejetés en +arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y avait +point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre aux +hommes de bonne volonté[12]!» Ses grands yeux bruns étaient lumineux, +pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la regarder en face +pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un coeur sincère et bon. On +a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes filles! pourquoi donc +ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes? Si quelqu'un a besoin +d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde notre amie, la bonne +Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à bascule. La chaise +craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid dans ses jeunes +années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien encore c'était une +tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements elle faisait +entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable dans toute autre +chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait souvent que pour +lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et les enfants +prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être privés du +plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est que, +depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, des +tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien +avait-elle guéri de coeurs et d'âmes malades! Combien de difficultés +résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et +bonne. + + [12] Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons + avec la plus scrupuleuse fidélité. + +Que Dieu la bénisse! + +«Eh bien! Élisa, tu[13] comptes toujours passer au Canada? dit-elle +d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches. + + [13] On sait que les quakers tutoient toujours. + +--Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte; +je n'ose point rester ici. + +--Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!» + +_Ma fille_ était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de +Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans +cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère.... + +Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son +ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je +pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage. + +--Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel. + +--Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir +la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais _cet homme_ entrer dans la +cour....» + +Et elle frissonna. + +«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas +t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été +arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera +pas par toi.» + +La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte +à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage +en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue +comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa +poitrine rebondie. + +«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle; +comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains. + +--A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et +l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde +sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs, +malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines +boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient +incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La +nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le +miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle +parut très-contente d'elle-même. + +Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme, +à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le +coeur d'un homme. + +«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai +parlé. + +--Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en +lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie +depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui +apporte un gâteau.» + +Elle présenta à Henry un coeur en pâtisserie, que l'enfant accepta +timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes. + +«Où est ton baby? dit Rachel. + +--Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit +à la ferme pour le montrer aux enfants.» + +Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux grands yeux +bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby. + +«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras, +comme il est joli, et comme il vient! + +--C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth. + +Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et +de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une +chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le +bichonna, l'embrassa de tout son coeur, et le déposa sur le plancher +pour qu'il pût reprendre ses idées. + +Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son +doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres +réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné +de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur. + +«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix +douce. + +Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau, +où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et +hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les +pêches sur le feu dans un grand plat d'étain. + +Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et +se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille: + +«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.» + +Mary obéit. + +«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits. + +--Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le +lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain +et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la +garder ce soir. + +--J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge. + +--Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood +est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain. + +--Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester +toute la journée. + +--Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.» + +Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de +drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même +instant. + +«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à +la petite main grassouillette. Et John? + +--Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton +joyeux. + +--Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four. + +--Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis, +dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une +jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté. + +--Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'oeil sur +Élisa. + +--Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en +rentrant. + +Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit: +«Oui.» + +Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans +doute placardé des affiches à son sujet. + +«Mère! dit Siméon du fond du cabinet. + +--Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et +elle alla vers le cabinet. + +--Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera +ici cette nuit... + +--Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant. + +--Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la +charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux +s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je +suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon. + +--Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à +Ruth. Ici, Ruth, viens!» + +Ruth laissa son tricot et accourut. + +«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière +troupe, et qu'il sera ici cette nuit.» + +La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit +et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu +blanc. + +«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons! +faut-il lui apprendre cela maintenant? + +--Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre +John!... dis-le-lui sur-le-champ! + +--Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la +regardant avec attendrissement. + +--Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? Si je +n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à +elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.» + +Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel. + +«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce +temps-là.» + +Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et, +ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement: + +«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.» + +Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie +d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils. + +«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main, +non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa.... +ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma +après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se +mit à l'embrasser. + +«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et +elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait +avec de grands yeux. + +Cependant une autre scène se passait dans la chambre. + +Rachel attira Élisa vers elle et lui dit: + +«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la +maison de servitude!» + +Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit +jusqu'à son coeur; elle s'assit pâle et presque inanimée. + +«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains +sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette +nuit. + +--Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!» + +Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête +toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit. + +Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une +couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du +camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle +éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd +fardeau et qu'on en délivre. + +Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se +détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité +descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts, +et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui +l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle +voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle +entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth +trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de +temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour +caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant +autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air +maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour +relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de +ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le +mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, chuchoter +tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre +où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre +les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande +chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis +elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des +cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du +repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis +cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras, +elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles. + +Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants, +d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là, +dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle, +elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle +entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras +l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et +elle s'éveillait. + +Ce n'était point un rêve. + +Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à +ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et +Georges sanglotait au chevet de son lit. + +Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère +fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous +n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui +maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne +ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du +déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose +compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas +suffi à cueillir toutes les roses du paradis. + +John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis +la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le +café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant le poulet et +répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le zèle des +jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme elle +rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou un +«Je ne voudrais pas!» + +Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les +têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la +ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner. + +Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes, +décidément. + +Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné, +en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il +faisait sa barbe! + +Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande +cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une +telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les +fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les +autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon +chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits +de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et +Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si +réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve. + +Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du +feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles +atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal +des tartines. + +Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si +complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle +et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux +ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme +dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait. + +C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table +des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain +embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon +matinal de cette bonté si pleine d'effusion. + +C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait +jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la +confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son coeur +d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique, athée et +poignant, le désespoir amer, s'évanouirent devant la lumière de cet +Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché par des actes +d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais qui, pareils au +verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais leur récompense. + +«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son +beurre sur son gâteau. + +--Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci. + +--Mais s'ils te mettaient en prison? + +--Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en +souriant. + +--Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une +honte que de telles lois? + +--Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père +avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous +puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le +prix de nos bonnes oeuvres, donnons-le! + +--Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce +moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne. + +--Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je +ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave +lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.» + +Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire. + +«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme +son père. + +--Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause +de nous, dit Georges avec anxiété. + +--Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde.... +Si nous n'étions pas des gens à supporter quelque chose pour la bonne +cause, nous ne serions pas dignes de notre nom. + +--Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas! + +--Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et +l'humanité, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le +jour. Cette nuit, à dix heures, Phinéas Fletcher vous conduira tous à la +prochaine station. Les persécuteurs se hâtent après toi, nous ne voulons +pas te retenir. + +--Alors, pourquoi attendre? dit Georges. + +--Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont +fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager +pendant la nuit.» + + + + +CHAPITRE XIV. + +Évangéline. + + Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un + tel miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui + n'a pas encore déplié ses feuilles. + + +Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que +Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des +solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de +la nature, que l'on n'avait même pas rêvées? + +Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a +été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel +autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les +richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les +produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux +pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés, +arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente +d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique +et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il +que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des +opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des +coeurs pauvres, coeurs ignorants qui s'adressent à un Dieu inconnu.... +inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira un jour de +son repos pour sauver tous les pauvres de la terre! + +Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de +ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands +cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil, +étincellent dans la lumière dorée. + +Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche. + +Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont, +partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen +attentif pour découvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin à +l'avant du navire, blotti entre les balles de coton. + +Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; Haley, +d'ailleurs, a pu juger lui-même de la douceur et de la tranquillité de +ce caractère inoffensif; Tom a déjà sa confiance: la confiance d'un +homme comme Haley! + +D'abord il l'avait étroitement surveillé pendant le jour, il n'avait +laissé passer aucune nuit sans l'enchaîner.... et puis, peu à peu, le +calme, la résignation de Tom, l'avaient gagné: il se relâchait de sa +surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui +permettait d'aller et de venir à sa guise sur le bateau. + +Toujours bon et obligeant, toujours prêt à rendre service aux +travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en +les aidant avec le même zèle et le même coeur que s'il eût travaillé +dans une ferme du Kentucky. + +Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, il se +retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et +se mettait à étudier la Bible. + +C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant. + +A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orléans, le niveau du fleuve +est plus élevé que la contrée qu'il traverse, il roule sa masse énorme +entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du +sommet de quelque tour flottante, le voyageur découvre tout le pays +jusqu'à des distances presque infinies. Tom, en voyant se dérouler ainsi +les plantations l'une après l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux +la carte de l'existence qu'il allait mener. + +Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs +villages de huttes, rangées en longues files, loin des superbes maisons +et du parc du maître; et à mesure que se déroulait ce tableau vivant, +son coeur retournait à la vieille ferme du Kentucky, cachée sous le +feuillage des vieux hêtres! Il revenait à la maison de Shelby, aux +appartements vastes et frais, et à sa petite case à lui, toute festonnée +de multiflores, toute parée de bignonies.... Il croyait reconnaître le +visage familier de son camarade, élevé avec lui depuis l'enfance; il +voyait sa femme occupée des apprêts du souper, il entendait le rire +joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux.... +puis tout s'évanouit.... Il ne vit plus que les cannes à sucre et les +cyprès des plantations étincelantes; il n'entendit plus que le +craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hélas! +que trop clairement, que toute cette phase de sa vie était disparue pour +toujours. + +Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie +amère! nous écrivons à notre femme; nous envoyons des messagers à nos +enfants. Mais Tom ne pouvait pas écrire: pour lui la poste n'existait +pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pût jeter un pont sur l'abîme de +la séparation! + +Est-il étrange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa +Bible, posée sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il +s'avance lentement d'un mot à l'autre mot, découvrant l'une après +l'autre les promesses de Dieu et nos espérances? + +Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur +pour lui, le livre qu'il tenait était un de ceux qu'on peut lire +lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots +d'or, ont besoin d'être pesés séparément, pour que l'esprit puisse en +saisir l'inappréciable valeur! + +Écoutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrêtant sur chaque mot et le +prononçant tout haut: + + «Que--votre--coeur--ne--se--trouble--point.--Dans--la--maison--de--mon + --père--il--y--a--plusieurs--demeures.--Je--vais--préparer--une--place + --pour--vous.» + +Cicéron, quand il ensevelit sa fille unique et adorée, eut autant de +chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes! +Mais Cicéron ne put méditer d'aussi sublimes paroles d'espérance, il ne +put tourner ses regards vers la future réunion; et, s'il eût eu une de +ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en +tête mille scrupules sur l'authenticité du manuscrit ou la fidélité de +la traduction. Mais pour Tom, il y avait là tout ce qu'il lui fallait, +une vérité si évidente et si divine, que la possibilité d'un doute +n'entrait même pas dans son cerveau! + +Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'était pas vrai, comment +pourrait-il vivre? + +La Bible de Tom n'avait point d'annotations à la marge ni de +commentaires dus à de savants glossateurs. Cependant elle était enrichie +de certaines marques et de points de repère de l'invention de Tom, qui +lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions. + +Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son +maître, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui, +avec une plume et de l'encre, faisait de grands et très-visibles signes +sur la page, aux endroits qui avaient charmé son oreille ou touché son +coeur. + +Sa Bible était ainsi annotée d'un bout à l'autre avec une incroyable +variété et une inépuisable richesse de typographie. + +En un moment, et sans se donner la peine d'épeler le mot à mot, il +trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son +existence passée, cette Bible qui lui rappelait la scène du foyer et de +la famille, cette Bible était pour lui le dernier souvenir de cette vie, +et le gage et l'espérance de l'autre! + +Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche, +résidant à la Nouvelle-Orléans: il portait le nom de Saint-Clare. + +Il avait avec lui sa fille, de cinq à six ans, sous la surveillance +d'une femme qui semblait être de ses parentes. + +Tom avait souvent remarqué cette petite fille: c'était un de ces enfants +remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un +rayon de soleil ou une brise d'été. + +Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier. + +C'était l'idéal de la beauté enfantine, sans les joues bouffies et la +rondeur trop pleine qui la déparent souvent. On suivait en elle comme +une ligne onduleuse; c'était je ne sais quelle grâce aérienne; elle +faisait rêver aux êtres allégoriques et aux créations brillantes de la +mythologie. Son visage était moins remarquable par la beauté parfaite +des traits que par une expression de rêverie singulière et profonde. +Ceux qui cherchaient l'idéal étaient frappés en la voyant; les autres, +le vulgaire grossier, se sentaient émus, sans trop savoir pourquoi. La +forme de sa tête, l'élégance de son cou, son buste, avaient un caractère +de noblesse singulière; ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient +autour d'elle comme un nuage; son oeil d'un bleu sombre, profond, +intelligent, réfléchi, ombragé d'un épais rideau de cils bruns, tout +semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les +regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et +légère. + +Gardez-vous de croire cependant que ce fût un enfant grave et morose. + +Loin de là: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage, +comme l'ombre d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; le +sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et +dansait. Son père, et la femme qui devait la garder, étaient toujours à +sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle échappait de +leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle +voulût faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frappé ses +oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vêtue de +blanc, elle passait comme un fantôme sans se poser nulle part, sans +s'arrêter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connût, un recoin +qu'elle n'eût fouillé, soit en haut, soit en bas. Ses pieds légers la +portaient partout, vision à la tête blonde et dorée, aux yeux profonds +et bleus. + +Parfois le mécanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait +ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la +fournaise: elle semblait pleine de crainte et de pitié pour lui, comme +si elle l'eût vu dans quelque affreux danger. Tantôt c'était le timonier +qui s'arrêtait, la roue à la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce +doux visage, beau comme la peinture, paraître et disparaître à la +fenêtre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bénie, +et des visages sévères s'étaient amollis à son approche en des douceurs +infinies; quand elle s'avançait audacieusement jusqu'aux endroits +dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement +comme pour la sauver. + +Tom, qui avait toute l'impressionnabilité de sa race, toujours attiré +vers la simplicité et l'enfance, suivait des yeux cette petite créature +avec un intérêt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque +chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tête blonde et ces +yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui +semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible. + +Souvent elle passait triste et pensive à côté du troupeau d'hommes et de +femmes enchaînés. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un +air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait +de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle +revenait bientôt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges +qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien +vite. + +Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder à entamer avec elle +les premières ouvertures. Mais il savait la manière d'apprivoiser et de +captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habileté. Il savait +faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures +grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-même ne l'eût pas égalé +dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension. +Ses poches étaient pleines d'articles séducteurs, qu'il avait jadis +façonnés pour les enfants de son maître, et dont il se servait +maintenant avec choix et discernement pour se créer de nouvelles +relations. + +La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de captiver son +esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque boîte, +comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait +timidement les petits objets que Tom lui présentait: enfin, on en arriva +à la confiance presque intime. + +«Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le +moment favorable pour pousser sa pointe. + +--Évangéline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde +m'appelle Éva. Et vous, comment vous nommez-vous? + +--Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de +m'appeler l'oncle Tom, là-bas dans le Kentucky. + +--Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit Éva, parce que, +voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, où allez-vous? + +--Je ne sais pas, miss Éva. + +--Comment! vous ne savez pas? + +--Non. On va me vendre à quelqu'un, mais je ne sais pas à qui. + +--Papa pourrait bien vous acheter, dit Éva vivement, et, s'il vous +achète, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui +même. + +--Merci, ma petite demoiselle.» + +Le bateau s'arrêta pour prendre du bois à une petite station. Éva, +entendant la voix de son père, s'élança vers lui. Tom se leva et alla +offrir ses services aux travailleurs. + +Éva et son père se tenaient près du parapet pour voir repartir le +bateau. La roue fit deux ou trois évolutions: la pauvre enfant perdit +l'équilibre et tomba par-dessus le bord.... Le père tout troublé, voulut +plonger après elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu +qu'un secours plus efficace allait lui être offert. + +Tom était tout près d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il +s'élança: bras puissant, large poitrine, ce n'était rien pour lui que de +se tenir un instant à flot pour la saisir au moment où elle reparaîtrait +à la surface. + +Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la +tendit à l'étreinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si +elles eussent appartenu à un seul homme. Un moment après, son père la +portait dans la cabine des dames, où, comme on pouvait bien s'y +attendre, les femmes, rivalisant de zèle, employèrent tous les moyens +possibles.... pour l'empêcher de revenir à elle. + +Le lendemain, vers le soir d'une journée accablante, le steamer +approchait de la Nouvelle-Orléans. A bord, c'était un bruit, un tumulte +étrange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se préparait à +descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient, +fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le +préparer à une grande et noble entrée. + +Notre ami Tom était toujours assis à l'avant, les bras croisés sur sa +poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe +qui se tenait de l'autre côté du bateau. + +Dans ce groupe était la belle Évangéline, un peu plus pâle que la +veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme +encore jeune, gracieux, élégant, se tenait à côté d'elle, le coude +négligemment appuyé sur une balle de coton. Un large portefeuille était +ouvert devant lui. + +Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme était le +père d'Évangéline. + +C'était la même coupe de visage, les mêmes yeux grands et bleus, la même +chevelure d'un brun doré; mais l'expression était complétement +différente. L'oeil clair, comme chez sa fille, également large et bleu, +n'avait pourtant pas cette profondeur rêveuse et voilée. Tout cela était +net, audacieux, brillant, mais c'était une lumière toute terrestre. La +bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une expression +orgueilleuse et sarcastique. Un air de supériorité plein d'aisance +donnait à ses mouvements une certaine fierté qui n'était pas sans grâce. +Il écoutait négligemment, gaiement, avec une expression assez +dédaigneuse, Haley qui lui détaillait avec une extrême volubilité toutes +les qualités de l'article marchandé. + +«En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualités morales et +chrétiennes reliées en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le +dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas +trop, voyons! + +--Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne +ferais que rentrer dans mon débours, en vérité. + +--Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son oeil perçant +et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez à ce prix-là pour me +faire plaisir. + +--Oui! la jeune demoiselle paraît y tenir.... et c'est du reste bien +naturel. + +--Oui, en effet; c'est là un appel fait à votre bienveillance, mon +cher.... Et maintenant, comme charité chrétienne, et pour obliger une +jeune demoiselle qui s'intéresse à lui tout particulièrement, quel bon +marché pouvez-vous nous faire? + +--Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large +poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tête! ce front +élevé, qui indique un nègre intelligent.... Il fera tout ce qu'on +voudra! j'ai remarqué ça. Un nègre de cette tournure et bâti comme lui +vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide. +Mais, si vous prenez garde à ses qualités intellectuelles, que je vous +faisais observer tout à l'heure.... ça fait monter le prix.... il a un +mérite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher à lui +seul la ferme de son maître. + +--Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme, +gardant toujours sur ses lèvres le même sourire moqueur; on n'en tirera +aucun parti! Ces nègres intelligents décampent toujours, volent les +chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez +bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence. + +--Ce serait peut-être juste, ça, dit Haley, sans son caractère; mais je +puis montrer les recommandations de son maître et d'autres personnes, +pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la +meilleure créature du monde. Dans l'endroit d'où il vient, on l'appelait +le prédicateur, quoi! + +--Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le +jeune homme assez sèchement. C'est une idée cela.... Il y a très-peu de +religion parmi mes gens, à moi. + +--Vous plaisantez! + +--Comment savez-vous ces détails?... Voyons! le garantissez-vous comme +prédicateur? A-t-il été examiné par un concile ou un synode? Montrez vos +papiers!» + +Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris, à certains clignements +d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir, +après un détour, par lui rapporter une bonne somme, il eût +infailliblement perdu patience. + +Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille, +l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit à étudier +soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours +d'un air indifférent et froidement railleur. + +«Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit Évangéline en montant sur un +colis et en passant ses petits bras autour du cou de son père. Je sais +que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir. + +--Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi? +voyons! + +--Je veux le rendre heureux. + +--Eh bien! voilà une raison, et bien trouvée!» + +Au même instant, Haley tendit au jeune homme un certificat signé de M. +Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un oeil distrait. + +«Écriture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion +m'inquiète.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le +pays, dit-il, est presque ruiné par les gens pieux. Ce sont des gens +pieux que nous avons comme candidats aux prochaines élections. Il y a +tant de religion partout qu'on ne sait plus à qui se fier.... Je ne sais +pas le prix de la religion au marché: il y a longtemps que je n'ai lu +les journaux pour voir à combien c'est coté.... A combien de dollars +estimez-vous la religion de votre Tom? + +--Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans +ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons, +des cantiques, par des blancs ou par des noirs, ça sonne creux! mais la +piété de celui-ci est sincère et véritable. J'ai vu, parmi les noirs, +des sujets honnêtes, rangés, pieux, que le monde entier n'aurait pu +induire à faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de +Tom pense de lui. + +--Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille, +si vous pouvez réellement me garantir cette piété, la faire inscrire à +mon compte dans le registre de là-haut, comme quelque chose qui +m'appartienne, je me permets un extra. Combien? + +--Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. Là-haut chacun a son +registre. + +--Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour +avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays +où cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...» + +Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets: + +«Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui +donnant le paquet. + +--Très-bien,» dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa +poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune +homme. + +«Si j'étais ainsi détaillé et inventorié, dit Saint-Clare, je me demande +à combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tête, tant pour +le front élevé, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour +l'éducation, le savoir, le talent, l'humilité, la religion. Diable! ce +serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, Éva! +venez.» + +Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau, +et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un +ton de bonne humeur: + +«Voyez, Tom, si votre nouveau maître vous convient!» + +Tom leva les yeux. + +Il était impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare +sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir +aux yeux, et ce fut du fond du coeur qu'il s'écria: + +«Maître, Dieu vous bénisse! + +--C'est ce qu'il fera, j'espère bien. Quel est votre nom? Tom, hein? +Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux, +Tom? + +--Je suis habitué aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des +tas! + +--Eh bien, je ferai de vous un cocher, à la condition que vous ne vous +griserez qu'une fois la semaine, à moins que dans les grandes +occasions....» + +Tom parut surpris et blessé. + +«Maître, je ne bois jamais. + +--On m'a déjà fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au +fait.... Allons! mon garçon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que +Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que +vous ne vouliez bien faire. + +--Oh! je vous en réponds, maître! + +--Et vous serez heureux, dit Évangéline, papa est très-bon pour tout le +monde; seulement il aime un peu à se moquer des gens. + +--Papa vous remercie bien de cet éloge,» dit Saint-Clare en riant; et, +pirouettant sur ses talons, il se disposa à partir. + + + + +CHAPITRE XV. + +Le nouveau maître de Tom. + + +Puisque notre héros mêle la trame de son humble vie à la destinée des +grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands. + +Augustin Saint-Clare était fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa +famille était originaire du Canada. De deux frères, assez semblables +d'humeur et de tempérament, l'un s'était établi dans une ferme opulente +du Vermont, l'autre était devenu un riche planteur de la Louisiane. + +La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait +émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin +et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin, +ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut, +d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle, +où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat +froid et salubre fortifierait sa santé. + +Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême, +qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse +habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure +écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel point il gardait +fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on +appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée +pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses +pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des +affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion +romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans +toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient +qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas! +qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme +d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint +l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent +fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner +dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à +coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note +du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût +reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre. + +Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra +pouvoir arracher de son coeur cette flèche mortelle. Trop fier pour +prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans +le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la +reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie +figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le +croire heureux! + +Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant +d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour +on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait +si bien. + +Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive, +étincelante de mots. + +En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint +cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où +il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul +dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus +qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement +les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire +épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres +d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient +venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle +était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La +lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de +reconnaissance et d'espoir, et des protestations d'une éternelle +affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme. + +Il lui répondit immédiatement: + + «J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai + désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous + reste, à vous et à moi!» + +Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare. +Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire, +nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas +étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes +et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux +cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis +tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à +nous rêveurs.... la vase, le positif! + +Au fait, dans un roman, on brise le coeur des gens, on les tue même, et +tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus? Mais, +hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons vu +mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il +nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on +se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce +qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela +restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme, +elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame +d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;... +mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était +rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle +figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne +guérit une âme malade. + +Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et +qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la +corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient +pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût +jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être +très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et +qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de +mariage. + +Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu +clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel +furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie, +avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse +bien tyrannique. Marie n'avait jamais été très-susceptible +d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se +trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes +misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis +son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir +ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas +soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose. + +Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien +refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son +entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à +ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle +habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux +de l'obtenir. + +Il ne faut pas croire qu'une femme sans coeur soit un créancier commode +dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des autres +plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle devient +d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand Saint-Clare +commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un homme qui +fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était pas +résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y eut +des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des +coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature +était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et +des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il +sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse. + +Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur +qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que +peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une +violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui +inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la +fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette +enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante, +dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui, +jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité, +changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle, +étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux +imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus +infortunée des femmes. + +C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa +chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut +donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son intérieur +très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il +craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa +santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence +maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un +voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir +avec eux dans sa résidence du sud. + +Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons +rencontrés. + +Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se +dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos +lecteurs. + +Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront +avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour +de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de +l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et +l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas +un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le +tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres. +A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à +faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour +toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille +horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la +famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes +vitrées. L'_Histoire de Rollin_, le _Paradis perdu_ de Milton, le +_Voyage du Pèlerin_, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre +majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et +respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la +maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque +après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini +si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque +moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la +vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les +ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on +fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on +repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et +le fromage, mais silencieusement et mystérieusement. + +C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que +miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse +existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés +du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et +la mère, elle était toujours rangée parmi les enfants, et la +proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien +grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de +Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la +latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest, +pour se familiariser avec le pays. + +La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien +méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles +Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens. + +On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la +marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans +avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les +conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des +abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un +encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au +contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait +que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la +Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si +mal disposés contre eux. + +Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud! + +Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut, +pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les +voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés. + +Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit +aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que +l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en +lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux +robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant +à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns +soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une +fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux +valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du +reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que, +quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien +avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de +poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et +brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est +un point encore douteux aujourd'hui. + +Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en +toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes +les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes +qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. Ses yeux noirs et +perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si +elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre. + +Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait +pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce +qu'elle voulait dire. + +Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle +était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De +plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas. + +A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux, +c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot +_inconséquent_, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce +terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle +inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour +les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils +faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce +dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent +par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût +craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets. + +Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif; +elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans +de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses +étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets; +elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en +était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à +ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de +tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle +part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la +Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe, +plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des +montagnes. + +Ophélia était l'esclave du devoir. + +Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou +telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le +devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche +des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il +comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait +si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de +ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était +comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse. + +Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère +religieux. + +Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare, +gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une +liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes +les opinions qu'elle respectait? + +Pour dire le vrai, elle l'aimait! + +Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et +qui l'entourait des soins du premier âge. Son coeur avait encore un côté +chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle comme +avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui avait +persuadé que le sentier du devoir était dans la direction d'Orléans, et +qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et empêcher, dans sa +maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur dont personne ne +s'occupait alla droit au coeur de miss Ophélia.... Elle aimait aussi la +jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette charmante petite fille?... +Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un païen, cependant, nous +l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses plaisanteries et poussait +l'indulgence à son égard jusqu'à des limites fabuleuses. + +Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite +de cette histoire. + +Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu +d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache, +qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet. + +«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être +pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en +moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau, +cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à +aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une +toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle? +donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la +mienne à mon parapluie. C'est cela! + +--Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison! + +--Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en +avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré? + +--Je ne sais pas! + +--Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire, +deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien, +mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez +seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre! + +--Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand +nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres. + +--Ah! ma chère.... quel système! + +--Mais c'est très-commode! + +--C'est une impardonnable légèreté! + +--Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop +pleine.... elle ne pourra plus se fermer. + +--Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa +les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite +fente béante. + +--Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une +fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à +clef.... il n'y a pas à dire!» + +Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit +loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et +la mit dans sa poche d'un air de triomphe. + +«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est +temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre +papa. + +--Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et +mange une orange. + +--Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire. + +--Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore +au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette +rue.» + +Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre +gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les +innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours, +les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale. + +«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le +bateau s'arrête.... où est votre père?» + +Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à +l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On +va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs +paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la +terre ferme. + +Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre, +et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une +symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement. + +«Votre malle, madame.... + +--Vos bagages, madame.... + +--C'est à moi que ça revient, madame! + +--Non! c'est à moi!» + +Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage.... +Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant +d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec +une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et, +s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air +profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est +pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé +quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!» + +Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et +insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva. + +«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête? + +--Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je +commençais à être inquiète de vous. + +--Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un +commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est +écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et +bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait +derrière lui, prenez ces bagages. + +--Je vais l'accompagner pour le voir charger. + +--Fi donc! cousine.... et pourquoi cela? + +--Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss +Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit! + +--Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici +les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des +façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous +prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il +le portera comme des oeufs.» + +Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait +ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté +d'eux dans la voiture. + +«Où est Tom? dit Éva. + +--Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne +qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère. + +--Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis +sûre!» + +La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans +les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la +Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage franchit +un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments carrés: +c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour révélait un +goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs +piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements, +tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient dans l'Espagne +romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait ses ondes +argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de marbre +bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette +fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de +poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux +vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de +mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait +après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages +longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre +avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases +de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des +tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de +feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent, +des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur +moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur +éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux, +étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des +temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette +végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds. + +Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en +étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver +des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique. + +La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait +un oiseau prêt à s'élancer de sa cage. + +«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison? +dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle? + +--Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me +semble, à moi, un peu antique et bien païen.» + +Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme +et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le +plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au +fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche, +éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût +sévère, à cette passion qui leur attire les sarcasmes et l'ironie de la +race blanche, plus correcte et plus froide. + +Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le +jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la +joue noire de Tom: + +«Cela paraît vous convenir, mon garçon? + +--Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.» + +Tout ceci se passa en un clin d'oeil, pendant que les paquets étaient +déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de +toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas, +de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on +apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes +les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un +mouchoir de batiste parfumé. + +Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du +vestibule la troupe des domestiques. + +«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point +importuner monsieur dès le premier moment de son retour?» + +Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite, +tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance +respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient +les bagages. + +Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage, +quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut +plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon +blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables. + +«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment +cela va-t-il, mon garçon?» + +Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé.... +depuis quinze jours! + +«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et +ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages? +Je reviens à nos gens dans une minute.» + +Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le +vestibule. + +Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était +entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule. + +Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de +repos. + +«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et +l'embrassant mille fois. + +--C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me +faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment. + +Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de +l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses +grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de +curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante. +Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou +plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une +quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et +tremblante. + +«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans +les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion. + +Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra +sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire +qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle +relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à +celui-ci, embrassant celle-là. + +Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au +coeur. + +«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas, +moi! + +--Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare. + +--Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal +à rien.... Cependant embrasser.... + +--Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas? + +--C'est vrai! Comment peut-elle?...» + +Saint-Clare alla en riant dans le vestibule. + +«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes +contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur +serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant +du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher. +Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!» + +C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare +leur distribua de petites pièces de monnaie. + +«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante +assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui +portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant la route, de noix, +de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de toutes +sortes. + +Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt +sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis +qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à +travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la +mode. + +«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre +compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur +la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste.... + +--Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la +position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est +bonne que pour un pauvre nègre comme moi!» + +Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux +parfumés. + +«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer +Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de +ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets +comme vous. + +--Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté +de voir monsieur de si belle humeur. + +--Venez, Tom,» dit Saint-Clare. + +Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de +velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces, +des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à +la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il +n'osait même pas marcher par terre. + +«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher; +il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard +si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites +maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!» + +Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom. + +«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle. + +--Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre. + +--Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop! + +--Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai +dit.» + +Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas +pesant. + +«C'est un vrai mastodonte! dit Marie. + +--Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un +tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre +mari.... + +--Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu! + +--C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison. + +--Une lettre si courte et si froide! + +--Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien. + +--C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le +voyage et de raccourcir les lettres.... + +--Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en +velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de +New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et +représentant Éva et son père, la main dans la main.» + +Marie regarda le portrait d'un air mécontent. + +«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche? + +--Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de +la ressemblance? + +--Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense +point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant +l'étui. + +--Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant: +Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable. + +--C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire +parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée, +et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à +moitié morte.... + +--Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant +des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement +assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de +l'appartement. + +--La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare. + +--L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss +Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon +Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade. + +--Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au +bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna. + +--Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre +appartement, après ce long voyage. + +--Adolphe, dites à Mammy de venir.» + +La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par +Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui +donner. + +«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée +et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit +confortable.» + +Mammy sortit, précédant miss Ophélia. + + + + +CHAPITRE XVI. + +La maîtresse de Tom et ses opinions. + + +«Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dorés. +Je vous ai amené notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme +pratique, qui va décharger vos épaules du poids des soucis, et vous +donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs +ne vous tourmentera plus.» + +Cette remarque était faite à la table du déjeuner, quelques instants +après l'arrivée de miss Ophélia. + +«Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tête +sur sa main. Elle s'apercevra bientôt d'une chose, c'est qu'ici ce sont +les maîtresses qui sont esclaves. + +--Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit +Saint-Clare. + +--On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'était +pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les +renverrions tous d'un seul coup.» + +Évangéline fixa sur le visage de sa mère ses grands yeux sérieux; elle +ne semblait pas comprendre parfaitement cette réponse. Elle dit +très-simplement: + +«Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous? + +--Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma +vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise +santé.... Les nôtres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer. + +--Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous +savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point +le meilleur des êtres?... Que feriez-vous sans elle? + +--Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les +gens de couleur, elle est horriblement égoïste.... + +--Oh! l'égoïsme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare. + +--Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'égoïsme, cela, d'avoir +le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites +attentions, presque à chaque heure, quand mes crises reviennent; eh +bien! il est très-difficile de la réveiller. Ce sont mes efforts de la +nuit dernière qui me rendent si faible ce matin. + +--N'a-t-elle point veillé près de vous toutes ces dernières nuits, +maman? + +--Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte? + +--Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu +de mauvaises nuits, et cela sans aucun répit. + +--Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place +une nuit ou deux à Jane et à Rosa? elle se reposerait! + +--Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous êtes vraiment +bien irréfléchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une +main étrangère autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy +avait pour moi l'intérêt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus +aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si +dévoués.... mais ce bonheur n'a jamais été pour moi!» Et Marie poussa un +soupir. + +Miss Ophélia avait écouté ce discours avec une certaine dignité froide, +serrant les lèvres comme une personne bien résolue à connaître son +terrain avant de se hasarder. + +«Sans doute Mammy a une sorte de bonté, dit Marie; elle est douce et +respectueuse, mais au fond du coeur elle est égoïste, elle ne cessera de +regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai +ici. Mon père garda son mari; il est maréchal, et par conséquent +très-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre +ensemble, ils feraient bien de se regarder comme séparés tout à fait. +J'aurais dû insister et marier Mammy à quelque autre. Je ne le fis +point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors à Mammy +qu'elle ne devait plus s'attendre à revoir son mari plus d'une ou deux +fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon père, ne convenait pas +à ma santé, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc +de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a +parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas +s'apercevoir comme moi. + +--A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia. + +--Oui, elle en a deux. + +--Cette séparation doit lui être très-pénible. + +--Peut-être bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'étaient deux +petits êtres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui +prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours été un +peu attristée de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois +que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est nécessaire, si elle le +pouvait, elle retournerait dès demain vers son mari. Oui, je le +crois.... Les gens sont si égoïstes maintenant.... même les meilleurs! + +--Cela fait mal d'y penser,» dit Saint-Clare d'un ton sec. + +Miss Ophélia fixa sur lui un oeil pénétrant; elle vit toute l'irritation +qu'il cherchait à contenir, elle vit le sourire sarcastique qui plissa +ses lèvres. + +«Mammy a toujours été ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais +pouvoir montrer sa garde-robe à vos domestiques du nord: soies, +mousselines et véritables batistes! J'ai quelquefois passé des +après-midi à lui arranger des chapeaux pour aller à des parties de +plaisir. Elle a toujours été bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet +plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du thé ou du +café fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que +Saint-Clare veut que l'on soit traité à l'office. Ils font tout ce +qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont égoïstes; ils se +conduisent comme des enfants gâtés. Je l'ai tant répété à Saint-Clare +que j'en suis fatiguée. + +--Et moi aussi,» dit Saint-Clare en prenant le journal du matin. + +Éva, la belle Éva, avec cette expression de recueillement profond et +mystique qui lui était particulière, s'avança doucement jusqu'à la +chaise de sa mère, et lui passa ses petits bras autour du cou. + +«Eh bien! Éva, qu'est-ce encore? + +--Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une +nuit?... Je suis sûre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne +dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je +réfléchis.... + +--Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous êtes une étrange créature! + +--Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que +Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle +avait toujours mal à la tête. + +--Oh! c'est encore là une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme +tous les autres nègres: fait-elle du bruit pour un mal de tête ou un +mal de doigt! Il ne faut pas les encourager à cela: jamais! Chez moi, +c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophélia. +Vous-même vous en sentirez bientôt la nécessité!.... Si vous encouragez +les esclaves à se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientôt plus +auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que +je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire; +aussi c'est ce que je fais.» + +A cette péroraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophélia +exprimèrent un étonnement qu'elle ne put déguiser.... Quant à +Saint-Clare, il partit d'un immense éclat de rire. + +«Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion à mes +maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il +ne se le rappelle pas un jour!...» + +Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux. + +Il y eut un moment de pénible silence. Saint-Clare se leva, regarda à sa +montre et dit qu'il avait à sortir. Éva s'élança après lui, miss Ophélia +et Mme Saint-Clare restèrent seules à table. + +«Voilà comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne +comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des +années.... Il aurait raison, si j'étais jamais à me plaindre et à parler +de moi.... mais je me suis tue, je me suis résignée.... résignée! Et +Saint-Clare à présent croit que je puis tout tolérer.» + +Miss Ophélia ne savait pas trop ce qu'elle devait répondre. + +Pendant qu'elle y réfléchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait +son plumage, comme ferait une colombe après la pluie. Puis elle commença +avec Ophélia une conversation de ménage, concernant les porcelaines, les +appartements, les provisions, toutes choses dont il était sous-entendu +que miss Ophélia prendrait la direction. Elle fit tant de +recommandations, de réflexions et d'observations, qu'une tête moins +systématique et moins bien organisée que celle de miss Ophélia n'eût +certes pu y résister. + +«Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La première fois que +mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter. +Seulement, ayez l'oeil sur Éva, il faut la surveiller! + +--Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophélia, je n'ai jamais +rien vu de meilleur qu'elle. + +--Elle est bien étrange! bien étrange! fit la mère.... Il y a en elle +des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en +rien....» Et Marie soupira comme si elle eût exprimé là quelque +douloureuse vérité.... + +«Je l'espère bien qu'elle ne lui ressemble pas!» pensait de son côté +miss Ophélia. + +«Éva a toujours aimé la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien +que tous les enfants sont comme cela. Moi-même, je jouais avec les +petits nègres de mon père.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur +moi. Mais Éva a parfois l'air de se mettre sur un pied d'égalité avec +tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en déshabituer. +Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gâte tout sous +son toit.... excepté sa femme!» + +Miss Ophélia continua de garder le plus profond silence. + +«Il n'y a pas deux manières d'être avec les esclaves, reprit Marie: il +faut leur faire sentir leur infériorité et les mater solidement! cela +m'a toujours été naturellement facile depuis la plus tendre enfance.... +Mais Éva est capable à elle seule de gâter toute une maison. Que +fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-même? Je déclare que je +ne m'en doute pas. Je tiens à être bonne avec les esclaves.... je le +suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'Éva +ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre idée de cela dans la +tête. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy +puisse dormir. C'est un échantillon de ce qu'elle ferait si elle était +laissée à elle-même. + +--Mais, dit brusquement Ophélia, vous pensez cependant que vos esclaves +sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont +fatigués! + +--Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est +juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant +ou dans l'autre; il n'y a pas de difficulté à cela.... Mais c'est bien +la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, à +l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme +pas assez, celle-là!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des +fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule, +dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin, +dont elle retira un élégant flacon de cristal. + +--Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui +passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose également +éthérée; vous voyez, cousine Ophélia, que je ne parle pas souvent de +moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire, +je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous +différons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise, +jamais appréciée. Je crois que cela tient à l'état de ma santé. +Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis portée à le croire; mais les +hommes sont égoïstes: c'est dans leur constitution; ils ne comprennent +pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.» + +Miss Ophélia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la +Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulière des difficultés de +famille, miss Ophélia prévit le sort qui la menaçait; elle se fit un +visage impénétrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en réserve +contre les dangers de l'oisiveté, elle commença de tricoter avec une +rare énergie, pinçant les lèvres d'un air qui semblait dire: «Vous +voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mêler de vos +affaires.» Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de +pierre. + +Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un à qui parler. Elle +sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de +nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit: + +«Voyez-vous bien? lorsque j'ai épousé Saint-Clare, je lui ai apporté mon +bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plaît.... +Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite à sa +guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des idées +extravagantes.... particulièrement sur la manière de traiter les +esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-même.... +Il leur laisse tout faire sans même lever le doigt! Sur certaines +choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-même.... +quoiqu'il paraisse, en général, avoir une assez bonne nature.... Il a +décidé que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donné dans la +maison, à moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de +telle façon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez où cela mène.... +On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lèverait pas la main.... Pour +moi, vous comprenez quelle cruauté ce serait que de me demander un tel +effort.... Les esclaves sont de grands enfants! + +--Je ne connais rien à tout cela, grâce au ciel! dit miss Ophélia. + +--Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez à vos dépens, +si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de +stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misérable espèce!» + +Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle était sur ce +chapitre; elle ouvrit donc tout à fait les yeux et parut oublier sa +langueur. + +«Vous n'avez pas une idée des épreuves auxquelles ils soumettent les +maîtresses de maison, chaque jour et à chaque heure!... Mais il est +inutile de se plaindre à Saint-Clare; il fait de si étranges +réponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont, +et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de +nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne +ferions pas mieux à leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux à +nous! + +--Mais, dit sèchement Ophélia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits +du même sang que nous? + +--Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race +dégradée!... + +--Ne pensez-vous pas qu'ils ont des âmes immortelles? continua la +cousine avec un ton d'indignation croissante. + +--Je ne dis pas non, fit Marie en bâillant. Pour cela, personne n'en +doute. Quant à ce qui est de comparer leurs âmes avec les nôtres, c'est +impossible. Saint-Clare a bien prétendu que séparer Mammy de son mari, +c'était la même chose que de me séparer de lui!... J'ai beau lui dire +qu'il y a une différence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on +disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime Éva! +Pourtant Saint-Clare a prétendu froidement, sérieusement, que je devais, +faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne à +sa place.... C'était un peu trop fort.... même pour moi! Je ne fais pas +souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en +silence.... mais, cette fois-là, j'éclatai.... Il n'y est pas revenu. +Mais depuis j'ai compris, à certains regards et à certaines paroles, +qu'il est toujours dans les mêmes idées; et il est si obstiné, si +provoquant!» + +Miss Ophélia parut avoir peur de dire quelque chose; elle précipita la +marche des longues aiguilles avec une fureur qui eût signifié bien des +choses, si Marie Saint-Clare eût pu comprendre.... + +«Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous +prenez.... une maison sans règle, où les esclaves ont ce qu'ils veulent, +font ce qu'ils veulent,... excepté quand j'ai la force.... Je prends +quelquefois mon nerf de boeuf, mais cela me tue! Si seulement +Saint-Clare voulait faire comme les autres! + +--Quoi donc? + +--Eh mais, les envoyer à la _Calebasse_, ou en tout autre lieu où on les +fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'étais pas si débile, je +gouvernerais avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clare. + +--Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais! + +--Mon Dieu! les hommes ont une manière de commander.... Cela leur est +plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'oeil de Saint-Clare, +il y a quelque chose d'étrange! Cet oeil, quand il parle sévèrement, a +comme un éclair. Moi-même j'en ai peur, et les esclaves savent bien +qu'il faut prendre garde à eux dans ces moments-là! Je ne ferais pas +tant, avec des tempêtes de coups, que Saint-Clare avec un clignement +d'oeil, quand il est ému! On ne fait pas de bruit quand Saint-Clare est +là. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de pitié de moi!... Mais, quand +vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas moyen de s'en tirer +sans sévérité.... Ils sont si méchants, si trompeurs, si paresseux! + +--Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout à +coup.... Quel terrible compte ces misérables auront à rendre au jour du +jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi, +nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'étendant tout de son +long sur un canapé en face de sa femme. + +--Vous êtes bien méchant, Saint-Clare! + +--En vérité? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques.... +comme je fais toujours. + +--Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare! + +--Je me suis trompé alors.... merci de me reprendre, ma chère! + +--Ah! vous voulez me provoquer maintenant! + +--Voyons, Marie, il fait très-chaud. Je viens d'avoir une longue +querelle avec Adolphe; il m'a fatigué.... permettez-moi de me reposer +sous votre doux sourire. + +--Que s'est-il passé avec Adolphe? l'impudence de ce drôle est devenue +excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir à le +commander quelque temps sans contrôle.... je le materais bien. + +--Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre finesse et +de votre bon sens ordinaire; quant à Adolphe, voici le cas: il s'est si +longtemps appliqué à imiter mes grâces et mes perfections, qu'il a fini +par se prendre pour son maître.... et j'ai été obligé de lui montrer à +la fin sa méprise. + +--Comment cela? + +--Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver +quelques-uns de mes vêtements pour mon usage personnel.... J'ai dû aussi +mettre des bornes à son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai +même poussé la cruauté jusqu'à le réduire à une seule douzaine de mes +mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des +fanfaronnades que j'ai dû également modérer par mes conseils paternels. + +--Ah! Saint-Clare, voilà une indulgence vraiment intolérable! Quand +apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves? + +--Et, après tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave veuille +ressembler à son maître!... Si je l'ai assez mal élevé pour qu'il mette +son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi +ne pas lui en donner? + +--Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux élevé? dit Ophélia avec une pointe +d'audace. + +--Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'âmes que +vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-même j'aurais été un ange. +Je suis porté à croire que la paresse est ce que votre ancien docteur +Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral. + +--Je pense, reprit Ophélia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous +prenez une terrible responsabilité.... je ne voudrais pas l'assumer sur +moi pour mille mondes! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les +traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles, +dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est +mon opinion.» + +Le zèle si longtemps contenu de miss Ophélia éclatait enfin. + +«Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous +connaissez?» + +Et il se mit au piano et joua un air gai. + +Saint-Clare était un véritable musicien. Sa touche était brillante et +nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la légèreté aérienne +d'un oiseau. Il avait un jeu à la fois brillant et puissant; il passait +d'un morceau à l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve; +puis, abandonnant tout à coup la musique, il se leva et dit gaiement: +«Ma foi! cousine, vous avez parlé d'or et bien fait votre devoir; je ne +vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez +montré tout à l'heure un diamant de vérité.... et de la plus belle eau; +mais vous m'avez envoyé les rayons tellement en plein visage.... que je +n'en ai pas tout d'abord apprécié la valeur. + +--Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilité de l'observation +de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous +pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent +pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant à ce qui est de +leur parler, je leur ai parlé... à m'en fatiguer; je leur ai enseigné +leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller à l'église quand ils +veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi +cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont +tous les moyens de s'améliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le +disais, c'est une race dégradée.... Il n'y a pas de remède... Vous ne +pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, cousine Ophélia, j'ai essayé, +et vous non... et je suis née, et j'ai été élevée au milieu d'eux... Je +les connais!» + +Ophélia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne répondit rien. +Saint-Clare siffla un air. + +«Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal à la +tête! + +--Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire +pour vous être agréable? + +--Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais +éprouvé le moindre sentiment pour moi... + +--Cher ange accusateur! + +--Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte... + +--Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manière; je +ne demande qu'à savoir!» + +De joyeux éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les +rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et +rit aussi. + +«Qu'est-ce?» dit miss Ophélia en approchant. + +Tom était assis dans la cour sur un petit siége de mousse: chacune de +ses boutonnières était fleurie de jasmins du Cap; Évangéline, heureuse +et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce +fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un +oiseau familier. + +«O Tom! que vous avez une drôle de figure ainsi!» + +Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi +lui-même autant que sa jeune maîtresse. Quand il vit Saint-Clare, il +leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grâce. + +«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia. + +--Et pourquoi non? + +--Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye! + +--Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros +chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui +pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez! +avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du +nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce +que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une +observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous +traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous +indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais +vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer +en Afrique pour ne plus les voir ni les sentir... et vous leur +expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien +cela, cousine? + +--Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive. + +--Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en +s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait +Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici +Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent +merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus +qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de +Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté +une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le +Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les +humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines! + +--En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on +dirait, à vous entendre, un professeur! + +--Un professeur? + +--Oui, un professeur de religion! + +--Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas +pratiquer. + +--Qui vous fait parler ainsi? + +--Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que +Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus +facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que +d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!» +Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est +de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!» + +La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre. + +Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce +aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare +d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de +tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait. +Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de +Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il +avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une +simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait +pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc +exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent +réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de +pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à +toutes ses épreuves terrestres! Tom, dans son habit de drap bien +brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec +un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et +bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége +épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur. + +Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race +sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur +tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la +lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des +peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses +yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin. + +Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée--et le +temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche +incessante du progrès humain--la vie s'éveillera là avec une splendeur +et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans +cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des +palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans +bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura +revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée +et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe +manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur +humble docilité de coeur, dans leur aptitude à se confier à un esprit +supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité +enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils +réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne. +Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette +fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume +suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et +détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront +les premiers. + +Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de +certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur +le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince +poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose +d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes oeuvres et elle allait en +toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, elle +allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être +très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse +tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée, +si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses +mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un +brouillard tissé! C'était une gracieuse créature! ses pensées devaient +lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant contraste. Ce +n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie, un aussi beau +châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée, roide et +anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui l'entourait, et +si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait aussi bien que la +grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était pas du reste la +grâce de Dieu, tant s'en faut! + +«Où est Éva? dit Marie. + +--Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.» + +Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez, +quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas. + +«Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tête. + +--Vous êtes bien bonne, miss Éva! Depuis quelque temps j'ai toujours mal +à la tête.... ça ne fait rien!... + +--Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras +autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon. + +--Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne +puis. + +--Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours +pour le mal de tête.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le +prendre, pour me faire plaisir! + +--Comme elle parle, cher trésor! dit Mammy, pendant qu'Évangéline lui +coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre à +quatre. + +--Qui donc vous arrêtait? fit la mère. + +--Je donnais mon flacon à Mammy, pour qu'elle l'emportât à l'église. + +--Comment! Éva, votre flacon d'or?... à Mammy! dit Marie en frappant du +pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le +reprendre!» + +Évangéline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna +lentement vers l'escalier. + +«Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle +fasse comme il lui plaira. + +--Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le +monde? dit Marie. + +--Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux +que vous et moi. + +--Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine à maman, dit la +petite fille en touchant doucement le coude de son père.--Eh bien, +cousin, êtes-vous prêt pour l'office? dit miss Ophélia en se tournant +tout d'une pièce vers Saint-Clare. + +--Je n'y vais pas. Merci bien. + +--J'ai toujours désiré voir Saint-Clare aller à l'église, dit Marie, +mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant! + +--Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église +pour apprendre à faire votre chemin dans le monde. Votre piété est un +vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a +là du moins de quoi tenir un homme éveillé! + +--Quoi! ces braillards de méthodistes!... fi! l'horreur! + +--Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos églises, ma chère Marie! +positivement! C'est trop demander à un homme que de le conduire là. +Voyons, Éva, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici, +nous allons jouer. + +--Mais, papa, il vaut mieux que j'aille à l'église. + +--Mais c'est mortellement ennuyeux! + +--Oui, c'est un peu ennuyeux, dit Éva, et cela m'endort; mais je fais +tout ce que je peux pour me tenir éveillée. + +--Que faites-vous pour cela? + +--Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que +Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous +savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plaît. +Je vous assure, après tout, que ce n'est pas trop ennuyeux. + +--Chère et charmante petite âme! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et +prie pour moi. + +--Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais....» Et elle sauta +dans la voiture à côté de sa mère. + +Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers +avec les mains pendant que la voiture s'éloignait; il sentit de grosses +larmes dans ses yeux. + +«O Évangéline, la bien nommée! s'écria-t-il; va! tu es bien pour moi un +évangile que Dieu m'a fait!» + +Il eut un moment d'émotion vraie, puis il se mit à fumer un cigare et à +lire le _Picayune_[14], et il oublia son petit évangile.... Que de gens +font comme lui! + + [14] Journal de la Nouvelle-Orléans. + +«Voyez-vous, Évangéline, disait la mère chemin faisant, il est toujours +bien d'être bon avec les gens.... mais il ne faut pas les traiter comme +nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy était malade, +vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?... + +--Mais si, maman, dit Éva; ce serait plus commode pour la soigner, et +puis mon lit est meilleur que le sien!» + +Mme Saint-Clare fut désespérée du manque de sens moral que cette phrase +révélait. + +«Mais comment parvenir à me faire comprendre de cette enfant? dit-elle. + +--C'est impossible!» dit miss Ophélia d'un ton significatif. + +Éva parut un moment déconcertée et toute chagrine; mais, par bonheur, +les enfants ne gardent pas longtemps la même impression: bientôt elle +rit aux éclats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres +qu'elle apercevait à travers les vitres de la portière. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +«Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dîner, quel était le programme de +l'église aujourd'hui? + +--Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons +que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes idées.... exactement. + +--Longs développements, alors! le sujet est vaste. + +--J'entends toutes mes idées sur la société. Il avait pris pour texte +cette pensée: «Il a fait toutes choses belles dans leur saison.» Il a +montré comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales +venaient de Dieu; il a dit qu'il était convenable et juste qu'il y eût +des petits et des grands; que les uns étaient nés pour commander et les +autres pour obéir. Il a si bien répondu à toutes les objections qu'on +fait maintenant à l'esclavage! Il a prouvé que la Bible était évidemment +de notre côté.... J'aurais seulement désiré que vous l'eussiez entendu! + +--Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de +bien.... et, de plus, j'ai fumé mon cigare.... ce que je n'aurais pu +faire à l'église! + +--Mais, dit miss Ophélia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions? + +--Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur que la grâce +n'a pas touché.... Le côté religieux de ces choses-là me laisse tout à +fait indifférent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage, +je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous +le gardons; c'est dans notre intérêt! et cela nous convient! et voilà +tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois que +tout le monde pourrait me comprendre. + +--En vérité, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous +ne respectez rien!... C'est révoltant de vous entendre parler ainsi! + +--Révoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les +explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa +saison de boire un coup de trop, de rester trop tard à jouer aux cartes, +et de se livrer à une foule d'autres petites distractions que la +Providence nous ménage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes +gens?... Je serais enchanté d'entendre prouver que cela aussi est bien +en sa saison! + +--Enfin, dit brusquement miss Ophélia, êtes-vous pour ou contre +l'esclavage? + +--Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez +une affreuse logique; si je réponds à cette question, vous allez m'en +faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas +m'enferrer. Je passe ma vie à jeter des cailloux dans les vitres de mes +voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi. + +--Voilà comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela, +parce qu'il n'a pas de religion.... + +--De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux +deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que +vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui +s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une +société égoïste et mondaine! Une religion! cela qui est moins +scrupuleux, moins généreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma +méchante et aveugle nature, à moi! Non! quand je veux voir de la +religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi! + +--Alors vous ne croyez pas que la Bible justifie l'esclavage? dit +Ophélia. + +--La Bible était le livre de ma mère, reprit Saint-Clare.... elle a vécu +et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il +en fût ainsi!... C'est comme si on disait que ma mère buvait de +l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai +raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela, +continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mère!... +Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose +que l'on puisse respecter.... Vous voyez donc bien, continua-t-il, en +reprenant son ton léger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose soit +à sa place. L'édifice social, en Europe et en Amérique, est quelquefois +composé d'éléments qui supporteraient difficilement la critique d'un +examen sévère.... On ne vise pas au bien absolu.... on se contente de ne +pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on vienne me dire: +L'esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons pas nous en passer, il +nous le faut, ou nous sommes réduits à la mendicité! voilà qui est +positif, net et clair, et honorable comme la vérité.... Mais que l'on +vienne, avec une mine allongée et hypocrite, me citer l'Écriture.... +non! non! voilà ce que je n'approuverai jamais! + +--Vous n'avez pas de charité, dit Marie. + +--Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons à présent que le prix du coton +baisse de jour en jour et fasse des esclaves une propriété qui se donne +sur le marché.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitôt une tout +autre explication de l'Écriture? Quels flots de lumière se répandront +tout à coup dans l'Église!... Comme il sera démontré que la raison et la +Bible veulent toute autre chose! + +--En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je +suis enchantée d'être née du temps de l'esclavage, et je crois que c'est +une bonne chose.... Je sens que cela doit être, et, à coup sûr, je ne +pourrais pas m'en passer. + +--Et vous, mignonne, dit Saint-Clare à Éva, qui entrait une fleur à la +main, quel est votre avis? + +--Sur quoi, papa? + +--Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou +d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici? + +--Oh! c'est notre manière qui est la meilleure, dit Éva. + +--Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front. + +--Parce qu'elle nous donne plus de monde à aimer autour de nous, dit Éva +en relevant ses yeux pleins d'expression. + +--Ah! voilà bien Éva, dit Marie, voilà bien une de ses sottes réponses. + +--C'est mal, papa? dit Évangéline en se mettant sur les genoux de son +père. + +--Oui, à la façon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais où était donc +ma petite fille pendant le dîner? + +--Dans la chambre de Tom à l'écouter chanter.... La mère Dina m'a +apporté à manger.... + +--Écouter chanter Tom!... hein? + +--Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les +anges tout radieux, sur la terre de Chanaan.... + +--Voyons! est-ce plus joli que l'Opéra? dites-moi. + +--Oh! oui; il m'apprendra tout cela. + +--Ah! des leçons de musique! + +--Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et +il m'explique ce que cela veut dire! + +--Sur ma parole, dit Marie en riant aux éclats, voilà la meilleure +plaisanterie de la saison! + +--Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'Écriture. +Cet esclave a le génie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de +bonne heure ce matin.... Je suis monté à sa chambre, au-dessus de +l'écurie.... Il faisait sa prière.... Je n'ai rien entendu d'aussi +touchant.... Il m'y recommandait à Dieu avec un zèle tout +apostolique.... + +--Il se doutait peut-être que vous l'écoutiez.... Je connais ces +tours-là. + +--Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son +opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de +progrès à faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait. + +--Eh bien, songez-y! fit miss Ophélia. + +--C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh! +nous verrons.... n'est-ce pas, Éva?» + + + + +CHAPITRE XVII. + +Comment se défend un homme libre. + + +Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un +peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place à l'autre; elle +met ses provisions à contribution pour fournir un petit viatique aux +amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; à +l'horizon le soleil rougissant s'arrête tout pensif et verse ses rayons +calmes et dorés dans la petite chambre où sont assis l'un près de +l'autre Georges et Élisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa +main la main de sa femme. Ils paraissent sérieux et tristes, il y a sur +leurs joues des traces de larmes. + +«Oui, Élisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est +vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme +vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme +libre, dignes d'un chrétien! Le Dieu tout-puissant sait que j'ai voulu +bien faire.... que j'ai péniblement essayé de bien faire, quand tout +était contre moi!... et maintenant, je vais oublier le passé.... je vais +rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma Bible +et apprendre à être bon. + +--Quand nous serons au Canada, je vous aiderai à vivre, reprit Élisa. Je +sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux +nous pouvons nous suffire. + +--Oui, Élisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous +aurons notre enfant. Oh! Élisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est +pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont à lui!... Je me +suis souvent étonné que des hommes qui pouvaient vraiment dire: «ma +femme, mes enfants,» eussent le coeur de penser et de vouloir autre +chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et +fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus à +Dieu.... Oui, j'ai travaillé jour et nuit jusqu'à vingt et un ans, et je +n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter +ma tête, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils +me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je +travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et +pour l'enfant.... Quant à mon ancien maître, il est payé au centuple; je +ne lui dois rien. + +--Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Élisa; nous ne sommes +pas encore au Canada! + +--C'est vrai; mais il me semble que je respire déjà l'air libre, et que +cela me rend fort!» + +A ce moment on entendit des voix à l'extérieur; on frappa à la porte.... +Élisa l'ouvrit en tressaillant. + +Siméon était là avec un autre quaker, qu'il introduisit et présenta sous +le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, maigre comme une +perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de +finesse et de perspicacité; il était loin d'avoir la physionomie calme, +placide, détachée du monde, de Siméon Halliday. C'était au contraire un +homme très-éveillé, très au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant +plus qu'il savait ce dont il était capable.... Tout cela du reste +s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau à larges +bords et la phraséologie de sa communion. + +«Notre ami Phinéas, dit Siméon Halliday, a découvert quelque chose +d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'écouter. + +--C'est vrai, dit Phinéas, et cela montre une fois de plus qu'il est +bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit +dernière, je me suis arrêté dans une petite taverne solitaire, de +l'autre côté de la route. Tu te rappelles, Siméon, cet endroit où, l'an +passé, nous avons vendu des pommes à une grosse femme qui avait de +longues boucles d'oreilles?.... J'étais fatigué de ma route; je +m'étendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de +bison sur moi... en attendant que mon lit fût prêt.... Qu'est-ce que je +fais?... Je m'endors. + +--Avec une oreille ouverte, Phinéas? dit tranquillement Siméon. + +--Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'étais très-fatigué. +Quand je revins un peu à moi, il y avait des hommes dans l'appartement, +assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu +dire un mot des quakers, j'écoutai un peu. «Ainsi, disait l'un, ils sont +chez les quakers, sans aucun doute!» Ici, j'écoutai des deux oreilles. +C'était de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan. +Georges devait être renvoyé à son maître, dans le Kentucky, pour qu'on +en fît un exemple capable de terrifier à jamais les nègres qui veulent +fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre Élisa à la +Nouvelle-Orléans.... ils espéraient en tirer seize à dix-huit cents +dollars; l'enfant devait être rendu à un marchand qui l'avait acheté; +Jim et sa mère seraient également renvoyés à leur maître, dans le +Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux +constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs.... +que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces +individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle était +à lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et +viendraient à sept ou huit à notre poursuite. Et maintenant que faut-il +faire?» + +Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment +digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gâteaux +pour écouter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine; +l'inquiétude se lisait sur son visage. Siméon réfléchissait +profondément. Élisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait +détacher ses yeux. Georges serrait les poings, son oeil lançait des +éclairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on +veut livrer son fils et vendre sa femme à l'encan.... et cela sous la +protection des lois d'une nation chrétienne! + +«Georges, que ferons-nous? dit Élisa d'une voix éteinte. + +--Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre à +coucher, où il examina ses pistolets. + +--Eh! eh! dit Phinéas à Siméon, en hochant la tête, tu vois comme cela +va se passer. + +--Je vois bien, dit Siméon; je souhaite qu'on n'en vienne pas là. + +--Je ne veux entraîner personne avec moi, dit Georges; prêtez-moi +seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire. +Jim a la force d'un géant. Il est brave comme la mort et le désespoir, +et moi aussi! + +--Très-bien, ami, dit Phinéas; mais avec tout cela tu as encore besoin +de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton +affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses +que tu ne connais pas. + +--Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges. + +--Compromettre! dit Phinéas avec une expression de malice et de ruse. En +quoi me compromettre, s'il te plaît? + +--Phinéas est sage et habile, dit Siméon, tu peux t'en rapporter à lui, +Georges.» + +Et lui mettant la main sur l'épaule et regardant les pistolets: + +«Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud. + +--Je n'attaquerai pas, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce +pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....» + +Il s'arrêta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur +son visage. + +«J'ai eu une soeur vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... je +sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlèverait +ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donné des bras vaillants +pour la défendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma +femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me +blâmer? + +--Aucun homme ne peut te blâmer! la chair et le sang ne peuvent agir +autrement.... Malheur au monde à cause de ses péchés, mais malheur +surtout à ceux par qui les péchés arrivent! + +--Ne feriez-vous pas la même chose à ma place, monsieur? + +--Je désire n'être pas tenté, dit Siméon. La chair est faible. + +--Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinéas en +étendant ses bras longs comme des ailes de moulin à vent. Je suis sûr, +ami Georges, que, le cas échéant, je pourrai te débarrasser d'un de ces +individus. + +--Ah! s'il est jamais permis de résister au mal par la force, c'est +maintenant, c'est à Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du +peuple nous ont montré une voie meilleure; ce n'est point par la colère +de l'homme que la justice de Dieu opère ses oeuvres. La justice de Dieu +va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reçoit que +celui à qui elle a été donnée par le ciel; prions donc le ciel de n'être +point tentés. + +--C'est ce que je fais, dit Phinéas.... Mais si nous sommes trop +tentés.... qu'ils prennent garde à eux.... Je ne dis que cela! + +--On voit bien que tu n'es pas né parmi les quakers, Phinéas.... Chez +toi le vieil homme reprend toujours le dessus.» + +Pour dire vrai, Phinéas avait été longtemps un coureur de bois, +intrépide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'était épris +d'une belle quakeresse, et touché par ses charmes, il était entré dans +sa communion; mais, quoiqu'il en fût maintenant un digne et +irréprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un +certain levain de l'ancien monde. + +«L'ami Phinéas a toujours des façons à lui, dit Rachel en souriant; mais +après tout.... nous savons que son coeur est bien placé! + +--Ne faut-il point nous hâter? dit Georges. + +--Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse, +reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois +heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la +chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui +pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous +risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et +le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et +nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger, +Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se +tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre +notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami +Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec +les tiens.» + +Phinéas sortit et ferma la porte sur lui. + +«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon. + +--Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous +quelques périls. + +--Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous +faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons +pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers +Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.» + +Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et +faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient +assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans +quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours. + +«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des +terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, nous qui +n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa, +personne ne m'aima, que ma soeur et ma mère, ce pauvre coeur brisé!... +Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le marchand +l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais.... «Pauvre +Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va! +qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de +mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce +furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se +passèrent, et mon coeur se flétrit et se dessécha comme le sable.... +jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une +résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été +un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais +peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous +arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon +cadavre. + +--Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous +permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons. + +--Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa +femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font? +comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la +Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches, +heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel. +Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens, +pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont +couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les +vendent! Ils trafiquent du sang de leur coeur, de leurs soupirs et de +leurs larmes.... et Dieu le permet! + +--Ami Georges, dit Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, il te +fera du bien.» + +Georges approcha sa chaise de la porte, et Élisa, essuyant ses larmes, +s'approcha aussi pour écouter; et Siméon lut: + + «Pour moi, mes pieds m'ont presque manqué, et j'ai failli tomber en + marchant; + + «Parce que j'ai eu de vaines pensées, en voyant la prospérité des + méchants. + + «Ils ne participent point aux travaux et aux misères des autres hommes. + + «C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chaîne. + + «La violence les couvre comme un vêtement. + + «Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur coeur ne + peut désirer. + + «Et ils sont corrompus, et ils tiennent de méchants discours au sujet de + la servitude: leurs discours sont superbes! + + «C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se + dit: + + «Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Très-Haut?» + +--N'est-ce pas ainsi, ajouta Siméon, n'est-ce pas ainsi que Georges +pense? + +--Oui, répondit Georges, j'aurais pu écrire cela moi-même. + +--Écoute donc encore, reprit Siméon. + + «Quand j'eus ces pensées, elles me furent amères. Mais j'entrai dans le + sanctuaire de Dieu, et je compris. + + «Seigneur! tu les as placés dans des endroits glissants, tu les as + précipités vers la destruction. + + «Comme le rêve d'un homme qui s'éveille, ô Dieu! en te réveillant tu + briseras leur image! + + «Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main + droite. + + «Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire! + + «Il est bon à moi de m'attacher à mon Dieu. J'ai mis mon espérance dans + le Seigneur Dieu.» + +Ces paroles de la sagesse divine, prononcées par la bouche amie du +vieillard, passèrent, comme une musique sacrée, sur l'âme malade et +irritée du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de +douceur soumise remplaça la haine farouche. + + «Si ce monde était tout, Georges, reprit Siméon, tu pourrais en effet + demander où est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-là même qui ont + eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets + ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis + à sa place un jour.» + +Si ces paroles eussent été prononcées par quelque orateur à son aise, +indulgent pour lui-même, qui les eût laissées tomber de sa bouche comme +des fleurs de rhétorique à l'usage des malheureux, elles n'auraient pas +produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un +calme suprême, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de +l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout céder. Les deux pauvres +fugitifs sentaient le calme et la force pénétrer dans leur âme. + +Rachel prit alors Élisa par la main et la conduisit à table. On frappa +un petit coup à la porte: Ruth entra. + +«J'ai couru, dit-elle, pour apporter à l'enfant ces trois petites paires +de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au +Canada!... Toujours du courage, Élisa!» dit-elle en se mettant à table +auprès de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main. + +Et elle glissa un gâteau entre les doigts d'Henri. + +«Je lui en ai apporté d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche.... +Les enfants, tu sais, ça mange toujours! + +--Oh! dit Élisa, que vous êtes bonne! + +--Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel. + +--Impossible! Imagine-toi, j'ai laissé John avec le baby.... et des +gâteaux au four.... Si je m'arrête une minute, John va laisser brûler +les gâteaux et donner à l'enfant tout ce qu'il y a de sucre à la maison. +C'est son caractère, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu +Élisa! adieu Georges! que Dieu protége votre voyage!...» + +Et elle disparut en sautillant. + +Un moment après, une grande voiture couverte s'arrêta devant la porte. +La nuit était claire et toute scintillante d'étoiles. Phinéas sauta +vivement à bas de son siége pour faire placer les voyageurs. Georges +sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas +était ferme, son visage plein de courage et de résignation. Rachel et +Siméon venaient après lui. + +«Descendez un peu, vous autres, dit Phinéas à ceux qui se trouvaient +déjà dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour +l'enfant. + +--Voilà deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les +cahots sont durs, la nuit.» + +John descendit le premier et aida sa mère à descendre. Il en prenait le +soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards +inquiets, comme si elle se fût attendue à voir à chaque instant arriver +ses persécuteurs. + +«Jim, vos pistolets! dit Georges à voix basse. Et vous savez ce que nous +ferons, si on nous attaque.... + +--Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant +vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma +mère!» + +Pendant qu'il échangeait ces quelques mots, Élisa avait pris congé de sa +bonne amie Rachel. Siméon la plaça dans la voiture, et elle s'y installa +dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer à côté +d'elle. Georges et Jim se placèrent devant elle sur un banc grossier, et +Phinéas sur le siége. + +«Adieu, mes amis! dit Siméon. + +--Dieu vous bénisse!» répondit-on. + +Et la voiture partit en faisant craquer le sol gelé sous les roues. + +Il n'y avait pas moyen de causer. + +On roula à travers les chemins du bois à demi défriché; on franchit de +larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les vallées, +et les heures passaient. + +L'enfant s'endormit bientôt et tomba lourdement sur le sein de sa mère. +La pauvre vieille négresse oublia ses craintes, et, vers le point du +jour, Élisa elle-même ferma les yeux. Phinéas était le plus gai de la +compagnie; il sifflait, pour abréger la route, certains airs un peu +profanes... pour un quaker. + +Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide +d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta +pour écouter. + +«Ce doit être Michaël; je reconnais le galop de son bidet.» + +Il se leva et regarda avec une certaine inquiétude. + +Ils aperçurent, au sommet d'une colline assez éloignée, un homme qui +venait vers eux à fond de train. + +«C'est lui!» dit Phinéas. + +Georges et Jim sautèrent à bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient +faire; ils se tournèrent silencieusement du côté où ils voyaient venir +le messager attendu. Il avançait toujours; une hauteur le déroba un +instant, mais ils entendaient toujours l'allure précipitée: enfin on +l'aperçut au sommet d'une éminence, et à portée de la voix. + +«Oui! c'est Michaël. Holà! ici, par ici, Michaël! + +--Phinéas! est-ce toi? + +--Oui. + +--Quelle nouvelle? Viennent-ils? + +--Ils sont derrière moi, huit ou dix! échauffés par l'eau-de-vie, +jurant, écumant comme autant de loups.» + +A peine avait-il parlé qu'une bouffée de vent apporta le bruit du galop +de leurs chevaux. + +«Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinéas. Si vous voulez combattre, +attendez que je vous choisisse l'endroit....» + +Ils remontèrent. Phinéas lança les chevaux au galop. Michaël se tenait à +côté d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain +une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se découpait sur les +bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les +ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable à la +blancheur de sa bâche.... On entendit un cri de triomphe brutal.... +Élisa, prête à se trouver mal, serrait son enfant sur son coeur; la +vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs +pistolets d'une main convulsive. + +Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et +s'arrêta près d'un bloc de rochers escarpés, surplombants, dont la masse +solitaire s'élevait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette +pyramide isolée montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant, +et semblait promettre un abri inviolable. Phinéas connaissait +parfaitement l'endroit; il y était souvent venu dans ses courses de +chasseur. C'était pour l'atteindre qu'il avait si vivement poussé ses +chevaux. + +«Nous y voilà, dit-il en arrêtant et en sautant à bas du siége.... +Allons! tous, vite à terre, et grimpez avec moi dans ces rochers! +Michaël, mets ton cheval à la voiture et va chez Amariah; ramène-le avec +quelques-uns des siens pour dire un mot à ces drôles!» + +En un clin d'oeil tout le monde fut descendu. + +«Par ici, dit Phinéas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la +femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!» + +L'exhortation était au moins inutile; en moins de temps que nous ne +saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'élançait vers +les rochers, tandis que Michaël, suivant le conseil de Phinéas, +s'éloignait rapidement. + +«Avancez, dit Phinéas, au moment où, déjà plus près du rocher, ils +distinguaient, aux lueurs mêlées de l'aube et des étoiles, la trace d'un +sentier âpre, mais nettement marqué, qui conduisait au coeur du roc. +Voilà une de nos cavernes de chasse.... Venez!» + +Phinéas allait devant, bondissant comme une chèvre, de pic en pic, et +portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, chargé de sa vieille +mère. Georges et Élisa fermaient la marche. + +Les cavaliers arrivèrent à la haie, et descendirent en proférant des +cris et des serments; ils se préparaient à suivre les fugitifs. Après +quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvèrent au sommet du roc. Le +sentier passait alors à travers un étroit défilé où l'on ne pouvait +marcher qu'un de front. Tout à coup ils arrivèrent à une crevasse d'à +peu près trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui +séparait en deux la masse des rochers; précipice escarpé, +perpendiculaire comme les murs d'un château fort. Phinéas franchit +aisément la crevasse et déposa l'enfant sur un épais tapis de mousse +blanche. + +«Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....» + +Et ils sautèrent, en effet, l'un après l'autre. Quelques fragments de +rochers, formant comme un ouvrage avancé, les dérobaient au regard des +assaillants. + +«Bien! nous voici tous, dit Phinéas, avançant la tête au-dessus de ce +rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.» + +L'ennemi s'était engagé dans les rochers. + +«Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont être obligés de +marcher un à un entre ces rochers, à la portée de nos pistolets.... Vous +voyez bien, enfants! + +--Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire +personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre. + +--Mon Dieu! Georges, combats tout à ton aise, dit Phinéas en mâchant +quelque feuille de mûrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir +de regarder, j'imagine. Vois-les donc délibérer et lever la tête, comme +des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de +leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?... +Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!» + +La troupe, que l'on pouvait maintenant très-nettement distinguer, se +composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux +constables et d'un renfort de chenapans, recrutés à la taverne pour +quelques verres d'eau-de-vie. + +«Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!... + +--Oui, les voici là-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher.... +ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris! + +--Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les rochers, et ce +ne serait pas agréable du tout! + +--Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser à votre peau! +il n'y a pas de danger; les nègres ont trop peur. + +--Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à ma peau, fit Marks, je +n'en possède pas de meilleure.... Quelquefois les nègres se battent +comme des diables.» + +En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et +claire: + +«Messieurs, dit-il, qui êtes-vous et que voulez-vous? + +--Nous venons reprendre un troupeau de nègres en fuite, dit Loker, +Georges et Élisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme. +Nous avons avec nous des constables et un warrant[15] pour les +prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? Êtes-vous +Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le +Kentucky? + + [15] Autorisation de justice. + +--Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je +suis à lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de +Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa +mère sont ici.... Nous avons des armes pour nous défendre.... et nous +comptons nous défendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le +premier qui se montre à la portée de nos balles est un homme mort, et le +second aussi, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier. + +--Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui +s'avança en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans +votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice.... +nous avons la loi de notre côté, et le pouvoir, et tout! Ce que vous +avez de mieux à faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement.... +aussi bien tôt ou tard il va falloir que vous en veniez là! + +--Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre côté, +répondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme, +pour la vendre à la Nouvelle-Orléans. Vous voulez étaler mon fils comme +un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mère +de Jim à la bête brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce +qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-même. Moi et Jim, vous voulez +nous rendre au fouet et à la torture.... Vous voulez nous faire écraser +sous le talon de ceux que vous appelez nos maîtres.... et vos lois vous +protégent.... Eh bien! honte à vos lois et à vous! Mais vous ne nous +tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne +reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu, +aussi libres que vous-mêmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je +vous le jure, nous allons combattre pour notre liberté jusqu'à la mort!» + +Pendant qu'il faisait cette déclaration d'indépendance, Georges se +tenait debout, en pleine lumière, sur le rocher. Les rayons de l'aurore +éclairaient son visage basané; l'indignation suprême et le désespoir +mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il élevait sa main +vers le ciel comme s'il en eût appelé de l'homme à la justice de Dieu. + +Ah! si Georges eût été quelque jeune Hongrois défendant au milieu de ses +montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner +l'Amérique.... on eût appelé cela un sublime héroïsme! Mais, comme +Georges n'était qu'un Africain, défendant une retraite des États-Unis +au Canada, nous sommes trop bien élevés et trop patriotes pour voir là +aucune espèce d'héroïsme. + +Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgré nous, que ce +soit à leurs risques et périls! Oui, quand les Hongrois désespérés +échappent aux autorités légitimes de leur pays, la presse et le +gouvernement américain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe +et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les nègres fugitifs font +la même chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est? + +N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'oeil, la +voix, tout l'orateur, enfin, réduisit au silence la troupe de Tom Loker. +Il y a dans l'intrépidité et le courage quelque chose qui fascine un +moment même la plus grossière nature. Marks fut le seul qui n'éprouva +aucune émotion. Il arma résolûment son pistolet, et, pendant l'instant +de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui. + +«Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura +autant pour lui mort que vivant!» + +Georges fit un bond en arrière. Élisa poussa un cri terrible. La balle +avait passé dans les cheveux du mari et effleuré la joue de la femme; +elle alla s'enfoncer dans un arbre. + +«Ce n'est rien, Élisa, dit Georges vivement. + +--Ce sont des gueux! dit Phinéas.... Mais, au lieu de faire des +discours, tu ferais mieux de te mettre à l'abri. + +--Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage; +le premier homme qui se montre est à moi: vous prendrez le second.... il +ne faut pas perdre deux coups sur le même.... + +--Mais si vous ne touchez pas? + +--Je toucherai, fit Georges avec assurance. + +--Il y a de l'étoffe dans cet homme-là,» murmura Phinéas entre ses +dents. + +Cependant, après le coup de pistolet de Marks, les assaillants +s'arrêtèrent irrésolus. + +«Vous devez en avoir frappé un, dit-on à Marks, j'ai entendu un cri. + +--Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des +nègres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient après moi?» et +il s'élança dans les rochers. + +Georges entendit très-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son +pistolet vers le point du défilé où le premier homme allait paraître. + +Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient +après; les derniers poussaient même les premiers un peu plus vite que +ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientôt la forme massive de +Tom apparut au bord de la crevasse. + +Georges fit feu; la balle pénétra dans le flanc; mais Tom, avec le +mugissement d'un taureau affolé, franchit l'espace béant et vint tomber +sur la plate-forme du rocher. + +«Ami, dit Phinéas, en se mettant tout à coup devant sa petite troupe et +arrêtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi +ici!» + +Loker tomba dans le précipice, roulant au milieu des arbres, des +buissons, des pierres détachées, jusqu'à ce qu'il arrivât au fond, brisé +et gémissant. La chute l'aurait tué, si elle n'eût été amortie par des +branches qui le retinrent à demi; mais elle n'en fut pas moins assez +lourde. + +«Miséricorde! ce sont de vrais démons!» fit Marks guidant la retraite à +travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait +mis à monter à l'assaut. Toute la bande le suivit précipitamment. Le +gros constable courait à perdre haleine. + +«Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais +prendre mon cheval et aller querir du secours....» + +Et, sans écouter les sarcasmes et les huées, Marks joignit l'action à la +parole et détala. + +«Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il +décampe. + +--Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe +qu'il soit mort ou vivant!» + +Conduits par les gémissements de Tom, s'aidant des branches et des +buissons, ils descendirent jusqu'au pied du précipice où le héros gisait +étendu, soupirant et jurant tour à tour avec une égale véhémence. + +«Vous criez bien fort, Tom, vous devez être moulu! + +--Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Malédiction sur le quaker! +Sans lui j'en aurais jeté quelques-uns du haut en bas.... pour voir si +ça leur aurait plu!» + +On lui aida à se lever, on le prit par les épaules, et on le conduisit +ainsi jusqu'aux chevaux. + +«Si vous pouviez seulement me ramener à un mille d'ici, jusqu'à cette +taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre +sur cette plaie et arrêter le sang!» + +Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforçaient de +le mettre sur son cheval; après deux ou trois efforts inutiles, il +chancela et tomba lourdement sur le sol. + +«J'espère qu'il n'est pas mort, dit Élisa, qui, avec ses compagnons, +surveillait toute cette scène. + +--Pourquoi non? dit Phinéas; il n'aurait que ce qu'il mérite! + +--Mais après la mort vient le jugement! dit Élisa. + +--Oui! dit la vieille femme, qui avait gémi et crié à la façon des +méthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour +l'âme du pauvre homme! + +--Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent,» dit Phinéas. + +C'était vrai. Après avoir réfléchi et s'être consultés un instant, ils +avaient repris les chevaux et s'étaient retirés. + +Quand ils eurent disparu, Phinéas commença à se remuer un peu. + +«Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit à Michaël +d'aller à la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la +voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui. +Dieu veuille qu'il soit bientôt ici! il est de bonne heure. Nous ne +tarderons pas à le rejoindre; nous ne sommes pas à plus de deux milles +de notre station. Si la route n'avait pas été si dure cette nuit, nous +aurions pu les éviter.» + +En s'approchant de la haie, Phinéas aperçut la voiture, qui revenait +avec les amis. + +«Bon! s'écria-t-il joyeusement, voilà Michaël, Stéphen et Amariah.... +Maintenant nous voici en sûreté, comme si nous étions arrivés là-bas! + +--Alors, arrêtons-nous un peu, dit Élisa, faisons quelque chose pour ce +pauvre homme qui gémit si fort.... + +--Ce ne serait faire que notre devoir de chrétien, dit Georges; +prenons-le et emportons-le avec nous. + +--Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinéas; c'est bien, +cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!» + +Et Phinéas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis +certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprès du blessé +et commença un examen attentif. + +«Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks? + +--Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinéas; il s'inquiète bien plus de sa +peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti! + +--Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse +mourir seul!... Ma pauvre vieille mère m'a toujours dit que cela +finirait ainsi. + +--Oh! là! Écoutez cette pauvre créature: il appelle maman! je ne puis +m'empêcher d'en avoir pitié, dit la bonne négresse. + +--Doucement! dit Phinéas, sois tranquille, ne fais pas le méchant. Tu es +perdu si je ne parviens pas à arrêter le sang.» + +Et Phinéas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux, +assisté de toute la compagnie. + +«C'est vous qui m'avez précipité, lui dit Tom d'une voix faible. + +--Mais sans cela tu nous aurais précipités nous-mêmes, tu vois bien! dit +Phinéas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser +cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du +bien. Nous allons te mener dans une maison où l'on te gardera comme si +c'était ta mère.» + +Tom poussa un gémissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette +espèce, le courage est tout à fait physique: il s'échappe avec le sang +qui coule.... Le géant faisait pitié dans son abandon.... + +Cependant Michaël était là avec la voiture: on tira les bancs, on doubla +les peaux de buffle, on les plaça d'un seul côté, et quatre hommes, avec +de grands efforts, placèrent Tom dans la voiture. Il s'évanouit +entièrement. La vieille négresse, tout émue, s'assit au fond et mit la +tête du blessé sur ses genoux; Élisa, Georges et Jim se casèrent comme +ils purent, et l'on repartit. + +«Que pensez-vous de lui? dit Georges à Phinéas auprès de qui il s'était +assis sur le siége. + +--Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a été +rude; il a beaucoup saigné, ça lui a retiré des forces et du courage. Il +reviendra, et ceci lui apprendra peut-être une chose ou deux.... + +--Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'eût +toujours été un poids pour moi d'avoir causé sa mort.... même dans une +si juste cause! + +--Oui, dit Phinéas, tuer est une mauvaise chose, de quelque façon que ce +soit.... homme ou bête.... Dans mon temps, j'ai été un grand +chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me +regardait avec un oeil!... on sentait que c'était mal de l'avoir tué! +Les créatures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta +femme: «Après la mort, vient le jugement!» Je ne trouve pas nos idées à +nous trop sévères là-dessus. + +--Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges. + +--Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a là la grand'maman +Stéphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure +garde-malade.... En quinze jours elle le rétablira.» + +Une heure après, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, où les +attendait un excellent déjeûner. Tom fut déposé avec soin sur un lit +plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa +blessure fut pansée et bandée: comme un enfant fatigué, il ouvrait et +fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux blancs +de ses fenêtres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui dans +sa chambre de malade. + + + + +CHAPITRE XVIII. + +Expériences et opinions de miss Ophélia. + + +Notre ami Tom, dans ses rêveries naïves, comparait sa position d'esclave +heureux à celle de Joseph en Égypte. En effet, avec le temps, et à +mesure qu'il se révélait de plus en plus à son maître, le parallèle +devenait juste de plus en plus. + +Saint-Clare était indolent de sa nature et n'avait aucun souci de +l'argent. Jusque-là le marché et l'approvisionnement avaient été confiés +aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-même et aussi extravagant que +son maître. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur +train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutumé depuis des années à +regarder la fortune de ses maîtres comme une chose livrée à sa garde, +Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les +dépenses de la maison, et, avec cette habileté dans l'emploi des +insinuations détournées, que possèdent les gens de sa classe, il faisait +parfois d'humbles remontrances. + +Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frappé de +son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se +confia à lui de plus en plus, jusqu'à ce qu'il en fit une sorte +d'intendant. + +«Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour à Adolphe qui se +plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons +que les besoins, Tom connaît les prix!... Petit à petit on voit la fin +de son argent, si on n'y prend pas garde.» + +Investi de la confiance sans bornes d'un maître négligent, qui lui +remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le +change sans compter, Tom avait toutes les facilités et toutes les +tentations de l'infidélité; il lui fallait pour se sauver toute +l'honnête simplicité de sa nature, raffermie encore par la foi +chrétienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une +obligation nouvelle. + +Avec Adolphe, tout le contraire était arrivé. Léger, indifférent, ne se +sentant pas retenu par un maître qui trouvait l'indulgence plus facile +que l'ordre, Adolphe en était venu à confondre d'une si étrange façon +le tien et le mien, vis-à-vis de son maître, que Saint-Clare lui-même +commençait à s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une telle +conduite était à la fois injuste et dangereuse. + +Il n'était pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui +semblait porter en lui-même une sorte de remords chronique qui +aboutissait finalement à une indulgence toujours grande. Il passait +légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses +esclaves feraient mieux leur devoir si lui-même avait mieux fait le +sien. + +Tom avait pour son jeune et beau maître un singulier mélange de respect, +de dévouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne +lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point à l'église, qu'il +plaisantait de tout, qu'il allait au théâtre, même le dimanche! qu'il +fréquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait +cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son maître +n'était pas chrétien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer à +personne; mais elle était pour lui l'occasion et la cause de bien des +peines, quand il était renfermé dans sa petite chambre. + +Ce n'est pas que Tom ne sût exprimer sa pensée avec une certaine +habileté d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, après un festin, avec des +convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un +état où il n'était que trop évident que la matière l'emportait sur +l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier était enchanté, il +trouvait le tour excellent.... il riait de tout son coeur de la naïve +désolation de Tom, qui resta toute la nuit éveillé, priant pour son +jeune maître. + +«Pourquoi ne vous êtes-vous pas couché, Tom? lui demandait le lendemain +Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothèque. Y +a-t-il quelque chose qui vous inquiète? ajouta-t-il, voyant que Tom +attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donné des ordres et +remis de l'argent. + +--J'en ai peur, maître,» dit Tom avec une mine grave. + +Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de café et regarda +Tom. + +«Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous êtes solennel comme un tombeau! + +--Oui! je suis bien malheureux, maître! J'avais toujours pensé que mon +maître était bon pour tout le monde. + +--Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oublié +quelque commission.... Vous faites une préface! + +--Mon maître a toujours été bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce +n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon maître n'est pas +bon.... + +--Allons, que vous êtes-vous mis dans la tête? Parlez; voyons, +expliquez-vous. + +--La nuit dernière, entre une ou deux heures, je réfléchissais à +cela.... Je me disais: Le maître n'est pas bon pour lui-même.» + +Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de +la porte. + +Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit à rire. + +«Ah! c'est tout? fit-il gaiement. + +--Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses +genoux.... O mon cher maître!... j'ai peur que vous ne veniez à perdre +tout! tout! corps et âme. Le bon livre dit: «Le péché mord comme un +serpent et pique comme une vipère!» + +La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le +long de ses joues. + +«Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les +yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mérite pas que l'on pleure pour moi.» + +Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier. + +«Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur, +je ne veux plus. Il y a longtemps que je les déteste, et que je me +déteste moi-même à cause d'elles. Ainsi, Tom, séchez vos yeux et allez à +vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bénédictions.... je ne suis déjà +pas si bon!... Et il mit doucement Tom à la porte de la bibliothèque.... +Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet état!» + +Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'âme. + +«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clare en le voyant partir. + +Et cette parole fut tenue. + +Les grossièretés du sensualisme n'avaient jamais été la tentation +dangereuse de Saint-Clare. + +Mais qui donc pourra maintenant énumérer les tribulations de toutes +sortes de notre amie Ophélia, chargée de gouverner une maison du sud? + +Il y a une différence profonde entre les esclaves des divers +établissements du sud: cette différence tient toujours au caractère et +au mérite de la maîtresse de maison. + +Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont à un +haut degré la science de commander et l'art d'élever les esclaves. Avec +une apparente facilité, sans déploiement de rigueur, elles se font +obéir. Elles établissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses +capacités qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excès de l'une, +l'insuffisance de l'autre, jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'équilibre +du système. + +Telle était, par exemple, Mme Shelby. + +Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à +vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant +dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent, +l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur +habileté. + +Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées +dans cette catégorie privilégiée. + +Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à +l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes +défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état +de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause. + +Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre +heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle +faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand +étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer +une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les +clefs. + +L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent +passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on +s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du +nord. + +La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département +de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son +pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte, +n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations +de la couronne. + +Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas +donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi +bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la +race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place +dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier, +et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée, +sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de +philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la +raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était +pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la +raison ne pouvaient faire croire qu'il y eût au monde un système qui +valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus légers +détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse, et miss +Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après son +mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah avait +un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément conservée +qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique, unissant +l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes. + +Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière +est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison +du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes +et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour +garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes +étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait +avec un zèle sans égal. + +Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui +reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien +des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait +compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état +assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre +tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a +de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et +vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien.... + +C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui +avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait +toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant +un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait +toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de +l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques. + +Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante +famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois, +pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles. +Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup +de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à +quelque autre un avertissement au bout de sa cuiller à pouding. En un +mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de +fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce +monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle +avait grandi dans cette opinion, et elle la poussait maintenant jusqu'à +ses plus lointains développements. + +Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à +la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se +préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et +bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de +l'inertie. + +La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à +l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement +essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de +pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus +inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la +sanction du temps. + +La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de +la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait +amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les +appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah +dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce +fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut +de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes +où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses +rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui +faisaient la joie de son âme. + +Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle +continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les +mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'oeil, bien +qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses +aides. + +Miss Ophélia ouvrit un tiroir. + +«Qu'est-ce qu'on met là dedans? + +--Toute espèce de choses, _missis_!» répondit la vieille Dinah. + +La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss +Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de +sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue. + +«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus +beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine? + +--Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci +pour l'envoyer au blanchissage.... Voilà pourquoi elle est là.... + +--Étourdie!» dit miss Ophélia en se parlant à elle-même, et elle +continua à fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une râpe et deux ou +trois noix de muscade, un livre de cantiques méthodistes, des madras +déchirés, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des pétards, deux +sauciers dorés et de la pommade dedans, de vieux souliers fins, un +morceau de flanelle très soigneusement piqué, renfermant de petits +oignons blancs, des nappes damassées et de grosses serviettes, des +aiguilles à tricoter, et des enveloppes déchirées d'où s'échappaient de +ces herbes odoriférantes, à qui le soleil du midi sait donner de si +ardents parfums. + +«Où mettez-vous vos muscades?» demanda miss Ophélia, du ton d'une +personne qui a prié Dieu de lui donner de la patience. + +«Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fêlée.... il y en a aussi +dans cette armoire. + +--Il y en a aussi dans la râpe, dit miss Ophélia en les atteignant. + +--Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime à avoir tout sous la main. +Jack! à vos affaires.... pourquoi vous tenir là? attendez.... Et elle +brandit sa baguette vers le coupable. + +«Qu'est cela? fit miss Ophélia, en atteignant le saucier plein de +pommade. + +--Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise là pour l'avoir sous la main.... + +--Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dorés! + +--Dam! j'étais si pressée.... je l'aurais retirée un de ces jours.... + +--Voici du linge de table. + +--Ah! je l'avais mis là pour le faire laver.... un de ces jours! + +--Mais n'avez-vous point quelque place où mettre ce qui doit être lavé? + +--M. Saint-Clare dit qu'il a acheté ce coffre pour cela, mais le +couvercle est lourd à lever. Et puis je mets toute sorte de choses +dessus, et j'y pétris ma pâte! + +--Et pourquoi pas sur cette table faite exprès? + +--Hélas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et +d'autres.... qu'il n'y a plus de place.... + +--Vous devez laver votre vaisselle et l'ôter de là. + +--Laver ma vaisselle! s'écria Dinah en prenant les notes aiguës; la +colère lui faisait oublier la réserve habituelle de ses manières. +Qu'est-ce que les dames connaissent à cela? Je voudrais bien le +savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dîner, si je passais mon temps à +nettoyer et à ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela! + +--Voici des oignons! + +--Oui: c'est moi qui les ai mis là; je ne me suis pas rappelé.... +c'était pour une étuvée; je les ai oubliés dans cette vieille +flanelle.» + +Miss Ophélia souleva le papier aux herbes odoriférantes. + +«Je voudrais bien que missis ne touchât pas à cela, dit Dinah d'un ton +déjà plus décidé. J'aime à savoir où sont les choses quand j'en ai +besoin. + +--Mais vous voyez que le papier est déchiré. + +--On prend plus aisément. + +--Vous voyez que tout s'éparpille dans le tiroir. + +--Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout +éparpillé.... Et Dinah tout émue s'approcha du tiroir. Si missis voulait +remonter au salon jusqu'à l'heure où je pourrai ranger.... je vais +remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont là +sur mes épaules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier à cet +enfant.... je vais vous arranger! + +--Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophélia; et +j'espère que vous maintiendrez l'ordre par la suite. + +--Ah! ciel! miss Phélia, ce n'est pas aux dames à faire cela. Non, je +n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni à ma vieille maîtresse, ni à +miss Marie.... non!» + +Et Dinah, indignée, marchait à grands pas, tandis que miss Ophélia +elle-même, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait, +nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidité dont +Dinah était comme éblouie. + +«Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames, +fit-elle à quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophélia ne put +l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est +l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mêlent de mes +affaires et les mettent à des places où je ne pourrai pas les +retrouver.» + +Pour être juste envers Dinah, il faut bien dire qu'à certaines périodes +assez régulières elle éprouvait comme un besoin d'ordre intérieur et +d'arrangement: c'était ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle +bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la +table ou par terre, et la confusion était alors sept fois plus confuse; +puis elle allumait sa pipe pour surveiller à loisir ses opérations, se +contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment +le désordre et le trouble de toute chose. Tels étaient les grands jours +de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle était l'ordre en personne, et que +tout le dérangement venait des esclaves inférieurs. Quand donc les plats +d'étain étaient bien écurés, la table blanche comme neige, et tout ce +qui pouvait blesser la vue éloigné et caché, Dinah faisait un bout de +toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras éclatant, puis +elle faisait déguerpir tous nos jeunes drôles de la cuisine, pour tenir +tout propre. Du reste, ce zèle périodique n'était pas sans +inconvénients: Dinah concevait un tel amour pour l'étain écuré qu'elle +ne voulait plus qu'on s'en servît sous aucun prétexte, jusqu'à ce que +cette grande ardeur de propreté se fût naturellement refroidie. + +En quelques jours, miss Ophélia eut réformé toute la maison; mais ses +efforts dans tout ce qui réclamait la coopération des domestiques +étaient pareils à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. Un jour, en désespoir +de cause, elle en appela à Saint-Clare. + +«Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens! + +--C'est bien vrai. + +--Je n'ai jamais vu tant d'étourderie, tant de gaspillage, tant de +confusion! + +--J'en conviens. + +--Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous étiez chargé de tenir +la maison. + +--Chère cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres +maîtres, nous sommes divisés en deux classes, les oppresseurs et les +opprimés. Nous qui sommes bons et qui détestons d'être sévères, nous +nous soumettons à une foule d'inconvénients. Puisque nous voulons +entretenir une bande de sacripants dans nos maisons, il faut que nous en +subissions les conséquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un +tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre +sans la sévérité. Je n'ai pas ce talent-là; aussi voilà longtemps que je +me résigne à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais +pas faire fouetter et déchirer ces pauvres diables.... Ils le savent +bien.... et peut-être qu'ils en abusent. + +--Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une +étourderie sans pareille! + +--Ma chère Vermont, vous autres gens du pôle nord, vous faites du temps +un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un +homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant à l'ordre, +à la régularité, lorsqu'on n'a rien à faire qu'à s'étendre sur un sofa, +qu'importe que le déjeuner ou le dîner soit prêt une heure plus tôt ou +une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages, +ragoûts, rôti, dessert, crème à la glace, et tout! Elle crée tout cela +du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le +ciel nous bénisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la +cuisine et de voir les préparatifs.... nous n'oserions plus goûter de +rien! Ma bonne cousine, épargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une +pénitence catholique[16], et tout aussi inutile. Vous y perdriez votre +sérénité d'âme, et vous feriez perdre la tête à Dinah. Qu'elle aille son +train! + + [16] Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant. + +--Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel état j'ai trouvé les choses? + +--Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau à pâtisserie est +sous son lit... la râpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a +soixante-cinq sucriers dans autant de trous différents.... qu'elle +essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec +un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me +fait des dîners superbes, et du café.... quel café! Il faut la juger +comme les généraux et les hommes d'État... sur le succès! + +--Mais le gaspillage! la dépense! + +--Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et à mesure, +mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y +a de mieux à faire. + +--Eh bien, Augustin, cela m'inquiète.... Je me demande quelquefois: +Sont-ils réellement honnêtes?... Croyez-vous qu'on puisse compter +dessus?...» + +Augustin rit aux éclats de la mine grave et inquiète de miss Ophélia +pendant qu'elle lui faisait cette question. + +«Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort! +Honnêtes! comme si on pouvait s'attendre à cela!... Et pourquoi le +seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent? + +--Pourquoi ne les instruisez-vous pas? + +--Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur +donne?... j'ai bien l'air d'un précepteur! Quant à Marie, elle serait +bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais, +à coup sûr, elle n'en convertirait pas un. + +--N'y en a-t-il point quelques-uns d'honnêtes?... + +--Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse à en faire un, si +simple, si naïf, si fidèle, que les plus détestables influences n'y +peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mère les enfants +de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies +clandestines. Il n'y a que ce moyen-là, avec les parents, avec les +maîtres et les enfants des maîtres, compagnons de leurs jeux! La ruse, +le mensonge, deviennent des habitudes nécessaires, inévitables. On ne +peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut même pas le +punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui +l'empêche toujours de comprendre que le bien de son maître n'est pas à +lui.... s'il peut le prendre.... Pour ma part, je ne vois pas comment +les esclaves pourraient être probes.... Un individu comme Tom me semble +un miracle moral. + +--Et qu'advient-il de leur âme? + +--Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe +que de cette vie. On pense généralement que toute cette race est vouée +au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-être +cela change-t-il là-haut. + +--C'est horrible, dit Ophélia. Ah! maîtres d'esclaves, vous devriez +avoir honte de vous-mêmes! + +--Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande +route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la même histoire. La +classe inférieure est sacrifiée à l'autre, corps et âme. Il en est de +même en Angleterre et partout; et cependant toute la chrétienté se +dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la même chose +qu'elle, mais pas tout à fait de la même manière. + +--Il n'en est pas ainsi dans le Vermont. + +--Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États +libres; mais voici la cloche, mettons de côté nos préjugés respectifs, +et allons dîner.» + +Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine. Un des +négrillons s'écria: «Voici venir la mère Prue, grommelant, comme +toujours....» + +Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant +sur la tête un panier de biscottes et de petits pains chauds. + +«Eh bien! Prue, vous voilà!» dit la cuisinière. + +Prue avait l'air maussade et la voix rauque. + +Elle déposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses +genoux, et dit: + +«Je voudrais être morte. + +--Pourquoi? demanda miss Ophélia. + +--Je serais délivrée de ma misère, dit brusquement la femme sans relever +les yeux. + +--Pourquoi aussi vous grisez-vous?» dit une jolie femme de chambre +quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail. + +Prue lui jeta un regard sombre et farouche. + +«Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise +de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour +oublier. + +--Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voilà missis qui +va vous payer.» + +Miss Ophélia en prit deux douzaines. + +«Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fêlée là-haut. Jack, +grimpez et descendez-en. + +--Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophélia. + +--Oui; nous payons les bons à son maître, et elle nous donne du pain en +échange. + +--Et quand je reviens, dit Prue, mon maître compte les bons et l'argent, +et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups. + +--Et vous le méritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous +prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis. + +--Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et +oublier! + +--C'est très-mal de voler l'argent de votre maître et de l'employer à +vous abrutir. + +--J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je +voudrais être morte et délivrée de tous mes maux!» Et lentement et +péniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tête; +mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre, +qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles. + +«Vous croyez que vous êtes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez +la tête et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous +serez un jour une pauvre vieille créature comme moi, j'espère bien; et +vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous +bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement +sauvage! + +--L'ignoble bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la +toilette de son maître. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus +battue qu'elle n'est. + +--Ce ne serait guère possible, repartit Dinah: son dos est à jour; c'est +à ne plus pouvoir mettre de vêtements dessus. + +--Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre à d'aussi misérables +créatures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en +pensez-vous, monsieur Saint-Clare?» fit-elle en s'adressant à Adolphe +avec un air plein de coquetterie. + +Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits à son +maître, Adolphe avait jugé à propos de lui prendre aussi son nom: dans +les cercles de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne l'appelait jamais +que M. Saint-Clare. + +«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de +fille de Mme Saint-Clare. Jane était sa femme de chambre; elle prenait +son nom. + +«Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces +pendants d'oreilles sont destinés au bal de demain?... Ils sont vraiment +ravissants. + +--J'admire, en vérité, jusqu'où va l'impudence des hommes d'aujourd'hui, +fit Jane en remuant sa jolie tête et en faisant encore sonner ses +pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous +permettez de m'adresser encore de telles questions. + +--Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir +si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'oeillet. + +--Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce +moment. + +--Ah! M. Saint-Clare est si impertinent! + +--Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa.... + +--Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un +très-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve +toujours le moyen de me mettre en colère contre lui. + +--Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le coeur entre vous deux. +Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en serez +cause! + +--Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux éclats. + +--Allons, décampons! s'écria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire +toutes ces bêtises dans ma cuisine. + +--La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa. + +--J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, répéta la cuisinière; vous +vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous +n'êtes que des nègres comme moi! + +--La mère Dinah met de la pommade à ses cheveux pour les faire tenir +droits, dit Jane. + +--Ce qui ne les empêche pas d'être toujours en laine, fit malicieusement +Rosa, en secouant sa tête soyeuse et bouclée. + +--Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais +bien que missis nous dît qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une +comme moi! Mais décampez, drôlesses, je ne veux pas de vous ici.» + +La conversation fut interrompue de deux manières. On entendit +Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait +rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophélia, sortant de la salle +à manger, disait: + +«Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et +à vos mousselines!» + +Cependant Tom, qui s'était trouvé dans la cuisine pendant la +conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la +vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gémissement étouffé.... +Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux +châle sur ses épaules. + +«Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touché de +compassion. + +--Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide. + +--Vous semblez malade, émue, vous avez quelque chose. + +--Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement. + +--Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec émotion; je voudrais +vous prier de renoncer à la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de +votre corps et de votre âme? + +--Je sais que je marche à l'enfer, répondit-elle d'une voix farouche; +vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse créature, +je suis une méchante; je voudrais être en enfer. Je voudrais que cela +fût déjà.» + +Tom ne put s'empêcher de frissonner en entendant ces terribles paroles, +prononcées avec la colère sombre du désespoir. + +«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler +de Jésus-Christ? + +--Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est? + +--C'est le Seigneur! + +--Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de +l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler! + +--Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a +aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous? + +--Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que +mon pauvre homme est mort. + +--Où avez-vous été élevée? + +--Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il +vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un +spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée. + +--Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire? + +--Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée +ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître +n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord.... +C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau +et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. Je pris la +fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les +os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que +je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant +criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui; +elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût +mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce +qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien. +Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre +dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura.... +jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de +l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer +après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds +que j'y suis déjà. + +--Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a +aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous +assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos? + +--Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs +n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer +loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...» + +Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête +et s'éloigna lentement. + +Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la +cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses. + +«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit +que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture +neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous +paraissez tout triste! + +--C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux. + +--Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à +cette pauvre vieille Prue.» + +Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline +toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne +pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues +devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux +mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir. + + + + +CHAPITRE XIX. + +Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia. + + +«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir, +dit Évangéline. + +--Pas sortir, miss Éva? + +--Non! Ces choses me sont tombées sur le coeur, Tom; ces choses me sont +tombées sur le coeur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne veux pas +sortir!» + +Et elle rentra dans la maison. + +A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de +Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine. + +«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue? + +--Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux. + +--Pourquoi donc? Elle n'est pas morte? + +--Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....» + +Et la femme jeta un coup d'oeil sur miss Ophélia. + +Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte. + +«Voyons, qu'a donc Prue?» + +La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin, +tout bas et d'une voix mystérieuse: + +«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée.... +Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour, +et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle +était morte!» + +Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut +auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands +yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait +d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur +ses joues. + +«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre +de pareilles choses?... son père en deviendra fou! + +--Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et +pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert.... +elle est plus malheureuse que moi! + +--Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites +filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient +capables de vous tuer....» + +Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent. + +Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue. +Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités +qu'il avait apprises d'elle-même. + +«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans +la chambre où Saint-Clare lisait son journal. + +--Quelle nouvelle iniquité? + +--Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!» + +Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les +circonstances les plus navrantes. + +«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en +reprenant sa lecture. + +--Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher? +dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui +puisse intervenir dans de telles circonstances? + +--On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en +telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire. +La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas +espérer beaucoup de sympathie en sa faveur! + +--Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la +colère du ciel. + +--Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais +l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables +sans coeur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je à +cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à +subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en +pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux +et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas +d'autre ressource. + +--Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le +pouvez? + +--Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière +avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée +entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité +dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne +sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables +intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du +genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire +un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il? +sinon fermer les yeux et s'endurcir le coeur! Je ne puis pas acheter +tous les malheureux que je vois; je ne puis pas me faire chevalier +errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout +ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans +cette voie.» + +Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même +accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta: + +«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez +regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un +échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une +autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions +plus de coeur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.» + +Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal. + +Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et +tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt +il éclata. + +«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus. +Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel +système. Voilà mon opinion! + +--Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore! + +--Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation, +de défendre un tel système! + +--Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais? + +--Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi +avez-vous des esclaves? + +--Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne +ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du +moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal? + +--Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss +Ophélia en précipitant ses aiguilles. + +--Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me +repens toujours. + +--Pourquoi continuez-vous, alors? + +--N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être +repentie, ma bonne cousine? + +--Seulement quand j'étais très-fortement tentée.... + +--Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà +bien la difficulté. + +--Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de +rompre l'habitude. + +--Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne +puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous +vos péchés? + +--Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je +mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que +vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais +il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi. +J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une +conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si +peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me +blâmiez! + +--Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et +posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement +sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien +qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour +vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes +bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y +penser.... cela me fatigue à mourir! + +--Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front +du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet! + +--Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il +fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible +d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup: +C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant +pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles +du midi. Je pénètre au coeur du sujet. + +--Auguste, vous serez toujours un écervelé. + +--En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au +moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez _me +récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes_, si je +fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je +commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit +nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines +de ses semblables, un coup d'oeil jeté sur la société.... + +--Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia. + +--Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et +son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée. +Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les +planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire +aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le +langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils +peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais +ni eux ni le monde n'y croient davantage. L'esclavage vient du diable, +voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire dans sa +partie.» + +Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans +doute, jouissant de son étonnement continua: + +«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette +maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle +est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse.... +voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est +ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais +et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne +lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible, +trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je +n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le +noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai; +le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied +sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie +mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle +qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je +défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il +est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose +elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la +terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome, +c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage +même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes +sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons +pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que +ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui +fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.» + +Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses +moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint +de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute +l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs, +son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu +ainsi. Elle gardait le plus profond silence. + +«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa +cousine--mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel +sujet?--je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays +devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober +à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais +volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé sur nos bâtiments +ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus stupides, +brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir les +despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent +escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des +femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de +maudire mon pays.... de maudire la race humaine! + +--Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant, +même dans le nord! + +--Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et +en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous +avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous +ne savez même pas maudire! + +--Mais la question est de.... + +--Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est +de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je +vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez +enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves +étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant, +eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père +vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le +vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais +volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour +régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien +vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les +contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva +et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération +éclatait sur ses traits. + +«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous +savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle, +mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs +mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves, +amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que +vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre +moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du +Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et +Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se +calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une +ottomane. + +«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les +jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un +contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de +jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les +yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était +actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux +envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec +ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister. +Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par +courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous +nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était +le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et +pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression +que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne +leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui +me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred +et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la +chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois +encore: son front pâle, son oeil sérieux, profond et doux, sa robe +blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais +dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles +blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande +musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et +majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec +une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais +ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des +émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne +saurait rendre! + +«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y +voyait de mal. + +«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence +antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus +hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique +rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image. + +«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à +une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain +n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique +elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours +une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans +sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice, +n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la +ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y +eut jamais d'homme plus juste et plus généreux. Quant aux nègres de +toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux +intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de +générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé +que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les +nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre: +oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il +n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des +classes supérieures. + +«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un +homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait +systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne +dérangeait. + +«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une +bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute +leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite +qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles, +épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le +gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en +demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui +avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses +degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes +jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon +père: c'était le tyran de la plantation. + +«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme +maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion +pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se +révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi +les travailleurs des champs. + +«J'étais le favori des nègres. + +«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les +redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le +redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés; +nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su +faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle. +Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la +propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un +mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il +croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves +qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence +pleine de respect, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique, +qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur, +mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors. +Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la +vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système! + +«Quelquefois j'entendais ma mère raisonner avec lui, et s'efforcer de +réveiller ses sympathies. Il écoutait les appels les plus pathétiques +avec une politesse et une égalité d'âme vraiment décourageantes. «Tout +se résume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs? +Stubbs est la ponctualité même; il est honnête, il est capable, +expérimenté.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'être. Nous +ne pouvons pas espérer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois +soutenir son administration..., toute son administration, quand bien +même il y aurait çà et là des détails... exceptionnels.... Tout +gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les règles générales sont +quelquefois dures dans leurs applications particulières.» Cette dernière +phrase était pour mon père l'excuse de toutes les cruautés. Quand il +avait dit cette phrase-là, il mettait les pieds sur le canapé, comme un +homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une +heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas. + +«Mon père avait toutes les qualités de l'homme d'État. Il eût partagé la +Pologne comme une orange, et opprimé l'Irlande tout comme un autre, avec +l'impassibilité d'un système. Ma mère, désespérée, renonça à la +tâche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront +souffert ces natures délicates et généreuses jetées dans des abîmes +d'injustice et de cruauté, dont seules elles voient la cruauté et +l'injustice! Il y a pour elles des siècles de poignantes douleurs dans +ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il à ma mère... sinon d'élever +ses enfants et de leur donner son âme?... Mais, quoi qu'on dise de +l'éducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a +faits. On ne change pas! Dès le berceau, Alfred fut un aristocrate. En +grandissant, il se développa aristocratiquement. Quant aux exhortations +maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes +ses paroles se gravaient profondément. Jamais elle ne contredisait +formellement notre père, jamais elle ne sembla complétement différer +d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique, +ardente et généreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'idée +ineffaçable du prix et de la dignité du dernier des hommes. Avec quel +respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les +étoiles, elle me disait: «Voyez, Auguste; la plus humble, la plus +obscure d'entre ces pauvres âmes de nos esclaves, après que ces étoiles +se seront pour toujours éteintes, vivra aussi longtemps que Dieu +lui-même!» + +«Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: _Jésus +guérissant un malade_. Ces tableaux nous causaient toujours une +impression profonde.... «Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet +aveugle était un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne +voulut-il pas le guérir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa +main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant....» Ah! si j'avais vécu +sous la tutelle de ma mère!... elle aurait mis en moi je ne sais quel +enthousiasme!... J'aurais été un saint, un réformateur, un martyr!... +Mais, hélas! hélas! je la quittai à treize ans.... et je ne la revis +jamais!» + +Saint-Clare appuya sa tête dans sa main et se tut.... Au bout d'un +instant, il releva les yeux et continua: + +«Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine? + +«Une affaire de latitude et de longitude, une question de géographie et +de tempérament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par +exemple, voilà votre père.... Il s'établit dans le Vermont, dans une +ville où, par le fait, tout le monde est libre et égal.... Il devient +membre de l'Église régulière, il devient diacre, avec le temps il +devient abolitionniste, et il nous regarde comme des païens, ou peu s'en +faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde +édition de mon père; c'est le même esprit puissant, hautain, dominateur. +Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens à +qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette +beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive à une époque +démocratique et qu'il ait adopté les idées démocratiques..., au fond du +coeur c'est un aristocrate autant que mon père, qui tenait sous ses lois +cinq ou six cents esclaves.» + +Miss Ophélia ne parut pas trouver fidèle ce tableau de son père.... Elle +déposa le tricot pour répondre; Saint-Clare l'arrêta. + +«Je sais ce que vous allez dire. Je ne prétends pas qu'ils soient égaux +en fait: l'un d'eux fut placé dans des circonstances où tout luttait +contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait. +Celui-ci devint un vieux démocrate, obstiné, fier et hautain; celui-là, +un vieux despote, fier, hautain, obstiné.... et voilà! Faites-les tous +deux planteurs à la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles +fondues dans le même moule. + +--Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia. + +--Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: mais +vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon +histoire. + +«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à +partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu +une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses +rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent +point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la +plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des +affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi +enthousiaste qu'heureux. + +«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager +plus longtemps cette existence. + +«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître +personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement +aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on +nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer +combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de +la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des +régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de +gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!... +Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces +pauvres âmes humaines..., je tremblais! + +«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les +esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies +des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous +savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler +toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'oeil vigilant d'un +maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable.... +courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux +paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste +assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui, +qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se +voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et +je le ferai travailler sans scrupule, lui! + +--J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous +approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et +conforme à l'Écriture. + +--Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le +despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre +de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon vieux et +respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a raison, que +les planteurs américains font, à leur manière, ce que font +l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves +sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient, +corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et +il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit +qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des +masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe! +il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail +physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui +résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son +intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde. +Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi, +au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate. + +--Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le +travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il +n'est point arraché à sa famille et fouetté. + +--Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui +était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que +mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la +mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où +elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là +les voit mourir de faim chez lui! + +--Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est +pas pire que de très-mauvaises choses. + +--Je ne prétends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre +esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter +un homme comme un cheval, lui regarder à la dent, faire craquer ses +jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spéculateurs, des +éleveurs, des négociants, des courtiers du corps et de l'âme des +hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde +civilisé, bien qu'en réalité la chose soit à peu près la même en +Angleterre et en Amérique: l'exploitation d'une classe par l'autre. + +--Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophélia. + +--J'ai voyagé en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur +l'état des classes inférieures, et je ne pense pas que l'on puisse +contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est +meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne +concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un maître dur. Non, il ne +l'est pas. Il est despote; il est sans pitié contre l'insubordination; +il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui résistait; mais, en +général, il met son orgueil à ce que ses esclaves soient bien traités et +bien nourris. Pendant que j'étais avec lui, j'insistai plusieurs fois +pour qu'on s'occupât un peu de leur instruction. Par égard pour moi, il +se procura un aumônier. Il les faisait catéchiser le dimanche.... Je +crois qu'au fond de l'âme il s'imaginait que c'était à peu près comme +s'il eût donné un aumônier à ses chevaux et à ses chiens!... Et le fait +est qu'une âme qui, depuis l'heure de la naissance, a été soumise à +toutes les influences qui avilissent et dégradent, livrée toute la +semaine à des oeuvres où la pensée n'est pas, ne saurait tirer grand +avantage de quelques heures qu'on lui abandonne chaque dimanche. Les +directeurs des écoles du dimanche parmi la population manufacturière de +l'Angleterre pourraient peut-être nous dire que le résultat est le même +ici et là. Cependant il y a parmi nous quelques exceptions frappantes, +parce que le nègre est naturellement plus susceptible que le blanc +d'éprouver le sentiment religieux. + +--Eh bien! dit miss Ophélia, comment avez-vous abandonné votre +plantation? + +--Nous marchâmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperçut que je +n'étais pas un planteur. Il trouva mauvais, après avoir changé, réformé, +amélioré pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour +satisfait. Et, en vérité, c'était la chose elle-même que je haïssais. +C'était la perpétration de cette brutalité, de cette ignorance et de +cette misère; c'était l'emploi de ces hommes et de ces femmes +travaillant à gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort +d'intervenir sans cesse dans les détails: étant moi-même le plus +paresseux des hommes, je n'étais que trop porté à sympathiser avec les +paresseux de mon espèce. + +«Quand de pauvres diables, indolents et étourdis, mettaient des pierres +au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou +remplissaient leurs sacs de poussière avec du coton par-dessus, il me +semblait si bien qu'à leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne +pouvais pas consentir à leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut +bientôt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au +point où j'en étais, quelques années auparavant, avec mon honoré +père.... Il me dit que j'avais une sentimentalité de femme, et que je ne +ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de +prendre la maison de banque et l'habitation de famille à Orléans.... et +de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation. +Nous nous séparâmes donc, et je vins ici. + +--Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves? + +--Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour +gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dépenser mon +argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns étaient des +esclaves d'intérieur; j'y étais fort attaché.... Les plus jeunes étaient +les enfants des plus vieux..., ils étaient tous enchantés de leur sort +avec moi....» + +Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit à marcher tout pensif dans le +salon. + +«Il y eut, reprit-il bientôt, il y eut un temps dans ma vie où j'eus des +projets et des espérances.... Je voulais alors faire quelque chose et +non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague +instinct de devenir un émancipateur, de laver ma patrie de cette tache +et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils +accès de fièvre, au moins une fois. + +--Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, après avoir +mis la main à la charrue, avoir ensuite regardé en arrière? + +--Les choses ne tournèrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme +Salomon, le désespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'était +peut-être la condition nécessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une +cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et +de le régénérer, je devins un morceau de bois flottant, emporté et +rapporté par chaque marée.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous +rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le résultat +logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un +côté et la vie de l'autre. + +--Hélas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire? + +--Me complaire! mais je la déteste, cette vie!... Où en étions-nous? Ah! +vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments +sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes +qui, au fond de l'âme, pensent absolument comme moi.... La terre +sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave, +il est encore pire pour le maître.... Il n'y a pas besoin de lunettes +pour voir qu'une nombreuse classe dégradée, vicieuse, paresseuse, vivant +au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et +l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas être mêlées à +la classe qu'elles dégradent.... Mais ici cette classe est dans nos +propres maisons; elle se mêle à nos enfants, elle a sur eux plus +d'influence que nous-mêmes; c'est une race à laquelle les enfants +s'attachent, à laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si Évangéline +n'était pas un ange plutôt qu'un enfant ordinaire, Évangéline serait +perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vérole parmi nous +et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de laisser avec eux +cette ignorance et ces vices, sans en redouter la contagion. Nos lois +cependant s'opposent à toute mesure efficace d'éducation générale, et +elles font bien. Instruisez une seule génération, et nous sommes ruinés +de fond en comble.... Si nous ne leur donnons pas la liberté, ils la +prendront. + +--Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci? + +--Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colère +sourde gronde à travers les masses dans le monde entier: je sens +venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible _Dies iræ_.... Les +mêmes événements se préparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans +ce pays. Ma mère avait coutume de parler d'un millésime qui approchait +et qui verrait le règne du Christ, et la liberté et le bonheur de tous +les hommes. Quand j'étais enfant elle m'apprenait à prier pour +l'avénement de ce règne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure, +ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desséchés, +prédit le prochain avénement de ce règne.... Mais qui pourra vivre le +jour où il apparaîtra? + +--Augustin, il y a des moments où je crois que vous n'êtes pas loin du +règne de Dieu, dit Ophélia, en attachant un regard inquiet sur son +cousin. + +--Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas! +En théorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je +suis dans la poussière de la terre.... Mais on sonne pour le thé.... +Venez, cousine.... J'espère maintenant que vous ne direz plus que je +n'ai pas parlé sérieusement une fois en ma vie....» + +A table on fit allusion à la mort de Prue. + +«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous +prendre tous pour des barbares. + +--Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne +pense pas que vous soyez tous des barbares. + +--Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible +d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je +ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient +mieux, cela n'arriverait pas. + +--Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce +qui la faisait boire! + +--Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi! +Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai eu à +subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs +provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités +du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis +un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler; +il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de +méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta +encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux +savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il +n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient +toujours bien traités. + +--Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont +tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré. + +--Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez +jamais pu faire pareille chose! + +--C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne +sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré +d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait +Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une +plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred +l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant +et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était +après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible. +Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le +rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je +pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept, +avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant +d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est +affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne +me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris. + +«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le +débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa +longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de +cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire +qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en +assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup +de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre +homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du +courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur +lui, et je le revendiquai comme mon prisonnier: ce fut tout ce que je +pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du triomphe. +Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris donc.... Je +l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi soumis qu'un +agneau. + +--Que lui fîtes-vous? s'écria Marie. + +--Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai +un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-même +jusqu'à ce qu'il fût debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis +qu'il pouvait s'en aller où il lui plairait.... + +--Et s'en alla-t-il? fit miss Ophélia. + +--Non; l'imbécile déchira le papier en deux et refusa de me quitter.... +Je n'ai jamais eu un serviteur plus dévoué.... fidèle et vrai comme +l'acier!... Quelque temps après il se fit chrétien et devint doux comme +un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce +soin d'une façon irréprochable; le choléra l'a emporté.... Je puis dire +qu'il a donné sa vie pour moi.... J'étais malade à la mort; c'était une +vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts +inouïs... et me rappela à la vie; mais le pauvre homme fut pris +lui-même; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie +regretté davantage.» + +Éva, pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père, ses +petites lèvres entr'ouvertes, ses yeux dilatés, et, sur son visage, +toutes les marques d'un intérêt absorbant. + +Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit +en larmes et éclata en sanglots convulsifs. + +«Éva, chère enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette +frêle créature toute tremblante d'émotion.... Il ne faut plus rien dire +de pareil devant elle.... elle est si nerveuse! + +--Papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva en se dominant avec une +puissance de résolution singulière chez une aussi jeune enfant; je ne +suis pas nerveuse, mais ces choses-là me tombent dans le coeur!... + +--Que voulez-vous dire Éva? + +--Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses.... +Peut-être qu'un jour je vous les dirai. + +--Pense, pense toujours, chère! Seulement ne pleure pas et ne fais pas +de peine à ton père. Regardez, voyez quelle jolie pêche j'ai cueillie +pour vous!» + +Éva, souriant, prit la pêche; mais on voyait toujours un petit +frémissement nerveux au coin de ses lèvres. + +«Venez voir les poissons rouges,» dit Saint-Clare en la prenant par la +main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientôt de joyeux éclats +de rire; Éva et Saint-Clare se jetaient des roses et se poursuivaient +dans les allées. + +Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver négligé +au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos +lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus +des écuries, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses +affaires. + +C'était une chambre décente; elle contenait un lit, une chaise, une +petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et +son livre de cantiques. Tom est maintenant assis à cette table, son +ardoise devant lui, appliqué à quelque travail qui absorbe toute +l'attention de sa pensée. + +Les sentiments et le regret de la famille étaient devenus si puissants +dans le coeur de Tom, qu'il avait demandé à Éva une feuille de papier à +lettre, et, appelant à lui toute la science calligraphique qu'il devait +aux soins de M. Georges, il avait pris la résolution audacieuse d'écrire +une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise. Tom +était dans le plus grand embarras.... Il avait oublié la forme de +certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des +autres.... Pendant qu'il cherchait péniblement, Éva, légère comme un +oiseau, vint se poser derrière sa chaise et regarda par-dessus son +épaule. + +«O père Tom! quelles drôles de choses vous faites là! + +--J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme, miss Éva, et à mes petits +enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai +bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il. + +--Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris à écrire; l'année +dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi +d'avoir oublié....» + +Éva rapprocha sa petite tête blonde de la grosse tête noire de Tom, et +ils entamèrent à eux deux une discussion sérieuse; ils étaient aussi +ignorants l'un que l'autre. Après beaucoup d'efforts, de réflexion et de +tentatives, la chose commença à prendre un air d'écriture. + +«Ah! père Tom! voilà qui est très-beau, disait Éva en jetant des regards +ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et +les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlevé à eux! +Je demanderai à papa de vous renvoyer dans quelque temps. + +--Mon ancienne maîtresse m'a dit qu'elle me rachèterait dès qu'elle le +pourrait. J'espère qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit +qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donné ce dollar comme un +gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar.... + +--Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit Évangéline.... J'en suis +bien contente! + +--Il faut que je leur écrive, vous voyez bien, pour leur faire savoir où +je suis, et apprendre à la pauvre Chloé que je suis bien. Elle avait si +peur pour moi, cette pauvre âme! + +--Eh bien, Tom!» fit Saint-Clare, arrivant au même moment à sa porte. + +Tom et Éva se levèrent en même temps. + +«Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant +l'ardoise.... + +--C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien? + +--Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois, +Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'écrire.... C'est ce que +je vais faire en descendant de cheval.... + +--C'est très-important qu'il écrive, reprit Éva, parce que, voyez-vous +bien, père, sa maîtresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le +racheter.» + +Saint-Clare pensa en lui-même que c'était probablement une de ces +promesses téméraires, comme en font les maîtres bienveillants pour +adoucir dans l'âme de l'esclave l'horreur qu'il a d'être vendu; mais il +se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pensée.... il se +contenta d'ordonner à Tom de seller les chevaux. + +Dans la soirée, la lettre de Tom fut bien et dûment écrite et logée dans +la boîte aux lettres. + +Cependant miss Ophélia persévérait dans sa ligne de conduite et +poursuivait les réformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus +mince moricaud, on s'accordait à dire qu'elle était très-curieuse; c'est +le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner à entendre que +leurs maîtres ne leur conviennent point.... + +L'élite de la domesticité, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce +n'était point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme +elle; elle n'avait pas _d'air_[17]; ils s'étonnaient qu'elle pût être +apparentée aux Saint-Clare. + + [17] Le mot _français_ se trouve dans le texte américain. + +M. Saint-Clare, de son côté, déclarait qu'il était fatigant de voir +Ophélia aussi occupée. L'activité d'Ophélia était vraiment assez grande +pour donner quelque prétexte à la plainte. Elle cousait et rapiéçait +depuis l'aube jusqu'à la nuit, comme si elle eût été sous la tyrannie de +quelques pressantes nécessités.... Le soir venu, elle repliait +l'ouvrage.... mais pour reprendre immédiatement le tricot.... et les +aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'était vraiment une fatigue +de la voir. + + + + +CHAPITRE XX. + +Topsy. + + +Un matin, pendant que miss Ophélia vaquait aux soins du ménage, elle +entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier. + +«Descendez, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer. + +--Qu'est-ce? fit miss Ophélia en descendant sa couture à la main. + +--Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous.» Et +il fit avancer une petite négresse de huit à neuf ans. + +C'était bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds +avaient l'éclat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une +incessante mobilité vers tous les objets qui se trouvaient dans +l'appartement. Sa bouche, à moitié ouverte par l'étonnement que lui +causaient tant de merveilles, découvrait une étincelante rangée de dents +blanches. Sa chevelure laineuse était divisée en petites tresses qui +s'éparpillaient autour de sa tête. L'expression de sa physionomie était +un étonnant mélange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'étendait, +comme un voile, une sorte de gravité solennelle et dolente.... Elle +n'avait pour tout vêtement qu'un vieux sac déchiré. Elle tenait ses +mains obstinément croisées sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa +personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'était +point une femme: c'était une apparition. Miss Ophélia était +déconcertée.... elle lui trouvait un air païen. Enfin, se retournant +vers Saint-Clare: + +«Augustin, pourquoi avez-vous amené cela ici? + +--Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'élever comme il faut. +J'ai pensé que c'était un assez joli petit échantillon de la race des +corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut +fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et +fais-nous voir une de tes danses.» + +On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drôlerie malicieuse, +et d'une voix claire et perçante elle chanta une vieille mélodie nègre; +elle accompagnait son chant d'un mouvement mesuré des mains et des +pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle +entrechoquait ses genoux: c'était un rhythme étrange et sauvage.... Elle +faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux +qui distinguent la musique de sa race; enfin, après deux ou trois +cabrioles, elle poussa une note finale suraiguë, aussi étrangère aux +gammes des mélodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle +se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une +expression de douceur et de solennité extatique reparut sur son +visage.... Mais il partait toujours du coin de son oeil des regards +furtifs et astucieux. + +Miss Ophélia ne disait mot: elle était stupéfaite. Saint-Clare, comme un +garçon malicieux qu'il était, semblait jouir de son étonnement, et, +s'adressant à l'enfant: + +«Topsy, voici votre nouvelle maîtresse. Je vais vous donner à elle. +Faites attention à bien vous conduire. + +--Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravité solennelle, mais en clignant de +l'oeil d'un air assez méchant. + +--Il faut être bonne, Topsy; vous entendez? + +--Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dévotement les mains. + +--Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss +Ophélia; votre maison est déjà pleine de ces petites pestes; on ne peut +pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lève le matin, je trouve +un négrillon endormi derrière la porte.... ici c'est une tête noire qui +se montre sous la table; un autre est étendu sur le paillasson; ils +fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en +amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu? + +--Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas déjà dit? Vous +prêchez toujours sur l'éducation, j'ai voulu vous donner une nature +vierge.... essayez-vous la main; élevez-la comme elle doit être élevée. + +--Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai déjà plus à faire que je +ne puis. + +--Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des +associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie +parmi les païens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec +lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non! +quand on en arrive là.... ils sont sales et désagréables, dit-on, c'est +trop de soin.... et ceci, et cela! + +--Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-là, dit miss +Ophélia, se radoucissant déjà. Eh bien! ce sera presque une oeuvre +apostolique.» Et elle regarda plus favorablement l'enfant. + +Saint-Clare avait touché juste. La conscience de miss Ophélia était +toujours en éveil. Elle ajouta pourtant: + +«Il n'était peut-être pas nécessaire d'acheter.... Il y en a dans la +maison pour mon temps et ma peine. + +--Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous +demander pardon de tous ces propos; vous êtes si bonne qu'ils ne +sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait à un +couple d'ivrognes qui tiennent une misérable gargote.... Je passe +devant leur porte tous les jours; j'étais fatigué de les entendre, +celle-ci pleurer, les autres jurer après et la battre.... elle +paraissait espiègle et drôle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer +quelque chose.... je l'ai achetée pour vous l'offrir.... Essayez +maintenant de lui donner une éducation orthodoxe, à la façon de la +Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai +pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchanté de +vous voir essayer. + +--Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia.» Et elle s'approcha de +son nouveau sujet, avec la précaution que l'on prendrait vis-à-vis d'une +araignée noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes. + +«Elle est affreusement sale et presque nue.... + +--Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on +l'habille....» + +Miss Ophélia la conduisit vers les régions de la cuisine. + +«Quel besoin d'une nouvelle négresse a donc miss Ophélia? se demanda la +cuisinière, en surveillant la nouvelle arrivée d'un air peu amical.... +On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes. + +--Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût, qu'elle ne se +montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a +voulu avoir encore un de ces affreux nègres de plus!... + +--Avez-vous fini? s'écria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie +de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez +l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'êtes ni blanche, ni +noire.... Il faudrait pourtant être l'une ou l'autre.» + +Miss Ophélia vit bien que personne ne se souciait de présider à +l'opération du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle +résolut donc d'y procéder elle-même, avec l'assistance très-peu aimable +et très-peu gracieuse de Mlle Jane. + +Il ne serait peut-être pas très-convenable de faire devant des natures +délicates le récit détaillé de cette toilette d'une enfant jusque-là +négligée et maltraitée.... Hélas! dans ce monde, des multitudes d'êtres +vivent dans un état tel, que les nerfs de leurs semblables ne peuvent en +supporter la simple description. Miss Ophélia était une femme pratique, +pleine de résolution et de fermeté; elle brava tous les inconvénients, +non pas, il est vrai, sans quelque répugnance.... mais elle remplit la +tâche. Ses principes ne pouvaient l'obliger à faire davantage. Quand +elle découvrit, sur les épaules et sur le dos de l'enfant, de larges +cicatrices et des callosités nombreuses, marques du système sous lequel +on l'avait élevée, elle sentit en elle-même son coeur ému de compassion. + +«Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne +fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je +hais ces vilains nègres.... si dégoûtants, pouah! je m'étonne que +monsieur l'ait achetée.» + +Topsy écoutait ces commentaires dont elle était l'objet avec son air +dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perçants se portaient à +chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut +complétement vêtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut +coupé les cheveux, miss Ophélia éprouva une certaine satisfaction, et +dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrétien qu'auparavant. Elle commença +même à méditer quelque plan d'éducation. + +Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit à l'interroger. + +«Quel âge avez-vous, Topsy? + +--Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes +ses dents. + +--Comment, vous ne savez pas votre âge? personne ne vous l'a dit? Quelle +est votre mère? + +--Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace. + +--Jamais eu de mère! que voulez-vous dire? Où êtes-vous née? + +--Je suis jamais née,» continua Topsy avec des grimaces tellement +diaboliques que, si miss Orphélia eût été nerveuse, elle eût pu se +croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimères. Mais +miss Orphélia n'était pas nerveuse du tout; c'était une femme de bon +sens, énergique et intrépide; elle reprit donc avec un peu de sévérité: + +«Ce n'est pas ainsi qu'il faut me répondre, mon enfant; je ne plaisante +pas avec vous: dites-moi où vous êtes née et ce qu'étaient votre père et +votre mère. + +--Je ne suis pas née, reprit l'enfant avec plus de fermeté, je n'ai eu +ni père, ni mère, ni rien.... J'ai été élevée par un spéculateur, avec +une troupe d'autres... c'était la vieille mère Sue qui nous soignait.» + +L'enfant était sincère: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant: + +«Voyez ces gueux de nègres.... les spéculateurs les achètent bon marché +quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands. + +--Combien de temps avez-vous vécu avec votre maître et votre maîtresse? + +--Je sais pas. + +--Un an? plus? moins? + +--Sais pas. + +--Voyez-vous ça! reprit Jane, ces misérables nègres.... ils ne peuvent +pas répondre.... Ça n'a pas l'idée du temps; ils ne savent pas ce que +c'est qu'une année.... ils ne savent pas leur âge! + +--Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?» + +L'enfant parut étonnée et fit sa grimace habituelle. + +«Savez-vous qui vous a créée? + +--Personne, j' crois;» et elle se mit à rire. + +L'idée parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et +elle reprit: + +«J'ai grandi; personne n' m'a faite. + +--Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui sentait la nécessité de +faire des questions d'un ordre moins élevé. + +--Non. + +--Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos maîtres? + +--Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir +le monde. + +--Étaient-ils bons pour vous? + +--Je crois bien!» fit-elle en jetant un regard défiant sur miss Ophélia. + +Miss Ophélia mit un terme à cet entretien peu encourageant. Saint-Clare +était appuyé sur le dos de sa chaise. + +«Eh bien! cousine, voilà un sol vierge.... vous n'aurez rien à arracher; +semez-y vos idées.» + +Les idées de miss Ophélia sur l'éducation, de même que toutes ses autres +idées, étaient nettement déterminées. C'étaient les idées qui +prévalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui +persistent encore dans certaines parties du pays à l'abri de la +corruption (là où il n'y a pas de chemin de fer). Ces idées peuvent du +reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent +parler, leur enseigner le catéchisme, la lecture, l'écriture, les +fouetter quand ils mentent.... Que ce système soit de beaucoup dépassé, +aujourd'hui que l'on verse sur l'éducation des _torrents de lumière_, +c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos grand'mères, +avec ce régime dont tant de gens se souviennent, sont parvenues à élever +des hommes et des femmes qui en valaient bien d'autres. + +En tout cas, miss Ophélia ne connaissait pas d'autre système, et elle +s'empressait d'appliquer celui-ci à sa petite païenne. + +Il y eut une déclaration des droits: Topsy fut considérée comme +appartenant à miss Ophélia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que +l'enfant recevait à l'office, résolut de borner à sa propre chambre la +sphère de ses opérations. Avec un dévouement que quelques-unes de nos +lectrices apprécieront, au lieu de se préparer de ses propres mains un +lit confortable, de balayer elle-même et d'épousseter sa chambre, elle +se condamna au martyre volontaire d'apprendre à Topsy comment on fait +toutes ces choses. C'était rude! Si jamais nos lectrices en viennent là, +elles comprendront le mérite de ce sacrifice. + +Miss Ophélia fit donc venir Topsy dans sa chambre dès le premier matin, +et elle commença solennellement à l'instruire dans l'art mystérieux de +faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est décrassée; on l'a débarrassée +de toutes ces petites queues tressées qui faisaient jadis la joie de son +coeur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empesé; elle se +tient respectueusement devant miss Ophélia avec un air solennel vraiment +digne d'un enterrement. + +«Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit être fait. Je tiens +beaucoup à mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous +allez voir. + +--Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondément et avec une expression +de tristesse lugubre. + +--Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici +l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas? + +--Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde +attention. + +--Le drap de dessus, poursuivit miss Ophélia, doit être rabattu de cette +façon, il faut le border fortement sous les pieds, le côté le plus épais +du côté des pieds. + +--Oui, madame.» + +Ajoutons que, pendant que miss Ophélia avait tourné le dos pour joindre +l'exemple au précepte, la jeune élève était parvenue à s'emparer d'une +paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement coulés dans ses +manches. Les mains étaient revenues promptement se croiser sur la +poitrine, dans la position la plus inoffensive. + +«Voyons, Topsy, comment vous ferez,» dit miss Ophélia en retirant les +couvertures. Et elle s'assit. + +Topsy s'acquitta de sa tâche avec autant d'adresse que de gravité, à la +complète satisfaction de miss Ophélia. Elle étira les draps, rabattit +jusqu'au moindre pli, et montra un sérieux et une attention qui +édifiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un +bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout à coup +l'attention de miss Ophélia. Elle s'élança vers l'infortuné ruban. + +«Qu'est-ce, vilaine? méchante enfant, vous avez volé cela!» + +Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop +déconcertée.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de +stupéfaction profonde. + +«Quoi! c'est le ruban de miss Phélia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu +venir dans ma manche?... + +--Topsy, ne mentez pas, méchante créature; vous l'avez volé. + +--Missis! je déclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir à +cette minute même pour la première fois. + +--Topsy, reprit miss Ophélia, ne savez-vous pas que c'est très-mal de +mentir? + +--Je ne mens jamais, miss Phélia, reprit Topsy avec toute la gravité de +la vertu. C'est la vérité que je viens de vous dire, la pure vérité! + +--Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le +fouet. + +--Hélas! missis, vous me ferez fouetter toute la journée, que je ne +pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bégayant.... Je n'ai +pas même vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche.... +Miss Phélia l'a sans doute laissé sur son lit.... Voilà comme ça s'est +fait.» + +Ce mensonge évident indigna tellement miss Ophélia qu'elle saisit +l'enfant et la secoua. + +«Ne me répétez pas cela!» + +Le choc fit tomber les gants de l'autre manche. + +«Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas volé le ruban?» + +Topsy avoua qu'elle avait volé les gants, mais nia obstinément qu'elle +eût pris le ruban. + +«Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.» + +Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition +parfaite. + +«Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que +vous êtes dans la maison.... Je vous ai laissée courir hier toute la +journée.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le +fouet. + +--Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss Éva porte autour du +cou... + +--Méchante créature! et quoi encore? + +--J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles +rouges... + +--Rapportez-moi cela tout à l'heure... tout cela, vous dis-je! + +--Hélas! m'ame, je peux pas... c'est brûlé! + +--Brûlé! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!» + +Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des +sanglots, Topsy déclara que cela ne se pouvait pas, que c'était brûlé, +tout brûlé... + +«Et pourquoi avoir brûlé? + +--Parce que je suis méchante, oui, très-méchante.... Je ne puis pas m'en +empêcher....» + +Au même instant Éva entra fort innocemment dans la chambre, son collier +rouge au cou. + +«Éva, où avez-vous retrouvé votre collier? + +--Retrouvé? mais je l'ai eu toute la journée... + +--Hier? + +--Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drôle, je l'ai eu toute la +nuit... j'ai oublié de l'ôter en me couchant.» + +Miss Ophélia parut fort étonnée... Elle le fut bien davantage encore; +car au même instant Rosa entra, portant sur sa tête un panier de linge +frais repassé... Les pendants de corail tintaient à ses oreilles.... + +«Je ne sais vraiment pas quoi faire à cette enfant, dit miss Ophélia +désespérée... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?... + +--Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer, +dit Topsy en se frottant les yeux. + +--Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez +pas faites.... c'est encore mentir. + +--Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite +innocence. + +--Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en +regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare, +je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait. + +--Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait +prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas +entendre parler ainsi. + +--Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il +faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les +rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis.... + +--Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...» +Et l'oeil de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue +comme une nuance d'incarnat plus foncée. + +Rosa fut subjuguée. + +«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident, +murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout +comme son père!» + +Évangéline regardait Topsy. + +Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social. +Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'oeil profond, au +front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout +près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une +autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne, +produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et +qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement, +d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine, +cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de +l'ignorance, de la misère et du vice.... + +Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais +les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts +obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le +noble coeur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots pour +les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents contre +la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine, puis elle +dit d'une voix bien douce: + +«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre +bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai +que de vous voir voler....» + +C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La +douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur +ce coeur sauvage et indompté.... et dans cet oeil rond, perçant et vif, +on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un petit +rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. Non! l'oreille qui n'a +jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement incrédule +la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste chose, la +tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline était tout +simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas! + +Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son +latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le +temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans +un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs +sur les enfants! + +«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever +cette enfant sans lui donner le fouet! + +--Eh! fouettez-la à coeur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites à +votre guise! + +--Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai +jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela! + +--C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme +vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu +frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de +pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle +est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez +fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet. + +--Que faire alors? + +--La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même. +Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par +le nerf de boeuf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas! + +--Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!... + +--On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent +pas mieux. Que faire alors? + +--C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia. + +--Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices +dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple, +quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite +des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel, +l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais +traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la +sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu +possesseur d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je +ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à +moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des enfants gâtés.... Je +crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous endurcir et +de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de notre +responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement +besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un +échantillon de mille autres. + +--C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia. + +--J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti +prendre maintenant? + +--Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un +devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.» + +Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de +l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de +lui apprendre à lire et à coudre. + +La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une +merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de +difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait +en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait +les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les +fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un +geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières: +elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son +visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire +que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls, +jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver +en défaut. + +Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables +ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait, +grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les +intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait +invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la +suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était +elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'oeil +magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia +regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait +Saint-Clare d'y mettre ordre. + +«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien. + +--Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui +enseigne le mal? + +--Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le +mal glisse sur le coeur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y +pénétrer. + +--Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais +pas mes enfants jouer avec Topsy. + +--Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva +eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.» + +Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves. + +Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On +s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment +qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles +d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus. +C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par +accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une +libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de +gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du +délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine.... +Elle parvenait toujours à établir son innocence. + +On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre +preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves. + +L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas +possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de +Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles +étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à +favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt +comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce +que l'on fit. + +Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante +vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut +faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût +faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en +faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser +l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait +Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas +souvent. + +Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive, +s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie, +et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même, +Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos. +Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant +sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre +diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle +grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête en bas; elle +étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle habillait le +traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au milieu de tout +cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, se faisait des +grimaces: pour tout dire, un vrai diable! + +Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme +comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle +trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle +avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace +avec des airs de reine de théâtre en répétition. + +«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir +ainsi? + +--Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante! + +--Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy. + +--Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours; +j'ai besoin de ça pour travailler! + +--Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien +faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas? + +--J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour +moi!» + +Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais +d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle +sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur +quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons, +elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé. + +«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une +mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il +faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien +maître!» + +Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme +une distinction flatteuse. + +«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous +êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs +aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que +les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que +moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne +maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la +plus méchante créature du monde!» + +Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque +grillage élevé, se pavanant dans ses malices. + +Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son +catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire des mots, et elle +récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice. + +«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare. + +--Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut +leur apprendre, vous savez. + +--Qu'ils comprennent ou non? + +--Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient +en grandissant. + +--Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire +que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête. + +--Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de +bien belles espérances! + +--Eh bien! est-ce que.... + +--Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez +alors, Augustin. + +--Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez.... +catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!» + +Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment +croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit +sur un signe de miss Ophélia. + +«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent +bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.» + +A ce passage, Topsy cligna de l'oeil et parut désirer une explication. + +--Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia. + +--Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky? + +--Quel état, Topsy? + +--L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous +venions de l'État de Kentucky.» + +Saint-Clare se mit à rire. + +«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle +s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie +d'émigration. + +--Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez +ainsi? + +--D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il +prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien; +seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé +de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy +s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses, +Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy +et se faisait répéter le passage avec une joie diabolique, malgré les +vertueuses remontrances de miss Ophélia. + +«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous +conduisez ainsi? + +--Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve +cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands +mots! + +--Vous la faites persévérer dans ses torts.... + +--Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre. + +--Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous +qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence +que vous pouvez avoir sur elle.... + +--C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!» + +Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss +Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies +chroniques, à la névralgie et à la migraine. + +Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien +d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle +venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours +le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer +quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle +distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la +maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale, +et qu'elle avait le coeur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à +elle. + +Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y +figurera, à son tour, avec nos autres personnages. + + + + +CHAPITRE XXI. + +Le Kentucky. + + +Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'oeil en +arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et +voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps +négligés. + +C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du +grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la +désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui +communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la façade de la +maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur +une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à +la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On +voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion +et le moment favorable pour le dire. + +«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom? + +--Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment +va-t-il, ce pauvre vieux Tom? + +--Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien +traité et qu'il n'a pas trop à faire. + +--Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement +M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud.... +Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien. + +--Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez +d'argent pour le racheter. + +--Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent +à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une +savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un +pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les +échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de +se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle! + +--Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position. +Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer +partout. + +--C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus +charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les +femmes.... vous n'entendez rien aux affaires.... + +--Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par +exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit.... +J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à +économiser.... + +--Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à +peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la +croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous +n'entendez pas les affaires....» + +Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées, +grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari +qui discute avec sa femme. + +Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme, +comme disait son mari, elle avait cependant une intelligence nette, +claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari; +elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle +avait à coeur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et elle +se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle. + +«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette +pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela. + +--J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne +suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est +de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une +autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un. + +--Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi +sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé. + +--Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une +morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru. + +--Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur. + +--Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos +idées religieuses.... seulement, je persiste à penser qu'elles ne +conviennent pas à des gens de cette condition. + +--Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette +condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le +déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai +faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre +façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai +assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire. + +--Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous +dégrader à ce point.... + +--Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par +ma promesse violée! Non certes! + +--Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous +ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet oeuvre de don +Quichottisme....» + +Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au +bout de la véranda. + +«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles[18]?» + + [18] Nous avons le regret d'avouer que notre fidélité de traducteur se + trouve ici en défaut. Il nous a été impossible de rendre en français le + jeu de mots américains que Mme Beecher met dans la bouche de Chloé. La + consonnance des mots anglais qui veulent dire _poëte_ et _poulet_ ont + fourni à notre auteur l'idée de ce calembour _par à peu près_ dont la + pauvre Chloé est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce + qu'elle dit. Nous en souhaitons autant à tous les faiseurs de + calembours. + +Mme Shelby s'approcha. + +«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de +poulet. + +--Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère +Chloé.» + +Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que +ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire +sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à +faire une proposition douteuse: + +«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils +tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...» + +Chloé fit encore entendre un petit rire. + +«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de +Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait +d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas! + +--Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de +l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui +mangent? + +--Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de +louer? + +--Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui +disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien +quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux +et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars! + +--Eh bien, Chloé? + +--Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque +chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant +que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je +gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne +crains pas un _chabricant_. + +--Un fabricant, Chloé, un fabricant! + +--Peut-être bien, madame! les mots sont si _curieux_.... je me trompe +toujours. + +--Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants? + +--Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la +petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après +elle... + +--Louisville est bien loin d'ici. + +--Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas +loin de mon vieux mari, je pense?...» + +Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses +yeux attachés sur Mme Shelby. + +«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!» + +Chloé fut comme abattue. + +«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours.... +et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre +mari.» + +Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout +à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna! + +«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à +cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je +pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année, +madame? + +--Cinquante-deux, Chloé. + +--Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il? + +--Deux cent huit dollars par an. + +--Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il +d'années pour.... + +--Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai. + +--Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de +pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien +que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des +mains.... + +--Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin +de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir? + +--Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière +pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec +lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais +demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner +une recommandation.... + +--Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut +que je lui en parle.» + +Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour +faire ses préparatifs. + +«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville, +dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de +mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de +Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, je pars.... Quatre +dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter mon +vieil homme. + +--Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en +allez-vous? + +--Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez +vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout.... +Vous voulez bien? + +--Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de +recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du +papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout! + +--Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de +poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois +avec votre pauvre mère Chloé!» + + + + +CHAPITRE XXII. + +L'arbre se flétrit.--La fleur se fane. + + +La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de +l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son coeur +aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et +cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des +sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la +fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si +nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de +nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses +douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été +complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement +malheureux.... + +Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est +la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait +raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de +son âme pensive et réfléchie. + +Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa +lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire, +à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui +donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent +déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par +son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait +beaucoup d'argent.... On disait à Tom que cet argent était destiné à +son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait dans +la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout le +monde en général. + +La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait, +avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et +agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom. + +Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de +Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie. +Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde +depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et +la mère se portaient bien. + +Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre +était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se +lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour +savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa +chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen +de faire voir à la fois les deux côtés de la page. + +L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait +elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans +l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme +quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi +comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un +matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse +et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les +gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins +qui assiégent les jeunes coeurs, mobiles et changeants comme les +couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il +recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour +elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus +grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au +retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur +le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh +bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?» + +L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce +n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire. +Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un +instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau, +la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en +avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son +humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses +vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre majestueux +du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il +produisait en elle ces émotions profondes et obscures, si chères à +l'imagination des enfants. + +Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties. +Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent +l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune +enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord. +Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire +qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui +arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils +comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en +est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du +moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une +étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel +passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un +bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les +voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se +détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des +échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente.... +Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans +couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son +sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire. + +A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est +établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont +chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir +et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise +marine. + +La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes +Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et +s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon +dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se +rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se +contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac, +dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau +changeant toujours, toujours charmant! + +Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui +semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme +un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là +brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui +passent; l'oeil des petites étoiles scintillait sous leur paupière +d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir +des eaux. + +Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin. +C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux. +Elle lisait: + + «Et je vis une mer de verre mêlée de feu.» + +«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac, +c'est bien cela! + +--Qu'est-ce, miss Éva? + +--Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les +eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les +rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre +mêlée de feu. + +--C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta: + + Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or, + J'irais de Chanaan voir la rive éternelle, + Et les anges brillants guideraient mon essor + Jérusalem, vers ta cité nouvelle! + +--Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la +Jérusalem nouvelle? + +--Là-haut, dans les nuages, miss Éva! + +--Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces +nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et +voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout +or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.» + +Et Tom chanta ces paroles d'un hymne méthodiste bien connu: + + Des anges du Très-Haut je vois l'essaim heureux + Qui s'enivre de gloire. + Ils sont vêtus de rayons lumineux, + Et portent dans leurs mains des palmes de victoire. + +«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva. + +Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas +de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel.... +Tom aurait trouvé la chose fort probable. + +«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.» + +Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura: + + Ils sont vêtus de rayons lumineux, + Et portent dans leurs mains des palmes de victoire. + +«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!... + +--Là! où, miss Éva?» + +Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon +du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un +éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient +invinciblement vers le ciel! + +«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant +peu!» + +Le pauvre vieux coeur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se +rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les +petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus +transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand +elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite +fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une +toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore +les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et +cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne +s'était jamais présentée à son esprit! + +A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom +de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux. +Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont +maintenant parmi les trésors ensevelis des coeurs qui regrettent!... +Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui +étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne +sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à +séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude coeur des +hommes? Quand vous voyez dans l'oeil cette lumière profonde, quand la +jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en +trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette +chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette +lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité! + +Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu +disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment +le mieux! + +La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de +miss Ophélia. + +«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il +ne faut pas rester là!» + +Éva et Tom se hâtèrent de rentrer. + +La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de +la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et terribles +progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par milliers les plus +chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre de la vie soit +brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort. + +Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la +joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage +n'avaient pu tromper sa vigilance. + +Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare.... +Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance +habituelles. + +«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que +c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus +faibles. + +--Mais cette toux?... + +--Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume.... + +--Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria +Sanders. + +--Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous +devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous +ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une +chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez +pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.» + +Ainsi parla Saint-Clare. + +Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour, +avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est +très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus; +il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval.... +Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette +nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne +pouvait pas lui faire de mal. + +S'il faut le dire, ce qui jetait dans son coeur une angoisse plus +profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme +et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces +charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir +conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si +étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de +révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise +intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans +ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui +prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la +laisser sortir de ses bras.... + +Cependant, le coeur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en +paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse, +mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en +elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme. +Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres; +mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle +restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de +Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y +avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien +loin, bien loin.... + +«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire +à nos esclaves?... + +--Quelle question! On ne fait jamais cela. + +--Pourquoi ne le fait-on pas? + +--Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux +travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler. + +--Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître +la volonté de Dieu. + +--Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire. + +--Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise +à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est +là pour la faire. + +--Éva! vous êtes une enfant bien singulière! + +--Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy! + +--Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus +méchante créature que j'aie jamais vue. + +--Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait +si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus +la lire pour elle?» + +Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un +ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose +à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute +votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai +faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous +habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez, +ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez.... +ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva, +que je fis sensation.» + +Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands +yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées +étaient ailleurs. + +«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant! + +--Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman? + +--Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est +presque une fortune. + +--Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais. + +--Et qu'en voudriez-vous faire? + +--Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves, +et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.» + +Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère. + +«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à +jouer du piano et à peindre sur velours? + +--Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs +lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il +leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien +d'autres.... Ils devraient savoir! + +--Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez +rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....» + +Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où +la conversation n'était pas de son goût. + +Éva sortit. + +A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture +à Mammy. + + + + +CHAPITRE XXIII. + +Henrique. + + +Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de +Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un +jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain. + +On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux +frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire +ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des +différences. + +Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras +dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien +comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les +traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred, +l'oeil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la +tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient +jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien. + +Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'oeil noir et le maintien +aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit +comme fasciné par les attractions spirituelles[19] de sa cousine +Évangéline. + + [19] Nous avons laissé le mot _spirituelles_, que nous trouvons en + français dans le texte, quoique ce ne soit peut-être pas le mot propre. + Il est bien évident que l'écrivain _yankee_ veut opposer les grâces de + l'âme aux perfections physiques; mais, ces grâces qui séduisent et qui + attirent, ce ne sont pas toujours les grâces _spirituelles_, dans le + sens que donnerait à cette expression le peuple le plus _spirituel_ du + monde. + +Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était +commode _comme un berceau_ et aussi doux que sa petite maîtresse. + +Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune +mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval +arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui. + +Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au +moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le +cheval avec soin, et sa figure s'assombrit... + +«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon +cheval, ce matin? + +--Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé +cette poussière. + +--Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec +violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?» + +Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille +qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein +d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir +au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut +répondre.... + +«M'sieu Henrique!» + +A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup +de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le +battit à perdre haleine. + +«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et +pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi! + +--Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le +cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est si +ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière... +j'assistais à son pansement... + +--Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.» + +Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait +debout, en habit de cheval. + +«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre.... +Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous +donc, cousine? vous semblez triste! + +--Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre +Dodo! + +--Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve. +Qu'entendez-vous par là, chère Éva? + +--Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez +ainsi. + +--Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen +d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut +l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est +ainsi que fait papa... + +--Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais +que ce qui est vrai. + +--Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va +mentir dès qu'il va pouvoir parler. + +--Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi.... + +--Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je +vais être jaloux... + +--Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas. + +--Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans +l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais +je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.» + +Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait +inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin. + +Dodo apparut bientôt avec les chevaux. + +«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux. +Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais +la mettre en selle.» + +Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était +bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré. + +Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa +courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine, +puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main. + +Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait +l'esclave.... + +«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.» + +Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se +sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues. + +«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse. + +Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait. + +«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta +un picaillon. + +Les deux enfants s'éloignèrent. + +Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent.... +l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne +parole dite avec bonté! + +Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son +maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle +figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous +Henrique. + +La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se +promenaient dans le jardin. + +Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie +habituelle: + +«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une +éducation républicaine. + +--Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred +avec une égale ironie. + +--Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement. + +--Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une +vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et +moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut +pas lui faire de mal. + +--Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du +catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux. + +--Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées +en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant. + +--C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif. + +--Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne +sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois +qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. Les gens +riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir +entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille! + +--Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette +opinion. Elle a eu son tour en France! + +--Aussi faut-il la tenir à bas, continuellement et sans relâche.... Et +c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le +sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui. + +--Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à +Saint-Domingue, par exemple! + +--Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer +à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait +maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits. + +--Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une +éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système +actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et +avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et +nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits! + +--Mais ils n'auront jamais le dessus! + +--C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la +soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous +aborderons. + +--Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir +sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine +fonctionnera bien. + +--Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie +IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand +la chaudière sautera! + +--_Dies declarabit!_ fit Alfred en riant. + +--Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant +quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une +irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses.... +c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les +supérieures. + +--Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain +rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant +le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales! + +--Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous +aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse +française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à coeur +joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti.... + +--Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable +Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été +des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!... +Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela +sera! + +--Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans +les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui +maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour +embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante.... +Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce +sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils +des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans +leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et +livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race +maternelle! + +--Sottises, folies, que tout cela! + +--C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du +temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils +buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient +pas que le flot montait pour les prendre. + +--Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en +riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées. +Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le +sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons +assez d'énergie pour ménager notre poudre. + +--Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents +gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se +possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se +gouverner ne savent pas gouverner les autres.... + +--Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système +embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux +passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète +parfois.... Il est généreux, il a le coeur chaud.... mais quand il est +excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le +nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux +et moins de ses inférieurs. + +--Si l'éducation des enfants est l'oeuvre la plus importante de +l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une +preuve que notre système à nous est mauvais. + +--Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants +mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous +les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif de la +vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot +ordinaire de l'esclavage. + +--Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses! + +--Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de +ce monde. + +--C'est possible! dit Saint-Clare. + +--Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons +parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que +diriez-vous d'une partie de trictrac? + +Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite +table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les +pièces, Alfred dit: + +«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose.... + +--Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque +chose.... Eh bien! quoi? + +--Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.» + +Et Alfred sourit assez dédaigneusement. + +«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des +abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire +de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que +l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de +l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves! + +--A vous le dé!» dit Alfred. + +Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils +entendissent le bruit des chevaux qui rentraient. + +«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère, +avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?» + +C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique, +avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants, +son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque +bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à +ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la +transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole. + +«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un +jour le désespoir de plus d'un coeur, je vous jure! + +--Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare +d'une voix qui devint amère tout à coup. + +Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval. + +«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant +dans ses bras. + +--Non, papa.» + +Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il +tremblait. + +«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon +pour vous! + +--Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....» + +Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa. + +«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si +vite avec elle. + +--J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en +prenant la main d'Évangéline. + +Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa +les enfants seuls. + +«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que +deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais +avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je +n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis +si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui +donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille +bien.... En somme, Dodo est assez heureux. + +--Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne +pour vous aimer? + +--Moi? non, sans doute! + +--Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant +il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez +pas le lui rendre. + +--Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi, +ni personne ici! + +--Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline. + +--Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais +l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves? + +--Sans doute. + +--Quelle folie! + +--La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde? + +--Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces +choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!» + +Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et +de rêveries. + +«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher +cousin, et soyez bon pour lui! + +--Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus +aimable créature que j'aie jamais vue.» + +Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à +son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et +sans aucune émotion. + +«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez +ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.» + +La cloche du dîner mit fin à l'entretien. + + + + +CHAPITRE XXIV. + +Sinistres présages. + + +Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient. +Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était +livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner +rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours +reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité? +Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le +médecin fut appelé. + +Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et +de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux +ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais +elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était +son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation +l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours +certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie. +«S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils +auraient bientôt vu la différence!» + +Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté +d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva. + +«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle +joue.... + +--Mais elle a une toux! + +--Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma +vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me +veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien. + +--Mais cette faiblesse.... cette respiration courte.... + +--Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux, +purement nerveux! + +--Mais, la nuit, elle a des sueurs.... + +--J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges +étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de +nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les +sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!» + +Miss Ophélia se tut pendant quelques jours. + +Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été +appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien, +disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait +bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères.... +Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et +bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les +nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet +affreux malheur. + +«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut +point se désespérer tout de suite! + +--Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le coeur d'une mère! vous ne pouvez +pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez! + +--Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède. + +--Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne +sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne +suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai +déjà souffert. + +--Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai +toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a +épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable +maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop +fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir +encore. + +--Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il +est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de +sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je +fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais +mieux avoir votre calme d'esprit.» + +Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car +elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour +tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout +ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait, +disait-elle, qu'elle était environnée de coeurs durs, d'êtres +insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La pauvre +Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les +tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi. + +Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans +les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal +inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de +l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits +pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue, +elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a +retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne +partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre coeur +qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit coeur d'Éva. Quelle +voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si claire! +que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret instinct +de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan enthousiaste de +l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité.... Qu'importe? il y +avait dans le coeur d'Éva une certitude calme, douce, prophétique, +qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un beau coucher +de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une après-midi +d'automne! Et dans cette certitude même le jeune coeur trouvait un repos +qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de ceux qui l'aimaient +si chèrement. + +Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les +perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient +si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de +mourir. + +Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait +vu, l'espoir dans le coeur, l'image de celui qui aima tant les petits +enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que +pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé +lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à +chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son coeur d'une +tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était +vers sa demeure qu'elle allait! + +Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand +elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son +père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle +sentait pourtant qu'elle était plus dans ce coeur-là que dans tout +autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de +Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle +croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y +avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; mais elle +se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien! + +Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle +était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants +ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant +ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin, +étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et +réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de +soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là +qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste +entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe. + +«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien +pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous.... + +--Pourquoi? miss Éva. + +--Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi. + +--Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas. + +--Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez? +quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs +maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui +pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis +l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres +fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait +mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,» +reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur +la main de Tom. + +Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle +disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux. + +«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il +rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le +front. + +--Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que +j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent +vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en +ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le +voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!» + +Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil +descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de +gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses +joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses +yeux un éclat surnaturel. + +Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait +de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi +soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et +si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la +serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire. + +«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que +vous êtes mieux? + +--Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque +chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois +devenue trop faible.» + +Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa +petite tête sur sa poitrine et lui dit: + +«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir +le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus +revenir....» + +Évangéline soupira. + +--Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il +voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez +nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à +ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette. + +--Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas +vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais +partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas +abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je +serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin, +bien loin! + +--Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit coeur si +triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse! + +--J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je +voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui +m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être +là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela +me brise le coeur. + +--Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous +semble si terrible. + +--Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous +les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils +m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais +qu'ils fussent libres.... + +--Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux +chez nous?... + +--Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que +deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon +oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux +maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens +font et peuvent faire!... Elle frissonna. + +--Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que +l'on vous ait jamais conté de telles histoires. + +--Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je +vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je +n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens +qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me +semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que +j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon coeur et +s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa, +est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté +à tous les esclaves? + +--C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien +mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le +condamne.... Je désirerais de tout mon coeur qu'il n'y eût plus un seul +esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le connais +pas! + +--Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si +bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les +habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il +faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour +l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais! + +--Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi, +enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde? + +--L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle +possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir. +Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous +m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre +Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom +aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible +de voir ces choses-là tous les jours. + +--Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de +tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous +promets de faire tout ce que vous voudrez. + +--Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt +que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je +serai partie. + +--Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez. + +--Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de +son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble! + +--Et où donc, chère? + +--Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de +la douceur et de l'amour....» + +L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue. + +«Ne voulez-vous point y venir, père?» + +Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien. + +«Vous viendrez à moi,» reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine +d'assurance. + +Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter. + +«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....» + +Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle. +Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son +coeur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard +profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un +esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui +sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il +entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau +ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces +moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et +mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons +beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les +sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait +pas de paroles. + +La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand +elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore +une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement +endormie. + + + + +CHAPITRE XXV. + +La petite Évangéliste. + + +C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une +chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée sur un +sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle +était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait, +d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle +tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle +l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques +petits sommes, le livre à la main. + +Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque +distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et +accompagnée d'Éva. + +«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il +faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que +j'ai une maladie de coeur! + +--Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva +me paraît fort capable! + +--Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose +le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu +tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!... + +--Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de coeur.... + +--Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à +cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le +moindre de vos soucis.... + +--Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie +de coeur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez +une.... seulement, je ne le savais pas!... + +--Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos +railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour +Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont +développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.» + +Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données. +C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant +fumer plus loin, comme un vrai mari sans coeur, jusqu'à ce que la +voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent +au pied du perron. + +Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour +ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son +père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office. + +Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia, +dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait +de violents reproches à quelqu'un. + +«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare.... +Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!» + +Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la +coupable après elle. + +«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître. + +--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin. + +--Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je +ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en +peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui +avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où +je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et +la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie +rien vu de pareil! + +--Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un +jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était +permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son +mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais +cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce +qu'elle ne pût tenir sur ses jambes.... + +--Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me +parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une +douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un +cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire. + +--Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une +femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.» + +Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses +heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait +été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place, +beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de +Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement. + +«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant +aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de +voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en +fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières.... +et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour. + +--Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui. + +Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On +y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie. + +«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange +physionomie intéressait toujours. + +--C'est mon mauvais coeur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy d'un +ton piteux. + +--Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure +qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer.... + +--Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me +fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me +cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je +crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça +n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous +savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous +autres! + +--Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce +tracas plus longtemps. + +--Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare. + +--Laquelle? + +--Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces +pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute +seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des +milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un +échantillon d'un million d'autres!» + +Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin +silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait +dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se +servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se +retirèrent. + +«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.» + +Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte +vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à +miss Ophélia de s'approcher tout doucement. + +Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du +côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice +habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait +profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux. + +«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous +point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy? + +--Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime +pas autre chose. + +--Mais vous aimez votre père et votre mère. + +--Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva. + +--Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un +frère, une soeur, une tante! + +--Non, non.... ni rien, ni personne! + +--Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous +pourriez.... + +--J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy. +Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors +j'essayerais.... + +--Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous +étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.» + +Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait +habituellement pour exprimer son incrédulité. + +«Vous ne croyez pas? reprit Éva. + +--Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis +noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!... +Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire +de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!... + +--O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le coeur +éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur +l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez +ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille +maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez, +Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas +longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir +méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour +moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!» + +Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et +roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche +d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la +clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa +tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle +enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui +s'incline pour relever le pécheur abattu. + +«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous +également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme +je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous +aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir +un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche. +Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être un jour un de ces esprits tout +brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom. + +--O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai, +j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!» + +Saint-Clare laissa retomber le rideau. + +«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle +me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire +comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux! + +--J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne +pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point +qu'elle s'en aperçût! + +--N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de +faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre +sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre +coeur.... c'est étrange, mais cela est. + +--Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia, +ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment +vaincre ces sentiments? + +--Voyez Éva! + +--Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le +Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon! + +--Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit +un vieil écolier,» répondit Saint-Clare. + + + + +CHAPITRE XXVI. + +La mort. + + «Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie + Par la faux de la mort au matin de la vie. + + +La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres, +elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec +l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia. +Saint-Clare s'était donné cette joie du coeur et des yeux, de décorer +l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il +était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et +rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de +feuilles et de boutons de roses. Au milieu, c'étaient des touffes de +roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de bambou +étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse fantaisie. +Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange, admirablement +sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de feuilles de +myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de légers rideaux de +gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du sommeil, sous ce +climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou étaient garnis de +coussins de damas rose, tandis que des figures posées sur le dossier +laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du lit. Au milieu +de l'appartement, sur une petite table de bambou, on voyait un vase en +marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses blancs boutons: +son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur cette table +qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre d'ivoire +sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle voulait +sérieusement apprendre à écrire. + +On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les +petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et +l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi +dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants +dans diverses attitudes. En un mot, l'oeil ne rencontrait partout que +les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux +d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se +reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes +pensées. + +La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était +évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à +des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus +souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses +grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et +s'abaissent tour à tour. + +C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié +ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les +feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les +notes aiguës. + +«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes +fleurs? hein!» + +Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué. + +«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour +être la voix de Topsy. + +--Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs, +méchante propre à rien!» + +Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie. + +«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais! + +--Comment? votre chambre en est remplie. + +--Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!» + +Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête +basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit +avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à +sa pétulance et à son effronterie ordinaires. + +«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un +singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose +blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur +l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du +bouquet. + +«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien +dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre +des fleurs....» + +Topsy parut enchantée. + +«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?... + +--Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le +fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux? + +--Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez +votre jeune maîtresse. Faites!» + +Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se +retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues +noires.... + +«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose +pour moi. + +--Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas +prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous +plaît.... soit! + +--Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye +d'être bonne fille maintenant.... + +--Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire +insouciant. + +--Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été +contre elle! + +--Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée, +sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et +elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien +faire d'une pareille créature. + +--Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme moi, +avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre bonne +et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour où +elle est entrée chez nous! + +--Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud! + +--Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme +nous, si elle était chrétienne? + +--Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces +idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique.... + +--Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il +pas son sauveur? + +--Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où +est mon flacon? + +--Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à +demi-voix et promenant ses yeux sur le lac. + +--Une pitié!... quoi? + +--Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et +habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait +personne pour l'aider!... Oh! + +--Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce +qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos +avantages à nous. + +--C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense +à tous ces infortunés! + +--C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion +me rend très-reconnaissante de mes avantages! + +--Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup. + +--Pourquoi? + +--Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir +moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?» + +Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce. + +Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et +secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un +ton enjoué: + +«Venez, cousine, et tondez la brebis! + +--Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits +qu'il était allé chercher pour elle. + +--Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai +trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....» + +Miss Ophélia entra avec des ciseaux. + +«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous, +où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil. + +--Oh, papa! dit Éva d'une voix triste. + +--Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient +très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre +oncle, voir le cousin Henrique.... + +--Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père, +c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour.... + +--Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle? + +--Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez +maintenant, cela vous aidera.... au moment....» + +Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles, +qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle +les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses +doigts amaigris.... puis regardait son père.... + +«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait +ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique +personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous +saurez bientôt si j'avais raison.... + +--Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de +sécheresse et d'amertume.... + +Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir +de batiste.... + +L'oeil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec +tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme +dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait, +sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les +deux. + +Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès +d'elle. + +«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en +aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le +faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne +peut plus différer.... Voulez-vous maintenant? + +--Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main +et de l'autre prenant la main d'Éva. + +--Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il +faut que je leur dise! + +--Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde. + +Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent. + +Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de +son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste avec +la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres +et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec une +indicible expression sur chacun des assistants. + +Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces +longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père +qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le +coeur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrèrent +dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et baissèrent +la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de mort.... + +La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards +attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous +l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête +dans leur tablier. + +«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui, +je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous +souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me +verrez plus.» + +Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des +lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible +voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de +tous, elle dit: + +«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je +dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous +n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous +rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je +vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous +aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas +vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être +chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange.... +être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera.... +Il faut le prier, il faut lire....» + +Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et +d'une voix plus triste: + +«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!» + +Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota. + +Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous +les esclaves s'étaient mis à genoux.... + +«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un +brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je +sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez pas lire.... +Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de vous +assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous pourrez, et +j'espère que je vous verrai tous au ciel.... + +--Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus +vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste. + +Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux. + +«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous! + +--Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les +réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres. + +«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait +toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand +vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à +tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez +que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que +j'espère vous y revoir!...» + +Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de +gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils +recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils +s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de +ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage +de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et +des prières.... + +Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite +malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur +présent. + +Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy. + +«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis +bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel.... +Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant +affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais +bien que vous aussi vous irez au ciel! + +--Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle +créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna +à toute l'effusion de sa douleur. + +Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils +étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy. + +«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement. + +--J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une +bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi? + +--Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi. +Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée +et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille.... + +--Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On +voit bien que je n'y étais pas accoutumée! + +--Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre +aide.» + +Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit +silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse +boucle dans sa poitrine. + +Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute +cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme. +Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva. + +Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement; +il restait encore immobile. + +«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son +père. + +Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole. + +«Cher papa! reprit Éva. + +--Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je +ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement +traité!» + +Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume! + +«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens +comme il lui plaît? + +--Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une +sécheresse sans larmes. + +--Papa, vous me brisez le coeur, dit Éva en se levant et en se jetant +dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence, +qu'elle les effraya tous. + +Les pensées du père prirent une autre direction. + +«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort.... +j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne +pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.» + +Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et +lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles. + +Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans +de violentes convulsions. + +«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un +sourire navrant. + +--Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en +donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en voudra.... +Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur +qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait +les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit +Éva d'une voix où perçait le doute. + +--Pourquoi me demandez-vous cela? + +--Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous +pouvez vous empêcher d'être chrétien! + +--Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva? + +--C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose.... + +--C'est ce que vous faites, Éva? + +--Oh, oui! + +--Vous ne l'avez jamais vu. + +--C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....» +Et un éclair de joie illumina son visage. + +Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa +mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme. + +Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les +plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle +chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia +remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les +Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite. +C'était une main si habile, un oeil si perspicace, une telle adresse, +une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête +était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien, +ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses +manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des +gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances +présentes, la personne indispensable, c'était elle. + +Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une +irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être +portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la +promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements.... +et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le +matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les +orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait +quelques-uns de ses vieux cantiques favoris.... + +Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup +moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait: + +«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela lui fait +plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous +savez qu'il veut faire quelque chose. + +--Et moi, Éva? répondait-il. + +--Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi.... +Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que +ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne +le fatigue pas....» + +Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les +esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa +manière, faisaient ce qu'ils pouvaient. + +Le coeur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite +maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme +Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était +impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser +dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour +lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son +mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans +la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de +lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le +jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa +favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et +même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'oeil +furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir.... + +«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que +je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause +cette chère enfant.... + +--Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la +cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée. + +--Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être +soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un +pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas +votre heureuse indifférence, moi!» + +Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de +pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si +paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite +barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la +mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une +sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour, +mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle, +que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de +paix et d'innocence que l'on respirait autour d'elle. Saint-Clare +sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas +l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la +résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui +lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était +quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu +de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur +maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se +penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de +ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va +s'évanouir et disparaître! + +Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les +pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son +père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces +mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent +pour toujours les cordes de la vie. + +Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la +galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel. + +«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de +vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et +que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien? + +--Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais +à présent.... + +--Eh bien! quoi, à présent? + +--Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous +savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé. + +--Que voulez-vous dire, Tom? + +--Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut +poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque +nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix.... + +--Mais qui vous fait songer à cela, père Tom? + +--Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son +âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant +bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du +ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia! + +--Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière? + +--Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont eux +qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le son +de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses +cantiques favoris. + +Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du +soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle +allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait +aperçu Tom, étendu sous la galerie. + +Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières +solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute +l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires; +elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits +bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à +qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait +parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée, +qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et +quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia: + +«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!» + +Et il sortit ce soir-là le coeur plus léger. + +Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit +le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager +arriva. + +Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme; +c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la +nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent +un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était +toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout. + +«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!» + +Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare: + +«Cousin! venez, je vous prie!» + +Ces paroles tombèrent sur le coeur de Saint-Clare comme tombent les +pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'oeil fut-il +debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle? + +Que vit-il donc qui calma tout à coup son coeur? Pourquoi pas un mot +d'échangé entre eux? + +Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face +chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet +pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à +vous! + +Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au +contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était comme le +reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour +immortel! + +Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond, +que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun! + +Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit, +et, comme tout le monde, garda le silence. + +«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia. + +--Vers minuit.» + +Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la +chambre voisine. + +«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi? + +--Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.» + +Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la +maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le +bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les +longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les +portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus +que le visage de son enfant. + +«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une +fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...» + +Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres, +elle essaya de soulever sa tête et de parler. + +«Me reconnais-tu, Éva? + +--Cher père....» + +Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou. + +Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête, +il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et +tendit ses petites mains en avant. + +«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna +tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me +tue!» + +Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes +coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait +toujours... + +«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me +déchire le coeur.... + +--Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître, +regardez-la!» + +L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux +se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils, +ces yeux qui si souvent parlèrent au coeur?... C'en était fait de la +terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un +éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les +sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une +sorte de recueillement calme... + +«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce. + +Elle n'entendit pas. + +«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?» + +Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle +murmura: + +«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa +de la mort à la vraie vie. + +Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes +éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le +verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les +cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne +retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne... +toi absente pour toujours! + + + + +CHAPITRE XXVII. + +La fin de tout ce qui est terrestre. + + +Les statuettes et les peintures de la chambre d'Éva furent recouvertes +de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des +pas furtifs... la lumière glissait à travers les stores abaissés, comme +pour éclairer ces ténèbres solennelles. + +Le petit lit était drapé de blanc, et, sous la protection de l'ange +incliné, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'éveille +plus. + +Elle reposait, vêtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie, +elle avait si souvent portée.... Cette lumière rose, tamisée par le +rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide +glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la +tête était inclinée comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits +du visage on voyait répandue cette expression céleste, mélange de repos +et d'extase, qui montre que ce n'est pas là le sommeil d'une heure, mais +ce long et sacré sommeil que Dieu donne à ceux qu'il aime... «Pour tes +pareilles, ô chère Éva! il n'y a pas de mort, il n'y a pas d'ombres... +il n'y a pas de ténèbres de la mort.... Vous autres, vous vous éteignez +dans la lumière... pareilles à l'étoile du matin qui s'évanouit dans les +rayons roses de l'aurore.... A toi, Éva, la victoire sans la bataille, +la couronne sans la lutte!» + +Telles étaient les pensées de Saint-Clare, pendant que, debout et les +bras croisés, il regardait Éva. Oh! ces pensées, qui pourra les redire? +Depuis l'heure où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle +est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurité terrible; +il était enveloppé «des nuages épais de la douleur....» Il entendait des +voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y +répondait.... on lui demandait à quand les funérailles... on lui +demandait où il voulait la mettre... il répondait impatiemment que cela +lui était indifférent... + +Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre; étourdis, légers, véritables +enfants, ils n'en avaient pas moins un bon coeur et une extrême +sensibilité... Miss Ophélia présidait aux mesures d'ordre général.... +mais c'étaient eux qui donnaient à tous les arrangements ce caractère +poétique et charmant, qui enlevait à la chambre funèbre l'aspect sombre +et terrible qui caractérise trop souvent les funérailles dans la +Nouvelle-Angleterre. + +Il y avait encore des fleurs sur les étagères, blanches, délicates, +odorantes, aux feuilles retombant avec grâce; sur la petite table d'Éva, +recouverte aussi de blanches draperies, on avait posé son vase favori, +dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les +plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confiés aux soins +d'Adolphe et de Rosa, offraient cette netteté et cette symétrie qui +caractérisent leur race. Pendant que Saint-Clare était livré à ses +pensées, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de +roses blanches. Elle fit un pas en arrière et s'arrêta respectueusement +en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde à +elle, elle s'approcha du lit, pour déposer ses fleurs autour de la +morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rêve, au moment où elle +plaçait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant +avec un goût parfait les autres fleurs autour de la couche. + +La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré, +parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit +un geste de menace... Topsy entra pourtant. + +«Sortez! dit Rosa à voix basse, mais d'un ton impérieux, sortez! vous +n'avez rien à faire ici! + +--Oh! laissez-moi! j'ai apporté une fleur si belle!... Et elle montra un +bouton de rose thé à peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule +fleur. + +--Sortez! dit Rosa avec plus d'énergie encore. + +--Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle +entre!» + +Rosa battit en retraite. Topsy s'avança et déposa son offrande aux pieds +du corps.... puis tout à coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur +le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment. + +Miss Ophélia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer +silence: ce fut en vain. + +«Oh! miss Éva, miss Éva! je voudrais être morte aussi.... oui, je le +voudrais!» + +Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si ému, que le +sang remonta au visage pâle et marbré de Saint-Clare, et pour la +première fois, depuis la mort d'Éva, il sentit des larmes dans ses yeux. + +«Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophélia d'une voix douce, miss +Éva est au ciel; c'est un ange! + +--Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais!» Et +elle sanglotait de nouveau. + +Il y eut un moment de silence. + +«Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hélas! +hélas! je n'ai plus personne maintenant.... personne! + +--C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se +tournant vers miss Ophélia, tâchez de consoler cette pauvre créature! + +--Je voudrais n'être jamais née, disait Topsy.... Je ne voulais pas +naître, moi! Pourquoi suis-je née?» + +Miss Ophélia la releva avec bonté, mais avec fermeté, et la fit sortir +de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-même pleurait. + +Elle la mena dans son appartement. + +«Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je +puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette +chère petite enfant.... J'espère pourtant que j'ai appris par elle +quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous +aime.... et je vous aiderai à devenir une bonne fille et une +chrétienne.» + +Le ton de miss Ophélia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus +encore, c'étaient ses honnêtes et vertueuses larmes, ruisselant sur son +visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'âme de cette enfant +abandonnée une influence qu'elle ne perdit jamais. + +«Oh! ma petite Éva, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant +de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je à rendre pour mes +longues années?» + +Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmurées à voix basse +et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un +après l'autre, contempler la morte.... puis la bière arriva. Ce fut le +commencement des funérailles.... Les voitures s'arrêtèrent à la porte. +Les étrangers vinrent et furent introduits. Il y eut des écharpes et des +rubans blancs, et des pleureurs vêtus de crêpes noirs.... + +On lut la Bible et les prières furent offertes au ciel.... et +Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil à un homme qui aurait +versé toutes ses larmes.... Mais bientôt il ne vit plus qu'une chose: la +blonde tête dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur +elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des +autres.... On arriva au bout du jardin, auprès du siége de mousse, où +elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est là qu'était +creusée la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout près, le regard +perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles +solennelles: «Je suis la résurrection et la vie! Celui qui a cru en moi, +fût-il mort, vivra!» Et la terre fut rejetée et la tombe remplie.... Et +il ne pouvait croire que ce fût là son Éva, qui était ainsi et pour +toujours ravie à ses yeux. + +Tous se retirèrent, et, le coeur désolé, revinrent à cette demeure qui +ne devait plus la revoir. + +La chambre de Marie fut hermétiquement close. Elle s'étendit sur un lit, +sanglotant et gémissant avec toutes les marques d'une invincible +douleur, réclamant à chaque minute les soins de tous ses serviteurs.... +Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils +pleuré? cette douleur était sa douleur, et elle était bien fermement +convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la +ressentir comme elle. + +«Saint-Clare n'a pas versé une larme!» disait-elle. Il ne sympathisait +pas avec elle.... C'était vraiment étrange à quel point il avait le +coeur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait! + +Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que +nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame +était vraiment la plus affligée.... surtout quand Marie eut des spasmes, +qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle déclara qu'elle-même elle +allait mourir.... Il y eut force allées et venues. On apporta des +bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut +une diversion. + +Tom avait au fond du coeur un sentiment ému qui l'attirait toujours vers +son maître. Partout où il allait, silencieux et triste, Tom le suivait. +Quand il le voyait s'asseoir si pâle et si tranquille dans la chambre +d'Éva, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de l'enfant, sans +voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour Tom, dans ces +yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que dans les +gémissements et les lamentations de Marie. + +La famille Saint-Clare retourna bientôt à la ville. A l'âme inquiète et +tourmentée d'Augustin, il fallait un de ces changements de scène qui +détournent en même temps le cours des pensées.... Ils quittèrent donc +l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent à +la Nouvelle-Orléans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air +affairé.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il +essayait de combler cet abîme qui s'était fait dans son coeur.... Les +gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne +s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crêpe de +son chapeau. Il était là, souriant, causant, lisant les journaux, +discutant la politique ou s'intéressant au commerce.... Qui donc eût pu +deviner que ces dehors souriants cachaient un coeur silencieux et sombre +comme un tombeau? + +«M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent +Marie à miss Ophélia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait +quelque chose au monde qu'il aimât, c'était notre chère petite Éva.... +mais il me paraît l'oublier bien aisément. Je ne puis l'amener à en +parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il eût montré plus de sentiment! + +--L'eau calme est l'eau profonde, répondit sentencieusement miss +Ophélia. + +--C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand +on a du coeur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais c'est +un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux être comme +Saint-Clare; ma sensibilité me tue. + +--Bien sûr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une +ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss +Éva.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chère petite créature du bon +Dieu!... Et les larmes de Mammy coulèrent. + +--En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espèce d'égards, il +n'a pas trouvé une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir +qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mère. + +--Le coeur seul connaît sa propre amertume, dit gravement miss Ophélia. + +--C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'éprouve.... +personne que moi! Éva le savait bien aussi, mais elle est partie....» Et +Marie se renversa sur son fauteuil et se mit à sangloter.... + +Marie était une de ces organisations malheureuses pour lesquelles +l'objet possédé est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu +devient tout à coup inappréciable! Elle trouvait des défauts à tout ce +qu'elle avait... des perfections infinies à tout ce qu'elle n'avait +plus. + +Pendant que cette petite scène se passait dans le salon, il s'en passait +une autre dans la bibliothèque. + +Tom, qui ne quittait plus son maître, l'avait vu entrer dans cette +pièce; il avait longtemps épié sa sortie.... enfin il se décida à entrer +lui-même. + +Il entra doucement: Saint-Clare était couché sur un sopha, à l'autre +bout de l'appartement.... il était tourné le visage contre terre.... la +Bible d'Éva était ouverte devant lui à quelque distance. + +Tom fit quelques pas et se tint immobile auprès du sopha. Il +hésitait.... Saint-Clare se leva tout à coup.... L'honnête visage de Tom +était si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse +sympathie..., un visage qui priait!... Il émut profondément +Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son +front vers lui. + +«Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'oeuf! + +--Je le sais bien, maître, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon +maître voulait seulement regarder en haut.... en haut.... où est notre +chère miss Éva.... et le Seigneur Jésus! + +--Hélas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y +regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!» + +Tom poussa un gros soupir. + +«On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a été donné aux enfants +et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons +voir, nous.... Comment cela se fait-il? + +--Tu t'es caché aux habiles et aux sages, et tu t'es révélé aux petits +enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi, ô Jésus! parce que cela a paru +bon à tes yeux. + +--Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant +l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire à cette Bible. Je ne le +puis! + +--Cher maître, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire, +donnez-moi la foi! + +--Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rêveur et se +parlant à lui-même. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est +peut-être qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de +réel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'évanouit comme +un souffle. Plus d'Éva, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien! + +--Si, si! ô maître! tout cela est, je le sais, j'en suis sûr, s'écria +Tom en tombant à genoux; croyez, cher maître, croyez, croyez! + +--Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne +l'avez jamais vu. + +--Je l'ai senti dans mon âme, ô maître!... et maintenant encore je le +sens!... Tenez, maître.... quand je fus vendu, arraché à ma vieille +femme et à mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que +tout était fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur +se tint à côté de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta +la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre esclave.... il y fit la +paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je +veux être au Seigneur et faire sa volonté.... et devenir ce qu'il veut +que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de +moi, qui ne suis qu'une pauvre créature. Cela venait du Seigneur.... et +il fera tout aussi pour mon maître!» + +Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare +appuya sa tête sur son épaule et serra sa main rude et noire, sa main +fidèle! + +«Tom, vous m'aimez! + +--Oh! oui, et je bénirais le jour où je pourrais donner ma vie pour vous +voir chrétien. + +--Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant à demi, je ne suis pas digne +de l'amour d'un bon et honnête coeur comme le vôtre! + +--O maître! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le +Seigneur Jésus! + +--Comment le savez-vous, Tom? + +--Je le sens, maître; «l'amour du Christ qui passe tout savoir!...» + +--C'est étrange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire +d'un homme qui a vécu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans.... +peut encore aujourd'hui ébranler les hommes.... Mais il n'était pas un +homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si +je pouvais croire ce que ma mère m'enseignait!... Si je pouvais prier +comme je priais quand j'étais enfant!... + +--Si mon maître voulait.... miss Éva lisait cela si bien!... Je voudrais +que mon maître fût assez bon pour le lire.... Je ne lis plus guère +depuis que miss Éva est partie....» + +C'était le chapitre onzième de saint Jean, la touchante histoire de la +résurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrêtant souvent +pour maîtriser l'émotion que faisait naître en lui ce récit pathétique. + +Tom était à genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible +l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration.... + +«Tom, tout cela est réel pour vous. + +--Je le vois, maître! + +--Que n'ai-je vos yeux, Tom!... + +--Je prie Dieu de vous les donner, maître. + +--Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je +vous disais que moi, je ne crois pas à la Bible! + +--Ah! maître! dit Tom en élevant ses mains avec un geste suppliant. + +--Cela n'ébranlerait-il pas votre foi, Tom? + +--Pas du tout! + +--Vous savez pourtant que je suis plus éclairé que vous. + +--O maître! n'avez-vous pas lu «qu'il se cache aux savants et aux sages, +et qu'il se révèle aux petits enfants?» Mais mon maître n'était pas +sérieux.... bien sûr! + +--Non, Tom! je ne suis pas complétement incrédule.... je pense qu'il y a +des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une +bien terrible et bien fatale habitude que j'ai là, Tom! + +--Si mon maître voulait seulement prier!... + +--Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas? + +--Ah! est-ce que....? + +--Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un là que je pusse +prier.... mais ne parler à rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et +apprenez-moi!» + +Le coeur de Tom était plein; il se répandit dans la prière, comme des +eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom était convaincu que +quelqu'un l'écoutait, absent ou présent! Saint-Clare se sentit soulevé +par cet océan de foi sincère et de charité, et porté jusqu'au seuil de +ce ciel que Tom se représentait avec une si vive ardeur; il lui semblait +être maintenant près d'Éva! + +«Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime à vous +entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul; quelque +autre jour, je vous parlerai davantage.» + +Tom se retira silencieusement. + + + + +CHAPITRE XXVIII. + +Réunion. + + +L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de +Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant +sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures, +froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les +sentiments de nos coeurs! Il faut manger, il faut boire, il faut +dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il +faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des +ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée +de la vie survit à la vie même! + +Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût +conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour +Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était +à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne +faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la +fois et l'action et la pensée! + +Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une +portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur +donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le +savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible +voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui +lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la +douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever.... +c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées +religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien +plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de +sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent +l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée +à les méconnaître. Moore, Byron, Goethe, ont trouvé, pour peindre le +sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes +dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de +la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel +cent fois! + +Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes +religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des +exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance +devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il +avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la +nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu, +qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi. + +Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait +sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées +plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les +esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du +présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour +arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait +compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De +jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce +monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère +image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux +et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On +ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel +dévouement Tom suivait constamment son jeune maître. + +«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme +libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le +Kentucky.» + +Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers +le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme. +Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si +disposé à le quitter! + +«Vous n'étiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous +êtes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec. + +--Oh non! maître.... ce n'est pas cela! c'est d'être un homme libre, qui +fait ma joie! + +--Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous êtes plus heureux comme cela +que si vous étiez libre?... + +--Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine +énergie, non certainement! + +--Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu à être vêtu et nourri +comme vous l'êtes chez moi.... + +--Je le sais bien, monsieur. Monsieur a été bien trop bon.... Mais, +monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vêtements.... +tout pauvre! voyez-vous.... et à moi, que d'avoir bien meilleur.... et +à un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu? + +--Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans +un mois, à peu près, ajouta-t-il d'un ton assez mécontent.... quoique +peut-être vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait +pas!» + +Et il se leva et parcourut le salon. + +«Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon maître sera dans la peine. Je +resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui +être utile! + +--Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant +lentement par la fenêtre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme +cela? + +--Quand M. Saint-Clare sera chrétien! + +--Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu'à ce +moment-là? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la +fenêtre, il posa sa main sur l'épaule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne +garçon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre +femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien..... + +--Eh bien! moi, je crois que ce jour-là viendra bientôt.... dit Tom avec +émotion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon +maître! + +--Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire.... +voyons! contez-moi ça!... + +--Hélas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le +Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des +amis.... combien ne peut-il pas faire davantage! + +--Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit +Saint-Clare en souriant. + +--Quand nous travaillons pour ses créatures, nous travaillons pour Dieu, +dit Tom. + +--Bonne théologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur +B***.» + +Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites. + +Marie Saint-Clare ressentait la perte d'Éva autant qu'il lui était +possible de ressentir quelque chose, et, comme elle était femme à rendre +malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves +attachés à son service n'avaient que trop de raisons de regretter la +jeune maîtresse dont les douces façons et l'aimable intercession les +avaient si souvent protégés contre la tyrannie et les égoïstes +exigences de sa mère. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'âme, sevrée +de toutes les tendresses de la famille, s'était consolée par l'affection +de cet être charmant, Mammy n'était plus qu'un coeur brisé.... Nuit et +jour elle pleurait.... et l'excès même de son chagrin la rendait moins +habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempête d'invectives sur +sa tête, désormais sans défense.... + +Miss Ophélia ressentait aussi cette perte; mais dans ce coeur honnête et +bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne finira +pas. Elle était plus facile et plus douce.... aussi zélée pour chaque +devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus modeste.... on +voyait qu'elle rentrait plus souvent en son coeur, et ce n'était pas en +vain: elle s'occupait plus activement de l'éducation de Topsy. Elle lui +apprenait des passages de la Bible. Elle ne frissonnait plus à son +approche, elle n'avait plus à cacher une répugnance qu'elle n'éprouvait +pas! Elle la voyait à travers ce milieu si doucement évoqué devant ses +yeux par Éva; et ce qu'elle voyait en elle, c'était une créature +immortelle, que Dieu lui avait envoyée pour qu'elle la conduisît à la +gloire et à la vertu.... Topsy n'était pas devenue une sainte tout d'un +coup; mais cependant la vie et la mort d'Éva avaient produit en elle un +notable changement. + +La dure indifférence était partie.... il y avait maintenant en elle de +la sensibilité, et l'espérance, le désir, l'effort du bien, effort +irrégulier, suspendu, interrompu.... mais renouvelé. + +Un jour miss Ophélia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hâte, +cachant quelque chose dans sa poitrine. + +«Que faites-vous là, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose, +je gage?» dit l'impérieuse petite Rosa, qu'on avait envoyée chercher +l'enfant; et, au même instant, elle la saisit brusquement par le bras. + +«Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débarrassant d'elle, cela ne +vous regarde pas!... + +--Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher +quelque chose....» + +Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller. + +Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait +violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit. + +Les clameurs et le bruit de la bataille attirèrent miss Ophélia et +Saint-Clare. + +«Elle a volé! disait Rosa. + +--Non! non! vociférait Topsy avec des sanglots pleins de colère. + +--N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophélia d'une voix ferme.» + +Topsy eut un moment d'hésitation; mais, sur une nouvelle injonction, +elle tira de son sein un petit paquet enveloppé dans un de ses bas. + +Miss Ophélia développa. + +C'était un petit livre donné à Topsy par Éva: il contenait un verset de +l'Écriture pour chaque jour de l'année; il y avait aussi dans une +feuille de papier la boucle blonde d'Éva, donnée le jour de ses +mémorables adieux. + +Cette vue causa une profonde émotion à Saint-Clare. Le livre était +entouré d'un crêpe noir. + +«Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le +crêpe. + +--Parce que.... parce que.... parce que c'était à miss Éva!... Oh! ne le +retirez pas, s'il vous plaît!» Et s'asseyant sur le plancher et mettant +son tablier sur sa tête, elle commença à sangloter violemment. + +C'était quelque chose de comique et de pathétique tout à la fois. Ce +vieux bas, ce livre, ce crêpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le +fougueux désespoir de Topsy. + +Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes. + +«Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant +tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena +mis Ophélia dans le salon. + +--Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en +faisant un geste avec son pouce par dessus l'épaule. Toute âme +susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas +l'abandonner.... + +--Elle a fait de grands progrès, dit miss Ophélia, et j'ai beaucoup +d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de +Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A +vous ou à moi? + +--Eh mais, je vous l'ai donnée! + +--Pas légalement.... Je veux qu'elle soit à moi légalement.... + +--Oh, oh! cousine.... et que pensera la société abolitioniste?... Vous! +avoir une esclave! On ordonnera un jour de jeûne pour cette rechute.... + +--Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi.... pour avoir le droit de +l'emmener dans les États libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce +que j'ai tenté de faire ne soit pas inutile.... + +--Ah! cousine! vous avez là des projets bien subversifs.... Je ne puis +les encourager.... + +--Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre +chrétienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de +l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit à moi, faites un bout de +donation.... un écrit en forme.... + +--Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et déplia +un journal. + +--Il faut le faire maintenant, dit Ophélia.... + +--Quelle hâte! + +--Maintenant est le seul moment dont on soit maître de faire ce que l'on +veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier.... +Écrivez!...» + +Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne +voulait pas être poussé à bout.... Il était excédé de cette rigoureuse +et ponctuelle exigence de miss Ophélia.... + +«Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma +parole?... Vous vous acharnez après les gens.... on dirait que vous avez +pris des leçons chez les juifs! + +--Eh! je veux être sûre, dit miss Ophélia.... Vous pouvez mourir.... +être ruiné.... et, malgré tout ce que je pourrais faire, Topsy serait +vendue aux enchères.... + +--Allons! vous pensez à tout.... puisque je suis dans la main d'une +Yankee, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'exécuter.» + +Saint-Clare écrivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires.... +rien ne fut plus aisé.... il signa son nom en majuscules largement +étalées, et termina le tout par un parafe flamboyant.... + +«Voilà, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier. + +--Brave garçon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un témoin? + +--En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la +chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous... +Mettez votre nom au bas de ceci. + +--Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'écrit.... Oh! ridicule! Je +croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là.... +Mais.... et elle signa négligemment.... si elle a un caprice pour cet +objet, nous le lui cédons de grand coeur. + +--Elle est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Clare en tendant le +papier à sa cousine. + +--Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, dit miss Ophélia: Dieu seul +peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la +protéger. + +--Elle est à vous d'après la fiction légale,» dit Saint-Clare; et il +retourna dans le salon et prit son journal. + +Miss Ophélia, qui ne recherchait pas précisément la société de Marie, +l'y suivit bientôt, après toutefois qu'elle eut serré son papier. + +Elle s'assit et se mit à tricoter... puis tout à coup: + +«Augustin, avez-vous songé à vos esclaves.... en cas de mort? + +--Non!» + +Et il continua sa lecture. + +«Alors votre indulgence à leur égard pourra bien se trouver un jour une +grande cruauté....» + +C'est une réflexion que Saint-Clare s'était bien souvent faite à +lui-même: il répondit négligemment: + +«Je compte m'en occuper un de ces jours.... + +--Quand? + +--Plus tard.... + +--Et si vous mourriez auparavant?... + +--Eh bien! cousine, qu'est-ce à dire?...» + +Il quitta son journal et la regarda fixement. + +«Me trouvez-vous des symptômes de fièvre jaune ou de choléra?... +pourquoi me poussez-vous, avec tant de persévérance, à faire des +arrangements en cas de mort? + +--En pleine vie, nous sommes dans la mort!» + +Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez +d'insouciance jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur la véranda. Il voulait +mettre fin à cette conversation qui lui était désagréable; mais tout +seul et machinalement il répétait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le +balcon et regarda le jet d'eau étincelant, qui s'élançait et retombait +dans le bassin. Puis, comme à travers un brouillard épais et gris, il +aperçut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il +répéta encore ce mot mystérieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les +bouches, ce mot terrible: + + LA MORT! + +«Il est vraiment étrange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une +telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent, +on est jeune, on est beau, plein d'espérances, de désirs, de besoins, et +le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours +parti!...» + +C'était une de ces belles soirées du sud, tiède et pleine de rayons +d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, penché sur sa +Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant à lui-même +avec toutes les marques d'une profonde attention. + +«Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprès +de lui. + +--Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si +bien!» + +Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit à lire un des +passages annotés par les grosses marques de Tom. + +Voici le passage: + + «Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges + avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront + rassemblées toutes les nations.... Et il séparera les hommes les uns + d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.» + +Saint-Clare lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il arrivât au dernier +verset.... + + «Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: «Éloignez-vous de moi, + maudits, et allez au feu éternel. + + «Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger.... J'ai eu + soif, et vous ne m'avez pas donné à boire. + + «J'étais étranger, et vous ne m'avez pas reçu chez vous.... + + «J'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu. + + «J'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.» + + «Et alors ils lui répondront: + + «Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez + soif, que vous étiez sans asile, que vous étiez nu, que vous étiez + malade, que vous étiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assisté?» + + «Et il leur répondra: + + «Chaque fois que vous avez refusé d'assister le dernier d'entre mes + frères.... c'est moi-même que vous avez refusé.» + +Saint-Clare parut frappé de ce dernier passage, car il le lut deux fois, +et la seconde fois lentement, comme s'il en eût médité les paroles. + +«Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traités ont fait tout +juste ce que je fais.... Ils ont vécu dans l'aisance, confortablement, +sans s'inquiéter combien de leurs frères avaient faim, avaient soif, +étaient malades ou en prison!...» + +Tom ne répondit pas. + +Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la véranda, +paraissant oublier tout ce qui n'était pas sa pensée.... et il était si +absorbé, que Tom fut obligé de lui rappeler que l'on avait sonné deux +fois pour le thé. + +Pendant le thé, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le thé +fini, Marie, miss Ophélia et lui passèrent au salon sans mot dire. + +Marie s'étendit sur un sofa, à l'abri d'une moustiquaire de soie; elle +fut bientôt profondément endormie. + +Miss Ophélia tricotait. + +Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et +mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se +parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un +des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les +feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre. + +«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de +son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du _Requiem_ de Mozart, +et l'avait arrangé pour elle.» + +Miss Ophélia se leva et vint voir. + +«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre +encore.» + +Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette +vieille hymne latine: + + Dies iræ, etc. + +Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte +du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne +comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière +de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les +grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son coeur +eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles paroles: + + Recordare, Jesu pie, + Quod sum causa tuæ viæ: + Ne me perdas illa die! + + Quærens me, sedisti lassus; + Redemisti, crucem passus: + Tantus labor non sit cassus! + +Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée. +Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de +sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient +à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart +trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le +_Requiem_ de sa messe de mort. + +Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il +se leva et marcha dans le salon. + +«Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le +redressement des torts de tous les âges, la solution de tous les +problèmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique +image! + +--Une terrible image! répliqua miss Ophélia. + +--Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrêtant tout pensif. +Cette après-midi, je lisais à Tom un chapitre de saint Matthieu, qui +décrit ce jugement. Cela m'a frappé.» On s'imaginerait que pour être +exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non! +ils sont condamnés pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul +renfermait tous les torts! + +--Sans doute, dit miss Ophélia, ne pas faire du bien, c'est faire mal! + +--Eh bien! dit Saint-Clare se parlant à lui-même et avec une extrême +agitation, que dire de celui que son coeur, son éducation, ses relations +sociales appelaient à quelque noble rôle..., et qui est resté incertain, +rêveur, indifférent, neutre, en face des luttes, des agonies, du +désespoir de l'humanité..., quand il eût pu agir? + +--Que celui-là se repente et qu'il commence maintenant, dit miss +Ophélia. + +--Toujours pratique! toujours au noeud de la difficulté! reprit +Augustin, dont le visage s'éclaira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous +ne me laissez jamais le temps des réflexions générales. Vous me heurtez +toujours contre les actualités présentes. Vous avez dans l'esprit un +éternel _maintenant_. + +--_Maintenant_ est à moi... C'est le seul moment dont je sois sûre, quoi +que je veuille faire, reprit miss Ophélia. + +--Chère petite Éva! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son âme douce et +simple voulait me voir faire le bien!» + +Depuis la mort d'Éva, c'était la première fois que Saint-Clare parlait +autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il était obligé de +refouler dans son coeur. + +«Mes idées sur le christianisme sont telles, reprit-il bientôt, que je +ne pense pas qu'un homme puisse être chrétien sans se jeter de tout son +poids contre ce monstrueux système d'injustice, qui est pourtant le +fondement de notre société.... Oui, s'il le faut, un chrétien doit +sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne +pourrais pas être chrétien autrement.... Mais j'ai rencontré des +chrétiens éclairés dont ce n'était pas l'avis. Eh bien! je confesse que +l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indifférence pour les +maux de leurs frères, m'ont rempli d'horreur, et ont été plus que tout +le reste, la cause de mon scepticisme. + +--Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait? + +--Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance +qui consiste à s'étendre sur un sofa et à maudire l'Église et le clergé +qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si +facile, hélas! de voir que les autres devraient être martyrs.... + +--Eh bien! allez-vous du moins agir différemment.... maintenant? + +--Dieu seul connaît l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que +j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien à perdre court aisément tous +les risques. + +--Et qu'allez-vous faire? + +--Mon devoir, je l'espère, autant que je le pourrai, envers ces +malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je +n'ai encore rien fait.... et peut-être quelque jour me sera-t-il +possible de faire quelque chose pour cette classe tout entière! quelque +chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes +les nations civilisées!... + +--Croyez-vous qu'une nation consente jamais à émanciper ses esclaves? + +--Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions.... Çà et là +l'héroïsme et le dévouement se lèvent sur cette terre.... Les nobles de +la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une +perte immense. Peut-être parmi nous se trouvera-t-il des coeurs +généreux, qui n'évalueront pas l'homme en dollars et en centimes. + +--J'ai peine à le croire, fit mis Ophélia. + +--Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces +milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra à bien user +de leur liberté? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous. +Nous sommes nous-mêmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur +donner cette industrie et cette énergie sans lesquelles on ne pourra pas +en faire des hommes! Ils iront dans le nord, où le travail est à la +mode, où tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la +philanthropie chrétienne est-elle assez grande pour suffire à la tâche +de cette tutelle et de cette éducation? Vous envoyez des dollars par +milliers aux missions étrangères; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces +païens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre +temps, vos pensées, votre argent pour les enrôler sous la bannière du +Christ? voilà ce que je voudrais savoir! Si nous émancipons, +élèverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un ménage +nègre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient +Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je +lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa à l'école, +combien d'écoles voudraient les recevoir dans vos États du nord? Combien +de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi +blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine, +que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les +oppresseurs officiels des nègres; mais les préjugés anti-chrétiens du +nord ne les oppriment pas moins cruellement.... + +--C'est vrai, cousin, je le sais; c'était vrai même avec moi.... jusqu'à +ce que je sois parvenue à vaincre mes répugnances.... Mais elles sont +vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens +qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus +de dévouement pour recevoir ces païens parmi nous que pour leur envoyer +des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons. + +--Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme +votre devoir. + +--Mon Dieu! je ne suis déjà pas si bonne, dit miss Ophélia. Les autres +feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener +Topsy chez nous. On s'étonnera bien un peu tout d'abord, mais ils +arriveront à partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le +nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout à l'heure. + +--Oui... une minorité! et, si nos émancipations sont trop nombreuses, +nous entendrons bientôt de vos nouvelles.» + +Miss Ophélia ne répondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le +visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une +expression sombre et rêveuse. + +«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser à ma mère. +Je me sens dans l'âme je ne sais quels attendrissements, comme si ma +mère était près de moi. Je pense à tout ce qu'elle avait l'habitude de +me dire.... Quelle étrange chose que parfois le passé revienne à nous si +vivant!» + +Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon. + +«Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce +soir?... Il faut que je voie cela.» + +Il prit son chapeau et quitta le salon. + +Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait +l'accompagner. + +«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...» + +Tom s'assit sous la véranda. + +C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume +s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il +écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa +maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il +pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il +rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à +sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses +bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa +famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa +prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline, +maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage +brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la +fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il +la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une +guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'oeil +rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva +lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds +avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la +vision s'évanouit. + +Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de +voix à la porte. + +Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une +civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe +tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de +l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison.... +Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon, +où miss Ophélia tricotait. + +Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une +querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la +boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les +séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes, +avait reçu un coup de couteau dans le côté. + +La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de +lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se +jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions; +Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls +quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du +salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était +évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit +respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, les promena tout +autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa mère. + +Le médecin arriva et fit son examen. On vit bientôt, à son air, qu'il +n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin à panser la +blessure, assisté de miss Ophélia et de Tom. Les esclaves, désolés, se +pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant. + +«Il faut les écarter, dit le médecin. Tout dépend maintenant du repos où +on le laissera.» + +Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux êtres que +miss Ophélia et le docteur s'efforçaient de faire sortir du salon. +«Pauvres gens!» dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords. +Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait complétement égaré; il se +coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres +cédèrent aux instantes recommandations de miss Ophélia et se retirèrent, +pensant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance et de +leur calme. + +Saint-Clare pouvait à peine parler.... il avait les yeux fermés; mais on +ne devinait que trop l'amertume de ses pensées. Au bout d'un instant, il +posa sa main sur la main de Tom, agenouillé auprès de lui. + +«Tom! pauvre Tom! + +--Eh bien, maître? + +--Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez! + +--Voulez-vous un prêtre?» dit le médecin. + +Saint-Clare fit signe que non, et dit à Tom avec plus d'énergie encore: +«Priez!» + +Et Tom pria de tout son coeur et de toutes ses forces pour cette âme qui +passait.... pour cette âme qui semblait se révéler tout entière, si +triste et si désolée, dans le regard de ces grands yeux bleus +mélancoliques.... Ah! c'était bien la prière offerte avec des cris et +des larmes! + +Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien +dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes +de l'éternité, la main blanche et la main noire se serrent d'une égale +étreinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupée, Saint-Clare +murmurait: + + Recordare, Jesu pie, + . . . . . . . . . . . . . + Ne me perdas.... illa die! + . . . . . . . . . . . . . + Quærens me.... sedisti lassus,... + +Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient à +l'esprit....; paroles de supplication, adressées à la miséricorde +infinie. Il entr'ouvrait encore les lèvres, et les fragments de l'hymne +en tombaient.... + +«L'esprit s'égare, dit le médecin. + +--Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec énergie; +enfin, enfin!...» + +Cet effort l'épuisa. + +La pâleur de la mort s'étendit sur ses traits, et avec elle, comme si +elle fût tombée des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix +et de calme. On eût dit un enfant qui s'endort. + +Il resta quelques instants immobile. + +Tous voyaient que la main du Tout-Puissant était sur lui. Avant que +l'âme prît son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une +lueur de joie, de cette joie qu'on éprouve à reconnaître ceux qu'on +aime.... Il murmura: «Ma mère!» Tout était fini. + + + + +CHAPITRE XXIX. + +Les abandonnés. + + +On parle souvent du malheur des nègres qui perdent un bon maître. On a +raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de créatures plus +infortunées et plus vraiment à plaindre.... + +L'enfant qui a perdu son père a du moins pour lui la protection de ses +amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il +a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne +lui reconnaît pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si +jamais on a reconnu en lui quelques-uns des désirs et des besoins d'une +créature humaine.... et immortelle.... il le doit à la volonté +souveraine et irresponsable de son maître. Ce maître une fois +disparu.... il n'y a plus rien! + +Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et +généreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela: +l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de +rencontrer le maître tyrannique et cruel.... une chance de trouver le +maître clément et bon. La perte d'un bon maître doit être suivie de +longs gémissements. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la +consternation s'emparèrent de toute la maison.... Il avait été abattu en +un moment, dans la force et dans la fleur de ses années. Toute +l'habitation retentissait de sanglots et de cris désespérés. Marie, dont +les nerfs étaient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, était +bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son +mari, elle sortait d'un évanouissement pour retomber dans un autre.... +Et celui auquel elle avait été unie par le lien mystérieux du mariage la +quitta pour toujours, sans qu'ils eussent même échangé une parole +d'adieu! + +Miss Ophélia, avec la force et l'empire sur elle-même qui la +caractérisaient, n'avait point quitté son cousin un seul instant. Elle +était tout oeil, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce qu'il +fallait faire, et, du fond de son coeur, s'unissait à ces prières +tendres et passionnées, que le pauvre esclave répandait devant Dieu pour +l'âme de son maître mourant. + +En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvèrent sur sa poitrine +un petit médaillon très-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il +renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre côté, +encadré sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce +médaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussière contre +poussière!.... Pauvres et tristes reliques des rêves printaniers.... qui +jadis firent battre avec tant d'ardeur ce coeur maintenant éteint! + +L'âme de Tom était remplie des pensées de l'éternité, et, pendant qu'il +rendait les derniers devoirs à cette poussière inanimée, il était loin +de croire que ce coup l'avait plongé dans un esclavage désormais sans +espérance.... Il était rassuré sur le compte de Saint-Clare: au moment +où il avait répandu sa prière dans le sein de son Père.... il avait +senti dans son propre coeur une paix et une espérance qui semblaient +être la réponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature +affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin.... +L'antique oracle n'a-t-il pas dit: «Celui qui demeure dans l'amour +demeure en Dieu, et Dieu en lui!» + +Tom croyait, il espérait, il avait la paix. + +Les funérailles furent célébrées avec tout leur attirail de crêpes et de +tentures noires.... leurs prières.... leurs visages solennels.... Puis +les vagues froides de la vie quotidienne coulèrent de nouveau dans leur +lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire? + +C'est à quoi songeait Marie, vêtue de longs habits de deuil, entourée +d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des +échantillons de crêpe et d'alépine. + +C'est à quoi songeait aussi miss Ophélia, dont les pensées se tournaient +déjà vers sa maison du nord. + +C'est à quoi songeaient également, pleins de terreur, ces esclaves qui +connaissaient le caractère tyrannique et impitoyable de la maîtresse aux +mains de laquelle ils étaient tombés.... ils savaient tous que +l'indulgence ne venait pas de la maîtresse, mais du maître, et que, lui +absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les +exigences d'une femme aigrie par la douleur. + +Environ quinze jours après les funérailles, miss Ophélia travaillait +dans son appartement.... elle entendit un petit coup frappé doucement à +sa porte: c'était Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si +souvent parlé; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux tout gros de +larmes. + +«O miss Phélia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas +de sa robe, ô miss Phélia.... allez! allez! priez pour moi, priez +madame! intercédez.... Hélas! hélas! elle veut m'envoyer dehors pour +être fouettée.... Tenez!» Et elle tendit un papier à miss Ophélia. + +C'était un ordre écrit de la main blanche et délicate de Marie, et +adressé au maître d'une maison de correction, de faire donner quinze +coups de fouet au porteur. + +«Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophélia. + +--Vous savez, miss Phélia.... j'ai un si mauvais caractère.... c'est +bien mal à moi.... J'essayais une robe à miss Marie.... elle m'a donné +un soufflet.... J'ai parlé avant de réfléchir.... je n'ai pas été +polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me réduire et m'apprendre une +fois pour toutes à ne pas tant lever la tête.... et elle a écrit cela et +m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tuât tout de +suite!» + +Miss Ophélia, le billet à la main, réfléchit un instant. + +«Voyez-vous, miss Phélia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si +c'était vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme, +et un tel homme.... O miss Phélia! la honte!» + +Miss Ophélia savait parfaitement qu'il était d'usage d'envoyer ainsi les +femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour être +fouettées par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur +métier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels +châtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas +vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frêle et élégant, +à demi brisé par les convulsions du désespoir, le sang de la femme +bondit dans ses veines.... Ce sang généreux et libre de la +Nouvelle-Angleterre monta à ses joues.... et redescendit à son coeur +pour en précipiter les palpitations indignées.... Mais, toujours +prudente et maîtresse d'elle-même, elle se contint.... elle froissa le +papier dans ses mains, et d'une voix calme: + +«Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre +maîtresse.... C'est une honte, une monstruosité.... un outrage à la +nature!» se dit-elle en traversant le salon. + +Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui +frictionnait les pieds. + +«Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?» dit miss Ophélia. + +Un profond soupir, des yeux qui se fermèrent, telle fut la première +réponse de Marie. Elle ajouta bientôt: + +«Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit +jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de +batiste, encadré dans une bordure noire d'un pouce de large. + +--Je venais, dit miss Ophélia avec cette petite toux qui sert de préface +aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.» + +Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta à ses joues +pâles, et d'une voix aiguë: + +«Eh bien! qu'est-ce? + +--Elle se repent de sa faute! + +--Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert +assez longtemps l'impudence de cette créature.... Je veux l'abattre, je +veux la mettre dans la poussière. + +--Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manière, d'une manière moins +honteuse? + +--Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle +a trop fait cas toute sa vie de sa délicatesse, de sa bonne mine et de +ses airs de dame.... Elle en est venue à oublier qui elle est.... Je +vais lui donner une leçon qui domptera son orgueil, j'en réponds! + +--Mais, cousine, remarquez que, si vous détruisez cette délicatesse et +cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dépravez.... + +--Délicatesse! fit Marie avec un rire méprisant; un beau mot pour une +telle espèce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est +pas plus que la dernière créature en haillons qui traîne par les +rues.... Elle ne prendra plus ces airs-là avec moi. + +--Vous répondrez à Dieu de cette cruauté, dit miss Ophélia. + +--Je voudrais bien savoir quelle cruauté il y a à cela.... Je n'ai +donné l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas +frapper très-fort.... Où donc est la cruauté? + +--Vous ne voyez pas là de cruauté!.... Eh bien! soyez-en sûre, il n'y a +pas une jeune fille qui ne préférât la mort. + +--Peut-être bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces créatures sont +accoutumées à cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison.... +laissez-leur prendre une fois ces façons.... et vous ne pouvez plus vous +en aider.... C'est ce qui m'est arrivé avec mes esclaves.... Maintenant, +je commence à les réduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront +tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas.» Marie promena autour d'elle +un regard décidé. + +Jane baissa la tête et trembla, comme si elle eût compris que ceci lui +était particulièrement adressé.... Miss Ophélia s'assit un instant, +comme si elle eût avalé quelque mélange susceptible de faire +explosion.... Elle paraissait prête à éclater.... mais se rappelant +l'inutilité de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche +close, se recueillit et sortit de la chambre. + +Il fallut, quoi qu'il lui en coûtât, aller dire à la pauvre Rosa qu'elle +n'avait pu rien faire pour elle. Un instant après, un des esclaves entra +et dit qu'il avait ordre de sa maîtresse de la conduire à la maison de +correction. Elle fut entraînée malgré ses larmes et ses résistances..... + +Quelques jours après cette scène, Tom, rêveur, se tenait sur le balcon; +il fut rejoint par Adolphe, abattu et désolé depuis la mort de son +maître.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours déplu à Marie; +pendant que son maître vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il +vivait «dans la crainte et le tremblement,» ne sachant pas trop ce qu'il +adviendrait de lui. + +Marie avait eu plusieurs conférences avec ses hommes d'affaires. Après +avoir pris l'avis de son beau-frère, elle se résolut à vendre +l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se réservant que ceux qui +lui appartenaient en propre: quant à ceux-ci, elle les ramènerait avec +elle chez son père. + +«Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons être tous vendus? + +--Qui vous a appris cela? + +--Je m'étais caché derrière les rideaux, quand madame a parlé avec +l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux +enchères, Tom! + +--Que la volonté de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et +en poussant un profond soupir.... + +--Nous ne retrouverons jamais un pareil maître, dit Adolphe d'un ton +craintif... Mais j'aime encore mieux être vendu que de rester avec +madame.» + +Tom se détourna: son coeur était plein.... L'espérance et la liberté, la +pensée lointaine de sa femme et de ses enfants, s'étaient tout à coup +levées devant son âme patiente, comme devant les yeux du matelot qui +sombre en touchant le port se dressent la flèche de l'église et les +toits aimés du village natal, aperçus derrière la vague sombre comme +pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus étroitement +ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amères et il +essaya de prier.... Le pauvre esclave éprouvait maintenant un désir de +liberté tellement irrésistible que plus il répétait: «Seigneur, que ta +volonté soit faite!» plus il était désespéré. + +Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d'Éva, lui avait +témoigné une bonté pleine d'égards.... + +«Miss Phélia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté.... +Il avait même commencé les démarches.... et maintenant, si miss Phélia +voulait être assez bonne pour en parler à madame.... peut-être madame +voudrait achever.... pour se conformer au désir de M. Saint-Clare.... + +--Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dépend +de Mme Saint-Clare, je n'espère pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.» + +Ceci se passait quelques jours après l'aventure de Rosa, et pendant que +miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ pour retourner dans le +nord. + +En y réfléchissant sérieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul +doute, mis trop de chaleur dans sa première discussion avec Marie, et +elle résolut, pour cette fois, de modérer son zèle et d'être aussi +conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla +dans la chambre de Marie, bien résolue à se montrer très-aimable et à +négocier l'affaire de Tom avec toute l'habileté de sa diplomatie. + +Elle trouva Marie étendue tout de son long sur un sofa, le coude dans +les oreillers. Jane, qui était allée faire des emplettes, déployait +devant elle des étoffes d'un noir un peu plus clair. + +«Voilà qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne +sais pas si c'est bien deuil. + +--Comment donc, madame! dit Jane avec volubilité, Mme la générale +Daubernon portait la même chose, l'été dernier, après la mort du +général.... et cela lui allait à ravir! + +--Qu'en pensez-vous, miss Ophélia? + +--C'est affaire de mode, j'imagine, et vous êtes meilleur juge que moi. + +--Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse +mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me décide. + +--Ah! vous partez si tôt? + +--Oui, le frère de Saint-Clare a écrit; il pense, comme l'homme +d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves.... +quant à la maison, on attendra une occasion favorable. + +--Il y a une chose, dit miss Ophélia, dont je voulais vous parler.... +Augustin avait promis la liberté à Tom.... il avait même commencé les +premières formalités.... j'espère que vous voudrez bien les faire +terminer.... + +--C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme +Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos +esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa liberté?... il +est bien plus heureux comme il est!... + +--Il la désire vivement, et son maître la lui a promise.... + +--Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de +mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en +principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il +ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne +travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu +cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les +affranchir!... + +--Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable.... + +--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il +ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout. + +--Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un +mauvais maître? + +--Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les +maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été +élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât +très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là. + +--Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des +derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom; +c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre +chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la +violer....» + +Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et +aspira très-fortement les sels de son flacon. + +«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien.... +Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes +infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas +pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je n'avais qu'une fille unique.... +je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout le monde ne +pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et vous avez +assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... quand vous +voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes +intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!» + +Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la +fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa +robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour +regagner son appartement. + +Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait +des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs: +c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les voeux de sa fille et de +son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle +écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une +prompte assistance. + +Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent +conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du +marchand, qui devait en faire un lot. + + + + +CHAPITRE XXX. + +Un magasin d'esclaves. + + +Un magasin d'esclaves! Peut-être ce mot seul évoque-t-il, devant +quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent +quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux. + + . . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum! + +Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouvé le moyen +de pécher habilement, doucement, de façon à ne pas blesser les yeux et +la sensibilité de la bonne compagnie. La marchandise humaine est +avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien +vêtue, bien soignée, bien traitée, pour qu'elle arrive au marché forte, +grasse et brillante! Un magasin d'esclaves, à la Nouvelle-Orléans, +ressemble, extérieurement du moins, à toutes les autres maisons; il est +tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espèce d'auvent, dans +la rue, vous voyez étalées des rangées d'hommes et de femmes, comme +échantillon de ce que l'on vend à l'intérieur. + +On vous invite courtoisement à entrer et à examiner. On vous annonce que +vous trouverez là une grande quantité de maris, de femmes, de frères, de +soeurs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre ensemble ou +séparément, à la volonté de l'acquéreur; et cette âme immortelle, +rachetée par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des +tremblements de terre, des rochers déchirés, des tombeaux ouverts.... +cette âme est vendue, louée, engagée, échangée pour de l'épicerie ou +toute autre denrée, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la +nécessité présente du commerce. + +Un jour ou deux après la conversation que nous avons rapportée entre +Marie et miss Ophélia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres +esclaves ayant appartenu à Saint-Clare, étaient confiés aux aimables +soins de M. Skeggs, qui tenait un dépôt, rue de ***, pour passer aux +enchères le lendemain. + +Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets à lui. + +Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pièce où se +trouvaient rassemblés beaucoup d'autres hommes de tout âge, de toute +taille et de toute couleur, et d'où partaient les éclats de rire d'une +gaieté hébétée. + +«Ah! ah! très-bien! continuez, garçons, continuez! fit M. Skeggs. Mes +gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?» + +Sambo était un grand nègre, qui se livrait à toutes sortes de plates +bouffonneries qui réjouissaient fort ses compagnons. + +Tom, on se l'imagine aisément, n'était pas d'humeur à partager cette +gaieté; il plaça sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent, +s'assit dessus et appuya son visage contre le mur. + +Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une +persévérance systématique, d'entretenir parmi les esclaves une gaieté +bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la réflexion et de les rendre +insensibles à leurs maux. Le but du commerçant, depuis le premier moment +où il a pris le nègre dans les marchés du nord pour le vendre dans les +marchés du sud, c'est de le rendre insensible, indifférent, brutal. Le +trafiquant complète sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky; +il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent +aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger à discrétion, +et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mélancolie, le marchand a +soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne +veut pas s'amuser, celui dont les pensées se reportent trop vivement sur +sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas être +gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait retomber +sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais vouloir d'un +maître cruel et sans contrôle. L'insouciance, la pétulance, la +gaieté.... surtout quand il y a des témoins, voilà ce que l'on veut des +esclaves.... On espère ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne craint +pas d'éprouver des pertes sérieuses. + +«Qu'est-ce que ce nègre fait donc là?» dit Sambo, marchant à Tom, quand +M. Skeggs eut quitté la chambre. + +Sambo était noir comme l'ébène, grand, gai, parlait avec volubilité, et +faisait force tours et grimaces. + +«Que faites-vous là? dit-il en s'adressant à Tom et lui donnant un coup +de poing dans le côté, en manière de plaisanterie.... Vous méditez?... +hein! + +--Je serai vendu demain aux enchères! dit Tom tranquillement. + +--Vendu aux enchères!... Ah! ah! garçons,... en voilà une +plaisanterie!... Je voudrais bien être de la partie.... Eh bien, vous +autres, n'est-il pas risible, celui-là?... Eh mais, votre compagnon, +celui-ci, doit-il être vendu aussi demain? dit Sambo en posant +familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe. + +--Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe fièrement, et en se reculant +avec un extrême dégoût. + +--Ah! ah! garçons, voilà un vrai modèle de nègre blanc.... blanc comme +lait et qui sent! fit-il, en s'avançant encore et en flairant. Oh! Dieu, +comme il ferait bien l'affaire chez un débitant de tabac!... Il +parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique, +parole! + +--Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'écria Adolphe furieux. + +--Ah! comme vous êtes délicats, vous autres, nègres blancs! On ne peut +pas vous toucher, voyez-vous ça!» + +Et Sambo parodia grotesquement les façons d'Adolphe. + +«En voilà, fit-il, des airs et des grâces! On voit bien que nous avons +été dans une bonne maison. + +--Oui! oui! j'avais un maître qui vous aurait bien achetés.... tout ce +que vous êtes là! + +--Voyez-vous ça! Quel gentleman ça devait être! + +--J'appartenais à la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier. + +--En vérité!... eh bien! il doit être fort heureux de se débarrasser de +toi, ton maître.... Il va sans doute te vendre avec un lot de +porcelaines fêlées,» dit Sambo ajoutant à ses paroles une grimace +narquoise.... + +Adolphe, exaspéré de cette insulte, s'élança sur son adversaire, jurant +et frappant à droite et à gauche.... La troupe riait et applaudissait. +Le bruit fit venir le maître. + +«Qu'est-ce donc, garçons? la paix, la paix!» dit-il en brandissant un +long fouet. + +Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions, à l'exception de +Sambo qui, comptant sur ses priviléges de bouffon reconnu, resta ferme, +enfonçant sa tête dans ses épaules chaque fois que son maître le +menaçait. + +«C'est pas nous, maître, c'est pas nous!... Nous sommes bien +tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont +toujours après nous.» + +Le maître se tourna du côté de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus +ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et, +après avoir ordonné à tout le monde d'être sage et de s'aller coucher, +lui-même se retira. + +Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce +que l'on faisait dans l'appartement des femmes. + +Les femmes étaient étendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien +ne saurait offrir un spectacle plus étrange que toutes ces femmes +endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre +blanc jusqu'à l'ébène sombre et lustré. Il y en avait de tous les âges, +depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Voici une belle et brillante +enfant de dix ans. Sa mère a été vendue hier même, et maintenant elle +pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller +sur son sommeil. Voici une vieille négresse hors d'âge; ses bras +amaigris, ses doigts calleux, révèlent les durs travaux. On la donnera +demain, par-dessus le marché, pour ce qu'on en pourra tirer. En voilà +partout! quarante, cinquante! la tête enveloppée de linges, de +couvertures, de ce qu'elles trouvent. + +Dans un coin, séparées du reste de la foule, et plus dignes d'intérêt, +on peut remarquer deux femmes. + +L'une d'elles est une mulâtresse au costume décent, à l'oeil doux, à la +physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante à cinquante ans; +elle est coiffée d'un turban de Madras rouge, très-beau d'étoffe; elle +est proprement vêtue. On voit qu'elle sort d'une maison où l'on avait +soin d'elle.... Tout près d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau +dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une +quarteronne, on peut le voir à sa carnation plus blanche.... Elle a du +reste les traits de sa mère: c'est le même oeil, doux et noir, avec de +plus longs cils; ses cheveux bouclés ont les teintes brunes les plus +riches.... Elle aussi est mise avec une grande propreté; ses petites +mains, délicates et blanches, ne semblent pas connaître les oeuvres +serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les esclaves de +Saint-Clare. Le gentleman à qui elles appartiennent, et qui recevra le +prix de leur vente, est un membre de l'Église chrétienne de New-York. +Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet de son +Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus! + +Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été +longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la +Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait +instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles +avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur +condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la +direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit +négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses +plus forts créanciers était la maison B. et Cie de New-York. B. et +Cie firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans; +celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves +planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli; +l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous +l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle +le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes +humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille +dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il +réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis +il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour +le mieux de ses intérêts. + +La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne +furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous +pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à +travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent; +mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas +l'entendre. + +«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu, +disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme. + +--Je n'ai pas le coeur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la +dernière nuit que nous passons ensemble.... + +--Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues +ensemble!... Qui sait? + +--C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de +nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose +que le danger.... + +--Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions +facilement vendues....» + +Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses +paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment +il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de +ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix.... +Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa +Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une +profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de +honte.... + +Mais elle n'avait ni espérance ni protection.... + +«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme +cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture.... +dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être +aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que +nous savons faire! vous verrez que cela ira bien! + +--Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au +rebours.... + +--Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien! + +--Peut-être.... mais vous serez mieux vendue! + +--Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille. + +--Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront +bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que +si vous essayiez de paraître belle. + +--Eh bien! mère, comme vous voudrez. + +--Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un +côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée; +rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre +Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu +aussi vous sera fidèle.» + +Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait +que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans coeur, deviendrait, +s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa fille, corps +et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant de rester +fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans ses bras, +et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle regrette +qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle regrette qu'elle +soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant d'autre ressource +que de prier. Ah! bien des prières semblables ont monté jusqu'à Dieu, +qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes et si coquettes, et +un jour on verra bien que ces prières-là, Dieu ne les a point oubliées; +car il est écrit: «Quant à celui qui aura offensé un de ces petits, il +vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre de moulin attachée à son cou +il eût été englouti dans les abîmes de la mer!» + +Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des +barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une +sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves. + + Où donc est Mary qui pleurait? + Où donc est Mary qui pleurait? + Au séjour de la gloire! + Mary est morte; elle est aux cieux! + Mary est morte; elle est aux cieux!... + Au séjour de la gloire! + +Ces paroles, chantées par des voix dont le timbre a je ne sais quelle +douceur émue et pénétrante, notées sur un air qu'on eût pris pour le +soupir du désespoir de la terre qui aspire aux célestes espérances, ces +paroles flottaient dans la sombre prison, se balançaient sur un rhythme +pathétique, et la complainte se déroulait, vers après vers! + + Où donc est Paul, où donc Silas? + Où donc est Paul, où donc Silas? + Ils sont montés au séjour de la gloire! + Ils sont morts, ils sont dans les cieux! + Ils sont morts, ils sont dans les cieux! + Ils sont montés au séjour de la gloire! + +Chantez, chantez, pauvres âmes! la nuit est courte.... et le matin vous +séparera pour toujours! + +Mais le voici déjà, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M. +Skeggs est affairé, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot +pour les enchères.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que +chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait +mettre en cercle pour la dernière revue, avant qu'ils aillent au marché. + +M. Skeggs, le bambou à la main, le cigare aux lèvres, se promène entre +eux; il donne la dernière touche! + +«Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline; +vos papillottes!.... où sont-elles?» + +La jeune fille regarda timidement sa mère: celle-ci, avec la ruse +particulière aux femmes de sa classe: + +«C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernière, de se lisser +les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous côtés; +c'est plus décent! + +--Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique; et +se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dépêche.... frisez-vous! +allez et revenez à l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il à la +mère, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-là, ajoutait-il, font +une différence de cent dollars sur le prix de vente!» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre, se promènent des hommes +de toutes les nations; de tous les côtés de l'enceinte circulaire on a +placé des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux +de ces tribunes, aux extrémités opposées de l'enceinte, sont occupées +par de beaux et brillants parleurs qui, avec une éloquence mélangée de +français et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchères des +connaisseurs; un troisième, encore inoccupé, était au milieu d'un groupe +qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons là les +esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres; à côté d'eux, +voici Suzanne et Emmeline, le front baissé, tristes, dévorées +d'inquiétudes.... et attendant leur tour.... Différents spectateurs, qui +vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent +autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils +discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval! + +«Holà! Alfred, qui vous amène ici? dit un élégant en frappant sur +l'épaule d'un jeune homme mis avec une extrême recherche, et qui +examinait Adolphe à travers un lorgnon. + +--Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les +gens de Saint-Clare; j'ai pensé que cela pourrait faire mon affaire.... + +--Qu'on m'y prenne, à acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gâtés +à fond, impudents comme des démons. + +--Oh! soyez tranquille!... si je les achète, ils seront bientôt +corrigés, ils verront bien qu'ils ont affaire à un autre maître que +monsieur[20] Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa +tournure me plaît. + + [20] Le mot est en français dans l'original. + +--Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour +s'habiller.... vous verrez! + +--Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas être extravagant avec moi; +qu'on l'envoie à la maison de correction quelquefois, et il sera +bientôt corrigé.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le +redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achète.... c'est dit!» + +Cependant Tom était là, tout pensif, regardant tous ces visages qui se +pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son +maître. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la nécessité de +choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait être votre souverain +absolu, peut-être penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours +difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands, +petits, gras, maigres, ronds, efflanqués, carrés, de toute sorte et de +toute espèce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces +hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour +les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde! +il ne vit pas un second Saint-Clare. + +Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont +la chemise déchiquetée bâillait sur sa poitrine, portant des pantalons +sales et usés, se fraya un passage à travers la foule, en jouant des +coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et +se livra à un minutieux examen. + +Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible +horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de +lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il +avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés +de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout +cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues +gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant +d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée, +calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal +tenus. + +Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il +prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses +dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de +lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force +de ses jambes. + +«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref. + +--Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour +implorer du secours. + +--Que faisiez-vous? + +--Je soignais la ferme. + +--En voilà une histoire!» Et il passa outre. + +Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une gorgée +de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa! + +Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et +sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur +le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les +dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait +reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce +hideux étranger. + +La jeune fille effrayée se mit à pleurer. + +«Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la +vente va commencer!» + +La vente commença en effet. + +Adolphe fut adjugé, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait +manifesté tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de +Saint-Clare passèrent à différents acquéreurs. + +«A vous, garçon! dit le vendeur à Tom. Allons! entendez-vous?...» + +Tom monta sur le tréteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On +entendait un bruit confus, sourd, où l'on ne pouvait plus rien +distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualités en +anglais et en français, se mêlait au tumulte des enchères des deux +nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire +la dernière syllabe du mot dollar! C'en était fait, Tom était adjugé, il +avait un maître. + +On le vit descendre de dessus le tréteau. Le petit homme à tête ronde le +saisit brutalement par une épaule, le poussa dans un coin, en lui disant +d'une voix rude: + +«Restez là, vous!» + +Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchères continuaient, +sonores, éclatantes, françaises, anglaises, ou mélangées des deux +langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est +vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrête, se retourne, regarde.... +Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde +celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux âges.... il est +bien.... il paraît bon. + +«Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille! + +--Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir,» répondit-il en +jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intérêt.... + +La jeune fille monta à son tour sur le tréteau, timide et tremblante. + +Le sang reflue à ses joues pâles.... le feu de la fièvre est dans ses +yeux. La mère gémit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le +vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchères montent +rapidement. + +«Je ferai tout ce qui me sera possible,» dit l'honnête gentleman en +poussant avec les autres. + +Bientôt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire +s'échauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil +habitant de la Nouvelle-Orléans, très-aristocrate de sa nature, et le +petit homme à la tête de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant +à son adversaire un coup d'oeil de mépris. Mais le petit homme a sur lui +le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure +qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et +âme, si Dieu ne vient en aide à l'innocence. + +Le nouveau maître s'appelle M. Legree, il possède une plantation sur les +bords de la rivière Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec +les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure. + +Le bon gentleman est désolé..., mais on voit ces choses-là tous les +jours.... Oui! à ces ventes on voit des mères et des filles qui pleurent +en répétant le mot toujours.... On ne peut pas empêcher cela.... et... +et... et... et il s'en va de son côté avec sa nouvelle acquisition. + +Deux jours après l'homme de loi de la maison chrétienne B. et Cie de +New-York envoyait l'argent à ses commettants. Ah! sur le revers de la +traite qui paye ce marché, écrivons ces mots du grand PAYEUR GÉNÉRAL, à +qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: «Il fera une enquête +sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!» + + + + +CHAPITRE XXXI. + +La traversée. + + Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas + regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent + cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent + celui qui est plus juste que toi. + + +Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis, +les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le coeur un +froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés étaient +éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant ses yeux, +pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis à +jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses +bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son +opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et +Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais +toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout +cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il? + +C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au +caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y +acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte +l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et +brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et +souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a +une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas +sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera +réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser +son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de +crainte et de désirs qu'elle porte en elle.... + +Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à +la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux +mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer _le Pirate_, qui +stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge. + +Legree les embarqua, le navire partit. + +Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les +passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom +son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise +empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces +termes: + +«Levez-vous!» + +Tom se leva. + +«Otez cela!» + +Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez +vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit +dans sa poche. + +Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin +de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste +délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries.... Le +maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une sorte de +niche entre les colis: + +«Allez là, et mettez cela!» + +Tom obéit et revint au bout d'un instant. + +«Tirez vos bottes!» + +Tom les tira. + +«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais +souliers,... mettez cela!» + +Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait +passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M. +Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du +contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour +lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait +fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les +jeta à l'eau par-dessus son épaule. + +Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques +méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta. + +«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous +êtes de l'Église, hein? + +--Oui, maître, répondit Tom avec fermeté. + +--Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez +moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent.... +souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa +violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux +gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je +dis!» + +Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait: +«Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille +prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans +cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai +appelé de mon nom, tu es à moi!» + +Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne +l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de +Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision +abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut +bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup +des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y +avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que +c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel +oeil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche. +La mise aux enchères de la malle fut regardée comme la meilleure farce +du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels. + +Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise. + +«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage +inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir +d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez +moi l'habillement dure une année.» + +Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme. + +«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté +donc! de la gaieté!» + +Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur. +Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil. + +«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle, +entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la +mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette +mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous +tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi! +regardez-moi dans l'oeil!... bien droit!... là!» + +Et il frappait du pied à chaque mot. + +Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son oeil gris +étincelant. + +«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui +ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!... +pesez-le!...» + +Et il l'abattit sur la main de Tom. + +«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau +de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je +n'aie pu abattre d'un seul coup.» + +Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta +en arrière en fermant les yeux. + +«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis +mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il +faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle. +Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la +moindre douceur.... je suis sans pitié.» + +Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves +s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître +tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre! + +«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une +tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui pendant tout ce +discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il +faut qu'ils sachent ce qui les attend.... + +--En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un +naturaliste examinant quelque phénomène étrange. + +--Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos +gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent +duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein? +Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure +comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!» + +L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement: + +«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait +le coeur aussi dur.... + +--Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux +éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne! +personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est +un fait. + +--Vous avez là un très-joli assortiment! + +--C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un +sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un +directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité +comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera.... +La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce +qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à +épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres, +c'est moins de soin et moins de dépense. + +--En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger. + +--Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les +individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en +deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines +du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais, +je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant, +malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne +servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent. +Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que +c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!» + +L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui +avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue. + +«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des +planteurs du sud. + +--Non, certes! s'écria le jeune homme. + +--C'est un vilain et misérable drôle! + +--Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre +d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une +protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a +pas de ses pareils par milliers. + +--Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et +vraiment humains. + +--Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce +sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur +humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que +subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre +sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus... +S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du +doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond +comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité +sauvent et protègent sa brutalité! + +--Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur +en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau +des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous +soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous +maltraiter.» + +Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une +partie de trictrac. + +Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la +mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les +particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur +position? + +«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline. + +--Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait _Levee-Street_; vous +devez avoir vu la maison. + +--Était-il bon pour vous? + +--Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus +de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on +dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus +difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je +tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans +une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître +qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort +j'aurais ma liberté. + +--Aviez-vous des amis? + +--J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors... +J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le voir. +J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...» + +Ici la femme couvrit son visage de ses mains. + +Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque +parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que +dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de +leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau +maître. + +Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le +sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était +pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu +une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle +connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne +maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne, +n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en +apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien +n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de +jeunes âmes faibles et ignorantes! + +Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le +courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et +capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient +partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les +éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité. + +Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit +avec sa troupe. + + + + +CHAPITRE XXXII. + +Lieux sombres. + + «La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.» + + +Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et +s'avancèrent péniblement par une route malaisée. + +Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore +enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait +vers la plantation de Legree, située à quelque distance. + +C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille +détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs +rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les +cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber +leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques +serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches +renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau. + +C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté +sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses +affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que +chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce +que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire! + +Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression +d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux +esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux. + +Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche +un flacon d'eau-de-vie. + +«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes +visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson +maintenant!» + +Les esclaves s'entre-regardèrent... + +«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet. + +Tom commença un hymne méthodiste: + + Jérusalem, ô fortuné séjour! + Jérusalem, ô fortuné séjour! + Dis, mes tourments finiront-ils un jour? + Dois-je bientôt.... + +«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille +entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de +gai... vite!» + +Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez +répandues parmi les nègres: + + Hier, moussu, sur un chemin, + A la brune, + M'a vu prendre un lapin, + Au clair de la lune. + Il a ri, + Oh! oh! hi! hi! + Il a ri, + Oh! oh! hi! hi! + +Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime +bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en choeur le +refrain: + + Il a ri, + Oh! oh! hi! hi! + Oh! oh! hi! hi! + Il a ri. + +Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais +ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la +prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes +sauvages reprises à l'unisson. Pauvre coeur torturé, menacé, enchaîné, +et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire +monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une +invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une +chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait, +disait-il, ses nègres en belle humeur. + +«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui +posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!» + +Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline.... +Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser: + +«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle. + +Elle frissonna, et son coeur cessa de battre en apercevant l'expression +de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme elle eût fait +contre sa mère. + +«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de +ses gros doigts une charmante petite oreille. + +--Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante.... + +--Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés.... +si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux +pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi; +vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.» + +Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable. + +On arrivait en vue de la plantation. + +Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui +l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree +s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il +se servait de tout, pour gagner de l'argent. La plantation avait donc +cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des mains +soigneuses aux mains négligentes. + +Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute +pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe +touffue, _émaillée_ de paille, de tessons de bouteilles et de toutes +sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée +au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des +colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait +maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les +mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante +exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient +plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait +encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges +flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une +plante! + +La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par +toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la +Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert +semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu +abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés +dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et +plus beaux au milieu des épreuves et du malheur. + +La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que +l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle +était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur +laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie +inférieure s'appuyait sur des assises de briques. + +Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les +fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient +plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons +d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations. + +Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de +caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés +par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut +tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en +pièces Tom et ses compagnons. + +--Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec +une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les +esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous +enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous +avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez donc garde à +vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau +n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les +choses ont-elles été? + +--Très-bien, maître. + +--Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son +attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit. + +--Je crois bien!» + +Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils +avaient été _entraînés_ systématiquement par Legree... Il avait voulu +les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force +de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même. + +On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que +les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race +nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus +avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas +plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès +qu'il peut! + +Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait +ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se +détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait +également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les +autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une +surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne +lui échappait. + +Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses +deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui +pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au +moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger +l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que +trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits +noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie, +leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant +au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général +de la scène sur laquelle ils se trouvaient. + +«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier. +Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la +mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis +de vous en rapporter une, vous savez.» + +La femme bondit et se rejeta vivement en arrière. + +«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans. + +--Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant? +Taisez-vous, et filez!» + +Legree prit son fouet. + +«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline. + +A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme +Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et +violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable +intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous! +avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.» + +Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux +quartiers. + +Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à +une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre, +triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à +la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait +pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour +mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes +heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des +abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures, +jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds! + +«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis. + +--Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de +la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais +comment faire pour y en fourrer d'autres.» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses +misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et +misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon oeil les +nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de +bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des +moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau +du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis +l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du +gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage +pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait +donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible +d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de +recevoir une goutte d'eau sur la tête.... Eh bien! l'inquisition +elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau, +tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à +la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient +insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de +l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est +obligé de le faire. + +Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait +pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables, +abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui +n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles. +C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre +de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi +bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se +prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme +les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien +tard. + +«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac +de maïs, quel diable de nom avez-vous? + +--Lucy. + +--Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là +et me faire mon souper: vous entendez? + +--Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le +soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en! + +--Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace. + +--Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais +être morte. + +--Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à +votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait +chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour. + +--Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne +voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder +votre rang.» + +Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement. + +«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez +ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas +d'autre cette semaine.» + +Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la +faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner +la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de +gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait +fait bien peu pour ces femmes; mais une oeuvre de charité.... si peu +que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité fit +résonner dans leur coeur une corde sensible; une expression de tendresse +rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes, elles +voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors +auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations. + +«Qu'est-ce que cela? + +--Une Bible! + +--Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky. + +--Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt. + +--Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en +venir là, répondit-elle en soupirant. + +--Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme. + +--La Bible, donc! + +--La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible? + +--Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais +entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de +l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et +des coups de fouet. + +--Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention +de Tom. + +Tom lut: + + «Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous + soulagerai.» + +«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites? + +--Le Seigneur, répondit Tom. + +--Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui. +Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est +bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce +que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse +souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du +cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le +Seigneur, comme j'irais lui dire cela! + +--Il est ici, il est partout, reprit Tom. + +--Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il +n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me +coucher.... si je puis dormir un peu!» + +Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au +foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son +visage. + +La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres du +ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la +misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné, +seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible. + +Dieu est-il ici? + +Ah! je le demande, pour des coeurs ignorants, est-il possible de garder +une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable et +impunie? + +Un rude combat se livrait dans le coeur de Tom. Le sentiment terrible de +ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le +naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et +passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague +engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis. + +Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une +inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien? + +Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé! + +Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui +avait été désignée. + +Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa. +Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres +étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était +tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit. + +Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis +sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain. +Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait +ce qu'elle disait: + + «Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne + t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne + s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le + Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!» + +Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine. +L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de +ces doux yeux vers son coeur il s'échappait comme de chauds et +bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique, +elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles +d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut. + +Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc +prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la vie se passa à +soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle +remplisse toujours cette sainte mission! + + Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés.... + Voyons, du moins, en nos rêves étranges + Sur l'aile des archanges + Errer autour de nous l'âme des trépassés. + + + + +CHAPITRE XXXIII. + +Cassy. + + J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien, + et du côté des oppresseurs était la puissance. + + +Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à +craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il +entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par +habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il +comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les +maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et +d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la +résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en +remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se +disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui. + +Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite +parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte +d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les +bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient +jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât. +L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme +l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree, +de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette +commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci +devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en +pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences, +il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première, +la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas +dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques +semaines, il voulut commencer son éducation. Un matin, comme on allait +partir pour les champs, l'attention de Tom fut attirée par une nouvelle +venue, dont la tournure et les façons le frappèrent. + +C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une +beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui +donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on +n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font +deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et +de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable +pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les +contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle +avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides +profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil. +Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses +traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout +remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs +cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir +sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa +lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces +orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux, +l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette +expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le +dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne. + +D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première +fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux +lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient. +Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut +comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et +à demi nues. + +«Ah! la voilà enfin.... bravo! + +--Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait! + +--Nous la verrons à l'oeuvre. + +--Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous. + +--Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le +gagerais!» + +La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la +même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom +avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement +que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait +appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce +qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une +parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux +champs. + +Tom se mit activement à l'oeuvre; mais, comme la femme ne s'était pas +fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit +que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus +aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais +dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail +et sa condition présente. + +Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On +voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque +instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle +sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de +coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme. + +«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera +quelque désagrément.» + +Au même moment Sambo arrivait. + +Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque: + +«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un +coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au +pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet. + +Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue, +s'évanouit. + +«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque +chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une +épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la +chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à +moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou +je recommence!» + +La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle +avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du +désespoir.... + +«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de +telle sorte que vous aimerez mieux mourir! + +--Je le sais bien!» murmura-t-elle. + +Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter: + +«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous +secourir?» + +Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac +de la femme. + +«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils +vont vous faire. + +--Je suis plus capable que vous de le supporter.» + +Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant. + +Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui +avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et, +pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom +quelques poignées de son coton. + +«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas +cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager +personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau. + +--Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis +de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes +du monde auprès duquel il avait vécu. + +--Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix +remplie d'amertume. + +Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser +ses lèvres. + +Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son +fouet: + +«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi, +vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant.... +Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!» + +Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre +frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de +Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris. + +«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de +pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et +brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire! + +--Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré, +en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire +de mal, miss Cassy! + +--Décampez, alors...» + +La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité +prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par +enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier +jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle +était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les +esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à la file, se +rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné. + +Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux +surveillants. + +«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le +panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont +maltraités, si le maître ne le surveille pas.» + +Ainsi parlait Sambo. + +«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas +garçons?» + +Les deux nègres firent une épouvantable grimace. + +«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable +lui-même ne pourrait lui en remontrer. + +--Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées, +c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi. + +--Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela. + +--On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique +d'une joue à l'autre. + +--Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable +coquine, poursuivit Sambo. + +--Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune +contre Lucy. + +--Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me +prendre quand il le lui a dit. + +--Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si +pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est +maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa +guise.... + +--Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse +qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle. + +--En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la +fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus +que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!» + +Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait +bien choisi sa qualification. + +«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son +panier. + +--C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase. + +Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique. + +«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée? + +--Elle épluche comme le diable et toutes ses légions. + +--Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron +grossier, il passa dans la salle du pesage. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient, +et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers. + +Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms; +après chaque nom il ajoutait le poids. + +Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la +pauvre femme qu'il avait assistée. + +Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids +y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère: + +«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous +là, on s'occupera de vous tout à l'heure.» + +La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc. + +Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux. +Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant +inquiet. + +Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent +lentement, et elle lui adressa quelques mots en français.... + +Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le +visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme +pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se +détourna et s'éloigna lentement. + +«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree. + +Tom s'approcha. + +«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail +grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous +conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main. +Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous +en avez assez vu! + +--Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette +besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le +ferai pas.... C'est impossible... tout à fait! + +--Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en +avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de boeuf dont il +frappa violemment Tom en plein visage. + +Ce fut une grêle de coups. + +«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que +vous ne pouvez pas? + +--Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait +sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en +moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et +jamais je ne le ferai, non... jamais!» + +Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient +respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à +bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement +courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en +disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se +regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à +l'approche d'une tempête. + +Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata. + +«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce +que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce +qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que +croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un +gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est +juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas +fouetter cette femme! + +--Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait +cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous +voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur +personne ici... non!... on me tuera plutôt!» + +Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de +voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de +colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se +tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur +victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla +Tom avec amertume. + +«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres +pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir... +Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah! +vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez +donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne +suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout +ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à +présent, corps et âme?...» + +Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied. + +«Réponds-moi!» + +Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le +courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son +âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa hauteur, il +regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son +visage coulaient et le sang et les larmes: + +«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas +achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et +payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe? +qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal. + +--Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons +voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de +coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.» + +Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur +visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la +puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur; +tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent +Tom qui ne résistait pas. + + + + +CHAPITRE XXXIV. + +Histoire de la quarteronne. + + +La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu +dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu +des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la +maison. + +L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par +essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des +supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom. + +«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi, +donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!» + +Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant +ses yeux.... + +«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau.... +s'il vous plaît!» + +Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une +bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre +embrasée il épuisa plus d'une coupe. + +Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il. + +--Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable +esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais.... +Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la +porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle avait +étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez +de vous mettre là-dessus....» + +Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à +exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures. + +La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de +l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les +blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé. + +Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller. + +«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.» + +Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux, +qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son +chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent +en vagues épaisses autour de son visage mélancolique. + +«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous +avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre +côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut +céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!» + +Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà +murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont +on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique, +à l'oeil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, la +tentation contre laquelle il avait lutté! + +«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder? + +--Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la +femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il +y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le +ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point +aller?» + +Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de +l'athéisme. + +«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi, +si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet +homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation +solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un +blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par +morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas +de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à +vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux, +si je disais ce que j'ai vu et su.... Mais il est inutile de lutter.... +Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une femme +délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et quel +est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant chaque +instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en a une +autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été +pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire +la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa +Bible!» + +Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit +avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines. + +Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité. + +«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos +pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!» + +La terrible femme continua: + +«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous +vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne +se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible +les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur +faire du mal.... c'est bien inutile, allez! + +--Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?... +Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir +cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison, +un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai +perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne +faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas +devenir méchant! + +--Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur +notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le +compte de ceux qui nous y obligent! + +--Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de +devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe +comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.» + +La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait +d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long +gémissement, et elle s'écria: + +«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!» + +Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance +et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y eut un +instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom, +d'une voix éteinte: + +«Madame, s'il vous plaît!» + +La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche +mélancolie. + +«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un +coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la +donner!» + +Cassy lui donna la Bible. + +Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout +usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances +nous ont sauvés. + +«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un +verre d'eau.» + +Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur +le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec +une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine +d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent +elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un +maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse +d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père, +pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre, +et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle +éclata en sanglots violents et convulsifs. + +Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque +tendre exclamation. + +«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel, +à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O +doux Jésus! secourez-nous. + +--Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes +supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait +apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous, +parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui +arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours +pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire +qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas +oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec +lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera. +N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils +furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus +par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit +pas nous faire croire que Dieu est contre nous. C'est le contraire.... +pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que nous ne nous +livrions pas au péché! + +--Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit +impossible de ne pas pécher? + +--Ce n'est jamais impossible! + +--Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?... +Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à +l'oeuvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront +souffrir.... ils vous feront céder à la fin! + +--Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez +pas succomber! + +--Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes +ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline! +comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se +soumettre..... ou mourir en détail.... + +--Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon +supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!.... +Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt.... +Dieu m'assistera.... je le sais.» + +La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs +fixés sur le plancher.... + +«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui +ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance.... +non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour +les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous +n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus +d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez, +dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me +voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs +me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons +splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les +visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les +fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les +orangers, avec mes frères et mes soeurs.... Je fus mise au couvent.... +J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas? +J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux +funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à +liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes.... +Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai +comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu +m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours +ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense +jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut +emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la +Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses +enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me +traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y +avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque +jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour +il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus +beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui +dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de +bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que +je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être +mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il +avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne, +vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant.... +Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je +l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si +élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des +chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que +l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je +n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et, +quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses +désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il +m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si +j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il +s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que +c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à +l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était +vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?... +Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses +mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre +jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je +le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je +lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était +un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il +avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles +autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son +père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il +répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane.... +il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les +parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour entendre +ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que l'on avait +dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'étaient là +d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'être. +Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime, +vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand cas.... mais +moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le redoutai.... je +sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait +Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou trois heures dans la +nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si ombrageux!... mais +j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il était +ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait plus sortir.... Son ami +le présenta à une autre femme.... je vis bientôt que son coeur n'était +plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour +après jour je le voyais s'éloigner.... Mon coeur se brisait.... Le +misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les +dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il l'entendait; et il +nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la campagne, et qu'il y +resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que +d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je +sentais que le temps était venu.... il me semblait que j'étais changée +en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il +m'embrassa; il embrassa les enfants à plusieurs reprises, et il sortit. +Je le vis monter à cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux. +Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'évanouis. + +«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il +me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les +papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais +plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous +n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les +reverrez jamais....» + +«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il +avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à +me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je +devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes +larmes. + +«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils +pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les +vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh! +quelle vie c'était là! vivre le coeur brisé chaque jour.... continuer +d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et âme +à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à chanter +pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je +faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il +était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une petite créature +timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son père: il n'avait +jamais plié sous personne. + +«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec +lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je +m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les +éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux +enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je +revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il +me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout +m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu +et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit +que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les +revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en +souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend +ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il +les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou +deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y +avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup +Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il +s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils +s'élancèrent après lui, et l'un d'eux--oh! jamais je n'oublierai son +visage--dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la +calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours.... +Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des +cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils +déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours: +«Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver +quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour +intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils +prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et +désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis +en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon +enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon, +hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout.... +je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que +l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et +que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc +en faire. + +«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma +tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un +grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je +m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps +je ne sus rien.... + +«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui +n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi.... +Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que +Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris +alors pourquoi j'étais si bien soignée.... + +«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais, +quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus +bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants +venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient, +ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais +tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les +gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas +être gaie et me montrer aimable.... + +«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque +sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le +coeur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui +contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me +rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit +Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de +la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille; +elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes +considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était +pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il +me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon +pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le +courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!... +comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais +mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais +d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir +quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis +prendre du laudanum, et je le serrai sur mon coeur pendant qu'il +s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut +à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je +m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi +de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que +la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah! +tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... je +fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore +vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse +flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena +ici.... et m'y voilà!» + +La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une +éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt +paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait +dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en +l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses +coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à +grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue +chevelure noire qui l'inondait. + +«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un +Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien! +Au couvent où j'étais, les soeurs me parlaient d'un jour de jugement où +tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles +pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent +nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je +parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de +haine au coeur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les +maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent +sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant +Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes +enfants.... perdue corps et âme!... + +«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le +priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les +démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans +relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un +moment viendra où je.... oui!...» + +Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur +fatale passa dans ses yeux. + +«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller.... +bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler +vive....» + +Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte +et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le +plancher, en proie à un accès de frénésie violente. + +Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se +recueillir. + +«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? dit-elle en +s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?» + +Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine +de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant +contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles.... + +Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement. + +«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne +les sources d'eaux vives! + +--Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy. + +--C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le +Seigneur! + +--Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.» + +Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression +de rêverie attristée.... + +«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le +long désespoir! Oh!» + +Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu +soulever un poids qui l'accablait.... + +Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux. + +«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous +pouvez....» + +Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements +nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit. + + + + +CHAPITRE XXXV. + +Les gages de tendresse. + + Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le + coeur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son, + une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en + donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses + noirs anneaux. + + BYRON, _Childe-Harold_, chant IV. + + +Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une +ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et +splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait des murs +par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine qui +vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve +souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier +était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il +portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un +brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans +cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité +pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son +cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du +charbon embrasé permettait à l'oeil de découvrir le spectacle très-peu +gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des +par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un +désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient +choisi là un gîte à leur convenance. + +Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une +bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant: + +«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes +nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler +pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse! + +--Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise. + +C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue. + +«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein! + +--Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise. + +--Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous +comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste. + +--J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable +hutte, que de rester sous votre pouvoir. + +--Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace; +c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma +belle, et causons raison!» + +Et il la prit par le poignet. + +«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle. + +Et il y eut dans son oeil un regard aigu, un éclair sauvage, quelque +chose d'effrayant vraiment. + +«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous +n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.» + +Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un +sifflement. + +«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant et +en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne +voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude? + +--Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle +s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son coeur, +ne lui permettait pas de trouver des paroles. + +Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme +énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des +hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus +irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son +irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même +faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur +superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent +toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation, +tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le coeur fatigué +de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle prit parti +pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle entre elle et +Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, elle irait +travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara qu'elle +voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en effet, pour +montrer à quel point elle dédaignait la menace. + +Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un +empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier +aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un +ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume +méprisante. + +«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment. + +--C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc +de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de +ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus +pressé.... Toujours votre damnée colère! + +--J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle; +mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être +réduit! + +--Je déclare que vous ne le réduirez pas! + +--Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je +voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait +résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!» + +En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des +saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier. + +«Qu'est-ce encore, chien? + +--Un sortilége, maître. + +--Un quoi? + +--Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les +empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela +attaché autour du cou, avec un ruban noir.» + +Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et +impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine. + +Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de +cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent +d'eux-mêmes aux doigts de Legree. + +«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et +arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé.... +d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il +jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?» + +Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui +était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree, +ne sachant trop que penser. + +«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en +montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite +le dollar par la fenêtre. + +Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut +quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de +boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire. + +Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà +raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom. + +Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de +cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes +les formes de la cruauté? + +Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en +arrière. + +Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu +un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son +chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des +saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la +cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le +temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la +Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un +amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait +interrompus; mais, fils d'un père au coeur dur, sur lequel cette tendre +femme avait en vain répandu tous les trésors de son amour, il avait +suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il méprisa +les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches. Bien jeune +encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il n'était +revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un coeur +qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha à lui, +et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de l'arracher à +cette vie de péché, mort de son âme! + +Pour Legree ce furent là les jours de grâce! + +Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la +miséricorde le prit par la main. + +Mais son coeur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut +vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente +contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus +brutal que jamais. + +Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à +ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le +sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire. + +La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans +l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons +abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il +en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi, +autour de ses doigts. + +La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui +avait pardonné et l'avait béni. + +Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus +charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et +d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour +qui pardonnait, ne furent pour ce coeur de démon.... ce coeur de +péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une +terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu! +Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se +tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux +éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce +souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le +silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec +lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit, +et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la +sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son +lit.... plein d'horreur! + +O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu est +amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas +comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la +plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du +désespoir?... + +«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si +ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié.... +Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que +j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais +bien la faire venir....» + +Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il +y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était +maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait +pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les +ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait +à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et +froid comme dans une cave. + +Legree s'arrêta au pied de l'escalier. + +Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de +l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre +maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme.... + +«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il. + +La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les +esclaves: + + Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs, + Quand le Christ viendra nous juger[21]! + + [21] Nous n'avons pas cherché des rimes à ces deux vers, auxquels + l'original n'en a pas donné. + +«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela: +«Lina! Lina!» + +Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina! + +Et la douce voix chantait toujours: + + Parents, enfants se quitteront, + Parents, enfants se quitteront, + Et jamais ne se reverront! + +Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes. + + Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs, + Quand le Christ viendra nous juger! + +Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses +gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait battre +son coeur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de blanc qui se +levait et glissait devant lui dans la chambre, et il frissonna en se +disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître devant ses yeux. + +«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il +s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille.... +Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis +ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce +moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas +être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai +brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter +d'eux-mêmes la tête des morts.» + +Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux +murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille.... +Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes +mains cruelles de tourmenter ces malheureux! + +«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens, +réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!» + +Mais les chiens n'ouvrirent qu'un oeil endormi, et le refermèrent +bientôt.... + +«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et +qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va +chasser ces horribles idées.» + +Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe +dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes. + +Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces +deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le +wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice +du moment. + +Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait +de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces +trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les +indices d'un sabbat d'enfer. + +Elle s'approcha et regarda. + +Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse, +chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns +aux autres les plus affreuses grimaces. + +Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On +pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et +elle se dit: + +«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces +misérables?» + +Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière, +elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline. + + + + +CHAPITRE XXXVI. + +Emmeline et Cassy. + + +Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise +à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune +fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy, +elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras: + +«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais +si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont +fait toute la nuit.... + +--Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez +souvent.... + +--Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe +où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne +pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici? + +--Nulle part que dans le tombeau.... + +--N'avez-vous jamais essayé? + +--J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat. + +--Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec +mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir +un.... que lui.... auprès de moi! + +--Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas +rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée +ici.... et alors.... alors.... + +--Que ferait-il?» + +Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy. + +«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi +les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous +racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de +plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la +tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un +endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et dépouillé; le terrain +tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là, et vous +verrez si on ose vous répondre! + +--Oh! ciel! que voulez-vous dire? + +--Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut +savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère. + +--Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh! +Cassy, que ferai-je? dites-le moi! + +--Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez +faire, en maudissant et en haïssant. + +--Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne +peux la souffrir. + +--Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant +je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi.... +notre position est moins affreuse quand nous avons bu! + +--Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces +choses-là. + +--Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une +expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire? +Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres.... +ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez, +les choses n'en iront que mieux! + +--Oh! Cassy, ayez pitié de moi! + +--Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une +fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché +sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur +les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est +éternelle! + +--Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains. + +--Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais.... +si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son oeil avait la +fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle +de sa physionomie au repos. + +«Il est mal de se tuer, dit Emmeline. + +--Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie +que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les soeurs me +disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était +que la fin de nous.... oh! dans ce cas....» + +Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains. + +Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline, +Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon. + +L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution +robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation +plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait +pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la +raison. + +Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le +chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut +renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et +s'endormit.... + +Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du +sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume +mystérieux de la suprême justice? + +Legree rêvait. + +Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa +bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il +crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut +encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis +elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le +serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il +crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le +glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un +abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des +mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme +et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait +encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son +voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba, +tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de +cris et de rires de démons.... + +Legree s'éveilla. + +Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon. +L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son oeil béni, et, du +haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle +solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de +chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une +chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!» +Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix +n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit +pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction.... +Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles +renaissants, merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui, la +sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour +emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques +pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié. + +«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en +face de lui. + +--Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement. + +--Que voulez-vous dire, coquine? + +--Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous +donne un bon avis. + +--Au diable! + +--Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez +Tom tranquille.... + +--Qu'est-ce que ça vous fait? + +--Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents +dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans +un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour +lui! + +--Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires? + +--Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de +dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie! +Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre +pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez +comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!» + +Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition.... +c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en +ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le +tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer. + +«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon +et promettre de se mieux conduire.... + +--Il ne le fera pas! + +--Ah! il ne le fera pas? + +--Non! + +--Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant. + +--Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il +a tort. + +--Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise +comme il me plaît.... ou.... + +--Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au +moment où le travail est le plus pressé! + +--Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est +qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien! + +--Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là.... +vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier +mot d'un aveu. + +--C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant. + +--Dans la grande salle du magasin.» + +Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins +une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du +salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait +Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à +son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire +par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps. + +La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du +matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses +doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces +paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.» +Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son +âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait +d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se +levait maintenant dans le ciel; et son coeur battait d'une émotion +suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout +mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de +blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue +de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les +couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à +ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il +entendit le pas et la voix de son bourreau. + +«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied, +comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous +apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La +leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous +disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?» + +Tom ne répondit rien. + +«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de +pied. + +Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme moulu +et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit entendre un +rire brutal. + +«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier +soir, peut-être?» + +Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le +front calme et serein. + +«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en +avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi +pardon pour vos réponses d'hier soir.» + +Tom ne fit pas un mouvement. + +«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet. + +--Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que +j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais +rien de mal.... advienne que pourra! + +--Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que +c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du +tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un +petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein? + +--Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....» + +Il se redressa et joignit les mains. + +«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et, +après cela, il y aura l'ÉTERNITÉ!» + +ÉTERNITÉ! ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre +esclave,... et le pécheur se sentit au coeur comme une morsure de +scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et +Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire +et joyeuse. + +«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle +esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps, +toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme +mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets +avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr, +monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je +l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire +mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois +aller! + +--Vous céderez auparavant, dit Legree furieux. + +--Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours. + +--Qui diable viendra vous secourir? + +--Le Seigneur tout-puissant. + +--Damnation!» + +Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom. + +Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se +retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et +froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences +effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé, +ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs. + +«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi +faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce +que je vous disais?» + +On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une +cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le +point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est +ordinairement la crainte superstitieuse. + +Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre. + +«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez +garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la +besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie +jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre +vieille peau noire! Souvenez-vous-en!» + +Et Legree sortit. + +«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta +un regard noir.... Puis revenant à Tom: + +«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon? + +--Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion, +répondit Tom. + +--Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous +suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant +votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme. + + + + +CHAPITRE XXXVII. + +Liberté. + + Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de + l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre, + l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est + racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté. + + CURRAN. + + +Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses +persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous +avons abandonnés au milieu de leur fuite. + +Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la +couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille +Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle +malade. + +Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de +mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un +front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un +mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur +sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son +frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre. + +Telle est la mère Dorcas. + +«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses +couvertures. + +--Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit +Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures. + +--Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en +empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire +jurer!» + +Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une +telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à +ces petits soins: + +«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer +comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite.... + +--Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe.... +tonnerre!» + +Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant +le lit dans un désordre effroyable. + +«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un +moment de silence. + +--Oui, répondit Dorcas. + +--Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible. + +--C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en +continuant à tricoter paisiblement.... + +--Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui +surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le +dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour +faire pester Marks, le s.... lâche! + +--Eh bien, Thomas! + +--Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles +éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de +toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky. + +--Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel. + +Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade +chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes +ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un +peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il +s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents +avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres +habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine +renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens, +disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas +réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à +soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la +pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!» + +Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se +divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou +deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour +dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de +s'embarquer sur le lac. + +La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur +liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui +donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc, +hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos coeurs +coule-t-il plus vite? + +Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses +encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles +d'entre leurs fils! + +Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus +cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose +pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la +liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine, +la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique +dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges +Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation +d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un +homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son coeur sa +femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de +protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa +religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre. + +Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la +poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout +en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à +sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui +serait plus facile d'échapper. + +«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et +déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage, +ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas, +de les voir tous tomber?» + +Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas. + +Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une, +tombèrent les longues boucles opulentes. + +«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques +coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle, +souriante et rougissante, en se tournant vers son mari. + +--Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges. + +--Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en +mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes +plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le +lac.... et alors! et alors! + +--Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela +même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir +presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas. + +--Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon +Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas +voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges! + +--Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par +une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette +grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces longues +années de misère finiront? Serons-nous libres? + +--J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis +que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses +longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous +tirer de l'esclavage. + +--Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui, +je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance, +à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette +masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre +casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais +paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si +Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.» + +La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra +conduisant Henri déguisé en petite fille. + +«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous +l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?» + +L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau +costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à +travers ses longues boucles. + +«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras. + +L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait +amené. + +«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne +doit point rester à côté de nous? + +--Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter +l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah! +dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux? + +--Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules. + +--Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper +du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur.... + +--Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps +en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera +plus facile à jouer.... + +--Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent. + +--Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines +suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes +confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez! + +--J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont +signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon. + +--En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles.... +si je les rencontre.» + +Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les +fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du +départ. + +Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme +Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle +avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en +avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux, +de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre +elle et ce jeune monsieur. + +La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la +planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges +surveillait les bagages. + +Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le +passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui +se tenaient tout près de lui. + +«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je +suis sûr qu'ils n'y sont pas.» + +Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il +s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle, +était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie. + +«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une +blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la +main.» + +La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa +monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un +regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il +alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau. + +Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames, +où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les +compliments des voyageuses. + +La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks +quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de +soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une +distance désormais infranchissable. + +C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié +bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une +fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait +fièrement son sillon à travers les flots. + +Oh! quel monde mystérieux le coeur de l'homme renferme dans ses +profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement +avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné +les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il +approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une +réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à +chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance. + +Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin, +visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante +une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la +conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses +paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger.... + +On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges +prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et +embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa +silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche +sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il +faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le +débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari +et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent +sur le rivage et élevèrent leur coeur jusqu'à Dieu. + + De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance; + Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux, + Il rejette au tombeau le linceul odieux, + Vêtement de la mort et voile du silence! + Il échappe au péché, d'un bond victorieux, + Et les liens brisés de son âme asservie + Tombent; et le pardon avec la liberté + Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie, + Qui s'appelle immortalité! + +Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon +missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur, +pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse +chercher un asile sur ces bords. + +Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté? + +Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus +élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer, +aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce +repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois +assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était +charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le +souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans +l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et +cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui +leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils +avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et +ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur! + +Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous +pour répondre à Dieu? + + + + +CHAPITRE XXXVIII. + +La victoire. + + +Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop +souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre? + +Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et +d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon +et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur +qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance--le +sentiment de l'éternelle gloire. + +Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte +de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les +fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce +long martyre du coeur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, le +sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche qui +fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme. + +Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit +ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son coeur battit +brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les +tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la +vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti, +quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint le sentiment de +la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient brisés et moulus, +alors il comprit à quel point il était abandonné, dégradé, avili, et +sans espoir. + +Ce fut une pénible et longue journée. + +Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il +reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations, +des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer +l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait +vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre +position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et +nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses +compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de +sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était +le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de +loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de +loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords, +travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait? +c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela +lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui +permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom +avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs +vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le +cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il +essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout +épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons. + +La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là, +faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir. +Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa +destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu +silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse +était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss +Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment +d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague +espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne +venait, et dans son coeur, sa pensée retombait plus désolée encore et +plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque +Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il +était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et +abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le +temps de s'occuper de personne! + +Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son +souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement +complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques +lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages +remarqués qui souvent avaient fait battre son coeur, ces paroles des +patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui +sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui +nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils +perdu leur pouvoir, l'oeil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il +retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis +toute-puissante? + +Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche. + +Un gros éclat de rire retentit tout près de lui. + +Tom releva les yeux; il aperçut Legree. + +«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à +grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de +laine!» + +Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la +nudité! + +Il ne répondit rien. + +«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de +bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que +Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté +tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les +autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour +vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky.... +Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons, +jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église. + +--Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur. + +--Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait, +il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un +tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous +attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose! + +--Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il +m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin. + +--Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant +dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous +abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!» + +Et Legree s'éloigna. + +Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas +que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et +nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus +douloureuse précède le reflux de la joie et du courage. + +Il en fut ainsi pour Tom. + +Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se +cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une +étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du +feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour +de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux. +Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il +contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse +patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui +remuait le coeur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il +étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision +changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même +visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse +et de compassion, vers lui, et une voix dit: + + «Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme + moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!» + +Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand +il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante +avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et, +dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le +froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son +coeur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances +de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice +d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles, +silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent +jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la +nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il +avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un +tel sentiment: + + La terre se fondra comme se fond la neige, + Et le soleil s'éteindra dans les cieux; + Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége, + D'un éternel éclat brille devant mes yeux. + Je meurs! Au séjour des étoiles + Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté, + Et ma main soulève les voiles + Qui cachent les secrets de l'immortalité. + Passez, passez toujours, fugitives années! + Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant; + De rayons éternels nos têtes couronnées + Auront, à tout moment du cycle renaissant; + Autant de jours qu'en commençant! + +Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les moeurs religieuses des esclaves +ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons +de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort +touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel +les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle +intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à +leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra +jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre +pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour +consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus +lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il +pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de +délivrer ceux qu'on opprime? + +Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux +champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui +marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel +il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah! +Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin, +l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront +que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où +il sera pontife et roi dans le sein de Dieu! + +Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix +entoura l'humble coeur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent, +faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets +terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces +fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté +humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté +de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel +bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant +désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui! + +C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté +lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune +injure ne pouvaient plus troubler. + +«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques +jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un +pinson! + +--Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller. + +--Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace +sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo! + +--Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux. +Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant, +passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu! +que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais +que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer.... +Elle en porte encore les marques maintenant. + +--Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais +attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus.... + +--Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin.... +Ah! ah! ah!» + +Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait +à cheval pour se rendre à la ville voisine. + +La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et +d'inspecter le quartier. + +La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres +des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres +silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité +transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait +des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare +d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était +une voix de ténor; elle chantait: + + Quand je vois le titre authentique + De notre gloire écrite aux cieux, + Je chasse la peur chimérique + Et sèche les pleurs de mes yeux. + + Oui, que le monde se déchaîne, + Que l'enfer s'ouvre mugissant; + De Satan je brave la haine, + Je ris d'un monde menaçant! + + Que le malheur, sombre déluge, + Que des tempêtes de douleur + S'abattent sur moi! Mon refuge, + Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur! + +«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je +hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en +s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment osez-vous bien +être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre +vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite! + +--Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer +chez lui. + +Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de +Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de +l'esclave. + +«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?» + +Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus +sur le coeur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et cependant +Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime n'était plus +sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une volte à son +cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante, et y fit +briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que c'était +Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma Dieu! Cet +homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les menaces, ni +les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une voix +pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des +possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de +Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?» + +L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres +malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie +étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le +ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui +souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion; +mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures +du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager +les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées, +abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et +pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois +la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les +cordes les plus intimes de leur coeur! Graduellement, insensiblement, +cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le +fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui +se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins +que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits +glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme +tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus +faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids +lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran, +leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de +blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange +pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux +esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour +de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de +se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter! +Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des +violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de +l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du coeur à +l'oreille. Plus d'entretien en commun! + +Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant +quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était +qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient +parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie +céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race +d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité +plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans +contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des +éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité, +portée par le vent du hasard dans les coeurs les plus ignorants, a germé +en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux cultures les +plus habiles. + +La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie +sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son +âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des hymnes que, +sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son +oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée, +retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur +aimante! + +Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les +tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le +projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle +avait été le témoin ou la victime. + +Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup +réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui +servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à +sortir. + +Tom sortit. + +Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique +clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un rayon de +lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme +ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne +désespoir. + +«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras +et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette +petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner! + +--Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému. + +--Tom, voudriez-vous être libre? + +--Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu! + +--Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le +visage de Cassy.... Venez!» + +Tom hésita. + +«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux, +venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie +pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas +eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte; +il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa +chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait +moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc! + +--Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en +reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer. + +--Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre +tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous +trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font, +dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci. + +--Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais +mieux me couper la main! + +--Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant. + +--O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher +Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme +au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous +appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de +Dieu! + +--Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que +mon coeur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas fait +souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et +vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?... +Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à la vengeance!... son +tour est venu! je veux avoir le sang de son coeur! + +--Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des +mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne +faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et +il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur! +aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis! + +--Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela +n'est pas dans la chair et le sang! + +--Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la +grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et +prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est +venue! gloire à Dieu!...» Et l'oeil humide, la voix tremblante, Tom +regarda les cieux. + +Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la +couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies +de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le +Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre! + +Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues, +qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme, +calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et +Tom sentit se détendre les muscles de sa main. + +«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits +me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien +pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que +vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je +veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!... + +--Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous +passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour +vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour +relever les coeurs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.» + +Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux +baissés... + +Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait: + +«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je +vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le +pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement! + +--Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom? + +--Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une +tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec +eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour +vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas +résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez. + +--Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur +la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et +l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il +n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens +nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre +nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?» + +Tom n'osait répondre; mais enfin: + +«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à +celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui +a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit +toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez! +et je prierai pour vous de toute ma force!» + +Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée +longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée, +tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à +présent! + +Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités +d'une évasion possible, elle avait formé mille plans qu'elle avait +bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à +elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait +toute remplie d'espérances.... + +«Père Tom, j'essayerai! + +--Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!» + + + + +CHAPITRE XXXIX. + +Le stratagème. + + La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la + pierre d'achoppement. + + PROVERBES, IV, 19. + + +Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un +lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles d'araignée et +jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui avait occupé +cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des meubles +magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été laissé +là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans ce +grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, appuyées +au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à travers sa +vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui tombait sur +des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses qui avaient +eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait rêver +sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui augmentaient +encore la terreur superstitieuse des nègres. + +Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la +disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se +passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira +le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le +bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des +coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du +désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans +une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait +jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce +qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que +d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace +n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer +silence. + +Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui +conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La +peur empêchait de parler; on oublia. + +Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte +superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa +compagne. + +Cassy couchait sous le grenier même. + +Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire +très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une +chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche +causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où +Legree rentra d'une promenade à cheval. + +«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent +aujourd'hui? + +--Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà +tout! + +--Et pourquoi, je vous prie?--Cela me plaît! + +--Eh que diable! pourquoi? vous dis-je. + +--Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps.... + +--Dormir!... et qui vous en empêche? + +--Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre. + +--Parlez donc, gueuse. + +--Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne +sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher +du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin. + +--Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais +s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?» + +Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une +expression qui fit courir le frisson dans ses os: + +«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui +devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!» + +Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond +de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant: + +«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je +vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou. + +Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne +fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet. +Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment, +avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines +terreurs de son maître. + +Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le +plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs +et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort, +c'étaient des sanglots et des cris de désespoir. + +Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le +souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de +terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en +entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur +l'enveloppait et pesait sur lui. + +Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux. + +Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et +souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le +vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des +esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu «un monde de ténèbres +et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont peuplées de +spectres et de fantômes terriblement inconnus, mystérieusement vagues! + +L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à +chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les +terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui +un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les +abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de +ces prières et de ces hymnes.... et tout cela se convertissait en +mystérieuses terreurs. + +Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme. + +Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses +mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais +l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de +quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta, +c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui, +sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le +désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces +féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa, +jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait +tout à la fois.... + +Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis +qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté +fantastique. + +Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le +vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour +ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et +de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons +de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets +battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en +tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et +de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux. +Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les +journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement. + +Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la +table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à +le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires, +meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles; +édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et +vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts! + +Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de +dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il +rejeta le livre avec une imprécation. + +«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les +pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser +effrayer par des bruits. + +--Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton +maussade. + +--Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec +des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis +trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?» + +L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses +yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours.... + +«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du +diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au +vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?» + +Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas; +mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses +yeux étranges et presque surnaturels. + +«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela? + +--Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule +et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous +avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher, +marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme +ceci?» + +Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec +des yeux étincelants. + +Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le +cauchemar. + +«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela? + +--Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non! +reprit Cassy avec un sourire de froid dédain. + +--Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy, +parlez donc! dites-moi! + +--Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir! + +--Venait-il du grenier? + +--Il!... Quoi, il? + +--Mais.... ce que vous dites! + +--Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque. + +Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large. + +«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes +pistolets.... + +--Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez +dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.» + +Legree frappa du pied et commença à jurer. + +«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous +entendre! Et.... qu'est-ce?... + +--Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree. + +Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à +sonner lentement ses douze coups. + +Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il +était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et +moqueurs, comptait les heures qui sonnaient. + +«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....» + +Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans +l'attitude d'une personne qui écoute.... + +«Silence!... fit-elle en levant son doigt. + +--Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle +avec rage? + +--Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et +l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que +cela?» + +Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans +l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage +blêmit de terreur. + +«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang +dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous +disiez.... Allons donc! ils y sont. + +--Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation. + +--Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!... +Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui. +Allons, venez! + +--Je crois que vous êtes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je +ne veux pas que vous y alliez!» + +Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon +l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale +s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le +flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits +dans l'oreille! + +Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle était +calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses yeux +avaient toujours le même éclair terrible! + +«Eh bien! j'espère que vous êtes content! + +--Que le diable vous emporte! + +--Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout! +Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon? + +--Cela ne vous regarde pas! + +--En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....» + +Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où +elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de +plus simple! + +Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à +Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de +faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le +monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle +y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout +était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion. + +Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès +de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville +voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une +de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota +toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on +mettrait à la parcourir. + +Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être +curieux de jeter un coup d'oeil dans les coulisses, et de voir les +préparatifs du coup d'État. + +Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes. +Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance +et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont +dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la +chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits +paquets. + +--Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps. + +--On peut encore nous voir! + +--Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que, +de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous +y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et +nous gagnerons le bas des quartiers.... Sambo ou Quimbo nous verront, +c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons alors dans +la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir donné l'alarme +et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de gagné.... + +«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours, +vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la +maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les +chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous +la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous +rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai +préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester +quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il +remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants +des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre +dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi, +vous voyez, il faudra le laisser chasser à coeur joie. + +--Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!» + +Il n'y avait dans l'oeil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y +avait la fermeté du désespoir. + +«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main. + +Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux +ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les +quartiers. + +Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du +ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles +touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme +un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix +qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était +celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus +violente colère. + +A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le +bras de Cassy: + +«O Cassy! je vais m'évanouir.... + +--Si vous vous évanouissez, je vous tue!» + +Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe +brillante devant les yeux de la jeune fille. + +Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit +à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si +profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul. + +«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le +piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont +suer!» + +«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au +quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a +deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra. +Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!» + +La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus +vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs +services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet +de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de +l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on +découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements +ajoutaient encore au désordre de toute la scène. + +«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?» + +Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine. + +«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au +diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons, +garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars, +et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.» + +On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements, +des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes +et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait +à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy +rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les +airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de +l'oeil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières +lointaines. + +«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux +courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions +là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié, +cachons-nous vite! + +--Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les +voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons +l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant +résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là +dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour +payer notre passage.» + +Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta +rapidement. + +«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela! + +--Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de +faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux +États libres? L'argent fait tout, jeune fille!» + +Et Cassy mit les billets dans son sein. + +«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline. + +--Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous +reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces +billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de +misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de +Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui! +Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour +passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous +chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les +divertir.» + +Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui +avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était +placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la +charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se +glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La +boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques +coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des +provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à +un volume incroyablement petit. + +Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des +parois de la caisse. + +«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous? + +--Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier? + +--Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite! +Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé +que de mettre le nez ici.» + +Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin. + +«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous +m'avez menacée de me tuer?» + +Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur. + +«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez +bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous +évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais +pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son +pouvoir....» + +Emmeline frissonna. + +Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline, +accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de +bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de +chiens furieux. + +Elle poussa un petit cri. + +«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien! +Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il +faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de +boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont +l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la +chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier! + +--Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient! + +--S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y +a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous +voudrons.... ça n'en sera que mieux.» + +Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant +sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles +vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit. + + + + +CHAPITRE XL. + +Le martyr. + + Non le ciel n'oublie pas le juste: la vie peut lui refuser ses + vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le coeur saignant, + il peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a + accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues + années de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent + ici-bas. + + BRYANT. + + +Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une +aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du +méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel. +Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de +l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et +de la bonté. Nous avons assisté aux séparations qui brisent le coeur, +quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous avons abordé +avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains généreuses +cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, toujours +près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance terrestre +s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans l'horreur des +plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était tout à coup +illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles. + +Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous +sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde.... +Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel. + +La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère +déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa +colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand +Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des +yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit +tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des +persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait +l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer +maintenant en lutte avec lui. + +Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait +enseigné à prier; ils firent des voeux pour les fugitifs. + +Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps +amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme +ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis +le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un +esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme +les flammes de l'enfer? + +«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le +hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je +voudrais bien voir qui m'empêcherait!» + +Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose +qu'il voulait briser. + +Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en +haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait. + +Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler +les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la +savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien; +sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....--à cette +pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!--alors il le +briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il +accueillit cette pensée! + +Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une +sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté +s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins.... +et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie! + +«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que +la chasse va recommencer aujourd'hui.» + +Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de +chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se +mordaient. + +Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines; +les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree +à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On +imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait +l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus +des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de +plaisir pour les nègres. + +Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui +soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière. +Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle +les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens, +dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à +chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les +mains jointes et les yeux au ciel. + +«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais +qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?» + +Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible. + +«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à +eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de +fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes +enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?» + +La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de +l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne +répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux. + +«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la +liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins, +je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais bien que je +ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai, Cassy, +que vous m'aimiez ou non!» + +Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir +auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux +cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux, +adoucis par les larmes. + +«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu +soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici, +ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le +désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors! + +--Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père. + +--Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère. + +--Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours +espéré!» + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un +regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué +et découragé. + +«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le +salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au +fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau +noire, ou je saurai pourquoi!» + +Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que +dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il +avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son +absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore +chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la +disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à +exécuter les ordres de Simon. + +Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il +connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient +maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel +il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait +aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de +trahir la faiblesse et le malheur. + +Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur, +dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui +m'as racheté!» + +Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo. + +«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte, +maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!... +faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en +aller! Nous allons voir.... nous allons voir!» + +Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une +voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent +tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les +os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils +eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait +la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les +huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation, +passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant +le char emporté par une course rapide. Son coeur battait.... il +entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche! + +Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa +veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère: + +«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer? + +--C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme. + +--Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en +appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez.... +Ces femmes?....» + +Tom se tut. + +«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion +en fureur; parlez! + +--Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme +et résolue. + +--Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne +savez pas? + +Tom resta silencieux. + +«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec +violence. Savez-vous quelque chose? + +--Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!» + +Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et +s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible: + +«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé +là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris. +J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je +vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai les +gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à +une jusqu'à ce que vous cédiez!» + +Tom releva les yeux sur son maître et répondit: + +«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse +vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon coeur. Oui! si tout +ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver votre âme +précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a lui-même +donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez pas de ce +grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que vous +puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si vous ne +vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!» + +Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une +bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette +expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree +s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait +le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et +vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve +accordés à ce coeur endurci! + +Ce ne fut qu'un moment. + +Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais +l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage, +terrassa sa victime. + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Les scènes de cruauté révoltent notre coeur et blessent notre oreille. +On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela +vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en +Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout +cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses, +on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église +les voit.... et elle se tait! + +Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de +l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole +d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de +celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront +empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe. + +Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et +généreuse supporta tant d'horribles traitements? + +Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il +voyait en Jésus-Christ! + +Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme +furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave +coeur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître, il +savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se sauver +lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres paroles que +des paroles de prière et de foi! + +«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa +victime. + +--Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai +les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!» + +Tom ouvrit les yeux et regarda son maître. + +«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il +s'évanouit. + +--Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour +le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est +toujours cela de gagné.» + +Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix +qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni +prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne +s'éteindra plus! + +Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges +paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on +avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils +le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur +pour lui! + +«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo; +mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!» + +Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au +rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre +d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche +de Tom. + +«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo. + +--Je vous pardonne de tout mon coeur, répondit Tom d'une voix mourante. + +--O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est +resté près de vous toute la nuit, quel est-il?» + +Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases +brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort, +et sa présence partout, et sa puissance qui sauve! + +Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches! + +«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo; +mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez +pitié de nous! + +--Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore +pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes +encore!» + +Dieu entendit cette prière. + + + + +CHAPITRE XLI. + +Le jeune maître. + + +Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture, +traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les +rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis. + +Ce jeune homme était Georges Shelby. + +Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un +peu le cours de notre histoire. + +La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux +dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme +nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge. + +Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait +rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade +et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu +un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration +générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin +d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui +écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne +permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter +d'autres préoccupations. + +M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui +laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de +nouvelles affaires sur les bras. + +Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau +embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de +vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider +et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut +une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été +vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne +fallait pas lui en demander davantage. + +Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse. +Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas +de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des +renseignements sur le pauvre Tom. + +Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme +de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il +partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter +son vieil ami. + +On l'introduisit. Legree était au salon. + +Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque. + +«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un +esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir +s'il ne me serait pas possible de le racheter.» + +Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau. + +«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un +marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle +toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir +d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu, +et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement +répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et +il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à +plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir, +mais je ne sais s'il y réussira.... + +--Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!» + +Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des +flammes. Cependant il ne dit rien encore. + +«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de +Georges. + +Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans +ajouter une parole, s'élança vers le magasin.... + +Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne +souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient +brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille. +Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup +l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les +esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques +instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de +l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens! +qui avaient bien peu à donner--le verre d'eau de l'Évangile!--mais qui +donnaient avec le coeur. + +Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes +d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, sa +tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur +lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont +ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en +vain le coeur ignorant qui a la foi! + +Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout, +l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour +Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être +découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières +paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du +désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette +créature sombre et hautaine avait pleuré et prié. + +Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui +tournait.... Il faillit se trouver mal. + +«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!» + +Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom. + +Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du +mourant.... Il remua doucement la tête et dit: + +«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!» + +Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles +larmes, qui faisaient honneur à son coeur viril. + +«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu.... +regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me +connaissez-vous pas? + +--Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix +presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui. + +Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit.... +l'oeil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses +mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes +coulèrent. + +«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils +ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon +pauvre coeur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon âme! + +--Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez.... +ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez +nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante. + +--Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a +acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le +ciel vaut mieux que le Kentucky! + +--Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement de penser +à ce que vous avez souffert, cela me brise le coeur! Et vous voir couché +dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom! + +--Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce +temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh! +monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le +Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!» + +Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle +puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient +prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait.... + +Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne: + +«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé.... +Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui +seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais +rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et +toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes +pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre +vieux coeur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me +suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma +bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur +Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout.... +Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que +d'être chrétien!» + +En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda +d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna. + +«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien +de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela! + +--Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune +homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de +penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui +pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas.... + +--Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans +le ciel! + +--Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces +idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes +du royaume, voilà tout!» + +A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître +avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine +faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et l'on vit passer +sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce l'approche +des autres mondes.... + +La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste +poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait +toujours une expression sérieuse et triomphante. + +«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il +d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il +s'endormit avec un sourire. + +Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était +sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se +releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son +vieil ami: + +«Être chrétien.... quelle chose!» + +Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée.... + +L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du +jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible. +Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il +serait possible. + +Il fixa sur le planteur son oeil noir et perçant, et montrant le +cadavre: + +«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le +corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture.... + +--Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à +vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez. + +--Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui +se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et +à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!» + +Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges +portèrent le corps dans la voiture. + +Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa +commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui +n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte. + +Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le +mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna, +regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé: + +«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire; +ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang innocent sera +vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et je +vous dénoncerai! + +--Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris. +Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les +témoins? et la preuve? allez!» + +Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un +blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang +mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des +cieux, en poussant le cri de vengeance de son coeur indigné.... Le ciel +resta sourd! + +«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!» + +Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était +pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se +retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le +renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi +dans l'oeil, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant du +dragon. + +Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans +la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree +était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et +suivit de l'oeil la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait qu'il +respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût +disparu. + +Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit +monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres. + +C'est là qu'il creusa le tombeau. + +Quand tout fut prêt: + +«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau? + +--Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis +te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!» + +Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence; +ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts. + +«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant +quelques pièces dans la main.» + +Eux, cependant, ne s'en allèrent pas. + +«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un.... + +--Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre. + +--La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît! + +--Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de +les éloigner. Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se +retirèrent en silence. + +Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami. + +«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette +heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon +pays de cette malédiction de l'esclavage!» + +Aucun monument n'indique la place où repose notre ami.... + +A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le +relèvera,--immortel!--pour apparaître avec lui dans sa gloire. + +Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre +pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place +ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans +l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le +sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules! +C'est d'eux qu'il a été écrit: + + «Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.» + + + + +CHAPITRE XLII. + +Une histoire de revenants véritable. + + +On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes +durent se propager activement parmi les esclaves de Legree. + +On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits +de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la +maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages +supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en +vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à +travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant, +avec une liberté vraiment alarmante. + +Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés. +Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux +et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès +qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme +n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont +fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du +fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent +aux portraits, aucun ne ressemblait aux autres. Je me trompe: il y +avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc +pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire +ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui +l'autorité de Shakspeare, qui a dit: + + Les morts en blancs linceuls parcourent les cités! + +La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait +remarquable de _pneumatologie_ que nous signalons à l'attention des +psychologues. + +Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de +croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à +l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait +les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et +disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux, +elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on +retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que +jamais. + +Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait +le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie +que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort +qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions +prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit +l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une +orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte, +retira la clef et se mit au lit. + +On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme +d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui +peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses +formidables _peut-être_? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut +pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le +fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui +renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et +dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde +jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier! + +Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une +chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et +ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des +fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons. + +Il s'endormit. + +Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa +bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague +de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère; +mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à +Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au +milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille +efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr +que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte +était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les +mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte; +il vit une main qui éteignait la lampe. + +La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il +vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit +frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile +auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une +voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par +trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il +sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il +courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit +connaissance. + +A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il +ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait +avec fureur.... encore.... encore.... toujours! + +Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis +qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie +qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de +l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie: +il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui +passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de +mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait +debout et disait: + +«Viens.... viens.... viens!...» + +Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on +trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des +nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à +travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route. + +Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre +d'arbres, tout près de la ville. + +Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit +chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement son +visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan d'évasion: +elle ferait la dame et Emmeline la suivante. + +Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en +avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa +garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de +bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle. + +Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des +malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par +un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros +bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit +et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite +taverne. + +La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui +attendait l'arrivée du bateau. + +Cassy, du haut de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le +jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait +observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue +avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle +savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se +sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait +le bateau comme elle. + +L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait +éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on +soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!... +Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie. + +Le bateau arriva vers le soir. + +Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la +politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui +fit donner une bonne cabine. + +Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps +qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et +dévoués de sa jeune suivante. + +On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi +bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre +sur le même bateau qu'elle. Avec son bon coeur ordinaire, il était plein +de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy de ses +prévenances et de ses bons offices. + +Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le +_Cincinnati_, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante +vapeur. + +La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le +pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les +voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle. + +Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait +été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont +chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait +s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à +table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les +yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait +poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait. + +Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges +soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa +générosité: elle lui confia son histoire. + +Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait +échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne +pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance +des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna +l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver. + +La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française, +Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir +vu mûrir douze étés. + +Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du +Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait +un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus +charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze +jours. + +Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy +pouvait entendre toute leur conversation. + +Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où +elle avait, disait-elle, passé sa première enfance. + +Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre +voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et +les personnes et les choses de son pays. + +«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre +voisinage du nom de Harris? + +--Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges; +nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui. + +--C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?» + +Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût +voulu le laisser voir. + +«Oui, répondit Georges étonné. + +--Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de +Georges? + +--Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a +épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada. + +--Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!» + +Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il +ne la fit pas. + +Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes. + +«C'est mon frère! s'écria-t-elle. + +--Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise. + +--Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses +yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère. + +--Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour +contempler attentivement Mme de Thou. + +--Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par +un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales, +m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le +Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter. + +--Je l'ai entendu parler d'une soeur.... Émilie. + +--C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?... + +--Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!... +un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes.... +tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous... + +--Et sa femme? + +--Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère +qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder, +elle coud comme une petite fée et chante délicieusement. + +--Est-elle née dans votre maison? + +--Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et +en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne +voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en +parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente.... +C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!» + +Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air +d'attention profonde elle écoutait tous ces détails.... + +A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion: + +«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle? + +--Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le +croire, le nom qui se trouve sur le billet. + +--O Dieu!» + +Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher. + +Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils +montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un +ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges, +dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases.... +Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes +accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent +ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on +devait s'y attendre. + +Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du +mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous +pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi +ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait +pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille.... + +Et en effet, quelques mois après.... + +Mais n'anticipons point sur les événements. + + + + +CHAPITRE XLIII. + +Résultats. + + +Le reste de l'histoire sera bientôt dit. + +Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut +vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel +incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy +le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne +restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de +l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace +des fugitifs. + +Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée, +passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont +accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière. + +Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et +Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre +les traces de la famille jusqu'à Montréal. + +Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment +occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins +de sa famille, qui s'est accrue d'une fille. + +Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il +travaille et fait des progrès. + +Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès +des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs +sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la +dépense[22]. + + [22] Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la _couleur_ + anglo-américaine. + +Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du +faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La +table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de +neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un +tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du +papier; au-dessus, des rayons de livres. + +Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges. + +Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de +l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance, +ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre. + +«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A +bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh +bien!» + +Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son +père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux. + +«Petite sorcière!» dit Georges. + +Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas. + +«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine. + +Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu +d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi +contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être. + +«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui? +dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils. + +--Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.» + +Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux, +ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune +orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père. + +«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous +êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.» + +A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire +l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement +accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir. + +S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et +décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer. + +Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à +ses instructions. + +Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les +deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer +son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en +jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges, +ne me reconnais-tu pas?... ta soeur.... Émilie?» + +Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se +conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à +coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de +cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et +la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher +de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son coeur en +s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!» + +Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon +pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le +petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction, +que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le +plus exigeant des temps anciens et des temps modernes. + +Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des +sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos +qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent, +et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine +confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers, +les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour +toujours. + +Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent +souvent des récits véritables plus étranges que les fictions. + +Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui +éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent +d'automne dispersent et éparpillent les feuilles? + +Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une +joyeuse union, des coeurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se +sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces émotions +profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut +apporter des nouvelles d'une mère, d'une soeur, d'un enfant, dérobés aux +regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage! + +Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait +les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les +fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et +les périls de cette terre fatale, vont chercher une soeur, une mère, une +femme! + +Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après +avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses +tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous +avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la +troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa +soeur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un +héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre soeur.... et pouvez-vous +le blâmer? + +Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux: +ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine. + +En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort +ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui +tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont +l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans +la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit +qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle +n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant. + +Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos +lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé +le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout +entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants +dans son coeur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué. +Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise +plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa +fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un +lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la +familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide, +égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le +guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait, +et cédait de tout son coeur, à toutes les bonnes influences: elle +devenait une dévote et tendre chrétienne. + +Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses +affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune +considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille. +Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en +user pour lui: + +«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon +plus vif désir; le reste me regarde.» + +Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques +années en France. + +On emmena Emmeline. + +Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au +port. + +Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises. +Il fit les plus rapides progrès. + +Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner +l'Amérique. + +Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation, +ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait +à un de ses amis: + + «Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je + conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort + bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants + est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous + dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie. + + «Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles + appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais + qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma + mère, pauvre coeur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale, + qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle + m'aime toujours chèrement; c'est mon coeur qui me le dit. Quand je pense + à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier + âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma soeur, + vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas + de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me + pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un + Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que + je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je + désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus + dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes + blanches.... + + «Le désir, le voeu de mon âme, c'est de fonder une nationalité + africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée, + indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde + autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments: + les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le + caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie; il faudra des + siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose. + + «Où donc aller? + + «Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée + d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se + sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement + élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette + république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue + une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par + l'Angleterre.... + + «Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être. + + «Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez! + + «Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'oeil, avec le plus + profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde + aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant + simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les + mêmes, si j'eusse pris part à la querelle. + + «Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni + toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de + fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus + de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la + question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes, + et ne peut-il pas fonder notre nationalité? + + «A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation + jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les + problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il + ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble + nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette + entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique + s'étend devant nous et devant nos enfants.... + + «Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots + d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes + républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des + végétations tropicales, braveront la durée des siècles. + + «Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie + un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que + puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme + individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse + partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un + peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander, + d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un + individu ne l'a pas! + + «Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi + en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce + qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si, + comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors + nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous + plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne + sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille + pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les + nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses + esclaves! + + «Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république + américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois. + + «Soit! + + «Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de + nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans + aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent + ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si + hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le + reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous + pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais + je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est + une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces + principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation + chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race + anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans + l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race + anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle + possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie, + l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère + nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les + convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je + l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité + universelles. + + «J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si + nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous + sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du + pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de + l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les + autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre + victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain. + + «Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette + mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des + Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de + l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux + esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de + notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je + retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix! + C'est à elle, dans mon coeur, que j'applique parfois ces splendides + paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que + les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle + suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!» + + «Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à + ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à + Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de + travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai + dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai + jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de + déceptions. + + «Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre + confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec + un coeur dévoué à mon peuple! + + «GEORGES HARRIS.» + + . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . + +Quelques semaines après, Georges, sa soeur, sa mère, sa femme et ses +enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le +monde entendra encore parler de lui! + +Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages. + +Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu, +que nous dédierons à Georges Shelby! + +Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la +surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la +Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc +tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur +maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour +remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été +couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes +grâces et les faveurs de la famille et de tout le voisinage. Parvenue à +l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint membre de +l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant d'intelligence, de +zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien, qu'on l'envoya, en +qualité de missionnaire, dans une des stations d'Afrique; et cet actif +et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un enfant si remuant et si +vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et plus noble, à instruire +les enfants de son pays. + +Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches +de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était +un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques +années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord +par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en +Afrique. + + + + +CHAPITRE XLIV. + +Le libérateur. + + +Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui +apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le coeur de +raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé +plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait +toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour +retrouver un peu de calme. + +Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait +l'arrivée du jeune maître. + +Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité +des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche +vaisselle et les cristaux à facettes. + +La mère Chloé présidait à tout l'arrangement. + +Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un +superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle +s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de +la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa +maîtresse. + +«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert +à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une +place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la +meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame +à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a reçu des nouvelles de M. +Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet.... + +--Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir +aujourd'hui. Pas un mot de plus. + +--Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les +tasses. + +--Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici. + +--C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même. +C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment +les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si +long et si difficile d'écrire!» + +Mme Shelby sourit. + +«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les +enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est +bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour +surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les +aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le +matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!» + +Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le coeur.... Elle était +tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle +pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence. + +«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet. + +--Oui, Chloé. + +--C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les +mêmes que le _chabricant_ m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je +voudrais vous garder plus longtemps!--Merci! maître, lui dis-je, mais +mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus +longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce +M. Jones!» + +Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on +avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de +ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce +petit plaisir. + +«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît +pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un +baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous, +madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de +marcher.... pauvre cher homme!» + +On entendit un bruit de roues. + +«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre. + +Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans ses +bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de la +nuit. + +«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému. + +Et il prit la main noire entre ses deux mains. + +«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est +parti vers un monde meilleur.» + +Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur. + +Chloé ne dit rien. + +On entra dans la salle à manger. + +L'argent de Chloé était encore sur la table. + +«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse +d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en +parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et +tué sur ces vieilles plantations!» + +Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la +suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit +à côté d'elle. + +«Ma pauvre bonne Chloé!» + +Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota. + +«Oh! madame excusez-moi! mon coeur se brise.... voilà tout! + +--Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes. +Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le coeur malade, +il ferme les blessures....» + +Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble. + +Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence +pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse +comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son +dernier message. + +Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis +dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune +maître. + +Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse +de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous +successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des +sanglots et des acclamations! + +Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se +pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses +billets. + +«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne +voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le +reste....--Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un +instant de silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut +autant de mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous +libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous +conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout, +peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et +vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra +peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes +libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu +me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission +que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le +ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!» + +Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle, +se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le +Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais _Te Deum_ plus touchant, plus +sincèrement parti du coeur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas, il +est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des +cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un coeur honnête! + +Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le +refrain était: + + Pécheurs rachetés, enfin voici l'heure, + L'heure de rentrer dans votre demeure! + +«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces +félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?» + +Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux +dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme. + +Il ajouta: + + «C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne + posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de + l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque + d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il + est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous + vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à + cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et + à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la + case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a + laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles + et chrétiens.» + + + + +CHAPITRE XLV. + +Quelques remarques pour conclure. + + +On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des +questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale. + +Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère +authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis +personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart +des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées +par elles; c'est une fidélité textuelle. + +Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique; +l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle. +Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de +ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives. + +Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la +glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la +Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait +connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation, +écrivait: + + «Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en + me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je + quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de + l'antre d'un ogre!» + +Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux +exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on +veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de +jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice +contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans +bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et +un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister. +Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de +l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour +sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa +connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même! + +«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est +pas l'usage!» + +Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de +torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers +qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore: + +«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas +l'usage!» + +C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans +l'esclavage elle n'existerait pas! + +Les incidents qui ont suivi la capture du navire _la Perle_ ont donné +assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles +jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable +M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs: + + «Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de + s'échapper du district de Colomba sur le schooner _la Perle_, il y avait + plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de + forme et de visage, que prisent tant les amateurs. + + «Une d'elles était Élisabeth Russell. + + «Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut + destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent + leur coeur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour la + racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils avaient.... + mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la + Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin. + + «Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait + les envoyer au marché, leur soeur aînée vint à l'étal, pour supplier ce + misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de + ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles + parures. + + «Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans + l'autre!» + + «Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque + temps après elles furent rachetées à grand prix.» + +Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de +Cassy? + +La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois +de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare. + +L'anecdote suivante le prouvera. + +Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec +un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service +personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et +s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps. +Le maître entra dans une violente colère.... il avait toujours traité +son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en lui, +qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à +fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais +comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma +bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de +la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que, +si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il +s'engageait à l'affranchir. + +On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme +demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre. + +«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi. + +--Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter? + +--Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux +être libre!» + +Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup: + +«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous +êtes libre.» + +Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme +entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la +vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection +et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue. + +L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à +l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur +exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le +demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères +sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher? + +Pendant de longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans +ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible +pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs +que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne +justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris, +avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien +imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave +fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on +veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la +question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent +pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient +jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut +plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une +réalité vivante. Il a essayé de montrer tout: le pire et le meilleur. +Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects favorables.... +Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères cachés sous l'ombre +fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du sud! hommes et +femmes au coeur noble et généreux, dont la vertu et la magnanimité ont +grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, c'est à vous que +nous ferons appel!... + +Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous +pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des +douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse? +Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui +l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de +l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne +fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on +pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette +théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a +parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment +public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils +coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des +esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et +qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la +tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la +majorité? + +La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la +traite des esclaves. + +Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi +régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra +dire tous les coeurs qu'elle a brisés? + +Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des +angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous +écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles, +par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense. +Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs +enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un +refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des +tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à +chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre +de la croix du Christ? + +Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une +chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou +seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du +New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la +flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au coeur +vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves et +généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou +des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez +protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du +berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par +l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous +donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la +tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes +années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que +vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en +conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et +qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant +de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le +regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces +derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni +sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et +douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées +à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines, +dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre, +encourager, ou seulement passer sous silence? + +Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne +peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais +cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et +devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils +n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude. + +Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments +qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les +plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue +proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de +l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne +trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des +hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions +commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une +multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans +ce cas-là, que le sud soit seul coupable? + +Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous avez autre +chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se +fait parmi vous! + +Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut +répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel +il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque +sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a +des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité +est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc +quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie +avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et +perverties par les sophismes du monde? + +Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez +prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition +vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors, +priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens +dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de +commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent +une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du +martyre.... + +Vous pouvez plus encore! + +Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants, +sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes, +échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils +savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le +résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et +de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils +viennent chercher l'éducation, le christianisme! + +O chrétiens! que devez-vous à ces infortunés? + +Chaque chrétien d'Amérique doit s'efforcer de réparer les torts que la +nation américaine a causés aux enfants de l'Afrique! Les portes des +églises et des écoles se fermeront-elles devant eux? Les États se +lèveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'Église du Christ +écoutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se +détournera-t-elle sans pitié de ces mains tendues vers elle? +Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruauté qui voudrait les chasser +de nos frontières? S'il en doit être ainsi, ce sera là un lamentable +spectacle! S'il en doit être ainsi, ce pays aura raison de trembler, +quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est +plein de pitié et de compassion tendre! + +Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en +Afrique! + +Que Dieu ait daigné leur préparer un refuge en Afrique, c'est là, je le +reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que +l'Église du Christ rejette sur une race étrangère la tâche que son +caractère lui impose. + +Remplir Libéria d'une race inexpérimentée, à demi barbare, qui vient +d'échapper aux chaînes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des +siècles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexpérience +des entreprises nouvelles. Que l'Église du nord reçoive ces infortunés, +selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages +d'une éducation chrétienne, jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient cueilli les +fruits de la maturité intellectuelle et morale.... et alors vous les +aiderez à gagner les rivages de leur Afrique, où ils mettront en +pratique les leçons reçues chez vous! + +Il y a dans le nord une société trop peu nombreuse, hélas! qui a fait +cela.... et ce pays a déjà pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont +rapidement acquis l'instruction, la fortune et la réputation. Ils ont +fait preuve d'un talent qui, eu égard aux circonstances, était vraiment +remarquable.... ils ont également, pour le rachat et la délivrance de +leurs frères encore esclaves, donné des preuves éclatantes d'affection, +de tendresse, de dévouement et d'héroïsme. + +Nous avons vécu plusieurs années sur la limite frontière des États où +règne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de +nombreuses observations sur des hommes qui avaient été précédemment +esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent, à défaut d'autre +école, ils ont reçu nos leçons, mêlés à nos enfants, à l'école de la +famille. Le témoignage des missionnaires du Canada est venu encore +renforcer notre expérience. Il y a tout à espérer de l'intelligence de +cette race. + +Le plus vif désir de l'esclave émancipé, c'est d'acquérir de +l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs +enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On +nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes +encore dans les résultats que nous offrent les écoles fondées pour eux +dans le Canada. + +Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les résultats +suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au +séminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui résidant à Cincinnati: ils +montreront tout ce dont la race est capable, même quand elle n'a pour +elle aucune sorte d'encouragement et d'appui. + +Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant +maintenant à Cincinnati. + +B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possède +dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste. + +C..., nègre pur sang, volé en Afrique; vendu à la Nouvelle-Orléans; +libre depuis quinze ans. S'est racheté pour six cents dollars; fermier. +Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytérien. Possède de quinze à vingt +mille dollars, prix de son travail. + +K..., nègre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, âgé de +quarante ans: libre depuis six ans. S'est racheté pour dix-huit cents +dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reçu de son maître un legs +qu'il a augmenté. + +G..., également noir, barbier et garçon d'hôtel. Vient du Kentucky: +libre depuis dix-neuf ans. A payé trois mille dollars pour lui et sa +famille; en possède maintenant vingt mille. Diacre de l'église +anabaptiste. + +C. D..., nègre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis +neuf ans; s'est racheté pour quinze cents dollars, lui et les siens, +vient de mourir à l'âge de soixante ans; fortune, six mille dollars. + +M. Stowe ajoute: «J'ai eu des relations personnelles avec tous ces +individus, à l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des +détails que je donne.» + +L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avancée en âge, qui +était blanchisseuse dans la famille de son père. La fille de cette +femme, d'une activité et d'une intelligence remarquables, à force de +travail, de privations, d'économie, de dévouement infatigable, mit de +côté deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur +et à mesure de son gain, chez le maître de l'esclave: elle mourut; il +manquait encore cent dollars.... le maître ne rendit rien! + +Ce ne sont là que des exemples choisis entre mille, pour prouver à quel +point les esclaves rachetés se montrent patients, honnêtes, énergiques +et dévoués. + +Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver à la conquête d'une certaine +fortune et d'une position sociale, ils ont eu à lutter contre tous les +obstacles et contre tous les découragements! L'homme de couleur, d'après +la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu'à ces dernières années, il ne +pouvait non plus déposer en justice dans une affaire contre un blanc. + +Ces exemples ne sont pas renfermés dans les limites de l'Ohio. + +Dans tous les États de l'Union, nous voyons des hommes échappés d'hier +au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mêmes une solide +éducation, se sont élevés à des positions sociales éminentes.... +Pennington dans le clergé, Douglas et Ward parmi les éditeurs, en sont +des exemples bien connus. + +Si cette race persécutée et mise par nous dans une position +d'infériorité a néanmoins tant fait, combien n'eût-elle pas fait +davantage, si l'Église du Christ eût agi envers elle dans l'esprit du +Christ? + +Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence +secrète et puissante les élève et les abaisse, comme fait la terre dans +ses ébranlements. L'Amérique est-elle en sûreté? Les peuples qui portent +dans leur sein de grandes injustices irréparées portent en même temps +les éléments de ce tremblement de terre du monde moral. + +Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces +murmures inarticulés de toutes les langues? On les devine. Ils veulent +la revendication de la liberté et de l'égalité. + +O Église du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir +nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore à +venir, et dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux cieux? + +Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? «Car ce jour +brûlera comme une fournaise, et il apparaîtra, irrécusable témoin, +contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dépouillent +l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'étranger, et il +mettra en pièces l'oppresseur.» + +Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adressées à la nation qui +porte dans son sein une si grande injustice? Chrétiens! chaque fois que +vous priez pour l'avènement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier +les menaçantes prophéties qui l'accompagnent? Redoutable association! le +jour des vengeances dans l'année de la Rédemption! + +Et cependant, un jour de grâce nous est accordé. Le nord comme le sud a +été coupable devant Dieu, et l'Église du Christ a un terrible compte à +rendre! Ce n'est pas en se réunissant pour protéger l'injustice et la +cruauté, et en mettant en commun leur capital de péchés, que les États +de l'Union américaine parviendront à se sauver: ils se sauveront par le +repentir, par la justice, par la pitié. La loi éternelle de la pesanteur +qui précipite la meule de moulin au fond de l'Océan n'est pas plus +certaine que cette loi, éternelle aussi, qui veut que l'injustice et la +cruauté fassent descendre sur les nations la colère du Dieu +tout-puissant! + + +FIN. + + + + +TABLE DES CHAPITRES. + + + Préface Page. I + + CHAPITRE I.--Où le lecteur fait connaissance avec un homme + vraiment humain 1 + + CHAP. II.--La mère 11 + + CHAP. III.--Époux et père 14 + + CHAP. IV.--Une soirée dans la case de l'oncle Tom 19 + + CHAP. V.--Où l'on voit les sentiments de la marchandise + humaine quand elle change de propriétaire 30 + + CHAP. VI.--Découvertes 38 + + CHAP. VII.--Les angoisses d'une mère 47 + + CHAP. VIII.--Les chasseurs d'hommes 59 + + CHAP. IX.--Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme 74 + + CHAP. X.--Livraison de la marchandise 90 + + CHAP. XI. 100 + + CHAP. XII.--Un commerce permis par la loi 113 + + CHAP. XIII.--Chez les quakers 130 + + CHAP. XIV.--Évangéline 139 + + CHAP. XV.--Le nouveau maître de Tom 148 + + CHAP. XVI.--La maîtresse de Tom et ses opinions 163 + + CHAP. XVII.--Comment se défend un homme libre 180 + + CHAP. XVIII.--Expériences et opinions de miss Ophélia 196 + + CHAP. XIX.--Où l'on parle encore des expériences et des + opinions de miss Ophélia 211 + + CHAP. XX.--Topsy 230 + + CHAP. XXI.--Le Kentucky 244 + + CHAP. XXII.--L'arbre se flétrit.--La fleur se fane 249 + + CHAP. XXIII.--Henrique 256 + + CHAP. XXIV.--Sinistres présages 264 + + CHAP. XXV.--La petite Évangéline 270 + + CHAP. XXVI.--La mort 275 + + CHAP. XXVII.--La fin de tout ce qui est terrestre 288 + + CHAP. XXVIII.--Réunion 296 + + CHAP. XXIX.--Les abandonnés 310 + + CHAP. XXX.--Un magasin d'esclaves 317 + + CHAP. XXXI.--La traversée 327 + + CHAP. XXXII.--Lieux sombres 333 + + CHAP. XXXIII.--Cassy 342 + + CHAP. XXXIV.--Histoire de la quarteronne 349 + + CHAP. XXXV.--Les gages de tendresse 359 + + CHAP. XXXVI.--Emmeline et Cassy 366 + + CHAP. XXXVII.--Liberté 373 + + CHAP. XXXVIII.--La victoire 379 + + CHAP. XXXIX.--Le stratagème 389 + + CHAP. XL.--Le martyr 399 + + CHAP. XLI.--Le jeune maître 406 + + CHAP. XLII.--Une histoire de revenants véritable 412 + + CHAP. XLIII.--Résultats 418 + + CHAP. XLIV.--Le libérateur 426 + + CHAP. XLV.--Quelques remarques pour conclure 430 + + + Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet) + rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon. + + + * * * * * + + + Liste des modifications: + + Page 4: «Cudjoex» remplacé par «Cudjox» (comme le vieux père Cudjox) + Page 32: «cemme» par «comme» (et poussa comme un gémissement) + Page 53: «la» par «le» (ajouta le trafiquant) + Page 58: «attrappe» par «attrape» (s'il attrape jamais une de mes + femmes) + Page 65: «pous» par «pour» (Nous allons travailler ici pour notre + compte) + Page 69: «maîtreese» par «maîtresse» (et dites à votre maîtresse) + Page 71: «snrtout» par «surtout» (surtout quand il voit agir) + Page 125: «Halley» par «Haley» (reprit Haley en crachant) + Page 136: «chuchotter» par «chuchoter» (chuchoter tout bas) + Page 145: «chétiennes» par «chrétiennes» (toutes les qualités morales + et chrétiennes) + Page 200: «cuillière» par «cuiller» (au bout de sa cuiller à pouding) + Page 204: «sacripans» par «sacripants» (une bande de sacripants + dans nos maisons) + Page 239: «possseseur» par «posseseur» (quand je suis devenu + possesseur d'esclaves) + Page 246: «qu'elle» par «qu'elles» (qu'elles ne conviennent pas) + Page 302: «mouriez» par «mourriez» (Et si vous mourriez auparavant?...) + Page 304: «d'un» par «d'une» (à l'abri d'une moustiquaire de soie) + Page 309: «assités» par «assité» (assisté de miss Ophélia et de Tom) + Page 389: «formée» par «formé» (elle avait formé mille plans) + Page 399: «n'oubie» par «n'oublie» (Non le ciel n'oublie pas le juste) + Page 415: «baut» par «haut» (Cassy, du haut de son observatoire) + Page 423: «allanguie» par «alanguie» (était abâtardie, épuisée, + alanguie;) + Page 432: rajouté «de» (Pendant de longues années) + Page 439: «Kentucki» par «Kentucky» + Homogénéisation: remplacement de «hymme» par «hymne» pages: 252, 334, + 386, 392 + + + + + +End of Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM *** + +***** This file should be named 38704-8.txt or 38704-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/0/38704/ + +Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/38704-8.zip b/38704-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..476aed0 --- /dev/null +++ b/38704-8.zip diff --git a/38704-h.zip b/38704-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..2eef17a --- /dev/null +++ b/38704-h.zip diff --git a/38704-h/38704-h.htm b/38704-h/38704-h.htm new file mode 100644 index 0000000..e9cab55 --- /dev/null +++ b/38704-h/38704-h.htm @@ -0,0 +1,23585 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" + "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" xml:lang="fr" lang="fr"> + <head> + <meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> + <meta http-equiv="Content-Style-Type" content="text/css" /> + <title>The Project Gutenberg eBook of La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe</title> + +<style type="text/css"> + +body {margin-left: 15%; margin-right: 15%;} + +p {margin-top: 0.75em; text-align: justify; margin-bottom: 0.75em; text-indent: 1.5em;} + +.noindent {text-indent: 0em;} + +/* all headings centered */ + +h1, h2, h3, h4, h5, h6 {text-align: center;} +h2 {margin: 2em auto 1em auto;} +h3 {margin: 1em auto 2em auto;} + +hr.small {width: 30%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 4em auto 4em auto; clear: both;} + +hr.small2 {width: 30%; border-color: #000000; border-style: solid; +margin: 4em auto 4em auto; clear: both;} + +hr.tiny {width: 10%; border-color: #C0C0C0; border-style: solid; +margin: 2em auto 2em auto; clear: both;} + +hr.full {width: 100%; margin: 5em auto 5em auto; height: 4px; border-width: 4px 0 0 0; +border-style: solid; border-color: #000000; clear: both;} + +hr.dots {width: 100%; border:none; border-top: dotted 1px black; +margin: 1em auto 1em auto; clear: both;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 90%;} +sup {font-size: 80%; vertical-align: 30%;} + +.center {text-align: center; text-indent: 0em;} +.left {text-align: left;} +.right {text-align: right;} +.right2 {text-align: right; margin-right: 2em; margin-bottom: 1em;} + +.blockquote {margin: 1em 7% 1em 7%;} +.blockquote span.ind {margin-left: 1.5em;} +.intro {width: 50%; margin: 2em 0 2em auto;} + +.poem {text-align: left; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} +.poem .stanza {margin : 1em 1em 1em 1em;} +.poem span.i0 {margin-left: 0;} +.poem span.i2 {margin-left: 1em;} +.poem span.i4 {margin-left: 2em;} +.poem span.i6 {margin-left: 3em;} +.poem span.i8 {margin-left: 4em;} + +/* images */ +img {margin-left: auto; margin-right: auto;} +.figcenter {margin: 4em auto 3em auto; text-align: center; text-indent: 0;} + +.footnotes {border: none;} +.footnote {margin-left: 8%; margin-right: 8%;} +.fnanchor {vertical-align: super; font-size: 0.6em; text-decoration: none;} +.footnote .label {position: absolute; right: 80%; text-align: left;} + +/* tables */ +table {margin: 1.25em auto 1.25em auto;} +.tdltop {text-align: left; vertical-align: top;} +.tdrtop {text-align: right; vertical-align: top;} + +/* page numbers */ +.pagenum {position: absolute; left: 5%; font-size: 90%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +.pagenum2 {position: absolute; left: 5%; font-size: 80%; +font-weight: normal; font-style: normal; text-align: right; +color: #C0C0C0; background-color: inherit; text-indent: 0em;} + +a {text-decoration: none;} +.link {font-size: small; text-align: center; margin-top: 0em; font-weight: 400;} + +/* note au lecteur */ +.tnote {border: dashed 1px; margin: 20px 20% 20px 20%; padding: 10px 10px 10px 10px; +font-family: sans-serif; font-size: 100%;} + +/* correction popup */ +ins.correction {text-decoration: none; border-bottom: thin dotted silver;} + +--> + </style> + </head> +<body> + + +<pre> + +Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La case de l'oncle Tom + ou vie des nègres en Amérique + +Author: Harriet Beecher Stowe + +Translator: Louis Énault + +Release Date: January 30, 2012 [EBook #38704] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM *** + + + + +Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + + + + + +</pre> + + +<hr class="full" /> + +<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p> + +<p class="center"><big>BIBLIOTHÈQUE<br /><br /> + +DES CHEMINS DE FER</big></p> + +<p class="center">————</p> + +<p class="center"><small>QUATRIÈME SÉRIE</small><br /><br /> + +<big>LITTÉRATURES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES</big></p> + +<p class="center">————————</p> + +<p class="center">Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)<br /> +rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.</p> + +<p class="center">————————</p> + +<div class="figcenter" style="width: 500px;"> +<img src="images/title.jpg" alt="" title="" width="500" height="885" /></div> + +<hr class="tiny" /> + +<h4><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h4> + +<hr class="tiny" /> + +<h2>PRÉFACE.<a name="ch0" id="ch0"></a></h2> + +<p>L'<i>Oncle Tom</i> est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le +côté artistique de l'œuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son +livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions +que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans +les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout +droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant +un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon, +pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas +les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les <i>ficelles</i> +du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de +l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les +épaules et passera outre.</p> + +<p>On a comparé avec raison son livre à un grand <i>meeting</i> religieux et +politique, un <i>meeting</i> abolitionniste, où l'orateur produit une armée +de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre +points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se +trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et +l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer!</p> + +<p>Le héros du roman, <i>Tom</i>, prend des proportions grandioses. C'est un +Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un +Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux +blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il +donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus +parfaite vertu: la vertu chrétienne.</p> + +<p><span class="pagenum2"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span></p> + +<p>Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi, +j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique +ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La +sublimité n'a pas de <i>couleur</i>; Tom est tout simplement sublime: ce +n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours +fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber +dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler +comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal +inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est +la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les +trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il +se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux +ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme; +c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que +l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas +même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais +le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, cœur à +cœur, et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus +souverainement belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la +simplicité de sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à +faire pâlir les sagesses de tous les philosophes passés, présents et +futurs; Fénelon lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des +lèvres divines du Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre +vieil esclave, qui prêche par l'exemple et par la parole, et qui +convertit avec le sang répandu autant que par les bienfaits accordés.</p> + +<p>Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une œuvre de +propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous +appellerions en France une œuvre d'art. Il est au livre <i>composé</i> par +nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,—savante dans sa +simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son +ensemble,—une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le +sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec +<span class="pagenum2"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span> tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion +éloquente.</p> + +<p>L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix +histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant, +finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette +étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et +puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés +reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas. +Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la +thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de +toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous +convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens +soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien +vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes. +Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la +littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature +qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des +hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et +maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros +éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre.</p> + +<p>La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant +d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut +asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté +sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du +génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de +ses immigrations sur les deux mondes.</p> + +<p>Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur, +c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité.</p> + +<p>Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et +profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais +que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les +forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de +soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme +<span class="pagenum2"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span> la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, +ce sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes +choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce +qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait +de fermer l'<i>Oncle Tom</i>. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels +d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à +qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour +maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité +toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est +une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection +sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup +des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que +cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son +petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec +une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le +don des larmes.</p> + +<p><i>La Case de l'oncle Tom</i> n'est pas seulement un beau livre, c'est encore +une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du +débordement des mauvaises mœurs littéraires de ce siècle, c'est là +une des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation +chrétienne.</p> + +<p class="right2"><span class="smcap">Louis Énault.</span></p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p> + +<h1>LA CASE<br /> + +<small>DE</small><br /> + +<big>L'ONCLE TOM.</big></h1> + +<h2>CHAPITRE PREMIER.<a name="ch1" id="ch1"></a></h2> + +<h3>Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.</h3> + +<p>Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient +assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement +meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour +d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen +semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt.</p> + +<p>C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de +<i>gentlemen</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec +attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait +vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits +étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent +révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le +monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise +exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de +points jaunes, et nœud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect +du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment +ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec +une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur +de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de +vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans +cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la +munir de termes assez <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> profanes, que notre vif désir d'être exact ne +nous permet cependant point de rapporter.</p> + +<p>Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un +gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la +maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous +l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.</p> + +<p>«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.</p> + +<p>—De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas! +reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la +lumière.</p> + +<p>—Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait +cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui +fait marcher ma ferme comme une horloge.</p> + +<p>—Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit +Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.</p> + +<p>—Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il +doit sa religion à une mission ambulante<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui passait il +y a quatre ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié +depuis tout ce que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et +venir dans le pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.</p> + +<p>—Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que +les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans +un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un +individu—une bonne rencontre—si doux, si paisible! c'était un plaisir +de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je +l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé +avec lui six cents<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Oui, j'estime que la religion +est une bonne chose dans un nègre, quand l'article n'est pas +falsifié....</p> + +<p>—Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié. +Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires +et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en +vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez +pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> misérables lui +dirent: «Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...—Ah! je ne +puis pas, répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»—On m'a +redit ça! Je suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... +Allons! ce sera la balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... +si vous avez un peu de conscience.</p> + +<p>—J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour +jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis +prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais +les temps sont durs, vraiment trop durs.»</p> + +<p>Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une +nouvelle rasade d'eau-de-vie.</p> + +<p>«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby +après un moment de pénible silence.</p> + +<p>—N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus +le marché, avec Tom?</p> + +<p>—Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je +vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me +séparer de mes travailleurs: c'est un fait.»</p> + +<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq +ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une +physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie, +pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé +de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu, +dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda +curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan +jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en +saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre; +ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce +familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son +maître.</p> + +<p>«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une +grappe de raisin.... Allons! attrape.»</p> + +<p>L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa +proie.</p> + +<p>Le maître riait.</p> + +<p>«Viens ici, Jim!»</p> + +<p>L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota +le menton.</p> + +<p>«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et +chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et +sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un +timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> vraiment +comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces +mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.</p> + +<p>«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....</p> + +<p>—Maintenant, Jim, marche comme le vieux père <ins class="correction" title="Cudjoex">Cudjox</ins>, quand il a son +rhumatisme.»</p> + +<p>A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se +déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son +maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage +d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche +comme un octogénaire.</p> + +<p>Les deux hommes riaient aux éclats.</p> + +<p>«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec +Bobbens chante à l'église.»</p> + +<p>L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable +gravité, commença une psalmodie nasillarde.</p> + +<p>«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole +donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon +et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?»</p> + +<p>A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave +quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il +suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien +là le fils et la mère.</p> + +<p>C'était le même œil, noir et brillant, un œil aux longs cils. +C'était la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait +courir le sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand +elle aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte +d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa +mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté +de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et +ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du +marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une +femme.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le +regardait avec une sorte d'hésitation?...</p> + +<p>—Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....»</p> + +<p>L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé +dans un pan de sa robe.</p> + +<p>«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en +l'emportant sur son bras.</p> + +<p>«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> +pourrez avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous +voudrez! J'ai vu compter des <i>mille</i> pour des filles qui n'étaient pas +plus belles....</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M. +Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le +bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda +l'avis de son compagnon.</p> + +<p>—Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et +lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la +fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?</p> + +<p>—Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas +s'en séparer pour son pesant d'or.</p> + +<p>—Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas +compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de +bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles +changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds.</p> + +<p>—Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non, +et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.</p> + +<p>—Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je +pense, que je le mérite bien....</p> + +<p>—Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.</p> + +<p>—Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a +besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des +articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes +maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour +attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et +comédien, fera tout à fait l'affaire.</p> + +<p>—J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait +est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un +enfant de sa mère, monsieur.</p> + +<p>—En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a +des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté +leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais +je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites +disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera +tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut +lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre +bagatelle pour en avoir raison.</p> + +<p>—Que Dieu vous écoute donc!</p> + +<p>—Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on +leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> maintenant, +continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce +genre de commerce endurcit le cœur; mais je n'ai jamais trouvé cela. +Le fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. +J'en ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour +le vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une +folle.... C'est là un bien mauvais système.... il détériore la +marchandise, et parfois la rend complétement impropre à son usage.... +J'ai connu jadis, à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle, +qui fut complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu +qui l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était +un peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant +dans ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à +voir! Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans +les veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent.... +Elle devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de +mille dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut +toujours mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon +expérience.»</p> + +<p>Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous +les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un +second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré +l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait +la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais +comme s'il eût été poussé par la force de la vérité:</p> + +<p>«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis, +parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus +beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le +dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi +peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir, +monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma +conduite!»</p> + +<p>M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!»</p> + +<p>—Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a +ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues.... +mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui +monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.»</p> + +<p>Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.</p> + +<p>Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces +démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de +rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> savez +que l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et +qu'il n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en +paroles et en actions.</p> + +<p>Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer.</p> + +<p>«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête +des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les +Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom +était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je +n'ai pas connu un plus tendre cœur parmi ceux qui mangent le pain du +bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:—Eh bien, Tom, quand ces +filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de +leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est +ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal, +lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas +satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui +disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et +quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le +diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer.... +leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait +plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille +la récompense. Comptez-y, Tom!—Tom ne put parvenir à gagner cela sur +lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec +lui, quoique ce fût un bien bon cœur et une main habile en affaires.</p> + +<p>—Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M. +Shelby.</p> + +<p>—Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est +possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant, +j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du cœur. +Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur +parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de +garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé +convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi +très-facile.</p> + +<p>—Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés +convenablement.</p> + +<p>—Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres, +vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après +tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde, +pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de +lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite +exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> plus +pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être +traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur +Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que +j'agis comme il faut agir avec les nègres.</p> + +<p>—On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant +les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable.</p> + +<p>—Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant +silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous?</p> + +<p>—Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby. +Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la +discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le +voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare +qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.</p> + +<p>—Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je +suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible +sur quoi je puis compter.»</p> + +<p>Il se leva et mit son par-dessus.</p> + +<p>«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby, +et vous aurez ma réponse.»</p> + +<p>Le marchand salua et sortit.</p> + +<p>«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M. +Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente +effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour +j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais +répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et +maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais +avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom +aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il +en profite.»</p> + +<p>C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous +sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture, +paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du +travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud; +dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce +que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit +modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la +main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide +est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible +et de l'opprimé.</p> + +<p>Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +voit l'indulgence humaine de certains maîtres, l'affection sincère de +quelques esclaves, on peut être tenté de se reporter par ses rêves aux +poétiques légendes des mœurs patriarcales; mais toute la scène est +dominée par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant +que la loi considérera les esclaves comme des choses appartenant à un +maître, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur +bienveillant pourra contraindre ces infortunés à échanger une vie +abritée sous l'indulgence et la protection contre une misère et un +travail sans espérance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans +l'administration la mieux réglée de l'esclavage.</p> + +<p>M. Shelby était une bonne pâte d'homme, une facile et tendre nature, +porté à l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne +négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à la santé et au bien-être +des nègres de sa possession. Mais il s'était jeté dans des spéculations +aveugles... il était engagé pour des sommes considérables. Ses billets +étaient entre les mains de Haley.. Voilà qui explique la conversation +précédemment rapportée.</p> + +<p>Élisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre +qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave.</p> + +<p>Elle aurait bien voulu rester à la porte pour écouter davantage; mais au +même instant sa maîtresse l'appela: il fallut bien partir.</p> + +<p>Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant... +Pouvait-elle s'y tromper?... Son cœur se gonfla et battit bien fort. +Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive étreinte, +que le pauvre petit se retourna tout étonné pour regarder sa mère.</p> + +<p>«Élisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille?» dit la maîtresse en +voyant Élisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table à ouvrage +et lui présenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle +lui demandait.</p> + +<p>Élisa s'arrêta tout d'un coup.</p> + +<p>«Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en +larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota.</p> + +<p>—Eh bien! Élisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc?</p> + +<p>—Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle +avec monsieur; je l'ai entendu!</p> + +<p>—Eh bien! folle! quand cela serait?</p> + +<p>—Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?»</p> + +<p>Et la pauvre créature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des +sanglots convulsifs.</p> + +<p>«Eh non! sotte créature; vous savez bien que votre maître ne <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> fait +pas d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de +vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que +vous êtes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire? +pensez-vous que l'univers ait pour lui les mêmes yeux que vous? Allons, +sèche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles +tresses par derrière, comme on t'a montré l'autre jour... et n'écoute +plus jamais aux portes.</p> + +<p>—Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas à... à ce que...</p> + +<p>—Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir +là-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants, à moi! Mais, +en vérité, Élisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce +petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous +ne pensiez que ce soit pour l'acheter.»</p> + +<p>Rassurée par le ton même de sa maîtresse, Élisa l'habilla prestement, et +finit par rire de ses propres craintes.</p> + +<p>Mme Shelby était une femme supérieure, comme sentiment et comme +intelligence; à cette grandeur d'âme naturelle, à cette élévation +d'esprit, qui souvent est le caractère distinctif des femmes du +Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralité et des +sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermeté que +d'habileté, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari, +qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulièrement, avait +la plus grande déférence pour la religion de sa femme. Il tenait à son +opinion; il lui laissait donner librement carrière à sa bienveillance +dans tout ce qui regardait l'amélioration, l'instruction et le bien-être +des esclaves; quant à lui, il ne s'en mêlait pas directement. Sans +croire très-fermement à la réversibilité des mérites des saints, il +laissait assez voir qu'à son avis sa femme était bonne et vertueuse pour +deux, et qu'il espérait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus: +ceci le dispensait de toute prétention personnelle.</p> + +<p>Après sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur +l'esprit: il fallait faire connaître ses projets à sa femme... il +prévoyait l'opposition et la résistance....</p> + +<p>Mme Shelby, ignorant complétement les embarras de son mari, et le +sachant très-bon au fond, avait été sincèrement incrédule devant les +craintes d'Élisa: elle ne s'en occupa même plus. Elle se préparait à une +visite pour le soir: le reste lui sortit complétement de la tête.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE II.<a name="ch2" id="ch2"></a></h2> + +<h3>La mère.</h3> + +<p>Élevée depuis l'enfance par sa maîtresse, Élisa avait toujours été +traitée en favorite que l'on gâte un peu.</p> + +<p>Ceux qui ont voyagé dans l'Amérique du sud ont pu remarquer l'élégance +raffinée, la douceur de voix et de manières qui semblent être le don +particulier de certaines mulâtresses. Ces grâces naturelles des +quarteronnes sont souvent unies à une beauté vraiment éblouissante, et +presque toujours rehaussées par des agréments personnels. Élisa telle +que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un +portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Défendue par +l'affection protectrice de sa maîtresse, Élisa avait atteint la jeunesse +sans être exposée à ces tentations qui font de la beauté un héritage si +fatal à l'esclave. Elle avait été mariée à un jeune homme de sa +condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il +s'appelait Georges Harris.</p> + +<p>Ce jeune homme avait été loué par son maître pour travailler dans une +fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la première +place. Il avait inventé une machine à tiller le chanvre. Eu égard à +l'éducation et à la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il +avait déployé autant de génie mécanique que Whitney dans sa machine à +coton.</p> + +<p>Georges était bien de sa personne et d'aimables manières; c'était le +favori de tous à la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de +la loi, n'était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités +supérieures étaient soumises au contrôle tyrannique d'un maître +vulgaire, aux idées étroites. Le bruit de l'invention alla jusqu'à lui: +il se rendit à la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose +intelligente; il fut reçu avec enthousiasme par le directeur, qui le +félicita d'avoir un esclave d'un tel mérite.</p> + +<p>Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et, +un peu exalté par les éloges, parla si bien, se montra si grand, parut +si beau, que son maître commença d'éprouver le sentiment pénible de son +infériorité. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays, +d'inventer des machines et de lever la tête parmi les gentlemen? Il +fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre à +creuser et à bêcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi +superbe! Le fabricant et tous les ouvriers <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> furent donc grandement +étonnés d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il +voulait, disait-il, reprendre immédiatement.</p> + +<p>«Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une +résolution bien soudaine?</p> + +<p>—Qu'importe? n'est-il pas à moi?</p> + +<p>—Nous consentirons volontiers à élever le prix.</p> + +<p>—Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers +quand cela ne me plaît pas.</p> + +<p>—Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux +fonctions....</p> + +<p>—Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux +travaux que je lui ai confiés....</p> + +<p>—Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine +qu'il a inventée....</p> + +<p>—Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela +qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne +sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.»</p> + +<p>Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé +par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se +mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan, +faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa +respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des +charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement +fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui +touchant le bras:</p> + +<p>«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous +reprendre.»</p> + +<p>Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en +pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa +résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.</p> + +<p>Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux +de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole +irrespectueuse; mais l'œil rempli d'éclairs, mais le front sombre et +troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne +saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de +l'homme une chose!</p> + +<p>C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que +Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période, +jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine +liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> reçu la +haute approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait +assez à s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle +favorite avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de +toute façon. Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui +voulut elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la +fiancée et la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une +tête plus charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les +gâteaux, ni le vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille +et la grâce et la libéralité de sa maîtresse.</p> + +<p>Pendant une ou deux années, Élisa vit son mari assez fréquemment; rien +n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas âge, +auxquels elle était passionnément attachée: elle mit une telle vivacité +dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa +maîtresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir +ses sentiments naturellement passionnés dans les limites de la raison et +de la religion.</p> + +<p>Cependant, après la naissance du petit Henri, elle s'était peu à peu +calmée et apaisée; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces +nerfs frémissants s'enlacèrent à cette petite vie et retrouvèrent leur +puissance et leur force. Élisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour +où son mari fut violemment arraché de la fabrique et ramené sous le joug +de fer de son possesseur légal.</p> + +<p>Le manufacturier, fidèle à sa parole, alla rendre visite à M. Harris, +une semaine ou deux après le départ de Georges. Il espérait que le feu +de la colère serait éteint.... Il ne négligea rien pour obtenir qu'on +lui rendît l'esclave.</p> + +<p>«Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, répondit Harris d'un +ton brusque et irrité; je sais ce que j'ai à faire, monsieur.</p> + +<p>—Je ne prétends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement +que vous auriez pu penser qu'il était de votre intérêt de me rendre cet +homme aux conditions....</p> + +<p>—Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menées et vos +chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette façon-là, +monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est à +moi, j'en fais ce que je veux: voilà!»</p> + +<p>Ainsi s'évanouit la dernière espérance de Georges.... Il n'a plus +maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misère, rendue plus +amère encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les +vexations à coups d'épingles d'une tyrannie inventive.</p> + +<p>Un jurisconsulte humain disait un jour: «Vous ne pouvez faire <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> pis à +un homme que de le pendre.» Il se trompait: on peut lui faire pis!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE III.<a name="ch3" id="ch3"></a></h2> + +<h3>Époux et père.</h3> + +<p>Mme Shelby était partie. Élisa se tenait sous la véranda. Triste, elle +suivait de l'œil la voiture qui s'éloignait. Une main se posa sur son +épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage.</p> + +<p>«Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de +vous voir! Madame est absente pour toute la soirée. Venez dans ma petite +chambre; nous avons du temps devant nous.»</p> + +<p>En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pièce ouvrant +sur le vestibule, où elle se tenait ordinairement, occupée à coudre, et +à portée de la voix de sa maîtresse.</p> + +<p>«Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde +Henri: comme il grandit!...» Cependant l'enfant jetait sur son père des +regards furtifs à travers les boucles de ses cheveux épars, et se +cramponnait aux jupes de sa mère.</p> + +<p>«N'est-il pas beau? dit Élisa en relevant les longues boucles et en +l'embrassant.</p> + +<p>—Je voudrais qu'il ne fût jamais né, dit Georges amèrement; je voudrais +n'être jamais né moi-même.»</p> + +<p>Surprise et effrayée, Élisa s'assit, appuya sa tête sur l'épaule de son +mari et fondit en larmes.</p> + +<p>Mais lui, d'une voix bien tendre: «C'est mal à moi, Élisa, de vous faire +souffrir ainsi, pauvre créature; oh! c'est bien mal! Pourquoi +m'avez-vous connu?... vous auriez pu être heureuse!</p> + +<p>—Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose +vous est donc arrivée? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant été +heureux jusqu'ici.</p> + +<p>—Oui, chère, nous avons été, dit Georges.» Alors prenant l'enfant sur +ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses +mains dans les longues boucles flottantes.</p> + +<p>«C'est votre portrait, Lizy! et vous êtes la plus belle femme que j'aie +jamais vue et la meilleure que j'aie désiré voir.... et cependant je +voudrais que nous ne nous fussions jamais vus!</p> + +<p>—O Georges! comment pouvez-vous?....</p> + +<p>—Oui, Élisa, tout est misère, misère, misère! Ma vie est misérable +comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dévore. Je <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> suis +un pauvre esclave, perdu, abandonné.... Je vous entraîne dans ma +chute.... voilà tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose, +d'apprendre quelque chose, d'être quelque chose? A quoi bon la vie?... +Je voudrais être mort!</p> + +<p>—Oh! maintenant, mon cher Georges, voilà qui est vraiment mal.... Je +sais combien vous avez été affligé de perdre votre place dans la +fabrique.... Je sais que vous avez un maître bien dur.... Mais, je vous +en prie, prenez patience.... peut-être que....</p> + +<p>—Patience! s'écria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la +patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlevé, +sans motif, de cette maison, où tous étaient bons pour moi? Je lui +abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je +travaillais bien.</p> + +<p>—Oh! cela est affreux, dit Élisa.... mais après tout il est votre +maître, vous savez.</p> + +<p>—Mon maître! Eh! qui l'a fait mon maître? c'est à quoi je pense.... Je +suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais +mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux +que lui, j'écris mieux, et j'ai appris tout moi-même sans lui en devoir +de gré.... J'ai appris malgré lui; et maintenant quel droit a-t-il de +faire de moi une bête de somme, de m'arracher à un travail que je fais +bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une +brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est +pour cela qu'il m'emploie aux œuvres les plus basses et les plus +pénibles.</p> + +<p>—O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu +parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de +terrible.... Je comprends ce que vous éprouvez; mais prenez garde, +Georges, pour l'amour de moi et pour Henri!</p> + +<p>—J'ai été prudent et j'ai été patient, mais de jour en jour le mal +empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque +occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la +saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de +vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en +dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me +charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai +le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un +de ces jours ce diable sortira, mais d'une façon qui ne lui plaira pas, +ou je serais bien trompé....</p> + +<p>—O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs.</p> + +<p>—Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des +pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> +faisant claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre +bête. Je le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: +je renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper +moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna +des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais. +Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon +maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune +monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le +fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!»</p> + +<p>Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa +femme trembla....</p> + +<p>«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je +veux savoir!</p> + +<p>—Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à +mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne.</p> + +<p>—Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée +comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur +donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et +jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que +je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux +plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en +fronçant le sourcil d'un air terrible.</p> + +<p>Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un +tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un +roseau dans l'orage de ces passions.</p> + +<p>«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez +donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il +me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût +compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de +quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître +nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne +pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna +de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang.</p> + +<p>—O Georges! vous ne l'avez pas fait!</p> + +<p>—Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres +la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement, +s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour +n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de +ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne +garde!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p> + +<p>—Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu +crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera.</p> + +<p>—Je ne suis pas chrétien comme vous, Élisa; mon cœur est plein +d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il +que les choses aillent ainsi?</p> + +<p>—Georges, il faut croire: ma maîtresse dit que, si les choses semblent +tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout +pour notre bien.</p> + +<p>—C'est aisé à dire à des gens qui sont assis sur des sofas et voiturés +dans leurs équipages. Qu'ils soient à ma place, et je gage qu'ils +changeront de discours.... Oh! je voudrais être bon.... mais mon cœur +brûle, rien ne peut l'éteindre.... Vous-même vous ne pourriez pas.... si +je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vérité!</p> + +<p>—Que peut-il y avoir encore?</p> + +<p>—Écoutez! dernièrement le maître a dit qu'il avait eu grand tort de me +laisser marier hors de sa maison; qu'il déteste M. Shelby et les siens, +parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tête plus haut que +lui. Il dit que vous me donnez des idées d'orgueil, qu'il ne me laissera +plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'établirai chez +lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas; +mais hier il me dit que j'aurais à prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il +me vendrait de l'autre côté de la rivière.</p> + +<p>—Cependant, vous êtes marié avec moi par le ministre, aussi bien que si +vous eussiez été un blanc, dit Élisa tout naïvement.</p> + +<p>—Eh! ne savez-vous pas qu'une esclave ne peut pas être mariée? Il n'y a +pas de loi là-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme +s'il veut que nous nous séparions.... et voilà pourquoi je voudrais ne +vous avoir jamais vue! voilà pourquoi je voudrais ne pas être né.... Ce +serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend +un pareil sort....</p> + +<p>—Oh! notre maître à nous est si bon!</p> + +<p>—Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut être vendu on ne +sait à qui. A quoi lui sert d'être si beau, si vif, si brillant? Je vous +le dis, Élisa, un glaive vous percera l'âme pour chaque grâce ou chaque +qualité de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le +laisse....»</p> + +<p>Ces paroles mordaient cruellement le cœur d'Élisa. Le fantôme du +marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle eût reçu le +coup de la mort, elle pâlit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup +d'œil vers le vestibule où l'enfant s'était retiré pendant <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> cette +grave et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un +triomphateur, se promenait à cheval.... sur la canne de M. Shelby. Élisa +aurait bien voulu confier ses craintes à son mari, mais elle n'osa.</p> + +<p>«Non, pensa-t-elle, son fardeau est déjà assez lourd.... pauvre cher +homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma +maîtresse ne m'a jamais trompée!</p> + +<p>—Allons, Élisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et +adieu! je m'en vais....</p> + +<p>—T'en aller! t'en aller! et où vas-tu, Georges?</p> + +<p>—Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion. Et quand je serai là, je +vous achèterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un +bon maître, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achèterai, +vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela.</p> + +<p>— Oh malheur! Et si vous étiez pris?</p> + +<p>—Je ne serai pas pris, Élisa, je mourrai auparavant.... je serai libre +ou mort.</p> + +<p>—Vous ne vous tuerez pas vous-même?</p> + +<p>—Ce n'est pas nécessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne +me livreront pas vivant aux marchands du sud.</p> + +<p>—Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal.... +Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous êtes bien tenté.... +oh! bien trop! Mais résistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez +Dieu de venir à votre aide....</p> + +<p>—Oui, oui, Élisa; mais écoutez mon plan. Mon maître s'est mis dans la +tête de m'envoyer de ce côté avec une note pour M. Symner, qui demeure à +un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes +peines. Il se réjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les +Shelby. Cependant je m'en retourne tout résigné, comme si c'était chose +terminée. J'ai quelques préparatifs à faire. On m'aidera, et dans huit +jours je serai au nombre de ceux qui manquent à l'appel. Priez pour moi, +Élisa; peut-être le bon Dieu vous écoutera-t-il, vous!</p> + +<p>—Oh! priez vous-même, George, et confiez-vous à lui, et alors vous ne +ferez rien de mal.</p> + +<p>—Allons! adieu,» dit Georges en prenant les mains d'Élisa et en fixant +ses yeux sur ceux de la jeune femme....</p> + +<p>Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernières +paroles, les sanglots et les larmes amères.... Ce sont là des adieux +comme en savent faire ceux dont l'espérance du revoir est suspendue à un +fil léger comme la trame de l'araignée....</p> + +<p>Le mari et la femme se séparèrent.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE IV.<a name="ch4" id="ch4"></a></h2> + +<h3>Une soirée dans la case de l'oncle Tom.</h3> + +<p>La case de l'oncle Tom était une petite construction faite de troncs +d'arbres, attenant à la <i>maison</i>, comme le nègre appelle par excellence +l'habitation de son maître. Devant la case, un morceau de jardin, où, +chaque été, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mêlés aux +légumes, prospéraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la +façade était couverte par un large bégonia écarlate et un rosier +multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaçant, laissaient +à peine entrevoir çà et là quelques traces des grossiers matériaux du +petit édifice. La famille brillante et variée des plantes annuelles, les +chrysanthèmes, les pétunias, trouvaient aussi une petite place pour +étaler leurs splendeurs, qui faisaient les délices et l'orgueil de la +tante Chloé.</p> + +<p>Cependant entrons dans la case.</p> + +<p>Le souper des maîtres était terminé, et la tante Chloé, premier cordon +bleu de l'habitation, après en avoir surveillé les dispositions, +laissant aux officiers de bouche d'un ordre inférieur le soin de +nettoyer les plats, allait dans son petit domaine préparer le souper de +son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprès du feu, suivant +d'un œil inquiet la friture qui chante dans la poêle, ou soulevant +d'une main légère le couvercle des casseroles, d'où s'échappe un fumet +qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et +brillante; on dirait qu'elle a été frottée de blanc d'œuf comme sa +théière étincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement +sous le turban coquet. On y découvre cette nuance de satisfaction intime +qui convient à la première cuisinière du voisinage. Telle était la +réputation justement méritée de la tante Chloé.</p> + +<p>Pour une cuisinière, c'était une cuisinière.... et jusqu'au fond de +l'âme! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui +ne devînt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait réfléchir à +leurs fins dernières. Elle-même réfléchissait sans cesse au moyen de les +rôtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui était bien propre à +inspirer une certaine terreur à des volailles intelligentes. Ses +gâteaux, qu'elle variait à l'infini, restaient un impénétrable mystère +pour ceux qui n'étaient pas versés comme elle dans les arcanes de la +pratique; dans son honnête orgueil, elle riait à se <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> donner un point +de côté, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour +atteindre à cette hauteur.</p> + +<p>L'arrivée d'une nombreuse compagnie à l'habitation, l'arrangement d'un +dîner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facultés de son esprit. +Rien n'était plus agréable à sa vue qu'une rangée de malles sous le +vestibule; elle prévoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux +efforts et de nouveaux triomphes.</p> + +<p>A ce moment de notre récit, la tante Chloé inspectait sa tourtière. +Abandonnons-la à cette intéressante occupation, et achevons la peinture +du cottage.</p> + +<p>Le lit était dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme +neige; à côté du lit, un morceau de tapis assez large: c'était là que se +tenait habituellement la tante Chloé. Le tapis, le lit et toute cette +partie de l'habitation étaient l'objet de la plus haute considération. +On les protégeait contre les dévastations et le maraudage des jeunes +drôles. Ce coin était le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait +également un lit, mais à moindre prétention; celui-là, il était évident +que l'on s'en servait.</p> + +<p>Le dessus de la cheminée était décoré d'images enluminées, dont le sujet +était emprunté à l'Écriture sainte, et d'un portrait du général +Washington, dessiné et colorié de façon à causer quelque étonnement au +héros, s'il se fût jamais rencontré avec son image.</p> + +<p>Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants à têtes de laine, aux +yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, étaient +occupés à surveiller les premières tentatives de marche d'un +nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste à se dresser sur les +pieds, à se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis à tomber. +Chaque chute était accueillie par des applaudissements: on eût dit +quelque miracle accompli.</p> + +<p>Une table, dont les membres n'étaient pas complétement exempts de +rhumatismes, était dressée devant le feu et couverte d'une nappe. On +voyait déjà les verres et la vaisselle, d'un modèle assez recherché. On +reconnaissait tous les symptômes qui signalent l'approche d'un festin.</p> + +<p>A cette table était assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de +M. Shelby. Tom étant le héros de notre histoire, nous devons le +daguerréotyper pour nos lecteurs. C'était un homme puissant et bien +bâti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'ébène luisant; un +visage dont tous les traits, purement africains, étaient caractérisés +par une expression de bon sens grave et recueilli, uni à la tendresse et +à la bonté. Il y avait dans tout son air de la dignité et du respect de +soi-même, mêlé à je ne sais quelle simplicité humble et confiante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p> + +<p>Il était alors très-laborieusement occupé: une ardoise était placée +devant lui, et il s'efforçait, avec un soin plein de lenteur, de tracer +quelques lettres. Il était surveillé dans cette opération par le jeune +monsieur Georges, vif et pétulant garçon de treize ans, qui s'élevait en +ce moment à toute la dignité de sa position d'instituteur:</p> + +<p>«Pas de ce côté, père Tom, pas de ce côté, s'écria-t-il vivement en +voyant que l'oncle Tom faisait tourner à droite la queue d'un <i>g</i>; cela +fait un <i>q</i>, vous voyez bien!</p> + +<p>—En vérité!» dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et +d'admiration les <i>q</i> et les <i>g</i> sans nombre que son jeune instituteur +semait sur l'ardoise pour son édification.</p> + +<p>Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommença +patiemment.</p> + +<p>«Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chloé en s'arrêtant, la +fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M. +Georges avec orgueil. Il sait écrire déjà! et lire aussi! et chaque +soir, il veut bien venir nous donner des leçons... Que c'est bon à lui!</p> + +<p>—Mais, tante Chloé, dit Georges, voilà que je meurs de faim... Est-ce +que cette galette que je vois dans le poêlon n'est pas à peu près cuite?</p> + +<p>—Bientôt, monsieur Georges, dit Chloé en soulevant le couvercle... +bientôt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe! +Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour à Sally +d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, ça +me fend le cœur de voir ainsi gâter les bonnes choses. Le gâteau ne +monta que d'un côté.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!»</p> + +<p>Et, après cette dernière expression de mépris pour la maladresse de +Sally, la tante Chloé enleva le couvercle et servit un gâteau +parfaitement réussi, dont aucun praticien de la ville n'eût eu certes à +rougir. Cette opération délicate une fois menée à bien, Chloé s'occupa +activement de la partie plus substantielle du souper.</p> + +<p>«Allons, Pierre, Moïse, décampez, négrillons! Et vous aussi, Polly. +Maman donnera de temps en temps quelque chose à sa petite.... Vous, +monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous à table +avec mon vieil homme... En moins de rien vous êtes servi.</p> + +<p>—Ils voulaient me retenir à souper à la maison; mais je savais bien ce +qui m'attendait ici, tante Chloé.</p> + +<p>—Aussi vous êtes venu, mon cœur! dit la tante Chloé en mettant le +gâteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> +vieille Chloé vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous +pour tout comprendre, allez!»</p> + +<p>En disant ces mots, la vieille Chloé donna à Georges une chiquenaude sur +le bras, et revint en toute hâte à son gril.</p> + +<p>On mangea les saucisses fumantes.</p> + +<p>Quand l'activité fut un peu calmée par ce premier mets:</p> + +<p>«Maintenant, au gâteau!» dit Georges.</p> + +<p>Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question.</p> + +<p>«Oh ciel! monsieur Georges, dit Chloé vivement en lui saisissant le +bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous +écraseriez le gâteau. J'ai là un vieux petit couteau très-fin, que je +garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant.... +voyez! léger comme une plume. A présent, mangez.... rien ne vous arrête.</p> + +<p>—Thomas Lincoln prétend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est +meilleure cuisinière que vous.</p> + +<p>—Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chloé avec un souverain +mépris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont +leur petit mérite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir +un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln à côté de M. +Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon à +côté de ma maîtresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez +plus de ces Lincoln.» Et Chloé hocha la tête comme une femme qui a la +conscience de ce qu'elle sait.</p> + +<p>«Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny était une +excellente cuisinière.</p> + +<p>—Oui, je l'ai dit, et je puis le répéter.... bonne, mais vulgaire, +commune.... propre à faire la cuisine de tous les jours; mais l'<i>extra</i>, +monsieur, l'<i>extra</i>!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une +galette de maïs.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux +pâtés.... mais la croûte.... elle manque les croûtes! Elle n'arrivera +jamais à cette pâtisserie molle et fondante qui s'élève et se gonfle +comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me +montra les gâteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies, +vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne +fermerais pas l'œil d'une semaine si j'avais fait des pâtés +pareils.... Ce n'était rien qui vaille....</p> + +<p>—Je suis sûr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux.</p> + +<p>—Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez, +c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle +ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> +monsieur Georges, vous ignorez la moitié des avantages et priviléges de +votre famille.»</p> + +<p>Ici Chloé soupira et roula des yeux attendris.</p> + +<p>«Je suis sûr, Chloé, que je comprends tous mes priviléges. Quant au +pudding et au gâteau, demandez à Lincoln si je ne le raille pas chaque +fois que je le rencontre.»</p> + +<p>Chloé se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune maître excita en +elle des accès de gaieté retentissante. Elle rit, elle rit jusqu'à ce +que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant +elle pinçait le jeune homme, et lui donnait même quelques coups de +poing, en disant qu'il était son bourreau et qu'il la tuerait un de ces +jours; et, entre chacune de ces prédictions funèbres, les éclats de rire +sonores recommençaient de plus belle. Georges commença à croire qu'il +avait trop d'esprit.... que c'était un danger, et qu'il devait prendre +garde à ce que ses conversations fussent moins meurtrières.</p> + +<p>«Ah! vous avez dit cela à Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez! +Ah! vous avez raillé Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous +feriez rire un fantôme!</p> + +<p>—Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pâtés de Chloé.... +voilà les vrais pâtés.</p> + +<p>—Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chloé; car l'idée de la malheureuse +condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son +cœur bienveillant. Vous devriez plutôt l'inviter à venir dîner ici de +temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout à fait +bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se +croire au-dessus de personne à cause de ses priviléges.... Nos +priviléges, voyez-vous, nous les avons reçus.... il faut toujours se +rappeler cela.»</p> + +<p>Et Chloé redevint tout à fait sérieuse.</p> + +<p>«Eh bien! je prierai Tom de venir dîner la semaine prochaine, et vous +ferez de votre mieux, mère Chloé; il sera stupéfait, ce brave Tom!... Il +faudra le faire manger pour quinze jours....</p> + +<p>—C'est cela! c'est cela! s'écria Chloé toute ravie.... Vous verrez! +Seigneur Dieu! pensez à quelques-uns de nos dîners.... Vous +rappelez-vous ce pâté de volaille, quand vous reçûtes le général Knox? +Moi et madame, nous nous disputâmes pour la croûte. Je ne sais ce qu'ont +parfois les dames; mais c'est au moment où vous avez la plus lourde +responsabilité sur la tête qu'elles viennent se mêler de vos affaires. +Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me +fâchai presque.... je lui dis: «Madame, regardez vos belles mains +blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> étincelantes +comme nos lis blancs avec leurs perles de rosée.... Regardez maintenant +mes larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous +créer, moi, pour faire la croûte du pâté, vous, pour rester dans votre +salon?...» Oui, monsieur Georges, j'étais sur le point de me fâcher....</p> + +<p>—Et que dit ma mère?</p> + +<p>—Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit: +«Bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison....» Et elle rentra +dans le salon. Elle aurait dû me donner un coup de poing sur la tête, +pour mon insolence. Mais chacun à sa place.... je ne puis rien faire +quand il y a des dames dans la cuisine.</p> + +<p>—Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le +rappelle.</p> + +<p>—N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le +général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il +disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment +distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait +quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien +bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de +l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général. +Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un +pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait, +lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le +pâté!»</p> + +<p>Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut +en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler +un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes +de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air +famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement.</p> + +<p>«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur +jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des +gâteaux.»</p> + +<p>Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la +cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette, +prit le <i>baby</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même, +et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se +roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur +petite sœur.»</p> + +<p>«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de +pied sous la table en manière d'avertissement, quand le <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> mouvement +devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand +les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais +faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!»</p> + +<p>Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait +difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne +produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on +l'adressait.</p> + +<p>«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne +peuvent plus se tenir tranquilles.»</p> + +<p>A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et +le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la +petite fille.</p> + +<p>«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes +crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez +vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape +qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire +des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats +de rire joyeux et frais.</p> + +<p>«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une +certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette +destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et +débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les +faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit +disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez, +égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses +petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer +une joie particulière.</p> + +<p>«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de +lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et +commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges +secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter +cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit +lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait +entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la +gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris +continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement.</p> + +<p>«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de +tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre, +fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting.</p> + +<p>—Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting; +c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p> + +<p>—Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit +Georges en repoussant les lits grossiers.</p> + +<p>Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure +que prenait la chose.</p> + +<p>«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.»</p> + +<p>Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et +préparatifs du meeting.</p> + +<p>«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour +mon compte!...» Comme depuis longtemps le <i>meeting</i> se tenait chaque +semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y +avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde.</p> + +<p>«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la +semaine dernière, murmura Moïse.</p> + +<p>—Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes +tours.</p> + +<p>—Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie +contre la muraille.</p> + +<p>—Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se +balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout +de son long dans la chambre....</p> + +<p>—Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il +commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.»</p> + +<p>Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour <i>illustrer</i> la +catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.</p> + +<p>«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous +pas de honte?»</p> + +<p>M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était +un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son +effet.</p> + +<p>«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils.</p> + +<p>—Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous +lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne <i>manquent</i> +jamais.</p> + +<p>—Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu +de leurs chants.... Te souviens-tu?»</p> + +<p>Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés +dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des +planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des +baquets et en rangeant les chaises boiteuses.</p> + +<p>«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> +voudra bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si +intéressant!»</p> + +<p>Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce +qui lui donne un peu d'importance.</p> + +<p>La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la +vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune +garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques +innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally +avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa +sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de +trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns +des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur +permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de +cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le +même <i>libre échange</i> que dans les cercles d'un monde plus élevé.</p> + +<p>Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction +très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne +pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles, +chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles +étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous +les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes, +et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait +l'infini.</p> + +<p>Le chœur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que +d'onction:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Il faut tomber sur le champ de bataille!</span><br /> + <span class="i0">Il faut tomber sur le champ de bataille!...</span><br /> + <span class="i6">Gloire, gloire à mon âme!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Un autre refrain favori fut souvent répété:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Oui, je vais à la gloire.... Oh! suivez-moi! Déjà</span><br /> + <span class="i0">L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle.</span><br /> + <span class="i0">Je vois la cité d'or et la porte éternelle!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion +aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem. +L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux +hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant, +les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans +leurs mains ou bien ils se les serraient <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> les uns aux autres, comme +s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.</p> + +<p>Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient +avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus +depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps +passé, se leva et s'appuyant sur son bâton:</p> + +<p>«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de +vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la +gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait, +j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez +moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je +regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts +aussi.... je vous le dis à tous!»</p> + +<p>Et frappant fortement la terre de son bâton:</p> + +<p>«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose, +enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!»</p> + +<p>La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle +paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">O Chanaan! terre de Chanaan;</span><br /> + <span class="i0">Nous irons tous vers Chanaan!...</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la +<i>Révélation</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh! +Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!»</p> + +<p>Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait +soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention +générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un +sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux. +On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et +que c'était réellement merveilleux.</p> + +<p>Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait +pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en +même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre +parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était +parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses +exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation. +Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser +la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière, +enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte +assimilée et qui tombait de ses <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> lèvres sans qu'il en eût +conscience. «Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux +langage, et sa prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de +l'assistance, qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les +répons abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui.</p> + +<p>Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en +passait une bien différente dans la maison du maître.</p> + +<p>Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle +à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut +pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets. +Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta +également.</p> + +<p>«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.»</p> + +<p>M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme +pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte +signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il +présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en +empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.</p> + +<p>«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant.</p> + +<p>—<i>C'est fait!</i> reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine +un long soupir, il répéta encore: <i>C'est fait!</i></p> + +<p>—Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le +marchand.</p> + +<p>—Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous +m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre +quelles mains il ira.</p> + +<p>—Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le +marchand.</p> + +<p>—Vous savez quelle nécessité m'a contraint!</p> + +<p>—Mais elle pourrait m'obliger aussi, <i>moi</i>, reprit Haley. Cependant je +ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le +maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je +remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.»</p> + +<p>Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait +l'<i>humanité</i> pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations. +Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien +de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare +pour se distraire.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE V.<a name="ch5" id="ch5"></a></h2> + +<h3>Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change +de propriétaire.</h3> + +<p>M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit.</p> + +<p>Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait +quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était +debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses +de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la +pâleur et l'œil hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour +ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin, +et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:</p> + +<p>«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez +fait asseoir à notre table aujourd'hui?</p> + +<p>—Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un +homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre.</p> + +<p>—Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?</p> + +<p>—Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la +dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby.</p> + +<p>—Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à +nous demander à dîner?</p> + +<p>—Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec +lui.</p> + +<p>—C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un +certain embarras dans les façons de son mari.</p> + +<p>—Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en +levant les yeux.</p> + +<p>—Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue, +bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence +avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des +offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature!</p> + +<p>—Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre, +qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à +l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien +maintenant que plus tard!</p> + +<p>—J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses +cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> ainsi, que +vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je +savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre +enfant moins que tout autre.</p> + +<p>—Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais +aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne +puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....</p> + +<p>—A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne +parlez pas sérieusement!...</p> + +<p>—J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à +vendre Tom.</p> + +<p>—Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle +esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez +promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes +fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire +maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la +pauvre Élisa....»</p> + +<p>Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la +douleur et l'indignation.</p> + +<p>«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai +consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on +me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait +tous les jours....</p> + +<p>—Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez +vendre, pourquoi choisir ceux-là?...</p> + +<p>—Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi +je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a +offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux!</p> + +<p>—Le misérable! s'écria Mme Shelby.</p> + +<p>—Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je +n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré.</p> + +<p>—Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive. +Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement +vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un +nègre; mais c'est un noble cœur, et un homme fidèle. Je suis sûre, +monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....</p> + +<p>—Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!</p> + +<p>—Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai +ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis +efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces +pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je +les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> années que je +connais leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment +pourrai-je élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain +nous vendons ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un +instant tout ce que nous lui avons appris à aimer et à respecter?... +Oui! je leur ai appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant, +de mari et de femme: comment supporter la pensée de leur montrer +maintenant qu'il n'y a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles +soient, que nous ne soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent +parlé avec Élisa de son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère +chrétienne. Je lui ai dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, +l'élever en chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le +lui arrachez pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans +principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit +qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde.... +Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas! +pour la ruine de son corps et de son âme.</p> + +<p>—Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en +vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre +les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant +solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me +sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous, +s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils +doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur +moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai +économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté +mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le +prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice +pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une +autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux +aimé les voir tous vendus?»</p> + +<p>On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta +un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête +dans ses mains et poussa <ins class="correction" title="cemme">comme</ins> un gémissement.</p> + +<p>«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et +maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!... +J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec +ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois +comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais +jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> Mais +j'avais aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et +de bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même.... +folle que j'étais!</p> + +<p>—Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à +fait.</p> + +<p>—Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage, +ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous +instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un +droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.</p> + +<p>—Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous +vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre +plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas +empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que +nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité, +et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon.</p> + +<p>—Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus +loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres +pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans +bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous +n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous +dépassent, dans tout ce qui regarde les mœurs ou la charité. C'est un +fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la +chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les +circonstances me le permettaient.</p> + +<p>—Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre +ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix, +ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas +quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je +sacrifierais tout ce que j'ai.</p> + +<p>—Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort +au cœur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les +billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez +grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner +tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme +c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle.</p> + +<p>—Il est donc bien dur?</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un +homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le +lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il +vendrait sa propre mère, s'il en trouvait <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> bon prix.... sans pour +cela souhaiter aucun mal à la pauvre vieille.</p> + +<p>—Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant +d'Élisa!</p> + +<p>—Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux +pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et +prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de +très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne +pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et +emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.</p> + +<p>—Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou +complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans +son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et +pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne! +Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?»</p> + +<p>Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby +étaient loin de soupçonner la présence.</p> + +<p>Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet. +Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle +s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas +perdu un seul mot de l'entretien.</p> + +<p>Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira +d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres +serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide +créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution +dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva +les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur +elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et +coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre, +égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant; +voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits +objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste +garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En +un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait +été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues +boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore, +de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient +jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait +comme un rayon de soleil.</p> + +<p>«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te +sauvera!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p> + +<p>Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le +cœur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant +lui-même, silencieux et solitaire!</p> + +<p>Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute +hâte:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez + pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit + cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant. + Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre + bonté.»</p> +</div> + +<p>Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite +vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et +l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère +pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de +joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un +perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait +l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur; +enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer +avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau.</p> + +<p>«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa +petite veste et sa casquette.</p> + +<p>Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant +d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque +chose d'extraordinaire.</p> + +<p>«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un +méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et +l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne +veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son +petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse +pas le prendre.»</p> + +<p>En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et, +le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien +sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule, +elle sortit sans bruit.</p> + +<p>C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur +son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague +terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de +Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche +avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et +l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà +disposé à la suivre, tout en se demandant, <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> dans sa simple cervelle +de chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit. +La chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler; +il ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien +s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin, +comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces +de la fugitive.</p> + +<p>Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa +frappa légèrement aux carreaux.</p> + +<p>La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la +nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même +quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui +ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'œil.</p> + +<p>«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le +rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre +homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais +qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.»</p> + +<p>L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du +flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage +bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa.</p> + +<p>«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous +malade?.... Que vous est-il arrivé?</p> + +<p>—Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon +fils;... monsieur l'a vendu.</p> + +<p>—Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs +mains en signe de détresse.</p> + +<p>—Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais +glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à +madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous +deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et +l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa +marchandise.»</p> + +<p>Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'œil +dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût +commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa +vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.</p> + +<p>«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire +que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?...</p> + +<p>—Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas +le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue +prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> était +inutile, qu'il était <i>dans la dette</i> de cet homme, que cet homme avait +pouvoir sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il +finirait par être obligé de vendre plus tard l'habitation et les +gens,... et de partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était +obligé de vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme +est impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame! +Oh! si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange, +c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi, +mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme +valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse +enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si +ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne +pas le faire.</p> + +<p>—Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas +aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où +l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux +mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez +avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps.... +Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.»</p> + +<p>Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais +avec calme, puis il dit:</p> + +<p>«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas +moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez +entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et +gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui +que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva +sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître, +ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera +toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi +de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut +mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente +de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de +vous et de ces pauvres....»</p> + +<p>A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître +les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur +le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des +sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et +de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol. +Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil +de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez +répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur, +vous êtes un homme, et lui <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> aussi était un homme! Madame, vous +portez de la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la +vie, dans ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une +même douleur!</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu +mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui +allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il +avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes +nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que +je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je +ne le revois pas, dites-lui....»</p> + +<p>Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage, +puis elle reprit d'une voix brève:</p> + +<p>«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions +au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne +faut pas qu'il me suive!»</p> + +<p>Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques +adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses +bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE VI.<a name="ch6" id="ch6"></a></h2> + +<h3>Découverte.</h3> + +<p>Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout +d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de +coutume.</p> + +<p>«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir +sonné plusieurs fois inutilement.</p> + +<p>M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte +s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe.</p> + +<p>«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que +je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en +soupirant.</p> + +<p>André revint bientôt l'œil effaré.</p> + +<p>«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont +jetées partout... je crois qu'elle est partie.»</p> + +<p>La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M. +Shelby s'écria:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p> + +<p>«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie.</p> + +<p>—Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois.</p> + +<p>—Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce +sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre +cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela +touche mon honneur.»</p> + +<p>M. Shelby quitta la chambre en toute hâte.</p> + +<p>Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient +continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle +de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.</p> + +<p>Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette +personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse, +un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle +préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien +entendu de ce qui se passait autour d'elle.</p> + +<p>Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se +rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à +saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue.</p> + +<p>«Il en perdra la tête, je gage, disait André.</p> + +<p>—Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.</p> + +<p>—Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu +hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où +madame met la vaisselle... j'ai entendu!»</p> + +<p>Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation, +se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement +au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule +chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle, +elle n'avait fait qu'y dormir.</p> + +<p>Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez +la mauvaise nouvelle.</p> + +<p>Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura, +il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les +réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se +reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils +roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de +rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant +et hurlant.</p> + +<p>«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.</p> + +<p>—Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe +accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> +marchand eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de +l'entendre.</p> + +<p>—Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en +entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec +son petit.</p> + +<p>—Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité.</p> + +<p>—Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné, +mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un +singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?</p> + +<p>—Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un +peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M. +Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de +vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui +l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière.</p> + +<p>—J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette +affaire, reprit Haley.</p> + +<p>—Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que +dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je +n'ai qu'une réponse à faire.»</p> + +<p>A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de +ton:</p> + +<p>«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de +faire un bon marché, de se voir berné de cette façon.</p> + +<p>—Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet +de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre +entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication +semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de +votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois +cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et +mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley, +continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour +revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire, +c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous +aviserons après.»</p> + +<p>Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas +d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer +le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.</p> + +<p>«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley, +faisant un laborieux effort pour paraître très-familier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p> + +<p>—Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme, +dit Shelby assez sèchement.</p> + +<p>—Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien.</p> + +<p>—Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby.</p> + +<p>—Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés, +murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!»</p> + +<p>Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne +produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui +venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la +case comme aux champs, on discutait les résultats probables de +l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement +de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le +trouble de tous.</p> + +<p>Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois +nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le +noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en +étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre +bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui +eussent fait honneur à un politique blanc de Washington.</p> + +<p>«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit +Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa +son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit +clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique +sembla le ravir.</p> + +<p>«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, +répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un +nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est +une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la +campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma +poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je +voudrais bien savoir la raison!...</p> + +<p>—Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et +Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel.</p> + +<p>—Ah! et pourquoi faire, petit?</p> + +<p>—Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit...</p> + +<p>— Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris +superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot +qu'on pense.</p> + +<p>—Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous +et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre.</p> + +<p>—Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Sam +qui a la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la +reprends pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!</p> + +<p>—Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne +veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous!</p> + +<p>—Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?</p> + +<p>—Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la +chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi +Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était +partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il +lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera, +allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté +de madame; c'est moi qui vous le dis!»</p> + +<p>Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute +une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose +particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et +sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est +beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois +son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour +faciliter les opérations de son cerveau.</p> + +<p>«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin.</p> + +<p>Le mot <i>ce</i> fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si +Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette +conclusion fût le résultat de ses comparaisons.</p> + +<p>«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis +toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.</p> + +<p>—Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à +travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M. +Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose!</p> + +<p>—High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les +oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres.</p> + +<p>—Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne +perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous +restez à jaser.»</p> + +<p>Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au +galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore, +et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval +de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua +son licou.</p> + +<p>«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> +noir visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire +tenir en place!»</p> + +<p>Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et +tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du +poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le +calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement +en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur +la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser +la moindre trace de blessure ou d'égratignure.</p> + +<p>«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous +verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....»</p> + +<p>Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe. +Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur, +au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James.</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous +hâter.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en +une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie.</p> + +<p>—Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter <i>Dieu vous +bénisse! Dieu sait!</i> et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu.... +ce n'est pas bien!</p> + +<p>—Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne +recommencerai point.</p> + +<p>—Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé!</p> + +<p>—Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas.</p> + +<p>—Il faut faire attention, Samuel.</p> + +<p>—Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je +ferai attention.</p> + +<p>—Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M. +Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin +des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu +boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.»</p> + +<p>Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine +intonation.</p> + +<p>«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux +yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le +dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> craintives, +qu'en dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui, +madame, j'aurai soin des chevaux.</p> + +<p>—Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre, +je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait +à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les +bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il +donna à son camarade un coup de poing dans les côtes.</p> + +<p>—High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup.</p> + +<p>—Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps.</p> + +<p>—Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle +aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour +qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne +pense pas que cela fâche monsieur.»</p> + +<p>André fit une grimace.</p> + +<p>«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose +au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à +lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.»</p> + +<p>Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et +se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les +éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une +sorte de ravissement.</p> + +<p>Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient +un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et +en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier, +qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers +les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.»</p> + +<p>Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune +prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés, +éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et +d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu.</p> + +<p>Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un +ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en +paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai +pas de chapeau?</p> + +<p>—Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à +perdre.</p> + +<p>—Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en +tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p> + +<p>Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol, +par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le +gazon sec et doux, qui amortit la chute.</p> + +<p>Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit +qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal: +la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses +nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit +entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques +ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi +bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher, +hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations.</p> + +<p>Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient +et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous +les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans +l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des +hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus +fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde.</p> + +<p>Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention +des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait +pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté +vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il +se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un +hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait +bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter +avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine +vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard Cœur-de-Lion, qui +brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée, +le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le +plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à +pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant +qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion.</p> + +<p>Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant +du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner +des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre, +riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque +chose.</p> + +<p>Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry, +tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> sueur, +mais l'œil ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son +ardeur et sa fougue n'étaient pas encore domptées.</p> + +<p>«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour +leur peine: ils n'auraient jamais pu!</p> + +<p>—Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne +serait pas arrivé!</p> + +<p>—Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis +mis en nage pour votre service!</p> + +<p>—Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise! +Maintenant, partons, et trêve de sottises!</p> + +<p>—Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer +net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les +dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval +de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry +boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser +partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre +pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.»</p> + +<p>Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du +perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima +très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à +l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir.</p> + +<p>Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez +mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une +expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux +à l'écurie.</p> + +<p>«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors +de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas +aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après +nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à +moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu! +André, il me semble que je le vois encore!»</p> + +<p>Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à cœur +joie.</p> + +<p>«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je +crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre +innocent.</p> + +<p>—Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam.</p> + +<p>—Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous +vue à sa fenêtre, comme elle riait?</p> + +<p>—J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu....</p> + +<p>—Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> André, +comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la +vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez +donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait +la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté +soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait, +quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense +que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les +natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André!</p> + +<p>—Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre +observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.</p> + +<p>—André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un +doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous +emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins +peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui +madame nous donnera quelque bon morceau.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE VII.<a name="ch7" id="ch7"></a></h2> + +<h3>Les angoisses d'une mère.</h3> + +<p>Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus +abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle +Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son +enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et +douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant +cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une +maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas +quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où +elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les +bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de +son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide +et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser +des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant.</p> + +<p>Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle +de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger +terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans +toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la +main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> ses bras +la faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait +contre sa poitrine avec une étreinte convulsive.</p> + +<p>La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le +frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le +sang au cœur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force +qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume. +Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui +l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et +montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu, +ayez pitié de moi!»</p> + +<p>O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous +enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si +vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous +n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le +sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles +pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre +sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras +confiants noués autour de votre cou?</p> + +<p>Car l'enfant dormait.</p> + +<p>D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé; +mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle, +l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le +sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant +seulement, quand il sentait venir le sommeil:</p> + +<p>«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il?</p> + +<p>—Non, cher ange, dors si tu veux.</p> + +<p>—Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère!</p> + +<p>—Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus +brillant le rayon de ses yeux noirs....</p> + +<p>«Vous êtes sûre, mais bien sûre?</p> + +<p>—Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même, +car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle.</p> + +<p>L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de +ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou, +donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque +tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme +un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui +rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles +comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les +limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des +fantômes.... Et elle marchait, <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> marchait toujours, sans s'arrêter, +sans reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent +sur le grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation.</p> + +<p>Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans +le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle +connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le +fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait +plus désormais espérer qu'en Dieu.</p> + +<p>Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande +route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours +dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte +d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie +inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des +passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa +coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences. +Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui +servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à +quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces. +Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles.</p> + +<p>Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide +traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il +commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent +derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit +déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui +passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau +dans la bouche....</p> + +<p>«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne +peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore, +encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.»</p> + +<p>Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche +régulière et calme.</p> + +<p>Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était +personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque +connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille +écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si +blanche qu'il fallait un œil attentif et exercé pour reconnaître le +sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de +plus de passer inaperçue.</p> + +<p>Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et +commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se +détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p> + +<p>La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée +d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui +allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une +amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas.</p> + +<p>Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur +les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante. +Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la +Bible, la séparait du Chanaan de la liberté.</p> + +<p>On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et +mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses. +Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du +Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes +quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient +en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et +gigantesque, interrompant la communication des deux rives.</p> + +<p>Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant +spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à +une petite auberge pour y demander quelques renseignements.</p> + +<p>L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du +soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et +plaintive d'Élisa.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc?</p> + +<p>—Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...?</p> + +<p>—Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.»</p> + +<p>La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme.</p> + +<p>«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de +l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète.</p> + +<p>—J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue +tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.</p> + +<p>—C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses +sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!» +cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite +hutte toute noire.</p> + +<p>Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le +seuil.</p> + +<p>«Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit?</p> + +<p>—Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.»</p> + +<p>Alors l'hôtesse, se retournant vers Élisa:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p> + +<p>«Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il +soupera ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous asseoir et +de l'attendre. Quel joli enfant!» ajouta-t-elle en lui offrant un +gâteau.</p> + +<p>Mais l'enfant, tout épuisé par la route, pleurait de fatigue.</p> + +<p>«Pauvre petit! dit Élisa, il n'est pas accoutumé à marcher... je l'ai +trop pressé!</p> + +<p>—Faites-le entrer dans cette chambre,» dit l'hôtesse en ouvrant un +petit cabinet où il y avait un lit confortable. Élisa y plaça le pauvre +enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fût +endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pensée de ses +persécuteurs, comme un feu dévorant, brûlait la moelle de ses os. Elle +jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonflés et terribles +qui coulaient entre elle et la liberté.</p> + +<p>Mais quittons l'infortunée pour un instant, et voyons ce que deviennent +ceux qui la poursuivent.</p> + +<p>Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dîner serait immédiatement +servi; on vit bientôt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut être deux +pour faire un marché. Quoique les ordres eussent été donnés en présence +d'Haley et transmis à la mère Chloé par au moins une demi-douzaine +d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute réponse, +grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tête, et +elle continua son opération avec une lenteur inaccoutumée.</p> + +<p>Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'était en +aucune façon affligée de ce retard: on ne saurait croire combien +d'accidents retardèrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton +maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chloé y mit un +soin désespérant et une précision compassée; elle répondait à toutes les +exhortations «qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tournée +pour plaire à des gens qui voulaient rattraper quelqu'un.» Un enfant +tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner à la fontaine. Un +autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant, +dire à la cuisine que M. Haley paraissait très-mal à son aise, qu'il ne +pouvait rester sur son siége, et qu'il allait en trépignant de la +fenêtre à la porte.</p> + +<p>«C'est bien fait! disait Chloé avec indignation. Il sera encore plus mal +à l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son maître +l'enverra chercher, et alors.... il verra....</p> + +<p>—Il ira en enfer, c'est sûr, dit le petit Jean.</p> + +<p>—Il le mérite bien, dit Chloé d'un air revêche. Il a brisé bien des +cœurs... Je vous le dis à tous, reprit-elle en élevant sa fourchette, +<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> comme M. Georges l'a lu dans la <i>Rêvélation</i>, les âmes crient au +pied de l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et +un jour le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!»</p> + +<p>Chloé était si fort respectée dans la maison, que tous l'écoutèrent +bouche béante. Le dîner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc +le temps de venir jaser avec elle et de prêter l'oreille à ses +remarques.</p> + +<p>«Il rôtira toute l'éternité, c'est sûr; hein! rôtira-t-il? disait André.</p> + +<p>—Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean.</p> + +<p>—Enfants!» dit une voix qui les fit tous tressaillir.</p> + +<p>C'était l'oncle Tom, qui, du seuil, écoutait cette conversation. +Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites là. +<i>Toujours</i> est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il +effraye! <i>Toujours!</i> il ne faut souhaiter cela à aucune créature +humaine.</p> + +<p>—Nous ne souhaitons cela qu'à ceux qui perdent les âmes, dit André.... +à ceux-là, on ne peut s'en empêcher.... ils sont si affreusement +méchants!</p> + +<p>—La nature elle-même, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux? +dit Chloé. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein +de sa mère... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et +qui s'attachent à nos vêtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point +aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne séparent-ils point la femme du +mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous +deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle pitié? est-ce que cela +les empêche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le +diable ne les emporte pas, à quoi donc le diable est-il bon?» Et, +couvrant son visage de son tablier, Chloé laissa éclater ses sanglots.</p> + +<p>Mais alors Tom, à son tour:</p> + +<p>«Priez pour ceux qui vous persécutent, dit le <i>bon livre</i>!</p> + +<p>—Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!...</p> + +<p>—Oui, Chloé, c'est plus fort que la nature, mais la grâce du Seigneur +est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel +état se trouve l'âme des pauvres créatures qui commettent de telles +actions.... Remerciez Dieu de n'être pas comme elles, Chloé. Pour moi, +j'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir le même compte à +rendre que ce pauvre homme!</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.»</p> + +<p>André haussa les épaules et sifflota entre ses dents, en signe +d'acquiescement.</p> + +<p>«Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> ce +matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir +vendu. C'était bien naturel à lui, mais bien pénible pour moi, qui le +connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence à être +réconcilié avec la volonté de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer +d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses +n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas à voir +monsieur rôder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont +bonne volonté.... mais c'est si léger.... voilà ce qui m'effraye!»</p> + +<p>La sonnette retentit, et Tom fut appelé au parloir.</p> + +<p>«Tom, lui dit Shelby avec bonté, je dois vous avertir que j'ai un dédit +de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point à +l'endroit qu'il vous désignera. Il va maintenant à ses autres affaires; +vous avez votre journée à vous. Allez où vous voudrez, mon garçon.</p> + +<p>—Merci, monsieur, dit Tom.</p> + +<p>—Ne l'oubliez pas, ajouta <ins class="correction" title="la">le</ins> trafiquant, si vous jouez le tour à votre +maître, j'exigerai tout le dédit. S'il m'en croyait, il ne se fierait +jamais à vous autres nègres; vous glissez comme des anguilles.</p> + +<p>—Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit +ans quand la vieille maîtresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas +un an: «Tom, ce sera ton maître, me dit-elle: «aie bien soin de lui!» Et +maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqué à mon +devoir? Vous ai-je jamais été infidèle... surtout depuis que je suis +chrétien?»</p> + +<p>M. Shelby fut comme oppressé; les larmes lui vinrent aux yeux.</p> + +<p>«Mon brave garçon, Dieu sait que vous ne dites que la vérité.... et, si +je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde.</p> + +<p>—Vrai comme je suis une chrétienne, dit à son tour Mme Shelby, vous +serez racheté aussitôt que nous le pourrons. Monsieur Haley, +rappelez-vous à qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir.</p> + +<p>—Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le désirez, je puis vous +le ramener dans un an.</p> + +<p>—Je vous le rachèterai bon prix.</p> + +<p>—Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achète: pourvu que je fasse +une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....»</p> + +<p>M. et Mme Shelby se sentaient humiliés et abaissés par l'impudente +familiarité du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'impérieuse +nécessité de maîtriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et +avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre Élisa et son +enfant. Elle cherchait donc à le retenir par <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> toutes sortes de ruses +féminines: c'étaient des mines, des sourires, des causeries presque +intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement.</p> + +<p>A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient +plus frais et plus dispos que jamais, malgré leur escapade du matin.</p> + +<p>Samuel avait puisé dans les inspirations du dîner un zèle et une ardeur +nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait à André, avec une évidente +allusion à ce qu'ils allaient faire, que tout était pour le mieux et +qu'il n'y avait point à douter du succès.</p> + +<p>«Sans doute votre maître a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment +où il allait monter à cheval.</p> + +<p>—Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voilà d'abord Bruno! +c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque nègre a son chien d'une sorte +ou de l'autre.</p> + +<p>—Fi donc!»</p> + +<p>Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adressés à tous ces +chiens.</p> + +<p>«Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de +chiens pour le nègre?»</p> + +<p>Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en +prit pas moins un air de simplicité désespérante.</p> + +<p>«Nos chiens ont l'odorat très-fin, dit-il; je pense bien que c'est +l'espèce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont +de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lâche....» Il appela en +sifflant l'énorme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux.</p> + +<p>«Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!»</p> + +<p>Samuel, en montant à cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller +André, qui partit d'un éclat de rire, à la grande indignation de Haley, +qui le menaça de son fouet.</p> + +<p>«Vous m'étonnez, André! dit Samuel avec une imperturbable gravité. Ce +que nous faisons est sérieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu. +Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur.</p> + +<p>—Décidément je veux aller droit à la rivière, dit Haley en arrivant aux +dernières limites de la propriété. Je connais le chemin qu'ils prennent +tous; ils veulent passer....</p> + +<p>—Certainement, dit Samuel, c'est une idée, cela! M. Haley est tombé +juste.... Mais il y a deux routes pour aller à la rivière, la route de +terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?»</p> + +<p>André regarda naïvement Samuel, surpris d'entendre cette nouveauté <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> +topographique; mais il confirma immédiatement le dire de son camarade +par des assertions réitérées.</p> + +<p>«Moi, dit Samuel, j'aurais plutôt pensé que Lisa aurait pris la vieille +route, parce qu'elle est moins fréquentée.»</p> + +<p>Haley, quoiqu'il fût un assez malin oiseau et très-soupçonneux de son +naturel, se laissa néanmoins prendre à cette observation.</p> + +<p>«Si vous n'êtes deux maudits menteurs....» fit-il en s'arrêtant un +moment tout pensif.</p> + +<p>Le ton perplexe et réfléchi avec lequel ces paroles furent prononcées +parut amuser prodigieusement André. Il se renversa en arrière au point +de tomber presque jusqu'à terre. Le visage de Samuel avait pris, au +contraire, une expression de gravité dolente.</p> + +<p>«Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir à sa guise; il peut prendre le chemin +droit si cela lui plaît. Pour nous, c'est tout un; quand je réfléchis, +je pense même que c'est le meilleur chemin.... décidément....</p> + +<p>—Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et +sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel.</p> + +<p>—On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drôles! elles ne +font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le +contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez +qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut +suivre pour la trouver. Mon opinion à moi est que Lisa a pris la vieille +route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.»</p> + +<p>Ces observations profondes sur l'humeur féminine ne parurent pas +disposer Haley en faveur de la route neuve; il annonça résolûment qu'il +allait prendre l'ancienne, et il demanda à Samuel si on devait bientôt y +arriver.</p> + +<p>«Tout à l'heure, dit Samuel en clignant de l'œil qui regardait André, +tout à l'heure!» Il ajouta gravement: «J'ai étudié la question; je crois +qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle +est d'une solitude désespérante, nous pourrions nous égarer.... et dans +ce cas, où aller?... Dieu le sait!</p> + +<p>—N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route.</p> + +<p>—Mais, j'y réfléchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu +dire que cette route était tout encombrée de haies et d'échaliers. +N'est-ce pas, Andy?»</p> + +<p>André n'était pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se +compromettre.</p> + +<p>Haley, habitué à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins +pesants, crut qu'elle penchait cette fois du côté de la vieille route; +il s'imagina que c'était par mégarde que Samuel l'avait d'abord <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> +indiquée. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader à un +mensonge désespéré qui n'avait d'autre but que de sauver Élisa.</p> + +<p>Quand donc Samuel eut montré la route, Haley s'y précipita vivement, +suivi des deux nègres.</p> + +<p>C'était vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis à la +rivière. Elle était abandonnée depuis longues années pour un nouveau +tracé. La route était libre à peu près pour une heure de marche; après +cela elle était coupée de haies et de métairies. Samuel le savait +parfaitement bien; mais elle était depuis si longtemps fermée, qu'André +l'ignorait véritablement. Il trottait donc avec un air de soumission +respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'était bien +raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry.</p> + +<p>«Je vous préviens que je vous connais, drôles, dit Haley; toutes vos +roueries ne me feront pas quitter cette route.... André, taisez-vous!</p> + +<p>—M'sieu fera ce qu'il voudra,» reprit humblement Samuel; et en même +temps il lança un coup d'œil plus significatif à André, dont la +gaieté allait éclater bruyamment.</p> + +<p>Samuel était d'une animation extrême; il vantait son excellente vue, il +s'écriait de temps en temps: «Ah! je vois un chapeau de femme sur la +hauteur!» Ou bien, appelant André: «N'est-ce point Lisa, là-bas, dans ce +creux?» Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et +rocailleuses de la route, où il était à peu près impossible de hâter le +pas. Il tenait ainsi Haley dans une perpétuelle émotion.</p> + +<p>Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent +précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne +rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme +barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller +plus loin dans cette direction.</p> + +<p>«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence +persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que +ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place?</p> + +<p>—Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!</p> + +<p>—Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à +monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que +nous pussions passer. Andy m'a entendu.»</p> + +<p>Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y +contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> de +son mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se +dirigèrent vers la grande route.</p> + +<p>Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y +avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet +de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes.</p> + +<p>Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction; +l'œil perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André +étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel +eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri +formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa +comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière.</p> + +<p>Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près +de cette fenêtre.</p> + +<p>Pour Élisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprême. Le +cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle +saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand +l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à +bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se +précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant +terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée +sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec +cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant +un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le +torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut +désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley, +Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel.</p> + +<p>L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y +était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris +sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en +glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours! +Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang +marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce +qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre +rive, et un homme qui lui tend la main.</p> + +<p>«Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez,» dit l'homme avec un +serment.</p> + +<p>Élisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme +tout près de son ancienne demeure.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p> + +<p>«Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle.</p> + +<p>—Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'êtes-vous point à M. Shelby?</p> + +<p>—Mon enfant, cet enfant que voilà; il l'a vendu! et voilà son maître, +dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un +petit enfant!</p> + +<p>—Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bonté, à +gravir le bord; vous êtes une brave femme, répéta-t-il encore.... et +moi, j'aime le courage... partout où je le trouve!»</p> + +<p>Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrêta:</p> + +<p>«Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je +n'ai pas où vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous +indiquer où vous devez aller; et il lui montra une grande maison +blanche, qui se trouvait isolée dans la principale rue du village. Allez +là; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous +assisteront.... ils sont accoutumés à ces sortes de choses.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse! dit vivement Élisa.</p> + +<p>—Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais +là ne compte pas.</p> + +<p>—Bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne?</p> + +<p>—Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez. +Allons, tenez, vous êtes une femme de cœur.... Vous méritez votre +liberté, et vous l'aurez.... si cela dépend de moi.»</p> + +<p>Élisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme. +Le fermier s'arrêta et la regarda.</p> + +<p>«Shelby ne trouvera peut-être pas que ce soit là un acte de très-bon +voisinage; mais que faire? s'il <ins class="correction" title="attrappe">attrape</ins> jamais une de mes femmes dans +les mêmes circonstances, il sera le bienvenu à me rendre la pareille. Je +ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre créature courant, luttant, les +chiens après elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis +pas chargé de chasser et de reprendre les esclaves des autres.»</p> + +<p>Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyères du Kentucky, qui ne +connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait +traîtreusement à se conduire en chrétien. S'il eût été plus éclairé, ce +n'est pas ainsi qu'il eût agi.</p> + +<p>Haley était comme foudroyé par ce spectacle. Quand Élisa eut disparu, il +jeta sur les deux nègres un regard terne et inquisiteur.</p> + +<p>«Voilà une belle affaire, dit Samuel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p> + +<p>—Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle +bondissait comme un chat sauvage.</p> + +<p>—Mon Dieu! dit Samuel, j'espère que monsieur nous excusera de ne pas +l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force à prendre cette +route-là. Et Samuel se livra à un accès de gros rire.</p> + +<p>—Vous riez! hurla le marchand.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empêcher, dit Samuel, +donnant un libre cours à la joie longtemps contenue de son âme. Elle +était si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et +seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle +allait! Et Samuel et André rirent tant, que les larmes leur roulaient +sur les joues.</p> + +<p>—Je vais vous faire rire d'autre sorte,» s'écria-t-il en brandissant +son fouet sur leurs têtes.</p> + +<p>Ils baissèrent le cou, s'élancèrent au haut de la berge avec des +hourras, et se trouvèrent en selle avant qu'il fût remonté.</p> + +<p>«Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravité; j'ai grand'peur +que madame ne soit inquiète de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous +retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons +fait passer la nuit à nos bêtes sur le pont de Lisa. «Et, après avoir +donné un facétieux coup de poing dans les côtes d'André, il partit à +toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu à peu leurs joyeux éclats +s'éteignirent dans le vent.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE VIII.<a name="ch8" id="ch8"></a></h2> + +<h3>Les chasseurs d'hommes.</h3> + +<p>Élisa avait miraculeusement traversé le fleuve aux dernières lueurs du +crépuscule. Les grises vapeurs du soir, s'élevant lentement des eaux, la +dérobèrent bientôt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces +flottantes mettaient une infranchissable barrière entre elle et son +persécuteur. Haley, fort désappointé, retourna à la petite auberge pour +réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre. L'hôtesse lui ouvrit la +porte d'un petit salon dont le plancher était couvert d'un tapis +déchiré. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout +était mesquin et dépareillé: des chaises avec de hauts dossiers de bois; +des figurines de plâtre aux vives enluminures décoraient la cheminée. Un +banc également en bois et d'une longueur désespérante s'étendait devant +l'âtre. C'est là que <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> Haley s'assit pour méditer sur l'instabilité +des espérances et du bonheur des humains.</p> + +<p>«Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il à lui-même. Me fourrer +dans un tel guêpier! Sot que je suis!» Et Haley, pour retrouver un peu +de calme, se récita des litanies d'imprécations contre lui-même. Nous +reconnaissons volontiers qu'elles étaient assez bien méritées; nous +demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici.</p> + +<p>Haley fut tiré de sa rêverie par la grosse voix discordante d'un homme +qui venait de s'arrêter à la porte de l'auberge. Il courut à la fenêtre.</p> + +<p>«Ciel et terre! s'écria-t-il; si ce n'est point là un tour de ce que les +gens appellent la Providence! Oui, en vérité.... Tom Loker.»</p> + +<p>Haley descendit en toute hâte.</p> + +<p>Auprès du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout: +teint bronzé, formes athlétiques, six pieds de haut, gros en proportion. +Il était habillé d'une peau de buffle, le poil tourné en dehors, ce qui +lui donnait un aspect sauvage et féroce, en complète harmonie avec l'air +de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les +saillies qui indiquent la violence brutale et emportée, avaient pris le +plus vaste développement.</p> + +<p>Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue changé en homme, et se +promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste idée de Tom +Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports, +offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il était petit et mince; +il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux +noirs et perçants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits +anguleux visaient pourtant à la sympathie. On eût dit que son nez long +et fin voulait pénétrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses, +descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes +une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand +verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la +pointe des pieds, avançant la tête de tous côtés et flairant toutes les +bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et +chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut versé, il prit +le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme +content de ce qu'il a fait et qui vient de «frapper juste sur la tête du +clou;» il se disposa ensuite à savourer à petites gorgées.</p> + +<p>«Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> en +s'avançant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme.</p> + +<p>—Diable! qui vous amène ici?» telle fut la réponse polie de Loker.</p> + +<p>Le chafouin, qui répondait au nom de Marks, s'arrêta au milieu d'une +gorgée, avança la tête et jeta à notre nouvelle connaissance le regard +subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte.</p> + +<p>«Je dis, Tom, reprit Haley, que voilà tout ce qui pouvait m'arriver de +plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous +pouvez m'aider à en sortir.</p> + +<p>—Ah! ah! très-bien, murmura l'autre. On peut être sûr, quand vous vous +réjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce +encore?</p> + +<p>—Vous avez un ami, un associé, peut-être? dit Haley regardant Marks +avec défiance.</p> + +<p>—Oui, c'est Marks,... avec qui j'étais aux Natchez.</p> + +<p>—Enchanté de faire votre connaissance, dit Marks en avançant sa longue +main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je +crois?</p> + +<p>—Lui-même, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous +avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons +causer un peu d'affaires. Là, dans cette salle.... Allons, vieux drôle, +dit-il à l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et +beaucoup d'<i>aff</i>...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et nous allons jaser.»</p> + +<p>Les flambeaux furent allumés, le feu poussé jusqu'au degré convenable; +nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les +accessoires que nous venons d'énumérer.</p> + +<p>Haley commença le récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta +bouche close, l'œil terne et morne, avec la plus profonde attention. +Marks, qui préparait avec grand soin un verre de punch à son goût, +s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre +le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley.</p> + +<p>Il avait également suivi le récit avec un vif intérêt; la fin parut +l'amuser beaucoup. Ses côtes et ses épaules s'abandonnaient à un +mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinçait ses lèvres fines +avec tous les signes d'une grande jubilation intérieure.</p> + +<p>«Ainsi vous voilà tout à fait dedans?... Hé! hé! c'est très-drôle!... +Hé! hé! hé!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p> + +<p>—Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit +Haley d'un ton piteux.</p> + +<p>—Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent +pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrès de la +civilisation moderne.»</p> + +<p>Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque sérieux.</p> + +<p>«Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre à cela. Ces petits +sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient être +enchantées de s'en débarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur +cause de mal, plus il n'est bon à rien, plus elles s'y attachent!</p> + +<p>—Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui, +monsieur, continua-t-il, vous dites là ce que j'ai souvent pensé +moi-même, ce que nous avons pensé tous. Jadis, quand j'étais dans les +affaires, j'achetai une femme solide, bien tournée, fort habile; elle +avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le +donnai à un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui +coûtait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mère prit cela! +Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux +encore parce qu'il était malade et qu'il la tourmentait! Elle se +démenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle eût perdu +tous ses amis. C'est vraiment étrange! On ne connaîtra jamais les +femmes!</p> + +<p>—Pareille chose m'est arrivée, dit Haley. L'été dernier, au bas de la +Rivière-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux +aussi brillants que les vôtres. Quand je vins à le regarder de plus +près, je m'aperçus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur! +Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je +l'échangeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre à la +mère, ce fut une tigresse! Nous étions encore à l'ancre: les nègres +n'étaient point enchaînés; elle grimpa comme une chatte sur une balle de +coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute +elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'était une +résistance inutile: alors elle se retourna et se précipita tête devant, +elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais.</p> + +<p>—Bah! fit Tom Loker, qui avait écouté toutes ces histoires avec un +dédain qu'il ne songeait même pas à cacher; vous ne vous y connaissez ni +l'un ni l'autre. Mes négresses ne me jouent jamais de pareils tours, je +vous en réponds bien!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p> + +<p>—Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacité.</p> + +<p>—Comment je fais?... Quand j'achète une femme, et qu'elle a un enfant +que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le +nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la +figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui +dis encore: Votre enfant est à moi et non à vous!... Vous n'avez plus à +vous en occuper. Je vais peut-être le vendre.... Tâchez de ne pas me +jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'être jamais +née!... Voilà, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec +moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons.... +Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....»</p> + +<p>Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire +très-explicite de sa phrase elliptique.</p> + +<p>«Voilà ce que nous pouvons appeler de l'éloquence, dit Marks en poussant +Haley du coude, et en recommençant son petit ricanement. Êtes-vous +original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des têtes de +laine, vous! Les nègres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si +vous n'êtes pas le diable, Tom, vous êtes son jumeau. J'en répondrais +pour vous.»</p> + +<p>Tom reçut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie +exprima toute l'affabilité compatible «avec sa nature de chien,» pour +nous servir des expressions poétiques de Jean Bunyan.</p> + +<p>Haley, qui, toute la soirée, avait fait d'assez fréquentes libations, +sentit se développer considérablement toutes ses facultés morales sous +l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de +l'ivresse sur les hommes d'un caractère concentré et réfléchi.</p> + +<p>«Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous êtes réellement trop dur.... Je vous +l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de +cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous réussissions aussi bien +dans ce monde en traitant les nègres doucement.... et que nous avions +une chance de plus d'entrer dans le royaume de là-haut, quand la +poussière retourne à la poussière.... et que le ciel est tout ce qui +nous reste.</p> + +<p>—Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos bêtises.... j'ai +l'estomac un peu fatigué....» Et Tom avala un demi-verre de mauvaise +eau-de-vie.</p> + +<p>Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes éloquents:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p> + +<p>«Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce, +<i>primo d'abord</i>, de manière à gagner de l'argent autant que qui que ce +soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une âme. Peu +m'importe qui m'écoute. Malédiction! Il faut que je fasse vite mes +affaires, car je crois à la religion, et, un de ces jours, dès que +j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon âme. +A quoi bon être plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas +d'ailleurs très-prudent....</p> + +<p>—Vous occuper de votre âme! fit Tom avec mépris.... Il faut y voir +clair pour vous en trouver une! Épargnez-vous ce souci! Le diable vous +passerait à travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous +avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment; +c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et +sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus +tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un +pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer à +l'échéance.... Chansons!</p> + +<p>—Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand +ce que l'on vous en dit est dans votre intérêt?</p> + +<p>—Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous +ces discours d'idiot. Cela me jugule. Après tout, quelle différence y +a-t-il entre vous et moi?</p> + +<p>—Allons, allons, messieurs, ce n'est pas là la question, dit Marks: +chacun voit les choses à sa manière. M. Haley est un très-aimable homme, +sans aucun doute; il a sa conscience à lui, c'est un fait. Quant à vous, +Tom, vous avez aussi votre manière d'agir, qui est excellente. Oui, +excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez, +n'aboutissent à rien. A l'œuvre donc, à l'œuvre! Voyons, monsieur +Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme?</p> + +<p>—La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est à Shelby. Je n'ai que +l'enfant. J'ai eu la bêtise de vouloir acheter ce petit singe.</p> + +<p>—Vous êtes toujours bête, lui cria brutalement Thomas Loker.</p> + +<p>—Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant +sa langue sur ses lèvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie +d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me +regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment +est-elle? quelle est-elle?</p> + +<p>—Eh bien! blanche et belle, bien élevée. J'en offrais huit cents ou +mille dollars à Shelby.</p> + +<p>—Blanche et belle, bien élevée!» reprit Marks.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p> + +<p>Ses yeux perçants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu'à la pensée +d'une bonne affaire.</p> + +<p>«Attention, Loker; voilà une belle perspective.... Nous allons +travailler ici <ins class="correction" title="pous">pour</ins> notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout +naturellement, revient à M. Haley; nous autres, nous emmenons la mère à +Orléans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?»</p> + +<p>Tom, qui, pendant tout ce discours, était resté bouche béante, rapprocha +soudainement ses mâchoires comme fait un dogue à qui l'on montre un +morceau de viande. Il parut digérer lentement l'idée.</p> + +<p>«Voyez-vous, dit Marks à Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans +ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les +tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer, +j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il +semble que je suis là dans tout l'éclat de l'orgueil professionnel. Un +jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans. Un autre jour, j'arrive +à l'instant de ma plantation, sur la rivière des Perles, où je fais +travailler sept cents nègres. Une autre fois, je suis un parent éloigné +de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses +talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son +caractère; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le +pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou +sur quelque chose, et mieux imaginer les particularités et +circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je +glisse comme un serpent à travers les difficultés. Je voudrais parfois +que la justice y regardât de plus près; cela serait plus amusant, vous +comprenez!»</p> + +<p>Tom Loker, dont la pensée, comme les mouvements, avait toujours une +certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son +poing pesant, qui fit tout retentir.</p> + +<p>«Cela sera! dit-il.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les +verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion.</p> + +<p>—Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley.</p> + +<p>—Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? répondit +Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc?</p> + +<p>—Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je +mérite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dépense +payée?</p> + +<p>—Ah çà! dit Loker avec un épouvantable serment et en frappant la table +de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley? +Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> moi nous ayons +pris le métier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme +vous, sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme à +nous, et vous ne direz mot; ou nous aurons la mère et l'enfant. Vous +nous avez montré le gibier, il nous appartient maintenant comme à vous. +Si Shelby et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez où +sont les perdrix de l'an passé. Si vous les trouvez.... elles ou +nous.... bravo!</p> + +<p>—Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me +reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours +loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidèlement tenu votre +parole.</p> + +<p>—Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries; +mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-même. Vous +savez cela, Daniel Haley!</p> + +<p>—Très-bien, Tom, très-bien! C'est ce que je disais moi-même. Si vous me +dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous +que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus.</p> + +<p>—Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez, +quand je travaillais pour vous, ce n'était pas gratis. Je sais tenir une +anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars, +argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous +connais!</p> + +<p>—Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bénéfice de mille à +quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'êtes pas raisonnable.</p> + +<p>—Nous avons de la besogne assurée pour cinq semaines. Nous allons la +quitter pour courir après votre marmot, et, si nous ne prenons pas la +mère.... les femmes, c'est le diable à prendre! qui nous indemnisera, +nous? Est-ce vous?</p> + +<p>—J'en réponds.</p> + +<p>—Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je +rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum! +Marks, n'est ce pas cela?</p> + +<p>—Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que +des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de +loi, vous savez, nous sommes très-bons, très-accommodants, +très-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant où vous +voudrez.... n'est-ce pas, Tom?</p> + +<p>—Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai à Cincinnati, et je le +laisserai chez Grany Belcher, au débarcadère.»</p> + +<p>Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> +papier, il s'assit, et, ses yeux perçants fixés sur le papier, il +commença de lire entre ses dents: «Baines, comté de Shelby, le petit +Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; Édouard, Dick et Lucy, +mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents +dollars sur sa tête.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si +nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il après une pause, il +faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a +longtemps qu'ils sont enregistrés.</p> + +<p>—Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher.</p> + +<p>—J'arrangerai cela. Il n'y a pas très-longtemps qu'il sont dans les +affaires; ils doivent s'attendre à travailler à bon marché.»</p> + +<p>Marks continua sa lecture.</p> + +<p>«Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer +dessus ou de jurer qu'on a tiré. Je ne crois pas qu'ils puissent +demander beaucoup pour ceux-là. Mais à demain nos affaires. Voyons +l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille +débarquer?</p> + +<p>—Certainement, je l'ai vue comme je vous vois.</p> + +<p>—Et un homme l'aidait à gravir le bord escarpé?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Très-bien, dit Marks; elle a reçu asile: où? c'est la question. Eh +bien, Tom, qu'en dites-vous?</p> + +<p>—Il faut passer la rivière cette nuit, cela ne fait pas un doute.</p> + +<p>—Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace +d'une terrible façon.... N'y a-t-il point de danger, Tom?</p> + +<p>—Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiéter; il faut passer, répondit +Tom d'un ton décidé.</p> + +<p>—Diable! fit Marks qui se démenait dans la chambre. Soit!» ajouta-t-il.</p> + +<p>Puis, allant jusqu'à la fenêtre:</p> + +<p>«Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis, +Tom....</p> + +<p>—Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je +ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrêtiez ici un +jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontières du Sandusky +avant vous....</p> + +<p>—Je n'ai pas peur, dit Marks; seulement....</p> + +<p>—Seulement quoi? reprit Tom.</p> + +<p>—C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau.</p> + +<p>—L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme +allait passer la rivière. Tout ou rien! nous allons passer avec lui.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p> + +<p>—Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley.</p> + +<p>—Première qualité. Mais à quoi bon? Vous n'avez rien d'elle à leur +faire sentir!</p> + +<p>—Si fait! dit Haley triomphant. Voilà son châle que, dans sa +précipitation, elle a laissé sur le lit. Voilà aussi son chapeau.</p> + +<p>—Quelle chance! dit Locker. En avant!</p> + +<p>—Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans précaution sur +elle, dit Haley.</p> + +<p>—Ceci, répondit Marks, est bien une considération. Là-bas, à Mobile, +nos chiens ont mis un esclave en pièces avant que nous ayons eu le temps +de les retirer.</p> + +<p>—Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beauté fait +tout le prix, dit Haley.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entrée dans une maison, +les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations +où se cachent les nègres errants qui n'ont pas trouvé d'asile.</p> + +<p>—Allons, dit Locker, qui était descendu au comptoir pour demander +quelques renseignements, le bateau est là. Ainsi, Marks....»</p> + +<p>Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gîte qu'il +abandonnait, puis il se leva lentement pour obéir. On échangea les +derniers mots qui terminaient le marché; Haley donna d'assez mauvaise +grâce cinquante dollars à Tom, et le digne trio se sépara.</p> + +<p>Si quelques-uns de nos lecteurs civilisés et chrétiens nous blâment de +les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien +s'efforcer de vaincre les préjugés de leur siècle.</p> + +<p>La chasse aux nègres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train +de s'élever à la dignité d'une profession légale et patriotique. Si le +vaste terrain qui s'étend entre le Mississipi et l'océan Pacifique +devient le grand marché des corps et des âmes, si l'esclavage suit la +progression rapide de toute chose en ce siècle, le chasseur et le +marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie américaine.</p> + +<p>Pendant que cette scène se passait à la taverne, Samuel et André, se +félicitant mutuellement, regagnaient le logis.</p> + +<p>Samuel était dans un état de surexcitation extraordinaire: il exprimait +son allégresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par +les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il +s'asseyait à l'envers, le visage tourné vers la queue de son cheval, et +puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle; +prenant alors une contenance grave, il se mettait <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> à prêcher en +termes emphatiques, ou bien à faire le fou pour amuser André. +Quelquefois, se battant les flancs à tour de bras, il éclatait en rires +bruyants qui faisaient retentir l'écho des vieux bois. Malgré ces +excentricités, il maintint les chevaux à leur plus vive allure, si bien +que, entre onze heures et minuit, le bruit de leurs sabots résonna sur +les petits cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby.</p> + +<p>Mme Shelby vola à leur rencontre.</p> + +<p>«Est-ce vous, Sam? Eh bien?</p> + +<p>—M. Haley est resté à la taverne; il est bien fatigué, madame.</p> + +<p>—Mais Élisa, Samuel?</p> + +<p>—Ah! elle a passé le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de +Chanaan.</p> + +<p>—Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'écria Mme Shelby hors +d'elle-même, près de se trouver mal en songeant à ce que ces mots-là +pouvaient vouloir dire.</p> + +<p>—Oui, madame, le Seigneur protége les siens. Lisa a passé l'Ohio +miraculeusement, comme si le Seigneur l'eût enlevée dans un char de feu +avec deux chevaux.»</p> + +<p>En présence de sa maîtresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait +jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de +l'Écriture.</p> + +<p>«Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui était arrivé à son tour sur le +perron; venez ici, et dites à votre <ins class="correction" title="maîtreese">maîtresse</ins> ce qu'elle veut savoir. +Venez, venez, Émilie, dit-il à sa femme en passant un bras autour +d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop à +vos impressions....</p> + +<p>—Eh! ne suis-je point une femme, une mère? Ne sommes-nous point +responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce péché +ne nous soit point imputé!</p> + +<p>—Mais quel péché, Émilie? vous savez que nous étions obligés à faire ce +que nous avons fait.</p> + +<p>—Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas +raisonner là-dessus.</p> + +<p>—Ici, Andy, ici nègre; du vif! s'écria Samuel; conduis ces chevaux à +l'écurie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?»</p> + +<p>Et Samuel, son chapeau de palmier à la main, apparut à la porte du +salon.</p> + +<p>«Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M. +Shelby. Où est Élisa?</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace +flottante; elle allait, que c'était une merveille! Oui, ce <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> n'est là +rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur +l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard.</p> + +<p>—Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention. +Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aisée, reprit M. +Shelby.</p> + +<p>—Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de +Dieu. Mais voici: c'était juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi +nous arrivons à une petite taverne auprès de la rivière. Je marchais un +peu en tête (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais +me modérer); j'arrive auprès de la fenêtre de la taverne. Je suis sûr +que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes +talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement à réveiller +les morts.... Peut-être Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva +près de la porte, elle se rejeta vivement en arrière, et puis, comme je +vous dis, elle s'échappa par une porte de côté et descendit jusqu'au +bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et André, nous +courûmes après. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait, à partir du bord, +un courant de dix pieds de large, et de l'autre côté, çà et là, comme de +grandes îles, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrière elle, +et je pensais en moi-même que nous allions la prendre, quand elle poussa +un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'élança de l'autre côté du +courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace +faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche. +Dam! ces sauts-là ne sont pas communs. Voilà mon opinion.»</p> + +<p>Pendant le récit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond +silence, pâle à force d'émotion:</p> + +<p>«Dieu soit loué! elle n'est pas morte, s'écria-t-elle; mais où est +maintenant son pauvre enfant?</p> + +<p>—Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'œil +dévotement. Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait +tout, ainsi que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des +instruments pour faire la volonté de Dieu. Sans moi, aujourd'hui Élisa +eût été prise une douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui +ai lâché les chevaux et qui les ai fait courir jusqu'à l'heure du dîner? +Et ce soir, n'ai-je point égaré M. Haley à cinq milles de sa route? +Autrement, il eût repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous +sommes tous des providences!</p> + +<p>—Je vous dispense, maître Sam, de jouer ici le rôle de ces +providences-là! <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les +gentlemen qui sont chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité que +les circonstances permettaient d'en montrer.</p> + +<p>Il est aussi difficile de feindre la colère avec un nègre qu'avec un +enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai à travers +les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune façon +découragé par ce ton sévère: cependant il prit un air de gravité +dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissèrent en signe de +profond repentir.</p> + +<p>«Maître a raison, tout à fait raison; c'est mal à moi, je ne me défends +pas; maître et maîtresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je +le sens bien; mais un pauvre nègre comme moi est parfois bien tenté de +mal faire, <ins class="correction" title="snrtout">surtout</ins> quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est +pas un gentleman, et un individu élevé comme moi ne peut se retenir en +voyant ces choses-là!</p> + +<p>—C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le +sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mère Chloé, elle +vous donnera le reste du jambon de votre dîner. Andy et vous, vous devez +avoir faim!</p> + +<p>—Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement +son salut;» et il sortit.</p> + +<p>On s'apercevra, et nous l'avons déjà dit ailleurs, que maître Samuel +avait un talent naturel qui eût pu le mener loin dans la carrière +politique: c'était de voir dans toute chose le côté qui pouvait profiter +à son honneur et à sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilité et +sa piété, il enfonça son chapeau de palmier sur sa tête avec une sorte +de crânerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la +mère Chloé, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine.</p> + +<p>«Je vais faire un discours à ces nègres, pensait Samuel; il faut les +frapper d'étonnement!»</p> + +<p>Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait +toujours été d'accompagner son maître dans les réunions politiques de +toute espèce. Caché dans les haies, perché sur les arbres, il suivait +attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive +satisfaction; puis, redescendant parmi les frères de sa couleur qui se +trouvaient dans les mêmes lieux, il les édifiait et les charmait par ses +imitations burlesques, qu'il débitait avec un entrain et une gravité +imperturbables. Souvent les blancs se mêlaient au sombre auditoire; ils +écoutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait là un +juste motif de s'adresser à lui-même ses propres félicitations.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p> + +<p>Au fond, Samuel regardait l'éloquence comme sa véritable vocation, et il +ne laissait jamais passer une occasion de déployer ses talents.</p> + +<p>Entre Samuel et la tante Chloé il y avait, depuis longtemps, une +certaine mésintelligence, ou plutôt une froideur marquée. Mais Samuel, +ayant un projet sur le département des provisions comme base de ses +opérations futures, résolut, dans la circonstance présente, de faire de +la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame étaient +toujours exécutés à la lettre, cependant il y aurait un immense profit +pour lui à ce qu'on en suivît aussi l'esprit.</p> + +<p>Il parut donc devant Chloé avec une expression touchante de soumission +et de résignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour +soulager un compagnon d'infortune. Il avait déjà pour lui l'approbation +de madame, qui lui donnait droit à un <i>extra</i> de solide et de liquide, +et semblait ainsi reconnaître implicitement ses mérites. Les choses +marchèrent en conséquence.</p> + +<p>Jamais électeur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries +et des attentions d'un candidat, comme la mère Chloé des tendresses et +des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-même n'aurait pas été +comblé de plus de marques de bonté maternelle. Il se trouva bientôt +assis, choyé, glorieux, devant une large assiette d'étain, contenant, +sous forme d'<i>olla podrida</i>, les débris de tout ce qui avait paru sur la +table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon, +fragments dorés de gâteaux, débris de pâtés de toutes les formes +géométriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gésiers, +apparaissaient dans un désordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux +qui l'entouraient, était assis comme sur un trône, couronné de son +chapeau de palmier joyeusement posé sur le côté. A sa droite était +André, qu'il protégeait visiblement.</p> + +<p>La cuisine était remplie de ses compagnons, qui étaient accourus de +leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le récit des +exploits du jour.</p> + +<p>Pour Samuel, c'était l'heure de la gloire.</p> + +<p>L'histoire fut donc rehaussée de toutes sortes d'ornements et +d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme +quelques-uns de nos dilettanti à la mode, ne permettait pas qu'une +histoire perdît aucune de ses dorures en passant par ses mains.</p> + +<p>Des éclats de rire saluaient le récit; ils étaient répétés et +indéfiniment prolongés par la petite population qui jonchait le sol ou +qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette +gaieté, Samuel conservait cependant une inaltérable gravité; de temps en +<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> temps seulement il roulait ses yeux, relevés tout à coup, et jetait +à son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne +descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son éloquence.</p> + +<p>«Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon +de dinde avec énergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est +moi, a fait seul pour la défense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye +de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le +principe est le même. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands +d'esclaves viendra flairer et rôder autour de nous, qu'il me rencontre +sur sa route, je suis l'homme à qui il aura affaire. Oui, mes frères, je +me lèverai pour vos droits, je défendrai vos droits jusqu'au dernier +soupir.</p> + +<p>—Pourquoi, alors, reprit André, disiez-vous ce matin, que vous alliez +aider ce m'sieu à reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne +<i>cordent</i> pas ensemble!</p> + +<p>—Je vous dirai maintenant, André, reprit Samuel avec une écrasante +supériorité, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les +enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent +pas se permettre de <i>collationner</i> les grands principes d'action!»</p> + +<p>André parut tout à fait syncopé, surtout par le mot un peu dur +<i>collationner</i>, dont la plupart des membres de l'assemblée ne se +rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-même.</p> + +<p>Samuel reprit:</p> + +<p>«C'était par conscience, André, que je voulais aller reprendre Lisa. Je +croyais vraiment que c'était l'intention du maître.... Mais, quand j'ai +compris que la maîtresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience +était plus encore de son côté. Il faut être du côté de la maîtresse.... +Il y a plus à gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidèle à mes +principes et attaché à ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en +imprimant un mouvement plein d'enthousiasme à un cou de poulet. Mais à +quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je +vous le demande à tous?... Tenez! André, vous pouvez prendre cet os, il +y a encore quelque chose autour!»</p> + +<p>L'auditoire, bouche béante, était suspendu aux paroles de Samuel. +L'orateur dut continuer.</p> + +<p>«Ce sujet de la persistance, nègres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un +homme qui pénètre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est +une chose qui n'a jamais été tirée au clair par personne! <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> Vous +comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le +lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas +qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gâteau, André.... +Pénétrons dans le sujet, reprit Samuel!—Les gentlemen et le beau sexe +de cet auditoire excuseront ma comparaison usitée et vulgaire. Écoutez! +Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon échelle +d'un côté.... Ça ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce côté, +mais que je porte mon échelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis +pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours +monter du côté où se trouve mon échelle.... Est-ce clair?</p> + +<p>—Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez été +persistant,» murmura la tante Chloé, qui devenait un peu plus revêche. +La gaieté de cette soirée lui semblait, selon la comparaison de +l'Écriture, du vinaigre sur du nitre.</p> + +<p>«Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire, +pour l'effort suprême de la péroraison, oui, amis et concitoyens, et +vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est là mon orgueil! +je les ai conservés jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des +principes et je m'attache à eux fortement. Tout ce que je pense devient +principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font +brûler vivant! je marcherai au bûcher!... Et maintenant, je dis: Je +viens ici pour verser la dernière goutte de mon sang pour mes principes, +pour mon pays, pour la défense des intérêts de la société!</p> + +<p>—Bien! bien! dit Chloé; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous +coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin. +Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fêlé, va +aller à la paille.... et vite!</p> + +<p>—Nègres ici présents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec +une grande bénignité, je vous donne ma bénédiction. Allez vous coucher, +et soyez tous bons enfants!»</p> + +<p>Après cette bénédiction pathétique, l'assemblée se dispersa.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE IX.<a name="ch9" id="ch9"></a></h2> + +<h3>Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme.</h3> + +<p>Les lueurs d'un feu joyeux se reflétaient sur le tapis et les tentures +d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span> +théière et de ses tasses. M. Bird, le sénateur, tirait ses bottes et se +préparait à mettre à ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa +femme venait d'achever pour lui pendant la session du sénat. Mme Bird, +image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en +adressant de temps en temps des admonestations à un certain nombre +d'enfants turbulents, qui se livraient à tout le désordre et à toutes +les malices qui font le tourment des mères depuis le déluge.</p> + +<p>«Tom, laissez donc le bouton de la porte; là! voilà qui est bien! Mary, +Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne +faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.»</p> + +<p>Puis enfin, trouvant le moyen de parler à son mari:</p> + +<p>«Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir +ici ce soir.</p> + +<p>—Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pensé que je pouvais venir passer la +nuit et goûter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement +fatigué.... ma tête se fend....»</p> + +<p>Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans +le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer à l'atteindre, mais le +mari l'en empêcha.</p> + +<p>«Oh! non, chère, pas de drogues! mais bien plutôt une tasse bien chaude +de votre excellent thé et quelque chose à manger: voilà ce qu'il me +faut; c'est une ennuyeuse besogne, la législature!»</p> + +<p>Et le sénateur sourit, comme s'il se fût complu dans l'idée qu'il se +sacrifiait à son pays.</p> + +<p>«Eh bien! dit la femme quand la table fut à peu près mise et le thé +préparé, qu'est-ce qu'on a fait au sénat?»</p> + +<p>C'était une chose tout à fait étrange de voir cette charmante petite Mme +Bird se casser la tête des affaires du sénat. Elle pensait avec beaucoup +de raison que c'était assez pour elle de s'occuper de celles de sa +maison. M. Bird ouvrit donc des yeux étonnés et dit:</p> + +<p>«Mais nous n'avons rien fait d'important.</p> + +<p>—Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour +empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui +viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense +pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter.</p> + +<p>—Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?</p> + +<p>—Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de +toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle +et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<p>—On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui +nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que +nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à +la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les +rassurer.</p> + +<p>—Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute, +d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle +de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer +tranquillement à leurs affaires?</p> + +<p>—Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous +sentez bien.»</p> + +<p>Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près +quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher, +et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une +poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier +gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à +merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants +étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la +persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait +qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté +la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un +contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère. +Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle +avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle +avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage +pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense.</p> + +<p>«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants. +Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et +envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de +quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la +porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien +vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres +aux chats.»</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui +donna une apparence de beauté extraordinaire, elle s'avança vers son +mari, et d'un ton ferme:</p> + +<p>«Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une +telle loi soit juste et chrétienne.</p> + +<p>—Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui.</p> + +<p>—Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas votée?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p> + +<p>—Mon Dieu si, ma belle politique.</p> + +<p>—Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres créatures, sans toit, sans +asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la +violerai dès que j'en aurai l'occasion... et j'espère que je l'aurai, +cette occasion.... Ah! les choses en sont venues à un triste point, si +une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit à +ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves, +c'est-à-dire parce qu'ils ont été opprimés et torturés toute leur vie! +Pauvres êtres!</p> + +<p>—Mais, chère Mary, écoutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains, +je vous aime parce que vous les avez. Mais, chère, il ne faut pas +laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici +de ce qu'on éprouve soi-même: de grands intérêts publics sont en +question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons +faire le sacrifice de nos propres sympathies.</p> + +<p>—Écoutez, John! je ne connais rien à votre politique, mais je sais lire +ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux +qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je +veux lui obéir!</p> + +<p>—Mais dans le cas où votre action entraînerait un grand malheur public?</p> + +<p>—Obéir à Dieu n'entraîne jamais un grand malheur public.... je sais que +cela ne peut pas être! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il +commande.</p> + +<p>—Écoutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour +vous prouver....</p> + +<p>—Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre; +et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une +créature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en +fuite? Le feriez-vous? dites!»</p> + +<p>Maintenant, s'il faut dire vrai, notre sénateur avait le malheur d'être +un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une créature dans la +peine n'avait jamais été son fait, et ce qui était plus fâcheux pour +lui, en présence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait +bien, et qu'elle livrait l'assaut à une place sans défense.... Il avait +donc recours à tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait +des hum! hum! multipliés, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de +ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi était à peu près +découvert, n'en mettait que plus d'ardeur à pousser ses avantages.</p> + +<p>«Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une +femme dehors, dans une tempête de neige, par exemple, <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> ou bien la +faire prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez?</p> + +<p>—Ce serait sans doute un bien pénible devoir, dit M. Bird d'un ton +mélancolique.</p> + +<p>—Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-là. Vous savez que ce +n'est pas un devoir: cela ne peut pas être un devoir. Si les gens +veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien: +voilà ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espère bien n'en avoir +jamais), je saurais bien les empêcher de fuir de chez moi et de chez +vous, John! Je vous le répète, on ne fuit pas quand on est heureux; +quand ils fuient, les pauvres êtres, ils ont assez souffert de froid, de +faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou +non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde!</p> + +<p>—Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chère.</p> + +<p>—Je déteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets. +Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les +plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos théories. Je +vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce +soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et même mieux.»</p> + +<p>Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum +de la maison, montra sa tête; il pria madame de vouloir bien passer à la +cuisine. Notre sénateur, soulagé à temps, suivit de l'œil sa petite +femme avec un capricieux mélange de plaisir et de contrariété, et, +s'asseyant dans un fauteuil, il commença à lire des papiers.</p> + +<p>Un instant après, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton +vif et tout ému: «John! John! voulez-vous venir ici un moment?»</p> + +<p>M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi +d'étonnement et de stupeur au spectacle qui se présenta devant lui. Une +jeune femme amaigrie, dont les vêtements déchirés étaient roidis par le +froid, un soulier perdu, un bas arraché du pied coupé et sanglant, était +renversée sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On +reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race méprisée, +mais on devinait en même temps sa beauté triste et passionnée; sa +roideur de statue, son aspect glacé, immobile, où la mort se lisait, +frappaient de stupeur tout d'abord.</p> + +<p>M. Bird était là, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme, +leur unique domestique de couleur, et la mère Dina, s'occupaient +activement à la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait +l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et réchauffait +ses petits pieds.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p> + +<p>«Pauvre femme! si cela ne fait pas peine à voir! dit la vieille Dina +d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait +trouver mal,... elle était assez bien en entrant;... elle a demandé à se +réchauffer une minute; je lui ai demandé d'où elle venait, quand elle +est tombée tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si +j'en crois ses mains.</p> + +<p>—Pauvre créature!» dit Mme Bird d'une voix émue, quand la jeune femme, +ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et +vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'écria: +«Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?»</p> + +<p>A ce cri, l'enfant s'élança des bras de Cudjox et courut à elle en +levant ses petits bras.</p> + +<p>«Oh! le voilà! le voilà!»</p> + +<p>Et, d'un air égaré, s'adressant à Mme Bird:</p> + +<p>«Oh! madame, protégez-le! ne le laissez pas prendre!</p> + +<p>—Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird, +vous êtes en sûreté, ne craignez rien.</p> + +<p>—Que Dieu vous récompense!» dit l'esclave en couvrant son visage et en +sanglotant.</p> + +<p>Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras.</p> + +<p>Elle se calma enfin, grâce à tous ces soins délicats et féminins que +personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement +dressé pour elle auprès du feu, et elle tomba bientôt dans un profond +sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins +épuisé qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en séparer; elle avait, au +contraire, résisté, avec une sorte d'effroi nerveux, à tous les tendres +efforts que l'on avait faits pour le lui ôter. Même dans le sommeil, son +bras, passé autour de lui, le serrait d'une étreinte que rien n'eût pu +dénouer, comme si elle eût voulu le défendre encore.</p> + +<p>M. et Mme Bird rentrèrent au salon, et, si étrange que cela puisse +sembler, on ne fit, ni d'un côté ni de l'autre, aucune allusion à la +conversation précédente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le sénateur +feignit de lire ses papiers; puis les mettant de côté:</p> + +<p>«Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est.</p> + +<p>—Quand elle sera réveillée et un peu remise, nous verrons, répondit Mme +Bird.</p> + +<p>—Dites-moi donc, chère, fit M. Bird, après une méditation +silencieuse....</p> + +<p>—Quoi? mon ami....</p> + +<p>—Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> +un peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.»</p> + +<p>Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle +répondit: «On verra!...»</p> + +<p>Second silence. M. Bird le rompit encore.</p> + +<p>«Dites-moi, chère amie!</p> + +<p>—Oui. Qu'est-ce encore?</p> + +<p>—Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les +épaules quand je fais ma sieste après dîner.... vous pourriez aussi le +lui donner; elle a besoin de vêtements.»</p> + +<p>Au même instant Dina parut et dit que la femme était éveillée et qu'elle +désirait voir madame.</p> + +<p>M. et Mme Bird se rendirent à la cuisine avec les deux aînés de leurs +enfants. La plus jeune progéniture avait été fort sagement mise au lit.</p> + +<p>Élisa était assise sur l'âtre, auprès du feu; elle regardait fixement la +flamme avec cette expression calme, indice d'un cœur brisé, bien +différente de la turbulence sauvage que nous avons précédemment décrite.</p> + +<p>«Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bonté. J'espère +que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!»</p> + +<p>Un soupir profond, un frémissement fut la seule réponse d'Élisa; mais +elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression +de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre +petite femme sentit que les larmes la gagnaient.</p> + +<p>«Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre +femme! Dites-moi d'où vous venez et ce que vous voulez.</p> + +<p>—Je viens du Kentucky.</p> + +<p>—Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire.</p> + +<p>—Cette nuit.</p> + +<p>—Comment êtes-vous venue?</p> + +<p>—J'ai passé sur la glace.</p> + +<p>—Passé sur la glace! répétèrent tous les assistants.</p> + +<p>—Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai passé +sur la glace, car <span class="smcap">ILS</span> étaient derrière moi,... tout près, tout près,... +et il n'y avait pas d'autre chemin.</p> + +<p>—Dieu! madame, s'écria Cudjox, la glace est brisée en grands blocs, +coulant ou tournoyant dans le fleuve.</p> + +<p>—Je le sais, je le sais! dit Élisa d'un air égaré. Je l'ai pourtant +fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver à +l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> +m'a aidée! On ne sait pas à quel point il aide ceux qui essayent, +ajouta-t-elle avec un éclair dans l'œil.</p> + +<p>—Étiez-vous esclave? dit M. Bird.</p> + +<p>—Oui, monsieur, j'appartenais à un homme du Kentucky.</p> + +<p>—Était-il cruel envers vous?</p> + +<p>—Non, monsieur, c'était un bon maître.</p> + +<p>—Et votre maîtresse, était-elle dure?</p> + +<p>—Non, monsieur, non! ma maîtresse a toujours été bonne pour moi.</p> + +<p>—Qui donc a pu vous pousser à quitter une bonne maison? à vous enfuir, +et à travers de tels dangers?»</p> + +<p>L'esclave fixa sur Mme Bird un œil perçant et scrutateur; elle vit +qu'elle portait des vêtements de deuil.</p> + +<p>«Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?»</p> + +<p>La question était inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y +avait un mois à peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait été +mis au tombeau.</p> + +<p>M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes, +mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit:</p> + +<p>«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.</p> + +<p>—Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après +l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste +plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés. +C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma +pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me +l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il +s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa +vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on +l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il +était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis +partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a +achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les +entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je +passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui +m'aidait à gravir la rive.»</p> + +<p>Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de +douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun +montrait à sa manière la sympathie de son cœur.</p> + +<p>Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche +pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> jamais +(les mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur +mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa +belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son +mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur +son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!» +On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se +frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et +répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en +sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il +tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant, +essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître +des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour +faire des observations critiques.</p> + +<p>«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître? +fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui +lui montaient à la gorge.</p> + +<p>—Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma +maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils +devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait +un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis +monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et +suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les +papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que +j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais +plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde.</p> + +<p>—N'avez-vous pas de mari?</p> + +<p>—Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur +pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de +plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le +sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le +revoir.»</p> + +<p>Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire +croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement +insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son +désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond.</p> + +<p>«Et où comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bonté.</p> + +<p>—Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada? +demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p> + +<p>—Pauvre créature! fit celle-ci involontairement.</p> + +<p>—Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave.</p> + +<p>—Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons +essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui +faire un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine. Je verrai, demain +matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre +femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protégera.»</p> + +<p>Mme Bird et son mari rentrèrent dans le salon. La femme s'assit auprès +du feu, dans une petite chauffeuse à bascule. M. Bird allait et venait +par la chambre, en murmurant: «Diable! diable! maudite besogne!...» +Enfin, marchant droit à sa femme, il lui dit:</p> + +<p>«Il faut, ma chère, qu'elle parte cette nuit même! Le marchand sera sur +ses traces demain de très-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle +pourrait se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il fut passé; mais une armée +à pied et à cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez +à la porte ou à la fenêtre et fera tout découvrir, je vous en réponds: +ce serait une belle affaire pour moi d'être pris ici-même avec eux!... +Non, il faut qu'ils partent cette nuit.</p> + +<p>—Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller où?</p> + +<p>—Où? je sais bien où,» dit le sénateur en mettant ses bottes. Quand il +eut un pied chaussé, le sénateur s'assit, l'autre botte à la main, +étudiant attentivement les dessins du tapis. «Il faut que cela soit, +dit-il, quoique.... au diable!» Il coula l'autre botte et retourna à la +fenêtre.</p> + +<p>Cette petite Mme Bird était une femme discrète, une femme à qui on +n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: «Je vous l'avais bien dit!» +Dans l'occasion présente, bien qu'elle se doutât de la tournure que +prenait la méditation de son mari, elle s'abstint très-prudemment de +l'interrompre; elle s'assit en silence, se préparant à entendre la +résolution de son légitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire +connaître.</p> + +<p>«Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu +du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est établi à +sept milles d'ici, de l'autre côté du gué, où personne ne va à moins d'y +avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y +sera assez en sûreté. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une +voiture cette nuit; personne que moi!</p> + +<p>—Mais Cudjox est un excellent cocher.</p> + +<p>—Sans doute; mais voilà, il faut passer le gué deux fois. Le <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> +second passage est dangereux quand on ne le connaît pas comme moi. Je +l'ai passé cent fois à cheval, et je sais juste où il faut tourner. +Ainsi vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les +chevaux tranquillement vers minuit, et je l'emmènerai; pour donner une +couleur à la chose, il me conduira à la prochaine taverne, pour prendre +la voiture de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On +pensera que je n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires +dont je m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je +ferais après tout ce qui a été dit et fait par moi sur la question des +esclaves! N'importe!</p> + +<p>—Allez, John, votre cœur est meilleur que votre tête, dit Mme Bird +en posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je +vous aurais jamais aimé.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous +ne vous connaissez vous-même?»</p> + +<p>Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que +le sénateur pensa qu'il devait décidément être un habile homme pour +avoir su inspirer à sa femme une admiration si passionnée. Qu'avait-il +donc de mieux à faire que d'aller voir si on apprêtait la voiture? +Cependant, il s'arrêta à la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec +un peu d'hésitation:</p> + +<p>«Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein +des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri....» Il tourna +vivement sur ses talons et ferma la porte après lui.</p> + +<p>La femme ouvrit la porte d'une petite chambre à coucher contiguë à la +sienne, posa un flambeau sur le secrétaire, et tirant une clef d'une +petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un +tiroir.... puis elle s'arrêta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie +pas à pas, s'arrêtèrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs +dans leur silence. O mère qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais +eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert +comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mère, si vous me +répondez non!</p> + +<p>Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de +toutes formes et de tous modèles, des collections de tabliers et des +piles de petits bas.... Il y avait même de petits souliers. Ils avaient +été portés; ils étaient usés au talon.... Le bout de ces petits souliers +pointait à travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets +familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits +souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de cœur!</p> + +<p>Elle s'assit auprès de ce tiroir, mit sa tête dans ses mains, et pleura! +Les larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient dans <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> le +tiroir! Puis relevant tout à coup la tête.... avec une précipitation +nerveuse, elle choisit parmi ces objets les plus solides et les +meilleurs, et elle en fit un paquet.</p> + +<p>«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous +allez donner ces choses?...</p> + +<p>—Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers +enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du +ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais +pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne +à une mère dont le cœur a été blessé plus encore que le mien; je les +donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!»</p> + +<p>Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent +en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au +tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit, +le baume qui console l'infortune et la douleur.</p> + +<p>Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe, +laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à +donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre +enfant d'une autre, errante et poursuivie!</p> + +<p>Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une +ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à +ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença +l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité. +Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans +un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit +alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte.</p> + +<p>«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez +l'éveiller; il faut que nous partions!»</p> + +<p>Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets +qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la +déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt, +enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa +bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras. +«Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa +s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et +aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand œil noir, +plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle +parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres +remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> au ciel un de +ces regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et +couvrit son visage. La voiture partit.</p> + +<p>Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a +éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les +résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les +accueillent et ceux qui les assistent!</p> + +<p>Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à +Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de +nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans +ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le +bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de +l'État!</p> + +<p>Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était +«puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans +l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les +lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans +un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la +magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un œil humain qui +implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une +agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il +n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse +mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la +petite casquette,—il l'avait reconnue,—de son pauvre enfant mort!</p> + +<p>Aussi, comme notre bon sénateur n'était ni de marbre ni d'acier, comme +il était un <i>homme</i>, et un homme au noble cœur, son patriotisme se +trouvait fort mal à l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, ô +vous, nos bons frères du sud; nous soupçonnons fort qu'à sa place +beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons, +dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et généreux +cœurs, à qui jamais on n'a fait en vain le récit d'une infortune. Ah! +frères, est-ce bien à vous d'attendre de nous ces services que votre bon +et généreux cœur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous +étiez à notre place?</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, si M. Bird était un pécheur politique, il était +maintenant en train d'expier ses fautes par les épreuves de son voyage +nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre +de l'Ohio, si prompte à se changer en boue, était toute détrempée par la +pluie: c'était une route avec des rails à la mode du bon vieux temps.</p> + +<p>«Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> voyageurs +de l'est, à qui ce mot de <i>rail</i> ne rappelle que des idées de douceur +dans la locomotion et de célérité dans la marche.</p> + +<p>—Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benoîtes régions de +l'ouest, où la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les +routes sont faites de grossières pièces de bois que l'on range +transversalement côte à côte: on les recouvre de terre, de gazon et de +tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela +une route et se réjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la +pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promène les bois çà et là, +les sème partout, les disperse dans un désordre pittoresque, ménageant +çà et là des abîmes de fange noire.</p> + +<p>C'est par une route pareille que notre sénateur s'en allait bronchant, +se livrant à des réflexions interrompues fréquemment par les accidents +de la marche. Le char allait de cahots en ornières. On pourrait écrire +le voyage en onomatopées: Boun! pan! han! crac! Le sénateur, la femme et +l'enfant, sans cesse ballottés d'un côté à l'autre, changeaient à chaque +instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les +chevaux: on tire, on tourne; on halle: le sénateur perd patience. La +voiture se relève, on marche. Les deux roues de devant retombent dans +une autre fondrière. Le sénateur, la femme et l'enfant sont jetés sur le +siége de devant.</p> + +<p>Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez, +sans la moindre cérémonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant +pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole à ses chevaux, qui ruent, se +cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relève +encore. Ce sont maintenant les roues de derrière qui s'enfoncent. Le +sénateur, la femme et l'enfant sont replacés un peu trop vite sur le +siége de derrière. Les deux chapeaux sont enfoncés. Enfin le précipice +est franchi, et les chevaux s'arrêtent.... essoufflés. Le sénateur +retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant. +On se raffermit contre les périls à venir.</p> + +<p>Pendant quelque temps on en est quitte pour des ballottements et des +cahots, des aïe et des hue, et des boum répétés. On commence à espérer +que l'on s'en tirera sans trop de misère. Enfin un saut carré met tout +le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidité. +La voiture s'arrête tout à fait; Cudjox apparaît à la portière.</p> + +<p>«Pardon, monsieur, mais voilà un bien mauvais pas; je ne sais si nous +nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.»</p> + +<p>Le sénateur, désespéré, sort de la voiture. Il cherche un endroit <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +solide où mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd +l'équilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repêché, dans +le plus piteux état, par les soins de Cudjox.</p> + +<p>Mais nous voulons épargner la sensibilité de nos lecteurs. Les voyageurs +de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour +dégager leur voiture, auront pour notre infortuné héros une sympathie +douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous +passons outre.</p> + +<p>La nuit était fort avancée quand l'équipage, enfin sorti du gué, +s'arrêta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de +persistance pour réveiller les habitants. Enfin, le respectable +propriétaire parut et ouvrit la porte. C'était un grand et robuste +gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de +chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, présentaient +l'aspect d'une forêt inculte. Une barbe, négligée depuis quelques jours, +achevait de donner à ce digne homme un aspect qui ne prévenait pas +complétement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau à la +main, contemplant les voyageurs avec un air de déconvenue le plus +réjouissant du monde. Le sénateur eut beaucoup de peine à lui faire +nettement comprendre ce dont il s'agissait.</p> + +<p>Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous présenterons à nos +lecteurs cette nouvelle connaissance.</p> + +<p>L'honnête John Van Tromp était jadis un riche fermier et possesseur +d'esclaves, dans le Kentucky, «n'ayant rien de l'ours que la peau,» +ayant au contraire reçu de la nature un grand cœur. Humain et +généreux, il avait été longtemps le témoin désolé des tristes effets +d'un système également funeste à l'oppresseur et à l'opprimé; enfin, il +n'y put tenir davantage; ce cœur gonflé éclata: il prit son +portefeuille, traversa l'Ohio, acheta une vaste propriété, affranchit +ses esclaves, hommes, femmes et enfants, les emballa dans une voiture et +les envoya coloniser sur sa terre. Quant à lui, il se dirigea vers la +baie et se retira dans une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa +conscience.</p> + +<p>«Voyons, dit nettement le sénateur, êtes-vous homme à donner asile à une +pauvre femme et à un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves?</p> + +<p>—Je crois que oui, dit l'honnête John avec une certaine emphase.</p> + +<p>—Je le croyais aussi, dit le sénateur.</p> + +<p>—S'ils viennent, dit le brave homme en développant sa grande taille +athlétique, me voilà! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de +haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments; <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> +dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien +égal.»</p> + +<p>Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tête +comme un toit de chaume, et il partit d'un grand éclat de rire.</p> + +<p>Tombant de fatigue, épuisée, à demi morte, Élisa se traîna jusqu'à la +porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque, +lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement +plein de compassion émue, il ouvrit la porte d'une petite chambre à +coucher qui donnait sur la vaste cuisine où ils se trouvaient. Il la fit +entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui +dit:</p> + +<p>«Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien à craindre. Arrive qui +voudra; je suis prêt à tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines +suspendues au-dessus du manteau de la cheminée. Ceux qui me connaissent +savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un +de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez +aussi tranquillement que si votre mère vous gardait.»</p> + +<p>Il sortit du cabinet et ferma la porte.</p> + +<p>«Elle est des plus jolies, dit-il au sénateur. Hélas! souvent c'est leur +beauté même qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments +d'honnêtes femmes. Allez, je sais ce qui en est!»</p> + +<p>Le sénateur raconta brièvement, en quelques mots, l'histoire d'Élisa.</p> + +<p>«Oh!... Hélas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir +cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obéi au cri de la nature! Pauvre +femme! Chassée comme un daim! chassée pour avoir fait ce qu'aucune mère +ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-là me feraient +blasphémer....»</p> + +<p>Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis resté des années sans aller +à l'église, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible +autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais répondre à leur grec et à leur +hébreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas +retourné à l'église, jusqu'à ce que j'aie trouvé un ministre qui fût +contre l'esclavage, malgré le grec et le reste. Maintenant j'y +retourne.»</p> + +<p>Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une +bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre à son +interlocuteur.</p> + +<p>«Vous devriez rester ici jusqu'à demain matin, dit-il cordialement <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> +au sénateur; je vais appeler la vieille, elle va vous préparer un lit en +moins de rien.</p> + +<p>—Mille grâces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette +nuit même la voiture de Colombus.</p> + +<p>—S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin +de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est +en effet bien mauvaise.»</p> + +<p>John s'équipa, et, une lanterne à la main, conduisit son hôte par un +chemin qui longeait sa maison. Le sénateur, en partant, lui mit dans la +main une bank-note de dix dollars.</p> + +<p>«Pour elle! dit-il laconiquement.</p> + +<p>—Bien!» répondit John avec une égale concision.</p> + +<p>Ils se serrèrent la main et se quittèrent.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE X.<a name="ch10" id="ch10"></a></h2> + +<h3>Livraison de la marchandise.</h3> + +<p>Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle +Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages +reflétaient la tristesse des cœurs. La petite table était dressée +devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises +grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise, +devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé. +Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de +temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui +coulaient le long de ses joues.</p> + +<p>Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête +appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne +heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit +grossier.</p> + +<p>Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui, +pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se +leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.</p> + +<p>«C'est la dernière fois!» dit-il.</p> + +<p>Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et +repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la +rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un +geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et pleura.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p> + +<p>«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être, +Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame +dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais, +hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les +tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.</p> + +<p>—Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé.</p> + +<p>—Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir +de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de +consolation de ce côté.</p> + +<p>—Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus +loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier. +C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les +enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à +moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.»</p> + +<p>Oh! brave cœur, vrai cœur d'homme! adoucissant ton propre chagrin +pour consoler tes bien-aimés.</p> + +<p>Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait +dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait +jamais.</p> + +<p>«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme +s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.</p> + +<p>—Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là +dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le +maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses +dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté; +il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il +soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter +cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses +affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme +et vos enfants!... Vendre l'amour du cœur, le sang du cœur, pour +se tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!</p> + +<p>—Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous +ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi +que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il +n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est +tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom: +les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et +naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre +chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a +jamais été traité comme moi? Non, il <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> ne m'aurait pas laissé partir +s'il eût pu faire autrement.... j'en suis sûr!</p> + +<p>—D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui +avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères +prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire +en quoi.... mais je sens qu'il a tort.</p> + +<p>—Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de +tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.</p> + +<p>—Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais +à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon +déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?»</p> + +<p>Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il +faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race +sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils +habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont +toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont +l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud +est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre +comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux +dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être +conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons +entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils +laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible +histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de +cette rivière, qui leur semble la limite</p> + +<div class="blockquote"> + <p>D'un pays inconnu dont on ne revient pas!</p> +</div> + +<p>Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a +confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils +avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous +les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du +désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud, +destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de +leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans +l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et +peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid, +la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles +encore qui punissent la fuite!</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> +avait ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La +pauvre créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner +d'adieu. Elle avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau +était juste au goût de Tom; elle avait également atteint certaine +bouteille mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans +les grandes occasions.</p> + +<p>«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit +Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet.</p> + +<p>Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.</p> + +<p>«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier +déjeuner que son pauvre père fera dans la maison!</p> + +<p>—Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce.</p> + +<p>—Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant +le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait +mal agir!»</p> + +<p>Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père +et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé, +faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires.</p> + +<p>«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras, +voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur +poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris! +Maman a été bien méchante pour vous!»</p> + +<p>Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils +accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils +firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu +négligés.</p> + +<p>«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de +votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je +connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre +rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer +d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos +bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera +maintenant?»</p> + +<p>Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota....</p> + +<p>«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi, +continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini! +je ne serai plus jamais bonne maintenant.»</p> + +<p>Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table, +commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur +mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à +se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille, +qui se livrait à son divertissement favori, égratignant <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> le visage +et tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à +des accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de +ses réflexions intimes.</p> + +<p>«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à +toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue +toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute, +dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous +traite, nous autres nègres?»</p> + +<p>A ce moment un des enfants s'écria:</p> + +<p>«Voilà madame qui vient!</p> + +<p>—Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la +pauvre Chloé.</p> + +<p>Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et +rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et +semblait inquiète.</p> + +<p>«Tom, dit-elle, je viens pour....»</p> + +<p>Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un +mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent.</p> + +<p>«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et +pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils +versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le +désespoir et la douleur amère qui brûle le cœur de l'opprimé. Oh! +vous qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on +peut acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se +détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de +sympathie véritable!</p> + +<p>«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être +utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous +jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et +qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez +confiance en Dieu!»</p> + +<p>Les enfants s'écrièrent:</p> + +<p>«Voici M. Haley qui vient!»</p> + +<p>Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort +mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de +succès de sa chasse.</p> + +<p>«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira +son chapeau en apercevant Mme Shelby.</p> + +<p>Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air +irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles.</p> + +<p>Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la +pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> fille dans +ses bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants +suivirent en pleurant.</p> + +<p>Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui +parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille +s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les +esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à +leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des +esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de +vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.</p> + +<p>«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui +fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de +la charrette.</p> + +<p>—J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le +marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là!</p> + +<p>—Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le +regardaient, le front soucieux.</p> + +<p>Tom monta.</p> + +<p>Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les +lui attacha autour des chevilles.</p> + +<p>Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby +s'écria du perron:</p> + +<p>«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile.</p> + +<p>—Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq +cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.</p> + +<p>—Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix +indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort +de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et +gémissant.</p> + +<p>«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.»</p> + +<p>Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du +voisinage; il ignorait le malheur de Tom.</p> + +<p>«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton +pénétré.</p> + +<p>Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur +la maison, Tom partit.</p> + +<p>M. Shelby était absent.</p> + +<p>Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour +sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression, +quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les +supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le +désintéressement de Tom rendait son chagrin <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> plus cuisant encore. +C'est en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir +ainsi, que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse +de la nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être +témoin des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti +le matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.</p> + +<p>Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets +familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la +propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.</p> + +<p>Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un +maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire +de menottes.</p> + +<p>«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant +les fers et en regardant Tom.</p> + +<p>—Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!</p> + +<p>—Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.</p> + +<p>—C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous +n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus +fidèle créature....</p> + +<p>—Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir, +précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils +aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves +intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un +moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en +servent; comptez là-dessus.</p> + +<p>—Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les +nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils +y meurent assez vite.</p> + +<p>—Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien +d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché!</p> + +<p>—Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que +c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi +brave garçon que ce pauvre Tom.</p> + +<p>—Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le +placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là, +s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi +heureux qu'un nègre puisse le désirer.</p> + +<p>—Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p> + +<p>—Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes +partout!»</p> + +<p>Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la +charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit +sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa +surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta +vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:</p> + +<p>«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils +voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait +pas! reprit-il avec une indignation contenue.</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais +si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du +bien, je vous jure.»</p> + +<p>Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.</p> + +<p>«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce +vieux coquin: oui, en vérité!</p> + +<p>—Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut.... +cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi.</p> + +<p>—Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais, +hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait +dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah! +je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous!</p> + +<p>—J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez +eu tort!</p> + +<p>—Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez, +père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un +air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar.</p> + +<p>—Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait +impossible, dit Tom avec émotion.</p> + +<p>—Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire +un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du +cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous +le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.</p> + +<p>—Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!</p> + +<p>—Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom. +Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque +fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> vous chercher +un jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé, +je lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père, +jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!</p> + +<p>—Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père!</p> + +<p>—Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....</p> + +<p>—Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un +bon jeune homme. N'oubliez pas combien de cœurs s'appuient sur vous. +Ne tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère: +n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien, +monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut +nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère.... +D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme +comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et +maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela, +mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?</p> + +<p>—Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux.</p> + +<p>—Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants, +quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la +nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne +manquent jamais de respect à leurs parents.—Je ne vous offense pas, +monsieur Georges?</p> + +<p>—Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons +conseils.</p> + +<p>—Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en +caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant. +Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:</p> + +<p>«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges, +vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége! +Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation, +votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître +comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de +votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.</p> + +<p>—Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je +vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous +ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai +rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un +tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p> + +<p>Haley sortit de la maison, les menottes à la main.</p> + +<p>«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que +j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom.</p> + +<p>—Bien le bonjour! répondit Haley.</p> + +<p>—Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre +vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des +bêtes... C'est un vil métier!</p> + +<p>—Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai +bien en vendre... C'est à peu près la même chose!...</p> + +<p>—Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni +l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais +fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de +lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky.</p> + +<p>«Allons, père Tom! adieu.... et du courage!</p> + +<p>—Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une +tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en +a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du cœur.</p> + +<p>Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit +enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui +rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite +place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme +avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son cœur.</p> + +<p>«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où +il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite +toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien +avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres, +moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez +pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les +connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à +s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est +pas la mienne!»</p> + +<p>L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait +une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas +l'intention de s'enfuir.</p> + +<p>C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des +insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et +de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p> + +<p>Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des +autres personnages de notre histoire.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XI.<a name="ch11" id="ch11"></a></h2> + +<p>Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte +d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il +trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence +du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la +mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du +Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant +de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout +de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des +carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits +nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer +était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son +chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur +le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la +position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette +attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.</p> + +<p>Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son +comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa +tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut +chapeau.</p> + +<p>A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème +caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de +palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez +tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le +portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur, +les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur +nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi +leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter. +D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et +alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent +de toutes sortes de façons.</p> + +<p>Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.</p> + +<p>Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit +dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> que +de prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au +service de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau +feu, vif, pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du +monde dans une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient +ouvertes; les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de +grosses bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée +des agréments d'une taverne du Kentucky.</p> + +<p>Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve +vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des +instincts et des particularités distinctives des races.</p> + +<p>Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant +sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants +regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la +tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le +manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des +arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été, +afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le +monde «étranger» avec une <i>nonchalante bonhomie</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et sont, du +reste, les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les +hommes.</p> + +<p>Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un +petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et +franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la +plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les +portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les +offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il +parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine +inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement, +il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec +anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la +cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une +énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les +nerfs sont trop susceptibles.</p> + +<p>«Vous allez bien, <i>étranger</i>? dit le gentleman sans façon au nouvel +arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.</p> + +<p>—Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans +effroi, devant l'honneur qui le menaçait.</p> + +<p>—Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de +tabac et un grand couteau de chasse.</p> + +<p>—Aucune que je sache, répondit l'étranger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p> + +<p>—Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux +gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.</p> + +<p>—Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le +tabac.</p> + +<p>—Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau +dans sa bouche.</p> + +<p>Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère +aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant, +se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté, +il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de +génie militaire suffisant pour prendre une ville.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de +l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche.</p> + +<p>—Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs.</p> + +<p>M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et, +après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses +lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il +lut ce qui suit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille + de six pieds<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, teint presque blanc, cheveux bruns bouclés, + très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera + probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes + cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée + au feu de la lettre H.</p> + + <p>«Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve + justificative qu'il a été tué.»</p> +</div> + +<p>Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il +l'eût étudié.</p> + +<p>Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets, +ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il +s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une +gorgée de tabac.</p> + +<p>«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il.</p> + +<p>Et il se rassit.</p> + +<p>«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte.</p> + +<p>—Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme +aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> qui +consistait à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette +valeur et qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des +affiches comme celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon +opinion, si quelqu'un veut la savoir.</p> + +<p>—C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note +du dégât.</p> + +<p>—J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues +jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis +toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne +m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde! +Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela +leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement +tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous +le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire +meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes +fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont +rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme +des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes, +ils agiront comme des hommes.»</p> + +<p>Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner +plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un +véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre.</p> + +<p>«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave +dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a +point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années +dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un +homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre: +c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son +maître en possède le brevet.</p> + +<p>—Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne +de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de +l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous +en réponds, et il portera la marque quelque temps.</p> + +<p>—Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras, +dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la +salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de +les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.</p> + +<p>—C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des +hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes.</p> + +<p>—Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +reprit l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son +adversaire dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent +des esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient +qu'à vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait +vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais +perdus tôt ou tard....</p> + +<p>—Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins +leurs âmes seraient libres!»</p> + +<p>Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un +petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un +homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un +domestique de couleur qui conduisait.</p> + +<p>Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs, +retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel +arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux +yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un +noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et +minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés, +frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage +de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua +d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au +comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous +le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna, +examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde.</p> + +<p>«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons +rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan, +n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main.</p> + +<p>—Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant +d'un air ennuyé.</p> + +<p>Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un +appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ.</p> + +<p>L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de +nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de +tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à +fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et +tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la +chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de +la compagnie et entama la conversation avec son voisin.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p> + +<p>Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger; +c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait +reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait +préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait, +souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis, +soudain, les détournait, quand il rencontrait l'œil noir, brillant et +calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son +esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de +stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler.</p> + +<p>«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et +il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous +remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M. +Butler, d'Oaklands.</p> + +<p>—Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un +rêve.</p> + +<p>Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de +M'ssieu était prête.</p> + +<p>«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant +à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques +instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.»</p> + +<p>M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre +de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient +la dernière main aux arrangements intérieurs.</p> + +<p>Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme +ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, +croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M. +Wilson.</p> + +<p>«Georges!</p> + +<p>—Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien +déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné +à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux +en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!</p> + +<p>—Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous +l'aurais pas conseillé.</p> + +<p>—Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier +sourire.</p> + +<p>Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un +blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour +être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les +enfants sont destinés à ne jamais connaître leur <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> père! Il devait à +une des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage +européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère +une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs. +Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur +des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce +des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été +naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux +qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.</p> + +<p>M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux, +arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,» +selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de +venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la +loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il +s'exprima donc en ces termes:</p> + +<p>«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne +m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges, +décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!</p> + +<p>—De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme.</p> + +<p>—Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de +votre pays!</p> + +<p>—Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère; +mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse +déjà!</p> + +<p>—Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler +est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais +maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre; +mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à +ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître!</p> + +<p>—Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit +Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme +est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où +je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma +position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y +trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je +lui demande si j'ai tort de vouloir être libre.</p> + +<p>—Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se +mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous +encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour +vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> très-mauvaise. +Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a +été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la +Providence.... Ne le pensez-vous pas?»</p> + +<p>Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur +sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres.</p> + +<p>«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient +prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils +voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie, +dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans +la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à +croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper +comme une indication plus certaine des volontés de la Providence! +N'est-ce point?»</p> + +<p>Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question. +Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur +beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il +n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer +à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et +rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses +exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux.</p> + +<p>«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre +ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble +qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de +les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais! +Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans +le sud.</p> + +<p>—Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.»</p> + +<p>Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux +pistolets à sa ceinture.</p> + +<p>«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on +en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre.... +le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!</p> + +<p>—Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit; +c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de +votre pays!</p> + +<p>—Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel +pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves, +quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les +consentons pas; elles ne nous regardent point, elles <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> font tout pour +nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4 +juillet<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les +gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et +quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?»</p> + +<p>L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle +de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait +Georges de tout son cœur; il comprenait vaguement, obscurément, les +sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de +s'obstiner à lui adresser de bons discours.</p> + +<p>«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas +nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre +condition, très-mauvaises!»</p> + +<p>Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre +convulsivement le manche de son parapluie.</p> + +<p>«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant +résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi +donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes +mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh +bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur +Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos +messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il +m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et +sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils +ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle +vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant +de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la +repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier +souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et +de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter +loin d'elle!</p> + +<p>—Et après?</p> + +<p>—Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma sœur +aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes, +et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et +avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter: +c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en +affliger. Monsieur! je suis resté à la <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> porte pendant qu'on la +fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon +cœur. Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était +fouettée, monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et +chrétienne: vos lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de +vivre ainsi! Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand +de chair humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour +ce que je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je +grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni +sœur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un +chien!... Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai +eu si faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs +chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à +pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas +la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma sœur! Je +pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer. +J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où +j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole. +Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à +bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu +sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que +j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est +belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je +ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est +bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître +vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime, +et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie +qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais +voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme +et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre.... +et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu +et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces +choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur et de ma +femme.... il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos +lois. Chaque homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne +peut lui dire <i>non</i>! Appelez-vous ces lois les lois de <span class="smcap">MON</span> pays? +Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai +un plus tard.... tout ce que je demande à votre pays, à vous, c'est +qu'il me laisse, c'est que je puisse en sortir tranquillement. Si +j'arrive au Canada, où les lois m'assisteront et me protégeront, le +Canada sera mon pays, et j'obéirai à ses lois; et si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> veut +m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis un désespéré! je +combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de ma poitrine! Vous +dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu raison, j'aurai raison +aussi, moi!»</p> + +<p>Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant +la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans +les yeux, et des gestes désespérés.</p> + +<p>C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il +tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.</p> + +<p>«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de +colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons, +Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez +personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer! +oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à +personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se +levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.</p> + +<p>—Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu +seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous +retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?... +Personne ne pourrait le dire.</p> + +<p>—Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si +bonne!</p> + +<p>—Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays +leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la +dette du maître! dit Georges avec amertume.</p> + +<p>—Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne +veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon +jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un +paquet de billets.</p> + +<p>—Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour +moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez +d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....</p> + +<p>—Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand +secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement. +Prenez, mon enfant, prenez! prenez!</p> + +<p>—Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un +jour.</p> + +<p>—Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la +sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> C'est bien +imaginé; mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il?</p> + +<p>—Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a +appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille +mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever.</p> + +<p>—A-t-il réussi?</p> + +<p>—Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à +l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis +il reviendra la chercher.</p> + +<p>—C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard.</p> + +<p>Georges releva la tête et sourit dédaigneusement.</p> + +<p>Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration +naïve.</p> + +<p>«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous +portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.</p> + +<p>—C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui, +monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je +suis libre!</p> + +<p>—Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris.</p> + +<p>—Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le +tombeau, monsieur Wilson!</p> + +<p>—En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la +plus proche taverne!</p> + +<p>—Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche, +qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et +d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne +vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est +abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne +me reconnaîtra au signalement de l'affiche.»</p> + +<p>Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment +guérie.</p> + +<p>«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze +jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que, +disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment. +C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.</p> + +<p>—Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre +position, vos périls.... oh!</p> + +<p>—Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il +bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> après +quelques instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai +voulu causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas. +Mais adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain +soir, j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de +jour, descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune, +avec les maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez +que je suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!»</p> + +<p>Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la +dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et, +après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie +et sortit.</p> + +<p>Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte +qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la +porte, et l'ouvrant:</p> + +<p>«Monsieur Wilson, encore un mot!»</p> + +<p>M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant, +attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin +relevant la tête par un soudain effort:</p> + +<p>«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien. +J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne.</p> + +<p>—Allez, Georges.</p> + +<p>—Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger +terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui +seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa +poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là +comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma +pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous +vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un +présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et +dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur, +voulez-vous? reprit-il d'une voix émue.</p> + +<p>—Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la +voix tremblante.</p> + +<p>—Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle +peut, c'est là mon dernier vœu. Peu importe que sa maîtresse soit +bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage +finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un +homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert. +Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p> + +<p>—Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne +mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en +Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon cœur que vous arriviez au bout +de.... de.... Oui, je le souhaite.</p> + +<p>—Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec +tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce +que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de +Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de +tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!</p> + +<p>—Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des +sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et +de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité. +Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en +suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en +cette vie, au moins en l'autre!»</p> + +<p>La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient +le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une +autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la +chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit +tranquillement:</p> + +<p>«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XII.<a name="ch12" id="ch12"></a></h2> + +<h3>Un commerce permis par la loi.</h3> + +<div class="intro"> + <p>«Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des + lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants et ne + voulait pas être consolée.»</p> + + <p class="right"><span class="smcap">La Bible.</span></p> +</div> + +<hr class="dots" /> + +<hr class="dots" /> + +<p>M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans +leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux +personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége: +elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les +mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs +yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p> + +<p>Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa +hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le +conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien +de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de +certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il +réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers +aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se +contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains.... +aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en +pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom +apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres, +qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien, +malgré cela, il est cependant resté bon!</p> + +<p>Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui +trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente, +mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu +lui-même n'a pas honte d'être appelé <span class="smcap">Notre</span> Dieu, car il nous a préparé +lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout +les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange +pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit +des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre +désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage, +l'énergie et l'enthousiasme....</p> + +<p>Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces +avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas +positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de +récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses +oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait +s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant:</p> + +<div class="blockquote"> + <p class="center">VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.—NÈGRES.</p> + + <p>Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février, + devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le + Kentucky, les nègres dont les noms suivent:</p> + + <span class="ind">Agar, âgée de 60 ans;</span><br /> + <span class="ind">John, âgé de 30 ans;</span><br /> + <span class="ind">Ben, âgé de 21 ans;</span><br /> + <span class="ind">Saül, âgé de 25 ans;</span><br /> + <span class="ind">Albert, âgé de 14 ans.</span><br /> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p> + + <p>Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et + héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.</p> + + <p class="right2"><i>Signé</i>: <span class="smcap">SAMUEL MORRIS</span>,</p> + + <p class="right"><span class="smcap">THOMAS PLENT</span>, <i>syndics</i>.</p> +</div> + +<p>«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre +interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour +mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable +comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant +tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire +enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.»</p> + +<p>Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se +demandait simplement dans son cœur combien de ces malheureux avaient +des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que +lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf +avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était +nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis +tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom +était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il +pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il +n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le +soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans +une prison, celui-là dans une taverne.</p> + +<p>Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied +de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns +crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des +personnages.</p> + +<p>On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on +allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à +voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable +Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans, +mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient +vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient +perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils, +Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le +dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait +vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui +ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur +tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p> + +<p>«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai +parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous +vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.</p> + +<p>—Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre +vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine, +écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai +vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.»</p> + +<p>Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir +la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le +fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions +pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le +même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses +mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.</p> + +<p>«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une +énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis +encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez +là-dessus.</p> + +<p>—Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'œil de mépris. En +voilà une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se +promena dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses +poches, le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir.</p> + +<p>«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'œil l'examen de +Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne.</p> + +<p>—Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.</p> + +<p>—Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble.</p> + +<p>—Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel +qu'elle mangerait.</p> + +<p>—Vous n'en voudriez donc pas?</p> + +<p>—Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les +membres perclus, et idiote.</p> + +<p>—Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus +de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant +réfléchir.</p> + +<p>—Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me +la donnerait. J'ai vu mon affaire....</p> + +<p>—Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble +si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr.</p> + +<p>—Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> +acheter l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la +mère. Non, encore un coup, quand on me la donnerait!</p> + +<p>—Elle va être désespérée.</p> + +<p>—Sans doute,» dit froidement Haley.</p> + +<p>La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule +tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé +et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre +vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils.</p> + +<p>«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble, +dit-elle.</p> + +<p>—Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.</p> + +<p>—Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande +véhémence.</p> + +<p>Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il +annonça que la vente allait commencer.</p> + +<p>La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves +furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien. +Deux d'entre eux furent adjugés à Haley.</p> + +<p>«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son +marteau; debout, et montre comme tu es souple.</p> + +<p>—Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme +en se serrant contre son fils.</p> + +<p>—Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant +lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en +même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit +entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait +pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses +grands yeux brillants.</p> + +<p>Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent +vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément +assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait +les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères +se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était +Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il +s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les +membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues.</p> + +<p>«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher +Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....</p> + +<p>—Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et +il pirouetta sur ses talons.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p> + +<p>L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé +avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié, +l'acheta pour une misère.</p> + +<p>La foule commença alors à se disperser.</p> + +<p>Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des +années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie +était navrante.</p> + +<p>«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit +qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression +déchirante.</p> + +<p>—Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des +esclaves.</p> + +<p>—Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.</p> + +<p>—Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que +vous avez un bon maître.</p> + +<p>—Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier +enfant! Comment pourrai-je?...</p> + +<p>—Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley +sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.»</p> + +<p>Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte +convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau +maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler.</p> + +<p>«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des +menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes +à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison.</p> + +<p>Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et +saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son +troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du +même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points +du parcours.</p> + +<p><i>La Belle-Rivière</i>, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave +ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), <i>la Belle-Rivière</i> suivait +gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le +pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de +gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient +paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était +vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale +avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de +sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix +basse.</p> + +<p>«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> +cœur va bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie, +voyez-vous; de la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!»</p> + +<p>Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le +mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne +paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits +préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants, +qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût +ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez +difficilement.</p> + +<p>«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de +«John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les +genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!... +Pauvre femme!</p> + +<p>—Où demeure-t-elle? demanda Tom.</p> + +<p>—Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une +fois en ce monde,» ajouta-t-il.</p> + +<p>Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les +larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira +un long soupir de son cœur malade, et à son humble façon il essaya de +le consoler.</p> + +<p>Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des +mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui +tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.</p> + +<p>C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile.</p> + +<p>«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier +à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.</p> + +<p>—Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre +la colère et l'indignation.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc? dit une autre femme.</p> + +<p>—De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes!</p> + +<p>—Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!</p> + +<p>—Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était +assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son +petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé +dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont +plus heureux que s'ils étaient libres.</p> + +<p>—Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous +l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais +ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet +outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de +ceux qui s'aiment.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p> + +<p>—Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en +soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en +examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela +arrive bien rarement.</p> + +<p>—Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu +longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour +briser un cœur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont +arrachés.... et qu'on les vend!</p> + +<p>—On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette +classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.</p> + +<p>—Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née, +j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et +même plus vivement que nous.</p> + +<p>—En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis +enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord: +Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.</p> + +<p>—Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit +esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect +grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit +et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture.</p> + +<p>—Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un +homme de haute taille qui se trouvait tout près.</p> + +<p>—Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable +raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne +pouvons pas nous élever contre cela.</p> + +<p>—Eh bien! soit. Allons de l'avant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et achetons des nègres, +puisque c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, +monsieur?... Et celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre +la porte, les mains dans ses poches, et fort attentif à cette +conversation.</p> + +<p>—Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre +aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus, +traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de +voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois +encore il s'adressa à notre ami Haley.</p> + +<p>—Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais +pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce +pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps, +vous savez!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p> + +<p>—Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce +que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce +brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas +même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une +peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom +m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites +affaires.»</p> + +<p>Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon +que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit +et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et +sec.</p> + +<p>Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la +sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation:</p> + +<p>«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le +vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je +pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!</p> + +<p>—Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres +diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan.</p> + +<p>Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait +en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie +s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.</p> + +<p>«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins.</p> + +<p>Le voisin fit signe que oui.</p> + +<p>Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la +planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des +esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée +«John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes +mêlées de sanglots et de larmes.</p> + +<p>C'était le mari et la femme.</p> + +<p>Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée +chaque jour?... les liens du cœur déchirés et brisés! Oui, les +faibles brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts.... +Ces choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la +vie les redit.... et les redit aussi à l'oreille de <span class="smcap">CELUI</span> qui n'est pas +sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....</p> + +<p>Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se +tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se +retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que +l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment +pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah! +je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> femme et mes enfants, +et la même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer +pour toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! +Dieu vous jugera là-dessus....»</p> + +<p>Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.</p> + +<p>Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:</p> + +<p>«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui +dirait: Maudit soit Chanaan!»</p> + +<p>Haley fit entendre un grognement sourd.</p> + +<p>«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa +prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur, +comme nous ferons tous!»</p> + +<p>Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.</p> + +<p>«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se +dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce +sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses +comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa +conscience inquiète.</p> + +<p>Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les +flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante.</p> + +<p>Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes +s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et <i>la +Belle-Rivière</i> poursuivait sa marche paisible.</p> + +<p>Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit +pour affaires.</p> + +<p>Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port +et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit +revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de +couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort +décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait +gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la +planche et entra dans le bateau.</p> + +<p>La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit +sa course.</p> + +<p>La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à +l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant.</p> + +<p>Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama +la conversation d'un ton assez indifférent.</p> + +<p>Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle +répondit d'une voix brève et avec emportement:</p> + +<p>«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer +de moi....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p> + +<p>—Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de +sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve +bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire.</p> + +<p>—Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la +jeune femme, avec une agitation croissante.</p> + +<p>—Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un +homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette +femme ne veut pas croire ce que je lui dis.</p> + +<p>—Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la +fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.»</p> + +<p>Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule, +et le marchand expliqua la cause de son agitation.</p> + +<p>«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans +la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre +bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!</p> + +<p>—Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter, +dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner +l'acte. Il l'a fait.... c'est évident!</p> + +<p>—Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant +tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle +s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air +distrait.</p> + +<p>«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que +je vois.»</p> + +<p>La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été +passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se +demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle +voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons +du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et +de gaieté; mais son cœur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y +avait une grosse pierre dessus!</p> + +<p>Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains, +et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur.... +Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis, +lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage +innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et +s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.</p> + +<p>C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il +était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus +que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p> + +<p>«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui. +Quel âge?</p> + +<p>—Dix mois et demi,» répondit la mère.</p> + +<p>L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un +bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les +enfants mettent tout, dans sa bouche.</p> + +<p>«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et +s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile +de malles.</p> + +<p>L'étranger tira une allumette et alluma son cigare.</p> + +<p>«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là.</p> + +<p>—Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de +fumée.</p> + +<p>—Pour le sud?»</p> + +<p>Haley fit signe que oui et continua de fumer.</p> + +<p>—Les plantations?</p> + +<p>—Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire +passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir +en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à +cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et +Haley reprit son cigare.</p> + +<p>—Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?</p> + +<p>—Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second +cigare.</p> + +<p>—Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de +malles et s'assit à son aise auprès de Haley.</p> + +<p>—Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras, +fort, des chairs dures comme brique.</p> + +<p>—C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever!</p> + +<p>—Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des +petits chiens; dans un mois il courra tout seul.</p> + +<p>—J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre. +Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans +la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui +donner celui-ci à élever à la place de l'autre.»</p> + +<p>Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni +l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger +reprit:</p> + +<p>«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien +vous devez vous en débarrasser!»</p> + +<p>Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p> + +<p>«Impossible à ce prix-là....»</p> + +<p>Et il continua de fumer.</p> + +<p>—Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous?</p> + +<p>—Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en +voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent +dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents +dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de +cinquante.</p> + +<p>—Étranger, c'est exorbitant.</p> + +<p>—C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête.</p> + +<p>—J'en offre trente, et pas un centime de plus!</p> + +<p>—Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit <ins class="correction" title="Halley">Haley</ins> en crachant de +nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars. +C'est tout ce que je puis faire!</p> + +<p>—Convenu.</p> + +<p>—C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous?</p> + +<p>—A Louisville.</p> + +<p>—A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit +dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime +que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.» +Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du +vendeur, et Haley reprit son cigare.</p> + +<p>C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au +quai de Louisville.</p> + +<p>La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un +paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça +rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait +naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant +soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté +où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se +pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en +avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes, +d'en retrouver une.</p> + +<p>La foule passait entre elle et son enfant.</p> + +<p>«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le +remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce +serait un tapage du diable avec la fille!»</p> + +<p>L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule.</p> + +<p>Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa +course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant +n'y était plus.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p> + +<p>«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise.</p> + +<p>—Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le +dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le +sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente +famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever +vous-même.»</p> + +<p>Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique, +que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de +nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé +humain. Son cœur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans +doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de +profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley +aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il +avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous +pourrez vous faire à ces choses-là!</p> + +<p>Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette +respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que +les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle +n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car, +pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait +souffrir le désordre.</p> + +<p>La femme ne cria pas.</p> + +<p>Le coup avait frappé trop droit au cœur pour qu'elle pût trouver des +paroles et des larmes.</p> + +<p>Elle s'assit comme frappée de vertige.</p> + +<p>Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans +voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers +le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs +pour exprimer son désespoir.</p> + +<p>Elle était calme!</p> + +<p>Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos +hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que +pouvaient exiger les circonstances.</p> + +<p>«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais +une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien +paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher +cela!</p> + +<p>—Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...»</p> + +<p>Il continua:</p> + +<p>«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous +trouver une bonne place, au bas de la rivière.... <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> Vous aurez +bientôt un autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!</p> + +<p>—Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la +femme.</p> + +<p>Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand +comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une +telle douleur.</p> + +<p>Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de +long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la +regardait.</p> + +<p>«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est +tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la +soulagera.»</p> + +<p>Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose +d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une +âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de +si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de +Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était +là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est +l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher +d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la +vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique.</p> + +<p>Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au +Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi +hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de +cette <span class="smcap">CHOSE</span> infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles.... +comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de +l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles +de marchandises au milieu desquels la voilà!</p> + +<p>Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.</p> + +<p>Elle ne répondit que par un gémissement.</p> + +<p>Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui +parla de ce cœur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de +pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses +oreilles, et son cœur paralysé ne pouvait plus sentir.</p> + +<p>La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de +ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la +terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni +voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un +après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent +sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> sillage que +traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il +entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que +ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»—Et ce bruit +lui-même s'éteignit.</p> + +<p>Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa +rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.</p> + +<p>Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme +était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre cœur était +paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant, +comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes.</p> + +<p>Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de +pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de +l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de +gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses +du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour: +car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche!</p> + +<p>Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise +humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.</p> + +<p>«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom.</p> + +<p>Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire +part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre +qu'il n'en savait rien.</p> + +<p>«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé +et sur le <i>qui-vive</i> à toutes les stations.... je ne confie ma +surveillance à personne.»</p> + +<p>Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de +l'engager lui-même à des confidences.</p> + +<p>Tom ne répondit rien.</p> + +<p>Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi +les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les +cheminées.</p> + +<p>Ce fut en vain.</p> + +<p>«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas +non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix +heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et +deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à +côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!</p> + +<p>—Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi +comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> comme +un clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait.... +la femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....»</p> + +<p>Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit +précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de +la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il +l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce; +il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier +exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne +voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du +guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa +cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux.... +mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui +ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union +tout entière....</p> + +<p>Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre +et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de +partir!</p> + +<p>Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le +moindre sentiment.... C'est répugnant!</p> + +<p>Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne +les reçoit pas dans la bonne compagnie.</p> + +<p>Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme +intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le +marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même? +C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est +vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il +ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui?</p> + +<p>Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes +au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes +le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme +grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?</p> + +<p>Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre +vous!</p> + +<p>Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier +que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement +dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant +les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce +commerce.</p> + +<p>Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils +déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> avons une +armée de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre! +Faire la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser! +Mais la traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XIII.<a name="ch13" id="ch13"></a></h2> + +<h3>Chez les quakers.</h3> + +<p>Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux. +Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont +rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques +jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain +brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de +bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et +massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et +qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus +grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts +semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins +de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui, +pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une +douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la +mode.</p> + +<p>Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur +son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle +est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous +ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à +la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune +cœur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du +malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats +du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On +découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable +résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années.</p> + +<p>Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain, +dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir +de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les +années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe, +blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les +femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur +sa poitrine en longs <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> plis paisibles, son châle, sa robe, tout +révèle la communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait +des couleurs roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà +mûre. Ses cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient +rejetés en arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y +avait point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre +aux hommes de bonne volonté<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>!» Ses grands yeux bruns +étaient lumineux, pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la +regarder en face pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un cœur +sincère et bon. On a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes +filles! pourquoi donc ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes? +Si quelqu'un a besoin d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde +notre amie, la bonne Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à +bascule. La chaise craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid +dans ses jeunes années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien +encore c'était une tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements +elle faisait entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable +dans toute autre chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait +souvent que pour lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et +les enfants prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être +privés du plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est +que, depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, +des tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien +avait-elle guéri de cœurs et d'âmes malades! Combien de difficultés +résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et +bonne.</p> + +<p>Que Dieu la bénisse!</p> + +<p>«Eh bien! Élisa, tu<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> comptes toujours passer au +Canada? dit-elle d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches.</p> + +<p>—Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte; +je n'ose point rester ici.</p> + +<p>—Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!»</p> + +<p><i>Ma fille</i> était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de +Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans +cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère....</p> + +<p>Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son +ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je +pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p> + +<p>—Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.</p> + +<p>—Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir +la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais <i>cet homme</i> entrer dans la +cour....»</p> + +<p>Et elle frissonna.</p> + +<p>«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas +t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été +arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera +pas par toi.»</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte +à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage +en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue +comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa +poitrine rebondie.</p> + +<p>«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle; +comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.</p> + +<p>—A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et +l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde +sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs, +malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines +boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient +incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La +nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le +miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle +parut très-contente d'elle-même.</p> + +<p>Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme, +à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le +cœur d'un homme.</p> + +<p>«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai +parlé.</p> + +<p>—Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en +lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie +depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui +apporte un gâteau.»</p> + +<p>Elle présenta à Henry un cœur en pâtisserie, que l'enfant accepta +timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes.</p> + +<p>«Où est ton baby? dit Rachel.</p> + +<p>—Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit +à la ferme pour le montrer aux enfants.»</p> + +<p>Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> grands +yeux bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby.</p> + +<p>«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras, +comme il est joli, et comme il vient!</p> + +<p>—C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth.</p> + +<p>Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et +de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une +chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le +bichonna, l'embrassa de tout son cœur, et le déposa sur le plancher +pour qu'il pût reprendre ses idées.</p> + +<p>Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son +doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres +réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné +de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur.</p> + +<p>«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix +douce.</p> + +<p>Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau, +où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et +hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les +pêches sur le feu dans un grand plat d'étain.</p> + +<p>Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et +se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille:</p> + +<p>«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.»</p> + +<p>Mary obéit.</p> + +<p>«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.</p> + +<p>—Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le +lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain +et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la +garder ce soir.</p> + +<p>—J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.</p> + +<p>—Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood +est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain.</p> + +<p>—Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester +toute la journée.</p> + +<p>—Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.»</p> + +<p>Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de +drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même +instant.</p> + +<p>«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à +la petite main grassouillette. Et John?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p> + +<p>—Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton +joyeux.</p> + +<p>—Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four.</p> + +<p>—Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis, +dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une +jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté.</p> + +<p>—Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'œil sur +Élisa.</p> + +<p>—Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en +rentrant.</p> + +<p>Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit: +«Oui.»</p> + +<p>Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans +doute placardé des affiches à son sujet.</p> + +<p>«Mère! dit Siméon du fond du cabinet.</p> + +<p>—Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et +elle alla vers le cabinet.</p> + +<p>—Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera +ici cette nuit...</p> + +<p>—Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant.</p> + +<p>—Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la +charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux +s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je +suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon.</p> + +<p>—Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à +Ruth. Ici, Ruth, viens!»</p> + +<p>Ruth laissa son tricot et accourut.</p> + +<p>«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière +troupe, et qu'il sera ici cette nuit.»</p> + +<p>La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit +et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu +blanc.</p> + +<p>«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons! +faut-il lui apprendre cela maintenant?</p> + +<p>—Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre +John!... dis-le-lui sur-le-champ!</p> + +<p>—Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la +regardant avec attendrissement.</p> + +<p>—Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> Si je +n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à +elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.»</p> + +<p>Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.</p> + +<p>«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce +temps-là.»</p> + +<p>Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et, +ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement:</p> + +<p>«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.»</p> + +<p>Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie +d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.</p> + +<p>«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main, +non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa.... +ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma +après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se +mit à l'embrasser.</p> + +<p>«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et +elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait +avec de grands yeux.</p> + +<p>Cependant une autre scène se passait dans la chambre.</p> + +<p>Rachel attira Élisa vers elle et lui dit:</p> + +<p>«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la +maison de servitude!»</p> + +<p>Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit +jusqu'à son cœur; elle s'assit pâle et presque inanimée.</p> + +<p>«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains +sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette +nuit.</p> + +<p>—Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!»</p> + +<p>Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête +toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit.</p> + +<p>Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une +couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du +camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle +éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd +fardeau et qu'on en délivre.</p> + +<p>Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se +détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité +descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts, +et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui +l'entouraient. Elle voyait la porte de <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> l'autre chambre ouverte, +elle voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. +Elle entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth +trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de +temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour +caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant +autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air +maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour +relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de +ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le +mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, <ins class="correction" title="chuchotter">chuchoter</ins> +tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre +où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre +les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande +chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis +elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des +cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du +repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis +cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras, +elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.</p> + +<p>Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants, +d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là, +dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle, +elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle +entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras +l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et +elle s'éveillait.</p> + +<p>Ce n'était point un rêve.</p> + +<p>Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à +ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et +Georges sanglotait au chevet de son lit.</p> + +<p>Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère +fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous +n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui +maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne +ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du +déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose +compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas +suffi à cueillir toutes les roses du paradis.</p> + +<p>John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis +la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le +café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> le +poulet et répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le +zèle des jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme +elle rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou +un «Je ne voudrais pas!»</p> + +<p>Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les +têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la +ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.</p> + +<p>Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes, +décidément.</p> + +<p>Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné, +en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il +faisait sa barbe!</p> + +<p>Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande +cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une +telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les +fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les +autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon +chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits +de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et +Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si +réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve.</p> + +<p>Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du +feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles +atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal +des tartines.</p> + +<p>Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si +complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle +et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux +ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme +dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.</p> + +<p>C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table +des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain +embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon +matinal de cette bonté si pleine d'effusion.</p> + +<p>C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait +jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la +confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son +cœur d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique, +athée et poignant, le désespoir amer, s'évanouirent <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> devant la +lumière de cet Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché +par des actes d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais +qui, pareils au verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais +leur récompense.</p> + +<p>«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son +beurre sur son gâteau.</p> + +<p>—Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci.</p> + +<p>—Mais s'ils te mettaient en prison?</p> + +<p>—Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en +souriant.</p> + +<p>—Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une +honte que de telles lois?</p> + +<p>—Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père +avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous +puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le +prix de nos bonnes œuvres, donnons-le!</p> + +<p>—Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce +moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne.</p> + +<p>—Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je +ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave +lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.»</p> + +<p>Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire.</p> + +<p>«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme +son père.</p> + +<p>—Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause +de nous, dit Georges avec anxiété.</p> + +<p>—Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde.... +Si nous n'étions pas des gens à supporter quelque chose pour la bonne +cause, nous ne serions pas dignes de notre nom.</p> + +<p>—Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas!</p> + +<p>—Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et +l'humanité, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le +jour. Cette nuit, à dix heures, Phinéas Fletcher vous conduira tous à la +prochaine station. Les persécuteurs se hâtent après toi, nous ne voulons +pas te retenir.</p> + +<p>—Alors, pourquoi attendre? dit Georges.</p> + +<p>—Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont +fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager +pendant la nuit.»</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIV.<a name="ch14" id="ch14"></a></h2> + +<h3>Évangéline.</h3> + +<div class="intro"> + <p>Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un tel + miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui n'a pas + encore déplié ses feuilles.</p> +</div> + +<p>Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que +Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des +solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de +la nature, que l'on n'avait même pas rêvées?</p> + +<p>Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a +été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel +autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les +richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les +produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux +pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés, +arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente +d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique +et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il +que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des +opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des +cœurs pauvres, cœurs ignorants qui s'adressent à un Dieu +inconnu.... inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira +un jour de son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!</p> + +<p>Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de +ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands +cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil, +étincellent dans la lumière dorée.</p> + +<p>Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche.</p> + +<p>Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont, +partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen +attentif pour découvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin à +l'avant du navire, blotti entre les balles de coton.</p> + +<p>Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> Haley, +d'ailleurs, a pu juger lui-même de la douceur et de la tranquillité de +ce caractère inoffensif; Tom a déjà sa confiance: la confiance d'un +homme comme Haley!</p> + +<p>D'abord il l'avait étroitement surveillé pendant le jour, il n'avait +laissé passer aucune nuit sans l'enchaîner.... et puis, peu à peu, le +calme, la résignation de Tom, l'avaient gagné: il se relâchait de sa +surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui +permettait d'aller et de venir à sa guise sur le bateau.</p> + +<p>Toujours bon et obligeant, toujours prêt à rendre service aux +travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en +les aidant avec le même zèle et le même cœur que s'il eût travaillé +dans une ferme du Kentucky.</p> + +<p>Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, il se +retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et +se mettait à étudier la Bible.</p> + +<p>C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant.</p> + +<p>A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orléans, le niveau du fleuve +est plus élevé que la contrée qu'il traverse, il roule sa masse énorme +entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du +sommet de quelque tour flottante, le voyageur découvre tout le pays +jusqu'à des distances presque infinies. Tom, en voyant se dérouler ainsi +les plantations l'une après l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux +la carte de l'existence qu'il allait mener.</p> + +<p>Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs +villages de huttes, rangées en longues files, loin des superbes maisons +et du parc du maître; et à mesure que se déroulait ce tableau vivant, +son cœur retournait à la vieille ferme du Kentucky, cachée sous le +feuillage des vieux hêtres! Il revenait à la maison de Shelby, aux +appartements vastes et frais, et à sa petite case à lui, toute festonnée +de multiflores, toute parée de bignonies.... Il croyait reconnaître le +visage familier de son camarade, élevé avec lui depuis l'enfance; il +voyait sa femme occupée des apprêts du souper, il entendait le rire +joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux.... +puis tout s'évanouit.... Il ne vit plus que les cannes à sucre et les +cyprès des plantations étincelantes; il n'entendit plus que le +craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hélas! +que trop clairement, que toute cette phase de sa vie était disparue pour +toujours.</p> + +<p>Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie +amère! nous écrivons à notre femme; nous envoyons des messagers à nos +enfants. Mais Tom ne pouvait pas écrire: pour <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> lui la poste +n'existait pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pût jeter un pont sur +l'abîme de la séparation!</p> + +<p>Est-il étrange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa +Bible, posée sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il +s'avance lentement d'un mot à l'autre mot, découvrant l'une après +l'autre les promesses de Dieu et nos espérances?</p> + +<p>Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur +pour lui, le livre qu'il tenait était un de ceux qu'on peut lire +lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots +d'or, ont besoin d'être pesés séparément, pour que l'esprit puisse en +saisir l'inappréciable valeur!</p> + +<p>Écoutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrêtant sur chaque mot et le +prononçant tout haut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Que—votre—cœur—ne—se—trouble—point.—Dans—la—maison—de—mon—père—il—y—a—plusieurs—demeures.—Je—vais—préparer—une—place—pour—vous.»</p> +</div> + +<p>Cicéron, quand il ensevelit sa fille unique et adorée, eut autant de +chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes! +Mais Cicéron ne put méditer d'aussi sublimes paroles d'espérance, il ne +put tourner ses regards vers la future réunion; et, s'il eût eu une de +ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en +tête mille scrupules sur l'authenticité du manuscrit ou la fidélité de +la traduction. Mais pour Tom, il y avait là tout ce qu'il lui fallait, +une vérité si évidente et si divine, que la possibilité d'un doute +n'entrait même pas dans son cerveau!</p> + +<p>Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'était pas vrai, comment +pourrait-il vivre?</p> + +<p>La Bible de Tom n'avait point d'annotations à la marge ni de +commentaires dus à de savants glossateurs. Cependant elle était enrichie +de certaines marques et de points de repère de l'invention de Tom, qui +lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions.</p> + +<p>Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son +maître, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui, +avec une plume et de l'encre, faisait de grands et très-visibles signes +sur la page, aux endroits qui avaient charmé son oreille ou touché son +cœur.</p> + +<p>Sa Bible était ainsi annotée d'un bout à l'autre avec une incroyable +variété et une inépuisable richesse de typographie.</p> + +<p>En un moment, et sans se donner la peine d'épeler le mot à <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> mot, il +trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son +existence passée, cette Bible qui lui rappelait la scène du foyer et de +la famille, cette Bible était pour lui le dernier souvenir de cette vie, +et le gage et l'espérance de l'autre!</p> + +<p>Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche, +résidant à la Nouvelle-Orléans: il portait le nom de Saint-Clare.</p> + +<p>Il avait avec lui sa fille, de cinq à six ans, sous la surveillance +d'une femme qui semblait être de ses parentes.</p> + +<p>Tom avait souvent remarqué cette petite fille: c'était un de ces enfants +remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un +rayon de soleil ou une brise d'été.</p> + +<p>Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier.</p> + +<p>C'était l'idéal de la beauté enfantine, sans les joues bouffies et la +rondeur trop pleine qui la déparent souvent. On suivait en elle comme +une ligne onduleuse; c'était je ne sais quelle grâce aérienne; elle +faisait rêver aux êtres allégoriques et aux créations brillantes de la +mythologie. Son visage était moins remarquable par la beauté parfaite +des traits que par une expression de rêverie singulière et profonde. +Ceux qui cherchaient l'idéal étaient frappés en la voyant; les autres, +le vulgaire grossier, se sentaient émus, sans trop savoir pourquoi. La +forme de sa tête, l'élégance de son cou, son buste, avaient un caractère +de noblesse singulière; ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient +autour d'elle comme un nuage; son œil d'un bleu sombre, profond, +intelligent, réfléchi, ombragé d'un épais rideau de cils bruns, tout +semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les +regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et +légère.</p> + +<p>Gardez-vous de croire cependant que ce fût un enfant grave et morose.</p> + +<p>Loin de là: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage, +comme l'ombre d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; le +sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et +dansait. Son père, et la femme qui devait la garder, étaient toujours à +sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle échappait de +leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle +voulût faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frappé ses +oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vêtue de +blanc, elle passait comme un fantôme sans se poser nulle part, sans +s'arrêter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connût, un recoin +qu'elle n'eût fouillé, soit en haut, <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> soit en bas. Ses pieds légers +la portaient partout, vision à la tête blonde et dorée, aux yeux +profonds et bleus.</p> + +<p>Parfois le mécanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait +ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la +fournaise: elle semblait pleine de crainte et de pitié pour lui, comme +si elle l'eût vu dans quelque affreux danger. Tantôt c'était le timonier +qui s'arrêtait, la roue à la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce +doux visage, beau comme la peinture, paraître et disparaître à la +fenêtre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bénie, +et des visages sévères s'étaient amollis à son approche en des douceurs +infinies; quand elle s'avançait audacieusement jusqu'aux endroits +dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement +comme pour la sauver.</p> + +<p>Tom, qui avait toute l'impressionnabilité de sa race, toujours attiré +vers la simplicité et l'enfance, suivait des yeux cette petite créature +avec un intérêt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque +chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tête blonde et ces +yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui +semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible.</p> + +<p>Souvent elle passait triste et pensive à côté du troupeau d'hommes et de +femmes enchaînés. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un +air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait +de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle +revenait bientôt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges +qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien +vite.</p> + +<p>Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder à entamer avec elle +les premières ouvertures. Mais il savait la manière d'apprivoiser et de +captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habileté. Il savait +faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures +grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-même ne l'eût pas égalé +dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension. +Ses poches étaient pleines d'articles séducteurs, qu'il avait jadis +façonnés pour les enfants de son maître, et dont il se servait +maintenant avec choix et discernement pour se créer de nouvelles +relations.</p> + +<p>La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de captiver son +esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque boîte, +comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait +timidement les petits objets que Tom lui présentait: enfin, on en arriva +à la confiance presque intime.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p> + +<p>«Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le +moment favorable pour pousser sa pointe.</p> + +<p>—Évangéline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde +m'appelle Éva. Et vous, comment vous nommez-vous?</p> + +<p>—Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de +m'appeler l'oncle Tom, là-bas dans le Kentucky.</p> + +<p>—Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit Éva, parce que, +voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, où allez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais pas, miss Éva.</p> + +<p>—Comment! vous ne savez pas?</p> + +<p>—Non. On va me vendre à quelqu'un, mais je ne sais pas à qui.</p> + +<p>—Papa pourrait bien vous acheter, dit Éva vivement, et, s'il vous +achète, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui +même.</p> + +<p>—Merci, ma petite demoiselle.»</p> + +<p>Le bateau s'arrêta pour prendre du bois à une petite station. Éva, +entendant la voix de son père, s'élança vers lui. Tom se leva et alla +offrir ses services aux travailleurs.</p> + +<p>Éva et son père se tenaient près du parapet pour voir repartir le +bateau. La roue fit deux ou trois évolutions: la pauvre enfant perdit +l'équilibre et tomba par-dessus le bord.... Le père tout troublé, voulut +plonger après elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu +qu'un secours plus efficace allait lui être offert.</p> + +<p>Tom était tout près d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il +s'élança: bras puissant, large poitrine, ce n'était rien pour lui que de +se tenir un instant à flot pour la saisir au moment où elle reparaîtrait +à la surface.</p> + +<p>Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la +tendit à l'étreinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si +elles eussent appartenu à un seul homme. Un moment après, son père la +portait dans la cabine des dames, où, comme on pouvait bien s'y +attendre, les femmes, rivalisant de zèle, employèrent tous les moyens +possibles.... pour l'empêcher de revenir à elle.</p> + +<p>Le lendemain, vers le soir d'une journée accablante, le steamer +approchait de la Nouvelle-Orléans. A bord, c'était un bruit, un tumulte +étrange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se préparait à +descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient, +fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le +préparer à une grande et noble entrée.</p> + +<p>Notre ami Tom était toujours assis à l'avant, les bras croisés sur sa +poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe +qui se tenait de l'autre côté du bateau.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p> + +<p>Dans ce groupe était la belle Évangéline, un peu plus pâle que la +veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme +encore jeune, gracieux, élégant, se tenait à côté d'elle, le coude +négligemment appuyé sur une balle de coton. Un large portefeuille était +ouvert devant lui.</p> + +<p>Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme était le +père d'Évangéline.</p> + +<p>C'était la même coupe de visage, les mêmes yeux grands et bleus, la même +chevelure d'un brun doré; mais l'expression était complétement +différente. L'œil clair, comme chez sa fille, également large et +bleu, n'avait pourtant pas cette profondeur rêveuse et voilée. Tout cela +était net, audacieux, brillant, mais c'était une lumière toute +terrestre. La bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une +expression orgueilleuse et sarcastique. Un air de supériorité plein +d'aisance donnait à ses mouvements une certaine fierté qui n'était pas +sans grâce. Il écoutait négligemment, gaiement, avec une expression +assez dédaigneuse, Haley qui lui détaillait avec une extrême volubilité +toutes les qualités de l'article marchandé.</p> + +<p>«En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualités morales et +<ins class="correction" title="chétiennes">chrétiennes</ins> reliées en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le +dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas +trop, voyons!</p> + +<p>—Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne +ferais que rentrer dans mon débours, en vérité.</p> + +<p>—Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son œil +perçant et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez à ce prix-là +pour me faire plaisir.</p> + +<p>—Oui! la jeune demoiselle paraît y tenir.... et c'est du reste bien +naturel.</p> + +<p>—Oui, en effet; c'est là un appel fait à votre bienveillance, mon +cher.... Et maintenant, comme charité chrétienne, et pour obliger une +jeune demoiselle qui s'intéresse à lui tout particulièrement, quel bon +marché pouvez-vous nous faire?</p> + +<p>—Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large +poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tête! ce front +élevé, qui indique un nègre intelligent.... Il fera tout ce qu'on +voudra! j'ai remarqué ça. Un nègre de cette tournure et bâti comme lui +vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide. +Mais, si vous prenez garde à ses qualités intellectuelles, que je vous +faisais observer tout à l'heure.... ça fait monter le prix.... il a un +mérite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher à lui +seul la ferme de son maître.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p> + +<p>—Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme, +gardant toujours sur ses lèvres le même sourire moqueur; on n'en tirera +aucun parti! Ces nègres intelligents décampent toujours, volent les +chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez +bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence.</p> + +<p>—Ce serait peut-être juste, ça, dit Haley, sans son caractère; mais je +puis montrer les recommandations de son maître et d'autres personnes, +pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la +meilleure créature du monde. Dans l'endroit d'où il vient, on l'appelait +le prédicateur, quoi!</p> + +<p>—Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le +jeune homme assez sèchement. C'est une idée cela.... Il y a très-peu de +religion parmi mes gens, à moi.</p> + +<p>—Vous plaisantez!</p> + +<p>—Comment savez-vous ces détails?... Voyons! le garantissez-vous comme +prédicateur? A-t-il été examiné par un concile ou un synode? Montrez vos +papiers!»</p> + +<p>Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris, à certains clignements +d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir, +après un détour, par lui rapporter une bonne somme, il eût +infailliblement perdu patience.</p> + +<p>Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille, +l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit à étudier +soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours +d'un air indifférent et froidement railleur.</p> + +<p>«Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit Évangéline en montant sur un +colis et en passant ses petits bras autour du cou de son père. Je sais +que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir.</p> + +<p>—Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi? +voyons!</p> + +<p>—Je veux le rendre heureux.</p> + +<p>—Eh bien! voilà une raison, et bien trouvée!»</p> + +<p>Au même instant, Haley tendit au jeune homme un certificat signé de M. +Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un œil +distrait.</p> + +<p>«Écriture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion +m'inquiète.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le +pays, dit-il, est presque ruiné par les gens pieux. Ce sont des gens +pieux que nous avons comme candidats aux prochaines élections. Il y a +tant de religion partout qu'on ne sait plus à qui se fier.... Je ne sais +pas le prix de la religion au marché: il y a <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> longtemps que je n'ai +lu les journaux pour voir à combien c'est coté.... A combien de dollars +estimez-vous la religion de votre Tom?</p> + +<p>—Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans +ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons, +des cantiques, par des blancs ou par des noirs, ça sonne creux! mais la +piété de celui-ci est sincère et véritable. J'ai vu, parmi les noirs, +des sujets honnêtes, rangés, pieux, que le monde entier n'aurait pu +induire à faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de +Tom pense de lui.</p> + +<p>—Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille, +si vous pouvez réellement me garantir cette piété, la faire inscrire à +mon compte dans le registre de là-haut, comme quelque chose qui +m'appartienne, je me permets un extra. Combien?</p> + +<p>—Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. Là-haut chacun a son +registre.</p> + +<p>—Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour +avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays +où cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...»</p> + +<p>Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets:</p> + +<p>«Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui +donnant le paquet.</p> + +<p>—Très-bien,» dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa +poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune +homme.</p> + +<p>«Si j'étais ainsi détaillé et inventorié, dit Saint-Clare, je me demande +à combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tête, tant pour +le front élevé, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour +l'éducation, le savoir, le talent, l'humilité, la religion. Diable! ce +serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, Éva! +venez.»</p> + +<p>Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau, +et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un +ton de bonne humeur:</p> + +<p>«Voyez, Tom, si votre nouveau maître vous convient!»</p> + +<p>Tom leva les yeux.</p> + +<p>Il était impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare +sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir +aux yeux, et ce fut du fond du cœur qu'il s'écria:</p> + +<p>«Maître, Dieu vous bénisse!</p> + +<p>—C'est ce qu'il fera, j'espère bien. Quel est votre nom? Tom, hein? +Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux, +Tom?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p> + +<p>—Je suis habitué aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des +tas!</p> + +<p>—Eh bien, je ferai de vous un cocher, à la condition que vous ne vous +griserez qu'une fois la semaine, à moins que dans les grandes +occasions....»</p> + +<p>Tom parut surpris et blessé.</p> + +<p>«Maître, je ne bois jamais.</p> + +<p>—On m'a déjà fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au +fait.... Allons! mon garçon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que +Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que +vous ne vouliez bien faire.</p> + +<p>—Oh! je vous en réponds, maître!</p> + +<p>—Et vous serez heureux, dit Évangéline, papa est très-bon pour tout le +monde; seulement il aime un peu à se moquer des gens.</p> + +<p>—Papa vous remercie bien de cet éloge,» dit Saint-Clare en riant; et, +pirouettant sur ses talons, il se disposa à partir.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XV.<a name="ch15" id="ch15"></a></h2> + +<h3>Le nouveau maître de Tom.</h3> + +<p>Puisque notre héros mêle la trame de son humble vie à la destinée des +grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands.</p> + +<p>Augustin Saint-Clare était fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa +famille était originaire du Canada. De deux frères, assez semblables +d'humeur et de tempérament, l'un s'était établi dans une ferme opulente +du Vermont, l'autre était devenu un riche planteur de la Louisiane.</p> + +<p>La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait +émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin +et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin, +ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut, +d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle, +où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat +froid et salubre fortifierait sa santé.</p> + +<p>Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême, +qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse +habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure +écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> point il gardait +fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on +appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée +pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses +pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des +affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion +romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans +toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient +qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas! +qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme +d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint +l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent +fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner +dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à +coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note +du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût +reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre.</p> + +<p>Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra +pouvoir arracher de son cœur cette flèche mortelle. Trop fier pour +prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans +le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la +reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie +figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le +croire heureux!</p> + +<p>Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant +d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour +on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait +si bien.</p> + +<p>Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive, +étincelante de mots.</p> + +<p>En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint +cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où +il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul +dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus +qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement +les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire +épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres +d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient +venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle +était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La +lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de +reconnaissance et d'espoir, et des protestations <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> d'une éternelle +affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme.</p> + +<p>Il lui répondit immédiatement:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai + désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous + reste, à vous et à moi!»</p> +</div> + +<p>Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare. +Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire, +nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas +étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes +et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux +cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis +tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à +nous rêveurs.... la vase, le positif!</p> + +<p>Au fait, dans un roman, on brise le cœur des gens, on les tue même, +et tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus? +Mais, hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons +vu mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il +nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on +se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce +qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela +restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme, +elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame +d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;... +mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était +rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle +figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne +guérit une âme malade.</p> + +<p>Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et +qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la +corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient +pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût +jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être +très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et +qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de +mariage.</p> + +<p>Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu +clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel +furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie, +avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse +bien tyrannique. Marie n'avait jamais été <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> très-susceptible +d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se +trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes +misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis +son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir +ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas +soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose.</p> + +<p>Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien +refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son +entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à +ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle +habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux +de l'obtenir.</p> + +<p>Il ne faut pas croire qu'une femme sans cœur soit un créancier +commode dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des +autres plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle +devient d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand +Saint-Clare commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un +homme qui fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était +pas résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y +eut des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des +coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature +était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et +des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il +sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse.</p> + +<p>Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur +qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que +peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une +violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui +inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la +fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette +enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante, +dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui, +jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité, +changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle, +étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux +imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus +infortunée des femmes.</p> + +<p>C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa +chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut +donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> intérieur +très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il +craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa +santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence +maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un +voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir +avec eux dans sa résidence du sud.</p> + +<p>Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons +rencontrés.</p> + +<p>Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se +dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos +lecteurs.</p> + +<p>Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront +avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour +de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de +l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et +l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas +un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le +tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres. +A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à +faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour +toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille +horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la +famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes +vitrées. L'<i>Histoire de Rollin</i>, le <i>Paradis perdu</i> de Milton, le +<i>Voyage du Pèlerin</i>, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre +majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et +respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la +maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque +après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini +si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque +moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la +vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les +ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on +fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on +repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et +le fromage, mais silencieusement et mystérieusement.</p> + +<p>C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que +miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse +existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés +du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et +la mère, elle était toujours rangée parmi les <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> enfants, et la +proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien +grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de +Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la +latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest, +pour se familiariser avec le pays.</p> + +<p>La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien +méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles +Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens.</p> + +<p>On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la +marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans +avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les +conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des +abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un +encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au +contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait +que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la +Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si +mal disposés contre eux.</p> + +<p>Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!</p> + +<p>Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut, +pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les +voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.</p> + +<p>Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit +aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que +l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en +lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux +robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant +à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns +soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une +fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux +valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du +reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que, +quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien +avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de +poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et +brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est +un point encore douteux aujourd'hui.</p> + +<p>Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en +toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes +les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes +qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> Ses yeux noirs +et perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si +elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.</p> + +<p>Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait +pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce +qu'elle voulait dire.</p> + +<p>Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle +était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De +plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.</p> + +<p>A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux, +c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot +<i>inconséquent</i>, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce +terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle +inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour +les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils +faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce +dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent +par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût +craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.</p> + +<p>Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif; +elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans +de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses +étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets; +elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en +était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à +ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de +tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle +part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la +Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe, +plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des +montagnes.</p> + +<p>Ophélia était l'esclave du devoir.</p> + +<p>Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou +telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le +devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche +des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il +comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait +si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de +ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était +comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p> + +<p>Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère +religieux.</p> + +<p>Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare, +gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une +liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes +les opinions qu'elle respectait?</p> + +<p>Pour dire le vrai, elle l'aimait!</p> + +<p>Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et +qui l'entourait des soins du premier âge. Son cœur avait encore un +côté chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle +comme avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui +avait persuadé que le sentier du devoir était dans la direction +d'Orléans, et qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et +empêcher, dans sa maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur +dont personne ne s'occupait alla droit au cœur de miss Ophélia.... +Elle aimait aussi la jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette +charmante petite fille?... Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un +païen, cependant, nous l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses +plaisanteries et poussait l'indulgence à son égard jusqu'à des limites +fabuleuses.</p> + +<p>Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite +de cette histoire.</p> + +<p>Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu +d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache, +qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet.</p> + +<p>«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être +pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en +moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau, +cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à +aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une +toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle? +donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la +mienne à mon parapluie. C'est cela!</p> + +<p>—Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison!</p> + +<p>—Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en +avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré?</p> + +<p>—Je ne sais pas!</p> + +<p>—Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire, +deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien, +mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez +seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p> + +<p>—Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand +nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres.</p> + +<p>—Ah! ma chère.... quel système!</p> + +<p>—Mais c'est très-commode!</p> + +<p>—C'est une impardonnable légèreté!</p> + +<p>—Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop +pleine.... elle ne pourra plus se fermer.</p> + +<p>—Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa +les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite +fente béante.</p> + +<p>—Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une +fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à +clef.... il n'y a pas à dire!»</p> + +<p>Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit +loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et +la mit dans sa poche d'un air de triomphe.</p> + +<p>«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est +temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre +papa.</p> + +<p>—Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et +mange une orange.</p> + +<p>—Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire.</p> + +<p>—Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore +au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette +rue.»</p> + +<p>Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre +gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les +innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours, +les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.</p> + +<p>«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le +bateau s'arrête.... où est votre père?»</p> + +<p>Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à +l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On +va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs +paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la +terre ferme.</p> + +<p>Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre, +et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une +symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement.</p> + +<p>«Votre malle, madame....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p> + +<p>—Vos bagages, madame....</p> + +<p>—C'est à moi que ça revient, madame!</p> + +<p>—Non! c'est à moi!»</p> + +<p>Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage.... +Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant +d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec +une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et, +s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air +profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est +pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé +quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!»</p> + +<p>Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et +insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva.</p> + +<p>«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête?</p> + +<p>—Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je +commençais à être inquiète de vous.</p> + +<p>—Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un +commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est +écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et +bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait +derrière lui, prenez ces bagages.</p> + +<p>—Je vais l'accompagner pour le voir charger.</p> + +<p>—Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?</p> + +<p>—Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss +Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!</p> + +<p>—Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici +les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des +façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous +prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il +le portera comme des œufs.»</p> + +<p>Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait +ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté +d'eux dans la voiture.</p> + +<p>«Où est Tom? dit Éva.</p> + +<p>—Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne +qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.</p> + +<p>—Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis +sûre!»</p> + +<p>La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans +les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la +Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +franchit un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments +carrés: c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour +révélait un goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout +autour. Leurs piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques +des ornements, tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient +dans l'Espagne romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait +ses ondes argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de +marbre bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette +fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de +poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux +vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de +mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait +après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages +longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre +avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases +de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des +tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de +feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent, +des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur +moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur +éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux, +étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des +temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette +végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.</p> + +<p>Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en +étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver +des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.</p> + +<p>La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait +un oiseau prêt à s'élancer de sa cage.</p> + +<p>«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison? +dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle?</p> + +<p>—Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me +semble, à moi, un peu antique et bien païen.»</p> + +<p>Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme +et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le +plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au +fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche, +éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût +sévère, à cette passion qui leur <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> attire les sarcasmes et l'ironie +de la race blanche, plus correcte et plus froide.</p> + +<p>Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le +jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la +joue noire de Tom:</p> + +<p>«Cela paraît vous convenir, mon garçon?</p> + +<p>—Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.»</p> + +<p>Tout ceci se passa en un clin d'œil, pendant que les paquets étaient +déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de +toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas, +de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on +apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes +les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un +mouchoir de batiste parfumé.</p> + +<p>Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du +vestibule la troupe des domestiques.</p> + +<p>«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point +importuner monsieur dès le premier moment de son retour?»</p> + +<p>Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite, +tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance +respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient +les bagages.</p> + +<p>Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage, +quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut +plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon +blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables.</p> + +<p>«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment +cela va-t-il, mon garçon?»</p> + +<p>Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé.... +depuis quinze jours!</p> + +<p>«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et +ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages? +Je reviens à nos gens dans une minute.»</p> + +<p>Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le +vestibule.</p> + +<p>Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était +entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule.</p> + +<p>Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de +repos.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span></p> + +<p>«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et +l'embrassant mille fois.</p> + +<p>—C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me +faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment.</p> + +<p>Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de +l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses +grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de +curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante. +Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou +plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une +quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et +tremblante.</p> + +<p>«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans +les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion.</p> + +<p>Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra +sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire +qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle +relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à +celui-ci, embrassant celle-là.</p> + +<p>Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au +cœur.</p> + +<p>«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas, +moi!</p> + +<p>—Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.</p> + +<p>—Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal +à rien.... Cependant embrasser....</p> + +<p>—Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas?</p> + +<p>—C'est vrai! Comment peut-elle?...»</p> + +<p>Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.</p> + +<p>«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes +contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur +serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant +du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher. +Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!»</p> + +<p>C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare +leur distribua de petites pièces de monnaie.</p> + +<p>«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante +assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui +portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> la route, de +noix, de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de +toutes sortes.</p> + +<p>Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt +sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis +qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à +travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la +mode.</p> + +<p>«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre +compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur +la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste....</p> + +<p>—Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la +position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est +bonne que pour un pauvre nègre comme moi!»</p> + +<p>Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux +parfumés.</p> + +<p>«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer +Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de +ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets +comme vous.</p> + +<p>—Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté +de voir monsieur de si belle humeur.</p> + +<p>—Venez, Tom,» dit Saint-Clare.</p> + +<p>Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de +velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces, +des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à +la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il +n'osait même pas marcher par terre.</p> + +<p>«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher; +il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard +si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites +maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!»</p> + +<p>Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.</p> + +<p>«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle.</p> + +<p>—Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.</p> + +<p>—Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!</p> + +<p>—Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai +dit.»</p> + +<p>Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas +pesant.</p> + +<p>«C'est un vrai mastodonte! dit Marie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p> + +<p>—Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un +tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre +mari....</p> + +<p>—Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu!</p> + +<p>—C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.</p> + +<p>—Une lettre si courte et si froide!</p> + +<p>—Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien.</p> + +<p>—C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le +voyage et de raccourcir les lettres....</p> + +<p>—Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en +velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de +New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et +représentant Éva et son père, la main dans la main.»</p> + +<p>Marie regarda le portrait d'un air mécontent.</p> + +<p>«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?</p> + +<p>—Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de +la ressemblance?</p> + +<p>—Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense +point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant +l'étui.</p> + +<p>—Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant: +Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.</p> + +<p>—C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire +parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée, +et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à +moitié morte....</p> + +<p>—Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant +des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement +assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de +l'appartement.</p> + +<p>—La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.</p> + +<p>—L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss +Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon +Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade.</p> + +<p>—Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au +bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.</p> + +<p>—Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre +appartement, après ce long voyage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p> + +<p>—Adolphe, dites à Mammy de venir.»</p> + +<p>La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par +Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui +donner.</p> + +<p>«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée +et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit +confortable.»</p> + +<p>Mammy sortit, précédant miss Ophélia.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XVI.<a name="ch16" id="ch16"></a></h2> + +<h3>La maîtresse de Tom et ses opinions.</h3> + +<p>«Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dorés. +Je vous ai amené notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme +pratique, qui va décharger vos épaules du poids des soucis, et vous +donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs +ne vous tourmentera plus.»</p> + +<p>Cette remarque était faite à la table du déjeuner, quelques instants +après l'arrivée de miss Ophélia.</p> + +<p>«Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tête +sur sa main. Elle s'apercevra bientôt d'une chose, c'est qu'ici ce sont +les maîtresses qui sont esclaves.</p> + +<p>—Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit +Saint-Clare.</p> + +<p>—On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'était +pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les +renverrions tous d'un seul coup.»</p> + +<p>Évangéline fixa sur le visage de sa mère ses grands yeux sérieux; elle +ne semblait pas comprendre parfaitement cette réponse. Elle dit +très-simplement:</p> + +<p>«Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma +vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise +santé.... Les nôtres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer.</p> + +<p>—Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous +savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point +le meilleur des êtres?... Que feriez-vous sans elle?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p> + +<p>—Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les +gens de couleur, elle est horriblement égoïste....</p> + +<p>—Oh! l'égoïsme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare.</p> + +<p>—Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'égoïsme, cela, d'avoir +le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites +attentions, presque à chaque heure, quand mes crises reviennent; eh +bien! il est très-difficile de la réveiller. Ce sont mes efforts de la +nuit dernière qui me rendent si faible ce matin.</p> + +<p>—N'a-t-elle point veillé près de vous toutes ces dernières nuits, +maman?</p> + +<p>—Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte?</p> + +<p>—Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu +de mauvaises nuits, et cela sans aucun répit.</p> + +<p>—Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place +une nuit ou deux à Jane et à Rosa? elle se reposerait!</p> + +<p>—Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous êtes vraiment +bien irréfléchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une +main étrangère autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy +avait pour moi l'intérêt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus +aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si +dévoués.... mais ce bonheur n'a jamais été pour moi!» Et Marie poussa un +soupir.</p> + +<p>Miss Ophélia avait écouté ce discours avec une certaine dignité froide, +serrant les lèvres comme une personne bien résolue à connaître son +terrain avant de se hasarder.</p> + +<p>«Sans doute Mammy a une sorte de bonté, dit Marie; elle est douce et +respectueuse, mais au fond du cœur elle est égoïste, elle ne cessera +de regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai +ici. Mon père garda son mari; il est maréchal, et par conséquent +très-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre +ensemble, ils feraient bien de se regarder comme séparés tout à fait. +J'aurais dû insister et marier Mammy à quelque autre. Je ne le fis +point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors à Mammy +qu'elle ne devait plus s'attendre à revoir son mari plus d'une ou deux +fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon père, ne convenait pas +à ma santé, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc +de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a +parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas +s'apercevoir comme moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p> + +<p>—A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia.</p> + +<p>—Oui, elle en a deux.</p> + +<p>—Cette séparation doit lui être très-pénible.</p> + +<p>—Peut-être bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'étaient deux +petits êtres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui +prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours été un +peu attristée de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois +que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est nécessaire, si elle le +pouvait, elle retournerait dès demain vers son mari. Oui, je le +crois.... Les gens sont si égoïstes maintenant.... même les meilleurs!</p> + +<p>—Cela fait mal d'y penser,» dit Saint-Clare d'un ton sec.</p> + +<p>Miss Ophélia fixa sur lui un œil pénétrant; elle vit toute +l'irritation qu'il cherchait à contenir, elle vit le sourire sarcastique +qui plissa ses lèvres.</p> + +<p>«Mammy a toujours été ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais +pouvoir montrer sa garde-robe à vos domestiques du nord: soies, +mousselines et véritables batistes! J'ai quelquefois passé des +après-midi à lui arranger des chapeaux pour aller à des parties de +plaisir. Elle a toujours été bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet +plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du thé ou du +café fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que +Saint-Clare veut que l'on soit traité à l'office. Ils font tout ce +qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont égoïstes; ils se +conduisent comme des enfants gâtés. Je l'ai tant répété à Saint-Clare +que j'en suis fatiguée.</p> + +<p>—Et moi aussi,» dit Saint-Clare en prenant le journal du matin.</p> + +<p>Éva, la belle Éva, avec cette expression de recueillement profond et +mystique qui lui était particulière, s'avança doucement jusqu'à la +chaise de sa mère, et lui passa ses petits bras autour du cou.</p> + +<p>«Eh bien! Éva, qu'est-ce encore?</p> + +<p>—Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une +nuit?... Je suis sûre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne +dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je +réfléchis....</p> + +<p>—Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous êtes une étrange créature!</p> + +<p>—Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que +Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle +avait toujours mal à la tête.</p> + +<p>—Oh! c'est encore là une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme +tous les autres nègres: fait-elle du bruit pour un mal de <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> tête ou +un mal de doigt! Il ne faut pas les encourager à cela: jamais! Chez moi, +c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophélia. +Vous-même vous en sentirez bientôt la nécessité!.... Si vous encouragez +les esclaves à se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientôt plus +auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que +je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire; +aussi c'est ce que je fais.»</p> + +<p>A cette péroraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophélia +exprimèrent un étonnement qu'elle ne put déguiser.... Quant à +Saint-Clare, il partit d'un immense éclat de rire.</p> + +<p>«Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion à mes +maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il +ne se le rappelle pas un jour!...»</p> + +<p>Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux.</p> + +<p>Il y eut un moment de pénible silence. Saint-Clare se leva, regarda à sa +montre et dit qu'il avait à sortir. Éva s'élança après lui, miss Ophélia +et Mme Saint-Clare restèrent seules à table.</p> + +<p>«Voilà comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne +comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des +années.... Il aurait raison, si j'étais jamais à me plaindre et à parler +de moi.... mais je me suis tue, je me suis résignée.... résignée! Et +Saint-Clare à présent croit que je puis tout tolérer.»</p> + +<p>Miss Ophélia ne savait pas trop ce qu'elle devait répondre.</p> + +<p>Pendant qu'elle y réfléchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait +son plumage, comme ferait une colombe après la pluie. Puis elle commença +avec Ophélia une conversation de ménage, concernant les porcelaines, les +appartements, les provisions, toutes choses dont il était sous-entendu +que miss Ophélia prendrait la direction. Elle fit tant de +recommandations, de réflexions et d'observations, qu'une tête moins +systématique et moins bien organisée que celle de miss Ophélia n'eût +certes pu y résister.</p> + +<p>«Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La première fois que +mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter. +Seulement, ayez l'œil sur Éva, il faut la surveiller!</p> + +<p>—Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophélia, je n'ai jamais +rien vu de meilleur qu'elle.</p> + +<p>—Elle est bien étrange! bien étrange! fit la mère.... Il y a en elle +des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en +rien....» Et Marie soupira comme si elle eût exprimé là quelque +douloureuse vérité....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p> + +<p>«Je l'espère bien qu'elle ne lui ressemble pas!» pensait de son côté +miss Ophélia.</p> + +<p>«Éva a toujours aimé la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien +que tous les enfants sont comme cela. Moi-même, je jouais avec les +petits nègres de mon père.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur +moi. Mais Éva a parfois l'air de se mettre sur un pied d'égalité avec +tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en déshabituer. +Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gâte tout sous +son toit.... excepté sa femme!»</p> + +<p>Miss Ophélia continua de garder le plus profond silence.</p> + +<p>«Il n'y a pas deux manières d'être avec les esclaves, reprit Marie: il +faut leur faire sentir leur infériorité et les mater solidement! cela +m'a toujours été naturellement facile depuis la plus tendre enfance.... +Mais Éva est capable à elle seule de gâter toute une maison. Que +fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-même? Je déclare que je +ne m'en doute pas. Je tiens à être bonne avec les esclaves.... je le +suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'Éva +ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre idée de cela dans la +tête. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy +puisse dormir. C'est un échantillon de ce qu'elle ferait si elle était +laissée à elle-même.</p> + +<p>—Mais, dit brusquement Ophélia, vous pensez cependant que vos esclaves +sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont +fatigués!</p> + +<p>—Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est +juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant +ou dans l'autre; il n'y a pas de difficulté à cela.... Mais c'est bien +la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, à +l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme +pas assez, celle-là!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des +fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule, +dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin, +dont elle retira un élégant flacon de cristal.</p> + +<p>—Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui +passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose également +éthérée; vous voyez, cousine Ophélia, que je ne parle pas souvent de +moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire, +je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous +différons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise, +jamais appréciée. Je crois que cela tient à l'état de ma santé. +Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis portée à le croire; mais les +hommes sont égoïstes: c'est dans leur constitution; <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> ils ne +comprennent pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.»</p> + +<p>Miss Ophélia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la +Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulière des difficultés de +famille, miss Ophélia prévit le sort qui la menaçait; elle se fit un +visage impénétrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en réserve +contre les dangers de l'oisiveté, elle commença de tricoter avec une +rare énergie, pinçant les lèvres d'un air qui semblait dire: «Vous +voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mêler de vos +affaires.» Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de +pierre.</p> + +<p>Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un à qui parler. Elle +sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de +nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit:</p> + +<p>«Voyez-vous bien? lorsque j'ai épousé Saint-Clare, je lui ai apporté mon +bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plaît.... +Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite à sa +guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des idées +extravagantes.... particulièrement sur la manière de traiter les +esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-même.... +Il leur laisse tout faire sans même lever le doigt! Sur certaines +choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-même.... +quoiqu'il paraisse, en général, avoir une assez bonne nature.... Il a +décidé que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donné dans la +maison, à moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de +telle façon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez où cela mène.... +On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lèverait pas la main.... Pour +moi, vous comprenez quelle cruauté ce serait que de me demander un tel +effort.... Les esclaves sont de grands enfants!</p> + +<p>—Je ne connais rien à tout cela, grâce au ciel! dit miss Ophélia.</p> + +<p>—Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez à vos dépens, +si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de +stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misérable espèce!»</p> + +<p>Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle était sur ce +chapitre; elle ouvrit donc tout à fait les yeux et parut oublier sa +langueur.</p> + +<p>«Vous n'avez pas une idée des épreuves auxquelles ils soumettent les +maîtresses de maison, chaque jour et à chaque heure!... Mais il est +inutile de se plaindre à Saint-Clare; il fait de si <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> étranges +réponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont, +et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de +nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne +ferions pas mieux à leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux à +nous!</p> + +<p>—Mais, dit sèchement Ophélia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits +du même sang que nous?</p> + +<p>—Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race +dégradée!...</p> + +<p>—Ne pensez-vous pas qu'ils ont des âmes immortelles? continua la +cousine avec un ton d'indignation croissante.</p> + +<p>—Je ne dis pas non, fit Marie en bâillant. Pour cela, personne n'en +doute. Quant à ce qui est de comparer leurs âmes avec les nôtres, c'est +impossible. Saint-Clare a bien prétendu que séparer Mammy de son mari, +c'était la même chose que de me séparer de lui!... J'ai beau lui dire +qu'il y a une différence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on +disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime Éva! +Pourtant Saint-Clare a prétendu froidement, sérieusement, que je devais, +faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne à +sa place.... C'était un peu trop fort.... même pour moi! Je ne fais pas +souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en +silence.... mais, cette fois-là, j'éclatai.... Il n'y est pas revenu. +Mais depuis j'ai compris, à certains regards et à certaines paroles, +qu'il est toujours dans les mêmes idées; et il est si obstiné, si +provoquant!»</p> + +<p>Miss Ophélia parut avoir peur de dire quelque chose; elle précipita la +marche des longues aiguilles avec une fureur qui eût signifié bien des +choses, si Marie Saint-Clare eût pu comprendre....</p> + +<p>«Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous +prenez.... une maison sans règle, où les esclaves ont ce qu'ils veulent, +font ce qu'ils veulent,... excepté quand j'ai la force.... Je prends +quelquefois mon nerf de bœuf, mais cela me tue! Si seulement +Saint-Clare voulait faire comme les autres!</p> + +<p>—Quoi donc?</p> + +<p>—Eh mais, les envoyer à la <i>Calebasse</i>, ou en tout autre lieu où on les +fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'étais pas si débile, je +gouvernerais avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clare.</p> + +<p>—Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais!</p> + +<p>—Mon Dieu! les hommes ont une manière de commander.... Cela leur est +plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'œil de +Saint-Clare, il y a quelque chose d'étrange! Cet œil, quand il parle +sévèrement, a comme un éclair. Moi-même j'en ai peur, et <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> les +esclaves savent bien qu'il faut prendre garde à eux dans ces moments-là! +Je ne ferais pas tant, avec des tempêtes de coups, que Saint-Clare avec +un clignement d'œil, quand il est ému! On ne fait pas de bruit quand +Saint-Clare est là. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de pitié de +moi!... Mais, quand vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas +moyen de s'en tirer sans sévérité.... Ils sont si méchants, si +trompeurs, si paresseux!</p> + +<p>—Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout à +coup.... Quel terrible compte ces misérables auront à rendre au jour du +jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi, +nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'étendant tout de son +long sur un canapé en face de sa femme.</p> + +<p>—Vous êtes bien méchant, Saint-Clare!</p> + +<p>—En vérité? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques.... +comme je fais toujours.</p> + +<p>—Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare!</p> + +<p>—Je me suis trompé alors.... merci de me reprendre, ma chère!</p> + +<p>—Ah! vous voulez me provoquer maintenant!</p> + +<p>—Voyons, Marie, il fait très-chaud. Je viens d'avoir une longue +querelle avec Adolphe; il m'a fatigué.... permettez-moi de me reposer +sous votre doux sourire.</p> + +<p>—Que s'est-il passé avec Adolphe? l'impudence de ce drôle est devenue +excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir à le +commander quelque temps sans contrôle.... je le materais bien.</p> + +<p>—Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre finesse et +de votre bon sens ordinaire; quant à Adolphe, voici le cas: il s'est si +longtemps appliqué à imiter mes grâces et mes perfections, qu'il a fini +par se prendre pour son maître.... et j'ai été obligé de lui montrer à +la fin sa méprise.</p> + +<p>—Comment cela?</p> + +<p>—Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver +quelques-uns de mes vêtements pour mon usage personnel.... J'ai dû aussi +mettre des bornes à son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai +même poussé la cruauté jusqu'à le réduire à une seule douzaine de mes +mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des +fanfaronnades que j'ai dû également modérer par mes conseils paternels.</p> + +<p>—Ah! Saint-Clare, voilà une indulgence vraiment intolérable! Quand +apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves?</p> + +<p>—Et, après tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> +veuille ressembler à son maître!... Si je l'ai assez mal élevé pour +qu'il mette son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de +batiste, pourquoi ne pas lui en donner?</p> + +<p>—Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux élevé? dit Ophélia avec une pointe +d'audace.</p> + +<p>—Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'âmes que +vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-même j'aurais été un ange. +Je suis porté à croire que la paresse est ce que votre ancien docteur +Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral.</p> + +<p>—Je pense, reprit Ophélia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous +prenez une terrible responsabilité.... je ne voudrais pas l'assumer sur +moi pour mille mondes! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les +traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles, +dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est +mon opinion.»</p> + +<p>Le zèle si longtemps contenu de miss Ophélia éclatait enfin.</p> + +<p>«Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous +connaissez?»</p> + +<p>Et il se mit au piano et joua un air gai.</p> + +<p>Saint-Clare était un véritable musicien. Sa touche était brillante et +nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la légèreté aérienne +d'un oiseau. Il avait un jeu à la fois brillant et puissant; il passait +d'un morceau à l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve; +puis, abandonnant tout à coup la musique, il se leva et dit gaiement: +«Ma foi! cousine, vous avez parlé d'or et bien fait votre devoir; je ne +vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez +montré tout à l'heure un diamant de vérité.... et de la plus belle eau; +mais vous m'avez envoyé les rayons tellement en plein visage.... que je +n'en ai pas tout d'abord apprécié la valeur.</p> + +<p>—Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilité de l'observation +de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous +pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent +pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant à ce qui est de +leur parler, je leur ai parlé... à m'en fatiguer; je leur ai enseigné +leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller à l'église quand ils +veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi +cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont +tous les moyens de s'améliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le +disais, c'est une race dégradée.... Il n'y a pas de remède... Vous ne +pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> cousine Ophélia, j'ai +essayé, et vous non... et je suis née, et j'ai été élevée au milieu +d'eux... Je les connais!»</p> + +<p>Ophélia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne répondit rien. +Saint-Clare siffla un air.</p> + +<p>«Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal à la +tête!</p> + +<p>—Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire +pour vous être agréable?</p> + +<p>—Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais +éprouvé le moindre sentiment pour moi...</p> + +<p>—Cher ange accusateur!</p> + +<p>—Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte...</p> + +<p>—Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manière; je +ne demande qu'à savoir!»</p> + +<p>De joyeux éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les +rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et +rit aussi.</p> + +<p>«Qu'est-ce?» dit miss Ophélia en approchant.</p> + +<p>Tom était assis dans la cour sur un petit siége de mousse: chacune de +ses boutonnières était fleurie de jasmins du Cap; Évangéline, heureuse +et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce +fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un +oiseau familier.</p> + +<p>«O Tom! que vous avez une drôle de figure ainsi!»</p> + +<p>Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi +lui-même autant que sa jeune maîtresse. Quand il vit Saint-Clare, il +leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grâce.</p> + +<p>«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia.</p> + +<p>—Et pourquoi non?</p> + +<p>—Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!</p> + +<p>—Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros +chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui +pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez! +avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du +nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce +que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une +observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous +traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous +indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais +vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer +en Afrique pour ne <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> plus les voir ni les sentir... et vous leur +expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien +cela, cousine?</p> + +<p>—Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive.</p> + +<p>—Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en +s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait +Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici +Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent +merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus +qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de +Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté +une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le +Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les +humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines!</p> + +<p>—En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on +dirait, à vous entendre, un professeur!</p> + +<p>—Un professeur?</p> + +<p>—Oui, un professeur de religion!</p> + +<p>—Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas +pratiquer.</p> + +<p>—Qui vous fait parler ainsi?</p> + +<p>—Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que +Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus +facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que +d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!» +Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est +de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!»</p> + +<p>La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.</p> + +<p>Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce +aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare +d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de +tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait. +Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de +Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il +avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une +simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait +pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc +exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent +réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de +pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à +toutes ses épreuves <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> terrestres! Tom, dans son habit de drap bien +brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec +un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et +bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége +épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.</p> + +<p>Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race +sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur +tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la +lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des +peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses +yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin.</p> + +<p>Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée—et le +temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche +incessante du progrès humain—la vie s'éveillera là avec une splendeur +et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans +cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des +palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans +bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura +revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée +et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe +manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur +humble docilité de cœur, dans leur aptitude à se confier à un esprit +supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité +enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils +réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne. +Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette +fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume +suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et +détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront +les premiers.</p> + +<p>Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de +certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur +le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince +poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose +d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes œuvres et elle allait +en toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, +elle allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être +très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse +tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée, +si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses +mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un +brouillard tissé! C'était <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> une gracieuse créature! ses pensées +devaient lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant +contraste. Ce n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie, +un aussi beau châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée, +roide et anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui +l'entourait, et si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait +aussi bien que la grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était +pas du reste la grâce de Dieu, tant s'en faut!</p> + +<p>«Où est Éva? dit Marie.</p> + +<p>—Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.»</p> + +<p>Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez, +quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas.</p> + +<p>«Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tête.</p> + +<p>—Vous êtes bien bonne, miss Éva! Depuis quelque temps j'ai toujours mal +à la tête.... ça ne fait rien!...</p> + +<p>—Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras +autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon.</p> + +<p>—Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne +puis.</p> + +<p>—Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours +pour le mal de tête.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le +prendre, pour me faire plaisir!</p> + +<p>—Comme elle parle, cher trésor! dit Mammy, pendant qu'Évangéline lui +coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre à +quatre.</p> + +<p>—Qui donc vous arrêtait? fit la mère.</p> + +<p>—Je donnais mon flacon à Mammy, pour qu'elle l'emportât à l'église.</p> + +<p>—Comment! Éva, votre flacon d'or?... à Mammy! dit Marie en frappant du +pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le +reprendre!»</p> + +<p>Évangéline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna +lentement vers l'escalier.</p> + +<p>«Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle +fasse comme il lui plaira.</p> + +<p>—Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le +monde? dit Marie.</p> + +<p>—Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux +que vous et moi.</p> + +<p>—Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine à maman, dit la +petite fille en touchant doucement le coude de son père.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p> + +<p>—Eh bien, cousin, êtes-vous prêt pour l'office? dit miss Ophélia en se +tournant tout d'une pièce vers Saint-Clare.</p> + +<p>—Je n'y vais pas. Merci bien.</p> + +<p>—J'ai toujours désiré voir Saint-Clare aller à l'église, dit Marie, +mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant!</p> + +<p>—Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église +pour apprendre à faire votre chemin dans le monde. Votre piété est un +vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a +là du moins de quoi tenir un homme éveillé!</p> + +<p>—Quoi! ces braillards de méthodistes!... fi! l'horreur!</p> + +<p>—Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos églises, ma chère Marie! +positivement! C'est trop demander à un homme que de le conduire là. +Voyons, Éva, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici, +nous allons jouer.</p> + +<p>—Mais, papa, il vaut mieux que j'aille à l'église.</p> + +<p>—Mais c'est mortellement ennuyeux!</p> + +<p>—Oui, c'est un peu ennuyeux, dit Éva, et cela m'endort; mais je fais +tout ce que je peux pour me tenir éveillée.</p> + +<p>—Que faites-vous pour cela?</p> + +<p>—Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que +Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous +savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plaît. +Je vous assure, après tout, que ce n'est pas trop ennuyeux.</p> + +<p>—Chère et charmante petite âme! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et +prie pour moi.</p> + +<p>—Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais....» Et elle sauta +dans la voiture à côté de sa mère.</p> + +<p>Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers +avec les mains pendant que la voiture s'éloignait; il sentit de grosses +larmes dans ses yeux.</p> + +<p>«O Évangéline, la bien nommée! s'écria-t-il; va! tu es bien pour moi un +évangile que Dieu m'a fait!»</p> + +<p>Il eut un moment d'émotion vraie, puis il se mit à fumer un cigare et à +lire le <i>Picayune</i><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et il oublia son petit +évangile.... Que de gens font comme lui!</p> + +<p>«Voyez-vous, Évangéline, disait la mère chemin faisant, il est toujours +bien d'être bon avec les gens.... mais il ne faut pas les <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> traiter +comme nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy était +malade, vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?...</p> + +<p>—Mais si, maman, dit Éva; ce serait plus commode pour la soigner, et +puis mon lit est meilleur que le sien!»</p> + +<p>Mme Saint-Clare fut désespérée du manque de sens moral que cette phrase +révélait.</p> + +<p>«Mais comment parvenir à me faire comprendre de cette enfant? dit-elle.</p> + +<p>—C'est impossible!» dit miss Ophélia d'un ton significatif.</p> + +<p>Éva parut un moment déconcertée et toute chagrine; mais, par bonheur, +les enfants ne gardent pas longtemps la même impression: bientôt elle +rit aux éclats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres +qu'elle apercevait à travers les vitres de la portière.</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>«Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dîner, quel était le programme de +l'église aujourd'hui?</p> + +<p>—Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons +que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes idées.... exactement.</p> + +<p>—Longs développements, alors! le sujet est vaste.</p> + +<p>—J'entends toutes mes idées sur la société. Il avait pris pour texte +cette pensée: «Il a fait toutes choses belles dans leur saison.» Il a +montré comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales +venaient de Dieu; il a dit qu'il était convenable et juste qu'il y eût +des petits et des grands; que les uns étaient nés pour commander et les +autres pour obéir. Il a si bien répondu à toutes les objections qu'on +fait maintenant à l'esclavage! Il a prouvé que la Bible était évidemment +de notre côté.... J'aurais seulement désiré que vous l'eussiez entendu!</p> + +<p>—Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de +bien.... et, de plus, j'ai fumé mon cigare.... ce que je n'aurais pu +faire à l'église!</p> + +<p>—Mais, dit miss Ophélia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions?</p> + +<p>—Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur que la grâce +n'a pas touché.... Le côté religieux de ces choses-là me laisse tout à +fait indifférent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage, +je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous +le gardons; c'est dans notre intérêt! et cela <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> nous convient! et +voilà tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois +que tout le monde pourrait me comprendre.</p> + +<p>—En vérité, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous +ne respectez rien!... C'est révoltant de vous entendre parler ainsi!</p> + +<p>—Révoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les +explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa +saison de boire un coup de trop, de rester trop tard à jouer aux cartes, +et de se livrer à une foule d'autres petites distractions que la +Providence nous ménage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes +gens?... Je serais enchanté d'entendre prouver que cela aussi est bien +en sa saison!</p> + +<p>—Enfin, dit brusquement miss Ophélia, êtes-vous pour ou contre +l'esclavage?</p> + +<p>—Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez +une affreuse logique; si je réponds à cette question, vous allez m'en +faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas +m'enferrer. Je passe ma vie à jeter des cailloux dans les vitres de mes +voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi.</p> + +<p>—Voilà comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela, +parce qu'il n'a pas de religion....</p> + +<p>—De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux +deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que +vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui +s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une +société égoïste et mondaine! Une religion! cela qui est moins +scrupuleux, moins généreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma +méchante et aveugle nature, à moi! Non! quand je veux voir de la +religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi!</p> + +<p>—Alors vous ne croyez pas que la Bible justifie l'esclavage? dit +Ophélia.</p> + +<p>—La Bible était le livre de ma mère, reprit Saint-Clare.... elle a vécu +et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il +en fût ainsi!... C'est comme si on disait que ma mère buvait de +l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai +raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela, +continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mère!... +Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose +que l'on puisse respecter.... Vous <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> voyez donc bien, continua-t-il, +en reprenant son ton léger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose +soit à sa place. L'édifice social, en Europe et en Amérique, est +quelquefois composé d'éléments qui supporteraient difficilement la +critique d'un examen sévère.... On ne vise pas au bien absolu.... on se +contente de ne pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on +vienne me dire: L'esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons pas +nous en passer, il nous le faut, ou nous sommes réduits à la mendicité! +voilà qui est positif, net et clair, et honorable comme la vérité.... +Mais que l'on vienne, avec une mine allongée et hypocrite, me citer +l'Écriture.... non! non! voilà ce que je n'approuverai jamais!</p> + +<p>—Vous n'avez pas de charité, dit Marie.</p> + +<p>—Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons à présent que le prix du coton +baisse de jour en jour et fasse des esclaves une propriété qui se donne +sur le marché.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitôt une tout +autre explication de l'Écriture? Quels flots de lumière se répandront +tout à coup dans l'Église!... Comme il sera démontré que la raison et la +Bible veulent toute autre chose!</p> + +<p>—En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je +suis enchantée d'être née du temps de l'esclavage, et je crois que c'est +une bonne chose.... Je sens que cela doit être, et, à coup sûr, je ne +pourrais pas m'en passer.</p> + +<p>—Et vous, mignonne, dit Saint-Clare à Éva, qui entrait une fleur à la +main, quel est votre avis?</p> + +<p>—Sur quoi, papa?</p> + +<p>—Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou +d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici?</p> + +<p>—Oh! c'est notre manière qui est la meilleure, dit Éva.</p> + +<p>—Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front.</p> + +<p>—Parce qu'elle nous donne plus de monde à aimer autour de nous, dit Éva +en relevant ses yeux pleins d'expression.</p> + +<p>—Ah! voilà bien Éva, dit Marie, voilà bien une de ses sottes réponses.</p> + +<p>—C'est mal, papa? dit Évangéline en se mettant sur les genoux de son +père.</p> + +<p>—Oui, à la façon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais où était donc +ma petite fille pendant le dîner?</p> + +<p>—Dans la chambre de Tom à l'écouter chanter.... La mère Dina m'a +apporté à manger....</p> + +<p>—Écouter chanter Tom!... hein?</p> + +<p>—Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les +anges tout radieux, sur la terre de Chanaan....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p> + +<p>—Voyons! est-ce plus joli que l'Opéra? dites-moi.</p> + +<p>—Oh! oui; il m'apprendra tout cela.</p> + +<p>—Ah! des leçons de musique!</p> + +<p>—Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et +il m'explique ce que cela veut dire!</p> + +<p>—Sur ma parole, dit Marie en riant aux éclats, voilà la meilleure +plaisanterie de la saison!</p> + +<p>—Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'Écriture. +Cet esclave a le génie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de +bonne heure ce matin.... Je suis monté à sa chambre, au-dessus de +l'écurie.... Il faisait sa prière.... Je n'ai rien entendu d'aussi +touchant.... Il m'y recommandait à Dieu avec un zèle tout +apostolique....</p> + +<p>—Il se doutait peut-être que vous l'écoutiez.... Je connais ces +tours-là.</p> + +<p>—Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son +opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de +progrès à faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait.</p> + +<p>—Eh bien, songez-y! fit miss Ophélia.</p> + +<p>—C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh! +nous verrons.... n'est-ce pas, Éva?»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XVII.<a name="ch17" id="ch17"></a></h2> + +<h3>Comment se défend un homme libre.</h3> + +<p>Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un +peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place à l'autre; elle +met ses provisions à contribution pour fournir un petit viatique aux +amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; à +l'horizon le soleil rougissant s'arrête tout pensif et verse ses rayons +calmes et dorés dans la petite chambre où sont assis l'un près de +l'autre Georges et Élisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa +main la main de sa femme. Ils paraissent sérieux et tristes, il y a sur +leurs joues des traces de larmes.</p> + +<p>«Oui, Élisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est +vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme +vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme +libre, dignes d'un chrétien! Le Dieu tout-puissant <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> sait que j'ai +voulu bien faire.... que j'ai péniblement essayé de bien faire, quand +tout était contre moi!... et maintenant, je vais oublier le passé.... je +vais rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma +Bible et apprendre à être bon.</p> + +<p>—Quand nous serons au Canada, je vous aiderai à vivre, reprit Élisa. Je +sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux +nous pouvons nous suffire.</p> + +<p>—Oui, Élisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous +aurons notre enfant. Oh! Élisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est +pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont à lui!... Je me +suis souvent étonné que des hommes qui pouvaient vraiment dire: «ma +femme, mes enfants,» eussent le cœur de penser et de vouloir autre +chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et +fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus à +Dieu.... Oui, j'ai travaillé jour et nuit jusqu'à vingt et un ans, et je +n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter +ma tête, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils +me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je +travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et +pour l'enfant.... Quant à mon ancien maître, il est payé au centuple; je +ne lui dois rien.</p> + +<p>—Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Élisa; nous ne sommes +pas encore au Canada!</p> + +<p>—C'est vrai; mais il me semble que je respire déjà l'air libre, et que +cela me rend fort!»</p> + +<p>A ce moment on entendit des voix à l'extérieur; on frappa à la porte.... +Élisa l'ouvrit en tressaillant.</p> + +<p>Siméon était là avec un autre quaker, qu'il introduisit et présenta sous +le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, maigre comme une +perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de +finesse et de perspicacité; il était loin d'avoir la physionomie calme, +placide, détachée du monde, de Siméon Halliday. C'était au contraire un +homme très-éveillé, très au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant +plus qu'il savait ce dont il était capable.... Tout cela du reste +s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau à larges +bords et la phraséologie de sa communion.</p> + +<p>«Notre ami Phinéas, dit Siméon Halliday, a découvert quelque chose +d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'écouter.</p> + +<p>—C'est vrai, dit Phinéas, et cela montre une fois de plus qu'il est +bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit +dernière, je me suis arrêté dans une petite taverne solitaire, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> de +l'autre côté de la route. Tu te rappelles, Siméon, cet endroit où, l'an +passé, nous avons vendu des pommes à une grosse femme qui avait de +longues boucles d'oreilles?.... J'étais fatigué de ma route; je +m'étendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de +bison sur moi... en attendant que mon lit fût prêt.... Qu'est-ce que je +fais?... Je m'endors.</p> + +<p>—Avec une oreille ouverte, Phinéas? dit tranquillement Siméon.</p> + +<p>—Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'étais très-fatigué. +Quand je revins un peu à moi, il y avait des hommes dans l'appartement, +assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu +dire un mot des quakers, j'écoutai un peu. «Ainsi, disait l'un, ils sont +chez les quakers, sans aucun doute!» Ici, j'écoutai des deux oreilles. +C'était de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan. +Georges devait être renvoyé à son maître, dans le Kentucky, pour qu'on +en fît un exemple capable de terrifier à jamais les nègres qui veulent +fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre Élisa à la +Nouvelle-Orléans.... ils espéraient en tirer seize à dix-huit cents +dollars; l'enfant devait être rendu à un marchand qui l'avait acheté; +Jim et sa mère seraient également renvoyés à leur maître, dans le +Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux +constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs.... +que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces +individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle était +à lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et +viendraient à sept ou huit à notre poursuite. Et maintenant que faut-il +faire?»</p> + +<p>Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment +digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gâteaux +pour écouter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine; +l'inquiétude se lisait sur son visage. Siméon réfléchissait +profondément. Élisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait +détacher ses yeux. Georges serrait les poings, son œil lançait des +éclairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on +veut livrer son fils et vendre sa femme à l'encan.... et cela sous la +protection des lois d'une nation chrétienne!</p> + +<p>«Georges, que ferons-nous? dit Élisa d'une voix éteinte.</p> + +<p>—Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre à +coucher, où il examina ses pistolets.</p> + +<p>—Eh! eh! dit Phinéas à Siméon, en hochant la tête, tu vois comme cela +va se passer.</p> + +<p>—Je vois bien, dit Siméon; je souhaite qu'on n'en vienne pas là.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p> + +<p>—Je ne veux entraîner personne avec moi, dit Georges; prêtez-moi +seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire. +Jim a la force d'un géant. Il est brave comme la mort et le désespoir, +et moi aussi!</p> + +<p>—Très-bien, ami, dit Phinéas; mais avec tout cela tu as encore besoin +de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton +affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses +que tu ne connais pas.</p> + +<p>—Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges.</p> + +<p>—Compromettre! dit Phinéas avec une expression de malice et de ruse. En +quoi me compromettre, s'il te plaît?</p> + +<p>—Phinéas est sage et habile, dit Siméon, tu peux t'en rapporter à lui, +Georges.»</p> + +<p>Et lui mettant la main sur l'épaule et regardant les pistolets:</p> + +<p>«Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud.</p> + +<p>—Je n'attaquerai pas, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce +pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....»</p> + +<p>Il s'arrêta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur +son visage.</p> + +<p>«J'ai eu une sœur vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... je +sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlèverait +ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donné des bras vaillants +pour la défendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma +femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me +blâmer?</p> + +<p>—Aucun homme ne peut te blâmer! la chair et le sang ne peuvent agir +autrement.... Malheur au monde à cause de ses péchés, mais malheur +surtout à ceux par qui les péchés arrivent!</p> + +<p>—Ne feriez-vous pas la même chose à ma place, monsieur?</p> + +<p>—Je désire n'être pas tenté, dit Siméon. La chair est faible.</p> + +<p>—Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinéas en +étendant ses bras longs comme des ailes de moulin à vent. Je suis sûr, +ami Georges, que, le cas échéant, je pourrai te débarrasser d'un de ces +individus.</p> + +<p>—Ah! s'il est jamais permis de résister au mal par la force, c'est +maintenant, c'est à Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du +peuple nous ont montré une voie meilleure; ce n'est point par la colère +de l'homme que la justice de Dieu opère ses œuvres. La justice de +Dieu va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reçoit +que celui à qui elle a été donnée par le ciel; prions donc le ciel de +n'être point tentés.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p> + +<p>—C'est ce que je fais, dit Phinéas.... Mais si nous sommes trop +tentés.... qu'ils prennent garde à eux.... Je ne dis que cela!</p> + +<p>—On voit bien que tu n'es pas né parmi les quakers, Phinéas.... Chez +toi le vieil homme reprend toujours le dessus.»</p> + +<p>Pour dire vrai, Phinéas avait été longtemps un coureur de bois, +intrépide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'était épris +d'une belle quakeresse, et touché par ses charmes, il était entré dans +sa communion; mais, quoiqu'il en fût maintenant un digne et +irréprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un +certain levain de l'ancien monde.</p> + +<p>«L'ami Phinéas a toujours des façons à lui, dit Rachel en souriant; mais +après tout.... nous savons que son cœur est bien placé!</p> + +<p>—Ne faut-il point nous hâter? dit Georges.</p> + +<p>—Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse, +reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois +heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la +chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui +pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous +risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et +le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et +nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger, +Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se +tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre +notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami +Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec +les tiens.»</p> + +<p>Phinéas sortit et ferma la porte sur lui.</p> + +<p>«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon.</p> + +<p>—Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous +quelques périls.</p> + +<p>—Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous +faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons +pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers +Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.»</p> + +<p>Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et +faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient +assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans +quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours.</p> + +<p>«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des +terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> nous +qui n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa, +personne ne m'aima, que ma sœur et ma mère, ce pauvre cœur +brisé!... Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le +marchand l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais.... +«Pauvre Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va! +qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de +mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce +furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se +passèrent, et mon cœur se flétrit et se dessécha comme le sable.... +jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une +résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été +un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais +peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous +arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon +cadavre.</p> + +<p>—Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous +permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.</p> + +<p>—Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa +femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font? +comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la +Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches, +heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel. +Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens, +pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont +couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les +vendent! Ils trafiquent du sang de leur cœur, de leurs soupirs et de +leurs larmes.... et Dieu le permet!</p> + +<p>—Ami Georges, dit Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, il te +fera du bien.»</p> + +<p>Georges approcha sa chaise de la porte, et Élisa, essuyant ses larmes, +s'approcha aussi pour écouter; et Siméon lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Pour moi, mes pieds m'ont presque manqué, et j'ai failli tomber en + marchant;</p> + + <p>«Parce que j'ai eu de vaines pensées, en voyant la prospérité des + méchants.</p> + + <p>«Ils ne participent point aux travaux et aux misères des autres hommes.</p> + + <p>«C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chaîne.</p> + + <p>«La violence les couvre comme un vêtement.</p> + + <p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p> + + <p>«Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur cœur + ne peut désirer.</p> + + <p>«Et ils sont corrompus, et ils tiennent de méchants discours au sujet de + la servitude: leurs discours sont superbes!</p> + + <p>«C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se + dit:</p> + + <p>«Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Très-Haut?»</p> +</div> + +<p>—N'est-ce pas ainsi, ajouta Siméon, n'est-ce pas ainsi que Georges +pense?</p> + +<p>—Oui, répondit Georges, j'aurais pu écrire cela moi-même.</p> + +<p>—Écoute donc encore, reprit Siméon.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Quand j'eus ces pensées, elles me furent amères. Mais j'entrai dans le + sanctuaire de Dieu, et je compris.</p> + + <p>«Seigneur! tu les as placés dans des endroits glissants, tu les as + précipités vers la destruction.</p> + + <p>«Comme le rêve d'un homme qui s'éveille, ô Dieu! en te réveillant tu + briseras leur image!</p> + + <p>«Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main + droite.</p> + + <p>«Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire!</p> + + <p>«Il est bon à moi de m'attacher à mon Dieu. J'ai mis mon espérance dans + le Seigneur Dieu.»</p> +</div> + +<p>Ces paroles de la sagesse divine, prononcées par la bouche amie du +vieillard, passèrent, comme une musique sacrée, sur l'âme malade et +irritée du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de +douceur soumise remplaça la haine farouche.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Si ce monde était tout, Georges, reprit Siméon, tu pourrais en effet + demander où est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-là même qui ont + eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets + ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis + à sa place un jour.»</p> +</div> + +<p>Si ces paroles eussent été prononcées par quelque orateur à son aise, +indulgent pour lui-même, qui les eût laissées tomber de sa bouche comme +des fleurs de rhétorique à l'usage des malheureux, elles n'auraient pas +produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un +calme suprême, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de +l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout céder. Les deux pauvres +fugitifs sentaient le calme et la force pénétrer dans leur âme.</p> + +<p>Rachel prit alors Élisa par la main et la conduisit à table. On frappa +un petit coup à la porte: Ruth entra.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p> + +<p>«J'ai couru, dit-elle, pour apporter à l'enfant ces trois petites paires +de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au +Canada!... Toujours du courage, Élisa!» dit-elle en se mettant à table +auprès de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main.</p> + +<p>Et elle glissa un gâteau entre les doigts d'Henri.</p> + +<p>«Je lui en ai apporté d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche.... +Les enfants, tu sais, ça mange toujours!</p> + +<p>—Oh! dit Élisa, que vous êtes bonne!</p> + +<p>—Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel.</p> + +<p>—Impossible! Imagine-toi, j'ai laissé John avec le baby.... et des +gâteaux au four.... Si je m'arrête une minute, John va laisser brûler +les gâteaux et donner à l'enfant tout ce qu'il y a de sucre à la maison. +C'est son caractère, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu +Élisa! adieu Georges! que Dieu protége votre voyage!...»</p> + +<p>Et elle disparut en sautillant.</p> + +<p>Un moment après, une grande voiture couverte s'arrêta devant la porte. +La nuit était claire et toute scintillante d'étoiles. Phinéas sauta +vivement à bas de son siége pour faire placer les voyageurs. Georges +sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas +était ferme, son visage plein de courage et de résignation. Rachel et +Siméon venaient après lui.</p> + +<p>«Descendez un peu, vous autres, dit Phinéas à ceux qui se trouvaient +déjà dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour +l'enfant.</p> + +<p>—Voilà deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les +cahots sont durs, la nuit.»</p> + +<p>John descendit le premier et aida sa mère à descendre. Il en prenait le +soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards +inquiets, comme si elle se fût attendue à voir à chaque instant arriver +ses persécuteurs.</p> + +<p>«Jim, vos pistolets! dit Georges à voix basse. Et vous savez ce que nous +ferons, si on nous attaque....</p> + +<p>—Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant +vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma +mère!»</p> + +<p>Pendant qu'il échangeait ces quelques mots, Élisa avait pris congé de sa +bonne amie Rachel. Siméon la plaça dans la voiture, et elle s'y installa +dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer à côté +d'elle. Georges et Jim se placèrent devant elle sur un banc grossier, et +Phinéas sur le siége.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p> + +<p>«Adieu, mes amis! dit Siméon.</p> + +<p>—Dieu vous bénisse!» répondit-on.</p> + +<p>Et la voiture partit en faisant craquer le sol gelé sous les roues.</p> + +<p>Il n'y avait pas moyen de causer.</p> + +<p>On roula à travers les chemins du bois à demi défriché; on franchit de +larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les vallées, +et les heures passaient.</p> + +<p>L'enfant s'endormit bientôt et tomba lourdement sur le sein de sa mère. +La pauvre vieille négresse oublia ses craintes, et, vers le point du +jour, Élisa elle-même ferma les yeux. Phinéas était le plus gai de la +compagnie; il sifflait, pour abréger la route, certains airs un peu +profanes... pour un quaker.</p> + +<p>Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide +d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta +pour écouter.</p> + +<p>«Ce doit être Michaël; je reconnais le galop de son bidet.»</p> + +<p>Il se leva et regarda avec une certaine inquiétude.</p> + +<p>Ils aperçurent, au sommet d'une colline assez éloignée, un homme qui +venait vers eux à fond de train.</p> + +<p>«C'est lui!» dit Phinéas.</p> + +<p>Georges et Jim sautèrent à bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient +faire; ils se tournèrent silencieusement du côté où ils voyaient venir +le messager attendu. Il avançait toujours; une hauteur le déroba un +instant, mais ils entendaient toujours l'allure précipitée: enfin on +l'aperçut au sommet d'une éminence, et à portée de la voix.</p> + +<p>«Oui! c'est Michaël. Holà! ici, par ici, Michaël!</p> + +<p>—Phinéas! est-ce toi?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Quelle nouvelle? Viennent-ils?</p> + +<p>—Ils sont derrière moi, huit ou dix! échauffés par l'eau-de-vie, +jurant, écumant comme autant de loups.»</p> + +<p>A peine avait-il parlé qu'une bouffée de vent apporta le bruit du galop +de leurs chevaux.</p> + +<p>«Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinéas. Si vous voulez combattre, +attendez que je vous choisisse l'endroit....»</p> + +<p>Ils remontèrent. Phinéas lança les chevaux au galop. Michaël se tenait à +côté d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain +une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se découpait sur les +bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les +ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable à la +blancheur de sa bâche.... On entendit un cri de <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> triomphe brutal.... +Élisa, prête à se trouver mal, serrait son enfant sur son cœur; la +vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs +pistolets d'une main convulsive.</p> + +<p>Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et +s'arrêta près d'un bloc de rochers escarpés, surplombants, dont la masse +solitaire s'élevait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette +pyramide isolée montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant, +et semblait promettre un abri inviolable. Phinéas connaissait +parfaitement l'endroit; il y était souvent venu dans ses courses de +chasseur. C'était pour l'atteindre qu'il avait si vivement poussé ses +chevaux.</p> + +<p>«Nous y voilà, dit-il en arrêtant et en sautant à bas du siége.... +Allons! tous, vite à terre, et grimpez avec moi dans ces rochers! +Michaël, mets ton cheval à la voiture et va chez Amariah; ramène-le avec +quelques-uns des siens pour dire un mot à ces drôles!»</p> + +<p>En un clin d'œil tout le monde fut descendu.</p> + +<p>«Par ici, dit Phinéas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la +femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!»</p> + +<p>L'exhortation était au moins inutile; en moins de temps que nous ne +saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'élançait vers +les rochers, tandis que Michaël, suivant le conseil de Phinéas, +s'éloignait rapidement.</p> + +<p>«Avancez, dit Phinéas, au moment où, déjà plus près du rocher, ils +distinguaient, aux lueurs mêlées de l'aube et des étoiles, la trace d'un +sentier âpre, mais nettement marqué, qui conduisait au cœur du roc. +Voilà une de nos cavernes de chasse.... Venez!»</p> + +<p>Phinéas allait devant, bondissant comme une chèvre, de pic en pic, et +portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, chargé de sa vieille +mère. Georges et Élisa fermaient la marche.</p> + +<p>Les cavaliers arrivèrent à la haie, et descendirent en proférant des +cris et des serments; ils se préparaient à suivre les fugitifs. Après +quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvèrent au sommet du roc. Le +sentier passait alors à travers un étroit défilé où l'on ne pouvait +marcher qu'un de front. Tout à coup ils arrivèrent à une crevasse d'à +peu près trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui +séparait en deux la masse des rochers; précipice escarpé, +perpendiculaire comme les murs d'un château fort. Phinéas franchit +aisément la crevasse et déposa l'enfant sur un épais tapis de mousse +blanche.</p> + +<p>«Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....»</p> + +<p>Et ils sautèrent, en effet, l'un après l'autre. Quelques fragments <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> +de rochers, formant comme un ouvrage avancé, les dérobaient au regard +des assaillants.</p> + +<p>«Bien! nous voici tous, dit Phinéas, avançant la tête au-dessus de ce +rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.»</p> + +<p>L'ennemi s'était engagé dans les rochers.</p> + +<p>«Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont être obligés de +marcher un à un entre ces rochers, à la portée de nos pistolets.... Vous +voyez bien, enfants!</p> + +<p>—Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire +personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre.</p> + +<p>—Mon Dieu! Georges, combats tout à ton aise, dit Phinéas en mâchant +quelque feuille de mûrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir +de regarder, j'imagine. Vois-les donc délibérer et lever la tête, comme +des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de +leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?... +Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!»</p> + +<p>La troupe, que l'on pouvait maintenant très-nettement distinguer, se +composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux +constables et d'un renfort de chenapans, recrutés à la taverne pour +quelques verres d'eau-de-vie.</p> + +<p>«Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!...</p> + +<p>—Oui, les voici là-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher.... +ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris!</p> + +<p>—Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les rochers, et ce +ne serait pas agréable du tout!</p> + +<p>—Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser à votre peau! +il n'y a pas de danger; les nègres ont trop peur.</p> + +<p>—Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à ma peau, fit Marks, je +n'en possède pas de meilleure.... Quelquefois les nègres se battent +comme des diables.»</p> + +<p>En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et +claire:</p> + +<p>«Messieurs, dit-il, qui êtes-vous et que voulez-vous?</p> + +<p>—Nous venons reprendre un troupeau de nègres en fuite, dit Loker, +Georges et Élisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme. +Nous avons avec nous des constables et un warrant<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> pour les +prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? Êtes-vous <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> +Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le +Kentucky?</p> + +<p>—Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je +suis à lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de +Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa +mère sont ici.... Nous avons des armes pour nous défendre.... et nous +comptons nous défendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le +premier qui se montre à la portée de nos balles est un homme mort, et le +second aussi, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p> + +<p>—Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui +s'avança en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans +votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice.... +nous avons la loi de notre côté, et le pouvoir, et tout! Ce que vous +avez de mieux à faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement.... +aussi bien tôt ou tard il va falloir que vous en veniez là!</p> + +<p>—Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre côté, +répondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme, +pour la vendre à la Nouvelle-Orléans. Vous voulez étaler mon fils comme +un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mère +de Jim à la bête brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce +qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-même. Moi et Jim, vous voulez +nous rendre au fouet et à la torture.... Vous voulez nous faire écraser +sous le talon de ceux que vous appelez nos maîtres.... et vos lois vous +protégent.... Eh bien! honte à vos lois et à vous! Mais vous ne nous +tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne +reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu, +aussi libres que vous-mêmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je +vous le jure, nous allons combattre pour notre liberté jusqu'à la mort!»</p> + +<p>Pendant qu'il faisait cette déclaration d'indépendance, Georges se +tenait debout, en pleine lumière, sur le rocher. Les rayons de l'aurore +éclairaient son visage basané; l'indignation suprême et le désespoir +mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il élevait sa main +vers le ciel comme s'il en eût appelé de l'homme à la justice de Dieu.</p> + +<p>Ah! si Georges eût été quelque jeune Hongrois défendant au milieu de ses +montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner +l'Amérique.... on eût appelé cela un sublime héroïsme! Mais, comme +Georges n'était qu'un Africain, défendant une retraite <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> des +États-Unis au Canada, nous sommes trop bien élevés et trop patriotes +pour voir là aucune espèce d'héroïsme.</p> + +<p>Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgré nous, que ce +soit à leurs risques et périls! Oui, quand les Hongrois désespérés +échappent aux autorités légitimes de leur pays, la presse et le +gouvernement américain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe +et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les nègres fugitifs font +la même chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'œil, la +voix, tout l'orateur, enfin, réduisit au silence la troupe de Tom Loker. +Il y a dans l'intrépidité et le courage quelque chose qui fascine un +moment même la plus grossière nature. Marks fut le seul qui n'éprouva +aucune émotion. Il arma résolûment son pistolet, et, pendant l'instant +de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui.</p> + +<p>«Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura +autant pour lui mort que vivant!»</p> + +<p>Georges fit un bond en arrière. Élisa poussa un cri terrible. La balle +avait passé dans les cheveux du mari et effleuré la joue de la femme; +elle alla s'enfoncer dans un arbre.</p> + +<p>«Ce n'est rien, Élisa, dit Georges vivement.</p> + +<p>—Ce sont des gueux! dit Phinéas.... Mais, au lieu de faire des +discours, tu ferais mieux de te mettre à l'abri.</p> + +<p>—Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage; +le premier homme qui se montre est à moi: vous prendrez le second.... il +ne faut pas perdre deux coups sur le même....</p> + +<p>—Mais si vous ne touchez pas?</p> + +<p>—Je toucherai, fit Georges avec assurance.</p> + +<p>—Il y a de l'étoffe dans cet homme-là,» murmura Phinéas entre ses +dents.</p> + +<p>Cependant, après le coup de pistolet de Marks, les assaillants +s'arrêtèrent irrésolus.</p> + +<p>«Vous devez en avoir frappé un, dit-on à Marks, j'ai entendu un cri.</p> + +<p>—Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des +nègres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient après moi?» et +il s'élança dans les rochers.</p> + +<p>Georges entendit très-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son +pistolet vers le point du défilé où le premier homme allait paraître.</p> + +<p>Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span> +après; les derniers poussaient même les premiers un peu plus vite que +ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientôt la forme massive de +Tom apparut au bord de la crevasse.</p> + +<p>Georges fit feu; la balle pénétra dans le flanc; mais Tom, avec le +mugissement d'un taureau affolé, franchit l'espace béant et vint tomber +sur la plate-forme du rocher.</p> + +<p>«Ami, dit Phinéas, en se mettant tout à coup devant sa petite troupe et +arrêtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi +ici!»</p> + +<p>Loker tomba dans le précipice, roulant au milieu des arbres, des +buissons, des pierres détachées, jusqu'à ce qu'il arrivât au fond, brisé +et gémissant. La chute l'aurait tué, si elle n'eût été amortie par des +branches qui le retinrent à demi; mais elle n'en fut pas moins assez +lourde.</p> + +<p>«Miséricorde! ce sont de vrais démons!» fit Marks guidant la retraite à +travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait +mis à monter à l'assaut. Toute la bande le suivit précipitamment. Le +gros constable courait à perdre haleine.</p> + +<p>«Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais +prendre mon cheval et aller querir du secours....»</p> + +<p>Et, sans écouter les sarcasmes et les huées, Marks joignit l'action à la +parole et détala.</p> + +<p>«Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il +décampe.</p> + +<p>—Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe +qu'il soit mort ou vivant!»</p> + +<p>Conduits par les gémissements de Tom, s'aidant des branches et des +buissons, ils descendirent jusqu'au pied du précipice où le héros gisait +étendu, soupirant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.</p> + +<p>«Vous criez bien fort, Tom, vous devez être moulu!</p> + +<p>—Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Malédiction sur le quaker! +Sans lui j'en aurais jeté quelques-uns du haut en bas.... pour voir si +ça leur aurait plu!»</p> + +<p>On lui aida à se lever, on le prit par les épaules, et on le conduisit +ainsi jusqu'aux chevaux.</p> + +<p>«Si vous pouviez seulement me ramener à un mille d'ici, jusqu'à cette +taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre +sur cette plaie et arrêter le sang!»</p> + +<p>Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforçaient de +le mettre sur son cheval; après deux ou trois efforts inutiles, il +chancela et tomba lourdement sur le sol.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p> + +<p>«J'espère qu'il n'est pas mort, dit Élisa, qui, avec ses compagnons, +surveillait toute cette scène.</p> + +<p>—Pourquoi non? dit Phinéas; il n'aurait que ce qu'il mérite!</p> + +<p>—Mais après la mort vient le jugement! dit Élisa.</p> + +<p>—Oui! dit la vieille femme, qui avait gémi et crié à la façon des +méthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour +l'âme du pauvre homme!</p> + +<p>—Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent,» dit Phinéas.</p> + +<p>C'était vrai. Après avoir réfléchi et s'être consultés un instant, ils +avaient repris les chevaux et s'étaient retirés.</p> + +<p>Quand ils eurent disparu, Phinéas commença à se remuer un peu.</p> + +<p>«Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit à Michaël +d'aller à la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la +voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui. +Dieu veuille qu'il soit bientôt ici! il est de bonne heure. Nous ne +tarderons pas à le rejoindre; nous ne sommes pas à plus de deux milles +de notre station. Si la route n'avait pas été si dure cette nuit, nous +aurions pu les éviter.»</p> + +<p>En s'approchant de la haie, Phinéas aperçut la voiture, qui revenait +avec les amis.</p> + +<p>«Bon! s'écria-t-il joyeusement, voilà Michaël, Stéphen et Amariah.... +Maintenant nous voici en sûreté, comme si nous étions arrivés là-bas!</p> + +<p>—Alors, arrêtons-nous un peu, dit Élisa, faisons quelque chose pour ce +pauvre homme qui gémit si fort....</p> + +<p>—Ce ne serait faire que notre devoir de chrétien, dit Georges; +prenons-le et emportons-le avec nous.</p> + +<p>—Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinéas; c'est bien, +cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!»</p> + +<p>Et Phinéas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis +certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprès du blessé +et commença un examen attentif.</p> + +<p>«Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks?</p> + +<p>—Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinéas; il s'inquiète bien plus de sa +peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti!</p> + +<p>—Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse +mourir seul!... Ma pauvre vieille mère m'a toujours dit que cela +finirait ainsi.</p> + +<p>—Oh! là! Écoutez cette pauvre créature: il appelle maman! je ne puis +m'empêcher d'en avoir pitié, dit la bonne négresse.</p> + +<p>—Doucement! dit Phinéas, sois tranquille, ne fais pas le méchant. Tu es +perdu si je ne parviens pas à arrêter le sang.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p> + +<p>Et Phinéas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux, +assisté de toute la compagnie.</p> + +<p>«C'est vous qui m'avez précipité, lui dit Tom d'une voix faible.</p> + +<p>—Mais sans cela tu nous aurais précipités nous-mêmes, tu vois bien! dit +Phinéas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser +cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du +bien. Nous allons te mener dans une maison où l'on te gardera comme si +c'était ta mère.»</p> + +<p>Tom poussa un gémissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette +espèce, le courage est tout à fait physique: il s'échappe avec le sang +qui coule.... Le géant faisait pitié dans son abandon....</p> + +<p>Cependant Michaël était là avec la voiture: on tira les bancs, on doubla +les peaux de buffle, on les plaça d'un seul côté, et quatre hommes, avec +de grands efforts, placèrent Tom dans la voiture. Il s'évanouit +entièrement. La vieille négresse, tout émue, s'assit au fond et mit la +tête du blessé sur ses genoux; Élisa, Georges et Jim se casèrent comme +ils purent, et l'on repartit.</p> + +<p>«Que pensez-vous de lui? dit Georges à Phinéas auprès de qui il s'était +assis sur le siége.</p> + +<p>—Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a été +rude; il a beaucoup saigné, ça lui a retiré des forces et du courage. Il +reviendra, et ceci lui apprendra peut-être une chose ou deux....</p> + +<p>—Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'eût +toujours été un poids pour moi d'avoir causé sa mort.... même dans une +si juste cause!</p> + +<p>—Oui, dit Phinéas, tuer est une mauvaise chose, de quelque façon que ce +soit.... homme ou bête.... Dans mon temps, j'ai été un grand +chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me +regardait avec un œil!... on sentait que c'était mal de l'avoir tué! +Les créatures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta +femme: «Après la mort, vient le jugement!» Je ne trouve pas nos idées à +nous trop sévères là-dessus.</p> + +<p>—Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges.</p> + +<p>—Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a là la grand'maman +Stéphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure +garde-malade.... En quinze jours elle le rétablira.»</p> + +<p>Une heure après, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, où les +attendait un excellent déjeûner. Tom fut déposé avec soin sur un lit +plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa +blessure fut pansée et bandée: comme un enfant fatigué, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> il ouvrait +et fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux +blancs de ses fenêtres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui +dans sa chambre de malade.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XVIII.<a name="ch18" id="ch18"></a></h2> + +<h3>Expériences et opinions de miss Ophélia.</h3> + +<p>Notre ami Tom, dans ses rêveries naïves, comparait sa position d'esclave +heureux à celle de Joseph en Égypte. En effet, avec le temps, et à +mesure qu'il se révélait de plus en plus à son maître, le parallèle +devenait juste de plus en plus.</p> + +<p>Saint-Clare était indolent de sa nature et n'avait aucun souci de +l'argent. Jusque-là le marché et l'approvisionnement avaient été confiés +aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-même et aussi extravagant que +son maître. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur +train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutumé depuis des années à +regarder la fortune de ses maîtres comme une chose livrée à sa garde, +Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les +dépenses de la maison, et, avec cette habileté dans l'emploi des +insinuations détournées, que possèdent les gens de sa classe, il faisait +parfois d'humbles remontrances.</p> + +<p>Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frappé de +son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se +confia à lui de plus en plus, jusqu'à ce qu'il en fit une sorte +d'intendant.</p> + +<p>«Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour à Adolphe qui se +plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons +que les besoins, Tom connaît les prix!... Petit à petit on voit la fin +de son argent, si on n'y prend pas garde.»</p> + +<p>Investi de la confiance sans bornes d'un maître négligent, qui lui +remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le +change sans compter, Tom avait toutes les facilités et toutes les +tentations de l'infidélité; il lui fallait pour se sauver toute +l'honnête simplicité de sa nature, raffermie encore par la foi +chrétienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une +obligation nouvelle.</p> + +<p>Avec Adolphe, tout le contraire était arrivé. Léger, indifférent, ne se +sentant pas retenu par un maître qui trouvait l'indulgence plus facile +que l'ordre, Adolphe en était venu à confondre d'une <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> si étrange +façon le tien et le mien, vis-à-vis de son maître, que Saint-Clare +lui-même commençait à s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une +telle conduite était à la fois injuste et dangereuse.</p> + +<p>Il n'était pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui +semblait porter en lui-même une sorte de remords chronique qui +aboutissait finalement à une indulgence toujours grande. Il passait +légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses +esclaves feraient mieux leur devoir si lui-même avait mieux fait le +sien.</p> + +<p>Tom avait pour son jeune et beau maître un singulier mélange de respect, +de dévouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne +lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point à l'église, qu'il +plaisantait de tout, qu'il allait au théâtre, même le dimanche! qu'il +fréquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait +cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son maître +n'était pas chrétien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer à +personne; mais elle était pour lui l'occasion et la cause de bien des +peines, quand il était renfermé dans sa petite chambre.</p> + +<p>Ce n'est pas que Tom ne sût exprimer sa pensée avec une certaine +habileté d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, après un festin, avec des +convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un +état où il n'était que trop évident que la matière l'emportait sur +l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier était enchanté, il +trouvait le tour excellent.... il riait de tout son cœur de la naïve +désolation de Tom, qui resta toute la nuit éveillé, priant pour son +jeune maître.</p> + +<p>«Pourquoi ne vous êtes-vous pas couché, Tom? lui demandait le lendemain +Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothèque. Y +a-t-il quelque chose qui vous inquiète? ajouta-t-il, voyant que Tom +attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donné des ordres et +remis de l'argent.</p> + +<p>—J'en ai peur, maître,» dit Tom avec une mine grave.</p> + +<p>Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de café et regarda +Tom.</p> + +<p>«Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous êtes solennel comme un tombeau!</p> + +<p>—Oui! je suis bien malheureux, maître! J'avais toujours pensé que mon +maître était bon pour tout le monde.</p> + +<p>—Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oublié +quelque commission.... Vous faites une préface!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p> + +<p>—Mon maître a toujours été bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce +n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon maître n'est pas +bon....</p> + +<p>—Allons, que vous êtes-vous mis dans la tête? Parlez; voyons, +expliquez-vous.</p> + +<p>—La nuit dernière, entre une ou deux heures, je réfléchissais à +cela.... Je me disais: Le maître n'est pas bon pour lui-même.»</p> + +<p>Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de +la porte.</p> + +<p>Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit à rire.</p> + +<p>«Ah! c'est tout? fit-il gaiement.</p> + +<p>—Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses +genoux.... O mon cher maître!... j'ai peur que vous ne veniez à perdre +tout! tout! corps et âme. Le bon livre dit: «Le péché mord comme un +serpent et pique comme une vipère!»</p> + +<p>La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le +long de ses joues.</p> + +<p>«Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les +yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mérite pas que l'on pleure pour moi.»</p> + +<p>Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier.</p> + +<p>«Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur, +je ne veux plus. Il y a longtemps que je les déteste, et que je me +déteste moi-même à cause d'elles. Ainsi, Tom, séchez vos yeux et allez à +vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bénédictions.... je ne suis déjà +pas si bon!... Et il mit doucement Tom à la porte de la bibliothèque.... +Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet état!»</p> + +<p>Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'âme.</p> + +<p>«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clare en le voyant partir.</p> + +<p>Et cette parole fut tenue.</p> + +<p>Les grossièretés du sensualisme n'avaient jamais été la tentation +dangereuse de Saint-Clare.</p> + +<p>Mais qui donc pourra maintenant énumérer les tribulations de toutes +sortes de notre amie Ophélia, chargée de gouverner une maison du sud?</p> + +<p>Il y a une différence profonde entre les esclaves des divers +établissements du sud: cette différence tient toujours au caractère et +au mérite de la maîtresse de maison.</p> + +<p>Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont à un +haut degré la science de commander et l'art d'élever les esclaves. Avec +une apparente facilité, sans déploiement de rigueur, <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> elles se font +obéir. Elles établissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses +capacités qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excès de l'une, +l'insuffisance de l'autre, jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'équilibre +du système.</p> + +<p>Telle était, par exemple, Mme Shelby.</p> + +<p>Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à +vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant +dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent, +l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur +habileté.</p> + +<p>Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées +dans cette catégorie privilégiée.</p> + +<p>Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à +l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes +défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état +de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.</p> + +<p>Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre +heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle +faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand +étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer +une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les +clefs.</p> + +<p>L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent +passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on +s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du +nord.</p> + +<p>La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département +de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son +pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte, +n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations +de la couronne.</p> + +<p>Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas +donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi +bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la +race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place +dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier, +et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée, +sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de +philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la +raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était +pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la +raison ne pouvaient <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> faire croire qu'il y eût au monde un système +qui valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus +légers détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse, +et miss Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après +son mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah +avait un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément +conservée qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique, +unissant l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes.</p> + +<p>Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière +est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison +du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes +et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour +garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes +étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait +avec un zèle sans égal.</p> + +<p>Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui +reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien +des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait +compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état +assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre +tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a +de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et +vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien....</p> + +<p>C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui +avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait +toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant +un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait +toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de +l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.</p> + +<p>Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante +famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois, +pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles. +Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup +de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à +quelque autre un avertissement au bout de sa <ins class="correction" title="cuillière">cuiller</ins> à pouding. En un +mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de +fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce +monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle +avait grandi dans cette opinion, <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> et elle la poussait maintenant +jusqu'à ses plus lointains développements.</p> + +<p>Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à +la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se +préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et +bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de +l'inertie.</p> + +<p>La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à +l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement +essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de +pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus +inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la +sanction du temps.</p> + +<p>La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de +la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait +amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les +appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah +dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce +fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut +de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes +où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses +rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui +faisaient la joie de son âme.</p> + +<p>Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle +continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les +mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'œil, bien +qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses +aides.</p> + +<p>Miss Ophélia ouvrit un tiroir.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'on met là dedans?</p> + +<p>—Toute espèce de choses, <i>missis</i>!» répondit la vieille Dinah.</p> + +<p>La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss +Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de +sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.</p> + +<p>«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus +beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine?</p> + +<p>—Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci +pour l'envoyer au blanchissage.... Voilà pourquoi elle est là....</p> + +<p>—Étourdie!» dit miss Ophélia en se parlant à elle-même, et elle +continua à fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une râpe et deux +<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> ou trois noix de muscade, un livre de cantiques méthodistes, des +madras déchirés, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des +pétards, deux sauciers dorés et de la pommade dedans, de vieux souliers +fins, un morceau de flanelle très soigneusement piqué, renfermant de +petits oignons blancs, des nappes damassées et de grosses serviettes, +des aiguilles à tricoter, et des enveloppes déchirées d'où s'échappaient +de ces herbes odoriférantes, à qui le soleil du midi sait donner de si +ardents parfums.</p> + +<p>«Où mettez-vous vos muscades?» demanda miss Ophélia, du ton d'une +personne qui a prié Dieu de lui donner de la patience.</p> + +<p>«Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fêlée.... il y en a aussi +dans cette armoire.</p> + +<p>—Il y en a aussi dans la râpe, dit miss Ophélia en les atteignant.</p> + +<p>—Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime à avoir tout sous la main. +Jack! à vos affaires.... pourquoi vous tenir là? attendez.... Et elle +brandit sa baguette vers le coupable.</p> + +<p>«Qu'est cela? fit miss Ophélia, en atteignant le saucier plein de +pommade.</p> + +<p>—Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise là pour l'avoir sous la main....</p> + +<p>—Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dorés!</p> + +<p>—Dam! j'étais si pressée.... je l'aurais retirée un de ces jours....</p> + +<p>—Voici du linge de table.</p> + +<p>—Ah! je l'avais mis là pour le faire laver.... un de ces jours!</p> + +<p>—Mais n'avez-vous point quelque place où mettre ce qui doit être lavé?</p> + +<p>—M. Saint-Clare dit qu'il a acheté ce coffre pour cela, mais le +couvercle est lourd à lever. Et puis je mets toute sorte de choses +dessus, et j'y pétris ma pâte!</p> + +<p>—Et pourquoi pas sur cette table faite exprès?</p> + +<p>—Hélas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et +d'autres.... qu'il n'y a plus de place....</p> + +<p>—Vous devez laver votre vaisselle et l'ôter de là.</p> + +<p>—Laver ma vaisselle! s'écria Dinah en prenant les notes aiguës; la +colère lui faisait oublier la réserve habituelle de ses manières. +Qu'est-ce que les dames connaissent à cela? Je voudrais bien le +savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dîner, si je passais mon temps à +nettoyer et à ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela!</p> + +<p>—Voici des oignons!</p> + +<p>—Oui: c'est moi qui les ai mis là; je ne me suis pas rappelé.... +c'était pour une étuvée; je les ai oubliés dans cette vieille flanelle.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p> + +<p>Miss Ophélia souleva le papier aux herbes odoriférantes.</p> + +<p>«Je voudrais bien que missis ne touchât pas à cela, dit Dinah d'un ton +déjà plus décidé. J'aime à savoir où sont les choses quand j'en ai +besoin.</p> + +<p>—Mais vous voyez que le papier est déchiré.</p> + +<p>—On prend plus aisément.</p> + +<p>—Vous voyez que tout s'éparpille dans le tiroir.</p> + +<p>—Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout +éparpillé.... Et Dinah tout émue s'approcha du tiroir. Si missis voulait +remonter au salon jusqu'à l'heure où je pourrai ranger.... je vais +remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont là +sur mes épaules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier à cet +enfant.... je vais vous arranger!</p> + +<p>—Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophélia; et +j'espère que vous maintiendrez l'ordre par la suite.</p> + +<p>—Ah! ciel! miss Phélia, ce n'est pas aux dames à faire cela. Non, je +n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni à ma vieille maîtresse, ni à +miss Marie.... non!»</p> + +<p>Et Dinah, indignée, marchait à grands pas, tandis que miss Ophélia +elle-même, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait, +nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidité dont +Dinah était comme éblouie.</p> + +<p>«Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames, +fit-elle à quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophélia ne put +l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est +l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mêlent de mes +affaires et les mettent à des places où je ne pourrai pas les +retrouver.»</p> + +<p>Pour être juste envers Dinah, il faut bien dire qu'à certaines périodes +assez régulières elle éprouvait comme un besoin d'ordre intérieur et +d'arrangement: c'était ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle +bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la +table ou par terre, et la confusion était alors sept fois plus confuse; +puis elle allumait sa pipe pour surveiller à loisir ses opérations, se +contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment +le désordre et le trouble de toute chose. Tels étaient les grands jours +de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle était l'ordre en personne, et que +tout le dérangement venait des esclaves inférieurs. Quand donc les plats +d'étain étaient bien écurés, la table blanche comme neige, et tout ce +qui pouvait blesser la vue éloigné et caché, Dinah faisait un bout de +toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras éclatant, puis +elle faisait déguerpir tous nos <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> jeunes drôles de la cuisine, pour +tenir tout propre. Du reste, ce zèle périodique n'était pas sans +inconvénients: Dinah concevait un tel amour pour l'étain écuré qu'elle +ne voulait plus qu'on s'en servît sous aucun prétexte, jusqu'à ce que +cette grande ardeur de propreté se fût naturellement refroidie.</p> + +<p>En quelques jours, miss Ophélia eut réformé toute la maison; mais ses +efforts dans tout ce qui réclamait la coopération des domestiques +étaient pareils à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. Un jour, en désespoir +de cause, elle en appela à Saint-Clare.</p> + +<p>«Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens!</p> + +<p>—C'est bien vrai.</p> + +<p>—Je n'ai jamais vu tant d'étourderie, tant de gaspillage, tant de +confusion!</p> + +<p>—J'en conviens.</p> + +<p>—Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous étiez chargé de tenir +la maison.</p> + +<p>—Chère cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres +maîtres, nous sommes divisés en deux classes, les oppresseurs et les +opprimés. Nous qui sommes bons et qui détestons d'être sévères, nous +nous soumettons à une foule d'inconvénients. Puisque nous voulons +entretenir une bande de <ins class="correction" title="sacripans">sacripants</ins> dans nos maisons, il faut que nous en +subissions les conséquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un +tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre +sans la sévérité. Je n'ai pas ce talent-là; aussi voilà longtemps que je +me résigne à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais +pas faire fouetter et déchirer ces pauvres diables.... Ils le savent +bien.... et peut-être qu'ils en abusent.</p> + +<p>—Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une +étourderie sans pareille!</p> + +<p>—Ma chère Vermont, vous autres gens du pôle nord, vous faites du temps +un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un +homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant à l'ordre, +à la régularité, lorsqu'on n'a rien à faire qu'à s'étendre sur un sofa, +qu'importe que le déjeuner ou le dîner soit prêt une heure plus tôt ou +une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages, +ragoûts, rôti, dessert, crème à la glace, et tout! Elle crée tout cela +du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le +ciel nous bénisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la +cuisine et de voir les préparatifs.... nous n'oserions plus goûter de +rien! Ma bonne cousine, épargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une +pénitence catholique<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> et tout aussi inutile. +Vous y perdriez votre sérénité d'âme, et vous feriez perdre la tête à +Dinah. Qu'elle aille son train!</p> + +<p>—Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel état j'ai trouvé les choses?</p> + +<p>—Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau à pâtisserie est +sous son lit... la râpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a +soixante-cinq sucriers dans autant de trous différents.... qu'elle +essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec +un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me +fait des dîners superbes, et du café.... quel café! Il faut la juger +comme les généraux et les hommes d'État... sur le succès!</p> + +<p>—Mais le gaspillage! la dépense!</p> + +<p>—Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et à mesure, +mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y +a de mieux à faire.</p> + +<p>—Eh bien, Augustin, cela m'inquiète.... Je me demande quelquefois: +Sont-ils réellement honnêtes?... Croyez-vous qu'on puisse compter +dessus?...»</p> + +<p>Augustin rit aux éclats de la mine grave et inquiète de miss Ophélia +pendant qu'elle lui faisait cette question.</p> + +<p>«Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort! +Honnêtes! comme si on pouvait s'attendre à cela!... Et pourquoi le +seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent?</p> + +<p>—Pourquoi ne les instruisez-vous pas?</p> + +<p>—Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur +donne?... j'ai bien l'air d'un précepteur! Quant à Marie, elle serait +bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais, +à coup sûr, elle n'en convertirait pas un.</p> + +<p>—N'y en a-t-il point quelques-uns d'honnêtes?...</p> + +<p>—Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse à en faire un, si +simple, si naïf, si fidèle, que les plus détestables influences n'y +peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mère les enfants +de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies +clandestines. Il n'y a que ce moyen-là, avec les parents, avec les +maîtres et les enfants des maîtres, compagnons de leurs jeux! La ruse, +le mensonge, deviennent des habitudes nécessaires, inévitables. On ne +peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut même pas le +punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui +l'empêche toujours de comprendre que le bien de son maître n'est pas à +lui.... s'il peut le prendre.... <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> Pour ma part, je ne vois pas +comment les esclaves pourraient être probes.... Un individu comme Tom me +semble un miracle moral.</p> + +<p>—Et qu'advient-il de leur âme?</p> + +<p>—Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe +que de cette vie. On pense généralement que toute cette race est vouée +au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-être +cela change-t-il là-haut.</p> + +<p>—C'est horrible, dit Ophélia. Ah! maîtres d'esclaves, vous devriez +avoir honte de vous-mêmes!</p> + +<p>—Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande +route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la même histoire. La +classe inférieure est sacrifiée à l'autre, corps et âme. Il en est de +même en Angleterre et partout; et cependant toute la chrétienté se +dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la même chose +qu'elle, mais pas tout à fait de la même manière.</p> + +<p>—Il n'en est pas ainsi dans le Vermont.</p> + +<p>—Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États +libres; mais voici la cloche, mettons de côté nos préjugés respectifs, +et allons dîner.»</p> + +<p>Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine. Un des +négrillons s'écria: «Voici venir la mère Prue, grommelant, comme +toujours....»</p> + +<p>Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant +sur la tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.</p> + +<p>«Eh bien! Prue, vous voilà!» dit la cuisinière.</p> + +<p>Prue avait l'air maussade et la voix rauque.</p> + +<p>Elle déposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses +genoux, et dit:</p> + +<p>«Je voudrais être morte.</p> + +<p>—Pourquoi? demanda miss Ophélia.</p> + +<p>—Je serais délivrée de ma misère, dit brusquement la femme sans relever +les yeux.</p> + +<p>—Pourquoi aussi vous grisez-vous?» dit une jolie femme de chambre +quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail.</p> + +<p>Prue lui jeta un regard sombre et farouche.</p> + +<p>«Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise +de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour +oublier.</p> + +<p>—Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voilà missis qui +va vous payer.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p> + +<p>Miss Ophélia en prit deux douzaines.</p> + +<p>«Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fêlée là-haut. Jack, +grimpez et descendez-en.</p> + +<p>—Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophélia.</p> + +<p>—Oui; nous payons les bons à son maître, et elle nous donne du pain en +échange.</p> + +<p>—Et quand je reviens, dit Prue, mon maître compte les bons et l'argent, +et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups.</p> + +<p>—Et vous le méritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous +prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis.</p> + +<p>—Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et +oublier!</p> + +<p>—C'est très-mal de voler l'argent de votre maître et de l'employer à +vous abrutir.</p> + +<p>—J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je +voudrais être morte et délivrée de tous mes maux!» Et lentement et +péniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tête; +mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre, +qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles.</p> + +<p>«Vous croyez que vous êtes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez +la tête et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous +serez un jour une pauvre vieille créature comme moi, j'espère bien; et +vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous +bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement +sauvage!</p> + +<p>—L'ignoble bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la +toilette de son maître. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus +battue qu'elle n'est.</p> + +<p>—Ce ne serait guère possible, repartit Dinah: son dos est à jour; c'est +à ne plus pouvoir mettre de vêtements dessus.</p> + +<p>—Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre à d'aussi misérables +créatures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en +pensez-vous, monsieur Saint-Clare?» fit-elle en s'adressant à Adolphe +avec un air plein de coquetterie.</p> + +<p>Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits à son +maître, Adolphe avait jugé à propos de lui prendre aussi son nom: dans +les cercles de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne l'appelait jamais +que M. Saint-Clare.</p> + +<p>«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de +fille de Mme Saint-Clare. Jane était sa femme de chambre; elle prenait +son nom.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p> + +<p>«Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces +pendants d'oreilles sont destinés au bal de demain?... Ils sont vraiment +ravissants.</p> + +<p>—J'admire, en vérité, jusqu'où va l'impudence des hommes d'aujourd'hui, +fit Jane en remuant sa jolie tête et en faisant encore sonner ses +pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous +permettez de m'adresser encore de telles questions.</p> + +<p>—Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir +si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'œillet.</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce +moment.</p> + +<p>—Ah! M. Saint-Clare est si impertinent!</p> + +<p>—Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa....</p> + +<p>—Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un +très-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve +toujours le moyen de me mettre en colère contre lui.</p> + +<p>—Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le cœur entre vous +deux. Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en +serez cause!</p> + +<p>—Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux éclats.</p> + +<p>—Allons, décampons! s'écria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire +toutes ces bêtises dans ma cuisine.</p> + +<p>—La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa.</p> + +<p>—J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, répéta la cuisinière; vous +vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous +n'êtes que des nègres comme moi!</p> + +<p>—La mère Dinah met de la pommade à ses cheveux pour les faire tenir +droits, dit Jane.</p> + +<p>—Ce qui ne les empêche pas d'être toujours en laine, fit malicieusement +Rosa, en secouant sa tête soyeuse et bouclée.</p> + +<p>—Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais +bien que missis nous dît qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une +comme moi! Mais décampez, drôlesses, je ne veux pas de vous ici.»</p> + +<p>La conversation fut interrompue de deux manières. On entendit +Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait +rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophélia, sortant de la salle +à manger, disait:</p> + +<p>«Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et +à vos mousselines!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p> + +<p>Cependant Tom, qui s'était trouvé dans la cuisine pendant la +conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la +vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gémissement étouffé.... +Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux +châle sur ses épaules.</p> + +<p>«Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touché de +compassion.</p> + +<p>—Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide.</p> + +<p>—Vous semblez malade, émue, vous avez quelque chose.</p> + +<p>—Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement.</p> + +<p>—Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec émotion; je voudrais +vous prier de renoncer à la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de +votre corps et de votre âme?</p> + +<p>—Je sais que je marche à l'enfer, répondit-elle d'une voix farouche; +vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse créature, +je suis une méchante; je voudrais être en enfer. Je voudrais que cela +fût déjà.»</p> + +<p>Tom ne put s'empêcher de frissonner en entendant ces terribles paroles, +prononcées avec la colère sombre du désespoir.</p> + +<p>«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler +de Jésus-Christ?</p> + +<p>—Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?</p> + +<p>—C'est le Seigneur!</p> + +<p>—Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de +l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!</p> + +<p>—Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a +aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous?</p> + +<p>—Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que +mon pauvre homme est mort.</p> + +<p>—Où avez-vous été élevée?</p> + +<p>—Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il +vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un +spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.</p> + +<p>—Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?</p> + +<p>—Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée +ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître +n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord.... +C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau +et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> Je pris la +fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les +os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que +je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant +criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui; +elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût +mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce +qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien. +Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre +dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura.... +jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de +l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer +après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds +que j'y suis déjà.</p> + +<p>—Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a +aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous +assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?</p> + +<p>—Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs +n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer +loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»</p> + +<p>Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête +et s'éloigna lentement.</p> + +<p>Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la +cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.</p> + +<p>«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit +que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture +neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous +paraissez tout triste!</p> + +<p>—C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.</p> + +<p>—Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à +cette pauvre vieille Prue.»</p> + +<p>Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline +toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne +pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues +devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux +mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XIX.<a name="ch19" id="ch19"></a></h2> + +<h3>Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.</h3> + +<p>«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir, +dit Évangéline.</p> + +<p>—Pas sortir, miss Éva?</p> + +<p>—Non! Ces choses me sont tombées sur le cœur, Tom; ces choses me +sont tombées sur le cœur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne +veux pas sortir!»</p> + +<p>Et elle rentra dans la maison.</p> + +<p>A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de +Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine.</p> + +<p>«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?</p> + +<p>—Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux.</p> + +<p>—Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?</p> + +<p>—Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....»</p> + +<p>Et la femme jeta un coup d'œil sur miss Ophélia.</p> + +<p>Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte.</p> + +<p>«Voyons, qu'a donc Prue?»</p> + +<p>La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin, +tout bas et d'une voix mystérieuse:</p> + +<p>«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée.... +Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour, +et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle +était morte!»</p> + +<p>Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut +auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands +yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait +d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur +ses joues.</p> + +<p>«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre +de pareilles choses?... son père en deviendra fou!</p> + +<p>—Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et +pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert.... +elle est plus malheureuse que moi!</p> + +<p>—Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites +filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient +capables de vous tuer....»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p> + +<p>Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.</p> + +<p>Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue. +Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités +qu'il avait apprises d'elle-même.</p> + +<p>«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans +la chambre où Saint-Clare lisait son journal.</p> + +<p>—Quelle nouvelle iniquité?</p> + +<p>—Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!»</p> + +<p>Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les +circonstances les plus navrantes.</p> + +<p>«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en +reprenant sa lecture.</p> + +<p>—Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher? +dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui +puisse intervenir dans de telles circonstances?</p> + +<p>—On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en +telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire. +La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas +espérer beaucoup de sympathie en sa faveur!</p> + +<p>—Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la +colère du ciel.</p> + +<p>—Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais +l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables +sans cœur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je +à cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à +subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en +pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux +et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas +d'autre ressource.</p> + +<p>—Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le +pouvez?</p> + +<p>—Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière +avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée +entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité +dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne +sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables +intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du +genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire +un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il? +sinon fermer les yeux et s'endurcir le cœur! Je ne puis pas acheter +tous les malheureux que je vois; je ne <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> puis pas me faire chevalier +errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout +ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans +cette voie.»</p> + +<p>Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même +accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta:</p> + +<p>«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez +regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un +échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une +autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions +plus de cœur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.»</p> + +<p>Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal.</p> + +<p>Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et +tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt +il éclata.</p> + +<p>«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus. +Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel +système. Voilà mon opinion!</p> + +<p>—Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore!</p> + +<p>—Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation, +de défendre un tel système!</p> + +<p>—Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais?</p> + +<p>—Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi +avez-vous des esclaves?</p> + +<p>—Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne +ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du +moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal?</p> + +<p>—Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss +Ophélia en précipitant ses aiguilles.</p> + +<p>—Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me +repens toujours.</p> + +<p>—Pourquoi continuez-vous, alors?</p> + +<p>—N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être +repentie, ma bonne cousine?</p> + +<p>—Seulement quand j'étais très-fortement tentée....</p> + +<p>—Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà +bien la difficulté.</p> + +<p>—Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de +rompre l'habitude.</p> + +<p>—Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne +puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous +vos péchés?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p> + +<p>—Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je +mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que +vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais +il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi. +J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une +conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si +peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me +blâmiez!</p> + +<p>—Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et +posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement +sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien +qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour +vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes +bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y +penser.... cela me fatigue à mourir!</p> + +<p>—Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front +du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet!</p> + +<p>—Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il +fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible +d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup: +C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant +pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles +du midi. Je pénètre au cœur du sujet.</p> + +<p>—Auguste, vous serez toujours un écervelé.</p> + +<p>—En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au +moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez <i>me +récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes</i>, si je +fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je +commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit +nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines +de ses semblables, un coup d'œil jeté sur la société....</p> + +<p>—Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.</p> + +<p>—Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et +son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée. +Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les +planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire +aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le +langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils +peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais +ni eux ni le monde n'y croient davantage. <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> L'esclavage vient du +diable, voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire +dans sa partie.»</p> + +<p>Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans +doute, jouissant de son étonnement continua:</p> + +<p>«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette +maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle +est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse.... +voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est +ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais +et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne +lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible, +trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je +n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le +noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai; +le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied +sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie +mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle +qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je +défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il +est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose +elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la +terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome, +c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage +même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes +sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons +pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que +ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui +fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.»</p> + +<p>Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses +moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint +de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute +l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs, +son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu +ainsi. Elle gardait le plus profond silence.</p> + +<p>«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa +cousine—mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel +sujet?—je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays +devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober +à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais +volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> sur nos +bâtiments ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus +stupides, brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir +les despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent +escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des +femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de +maudire mon pays.... de maudire la race humaine!</p> + +<p>—Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant, +même dans le nord!</p> + +<p>—Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et +en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous +avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous +ne savez même pas maudire!</p> + +<p>—Mais la question est de....</p> + +<p>—Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est +de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je +vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez +enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves +étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant, +eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père +vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le +vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais +volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour +régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien +vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les +contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva +et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération +éclatait sur ses traits.</p> + +<p>«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous +savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle, +mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs +mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves, +amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que +vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre +moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du +Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et +Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se +calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une +ottomane.</p> + +<p>«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les +jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span> +contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de +jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les +yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était +actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux +envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec +ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister. +Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par +courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous +nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était +le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et +pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression +que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne +leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui +me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred +et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la +chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois +encore: son front pâle, son œil sérieux, profond et doux, sa robe +blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais +dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles +blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande +musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et +majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec +une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais +ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des +émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne +saurait rendre!</p> + +<p>«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y +voyait de mal.</p> + +<p>«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence +antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus +hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique +rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image.</p> + +<p>«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à +une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain +n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique +elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours +une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans +sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice, +n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la +ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y +eut jamais d'homme plus juste et plus <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> généreux. Quant aux nègres de +toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux +intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de +générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé +que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les +nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre: +oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il +n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des +classes supérieures.</p> + +<p>«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un +homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait +systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne +dérangeait.</p> + +<p>«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une +bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute +leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite +qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles, +épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le +gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en +demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui +avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses +degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes +jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon +père: c'était le tyran de la plantation.</p> + +<p>«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme +maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion +pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se +révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi +les travailleurs des champs.</p> + +<p>«J'étais le favori des nègres.</p> + +<p>«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les +redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le +redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés; +nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su +faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle. +Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la +propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un +mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il +croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves +qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence +pleine de respect, <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique, +qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur, +mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors. +Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la +vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système!</p> + +<p>«Quelquefois j'entendais ma mère raisonner avec lui, et s'efforcer de +réveiller ses sympathies. Il écoutait les appels les plus pathétiques +avec une politesse et une égalité d'âme vraiment décourageantes. «Tout +se résume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs? +Stubbs est la ponctualité même; il est honnête, il est capable, +expérimenté.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'être. Nous +ne pouvons pas espérer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois +soutenir son administration..., toute son administration, quand bien +même il y aurait çà et là des détails... exceptionnels.... Tout +gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les règles générales sont +quelquefois dures dans leurs applications particulières.» Cette dernière +phrase était pour mon père l'excuse de toutes les cruautés. Quand il +avait dit cette phrase-là, il mettait les pieds sur le canapé, comme un +homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une +heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas.</p> + +<p>«Mon père avait toutes les qualités de l'homme d'État. Il eût partagé la +Pologne comme une orange, et opprimé l'Irlande tout comme un autre, avec +l'impassibilité d'un système. Ma mère, désespérée, renonça à la +tâche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront +souffert ces natures délicates et généreuses jetées dans des abîmes +d'injustice et de cruauté, dont seules elles voient la cruauté et +l'injustice! Il y a pour elles des siècles de poignantes douleurs dans +ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il à ma mère... sinon d'élever +ses enfants et de leur donner son âme?... Mais, quoi qu'on dise de +l'éducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a +faits. On ne change pas! Dès le berceau, Alfred fut un aristocrate. En +grandissant, il se développa aristocratiquement. Quant aux exhortations +maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes +ses paroles se gravaient profondément. Jamais elle ne contredisait +formellement notre père, jamais elle ne sembla complétement différer +d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique, +ardente et généreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'idée +ineffaçable du prix et de la dignité du dernier des hommes. Avec quel +respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les +étoiles, elle me disait: «Voyez, <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> Auguste; la plus humble, la plus +obscure d'entre ces pauvres âmes de nos esclaves, après que ces étoiles +se seront pour toujours éteintes, vivra aussi longtemps que Dieu +lui-même!»</p> + +<p>«Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: <i>Jésus +guérissant un malade</i>. Ces tableaux nous causaient toujours une +impression profonde.... «Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet +aveugle était un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne +voulut-il pas le guérir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa +main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant....» Ah! si j'avais vécu +sous la tutelle de ma mère!... elle aurait mis en moi je ne sais quel +enthousiasme!... J'aurais été un saint, un réformateur, un martyr!... +Mais, hélas! hélas! je la quittai à treize ans.... et je ne la revis +jamais!»</p> + +<p>Saint-Clare appuya sa tête dans sa main et se tut.... Au bout d'un +instant, il releva les yeux et continua:</p> + +<p>«Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine?</p> + +<p>«Une affaire de latitude et de longitude, une question de géographie et +de tempérament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par +exemple, voilà votre père.... Il s'établit dans le Vermont, dans une +ville où, par le fait, tout le monde est libre et égal.... Il devient +membre de l'Église régulière, il devient diacre, avec le temps il +devient abolitionniste, et il nous regarde comme des païens, ou peu s'en +faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde +édition de mon père; c'est le même esprit puissant, hautain, dominateur. +Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens à +qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette +beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive à une époque +démocratique et qu'il ait adopté les idées démocratiques..., au fond du +cœur c'est un aristocrate autant que mon père, qui tenait sous ses +lois cinq ou six cents esclaves.»</p> + +<p>Miss Ophélia ne parut pas trouver fidèle ce tableau de son père.... Elle +déposa le tricot pour répondre; Saint-Clare l'arrêta.</p> + +<p>«Je sais ce que vous allez dire. Je ne prétends pas qu'ils soient égaux +en fait: l'un d'eux fut placé dans des circonstances où tout luttait +contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait. +Celui-ci devint un vieux démocrate, obstiné, fier et hautain; celui-là, +un vieux despote, fier, hautain, obstiné.... et voilà! Faites-les tous +deux planteurs à la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles +fondues dans le même moule.</p> + +<p>—Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia.</p> + +<p>—Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> mais +vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon +histoire.</p> + +<p>«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à +partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu +une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses +rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent +point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la +plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des +affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi +enthousiaste qu'heureux.</p> + +<p>«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager +plus longtemps cette existence.</p> + +<p>«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître +personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement +aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on +nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer +combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de +la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des +régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de +gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!... +Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces +pauvres âmes humaines..., je tremblais!</p> + +<p>«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les +esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies +des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous +savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler +toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'œil vigilant d'un +maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable.... +courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux +paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste +assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui, +qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se +voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et +je le ferai travailler sans scrupule, lui!</p> + +<p>—J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous +approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et +conforme à l'Écriture.</p> + +<p>—Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le +despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre +de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span> +vieux et respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a +raison, que les planteurs américains font, à leur manière, ce que font +l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves +sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient, +corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et +il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit +qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des +masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe! +il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail +physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui +résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son +intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde. +Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi, +au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate.</p> + +<p>—Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le +travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il +n'est point arraché à sa famille et fouetté.</p> + +<p>—Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui +était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que +mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la +mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où +elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là +les voit mourir de faim chez lui!</p> + +<p>—Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est +pas pire que de très-mauvaises choses.</p> + +<p>—Je ne prétends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre +esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter +un homme comme un cheval, lui regarder à la dent, faire craquer ses +jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spéculateurs, des +éleveurs, des négociants, des courtiers du corps et de l'âme des +hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde +civilisé, bien qu'en réalité la chose soit à peu près la même en +Angleterre et en Amérique: l'exploitation d'une classe par l'autre.</p> + +<p>—Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophélia.</p> + +<p>—J'ai voyagé en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur +l'état des classes inférieures, et je ne pense pas que l'on puisse +contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est +meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne +concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un maître dur. Non, il ne +l'est pas. Il est despote; il est sans pitié contre l'insubordination; +<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui résistait; +mais, en général, il met son orgueil à ce que ses esclaves soient bien +traités et bien nourris. Pendant que j'étais avec lui, j'insistai +plusieurs fois pour qu'on s'occupât un peu de leur instruction. Par +égard pour moi, il se procura un aumônier. Il les faisait catéchiser le +dimanche.... Je crois qu'au fond de l'âme il s'imaginait que c'était à +peu près comme s'il eût donné un aumônier à ses chevaux et à ses +chiens!... Et le fait est qu'une âme qui, depuis l'heure de la +naissance, a été soumise à toutes les influences qui avilissent et +dégradent, livrée toute la semaine à des œuvres où la pensée n'est +pas, ne saurait tirer grand avantage de quelques heures qu'on lui +abandonne chaque dimanche. Les directeurs des écoles du dimanche parmi +la population manufacturière de l'Angleterre pourraient peut-être nous +dire que le résultat est le même ici et là. Cependant il y a parmi nous +quelques exceptions frappantes, parce que le nègre est naturellement +plus susceptible que le blanc d'éprouver le sentiment religieux.</p> + +<p>—Eh bien! dit miss Ophélia, comment avez-vous abandonné votre +plantation?</p> + +<p>—Nous marchâmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperçut que je +n'étais pas un planteur. Il trouva mauvais, après avoir changé, réformé, +amélioré pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour +satisfait. Et, en vérité, c'était la chose elle-même que je haïssais. +C'était la perpétration de cette brutalité, de cette ignorance et de +cette misère; c'était l'emploi de ces hommes et de ces femmes +travaillant à gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort +d'intervenir sans cesse dans les détails: étant moi-même le plus +paresseux des hommes, je n'étais que trop porté à sympathiser avec les +paresseux de mon espèce.</p> + +<p>«Quand de pauvres diables, indolents et étourdis, mettaient des pierres +au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou +remplissaient leurs sacs de poussière avec du coton par-dessus, il me +semblait si bien qu'à leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne +pouvais pas consentir à leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut +bientôt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au +point où j'en étais, quelques années auparavant, avec mon honoré +père.... Il me dit que j'avais une sentimentalité de femme, et que je ne +ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de +prendre la maison de banque et l'habitation de famille à Orléans.... et +de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation. +Nous nous séparâmes donc, et je vins ici.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p> + +<p>—Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?</p> + +<p>—Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour +gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dépenser mon +argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns étaient des +esclaves d'intérieur; j'y étais fort attaché.... Les plus jeunes étaient +les enfants des plus vieux..., ils étaient tous enchantés de leur sort +avec moi....»</p> + +<p>Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit à marcher tout pensif dans le +salon.</p> + +<p>«Il y eut, reprit-il bientôt, il y eut un temps dans ma vie où j'eus des +projets et des espérances.... Je voulais alors faire quelque chose et +non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague +instinct de devenir un émancipateur, de laver ma patrie de cette tache +et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils +accès de fièvre, au moins une fois.</p> + +<p>—Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, après avoir +mis la main à la charrue, avoir ensuite regardé en arrière?</p> + +<p>—Les choses ne tournèrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme +Salomon, le désespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'était +peut-être la condition nécessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une +cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et +de le régénérer, je devins un morceau de bois flottant, emporté et +rapporté par chaque marée.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous +rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le résultat +logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un +côté et la vie de l'autre.</p> + +<p>—Hélas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire?</p> + +<p>—Me complaire! mais je la déteste, cette vie!... Où en étions-nous? Ah! +vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments +sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes +qui, au fond de l'âme, pensent absolument comme moi.... La terre +sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave, +il est encore pire pour le maître.... Il n'y a pas besoin de lunettes +pour voir qu'une nombreuse classe dégradée, vicieuse, paresseuse, vivant +au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et +l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas être mêlées à +la classe qu'elles dégradent.... Mais ici cette classe est dans nos +propres maisons; elle se mêle à nos enfants, elle a sur eux plus +d'influence que nous-mêmes; c'est une race à laquelle les enfants +s'attachent, à laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si Évangéline +n'était pas un ange <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> plutôt qu'un enfant ordinaire, Évangéline +serait perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vérole +parmi nous et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de +laisser avec eux cette ignorance et ces vices, sans en redouter la +contagion. Nos lois cependant s'opposent à toute mesure efficace +d'éducation générale, et elles font bien. Instruisez une seule +génération, et nous sommes ruinés de fond en comble.... Si nous ne leur +donnons pas la liberté, ils la prendront.</p> + +<p>—Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci?</p> + +<p>—Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colère +sourde gronde à travers les masses dans le monde entier: je sens +venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible <i>Dies iræ</i>.... Les +mêmes événements se préparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans +ce pays. Ma mère avait coutume de parler d'un millésime qui approchait +et qui verrait le règne du Christ, et la liberté et le bonheur de tous +les hommes. Quand j'étais enfant elle m'apprenait à prier pour +l'avénement de ce règne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure, +ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desséchés, +prédit le prochain avénement de ce règne.... Mais qui pourra vivre le +jour où il apparaîtra?</p> + +<p>—Augustin, il y a des moments où je crois que vous n'êtes pas loin du +règne de Dieu, dit Ophélia, en attachant un regard inquiet sur son +cousin.</p> + +<p>—Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas! +En théorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je +suis dans la poussière de la terre.... Mais on sonne pour le thé.... +Venez, cousine.... J'espère maintenant que vous ne direz plus que je +n'ai pas parlé sérieusement une fois en ma vie....»</p> + +<p>A table on fit allusion à la mort de Prue.</p> + +<p>«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous +prendre tous pour des barbares.</p> + +<p>—Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne +pense pas que vous soyez tous des barbares.</p> + +<p>—Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible +d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je +ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient +mieux, cela n'arriverait pas.</p> + +<p>—Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce +qui la faisait boire!</p> + +<p>—Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi! +Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> eu à +subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs +provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités +du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis +un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler; +il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de +méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta +encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux +savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il +n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient +toujours bien traités.</p> + +<p>—Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont +tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré.</p> + +<p>—Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez +jamais pu faire pareille chose!</p> + +<p>—C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne +sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré +d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait +Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une +plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred +l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant +et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était +après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible. +Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le +rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je +pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept, +avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant +d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est +affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne +me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris.</p> + +<p>«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le +débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa +longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de +cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire +qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en +assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup +de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre +homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du +courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur +lui, et je le revendiquai comme <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> mon prisonnier: ce fut tout ce que +je pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du +triomphe. Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris +donc.... Je l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi +soumis qu'un agneau.</p> + +<p>—Que lui fîtes-vous? s'écria Marie.</p> + +<p>—Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai +un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-même +jusqu'à ce qu'il fût debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis +qu'il pouvait s'en aller où il lui plairait....</p> + +<p>—Et s'en alla-t-il? fit miss Ophélia.</p> + +<p>—Non; l'imbécile déchira le papier en deux et refusa de me quitter.... +Je n'ai jamais eu un serviteur plus dévoué.... fidèle et vrai comme +l'acier!... Quelque temps après il se fit chrétien et devint doux comme +un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce +soin d'une façon irréprochable; le choléra l'a emporté.... Je puis dire +qu'il a donné sa vie pour moi.... J'étais malade à la mort; c'était une +vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts +inouïs... et me rappela à la vie; mais le pauvre homme fut pris +lui-même; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie +regretté davantage.»</p> + +<p>Éva, pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père, ses +petites lèvres entr'ouvertes, ses yeux dilatés, et, sur son visage, +toutes les marques d'un intérêt absorbant.</p> + +<p>Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit +en larmes et éclata en sanglots convulsifs.</p> + +<p>«Éva, chère enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette +frêle créature toute tremblante d'émotion.... Il ne faut plus rien dire +de pareil devant elle.... elle est si nerveuse!</p> + +<p>—Papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva en se dominant avec une +puissance de résolution singulière chez une aussi jeune enfant; je ne +suis pas nerveuse, mais ces choses-là me tombent dans le cœur!...</p> + +<p>—Que voulez-vous dire Éva?</p> + +<p>—Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses.... +Peut-être qu'un jour je vous les dirai.</p> + +<p>—Pense, pense toujours, chère! Seulement ne pleure pas et ne fais pas +de peine à ton père. Regardez, voyez quelle jolie pêche j'ai cueillie +pour vous!»</p> + +<p>Éva, souriant, prit la pêche; mais on voyait toujours un petit +frémissement nerveux au coin de ses lèvres.</p> + +<p>«Venez voir les poissons rouges,» dit Saint-Clare en la prenant par la +main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientôt de <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> joyeux +éclats de rire; Éva et Saint-Clare se jetaient des roses et se +poursuivaient dans les allées.</p> + +<p>Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver négligé +au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos +lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus +des écuries, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses +affaires.</p> + +<p>C'était une chambre décente; elle contenait un lit, une chaise, une +petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et +son livre de cantiques. Tom est maintenant assis à cette table, son +ardoise devant lui, appliqué à quelque travail qui absorbe toute +l'attention de sa pensée.</p> + +<p>Les sentiments et le regret de la famille étaient devenus si puissants +dans le cœur de Tom, qu'il avait demandé à Éva une feuille de papier +à lettre, et, appelant à lui toute la science calligraphique qu'il +devait aux soins de M. Georges, il avait pris la résolution audacieuse +d'écrire une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise. +Tom était dans le plus grand embarras.... Il avait oublié la forme de +certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des +autres.... Pendant qu'il cherchait péniblement, Éva, légère comme un +oiseau, vint se poser derrière sa chaise et regarda par-dessus son +épaule.</p> + +<p>«O père Tom! quelles drôles de choses vous faites là!</p> + +<p>—J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme, miss Éva, et à mes petits +enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai +bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il.</p> + +<p>—Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris à écrire; l'année +dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi +d'avoir oublié....»</p> + +<p>Éva rapprocha sa petite tête blonde de la grosse tête noire de Tom, et +ils entamèrent à eux deux une discussion sérieuse; ils étaient aussi +ignorants l'un que l'autre. Après beaucoup d'efforts, de réflexion et de +tentatives, la chose commença à prendre un air d'écriture.</p> + +<p>«Ah! père Tom! voilà qui est très-beau, disait Éva en jetant des regards +ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et +les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlevé à eux! +Je demanderai à papa de vous renvoyer dans quelque temps.</p> + +<p>—Mon ancienne maîtresse m'a dit qu'elle me rachèterait dès qu'elle le +pourrait. J'espère qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit +qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donné ce <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> dollar comme un +gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar....</p> + +<p>—Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit Évangéline.... J'en suis +bien contente!</p> + +<p>—Il faut que je leur écrive, vous voyez bien, pour leur faire savoir où +je suis, et apprendre à la pauvre Chloé que je suis bien. Elle avait si +peur pour moi, cette pauvre âme!</p> + +<p>—Eh bien, Tom!» fit Saint-Clare, arrivant au même moment à sa porte.</p> + +<p>Tom et Éva se levèrent en même temps.</p> + +<p>«Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant +l'ardoise....</p> + +<p>—C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien?</p> + +<p>—Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois, +Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'écrire.... C'est ce que +je vais faire en descendant de cheval....</p> + +<p>—C'est très-important qu'il écrive, reprit Éva, parce que, voyez-vous +bien, père, sa maîtresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le +racheter.»</p> + +<p>Saint-Clare pensa en lui-même que c'était probablement une de ces +promesses téméraires, comme en font les maîtres bienveillants pour +adoucir dans l'âme de l'esclave l'horreur qu'il a d'être vendu; mais il +se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pensée.... il se +contenta d'ordonner à Tom de seller les chevaux.</p> + +<p>Dans la soirée, la lettre de Tom fut bien et dûment écrite et logée dans +la boîte aux lettres.</p> + +<p>Cependant miss Ophélia persévérait dans sa ligne de conduite et +poursuivait les réformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus +mince moricaud, on s'accordait à dire qu'elle était très-curieuse; c'est +le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner à entendre que +leurs maîtres ne leur conviennent point....</p> + +<p>L'élite de la domesticité, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce +n'était point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme +elle; elle n'avait pas <i>d'air</i><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; ils s'étonnaient qu'elle pût +être apparentée aux Saint-Clare.</p> + +<p>M. Saint-Clare, de son côté, déclarait qu'il était fatigant de voir +Ophélia aussi occupée. L'activité d'Ophélia était vraiment assez grande +pour donner quelque prétexte à la plainte. Elle cousait et rapiéçait +depuis l'aube jusqu'à la nuit, comme si elle eût été sous la tyrannie de +quelques pressantes nécessités.... Le soir venu, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> elle repliait +l'ouvrage.... mais pour reprendre immédiatement le tricot.... et les +aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'était vraiment une fatigue +de la voir.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XX.<a name="ch20" id="ch20"></a></h2> + +<h3>Topsy.</h3> + +<p>Un matin, pendant que miss Ophélia vaquait aux soins du ménage, elle +entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.</p> + +<p>«Descendez, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer.</p> + +<p>—Qu'est-ce? fit miss Ophélia en descendant sa couture à la main.</p> + +<p>—Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous.» Et +il fit avancer une petite négresse de huit à neuf ans.</p> + +<p>C'était bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds +avaient l'éclat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une +incessante mobilité vers tous les objets qui se trouvaient dans +l'appartement. Sa bouche, à moitié ouverte par l'étonnement que lui +causaient tant de merveilles, découvrait une étincelante rangée de dents +blanches. Sa chevelure laineuse était divisée en petites tresses qui +s'éparpillaient autour de sa tête. L'expression de sa physionomie était +un étonnant mélange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'étendait, +comme un voile, une sorte de gravité solennelle et dolente.... Elle +n'avait pour tout vêtement qu'un vieux sac déchiré. Elle tenait ses +mains obstinément croisées sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa +personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'était +point une femme: c'était une apparition. Miss Ophélia était +déconcertée.... elle lui trouvait un air païen. Enfin, se retournant +vers Saint-Clare:</p> + +<p>«Augustin, pourquoi avez-vous amené cela ici?</p> + +<p>—Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'élever comme il faut. +J'ai pensé que c'était un assez joli petit échantillon de la race des +corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut +fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et +fais-nous voir une de tes danses.»</p> + +<p>On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drôlerie malicieuse, +et d'une voix claire et perçante elle chanta une vieille mélodie nègre; +elle accompagnait son chant d'un mouvement <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> mesuré des mains et des +pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle +entrechoquait ses genoux: c'était un rhythme étrange et sauvage.... Elle +faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux +qui distinguent la musique de sa race; enfin, après deux ou trois +cabrioles, elle poussa une note finale suraiguë, aussi étrangère aux +gammes des mélodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle +se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une +expression de douceur et de solennité extatique reparut sur son +visage.... Mais il partait toujours du coin de son œil des regards +furtifs et astucieux.</p> + +<p>Miss Ophélia ne disait mot: elle était stupéfaite. Saint-Clare, comme un +garçon malicieux qu'il était, semblait jouir de son étonnement, et, +s'adressant à l'enfant:</p> + +<p>«Topsy, voici votre nouvelle maîtresse. Je vais vous donner à elle. +Faites attention à bien vous conduire.</p> + +<p>—Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravité solennelle, mais en clignant de +l'œil d'un air assez méchant.</p> + +<p>—Il faut être bonne, Topsy; vous entendez?</p> + +<p>—Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dévotement les mains.</p> + +<p>—Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss +Ophélia; votre maison est déjà pleine de ces petites pestes; on ne peut +pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lève le matin, je trouve +un négrillon endormi derrière la porte.... ici c'est une tête noire qui +se montre sous la table; un autre est étendu sur le paillasson; ils +fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en +amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu?</p> + +<p>—Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas déjà dit? Vous +prêchez toujours sur l'éducation, j'ai voulu vous donner une nature +vierge.... essayez-vous la main; élevez-la comme elle doit être élevée.</p> + +<p>—Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai déjà plus à faire que je +ne puis.</p> + +<p>—Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des +associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie +parmi les païens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec +lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non! +quand on en arrive là.... ils sont sales et désagréables, dit-on, c'est +trop de soin.... et ceci, et cela!</p> + +<p>—Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-là, dit miss <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span> +Ophélia, se radoucissant déjà. Eh bien! ce sera presque une œuvre +apostolique.» Et elle regarda plus favorablement l'enfant.</p> + +<p>Saint-Clare avait touché juste. La conscience de miss Ophélia était +toujours en éveil. Elle ajouta pourtant:</p> + +<p>«Il n'était peut-être pas nécessaire d'acheter.... Il y en a dans la +maison pour mon temps et ma peine.</p> + +<p>—Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous +demander pardon de tous ces propos; vous êtes si bonne qu'ils ne +sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait à un +couple d'ivrognes qui tiennent une misérable gargote.... Je passe devant +leur porte tous les jours; j'étais fatigué de les entendre, celle-ci +pleurer, les autres jurer après et la battre.... elle paraissait +espiègle et drôle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer quelque +chose.... je l'ai achetée pour vous l'offrir.... Essayez maintenant de +lui donner une éducation orthodoxe, à la façon de la +Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai +pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchanté de +vous voir essayer.</p> + +<p>—Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia.» Et elle s'approcha de +son nouveau sujet, avec la précaution que l'on prendrait vis-à-vis d'une +araignée noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes.</p> + +<p>«Elle est affreusement sale et presque nue....</p> + +<p>—Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on +l'habille....»</p> + +<p>Miss Ophélia la conduisit vers les régions de la cuisine.</p> + +<p>«Quel besoin d'une nouvelle négresse a donc miss Ophélia? se demanda la +cuisinière, en surveillant la nouvelle arrivée d'un air peu amical.... +On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes.</p> + +<p>—Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût, qu'elle ne se +montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a +voulu avoir encore un de ces affreux nègres de plus!...</p> + +<p>—Avez-vous fini? s'écria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie +de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez +l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'êtes ni blanche, ni +noire.... Il faudrait pourtant être l'une ou l'autre.»</p> + +<p>Miss Ophélia vit bien que personne ne se souciait de présider à +l'opération du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle +résolut donc d'y procéder elle-même, avec l'assistance très-peu aimable +et très-peu gracieuse de Mlle Jane.</p> + +<p>Il ne serait peut-être pas très-convenable de faire devant des <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span> +natures délicates le récit détaillé de cette toilette d'une enfant +jusque-là négligée et maltraitée.... Hélas! dans ce monde, des +multitudes d'êtres vivent dans un état tel, que les nerfs de leurs +semblables ne peuvent en supporter la simple description. Miss Ophélia +était une femme pratique, pleine de résolution et de fermeté; elle brava +tous les inconvénients, non pas, il est vrai, sans quelque +répugnance.... mais elle remplit la tâche. Ses principes ne pouvaient +l'obliger à faire davantage. Quand elle découvrit, sur les épaules et +sur le dos de l'enfant, de larges cicatrices et des callosités +nombreuses, marques du système sous lequel on l'avait élevée, elle +sentit en elle-même son cœur ému de compassion.</p> + +<p>«Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne +fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je +hais ces vilains nègres.... si dégoûtants, pouah! je m'étonne que +monsieur l'ait achetée.»</p> + +<p>Topsy écoutait ces commentaires dont elle était l'objet avec son air +dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perçants se portaient à +chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut +complétement vêtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut +coupé les cheveux, miss Ophélia éprouva une certaine satisfaction, et +dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrétien qu'auparavant. Elle commença +même à méditer quelque plan d'éducation.</p> + +<p>Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit à l'interroger.</p> + +<p>«Quel âge avez-vous, Topsy?</p> + +<p>—Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes +ses dents.</p> + +<p>—Comment, vous ne savez pas votre âge? personne ne vous l'a dit? Quelle +est votre mère?</p> + +<p>—Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace.</p> + +<p>—Jamais eu de mère! que voulez-vous dire? Où êtes-vous née?</p> + +<p>—Je suis jamais née,» continua Topsy avec des grimaces tellement +diaboliques que, si miss Orphélia eût été nerveuse, elle eût pu se +croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimères. Mais +miss Orphélia n'était pas nerveuse du tout; c'était une femme de bon +sens, énergique et intrépide; elle reprit donc avec un peu de sévérité:</p> + +<p>«Ce n'est pas ainsi qu'il faut me répondre, mon enfant; je ne plaisante +pas avec vous: dites-moi où vous êtes née et ce qu'étaient votre père et +votre mère.</p> + +<p>—Je ne suis pas née, reprit l'enfant avec plus de fermeté, je n'ai eu +ni père, ni mère, ni rien.... J'ai été élevée par un spéculateur, <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span> +avec une troupe d'autres... c'était la vieille mère Sue qui nous +soignait.»</p> + +<p>L'enfant était sincère: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant:</p> + +<p>«Voyez ces gueux de nègres.... les spéculateurs les achètent bon marché +quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands.</p> + +<p>—Combien de temps avez-vous vécu avec votre maître et votre maîtresse?</p> + +<p>—Je sais pas.</p> + +<p>—Un an? plus? moins?</p> + +<p>—Sais pas.</p> + +<p>—Voyez-vous ça! reprit Jane, ces misérables nègres.... ils ne peuvent +pas répondre.... Ça n'a pas l'idée du temps; ils ne savent pas ce que +c'est qu'une année.... ils ne savent pas leur âge!</p> + +<p>—Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?»</p> + +<p>L'enfant parut étonnée et fit sa grimace habituelle.</p> + +<p>«Savez-vous qui vous a créée?</p> + +<p>—Personne, j' crois;» et elle se mit à rire.</p> + +<p>L'idée parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et +elle reprit:</p> + +<p>«J'ai grandi; personne n' m'a faite.</p> + +<p>—Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui sentait la nécessité de +faire des questions d'un ordre moins élevé.</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos maîtres?</p> + +<p>—Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir +le monde.</p> + +<p>—Étaient-ils bons pour vous?</p> + +<p>—Je crois bien!» fit-elle en jetant un regard défiant sur miss Ophélia.</p> + +<p>Miss Ophélia mit un terme à cet entretien peu encourageant. Saint-Clare +était appuyé sur le dos de sa chaise.</p> + +<p>«Eh bien! cousine, voilà un sol vierge.... vous n'aurez rien à arracher; +semez-y vos idées.»</p> + +<p>Les idées de miss Ophélia sur l'éducation, de même que toutes ses autres +idées, étaient nettement déterminées. C'étaient les idées qui +prévalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui +persistent encore dans certaines parties du pays à l'abri de la +corruption (là où il n'y a pas de chemin de fer). Ces idées peuvent du +reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent +parler, leur enseigner le catéchisme, la lecture, l'écriture, les +fouetter quand ils mentent.... Que ce système soit de <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> beaucoup +dépassé, aujourd'hui que l'on verse sur l'éducation des <i>torrents de +lumière</i>, c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos +grand'mères, avec ce régime dont tant de gens se souviennent, sont +parvenues à élever des hommes et des femmes qui en valaient bien +d'autres.</p> + +<p>En tout cas, miss Ophélia ne connaissait pas d'autre système, et elle +s'empressait d'appliquer celui-ci à sa petite païenne.</p> + +<p>Il y eut une déclaration des droits: Topsy fut considérée comme +appartenant à miss Ophélia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que +l'enfant recevait à l'office, résolut de borner à sa propre chambre la +sphère de ses opérations. Avec un dévouement que quelques-unes de nos +lectrices apprécieront, au lieu de se préparer de ses propres mains un +lit confortable, de balayer elle-même et d'épousseter sa chambre, elle +se condamna au martyre volontaire d'apprendre à Topsy comment on fait +toutes ces choses. C'était rude! Si jamais nos lectrices en viennent là, +elles comprendront le mérite de ce sacrifice.</p> + +<p>Miss Ophélia fit donc venir Topsy dans sa chambre dès le premier matin, +et elle commença solennellement à l'instruire dans l'art mystérieux de +faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est décrassée; on l'a débarrassée +de toutes ces petites queues tressées qui faisaient jadis la joie de son +cœur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empesé; elle se +tient respectueusement devant miss Ophélia avec un air solennel vraiment +digne d'un enterrement.</p> + +<p>«Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit être fait. Je tiens +beaucoup à mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous +allez voir.</p> + +<p>—Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondément et avec une expression +de tristesse lugubre.</p> + +<p>—Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici +l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas?</p> + +<p>—Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde +attention.</p> + +<p>—Le drap de dessus, poursuivit miss Ophélia, doit être rabattu de cette +façon, il faut le border fortement sous les pieds, le côté le plus épais +du côté des pieds.</p> + +<p>—Oui, madame.»</p> + +<p>Ajoutons que, pendant que miss Ophélia avait tourné le dos pour joindre +l'exemple au précepte, la jeune élève était parvenue à s'emparer d'une +paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement coulés dans ses +manches. Les mains étaient revenues promptement <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> se croiser sur la +poitrine, dans la position la plus inoffensive.</p> + +<p>«Voyons, Topsy, comment vous ferez,» dit miss Ophélia en retirant les +couvertures. Et elle s'assit.</p> + +<p>Topsy s'acquitta de sa tâche avec autant d'adresse que de gravité, à la +complète satisfaction de miss Ophélia. Elle étira les draps, rabattit +jusqu'au moindre pli, et montra un sérieux et une attention qui +édifiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un +bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout à coup +l'attention de miss Ophélia. Elle s'élança vers l'infortuné ruban.</p> + +<p>«Qu'est-ce, vilaine? méchante enfant, vous avez volé cela!»</p> + +<p>Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop +déconcertée.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de +stupéfaction profonde.</p> + +<p>«Quoi! c'est le ruban de miss Phélia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu +venir dans ma manche?...</p> + +<p>—Topsy, ne mentez pas, méchante créature; vous l'avez volé.</p> + +<p>—Missis! je déclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir à +cette minute même pour la première fois.</p> + +<p>—Topsy, reprit miss Ophélia, ne savez-vous pas que c'est très-mal de +mentir?</p> + +<p>—Je ne mens jamais, miss Phélia, reprit Topsy avec toute la gravité de +la vertu. C'est la vérité que je viens de vous dire, la pure vérité!</p> + +<p>—Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le +fouet.</p> + +<p>—Hélas! missis, vous me ferez fouetter toute la journée, que je ne +pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bégayant.... Je n'ai +pas même vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche.... +Miss Phélia l'a sans doute laissé sur son lit.... Voilà comme ça s'est +fait.»</p> + +<p>Ce mensonge évident indigna tellement miss Ophélia qu'elle saisit +l'enfant et la secoua.</p> + +<p>«Ne me répétez pas cela!»</p> + +<p>Le choc fit tomber les gants de l'autre manche.</p> + +<p>«Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas volé le ruban?»</p> + +<p>Topsy avoua qu'elle avait volé les gants, mais nia obstinément qu'elle +eût pris le ruban.</p> + +<p>«Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p> + +<p>Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition +parfaite.</p> + +<p>«Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que +vous êtes dans la maison.... Je vous ai laissée courir hier toute la +journée.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le +fouet.</p> + +<p>—Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss Éva porte autour du +cou...</p> + +<p>—Méchante créature! et quoi encore?</p> + +<p>—J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles +rouges...</p> + +<p>—Rapportez-moi cela tout à l'heure... tout cela, vous dis-je!</p> + +<p>—Hélas! m'ame, je peux pas... c'est brûlé!</p> + +<p>—Brûlé! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!»</p> + +<p>Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des +sanglots, Topsy déclara que cela ne se pouvait pas, que c'était brûlé, +tout brûlé...</p> + +<p>«Et pourquoi avoir brûlé?</p> + +<p>—Parce que je suis méchante, oui, très-méchante.... Je ne puis pas m'en +empêcher....»</p> + +<p>Au même instant Éva entra fort innocemment dans la chambre, son collier +rouge au cou.</p> + +<p>«Éva, où avez-vous retrouvé votre collier?</p> + +<p>—Retrouvé? mais je l'ai eu toute la journée...</p> + +<p>—Hier?</p> + +<p>—Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drôle, je l'ai eu toute la +nuit... j'ai oublié de l'ôter en me couchant.»</p> + +<p>Miss Ophélia parut fort étonnée... Elle le fut bien davantage encore; +car au même instant Rosa entra, portant sur sa tête un panier de linge +frais repassé... Les pendants de corail tintaient à ses oreilles....</p> + +<p>«Je ne sais vraiment pas quoi faire à cette enfant, dit miss Ophélia +désespérée... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?...</p> + +<p>—Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer, +dit Topsy en se frottant les yeux.</p> + +<p>—Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez +pas faites.... c'est encore mentir.</p> + +<p>—Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite +innocence.</p> + +<p>—Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span> +regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare, +je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait.</p> + +<p>—Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait +prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas +entendre parler ainsi.</p> + +<p>—Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il +faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les +rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....</p> + +<p>—Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...» +Et l'œil de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue +comme une nuance d'incarnat plus foncée.</p> + +<p>Rosa fut subjuguée.</p> + +<p>«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident, +murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout +comme son père!»</p> + +<p>Évangéline regardait Topsy.</p> + +<p>Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social. +Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'œil profond, +au front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout +près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une +autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne, +produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et +qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement, +d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine, +cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de +l'ignorance, de la misère et du vice....</p> + +<p>Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais +les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts +obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le +noble cœur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots +pour les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents +contre la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine, +puis elle dit d'une voix bien douce:</p> + +<p>«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre +bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai +que de vous voir voler....»</p> + +<p>C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La +douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur +ce cœur sauvage et indompté.... et dans cet œil rond, perçant et +vif, on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un +petit rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> Non! l'oreille +qui n'a jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement +incrédule la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste +chose, la tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline +était tout simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas!</p> + +<p>Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son +latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le +temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans +un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs +sur les enfants!</p> + +<p>«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever +cette enfant sans lui donner le fouet!</p> + +<p>—Eh! fouettez-la à cœur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites +à votre guise!</p> + +<p>—Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai +jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela!</p> + +<p>—C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme +vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu +frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de +pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle +est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez +fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.</p> + +<p>—Que faire alors?</p> + +<p>—La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même. +Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par +le nerf de bœuf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas!</p> + +<p>—Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...</p> + +<p>—On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent +pas mieux. Que faire alors?</p> + +<p>—C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia.</p> + +<p>—Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices +dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple, +quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite +des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel, +l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais +traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la +sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu +<ins class="correction" title="possseseur">possesseur</ins> d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je +ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à +moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> enfants +gâtés.... Je crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous +endurcir et de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de +notre responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement +besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un +échantillon de mille autres.</p> + +<p>—C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia.</p> + +<p>—J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti +prendre maintenant?</p> + +<p>—Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un +devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.»</p> + +<p>Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de +l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de +lui apprendre à lire et à coudre.</p> + +<p>La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une +merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de +difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait +en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait +les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les +fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un +geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières: +elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son +visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire +que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls, +jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver +en défaut.</p> + +<p>Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables +ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait, +grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les +intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait +invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la +suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était +elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'œil +magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia +regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait +Saint-Clare d'y mettre ordre.</p> + +<p>«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.</p> + +<p>—Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui +enseigne le mal?</p> + +<p>—Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le +mal glisse sur le cœur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y +pénétrer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p> + +<p>—Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais +pas mes enfants jouer avec Topsy.</p> + +<p>—Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva +eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.»</p> + +<p>Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves.</p> + +<p>Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On +s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment +qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles +d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus. +C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par +accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une +libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de +gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du +délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine.... +Elle parvenait toujours à établir son innocence.</p> + +<p>On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre +preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves.</p> + +<p>L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas +possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de +Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles +étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à +favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt +comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce +que l'on fit.</p> + +<p>Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante +vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut +faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût +faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en +faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser +l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait +Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas +souvent.</p> + +<p>Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive, +s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie, +et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même, +Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos. +Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant +sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre +diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle +grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> en bas; +elle étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle +habillait le traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au +milieu de tout cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, +se faisait des grimaces: pour tout dire, un vrai diable!</p> + +<p>Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme +comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle +trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle +avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace +avec des airs de reine de théâtre en répétition.</p> + +<p>«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir +ainsi?</p> + +<p>—Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante!</p> + +<p>—Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.</p> + +<p>—Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours; +j'ai besoin de ça pour travailler!</p> + +<p>—Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien +faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?</p> + +<p>—J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour +moi!»</p> + +<p>Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais +d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle +sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur +quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons, +elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé.</p> + +<p>«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une +mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il +faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien +maître!»</p> + +<p>Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme +une distinction flatteuse.</p> + +<p>«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous +êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs +aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que +les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que +moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne +maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la +plus méchante créature du monde!»</p> + +<p>Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque +grillage élevé, se pavanant dans ses malices.</p> + +<p>Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son +catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> des mots, et +elle récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice.</p> + +<p>«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.</p> + +<p>—Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut +leur apprendre, vous savez.</p> + +<p>—Qu'ils comprennent ou non?</p> + +<p>—Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient +en grandissant.</p> + +<p>—Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire +que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête.</p> + +<p>—Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de +bien belles espérances!</p> + +<p>—Eh bien! est-ce que....</p> + +<p>—Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez +alors, Augustin.</p> + +<p>—Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez.... +catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!»</p> + +<p>Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment +croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit +sur un signe de miss Ophélia.</p> + +<p>«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent +bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.»</p> + +<p>A ce passage, Topsy cligna de l'œil et parut désirer une explication.</p> + +<p>—Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia.</p> + +<p>—Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky?</p> + +<p>—Quel état, Topsy?</p> + +<p>—L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous +venions de l'État de Kentucky.»</p> + +<p>Saint-Clare se mit à rire.</p> + +<p>«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle +s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie +d'émigration.</p> + +<p>—Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez +ainsi?</p> + +<p>—D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il +prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien; +seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé +de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy +s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses, +Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy +et se faisait répéter le passage avec <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> une joie diabolique, malgré +les vertueuses remontrances de miss Ophélia.</p> + +<p>«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous +conduisez ainsi?</p> + +<p>—Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve +cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands +mots!</p> + +<p>—Vous la faites persévérer dans ses torts....</p> + +<p>—Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.</p> + +<p>—Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous +qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence +que vous pouvez avoir sur elle....</p> + +<p>—C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!»</p> + +<p>Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss +Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies +chroniques, à la névralgie et à la migraine.</p> + +<p>Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien +d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle +venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours +le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer +quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle +distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la +maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale, +et qu'elle avait le cœur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à +elle.</p> + +<p>Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y +figurera, à son tour, avec nos autres personnages.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXI.<a name="ch21" id="ch21"></a></h2> + +<h3>Le Kentucky.</h3> + +<p>Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'œil en +arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et +voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps +négligés.</p> + +<p>C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du +grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la +désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui +communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> façade de la +maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur +une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à +la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On +voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion +et le moment favorable pour le dire.</p> + +<p>«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom?</p> + +<p>—Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment +va-t-il, ce pauvre vieux Tom?</p> + +<p>—Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien +traité et qu'il n'a pas trop à faire.</p> + +<p>—Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement +M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud.... +Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien.</p> + +<p>—Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez +d'argent pour le racheter.</p> + +<p>—Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent +à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une +savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un +pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les +échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de +se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle!</p> + +<p>—Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position. +Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer +partout.</p> + +<p>—C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus +charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les +femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....</p> + +<p>—Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par +exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit.... +J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à +économiser....</p> + +<p>—Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à +peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la +croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous +n'entendez pas les affaires....»</p> + +<p>Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées, +grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari +qui discute avec sa femme.</p> + +<p>Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme, +comme disait son mari, elle avait cependant <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> une intelligence nette, +claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari; +elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle +avait à cœur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et +elle se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.</p> + +<p>«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette +pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela.</p> + +<p>—J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne +suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est +de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une +autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un.</p> + +<p>—Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi +sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé.</p> + +<p>—Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une +morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.</p> + +<p>—Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.</p> + +<p>—Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos +idées religieuses.... seulement, je persiste à penser <ins class="correction" title="qu'elle">qu'elles</ins> ne +conviennent pas à des gens de cette condition.</p> + +<p>—Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette +condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le +déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai +faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre +façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai +assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire.</p> + +<p>—Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous +dégrader à ce point....</p> + +<p>—Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par +ma promesse violée! Non certes!</p> + +<p>—Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous +ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet œuvre de don +Quichottisme....»</p> + +<p>Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au +bout de la véranda.</p> + +<p>«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>?»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p> + +<p>Mme Shelby s'approcha.</p> + +<p>«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de +poulet.</p> + +<p>—Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère +Chloé.»</p> + +<p>Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que +ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire +sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à +faire une proposition douteuse:</p> + +<p>«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils +tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...»</p> + +<p>Chloé fit encore entendre un petit rire.</p> + +<p>«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de +Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait +d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!</p> + +<p>—Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de +l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui +mangent?</p> + +<p>—Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de +louer?</p> + +<p>—Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui +disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien +quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux +et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars!</p> + +<p>—Eh bien, Chloé?</p> + +<p>—Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque +chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant +que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je +gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne +crains pas un <i>chabricant</i>.</p> + +<p>—Un fabricant, Chloé, un fabricant!</p> + +<p>—Peut-être bien, madame! les mots sont si <i>curieux</i>.... je me trompe +toujours.</p> + +<p>—Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants?</p> + +<p>—Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la +petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après +elle...</p> + +<p>—Louisville est bien loin d'ici.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p> + +<p>—Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas +loin de mon vieux mari, je pense?...»</p> + +<p>Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses +yeux attachés sur Mme Shelby.</p> + +<p>«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!»</p> + +<p>Chloé fut comme abattue.</p> + +<p>«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours.... +et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre +mari.»</p> + +<p>Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout +à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna!</p> + +<p>«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à +cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je +pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année, +madame?</p> + +<p>—Cinquante-deux, Chloé.</p> + +<p>—Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?</p> + +<p>—Deux cent huit dollars par an.</p> + +<p>—Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il +d'années pour....</p> + +<p>—Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.</p> + +<p>—Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de +pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien +que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des +mains....</p> + +<p>—Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin +de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?</p> + +<p>—Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière +pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec +lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais +demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner +une recommandation....</p> + +<p>—Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut +que je lui en parle.»</p> + +<p>Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour +faire ses préparatifs.</p> + +<p>«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville, +dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de +mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de +Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> je pars.... +Quatre dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter +mon vieil homme.</p> + +<p>—Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en +allez-vous?</p> + +<p>—Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez +vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout.... +Vous voulez bien?</p> + +<p>—Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de +recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du +papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!</p> + +<p>—Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de +poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois +avec votre pauvre mère Chloé!»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXII.<a name="ch22" id="ch22"></a></h2> + +<h3>L'arbre se flétrit.—La fleur se fane.</h3> + +<p>La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de +l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son cœur +aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et +cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des +sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la +fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si +nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de +nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses +douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été +complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement +malheureux....</p> + +<p>Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est +la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait +raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de +son âme pensive et réfléchie.</p> + +<p>Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa +lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire, +à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui +donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent +déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par +son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait +beaucoup d'argent.... On disait à Tom <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> que cet argent était destiné +à son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait +dans la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout +le monde en général.</p> + +<p>La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait, +avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et +agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.</p> + +<p>Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de +Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie. +Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde +depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et +la mère se portaient bien.</p> + +<p>Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre +était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se +lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour +savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa +chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen +de faire voir à la fois les deux côtés de la page.</p> + +<p>L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait +elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans +l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme +quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi +comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un +matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse +et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les +gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins +qui assiégent les jeunes cœurs, mobiles et changeants comme les +couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il +recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour +elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus +grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au +retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur +le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh +bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»</p> + +<p>L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce +n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire. +Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un +instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau, +la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en +avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son +humble ami; puis cette ardente nature, comme <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> une jeune vigne jetant +ses vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre +majestueux du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la +touchait et qu'il produisait en elle ces émotions profondes et obscures, +si chères à l'imagination des enfants.</p> + +<p>Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties. +Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent +l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune +enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord. +Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire +qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui +arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils +comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en +est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du +moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une +étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel +passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un +bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les +voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se +détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des +échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente.... +Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans +couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son +sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.</p> + +<p>A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est +établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont +chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir +et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise +marine.</p> + +<p>La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes +Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et +s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon +dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se +rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se +contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac, +dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau +changeant toujours, toujours charmant!</p> + +<p>Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui +semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme +un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là +brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui +passent; l'œil des petites étoiles scintillait <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> sous leur +paupière d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans +le miroir des eaux.</p> + +<p>Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin. +C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux. +Elle lisait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»</p> +</div> + +<p>«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac, +c'est bien cela!</p> + +<p>—Qu'est-ce, miss Éva?</p> + +<p>—Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les +eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les +rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre +mêlée de feu.</p> + +<p>—C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or,</span><br /> + <span class="i0">J'irais de Chanaan voir la rive éternelle,</span><br /> + <span class="i0">Et les anges brillants guideraient mon essor</span><br /> + <span class="i4">Jérusalem, vers ta cité nouvelle!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>—Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la +Jérusalem nouvelle?</p> + +<p>—Là-haut, dans les nuages, miss Éva!</p> + +<p>—Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces +nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et +voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout +or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.»</p> + +<p>Et Tom chanta ces paroles d'un <ins class="correction" title="hymme">hymne</ins> méthodiste bien connu:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Des anges du Très-Haut je vois l'essaim heureux</span><br /> + <span class="i4">Qui s'enivre de gloire.</span><br /> + <span class="i2">Ils sont vêtus de rayons lumineux,</span><br /> + <span class="i0">Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva.</p> + +<p>Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas +de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel.... +Tom aurait trouvé la chose fort probable.</p> + +<p>«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.»</p> + +<p>Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i2">Ils sont vêtus de rayons lumineux,</span><br /> + <span class="i0">Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.</span><br /> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p> + +<p>«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!...</p> + +<p>—Là! où, miss Éva?»</p> + +<p>Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon +du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un +éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient +invinciblement vers le ciel!</p> + +<p>«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant +peu!»</p> + +<p>Le pauvre vieux cœur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se +rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les +petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus +transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand +elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite +fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une +toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore +les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et +cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne +s'était jamais présentée à son esprit!</p> + +<p>A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom +de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux. +Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont +maintenant parmi les trésors ensevelis des cœurs qui regrettent!... +Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui +étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne +sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à +séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude cœur des +hommes? Quand vous voyez dans l'œil cette lumière profonde, quand la +jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en +trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette +chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette +lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité!</p> + +<p>Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu +disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment +le mieux!</p> + +<p>La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de +miss Ophélia.</p> + +<p>«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il +ne faut pas rester là!»</p> + +<p>Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.</p> + +<p>La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de +la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span> +terribles progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par +milliers les plus chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre +de la vie soit brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort.</p> + +<p>Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la +joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage +n'avaient pu tromper sa vigilance.</p> + +<p>Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare.... +Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance +habituelles.</p> + +<p>«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que +c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus +faibles.</p> + +<p>—Mais cette toux?...</p> + +<p>—Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume....</p> + +<p>—Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria +Sanders.</p> + +<p>—Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous +devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous +ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une +chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez +pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.»</p> + +<p>Ainsi parla Saint-Clare.</p> + +<p>Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour, +avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est +très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus; +il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval.... +Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette +nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne +pouvait pas lui faire de mal.</p> + +<p>S'il faut le dire, ce qui jetait dans son cœur une angoisse plus +profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme +et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces +charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir +conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si +étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de +révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise +intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans +ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui +prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la +laisser sortir de ses bras....</p> + +<p>Cependant, le cœur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span> +paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse, +mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en +elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme. +Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres; +mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle +restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de +Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y +avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien +loin, bien loin....</p> + +<p>«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire +à nos esclaves?...</p> + +<p>—Quelle question! On ne fait jamais cela.</p> + +<p>—Pourquoi ne le fait-on pas?</p> + +<p>—Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux +travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler.</p> + +<p>—Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître +la volonté de Dieu.</p> + +<p>—Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire.</p> + +<p>—Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise +à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est +là pour la faire.</p> + +<p>—Éva! vous êtes une enfant bien singulière!</p> + +<p>—Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy!</p> + +<p>—Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus +méchante créature que j'aie jamais vue.</p> + +<p>—Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait +si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus +la lire pour elle?»</p> + +<p>Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un +ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose +à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute +votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai +faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous +habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez, +ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez.... +ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva, +que je fis sensation.»</p> + +<p>Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands +yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées +étaient ailleurs.</p> + +<p>«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p> + +<p>—Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?</p> + +<p>—Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est +presque une fortune.</p> + +<p>—Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.</p> + +<p>—Et qu'en voudriez-vous faire?</p> + +<p>—Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves, +et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.»</p> + +<p>Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère.</p> + +<p>«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à +jouer du piano et à peindre sur velours?</p> + +<p>—Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs +lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il +leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien +d'autres.... Ils devraient savoir!</p> + +<p>—Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez +rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....»</p> + +<p>Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où +la conversation n'était pas de son goût.</p> + +<p>Éva sortit.</p> + +<p>A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture +à Mammy.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXIII.<a name="ch23" id="ch23"></a></h2> + +<h3>Henrique.</h3> + +<p>Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de +Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un +jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.</p> + +<p>On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux +frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire +ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des +différences.</p> + +<p>Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras +dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien +comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les +traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred, +l'œil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la +tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span> +jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien.</p> + +<p>Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'œil noir et le maintien +aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit +comme fasciné par les attractions spirituelles<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> de sa cousine +Évangéline.</p> + +<p>Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était +commode <i>comme un berceau</i> et aussi doux que sa petite maîtresse.</p> + +<p>Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune +mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval +arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui.</p> + +<p>Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au +moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le +cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...</p> + +<p>«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon +cheval, ce matin?</p> + +<p>—Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé +cette poussière.</p> + +<p>—Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec +violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?»</p> + +<p>Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille +qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein +d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir +au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut +répondre....</p> + +<p>«M'sieu Henrique!»</p> + +<p>A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup +de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le +battit à perdre haleine.</p> + +<p>«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et +pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi!</p> + +<p>—Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le +cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> si +ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière... +j'assistais à son pansement...</p> + +<p>—Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.»</p> + +<p>Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait +debout, en habit de cheval.</p> + +<p>«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre.... +Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous +donc, cousine? vous semblez triste!</p> + +<p>—Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre +Dodo!</p> + +<p>—Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve. +Qu'entendez-vous par là, chère Éva?</p> + +<p>—Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez +ainsi.</p> + +<p>—Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen +d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut +l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est +ainsi que fait papa...</p> + +<p>—Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais +que ce qui est vrai.</p> + +<p>—Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va +mentir dès qu'il va pouvoir parler.</p> + +<p>—Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....</p> + +<p>—Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je +vais être jaloux...</p> + +<p>—Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas.</p> + +<p>—Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans +l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais +je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.»</p> + +<p>Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait +inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin.</p> + +<p>Dodo apparut bientôt avec les chevaux.</p> + +<p>«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux. +Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais +la mettre en selle.»</p> + +<p>Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était +bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré.</p> + +<p>Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa +courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine, +puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p> + +<p>Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait +l'esclave....</p> + +<p>«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.»</p> + +<p>Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se +sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.</p> + +<p>«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse.</p> + +<p>Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait.</p> + +<p>«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta +un picaillon.</p> + +<p>Les deux enfants s'éloignèrent.</p> + +<p>Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent.... +l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne +parole dite avec bonté!</p> + +<p>Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son +maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle +figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous +Henrique.</p> + +<p>La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se +promenaient dans le jardin.</p> + +<p>Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie +habituelle:</p> + +<p>«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une +éducation républicaine.</p> + +<p>—Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred +avec une égale ironie.</p> + +<p>—Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement.</p> + +<p>—Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une +vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et +moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut +pas lui faire de mal.</p> + +<p>—Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du +catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux.</p> + +<p>—Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées +en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.</p> + +<p>—C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif.</p> + +<p>—Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne +sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois +qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> Les gens +riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir +entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille!</p> + +<p>—Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette +opinion. Elle a eu son tour en France!</p> + +<p>—Aussi faut-il la tenir à bas, continuellement et sans relâche.... Et +c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le +sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui.</p> + +<p>—Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à +Saint-Domingue, par exemple!</p> + +<p>—Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer +à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait +maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits.</p> + +<p>—Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une +éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système +actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et +avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et +nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!</p> + +<p>—Mais ils n'auront jamais le dessus!</p> + +<p>—C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la +soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous +aborderons.</p> + +<p>—Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir +sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine +fonctionnera bien.</p> + +<p>—Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie +IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand +la chaudière sautera!</p> + +<p>—<i>Dies declarabit!</i> fit Alfred en riant.</p> + +<p>—Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant +quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une +irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses.... +c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les +supérieures.</p> + +<p>—Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain +rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant +le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales!</p> + +<p>—Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous +aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse +française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à cœur +joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span></p> + +<p>—Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable +Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été +des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!... +Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela +sera!</p> + +<p>—Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans +les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui +maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour +embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante.... +Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce +sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils +des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans +leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et +livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race +maternelle!</p> + +<p>—Sottises, folies, que tout cela!</p> + +<p>—C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du +temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils +buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient +pas que le flot montait pour les prendre.</p> + +<p>—Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en +riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées. +Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le +sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons +assez d'énergie pour ménager notre poudre.</p> + +<p>—Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents +gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se +possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se +gouverner ne savent pas gouverner les autres....</p> + +<p>—Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système +embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux +passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète +parfois.... Il est généreux, il a le cœur chaud.... mais quand il est +excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le +nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux +et moins de ses inférieurs.</p> + +<p>—Si l'éducation des enfants est l'œuvre la plus importante de +l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une +preuve que notre système à nous est mauvais.</p> + +<p>—Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants +mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous +les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> de la +vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot +ordinaire de l'esclavage.</p> + +<p>—Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses!</p> + +<p>—Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de +ce monde.</p> + +<p>—C'est possible! dit Saint-Clare.</p> + +<p>—Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons +parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que +diriez-vous d'une partie de trictrac?</p> + +<p>Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite +table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les +pièces, Alfred dit:</p> + +<p>«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....</p> + +<p>—Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque +chose.... Eh bien! quoi?</p> + +<p>—Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.»</p> + +<p>Et Alfred sourit assez dédaigneusement.</p> + +<p>«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des +abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire +de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que +l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de +l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves!</p> + +<p>—A vous le dé!» dit Alfred.</p> + +<p>Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils +entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.</p> + +<p>«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère, +avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?»</p> + +<p>C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique, +avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants, +son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque +bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à +ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la +transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole.</p> + +<p>«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un +jour le désespoir de plus d'un cœur, je vous jure!</p> + +<p>—Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare +d'une voix qui devint amère tout à coup.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p> + +<p>Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval.</p> + +<p>«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant +dans ses bras.</p> + +<p>—Non, papa.»</p> + +<p>Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il +tremblait.</p> + +<p>«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon +pour vous!</p> + +<p>—Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....»</p> + +<p>Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa.</p> + +<p>«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si +vite avec elle.</p> + +<p>—J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en +prenant la main d'Évangéline.</p> + +<p>Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa +les enfants seuls.</p> + +<p>«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que +deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais +avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je +n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis +si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui +donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille +bien.... En somme, Dodo est assez heureux.</p> + +<p>—Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne +pour vous aimer?</p> + +<p>—Moi? non, sans doute!</p> + +<p>—Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant +il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez +pas le lui rendre.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi, +ni personne ici!</p> + +<p>—Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline.</p> + +<p>—Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais +l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?</p> + +<p>—Sans doute.</p> + +<p>—Quelle folie!</p> + +<p>—La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?</p> + +<p>—Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces +choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!»</p> + +<p>Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et +de rêveries.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p> + +<p>«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher +cousin, et soyez bon pour lui!</p> + +<p>—Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus +aimable créature que j'aie jamais vue.»</p> + +<p>Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à +son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et +sans aucune émotion.</p> + +<p>«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez +ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.»</p> + +<p>La cloche du dîner mit fin à l'entretien.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXIV.<a name="ch24" id="ch24"></a></h2> + +<h3>Sinistres présages.</h3> + +<p>Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient. +Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était +livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner +rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours +reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité? +Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le +médecin fut appelé.</p> + +<p>Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et +de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux +ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais +elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était +son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation +l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours +certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie. +«S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils +auraient bientôt vu la différence!»</p> + +<p>Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté +d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva.</p> + +<p>«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle +joue....</p> + +<p>—Mais elle a une toux!</p> + +<p>—Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma +vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me +veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien.</p> + +<p>—Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></p> + +<p>—Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux, +purement nerveux!</p> + +<p>—Mais, la nuit, elle a des sueurs....</p> + +<p>—J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges +étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de +nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les +sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!»</p> + +<p>Miss Ophélia se tut pendant quelques jours.</p> + +<p>Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été +appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien, +disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait +bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères.... +Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et +bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les +nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet +affreux malheur.</p> + +<p>«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut +point se désespérer tout de suite!</p> + +<p>—Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le cœur d'une mère! vous ne pouvez +pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!</p> + +<p>—Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède.</p> + +<p>—Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne +sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne +suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai +déjà souffert.</p> + +<p>—Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai +toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a +épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable +maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop +fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir +encore.</p> + +<p>—Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il +est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de +sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je +fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais +mieux avoir votre calme d'esprit.»</p> + +<p>Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car +elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour +tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout +ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait, +disait-elle, qu'elle était environnée de cœurs durs, d'êtres +insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span> +pauvre Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les +tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.</p> + +<p>Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans +les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal +inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de +l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits +pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue, +elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a +retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne +partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre +cœur qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit cœur d'Éva. +Quelle voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si +claire! que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret +instinct de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan +enthousiaste de l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité.... +Qu'importe? il y avait dans le cœur d'Éva une certitude calme, douce, +prophétique, qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un +beau coucher de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une +après-midi d'automne! Et dans cette certitude même le jeune cœur +trouvait un repos qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de +ceux qui l'aimaient si chèrement.</p> + +<p>Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les +perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient +si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de +mourir.</p> + +<p>Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait +vu, l'espoir dans le cœur, l'image de celui qui aima tant les petits +enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que +pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé +lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à +chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son cœur d'une +tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était +vers sa demeure qu'elle allait!</p> + +<p>Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand +elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son +père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle +sentait pourtant qu'elle était plus dans ce cœur-là que dans tout +autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de +Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle +croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y +avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> mais +elle se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!</p> + +<p>Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle +était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants +ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant +ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin, +étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et +réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de +soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là +qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste +entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe.</p> + +<p>«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien +pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous....</p> + +<p>—Pourquoi? miss Éva.</p> + +<p>—Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.</p> + +<p>—Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas.</p> + +<p>—Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez? +quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs +maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui +pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis +l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres +fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait +mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,» +reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur +la main de Tom.</p> + +<p>Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle +disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.</p> + +<p>«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il +rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le +front.</p> + +<p>—Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que +j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent +vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en +ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le +voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!»</p> + +<p>Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil +descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de +gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses +joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses +yeux un éclat surnaturel.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p> + +<p>Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait +de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi +soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et +si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la +serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.</p> + +<p>«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que +vous êtes mieux?</p> + +<p>—Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque +chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois +devenue trop faible.»</p> + +<p>Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa +petite tête sur sa poitrine et lui dit:</p> + +<p>«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir +le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus +revenir....»</p> + +<p>Évangéline soupira.</p> + +<p>—Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il +voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez +nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à +ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette.</p> + +<p>—Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas +vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais +partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas +abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je +serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin, +bien loin!</p> + +<p>—Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit cœur si +triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!</p> + +<p>—J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je +voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui +m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être +là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela +me brise le cœur.</p> + +<p>—Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous +semble si terrible.</p> + +<p>—Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous +les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils +m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais +qu'ils fussent libres....</p> + +<p>—Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux +chez nous?...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p> + +<p>—Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que +deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon +oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux +maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens +font et peuvent faire!... Elle frissonna.</p> + +<p>—Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que +l'on vous ait jamais conté de telles histoires.</p> + +<p>—Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je +vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je +n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens +qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me +semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que +j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon cœur +et s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa, +est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté +à tous les esclaves?</p> + +<p>—C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien +mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le +condamne.... Je désirerais de tout mon cœur qu'il n'y eût plus un +seul esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le +connais pas!</p> + +<p>—Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si +bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les +habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il +faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour +l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!</p> + +<p>—Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi, +enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?</p> + +<p>—L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle +possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir. +Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous +m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre +Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom +aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible +de voir ces choses-là tous les jours.</p> + +<p>—Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de +tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous +promets de faire tout ce que vous voudrez.</p> + +<p>—Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt +que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je +serai partie.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p> + +<p>—Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez.</p> + +<p>—Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de +son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!</p> + +<p>—Et où donc, chère?</p> + +<p>—Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de +la douceur et de l'amour....»</p> + +<p>L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue.</p> + +<p>«Ne voulez-vous point y venir, père?»</p> + +<p>Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien.</p> + +<p>«Vous viendrez à moi,» reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine +d'assurance.</p> + +<p>Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter.</p> + +<p>«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....»</p> + +<p>Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle. +Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son +cœur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard +profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un +esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui +sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il +entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau +ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces +moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et +mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons +beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les +sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait +pas de paroles.</p> + +<p>La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand +elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore +une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement +endormie.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXV.<a name="ch25" id="ch25"></a></h2> + +<h3>La petite Évangéliste.</h3> + +<p>C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une +chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> sur +un sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle +était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait, +d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle +tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle +l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques +petits sommes, le livre à la main.</p> + +<p>Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque +distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et +accompagnée d'Éva.</p> + +<p>«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il +faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que +j'ai une maladie de cœur!</p> + +<p>—Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva +me paraît fort capable!</p> + +<p>—Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose +le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu +tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!...</p> + +<p>—Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de cœur....</p> + +<p>—Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à +cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le +moindre de vos soucis....</p> + +<p>—Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie +de cœur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez +une.... seulement, je ne le savais pas!...</p> + +<p>—Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos +railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour +Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont +développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.»</p> + +<p>Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données. +C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant +fumer plus loin, comme un vrai mari sans cœur, jusqu'à ce que la +voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent +au pied du perron.</p> + +<p>Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour +ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son +père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office.</p> + +<p>Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia, +dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait +de violents reproches à quelqu'un.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p> + +<p>«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare.... +Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!»</p> + +<p>Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la +coupable après elle.</p> + +<p>«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître.</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.</p> + +<p>—Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je +ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en +peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui +avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où +je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et +la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie +rien vu de pareil!</p> + +<p>—Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un +jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était +permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son +mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais +cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce +qu'elle ne pût tenir sur ses jambes....</p> + +<p>—Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me +parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une +douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un +cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire.</p> + +<p>—Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une +femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.»</p> + +<p>Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses +heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait +été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place, +beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de +Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement.</p> + +<p>«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant +aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de +voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en +fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières.... +et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour.</p> + +<p>—Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui.</p> + +<p>Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On +y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie.</p> + +<p>«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange +physionomie intéressait toujours.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p> + +<p>—C'est mon mauvais cœur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy +d'un ton piteux.</p> + +<p>—Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure +qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....</p> + +<p>—Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me +fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me +cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je +crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça +n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous +savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous +autres!</p> + +<p>—Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce +tracas plus longtemps.</p> + +<p>—Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.</p> + +<p>—Laquelle?</p> + +<p>—Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces +pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute +seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des +milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un +échantillon d'un million d'autres!»</p> + +<p>Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin +silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait +dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se +servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se +retirèrent.</p> + +<p>«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.»</p> + +<p>Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte +vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à +miss Ophélia de s'approcher tout doucement.</p> + +<p>Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du +côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice +habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait +profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.</p> + +<p>«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous +point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?</p> + +<p>—Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime +pas autre chose.</p> + +<p>—Mais vous aimez votre père et votre mère.</p> + +<p>—Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span></p> + +<p>—Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un +frère, une sœur, une tante!</p> + +<p>—Non, non.... ni rien, ni personne!</p> + +<p>—Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous +pourriez....</p> + +<p>—J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy. +Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors +j'essayerais....</p> + +<p>—Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous +étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.»</p> + +<p>Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait +habituellement pour exprimer son incrédulité.</p> + +<p>«Vous ne croyez pas? reprit Éva.</p> + +<p>—Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis +noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!... +Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire +de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!...</p> + +<p>—O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le cœur +éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur +l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez +ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille +maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez, +Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas +longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir +méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour +moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!»</p> + +<p>Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et +roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche +d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la +clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa +tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle +enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui +s'incline pour relever le pécheur abattu.</p> + +<p>«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous +également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme +je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous +aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir +un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche. +Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> un jour un de ces esprits +tout brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.</p> + +<p>—O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai, +j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!»</p> + +<p>Saint-Clare laissa retomber le rideau.</p> + +<p>«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle +me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire +comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux!</p> + +<p>—J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne +pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point +qu'elle s'en aperçût!</p> + +<p>—N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de +faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre +sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre +cœur.... c'est étrange, mais cela est.</p> + +<p>—Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia, +ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment +vaincre ces sentiments?</p> + +<p>—Voyez Éva!</p> + +<p>—Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le +Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon!</p> + +<p>—Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit +un vieil écolier,» répondit Saint-Clare.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXVI.<a name="ch26" id="ch26"></a></h2> + +<h3>La mort.</h3> + +<div class="intro"> + <p class="noindent">«Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie<br /> + Par la faux de la mort au matin de la vie.</p> +</div> + +<p>La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres, +elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec +l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia. +Saint-Clare s'était donné cette joie du cœur et des yeux, de décorer +l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il +était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et +rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de +feuilles et de boutons de roses. Au milieu, <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> c'étaient des touffes +de roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de +bambou étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse +fantaisie. Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange, +admirablement sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de +feuilles de myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de +légers rideaux de gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du +sommeil, sous ce climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou +étaient garnis de coussins de damas rose, tandis que des figures posées +sur le dossier laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du +lit. Au milieu de l'appartement, sur une petite table de bambou, on +voyait un vase en marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses +blancs boutons: son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur +cette table qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre +d'ivoire sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle +voulait sérieusement apprendre à écrire.</p> + +<p>On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les +petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et +l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi +dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants +dans diverses attitudes. En un mot, l'œil ne rencontrait partout que +les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux +d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se +reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes +pensées.</p> + +<p>La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était +évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à +des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus +souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses +grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et +s'abaissent tour à tour.</p> + +<p>C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié +ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les +feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les +notes aiguës.</p> + +<p>«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes +fleurs? hein!»</p> + +<p>Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué.</p> + +<p>«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour +être la voix de Topsy.</p> + +<p>—Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs, +méchante propre à rien!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p> + +<p>Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie.</p> + +<p>«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!</p> + +<p>—Comment? votre chambre en est remplie.</p> + +<p>—Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!»</p> + +<p>Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête +basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit +avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à +sa pétulance et à son effronterie ordinaires.</p> + +<p>«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un +singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose +blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur +l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du +bouquet.</p> + +<p>«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien +dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre +des fleurs....»</p> + +<p>Topsy parut enchantée.</p> + +<p>«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...</p> + +<p>—Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le +fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?</p> + +<p>—Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez +votre jeune maîtresse. Faites!»</p> + +<p>Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se +retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues +noires....</p> + +<p>«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose +pour moi.</p> + +<p>—Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas +prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous +plaît.... soit!</p> + +<p>—Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye +d'être bonne fille maintenant....</p> + +<p>—Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire +insouciant.</p> + +<p>—Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été +contre elle!</p> + +<p>—Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée, +sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et +elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien +faire d'une pareille créature.</p> + +<p>—Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span> +moi, avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre +bonne et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour +où elle est entrée chez nous!</p> + +<p>—Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud!</p> + +<p>—Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme +nous, si elle était chrétienne?</p> + +<p>—Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces +idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....</p> + +<p>—Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il +pas son sauveur?</p> + +<p>—Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où +est mon flacon?</p> + +<p>—Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à +demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.</p> + +<p>—Une pitié!... quoi?</p> + +<p>—Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et +habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait +personne pour l'aider!... Oh!</p> + +<p>—Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce +qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos +avantages à nous.</p> + +<p>—C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense +à tous ces infortunés!</p> + +<p>—C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion +me rend très-reconnaissante de mes avantages!</p> + +<p>—Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.</p> + +<p>—Pourquoi?</p> + +<p>—Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir +moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?»</p> + +<p>Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce.</p> + +<p>Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et +secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un +ton enjoué:</p> + +<p>«Venez, cousine, et tondez la brebis!</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits +qu'il était allé chercher pour elle.</p> + +<p>—Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai +trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....»</p> + +<p>Miss Ophélia entra avec des ciseaux.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p> + +<p>«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous, +où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil.</p> + +<p>—Oh, papa! dit Éva d'une voix triste.</p> + +<p>—Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient +très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre +oncle, voir le cousin Henrique....</p> + +<p>—Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père, +c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....</p> + +<p>—Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?</p> + +<p>—Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez +maintenant, cela vous aidera.... au moment....»</p> + +<p>Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles, +qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle +les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses +doigts amaigris.... puis regardait son père....</p> + +<p>«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait +ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique +personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous +saurez bientôt si j'avais raison....</p> + +<p>—Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de +sécheresse et d'amertume....</p> + +<p>Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir +de batiste....</p> + +<p>L'œil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec +tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme +dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait, +sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les +deux.</p> + +<p>Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès +d'elle.</p> + +<p>«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en +aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le +faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne +peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?</p> + +<p>—Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main +et de l'autre prenant la main d'Éva.</p> + +<p>—Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il +faut que je leur dise!</p> + +<p>—Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.</p> + +<p>Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.</p> + +<p>Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de +son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span> +avec la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses +membres et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec +une indicible expression sur chacun des assistants.</p> + +<p>Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces +longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père +qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le +cœur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils +entrèrent dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et +baissèrent la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de +mort....</p> + +<p>La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards +attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous +l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête +dans leur tablier.</p> + +<p>«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui, +je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous +souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me +verrez plus.»</p> + +<p>Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des +lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible +voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de +tous, elle dit:</p> + +<p>«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je +dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous +n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous +rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je +vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous +aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas +vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être +chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange.... +être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera.... +Il faut le prier, il faut lire....»</p> + +<p>Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et +d'une voix plus triste:</p> + +<p>«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!»</p> + +<p>Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota.</p> + +<p>Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous +les esclaves s'étaient mis à genoux....</p> + +<p>«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un +brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je +sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> pas +lire.... Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de +vous assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous +pourrez, et j'espère que je vous verrai tous au ciel....</p> + +<p>—Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus +vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste.</p> + +<p>Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux.</p> + +<p>«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous!</p> + +<p>—Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les +réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres.</p> + +<p>«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait +toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand +vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à +tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez +que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que +j'espère vous y revoir!...»</p> + +<p>Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de +gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils +recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils +s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de +ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage +de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et +des prières....</p> + +<p>Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite +malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur +présent.</p> + +<p>Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy.</p> + +<p>«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis +bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel.... +Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant +affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais +bien que vous aussi vous irez au ciel!</p> + +<p>—Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle +créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna +à toute l'effusion de sa douleur.</p> + +<p>Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils +étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy.</p> + +<p>«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement.</p> + +<p>—J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une +bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi?</p> + +<p>—Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi. +Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée +et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p> + +<p>—Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On +voit bien que je n'y étais pas accoutumée!</p> + +<p>—Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre +aide.»</p> + +<p>Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit +silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse +boucle dans sa poitrine.</p> + +<p>Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute +cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme. +Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva.</p> + +<p>Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement; +il restait encore immobile.</p> + +<p>«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son +père.</p> + +<p>Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.</p> + +<p>«Cher papa! reprit Éva.</p> + +<p>—Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je +ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement +traité!»</p> + +<p>Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume!</p> + +<p>«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens +comme il lui plaît?</p> + +<p>—Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une +sécheresse sans larmes.</p> + +<p>—Papa, vous me brisez le cœur, dit Éva en se levant et en se jetant +dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence, +qu'elle les effraya tous.</p> + +<p>Les pensées du père prirent une autre direction.</p> + +<p>«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort.... +j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne +pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.»</p> + +<p>Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et +lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.</p> + +<p>Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans +de violentes convulsions.</p> + +<p>«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un +sourire navrant.</p> + +<p>—Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en +donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> voudra.... +Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur +qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait +les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit +Éva d'une voix où perçait le doute.</p> + +<p>—Pourquoi me demandez-vous cela?</p> + +<p>—Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous +pouvez vous empêcher d'être chrétien!</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva?</p> + +<p>—C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....</p> + +<p>—C'est ce que vous faites, Éva?</p> + +<p>—Oh, oui!</p> + +<p>—Vous ne l'avez jamais vu.</p> + +<p>—C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....» +Et un éclair de joie illumina son visage.</p> + +<p>Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa +mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme.</p> + +<p>Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les +plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle +chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia +remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les +Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite. +C'était une main si habile, un œil si perspicace, une telle adresse, +une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête +était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien, +ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses +manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des +gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances +présentes, la personne indispensable, c'était elle.</p> + +<p>Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une +irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être +portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la +promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements.... +et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le +matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les +orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait +quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....</p> + +<p>Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup +moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait:</p> + +<p>«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> lui fait +plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous +savez qu'il veut faire quelque chose.</p> + +<p>—Et moi, Éva? répondait-il.</p> + +<p>—Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi.... +Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que +ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne +le fatigue pas....»</p> + +<p>Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les +esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa +manière, faisaient ce qu'ils pouvaient.</p> + +<p>Le cœur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite +maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme +Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était +impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser +dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour +lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son +mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans +la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de +lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le +jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa +favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et +même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'œil +furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir....</p> + +<p>«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que +je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause +cette chère enfant....</p> + +<p>—Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la +cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée.</p> + +<p>—Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être +soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un +pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas +votre heureuse indifférence, moi!»</p> + +<p>Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de +pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si +paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite +barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la +mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une +sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour, +mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle, +que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de +paix et d'innocence que l'on respirait autour <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> d'elle. Saint-Clare +sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas +l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la +résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui +lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était +quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu +de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur +maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se +penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de +ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va +s'évanouir et disparaître!</p> + +<p>Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les +pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son +père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces +mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent +pour toujours les cordes de la vie.</p> + +<p>Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la +galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel.</p> + +<p>«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de +vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et +que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien?</p> + +<p>—Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais +à présent....</p> + +<p>—Eh bien! quoi, à présent?</p> + +<p>—Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous +savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, Tom?</p> + +<p>—Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut +poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque +nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix....</p> + +<p>—Mais qui vous fait songer à cela, père Tom?</p> + +<p>—Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son +âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant +bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du +ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia!</p> + +<p>—Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière?</p> + +<p>—Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span> +eux qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le +son de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses +cantiques favoris.</p> + +<p>Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du +soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle +allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait +aperçu Tom, étendu sous la galerie.</p> + +<p>Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières +solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute +l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires; +elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits +bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à +qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait +parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée, +qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et +quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia:</p> + +<p>«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!»</p> + +<p>Et il sortit ce soir-là le cœur plus léger.</p> + +<p>Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit +le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager +arriva.</p> + +<p>Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme; +c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la +nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent +un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était +toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.</p> + +<p>«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!»</p> + +<p>Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare:</p> + +<p>«Cousin! venez, je vous prie!»</p> + +<p>Ces paroles tombèrent sur le cœur de Saint-Clare comme tombent les +pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'œil +fut-il debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle?</p> + +<p>Que vit-il donc qui calma tout à coup son cœur? Pourquoi pas un mot +d'échangé entre eux?</p> + +<p>Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face +chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet +pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à +vous!</p> + +<p>Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au +contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> comme +le reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour +immortel!</p> + +<p>Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond, +que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!</p> + +<p>Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit, +et, comme tout le monde, garda le silence.</p> + +<p>«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia.</p> + +<p>—Vers minuit.»</p> + +<p>Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la +chambre voisine.</p> + +<p>«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?</p> + +<p>—Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.»</p> + +<p>Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la +maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le +bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les +longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les +portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus +que le visage de son enfant.</p> + +<p>«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une +fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...»</p> + +<p>Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres, +elle essaya de soulever sa tête et de parler.</p> + +<p>«Me reconnais-tu, Éva?</p> + +<p>—Cher père....»</p> + +<p>Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou.</p> + +<p>Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête, +il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et +tendit ses petites mains en avant.</p> + +<p>«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna +tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me +tue!»</p> + +<p>Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes +coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait +toujours...</p> + +<p>«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me +déchire le cœur....</p> + +<p>—Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître, +regardez-la!»</p> + +<p>L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux +se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils, +<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> ces yeux qui si souvent parlèrent au cœur?... C'en était fait de +la terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un +éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les +sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une +sorte de recueillement calme...</p> + +<p>«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce.</p> + +<p>Elle n'entendit pas.</p> + +<p>«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?»</p> + +<p>Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle +murmura:</p> + +<p>«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa +de la mort à la vraie vie.</p> + +<p>Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes +éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le +verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les +cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne +retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne... +toi absente pour toujours!</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXVII.<a name="ch27" id="ch27"></a></h2> + +<h3>La fin de tout ce qui est terrestre.</h3> + +<p>Les statuettes et les peintures de la chambre d'Éva furent recouvertes +de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des +pas furtifs... la lumière glissait à travers les stores abaissés, comme +pour éclairer ces ténèbres solennelles.</p> + +<p>Le petit lit était drapé de blanc, et, sous la protection de l'ange +incliné, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'éveille +plus.</p> + +<p>Elle reposait, vêtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie, +elle avait si souvent portée.... Cette lumière rose, tamisée par le +rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide +glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la +tête était inclinée comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits +du visage on voyait répandue cette expression céleste, mélange de repos +et d'extase, qui montre que ce n'est pas là le sommeil d'une heure, mais +ce long et sacré sommeil que Dieu donne à ceux qu'il aime...</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p> + +<p>«Pour tes pareilles, ô chère Éva! il n'y a pas de mort, il n'y a pas +d'ombres... il n'y a pas de ténèbres de la mort.... Vous autres, vous +vous éteignez dans la lumière... pareilles à l'étoile du matin qui +s'évanouit dans les rayons roses de l'aurore.... A toi, Éva, la victoire +sans la bataille, la couronne sans la lutte!»</p> + +<p>Telles étaient les pensées de Saint-Clare, pendant que, debout et les +bras croisés, il regardait Éva. Oh! ces pensées, qui pourra les redire? +Depuis l'heure où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle +est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurité terrible; +il était enveloppé «des nuages épais de la douleur....» Il entendait des +voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y +répondait.... on lui demandait à quand les funérailles... on lui +demandait où il voulait la mettre... il répondait impatiemment que cela +lui était indifférent...</p> + +<p>Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre; étourdis, légers, véritables +enfants, ils n'en avaient pas moins un bon cœur et une extrême +sensibilité... Miss Ophélia présidait aux mesures d'ordre général.... +mais c'étaient eux qui donnaient à tous les arrangements ce caractère +poétique et charmant, qui enlevait à la chambre funèbre l'aspect sombre +et terrible qui caractérise trop souvent les funérailles dans la +Nouvelle-Angleterre.</p> + +<p>Il y avait encore des fleurs sur les étagères, blanches, délicates, +odorantes, aux feuilles retombant avec grâce; sur la petite table d'Éva, +recouverte aussi de blanches draperies, on avait posé son vase favori, +dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les +plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confiés aux soins +d'Adolphe et de Rosa, offraient cette netteté et cette symétrie qui +caractérisent leur race. Pendant que Saint-Clare était livré à ses +pensées, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de +roses blanches. Elle fit un pas en arrière et s'arrêta respectueusement +en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde à +elle, elle s'approcha du lit, pour déposer ses fleurs autour de la +morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rêve, au moment où elle +plaçait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant +avec un goût parfait les autres fleurs autour de la couche.</p> + +<p>La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré, +parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit +un geste de menace... Topsy entra pourtant.</p> + +<p>«Sortez! dit Rosa à voix basse, mais d'un ton impérieux, sortez! vous +n'avez rien à faire ici!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p> + +<p>—Oh! laissez-moi! j'ai apporté une fleur si belle!... Et elle montra un +bouton de rose thé à peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule +fleur.</p> + +<p>—Sortez! dit Rosa avec plus d'énergie encore.</p> + +<p>—Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle +entre!»</p> + +<p>Rosa battit en retraite. Topsy s'avança et déposa son offrande aux pieds +du corps.... puis tout à coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur +le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment.</p> + +<p>Miss Ophélia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer +silence: ce fut en vain.</p> + +<p>«Oh! miss Éva, miss Éva! je voudrais être morte aussi.... oui, je le +voudrais!»</p> + +<p>Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si ému, que le +sang remonta au visage pâle et marbré de Saint-Clare, et pour la +première fois, depuis la mort d'Éva, il sentit des larmes dans ses yeux.</p> + +<p>«Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophélia d'une voix douce, miss +Éva est au ciel; c'est un ange!</p> + +<p>—Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais!» Et +elle sanglotait de nouveau.</p> + +<p>Il y eut un moment de silence.</p> + +<p>«Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hélas! +hélas! je n'ai plus personne maintenant.... personne!</p> + +<p>—C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se +tournant vers miss Ophélia, tâchez de consoler cette pauvre créature!</p> + +<p>—Je voudrais n'être jamais née, disait Topsy.... Je ne voulais pas +naître, moi! Pourquoi suis-je née?»</p> + +<p>Miss Ophélia la releva avec bonté, mais avec fermeté, et la fit sortir +de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-même pleurait.</p> + +<p>Elle la mena dans son appartement.</p> + +<p>«Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je +puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette +chère petite enfant.... J'espère pourtant que j'ai appris par elle +quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous +aime.... et je vous aiderai à devenir une bonne fille et une +chrétienne.»</p> + +<p>Le ton de miss Ophélia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus +encore, c'étaient ses honnêtes et vertueuses larmes, ruisselant <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> sur +son visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'âme de cette enfant +abandonnée une influence qu'elle ne perdit jamais.</p> + +<p>«Oh! ma petite Éva, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant +de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je à rendre pour mes +longues années?»</p> + +<p>Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmurées à voix basse +et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un +après l'autre, contempler la morte.... puis la bière arriva. Ce fut le +commencement des funérailles.... Les voitures s'arrêtèrent à la porte. +Les étrangers vinrent et furent introduits. Il y eut des écharpes et des +rubans blancs, et des pleureurs vêtus de crêpes noirs....</p> + +<p>On lut la Bible et les prières furent offertes au ciel.... et +Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil à un homme qui aurait +versé toutes ses larmes.... Mais bientôt il ne vit plus qu'une chose: la +blonde tête dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur +elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des +autres.... On arriva au bout du jardin, auprès du siége de mousse, où +elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est là qu'était +creusée la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout près, le regard +perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles +solennelles: «Je suis la résurrection et la vie! Celui qui a cru en moi, +fût-il mort, vivra!» Et la terre fut rejetée et la tombe remplie.... Et +il ne pouvait croire que ce fût là son Éva, qui était ainsi et pour +toujours ravie à ses yeux.</p> + +<p>Tous se retirèrent, et, le cœur désolé, revinrent à cette demeure qui +ne devait plus la revoir.</p> + +<p>La chambre de Marie fut hermétiquement close. Elle s'étendit sur un lit, +sanglotant et gémissant avec toutes les marques d'une invincible +douleur, réclamant à chaque minute les soins de tous ses serviteurs.... +Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils +pleuré? cette douleur était sa douleur, et elle était bien fermement +convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la +ressentir comme elle.</p> + +<p>«Saint-Clare n'a pas versé une larme!» disait-elle. Il ne sympathisait +pas avec elle.... C'était vraiment étrange à quel point il avait le +cœur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait!</p> + +<p>Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que +nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame +était vraiment la plus affligée.... surtout quand Marie eut des spasmes, +qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle déclara qu'elle-même elle +allait mourir.... Il y eut force allées et <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> venues. On apporta des +bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut +une diversion.</p> + +<p>Tom avait au fond du cœur un sentiment ému qui l'attirait toujours +vers son maître. Partout où il allait, silencieux et triste, Tom le +suivait. Quand il le voyait s'asseoir si pâle et si tranquille dans la +chambre d'Éva, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de +l'enfant, sans voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour +Tom, dans ces yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que +dans les gémissements et les lamentations de Marie.</p> + +<p>La famille Saint-Clare retourna bientôt à la ville. A l'âme inquiète et +tourmentée d'Augustin, il fallait un de ces changements de scène qui +détournent en même temps le cours des pensées.... Ils quittèrent donc +l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent à +la Nouvelle-Orléans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air +affairé.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il +essayait de combler cet abîme qui s'était fait dans son cœur.... Les +gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne +s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crêpe de +son chapeau. Il était là, souriant, causant, lisant les journaux, +discutant la politique ou s'intéressant au commerce.... Qui donc eût pu +deviner que ces dehors souriants cachaient un cœur silencieux et +sombre comme un tombeau?</p> + +<p>«M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent +Marie à miss Ophélia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait +quelque chose au monde qu'il aimât, c'était notre chère petite Éva.... +mais il me paraît l'oublier bien aisément. Je ne puis l'amener à en +parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il eût montré plus de sentiment!</p> + +<p>—L'eau calme est l'eau profonde, répondit sentencieusement miss +Ophélia.</p> + +<p>—C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand +on a du cœur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais +c'est un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux être comme +Saint-Clare; ma sensibilité me tue.</p> + +<p>—Bien sûr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une +ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss +Éva.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chère petite créature du bon +Dieu!... Et les larmes de Mammy coulèrent.</p> + +<p>—En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espèce d'égards, il +n'a pas trouvé une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir +qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p> + +<p>—Le cœur seul connaît sa propre amertume, dit gravement miss +Ophélia.</p> + +<p>—C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'éprouve.... +personne que moi! Éva le savait bien aussi, mais elle est partie....» Et +Marie se renversa sur son fauteuil et se mit à sangloter....</p> + +<p>Marie était une de ces organisations malheureuses pour lesquelles +l'objet possédé est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu +devient tout à coup inappréciable! Elle trouvait des défauts à tout ce +qu'elle avait... des perfections infinies à tout ce qu'elle n'avait +plus.</p> + +<p>Pendant que cette petite scène se passait dans le salon, il s'en passait +une autre dans la bibliothèque.</p> + +<p>Tom, qui ne quittait plus son maître, l'avait vu entrer dans cette +pièce; il avait longtemps épié sa sortie.... enfin il se décida à entrer +lui-même.</p> + +<p>Il entra doucement: Saint-Clare était couché sur un sopha, à l'autre +bout de l'appartement.... il était tourné le visage contre terre.... la +Bible d'Éva était ouverte devant lui à quelque distance.</p> + +<p>Tom fit quelques pas et se tint immobile auprès du sopha. Il +hésitait.... Saint-Clare se leva tout à coup.... L'honnête visage de Tom +était si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse +sympathie..., un visage qui priait!... Il émut profondément +Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son +front vers lui.</p> + +<p>«Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'œuf!</p> + +<p>—Je le sais bien, maître, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon +maître voulait seulement regarder en haut.... en haut.... où est notre +chère miss Éva.... et le Seigneur Jésus!</p> + +<p>—Hélas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y +regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!»</p> + +<p>Tom poussa un gros soupir.</p> + +<p>«On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a été donné aux enfants +et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons +voir, nous.... Comment cela se fait-il?</p> + +<p>—Tu t'es caché aux habiles et aux sages, et tu t'es révélé aux petits +enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi, ô Jésus! parce que cela a paru +bon à tes yeux.</p> + +<p>—Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant +l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire à cette Bible. Je ne le +puis!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p> + +<p>—Cher maître, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire, +donnez-moi la foi!</p> + +<p>—Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rêveur et se +parlant à lui-même. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est +peut-être qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de +réel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'évanouit comme +un souffle. Plus d'Éva, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien!</p> + +<p>—Si, si! ô maître! tout cela est, je le sais, j'en suis sûr, s'écria +Tom en tombant à genoux; croyez, cher maître, croyez, croyez!</p> + +<p>—Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne +l'avez jamais vu.</p> + +<p>—Je l'ai senti dans mon âme, ô maître!... et maintenant encore je le +sens!... Tenez, maître.... quand je fus vendu, arraché à ma vieille +femme et à mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que +tout était fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur +se tint à côté de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta +la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre esclave.... il y fit la +paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je +veux être au Seigneur et faire sa volonté.... et devenir ce qu'il veut +que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de +moi, qui ne suis qu'une pauvre créature. Cela venait du Seigneur.... et +il fera tout aussi pour mon maître!»</p> + +<p>Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare +appuya sa tête sur son épaule et serra sa main rude et noire, sa main +fidèle!</p> + +<p>«Tom, vous m'aimez!</p> + +<p>—Oh! oui, et je bénirais le jour où je pourrais donner ma vie pour vous +voir chrétien.</p> + +<p>—Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant à demi, je ne suis pas digne +de l'amour d'un bon et honnête cœur comme le vôtre!</p> + +<p>—O maître! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le +Seigneur Jésus!</p> + +<p>—Comment le savez-vous, Tom?</p> + +<p>—Je le sens, maître; «l'amour du Christ qui passe tout savoir!...»</p> + +<p>—C'est étrange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire +d'un homme qui a vécu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans.... +peut encore aujourd'hui ébranler les hommes.... Mais il n'était pas un +homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si +je pouvais croire ce que ma mère m'enseignait!... <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> Si je pouvais +prier comme je priais quand j'étais enfant!...</p> + +<p>—Si mon maître voulait.... miss Éva lisait cela si bien!... Je voudrais +que mon maître fût assez bon pour le lire.... Je ne lis plus guère +depuis que miss Éva est partie....»</p> + +<p>C'était le chapitre onzième de saint Jean, la touchante histoire de la +résurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrêtant souvent +pour maîtriser l'émotion que faisait naître en lui ce récit pathétique.</p> + +<p>Tom était à genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible +l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration....</p> + +<p>«Tom, tout cela est réel pour vous.</p> + +<p>—Je le vois, maître!</p> + +<p>—Que n'ai-je vos yeux, Tom!...</p> + +<p>—Je prie Dieu de vous les donner, maître.</p> + +<p>—Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je +vous disais que moi, je ne crois pas à la Bible!</p> + +<p>—Ah! maître! dit Tom en élevant ses mains avec un geste suppliant.</p> + +<p>—Cela n'ébranlerait-il pas votre foi, Tom?</p> + +<p>—Pas du tout!</p> + +<p>—Vous savez pourtant que je suis plus éclairé que vous.</p> + +<p>—O maître! n'avez-vous pas lu «qu'il se cache aux savants et aux sages, +et qu'il se révèle aux petits enfants?» Mais mon maître n'était pas +sérieux.... bien sûr!</p> + +<p>—Non, Tom! je ne suis pas complétement incrédule.... je pense qu'il y a +des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une +bien terrible et bien fatale habitude que j'ai là, Tom!</p> + +<p>—Si mon maître voulait seulement prier!...</p> + +<p>—Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas?</p> + +<p>—Ah! est-ce que....?</p> + +<p>—Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un là que je pusse +prier.... mais ne parler à rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et +apprenez-moi!»</p> + +<p>Le cœur de Tom était plein; il se répandit dans la prière, comme des +eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom était convaincu que +quelqu'un l'écoutait, absent ou présent! Saint-Clare se sentit soulevé +par cet océan de foi sincère et de charité, et porté jusqu'au seuil de +ce ciel que Tom se représentait avec une si vive ardeur; il lui semblait +être maintenant près d'Éva!</p> + +<p>«Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime à <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span> +vous entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul; +quelque autre jour, je vous parlerai davantage.»</p> + +<p>Tom se retira silencieusement.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXVIII.<a name="ch28" id="ch28"></a></h2> + +<h3>Réunion.</h3> + +<p>L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de +Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant +sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures, +froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les +sentiments de nos cœurs! Il faut manger, il faut boire, il faut +dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il +faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des +ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée +de la vie survit à la vie même!</p> + +<p>Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût +conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour +Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était +à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne +faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la +fois et l'action et la pensée!</p> + +<p>Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une +portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur +donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le +savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible +voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui +lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la +douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever.... +c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées +religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien +plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de +sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent +l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée +à les méconnaître. Moore, Byron, Gœthe, ont trouvé, pour peindre le +sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes +dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de +la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel +cent fois!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p> + +<p>Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes +religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des +exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance +devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il +avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la +nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu, +qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.</p> + +<p>Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait +sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées +plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les +esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du +présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour +arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait +compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De +jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce +monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère +image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux +et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On +ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel +dévouement Tom suivait constamment son jeune maître.</p> + +<p>«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme +libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le +Kentucky.»</p> + +<p>Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers +le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme. +Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si +disposé à le quitter!</p> + +<p>«Vous n'étiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous +êtes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec.</p> + +<p>—Oh non! maître.... ce n'est pas cela! c'est d'être un homme libre, qui +fait ma joie!</p> + +<p>—Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous êtes plus heureux comme cela +que si vous étiez libre?...</p> + +<p>—Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine +énergie, non certainement!</p> + +<p>—Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu à être vêtu et nourri +comme vous l'êtes chez moi....</p> + +<p>—Je le sais bien, monsieur. Monsieur a été bien trop bon.... Mais, +monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vêtements.... +tout pauvre! voyez-vous.... et à moi, que d'avoir <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> bien meilleur.... +et à un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu?</p> + +<p>—Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans +un mois, à peu près, ajouta-t-il d'un ton assez mécontent.... quoique +peut-être vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait +pas!»</p> + +<p>Et il se leva et parcourut le salon.</p> + +<p>«Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon maître sera dans la peine. Je +resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui +être utile!</p> + +<p>—Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant +lentement par la fenêtre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme +cela?</p> + +<p>—Quand M. Saint-Clare sera chrétien!</p> + +<p>—Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu'à ce +moment-là? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la +fenêtre, il posa sa main sur l'épaule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne +garçon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre +femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien.....</p> + +<p>—Eh bien! moi, je crois que ce jour-là viendra bientôt.... dit Tom avec +émotion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon +maître!</p> + +<p>—Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire.... +voyons! contez-moi ça!...</p> + +<p>—Hélas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le +Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des +amis.... combien ne peut-il pas faire davantage!</p> + +<p>—Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit +Saint-Clare en souriant.</p> + +<p>—Quand nous travaillons pour ses créatures, nous travaillons pour Dieu, +dit Tom.</p> + +<p>—Bonne théologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur +B***.»</p> + +<p>Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites.</p> + +<p>Marie Saint-Clare ressentait la perte d'Éva autant qu'il lui était +possible de ressentir quelque chose, et, comme elle était femme à rendre +malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves +attachés à son service n'avaient que trop de raisons de regretter la +jeune maîtresse dont les douces façons et l'aimable intercession les +avaient si souvent protégés contre la tyrannie et les <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> égoïstes +exigences de sa mère. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'âme, sevrée +de toutes les tendresses de la famille, s'était consolée par l'affection +de cet être charmant, Mammy n'était plus qu'un cœur brisé.... Nuit et +jour elle pleurait.... et l'excès même de son chagrin la rendait moins +habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempête d'invectives sur +sa tête, désormais sans défense....</p> + +<p>Miss Ophélia ressentait aussi cette perte; mais dans ce cœur honnête +et bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne +finira pas. Elle était plus facile et plus douce.... aussi zélée pour +chaque devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus +modeste.... on voyait qu'elle rentrait plus souvent en son cœur, et +ce n'était pas en vain: elle s'occupait plus activement de l'éducation +de Topsy. Elle lui apprenait des passages de la Bible. Elle ne +frissonnait plus à son approche, elle n'avait plus à cacher une +répugnance qu'elle n'éprouvait pas! Elle la voyait à travers ce milieu +si doucement évoqué devant ses yeux par Éva; et ce qu'elle voyait en +elle, c'était une créature immortelle, que Dieu lui avait envoyée pour +qu'elle la conduisît à la gloire et à la vertu.... Topsy n'était pas +devenue une sainte tout d'un coup; mais cependant la vie et la mort +d'Éva avaient produit en elle un notable changement.</p> + +<p>La dure indifférence était partie.... il y avait maintenant en elle de +la sensibilité, et l'espérance, le désir, l'effort du bien, effort +irrégulier, suspendu, interrompu.... mais renouvelé.</p> + +<p>Un jour miss Ophélia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hâte, +cachant quelque chose dans sa poitrine.</p> + +<p>«Que faites-vous là, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose, +je gage?» dit l'impérieuse petite Rosa, qu'on avait envoyée chercher +l'enfant; et, au même instant, elle la saisit brusquement par le bras.</p> + +<p>«Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débarrassant d'elle, cela ne +vous regarde pas!...</p> + +<p>—Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher +quelque chose....»</p> + +<p>Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller.</p> + +<p>Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait +violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit.</p> + +<p>Les clameurs et le bruit de la bataille attirèrent miss Ophélia et +Saint-Clare.</p> + +<p>«Elle a volé! disait Rosa.</p> + +<p>—Non! non! vociférait Topsy avec des sanglots pleins de colère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span></p> + +<p>—N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophélia d'une voix ferme.»</p> + +<p>Topsy eut un moment d'hésitation; mais, sur une nouvelle injonction, +elle tira de son sein un petit paquet enveloppé dans un de ses bas.</p> + +<p>Miss Ophélia développa.</p> + +<p>C'était un petit livre donné à Topsy par Éva: il contenait un verset de +l'Écriture pour chaque jour de l'année; il y avait aussi dans une +feuille de papier la boucle blonde d'Éva, donnée le jour de ses +mémorables adieux.</p> + +<p>Cette vue causa une profonde émotion à Saint-Clare. Le livre était +entouré d'un crêpe noir.</p> + +<p>«Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le +crêpe.</p> + +<p>—Parce que.... parce que.... parce que c'était à miss Éva!... Oh! ne le +retirez pas, s'il vous plaît!» Et s'asseyant sur le plancher et mettant +son tablier sur sa tête, elle commença à sangloter violemment.</p> + +<p>C'était quelque chose de comique et de pathétique tout à la fois. Ce +vieux bas, ce livre, ce crêpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le +fougueux désespoir de Topsy.</p> + +<p>Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes.</p> + +<p>«Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant +tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena +mis Ophélia dans le salon.</p> + +<p>—Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en +faisant un geste avec son pouce par dessus l'épaule. Toute âme +susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas +l'abandonner....</p> + +<p>—Elle a fait de grands progrès, dit miss Ophélia, et j'ai beaucoup +d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de +Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A +vous ou à moi?</p> + +<p>—Eh mais, je vous l'ai donnée!</p> + +<p>—Pas légalement.... Je veux qu'elle soit à moi légalement....</p> + +<p>—Oh, oh! cousine.... et que pensera la société abolitioniste?... Vous! +avoir une esclave! On ordonnera un jour de jeûne pour cette rechute....</p> + +<p>—Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi.... pour avoir le droit de +l'emmener dans les États libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce +que j'ai tenté de faire ne soit pas inutile....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p> + +<p>—Ah! cousine! vous avez là des projets bien subversifs.... Je ne puis +les encourager....</p> + +<p>—Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre +chrétienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de +l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit à moi, faites un bout de +donation.... un écrit en forme....</p> + +<p>—Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et déplia +un journal.</p> + +<p>—Il faut le faire maintenant, dit Ophélia....</p> + +<p>—Quelle hâte!</p> + +<p>—Maintenant est le seul moment dont on soit maître de faire ce que l'on +veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier.... +Écrivez!...»</p> + +<p>Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne +voulait pas être poussé à bout.... Il était excédé de cette rigoureuse +et ponctuelle exigence de miss Ophélia....</p> + +<p>«Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma +parole?... Vous vous acharnez après les gens.... on dirait que vous avez +pris des leçons chez les juifs!</p> + +<p>—Eh! je veux être sûre, dit miss Ophélia.... Vous pouvez mourir.... +être ruiné.... et, malgré tout ce que je pourrais faire, Topsy serait +vendue aux enchères....</p> + +<p>—Allons! vous pensez à tout.... puisque je suis dans la main d'une +Yankee, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'exécuter.»</p> + +<p>Saint-Clare écrivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires.... +rien ne fut plus aisé.... il signa son nom en majuscules largement +étalées, et termina le tout par un parafe flamboyant....</p> + +<p>«Voilà, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier.</p> + +<p>—Brave garçon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un témoin?</p> + +<p>—En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la +chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous... +Mettez votre nom au bas de ceci.</p> + +<p>—Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'écrit.... Oh! ridicule! Je +croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là.... +Mais.... et elle signa négligemment.... si elle a un caprice pour cet +objet, nous le lui cédons de grand cœur.</p> + +<p>—Elle est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Clare en tendant le +papier à sa cousine.</p> + +<p>—Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, dit miss Ophélia: Dieu seul +peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la protéger.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p> + +<p>—Elle est à vous d'après la fiction légale,» dit Saint-Clare; et il +retourna dans le salon et prit son journal.</p> + +<p>Miss Ophélia, qui ne recherchait pas précisément la société de Marie, +l'y suivit bientôt, après toutefois qu'elle eut serré son papier.</p> + +<p>Elle s'assit et se mit à tricoter... puis tout à coup:</p> + +<p>«Augustin, avez-vous songé à vos esclaves.... en cas de mort?</p> + +<p>—Non!»</p> + +<p>Et il continua sa lecture.</p> + +<p>«Alors votre indulgence à leur égard pourra bien se trouver un jour une +grande cruauté....»</p> + +<p>C'est une réflexion que Saint-Clare s'était bien souvent faite à +lui-même: il répondit négligemment:</p> + +<p>«Je compte m'en occuper un de ces jours....</p> + +<p>—Quand?</p> + +<p>—Plus tard....</p> + +<p>—Et si vous <ins class="correction" title="mouriez">mourriez</ins> auparavant?...</p> + +<p>—Eh bien! cousine, qu'est-ce à dire?...»</p> + +<p>Il quitta son journal et la regarda fixement.</p> + +<p>«Me trouvez-vous des symptômes de fièvre jaune ou de choléra?... +pourquoi me poussez-vous, avec tant de persévérance, à faire des +arrangements en cas de mort?</p> + +<p>—En pleine vie, nous sommes dans la mort!»</p> + +<p>Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez +d'insouciance jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur la véranda. Il voulait +mettre fin à cette conversation qui lui était désagréable; mais tout +seul et machinalement il répétait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le +balcon et regarda le jet d'eau étincelant, qui s'élançait et retombait +dans le bassin. Puis, comme à travers un brouillard épais et gris, il +aperçut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il +répéta encore ce mot mystérieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les +bouches, ce mot terrible:</p> + +<p class="center">LA MORT!</p> + +<p>«Il est vraiment étrange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une +telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent, +on est jeune, on est beau, plein d'espérances, de désirs, de besoins, et +le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours +parti!...»</p> + +<p>C'était une de ces belles soirées du sud, tiède et pleine de rayons +d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, penché sur sa +Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant à lui-même +avec toutes les marques d'une profonde attention.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span></p> + +<p>«Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprès +de lui.</p> + +<p>—Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si +bien!»</p> + +<p>Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit à lire un des +passages annotés par les grosses marques de Tom.</p> + +<p>Voici le passage:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges + avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront + rassemblées toutes les nations.... Et il séparera les hommes les uns + d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.»</p> +</div> + +<p>Saint-Clare lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il arrivât au dernier +verset....</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: «Éloignez-vous de moi, + maudits, et allez au feu éternel.</p> + + <p>«Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger.... J'ai eu + soif, et vous ne m'avez pas donné à boire.</p> + + <p>«J'étais étranger, et vous ne m'avez pas reçu chez vous....</p> + + <p>«J'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu.</p> + + <p>«J'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.»</p> + + <p>«Et alors ils lui répondront:</p> + + <p>«Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez + soif, que vous étiez sans asile, que vous étiez nu, que vous étiez + malade, que vous étiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assisté?»</p> + + <p>«Et il leur répondra:</p> + + <p>«Chaque fois que vous avez refusé d'assister le dernier d'entre mes + frères.... c'est moi-même que vous avez refusé.»</p> +</div> + +<p>Saint-Clare parut frappé de ce dernier passage, car il le lut deux fois, +et la seconde fois lentement, comme s'il en eût médité les paroles.</p> + +<p>«Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traités ont fait tout +juste ce que je fais.... Ils ont vécu dans l'aisance, confortablement, +sans s'inquiéter combien de leurs frères avaient faim, avaient soif, +étaient malades ou en prison!...»</p> + +<p>Tom ne répondit pas.</p> + +<p>Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la véranda, +paraissant oublier tout ce qui n'était pas sa pensée.... et il était si +absorbé, que Tom fut obligé de lui rappeler que l'on avait sonné deux +fois pour le thé.</p> + +<p>Pendant le thé, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> thé +fini, Marie, miss Ophélia et lui passèrent au salon sans mot dire.</p> + +<p>Marie s'étendit sur un sofa, à l'abri <ins class="correction" title="d'un">d'une</ins> moustiquaire de soie; elle +fut bientôt profondément endormie.</p> + +<p>Miss Ophélia tricotait.</p> + +<p>Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et +mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se +parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un +des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les +feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre.</p> + +<p>«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de +son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du <i>Requiem</i> de Mozart, +et l'avait arrangé pour elle.»</p> + +<p>Miss Ophélia se leva et vint voir.</p> + +<p>«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre +encore.»</p> + +<p>Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette +vieille hymne latine:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>Dies iræ, etc.</p> +</div> + +<p>Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte +du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne +comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière +de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les +grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son +cœur eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles +paroles:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Recordare, Jesu pie,</span><br /> + <span class="i0">Quod sum causa tuæ viæ:</span><br /> + <span class="i0">Ne me perdas illa die!</span><br /><br /> + + <span class="i0">Quærens me, sedisti lassus;</span><br /> + <span class="i0">Redemisti, crucem passus:</span><br /> + <span class="i0">Tantus labor non sit cassus!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée. +Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de +sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient +à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart +trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le +<i>Requiem</i> de sa messe de mort.</p> + +<p>Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il +se leva et marcha dans le salon.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p> + +<p>«Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le +redressement des torts de tous les âges, la solution de tous les +problèmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique +image!</p> + +<p>—Une terrible image! répliqua miss Ophélia.</p> + +<p>—Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrêtant tout pensif. +Cette après-midi, je lisais à Tom un chapitre de saint Matthieu, qui +décrit ce jugement. Cela m'a frappé.» On s'imaginerait que pour être +exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non! +ils sont condamnés pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul +renfermait tous les torts!</p> + +<p>—Sans doute, dit miss Ophélia, ne pas faire du bien, c'est faire mal!</p> + +<p>—Eh bien! dit Saint-Clare se parlant à lui-même et avec une extrême +agitation, que dire de celui que son cœur, son éducation, ses +relations sociales appelaient à quelque noble rôle..., et qui est resté +incertain, rêveur, indifférent, neutre, en face des luttes, des agonies, +du désespoir de l'humanité..., quand il eût pu agir?</p> + +<p>—Que celui-là se repente et qu'il commence maintenant, dit miss +Ophélia.</p> + +<p>—Toujours pratique! toujours au nœud de la difficulté! reprit +Augustin, dont le visage s'éclaira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous +ne me laissez jamais le temps des réflexions générales. Vous me heurtez +toujours contre les actualités présentes. Vous avez dans l'esprit un +éternel <i>maintenant</i>.</p> + +<p>—<i>Maintenant</i> est à moi... C'est le seul moment dont je sois sûre, quoi +que je veuille faire, reprit miss Ophélia.</p> + +<p>—Chère petite Éva! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son âme douce et +simple voulait me voir faire le bien!»</p> + +<p>Depuis la mort d'Éva, c'était la première fois que Saint-Clare parlait +autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il était obligé de +refouler dans son cœur.</p> + +<p>«Mes idées sur le christianisme sont telles, reprit-il bientôt, que je +ne pense pas qu'un homme puisse être chrétien sans se jeter de tout son +poids contre ce monstrueux système d'injustice, qui est pourtant le +fondement de notre société.... Oui, s'il le faut, un chrétien doit +sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne +pourrais pas être chrétien autrement.... Mais j'ai rencontré des +chrétiens éclairés dont ce n'était pas l'avis. Eh bien! je confesse que +l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indifférence pour les +maux de leurs frères, m'ont <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> rempli d'horreur, et ont été plus que +tout le reste, la cause de mon scepticisme.</p> + +<p>—Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait?</p> + +<p>—Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance +qui consiste à s'étendre sur un sofa et à maudire l'Église et le clergé +qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si +facile, hélas! de voir que les autres devraient être martyrs....</p> + +<p>—Eh bien! allez-vous du moins agir différemment.... maintenant?</p> + +<p>—Dieu seul connaît l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que +j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien à perdre court aisément tous +les risques.</p> + +<p>—Et qu'allez-vous faire?</p> + +<p>—Mon devoir, je l'espère, autant que je le pourrai, envers ces +malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je +n'ai encore rien fait.... et peut-être quelque jour me sera-t-il +possible de faire quelque chose pour cette classe tout entière! quelque +chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes +les nations civilisées!...</p> + +<p>—Croyez-vous qu'une nation consente jamais à émanciper ses esclaves?</p> + +<p>—Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions.... Çà et là +l'héroïsme et le dévouement se lèvent sur cette terre.... Les nobles de +la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une +perte immense. Peut-être parmi nous se trouvera-t-il des cœurs +généreux, qui n'évalueront pas l'homme en dollars et en centimes.</p> + +<p>—J'ai peine à le croire, fit mis Ophélia.</p> + +<p>—Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces +milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra à bien user +de leur liberté? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous. +Nous sommes nous-mêmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur +donner cette industrie et cette énergie sans lesquelles on ne pourra pas +en faire des hommes! Ils iront dans le nord, où le travail est à la +mode, où tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la +philanthropie chrétienne est-elle assez grande pour suffire à la tâche +de cette tutelle et de cette éducation? Vous envoyez des dollars par +milliers aux missions étrangères; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces +païens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre +temps, vos pensées, votre argent pour les enrôler sous la bannière du +Christ? voilà ce <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> que je voudrais savoir! Si nous émancipons, +élèverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un ménage +nègre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient +Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je +lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa à l'école, +combien d'écoles voudraient les recevoir dans vos États du nord? Combien +de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi +blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine, +que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les +oppresseurs officiels des nègres; mais les préjugés anti-chrétiens du +nord ne les oppriment pas moins cruellement....</p> + +<p>—C'est vrai, cousin, je le sais; c'était vrai même avec moi.... jusqu'à +ce que je sois parvenue à vaincre mes répugnances.... Mais elles sont +vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens +qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus +de dévouement pour recevoir ces païens parmi nous que pour leur envoyer +des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons.</p> + +<p>—Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme +votre devoir.</p> + +<p>—Mon Dieu! je ne suis déjà pas si bonne, dit miss Ophélia. Les autres +feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener +Topsy chez nous. On s'étonnera bien un peu tout d'abord, mais ils +arriveront à partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le +nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout à l'heure.</p> + +<p>—Oui... une minorité! et, si nos émancipations sont trop nombreuses, +nous entendrons bientôt de vos nouvelles.»</p> + +<p>Miss Ophélia ne répondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le +visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une +expression sombre et rêveuse.</p> + +<p>«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser à ma mère. +Je me sens dans l'âme je ne sais quels attendrissements, comme si ma +mère était près de moi. Je pense à tout ce qu'elle avait l'habitude de +me dire.... Quelle étrange chose que parfois le passé revienne à nous si +vivant!»</p> + +<p>Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon.</p> + +<p>«Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce +soir?... Il faut que je voie cela.»</p> + +<p>Il prit son chapeau et quitta le salon.</p> + +<p>Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait +l'accompagner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p> + +<p>«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...»</p> + +<p>Tom s'assit sous la véranda.</p> + +<p>C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume +s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il +écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa +maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il +pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il +rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à +sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses +bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa +famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa +prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline, +maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage +brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la +fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il +la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une +guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'œil +rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva +lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds +avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la +vision s'évanouit.</p> + +<p>Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de +voix à la porte.</p> + +<p>Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une +civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe +tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de +l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison.... +Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon, +où miss Ophélia tricotait.</p> + +<p>Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une +querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la +boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les +séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes, +avait reçu un coup de couteau dans le côté.</p> + +<p>La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de +lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se +jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions; +Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls +quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du +salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était +évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit +respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> les promena +tout autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa +mère.</p> + +<p>Le médecin arriva et fit son examen. On vit bientôt, à son air, qu'il +n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin à panser la +blessure, <ins class="correction" title="assités">assisté</ins> de miss Ophélia et de Tom. Les esclaves, désolés, se +pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant.</p> + +<p>«Il faut les écarter, dit le médecin. Tout dépend maintenant du repos où +on le laissera.»</p> + +<p>Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux êtres que +miss Ophélia et le docteur s'efforçaient de faire sortir du salon. +«Pauvres gens!» dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords. +Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait complétement égaré; il se +coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres +cédèrent aux instantes recommandations de miss Ophélia et se retirèrent, +pensant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance et de +leur calme.</p> + +<p>Saint-Clare pouvait à peine parler.... il avait les yeux fermés; mais on +ne devinait que trop l'amertume de ses pensées. Au bout d'un instant, il +posa sa main sur la main de Tom, agenouillé auprès de lui.</p> + +<p>«Tom! pauvre Tom!</p> + +<p>—Eh bien, maître?</p> + +<p>—Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez!</p> + +<p>—Voulez-vous un prêtre?» dit le médecin.</p> + +<p>Saint-Clare fit signe que non, et dit à Tom avec plus d'énergie encore: +«Priez!»</p> + +<p>Et Tom pria de tout son cœur et de toutes ses forces pour cette âme +qui passait.... pour cette âme qui semblait se révéler tout entière, si +triste et si désolée, dans le regard de ces grands yeux bleus +mélancoliques.... Ah! c'était bien la prière offerte avec des cris et +des larmes!</p> + +<p>Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien +dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes +de l'éternité, la main blanche et la main noire se serrent d'une égale +étreinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupée, Saint-Clare +murmurait:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Recordare, Jesu pie,</span><br /> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> + <span class="i0">Ne me perdas.... illa die!</span><br /> + <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br /> + <span class="i0">Quærens me.... sedisti lassus,...</span><br /> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p> + +<p>Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient à +l'esprit....; paroles de supplication, adressées à la miséricorde +infinie. Il entr'ouvrait encore les lèvres, et les fragments de l'hymne +en tombaient....</p> + +<p>«L'esprit s'égare, dit le médecin.</p> + +<p>—Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec énergie; +enfin, enfin!...»</p> + +<p>Cet effort l'épuisa.</p> + +<p>La pâleur de la mort s'étendit sur ses traits, et avec elle, comme si +elle fût tombée des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix +et de calme. On eût dit un enfant qui s'endort.</p> + +<p>Il resta quelques instants immobile.</p> + +<p>Tous voyaient que la main du Tout-Puissant était sur lui. Avant que +l'âme prît son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une +lueur de joie, de cette joie qu'on éprouve à reconnaître ceux qu'on +aime.... Il murmura: «Ma mère!» Tout était fini.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXIX.<a name="ch29" id="ch29"></a></h2> + +<h3>Les abandonnés.</h3> + +<p>On parle souvent du malheur des nègres qui perdent un bon maître. On a +raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de créatures plus +infortunées et plus vraiment à plaindre....</p> + +<p>L'enfant qui a perdu son père a du moins pour lui la protection de ses +amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il +a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne +lui reconnaît pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si +jamais on a reconnu en lui quelques-uns des désirs et des besoins d'une +créature humaine.... et immortelle.... il le doit à la volonté +souveraine et irresponsable de son maître. Ce maître une fois +disparu.... il n'y a plus rien!</p> + +<p>Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et +généreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela: +l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de +rencontrer le maître tyrannique et cruel.... une chance de trouver le +maître clément et bon. La perte d'un bon maître doit être suivie de +longs gémissements</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span> +consternation s'emparèrent de toute la maison.... Il avait été abattu en +un moment, dans la force et dans la fleur de ses années. Toute +l'habitation retentissait de sanglots et de cris désespérés. Marie, dont +les nerfs étaient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, était +bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son +mari, elle sortait d'un évanouissement pour retomber dans un autre.... +Et celui auquel elle avait été unie par le lien mystérieux du mariage la +quitta pour toujours, sans qu'ils eussent même échangé une parole +d'adieu!</p> + +<p>Miss Ophélia, avec la force et l'empire sur elle-même qui la +caractérisaient, n'avait point quitté son cousin un seul instant. Elle +était tout œil, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce +qu'il fallait faire, et, du fond de son cœur, s'unissait à ces +prières tendres et passionnées, que le pauvre esclave répandait devant +Dieu pour l'âme de son maître mourant.</p> + +<p>En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvèrent sur sa poitrine +un petit médaillon très-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il +renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre côté, +encadré sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce +médaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussière contre +poussière!.... Pauvres et tristes reliques des rêves printaniers.... qui +jadis firent battre avec tant d'ardeur ce cœur maintenant éteint!</p> + +<p>L'âme de Tom était remplie des pensées de l'éternité, et, pendant qu'il +rendait les derniers devoirs à cette poussière inanimée, il était loin +de croire que ce coup l'avait plongé dans un esclavage désormais sans +espérance.... Il était rassuré sur le compte de Saint-Clare: au moment +où il avait répandu sa prière dans le sein de son Père.... il avait +senti dans son propre cœur une paix et une espérance qui semblaient +être la réponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature +affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin.... +L'antique oracle n'a-t-il pas dit: «Celui qui demeure dans l'amour +demeure en Dieu, et Dieu en lui!»</p> + +<p>Tom croyait, il espérait, il avait la paix.</p> + +<p>Les funérailles furent célébrées avec tout leur attirail de crêpes et de +tentures noires.... leurs prières.... leurs visages solennels.... Puis +les vagues froides de la vie quotidienne coulèrent de nouveau dans leur +lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire?</p> + +<p>C'est à quoi songeait Marie, vêtue de longs habits de deuil, entourée +d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des +échantillons de crêpe et d'alépine.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span></p> + +<p>C'est à quoi songeait aussi miss Ophélia, dont les pensées se tournaient +déjà vers sa maison du nord.</p> + +<p>C'est à quoi songeaient également, pleins de terreur, ces esclaves qui +connaissaient le caractère tyrannique et impitoyable de la maîtresse aux +mains de laquelle ils étaient tombés.... ils savaient tous que +l'indulgence ne venait pas de la maîtresse, mais du maître, et que, lui +absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les +exigences d'une femme aigrie par la douleur.</p> + +<p>Environ quinze jours après les funérailles, miss Ophélia travaillait +dans son appartement.... elle entendit un petit coup frappé doucement à +sa porte: c'était Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si +souvent parlé; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux tout gros de +larmes.</p> + +<p>«O miss Phélia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas +de sa robe, ô miss Phélia.... allez! allez! priez pour moi, priez +madame! intercédez.... Hélas! hélas! elle veut m'envoyer dehors pour +être fouettée.... Tenez!» Et elle tendit un papier à miss Ophélia.</p> + +<p>C'était un ordre écrit de la main blanche et délicate de Marie, et +adressé au maître d'une maison de correction, de faire donner quinze +coups de fouet au porteur.</p> + +<p>«Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophélia.</p> + +<p>—Vous savez, miss Phélia.... j'ai un si mauvais caractère.... c'est +bien mal à moi.... J'essayais une robe à miss Marie.... elle m'a donné +un soufflet.... J'ai parlé avant de réfléchir.... je n'ai pas été +polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me réduire et m'apprendre une +fois pour toutes à ne pas tant lever la tête.... et elle a écrit cela et +m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tuât tout de +suite!»</p> + +<p>Miss Ophélia, le billet à la main, réfléchit un instant.</p> + +<p>«Voyez-vous, miss Phélia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si +c'était vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme, +et un tel homme.... O miss Phélia! la honte!»</p> + +<p>Miss Ophélia savait parfaitement qu'il était d'usage d'envoyer ainsi les +femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour être +fouettées par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur +métier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels +châtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas +vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frêle et élégant, +à demi brisé par les convulsions du désespoir, le sang de la femme +bondit dans ses veines.... Ce sang généreux et libre de la <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span> +Nouvelle-Angleterre monta à ses joues.... et redescendit à son cœur +pour en précipiter les palpitations indignées.... Mais, toujours +prudente et maîtresse d'elle-même, elle se contint.... elle froissa le +papier dans ses mains, et d'une voix calme:</p> + +<p>«Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre +maîtresse.... C'est une honte, une monstruosité.... un outrage à la +nature!» se dit-elle en traversant le salon.</p> + +<p>Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui +frictionnait les pieds.</p> + +<p>«Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?» dit miss Ophélia.</p> + +<p>Un profond soupir, des yeux qui se fermèrent, telle fut la première +réponse de Marie. Elle ajouta bientôt:</p> + +<p>«Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit +jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de +batiste, encadré dans une bordure noire d'un pouce de large.</p> + +<p>—Je venais, dit miss Ophélia avec cette petite toux qui sert de préface +aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.»</p> + +<p>Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta à ses joues +pâles, et d'une voix aiguë:</p> + +<p>«Eh bien! qu'est-ce?</p> + +<p>—Elle se repent de sa faute!</p> + +<p>—Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert +assez longtemps l'impudence de cette créature.... Je veux l'abattre, je +veux la mettre dans la poussière.</p> + +<p>—Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manière, d'une manière moins +honteuse?</p> + +<p>—Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle +a trop fait cas toute sa vie de sa délicatesse, de sa bonne mine et de +ses airs de dame.... Elle en est venue à oublier qui elle est.... Je +vais lui donner une leçon qui domptera son orgueil, j'en réponds!</p> + +<p>—Mais, cousine, remarquez que, si vous détruisez cette délicatesse et +cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dépravez....</p> + +<p>—Délicatesse! fit Marie avec un rire méprisant; un beau mot pour une +telle espèce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est +pas plus que la dernière créature en haillons qui traîne par les +rues.... Elle ne prendra plus ces airs-là avec moi.</p> + +<p>—Vous répondrez à Dieu de cette cruauté, dit miss Ophélia.</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir quelle cruauté il y a à cela.... Je n'ai <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span> +donné l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas +frapper très-fort.... Où donc est la cruauté?</p> + +<p>—Vous ne voyez pas là de cruauté!.... Eh bien! soyez-en sûre, il n'y a +pas une jeune fille qui ne préférât la mort.</p> + +<p>—Peut-être bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces créatures sont +accoutumées à cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison.... +laissez-leur prendre une fois ces façons.... et vous ne pouvez plus vous +en aider.... C'est ce qui m'est arrivé avec mes esclaves.... Maintenant, +je commence à les réduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront +tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas.» Marie promena autour d'elle +un regard décidé.</p> + +<p>Jane baissa la tête et trembla, comme si elle eût compris que ceci lui +était particulièrement adressé.... Miss Ophélia s'assit un instant, +comme si elle eût avalé quelque mélange susceptible de faire +explosion.... Elle paraissait prête à éclater.... mais se rappelant +l'inutilité de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche +close, se recueillit et sortit de la chambre.</p> + +<p>Il fallut, quoi qu'il lui en coûtât, aller dire à la pauvre Rosa qu'elle +n'avait pu rien faire pour elle. Un instant après, un des esclaves entra +et dit qu'il avait ordre de sa maîtresse de la conduire à la maison de +correction. Elle fut entraînée malgré ses larmes et ses résistances.....</p> + +<p>Quelques jours après cette scène, Tom, rêveur, se tenait sur le balcon; +il fut rejoint par Adolphe, abattu et désolé depuis la mort de son +maître.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours déplu à Marie; +pendant que son maître vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il +vivait «dans la crainte et le tremblement,» ne sachant pas trop ce qu'il +adviendrait de lui.</p> + +<p>Marie avait eu plusieurs conférences avec ses hommes d'affaires. Après +avoir pris l'avis de son beau-frère, elle se résolut à vendre +l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se réservant que ceux qui +lui appartenaient en propre: quant à ceux-ci, elle les ramènerait avec +elle chez son père.</p> + +<p>«Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons être tous vendus?</p> + +<p>—Qui vous a appris cela?</p> + +<p>—Je m'étais caché derrière les rideaux, quand madame a parlé avec +l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux +enchères, Tom!</p> + +<p>—Que la volonté de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et +en poussant un profond soupir....</p> + +<p>—Nous ne retrouverons jamais un pareil maître, dit Adolphe <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> d'un +ton craintif... Mais j'aime encore mieux être vendu que de rester avec +madame.»</p> + +<p>Tom se détourna: son cœur était plein.... L'espérance et la liberté, +la pensée lointaine de sa femme et de ses enfants, s'étaient tout à coup +levées devant son âme patiente, comme devant les yeux du matelot qui +sombre en touchant le port se dressent la flèche de l'église et les +toits aimés du village natal, aperçus derrière la vague sombre comme +pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus étroitement +ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amères et il +essaya de prier.... Le pauvre esclave éprouvait maintenant un désir de +liberté tellement irrésistible que plus il répétait: «Seigneur, que ta +volonté soit faite!» plus il était désespéré.</p> + +<p>Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d'Éva, lui avait +témoigné une bonté pleine d'égards....</p> + +<p>«Miss Phélia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté.... +Il avait même commencé les démarches.... et maintenant, si miss Phélia +voulait être assez bonne pour en parler à madame.... peut-être madame +voudrait achever.... pour se conformer au désir de M. Saint-Clare....</p> + +<p>—Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dépend +de Mme Saint-Clare, je n'espère pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.»</p> + +<p>Ceci se passait quelques jours après l'aventure de Rosa, et pendant que +miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ pour retourner dans le +nord.</p> + +<p>En y réfléchissant sérieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul +doute, mis trop de chaleur dans sa première discussion avec Marie, et +elle résolut, pour cette fois, de modérer son zèle et d'être aussi +conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla +dans la chambre de Marie, bien résolue à se montrer très-aimable et à +négocier l'affaire de Tom avec toute l'habileté de sa diplomatie.</p> + +<p>Elle trouva Marie étendue tout de son long sur un sofa, le coude dans +les oreillers. Jane, qui était allée faire des emplettes, déployait +devant elle des étoffes d'un noir un peu plus clair.</p> + +<p>«Voilà qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne +sais pas si c'est bien deuil.</p> + +<p>—Comment donc, madame! dit Jane avec volubilité, Mme la générale +Daubernon portait la même chose, l'été dernier, après la mort du +général.... et cela lui allait à ravir!</p> + +<p>—Qu'en pensez-vous, miss Ophélia?</p> + +<p>—C'est affaire de mode, j'imagine, et vous êtes meilleur juge que moi.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span></p> + +<p>—Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse +mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me décide.</p> + +<p>—Ah! vous partez si tôt?</p> + +<p>—Oui, le frère de Saint-Clare a écrit; il pense, comme l'homme +d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves.... +quant à la maison, on attendra une occasion favorable.</p> + +<p>—Il y a une chose, dit miss Ophélia, dont je voulais vous parler.... +Augustin avait promis la liberté à Tom.... il avait même commencé les +premières formalités.... j'espère que vous voudrez bien les faire +terminer....</p> + +<p>—C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme +Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos +esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa liberté?... il +est bien plus heureux comme il est!...</p> + +<p>—Il la désire vivement, et son maître la lui a promise....</p> + +<p>—Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de +mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en +principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il +ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne +travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu +cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les +affranchir!...</p> + +<p>—Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable....</p> + +<p>—Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il +ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.</p> + +<p>—Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un +mauvais maître?</p> + +<p>—Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les +maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été +élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât +très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là.</p> + +<p>—Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des +derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom; +c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre +chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la +violer....»</p> + +<p>Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et +aspira très-fortement les sels de son flacon.</p> + +<p>«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien.... +Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes +infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas +pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> n'avais qu'une fille +unique.... je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout +le monde ne pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et +vous avez assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... +quand vous voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes +intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!»</p> + +<p>Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la +fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa +robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour +regagner son appartement.</p> + +<p>Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait +des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs: +c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les vœux de sa fille et de +son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle +écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une +prompte assistance.</p> + +<p>Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent +conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du +marchand, qui devait en faire un lot.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXX.<a name="ch30" id="ch30"></a></h2> + +<h3>Un magasin d'esclaves.</h3> + +<p>Un magasin d'esclaves! Peut-être ce mot seul évoque-t-il, devant +quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent +quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux.</p> + +<div class="blockquote"> + <p>. . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum!</p> +</div> + +<p>Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouvé le moyen +de pécher habilement, doucement, de façon à ne pas blesser les yeux et +la sensibilité de la bonne compagnie. La marchandise humaine est +avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien +vêtue, bien soignée, bien traitée, pour qu'elle arrive au marché forte, +grasse et brillante! Un magasin d'esclaves, à la Nouvelle-Orléans, +ressemble, extérieurement du moins, à toutes les autres maisons; il est +tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espèce d'auvent, dans +la rue, vous voyez étalées des rangées d'hommes et de femmes, comme +échantillon de ce que l'on vend à l'intérieur.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p> + +<p>On vous invite courtoisement à entrer et à examiner. On vous annonce que +vous trouverez là une grande quantité de maris, de femmes, de frères, de +sœurs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre ensemble ou +séparément, à la volonté de l'acquéreur; et cette âme immortelle, +rachetée par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des +tremblements de terre, des rochers déchirés, des tombeaux ouverts.... +cette âme est vendue, louée, engagée, échangée pour de l'épicerie ou +toute autre denrée, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la +nécessité présente du commerce.</p> + +<p>Un jour ou deux après la conversation que nous avons rapportée entre +Marie et miss Ophélia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres +esclaves ayant appartenu à Saint-Clare, étaient confiés aux aimables +soins de M. Skeggs, qui tenait un dépôt, rue de ***, pour passer aux +enchères le lendemain.</p> + +<p>Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets à lui.</p> + +<p>Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pièce où se +trouvaient rassemblés beaucoup d'autres hommes de tout âge, de toute +taille et de toute couleur, et d'où partaient les éclats de rire d'une +gaieté hébétée.</p> + +<p>«Ah! ah! très-bien! continuez, garçons, continuez! fit M. Skeggs. Mes +gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?»</p> + +<p>Sambo était un grand nègre, qui se livrait à toutes sortes de plates +bouffonneries qui réjouissaient fort ses compagnons.</p> + +<p>Tom, on se l'imagine aisément, n'était pas d'humeur à partager cette +gaieté; il plaça sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent, +s'assit dessus et appuya son visage contre le mur.</p> + +<p>Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une +persévérance systématique, d'entretenir parmi les esclaves une gaieté +bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la réflexion et de les rendre +insensibles à leurs maux. Le but du commerçant, depuis le premier moment +où il a pris le nègre dans les marchés du nord pour le vendre dans les +marchés du sud, c'est de le rendre insensible, indifférent, brutal. Le +trafiquant complète sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky; +il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent +aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger à discrétion, +et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mélancolie, le marchand a +soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne +veut pas s'amuser, celui dont les pensées se reportent trop vivement sur +sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas être +<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait +retomber sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais +vouloir d'un maître cruel et sans contrôle. L'insouciance, la pétulance, +la gaieté.... surtout quand il y a des témoins, voilà ce que l'on veut +des esclaves.... On espère ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne +craint pas d'éprouver des pertes sérieuses.</p> + +<p>«Qu'est-ce que ce nègre fait donc là?» dit Sambo, marchant à Tom, quand +M. Skeggs eut quitté la chambre.</p> + +<p>Sambo était noir comme l'ébène, grand, gai, parlait avec volubilité, et +faisait force tours et grimaces.</p> + +<p>«Que faites-vous là? dit-il en s'adressant à Tom et lui donnant un coup +de poing dans le côté, en manière de plaisanterie.... Vous méditez?... +hein!</p> + +<p>—Je serai vendu demain aux enchères! dit Tom tranquillement.</p> + +<p>—Vendu aux enchères!... Ah! ah! garçons,... en voilà une +plaisanterie!... Je voudrais bien être de la partie.... Eh bien, vous +autres, n'est-il pas risible, celui-là?... Eh mais, votre compagnon, +celui-ci, doit-il être vendu aussi demain? dit Sambo en posant +familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe.</p> + +<p>—Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe fièrement, et en se reculant +avec un extrême dégoût.</p> + +<p>—Ah! ah! garçons, voilà un vrai modèle de nègre blanc.... blanc comme +lait et qui sent! fit-il, en s'avançant encore et en flairant. Oh! Dieu, +comme il ferait bien l'affaire chez un débitant de tabac!... Il +parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique, +parole!</p> + +<p>—Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'écria Adolphe furieux.</p> + +<p>—Ah! comme vous êtes délicats, vous autres, nègres blancs! On ne peut +pas vous toucher, voyez-vous ça!»</p> + +<p>Et Sambo parodia grotesquement les façons d'Adolphe.</p> + +<p>«En voilà, fit-il, des airs et des grâces! On voit bien que nous avons +été dans une bonne maison.</p> + +<p>—Oui! oui! j'avais un maître qui vous aurait bien achetés.... tout ce +que vous êtes là!</p> + +<p>—Voyez-vous ça! Quel gentleman ça devait être!</p> + +<p>—J'appartenais à la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier.</p> + +<p>—En vérité!... eh bien! il doit être fort heureux de se débarrasser de +toi, ton maître.... Il va sans doute te vendre avec un lot de +porcelaines fêlées,» dit Sambo ajoutant à ses paroles une grimace +narquoise....</p> + +<p>Adolphe, exaspéré de cette insulte, s'élança sur son adversaire, <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span> +jurant et frappant à droite et à gauche.... La troupe riait et +applaudissait. Le bruit fit venir le maître.</p> + +<p>«Qu'est-ce donc, garçons? la paix, la paix!» dit-il en brandissant un +long fouet.</p> + +<p>Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions, à l'exception de +Sambo qui, comptant sur ses priviléges de bouffon reconnu, resta ferme, +enfonçant sa tête dans ses épaules chaque fois que son maître le +menaçait.</p> + +<p>«C'est pas nous, maître, c'est pas nous!... Nous sommes bien +tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont +toujours après nous.»</p> + +<p>Le maître se tourna du côté de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus +ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et, +après avoir ordonné à tout le monde d'être sage et de s'aller coucher, +lui-même se retira.</p> + +<p>Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce +que l'on faisait dans l'appartement des femmes.</p> + +<p>Les femmes étaient étendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien +ne saurait offrir un spectacle plus étrange que toutes ces femmes +endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre +blanc jusqu'à l'ébène sombre et lustré. Il y en avait de tous les âges, +depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Voici une belle et brillante +enfant de dix ans. Sa mère a été vendue hier même, et maintenant elle +pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller +sur son sommeil. Voici une vieille négresse hors d'âge; ses bras +amaigris, ses doigts calleux, révèlent les durs travaux. On la donnera +demain, par-dessus le marché, pour ce qu'on en pourra tirer. En voilà +partout! quarante, cinquante! la tête enveloppée de linges, de +couvertures, de ce qu'elles trouvent.</p> + +<p>Dans un coin, séparées du reste de la foule, et plus dignes d'intérêt, +on peut remarquer deux femmes.</p> + +<p>L'une d'elles est une mulâtresse au costume décent, à l'œil doux, à +la physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante à cinquante ans; +elle est coiffée d'un turban de Madras rouge, très-beau d'étoffe; elle +est proprement vêtue. On voit qu'elle sort d'une maison où l'on avait +soin d'elle.... Tout près d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau +dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une +quarteronne, on peut le voir à sa carnation plus blanche.... Elle a du +reste les traits de sa mère: c'est le même œil, doux et noir, avec de +plus longs cils; ses cheveux bouclés ont les teintes brunes les plus +riches.... Elle aussi est mise avec une grande propreté; ses petites +mains, délicates et blanches, ne semblent <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> pas connaître les +œuvres serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les +esclaves de Saint-Clare. Le gentleman à qui elles appartiennent, et qui +recevra le prix de leur vente, est un membre de l'Église chrétienne de +New-York. Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet +de son Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus!</p> + +<p>Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été +longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la +Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait +instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles +avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur +condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la +direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit +négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses +plus forts créanciers était la maison B. et C<sup>ie</sup> de New-York. B. et +C<sup>ie</sup> firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans; +celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves +planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli; +l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous +l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle +le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes +humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille +dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il +réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis +il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour +le mieux de ses intérêts.</p> + +<p>La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne +furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous +pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à +travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent; +mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas +l'entendre.</p> + +<p>«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu, +disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme.</p> + +<p>—Je n'ai pas le cœur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la +dernière nuit que nous passons ensemble....</p> + +<p>—Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues +ensemble!... Qui sait?</p> + +<p>—C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de +nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose +que le danger....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span></p> + +<p>—Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions +facilement vendues....»</p> + +<p>Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses +paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment +il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de +ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix.... +Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa +Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une +profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de +honte....</p> + +<p>Mais elle n'avait ni espérance ni protection....</p> + +<p>«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme +cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture.... +dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être +aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que +nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!</p> + +<p>—Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au +rebours....</p> + +<p>—Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien!</p> + +<p>—Peut-être.... mais vous serez mieux vendue!</p> + +<p>—Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.</p> + +<p>—Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront +bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que +si vous essayiez de paraître belle.</p> + +<p>—Eh bien! mère, comme vous voudrez.</p> + +<p>—Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un +côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée; +rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre +Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu +aussi vous sera fidèle.»</p> + +<p>Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait +que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans cœur, +deviendrait, s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa +fille, corps et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant +de rester fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans +ses bras, et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle +regrette qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle +regrette qu'elle soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant +d'autre ressource que de prier. Ah! bien des prières semblables ont +monté jusqu'à Dieu, qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes +et si coquettes, et un jour on verra bien que <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> ces prières-là, Dieu +ne les a point oubliées; car il est écrit: «Quant à celui qui aura +offensé un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre +de moulin attachée à son cou il eût été englouti dans les abîmes de la +mer!»</p> + +<p>Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des +barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une +sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Où donc est Mary qui pleurait?</span><br /> + <span class="i0">Où donc est Mary qui pleurait?</span><br /> + <span class="i4">Au séjour de la gloire!</span><br /> + <span class="i0">Mary est morte; elle est aux cieux!</span><br /> + <span class="i0">Mary est morte; elle est aux cieux!...</span><br /> + <span class="i4">Au séjour de la gloire!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Ces paroles, chantées par des voix dont le timbre a je ne sais quelle +douceur émue et pénétrante, notées sur un air qu'on eût pris pour le +soupir du désespoir de la terre qui aspire aux célestes espérances, ces +paroles flottaient dans la sombre prison, se balançaient sur un rhythme +pathétique, et la complainte se déroulait, vers après vers!</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i4">Où donc est Paul, où donc Silas?</span><br /> + <span class="i4">Où donc est Paul, où donc Silas?</span><br /> + <span class="i0">Ils sont montés au séjour de la gloire!</span><br /> + <span class="i4">Ils sont morts, ils sont dans les cieux!</span><br /> + <span class="i4">Ils sont morts, ils sont dans les cieux!</span><br /> + <span class="i0">Ils sont montés au séjour de la gloire!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Chantez, chantez, pauvres âmes! la nuit est courte.... et le matin vous +séparera pour toujours!</p> + +<p>Mais le voici déjà, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M. +Skeggs est affairé, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot +pour les enchères.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que +chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait +mettre en cercle pour la dernière revue, avant qu'ils aillent au marché.</p> + +<p>M. Skeggs, le bambou à la main, le cigare aux lèvres, se promène entre +eux; il donne la dernière touche!</p> + +<p>«Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline; +vos papillottes!.... où sont-elles?»</p> + +<p>La jeune fille regarda timidement sa mère: celle-ci, avec la ruse +particulière aux femmes de sa classe:</p> + +<p>«C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernière, de se lisser +<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous +côtés; c'est plus décent!</p> + +<p>—Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique; et +se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dépêche.... frisez-vous! +allez et revenez à l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il à la +mère, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-là, ajoutait-il, font +une différence de cent dollars sur le prix de vente!»</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre, se promènent des hommes +de toutes les nations; de tous les côtés de l'enceinte circulaire on a +placé des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux +de ces tribunes, aux extrémités opposées de l'enceinte, sont occupées +par de beaux et brillants parleurs qui, avec une éloquence mélangée de +français et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchères des +connaisseurs; un troisième, encore inoccupé, était au milieu d'un groupe +qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons là les +esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres; à côté d'eux, +voici Suzanne et Emmeline, le front baissé, tristes, dévorées +d'inquiétudes.... et attendant leur tour.... Différents spectateurs, qui +vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent +autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils +discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval!</p> + +<p>«Holà! Alfred, qui vous amène ici? dit un élégant en frappant sur +l'épaule d'un jeune homme mis avec une extrême recherche, et qui +examinait Adolphe à travers un lorgnon.</p> + +<p>—Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les +gens de Saint-Clare; j'ai pensé que cela pourrait faire mon affaire....</p> + +<p>—Qu'on m'y prenne, à acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gâtés +à fond, impudents comme des démons.</p> + +<p>—Oh! soyez tranquille!... si je les achète, ils seront bientôt +corrigés, ils verront bien qu'ils ont affaire à un autre maître que +monsieur<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa +tournure me plaît.</p> + +<p>—Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour +s'habiller.... vous verrez!</p> + +<p>—Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas être extravagant avec moi; +qu'on l'envoie à la maison de correction quelquefois, <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> et il sera +bientôt corrigé.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le +redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achète.... c'est dit!»</p> + +<p>Cependant Tom était là, tout pensif, regardant tous ces visages qui se +pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son +maître. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la nécessité de +choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait être votre souverain +absolu, peut-être penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours +difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands, +petits, gras, maigres, ronds, efflanqués, carrés, de toute sorte et de +toute espèce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces +hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour +les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde! +il ne vit pas un second Saint-Clare.</p> + +<p>Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont +la chemise déchiquetée bâillait sur sa poitrine, portant des pantalons +sales et usés, se fraya un passage à travers la foule, en jouant des +coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et +se livra à un minutieux examen.</p> + +<p>Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible +horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de +lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il +avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés +de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout +cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues +gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant +d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée, +calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal +tenus.</p> + +<p>Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il +prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses +dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de +lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force +de ses jambes.</p> + +<p>«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref.</p> + +<p>—Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour +implorer du secours.</p> + +<p>—Que faisiez-vous?</p> + +<p>—Je soignais la ferme.</p> + +<p>—En voilà une histoire!» Et il passa outre.</p> + +<p>Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span> +gorgée de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!</p> + +<p>Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et +sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur +le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les +dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait +reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce +hideux étranger.</p> + +<p>La jeune fille effrayée se mit à pleurer.</p> + +<p>«Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la +vente va commencer!»</p> + +<p>La vente commença en effet.</p> + +<p>Adolphe fut adjugé, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait +manifesté tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de +Saint-Clare passèrent à différents acquéreurs.</p> + +<p>«A vous, garçon! dit le vendeur à Tom. Allons! entendez-vous?...»</p> + +<p>Tom monta sur le tréteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On +entendait un bruit confus, sourd, où l'on ne pouvait plus rien +distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualités en +anglais et en français, se mêlait au tumulte des enchères des deux +nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire +la dernière syllabe du mot dollar! C'en était fait, Tom était adjugé, il +avait un maître.</p> + +<p>On le vit descendre de dessus le tréteau. Le petit homme à tête ronde le +saisit brutalement par une épaule, le poussa dans un coin, en lui disant +d'une voix rude:</p> + +<p>«Restez là, vous!»</p> + +<p>Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchères continuaient, +sonores, éclatantes, françaises, anglaises, ou mélangées des deux +langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est +vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrête, se retourne, regarde.... +Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde +celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux âges.... il est +bien.... il paraît bon.</p> + +<p>«Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille!</p> + +<p>—Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir,» répondit-il en +jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intérêt....</p> + +<p>La jeune fille monta à son tour sur le tréteau, timide et tremblante.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p> + +<p>Le sang reflue à ses joues pâles.... le feu de la fièvre est dans ses +yeux. La mère gémit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le +vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchères montent +rapidement.</p> + +<p>«Je ferai tout ce qui me sera possible,» dit l'honnête gentleman en +poussant avec les autres.</p> + +<p>Bientôt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire +s'échauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil +habitant de la Nouvelle-Orléans, très-aristocrate de sa nature, et le +petit homme à la tête de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant +à son adversaire un coup d'œil de mépris. Mais le petit homme a sur +lui le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure +qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et +âme, si Dieu ne vient en aide à l'innocence.</p> + +<p>Le nouveau maître s'appelle M. Legree, il possède une plantation sur les +bords de la rivière Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec +les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure.</p> + +<p>Le bon gentleman est désolé..., mais on voit ces choses-là tous les +jours.... Oui! à ces ventes on voit des mères et des filles qui pleurent +en répétant le mot toujours.... On ne peut pas empêcher cela.... et... +et... et... et il s'en va de son côté avec sa nouvelle acquisition.</p> + +<p>Deux jours après l'homme de loi de la maison chrétienne B. et C<sup>ie</sup> de +New-York envoyait l'argent à ses commettants. Ah! sur le revers de la +traite qui paye ce marché, écrivons ces mots du grand <span class="smcap">PAYEUR GÉNÉRAL</span>, à +qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: «Il fera une enquête +sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXI.<a name="ch31" id="ch31"></a></h2> + +<h3>La traversée.</h3> + +<div class="intro"> + <p>Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas + regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent + cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent + celui qui est plus juste que toi.</p> +</div> + +<p>Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis, +les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le cœur <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span> +un froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés +étaient éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant +ses yeux, pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis +à jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses +bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son +opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et +Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais +toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout +cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il?</p> + +<p>C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au +caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y +acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte +l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et +brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et +souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a +une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas +sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera +réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser +son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de +crainte et de désirs qu'elle porte en elle....</p> + +<p>Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à +la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux +mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer <i>le Pirate</i>, qui +stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge.</p> + +<p>Legree les embarqua, le navire partit.</p> + +<p>Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les +passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom +son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise +empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces +termes:</p> + +<p>«Levez-vous!»</p> + +<p>Tom se leva.</p> + +<p>«Otez cela!»</p> + +<p>Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez +vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit +dans sa poche.</p> + +<p>Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin +de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste +délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries.... +<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> Le maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une +sorte de niche entre les colis:</p> + +<p>«Allez là, et mettez cela!»</p> + +<p>Tom obéit et revint au bout d'un instant.</p> + +<p>«Tirez vos bottes!»</p> + +<p>Tom les tira.</p> + +<p>«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais +souliers,... mettez cela!»</p> + +<p>Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait +passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M. +Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du +contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour +lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait +fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les +jeta à l'eau par-dessus son épaule.</p> + +<p>Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques +méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.</p> + +<p>«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous +êtes de l'Église, hein?</p> + +<p>—Oui, maître, répondit Tom avec fermeté.</p> + +<p>—Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez +moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent.... +souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa +violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux +gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je +dis! »</p> + +<p>Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait: +«Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille +prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans +cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai +appelé de mon nom, tu es à moi!»</p> + +<p>Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne +l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de +Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision +abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut +bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup +des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y +avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que +c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel +œil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche. +La mise aux enchères de la malle fut regardée comme <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> la meilleure +farce du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels.</p> + +<p>Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise.</p> + +<p>«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage +inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir +d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez +moi l'habillement dure une année.»</p> + +<p>Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme.</p> + +<p>«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté +donc! de la gaieté!»</p> + +<p>Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur. +Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil.</p> + +<p>«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle, +entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la +mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette +mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous +tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi! +regardez-moi dans l'œil!... bien droit!... là!»</p> + +<p>Et il frappait du pied à chaque mot.</p> + +<p>Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son œil +gris étincelant.</p> + +<p>«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui +ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!... +pesez-le!...»</p> + +<p>Et il l'abattit sur la main de Tom.</p> + +<p>«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau +de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je +n'aie pu abattre d'un seul coup.»</p> + +<p>Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta +en arrière en fermant les yeux.</p> + +<p>«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis +mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il +faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle. +Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la +moindre douceur.... je suis sans pitié.»</p> + +<p>Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves +s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître +tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!</p> + +<p>«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une +tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> pendant tout ce +discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il +faut qu'ils sachent ce qui les attend....</p> + +<p>—En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un +naturaliste examinant quelque phénomène étrange.</p> + +<p>—Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos +gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent +duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein? +Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure +comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!»</p> + +<p>L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement:</p> + +<p>«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait +le cœur aussi dur....</p> + +<p>—Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux +éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne! +personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est +un fait.</p> + +<p>—Vous avez là un très-joli assortiment!</p> + +<p>—C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un +sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un +directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité +comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera.... +La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce +qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à +épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres, +c'est moins de soin et moins de dépense.</p> + +<p>—En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger.</p> + +<p>—Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les +individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en +deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines +du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais, +je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant, +malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne +servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent. +Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que +c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!»</p> + +<p>L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui +avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue.</p> + +<p>«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des +planteurs du sud.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p> + +<p>—Non, certes! s'écria le jeune homme.</p> + +<p>—C'est un vilain et misérable drôle!</p> + +<p>—Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre +d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une +protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a +pas de ses pareils par milliers.</p> + +<p>—Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et +vraiment humains.</p> + +<p>—Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce +sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur +humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que +subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre +sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus... +S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du +doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond +comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité +sauvent et protègent sa brutalité!</p> + +<p>—Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur +en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau +des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous +soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous +maltraiter.»</p> + +<p>Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une +partie de trictrac.</p> + +<p>Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la +mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les +particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur +position?</p> + +<p>«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.</p> + +<p>—Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait <i>Levee-Street</i>; vous +devez avoir vu la maison.</p> + +<p>—Était-il bon pour vous?</p> + +<p>—Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus +de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on +dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus +difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je +tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans +une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître +qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort +j'aurais ma liberté.</p> + +<p>—Aviez-vous des amis?</p> + +<p>—J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors... +<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le +voir. J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...»</p> + +<p>Ici la femme couvrit son visage de ses mains.</p> + +<p>Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque +parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que +dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de +leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau +maître.</p> + +<p>Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le +sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était +pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu +une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle +connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne +maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne, +n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en +apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien +n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de +jeunes âmes faibles et ignorantes!</p> + +<p>Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le +courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et +capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient +partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les +éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité.</p> + +<p>Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit +avec sa troupe.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXII.<a name="ch32" id="ch32"></a></h2> + +<h3>Lieux sombres.</h3> + +<div class="intro"> + <p>«La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.»</p> +</div> + +<p>Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et +s'avancèrent péniblement par une route malaisée.</p> + +<p>Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore +enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait +vers la plantation de Legree, située à quelque distance.</p> + +<p>C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span> +détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs +rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les +cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber +leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques +serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches +renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau.</p> + +<p>C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté +sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses +affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que +chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce +que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire!</p> + +<p>Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression +d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux +esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux.</p> + +<p>Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche +un flacon d'eau-de-vie.</p> + +<p>«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes +visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson +maintenant!»</p> + +<p>Les esclaves s'entre-regardèrent...</p> + +<p>«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet.</p> + +<p>Tom commença un <ins class="correction" title="hymme">hymne</ins> méthodiste:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Jérusalem, ô fortuné séjour!</span><br /> + <span class="i0">Jérusalem, ô fortuné séjour!</span><br /> + <span class="i0">Dis, mes tourments finiront-ils un jour?</span><br /> + <span class="i0">Dois-je bientôt....</span><br /> + </div> +</div> + +<p>«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille +entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de +gai... vite!»</p> + +<p>Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez +répandues parmi les nègres:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Hier, moussu, sur un chemin,</span><br /> + <span class="i8">A la brune,</span><br /> + <span class="i2">M'a vu prendre un lapin,</span><br /> + <span class="i4">Au clair de la lune.</span><br /> + <span class="i8">Il a ri,</span><br /> + <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br /> + <span class="i8">Il a ri,</span><br /> + <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br /> + </div> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p> + +<p>Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime +bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en chœur le +refrain:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i8">Il a ri,</span><br /> + <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br /> + <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br /> + <span class="i8">Il a ri.</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais +ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la +prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes +sauvages reprises à l'unisson. Pauvre cœur torturé, menacé, enchaîné, +et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire +monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une +invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une +chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait, +disait-il, ses nègres en belle humeur.</p> + +<p>«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui +posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!»</p> + +<p>Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline.... +Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:</p> + +<p>«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle.</p> + +<p>Elle frissonna, et son cœur cessa de battre en apercevant +l'expression de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme +elle eût fait contre sa mère.</p> + +<p>«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de +ses gros doigts une charmante petite oreille.</p> + +<p>—Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....</p> + +<p>—Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés.... +si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux +pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi; +vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.»</p> + +<p>Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable.</p> + +<p>On arrivait en vue de la plantation.</p> + +<p>Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui +l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree +s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il +se servait de tout, pour gagner de l'argent. La <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> plantation avait +donc cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des +mains soigneuses aux mains négligentes.</p> + +<p>Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute +pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe +touffue, <i>émaillée</i> de paille, de tessons de bouteilles et de toutes +sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée +au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des +colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait +maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les +mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante +exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient +plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait +encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges +flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une +plante!</p> + +<p>La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par +toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la +Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert +semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu +abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés +dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et +plus beaux au milieu des épreuves et du malheur.</p> + +<p>La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que +l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle +était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur +laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie +inférieure s'appuyait sur des assises de briques.</p> + +<p>Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les +fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient +plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons +d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations.</p> + +<p>Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de +caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés +par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut +tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en +pièces Tom et ses compagnons.</p> + +<p>—Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec +une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les +esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous +enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous +avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> donc garde à +vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau +n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les +choses ont-elles été?</p> + +<p>—Très-bien, maître.</p> + +<p>—Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son +attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit.</p> + +<p>—Je crois bien!»</p> + +<p>Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils +avaient été <i>entraînés</i> systématiquement par Legree... Il avait voulu +les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force +de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même.</p> + +<p>On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que +les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race +nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus +avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas +plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès +qu'il peut!</p> + +<p>Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait +ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se +détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait +également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les +autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une +surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne +lui échappait.</p> + +<p>Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses +deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui +pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au +moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger +l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que +trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits +noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie, +leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant +au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général +de la scène sur laquelle ils se trouvaient.</p> + +<p>«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier. +Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la +mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis +de vous en rapporter une, vous savez.»</p> + +<p>La femme bondit et se rejeta vivement en arrière.</p> + +<p>«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p> + +<p>—Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant? +Taisez-vous, et filez!»</p> + +<p>Legree prit son fouet.</p> + +<p>«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline.</p> + +<p>A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme +Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et +violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable +intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous! +avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.»</p> + +<p>Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux +quartiers.</p> + +<p>Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à +une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre, +triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à +la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait +pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour +mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes +heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des +abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures, +jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds!</p> + +<p>«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis.</p> + +<p>—Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de +la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais +comment faire pour y en fourrer d'autres.»</p> + +<hr class="dots" /> + +<hr class="dots" /> + +<p>Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses +misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et +misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon œil les +nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de +bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des +moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau +du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis +l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du +gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage +pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait +donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible +d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de +recevoir une goutte d'eau sur la <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> tête.... Eh bien! l'inquisition +elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau, +tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à +la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient +insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de +l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est +obligé de le faire.</p> + +<p>Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait +pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables, +abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui +n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles. +C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre +de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi +bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se +prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme +les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien +tard.</p> + +<p>«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac +de maïs, quel diable de nom avez-vous?</p> + +<p>—Lucy.</p> + +<p>—Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là +et me faire mon souper: vous entendez?</p> + +<p>—Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le +soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en!</p> + +<p>—Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.</p> + +<p>—Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais +être morte.</p> + +<p>—Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à +votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait +chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.</p> + +<p>—Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne +voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder +votre rang.»</p> + +<p>Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement.</p> + +<p>«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez +ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas +d'autre cette semaine.»</p> + +<p>Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la +faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner +la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de +gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait +fait bien peu pour ces femmes; mais une œuvre <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> de charité.... si +peu que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité +fit résonner dans leur cœur une corde sensible; une expression de +tendresse rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes, +elles voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors +auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela?</p> + +<p>—Une Bible!</p> + +<p>—Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.</p> + +<p>—Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt.</p> + +<p>—Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en +venir là, répondit-elle en soupirant.</p> + +<p>—Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.</p> + +<p>—La Bible, donc!</p> + +<p>—La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible?</p> + +<p>—Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais +entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de +l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et +des coups de fouet.</p> + +<p>—Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention +de Tom.</p> + +<p>Tom lut:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous + soulagerai.»</p> +</div> + +<p>«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?</p> + +<p>—Le Seigneur, répondit Tom.</p> + +<p>—Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui. +Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est +bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce +que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse +souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du +cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le +Seigneur, comme j'irais lui dire cela!</p> + +<p>—Il est ici, il est partout, reprit Tom.</p> + +<p>—Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il +n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me +coucher.... si je puis dormir un peu!»</p> + +<p>Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au +foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son +visage.</p> + +<p>La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span> +du ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la +misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné, +seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible.</p> + +<p>Dieu est-il ici?</p> + +<p>Ah! je le demande, pour des cœurs ignorants, est-il possible de +garder une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable +et impunie?</p> + +<p>Un rude combat se livrait dans le cœur de Tom. Le sentiment terrible +de ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le +naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et +passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague +engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.</p> + +<p>Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une +inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien?</p> + +<p>Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé!</p> + +<p>Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui +avait été désignée.</p> + +<p>Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa. +Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres +étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était +tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit.</p> + +<p>Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis +sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain. +Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait +ce qu'elle disait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne + t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne + s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le + Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!»</p> +</div> + +<p>Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine. +L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de +ces doux yeux vers son cœur il s'échappait comme de chauds et +bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique, +elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles +d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut.</p> + +<p>Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc +prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> vie se passa +à soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle +remplisse toujours cette sainte mission!</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés....</span><br /> + <span class="i4">Voyons, du moins, en nos rêves étranges</span><br /> + <span class="i8">Sur l'aile des archanges</span><br /> + <span class="i0">Errer autour de nous l'âme des trépassés.</span><br /> + </div> +</div> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXIII.<a name="ch33" id="ch33"></a></h2> + +<h3>Cassy.</h3> + +<div class="intro"> + <p>J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien, et + du côté des oppresseurs était la puissance.</p> +</div> + +<p>Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à +craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il +entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par +habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il +comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les +maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et +d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la +résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en +remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se +disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui.</p> + +<p>Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite +parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte +d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les +bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient +jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât. +L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme +l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree, +de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette +commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci +devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en +pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences, +il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première, +la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas +dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques +semaines, il voulut commencer son éducation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p> + +<p>Un matin, comme on allait partir pour les champs, l'attention de Tom fut +attirée par une nouvelle venue, dont la tournure et les façons le +frappèrent.</p> + +<p>C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une +beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui +donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on +n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font +deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et +de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable +pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les +contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle +avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides +profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil. +Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses +traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout +remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs +cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir +sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa +lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces +orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux, +l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette +expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le +dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.</p> + +<p>D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première +fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux +lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient. +Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut +comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et +à demi nues.</p> + +<p>«Ah! la voilà enfin.... bravo!</p> + +<p>—Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!</p> + +<p>—Nous la verrons à l'œuvre.</p> + +<p>—Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.</p> + +<p>—Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le +gagerais!»</p> + +<p>La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la +même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom +avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement +que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait +appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce +qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> ni un regard ni +une parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux +champs.</p> + +<p>Tom se mit activement à l'œuvre; mais, comme la femme ne s'était pas +fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit +que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus +aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais +dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail +et sa condition présente.</p> + +<p>Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On +voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque +instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle +sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de +coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.</p> + +<p>«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera +quelque désagrément.»</p> + +<p>Au même moment Sambo arrivait.</p> + +<p>Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:</p> + +<p>«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un +coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au +pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.</p> + +<p>Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue, +s'évanouit.</p> + +<p>«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque +chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une +épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la +chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à +moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou +je recommence!»</p> + +<p>La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle +avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du +désespoir....</p> + +<p>«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de +telle sorte que vous aimerez mieux mourir!</p> + +<p>—Je le sais bien!» murmura-t-elle.</p> + +<p>Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:</p> + +<p>«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous +secourir?»</p> + +<p>Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac +de la femme.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p> + +<p>«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils +vont vous faire.</p> + +<p>—Je suis plus capable que vous de le supporter.»</p> + +<p>Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.</p> + +<p>Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui +avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et, +pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom +quelques poignées de son coton.</p> + +<p>«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas +cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager +personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.</p> + +<p>—Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis +de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes +du monde auprès duquel il avait vécu.</p> + +<p>—Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix +remplie d'amertume.</p> + +<p>Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser +ses lèvres.</p> + +<p>Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son +fouet:</p> + +<p>«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi, +vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant.... +Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!»</p> + +<p>Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre +frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de +Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris.</p> + +<p>«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de +pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et +brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire!</p> + +<p>—Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré, +en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire +de mal, miss Cassy!</p> + +<p>—Décampez, alors...»</p> + +<p>La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité +prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par +enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier +jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle +était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les +esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> la file, +se rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné.</p> + +<p>Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux +surveillants.</p> + +<p>«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le +panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont +maltraités, si le maître ne le surveille pas.»</p> + +<p>Ainsi parlait Sambo.</p> + +<p>«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas +garçons?»</p> + +<p>Les deux nègres firent une épouvantable grimace.</p> + +<p>«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable +lui-même ne pourrait lui en remontrer.</p> + +<p>—Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées, +c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi.</p> + +<p>—Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela.</p> + +<p>—On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique +d'une joue à l'autre.</p> + +<p>—Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable +coquine, poursuivit Sambo.</p> + +<p>—Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune +contre Lucy.</p> + +<p>—Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me +prendre quand il le lui a dit.</p> + +<p>—Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si +pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est +maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa +guise....</p> + +<p>—Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse +qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle.</p> + +<p>—En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la +fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus +que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!»</p> + +<p>Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait +bien choisi sa qualification.</p> + +<p>«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son +panier.</p> + +<p>—C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase.</p> + +<p>Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.</p> + +<p>«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p> + +<p>—Elle épluche comme le diable et toutes ses légions.</p> + +<p>—Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron +grossier, il passa dans la salle du pesage.</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient, +et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers.</p> + +<p>Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms; +après chaque nom il ajoutait le poids.</p> + +<p>Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la +pauvre femme qu'il avait assistée.</p> + +<p>Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids +y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère:</p> + +<p>«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous +là, on s'occupera de vous tout à l'heure.»</p> + +<p>La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc.</p> + +<p>Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux. +Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant +inquiet.</p> + +<p>Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent +lentement, et elle lui adressa quelques mots en français....</p> + +<p>Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le +visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme +pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se +détourna et s'éloigna lentement.</p> + +<p>«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree.</p> + +<p>Tom s'approcha.</p> + +<p>«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail +grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous +conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main. +Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous +en avez assez vu!</p> + +<p>—Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette +besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le +ferai pas.... C'est impossible... tout à fait!</p> + +<p>—Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en +avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de bœuf dont il +frappa violemment Tom en plein visage.</p> + +<p>Ce fut une grêle de coups.</p> + +<p>«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que +vous ne pouvez pas?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span></p> + +<p>—Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait +sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en +moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et +jamais je ne le ferai, non... jamais!»</p> + +<p>Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient +respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à +bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement +courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en +disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se +regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à +l'approche d'une tempête.</p> + +<p>Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata.</p> + +<p>«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce +que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce +qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que +croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un +gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est +juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas +fouetter cette femme!</p> + +<p>—Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait +cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous +voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur +personne ici... non!... on me tuera plutôt!»</p> + +<p>Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de +voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de +colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se +tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur +victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla +Tom avec amertume.</p> + +<p>«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres +pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir... +Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah! +vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez +donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne +suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout +ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à +présent, corps et âme?...»</p> + +<p>Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied.</p> + +<p>«Réponds-moi!»</p> + +<p>Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le +courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son +âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> hauteur, il +regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son +visage coulaient et le sang et les larmes:</p> + +<p>«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas +achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et +payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe? +qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.</p> + +<p>—Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons +voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de +coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.»</p> + +<p>Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur +visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la +puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur; +tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent +Tom qui ne résistait pas.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXIV.<a name="ch34" id="ch34"></a></h2> + +<h3>Histoire de la quarteronne.</h3> + +<p>La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu +dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu +des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la +maison.</p> + +<p>L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par +essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des +supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom.</p> + +<p>«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi, +donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!»</p> + +<p>Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant +ses yeux....</p> + +<p>«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau.... +s'il vous plaît!»</p> + +<p>Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une +bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre +embrasée il épuisa plus d'une coupe.</p> + +<p>Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il.</p> + +<p>—Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable +esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais.... +Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la +porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> avait +étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez +de vous mettre là-dessus....»</p> + +<p>Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à +exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures.</p> + +<p>La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de +l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les +blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé.</p> + +<p>Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.</p> + +<p>«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.»</p> + +<p>Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux, +qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son +chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent +en vagues épaisses autour de son visage mélancolique.</p> + +<p>«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous +avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre +côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut +céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!»</p> + +<p>Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà +murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont +on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique, +à l'œil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, +la tentation contre laquelle il avait lutté!</p> + +<p>«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder?</p> + +<p>—Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la +femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il +y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le +ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point +aller?»</p> + +<p>Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de +l'athéisme.</p> + +<p>«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi, +si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet +homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation +solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un +blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par +morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas +de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à +vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux, +si je disais ce que j'ai vu et su.... <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> Mais il est inutile de +lutter.... Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une +femme délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et +quel est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant +chaque instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en +a une autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été +pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire +la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa +Bible!»</p> + +<p>Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit +avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines.</p> + +<p>Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité.</p> + +<p>«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos +pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!»</p> + +<p>La terrible femme continua:</p> + +<p>«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous +vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne +se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible +les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur +faire du mal.... c'est bien inutile, allez!</p> + +<p>—Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?... +Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir +cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison, +un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai +perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne +faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas +devenir méchant!</p> + +<p>—Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur +notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le +compte de ceux qui nous y obligent!</p> + +<p>—Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de +devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe +comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.»</p> + +<p>La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait +d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long +gémissement, et elle s'écria:</p> + +<p>«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!»</p> + +<p>Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance +et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> eut +un instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom, +d'une voix éteinte:</p> + +<p>«Madame, s'il vous plaît!»</p> + +<p>La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche +mélancolie.</p> + +<p>«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un +coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la +donner!»</p> + +<p>Cassy lui donna la Bible.</p> + +<p>Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout +usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances +nous ont sauvés.</p> + +<p>«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un +verre d'eau.»</p> + +<p>Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur +le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec +une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine +d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent +elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un +maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse +d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père, +pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre, +et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle +éclata en sanglots violents et convulsifs.</p> + +<p>Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque +tendre exclamation.</p> + +<p>«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel, +à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O +doux Jésus! secourez-nous.</p> + +<p>—Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes +supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait +apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous, +parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui +arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours +pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire +qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas +oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec +lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera. +N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils +furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus +par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit +pas nous faire <span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> croire que Dieu est contre nous. C'est le +contraire.... pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que +nous ne nous livrions pas au péché!</p> + +<p>—Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit +impossible de ne pas pécher?</p> + +<p>—Ce n'est jamais impossible!</p> + +<p>—Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?... +Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à +l'œuvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront +souffrir.... ils vous feront céder à la fin!</p> + +<p>—Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez +pas succomber!</p> + +<p>—Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes +ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline! +comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se +soumettre..... ou mourir en détail....</p> + +<p>—Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon +supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!.... +Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt.... +Dieu m'assistera.... je le sais.»</p> + +<p>La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs +fixés sur le plancher....</p> + +<p>«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui +ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance.... +non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour +les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous +n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus +d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez, +dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me +voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs +me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons +splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les +visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les +fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les +orangers, avec mes frères et mes sœurs.... Je fus mise au couvent.... +J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas? +J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux +funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à +liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes.... +Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai +comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu +m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> J'avais toujours +ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense +jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut +emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la +Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses +enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me +traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y +avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque +jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour +il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus +beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui +dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de +bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que +je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être +mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il +avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne, +vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant.... +Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je +l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si +élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des +chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que +l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je +n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et, +quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses +désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il +m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si +j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il +s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que +c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à +l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était +vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?... +Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses +mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre +jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je +le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je +lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était +un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il +avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles +autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son +père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il +répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane.... +il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> il me disait de +les parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour +entendre ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que +l'on avait dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! +c'étaient là d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on +puisse l'être. Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son +ami intime, vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand +cas.... mais moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le +redoutai.... je sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... +Souvent il emmenait Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou +trois heures dans la nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si +ombrageux!... mais j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons +de jeu, et il était ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait +plus sortir.... Son ami le présenta à une autre femme.... je vis bientôt +que son cœur n'était plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le +vis bien.... Oh! jour après jour je le voyais s'éloigner.... Mon cœur +se brisait.... Le misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, +pour payer les dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il +l'entendait; et il nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la +campagne, et qu'il y resterait deux ou trois semaines; il me parla avec +plus de tendresse que d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne +me trompa point.... Je sentais que le temps était venu.... il me +semblait que j'étais changée en statue. Je ne pouvais ni dire une +parole, ni verser une larme. Il m'embrassa; il embrassa les enfants à +plusieurs reprises, et il sortit. Je le vis monter à cheval.... Tant que +je pus, je le suivis des yeux. Quand je ne le vis plus, je tombai et je +m'évanouis.</p> + +<p>«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il +me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les +papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais +plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous +n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les +reverrez jamais....»</p> + +<p>«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il +avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à +me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je +devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes +larmes.</p> + +<p>«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils +pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les +vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh! +quelle vie c'était là! vivre le cœur brisé chaque jour.... continuer +d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span> +âme à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à +chanter pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce +que je faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui +refuser. Il était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une +petite créature timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son +père: il n'avait jamais plié sous personne.</p> + +<p>«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec +lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je +m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les +éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux +enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je +revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il +me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout +m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu +et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit +que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les +revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en +souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend +ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il +les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou +deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y +avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup +Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il +s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils +s'élancèrent après lui, et l'un d'eux—oh! jamais je n'oublierai son +visage—dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la +calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours.... +Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des +cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils +déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours: +«Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver +quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour +intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils +prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et +désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis +en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon +enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon, +hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout.... +je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que +l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et +que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc +en faire.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p> + +<p>«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma +tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un +grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je +m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps +je ne sus rien....</p> + +<p>«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui +n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi.... +Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que +Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris +alors pourquoi j'étais si bien soignée....</p> + +<p>«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais, +quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus +bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants +venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient, +ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais +tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les +gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas +être gaie et me montrer aimable....</p> + +<p>«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque +sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le +cœur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui +contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me +rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit +Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de +la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille; +elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes +considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était +pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il +me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon +pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le +courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!... +comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais +mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais +d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir +quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis +prendre du laudanum, et je le serrai sur mon cœur pendant qu'il +s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut +à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je +m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi +de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que +la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah! +<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... +je fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore +vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse +flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena +ici.... et m'y voilà!»</p> + +<p>La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une +éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt +paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait +dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en +l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses +coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à +grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue +chevelure noire qui l'inondait.</p> + +<p>«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un +Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien! +Au couvent où j'étais, les sœurs me parlaient d'un jour de jugement +où tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles +pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent +nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je +parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de +haine au cœur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les +maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent +sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant +Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes +enfants.... perdue corps et âme!...</p> + +<p>«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le +priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les +démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans +relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un +moment viendra où je.... oui!...»</p> + +<p>Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur +fatale passa dans ses yeux.</p> + +<p>«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller.... +bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler +vive....»</p> + +<p>Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte +et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le +plancher, en proie à un accès de frénésie violente.</p> + +<p>Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se +recueillir.</p> + +<p>«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> dit-elle +en s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?»</p> + +<p>Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine +de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant +contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....</p> + +<p>Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement.</p> + +<p>«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne +les sources d'eaux vives!</p> + +<p>—Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy.</p> + +<p>—C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le +Seigneur!</p> + +<p>—Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.»</p> + +<p>Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression +de rêverie attristée....</p> + +<p>«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le +long désespoir! Oh!»</p> + +<p>Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu +soulever un poids qui l'accablait....</p> + +<p>Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux.</p> + +<p>«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous +pouvez....»</p> + +<p>Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements +nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXV.<a name="ch35" id="ch35"></a></h2> + +<h3>Les gages de tendresse.</h3> + +<div class="intro"> + <p>Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le + cœur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son, + une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en + donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses + noirs anneaux.</p> + + <p class="right"><span class="smcap">Byron</span>, <i>Childe-Harold</i>, chant IV.</p> +</div> + +<p>Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une +ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et +splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> des +murs par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine +qui vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve +souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier +était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il +portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un +brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans +cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité +pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son +cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du +charbon embrasé permettait à l'œil de découvrir le spectacle très-peu +gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des +par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un +désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient +choisi là un gîte à leur convenance.</p> + +<p>Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une +bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant:</p> + +<p>«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes +nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler +pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!</p> + +<p>—Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise.</p> + +<p>C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.</p> + +<p>«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein!</p> + +<p>—Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise.</p> + +<p>—Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous +comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.</p> + +<p>—J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable +hutte, que de rester sous votre pouvoir.</p> + +<p>—Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace; +c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma +belle, et causons raison!»</p> + +<p>Et il la prit par le poignet.</p> + +<p>«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle.</p> + +<p>Et il y eut dans son œil un regard aigu, un éclair sauvage, quelque +chose d'effrayant vraiment.</p> + +<p>«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous +n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.»</p> + +<p>Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un +sifflement.</p> + +<p>«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span> +et en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne +voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?</p> + +<p>—Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle +s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son +cœur, ne lui permettait pas de trouver des paroles.</p> + +<p>Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme +énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des +hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus +irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son +irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même +faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur +superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent +toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation, +tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le cœur +fatigué de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle +prit parti pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle +entre elle et Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, +elle irait travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara +qu'elle voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en +effet, pour montrer à quel point elle dédaignait la menace.</p> + +<p>Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un +empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier +aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un +ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume +méprisante.</p> + +<p>«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment.</p> + +<p>—C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc +de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de +ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus +pressé.... Toujours votre damnée colère!</p> + +<p>—J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle; +mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être +réduit!</p> + +<p>—Je déclare que vous ne le réduirez pas!</p> + +<p>—Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je +voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait +résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!»</p> + +<p>En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des +saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p> + +<p>«Qu'est-ce encore, chien?</p> + +<p>—Un sortilége, maître.</p> + +<p>—Un quoi?</p> + +<p>—Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les +empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela +attaché autour du cou, avec un ruban noir.»</p> + +<p>Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et +impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.</p> + +<p>Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de +cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent +d'eux-mêmes aux doigts de Legree.</p> + +<p>«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et +arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé.... +d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il +jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?»</p> + +<p>Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui +était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree, +ne sachant trop que penser.</p> + +<p>«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en +montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite +le dollar par la fenêtre.</p> + +<p>Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut +quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de +boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire.</p> + +<p>Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà +raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.</p> + +<p>Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de +cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes +les formes de la cruauté?</p> + +<p>Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en +arrière.</p> + +<p>Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu +un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son +chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des +saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la +cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le +temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la +Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un +amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait +interrompus; mais, fils d'un père au cœur dur, sur lequel cette +tendre femme avait en vain répandu <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> tous les trésors de son amour, +il avait suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il +méprisa les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches. +Bien jeune encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il +n'était revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un +cœur qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha +à lui, et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de +l'arracher à cette vie de péché, mort de son âme!</p> + +<p>Pour Legree ce furent là les jours de grâce!</p> + +<p>Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la +miséricorde le prit par la main.</p> + +<p>Mais son cœur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut +vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente +contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus +brutal que jamais.</p> + +<p>Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à +ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le +sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.</p> + +<p>La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans +l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons +abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il +en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi, +autour de ses doigts.</p> + +<p>La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui +avait pardonné et l'avait béni.</p> + +<p>Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus +charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et +d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour +qui pardonnait, ne furent pour ce cœur de démon.... ce cœur de +péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une +terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu! +Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se +tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux +éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce +souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le +silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec +lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit, +et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la +sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son +lit.... plein d'horreur!</p> + +<p>O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> est +amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas +comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la +plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du +désespoir?...</p> + +<p>«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si +ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié.... +Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que +j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais +bien la faire venir....»</p> + +<p>Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il +y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était +maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait +pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les +ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait +à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et +froid comme dans une cave.</p> + +<p>Legree s'arrêta au pied de l'escalier.</p> + +<p>Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de +l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre +maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....</p> + +<p>«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il.</p> + +<p>La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les +esclaves:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,</span><br /> + <span class="i0">Quand le Christ viendra nous juger<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela: +«Lina! Lina!»</p> + +<p>Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina!</p> + +<p>Et la douce voix chantait toujours:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Parents, enfants se quitteront,</span><br /> + <span class="i0">Parents, enfants se quitteront,</span><br /> + <span class="i0">Et jamais ne se reverront!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,</span><br /> + <span class="i0">Quand le Christ viendra nous juger!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses +<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait +battre son cœur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de +blanc qui se levait et glissait devant lui dans la chambre, et il +frissonna en se disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître +devant ses yeux.</p> + +<p>«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il +s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille.... +Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis +ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce +moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas +être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai +brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter +d'eux-mêmes la tête des morts.»</p> + +<p>Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux +murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille.... +Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes +mains cruelles de tourmenter ces malheureux!</p> + +<p>«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens, +réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!»</p> + +<p>Mais les chiens n'ouvrirent qu'un œil endormi, et le refermèrent +bientôt....</p> + +<p>«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et +qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va +chasser ces horribles idées.»</p> + +<p>Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe +dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.</p> + +<p>Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces +deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le +wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice +du moment.</p> + +<p>Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait +de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces +trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les +indices d'un sabbat d'enfer.</p> + +<p>Elle s'approcha et regarda.</p> + +<p>Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse, +chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns +aux autres les plus affreuses grimaces.</p> + +<p>Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On +pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et +elle se dit:</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p> + +<p>«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces +misérables?»</p> + +<p>Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière, +elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXVI.<a name="ch36" id="ch36"></a></h2> + +<h3>Emmeline et Cassy.</h3> + +<p>Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise +à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune +fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy, +elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras:</p> + +<p>«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais +si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont +fait toute la nuit....</p> + +<p>—Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez +souvent....</p> + +<p>—Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe +où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne +pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?</p> + +<p>—Nulle part que dans le tombeau....</p> + +<p>—N'avez-vous jamais essayé?</p> + +<p>—J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat.</p> + +<p>—Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec +mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir +un.... que lui.... auprès de moi!</p> + +<p>—Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas +rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée +ici.... et alors.... alors....</p> + +<p>—Que ferait-il?»</p> + +<p>Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy.</p> + +<p>«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi +les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous +racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de +plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la +tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un +endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et <span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> dépouillé; le +terrain tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là, +et vous verrez si on ose vous répondre!</p> + +<p>—Oh! ciel! que voulez-vous dire?</p> + +<p>—Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut +savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère.</p> + +<p>—Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh! +Cassy, que ferai-je? dites-le moi!</p> + +<p>—Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez +faire, en maudissant et en haïssant.</p> + +<p>—Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne +peux la souffrir.</p> + +<p>—Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant +je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi.... +notre position est moins affreuse quand nous avons bu!</p> + +<p>—Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces +choses-là.</p> + +<p>—Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une +expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire? +Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres.... +ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez, +les choses n'en iront que mieux!</p> + +<p>—Oh! Cassy, ayez pitié de moi!</p> + +<p>—Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une +fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché +sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur +les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est +éternelle!</p> + +<p>—Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains.</p> + +<p>—Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais.... +si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son œil avait la +fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle +de sa physionomie au repos.</p> + +<p>«Il est mal de se tuer, dit Emmeline.</p> + +<p>—Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie +que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les sœurs me +disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était +que la fin de nous.... oh! dans ce cas....»</p> + +<p>Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span></p> + +<p>Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline, +Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon.</p> + +<p>L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution +robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation +plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait +pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la +raison.</p> + +<p>Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le +chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut +renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et +s'endormit....</p> + +<p>Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du +sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume +mystérieux de la suprême justice?</p> + +<p>Legree rêvait.</p> + +<p>Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa +bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il +crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut +encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis +elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le +serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il +crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le +glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un +abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des +mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme +et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait +encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son +voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba, +tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de +cris et de rires de démons....</p> + +<p>Legree s'éveilla.</p> + +<p>Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon. +L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son œil béni, et, +du haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle +solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de +chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une +chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!» +Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix +n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit +pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction.... +Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles +renaissants, <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui, +la sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour +emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques +pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié.</p> + +<p>«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en +face de lui.</p> + +<p>—Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement.</p> + +<p>—Que voulez-vous dire, coquine?</p> + +<p>—Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous +donne un bon avis.</p> + +<p>—Au diable!</p> + +<p>—Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez +Tom tranquille....</p> + +<p>—Qu'est-ce que ça vous fait?</p> + +<p>—Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents +dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans +un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour +lui!</p> + +<p>—Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires?</p> + +<p>—Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de +dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie! +Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre +pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez +comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!»</p> + +<p>Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition.... +c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en +ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le +tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer.</p> + +<p>«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon +et promettre de se mieux conduire....</p> + +<p>—Il ne le fera pas!</p> + +<p>—Ah! il ne le fera pas?</p> + +<p>—Non!</p> + +<p>—Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant.</p> + +<p>—Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il +a tort.</p> + +<p>—Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise +comme il me plaît.... ou....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span></p> + +<p>—Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au +moment où le travail est le plus pressé!</p> + +<p>—Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est +qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien!</p> + +<p>—Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là.... +vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier +mot d'un aveu.</p> + +<p>—C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant.</p> + +<p>—Dans la grande salle du magasin.»</p> + +<p>Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins +une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du +salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait +Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à +son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire +par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps.</p> + +<p>La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du +matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses +doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces +paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.» +Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son +âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait +d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se +levait maintenant dans le ciel; et son cœur battait d'une émotion +suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout +mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de +blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue +de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les +couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à +ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il +entendit le pas et la voix de son bourreau.</p> + +<p>«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied, +comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous +apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La +leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous +disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?»</p> + +<p>Tom ne répondit rien.</p> + +<p>«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de +pied.</p> + +<p>Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span> +moulu et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit +entendre un rire brutal.</p> + +<p>«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier +soir, peut-être?»</p> + +<p>Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le +front calme et serein.</p> + +<p>«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en +avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi +pardon pour vos réponses d'hier soir.»</p> + +<p>Tom ne fit pas un mouvement.</p> + +<p>«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.</p> + +<p>—Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que +j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais +rien de mal.... advienne que pourra!</p> + +<p>—Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que +c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du +tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un +petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein?</p> + +<p>—Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....»</p> + +<p>Il se redressa et joignit les mains.</p> + +<p>«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et, +après cela, il y aura l'<span class="smcap">Éternité</span>!»</p> + +<p><span class="smcap">Éternité!</span> ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre +esclave,... et le pécheur se sentit au cœur comme une morsure de +scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et +Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire +et joyeuse.</p> + +<p>«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle +esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps, +toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme +mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets +avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr, +monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je +l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire +mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois +aller!</p> + +<p>—Vous céderez auparavant, dit Legree furieux.</p> + +<p>—Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.</p> + +<p>—Qui diable viendra vous secourir?</p> + +<p>—Le Seigneur tout-puissant.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span></p> + +<p>—Damnation!»</p> + +<p>Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.</p> + +<p>Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se +retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et +froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences +effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé, +ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs.</p> + +<p>«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi +faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce +que je vous disais?»</p> + +<p>On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une +cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le +point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est +ordinairement la crainte superstitieuse.</p> + +<p>Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre.</p> + +<p>«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez +garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la +besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie +jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre +vieille peau noire! Souvenez-vous-en!»</p> + +<p>Et Legree sortit.</p> + +<p>«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta +un regard noir.... Puis revenant à Tom:</p> + +<p>«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon?</p> + +<p>—Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion, +répondit Tom.</p> + +<p>—Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous +suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant +votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme.</p> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XXXVII.<a name="ch37" id="ch37"></a></h2> + +<h3>Liberté.</h3> + +<div class="intro"> + <p>Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de + l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre, + l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est + racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté.</p> + + <p class="right"><span class="smcap">Curran.</span></p> +</div> + +<p>Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses +persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous +avons abandonnés au milieu de leur fuite.</p> + +<p>Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la +couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille +Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle +malade.</p> + +<p>Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de +mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un +front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un +mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur +sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son +frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.</p> + +<p>Telle est la mère Dorcas.</p> + +<p>«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses +couvertures.</p> + +<p>—Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit +Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.</p> + +<p>—Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en +empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire +jurer!»</p> + +<p>Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une +telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à +ces petits soins:</p> + +<p>«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer +comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....</p> + +<p>—Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe.... +tonnerre!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span></p> + +<p>Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant +le lit dans un désordre effroyable.</p> + +<p>«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un +moment de silence.</p> + +<p>—Oui, répondit Dorcas.</p> + +<p>—Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible.</p> + +<p>—C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en +continuant à tricoter paisiblement....</p> + +<p>—Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui +surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le +dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour +faire pester Marks, le s.... lâche!</p> + +<p>—Eh bien, Thomas!</p> + +<p>—Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles +éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de +toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky.</p> + +<p>—Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel.</p> + +<p>Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade +chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes +ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un +peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il +s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents +avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres +habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine +renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens, +disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas +réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à +soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la +pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»</p> + +<p>Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se +divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou +deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour +dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de +s'embarquer sur le lac.</p> + +<p>La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur +liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui +donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc, +hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos cœurs +coule-t-il plus vite?</p> + +<p>Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses +encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles +d'entre leurs fils!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span></p> + +<p>Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus +cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose +pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la +liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine, +la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique +dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges +Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation +d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un +homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son cœur sa +femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de +protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa +religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.</p> + +<p>Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la +poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout +en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à +sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui +serait plus facile d'échapper.</p> + +<p>«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et +déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage, +ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas, +de les voir tous tomber?»</p> + +<p>Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.</p> + +<p>Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une, +tombèrent les longues boucles opulentes.</p> + +<p>«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques +coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle, +souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.</p> + +<p>—Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.</p> + +<p>—Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en +mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes +plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le +lac.... et alors! et alors!</p> + +<p>—Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela +même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir +presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.</p> + +<p>—Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon +Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas +voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!</p> + +<p>—Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par +une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span> +cette grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces +longues années de misère finiront? Serons-nous libres?</p> + +<p>—J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis +que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses +longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous +tirer de l'esclavage.</p> + +<p>—Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui, +je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance, +à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette +masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre +casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais +paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si +Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»</p> + +<p>La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra +conduisant Henri déguisé en petite fille.</p> + +<p>«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous +l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»</p> + +<p>L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau +costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à +travers ses longues boucles.</p> + +<p>«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.</p> + +<p>L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait +amené.</p> + +<p>«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne +doit point rester à côté de nous?</p> + +<p>—Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter +l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah! +dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?</p> + +<p>—Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.</p> + +<p>—Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper +du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....</p> + +<p>—Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps +en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera +plus facile à jouer....</p> + +<p>—Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.</p> + +<p>—Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes <span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span> +fines suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes +confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!</p> + +<p>—J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont +signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.</p> + +<p>—En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles.... +si je les rencontre.»</p> + +<p>Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les +fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du +départ.</p> + +<p>Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme +Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle +avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en +avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux, +de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre +elle et ce jeune monsieur.</p> + +<p>La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la +planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges +surveillait les bagages.</p> + +<p>Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le +passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui +se tenaient tout près de lui.</p> + +<p>«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je +suis sûr qu'ils n'y sont pas.»</p> + +<p>Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il +s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle, +était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.</p> + +<p>«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une +blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la +main.»</p> + +<p>La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa +monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un +regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il +alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.</p> + +<p>Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames, +où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les +compliments des voyageuses.</p> + +<p>La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks +quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de +soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une +distance désormais infranchissable.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span></p> + +<p>C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié +bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une +fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait +fièrement son sillon à travers les flots.</p> + +<p>Oh! quel monde mystérieux le cœur de l'homme renferme dans ses +profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement +avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné +les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il +approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une +réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à +chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.</p> + +<p>Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin, +visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante +une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la +conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses +paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....</p> + +<p>On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges +prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et +embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa +silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche +sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il +faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le +débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari +et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent +sur le rivage et élevèrent leur cœur jusqu'à Dieu.</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance;</span><br /> + <span class="i0">Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux,</span><br /> + <span class="i0">Il rejette au tombeau le linceul odieux,</span><br /> + <span class="i0">Vêtement de la mort et voile du silence!</span><br /> + <span class="i0">Il échappe au péché, d'un bond victorieux,</span><br /> + <span class="i0">Et les liens brisés de son âme asservie</span><br /> + <span class="i0">Tombent; et le pardon avec la liberté</span><br /> + <span class="i0">Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,</span><br /> + <span class="i6">Qui s'appelle immortalité!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon +missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur, +pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse +chercher un asile sur ces bords.</p> + +<p>Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span></p> + +<p>Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus +élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer, +aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce +repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois +assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était +charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le +souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans +l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et +cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui +leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils +avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et +ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!</p> + +<p>Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous +pour répondre à Dieu?</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXVIII.<a name="ch38" id="ch38"></a></h2> + +<h3>La victoire.</h3> + +<p>Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop +souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?</p> + +<p>Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et +d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon +et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur +qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance—le +sentiment de l'éternelle gloire.</p> + +<p>Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte +de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les +fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce +long martyre du cœur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, +le sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche +qui fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.</p> + +<p>Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit +ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son cœur battit +brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les +tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la +vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti, +quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> le +sentiment de la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient +brisés et moulus, alors il comprit à quel point il était abandonné, +dégradé, avili, et sans espoir.</p> + +<p>Ce fut une pénible et longue journée.</p> + +<p>Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il +reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations, +des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer +l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait +vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre +position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et +nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses +compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de +sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était +le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de +loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de +loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords, +travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait? +c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela +lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui +permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom +avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs +vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le +cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il +essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout +épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.</p> + +<p>La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là, +faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir. +Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa +destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu +silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse +était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss +Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment +d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague +espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne +venait, et dans son cœur, sa pensée retombait plus désolée encore et +plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque +Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il +était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et +abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le +temps de s'occuper de personne!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span></p> + +<p>Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son +souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement +complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques +lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages +remarqués qui souvent avaient fait battre son cœur, ces paroles des +patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui +sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui +nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils +perdu leur pouvoir, l'œil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il +retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis +toute-puissante?</p> + +<p>Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.</p> + +<p>Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.</p> + +<p>Tom releva les yeux; il aperçut Legree.</p> + +<p>«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à +grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de +laine!»</p> + +<p>Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la +nudité!</p> + +<p>Il ne répondit rien.</p> + +<p>«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de +bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que +Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté +tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les +autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour +vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky.... +Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons, +jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.</p> + +<p>—Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.</p> + +<p>—Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait, +il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un +tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous +attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!</p> + +<p>—Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il +m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.</p> + +<p>—Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant +dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous +abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»</p> + +<p>Et Legree s'éloigna.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span></p> + +<p>Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas +que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et +nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus +douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.</p> + +<p>Il en fut ainsi pour Tom.</p> + +<p>Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se +cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une +étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du +feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour +de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux. +Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il +contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse +patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui +remuait le cœur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il +étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision +changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même +visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse +et de compassion, vers lui, et une voix dit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme + moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»</p> +</div> + +<p>Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand +il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante +avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et, +dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le +froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son +cœur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les +espérances de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en +sacrifice d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers +ces étoiles, silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui +ne cessent jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la +solitude de la nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un +hymne qu'il avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais +jamais avec un tel sentiment:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">La terre se fondra comme se fond la neige,</span><br /> + <span class="i2">Et le soleil s'éteindra dans les cieux;</span><br /> + <span class="i2">Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,</span><br /> + <span class="i0">D'un éternel éclat brille devant mes yeux.</span><br /> + <span class="i4">Je meurs! Au séjour des étoiles</span><br /> + <span class="i0">Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,</span><br /> + <span class="i4">Et ma main soulève les voiles</span><br /> + <span class="i0">Qui cachent les secrets de l'immortalité.<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></span><br /> + <span class="i0">Passez, passez toujours, fugitives années!</span><br /> + <span class="i0">Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;</span><br /> + <span class="i0">De rayons éternels nos têtes couronnées</span><br /> + <span class="i0">Auront, à tout moment du cycle renaissant;</span><br /> + <span class="i4">Autant de jours qu'en commençant!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les mœurs religieuses des +esclaves ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que +nous venons de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, +recueilli de fort touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain +état dans lequel les sentiments et les idées acquièrent une telle +influence et une telle intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs +et les contraignent à leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve +intérieur. Qui pourra jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et +dominateur peut amener notre pauvre machine humaine? Qui connaît tous +les moyens qu'on emploie pour consoler les affligés? Si le pauvre +esclave abandonné croit que Jésus lui est apparu et lui a parlé, qui +donc osera le contredire? N'a-t-il pas annoncé que sa mission était de +soulager ceux qui souffrent et de délivrer ceux qu'on opprime?</p> + +<p>Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux +champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui +marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel +il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah! +Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin, +l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront +que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où +il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!</p> + +<p>Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix +entoura l'humble cœur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent, +faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets +terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces +fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté +humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté +de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel +bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant +désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!</p> + +<p>C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté +lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune +injure ne pouvaient plus troubler.</p> + +<p>«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques +jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un +pinson!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p> + +<p>—Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.</p> + +<p>—Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace +sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!</p> + +<p>—Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux. +Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant, +passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu! +que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais +que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer.... +Elle en porte encore les marques maintenant.</p> + +<p>—Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais +attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....</p> + +<p>—Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin.... +Ah! ah! ah!»</p> + +<p>Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait +à cheval pour se rendre à la ville voisine.</p> + +<p>La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et +d'inspecter le quartier.</p> + +<p>La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres +des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres +silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité +transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait +des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare +d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était +une voix de ténor; elle chantait:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Quand je vois le titre authentique</span><br /> + <span class="i0">De notre gloire écrite aux cieux,</span><br /> + <span class="i0">Je chasse la peur chimérique</span><br /> + <span class="i0">Et sèche les pleurs de mes yeux.</span><br /><br /> + + <span class="i0">Oui, que le monde se déchaîne,</span><br /> + <span class="i0">Que l'enfer s'ouvre mugissant;</span><br /> + <span class="i0">De Satan je brave la haine,</span><br /> + <span class="i0">Je ris d'un monde menaçant!</span><br /><br /> + + <span class="i0">Que le malheur, sombre déluge,</span><br /> + <span class="i0">Que des tempêtes de douleur</span><br /> + <span class="i0">S'abattent sur moi! Mon refuge,</span><br /> + <span class="i0">Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je +hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en +s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> osez-vous +bien être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre +vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite!</p> + +<p>—Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer +chez lui.</p> + +<p>Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de +Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de +l'esclave.</p> + +<p>«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?»</p> + +<p>Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus +sur le cœur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et +cependant Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime +n'était plus sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une +volte à son cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante, +et y fit briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que +c'était Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma +Dieu! Cet homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les +menaces, ni les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une +voix pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des +possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de +Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?»</p> + +<p>L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres +malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie +étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le +ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui +souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion; +mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures +du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager +les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées, +abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et +pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois +la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les +cordes les plus intimes de leur cœur! Graduellement, insensiblement, +cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le +fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui +se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins +que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits +glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme +tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus +faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span> +lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran, +leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de +blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange +pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux +esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour +de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de +se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter! +Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des +violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de +l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du cœur à +l'oreille. Plus d'entretien en commun!</p> + +<p>Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant +quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était +qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient +parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie +céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race +d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité +plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans +contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des +éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité, +portée par le vent du hasard dans les cœurs les plus ignorants, a +germé en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux +cultures les plus habiles.</p> + +<p>La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie +sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son +âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des <ins class="correction" title="hymmes">hymnes</ins> que, +sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son +oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée, +retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur +aimante!</p> + +<p>Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les +tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le +projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle +avait été le témoin ou la victime.</p> + +<p>Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup +réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui +servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à +sortir.</p> + +<p>Tom sortit.</p> + +<p>Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique +clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> rayon +de lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme +ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne +désespoir.</p> + +<p>«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras +et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette +petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner!</p> + +<p>—Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému.</p> + +<p>—Tom, voudriez-vous être libre?</p> + +<p>—Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu!</p> + +<p>—Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le +visage de Cassy.... Venez!»</p> + +<p>Tom hésita.</p> + +<p>«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux, +venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie +pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas +eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte; +il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa +chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait +moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!</p> + +<p>—Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en +reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.</p> + +<p>—Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre +tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous +trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font, +dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.</p> + +<p>—Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais +mieux me couper la main!</p> + +<p>—Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant.</p> + +<p>—O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher +Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme +au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous +appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de +Dieu!</p> + +<p>—Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que +mon cœur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas +fait souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et +vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?... +Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> la vengeance!... +son tour est venu! je veux avoir le sang de son cœur!</p> + +<p>—Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des +mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne +faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et +il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur! +aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis!</p> + +<p>—Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela +n'est pas dans la chair et le sang!</p> + +<p>—Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la +grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et +prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est +venue! gloire à Dieu!...» Et l'œil humide, la voix tremblante, Tom +regarda les cieux.</p> + +<p>Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la +couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies +de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le +Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!</p> + +<p>Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues, +qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme, +calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et +Tom sentit se détendre les muscles de sa main.</p> + +<p>«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits +me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien +pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que +vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je +veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!...</p> + +<p>—Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous +passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour +vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour +relever les cœurs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.»</p> + +<p>Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux +baissés...</p> + +<p>Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait:</p> + +<p>«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je +vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span> +pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement!</p> + +<p>—Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom?</p> + +<p>—Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une +tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec +eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour +vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas +résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.</p> + +<p>—Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur +la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et +l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il +n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens +nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre +nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?»</p> + +<p>Tom n'osait répondre; mais enfin:</p> + +<p>«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à +celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui +a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit +toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez! +et je prierai pour vous de toute ma force!»</p> + +<p>Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée +longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée, +tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à +présent!</p> + +<p>Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités +d'une évasion possible, elle avait <ins class="correction" title="formée">formé</ins> mille plans qu'elle avait +bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à +elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait +toute remplie d'espérances....</p> + +<p>«Père Tom, j'essayerai!</p> + +<p>—Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!»</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XXXIX.<a name="ch39" id="ch39"></a></h2> + +<h3>Le stratagème.</h3> + +<div class="intro"> + <p>La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la pierre + d'achoppement.</p> + + <p class="right">PROVERBES, IV, 19.</p> +</div> + +<p>Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un +lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span> +d'araignée et jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui +avait occupé cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des +meubles magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été +laissé là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans +ce grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, +appuyées au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à +travers sa vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui +tombait sur des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses +qui avaient eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait +rêver sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui +augmentaient encore la terreur superstitieuse des nègres.</p> + +<p>Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la +disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se +passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira +le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le +bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des +coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du +désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans +une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait +jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce +qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que +d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace +n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer +silence.</p> + +<p>Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui +conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La +peur empêchait de parler; on oublia.</p> + +<p>Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte +superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa +compagne.</p> + +<p>Cassy couchait sous le grenier même.</p> + +<p>Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire +très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une +chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche +causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où +Legree rentra d'une promenade à cheval.</p> + +<p>«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent +aujourd'hui?</p> + +<p>—Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà +tout!</p> + +<p>—Et pourquoi, je vous prie? <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span></p> + +<p>—Cela me plaît!</p> + +<p>—Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.</p> + +<p>—Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....</p> + +<p>—Dormir!... et qui vous en empêche?</p> + +<p>—Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.</p> + +<p>—Parlez donc, gueuse.</p> + +<p>—Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne +sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher +du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.</p> + +<p>—Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais +s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?»</p> + +<p>Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une +expression qui fit courir le frisson dans ses os:</p> + +<p>«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui +devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!»</p> + +<p>Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond +de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:</p> + +<p>«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je +vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou.</p> + +<p>Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne +fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet. +Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment, +avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines +terreurs de son maître.</p> + +<p>Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le +plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs +et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort, +c'étaient des sanglots et des cris de désespoir.</p> + +<p>Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le +souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de +terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en +entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur +l'enveloppait et pesait sur lui.</p> + +<p>Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux.</p> + +<p>Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et +souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le +vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des +esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> «un monde de +ténèbres et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont +peuplées de spectres et de fantômes terriblement inconnus, +mystérieusement vagues!</p> + +<p>L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à +chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les +terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui +un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les +abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de +ces prières et de ces <ins class="correction" title="hymme">hymnes</ins>.... et tout cela se convertissait en +mystérieuses terreurs.</p> + +<p>Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme.</p> + +<p>Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses +mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais +l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de +quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta, +c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui, +sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le +désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces +féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa, +jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait +tout à la fois....</p> + +<p>Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis +qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté +fantastique.</p> + +<p>Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le +vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour +ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et +de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons +de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets +battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en +tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et +de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux. +Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les +journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement.</p> + +<p>Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la +table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à +le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires, +meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles; +édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et +vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span></p> + +<p>Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de +dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il +rejeta le livre avec une imprécation.</p> + +<p>«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les +pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser +effrayer par des bruits.</p> + +<p>—Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton +maussade.</p> + +<p>—Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec +des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis +trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?»</p> + +<p>L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses +yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours....</p> + +<p>«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du +diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au +vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?»</p> + +<p>Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas; +mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses +yeux étranges et presque surnaturels.</p> + +<p>«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?</p> + +<p>—Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule +et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous +avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher, +marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme +ceci?»</p> + +<p>Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec +des yeux étincelants.</p> + +<p>Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le +cauchemar.</p> + +<p>«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?</p> + +<p>—Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non! +reprit Cassy avec un sourire de froid dédain.</p> + +<p>—Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy, +parlez donc! dites-moi!</p> + +<p>—Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir!</p> + +<p>—Venait-il du grenier?</p> + +<p>—Il!... Quoi, il?</p> + +<p>—Mais.... ce que vous dites!</p> + +<p>—Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span></p> + +<p>Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large.</p> + +<p>«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes +pistolets....</p> + +<p>—Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez +dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.»</p> + +<p>Legree frappa du pied et commença à jurer.</p> + +<p>«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous +entendre! Et.... qu'est-ce?...</p> + +<p>—Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree.</p> + +<p>Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à +sonner lentement ses douze coups.</p> + +<p>Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il +était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et +moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.</p> + +<p>«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....»</p> + +<p>Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans +l'attitude d'une personne qui écoute....</p> + +<p>«Silence!... fit-elle en levant son doigt.</p> + +<p>—Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle +avec rage?</p> + +<p>—Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et +l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que +cela?»</p> + +<p>Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans +l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage +blêmit de terreur.</p> + +<p>«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang +dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous +disiez.... Allons donc! ils y sont.</p> + +<p>—Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation.</p> + +<p>—Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!... +Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui. +Allons, venez!</p> + +<p>—Je crois que vous êtes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je +ne veux pas que vous y alliez!»</p> + +<p>Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon +l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale +s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le +flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits +dans l'oreille!</p> + +<p>Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span> +était calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses +yeux avaient toujours le même éclair terrible!</p> + +<p>«Eh bien! j'espère que vous êtes content!</p> + +<p>—Que le diable vous emporte!</p> + +<p>—Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout! +Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?</p> + +<p>—Cela ne vous regarde pas!</p> + +<p>—En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....»</p> + +<p>Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où +elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de +plus simple!</p> + +<p>Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à +Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de +faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le +monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle +y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout +était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion.</p> + +<p>Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès +de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville +voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une +de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota +toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on +mettrait à la parcourir.</p> + +<p>Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être +curieux de jeter un coup d'œil dans les coulisses, et de voir les +préparatifs du coup d'État.</p> + +<p>Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes. +Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance +et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont +dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la +chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits +paquets.</p> + +<p>—Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.</p> + +<p>—On peut encore nous voir!</p> + +<p>—Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que, +de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous +y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et +nous gagnerons le bas des quartiers.... <span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> Sambo ou Quimbo nous +verront, c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons +alors dans la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir +donné l'alarme et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de +gagné....</p> + +<p>«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours, +vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la +maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les +chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous +la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous +rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai +préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester +quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il +remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants +des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre +dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi, +vous voyez, il faudra le laisser chasser à cœur joie.</p> + +<p>—Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!»</p> + +<p>Il n'y avait dans l'œil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y +avait la fermeté du désespoir.</p> + +<p>«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main.</p> + +<p>Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux +ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les +quartiers.</p> + +<p>Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du +ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles +touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme +un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix +qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était +celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus +violente colère.</p> + +<p>A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le +bras de Cassy:</p> + +<p>«O Cassy! je vais m'évanouir....</p> + +<p>—Si vous vous évanouissez, je vous tue!»</p> + +<p>Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe +brillante devant les yeux de la jeune fille.</p> + +<p>Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit +à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si +profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span></p> + +<p>«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le +piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont +suer!»</p> + +<p>«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au +quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a +deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra. +Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!»</p> + +<p>La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus +vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs +services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet +de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de +l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on +découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements +ajoutaient encore au désordre de toute la scène.</p> + +<p>«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?»</p> + +<p>Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine.</p> + +<p>«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au +diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons, +garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars, +et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.»</p> + +<p>On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements, +des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes +et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait +à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy +rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les +airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de +l'œil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières +lointaines.</p> + +<p>«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux +courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions +là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié, +cachons-nous vite!</p> + +<p>—Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les +voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons +l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant +résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là +dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour +payer notre passage.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span></p> + +<p>Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta +rapidement.</p> + +<p>«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!</p> + +<p>—Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de +faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux +États libres? L'argent fait tout, jeune fille!»</p> + +<p>Et Cassy mit les billets dans son sein.</p> + +<p>«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.</p> + +<p>—Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous +reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces +billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de +misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de +Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui! +Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour +passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous +chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les +divertir.»</p> + +<p>Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui +avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était +placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la +charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se +glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La +boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques +coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des +provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à +un volume incroyablement petit.</p> + +<p>Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des +parois de la caisse.</p> + +<p>«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?</p> + +<p>—Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?</p> + +<p>—Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite! +Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé +que de mettre le nez ici.»</p> + +<p>Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin.</p> + +<p>«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous +m'avez menacée de me tuer?»</p> + +<p>Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur.</p> + +<p>«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez +bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous +évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais +pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son +pouvoir....»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span></p> + +<p>Emmeline frissonna.</p> + +<p>Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline, +accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de +bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de +chiens furieux.</p> + +<p>Elle poussa un petit cri.</p> + +<p>«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien! +Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il +faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de +boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont +l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la +chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier!</p> + +<p>—Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!</p> + +<p>—S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y +a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous +voudrons.... ça n'en sera que mieux.»</p> + +<p>Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant +sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles +vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XL.<a name="ch40" id="ch40"></a></h2> + +<h3>Le martyr.</h3> + +<div class="intro"> + <p>Non le ciel <ins class="correction" title="n'oubie">n'oublie</ins> pas le juste: la vie peut lui refuser ses + vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le cœur saignant, il + peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a + accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues années + de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent ici-bas.</p> + + <p class="right"><span class="smcap">Bryant.</span></p> +</div> + +<p>Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une +aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du +méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel. +Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de +l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et +de la bonté. Nous avons assisté aux <span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> séparations qui brisent le +cœur, quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous +avons abordé avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains +généreuses cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, +toujours près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance +terrestre s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans +l'horreur des plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était +tout à coup illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles.</p> + +<p>Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous +sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde.... +Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel.</p> + +<p>La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère +déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa +colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand +Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des +yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit +tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des +persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait +l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer +maintenant en lutte avec lui.</p> + +<p>Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait +enseigné à prier; ils firent des vœux pour les fugitifs.</p> + +<p>Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps +amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme +ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis +le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un +esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme +les flammes de l'enfer?</p> + +<p>«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le +hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je +voudrais bien voir qui m'empêcherait!»</p> + +<p>Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose +qu'il voulait briser.</p> + +<p>Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en +haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait.</p> + +<p>Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler +les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la +savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien; +sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....—à cette +pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!—alors il <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> le +briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il +accueillit cette pensée!</p> + +<p>Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une +sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté +s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins.... +et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie!</p> + +<p>«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que +la chasse va recommencer aujourd'hui.»</p> + +<p>Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de +chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se +mordaient.</p> + +<p>Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines; +les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree +à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On +imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait +l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus +des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de +plaisir pour les nègres.</p> + +<p>Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui +soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière. +Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle +les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens, +dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à +chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les +mains jointes et les yeux au ciel.</p> + +<p>«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais +qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?»</p> + +<p>Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible.</p> + +<p>«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à +eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de +fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes +enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?»</p> + +<p>La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de +l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne +répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.</p> + +<p>«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la +liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins, +je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> bien +que je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai, +Cassy, que vous m'aimiez ou non!»</p> + +<p>Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir +auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux +cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux, +adoucis par les larmes.</p> + +<p>«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu +soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici, +ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le +désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!</p> + +<p>—Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père.</p> + +<p>—Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère.</p> + +<p>—Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours +espéré!»</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un +regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué +et découragé.</p> + +<p>«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le +salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au +fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau +noire, ou je saurai pourquoi!»</p> + +<p>Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que +dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il +avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son +absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore +chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la +disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à +exécuter les ordres de Simon.</p> + +<p>Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il +connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient +maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel +il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait +aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de +trahir la faiblesse et le malheur.</p> + +<p>Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur, +dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui +m'as racheté!»</p> + +<p>Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span></p> + +<p>«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte, +maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!... +faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en +aller! Nous allons voir.... nous allons voir!»</p> + +<p>Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une +voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent +tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les +os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils +eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait +la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les +huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation, +passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant +le char emporté par une course rapide. Son cœur battait.... il +entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche!</p> + +<p>Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa +veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère:</p> + +<p>«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer?</p> + +<p>—C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme.</p> + +<p>—Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en +appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez.... +Ces femmes?....»</p> + +<p>Tom se tut.</p> + +<p>«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion +en fureur; parlez!</p> + +<p>—Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme +et résolue.</p> + +<p>—Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne +savez pas?</p> + +<p>Tom resta silencieux.</p> + +<p>«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec +violence. Savez-vous quelque chose?</p> + +<p>—Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!»</p> + +<p>Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et +s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:</p> + +<p>«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé +là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris. +J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je +vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> les +gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à +une jusqu'à ce que vous cédiez!»</p> + +<p>Tom releva les yeux sur son maître et répondit:</p> + +<p>«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse +vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon cœur. Oui! si +tout ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver +votre âme précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a +lui-même donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez +pas de ce grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que +vous puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si +vous ne vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!»</p> + +<p>Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une +bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette +expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree +s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait +le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et +vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve +accordés à ce cœur endurci!</p> + +<p>Ce ne fut qu'un moment.</p> + +<p>Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais +l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage, +terrassa sa victime.</p> + +<hr class="dots" /> + +<p>Les scènes de cruauté révoltent notre cœur et blessent notre oreille. +On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela +vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en +Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout +cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses, +on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église +les voit.... et elle se tait!</p> + +<p>Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de +l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole +d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de +celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront +empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe.</p> + +<p>Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et +généreuse supporta tant d'horribles traitements?</p> + +<p>Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il +voyait en Jésus-Christ!</p> + +<p>Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme +furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span> +cœur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître, +il savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se +sauver lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres +paroles que des paroles de prière et de foi!</p> + +<p>«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa +victime.</p> + +<p>—Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai +les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!»</p> + +<p>Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.</p> + +<p>«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il +s'évanouit.</p> + +<p>—Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour +le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est +toujours cela de gagné.»</p> + +<p>Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix +qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni +prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne +s'éteindra plus!</p> + +<p>Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges +paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on +avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils +le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur +pour lui!</p> + +<p>«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo; +mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!»</p> + +<p>Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au +rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre +d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche +de Tom.</p> + +<p>«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo.</p> + +<p>—Je vous pardonne de tout mon cœur, répondit Tom d'une voix +mourante.</p> + +<p>—O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est +resté près de vous toute la nuit, quel est-il?»</p> + +<p>Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases +brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort, +et sa présence partout, et sa puissance qui sauve!</p> + +<p>Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches!</p> + +<p>«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo; +mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez +pitié de nous!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span></p> + +<p>—Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore +pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes +encore!»</p> + +<p>Dieu entendit cette prière.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XLI.<a name="ch41" id="ch41"></a></h2> + +<h3>Le jeune maître.</h3> + +<p>Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture, +traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les +rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis.</p> + +<p>Ce jeune homme était Georges Shelby.</p> + +<p>Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un +peu le cours de notre histoire.</p> + +<p>La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux +dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme +nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge.</p> + +<p>Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait +rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade +et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu +un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration +générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin +d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui +écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne +permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter +d'autres préoccupations.</p> + +<p>M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui +laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de +nouvelles affaires sur les bras.</p> + +<p>Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau +embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de +vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider +et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut +une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été +vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne +fallait pas lui en demander davantage.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span></p> + +<p>Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse. +Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas +de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des +renseignements sur le pauvre Tom.</p> + +<p>Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme +de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il +partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter +son vieil ami.</p> + +<p>On l'introduisit. Legree était au salon.</p> + +<p>Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque.</p> + +<p>«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un +esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir +s'il ne me serait pas possible de le racheter.»</p> + +<p>Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau.</p> + +<p>«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un +marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle +toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir +d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu, +et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement +répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et +il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à +plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir, +mais je ne sais s'il y réussira....</p> + +<p>—Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!»</p> + +<p>Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des +flammes. Cependant il ne dit rien encore.</p> + +<p>«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de +Georges.</p> + +<p>Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans +ajouter une parole, s'élança vers le magasin....</p> + +<p>Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne +souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient +brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille. +Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup +l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les +esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques +instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de +l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens! +qui avaient bien peu à donner—le verre d'eau de l'Évangile!—mais qui +donnaient avec le cœur.</p> + +<p>Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes +d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, <span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> sa +tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur +lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont +ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en +vain le cœur ignorant qui a la foi!</p> + +<p>Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout, +l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour +Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être +découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières +paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du +désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette +créature sombre et hautaine avait pleuré et prié.</p> + +<p>Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui +tournait.... Il faillit se trouver mal.</p> + +<p>«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!»</p> + +<p>Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom.</p> + +<p>Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du +mourant.... Il remua doucement la tête et dit:</p> + +<p>«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!»</p> + +<p>Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles +larmes, qui faisaient honneur à son cœur viril.</p> + +<p>«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu.... +regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me +connaissez-vous pas?</p> + +<p>—Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix +presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui.</p> + +<p>Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit.... +l'œil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses +mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes +coulèrent.</p> + +<p>«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils +ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon +pauvre cœur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon +âme!</p> + +<p>—Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez.... +ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez +nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante.</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a +acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le +ciel vaut mieux que le Kentucky!</p> + +<p>—Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> de +penser à ce que vous avez souffert, cela me brise le cœur! Et vous +voir couché dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!</p> + +<p>—Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce +temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh! +monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le +Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!»</p> + +<p>Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle +puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient +prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait....</p> + +<p>Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne:</p> + +<p>«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé.... +Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui +seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais +rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et +toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes +pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre +vieux cœur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me +suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma +bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur +Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout.... +Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que +d'être chrétien!»</p> + +<p>En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda +d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna.</p> + +<p>«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien +de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!</p> + +<p>—Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune +homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de +penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui +pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....</p> + +<p>—Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans +le ciel!</p> + +<p>—Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces +idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes +du royaume, voilà tout!»</p> + +<p>A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître +avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine +faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et <span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> l'on vit +passer sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce +l'approche des autres mondes....</p> + +<p>La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste +poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait +toujours une expression sérieuse et triomphante.</p> + +<p>«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il +d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il +s'endormit avec un sourire.</p> + +<p>Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était +sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se +releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son +vieil ami:</p> + +<p>«Être chrétien.... quelle chose!»</p> + +<p>Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée....</p> + +<p>L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du +jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible. +Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il +serait possible.</p> + +<p>Il fixa sur le planteur son œil noir et perçant, et montrant le +cadavre:</p> + +<p>«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le +corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture....</p> + +<p>—Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à +vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez.</p> + +<p>—Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui +se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et +à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!»</p> + +<p>Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges +portèrent le corps dans la voiture.</p> + +<p>Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa +commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui +n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte.</p> + +<p>Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le +mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna, +regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé:</p> + +<p>«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire; +ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang <span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> innocent +sera vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et +je vous dénoncerai!</p> + +<p>—Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris. +Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les +témoins? et la preuve? allez!»</p> + +<p>Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un +blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang +mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des +cieux, en poussant le cri de vengeance de son cœur indigné.... Le +ciel resta sourd!</p> + +<p>«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!»</p> + +<p>Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était +pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se +retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le +renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi +dans l'œil, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant +du dragon.</p> + +<p>Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans +la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree +était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et +suivit de l'œil la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait +qu'il respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût +disparu.</p> + +<p>Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit +monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres.</p> + +<p>C'est là qu'il creusa le tombeau.</p> + +<p>Quand tout fut prêt:</p> + +<p>«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau?</p> + +<p>—Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis +te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!»</p> + +<p>Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence; +ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.</p> + +<p>«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant +quelques pièces dans la main.»</p> + +<p>Eux, cependant, ne s'en allèrent pas.</p> + +<p>«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un....</p> + +<p>—Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre.</p> + +<p>—La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît!</p> + +<p>—Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de +les éloigner.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span></p> + +<p>Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se retirèrent en silence.</p> + +<p>Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.</p> + +<p>«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette +heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon +pays de cette malédiction de l'esclavage!»</p> + +<p>Aucun monument n'indique la place où repose notre ami....</p> + +<p>A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le +relèvera,—immortel!—pour apparaître avec lui dans sa gloire.</p> + +<p>Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre +pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place +ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans +l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le +sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules! +C'est d'eux qu'il a été écrit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.»</p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XLII.<a name="ch42" id="ch42"></a></h2> + +<h3>Une histoire de revenants véritable.</h3> + +<p>On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes +durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.</p> + +<p>On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits +de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la +maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages +supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en +vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à +travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant, +avec une liberté vraiment alarmante.</p> + +<p>Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés. +Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux +et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès +qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme +n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont +fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du +fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent +aux portraits, aucun ne ressemblait <span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> aux autres. Je me trompe: il y +avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc +pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire +ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui +l'autorité de Shakspeare, qui a dit:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>Les morts en blancs linceuls parcourent les cités!</p> +</div> + +<p>La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait +remarquable de <i>pneumatologie</i> que nous signalons à l'attention des +psychologues.</p> + +<p>Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de +croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à +l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait +les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et +disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux, +elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on +retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que +jamais.</p> + +<p>Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait +le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie +que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort +qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions +prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit +l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une +orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte, +retira la clef et se mit au lit.</p> + +<p>On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme +d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui +peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses +formidables <i>peut-être</i>? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut +pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le +fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui +renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et +dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde +jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!</p> + +<p>Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une +chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et +ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des +fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons.</p> + +<p>Il s'endormit.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span></p> + +<p>Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa +bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague +de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère; +mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à +Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au +milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille +efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr +que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte +était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les +mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte; +il vit une main qui éteignait la lampe.</p> + +<p>La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il +vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit +frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile +auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une +voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par +trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il +sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il +courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit +connaissance.</p> + +<p>A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il +ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait +avec fureur.... encore.... encore.... toujours!</p> + +<p>Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis +qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie +qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de +l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie: +il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui +passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de +mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait +debout et disait:</p> + +<p>«Viens.... viens.... viens!...»</p> + +<p>Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on +trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des +nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à +travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.</p> + +<p>Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre +d'arbres, tout près de la ville.</p> + +<p>Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit +chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement <span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span> +son visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan +d'évasion: elle ferait la dame et Emmeline la suivante.</p> + +<p>Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en +avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa +garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de +bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle.</p> + +<p>Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des +malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par +un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros +bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit +et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite +taverne.</p> + +<p>La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui +attendait l'arrivée du bateau.</p> + +<p>Cassy, du <ins class="correction" title="baut">haut</ins> de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le +jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait +observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue +avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle +savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se +sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait +le bateau comme elle.</p> + +<p>L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait +éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on +soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!... +Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.</p> + +<p>Le bateau arriva vers le soir.</p> + +<p>Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la +politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui +fit donner une bonne cabine.</p> + +<p>Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps +qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et +dévoués de sa jeune suivante.</p> + +<p>On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi +bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre +sur le même bateau qu'elle. Avec son bon cœur ordinaire, il était +plein de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy +de ses prévenances et de ses bons offices.</p> + +<p>Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le +<i>Cincinnati</i>, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante +vapeur.</p> + +<p>La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir <span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span> sur +le pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les +voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.</p> + +<p>Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait +été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont +chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait +s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à +table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les +yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait +poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.</p> + +<p>Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges +soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa +générosité: elle lui confia son histoire.</p> + +<p>Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait +échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne +pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance +des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna +l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.</p> + +<p>La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française, +Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir +vu mûrir douze étés.</p> + +<p>Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du +Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait +un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus +charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze +jours.</p> + +<p>Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy +pouvait entendre toute leur conversation.</p> + +<p>Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où +elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.</p> + +<p>Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre +voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et +les personnes et les choses de son pays.</p> + +<p>«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre +voisinage du nom de Harris?</p> + +<p>—Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges; +nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.</p> + +<p>—C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»</p> + +<p>Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût +voulu le laisser voir.</p> + +<p>«Oui, répondit Georges étonné.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span></p> + +<p>—Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de +Georges?</p> + +<p>—Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a +épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.</p> + +<p>—Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»</p> + +<p>Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il +ne la fit pas.</p> + +<p>Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.</p> + +<p>«C'est mon frère! s'écria-t-elle.</p> + +<p>—Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.</p> + +<p>—Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses +yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.</p> + +<p>—Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour +contempler attentivement Mme de Thou.</p> + +<p>—Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par +un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales, +m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le +Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.</p> + +<p>—Je l'ai entendu parler d'une sœur.... Émilie.</p> + +<p>—C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...</p> + +<p>—Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!... +un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes.... +tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...</p> + +<p>—Et sa femme?</p> + +<p>—Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère +qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder, +elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.</p> + +<p>—Est-elle née dans votre maison?</p> + +<p>—Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et +en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne +voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en +parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente.... +C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»</p> + +<p>Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air +d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....</p> + +<p>A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:</p> + +<p>«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?</p> + +<p>—Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le +croire, le nom qui se trouve sur le billet.</p> + +<p>—O Dieu!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span></p> + +<p>Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.</p> + +<p>Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils +montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un +ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges, +dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases.... +Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes +accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent +ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on +devait s'y attendre.</p> + +<p>Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du +mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous +pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi +ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait +pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....</p> + +<p>Et en effet, quelques mois après....</p> + +<p>Mais n'anticipons point sur les événements.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XLIII.<a name="ch43" id="ch43"></a></h2> + +<h3>Résultats.</h3> + +<p>Le reste de l'histoire sera bientôt dit.</p> + +<p>Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut +vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel +incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy +le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne +restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de +l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace +des fugitifs.</p> + +<p>Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée, +passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont +accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.</p> + +<p>Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et +Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre +les traces de la famille jusqu'à Montréal.</p> + +<p>Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment +occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins +de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span></p> + +<p>Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il +travaille et fait des progrès.</p> + +<p>Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès +des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs +sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la +dépense<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p> + +<p>Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du +faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La +table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de +neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un +tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du +papier; au-dessus, des rayons de livres.</p> + +<p>Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.</p> + +<p>Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de +l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance, +ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.</p> + +<p>«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A +bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh +bien!»</p> + +<p>Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son +père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.</p> + +<p>«Petite sorcière!» dit Georges.</p> + +<p>Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.</p> + +<p>«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.</p> + +<p>Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu +d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi +contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.</p> + +<p>«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui? +dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.</p> + +<p>—Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»</p> + +<p>Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux, +ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune +orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.</p> + +<p>«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous +êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span></p> + +<p>A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire +l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement +accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.</p> + +<p>S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et +décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.</p> + +<p>Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à +ses instructions.</p> + +<p>Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les +deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer +son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en +jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges, +ne me reconnais-tu pas?... ta sœur.... Émilie?»</p> + +<p>Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se +conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à +coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de +cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et +la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher +de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son cœur en +s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»</p> + +<p>Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon +pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le +petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction, +que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le +plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.</p> + +<p>Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des +sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos +qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent, +et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine +confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers, +les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour +toujours.</p> + +<p>Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent +souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.</p> + +<p>Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui +éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent +d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?</p> + +<p>Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une +joyeuse union, des cœurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se +sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces <span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> émotions +profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut +apporter des nouvelles d'une mère, d'une sœur, d'un enfant, dérobés +aux regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!</p> + +<p>Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait +les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les +fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et +les périls de cette terre fatale, vont chercher une sœur, une mère, +une femme!</p> + +<p>Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après +avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses +tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous +avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la +troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa +sœur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou +un héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre sœur.... et +pouvez-vous le blâmer?</p> + +<p>Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux: +ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.</p> + +<p>En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort +ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui +tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont +l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans +la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit +qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle +n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.</p> + +<p>Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos +lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé +le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout +entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants +dans son cœur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué. +Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise +plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa +fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un +lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la +familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide, +égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le +guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait, +et cédait de tout son cœur, à toutes les bonnes influences: elle +devenait une dévote et tendre chrétienne.</p> + +<p>Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses +affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune considérable. +<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> Elle offrit généreusement de partager avec sa famille. Quand elle +demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en user pour +lui:</p> + +<p>«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon +plus vif désir; le reste me regarde.»</p> + +<p>Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques +années en France.</p> + +<p>On emmena Emmeline.</p> + +<p>Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au +port.</p> + +<p>Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises. +Il fit les plus rapides progrès.</p> + +<p>Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner +l'Amérique.</p> + +<p>Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation, +ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait +à un de ses amis:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je + conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort + bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants + est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous + dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.</p> + + <p>«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles + appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais + qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma + mère, pauvre cœur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente + fatale, qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais + qu'elle m'aime toujours chèrement; c'est mon cœur qui me le dit. + Quand je pense à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs + de mon premier âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, + de ma sœur, vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère + que je n'ai pas de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère + aussi qu'on me pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de + passer pour un Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race + africaine que je m'identifie.... la race opprimée.... la race + esclave.... Si je désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux + degrés de plus dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les + teintes blanches....</p> + + <p>«Le désir, le vœu de mon âme, c'est de fonder une nationalité + africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée, + indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde + autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments: + <span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le + caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, <ins class="correction" title="allanguie">alanguie</ins>; il faudra des + siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.</p> + + <p>«Où donc aller?</p> + + <p>«Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée + d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se + sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement + élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette + république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue + une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par + l'Angleterre....</p> + + <p>«Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.</p> + + <p>«Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!</p> + + <p>«Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'œil, avec le plus + profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde + aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant + simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les + mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.</p> + + <p>«Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni + toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de + fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus + de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la + question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes, + et ne peut-il pas fonder notre nationalité?</p> + + <p>«A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation + jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les + problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il + ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble + nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette + entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique + s'étend devant nous et devant nos enfants....</p> + + <p>«Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots + d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes + républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des + végétations tropicales, braveront la durée des siècles.</p> + + <p>«Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie + un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que + puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme + individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse + partie d'une nation.... que j'aie ma <span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> voix dans les conseils d'un + peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander, + d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un + individu ne l'a pas!</p> + + <p>«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi + en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce + qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si, + comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors + nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous + plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne + sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille + pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les + nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses + esclaves!</p> + + <p>«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république + américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.</p> + + <p>«Soit!</p> + + <p>«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de + nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans + aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent + ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si + hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le + reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous + pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais + je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est + une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces + principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation + chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race + anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans + l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race + anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle + possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie, + l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère + nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les + convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je + l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité + universelles.</p> + + <p>«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si + nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous + sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du + pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de + l'injustice, il faut que nous nous attachions <span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span> plus étroitement que + les autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera + notre victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent + africain.</p> + + <p>«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette + mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des + Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de + l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux + esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de + notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je + retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix! + C'est à elle, dans mon cœur, que j'applique parfois ces splendides + paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que + les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle + suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»</p> + + <p>«Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à + ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à + Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de + travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai + dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai + jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de + déceptions.</p> + + <p>«Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre + confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec + un cœur dévoué à mon peuple!</p> + + <p class="right">«<span class="smcap">Georges Harris.</span>»</p> +</div> + +<hr class="dots" /> + +<p>Quelques semaines après, Georges, sa sœur, sa mère, sa femme et ses +enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le +monde entendra encore parler de lui!</p> + +<p>Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages.</p> + +<p>Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu, +que nous dédierons à Georges Shelby!</p> + +<p>Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la +surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la +Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc +tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur +maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour +remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été +couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes +grâces et les faveurs de la famille et de <span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> tout le voisinage. +Parvenue à l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint +membre de l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant +d'intelligence, de zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien, +qu'on l'envoya, en qualité de missionnaire, dans une des stations +d'Afrique; et cet actif et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un +enfant si remuant et si vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et +plus noble, à instruire les enfants de son pays.</p> + +<p>Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches +de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était +un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques +années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord +par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en +Afrique.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>CHAPITRE XLIV.<a name="ch44" id="ch44"></a></h2> + +<h3>Le libérateur.</h3> + +<p>Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui +apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le cœur de +raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé +plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait +toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour +retrouver un peu de calme.</p> + +<p>Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait +l'arrivée du jeune maître.</p> + +<p>Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité +des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche +vaisselle et les cristaux à facettes.</p> + +<p>La mère Chloé présidait à tout l'arrangement.</p> + +<p>Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un +superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle +s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de +la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa +maîtresse.</p> + +<p>«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert +à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une +place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la +meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame +à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a <span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span> reçu des nouvelles de M. +Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....</p> + +<p>—Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir +aujourd'hui. Pas un mot de plus.</p> + +<p>—Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les +tasses.</p> + +<p>—Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici.</p> + +<p>—C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même. +C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment +les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si +long et si difficile d'écrire!»</p> + +<p>Mme Shelby sourit.</p> + +<p>«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les +enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est +bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour +surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les +aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le +matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!»</p> + +<p>Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le cœur.... Elle était +tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle +pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence.</p> + +<p>«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet.</p> + +<p>—Oui, Chloé.</p> + +<p>—C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les +mêmes que le <i>chabricant</i> m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je +voudrais vous garder plus longtemps!—Merci! maître, lui dis-je, mais +mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus +longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce +M. Jones!»</p> + +<p>Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on +avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de +ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce +petit plaisir.</p> + +<p>«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît +pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un +baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous, +madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de +marcher.... pauvre cher homme!»</p> + +<p>On entendit un bruit de roues.</p> + +<p>«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre.</p> + +<p>Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans <span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span> +ses bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de +la nuit.</p> + +<p>«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému.</p> + +<p>Et il prit la main noire entre ses deux mains.</p> + +<p>«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est +parti vers un monde meilleur.»</p> + +<p>Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur.</p> + +<p>Chloé ne dit rien.</p> + +<p>On entra dans la salle à manger.</p> + +<p>L'argent de Chloé était encore sur la table.</p> + +<p>«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse +d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en +parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et +tué sur ces vieilles plantations!»</p> + +<p>Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la +suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit +à côté d'elle.</p> + +<p>«Ma pauvre bonne Chloé!»</p> + +<p>Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota.</p> + +<p>«Oh! madame excusez-moi! mon cœur se brise.... voilà tout!</p> + +<p>—Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes. +Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le cœur malade, +il ferme les blessures....»</p> + +<p>Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble.</p> + +<p>Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence +pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse +comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son +dernier message.</p> + +<p>Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis +dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune +maître.</p> + +<p>Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse +de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous +successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des +sanglots et des acclamations!</p> + +<p>Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se +pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses +billets.</p> + +<p>«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne +voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le +reste....</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span></p> + +<p>—Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un instant de +silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut autant de +mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous +libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous +conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout, +peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et +vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra +peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes +libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu +me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission +que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le +ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!»</p> + +<p>Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle, +se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le +Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais <i>Te Deum</i> plus touchant, plus +sincèrement parti du cœur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas, +il est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des +cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un cœur honnête!</p> + +<p>Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le +refrain était:</p> + +<div class="poem"> + <div class="stanza"> + <span class="i0">Pécheurs rachetés, enfin voici l'heure,</span><br /> + <span class="i0">L'heure de rentrer dans votre demeure!</span><br /> + </div> +</div> + +<p>«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces +félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?»</p> + +<p>Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux +dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme.</p> + +<p>Il ajouta:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne + posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de + l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque + d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il + est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous + vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à + cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et + à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la + case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a + laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles + et chrétiens.»</p> +</div> + +<hr class="small" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span></p> + +<h2>CHAPITRE XLV.<a name="ch45" id="ch45"></a></h2> + +<h3>Quelques remarques pour conclure.</h3> + +<p>On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des +questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale.</p> + +<p>Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère +authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis +personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart +des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées +par elles; c'est une fidélité textuelle.</p> + +<p>Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique; +l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle. +Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de +ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives.</p> + +<p>Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la +glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la +Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait +connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation, +écrivait:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en + me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je + quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de + l'antre d'un ogre!»</p> +</div> + +<p>Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux +exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on +veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de +jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice +contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans +bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et +un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister. +Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de +l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour +sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa +connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même!</p> + +<p>«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est +pas l'usage!»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span></p> + +<p>Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de +torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers +qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore:</p> + +<p>«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas +l'usage!»</p> + +<p>C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans +l'esclavage elle n'existerait pas!</p> + +<p>Les incidents qui ont suivi la capture du navire <i>la Perle</i> ont donné +assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles +jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable +M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs:</p> + +<div class="blockquote"> + <p>«Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de + s'échapper du district de Colomba sur le schooner <i>la Perle</i>, il y avait + plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de + forme et de visage, que prisent tant les amateurs.</p> + + <p>«Une d'elles était Élisabeth Russell.</p> + + <p>«Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut + destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent + leur cœur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour + la racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils + avaient.... mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la + Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin.</p> + + <p>«Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait + les envoyer au marché, leur sœur aînée vint à l'étal, pour supplier + ce misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de + ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles + parures.</p> + + <p>«Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans + l'autre!»</p> + + <p>«Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque + temps après elles furent rachetées à grand prix.»</p> +</div> + +<p>Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de +Cassy?</p> + +<p>La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois +de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare.</p> + +<p>L'anecdote suivante le prouvera.</p> + +<p>Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec +un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service +personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et +s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps. +Le maître entra dans une violente colère.... il avait <span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span> toujours +traité son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en +lui, qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à +fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais +comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma +bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de +la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que, +si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il +s'engageait à l'affranchir.</p> + +<p>On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme +demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.</p> + +<p>«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi.</p> + +<p>—Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?</p> + +<p>—Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux +être libre!»</p> + +<p>Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup:</p> + +<p>«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous +êtes libre.»</p> + +<p>Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme +entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la +vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection +et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue.</p> + +<p>L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à +l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur +exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le +demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères +sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?</p> + +<p>Pendant <ins class="correction" title="rajouté «de»">de</ins> longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans +ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible +pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs +que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne +justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris, +avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien +imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave +fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on +veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la +question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent +pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient +jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut +plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une +réalité vivante. Il a essayé <span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span> de montrer tout: le pire et le +meilleur. Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects +favorables.... Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères +cachés sous l'ombre fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du +sud! hommes et femmes au cœur noble et généreux, dont la vertu et la +magnanimité ont grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, +c'est à vous que nous ferons appel!...</p> + +<p>Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous +pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des +douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse? +Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui +l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de +l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne +fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on +pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette +théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a +parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment +public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils +coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des +esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et +qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la +tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la +majorité?</p> + +<p>La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la +traite des esclaves.</p> + +<p>Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi +régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra +dire tous les cœurs qu'elle a brisés?</p> + +<p>Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des +angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous +écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles, +par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense. +Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs +enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un +refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des +tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à +chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre +de la croix du Christ?</p> + +<p>Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une +chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou +seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du <span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span> +New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la +flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au +cœur vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves +et généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio +ou des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez +protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du +berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par +l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous +donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la +tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes +années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que +vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en +conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et +qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant +de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le +regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces +derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni +sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et +douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées +à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines, +dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre, +encourager, ou seulement passer sous silence?</p> + +<p>Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne +peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais +cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et +devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils +n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.</p> + +<p>Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments +qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les +plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue +proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de +l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne +trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des +hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions +commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une +multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans +ce cas-là, que le sud soit seul coupable?</p> + +<p>Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous <span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span> avez autre +chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se +fait parmi vous!</p> + +<p>Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut +répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel +il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque +sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a +des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité +est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc +quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie +avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et +perverties par les sophismes du monde?</p> + +<p>Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez +prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition +vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors, +priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens +dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de +commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent +une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du +martyre....</p> + +<p>Vous pouvez plus encore!</p> + +<p>Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants, +sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes, +échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils +savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le +résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et +de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils +viennent chercher l'éducation, le christianisme!</p> + +<p>O chrétiens! que devez-vous à ces infortunés?</p> + +<p>Chaque chrétien d'Amérique doit s'efforcer de réparer les torts que la +nation américaine a causés aux enfants de l'Afrique! Les portes des +églises et des écoles se fermeront-elles devant eux? Les États se +lèveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'Église du Christ +écoutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se +détournera-t-elle sans pitié de ces mains tendues vers elle? +Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruauté qui voudrait les chasser +de nos frontières? S'il en doit être ainsi, ce sera là un lamentable +spectacle! S'il en doit être ainsi, ce pays aura raison de trembler, +quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est +plein de pitié et de compassion tendre!</p> + +<p>Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en +Afrique!</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span></p> + +<p>Que Dieu ait daigné leur préparer un refuge en Afrique, c'est là, je le +reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que +l'Église du Christ rejette sur une race étrangère la tâche que son +caractère lui impose.</p> + +<p>Remplir Libéria d'une race inexpérimentée, à demi barbare, qui vient +d'échapper aux chaînes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des +siècles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexpérience +des entreprises nouvelles. Que l'Église du nord reçoive ces infortunés, +selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages +d'une éducation chrétienne, jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient cueilli les +fruits de la maturité intellectuelle et morale.... et alors vous les +aiderez à gagner les rivages de leur Afrique, où ils mettront en +pratique les leçons reçues chez vous!</p> + +<p>Il y a dans le nord une société trop peu nombreuse, hélas! qui a fait +cela.... et ce pays a déjà pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont +rapidement acquis l'instruction, la fortune et la réputation. Ils ont +fait preuve d'un talent qui, eu égard aux circonstances, était vraiment +remarquable.... ils ont également, pour le rachat et la délivrance de +leurs frères encore esclaves, donné des preuves éclatantes d'affection, +de tendresse, de dévouement et d'héroïsme.</p> + +<p>Nous avons vécu plusieurs années sur la limite frontière des États où +règne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de +nombreuses observations sur des hommes qui avaient été précédemment +esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent, à défaut d'autre +école, ils ont reçu nos leçons, mêlés à nos enfants, à l'école de la +famille. Le témoignage des missionnaires du Canada est venu encore +renforcer notre expérience. Il y a tout à espérer de l'intelligence de +cette race.</p> + +<p>Le plus vif désir de l'esclave émancipé, c'est d'acquérir de +l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs +enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On +nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes +encore dans les résultats que nous offrent les écoles fondées pour eux +dans le Canada.</p> + +<p>Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les résultats +suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au +séminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui résidant à Cincinnati: ils +montreront tout ce dont la race est capable, même quand elle n'a pour +elle aucune sorte d'encouragement et d'appui.</p> + +<p>Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant +maintenant à Cincinnati.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span></p> + +<p>B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possède +dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste.</p> + +<p>C..., nègre pur sang, volé en Afrique; vendu à la Nouvelle-Orléans; +libre depuis quinze ans. S'est racheté pour six cents dollars; fermier. +Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytérien. Possède de quinze à vingt +mille dollars, prix de son travail.</p> + +<p>K..., nègre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, âgé de +quarante ans: libre depuis six ans. S'est racheté pour dix-huit cents +dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reçu de son maître un legs +qu'il a augmenté.</p> + +<p>G..., également noir, barbier et garçon d'hôtel. Vient du Kentucky: +libre depuis dix-neuf ans. A payé trois mille dollars pour lui et sa +famille; en possède maintenant vingt mille. Diacre de l'église +anabaptiste.</p> + +<p>C. D..., nègre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis +neuf ans; s'est racheté pour quinze cents dollars, lui et les siens, +vient de mourir à l'âge de soixante ans; fortune, six mille dollars.</p> + +<p>M. Stowe ajoute: «J'ai eu des relations personnelles avec tous ces +individus, à l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des +détails que je donne.»</p> + +<p>L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avancée en âge, qui +était blanchisseuse dans la famille de son père. La fille de cette +femme, d'une activité et d'une intelligence remarquables, à force de +travail, de privations, d'économie, de dévouement infatigable, mit de +côté deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur +et à mesure de son gain, chez le maître de l'esclave: elle mourut; il +manquait encore cent dollars.... le maître ne rendit rien!</p> + +<p>Ce ne sont là que des exemples choisis entre mille, pour prouver à quel +point les esclaves rachetés se montrent patients, honnêtes, énergiques +et dévoués.</p> + +<p>Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver à la conquête d'une certaine +fortune et d'une position sociale, ils ont eu à lutter contre tous les +obstacles et contre tous les découragements! L'homme de couleur, d'après +la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu'à ces dernières années, il ne +pouvait non plus déposer en justice dans une affaire contre un blanc.</p> + +<p>Ces exemples ne sont pas renfermés dans les limites de l'Ohio.</p> + +<p>Dans tous les États de l'Union, nous voyons des hommes échappés d'hier +au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mêmes une solide +éducation, se sont élevés à des positions sociales éminentes.... <span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span> +Pennington dans le clergé, Douglas et Ward parmi les éditeurs, en sont +des exemples bien connus.</p> + +<p>Si cette race persécutée et mise par nous dans une position +d'infériorité a néanmoins tant fait, combien n'eût-elle pas fait +davantage, si l'Église du Christ eût agi envers elle dans l'esprit du +Christ?</p> + +<p>Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence +secrète et puissante les élève et les abaisse, comme fait la terre dans +ses ébranlements. L'Amérique est-elle en sûreté? Les peuples qui portent +dans leur sein de grandes injustices irréparées portent en même temps +les éléments de ce tremblement de terre du monde moral.</p> + +<p>Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces +murmures inarticulés de toutes les langues? On les devine. Ils veulent +la revendication de la liberté et de l'égalité.</p> + +<p>O Église du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir +nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore à +venir, et dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux cieux?</p> + +<p>Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? «Car ce jour +brûlera comme une fournaise, et il apparaîtra, irrécusable témoin, +contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dépouillent +l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'étranger, et il +mettra en pièces l'oppresseur.»</p> + +<p>Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adressées à la nation qui +porte dans son sein une si grande injustice? Chrétiens! chaque fois que +vous priez pour l'avènement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier +les menaçantes prophéties qui l'accompagnent? Redoutable association! le +jour des vengeances dans l'année de la Rédemption!</p> + +<p>Et cependant, un jour de grâce nous est accordé. Le nord comme le sud a +été coupable devant Dieu, et l'Église du Christ a un terrible compte à +rendre! Ce n'est pas en se réunissant pour protéger l'injustice et la +cruauté, et en mettant en commun leur capital de péchés, que les États +de l'Union américaine parviendront à se sauver: ils se sauveront par le +repentir, par la justice, par la pitié. La loi éternelle de la pesanteur +qui précipite la meule de moulin au fond de l'Océan n'est pas plus +certaine que cette loi, éternelle aussi, qui veut que l'injustice et la +cruauté fassent descendre sur les nations la colère du Dieu +tout-puissant!<br /><br /></p> + +<p class="center">FIN.</p> + +<hr class="small" /> + +<h2>TABLE DES CHAPITRES.<a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a></h2> + +<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0"> + <colgroup span="2"> + <col width="500" /> + <col width="20" /> + </colgroup> + <tbody> + <tr> + <td class="tdltop"> </td> + <td class="tdrtop">Pages</td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop">Préface</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch0">I</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre I.</span>—Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment + humain</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. II.</span>—La mère</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch2">11</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. III.</span>—Époux et père</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch3">14</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. IV.</span>—Une soirée dans la case de l'oncle Tom</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch4">19</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. V.</span>—Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine + quand elle change de propriétaire</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch5">30</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VI.</span>—Découvertes</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch6">38</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VII.</span>—Les angoisses d'une mère</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch7">47</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VIII.</span>—Les chasseurs d'hommes</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch8">59</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. IX.</span>—Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch9">74</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. X.</span>—Livraison de la marchandise</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch10">90</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XI.</span></td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch11">100</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XII.</span>—Un commerce permis par la loi</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch12">113</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIII.</span>—Chez les quakers</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch13">130</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIV.</span>—Évangéline</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch14">139</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XV.</span>—Le nouveau maître de Tom</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch15">148</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVI.</span>—La maîtresse de Tom et ses opinions</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch16">163</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVII.</span>—Comment se défend un homme libre</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch17">180</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVIII.</span>—Expériences et opinions de miss Ophélia</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch18">196</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIX.</span>—Où l'on parle encore des expériences et des opinions + de miss Ophélia</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch19">211</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XX.</span>—Topsy</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch20">230</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXI.</span>—Le <ins class="correction" title="Kentucki">Kentucky</ins></td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch21">244</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXII.</span>—L'arbre se flétrit.—La fleur se fane</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch22">249</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIII.</span>—Henrique</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch23">256</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIV.</span>—Sinistres présages</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch24">264</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXV.</span>—La petite Évangéline</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch25">270</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVI.</span>—La mort</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch26">275</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVII.</span>—La fin de tout ce qui est terrestre</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch27">288</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span>—Réunion</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch28">296</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIX.</span>—Les abandonnés</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch29">310</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXX.</span>—Un magasin d'esclaves</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch30">317</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXI.</span>—La traversée </td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch31">327</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXII.</span>—Lieux sombres</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch32">333</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span>—Cassy</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch33">342</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span>—Histoire de la quarteronne</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch34">349</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXV.</span>—Les gages de tendresse</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch35">359</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span>—Emmeline et Cassy</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch36">366</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span>—Liberté</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch37">373</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span>—La victoire</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch38">379</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span>—Le stratagème</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch39">389</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XL.</span>—Le martyr</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch40">399</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLI.</span>—Le jeune maître</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch41">406</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLII.</span>—Une histoire de revenants véritable</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch42">412</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLIII.</span>—Résultats</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch43">418</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLIV.</span>—Le libérateur</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch44">426</a></td> + </tr> + <tr> + <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLV.</span>—Quelques remarques pour conclure</td> + <td class="tdrtop"><a href="#ch45">430</a></td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<p class="center">Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)<br /> +rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.</p> + +<hr class="small2" /> + +<h2>NOTES</h2> + +<div class="footnotes"> + <div class="footnote"> + <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que dans une bouche anglaise <i>gentleman</i> veut dire <i>homme + comme il faut</i>. On ne <i>naît</i> pas gentleman, on le <i>devient</i>. (<i>Note du + traducteur.</i>)</p> + + <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On sait que les missionnaires évangéliques parcourent les États de + l'Amérique, s'arrêtant pour prêcher partout où se trouvent des hommes + disposés à les entendre. (<i>Note du traducteur.</i>)</p> + + <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Six cents dollars.</i> Quand les Américains ne nomment pas leur + monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce + américain. (<i>Note du traducteur.</i>)</p> + + <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Très-jeune enfant.</p> + + <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La Bible.</p> + + <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Depuis le mariage.</p> + + <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Eau-de-vie.</p> + + <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces mots sont en français dans le texte original.</p> + + <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les pieds anglais et américains sont moins longs que notre <i>pied de + roi</i>.</p> + + <p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L'anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine.</p> + + <p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Go-a-head</i> est, on le sait, la devise de l'audace américaine.</p> + + <p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons + avec la plus scrupuleuse fidélité.</p> + + <p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que les quakers tutoient toujours.</p> + + <p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Journal de la Nouvelle-Orléans.</p> + + <p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Autorisation de justice.</p> + + <p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant.</p> + + <p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le mot <i>français</i> se trouve dans le texte américain.</p> + + <p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Nous avons le regret d'avouer que notre fidélité de traducteur se + trouve ici en défaut. Il nous a été impossible de rendre en français le + jeu de mots américains que Mme Beecher met dans la bouche de Chloé. La + consonnance des mots anglais qui veulent dire <i>poëte</i> et <i>poulet</i> ont + fourni à notre auteur l'idée de ce calembour <i>par à peu près</i> dont la + pauvre Chloé est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce + qu'elle dit. Nous en souhaitons autant à tous les faiseurs de + calembours.</p> + + <p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous avons laissé le mot <i>spirituelles</i>, que nous trouvons en + français dans le texte, quoique ce ne soit peut-être pas le mot propre. + Il est bien évident que l'écrivain <i>yankee</i> veut opposer les grâces de + l'âme aux perfections physiques; mais, ces grâces qui séduisent et qui + attirent, ce ne sont pas toujours les grâces <i>spirituelles</i>, dans le + sens que donnerait à cette expression le peuple le plus <i>spirituel</i> du + monde.</p> + + <p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le mot est en français dans l'original.</p> + + <p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Nous n'avons pas cherché des rimes à ces deux vers, auxquels + l'original n'en a pas donné.</p> + + <p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la <i>couleur</i> + anglo-américaine.</p> + </div> +</div> + +<hr class="small2" /> + +<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3> + + <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité + la version originale.</p> + + <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections + mineures.</p> + + <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. + Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur + le mot pour voir le texte original.</p> + +</div> + +<hr class="full" /> + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM *** + +***** This file should be named 38704-h.htm or 38704-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/8/7/0/38704/ + +Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online +Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This +file was produced from images generously made available +by The Internet Archive/American Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. Of course, we hope that you will support the Project +Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by +freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of +this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with +the work. You can easily comply with the terms of this agreement by +keeping this work in the same format with its attached full Project +Gutenberg-tm License when you share it without charge with others. + +1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern +what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in +a constant state of change. If you are outside the United States, check +the laws of your country in addition to the terms of this agreement +before downloading, copying, displaying, performing, distributing or +creating derivative works based on this work or any other Project +Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning +the copyright status of any work in any country outside the United +States. + +1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: + +1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate +access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently +whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the +phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project +Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed, +copied or distributed: + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + +1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. However, if you provide access to or +distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than +"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version +posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org), +you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a +copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon +request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other +form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm +License as specified in paragraph 1.E.1. + +1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, +performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works +unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. + +1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing +access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided +that + +- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from + the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method + you already use to calculate your applicable taxes. The fee is + owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he + has agreed to donate royalties under this paragraph to the + Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments + must be paid within 60 days following each date on which you + prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax + returns. Royalty payments should be clearly marked as such and + sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the + address specified in Section 4, "Information about donations to + the Project Gutenberg Literary Archive Foundation." + +- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies + you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he + does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm + License. You must require such a user to return or + destroy all copies of the works possessed in a physical medium + and discontinue all use of and all access to other copies of + Project Gutenberg-tm works. + +- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any + money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the + electronic work is discovered and reported to you within 90 days + of receipt of the work. + +- You comply with all other terms of this agreement for free + distribution of Project Gutenberg-tm works. + +1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm +electronic work or group of works on different terms than are set +forth in this agreement, you must obtain permission in writing from +both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael +Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the +Foundation as set forth in Section 3 below. + +1.F. + +1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable +effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread +public domain works in creating the Project Gutenberg-tm +collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic +works, and the medium on which they may be stored, may contain +"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or +corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual +property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a +computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by +your equipment. + +1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right +of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project +Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project +Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all +liability to you for damages, costs and expenses, including legal +fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT +LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE +PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE +TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE +LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR +INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH +DAMAGE. + +1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a +defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can +receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a +written explanation to the person you received the work from. If you +received the work on a physical medium, you must return the medium with +your written explanation. The person or entity that provided you with +the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a +refund. If you received the work electronically, the person or entity +providing it to you may choose to give you a second opportunity to +receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy +is also defective, you may demand a refund in writing without further +opportunities to fix the problem. + +1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + + </body> +</html> diff --git a/38704-h/images/title.jpg b/38704-h/images/title.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..f40fcfc --- /dev/null +++ b/38704-h/images/title.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..baee464 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #38704 (https://www.gutenberg.org/ebooks/38704) |
