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+Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La case de l'oncle Tom
+ ou vie des nègres en Amérique
+
+Author: Harriet Beecher Stowe
+
+Translator: Louis Énault
+
+Release Date: January 30, 2012 [EBook #38704]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***
+
+
+
+
+Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
+file was produced from images generously made available
+by The Internet Archive/American Libraries.)
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+ Au lecteur
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+ Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.
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+ La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.
+
+ L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ La liste des modifications se trouve à la fin du texte.
+
+
+
+
+ BIBLIOTHÈQUE
+ DES CHEMINS DE FER
+
+ QUATRIÈME SÉRIE
+
+ LITTÉRATURES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES
+
+
+ Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
+ rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
+
+
+
+
+ LA CASE
+ L'ONCLE TOM
+
+ OU
+
+ VIE DES NÈGRES EN AMÉRIQUE
+
+ PAR
+
+ Mss HARRIET BEECHER STOWE
+
+
+ TRADUCTION
+ DE LOUIS ÉNAULT
+
+ PARIS
+ LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
+ RUE PIERRE-SARRAZIN, No 14
+
+ 1853
+
+
+
+
+PRÉFACE.
+
+
+L'_Oncle Tom_ est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le
+côté artistique de l'oeuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son
+livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions
+que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans
+les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout
+droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant
+un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon,
+pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas
+les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les _ficelles_
+du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de
+l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les
+épaules et passera outre.
+
+On a comparé avec raison son livre à un grand _meeting_ religieux et
+politique, un _meeting_ abolitionniste, où l'orateur produit une armée
+de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre
+points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se
+trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et
+l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer!
+
+Le héros du roman, _Tom_, prend des proportions grandioses. C'est un
+Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un
+Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux
+blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il
+donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus
+parfaite vertu: la vertu chrétienne.
+
+Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi,
+j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique
+ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La
+sublimité n'a pas de _couleur_; Tom est tout simplement sublime: ce
+n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours
+fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber
+dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler
+comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal
+inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est
+la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les
+trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il
+se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux
+ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme;
+c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que
+l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas
+même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais
+le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, coeur à coeur,
+et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus souverainement
+belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la simplicité de
+sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à faire pâlir les
+sagesses de tous les philosophes passés, présents et futurs; Fénelon
+lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des lèvres divines du
+Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre vieil esclave, qui
+prêche par l'exemple et par la parole, et qui convertit avec le sang
+répandu autant que par les bienfaits accordés.
+
+Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une oeuvre de
+propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous
+appellerions en France une oeuvre d'art. Il est au livre _composé_ par
+nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,--savante dans sa
+simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son
+ensemble,--une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le
+sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec
+tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion
+éloquente.
+
+L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix
+histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant,
+finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette
+étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et
+puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés
+reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas.
+Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la
+thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de
+toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous
+convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens
+soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien
+vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes.
+Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la
+littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature
+qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des
+hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et
+maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros
+éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre.
+
+La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant
+d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut
+asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté
+sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du
+génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de
+ses immigrations sur les deux mondes.
+
+Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur,
+c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité.
+
+Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et
+profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais
+que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les
+forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de
+soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme
+la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, ce
+sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes
+choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce
+qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait
+de fermer l'_Oncle Tom_. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels
+d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à
+qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour
+maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité
+toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est
+une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection
+sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup
+des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que
+cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son
+petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec
+une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le
+don des larmes.
+
+_La Case de l'oncle Tom_ n'est pas seulement un beau livre, c'est encore
+une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du
+débordement des mauvaises moeurs littéraires de ce siècle, c'est là une
+des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation chrétienne.
+
+ LOUIS ÉNAULT.
+
+
+
+
+LA CASE
+DE
+L'ONCLE TOM.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.
+
+
+Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient
+assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement
+meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour
+d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen
+semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt.
+
+C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de
+_gentlemen_[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec
+attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait
+vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits
+étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent
+révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le
+monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise
+exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de
+points jaunes, et noeud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect
+du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment
+ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec
+une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur
+de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de
+vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans
+cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la
+munir de termes assez profanes, que notre vif désir d'être exact ne
+nous permet cependant point de rapporter.
+
+ [1] On sait que dans une bouche anglaise _gentleman_ veut dire _homme
+ comme il faut_. On ne _naît_ pas gentleman, on le _devient_. (_Note du
+ traducteur._)
+
+Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un
+gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la
+maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous
+l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.
+
+«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.
+
+--De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas!
+reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la
+lumière.
+
+--Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait
+cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui
+fait marcher ma ferme comme une horloge.
+
+--Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit
+Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.
+
+--Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il
+doit sa religion à une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre
+ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié depuis tout ce
+que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le
+pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.
+
+ [2] On sait que les missionnaires évangéliques parcourent les États de
+ l'Amérique, s'arrêtant pour prêcher partout où se trouvent des hommes
+ disposés à les entendre. (_Note du traducteur._)
+
+--Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que
+les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans
+un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un
+individu--une bonne rencontre--si doux, si paisible! c'était un plaisir
+de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je
+l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé
+avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose
+dans un nègre, quand l'article n'est pas falsifié....
+
+ [3] _Six cents dollars._ Quand les Américains ne nomment pas leur
+ monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce
+ américain. (_Note du traducteur._)
+
+--Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié.
+Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires
+et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en
+vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez
+pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques misérables lui dirent:
+«Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...--Ah! je ne puis pas,
+répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»--On m'a redit ça! Je
+suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la
+balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu
+de conscience.
+
+--J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour
+jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis
+prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais
+les temps sont durs, vraiment trop durs.»
+
+Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une
+nouvelle rasade d'eau-de-vie.
+
+«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby
+après un moment de pénible silence.
+
+--N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus
+le marché, avec Tom?
+
+--Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je
+vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me
+séparer de mes travailleurs: c'est un fait.»
+
+A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq
+ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une
+physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie,
+pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé
+de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu,
+dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda
+curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan
+jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en
+saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre;
+ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce
+familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son
+maître.
+
+«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une
+grappe de raisin.... Allons! attrape.»
+
+L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa
+proie.
+
+Le maître riait.
+
+«Viens ici, Jim!»
+
+L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota
+le menton.
+
+«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et
+chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et
+sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un
+timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements vraiment
+comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces
+mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.
+
+«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....
+
+--Maintenant, Jim, marche comme le vieux père Cudjox, quand il a son
+rhumatisme.»
+
+A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se
+déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son
+maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage
+d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche
+comme un octogénaire.
+
+Les deux hommes riaient aux éclats.
+
+«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec
+Bobbens chante à l'église.»
+
+L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable
+gravité, commença une psalmodie nasillarde.
+
+«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole
+donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon
+et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?»
+
+A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave
+quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il
+suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien
+là le fils et la mère.
+
+C'était le même oeil, noir et brillant, un oeil aux longs cils. C'était
+la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait courir le
+sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand elle
+aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte
+d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa
+mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté
+de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et
+ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du
+marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une
+femme.
+
+«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le
+regardait avec une sorte d'hésitation?...
+
+--Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....»
+
+L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé
+dans un pan de sa robe.
+
+«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en
+l'emportant sur son bras.
+
+«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous pourrez
+avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous voudrez! J'ai
+vu compter des _mille_ pour des filles qui n'étaient pas plus belles....
+
+--Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M.
+Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le
+bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda
+l'avis de son compagnon.
+
+--Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et
+lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la
+fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?
+
+--Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas
+s'en séparer pour son pesant d'or.
+
+--Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas
+compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de
+bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles
+changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds.
+
+--Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non,
+et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.
+
+--Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je
+pense, que je le mérite bien....
+
+--Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.
+
+--Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a
+besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des
+articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes
+maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour
+attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et
+comédien, fera tout à fait l'affaire.
+
+--J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait
+est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un
+enfant de sa mère, monsieur.
+
+--En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a
+des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté
+leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais
+je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites
+disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera
+tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut
+lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre
+bagatelle pour en avoir raison.
+
+--Que Dieu vous écoute donc!
+
+--Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on
+leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit maintenant,
+continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce
+genre de commerce endurcit le coeur; mais je n'ai jamais trouvé cela. Le
+fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. J'en
+ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour le
+vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une folle....
+C'est là un bien mauvais système.... il détériore la marchandise, et
+parfois la rend complétement impropre à son usage.... J'ai connu jadis,
+à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle, qui fut
+complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu qui
+l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était un
+peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant dans
+ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à voir!
+Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans les
+veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent.... Elle
+devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de mille
+dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut toujours
+mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon expérience.»
+
+Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous
+les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un
+second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré
+l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait
+la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais
+comme s'il eût été poussé par la force de la vérité:
+
+«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis,
+parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus
+beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le
+dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi
+peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir,
+monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma
+conduite!»
+
+M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!»
+
+--Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a
+ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues....
+mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui
+monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.»
+
+Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.
+
+Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces
+démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de
+rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous savez que
+l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et qu'il
+n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en paroles et
+en actions.
+
+Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer.
+
+«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête
+des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les
+Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom
+était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je
+n'ai pas connu un plus tendre coeur parmi ceux qui mangent le pain du
+bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:--Eh bien, Tom, quand ces
+filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de
+leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est
+ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal,
+lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas
+satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui
+disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et
+quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le
+diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer....
+leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait
+plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille
+la récompense. Comptez-y, Tom!--Tom ne put parvenir à gagner cela sur
+lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec
+lui, quoique ce fût un bien bon coeur et une main habile en affaires.
+
+--Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M.
+Shelby.
+
+--Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est
+possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant,
+j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du coeur.
+Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur
+parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de
+garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé
+convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi
+très-facile.
+
+--Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés
+convenablement.
+
+--Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres,
+vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après
+tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde,
+pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de
+lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite
+exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront plus
+pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être
+traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur
+Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que
+j'agis comme il faut agir avec les nègres.
+
+--On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant
+les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable.
+
+--Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant
+silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous?
+
+--Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby.
+Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la
+discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le
+voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare
+qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.
+
+--Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je
+suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible
+sur quoi je puis compter.»
+
+Il se leva et mit son par-dessus.
+
+«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby,
+et vous aurez ma réponse.»
+
+Le marchand salua et sortit.
+
+«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M.
+Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente
+effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour
+j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais
+répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et
+maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais
+avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom
+aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il
+en profite.»
+
+C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous
+sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture,
+paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du
+travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud;
+dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce
+que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit
+modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la
+main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide
+est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible
+et de l'opprimé.
+
+Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on voit
+l'indulgence humaine de certains maîtres, l'affection sincère de
+quelques esclaves, on peut être tenté de se reporter par ses rêves aux
+poétiques légendes des moeurs patriarcales; mais toute la scène est
+dominée par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant
+que la loi considérera les esclaves comme des choses appartenant à un
+maître, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur
+bienveillant pourra contraindre ces infortunés à échanger une vie
+abritée sous l'indulgence et la protection contre une misère et un
+travail sans espérance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans
+l'administration la mieux réglée de l'esclavage.
+
+M. Shelby était une bonne pâte d'homme, une facile et tendre nature,
+porté à l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne
+négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à la santé et au bien-être
+des nègres de sa possession. Mais il s'était jeté dans des spéculations
+aveugles... il était engagé pour des sommes considérables. Ses billets
+étaient entre les mains de Haley.. Voilà qui explique la conversation
+précédemment rapportée.
+
+Élisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre
+qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave.
+
+Elle aurait bien voulu rester à la porte pour écouter davantage; mais au
+même instant sa maîtresse l'appela: il fallut bien partir.
+
+Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant...
+Pouvait-elle s'y tromper?... Son coeur se gonfla et battit bien fort.
+Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive étreinte,
+que le pauvre petit se retourna tout étonné pour regarder sa mère.
+
+«Élisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille?» dit la maîtresse en
+voyant Élisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table à ouvrage
+et lui présenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle
+lui demandait.
+
+Élisa s'arrêta tout d'un coup.
+
+«Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en
+larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota.
+
+--Eh bien! Élisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc?
+
+--Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle
+avec monsieur; je l'ai entendu!
+
+--Eh bien! folle! quand cela serait?
+
+--Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?»
+
+Et la pauvre créature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des
+sanglots convulsifs.
+
+«Eh non! sotte créature; vous savez bien que votre maître ne fait pas
+d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de
+vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que
+vous êtes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire?
+pensez-vous que l'univers ait pour lui les mêmes yeux que vous? Allons,
+sèche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles
+tresses par derrière, comme on t'a montré l'autre jour... et n'écoute
+plus jamais aux portes.
+
+--Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas à... à ce que...
+
+--Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir
+là-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants, à moi! Mais,
+en vérité, Élisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce
+petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous
+ne pensiez que ce soit pour l'acheter.»
+
+Rassurée par le ton même de sa maîtresse, Élisa l'habilla prestement, et
+finit par rire de ses propres craintes.
+
+Mme Shelby était une femme supérieure, comme sentiment et comme
+intelligence; à cette grandeur d'âme naturelle, à cette élévation
+d'esprit, qui souvent est le caractère distinctif des femmes du
+Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralité et des
+sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermeté que
+d'habileté, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari,
+qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulièrement, avait
+la plus grande déférence pour la religion de sa femme. Il tenait à son
+opinion; il lui laissait donner librement carrière à sa bienveillance
+dans tout ce qui regardait l'amélioration, l'instruction et le bien-être
+des esclaves; quant à lui, il ne s'en mêlait pas directement. Sans
+croire très-fermement à la réversibilité des mérites des saints, il
+laissait assez voir qu'à son avis sa femme était bonne et vertueuse pour
+deux, et qu'il espérait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus:
+ceci le dispensait de toute prétention personnelle.
+
+Après sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur
+l'esprit: il fallait faire connaître ses projets à sa femme... il
+prévoyait l'opposition et la résistance....
+
+Mme Shelby, ignorant complétement les embarras de son mari, et le
+sachant très-bon au fond, avait été sincèrement incrédule devant les
+craintes d'Élisa: elle ne s'en occupa même plus. Elle se préparait à une
+visite pour le soir: le reste lui sortit complétement de la tête.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+La mère.
+
+
+Élevée depuis l'enfance par sa maîtresse, Élisa avait toujours été
+traitée en favorite que l'on gâte un peu.
+
+Ceux qui ont voyagé dans l'Amérique du sud ont pu remarquer l'élégance
+raffinée, la douceur de voix et de manières qui semblent être le don
+particulier de certaines mulâtresses. Ces grâces naturelles des
+quarteronnes sont souvent unies à une beauté vraiment éblouissante, et
+presque toujours rehaussées par des agréments personnels. Élisa telle
+que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un
+portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Défendue par
+l'affection protectrice de sa maîtresse, Élisa avait atteint la jeunesse
+sans être exposée à ces tentations qui font de la beauté un héritage si
+fatal à l'esclave. Elle avait été mariée à un jeune homme de sa
+condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il
+s'appelait Georges Harris.
+
+Ce jeune homme avait été loué par son maître pour travailler dans une
+fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la première
+place. Il avait inventé une machine à tiller le chanvre. Eu égard à
+l'éducation et à la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il
+avait déployé autant de génie mécanique que Whitney dans sa machine à
+coton.
+
+Georges était bien de sa personne et d'aimables manières; c'était le
+favori de tous à la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de
+la loi, n'était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités
+supérieures étaient soumises au contrôle tyrannique d'un maître
+vulgaire, aux idées étroites. Le bruit de l'invention alla jusqu'à lui:
+il se rendit à la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose
+intelligente; il fut reçu avec enthousiasme par le directeur, qui le
+félicita d'avoir un esclave d'un tel mérite.
+
+Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et,
+un peu exalté par les éloges, parla si bien, se montra si grand, parut
+si beau, que son maître commença d'éprouver le sentiment pénible de son
+infériorité. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays,
+d'inventer des machines et de lever la tête parmi les gentlemen? Il
+fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre à
+creuser et à bêcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi
+superbe! Le fabricant et tous les ouvriers furent donc grandement
+étonnés d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il
+voulait, disait-il, reprendre immédiatement.
+
+«Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une
+résolution bien soudaine?
+
+--Qu'importe? n'est-il pas à moi?
+
+--Nous consentirons volontiers à élever le prix.
+
+--Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers
+quand cela ne me plaît pas.
+
+--Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux
+fonctions....
+
+--Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux
+travaux que je lui ai confiés....
+
+--Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine
+qu'il a inventée....
+
+--Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela
+qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne
+sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.»
+
+Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé
+par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se
+mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan,
+faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa
+respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des
+charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement
+fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui
+touchant le bras:
+
+«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous
+reprendre.»
+
+Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en
+pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa
+résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.
+
+Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux
+de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole
+irrespectueuse; mais l'oeil rempli d'éclairs, mais le front sombre et
+troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne
+saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de
+l'homme une chose!
+
+C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que
+Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période,
+jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine
+liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait reçu la haute
+approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait assez à
+s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle favorite
+avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de toute façon.
+Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui voulut
+elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la fiancée et
+la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une tête plus
+charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les gâteaux, ni le
+vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille et la grâce et
+la libéralité de sa maîtresse.
+
+Pendant une ou deux années, Élisa vit son mari assez fréquemment; rien
+n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas âge,
+auxquels elle était passionnément attachée: elle mit une telle vivacité
+dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa
+maîtresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir
+ses sentiments naturellement passionnés dans les limites de la raison et
+de la religion.
+
+Cependant, après la naissance du petit Henri, elle s'était peu à peu
+calmée et apaisée; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces
+nerfs frémissants s'enlacèrent à cette petite vie et retrouvèrent leur
+puissance et leur force. Élisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour
+où son mari fut violemment arraché de la fabrique et ramené sous le joug
+de fer de son possesseur légal.
+
+Le manufacturier, fidèle à sa parole, alla rendre visite à M. Harris,
+une semaine ou deux après le départ de Georges. Il espérait que le feu
+de la colère serait éteint.... Il ne négligea rien pour obtenir qu'on
+lui rendît l'esclave.
+
+«Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, répondit Harris d'un
+ton brusque et irrité; je sais ce que j'ai à faire, monsieur.
+
+--Je ne prétends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement
+que vous auriez pu penser qu'il était de votre intérêt de me rendre cet
+homme aux conditions....
+
+--Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menées et vos
+chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette façon-là,
+monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est à
+moi, j'en fais ce que je veux: voilà!»
+
+Ainsi s'évanouit la dernière espérance de Georges.... Il n'a plus
+maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misère, rendue plus
+amère encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les
+vexations à coups d'épingles d'une tyrannie inventive.
+
+Un jurisconsulte humain disait un jour: «Vous ne pouvez faire pis à un
+homme que de le pendre.» Il se trompait: on peut lui faire pis!
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Époux et père.
+
+
+Mme Shelby était partie. Élisa se tenait sous la véranda. Triste, elle
+suivait de l'oeil la voiture qui s'éloignait. Une main se posa sur son
+épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage.
+
+«Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de
+vous voir! Madame est absente pour toute la soirée. Venez dans ma petite
+chambre; nous avons du temps devant nous.»
+
+En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pièce ouvrant
+sur le vestibule, où elle se tenait ordinairement, occupée à coudre, et
+à portée de la voix de sa maîtresse.
+
+«Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde
+Henri: comme il grandit!...» Cependant l'enfant jetait sur son père des
+regards furtifs à travers les boucles de ses cheveux épars, et se
+cramponnait aux jupes de sa mère.
+
+«N'est-il pas beau? dit Élisa en relevant les longues boucles et en
+l'embrassant.
+
+--Je voudrais qu'il ne fût jamais né, dit Georges amèrement; je voudrais
+n'être jamais né moi-même.»
+
+Surprise et effrayée, Élisa s'assit, appuya sa tête sur l'épaule de son
+mari et fondit en larmes.
+
+Mais lui, d'une voix bien tendre: «C'est mal à moi, Élisa, de vous faire
+souffrir ainsi, pauvre créature; oh! c'est bien mal! Pourquoi
+m'avez-vous connu?... vous auriez pu être heureuse!
+
+--Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose
+vous est donc arrivée? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant été
+heureux jusqu'ici.
+
+--Oui, chère, nous avons été, dit Georges.» Alors prenant l'enfant sur
+ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses
+mains dans les longues boucles flottantes.
+
+«C'est votre portrait, Lizy! et vous êtes la plus belle femme que j'aie
+jamais vue et la meilleure que j'aie désiré voir.... et cependant je
+voudrais que nous ne nous fussions jamais vus!
+
+--O Georges! comment pouvez-vous?....
+
+--Oui, Élisa, tout est misère, misère, misère! Ma vie est misérable
+comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dévore. Je suis un
+pauvre esclave, perdu, abandonné.... Je vous entraîne dans ma chute....
+voilà tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose, d'apprendre
+quelque chose, d'être quelque chose? A quoi bon la vie?... Je voudrais
+être mort!
+
+--Oh! maintenant, mon cher Georges, voilà qui est vraiment mal.... Je
+sais combien vous avez été affligé de perdre votre place dans la
+fabrique.... Je sais que vous avez un maître bien dur.... Mais, je vous
+en prie, prenez patience.... peut-être que....
+
+--Patience! s'écria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la
+patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlevé,
+sans motif, de cette maison, où tous étaient bons pour moi? Je lui
+abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je
+travaillais bien.
+
+--Oh! cela est affreux, dit Élisa.... mais après tout il est votre
+maître, vous savez.
+
+--Mon maître! Eh! qui l'a fait mon maître? c'est à quoi je pense.... Je
+suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais
+mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux
+que lui, j'écris mieux, et j'ai appris tout moi-même sans lui en devoir
+de gré.... J'ai appris malgré lui; et maintenant quel droit a-t-il de
+faire de moi une bête de somme, de m'arracher à un travail que je fais
+bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une
+brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est
+pour cela qu'il m'emploie aux oeuvres les plus basses et les plus
+pénibles.
+
+--O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu
+parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de
+terrible.... Je comprends ce que vous éprouvez; mais prenez garde,
+Georges, pour l'amour de moi et pour Henri!
+
+--J'ai été prudent et j'ai été patient, mais de jour en jour le mal
+empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque
+occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la
+saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de
+vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en
+dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me
+charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai
+le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un
+de ces jours ce diable sortira, mais d'une façon qui ne lui plaira pas,
+ou je serais bien trompé....
+
+--O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs.
+
+--Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des
+pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, faisant
+claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre bête. Je
+le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien: je
+renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper
+moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna
+des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais.
+Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon
+maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune
+monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le
+fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!»
+
+Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa
+femme trembla....
+
+«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je
+veux savoir!
+
+--Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à
+mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne.
+
+--Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée
+comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur
+donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et
+jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que
+je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux
+plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en
+fronçant le sourcil d'un air terrible.
+
+Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un
+tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un
+roseau dans l'orage de ces passions.
+
+«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez
+donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il
+me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût
+compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de
+quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître
+nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne
+pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna
+de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang.
+
+--O Georges! vous ne l'avez pas fait!
+
+--Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres
+la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement,
+s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour
+n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de
+ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne
+garde!
+
+--Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu
+crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera.
+
+--Je ne suis pas chrétien comme vous, Élisa; mon coeur est plein
+d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il
+que les choses aillent ainsi?
+
+--Georges, il faut croire: ma maîtresse dit que, si les choses semblent
+tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout
+pour notre bien.
+
+--C'est aisé à dire à des gens qui sont assis sur des sofas et voiturés
+dans leurs équipages. Qu'ils soient à ma place, et je gage qu'ils
+changeront de discours.... Oh! je voudrais être bon.... mais mon coeur
+brûle, rien ne peut l'éteindre.... Vous-même vous ne pourriez pas.... si
+je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vérité!
+
+--Que peut-il y avoir encore?
+
+--Écoutez! dernièrement le maître a dit qu'il avait eu grand tort de me
+laisser marier hors de sa maison; qu'il déteste M. Shelby et les siens,
+parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tête plus haut que
+lui. Il dit que vous me donnez des idées d'orgueil, qu'il ne me laissera
+plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'établirai chez
+lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas;
+mais hier il me dit que j'aurais à prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il
+me vendrait de l'autre côté de la rivière.
+
+--Cependant, vous êtes marié avec moi par le ministre, aussi bien que si
+vous eussiez été un blanc, dit Élisa tout naïvement.
+
+--Eh! ne savez-vous pas qu'une esclave ne peut pas être mariée? Il n'y a
+pas de loi là-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme
+s'il veut que nous nous séparions.... et voilà pourquoi je voudrais ne
+vous avoir jamais vue! voilà pourquoi je voudrais ne pas être né.... Ce
+serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend
+un pareil sort....
+
+--Oh! notre maître à nous est si bon!
+
+--Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut être vendu on ne
+sait à qui. A quoi lui sert d'être si beau, si vif, si brillant? Je vous
+le dis, Élisa, un glaive vous percera l'âme pour chaque grâce ou chaque
+qualité de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le
+laisse....»
+
+Ces paroles mordaient cruellement le coeur d'Élisa. Le fantôme du
+marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle eût reçu le
+coup de la mort, elle pâlit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup
+d'oeil vers le vestibule où l'enfant s'était retiré pendant cette grave
+et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un
+triomphateur, se promenait à cheval.... sur la canne de M. Shelby. Élisa
+aurait bien voulu confier ses craintes à son mari, mais elle n'osa.
+
+«Non, pensa-t-elle, son fardeau est déjà assez lourd.... pauvre cher
+homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma
+maîtresse ne m'a jamais trompée!
+
+--Allons, Élisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et
+adieu! je m'en vais....
+
+--T'en aller! t'en aller! et où vas-tu, Georges?
+
+--Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion. Et quand je serai là, je
+vous achèterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un
+bon maître, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achèterai,
+vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela.
+
+--Oh malheur! Et si vous étiez pris?
+
+--Je ne serai pas pris, Élisa, je mourrai auparavant.... je serai libre
+ou mort.
+
+--Vous ne vous tuerez pas vous-même?
+
+--Ce n'est pas nécessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne
+me livreront pas vivant aux marchands du sud.
+
+--Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal....
+Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous êtes bien tenté....
+oh! bien trop! Mais résistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez
+Dieu de venir à votre aide....
+
+--Oui, oui, Élisa; mais écoutez mon plan. Mon maître s'est mis dans la
+tête de m'envoyer de ce côté avec une note pour M. Symner, qui demeure à
+un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes
+peines. Il se réjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les
+Shelby. Cependant je m'en retourne tout résigné, comme si c'était chose
+terminée. J'ai quelques préparatifs à faire. On m'aidera, et dans huit
+jours je serai au nombre de ceux qui manquent à l'appel. Priez pour moi,
+Élisa; peut-être le bon Dieu vous écoutera-t-il, vous!
+
+--Oh! priez vous-même, George, et confiez-vous à lui, et alors vous ne
+ferez rien de mal.
+
+--Allons! adieu,» dit Georges en prenant les mains d'Élisa et en fixant
+ses yeux sur ceux de la jeune femme....
+
+Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernières
+paroles, les sanglots et les larmes amères.... Ce sont là des adieux
+comme en savent faire ceux dont l'espérance du revoir est suspendue à un
+fil léger comme la trame de l'araignée....
+
+Le mari et la femme se séparèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Une soirée dans la case de l'oncle Tom.
+
+
+La case de l'oncle Tom était une petite construction faite de troncs
+d'arbres, attenant à la _maison_, comme le nègre appelle par excellence
+l'habitation de son maître. Devant la case, un morceau de jardin, où,
+chaque été, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mêlés aux
+légumes, prospéraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la
+façade était couverte par un large bégonia écarlate et un rosier
+multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaçant, laissaient
+à peine entrevoir çà et là quelques traces des grossiers matériaux du
+petit édifice. La famille brillante et variée des plantes annuelles, les
+chrysanthèmes, les pétunias, trouvaient aussi une petite place pour
+étaler leurs splendeurs, qui faisaient les délices et l'orgueil de la
+tante Chloé.
+
+Cependant entrons dans la case.
+
+Le souper des maîtres était terminé, et la tante Chloé, premier cordon
+bleu de l'habitation, après en avoir surveillé les dispositions,
+laissant aux officiers de bouche d'un ordre inférieur le soin de
+nettoyer les plats, allait dans son petit domaine préparer le souper de
+son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprès du feu, suivant
+d'un oeil inquiet la friture qui chante dans la poêle, ou soulevant
+d'une main légère le couvercle des casseroles, d'où s'échappe un fumet
+qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et
+brillante; on dirait qu'elle a été frottée de blanc d'oeuf comme sa
+théière étincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement
+sous le turban coquet. On y découvre cette nuance de satisfaction intime
+qui convient à la première cuisinière du voisinage. Telle était la
+réputation justement méritée de la tante Chloé.
+
+Pour une cuisinière, c'était une cuisinière.... et jusqu'au fond de
+l'âme! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui
+ne devînt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait réfléchir à
+leurs fins dernières. Elle-même réfléchissait sans cesse au moyen de les
+rôtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui était bien propre à
+inspirer une certaine terreur à des volailles intelligentes. Ses
+gâteaux, qu'elle variait à l'infini, restaient un impénétrable mystère
+pour ceux qui n'étaient pas versés comme elle dans les arcanes de la
+pratique; dans son honnête orgueil, elle riait à se donner un point de
+côté, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour
+atteindre à cette hauteur.
+
+L'arrivée d'une nombreuse compagnie à l'habitation, l'arrangement d'un
+dîner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facultés de son esprit.
+Rien n'était plus agréable à sa vue qu'une rangée de malles sous le
+vestibule; elle prévoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux
+efforts et de nouveaux triomphes.
+
+A ce moment de notre récit, la tante Chloé inspectait sa tourtière.
+Abandonnons-la à cette intéressante occupation, et achevons la peinture
+du cottage.
+
+Le lit était dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme
+neige; à côté du lit, un morceau de tapis assez large: c'était là que se
+tenait habituellement la tante Chloé. Le tapis, le lit et toute cette
+partie de l'habitation étaient l'objet de la plus haute considération.
+On les protégeait contre les dévastations et le maraudage des jeunes
+drôles. Ce coin était le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait
+également un lit, mais à moindre prétention; celui-là, il était évident
+que l'on s'en servait.
+
+Le dessus de la cheminée était décoré d'images enluminées, dont le sujet
+était emprunté à l'Écriture sainte, et d'un portrait du général
+Washington, dessiné et colorié de façon à causer quelque étonnement au
+héros, s'il se fût jamais rencontré avec son image.
+
+Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants à têtes de laine, aux
+yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, étaient
+occupés à surveiller les premières tentatives de marche d'un
+nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste à se dresser sur les
+pieds, à se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis à tomber.
+Chaque chute était accueillie par des applaudissements: on eût dit
+quelque miracle accompli.
+
+Une table, dont les membres n'étaient pas complétement exempts de
+rhumatismes, était dressée devant le feu et couverte d'une nappe. On
+voyait déjà les verres et la vaisselle, d'un modèle assez recherché. On
+reconnaissait tous les symptômes qui signalent l'approche d'un festin.
+
+A cette table était assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de
+M. Shelby. Tom étant le héros de notre histoire, nous devons le
+daguerréotyper pour nos lecteurs. C'était un homme puissant et bien
+bâti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'ébène luisant; un
+visage dont tous les traits, purement africains, étaient caractérisés
+par une expression de bon sens grave et recueilli, uni à la tendresse et
+à la bonté. Il y avait dans tout son air de la dignité et du respect de
+soi-même, mêlé à je ne sais quelle simplicité humble et confiante.
+
+Il était alors très-laborieusement occupé: une ardoise était placée
+devant lui, et il s'efforçait, avec un soin plein de lenteur, de tracer
+quelques lettres. Il était surveillé dans cette opération par le jeune
+monsieur Georges, vif et pétulant garçon de treize ans, qui s'élevait en
+ce moment à toute la dignité de sa position d'instituteur:
+
+«Pas de ce côté, père Tom, pas de ce côté, s'écria-t-il vivement en
+voyant que l'oncle Tom faisait tourner à droite la queue d'un _g_; cela
+fait un _q_, vous voyez bien!
+
+--En vérité!» dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et
+d'admiration les _q_ et les _g_ sans nombre que son jeune instituteur
+semait sur l'ardoise pour son édification.
+
+Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommença
+patiemment.
+
+«Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chloé en s'arrêtant, la
+fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M.
+Georges avec orgueil. Il sait écrire déjà! et lire aussi! et chaque
+soir, il veut bien venir nous donner des leçons... Que c'est bon à lui!
+
+--Mais, tante Chloé, dit Georges, voilà que je meurs de faim... Est-ce
+que cette galette que je vois dans le poêlon n'est pas à peu près cuite?
+
+--Bientôt, monsieur Georges, dit Chloé en soulevant le couvercle...
+bientôt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe!
+Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour à Sally
+d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, ça
+me fend le coeur de voir ainsi gâter les bonnes choses. Le gâteau ne
+monta que d'un côté.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!»
+
+Et, après cette dernière expression de mépris pour la maladresse de
+Sally, la tante Chloé enleva le couvercle et servit un gâteau
+parfaitement réussi, dont aucun praticien de la ville n'eût eu certes à
+rougir. Cette opération délicate une fois menée à bien, Chloé s'occupa
+activement de la partie plus substantielle du souper.
+
+«Allons, Pierre, Moïse, décampez, négrillons! Et vous aussi, Polly.
+Maman donnera de temps en temps quelque chose à sa petite.... Vous,
+monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous à table
+avec mon vieil homme... En moins de rien vous êtes servi.
+
+--Ils voulaient me retenir à souper à la maison; mais je savais bien ce
+qui m'attendait ici, tante Chloé.
+
+--Aussi vous êtes venu, mon coeur! dit la tante Chloé en mettant le
+gâteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la vieille
+Chloé vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous pour tout
+comprendre, allez!»
+
+En disant ces mots, la vieille Chloé donna à Georges une chiquenaude sur
+le bras, et revint en toute hâte à son gril.
+
+On mangea les saucisses fumantes.
+
+Quand l'activité fut un peu calmée par ce premier mets:
+
+«Maintenant, au gâteau!» dit Georges.
+
+Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question.
+
+«Oh ciel! monsieur Georges, dit Chloé vivement en lui saisissant le
+bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous
+écraseriez le gâteau. J'ai là un vieux petit couteau très-fin, que je
+garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant....
+voyez! léger comme une plume. A présent, mangez.... rien ne vous arrête.
+
+--Thomas Lincoln prétend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est
+meilleure cuisinière que vous.
+
+--Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chloé avec un souverain
+mépris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont
+leur petit mérite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir
+un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln à côté de M.
+Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon à
+côté de ma maîtresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez
+plus de ces Lincoln.» Et Chloé hocha la tête comme une femme qui a la
+conscience de ce qu'elle sait.
+
+«Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny était une
+excellente cuisinière.
+
+--Oui, je l'ai dit, et je puis le répéter.... bonne, mais vulgaire,
+commune.... propre à faire la cuisine de tous les jours; mais l'_extra_,
+monsieur, l'_extra_!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une
+galette de maïs.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux
+pâtés.... mais la croûte.... elle manque les croûtes! Elle n'arrivera
+jamais à cette pâtisserie molle et fondante qui s'élève et se gonfle
+comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me
+montra les gâteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies,
+vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne
+fermerais pas l'oeil d'une semaine si j'avais fait des pâtés pareils....
+Ce n'était rien qui vaille....
+
+--Je suis sûr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux.
+
+--Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez,
+c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle
+ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! monsieur
+Georges, vous ignorez la moitié des avantages et priviléges de votre
+famille.»
+
+Ici Chloé soupira et roula des yeux attendris.
+
+«Je suis sûr, Chloé, que je comprends tous mes priviléges. Quant au
+pudding et au gâteau, demandez à Lincoln si je ne le raille pas chaque
+fois que je le rencontre.»
+
+Chloé se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune maître excita en
+elle des accès de gaieté retentissante. Elle rit, elle rit jusqu'à ce
+que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant
+elle pinçait le jeune homme, et lui donnait même quelques coups de
+poing, en disant qu'il était son bourreau et qu'il la tuerait un de ces
+jours; et, entre chacune de ces prédictions funèbres, les éclats de rire
+sonores recommençaient de plus belle. Georges commença à croire qu'il
+avait trop d'esprit.... que c'était un danger, et qu'il devait prendre
+garde à ce que ses conversations fussent moins meurtrières.
+
+«Ah! vous avez dit cela à Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez!
+Ah! vous avez raillé Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous
+feriez rire un fantôme!
+
+--Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pâtés de Chloé....
+voilà les vrais pâtés.
+
+--Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chloé; car l'idée de la malheureuse
+condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son
+coeur bienveillant. Vous devriez plutôt l'inviter à venir dîner ici de
+temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout à fait
+bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se
+croire au-dessus de personne à cause de ses priviléges.... Nos
+priviléges, voyez-vous, nous les avons reçus.... il faut toujours se
+rappeler cela.»
+
+Et Chloé redevint tout à fait sérieuse.
+
+«Eh bien! je prierai Tom de venir dîner la semaine prochaine, et vous
+ferez de votre mieux, mère Chloé; il sera stupéfait, ce brave Tom!... Il
+faudra le faire manger pour quinze jours....
+
+--C'est cela! c'est cela! s'écria Chloé toute ravie.... Vous verrez!
+Seigneur Dieu! pensez à quelques-uns de nos dîners.... Vous
+rappelez-vous ce pâté de volaille, quand vous reçûtes le général Knox?
+Moi et madame, nous nous disputâmes pour la croûte. Je ne sais ce qu'ont
+parfois les dames; mais c'est au moment où vous avez la plus lourde
+responsabilité sur la tête qu'elles viennent se mêler de vos affaires.
+Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me
+fâchai presque.... je lui dis: «Madame, regardez vos belles mains
+blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues étincelantes comme
+nos lis blancs avec leurs perles de rosée.... Regardez maintenant mes
+larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous créer,
+moi, pour faire la croûte du pâté, vous, pour rester dans votre
+salon?...» Oui, monsieur Georges, j'étais sur le point de me fâcher....
+
+--Et que dit ma mère?
+
+--Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit:
+«Bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison....» Et elle rentra
+dans le salon. Elle aurait dû me donner un coup de poing sur la tête,
+pour mon insolence. Mais chacun à sa place.... je ne puis rien faire
+quand il y a des dames dans la cuisine.
+
+--Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le
+rappelle.
+
+--N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le
+général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il
+disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment
+distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait
+quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien
+bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de
+l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général.
+Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un
+pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait,
+lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le
+pâté!»
+
+Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut
+en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler
+un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes
+de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air
+famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement.
+
+«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur
+jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des
+gâteaux.»
+
+Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la
+cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette,
+prit le _baby_[4] sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même,
+et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se
+roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur
+petite soeur.»
+
+ [4] Très-jeune enfant.
+
+«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de
+pied sous la table en manière d'avertissement, quand le mouvement
+devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand
+les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais
+faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!»
+
+Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait
+difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne
+produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on
+l'adressait.
+
+«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne
+peuvent plus se tenir tranquilles.»
+
+A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et
+le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la
+petite fille.
+
+«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes
+crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez
+vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape
+qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire
+des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats
+de rire joyeux et frais.
+
+«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une
+certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette
+destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et
+débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les
+faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit
+disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez,
+égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses
+petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer
+une joie particulière.
+
+«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de
+lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et
+commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges
+secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter
+cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit
+lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait
+entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la
+gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris
+continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement.
+
+«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de
+tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre,
+fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting.
+
+--Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting;
+c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!
+
+--Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit
+Georges en repoussant les lits grossiers.
+
+Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure
+que prenait la chose.
+
+«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.»
+
+Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et
+préparatifs du meeting.
+
+«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour
+mon compte!...» Comme depuis longtemps le _meeting_ se tenait chaque
+semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y
+avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde.
+
+«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la
+semaine dernière, murmura Moïse.
+
+--Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes
+tours.
+
+--Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie
+contre la muraille.
+
+--Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se
+balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout
+de son long dans la chambre....
+
+--Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il
+commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.»
+
+Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour _illustrer_ la
+catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.
+
+«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous
+pas de honte?»
+
+M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était
+un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son
+effet.
+
+«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils.
+
+--Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous
+lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne _manquent_
+jamais.
+
+--Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu
+de leurs chants.... Te souviens-tu?»
+
+Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés
+dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des
+planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des
+baquets et en rangeant les chaises boiteuses.
+
+«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il voudra
+bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si intéressant!»
+
+Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce
+qui lui donne un peu d'importance.
+
+La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la
+vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune
+garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques
+innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally
+avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa
+sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de
+trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns
+des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur
+permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de
+cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le
+même _libre échange_ que dans les cercles d'un monde plus élevé.
+
+Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction
+très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne
+pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles,
+chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles
+étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous
+les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes,
+et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait
+l'infini.
+
+Le choeur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que
+d'onction:
+
+ Il faut tomber sur le champ de bataille!
+ Il faut tomber sur le champ de bataille!...
+ Gloire, gloire à mon âme!
+
+Un autre refrain favori fut souvent répété:
+
+ Oui, je vais à la gloire.... Oh! suivez-moi! Déjà
+ L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle.
+ Je vois la cité d'or et la porte éternelle!
+
+Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion
+aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem.
+L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux
+hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant,
+les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans
+leurs mains ou bien ils se les serraient les uns aux autres, comme
+s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.
+
+Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient
+avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus
+depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps
+passé, se leva et s'appuyant sur son bâton:
+
+«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de
+vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la
+gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait,
+j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez
+moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je
+regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts
+aussi.... je vous le dis à tous!»
+
+Et frappant fortement la terre de son bâton:
+
+«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose,
+enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!»
+
+La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle
+paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait:
+
+ O Chanaan! terre de Chanaan;
+ Nous irons tous vers Chanaan!...
+
+Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la
+_Révélation_[5]. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh!
+Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!»
+
+ [5] La Bible.
+
+Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait
+soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention
+générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un
+sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux.
+On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et
+que c'était réellement merveilleux.
+
+Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait
+pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en
+même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre
+parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était
+parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses
+exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation.
+Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser
+la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière,
+enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte
+assimilée et qui tombait de ses lèvres sans qu'il en eût conscience.
+«Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux langage, et sa
+prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de l'assistance,
+qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les répons
+abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui.
+
+Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en
+passait une bien différente dans la maison du maître.
+
+Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle
+à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut
+pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets.
+Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta
+également.
+
+«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.»
+
+M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme
+pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte
+signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il
+présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en
+empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.
+
+«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant.
+
+--_C'est fait!_ reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine
+un long soupir, il répéta encore: _C'est fait!_
+
+--Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le
+marchand.
+
+--Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous
+m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre
+quelles mains il ira.
+
+--Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le
+marchand.
+
+--Vous savez quelle nécessité m'a contraint!
+
+--Mais elle pourrait m'obliger aussi, _moi_, reprit Haley. Cependant je
+ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le
+maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je
+remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.»
+
+Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait
+l'_humanité_ pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations.
+Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien
+de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare
+pour se distraire.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change
+de propriétaire.
+
+
+M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit.
+
+Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait
+quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était
+debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses
+de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la
+pâleur et l'oeil hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour
+ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin,
+et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:
+
+«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez
+fait asseoir à notre table aujourd'hui?
+
+--Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un
+homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre.
+
+--Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?
+
+--Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la
+dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby.
+
+--Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à
+nous demander à dîner?
+
+--Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec
+lui.
+
+--C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un
+certain embarras dans les façons de son mari.
+
+--Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en
+levant les yeux.
+
+--Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue,
+bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence
+avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des
+offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature!
+
+--Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre,
+qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à
+l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien
+maintenant que plus tard!
+
+--J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses
+cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger ainsi, que
+vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je
+savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre
+enfant moins que tout autre.
+
+--Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais
+aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne
+puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....
+
+--A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne
+parlez pas sérieusement!...
+
+--J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à
+vendre Tom.
+
+--Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle
+esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez
+promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes
+fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire
+maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la
+pauvre Élisa....»
+
+Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la
+douleur et l'indignation.
+
+«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai
+consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on
+me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait
+tous les jours....
+
+--Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez
+vendre, pourquoi choisir ceux-là?...
+
+--Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi
+je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a
+offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux!
+
+--Le misérable! s'écria Mme Shelby.
+
+--Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je
+n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré.
+
+--Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive.
+Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement
+vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un
+nègre; mais c'est un noble coeur, et un homme fidèle. Je suis sûre,
+monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....
+
+--Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!
+
+--Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai
+ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis
+efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces
+pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je
+les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des années que je connais
+leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment pourrai-je
+élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain nous vendons
+ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un instant tout ce
+que nous lui avons appris à aimer et à respecter?... Oui! je leur ai
+appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant, de mari et de
+femme: comment supporter la pensée de leur montrer maintenant qu'il n'y
+a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles soient, que nous ne
+soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent parlé avec Élisa de
+son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère chrétienne. Je lui ai
+dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui, l'élever en
+chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le lui arrachez
+pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans
+principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit
+qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde....
+Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas!
+pour la ruine de son corps et de son âme.
+
+--Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en
+vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre
+les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant
+solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me
+sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous,
+s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils
+doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur
+moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai
+économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté
+mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le
+prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice
+pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une
+autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux
+aimé les voir tous vendus?»
+
+On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta
+un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête
+dans ses mains et poussa comme un gémissement.
+
+«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et
+maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!...
+J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec
+ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois
+comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais
+jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église[6]. Mais j'avais
+aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et de
+bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même....
+folle que j'étais!
+
+ [6] Depuis le mariage.
+
+--Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à
+fait.
+
+--Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage,
+ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous
+instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un
+droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.
+
+--Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous
+vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.
+
+--Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre
+plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas
+empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que
+nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité,
+et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon.
+
+--Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus
+loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres
+pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans
+bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous
+n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous
+dépassent, dans tout ce qui regarde les moeurs ou la charité. C'est un
+fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la
+chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les
+circonstances me le permettaient.
+
+--Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre
+ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix,
+ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas
+quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je
+sacrifierais tout ce que j'ai.
+
+--Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort
+au coeur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les
+billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez
+grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner
+tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme
+c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle.
+
+--Il est donc bien dur?
+
+--Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un
+homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le
+lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il
+vendrait sa propre mère, s'il en trouvait bon prix.... sans pour cela
+souhaiter aucun mal à la pauvre vieille.
+
+--Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant
+d'Élisa!
+
+--Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux
+pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et
+prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de
+très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne
+pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et
+emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.
+
+--Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou
+complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans
+son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et
+pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne!
+Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?»
+
+Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby
+étaient loin de soupçonner la présence.
+
+Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet.
+Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle
+s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas
+perdu un seul mot de l'entretien.
+
+Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira
+d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres
+serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide
+créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution
+dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva
+les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur
+elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et
+coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre,
+égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant;
+voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits
+objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste
+garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En
+un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait
+été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues
+boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore,
+de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient
+jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait
+comme un rayon de soleil.
+
+«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te
+sauvera!»
+
+Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le
+coeur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant
+lui-même, silencieux et solitaire!
+
+Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute
+hâte:
+
+ «Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez
+ pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit
+ cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant.
+ Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre
+ bonté.»
+
+Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite
+vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et
+l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère
+pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de
+joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un
+perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait
+l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur;
+enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer
+avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau.
+
+«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa
+petite veste et sa casquette.
+
+Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant
+d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un
+méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et
+l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne
+veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son
+petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse
+pas le prendre.»
+
+En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et,
+le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien
+sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule,
+elle sortit sans bruit.
+
+C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur
+son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague
+terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de
+Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche
+avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et
+l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà
+disposé à la suivre, tout en se demandant, dans sa simple cervelle de
+chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit. La
+chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler; il
+ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien
+s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin,
+comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces
+de la fugitive.
+
+Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa
+frappa légèrement aux carreaux.
+
+La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la
+nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même
+quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui
+ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'oeil.
+
+«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le
+rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre
+homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais
+qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.»
+
+L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du
+flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage
+bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa.
+
+«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous
+malade?.... Que vous est-il arrivé?
+
+--Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon
+fils;... monsieur l'a vendu.
+
+--Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs
+mains en signe de détresse.
+
+--Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais
+glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à
+madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous
+deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et
+l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa
+marchandise.»
+
+Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'oeil
+dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût
+commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa
+vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.
+
+«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire
+que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?...
+
+--Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas
+le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue
+prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout était inutile,
+qu'il était _dans la dette_ de cet homme, que cet homme avait pouvoir
+sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il finirait par
+être obligé de vendre plus tard l'habitation et les gens,... et de
+partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était obligé de
+vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme est
+impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame! Oh!
+si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange,
+c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi,
+mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme
+valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse
+enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si
+ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne
+pas le faire.
+
+--Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas
+aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où
+l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux
+mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez
+avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps....
+Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.»
+
+Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais
+avec calme, puis il dit:
+
+«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas
+moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez
+entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et
+gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui
+que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva
+sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître,
+ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera
+toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi
+de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut
+mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente
+de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de
+vous et de ces pauvres....»
+
+A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître
+les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur
+le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des
+sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et
+de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol.
+Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil
+de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez
+répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur,
+vous êtes un homme, et lui aussi était un homme! Madame, vous portez de
+la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la vie, dans
+ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une même douleur!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu
+mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui
+allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il
+avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes
+nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que
+je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je
+ne le revois pas, dites-lui....»
+
+Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage,
+puis elle reprit d'une voix brève:
+
+«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions
+au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne
+faut pas qu'il me suive!»
+
+Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques
+adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses
+bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+Découverte.
+
+
+Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout
+d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de
+coutume.
+
+«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir
+sonné plusieurs fois inutilement.
+
+M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte
+s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe.
+
+«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que
+je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en
+soupirant.
+
+André revint bientôt l'oeil effaré.
+
+«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont
+jetées partout... je crois qu'elle est partie.»
+
+La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M.
+Shelby s'écria:
+
+«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie.
+
+--Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois.
+
+--Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce
+sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre
+cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela
+touche mon honneur.»
+
+M. Shelby quitta la chambre en toute hâte.
+
+Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient
+continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle
+de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.
+
+Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette
+personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse,
+un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle
+préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien
+entendu de ce qui se passait autour d'elle.
+
+Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se
+rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à
+saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue.
+
+«Il en perdra la tête, je gage, disait André.
+
+--Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.
+
+--Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu
+hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où
+madame met la vaisselle... j'ai entendu!»
+
+Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation,
+se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement
+au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule
+chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle,
+elle n'avait fait qu'y dormir.
+
+Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez
+la mauvaise nouvelle.
+
+Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura,
+il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les
+réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se
+reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils
+roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de
+rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant
+et hurlant.
+
+«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.
+
+--Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe
+accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le marchand
+eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de l'entendre.
+
+--Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en
+entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec
+son petit.
+
+--Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité.
+
+--Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné,
+mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un
+singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?
+
+--Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un
+peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M.
+Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de
+vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui
+l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière.
+
+--J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette
+affaire, reprit Haley.
+
+--Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que
+dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je
+n'ai qu'une réponse à faire.»
+
+A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de
+ton:
+
+«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de
+faire un bon marché, de se voir berné de cette façon.
+
+--Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet
+de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre
+entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication
+semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de
+votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois
+cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et
+mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley,
+continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour
+revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire,
+c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous
+aviserons après.»
+
+Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas
+d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer
+le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.
+
+«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley,
+faisant un laborieux effort pour paraître très-familier.
+
+--Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme,
+dit Shelby assez sèchement.
+
+--Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien.
+
+--Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby.
+
+--Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés,
+murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!»
+
+Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne
+produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui
+venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la
+case comme aux champs, on discutait les résultats probables de
+l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement
+de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le
+trouble de tous.
+
+Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois
+nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le
+noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en
+étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre
+bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui
+eussent fait honneur à un politique blanc de Washington.
+
+«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit
+Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa
+son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit
+clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique
+sembla le ravir.
+
+«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part,
+répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un
+nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est
+une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la
+campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma
+poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je
+voudrais bien savoir la raison!...
+
+--Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et
+Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel.
+
+--Ah! et pourquoi faire, petit?
+
+--Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit...
+
+--Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris
+superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot
+qu'on pense.
+
+--Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous
+et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre.
+
+--Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant Sam qui a
+la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la reprends
+pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!
+
+--Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne
+veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous!
+
+--Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?
+
+--Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la
+chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi
+Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était
+partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il
+lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera,
+allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté
+de madame; c'est moi qui vous le dis!»
+
+Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute
+une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose
+particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et
+sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est
+beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois
+son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour
+faciliter les opérations de son cerveau.
+
+«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin.
+
+Le mot _ce_ fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si
+Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette
+conclusion fût le résultat de ses comparaisons.
+
+«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis
+toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.
+
+--Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à
+travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M.
+Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose!
+
+--High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les
+oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres.
+
+--Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne
+perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous
+restez à jaser.»
+
+Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au
+galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore,
+et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval
+de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua
+son licou.
+
+«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son noir
+visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire tenir en
+place!»
+
+Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et
+tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du
+poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le
+calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement
+en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur
+la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser
+la moindre trace de blessure ou d'égratignure.
+
+«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous
+verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....»
+
+Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe.
+Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur,
+au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James.
+
+«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous
+hâter.
+
+--Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en
+une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie.
+
+--Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter _Dieu vous
+bénisse! Dieu sait!_ et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu....
+ce n'est pas bien!
+
+--Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne
+recommencerai point.
+
+--Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé!
+
+--Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas.
+
+--Il faut faire attention, Samuel.
+
+--Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je
+ferai attention.
+
+--Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M.
+Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin
+des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu
+boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.»
+
+Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine
+intonation.
+
+«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux
+yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le
+dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations craintives, qu'en
+dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui, madame,
+j'aurai soin des chevaux.
+
+--Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre,
+je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait
+à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les
+bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il
+donna à son camarade un coup de poing dans les côtes.
+
+--High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup.
+
+--Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps.
+
+--Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle
+aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour
+qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne
+pense pas que cela fâche monsieur.»
+
+André fit une grimace.
+
+«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose
+au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à
+lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.»
+
+Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et
+se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les
+éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une
+sorte de ravissement.
+
+Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient
+un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et
+en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier,
+qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers
+les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.»
+
+Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune
+prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés,
+éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et
+d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu.
+
+Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un
+ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en
+paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai
+pas de chapeau?
+
+--Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à
+perdre.
+
+--Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en
+tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux.
+
+Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol,
+par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le
+gazon sec et doux, qui amortit la chute.
+
+Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit
+qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal:
+la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses
+nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit
+entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques
+ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi
+bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher,
+hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations.
+
+Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient
+et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous
+les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans
+l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des
+hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus
+fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde.
+
+Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention
+des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait
+pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté
+vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il
+se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un
+hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait
+bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter
+avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine
+vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard Coeur-de-Lion, qui
+brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée,
+le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le
+plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à
+pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant
+qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion.
+
+Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant
+du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner
+des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre,
+riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque
+chose.
+
+Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry,
+tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de sueur, mais
+l'oeil ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son ardeur et sa
+fougue n'étaient pas encore domptées.
+
+«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour
+leur peine: ils n'auraient jamais pu!
+
+--Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne
+serait pas arrivé!
+
+--Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis
+mis en nage pour votre service!
+
+--Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise!
+Maintenant, partons, et trêve de sottises!
+
+--Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer
+net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les
+dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval
+de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry
+boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser
+partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre
+pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.»
+
+Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du
+perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima
+très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à
+l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir.
+
+Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez
+mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une
+expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux
+à l'écurie.
+
+«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors
+de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas
+aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après
+nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à
+moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu!
+André, il me semble que je le vois encore!»
+
+Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à coeur
+joie.
+
+«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je
+crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre
+innocent.
+
+--Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam.
+
+--Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous
+vue à sa fenêtre, comme elle riait?
+
+--J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu....
+
+--Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, André,
+comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la
+vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez
+donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait
+la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté
+soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait,
+quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense
+que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les
+natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André!
+
+--Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre
+observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.
+
+--André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un
+doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous
+emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins
+peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui
+madame nous donnera quelque bon morceau.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+Les angoisses d'une mère.
+
+
+Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus
+abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle
+Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son
+enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et
+douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant
+cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une
+maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas
+quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où
+elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les
+bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de
+son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide
+et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser
+des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant.
+
+Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle
+de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger
+terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans
+toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la
+main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans ses bras la
+faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait
+contre sa poitrine avec une étreinte convulsive.
+
+La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le
+frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le
+sang au coeur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force
+qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume.
+Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui
+l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et
+montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu,
+ayez pitié de moi!»
+
+O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous
+enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si
+vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous
+n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le
+sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles
+pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre
+sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras
+confiants noués autour de votre cou?
+
+Car l'enfant dormait.
+
+D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé;
+mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle,
+l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le
+sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant
+seulement, quand il sentait venir le sommeil:
+
+«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il?
+
+--Non, cher ange, dors si tu veux.
+
+--Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère!
+
+--Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus
+brillant le rayon de ses yeux noirs....
+
+«Vous êtes sûre, mais bien sûre?
+
+--Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même,
+car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle.
+
+L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de
+ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou,
+donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque
+tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme
+un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui
+rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles
+comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les
+limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des
+fantômes.... Et elle marchait, marchait toujours, sans s'arrêter, sans
+reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent sur le
+grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation.
+
+Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans
+le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle
+connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le
+fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait
+plus désormais espérer qu'en Dieu.
+
+Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande
+route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours
+dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte
+d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie
+inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des
+passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa
+coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences.
+Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui
+servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à
+quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces.
+Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles.
+
+Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide
+traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il
+commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent
+derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit
+déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui
+passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau
+dans la bouche....
+
+«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne
+peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore,
+encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.»
+
+Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche
+régulière et calme.
+
+Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était
+personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque
+connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille
+écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si
+blanche qu'il fallait un oeil attentif et exercé pour reconnaître le
+sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de
+plus de passer inaperçue.
+
+Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et
+commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se
+détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim.
+
+La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée
+d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui
+allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une
+amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas.
+
+Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur
+les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante.
+Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la
+Bible, la séparait du Chanaan de la liberté.
+
+On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et
+mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses.
+Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du
+Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes
+quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient
+en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et
+gigantesque, interrompant la communication des deux rives.
+
+Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant
+spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à
+une petite auberge pour y demander quelques renseignements.
+
+L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du
+soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et
+plaintive d'Élisa.
+
+«Qu'est-ce donc?
+
+--Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...?
+
+--Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.»
+
+La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme.
+
+«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de
+l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète.
+
+--J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue
+tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.
+
+--C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses
+sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!»
+cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite
+hutte toute noire.
+
+Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le
+seuil.
+
+«Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit?
+
+--Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.»
+
+Alors l'hôtesse, se retournant vers Élisa:
+
+«Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il
+soupera ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous asseoir et
+de l'attendre. Quel joli enfant!» ajouta-t-elle en lui offrant un
+gâteau.
+
+Mais l'enfant, tout épuisé par la route, pleurait de fatigue.
+
+«Pauvre petit! dit Élisa, il n'est pas accoutumé à marcher... je l'ai
+trop pressé!
+
+--Faites-le entrer dans cette chambre,» dit l'hôtesse en ouvrant un
+petit cabinet où il y avait un lit confortable. Élisa y plaça le pauvre
+enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fût
+endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pensée de ses
+persécuteurs, comme un feu dévorant, brûlait la moelle de ses os. Elle
+jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonflés et terribles
+qui coulaient entre elle et la liberté.
+
+Mais quittons l'infortunée pour un instant, et voyons ce que deviennent
+ceux qui la poursuivent.
+
+Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dîner serait immédiatement
+servi; on vit bientôt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut être deux
+pour faire un marché. Quoique les ordres eussent été donnés en présence
+d'Haley et transmis à la mère Chloé par au moins une demi-douzaine
+d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute réponse,
+grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tête, et
+elle continua son opération avec une lenteur inaccoutumée.
+
+Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'était en
+aucune façon affligée de ce retard: on ne saurait croire combien
+d'accidents retardèrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton
+maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chloé y mit un
+soin désespérant et une précision compassée; elle répondait à toutes les
+exhortations «qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tournée
+pour plaire à des gens qui voulaient rattraper quelqu'un.» Un enfant
+tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner à la fontaine. Un
+autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant,
+dire à la cuisine que M. Haley paraissait très-mal à son aise, qu'il ne
+pouvait rester sur son siége, et qu'il allait en trépignant de la
+fenêtre à la porte.
+
+«C'est bien fait! disait Chloé avec indignation. Il sera encore plus mal
+à l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son maître
+l'enverra chercher, et alors.... il verra....
+
+--Il ira en enfer, c'est sûr, dit le petit Jean.
+
+--Il le mérite bien, dit Chloé d'un air revêche. Il a brisé bien des
+coeurs... Je vous le dis à tous, reprit-elle en élevant sa fourchette,
+comme M. Georges l'a lu dans la _Rêvélation_, les âmes crient au pied de
+l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et un jour
+le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!»
+
+Chloé était si fort respectée dans la maison, que tous l'écoutèrent
+bouche béante. Le dîner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc
+le temps de venir jaser avec elle et de prêter l'oreille à ses
+remarques.
+
+«Il rôtira toute l'éternité, c'est sûr; hein! rôtira-t-il? disait André.
+
+--Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean.
+
+--Enfants!» dit une voix qui les fit tous tressaillir.
+
+C'était l'oncle Tom, qui, du seuil, écoutait cette conversation.
+Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites là.
+_Toujours_ est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il
+effraye! _Toujours!_ il ne faut souhaiter cela à aucune créature
+humaine.
+
+--Nous ne souhaitons cela qu'à ceux qui perdent les âmes, dit André....
+à ceux-là, on ne peut s'en empêcher.... ils sont si affreusement
+méchants!
+
+--La nature elle-même, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux?
+dit Chloé. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein
+de sa mère... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et
+qui s'attachent à nos vêtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point
+aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne séparent-ils point la femme du
+mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous
+deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle pitié? est-ce que cela
+les empêche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le
+diable ne les emporte pas, à quoi donc le diable est-il bon?» Et,
+couvrant son visage de son tablier, Chloé laissa éclater ses sanglots.
+
+Mais alors Tom, à son tour:
+
+«Priez pour ceux qui vous persécutent, dit le _bon livre_!
+
+--Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!...
+
+--Oui, Chloé, c'est plus fort que la nature, mais la grâce du Seigneur
+est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel
+état se trouve l'âme des pauvres créatures qui commettent de telles
+actions.... Remerciez Dieu de n'être pas comme elles, Chloé. Pour moi,
+j'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir le même compte à
+rendre que ce pauvre homme!
+
+--Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.»
+
+André haussa les épaules et sifflota entre ses dents, en signe
+d'acquiescement.
+
+«Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti ce
+matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir
+vendu. C'était bien naturel à lui, mais bien pénible pour moi, qui le
+connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence à être
+réconcilié avec la volonté de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer
+d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses
+n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas à voir
+monsieur rôder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont
+bonne volonté.... mais c'est si léger.... voilà ce qui m'effraye!»
+
+La sonnette retentit, et Tom fut appelé au parloir.
+
+«Tom, lui dit Shelby avec bonté, je dois vous avertir que j'ai un dédit
+de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point à
+l'endroit qu'il vous désignera. Il va maintenant à ses autres affaires;
+vous avez votre journée à vous. Allez où vous voudrez, mon garçon.
+
+--Merci, monsieur, dit Tom.
+
+--Ne l'oubliez pas, ajouta le trafiquant, si vous jouez le tour à votre
+maître, j'exigerai tout le dédit. S'il m'en croyait, il ne se fierait
+jamais à vous autres nègres; vous glissez comme des anguilles.
+
+--Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit
+ans quand la vieille maîtresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas
+un an: «Tom, ce sera ton maître, me dit-elle: «aie bien soin de lui!» Et
+maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqué à mon
+devoir? Vous ai-je jamais été infidèle... surtout depuis que je suis
+chrétien?»
+
+M. Shelby fut comme oppressé; les larmes lui vinrent aux yeux.
+
+«Mon brave garçon, Dieu sait que vous ne dites que la vérité.... et, si
+je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde.
+
+--Vrai comme je suis une chrétienne, dit à son tour Mme Shelby, vous
+serez racheté aussitôt que nous le pourrons. Monsieur Haley,
+rappelez-vous à qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir.
+
+--Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le désirez, je puis vous
+le ramener dans un an.
+
+--Je vous le rachèterai bon prix.
+
+--Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achète: pourvu que je fasse
+une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....»
+
+M. et Mme Shelby se sentaient humiliés et abaissés par l'impudente
+familiarité du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'impérieuse
+nécessité de maîtriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et
+avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre Élisa et son
+enfant. Elle cherchait donc à le retenir par toutes sortes de ruses
+féminines: c'étaient des mines, des sourires, des causeries presque
+intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement.
+
+A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient
+plus frais et plus dispos que jamais, malgré leur escapade du matin.
+
+Samuel avait puisé dans les inspirations du dîner un zèle et une ardeur
+nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait à André, avec une évidente
+allusion à ce qu'ils allaient faire, que tout était pour le mieux et
+qu'il n'y avait point à douter du succès.
+
+«Sans doute votre maître a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment
+où il allait monter à cheval.
+
+--Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voilà d'abord Bruno!
+c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque nègre a son chien d'une sorte
+ou de l'autre.
+
+--Fi donc!»
+
+Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adressés à tous ces
+chiens.
+
+«Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de
+chiens pour le nègre?»
+
+Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en
+prit pas moins un air de simplicité désespérante.
+
+«Nos chiens ont l'odorat très-fin, dit-il; je pense bien que c'est
+l'espèce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont
+de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lâche....» Il appela en
+sifflant l'énorme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux.
+
+«Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!»
+
+Samuel, en montant à cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller
+André, qui partit d'un éclat de rire, à la grande indignation de Haley,
+qui le menaça de son fouet.
+
+«Vous m'étonnez, André! dit Samuel avec une imperturbable gravité. Ce
+que nous faisons est sérieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu.
+Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur.
+
+--Décidément je veux aller droit à la rivière, dit Haley en arrivant aux
+dernières limites de la propriété. Je connais le chemin qu'ils prennent
+tous; ils veulent passer....
+
+--Certainement, dit Samuel, c'est une idée, cela! M. Haley est tombé
+juste.... Mais il y a deux routes pour aller à la rivière, la route de
+terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?»
+
+André regarda naïvement Samuel, surpris d'entendre cette nouveauté
+topographique; mais il confirma immédiatement le dire de son camarade
+par des assertions réitérées.
+
+«Moi, dit Samuel, j'aurais plutôt pensé que Lisa aurait pris la vieille
+route, parce qu'elle est moins fréquentée.»
+
+Haley, quoiqu'il fût un assez malin oiseau et très-soupçonneux de son
+naturel, se laissa néanmoins prendre à cette observation.
+
+«Si vous n'êtes deux maudits menteurs....» fit-il en s'arrêtant un
+moment tout pensif.
+
+Le ton perplexe et réfléchi avec lequel ces paroles furent prononcées
+parut amuser prodigieusement André. Il se renversa en arrière au point
+de tomber presque jusqu'à terre. Le visage de Samuel avait pris, au
+contraire, une expression de gravité dolente.
+
+«Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir à sa guise; il peut prendre le chemin
+droit si cela lui plaît. Pour nous, c'est tout un; quand je réfléchis,
+je pense même que c'est le meilleur chemin.... décidément....
+
+--Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et
+sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel.
+
+--On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drôles! elles ne
+font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le
+contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez
+qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut
+suivre pour la trouver. Mon opinion à moi est que Lisa a pris la vieille
+route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.»
+
+Ces observations profondes sur l'humeur féminine ne parurent pas
+disposer Haley en faveur de la route neuve; il annonça résolûment qu'il
+allait prendre l'ancienne, et il demanda à Samuel si on devait bientôt y
+arriver.
+
+«Tout à l'heure, dit Samuel en clignant de l'oeil qui regardait André,
+tout à l'heure!» Il ajouta gravement: «J'ai étudié la question; je crois
+qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle
+est d'une solitude désespérante, nous pourrions nous égarer.... et dans
+ce cas, où aller?... Dieu le sait!
+
+--N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route.
+
+--Mais, j'y réfléchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu
+dire que cette route était tout encombrée de haies et d'échaliers.
+N'est-ce pas, Andy?»
+
+André n'était pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se
+compromettre.
+
+Haley, habitué à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins
+pesants, crut qu'elle penchait cette fois du côté de la vieille route;
+il s'imagina que c'était par mégarde que Samuel l'avait d'abord
+indiquée. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader à un
+mensonge désespéré qui n'avait d'autre but que de sauver Élisa.
+
+Quand donc Samuel eut montré la route, Haley s'y précipita vivement,
+suivi des deux nègres.
+
+C'était vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis à la
+rivière. Elle était abandonnée depuis longues années pour un nouveau
+tracé. La route était libre à peu près pour une heure de marche; après
+cela elle était coupée de haies et de métairies. Samuel le savait
+parfaitement bien; mais elle était depuis si longtemps fermée, qu'André
+l'ignorait véritablement. Il trottait donc avec un air de soumission
+respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'était bien
+raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry.
+
+«Je vous préviens que je vous connais, drôles, dit Haley; toutes vos
+roueries ne me feront pas quitter cette route.... André, taisez-vous!
+
+--M'sieu fera ce qu'il voudra,» reprit humblement Samuel; et en même
+temps il lança un coup d'oeil plus significatif à André, dont la gaieté
+allait éclater bruyamment.
+
+Samuel était d'une animation extrême; il vantait son excellente vue, il
+s'écriait de temps en temps: «Ah! je vois un chapeau de femme sur la
+hauteur!» Ou bien, appelant André: «N'est-ce point Lisa, là-bas, dans ce
+creux?» Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et
+rocailleuses de la route, où il était à peu près impossible de hâter le
+pas. Il tenait ainsi Haley dans une perpétuelle émotion.
+
+Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent
+précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne
+rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme
+barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller
+plus loin dans cette direction.
+
+«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence
+persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que
+ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place?
+
+--Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!
+
+--Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à
+monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que
+nous pussions passer. Andy m'a entendu.»
+
+Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y
+contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler de son
+mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se
+dirigèrent vers la grande route.
+
+Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y
+avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet
+de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes.
+
+Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction;
+l'oeil perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André
+étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel
+eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri
+formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa
+comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière.
+
+Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près
+de cette fenêtre.
+
+Pour Élisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprême. Le
+cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle
+saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand
+l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à
+bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se
+précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant
+terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée
+sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec
+cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant
+un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le
+torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut
+désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley,
+Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel.
+
+L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y
+était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris
+sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en
+glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours!
+Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang
+marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce
+qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre
+rive, et un homme qui lui tend la main.
+
+«Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez,» dit l'homme avec un
+serment.
+
+Élisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme
+tout près de son ancienne demeure.
+
+«Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle.
+
+--Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'êtes-vous point à M. Shelby?
+
+--Mon enfant, cet enfant que voilà; il l'a vendu! et voilà son maître,
+dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un
+petit enfant!
+
+--Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bonté, à
+gravir le bord; vous êtes une brave femme, répéta-t-il encore.... et
+moi, j'aime le courage... partout où je le trouve!»
+
+Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrêta:
+
+«Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je
+n'ai pas où vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous
+indiquer où vous devez aller; et il lui montra une grande maison
+blanche, qui se trouvait isolée dans la principale rue du village. Allez
+là; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous
+assisteront.... ils sont accoutumés à ces sortes de choses.
+
+--Dieu vous bénisse! dit vivement Élisa.
+
+--Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais
+là ne compte pas.
+
+--Bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne?
+
+--Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez.
+Allons, tenez, vous êtes une femme de coeur.... Vous méritez votre
+liberté, et vous l'aurez.... si cela dépend de moi.»
+
+Élisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme.
+Le fermier s'arrêta et la regarda.
+
+«Shelby ne trouvera peut-être pas que ce soit là un acte de très-bon
+voisinage; mais que faire? s'il attrape jamais une de mes femmes dans
+les mêmes circonstances, il sera le bienvenu à me rendre la pareille. Je
+ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre créature courant, luttant, les
+chiens après elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis
+pas chargé de chasser et de reprendre les esclaves des autres.»
+
+Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyères du Kentucky, qui ne
+connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait
+traîtreusement à se conduire en chrétien. S'il eût été plus éclairé, ce
+n'est pas ainsi qu'il eût agi.
+
+Haley était comme foudroyé par ce spectacle. Quand Élisa eut disparu, il
+jeta sur les deux nègres un regard terne et inquisiteur.
+
+«Voilà une belle affaire, dit Samuel.
+
+--Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle
+bondissait comme un chat sauvage.
+
+--Mon Dieu! dit Samuel, j'espère que monsieur nous excusera de ne pas
+l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force à prendre cette
+route-là. Et Samuel se livra à un accès de gros rire.
+
+--Vous riez! hurla le marchand.
+
+--Dieu vous bénisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empêcher, dit Samuel,
+donnant un libre cours à la joie longtemps contenue de son âme. Elle
+était si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et
+seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle
+allait! Et Samuel et André rirent tant, que les larmes leur roulaient
+sur les joues.
+
+--Je vais vous faire rire d'autre sorte,» s'écria-t-il en brandissant
+son fouet sur leurs têtes.
+
+Ils baissèrent le cou, s'élancèrent au haut de la berge avec des
+hourras, et se trouvèrent en selle avant qu'il fût remonté.
+
+«Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravité; j'ai grand'peur
+que madame ne soit inquiète de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous
+retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons
+fait passer la nuit à nos bêtes sur le pont de Lisa. «Et, après avoir
+donné un facétieux coup de poing dans les côtes d'André, il partit à
+toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu à peu leurs joyeux éclats
+s'éteignirent dans le vent.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+Les chasseurs d'hommes.
+
+
+Élisa avait miraculeusement traversé le fleuve aux dernières lueurs du
+crépuscule. Les grises vapeurs du soir, s'élevant lentement des eaux, la
+dérobèrent bientôt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces
+flottantes mettaient une infranchissable barrière entre elle et son
+persécuteur. Haley, fort désappointé, retourna à la petite auberge pour
+réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre. L'hôtesse lui ouvrit la
+porte d'un petit salon dont le plancher était couvert d'un tapis
+déchiré. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout
+était mesquin et dépareillé: des chaises avec de hauts dossiers de bois;
+des figurines de plâtre aux vives enluminures décoraient la cheminée. Un
+banc également en bois et d'une longueur désespérante s'étendait devant
+l'âtre. C'est là que Haley s'assit pour méditer sur l'instabilité des
+espérances et du bonheur des humains.
+
+«Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il à lui-même. Me fourrer
+dans un tel guêpier! Sot que je suis!» Et Haley, pour retrouver un peu
+de calme, se récita des litanies d'imprécations contre lui-même. Nous
+reconnaissons volontiers qu'elles étaient assez bien méritées; nous
+demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici.
+
+Haley fut tiré de sa rêverie par la grosse voix discordante d'un homme
+qui venait de s'arrêter à la porte de l'auberge. Il courut à la fenêtre.
+
+«Ciel et terre! s'écria-t-il; si ce n'est point là un tour de ce que les
+gens appellent la Providence! Oui, en vérité.... Tom Loker.»
+
+Haley descendit en toute hâte.
+
+Auprès du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout:
+teint bronzé, formes athlétiques, six pieds de haut, gros en proportion.
+Il était habillé d'une peau de buffle, le poil tourné en dehors, ce qui
+lui donnait un aspect sauvage et féroce, en complète harmonie avec l'air
+de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les
+saillies qui indiquent la violence brutale et emportée, avaient pris le
+plus vaste développement.
+
+Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue changé en homme, et se
+promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste idée de Tom
+Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports,
+offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il était petit et mince;
+il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux
+noirs et perçants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits
+anguleux visaient pourtant à la sympathie. On eût dit que son nez long
+et fin voulait pénétrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses,
+descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes
+une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand
+verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la
+pointe des pieds, avançant la tête de tous côtés et flairant toutes les
+bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et
+chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut versé, il prit
+le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme
+content de ce qu'il a fait et qui vient de «frapper juste sur la tête du
+clou;» il se disposa ensuite à savourer à petites gorgées.
+
+«Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley en
+s'avançant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme.
+
+--Diable! qui vous amène ici?» telle fut la réponse polie de Loker.
+
+Le chafouin, qui répondait au nom de Marks, s'arrêta au milieu d'une
+gorgée, avança la tête et jeta à notre nouvelle connaissance le regard
+subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte.
+
+«Je dis, Tom, reprit Haley, que voilà tout ce qui pouvait m'arriver de
+plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous
+pouvez m'aider à en sortir.
+
+--Ah! ah! très-bien, murmura l'autre. On peut être sûr, quand vous vous
+réjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce
+encore?
+
+--Vous avez un ami, un associé, peut-être? dit Haley regardant Marks
+avec défiance.
+
+--Oui, c'est Marks,... avec qui j'étais aux Natchez.
+
+--Enchanté de faire votre connaissance, dit Marks en avançant sa longue
+main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je
+crois?
+
+--Lui-même, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous
+avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons
+causer un peu d'affaires. Là, dans cette salle.... Allons, vieux drôle,
+dit-il à l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et
+beaucoup d'_aff_...[7], et nous allons jaser.»
+
+ [7] Eau-de-vie.
+
+Les flambeaux furent allumés, le feu poussé jusqu'au degré convenable;
+nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les
+accessoires que nous venons d'énumérer.
+
+Haley commença le récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta
+bouche close, l'oeil terne et morne, avec la plus profonde attention.
+Marks, qui préparait avec grand soin un verre de punch à son goût,
+s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre
+le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley.
+
+Il avait également suivi le récit avec un vif intérêt; la fin parut
+l'amuser beaucoup. Ses côtes et ses épaules s'abandonnaient à un
+mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinçait ses lèvres fines
+avec tous les signes d'une grande jubilation intérieure.
+
+«Ainsi vous voilà tout à fait dedans?... Hé! hé! c'est très-drôle!...
+Hé! hé! hé!
+
+--Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit
+Haley d'un ton piteux.
+
+--Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent
+pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrès de la
+civilisation moderne.»
+
+Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque sérieux.
+
+«Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre à cela. Ces petits
+sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient être
+enchantées de s'en débarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur
+cause de mal, plus il n'est bon à rien, plus elles s'y attachent!
+
+--Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui,
+monsieur, continua-t-il, vous dites là ce que j'ai souvent pensé
+moi-même, ce que nous avons pensé tous. Jadis, quand j'étais dans les
+affaires, j'achetai une femme solide, bien tournée, fort habile; elle
+avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le
+donnai à un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui
+coûtait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mère prit cela!
+Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux
+encore parce qu'il était malade et qu'il la tourmentait! Elle se
+démenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle eût perdu
+tous ses amis. C'est vraiment étrange! On ne connaîtra jamais les
+femmes!
+
+--Pareille chose m'est arrivée, dit Haley. L'été dernier, au bas de la
+Rivière-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux
+aussi brillants que les vôtres. Quand je vins à le regarder de plus
+près, je m'aperçus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur!
+Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je
+l'échangeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre à la
+mère, ce fut une tigresse! Nous étions encore à l'ancre: les nègres
+n'étaient point enchaînés; elle grimpa comme une chatte sur une balle de
+coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute
+elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'était une
+résistance inutile: alors elle se retourna et se précipita tête devant,
+elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais.
+
+--Bah! fit Tom Loker, qui avait écouté toutes ces histoires avec un
+dédain qu'il ne songeait même pas à cacher; vous ne vous y connaissez ni
+l'un ni l'autre. Mes négresses ne me jouent jamais de pareils tours, je
+vous en réponds bien!
+
+--Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacité.
+
+--Comment je fais?... Quand j'achète une femme, et qu'elle a un enfant
+que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le
+nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la
+figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui
+dis encore: Votre enfant est à moi et non à vous!... Vous n'avez plus à
+vous en occuper. Je vais peut-être le vendre.... Tâchez de ne pas me
+jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'être jamais
+née!... Voilà, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec
+moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons....
+Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....»
+
+Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire
+très-explicite de sa phrase elliptique.
+
+«Voilà ce que nous pouvons appeler de l'éloquence, dit Marks en poussant
+Haley du coude, et en recommençant son petit ricanement. Êtes-vous
+original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des têtes de
+laine, vous! Les nègres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si
+vous n'êtes pas le diable, Tom, vous êtes son jumeau. J'en répondrais
+pour vous.»
+
+Tom reçut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie
+exprima toute l'affabilité compatible «avec sa nature de chien,» pour
+nous servir des expressions poétiques de Jean Bunyan.
+
+Haley, qui, toute la soirée, avait fait d'assez fréquentes libations,
+sentit se développer considérablement toutes ses facultés morales sous
+l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de
+l'ivresse sur les hommes d'un caractère concentré et réfléchi.
+
+«Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous êtes réellement trop dur.... Je vous
+l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de
+cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous réussissions aussi bien
+dans ce monde en traitant les nègres doucement.... et que nous avions
+une chance de plus d'entrer dans le royaume de là-haut, quand la
+poussière retourne à la poussière.... et que le ciel est tout ce qui
+nous reste.
+
+--Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos bêtises.... j'ai
+l'estomac un peu fatigué....» Et Tom avala un demi-verre de mauvaise
+eau-de-vie.
+
+Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes
+éloquents:
+
+«Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce,
+_primo d'abord_, de manière à gagner de l'argent autant que qui que ce
+soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une âme. Peu
+m'importe qui m'écoute. Malédiction! Il faut que je fasse vite mes
+affaires, car je crois à la religion, et, un de ces jours, dès que
+j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon âme.
+A quoi bon être plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas
+d'ailleurs très-prudent....
+
+--Vous occuper de votre âme! fit Tom avec mépris.... Il faut y voir
+clair pour vous en trouver une! Épargnez-vous ce souci! Le diable vous
+passerait à travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous
+avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment;
+c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et
+sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus
+tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un
+pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer à
+l'échéance.... Chansons!
+
+--Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand
+ce que l'on vous en dit est dans votre intérêt?
+
+--Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous
+ces discours d'idiot. Cela me jugule. Après tout, quelle différence y
+a-t-il entre vous et moi?
+
+--Allons, allons, messieurs, ce n'est pas là la question, dit Marks:
+chacun voit les choses à sa manière. M. Haley est un très-aimable homme,
+sans aucun doute; il a sa conscience à lui, c'est un fait. Quant à vous,
+Tom, vous avez aussi votre manière d'agir, qui est excellente. Oui,
+excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez,
+n'aboutissent à rien. A l'oeuvre donc, à l'oeuvre! Voyons, monsieur
+Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme?
+
+--La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est à Shelby. Je n'ai que
+l'enfant. J'ai eu la bêtise de vouloir acheter ce petit singe.
+
+--Vous êtes toujours bête, lui cria brutalement Thomas Loker.
+
+--Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant
+sa langue sur ses lèvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie
+d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me
+regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment
+est-elle? quelle est-elle?
+
+--Eh bien! blanche et belle, bien élevée. J'en offrais huit cents ou
+mille dollars à Shelby.
+
+--Blanche et belle, bien élevée!» reprit Marks.
+
+Ses yeux perçants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu'à la pensée
+d'une bonne affaire.
+
+«Attention, Loker; voilà une belle perspective.... Nous allons
+travailler ici pour notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout
+naturellement, revient à M. Haley; nous autres, nous emmenons la mère à
+Orléans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?»
+
+Tom, qui, pendant tout ce discours, était resté bouche béante, rapprocha
+soudainement ses mâchoires comme fait un dogue à qui l'on montre un
+morceau de viande. Il parut digérer lentement l'idée.
+
+«Voyez-vous, dit Marks à Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans
+ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les
+tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer,
+j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il
+semble que je suis là dans tout l'éclat de l'orgueil professionnel. Un
+jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans. Un autre jour, j'arrive
+à l'instant de ma plantation, sur la rivière des Perles, où je fais
+travailler sept cents nègres. Une autre fois, je suis un parent éloigné
+de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses
+talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son
+caractère; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le
+pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou
+sur quelque chose, et mieux imaginer les particularités et
+circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je
+glisse comme un serpent à travers les difficultés. Je voudrais parfois
+que la justice y regardât de plus près; cela serait plus amusant, vous
+comprenez!»
+
+Tom Loker, dont la pensée, comme les mouvements, avait toujours une
+certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son
+poing pesant, qui fit tout retentir.
+
+«Cela sera! dit-il.
+
+--Dieu vous bénisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les
+verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion.
+
+--Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley.
+
+--Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? répondit
+Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc?
+
+--Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je
+mérite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dépense
+payée?
+
+--Ah çà! dit Loker avec un épouvantable serment et en frappant la table
+de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley?
+Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et moi nous ayons pris le
+métier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme vous,
+sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme à nous, et
+vous ne direz mot; ou nous aurons la mère et l'enfant. Vous nous avez
+montré le gibier, il nous appartient maintenant comme à vous. Si Shelby
+et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez où sont les
+perdrix de l'an passé. Si vous les trouvez.... elles ou nous.... bravo!
+
+--Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me
+reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours
+loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidèlement tenu votre
+parole.
+
+--Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries;
+mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-même. Vous
+savez cela, Daniel Haley!
+
+--Très-bien, Tom, très-bien! C'est ce que je disais moi-même. Si vous me
+dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous
+que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus.
+
+--Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez,
+quand je travaillais pour vous, ce n'était pas gratis. Je sais tenir une
+anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars,
+argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous
+connais!
+
+--Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bénéfice de mille à
+quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'êtes pas raisonnable.
+
+--Nous avons de la besogne assurée pour cinq semaines. Nous allons la
+quitter pour courir après votre marmot, et, si nous ne prenons pas la
+mère.... les femmes, c'est le diable à prendre! qui nous indemnisera,
+nous? Est-ce vous?
+
+--J'en réponds.
+
+--Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je
+rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum!
+Marks, n'est ce pas cela?
+
+--Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que
+des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de
+loi, vous savez, nous sommes très-bons, très-accommodants,
+très-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant où vous
+voudrez.... n'est-ce pas, Tom?
+
+--Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai à Cincinnati, et je le
+laisserai chez Grany Belcher, au débarcadère.»
+
+Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long
+papier, il s'assit, et, ses yeux perçants fixés sur le papier, il
+commença de lire entre ses dents: «Baines, comté de Shelby, le petit
+Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; Édouard, Dick et Lucy,
+mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents
+dollars sur sa tête.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si
+nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il après une pause, il
+faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a
+longtemps qu'ils sont enregistrés.
+
+--Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher.
+
+--J'arrangerai cela. Il n'y a pas très-longtemps qu'il sont dans les
+affaires; ils doivent s'attendre à travailler à bon marché.»
+
+Marks continua sa lecture.
+
+«Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer
+dessus ou de jurer qu'on a tiré. Je ne crois pas qu'ils puissent
+demander beaucoup pour ceux-là. Mais à demain nos affaires. Voyons
+l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille
+débarquer?
+
+--Certainement, je l'ai vue comme je vous vois.
+
+--Et un homme l'aidait à gravir le bord escarpé?
+
+--Oui.
+
+--Très-bien, dit Marks; elle a reçu asile: où? c'est la question. Eh
+bien, Tom, qu'en dites-vous?
+
+--Il faut passer la rivière cette nuit, cela ne fait pas un doute.
+
+--Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace
+d'une terrible façon.... N'y a-t-il point de danger, Tom?
+
+--Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiéter; il faut passer, répondit
+Tom d'un ton décidé.
+
+--Diable! fit Marks qui se démenait dans la chambre. Soit!» ajouta-t-il.
+
+Puis, allant jusqu'à la fenêtre:
+
+«Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis,
+Tom....
+
+--Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je
+ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrêtiez ici un
+jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontières du Sandusky
+avant vous....
+
+--Je n'ai pas peur, dit Marks; seulement....
+
+--Seulement quoi? reprit Tom.
+
+--C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau.
+
+--L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme
+allait passer la rivière. Tout ou rien! nous allons passer avec lui.
+
+--Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley.
+
+--Première qualité. Mais à quoi bon? Vous n'avez rien d'elle à leur
+faire sentir!
+
+--Si fait! dit Haley triomphant. Voilà son châle que, dans sa
+précipitation, elle a laissé sur le lit. Voilà aussi son chapeau.
+
+--Quelle chance! dit Locker. En avant!
+
+--Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans précaution sur
+elle, dit Haley.
+
+--Ceci, répondit Marks, est bien une considération. Là-bas, à Mobile,
+nos chiens ont mis un esclave en pièces avant que nous ayons eu le temps
+de les retirer.
+
+--Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beauté fait
+tout le prix, dit Haley.
+
+--C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entrée dans une maison,
+les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations
+où se cachent les nègres errants qui n'ont pas trouvé d'asile.
+
+--Allons, dit Locker, qui était descendu au comptoir pour demander
+quelques renseignements, le bateau est là. Ainsi, Marks....»
+
+Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gîte qu'il
+abandonnait, puis il se leva lentement pour obéir. On échangea les
+derniers mots qui terminaient le marché; Haley donna d'assez mauvaise
+grâce cinquante dollars à Tom, et le digne trio se sépara.
+
+Si quelques-uns de nos lecteurs civilisés et chrétiens nous blâment de
+les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien
+s'efforcer de vaincre les préjugés de leur siècle.
+
+La chasse aux nègres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train
+de s'élever à la dignité d'une profession légale et patriotique. Si le
+vaste terrain qui s'étend entre le Mississipi et l'océan Pacifique
+devient le grand marché des corps et des âmes, si l'esclavage suit la
+progression rapide de toute chose en ce siècle, le chasseur et le
+marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie américaine.
+
+Pendant que cette scène se passait à la taverne, Samuel et André, se
+félicitant mutuellement, regagnaient le logis.
+
+Samuel était dans un état de surexcitation extraordinaire: il exprimait
+son allégresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par
+les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il
+s'asseyait à l'envers, le visage tourné vers la queue de son cheval, et
+puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle;
+prenant alors une contenance grave, il se mettait à prêcher en termes
+emphatiques, ou bien à faire le fou pour amuser André. Quelquefois, se
+battant les flancs à tour de bras, il éclatait en rires bruyants qui
+faisaient retentir l'écho des vieux bois. Malgré ces excentricités, il
+maintint les chevaux à leur plus vive allure, si bien que, entre onze
+heures et minuit, le bruit de leurs sabots résonna sur les petits
+cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby.
+
+Mme Shelby vola à leur rencontre.
+
+«Est-ce vous, Sam? Eh bien?
+
+--M. Haley est resté à la taverne; il est bien fatigué, madame.
+
+--Mais Élisa, Samuel?
+
+--Ah! elle a passé le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de
+Chanaan.
+
+--Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'écria Mme Shelby hors
+d'elle-même, près de se trouver mal en songeant à ce que ces mots-là
+pouvaient vouloir dire.
+
+--Oui, madame, le Seigneur protége les siens. Lisa a passé l'Ohio
+miraculeusement, comme si le Seigneur l'eût enlevée dans un char de feu
+avec deux chevaux.»
+
+En présence de sa maîtresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait
+jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de
+l'Écriture.
+
+«Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui était arrivé à son tour sur le
+perron; venez ici, et dites à votre maîtresse ce qu'elle veut savoir.
+Venez, venez, Émilie, dit-il à sa femme en passant un bras autour
+d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop à
+vos impressions....
+
+--Eh! ne suis-je point une femme, une mère? Ne sommes-nous point
+responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce péché
+ne nous soit point imputé!
+
+--Mais quel péché, Émilie? vous savez que nous étions obligés à faire ce
+que nous avons fait.
+
+--Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas
+raisonner là-dessus.
+
+--Ici, Andy, ici nègre; du vif! s'écria Samuel; conduis ces chevaux à
+l'écurie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?»
+
+Et Samuel, son chapeau de palmier à la main, apparut à la porte du
+salon.
+
+«Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M.
+Shelby. Où est Élisa?
+
+--Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace
+flottante; elle allait, que c'était une merveille! Oui, ce n'est là
+rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur
+l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard.
+
+--Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention.
+Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aisée, reprit M.
+Shelby.
+
+--Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de
+Dieu. Mais voici: c'était juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi
+nous arrivons à une petite taverne auprès de la rivière. Je marchais un
+peu en tête (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais
+me modérer); j'arrive auprès de la fenêtre de la taverne. Je suis sûr
+que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes
+talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement à réveiller
+les morts.... Peut-être Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva
+près de la porte, elle se rejeta vivement en arrière, et puis, comme je
+vous dis, elle s'échappa par une porte de côté et descendit jusqu'au
+bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et André, nous
+courûmes après. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait, à partir du bord,
+un courant de dix pieds de large, et de l'autre côté, çà et là, comme de
+grandes îles, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrière elle,
+et je pensais en moi-même que nous allions la prendre, quand elle poussa
+un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'élança de l'autre côté du
+courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace
+faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche.
+Dam! ces sauts-là ne sont pas communs. Voilà mon opinion.»
+
+Pendant le récit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond
+silence, pâle à force d'émotion:
+
+«Dieu soit loué! elle n'est pas morte, s'écria-t-elle; mais où est
+maintenant son pauvre enfant?
+
+--Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'oeil dévotement.
+Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait tout, ainsi
+que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des instruments pour
+faire la volonté de Dieu. Sans moi, aujourd'hui Élisa eût été prise une
+douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui ai lâché les
+chevaux et qui les ai fait courir jusqu'à l'heure du dîner? Et ce soir,
+n'ai-je point égaré M. Haley à cinq milles de sa route? Autrement, il
+eût repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous sommes tous
+des providences!
+
+--Je vous dispense, maître Sam, de jouer ici le rôle de ces
+providences-là! je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les
+gentlemen qui sont chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité que
+les circonstances permettaient d'en montrer.
+
+Il est aussi difficile de feindre la colère avec un nègre qu'avec un
+enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai à travers
+les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune façon
+découragé par ce ton sévère: cependant il prit un air de gravité
+dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissèrent en signe de
+profond repentir.
+
+«Maître a raison, tout à fait raison; c'est mal à moi, je ne me défends
+pas; maître et maîtresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je
+le sens bien; mais un pauvre nègre comme moi est parfois bien tenté de
+mal faire, surtout quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est
+pas un gentleman, et un individu élevé comme moi ne peut se retenir en
+voyant ces choses-là!
+
+--C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le
+sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mère Chloé, elle
+vous donnera le reste du jambon de votre dîner. Andy et vous, vous devez
+avoir faim!
+
+--Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement
+son salut;» et il sortit.
+
+On s'apercevra, et nous l'avons déjà dit ailleurs, que maître Samuel
+avait un talent naturel qui eût pu le mener loin dans la carrière
+politique: c'était de voir dans toute chose le côté qui pouvait profiter
+à son honneur et à sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilité et
+sa piété, il enfonça son chapeau de palmier sur sa tête avec une sorte
+de crânerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la
+mère Chloé, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine.
+
+«Je vais faire un discours à ces nègres, pensait Samuel; il faut les
+frapper d'étonnement!»
+
+Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait
+toujours été d'accompagner son maître dans les réunions politiques de
+toute espèce. Caché dans les haies, perché sur les arbres, il suivait
+attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive
+satisfaction; puis, redescendant parmi les frères de sa couleur qui se
+trouvaient dans les mêmes lieux, il les édifiait et les charmait par ses
+imitations burlesques, qu'il débitait avec un entrain et une gravité
+imperturbables. Souvent les blancs se mêlaient au sombre auditoire; ils
+écoutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait là un
+juste motif de s'adresser à lui-même ses propres félicitations.
+
+Au fond, Samuel regardait l'éloquence comme sa véritable vocation, et il
+ne laissait jamais passer une occasion de déployer ses talents.
+
+Entre Samuel et la tante Chloé il y avait, depuis longtemps, une
+certaine mésintelligence, ou plutôt une froideur marquée. Mais Samuel,
+ayant un projet sur le département des provisions comme base de ses
+opérations futures, résolut, dans la circonstance présente, de faire de
+la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame étaient
+toujours exécutés à la lettre, cependant il y aurait un immense profit
+pour lui à ce qu'on en suivît aussi l'esprit.
+
+Il parut donc devant Chloé avec une expression touchante de soumission
+et de résignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour
+soulager un compagnon d'infortune. Il avait déjà pour lui l'approbation
+de madame, qui lui donnait droit à un _extra_ de solide et de liquide,
+et semblait ainsi reconnaître implicitement ses mérites. Les choses
+marchèrent en conséquence.
+
+Jamais électeur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries
+et des attentions d'un candidat, comme la mère Chloé des tendresses et
+des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-même n'aurait pas été
+comblé de plus de marques de bonté maternelle. Il se trouva bientôt
+assis, choyé, glorieux, devant une large assiette d'étain, contenant,
+sous forme d'_olla podrida_, les débris de tout ce qui avait paru sur la
+table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon,
+fragments dorés de gâteaux, débris de pâtés de toutes les formes
+géométriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gésiers,
+apparaissaient dans un désordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux
+qui l'entouraient, était assis comme sur un trône, couronné de son
+chapeau de palmier joyeusement posé sur le côté. A sa droite était
+André, qu'il protégeait visiblement.
+
+La cuisine était remplie de ses compagnons, qui étaient accourus de
+leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le récit des
+exploits du jour.
+
+Pour Samuel, c'était l'heure de la gloire.
+
+L'histoire fut donc rehaussée de toutes sortes d'ornements et
+d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme
+quelques-uns de nos dilettanti à la mode, ne permettait pas qu'une
+histoire perdît aucune de ses dorures en passant par ses mains.
+
+Des éclats de rire saluaient le récit; ils étaient répétés et
+indéfiniment prolongés par la petite population qui jonchait le sol ou
+qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette
+gaieté, Samuel conservait cependant une inaltérable gravité; de temps
+en temps seulement il roulait ses yeux, relevés tout à coup, et jetait
+à son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne
+descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son éloquence.
+
+«Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon
+de dinde avec énergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est
+moi, a fait seul pour la défense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye
+de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le
+principe est le même. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands
+d'esclaves viendra flairer et rôder autour de nous, qu'il me rencontre
+sur sa route, je suis l'homme à qui il aura affaire. Oui, mes frères, je
+me lèverai pour vos droits, je défendrai vos droits jusqu'au dernier
+soupir.
+
+--Pourquoi, alors, reprit André, disiez-vous ce matin, que vous alliez
+aider ce m'sieu à reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne
+_cordent_ pas ensemble!
+
+--Je vous dirai maintenant, André, reprit Samuel avec une écrasante
+supériorité, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les
+enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent
+pas se permettre de _collationner_ les grands principes d'action!»
+
+André parut tout à fait syncopé, surtout par le mot un peu dur
+_collationner_, dont la plupart des membres de l'assemblée ne se
+rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-même.
+
+Samuel reprit:
+
+«C'était par conscience, André, que je voulais aller reprendre Lisa. Je
+croyais vraiment que c'était l'intention du maître.... Mais, quand j'ai
+compris que la maîtresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience
+était plus encore de son côté. Il faut être du côté de la maîtresse....
+Il y a plus à gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidèle à mes
+principes et attaché à ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en
+imprimant un mouvement plein d'enthousiasme à un cou de poulet. Mais à
+quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je
+vous le demande à tous?... Tenez! André, vous pouvez prendre cet os, il
+y a encore quelque chose autour!»
+
+L'auditoire, bouche béante, était suspendu aux paroles de Samuel.
+L'orateur dut continuer.
+
+«Ce sujet de la persistance, nègres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un
+homme qui pénètre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est
+une chose qui n'a jamais été tirée au clair par personne! Vous
+comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le
+lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas
+qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gâteau, André....
+Pénétrons dans le sujet, reprit Samuel!--Les gentlemen et le beau sexe
+de cet auditoire excuseront ma comparaison usitée et vulgaire. Écoutez!
+Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon échelle
+d'un côté.... Ça ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce côté,
+mais que je porte mon échelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis
+pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours
+monter du côté où se trouve mon échelle.... Est-ce clair?
+
+--Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez été
+persistant,» murmura la tante Chloé, qui devenait un peu plus revêche.
+La gaieté de cette soirée lui semblait, selon la comparaison de
+l'Écriture, du vinaigre sur du nitre.
+
+«Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire,
+pour l'effort suprême de la péroraison, oui, amis et concitoyens, et
+vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est là mon orgueil!
+je les ai conservés jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des
+principes et je m'attache à eux fortement. Tout ce que je pense devient
+principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font
+brûler vivant! je marcherai au bûcher!... Et maintenant, je dis: Je
+viens ici pour verser la dernière goutte de mon sang pour mes principes,
+pour mon pays, pour la défense des intérêts de la société!
+
+--Bien! bien! dit Chloé; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous
+coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin.
+Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fêlé, va
+aller à la paille.... et vite!
+
+--Nègres ici présents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec
+une grande bénignité, je vous donne ma bénédiction. Allez vous coucher,
+et soyez tous bons enfants!»
+
+Après cette bénédiction pathétique, l'assemblée se dispersa.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme.
+
+
+Les lueurs d'un feu joyeux se reflétaient sur le tapis et les tentures
+d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une
+théière et de ses tasses. M. Bird, le sénateur, tirait ses bottes et se
+préparait à mettre à ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa
+femme venait d'achever pour lui pendant la session du sénat. Mme Bird,
+image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en
+adressant de temps en temps des admonestations à un certain nombre
+d'enfants turbulents, qui se livraient à tout le désordre et à toutes
+les malices qui font le tourment des mères depuis le déluge.
+
+«Tom, laissez donc le bouton de la porte; là! voilà qui est bien! Mary,
+Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne
+faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.»
+
+Puis enfin, trouvant le moyen de parler à son mari:
+
+«Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir
+ici ce soir.
+
+--Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pensé que je pouvais venir passer la
+nuit et goûter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement
+fatigué.... ma tête se fend....»
+
+Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans
+le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer à l'atteindre, mais le
+mari l'en empêcha.
+
+«Oh! non, chère, pas de drogues! mais bien plutôt une tasse bien chaude
+de votre excellent thé et quelque chose à manger: voilà ce qu'il me
+faut; c'est une ennuyeuse besogne, la législature!»
+
+Et le sénateur sourit, comme s'il se fût complu dans l'idée qu'il se
+sacrifiait à son pays.
+
+«Eh bien! dit la femme quand la table fut à peu près mise et le thé
+préparé, qu'est-ce qu'on a fait au sénat?»
+
+C'était une chose tout à fait étrange de voir cette charmante petite Mme
+Bird se casser la tête des affaires du sénat. Elle pensait avec beaucoup
+de raison que c'était assez pour elle de s'occuper de celles de sa
+maison. M. Bird ouvrit donc des yeux étonnés et dit:
+
+«Mais nous n'avons rien fait d'important.
+
+--Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour
+empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui
+viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense
+pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter.
+
+--Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?
+
+--Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de
+toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle
+et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée.
+
+--On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui
+nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que
+nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à
+la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les
+rassurer.
+
+--Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute,
+d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle
+de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer
+tranquillement à leurs affaires?
+
+--Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous
+sentez bien.»
+
+Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près
+quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher,
+et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une
+poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier
+gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à
+merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants
+étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la
+persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait
+qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté
+la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un
+contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère.
+Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle
+avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle
+avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage
+pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense.
+
+«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants.
+Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et
+envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de
+quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la
+porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien
+vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres
+aux chats.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui
+donna une apparence de beauté extraordinaire, elle s'avança vers son
+mari, et d'un ton ferme:
+
+«Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une
+telle loi soit juste et chrétienne.
+
+--Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui.
+
+--Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas votée?
+
+--Mon Dieu si, ma belle politique.
+
+--Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres créatures, sans toit, sans
+asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la
+violerai dès que j'en aurai l'occasion... et j'espère que je l'aurai,
+cette occasion.... Ah! les choses en sont venues à un triste point, si
+une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit à
+ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves,
+c'est-à-dire parce qu'ils ont été opprimés et torturés toute leur vie!
+Pauvres êtres!
+
+--Mais, chère Mary, écoutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains,
+je vous aime parce que vous les avez. Mais, chère, il ne faut pas
+laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici
+de ce qu'on éprouve soi-même: de grands intérêts publics sont en
+question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons
+faire le sacrifice de nos propres sympathies.
+
+--Écoutez, John! je ne connais rien à votre politique, mais je sais lire
+ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux
+qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je
+veux lui obéir!
+
+--Mais dans le cas où votre action entraînerait un grand malheur public?
+
+--Obéir à Dieu n'entraîne jamais un grand malheur public.... je sais que
+cela ne peut pas être! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il
+commande.
+
+--Écoutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour
+vous prouver....
+
+--Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre;
+et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une
+créature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en
+fuite? Le feriez-vous? dites!»
+
+Maintenant, s'il faut dire vrai, notre sénateur avait le malheur d'être
+un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une créature dans la
+peine n'avait jamais été son fait, et ce qui était plus fâcheux pour
+lui, en présence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait
+bien, et qu'elle livrait l'assaut à une place sans défense.... Il avait
+donc recours à tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait
+des hum! hum! multipliés, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de
+ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi était à peu près
+découvert, n'en mettait que plus d'ardeur à pousser ses avantages.
+
+«Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une
+femme dehors, dans une tempête de neige, par exemple, ou bien la faire
+prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez?
+
+--Ce serait sans doute un bien pénible devoir, dit M. Bird d'un ton
+mélancolique.
+
+--Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-là. Vous savez que ce
+n'est pas un devoir: cela ne peut pas être un devoir. Si les gens
+veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien:
+voilà ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espère bien n'en avoir
+jamais), je saurais bien les empêcher de fuir de chez moi et de chez
+vous, John! Je vous le répète, on ne fuit pas quand on est heureux;
+quand ils fuient, les pauvres êtres, ils ont assez souffert de froid, de
+faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou
+non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde!
+
+--Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chère.
+
+--Je déteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets.
+Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les
+plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos théories. Je
+vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce
+soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et même mieux.»
+
+Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum
+de la maison, montra sa tête; il pria madame de vouloir bien passer à la
+cuisine. Notre sénateur, soulagé à temps, suivit de l'oeil sa petite
+femme avec un capricieux mélange de plaisir et de contrariété, et,
+s'asseyant dans un fauteuil, il commença à lire des papiers.
+
+Un instant après, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton
+vif et tout ému: «John! John! voulez-vous venir ici un moment?»
+
+M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi
+d'étonnement et de stupeur au spectacle qui se présenta devant lui. Une
+jeune femme amaigrie, dont les vêtements déchirés étaient roidis par le
+froid, un soulier perdu, un bas arraché du pied coupé et sanglant, était
+renversée sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On
+reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race méprisée,
+mais on devinait en même temps sa beauté triste et passionnée; sa
+roideur de statue, son aspect glacé, immobile, où la mort se lisait,
+frappaient de stupeur tout d'abord.
+
+M. Bird était là, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme,
+leur unique domestique de couleur, et la mère Dina, s'occupaient
+activement à la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait
+l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et réchauffait
+ses petits pieds.
+
+«Pauvre femme! si cela ne fait pas peine à voir! dit la vieille Dina
+d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait
+trouver mal,... elle était assez bien en entrant;... elle a demandé à se
+réchauffer une minute; je lui ai demandé d'où elle venait, quand elle
+est tombée tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si
+j'en crois ses mains.
+
+--Pauvre créature!» dit Mme Bird d'une voix émue, quand la jeune femme,
+ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et
+vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'écria:
+«Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?»
+
+A ce cri, l'enfant s'élança des bras de Cudjox et courut à elle en
+levant ses petits bras.
+
+«Oh! le voilà! le voilà!»
+
+Et, d'un air égaré, s'adressant à Mme Bird:
+
+«Oh! madame, protégez-le! ne le laissez pas prendre!
+
+--Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird,
+vous êtes en sûreté, ne craignez rien.
+
+--Que Dieu vous récompense!» dit l'esclave en couvrant son visage et en
+sanglotant.
+
+Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras.
+
+Elle se calma enfin, grâce à tous ces soins délicats et féminins que
+personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement
+dressé pour elle auprès du feu, et elle tomba bientôt dans un profond
+sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins
+épuisé qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en séparer; elle avait, au
+contraire, résisté, avec une sorte d'effroi nerveux, à tous les tendres
+efforts que l'on avait faits pour le lui ôter. Même dans le sommeil, son
+bras, passé autour de lui, le serrait d'une étreinte que rien n'eût pu
+dénouer, comme si elle eût voulu le défendre encore.
+
+M. et Mme Bird rentrèrent au salon, et, si étrange que cela puisse
+sembler, on ne fit, ni d'un côté ni de l'autre, aucune allusion à la
+conversation précédente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le sénateur
+feignit de lire ses papiers; puis les mettant de côté:
+
+«Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est.
+
+--Quand elle sera réveillée et un peu remise, nous verrons, répondit Mme
+Bird.
+
+--Dites-moi donc, chère, fit M. Bird, après une méditation
+silencieuse....
+
+--Quoi? mon ami....
+
+--Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant un
+peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.»
+
+Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle
+répondit: «On verra!...»
+
+Second silence. M. Bird le rompit encore.
+
+«Dites-moi, chère amie!
+
+--Oui. Qu'est-ce encore?
+
+--Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les
+épaules quand je fais ma sieste après dîner.... vous pourriez aussi le
+lui donner; elle a besoin de vêtements.»
+
+Au même instant Dina parut et dit que la femme était éveillée et qu'elle
+désirait voir madame.
+
+M. et Mme Bird se rendirent à la cuisine avec les deux aînés de leurs
+enfants. La plus jeune progéniture avait été fort sagement mise au lit.
+
+Élisa était assise sur l'âtre, auprès du feu; elle regardait fixement la
+flamme avec cette expression calme, indice d'un coeur brisé, bien
+différente de la turbulence sauvage que nous avons précédemment décrite.
+
+«Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bonté. J'espère
+que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!»
+
+Un soupir profond, un frémissement fut la seule réponse d'Élisa; mais
+elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression
+de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre
+petite femme sentit que les larmes la gagnaient.
+
+«Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre
+femme! Dites-moi d'où vous venez et ce que vous voulez.
+
+--Je viens du Kentucky.
+
+--Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire.
+
+--Cette nuit.
+
+--Comment êtes-vous venue?
+
+--J'ai passé sur la glace.
+
+--Passé sur la glace! répétèrent tous les assistants.
+
+--Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai passé
+sur la glace, car ILS étaient derrière moi,... tout près, tout près,...
+et il n'y avait pas d'autre chemin.
+
+--Dieu! madame, s'écria Cudjox, la glace est brisée en grands blocs,
+coulant ou tournoyant dans le fleuve.
+
+--Je le sais, je le sais! dit Élisa d'un air égaré. Je l'ai pourtant
+fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver à
+l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu m'a
+aidée! On ne sait pas à quel point il aide ceux qui essayent,
+ajouta-t-elle avec un éclair dans l'oeil.
+
+--Étiez-vous esclave? dit M. Bird.
+
+--Oui, monsieur, j'appartenais à un homme du Kentucky.
+
+--Était-il cruel envers vous?
+
+--Non, monsieur, c'était un bon maître.
+
+--Et votre maîtresse, était-elle dure?
+
+--Non, monsieur, non! ma maîtresse a toujours été bonne pour moi.
+
+--Qui donc a pu vous pousser à quitter une bonne maison? à vous enfuir,
+et à travers de tels dangers?»
+
+L'esclave fixa sur Mme Bird un oeil perçant et scrutateur; elle vit
+qu'elle portait des vêtements de deuil.
+
+«Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?»
+
+La question était inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y
+avait un mois à peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait été
+mis au tombeau.
+
+M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes,
+mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit:
+
+«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.
+
+--Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après
+l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste
+plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés.
+C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma
+pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me
+l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il
+s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa
+vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on
+l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il
+était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis
+partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a
+achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les
+entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je
+passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui
+m'aidait à gravir la rive.»
+
+Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de
+douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun
+montrait à sa manière la sympathie de son coeur.
+
+Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche
+pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent jamais (les
+mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur
+mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa
+belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son
+mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur
+son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!»
+On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se
+frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et
+répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en
+sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il
+tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant,
+essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître
+des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour
+faire des observations critiques.
+
+«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître?
+fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui
+lui montaient à la gorge.
+
+--Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma
+maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils
+devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait
+un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis
+monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et
+suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les
+papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que
+j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais
+plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde.
+
+--N'avez-vous pas de mari?
+
+--Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur
+pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de
+plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le
+sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le
+revoir.»
+
+Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire
+croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement
+insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son
+désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond.
+
+«Et où comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bonté.
+
+--Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada?
+demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird.
+
+--Pauvre créature! fit celle-ci involontairement.
+
+--Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave.
+
+--Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons
+essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui
+faire un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine. Je verrai, demain
+matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre
+femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protégera.»
+
+Mme Bird et son mari rentrèrent dans le salon. La femme s'assit auprès
+du feu, dans une petite chauffeuse à bascule. M. Bird allait et venait
+par la chambre, en murmurant: «Diable! diable! maudite besogne!...»
+Enfin, marchant droit à sa femme, il lui dit:
+
+«Il faut, ma chère, qu'elle parte cette nuit même! Le marchand sera sur
+ses traces demain de très-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle
+pourrait se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il fut passé; mais une armée
+à pied et à cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez
+à la porte ou à la fenêtre et fera tout découvrir, je vous en réponds:
+ce serait une belle affaire pour moi d'être pris ici-même avec eux!...
+Non, il faut qu'ils partent cette nuit.
+
+--Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller où?
+
+--Où? je sais bien où,» dit le sénateur en mettant ses bottes. Quand il
+eut un pied chaussé, le sénateur s'assit, l'autre botte à la main,
+étudiant attentivement les dessins du tapis. «Il faut que cela soit,
+dit-il, quoique.... au diable!» Il coula l'autre botte et retourna à la
+fenêtre.
+
+Cette petite Mme Bird était une femme discrète, une femme à qui on
+n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: «Je vous l'avais bien dit!»
+Dans l'occasion présente, bien qu'elle se doutât de la tournure que
+prenait la méditation de son mari, elle s'abstint très-prudemment de
+l'interrompre; elle s'assit en silence, se préparant à entendre la
+résolution de son légitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire
+connaître.
+
+«Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu
+du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est établi à
+sept milles d'ici, de l'autre côté du gué, où personne ne va à moins d'y
+avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y
+sera assez en sûreté. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une
+voiture cette nuit; personne que moi!
+
+--Mais Cudjox est un excellent cocher.
+
+--Sans doute; mais voilà, il faut passer le gué deux fois. Le second
+passage est dangereux quand on ne le connaît pas comme moi. Je l'ai
+passé cent fois à cheval, et je sais juste où il faut tourner. Ainsi
+vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les chevaux
+tranquillement vers minuit, et je l'emmènerai; pour donner une couleur à
+la chose, il me conduira à la prochaine taverne, pour prendre la voiture
+de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On pensera que je
+n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires dont je
+m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je ferais
+après tout ce qui a été dit et fait par moi sur la question des
+esclaves! N'importe!
+
+--Allez, John, votre coeur est meilleur que votre tête, dit Mme Bird en
+posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je
+vous aurais jamais aimé.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous
+ne vous connaissez vous-même?»
+
+Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que
+le sénateur pensa qu'il devait décidément être un habile homme pour
+avoir su inspirer à sa femme une admiration si passionnée. Qu'avait-il
+donc de mieux à faire que d'aller voir si on apprêtait la voiture?
+Cependant, il s'arrêta à la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec
+un peu d'hésitation:
+
+«Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein
+des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri....» Il tourna
+vivement sur ses talons et ferma la porte après lui.
+
+La femme ouvrit la porte d'une petite chambre à coucher contiguë à la
+sienne, posa un flambeau sur le secrétaire, et tirant une clef d'une
+petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un
+tiroir.... puis elle s'arrêta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie
+pas à pas, s'arrêtèrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs
+dans leur silence. O mère qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais
+eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert
+comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mère, si vous me
+répondez non!
+
+Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de
+toutes formes et de tous modèles, des collections de tabliers et des
+piles de petits bas.... Il y avait même de petits souliers. Ils avaient
+été portés; ils étaient usés au talon.... Le bout de ces petits souliers
+pointait à travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets
+familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits
+souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de coeur!
+
+Elle s'assit auprès de ce tiroir, mit sa tête dans ses mains, et pleura!
+Les larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient dans le tiroir!
+Puis relevant tout à coup la tête.... avec une précipitation nerveuse,
+elle choisit parmi ces objets les plus solides et les meilleurs, et elle
+en fit un paquet.
+
+«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous
+allez donner ces choses?...
+
+--Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers
+enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du
+ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais
+pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne
+à une mère dont le coeur a été blessé plus encore que le mien; je les
+donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!»
+
+Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent
+en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au
+tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit,
+le baume qui console l'infortune et la douleur.
+
+Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe,
+laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à
+donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre
+enfant d'une autre, errante et poursuivie!
+
+Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une
+ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à
+ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença
+l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité.
+Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans
+un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit
+alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte.
+
+«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez
+l'éveiller; il faut que nous partions!»
+
+Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets
+qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la
+déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt,
+enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa
+bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras.
+«Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa
+s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et
+aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand oeil noir,
+plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle
+parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres
+remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva au ciel un de ces
+regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et couvrit
+son visage. La voiture partit.
+
+Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a
+éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les
+résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les
+accueillent et ceux qui les assistent!
+
+Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à
+Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de
+nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans
+ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le
+bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de
+l'État!
+
+Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était
+«puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans
+l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les
+lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans
+un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la
+magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un oeil humain qui
+implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une
+agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il
+n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse
+mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la
+petite casquette,--il l'avait reconnue,--de son pauvre enfant mort!
+
+Aussi, comme notre bon sénateur n'était ni de marbre ni d'acier, comme
+il était un _homme_, et un homme au noble coeur, son patriotisme se
+trouvait fort mal à l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, ô
+vous, nos bons frères du sud; nous soupçonnons fort qu'à sa place
+beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons,
+dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et généreux
+coeurs, à qui jamais on n'a fait en vain le récit d'une infortune. Ah!
+frères, est-ce bien à vous d'attendre de nous ces services que votre bon
+et généreux coeur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous
+étiez à notre place?
+
+Quoi qu'il en soit, si M. Bird était un pécheur politique, il était
+maintenant en train d'expier ses fautes par les épreuves de son voyage
+nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre
+de l'Ohio, si prompte à se changer en boue, était toute détrempée par la
+pluie: c'était une route avec des rails à la mode du bon vieux temps.
+
+«Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces voyageurs de
+l'est, à qui ce mot de _rail_ ne rappelle que des idées de douceur dans
+la locomotion et de célérité dans la marche.
+
+--Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benoîtes régions de
+l'ouest, où la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les
+routes sont faites de grossières pièces de bois que l'on range
+transversalement côte à côte: on les recouvre de terre, de gazon et de
+tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela
+une route et se réjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la
+pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promène les bois çà et là,
+les sème partout, les disperse dans un désordre pittoresque, ménageant
+çà et là des abîmes de fange noire.
+
+C'est par une route pareille que notre sénateur s'en allait bronchant,
+se livrant à des réflexions interrompues fréquemment par les accidents
+de la marche. Le char allait de cahots en ornières. On pourrait écrire
+le voyage en onomatopées: Boun! pan! han! crac! Le sénateur, la femme et
+l'enfant, sans cesse ballottés d'un côté à l'autre, changeaient à chaque
+instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les
+chevaux: on tire, on tourne; on halle: le sénateur perd patience. La
+voiture se relève, on marche. Les deux roues de devant retombent dans
+une autre fondrière. Le sénateur, la femme et l'enfant sont jetés sur le
+siége de devant.
+
+Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez,
+sans la moindre cérémonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant
+pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole à ses chevaux, qui ruent, se
+cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relève
+encore. Ce sont maintenant les roues de derrière qui s'enfoncent. Le
+sénateur, la femme et l'enfant sont replacés un peu trop vite sur le
+siége de derrière. Les deux chapeaux sont enfoncés. Enfin le précipice
+est franchi, et les chevaux s'arrêtent.... essoufflés. Le sénateur
+retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant.
+On se raffermit contre les périls à venir.
+
+Pendant quelque temps on en est quitte pour des ballottements et des
+cahots, des aïe et des hue, et des boum répétés. On commence à espérer
+que l'on s'en tirera sans trop de misère. Enfin un saut carré met tout
+le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidité.
+La voiture s'arrête tout à fait; Cudjox apparaît à la portière.
+
+«Pardon, monsieur, mais voilà un bien mauvais pas; je ne sais si nous
+nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.»
+
+Le sénateur, désespéré, sort de la voiture. Il cherche un endroit
+solide où mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd
+l'équilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repêché, dans
+le plus piteux état, par les soins de Cudjox.
+
+Mais nous voulons épargner la sensibilité de nos lecteurs. Les voyageurs
+de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour
+dégager leur voiture, auront pour notre infortuné héros une sympathie
+douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous
+passons outre.
+
+La nuit était fort avancée quand l'équipage, enfin sorti du gué,
+s'arrêta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de
+persistance pour réveiller les habitants. Enfin, le respectable
+propriétaire parut et ouvrit la porte. C'était un grand et robuste
+gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de
+chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, présentaient
+l'aspect d'une forêt inculte. Une barbe, négligée depuis quelques jours,
+achevait de donner à ce digne homme un aspect qui ne prévenait pas
+complétement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau à la
+main, contemplant les voyageurs avec un air de déconvenue le plus
+réjouissant du monde. Le sénateur eut beaucoup de peine à lui faire
+nettement comprendre ce dont il s'agissait.
+
+Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous présenterons à nos
+lecteurs cette nouvelle connaissance.
+
+L'honnête John Van Tromp était jadis un riche fermier et possesseur
+d'esclaves, dans le Kentucky, «n'ayant rien de l'ours que la peau,»
+ayant au contraire reçu de la nature un grand coeur. Humain et généreux,
+il avait été longtemps le témoin désolé des tristes effets d'un système
+également funeste à l'oppresseur et à l'opprimé; enfin, il n'y put tenir
+davantage; ce coeur gonflé éclata: il prit son portefeuille, traversa
+l'Ohio, acheta une vaste propriété, affranchit ses esclaves, hommes,
+femmes et enfants, les emballa dans une voiture et les envoya coloniser
+sur sa terre. Quant à lui, il se dirigea vers la baie et se retira dans
+une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa conscience.
+
+«Voyons, dit nettement le sénateur, êtes-vous homme à donner asile à une
+pauvre femme et à un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves?
+
+--Je crois que oui, dit l'honnête John avec une certaine emphase.
+
+--Je le croyais aussi, dit le sénateur.
+
+--S'ils viennent, dit le brave homme en développant sa grande taille
+athlétique, me voilà! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de
+haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments;
+dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien
+égal.»
+
+Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tête
+comme un toit de chaume, et il partit d'un grand éclat de rire.
+
+Tombant de fatigue, épuisée, à demi morte, Élisa se traîna jusqu'à la
+porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque,
+lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement
+plein de compassion émue, il ouvrit la porte d'une petite chambre à
+coucher qui donnait sur la vaste cuisine où ils se trouvaient. Il la fit
+entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui
+dit:
+
+«Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien à craindre. Arrive qui
+voudra; je suis prêt à tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines
+suspendues au-dessus du manteau de la cheminée. Ceux qui me connaissent
+savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un
+de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez
+aussi tranquillement que si votre mère vous gardait.»
+
+Il sortit du cabinet et ferma la porte.
+
+«Elle est des plus jolies, dit-il au sénateur. Hélas! souvent c'est leur
+beauté même qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments
+d'honnêtes femmes. Allez, je sais ce qui en est!»
+
+Le sénateur raconta brièvement, en quelques mots, l'histoire d'Élisa.
+
+«Oh!... Hélas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir
+cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obéi au cri de la nature! Pauvre
+femme! Chassée comme un daim! chassée pour avoir fait ce qu'aucune mère
+ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-là me feraient
+blasphémer....»
+
+Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune.
+
+«Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis resté des années sans aller
+à l'église, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible
+autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais répondre à leur grec et à leur
+hébreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas
+retourné à l'église, jusqu'à ce que j'aie trouvé un ministre qui fût
+contre l'esclavage, malgré le grec et le reste. Maintenant j'y
+retourne.»
+
+Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une
+bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre à son
+interlocuteur.
+
+«Vous devriez rester ici jusqu'à demain matin, dit-il cordialement au
+sénateur; je vais appeler la vieille, elle va vous préparer un lit en
+moins de rien.
+
+--Mille grâces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette
+nuit même la voiture de Colombus.
+
+--S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin
+de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est
+en effet bien mauvaise.»
+
+John s'équipa, et, une lanterne à la main, conduisit son hôte par un
+chemin qui longeait sa maison. Le sénateur, en partant, lui mit dans la
+main une bank-note de dix dollars.
+
+«Pour elle! dit-il laconiquement.
+
+--Bien!» répondit John avec une égale concision.
+
+Ils se serrèrent la main et se quittèrent.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+Livraison de la marchandise.
+
+
+Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle
+Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages
+reflétaient la tristesse des coeurs. La petite table était dressée
+devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises
+grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise,
+devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé.
+Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de
+temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui
+coulaient le long de ses joues.
+
+Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête
+appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne
+heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit
+grossier.
+
+Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui,
+pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se
+leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.
+
+«C'est la dernière fois!» dit-il.
+
+Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et
+repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la
+rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un
+geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et
+pleura.
+
+«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être,
+Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame
+dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais,
+hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les
+tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.
+
+--Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé.
+
+--Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir
+de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de
+consolation de ce côté.
+
+--Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus
+loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier.
+C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les
+enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à
+moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.»
+
+Oh! brave coeur, vrai coeur d'homme! adoucissant ton propre chagrin pour
+consoler tes bien-aimés.
+
+Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait
+dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait
+jamais.
+
+«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme
+s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.
+
+--Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là
+dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le
+maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses
+dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté;
+il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il
+soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter
+cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses
+affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme
+et vos enfants!... Vendre l'amour du coeur, le sang du coeur, pour se
+tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!
+
+--Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous
+ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi
+que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il
+n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est
+tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom:
+les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et
+naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre
+chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a
+jamais été traité comme moi? Non, il ne m'aurait pas laissé partir s'il
+eût pu faire autrement.... j'en suis sûr!
+
+--D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui
+avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères
+prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire
+en quoi.... mais je sens qu'il a tort.
+
+--Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de
+tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.
+
+--Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais
+à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon
+déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?»
+
+Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il
+faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race
+sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils
+habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont
+toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont
+l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud
+est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre
+comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux
+dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être
+conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons
+entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils
+laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible
+histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de
+cette rivière, qui leur semble la limite
+
+ D'un pays inconnu dont on ne revient pas!
+
+Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a
+confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils
+avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous
+les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du
+désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud,
+destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de
+leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans
+l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et
+peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid,
+la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles
+encore qui punissent la fuite!
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby avait
+ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La pauvre
+créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner d'adieu. Elle
+avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau était juste au
+goût de Tom; elle avait également atteint certaine bouteille
+mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans les
+grandes occasions.
+
+«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit
+Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet.
+
+Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.
+
+«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier
+déjeuner que son pauvre père fera dans la maison!
+
+--Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce.
+
+--Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant
+le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait
+mal agir!»
+
+Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père
+et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé,
+faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires.
+
+«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras,
+voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur
+poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris!
+Maman a été bien méchante pour vous!»
+
+Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils
+accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils
+firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu
+négligés.
+
+«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de
+votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je
+connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre
+rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer
+d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos
+bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera
+maintenant?»
+
+Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota....
+
+«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi,
+continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini!
+je ne serai plus jamais bonne maintenant.»
+
+Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table,
+commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur
+mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à
+se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille,
+qui se livrait à son divertissement favori, égratignant le visage et
+tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à des
+accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de ses
+réflexions intimes.
+
+«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à
+toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue
+toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute,
+dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous
+traite, nous autres nègres?»
+
+A ce moment un des enfants s'écria:
+
+«Voilà madame qui vient!
+
+--Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la
+pauvre Chloé.
+
+Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et
+rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et
+semblait inquiète.
+
+«Tom, dit-elle, je viens pour....»
+
+Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un
+mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent.
+
+«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et
+pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils
+versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le
+désespoir et la douleur amère qui brûle le coeur de l'opprimé. Oh! vous
+qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on peut
+acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se
+détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de
+sympathie véritable!
+
+«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être
+utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous
+jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et
+qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez
+confiance en Dieu!»
+
+Les enfants s'écrièrent:
+
+«Voici M. Haley qui vient!»
+
+Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort
+mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de
+succès de sa chasse.
+
+«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira
+son chapeau en apercevant Mme Shelby.
+
+Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air
+irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles.
+
+Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la
+pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite fille dans ses
+bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants
+suivirent en pleurant.
+
+Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui
+parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille
+s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les
+esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à
+leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des
+esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de
+vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.
+
+«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui
+fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de
+la charrette.
+
+--J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le
+marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là!
+
+--Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le
+regardaient, le front soucieux.
+
+Tom monta.
+
+Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les
+lui attacha autour des chevilles.
+
+Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby
+s'écria du perron:
+
+«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile.
+
+--Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq
+cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.
+
+--Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix
+indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort
+de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et
+gémissant.
+
+«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.»
+
+Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du
+voisinage; il ignorait le malheur de Tom.
+
+«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton
+pénétré.
+
+Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur
+la maison, Tom partit.
+
+M. Shelby était absent.
+
+Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour
+sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression,
+quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les
+supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le
+désintéressement de Tom rendait son chagrin plus cuisant encore. C'est
+en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir ainsi,
+que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse de la
+nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être témoin
+des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti le
+matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.
+
+Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets
+familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la
+propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.
+
+Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un
+maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire
+de menottes.
+
+«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant
+les fers et en regardant Tom.
+
+--Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!
+
+--Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.
+
+--C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous
+n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus
+fidèle créature....
+
+--Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir,
+précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils
+aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves
+intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un
+moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en
+servent; comptez là-dessus.
+
+--Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les
+nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils
+y meurent assez vite.
+
+--Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien
+d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché!
+
+--Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que
+c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi
+brave garçon que ce pauvre Tom.
+
+--Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le
+placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là,
+s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi
+heureux qu'un nègre puisse le désirer.
+
+--Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien.
+
+--Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes
+partout!»
+
+Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la
+charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit
+sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa
+surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta
+vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:
+
+«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils
+voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait
+pas! reprit-il avec une indignation contenue.
+
+--Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais
+si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du
+bien, je vous jure.»
+
+Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.
+
+«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce
+vieux coquin: oui, en vérité!
+
+--Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut....
+cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi.
+
+--Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais,
+hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait
+dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah!
+je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous!
+
+--J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez
+eu tort!
+
+--Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez,
+père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un
+air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar.
+
+--Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait
+impossible, dit Tom avec émotion.
+
+--Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire
+un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du
+cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous
+le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.
+
+--Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!
+
+--Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom.
+Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque
+fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai vous chercher un
+jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé, je
+lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père,
+jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!
+
+--Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père!
+
+--Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....
+
+--Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un
+bon jeune homme. N'oubliez pas combien de coeurs s'appuient sur vous. Ne
+tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère:
+n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien,
+monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut
+nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère....
+D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme
+comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et
+maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela,
+mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?
+
+--Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux.
+
+--Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants,
+quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la
+nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne
+manquent jamais de respect à leurs parents.--Je ne vous offense pas,
+monsieur Georges?
+
+--Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons
+conseils.
+
+--Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en
+caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant.
+Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:
+
+«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges,
+vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége!
+Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation,
+votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître
+comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de
+votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.
+
+--Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je
+vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous
+ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai
+rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un
+tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.»
+
+Haley sortit de la maison, les menottes à la main.
+
+«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que
+j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom.
+
+--Bien le bonjour! répondit Haley.
+
+--Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre
+vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des
+bêtes... C'est un vil métier!
+
+--Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai
+bien en vendre... C'est à peu près la même chose!...
+
+--Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni
+l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais
+fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de
+lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky.
+
+«Allons, père Tom! adieu.... et du courage!
+
+--Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une
+tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en
+a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du coeur.
+
+Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit
+enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui
+rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite
+place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme
+avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son coeur.
+
+«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où
+il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite
+toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien
+avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres,
+moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez
+pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les
+connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à
+s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est
+pas la mienne!»
+
+L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait
+une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas
+l'intention de s'enfuir.
+
+C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des
+insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et
+de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.
+
+Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des
+autres personnages de notre histoire.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+
+Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte
+d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il
+trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence
+du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la
+mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du
+Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant
+de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout
+de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des
+carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits
+nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer
+était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son
+chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur
+le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la
+position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette
+attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.
+
+Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son
+comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa
+tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut
+chapeau.
+
+A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème
+caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de
+palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez
+tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le
+portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur,
+les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur
+nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi
+leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter.
+D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et
+alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent
+de toutes sortes de façons.
+
+Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.
+
+Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit
+dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but que de
+prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au service
+de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau feu, vif,
+pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du monde dans
+une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient ouvertes;
+les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de grosses
+bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée des
+agréments d'une taverne du Kentucky.
+
+Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve
+vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des
+instincts et des particularités distinctives des races.
+
+Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant
+sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants
+regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la
+tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le
+manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des
+arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été,
+afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le
+monde «étranger» avec une _nonchalante bonhomie_[8], et sont, du reste,
+les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les hommes.
+
+ [8] Ces mots sont en français dans le texte original.
+
+Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un
+petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et
+franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la
+plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les
+portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les
+offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il
+parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine
+inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement,
+il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec
+anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la
+cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une
+énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les
+nerfs sont trop susceptibles.
+
+«Vous allez bien, _étranger_? dit le gentleman sans façon au nouvel
+arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.
+
+--Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans
+effroi, devant l'honneur qui le menaçait.
+
+--Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de
+tabac et un grand couteau de chasse.
+
+--Aucune que je sache, répondit l'étranger.
+
+--Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux
+gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.
+
+--Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le
+tabac.
+
+--Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau
+dans sa bouche.
+
+Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère
+aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant,
+se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté,
+il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de
+génie militaire suffisant pour prendre une ville.
+
+«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de
+l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche.
+
+--Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs.
+
+M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et,
+après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses
+lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il
+lut ce qui suit:
+
+ «S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille
+ de six pieds[9], teint presque blanc, cheveux bruns bouclés,
+ très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera
+ probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes
+ cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée
+ au feu de la lettre H.
+
+ «Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve
+ justificative qu'il a été tué.»
+
+ [9] Les pieds anglais et américains sont moins longs que notre _pied de
+ roi_.
+
+Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il
+l'eût étudié.
+
+Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets,
+ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il
+s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une
+gorgée de tabac.
+
+«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il.
+
+Et il se rassit.
+
+«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte.
+
+--Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme
+aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, qui consistait
+à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette valeur et
+qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des affiches comme
+celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon opinion, si
+quelqu'un veut la savoir.
+
+--C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note
+du dégât.
+
+--J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues
+jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis
+toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne
+m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde!
+Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela
+leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement
+tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous
+le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire
+meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes
+fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont
+rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme
+des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes,
+ils agiront comme des hommes.»
+
+Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner
+plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un
+véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre.
+
+«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave
+dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a
+point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années
+dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un
+homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre:
+c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son
+maître en possède le brevet.
+
+--Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne
+de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de
+l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous
+en réponds, et il portera la marque quelque temps.
+
+--Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras,
+dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la
+salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de
+les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.
+
+--C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des
+hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes.
+
+--Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, reprit
+l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son adversaire
+dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent des
+esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient qu'à
+vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait
+vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais
+perdus tôt ou tard....
+
+--Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins
+leurs âmes seraient libres!»
+
+Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un
+petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un
+homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un
+domestique de couleur qui conduisait.
+
+Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs,
+retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel
+arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux
+yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un
+noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et
+minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés,
+frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage
+de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua
+d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au
+comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous
+le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna,
+examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde.
+
+«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons
+rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan,
+n'est-ce pas?
+
+--Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main.
+
+--Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant
+d'un air ennuyé.
+
+Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un
+appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ.
+
+L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de
+nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de
+tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à
+fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et
+tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la
+chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de
+la compagnie et entama la conversation avec son voisin.
+
+Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger;
+c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait
+reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait
+préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait,
+souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis,
+soudain, les détournait, quand il rencontrait l'oeil noir, brillant et
+calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son
+esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de
+stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler.
+
+«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et
+il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous
+remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M.
+Butler, d'Oaklands.
+
+--Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un
+rêve.
+
+Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de
+M'ssieu était prête.
+
+«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant
+à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques
+instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.»
+
+M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre
+de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient
+la dernière main aux arrangements intérieurs.
+
+Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme
+ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna,
+croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M.
+Wilson.
+
+«Georges!
+
+--Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien
+déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné
+à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux
+en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!
+
+--Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous
+l'aurais pas conseillé.
+
+--Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier
+sourire.
+
+Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un
+blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour
+être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les
+enfants sont destinés à ne jamais connaître leur père! Il devait à une
+des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage
+européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère
+une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs.
+Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur
+des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce
+des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été
+naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux
+qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.
+
+M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux,
+arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,»
+selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de
+venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la
+loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il
+s'exprima donc en ces termes:
+
+«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne
+m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges,
+décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!
+
+--De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme.
+
+--Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de
+votre pays!
+
+--Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère;
+mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse
+déjà!
+
+--Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler
+est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais
+maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre;
+mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à
+ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître!
+
+--Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit
+Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme
+est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où
+je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma
+position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y
+trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je
+lui demande si j'ai tort de vouloir être libre.
+
+--Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se
+mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous
+encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour
+vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, très-mauvaise.
+Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a
+été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la
+Providence.... Ne le pensez-vous pas?»
+
+Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur
+sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres.
+
+«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient
+prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils
+voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie,
+dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans
+la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à
+croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper
+comme une indication plus certaine des volontés de la Providence!
+N'est-ce point?»
+
+Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question.
+Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur
+beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il
+n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer
+à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et
+rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses
+exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux.
+
+«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre
+ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble
+qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de
+les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais!
+Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans
+le sud.
+
+--Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.»
+
+Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux
+pistolets à sa ceinture.
+
+«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on
+en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre....
+le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!
+
+--Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit;
+c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de
+votre pays!
+
+--Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel
+pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves,
+quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les
+consentons pas; elles ne nous regardent point, elles font tout pour
+nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4
+juillet[10]? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les
+gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et
+quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?»
+
+ [10] L'anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine.
+
+L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle
+de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait
+Georges de tout son coeur; il comprenait vaguement, obscurément, les
+sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de
+s'obstiner à lui adresser de bons discours.
+
+«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas
+nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre
+condition, très-mauvaises!»
+
+Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre
+convulsivement le manche de son parapluie.
+
+«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant
+résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi
+donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes
+mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh
+bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur
+Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos
+messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il
+m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et
+sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils
+ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle
+vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant
+de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la
+repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier
+souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et
+de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter
+loin d'elle!
+
+--Et après?
+
+--Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma soeur
+aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes,
+et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et
+avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter:
+c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en
+affliger. Monsieur! je suis resté à la porte pendant qu'on la
+fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon coeur.
+Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était fouettée,
+monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et chrétienne: vos
+lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de vivre ainsi!
+Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand de chair
+humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour ce que
+je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je
+grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni
+soeur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un chien!...
+Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai eu si
+faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs
+chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à
+pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas
+la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma soeur! Je
+pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer.
+J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où
+j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole.
+Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à
+bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu
+sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que
+j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est
+belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je
+ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est
+bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître
+vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime,
+et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie
+qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais
+voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme
+et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre....
+et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu
+et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces
+choses qui ont brisé le coeur de ma mère, de ma soeur et de ma femme....
+il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos lois. Chaque
+homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne peut lui dire
+_non_! Appelez-vous ces lois les lois de MON pays? Monsieur, je n'ai pas
+plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai un plus tard.... tout
+ce que je demande à votre pays, à vous, c'est qu'il me laisse, c'est que
+je puisse en sortir tranquillement. Si j'arrive au Canada, où les lois
+m'assisteront et me protégeront, le Canada sera mon pays, et j'obéirai à
+ses lois; et si l'on veut m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis
+un désespéré! je combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de
+ma poitrine! Vous dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu
+raison, j'aurai raison aussi, moi!»
+
+Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant
+la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans
+les yeux, et des gestes désespérés.
+
+C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il
+tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.
+
+«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de
+colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons,
+Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez
+personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer!
+oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à
+personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se
+levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.
+
+--Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu
+seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous
+retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?...
+Personne ne pourrait le dire.
+
+--Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si
+bonne!
+
+--Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays
+leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la
+dette du maître! dit Georges avec amertume.
+
+--Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne
+veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon
+jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un
+paquet de billets.
+
+--Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour
+moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez
+d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....
+
+--Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand
+secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement.
+Prenez, mon enfant, prenez! prenez!
+
+--Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un
+jour.
+
+--Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la
+sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... C'est bien imaginé;
+mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il?
+
+--Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a
+appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille
+mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever.
+
+--A-t-il réussi?
+
+--Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à
+l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis
+il reviendra la chercher.
+
+--C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard.
+
+Georges releva la tête et sourit dédaigneusement.
+
+Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration
+naïve.
+
+«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous
+portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.
+
+--C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui,
+monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je
+suis libre!
+
+--Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris.
+
+--Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le
+tombeau, monsieur Wilson!
+
+--En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la
+plus proche taverne!
+
+--Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche,
+qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et
+d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne
+vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est
+abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne
+me reconnaîtra au signalement de l'affiche.»
+
+Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment
+guérie.
+
+«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze
+jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que,
+disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment.
+C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.
+
+--Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre
+position, vos périls.... oh!
+
+--Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il
+bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il après quelques
+instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai voulu
+causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas. Mais
+adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain soir,
+j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de jour,
+descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune, avec les
+maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez que je
+suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!»
+
+Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la
+dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et,
+après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie
+et sortit.
+
+Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte
+qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la
+porte, et l'ouvrant:
+
+«Monsieur Wilson, encore un mot!»
+
+M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant,
+attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin
+relevant la tête par un soudain effort:
+
+«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien.
+J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne.
+
+--Allez, Georges.
+
+--Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger
+terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui
+seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa
+poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là
+comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma
+pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous
+vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un
+présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et
+dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur,
+voulez-vous? reprit-il d'une voix émue.
+
+--Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la
+voix tremblante.
+
+--Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle
+peut, c'est là mon dernier voeu. Peu importe que sa maîtresse soit
+bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage
+finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un
+homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert.
+Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?
+
+--Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne
+mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en
+Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon coeur que vous arriviez au bout
+de.... de.... Oui, je le souhaite.
+
+--Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec
+tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce
+que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de
+Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de
+tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!
+
+--Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des
+sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et
+de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité.
+Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en
+suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en
+cette vie, au moins en l'autre!»
+
+La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient
+le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une
+autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la
+chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit
+tranquillement:
+
+«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+Un commerce permis par la loi.
+
+ «Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des
+ lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants
+ et ne voulait pas être consolée.»
+
+ LA BIBLE.
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans
+leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux
+personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége:
+elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les
+mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs
+yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée!
+
+Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa
+hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le
+conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien
+de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de
+certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il
+réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers
+aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se
+contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains....
+aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en
+pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom
+apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres,
+qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien,
+malgré cela, il est cependant resté bon!
+
+Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui
+trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente,
+mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu
+lui-même n'a pas honte d'être appelé NOTRE Dieu, car il nous a préparé
+lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout
+les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange
+pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit
+des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre
+désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage,
+l'énergie et l'enthousiasme....
+
+Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces
+avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas
+positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de
+récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses
+oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait
+s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant:
+
+
+ VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.--NÈGRES.
+
+ Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février,
+ devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le
+ Kentucky, les nègres dont les noms suivent:
+
+ Agar, âgée de 60 ans;
+ John, âgé de 30 ans;
+ Ben, âgé de 21 ans;
+ Saül, âgé de 25 ans;
+ Albert, âgé de 14 ans.
+
+ Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et
+ héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.
+
+ _Signé_: SAMUEL MORRIS,
+ THOMAS PLENT, _syndics_.
+
+«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre
+interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour
+mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable
+comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant
+tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire
+enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.»
+
+Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se
+demandait simplement dans son coeur combien de ces malheureux avaient
+des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que
+lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf
+avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était
+nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis
+tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom
+était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il
+pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il
+n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le
+soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans
+une prison, celui-là dans une taverne.
+
+Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied
+de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns
+crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des
+personnages.
+
+On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on
+allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à
+voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable
+Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans,
+mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient
+vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient
+perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils,
+Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le
+dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait
+vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui
+ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur
+tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.
+
+«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai
+parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous
+vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.
+
+--Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre
+vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine,
+écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai
+vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.»
+
+Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir
+la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le
+fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions
+pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le
+même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses
+mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.
+
+«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une
+énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis
+encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez
+là-dessus.
+
+--Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'oeil de mépris. En voilà
+une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se promena
+dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses poches,
+le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir.
+
+«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'oeil l'examen de
+Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne.
+
+--Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.
+
+--Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble.
+
+--Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel
+qu'elle mangerait.
+
+--Vous n'en voudriez donc pas?
+
+--Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les
+membres perclus, et idiote.
+
+--Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus
+de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant
+réfléchir.
+
+--Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me
+la donnerait. J'ai vu mon affaire....
+
+--Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble
+si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr.
+
+--Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais acheter
+l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la mère.
+Non, encore un coup, quand on me la donnerait!
+
+--Elle va être désespérée.
+
+--Sans doute,» dit froidement Haley.
+
+La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule
+tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé
+et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre
+vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils.
+
+«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble,
+dit-elle.
+
+--Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.
+
+--Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande
+véhémence.
+
+Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il
+annonça que la vente allait commencer.
+
+La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves
+furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien.
+Deux d'entre eux furent adjugés à Haley.
+
+«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son
+marteau; debout, et montre comme tu es souple.
+
+--Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme
+en se serrant contre son fils.
+
+--Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant
+lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en
+même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit
+entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait
+pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses
+grands yeux brillants.
+
+Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent
+vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément
+assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait
+les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères
+se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était
+Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il
+s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les
+membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues.
+
+«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher
+Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....
+
+--Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et
+il pirouetta sur ses talons.
+
+L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé
+avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié,
+l'acheta pour une misère.
+
+La foule commença alors à se disperser.
+
+Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des
+années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie
+était navrante.
+
+«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit
+qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression
+déchirante.
+
+--Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des
+esclaves.
+
+--Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.
+
+--Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que
+vous avez un bon maître.
+
+--Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier
+enfant! Comment pourrai-je?...
+
+--Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley
+sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.»
+
+Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte
+convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau
+maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler.
+
+«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des
+menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes
+à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison.
+
+Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et
+saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son
+troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du
+même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points
+du parcours.
+
+_La Belle-Rivière_, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave
+ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), _la Belle-Rivière_ suivait
+gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le
+pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de
+gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient
+paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était
+vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale
+avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de
+sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix
+basse.
+
+«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le coeur va
+bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie, voyez-vous; de
+la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!»
+
+Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le
+mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne
+paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits
+préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants,
+qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût
+ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez
+difficilement.
+
+«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de
+«John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les
+genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!...
+Pauvre femme!
+
+--Où demeure-t-elle? demanda Tom.
+
+--Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une
+fois en ce monde,» ajouta-t-il.
+
+Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les
+larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira
+un long soupir de son coeur malade, et à son humble façon il essaya de
+le consoler.
+
+Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des
+mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui
+tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.
+
+C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile.
+
+«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier
+à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.
+
+--Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre
+la colère et l'indignation.
+
+--Qu'est-ce donc? dit une autre femme.
+
+--De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes!
+
+--Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!
+
+--Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était
+assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son
+petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé
+dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont
+plus heureux que s'ils étaient libres.
+
+--Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous
+l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais
+ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet
+outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de
+ceux qui s'aiment.
+
+--Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en
+soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en
+examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela
+arrive bien rarement.
+
+--Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu
+longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour
+briser un coeur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont
+arrachés.... et qu'on les vend!
+
+--On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette
+classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.
+
+--Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née,
+j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et
+même plus vivement que nous.
+
+--En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis
+enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord:
+Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.
+
+--Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit
+esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect
+grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit
+et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture.
+
+--Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un
+homme de haute taille qui se trouvait tout près.
+
+--Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable
+raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne
+pouvons pas nous élever contre cela.
+
+--Eh bien! soit. Allons de l'avant[11] et achetons des nègres, puisque
+c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas, monsieur?... Et
+celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre la porte, les
+mains dans ses poches, et fort attentif à cette conversation.
+
+ [11] _Go-a-head_ est, on le sait, la devise de l'audace américaine.
+
+--Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre
+aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus,
+traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de
+voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois
+encore il s'adressa à notre ami Haley.
+
+--Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais
+pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce
+pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps,
+vous savez!
+
+--Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce
+que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce
+brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas
+même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une
+peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom
+m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites
+affaires.»
+
+Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon
+que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit
+et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et
+sec.
+
+Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la
+sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation:
+
+«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le
+vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je
+pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!
+
+--Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres
+diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan.
+
+Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait
+en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie
+s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.
+
+«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins.
+
+Le voisin fit signe que oui.
+
+Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la
+planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des
+esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée
+«John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes
+mêlées de sanglots et de larmes.
+
+C'était le mari et la femme.
+
+Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée
+chaque jour?... les liens du coeur déchirés et brisés! Oui, les faibles
+brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts.... Ces
+choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la vie
+les redit.... et les redit aussi à l'oreille de CELUI qui n'est pas
+sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....
+
+Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se
+tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se
+retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que
+l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment
+pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah!
+je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma femme et mes enfants, et la
+même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer pour
+toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien! Dieu
+vous jugera là-dessus....»
+
+Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.
+
+Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:
+
+«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui
+dirait: Maudit soit Chanaan!»
+
+Haley fit entendre un grognement sourd.
+
+«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa
+prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur,
+comme nous ferons tous!»
+
+Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.
+
+«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se
+dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce
+sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses
+comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa
+conscience inquiète.
+
+Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les
+flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante.
+
+Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes
+s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et _la
+Belle-Rivière_ poursuivait sa marche paisible.
+
+Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit
+pour affaires.
+
+Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port
+et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit
+revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de
+couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort
+décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait
+gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la
+planche et entra dans le bateau.
+
+La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit
+sa course.
+
+La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à
+l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant.
+
+Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama
+la conversation d'un ton assez indifférent.
+
+Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle
+répondit d'une voix brève et avec emportement:
+
+«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer
+de moi....
+
+--Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de
+sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve
+bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire.
+
+--Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la
+jeune femme, avec une agitation croissante.
+
+--Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un
+homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette
+femme ne veut pas croire ce que je lui dis.
+
+--Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la
+fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.»
+
+Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule,
+et le marchand expliqua la cause de son agitation.
+
+«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans
+la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre
+bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!
+
+--Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter,
+dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner
+l'acte. Il l'a fait.... c'est évident!
+
+--Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant
+tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle
+s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air
+distrait.
+
+«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que
+je vois.»
+
+La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été
+passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se
+demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle
+voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons
+du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et
+de gaieté; mais son coeur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y avait
+une grosse pierre dessus!
+
+Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains,
+et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur....
+Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis,
+lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage
+innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et
+s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.
+
+C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il
+était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus
+que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité.
+
+«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui.
+Quel âge?
+
+--Dix mois et demi,» répondit la mère.
+
+L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un
+bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les
+enfants mettent tout, dans sa bouche.
+
+«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et
+s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile
+de malles.
+
+L'étranger tira une allumette et alluma son cigare.
+
+«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là.
+
+--Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de
+fumée.
+
+--Pour le sud?»
+
+Haley fit signe que oui et continua de fumer.
+
+--Les plantations?
+
+--Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire
+passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir
+en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à
+cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et
+Haley reprit son cigare.
+
+--Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?
+
+--Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second
+cigare.
+
+--Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de
+malles et s'assit à son aise auprès de Haley.
+
+--Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras,
+fort, des chairs dures comme brique.
+
+--C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever!
+
+--Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des
+petits chiens; dans un mois il courra tout seul.
+
+--J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre.
+Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans
+la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui
+donner celui-ci à élever à la place de l'autre.»
+
+Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni
+l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger
+reprit:
+
+«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien
+vous devez vous en débarrasser!»
+
+Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement.
+
+«Impossible à ce prix-là....»
+
+Et il continua de fumer.
+
+--Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous?
+
+--Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en
+voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent
+dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents
+dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de
+cinquante.
+
+--Étranger, c'est exorbitant.
+
+--C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête.
+
+--J'en offre trente, et pas un centime de plus!
+
+--Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit Haley en crachant de
+nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars.
+C'est tout ce que je puis faire!
+
+--Convenu.
+
+--C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous?
+
+--A Louisville.
+
+--A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit
+dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime
+que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.»
+Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du
+vendeur, et Haley reprit son cigare.
+
+C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au
+quai de Louisville.
+
+La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un
+paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça
+rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait
+naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant
+soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté
+où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se
+pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en
+avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes,
+d'en retrouver une.
+
+La foule passait entre elle et son enfant.
+
+«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le
+remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce
+serait un tapage du diable avec la fille!»
+
+L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule.
+
+Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa
+course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant
+n'y était plus.
+
+«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise.
+
+--Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le
+dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le
+sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente
+famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever
+vous-même.»
+
+Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique,
+que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de
+nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé
+humain. Son coeur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans
+doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de
+profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley
+aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il
+avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous
+pourrez vous faire à ces choses-là!
+
+Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette
+respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que
+les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle
+n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car,
+pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait
+souffrir le désordre.
+
+La femme ne cria pas.
+
+Le coup avait frappé trop droit au coeur pour qu'elle pût trouver des
+paroles et des larmes.
+
+Elle s'assit comme frappée de vertige.
+
+Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans
+voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers
+le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs
+pour exprimer son désespoir.
+
+Elle était calme!
+
+Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos
+hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que
+pouvaient exiger les circonstances.
+
+«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais
+une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien
+paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher
+cela!
+
+--Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...»
+
+Il continua:
+
+«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous
+trouver une bonne place, au bas de la rivière.... Vous aurez bientôt un
+autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!
+
+--Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la
+femme.
+
+Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand
+comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une
+telle douleur.
+
+Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de
+long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la
+regardait.
+
+«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est
+tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la
+soulagera.»
+
+Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose
+d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une
+âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de
+si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de
+Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était
+là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est
+l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher
+d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la
+vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique.
+
+Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au
+Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi
+hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de
+cette CHOSE infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles....
+comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de
+l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles
+de marchandises au milieu desquels la voilà!
+
+Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.
+
+Elle ne répondit que par un gémissement.
+
+Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui
+parla de ce coeur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de
+pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses
+oreilles, et son coeur paralysé ne pouvait plus sentir.
+
+La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de
+ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la
+terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni
+voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un
+après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent
+sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du sillage que
+traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il
+entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que
+ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»--Et ce bruit
+lui-même s'éteignit.
+
+Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa
+rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.
+
+Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme
+était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre coeur était
+paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant,
+comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes.
+
+Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de
+pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de
+l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de
+gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses
+du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour:
+car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche!
+
+Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise
+humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.
+
+«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom.
+
+Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire
+part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre
+qu'il n'en savait rien.
+
+«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé
+et sur le _qui-vive_ à toutes les stations.... je ne confie ma
+surveillance à personne.»
+
+Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de
+l'engager lui-même à des confidences.
+
+Tom ne répondit rien.
+
+Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi
+les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les
+cheminées.
+
+Ce fut en vain.
+
+«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas
+non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix
+heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et
+deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à
+côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!
+
+--Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi
+comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu comme un
+clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait.... la
+femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....»
+
+Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit
+précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de
+la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il
+l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce;
+il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier
+exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne
+voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du
+guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa
+cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux....
+mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui
+ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union
+tout entière....
+
+Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre
+et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de
+partir!
+
+Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le
+moindre sentiment.... C'est répugnant!
+
+Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne
+les reçoit pas dans la bonne compagnie.
+
+Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme
+intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le
+marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même?
+C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est
+vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il
+ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui?
+
+Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes
+au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes
+le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme
+grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?
+
+Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre
+vous!
+
+Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier
+que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement
+dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant
+les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce
+commerce.
+
+Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils
+déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous avons une armée
+de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre! Faire
+la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser! Mais la
+traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+Chez les quakers.
+
+
+Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux.
+Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont
+rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques
+jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain
+brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de
+bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et
+massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et
+qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus
+grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts
+semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins
+de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui,
+pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une
+douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la
+mode.
+
+Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur
+son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle
+est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous
+ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à
+la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune
+coeur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du
+malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats
+du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On
+découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable
+résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années.
+
+Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain,
+dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir
+de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les
+années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe,
+blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les
+femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur
+sa poitrine en longs plis paisibles, son châle, sa robe, tout révèle la
+communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait des couleurs
+roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà mûre. Ses
+cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient rejetés en
+arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y avait
+point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre aux
+hommes de bonne volonté[12]!» Ses grands yeux bruns étaient lumineux,
+pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la regarder en face
+pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un coeur sincère et bon. On
+a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes filles! pourquoi donc
+ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes? Si quelqu'un a besoin
+d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde notre amie, la bonne
+Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à bascule. La chaise
+craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid dans ses jeunes
+années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien encore c'était une
+tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements elle faisait
+entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable dans toute autre
+chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait souvent que pour
+lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et les enfants
+prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être privés du
+plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est que,
+depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales, des
+tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien
+avait-elle guéri de coeurs et d'âmes malades! Combien de difficultés
+résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et
+bonne.
+
+ [12] Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons
+ avec la plus scrupuleuse fidélité.
+
+Que Dieu la bénisse!
+
+«Eh bien! Élisa, tu[13] comptes toujours passer au Canada? dit-elle
+d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches.
+
+ [13] On sait que les quakers tutoient toujours.
+
+--Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte;
+je n'ose point rester ici.
+
+--Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!»
+
+_Ma fille_ était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de
+Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans
+cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère....
+
+Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son
+ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je
+pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage.
+
+--Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.
+
+--Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir
+la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais _cet homme_ entrer dans la
+cour....»
+
+Et elle frissonna.
+
+«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas
+t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été
+arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera
+pas par toi.»
+
+La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte
+à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage
+en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue
+comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa
+poitrine rebondie.
+
+«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle;
+comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.
+
+--A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et
+l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde
+sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs,
+malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines
+boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient
+incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La
+nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le
+miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle
+parut très-contente d'elle-même.
+
+Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme,
+à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le
+coeur d'un homme.
+
+«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai
+parlé.
+
+--Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en
+lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie
+depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui
+apporte un gâteau.»
+
+Elle présenta à Henry un coeur en pâtisserie, que l'enfant accepta
+timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes.
+
+«Où est ton baby? dit Rachel.
+
+--Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit
+à la ferme pour le montrer aux enfants.»
+
+Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux grands yeux
+bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby.
+
+«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras,
+comme il est joli, et comme il vient!
+
+--C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth.
+
+Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et
+de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une
+chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le
+bichonna, l'embrassa de tout son coeur, et le déposa sur le plancher
+pour qu'il pût reprendre ses idées.
+
+Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son
+doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres
+réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné
+de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur.
+
+«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix
+douce.
+
+Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau,
+où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et
+hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les
+pêches sur le feu dans un grand plat d'étain.
+
+Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et
+se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille:
+
+«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.»
+
+Mary obéit.
+
+«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.
+
+--Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le
+lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain
+et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la
+garder ce soir.
+
+--J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.
+
+--Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood
+est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain.
+
+--Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester
+toute la journée.
+
+--Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.»
+
+Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de
+drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même
+instant.
+
+«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à
+la petite main grassouillette. Et John?
+
+--Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton
+joyeux.
+
+--Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four.
+
+--Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis,
+dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une
+jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté.
+
+--Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'oeil sur
+Élisa.
+
+--Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en
+rentrant.
+
+Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit:
+«Oui.»
+
+Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans
+doute placardé des affiches à son sujet.
+
+«Mère! dit Siméon du fond du cabinet.
+
+--Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et
+elle alla vers le cabinet.
+
+--Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera
+ici cette nuit...
+
+--Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant.
+
+--Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la
+charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux
+s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je
+suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon.
+
+--Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à
+Ruth. Ici, Ruth, viens!»
+
+Ruth laissa son tricot et accourut.
+
+«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière
+troupe, et qu'il sera ici cette nuit.»
+
+La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit
+et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu
+blanc.
+
+«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons!
+faut-il lui apprendre cela maintenant?
+
+--Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre
+John!... dis-le-lui sur-le-champ!
+
+--Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la
+regardant avec attendrissement.
+
+--Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? Si je
+n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à
+elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.»
+
+Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.
+
+«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce
+temps-là.»
+
+Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et,
+ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement:
+
+«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.»
+
+Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie
+d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.
+
+«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main,
+non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa....
+ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma
+après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se
+mit à l'embrasser.
+
+«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et
+elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait
+avec de grands yeux.
+
+Cependant une autre scène se passait dans la chambre.
+
+Rachel attira Élisa vers elle et lui dit:
+
+«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la
+maison de servitude!»
+
+Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit
+jusqu'à son coeur; elle s'assit pâle et presque inanimée.
+
+«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains
+sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette
+nuit.
+
+--Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!»
+
+Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête
+toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit.
+
+Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une
+couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du
+camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle
+éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd
+fardeau et qu'on en délivre.
+
+Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se
+détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité
+descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts,
+et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui
+l'entouraient. Elle voyait la porte de l'autre chambre ouverte, elle
+voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige. Elle
+entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth
+trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de
+temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour
+caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant
+autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air
+maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour
+relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de
+ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le
+mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, chuchoter
+tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre
+où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre
+les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande
+chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis
+elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des
+cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du
+repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis
+cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras,
+elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.
+
+Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants,
+d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là,
+dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle,
+elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle
+entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras
+l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et
+elle s'éveillait.
+
+Ce n'était point un rêve.
+
+Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à
+ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et
+Georges sanglotait au chevet de son lit.
+
+Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère
+fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous
+n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui
+maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne
+ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du
+déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose
+compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas
+suffi à cueillir toutes les roses du paradis.
+
+John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis
+la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le
+café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant le poulet et
+répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le zèle des
+jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme elle
+rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou un
+«Je ne voudrais pas!»
+
+Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les
+têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la
+ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.
+
+Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes,
+décidément.
+
+Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné,
+en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il
+faisait sa barbe!
+
+Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande
+cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une
+telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les
+fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les
+autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon
+chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits
+de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et
+Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si
+réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve.
+
+Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du
+feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles
+atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal
+des tartines.
+
+Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si
+complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle
+et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux
+ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme
+dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.
+
+C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table
+des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain
+embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon
+matinal de cette bonté si pleine d'effusion.
+
+C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait
+jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la
+confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son coeur
+d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique, athée et
+poignant, le désespoir amer, s'évanouirent devant la lumière de cet
+Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché par des actes
+d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais qui, pareils au
+verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais leur récompense.
+
+«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son
+beurre sur son gâteau.
+
+--Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci.
+
+--Mais s'ils te mettaient en prison?
+
+--Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en
+souriant.
+
+--Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une
+honte que de telles lois?
+
+--Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père
+avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous
+puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le
+prix de nos bonnes oeuvres, donnons-le!
+
+--Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce
+moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne.
+
+--Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je
+ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave
+lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.»
+
+Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire.
+
+«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme
+son père.
+
+--Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause
+de nous, dit Georges avec anxiété.
+
+--Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde....
+Si nous n'étions pas des gens à supporter quelque chose pour la bonne
+cause, nous ne serions pas dignes de notre nom.
+
+--Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas!
+
+--Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et
+l'humanité, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le
+jour. Cette nuit, à dix heures, Phinéas Fletcher vous conduira tous à la
+prochaine station. Les persécuteurs se hâtent après toi, nous ne voulons
+pas te retenir.
+
+--Alors, pourquoi attendre? dit Georges.
+
+--Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont
+fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager
+pendant la nuit.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+Évangéline.
+
+ Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un
+ tel miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui
+ n'a pas encore déplié ses feuilles.
+
+
+Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que
+Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des
+solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de
+la nature, que l'on n'avait même pas rêvées?
+
+Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a
+été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel
+autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les
+richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les
+produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux
+pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés,
+arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente
+d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique
+et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il
+que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des
+opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des
+coeurs pauvres, coeurs ignorants qui s'adressent à un Dieu inconnu....
+inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira un jour de
+son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!
+
+Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de
+ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands
+cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil,
+étincellent dans la lumière dorée.
+
+Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche.
+
+Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont,
+partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen
+attentif pour découvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin à
+l'avant du navire, blotti entre les balles de coton.
+
+Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; Haley,
+d'ailleurs, a pu juger lui-même de la douceur et de la tranquillité de
+ce caractère inoffensif; Tom a déjà sa confiance: la confiance d'un
+homme comme Haley!
+
+D'abord il l'avait étroitement surveillé pendant le jour, il n'avait
+laissé passer aucune nuit sans l'enchaîner.... et puis, peu à peu, le
+calme, la résignation de Tom, l'avaient gagné: il se relâchait de sa
+surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui
+permettait d'aller et de venir à sa guise sur le bateau.
+
+Toujours bon et obligeant, toujours prêt à rendre service aux
+travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en
+les aidant avec le même zèle et le même coeur que s'il eût travaillé
+dans une ferme du Kentucky.
+
+Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, il se
+retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et
+se mettait à étudier la Bible.
+
+C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant.
+
+A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orléans, le niveau du fleuve
+est plus élevé que la contrée qu'il traverse, il roule sa masse énorme
+entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du
+sommet de quelque tour flottante, le voyageur découvre tout le pays
+jusqu'à des distances presque infinies. Tom, en voyant se dérouler ainsi
+les plantations l'une après l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux
+la carte de l'existence qu'il allait mener.
+
+Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs
+villages de huttes, rangées en longues files, loin des superbes maisons
+et du parc du maître; et à mesure que se déroulait ce tableau vivant,
+son coeur retournait à la vieille ferme du Kentucky, cachée sous le
+feuillage des vieux hêtres! Il revenait à la maison de Shelby, aux
+appartements vastes et frais, et à sa petite case à lui, toute festonnée
+de multiflores, toute parée de bignonies.... Il croyait reconnaître le
+visage familier de son camarade, élevé avec lui depuis l'enfance; il
+voyait sa femme occupée des apprêts du souper, il entendait le rire
+joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux....
+puis tout s'évanouit.... Il ne vit plus que les cannes à sucre et les
+cyprès des plantations étincelantes; il n'entendit plus que le
+craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hélas!
+que trop clairement, que toute cette phase de sa vie était disparue pour
+toujours.
+
+Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie
+amère! nous écrivons à notre femme; nous envoyons des messagers à nos
+enfants. Mais Tom ne pouvait pas écrire: pour lui la poste n'existait
+pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pût jeter un pont sur l'abîme de
+la séparation!
+
+Est-il étrange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa
+Bible, posée sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il
+s'avance lentement d'un mot à l'autre mot, découvrant l'une après
+l'autre les promesses de Dieu et nos espérances?
+
+Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur
+pour lui, le livre qu'il tenait était un de ceux qu'on peut lire
+lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots
+d'or, ont besoin d'être pesés séparément, pour que l'esprit puisse en
+saisir l'inappréciable valeur!
+
+Écoutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrêtant sur chaque mot et le
+prononçant tout haut:
+
+ «Que--votre--coeur--ne--se--trouble--point.--Dans--la--maison--de--mon
+ --père--il--y--a--plusieurs--demeures.--Je--vais--préparer--une--place
+ --pour--vous.»
+
+Cicéron, quand il ensevelit sa fille unique et adorée, eut autant de
+chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes!
+Mais Cicéron ne put méditer d'aussi sublimes paroles d'espérance, il ne
+put tourner ses regards vers la future réunion; et, s'il eût eu une de
+ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en
+tête mille scrupules sur l'authenticité du manuscrit ou la fidélité de
+la traduction. Mais pour Tom, il y avait là tout ce qu'il lui fallait,
+une vérité si évidente et si divine, que la possibilité d'un doute
+n'entrait même pas dans son cerveau!
+
+Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'était pas vrai, comment
+pourrait-il vivre?
+
+La Bible de Tom n'avait point d'annotations à la marge ni de
+commentaires dus à de savants glossateurs. Cependant elle était enrichie
+de certaines marques et de points de repère de l'invention de Tom, qui
+lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions.
+
+Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son
+maître, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui,
+avec une plume et de l'encre, faisait de grands et très-visibles signes
+sur la page, aux endroits qui avaient charmé son oreille ou touché son
+coeur.
+
+Sa Bible était ainsi annotée d'un bout à l'autre avec une incroyable
+variété et une inépuisable richesse de typographie.
+
+En un moment, et sans se donner la peine d'épeler le mot à mot, il
+trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son
+existence passée, cette Bible qui lui rappelait la scène du foyer et de
+la famille, cette Bible était pour lui le dernier souvenir de cette vie,
+et le gage et l'espérance de l'autre!
+
+Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche,
+résidant à la Nouvelle-Orléans: il portait le nom de Saint-Clare.
+
+Il avait avec lui sa fille, de cinq à six ans, sous la surveillance
+d'une femme qui semblait être de ses parentes.
+
+Tom avait souvent remarqué cette petite fille: c'était un de ces enfants
+remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un
+rayon de soleil ou une brise d'été.
+
+Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier.
+
+C'était l'idéal de la beauté enfantine, sans les joues bouffies et la
+rondeur trop pleine qui la déparent souvent. On suivait en elle comme
+une ligne onduleuse; c'était je ne sais quelle grâce aérienne; elle
+faisait rêver aux êtres allégoriques et aux créations brillantes de la
+mythologie. Son visage était moins remarquable par la beauté parfaite
+des traits que par une expression de rêverie singulière et profonde.
+Ceux qui cherchaient l'idéal étaient frappés en la voyant; les autres,
+le vulgaire grossier, se sentaient émus, sans trop savoir pourquoi. La
+forme de sa tête, l'élégance de son cou, son buste, avaient un caractère
+de noblesse singulière; ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient
+autour d'elle comme un nuage; son oeil d'un bleu sombre, profond,
+intelligent, réfléchi, ombragé d'un épais rideau de cils bruns, tout
+semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les
+regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et
+légère.
+
+Gardez-vous de croire cependant que ce fût un enfant grave et morose.
+
+Loin de là: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage,
+comme l'ombre d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; le
+sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et
+dansait. Son père, et la femme qui devait la garder, étaient toujours à
+sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle échappait de
+leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle
+voulût faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frappé ses
+oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vêtue de
+blanc, elle passait comme un fantôme sans se poser nulle part, sans
+s'arrêter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connût, un recoin
+qu'elle n'eût fouillé, soit en haut, soit en bas. Ses pieds légers la
+portaient partout, vision à la tête blonde et dorée, aux yeux profonds
+et bleus.
+
+Parfois le mécanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait
+ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la
+fournaise: elle semblait pleine de crainte et de pitié pour lui, comme
+si elle l'eût vu dans quelque affreux danger. Tantôt c'était le timonier
+qui s'arrêtait, la roue à la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce
+doux visage, beau comme la peinture, paraître et disparaître à la
+fenêtre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bénie,
+et des visages sévères s'étaient amollis à son approche en des douceurs
+infinies; quand elle s'avançait audacieusement jusqu'aux endroits
+dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement
+comme pour la sauver.
+
+Tom, qui avait toute l'impressionnabilité de sa race, toujours attiré
+vers la simplicité et l'enfance, suivait des yeux cette petite créature
+avec un intérêt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque
+chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tête blonde et ces
+yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui
+semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible.
+
+Souvent elle passait triste et pensive à côté du troupeau d'hommes et de
+femmes enchaînés. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un
+air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait
+de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle
+revenait bientôt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges
+qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien
+vite.
+
+Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder à entamer avec elle
+les premières ouvertures. Mais il savait la manière d'apprivoiser et de
+captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habileté. Il savait
+faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures
+grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-même ne l'eût pas égalé
+dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension.
+Ses poches étaient pleines d'articles séducteurs, qu'il avait jadis
+façonnés pour les enfants de son maître, et dont il se servait
+maintenant avec choix et discernement pour se créer de nouvelles
+relations.
+
+La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de captiver son
+esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque boîte,
+comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait
+timidement les petits objets que Tom lui présentait: enfin, on en arriva
+à la confiance presque intime.
+
+«Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le
+moment favorable pour pousser sa pointe.
+
+--Évangéline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde
+m'appelle Éva. Et vous, comment vous nommez-vous?
+
+--Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de
+m'appeler l'oncle Tom, là-bas dans le Kentucky.
+
+--Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit Éva, parce que,
+voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, où allez-vous?
+
+--Je ne sais pas, miss Éva.
+
+--Comment! vous ne savez pas?
+
+--Non. On va me vendre à quelqu'un, mais je ne sais pas à qui.
+
+--Papa pourrait bien vous acheter, dit Éva vivement, et, s'il vous
+achète, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui
+même.
+
+--Merci, ma petite demoiselle.»
+
+Le bateau s'arrêta pour prendre du bois à une petite station. Éva,
+entendant la voix de son père, s'élança vers lui. Tom se leva et alla
+offrir ses services aux travailleurs.
+
+Éva et son père se tenaient près du parapet pour voir repartir le
+bateau. La roue fit deux ou trois évolutions: la pauvre enfant perdit
+l'équilibre et tomba par-dessus le bord.... Le père tout troublé, voulut
+plonger après elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu
+qu'un secours plus efficace allait lui être offert.
+
+Tom était tout près d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il
+s'élança: bras puissant, large poitrine, ce n'était rien pour lui que de
+se tenir un instant à flot pour la saisir au moment où elle reparaîtrait
+à la surface.
+
+Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la
+tendit à l'étreinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si
+elles eussent appartenu à un seul homme. Un moment après, son père la
+portait dans la cabine des dames, où, comme on pouvait bien s'y
+attendre, les femmes, rivalisant de zèle, employèrent tous les moyens
+possibles.... pour l'empêcher de revenir à elle.
+
+Le lendemain, vers le soir d'une journée accablante, le steamer
+approchait de la Nouvelle-Orléans. A bord, c'était un bruit, un tumulte
+étrange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se préparait à
+descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient,
+fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le
+préparer à une grande et noble entrée.
+
+Notre ami Tom était toujours assis à l'avant, les bras croisés sur sa
+poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe
+qui se tenait de l'autre côté du bateau.
+
+Dans ce groupe était la belle Évangéline, un peu plus pâle que la
+veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme
+encore jeune, gracieux, élégant, se tenait à côté d'elle, le coude
+négligemment appuyé sur une balle de coton. Un large portefeuille était
+ouvert devant lui.
+
+Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme était le
+père d'Évangéline.
+
+C'était la même coupe de visage, les mêmes yeux grands et bleus, la même
+chevelure d'un brun doré; mais l'expression était complétement
+différente. L'oeil clair, comme chez sa fille, également large et bleu,
+n'avait pourtant pas cette profondeur rêveuse et voilée. Tout cela était
+net, audacieux, brillant, mais c'était une lumière toute terrestre. La
+bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une expression
+orgueilleuse et sarcastique. Un air de supériorité plein d'aisance
+donnait à ses mouvements une certaine fierté qui n'était pas sans grâce.
+Il écoutait négligemment, gaiement, avec une expression assez
+dédaigneuse, Haley qui lui détaillait avec une extrême volubilité toutes
+les qualités de l'article marchandé.
+
+«En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualités morales et
+chrétiennes reliées en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le
+dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas
+trop, voyons!
+
+--Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne
+ferais que rentrer dans mon débours, en vérité.
+
+--Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son oeil perçant
+et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez à ce prix-là pour me
+faire plaisir.
+
+--Oui! la jeune demoiselle paraît y tenir.... et c'est du reste bien
+naturel.
+
+--Oui, en effet; c'est là un appel fait à votre bienveillance, mon
+cher.... Et maintenant, comme charité chrétienne, et pour obliger une
+jeune demoiselle qui s'intéresse à lui tout particulièrement, quel bon
+marché pouvez-vous nous faire?
+
+--Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large
+poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tête! ce front
+élevé, qui indique un nègre intelligent.... Il fera tout ce qu'on
+voudra! j'ai remarqué ça. Un nègre de cette tournure et bâti comme lui
+vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide.
+Mais, si vous prenez garde à ses qualités intellectuelles, que je vous
+faisais observer tout à l'heure.... ça fait monter le prix.... il a un
+mérite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher à lui
+seul la ferme de son maître.
+
+--Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme,
+gardant toujours sur ses lèvres le même sourire moqueur; on n'en tirera
+aucun parti! Ces nègres intelligents décampent toujours, volent les
+chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez
+bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence.
+
+--Ce serait peut-être juste, ça, dit Haley, sans son caractère; mais je
+puis montrer les recommandations de son maître et d'autres personnes,
+pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la
+meilleure créature du monde. Dans l'endroit d'où il vient, on l'appelait
+le prédicateur, quoi!
+
+--Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le
+jeune homme assez sèchement. C'est une idée cela.... Il y a très-peu de
+religion parmi mes gens, à moi.
+
+--Vous plaisantez!
+
+--Comment savez-vous ces détails?... Voyons! le garantissez-vous comme
+prédicateur? A-t-il été examiné par un concile ou un synode? Montrez vos
+papiers!»
+
+Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris, à certains clignements
+d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir,
+après un détour, par lui rapporter une bonne somme, il eût
+infailliblement perdu patience.
+
+Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille,
+l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit à étudier
+soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours
+d'un air indifférent et froidement railleur.
+
+«Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit Évangéline en montant sur un
+colis et en passant ses petits bras autour du cou de son père. Je sais
+que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir.
+
+--Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi?
+voyons!
+
+--Je veux le rendre heureux.
+
+--Eh bien! voilà une raison, et bien trouvée!»
+
+Au même instant, Haley tendit au jeune homme un certificat signé de M.
+Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un oeil distrait.
+
+«Écriture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion
+m'inquiète.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le
+pays, dit-il, est presque ruiné par les gens pieux. Ce sont des gens
+pieux que nous avons comme candidats aux prochaines élections. Il y a
+tant de religion partout qu'on ne sait plus à qui se fier.... Je ne sais
+pas le prix de la religion au marché: il y a longtemps que je n'ai lu
+les journaux pour voir à combien c'est coté.... A combien de dollars
+estimez-vous la religion de votre Tom?
+
+--Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans
+ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons,
+des cantiques, par des blancs ou par des noirs, ça sonne creux! mais la
+piété de celui-ci est sincère et véritable. J'ai vu, parmi les noirs,
+des sujets honnêtes, rangés, pieux, que le monde entier n'aurait pu
+induire à faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de
+Tom pense de lui.
+
+--Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille,
+si vous pouvez réellement me garantir cette piété, la faire inscrire à
+mon compte dans le registre de là-haut, comme quelque chose qui
+m'appartienne, je me permets un extra. Combien?
+
+--Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. Là-haut chacun a son
+registre.
+
+--Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour
+avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays
+où cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...»
+
+Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets:
+
+«Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui
+donnant le paquet.
+
+--Très-bien,» dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa
+poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune
+homme.
+
+«Si j'étais ainsi détaillé et inventorié, dit Saint-Clare, je me demande
+à combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tête, tant pour
+le front élevé, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour
+l'éducation, le savoir, le talent, l'humilité, la religion. Diable! ce
+serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, Éva!
+venez.»
+
+Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau,
+et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un
+ton de bonne humeur:
+
+«Voyez, Tom, si votre nouveau maître vous convient!»
+
+Tom leva les yeux.
+
+Il était impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare
+sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir
+aux yeux, et ce fut du fond du coeur qu'il s'écria:
+
+«Maître, Dieu vous bénisse!
+
+--C'est ce qu'il fera, j'espère bien. Quel est votre nom? Tom, hein?
+Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux,
+Tom?
+
+--Je suis habitué aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des
+tas!
+
+--Eh bien, je ferai de vous un cocher, à la condition que vous ne vous
+griserez qu'une fois la semaine, à moins que dans les grandes
+occasions....»
+
+Tom parut surpris et blessé.
+
+«Maître, je ne bois jamais.
+
+--On m'a déjà fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au
+fait.... Allons! mon garçon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que
+Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que
+vous ne vouliez bien faire.
+
+--Oh! je vous en réponds, maître!
+
+--Et vous serez heureux, dit Évangéline, papa est très-bon pour tout le
+monde; seulement il aime un peu à se moquer des gens.
+
+--Papa vous remercie bien de cet éloge,» dit Saint-Clare en riant; et,
+pirouettant sur ses talons, il se disposa à partir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+Le nouveau maître de Tom.
+
+
+Puisque notre héros mêle la trame de son humble vie à la destinée des
+grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands.
+
+Augustin Saint-Clare était fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa
+famille était originaire du Canada. De deux frères, assez semblables
+d'humeur et de tempérament, l'un s'était établi dans une ferme opulente
+du Vermont, l'autre était devenu un riche planteur de la Louisiane.
+
+La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait
+émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin
+et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin,
+ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut,
+d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle,
+où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat
+froid et salubre fortifierait sa santé.
+
+Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême,
+qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse
+habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure
+écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel point il gardait
+fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on
+appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée
+pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses
+pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des
+affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion
+romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans
+toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient
+qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas!
+qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme
+d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint
+l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent
+fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner
+dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à
+coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note
+du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût
+reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre.
+
+Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra
+pouvoir arracher de son coeur cette flèche mortelle. Trop fier pour
+prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans
+le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la
+reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie
+figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le
+croire heureux!
+
+Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant
+d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour
+on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait
+si bien.
+
+Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive,
+étincelante de mots.
+
+En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint
+cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où
+il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul
+dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus
+qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement
+les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire
+épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres
+d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient
+venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle
+était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La
+lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de
+reconnaissance et d'espoir, et des protestations d'une éternelle
+affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme.
+
+Il lui répondit immédiatement:
+
+ «J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai
+ désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous
+ reste, à vous et à moi!»
+
+Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare.
+Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire,
+nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas
+étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes
+et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux
+cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis
+tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à
+nous rêveurs.... la vase, le positif!
+
+Au fait, dans un roman, on brise le coeur des gens, on les tue même, et
+tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus? Mais,
+hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons vu
+mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il
+nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on
+se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce
+qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela
+restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme,
+elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame
+d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;...
+mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était
+rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle
+figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne
+guérit une âme malade.
+
+Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et
+qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la
+corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient
+pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût
+jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être
+très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et
+qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de
+mariage.
+
+Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu
+clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel
+furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie,
+avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse
+bien tyrannique. Marie n'avait jamais été très-susceptible
+d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se
+trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes
+misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis
+son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir
+ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas
+soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose.
+
+Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien
+refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son
+entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à
+ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle
+habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux
+de l'obtenir.
+
+Il ne faut pas croire qu'une femme sans coeur soit un créancier commode
+dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des autres
+plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle devient
+d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand Saint-Clare
+commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un homme qui
+fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était pas
+résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y eut
+des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des
+coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature
+était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et
+des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il
+sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse.
+
+Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur
+qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que
+peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une
+violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui
+inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la
+fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette
+enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante,
+dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui,
+jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité,
+changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle,
+étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux
+imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus
+infortunée des femmes.
+
+C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa
+chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut
+donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son intérieur
+très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il
+craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa
+santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence
+maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un
+voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir
+avec eux dans sa résidence du sud.
+
+Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons
+rencontrés.
+
+Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se
+dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos
+lecteurs.
+
+Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront
+avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour
+de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de
+l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et
+l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas
+un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le
+tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres.
+A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à
+faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour
+toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille
+horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la
+famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes
+vitrées. L'_Histoire de Rollin_, le _Paradis perdu_ de Milton, le
+_Voyage du Pèlerin_, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre
+majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et
+respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la
+maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque
+après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini
+si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque
+moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la
+vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les
+ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on
+fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on
+repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et
+le fromage, mais silencieusement et mystérieusement.
+
+C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que
+miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse
+existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés
+du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et
+la mère, elle était toujours rangée parmi les enfants, et la
+proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien
+grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de
+Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la
+latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest,
+pour se familiariser avec le pays.
+
+La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien
+méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles
+Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens.
+
+On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la
+marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans
+avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les
+conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des
+abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un
+encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au
+contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait
+que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la
+Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si
+mal disposés contre eux.
+
+Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!
+
+Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut,
+pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les
+voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.
+
+Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit
+aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que
+l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en
+lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux
+robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant
+à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns
+soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une
+fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux
+valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du
+reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que,
+quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien
+avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de
+poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et
+brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est
+un point encore douteux aujourd'hui.
+
+Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en
+toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes
+les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes
+qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. Ses yeux noirs et
+perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si
+elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.
+
+Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait
+pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce
+qu'elle voulait dire.
+
+Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle
+était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De
+plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.
+
+A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux,
+c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot
+_inconséquent_, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce
+terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle
+inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour
+les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils
+faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce
+dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent
+par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût
+craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.
+
+Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif;
+elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans
+de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses
+étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets;
+elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en
+était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à
+ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de
+tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle
+part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la
+Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe,
+plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des
+montagnes.
+
+Ophélia était l'esclave du devoir.
+
+Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou
+telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le
+devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche
+des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il
+comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait
+si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de
+ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était
+comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.
+
+Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère
+religieux.
+
+Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare,
+gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une
+liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes
+les opinions qu'elle respectait?
+
+Pour dire le vrai, elle l'aimait!
+
+Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et
+qui l'entourait des soins du premier âge. Son coeur avait encore un côté
+chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle comme
+avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui avait
+persuadé que le sentier du devoir était dans la direction d'Orléans, et
+qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et empêcher, dans sa
+maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur dont personne ne
+s'occupait alla droit au coeur de miss Ophélia.... Elle aimait aussi la
+jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette charmante petite fille?...
+Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un païen, cependant, nous
+l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses plaisanteries et poussait
+l'indulgence à son égard jusqu'à des limites fabuleuses.
+
+Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite
+de cette histoire.
+
+Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu
+d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache,
+qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet.
+
+«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être
+pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en
+moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau,
+cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à
+aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une
+toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle?
+donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la
+mienne à mon parapluie. C'est cela!
+
+--Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison!
+
+--Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en
+avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré?
+
+--Je ne sais pas!
+
+--Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire,
+deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien,
+mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez
+seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!
+
+--Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand
+nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres.
+
+--Ah! ma chère.... quel système!
+
+--Mais c'est très-commode!
+
+--C'est une impardonnable légèreté!
+
+--Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop
+pleine.... elle ne pourra plus se fermer.
+
+--Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa
+les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite
+fente béante.
+
+--Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une
+fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à
+clef.... il n'y a pas à dire!»
+
+Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit
+loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et
+la mit dans sa poche d'un air de triomphe.
+
+«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est
+temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre
+papa.
+
+--Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et
+mange une orange.
+
+--Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire.
+
+--Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore
+au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette
+rue.»
+
+Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre
+gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les
+innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours,
+les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.
+
+«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le
+bateau s'arrête.... où est votre père?»
+
+Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à
+l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On
+va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs
+paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la
+terre ferme.
+
+Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre,
+et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une
+symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement.
+
+«Votre malle, madame....
+
+--Vos bagages, madame....
+
+--C'est à moi que ça revient, madame!
+
+--Non! c'est à moi!»
+
+Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage....
+Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant
+d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec
+une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et,
+s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air
+profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est
+pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé
+quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!»
+
+Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et
+insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva.
+
+«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête?
+
+--Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je
+commençais à être inquiète de vous.
+
+--Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un
+commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est
+écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et
+bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait
+derrière lui, prenez ces bagages.
+
+--Je vais l'accompagner pour le voir charger.
+
+--Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?
+
+--Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss
+Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!
+
+--Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici
+les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des
+façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous
+prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il
+le portera comme des oeufs.»
+
+Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait
+ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté
+d'eux dans la voiture.
+
+«Où est Tom? dit Éva.
+
+--Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne
+qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.
+
+--Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis
+sûre!»
+
+La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans
+les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la
+Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage franchit
+un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments carrés:
+c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour révélait un
+goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout autour. Leurs
+piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques des ornements,
+tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient dans l'Espagne
+romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait ses ondes
+argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de marbre
+bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette
+fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de
+poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux
+vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de
+mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait
+après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages
+longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre
+avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases
+de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des
+tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de
+feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent,
+des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur
+moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur
+éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux,
+étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des
+temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette
+végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.
+
+Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en
+étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver
+des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.
+
+La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait
+un oiseau prêt à s'élancer de sa cage.
+
+«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison?
+dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle?
+
+--Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me
+semble, à moi, un peu antique et bien païen.»
+
+Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme
+et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le
+plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au
+fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche,
+éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût
+sévère, à cette passion qui leur attire les sarcasmes et l'ironie de la
+race blanche, plus correcte et plus froide.
+
+Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le
+jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la
+joue noire de Tom:
+
+«Cela paraît vous convenir, mon garçon?
+
+--Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.»
+
+Tout ceci se passa en un clin d'oeil, pendant que les paquets étaient
+déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de
+toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas,
+de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on
+apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes
+les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un
+mouchoir de batiste parfumé.
+
+Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du
+vestibule la troupe des domestiques.
+
+«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point
+importuner monsieur dès le premier moment de son retour?»
+
+Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite,
+tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance
+respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient
+les bagages.
+
+Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage,
+quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut
+plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon
+blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables.
+
+«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment
+cela va-t-il, mon garçon?»
+
+Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé....
+depuis quinze jours!
+
+«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et
+ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages?
+Je reviens à nos gens dans une minute.»
+
+Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le
+vestibule.
+
+Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était
+entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule.
+
+Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de
+repos.
+
+«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et
+l'embrassant mille fois.
+
+--C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me
+faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment.
+
+Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de
+l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses
+grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de
+curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante.
+Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou
+plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une
+quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et
+tremblante.
+
+«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans
+les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion.
+
+Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra
+sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire
+qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle
+relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à
+celui-ci, embrassant celle-là.
+
+Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au
+coeur.
+
+«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas,
+moi!
+
+--Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.
+
+--Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal
+à rien.... Cependant embrasser....
+
+--Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas?
+
+--C'est vrai! Comment peut-elle?...»
+
+Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.
+
+«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes
+contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur
+serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant
+du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher.
+Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!»
+
+C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare
+leur distribua de petites pièces de monnaie.
+
+«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante
+assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui
+portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant la route, de noix,
+de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de toutes
+sortes.
+
+Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt
+sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis
+qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à
+travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la
+mode.
+
+«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre
+compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur
+la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste....
+
+--Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la
+position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est
+bonne que pour un pauvre nègre comme moi!»
+
+Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux
+parfumés.
+
+«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer
+Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de
+ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets
+comme vous.
+
+--Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté
+de voir monsieur de si belle humeur.
+
+--Venez, Tom,» dit Saint-Clare.
+
+Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de
+velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces,
+des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à
+la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il
+n'osait même pas marcher par terre.
+
+«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher;
+il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard
+si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites
+maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!»
+
+Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.
+
+«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle.
+
+--Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.
+
+--Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!
+
+--Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai
+dit.»
+
+Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas
+pesant.
+
+«C'est un vrai mastodonte! dit Marie.
+
+--Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un
+tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre
+mari....
+
+--Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu!
+
+--C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.
+
+--Une lettre si courte et si froide!
+
+--Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien.
+
+--C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le
+voyage et de raccourcir les lettres....
+
+--Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en
+velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de
+New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et
+représentant Éva et son père, la main dans la main.»
+
+Marie regarda le portrait d'un air mécontent.
+
+«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?
+
+--Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de
+la ressemblance?
+
+--Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense
+point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant
+l'étui.
+
+--Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant:
+Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.
+
+--C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire
+parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée,
+et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à
+moitié morte....
+
+--Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant
+des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement
+assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de
+l'appartement.
+
+--La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.
+
+--L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss
+Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon
+Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade.
+
+--Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au
+bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.
+
+--Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre
+appartement, après ce long voyage.
+
+--Adolphe, dites à Mammy de venir.»
+
+La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par
+Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui
+donner.
+
+«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée
+et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit
+confortable.»
+
+Mammy sortit, précédant miss Ophélia.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+La maîtresse de Tom et ses opinions.
+
+
+«Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dorés.
+Je vous ai amené notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme
+pratique, qui va décharger vos épaules du poids des soucis, et vous
+donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs
+ne vous tourmentera plus.»
+
+Cette remarque était faite à la table du déjeuner, quelques instants
+après l'arrivée de miss Ophélia.
+
+«Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tête
+sur sa main. Elle s'apercevra bientôt d'une chose, c'est qu'ici ce sont
+les maîtresses qui sont esclaves.
+
+--Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit
+Saint-Clare.
+
+--On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'était
+pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les
+renverrions tous d'un seul coup.»
+
+Évangéline fixa sur le visage de sa mère ses grands yeux sérieux; elle
+ne semblait pas comprendre parfaitement cette réponse. Elle dit
+très-simplement:
+
+«Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous?
+
+--Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma
+vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise
+santé.... Les nôtres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer.
+
+--Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous
+savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point
+le meilleur des êtres?... Que feriez-vous sans elle?
+
+--Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les
+gens de couleur, elle est horriblement égoïste....
+
+--Oh! l'égoïsme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare.
+
+--Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'égoïsme, cela, d'avoir
+le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites
+attentions, presque à chaque heure, quand mes crises reviennent; eh
+bien! il est très-difficile de la réveiller. Ce sont mes efforts de la
+nuit dernière qui me rendent si faible ce matin.
+
+--N'a-t-elle point veillé près de vous toutes ces dernières nuits,
+maman?
+
+--Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte?
+
+--Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu
+de mauvaises nuits, et cela sans aucun répit.
+
+--Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place
+une nuit ou deux à Jane et à Rosa? elle se reposerait!
+
+--Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous êtes vraiment
+bien irréfléchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une
+main étrangère autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy
+avait pour moi l'intérêt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus
+aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si
+dévoués.... mais ce bonheur n'a jamais été pour moi!» Et Marie poussa un
+soupir.
+
+Miss Ophélia avait écouté ce discours avec une certaine dignité froide,
+serrant les lèvres comme une personne bien résolue à connaître son
+terrain avant de se hasarder.
+
+«Sans doute Mammy a une sorte de bonté, dit Marie; elle est douce et
+respectueuse, mais au fond du coeur elle est égoïste, elle ne cessera de
+regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai
+ici. Mon père garda son mari; il est maréchal, et par conséquent
+très-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre
+ensemble, ils feraient bien de se regarder comme séparés tout à fait.
+J'aurais dû insister et marier Mammy à quelque autre. Je ne le fis
+point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors à Mammy
+qu'elle ne devait plus s'attendre à revoir son mari plus d'une ou deux
+fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon père, ne convenait pas
+à ma santé, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc
+de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a
+parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas
+s'apercevoir comme moi.
+
+--A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia.
+
+--Oui, elle en a deux.
+
+--Cette séparation doit lui être très-pénible.
+
+--Peut-être bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'étaient deux
+petits êtres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui
+prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours été un
+peu attristée de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois
+que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est nécessaire, si elle le
+pouvait, elle retournerait dès demain vers son mari. Oui, je le
+crois.... Les gens sont si égoïstes maintenant.... même les meilleurs!
+
+--Cela fait mal d'y penser,» dit Saint-Clare d'un ton sec.
+
+Miss Ophélia fixa sur lui un oeil pénétrant; elle vit toute l'irritation
+qu'il cherchait à contenir, elle vit le sourire sarcastique qui plissa
+ses lèvres.
+
+«Mammy a toujours été ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais
+pouvoir montrer sa garde-robe à vos domestiques du nord: soies,
+mousselines et véritables batistes! J'ai quelquefois passé des
+après-midi à lui arranger des chapeaux pour aller à des parties de
+plaisir. Elle a toujours été bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet
+plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du thé ou du
+café fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que
+Saint-Clare veut que l'on soit traité à l'office. Ils font tout ce
+qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont égoïstes; ils se
+conduisent comme des enfants gâtés. Je l'ai tant répété à Saint-Clare
+que j'en suis fatiguée.
+
+--Et moi aussi,» dit Saint-Clare en prenant le journal du matin.
+
+Éva, la belle Éva, avec cette expression de recueillement profond et
+mystique qui lui était particulière, s'avança doucement jusqu'à la
+chaise de sa mère, et lui passa ses petits bras autour du cou.
+
+«Eh bien! Éva, qu'est-ce encore?
+
+--Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une
+nuit?... Je suis sûre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne
+dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je
+réfléchis....
+
+--Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous êtes une étrange créature!
+
+--Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que
+Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle
+avait toujours mal à la tête.
+
+--Oh! c'est encore là une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme
+tous les autres nègres: fait-elle du bruit pour un mal de tête ou un
+mal de doigt! Il ne faut pas les encourager à cela: jamais! Chez moi,
+c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophélia.
+Vous-même vous en sentirez bientôt la nécessité!.... Si vous encouragez
+les esclaves à se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientôt plus
+auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que
+je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire;
+aussi c'est ce que je fais.»
+
+A cette péroraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophélia
+exprimèrent un étonnement qu'elle ne put déguiser.... Quant à
+Saint-Clare, il partit d'un immense éclat de rire.
+
+«Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion à mes
+maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il
+ne se le rappelle pas un jour!...»
+
+Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux.
+
+Il y eut un moment de pénible silence. Saint-Clare se leva, regarda à sa
+montre et dit qu'il avait à sortir. Éva s'élança après lui, miss Ophélia
+et Mme Saint-Clare restèrent seules à table.
+
+«Voilà comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne
+comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des
+années.... Il aurait raison, si j'étais jamais à me plaindre et à parler
+de moi.... mais je me suis tue, je me suis résignée.... résignée! Et
+Saint-Clare à présent croit que je puis tout tolérer.»
+
+Miss Ophélia ne savait pas trop ce qu'elle devait répondre.
+
+Pendant qu'elle y réfléchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait
+son plumage, comme ferait une colombe après la pluie. Puis elle commença
+avec Ophélia une conversation de ménage, concernant les porcelaines, les
+appartements, les provisions, toutes choses dont il était sous-entendu
+que miss Ophélia prendrait la direction. Elle fit tant de
+recommandations, de réflexions et d'observations, qu'une tête moins
+systématique et moins bien organisée que celle de miss Ophélia n'eût
+certes pu y résister.
+
+«Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La première fois que
+mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter.
+Seulement, ayez l'oeil sur Éva, il faut la surveiller!
+
+--Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophélia, je n'ai jamais
+rien vu de meilleur qu'elle.
+
+--Elle est bien étrange! bien étrange! fit la mère.... Il y a en elle
+des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en
+rien....» Et Marie soupira comme si elle eût exprimé là quelque
+douloureuse vérité....
+
+«Je l'espère bien qu'elle ne lui ressemble pas!» pensait de son côté
+miss Ophélia.
+
+«Éva a toujours aimé la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien
+que tous les enfants sont comme cela. Moi-même, je jouais avec les
+petits nègres de mon père.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur
+moi. Mais Éva a parfois l'air de se mettre sur un pied d'égalité avec
+tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en déshabituer.
+Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gâte tout sous
+son toit.... excepté sa femme!»
+
+Miss Ophélia continua de garder le plus profond silence.
+
+«Il n'y a pas deux manières d'être avec les esclaves, reprit Marie: il
+faut leur faire sentir leur infériorité et les mater solidement! cela
+m'a toujours été naturellement facile depuis la plus tendre enfance....
+Mais Éva est capable à elle seule de gâter toute une maison. Que
+fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-même? Je déclare que je
+ne m'en doute pas. Je tiens à être bonne avec les esclaves.... je le
+suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'Éva
+ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre idée de cela dans la
+tête. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy
+puisse dormir. C'est un échantillon de ce qu'elle ferait si elle était
+laissée à elle-même.
+
+--Mais, dit brusquement Ophélia, vous pensez cependant que vos esclaves
+sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont
+fatigués!
+
+--Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est
+juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant
+ou dans l'autre; il n'y a pas de difficulté à cela.... Mais c'est bien
+la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, à
+l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme
+pas assez, celle-là!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des
+fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule,
+dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin,
+dont elle retira un élégant flacon de cristal.
+
+--Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui
+passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose également
+éthérée; vous voyez, cousine Ophélia, que je ne parle pas souvent de
+moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire,
+je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous
+différons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise,
+jamais appréciée. Je crois que cela tient à l'état de ma santé.
+Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis portée à le croire; mais les
+hommes sont égoïstes: c'est dans leur constitution; ils ne comprennent
+pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.»
+
+Miss Ophélia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la
+Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulière des difficultés de
+famille, miss Ophélia prévit le sort qui la menaçait; elle se fit un
+visage impénétrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en réserve
+contre les dangers de l'oisiveté, elle commença de tricoter avec une
+rare énergie, pinçant les lèvres d'un air qui semblait dire: «Vous
+voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mêler de vos
+affaires.» Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de
+pierre.
+
+Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un à qui parler. Elle
+sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de
+nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit:
+
+«Voyez-vous bien? lorsque j'ai épousé Saint-Clare, je lui ai apporté mon
+bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plaît....
+Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite à sa
+guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des idées
+extravagantes.... particulièrement sur la manière de traiter les
+esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-même....
+Il leur laisse tout faire sans même lever le doigt! Sur certaines
+choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-même....
+quoiqu'il paraisse, en général, avoir une assez bonne nature.... Il a
+décidé que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donné dans la
+maison, à moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de
+telle façon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez où cela mène....
+On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lèverait pas la main.... Pour
+moi, vous comprenez quelle cruauté ce serait que de me demander un tel
+effort.... Les esclaves sont de grands enfants!
+
+--Je ne connais rien à tout cela, grâce au ciel! dit miss Ophélia.
+
+--Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez à vos dépens,
+si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de
+stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misérable espèce!»
+
+Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle était sur ce
+chapitre; elle ouvrit donc tout à fait les yeux et parut oublier sa
+langueur.
+
+«Vous n'avez pas une idée des épreuves auxquelles ils soumettent les
+maîtresses de maison, chaque jour et à chaque heure!... Mais il est
+inutile de se plaindre à Saint-Clare; il fait de si étranges
+réponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont,
+et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de
+nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne
+ferions pas mieux à leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux à
+nous!
+
+--Mais, dit sèchement Ophélia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits
+du même sang que nous?
+
+--Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race
+dégradée!...
+
+--Ne pensez-vous pas qu'ils ont des âmes immortelles? continua la
+cousine avec un ton d'indignation croissante.
+
+--Je ne dis pas non, fit Marie en bâillant. Pour cela, personne n'en
+doute. Quant à ce qui est de comparer leurs âmes avec les nôtres, c'est
+impossible. Saint-Clare a bien prétendu que séparer Mammy de son mari,
+c'était la même chose que de me séparer de lui!... J'ai beau lui dire
+qu'il y a une différence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on
+disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime Éva!
+Pourtant Saint-Clare a prétendu froidement, sérieusement, que je devais,
+faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne à
+sa place.... C'était un peu trop fort.... même pour moi! Je ne fais pas
+souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en
+silence.... mais, cette fois-là, j'éclatai.... Il n'y est pas revenu.
+Mais depuis j'ai compris, à certains regards et à certaines paroles,
+qu'il est toujours dans les mêmes idées; et il est si obstiné, si
+provoquant!»
+
+Miss Ophélia parut avoir peur de dire quelque chose; elle précipita la
+marche des longues aiguilles avec une fureur qui eût signifié bien des
+choses, si Marie Saint-Clare eût pu comprendre....
+
+«Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous
+prenez.... une maison sans règle, où les esclaves ont ce qu'ils veulent,
+font ce qu'ils veulent,... excepté quand j'ai la force.... Je prends
+quelquefois mon nerf de boeuf, mais cela me tue! Si seulement
+Saint-Clare voulait faire comme les autres!
+
+--Quoi donc?
+
+--Eh mais, les envoyer à la _Calebasse_, ou en tout autre lieu où on les
+fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'étais pas si débile, je
+gouvernerais avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clare.
+
+--Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais!
+
+--Mon Dieu! les hommes ont une manière de commander.... Cela leur est
+plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'oeil de Saint-Clare,
+il y a quelque chose d'étrange! Cet oeil, quand il parle sévèrement, a
+comme un éclair. Moi-même j'en ai peur, et les esclaves savent bien
+qu'il faut prendre garde à eux dans ces moments-là! Je ne ferais pas
+tant, avec des tempêtes de coups, que Saint-Clare avec un clignement
+d'oeil, quand il est ému! On ne fait pas de bruit quand Saint-Clare est
+là. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de pitié de moi!... Mais, quand
+vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas moyen de s'en tirer
+sans sévérité.... Ils sont si méchants, si trompeurs, si paresseux!
+
+--Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout à
+coup.... Quel terrible compte ces misérables auront à rendre au jour du
+jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi,
+nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'étendant tout de son
+long sur un canapé en face de sa femme.
+
+--Vous êtes bien méchant, Saint-Clare!
+
+--En vérité? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques....
+comme je fais toujours.
+
+--Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare!
+
+--Je me suis trompé alors.... merci de me reprendre, ma chère!
+
+--Ah! vous voulez me provoquer maintenant!
+
+--Voyons, Marie, il fait très-chaud. Je viens d'avoir une longue
+querelle avec Adolphe; il m'a fatigué.... permettez-moi de me reposer
+sous votre doux sourire.
+
+--Que s'est-il passé avec Adolphe? l'impudence de ce drôle est devenue
+excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir à le
+commander quelque temps sans contrôle.... je le materais bien.
+
+--Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre finesse et
+de votre bon sens ordinaire; quant à Adolphe, voici le cas: il s'est si
+longtemps appliqué à imiter mes grâces et mes perfections, qu'il a fini
+par se prendre pour son maître.... et j'ai été obligé de lui montrer à
+la fin sa méprise.
+
+--Comment cela?
+
+--Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver
+quelques-uns de mes vêtements pour mon usage personnel.... J'ai dû aussi
+mettre des bornes à son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai
+même poussé la cruauté jusqu'à le réduire à une seule douzaine de mes
+mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des
+fanfaronnades que j'ai dû également modérer par mes conseils paternels.
+
+--Ah! Saint-Clare, voilà une indulgence vraiment intolérable! Quand
+apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves?
+
+--Et, après tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave veuille
+ressembler à son maître!... Si je l'ai assez mal élevé pour qu'il mette
+son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi
+ne pas lui en donner?
+
+--Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux élevé? dit Ophélia avec une pointe
+d'audace.
+
+--Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'âmes que
+vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-même j'aurais été un ange.
+Je suis porté à croire que la paresse est ce que votre ancien docteur
+Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral.
+
+--Je pense, reprit Ophélia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous
+prenez une terrible responsabilité.... je ne voudrais pas l'assumer sur
+moi pour mille mondes! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les
+traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles,
+dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est
+mon opinion.»
+
+Le zèle si longtemps contenu de miss Ophélia éclatait enfin.
+
+«Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous
+connaissez?»
+
+Et il se mit au piano et joua un air gai.
+
+Saint-Clare était un véritable musicien. Sa touche était brillante et
+nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la légèreté aérienne
+d'un oiseau. Il avait un jeu à la fois brillant et puissant; il passait
+d'un morceau à l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve;
+puis, abandonnant tout à coup la musique, il se leva et dit gaiement:
+«Ma foi! cousine, vous avez parlé d'or et bien fait votre devoir; je ne
+vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez
+montré tout à l'heure un diamant de vérité.... et de la plus belle eau;
+mais vous m'avez envoyé les rayons tellement en plein visage.... que je
+n'en ai pas tout d'abord apprécié la valeur.
+
+--Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilité de l'observation
+de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous
+pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent
+pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant à ce qui est de
+leur parler, je leur ai parlé... à m'en fatiguer; je leur ai enseigné
+leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller à l'église quand ils
+veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi
+cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont
+tous les moyens de s'améliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le
+disais, c'est une race dégradée.... Il n'y a pas de remède... Vous ne
+pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, cousine Ophélia, j'ai essayé,
+et vous non... et je suis née, et j'ai été élevée au milieu d'eux... Je
+les connais!»
+
+Ophélia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne répondit rien.
+Saint-Clare siffla un air.
+
+«Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal à la
+tête!
+
+--Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire
+pour vous être agréable?
+
+--Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais
+éprouvé le moindre sentiment pour moi...
+
+--Cher ange accusateur!
+
+--Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte...
+
+--Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manière; je
+ne demande qu'à savoir!»
+
+De joyeux éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les
+rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et
+rit aussi.
+
+«Qu'est-ce?» dit miss Ophélia en approchant.
+
+Tom était assis dans la cour sur un petit siége de mousse: chacune de
+ses boutonnières était fleurie de jasmins du Cap; Évangéline, heureuse
+et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce
+fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un
+oiseau familier.
+
+«O Tom! que vous avez une drôle de figure ainsi!»
+
+Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi
+lui-même autant que sa jeune maîtresse. Quand il vit Saint-Clare, il
+leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grâce.
+
+«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia.
+
+--Et pourquoi non?
+
+--Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!
+
+--Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros
+chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui
+pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez!
+avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du
+nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce
+que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une
+observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous
+traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous
+indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais
+vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer
+en Afrique pour ne plus les voir ni les sentir... et vous leur
+expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien
+cela, cousine?
+
+--Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive.
+
+--Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en
+s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait
+Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici
+Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent
+merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus
+qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de
+Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté
+une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le
+Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les
+humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines!
+
+--En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on
+dirait, à vous entendre, un professeur!
+
+--Un professeur?
+
+--Oui, un professeur de religion!
+
+--Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas
+pratiquer.
+
+--Qui vous fait parler ainsi?
+
+--Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que
+Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus
+facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que
+d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!»
+Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est
+de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!»
+
+La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.
+
+Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce
+aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare
+d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de
+tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait.
+Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de
+Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il
+avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une
+simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait
+pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc
+exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent
+réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de
+pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à
+toutes ses épreuves terrestres! Tom, dans son habit de drap bien
+brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec
+un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et
+bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége
+épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.
+
+Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race
+sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur
+tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la
+lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des
+peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses
+yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin.
+
+Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée--et le
+temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche
+incessante du progrès humain--la vie s'éveillera là avec une splendeur
+et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans
+cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des
+palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans
+bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura
+revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée
+et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe
+manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur
+humble docilité de coeur, dans leur aptitude à se confier à un esprit
+supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité
+enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils
+réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne.
+Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette
+fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume
+suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et
+détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront
+les premiers.
+
+Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de
+certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur
+le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince
+poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose
+d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes oeuvres et elle allait en
+toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin, elle
+allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être
+très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse
+tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée,
+si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses
+mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un
+brouillard tissé! C'était une gracieuse créature! ses pensées devaient
+lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant contraste. Ce
+n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie, un aussi beau
+châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée, roide et
+anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui l'entourait, et
+si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait aussi bien que la
+grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était pas du reste la
+grâce de Dieu, tant s'en faut!
+
+«Où est Éva? dit Marie.
+
+--Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.»
+
+Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez,
+quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas.
+
+«Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tête.
+
+--Vous êtes bien bonne, miss Éva! Depuis quelque temps j'ai toujours mal
+à la tête.... ça ne fait rien!...
+
+--Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras
+autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon.
+
+--Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne
+puis.
+
+--Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours
+pour le mal de tête.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le
+prendre, pour me faire plaisir!
+
+--Comme elle parle, cher trésor! dit Mammy, pendant qu'Évangéline lui
+coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre à
+quatre.
+
+--Qui donc vous arrêtait? fit la mère.
+
+--Je donnais mon flacon à Mammy, pour qu'elle l'emportât à l'église.
+
+--Comment! Éva, votre flacon d'or?... à Mammy! dit Marie en frappant du
+pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le
+reprendre!»
+
+Évangéline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna
+lentement vers l'escalier.
+
+«Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle
+fasse comme il lui plaira.
+
+--Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le
+monde? dit Marie.
+
+--Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux
+que vous et moi.
+
+--Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine à maman, dit la
+petite fille en touchant doucement le coude de son père.--Eh bien,
+cousin, êtes-vous prêt pour l'office? dit miss Ophélia en se tournant
+tout d'une pièce vers Saint-Clare.
+
+--Je n'y vais pas. Merci bien.
+
+--J'ai toujours désiré voir Saint-Clare aller à l'église, dit Marie,
+mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant!
+
+--Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église
+pour apprendre à faire votre chemin dans le monde. Votre piété est un
+vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a
+là du moins de quoi tenir un homme éveillé!
+
+--Quoi! ces braillards de méthodistes!... fi! l'horreur!
+
+--Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos églises, ma chère Marie!
+positivement! C'est trop demander à un homme que de le conduire là.
+Voyons, Éva, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici,
+nous allons jouer.
+
+--Mais, papa, il vaut mieux que j'aille à l'église.
+
+--Mais c'est mortellement ennuyeux!
+
+--Oui, c'est un peu ennuyeux, dit Éva, et cela m'endort; mais je fais
+tout ce que je peux pour me tenir éveillée.
+
+--Que faites-vous pour cela?
+
+--Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que
+Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous
+savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plaît.
+Je vous assure, après tout, que ce n'est pas trop ennuyeux.
+
+--Chère et charmante petite âme! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et
+prie pour moi.
+
+--Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais....» Et elle sauta
+dans la voiture à côté de sa mère.
+
+Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers
+avec les mains pendant que la voiture s'éloignait; il sentit de grosses
+larmes dans ses yeux.
+
+«O Évangéline, la bien nommée! s'écria-t-il; va! tu es bien pour moi un
+évangile que Dieu m'a fait!»
+
+Il eut un moment d'émotion vraie, puis il se mit à fumer un cigare et à
+lire le _Picayune_[14], et il oublia son petit évangile.... Que de gens
+font comme lui!
+
+ [14] Journal de la Nouvelle-Orléans.
+
+«Voyez-vous, Évangéline, disait la mère chemin faisant, il est toujours
+bien d'être bon avec les gens.... mais il ne faut pas les traiter comme
+nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy était malade,
+vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?...
+
+--Mais si, maman, dit Éva; ce serait plus commode pour la soigner, et
+puis mon lit est meilleur que le sien!»
+
+Mme Saint-Clare fut désespérée du manque de sens moral que cette phrase
+révélait.
+
+«Mais comment parvenir à me faire comprendre de cette enfant? dit-elle.
+
+--C'est impossible!» dit miss Ophélia d'un ton significatif.
+
+Éva parut un moment déconcertée et toute chagrine; mais, par bonheur,
+les enfants ne gardent pas longtemps la même impression: bientôt elle
+rit aux éclats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres
+qu'elle apercevait à travers les vitres de la portière.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+«Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dîner, quel était le programme de
+l'église aujourd'hui?
+
+--Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons
+que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes idées.... exactement.
+
+--Longs développements, alors! le sujet est vaste.
+
+--J'entends toutes mes idées sur la société. Il avait pris pour texte
+cette pensée: «Il a fait toutes choses belles dans leur saison.» Il a
+montré comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales
+venaient de Dieu; il a dit qu'il était convenable et juste qu'il y eût
+des petits et des grands; que les uns étaient nés pour commander et les
+autres pour obéir. Il a si bien répondu à toutes les objections qu'on
+fait maintenant à l'esclavage! Il a prouvé que la Bible était évidemment
+de notre côté.... J'aurais seulement désiré que vous l'eussiez entendu!
+
+--Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de
+bien.... et, de plus, j'ai fumé mon cigare.... ce que je n'aurais pu
+faire à l'église!
+
+--Mais, dit miss Ophélia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions?
+
+--Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur que la grâce
+n'a pas touché.... Le côté religieux de ces choses-là me laisse tout à
+fait indifférent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage,
+je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous
+le gardons; c'est dans notre intérêt! et cela nous convient! et voilà
+tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois que
+tout le monde pourrait me comprendre.
+
+--En vérité, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous
+ne respectez rien!... C'est révoltant de vous entendre parler ainsi!
+
+--Révoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les
+explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa
+saison de boire un coup de trop, de rester trop tard à jouer aux cartes,
+et de se livrer à une foule d'autres petites distractions que la
+Providence nous ménage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes
+gens?... Je serais enchanté d'entendre prouver que cela aussi est bien
+en sa saison!
+
+--Enfin, dit brusquement miss Ophélia, êtes-vous pour ou contre
+l'esclavage?
+
+--Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez
+une affreuse logique; si je réponds à cette question, vous allez m'en
+faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas
+m'enferrer. Je passe ma vie à jeter des cailloux dans les vitres de mes
+voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi.
+
+--Voilà comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela,
+parce qu'il n'a pas de religion....
+
+--De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux
+deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que
+vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui
+s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une
+société égoïste et mondaine! Une religion! cela qui est moins
+scrupuleux, moins généreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma
+méchante et aveugle nature, à moi! Non! quand je veux voir de la
+religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi!
+
+--Alors vous ne croyez pas que la Bible justifie l'esclavage? dit
+Ophélia.
+
+--La Bible était le livre de ma mère, reprit Saint-Clare.... elle a vécu
+et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il
+en fût ainsi!... C'est comme si on disait que ma mère buvait de
+l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai
+raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela,
+continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mère!...
+Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose
+que l'on puisse respecter.... Vous voyez donc bien, continua-t-il, en
+reprenant son ton léger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose soit
+à sa place. L'édifice social, en Europe et en Amérique, est quelquefois
+composé d'éléments qui supporteraient difficilement la critique d'un
+examen sévère.... On ne vise pas au bien absolu.... on se contente de ne
+pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on vienne me dire:
+L'esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons pas nous en passer, il
+nous le faut, ou nous sommes réduits à la mendicité! voilà qui est
+positif, net et clair, et honorable comme la vérité.... Mais que l'on
+vienne, avec une mine allongée et hypocrite, me citer l'Écriture....
+non! non! voilà ce que je n'approuverai jamais!
+
+--Vous n'avez pas de charité, dit Marie.
+
+--Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons à présent que le prix du coton
+baisse de jour en jour et fasse des esclaves une propriété qui se donne
+sur le marché.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitôt une tout
+autre explication de l'Écriture? Quels flots de lumière se répandront
+tout à coup dans l'Église!... Comme il sera démontré que la raison et la
+Bible veulent toute autre chose!
+
+--En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je
+suis enchantée d'être née du temps de l'esclavage, et je crois que c'est
+une bonne chose.... Je sens que cela doit être, et, à coup sûr, je ne
+pourrais pas m'en passer.
+
+--Et vous, mignonne, dit Saint-Clare à Éva, qui entrait une fleur à la
+main, quel est votre avis?
+
+--Sur quoi, papa?
+
+--Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou
+d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici?
+
+--Oh! c'est notre manière qui est la meilleure, dit Éva.
+
+--Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front.
+
+--Parce qu'elle nous donne plus de monde à aimer autour de nous, dit Éva
+en relevant ses yeux pleins d'expression.
+
+--Ah! voilà bien Éva, dit Marie, voilà bien une de ses sottes réponses.
+
+--C'est mal, papa? dit Évangéline en se mettant sur les genoux de son
+père.
+
+--Oui, à la façon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais où était donc
+ma petite fille pendant le dîner?
+
+--Dans la chambre de Tom à l'écouter chanter.... La mère Dina m'a
+apporté à manger....
+
+--Écouter chanter Tom!... hein?
+
+--Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les
+anges tout radieux, sur la terre de Chanaan....
+
+--Voyons! est-ce plus joli que l'Opéra? dites-moi.
+
+--Oh! oui; il m'apprendra tout cela.
+
+--Ah! des leçons de musique!
+
+--Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et
+il m'explique ce que cela veut dire!
+
+--Sur ma parole, dit Marie en riant aux éclats, voilà la meilleure
+plaisanterie de la saison!
+
+--Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'Écriture.
+Cet esclave a le génie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de
+bonne heure ce matin.... Je suis monté à sa chambre, au-dessus de
+l'écurie.... Il faisait sa prière.... Je n'ai rien entendu d'aussi
+touchant.... Il m'y recommandait à Dieu avec un zèle tout
+apostolique....
+
+--Il se doutait peut-être que vous l'écoutiez.... Je connais ces
+tours-là.
+
+--Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son
+opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de
+progrès à faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait.
+
+--Eh bien, songez-y! fit miss Ophélia.
+
+--C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh!
+nous verrons.... n'est-ce pas, Éva?»
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+Comment se défend un homme libre.
+
+
+Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un
+peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place à l'autre; elle
+met ses provisions à contribution pour fournir un petit viatique aux
+amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; à
+l'horizon le soleil rougissant s'arrête tout pensif et verse ses rayons
+calmes et dorés dans la petite chambre où sont assis l'un près de
+l'autre Georges et Élisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa
+main la main de sa femme. Ils paraissent sérieux et tristes, il y a sur
+leurs joues des traces de larmes.
+
+«Oui, Élisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est
+vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme
+vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme
+libre, dignes d'un chrétien! Le Dieu tout-puissant sait que j'ai voulu
+bien faire.... que j'ai péniblement essayé de bien faire, quand tout
+était contre moi!... et maintenant, je vais oublier le passé.... je vais
+rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma Bible
+et apprendre à être bon.
+
+--Quand nous serons au Canada, je vous aiderai à vivre, reprit Élisa. Je
+sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux
+nous pouvons nous suffire.
+
+--Oui, Élisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous
+aurons notre enfant. Oh! Élisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est
+pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont à lui!... Je me
+suis souvent étonné que des hommes qui pouvaient vraiment dire: «ma
+femme, mes enfants,» eussent le coeur de penser et de vouloir autre
+chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et
+fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus à
+Dieu.... Oui, j'ai travaillé jour et nuit jusqu'à vingt et un ans, et je
+n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter
+ma tête, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils
+me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je
+travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et
+pour l'enfant.... Quant à mon ancien maître, il est payé au centuple; je
+ne lui dois rien.
+
+--Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Élisa; nous ne sommes
+pas encore au Canada!
+
+--C'est vrai; mais il me semble que je respire déjà l'air libre, et que
+cela me rend fort!»
+
+A ce moment on entendit des voix à l'extérieur; on frappa à la porte....
+Élisa l'ouvrit en tressaillant.
+
+Siméon était là avec un autre quaker, qu'il introduisit et présenta sous
+le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, maigre comme une
+perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de
+finesse et de perspicacité; il était loin d'avoir la physionomie calme,
+placide, détachée du monde, de Siméon Halliday. C'était au contraire un
+homme très-éveillé, très au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant
+plus qu'il savait ce dont il était capable.... Tout cela du reste
+s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau à larges
+bords et la phraséologie de sa communion.
+
+«Notre ami Phinéas, dit Siméon Halliday, a découvert quelque chose
+d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'écouter.
+
+--C'est vrai, dit Phinéas, et cela montre une fois de plus qu'il est
+bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit
+dernière, je me suis arrêté dans une petite taverne solitaire, de
+l'autre côté de la route. Tu te rappelles, Siméon, cet endroit où, l'an
+passé, nous avons vendu des pommes à une grosse femme qui avait de
+longues boucles d'oreilles?.... J'étais fatigué de ma route; je
+m'étendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de
+bison sur moi... en attendant que mon lit fût prêt.... Qu'est-ce que je
+fais?... Je m'endors.
+
+--Avec une oreille ouverte, Phinéas? dit tranquillement Siméon.
+
+--Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'étais très-fatigué.
+Quand je revins un peu à moi, il y avait des hommes dans l'appartement,
+assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu
+dire un mot des quakers, j'écoutai un peu. «Ainsi, disait l'un, ils sont
+chez les quakers, sans aucun doute!» Ici, j'écoutai des deux oreilles.
+C'était de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan.
+Georges devait être renvoyé à son maître, dans le Kentucky, pour qu'on
+en fît un exemple capable de terrifier à jamais les nègres qui veulent
+fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre Élisa à la
+Nouvelle-Orléans.... ils espéraient en tirer seize à dix-huit cents
+dollars; l'enfant devait être rendu à un marchand qui l'avait acheté;
+Jim et sa mère seraient également renvoyés à leur maître, dans le
+Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux
+constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs....
+que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces
+individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle était
+à lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et
+viendraient à sept ou huit à notre poursuite. Et maintenant que faut-il
+faire?»
+
+Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment
+digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gâteaux
+pour écouter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine;
+l'inquiétude se lisait sur son visage. Siméon réfléchissait
+profondément. Élisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait
+détacher ses yeux. Georges serrait les poings, son oeil lançait des
+éclairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on
+veut livrer son fils et vendre sa femme à l'encan.... et cela sous la
+protection des lois d'une nation chrétienne!
+
+«Georges, que ferons-nous? dit Élisa d'une voix éteinte.
+
+--Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre à
+coucher, où il examina ses pistolets.
+
+--Eh! eh! dit Phinéas à Siméon, en hochant la tête, tu vois comme cela
+va se passer.
+
+--Je vois bien, dit Siméon; je souhaite qu'on n'en vienne pas là.
+
+--Je ne veux entraîner personne avec moi, dit Georges; prêtez-moi
+seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire.
+Jim a la force d'un géant. Il est brave comme la mort et le désespoir,
+et moi aussi!
+
+--Très-bien, ami, dit Phinéas; mais avec tout cela tu as encore besoin
+de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton
+affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses
+que tu ne connais pas.
+
+--Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges.
+
+--Compromettre! dit Phinéas avec une expression de malice et de ruse. En
+quoi me compromettre, s'il te plaît?
+
+--Phinéas est sage et habile, dit Siméon, tu peux t'en rapporter à lui,
+Georges.»
+
+Et lui mettant la main sur l'épaule et regardant les pistolets:
+
+«Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud.
+
+--Je n'attaquerai pas, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce
+pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....»
+
+Il s'arrêta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur
+son visage.
+
+«J'ai eu une soeur vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... je
+sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlèverait
+ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donné des bras vaillants
+pour la défendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma
+femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me
+blâmer?
+
+--Aucun homme ne peut te blâmer! la chair et le sang ne peuvent agir
+autrement.... Malheur au monde à cause de ses péchés, mais malheur
+surtout à ceux par qui les péchés arrivent!
+
+--Ne feriez-vous pas la même chose à ma place, monsieur?
+
+--Je désire n'être pas tenté, dit Siméon. La chair est faible.
+
+--Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinéas en
+étendant ses bras longs comme des ailes de moulin à vent. Je suis sûr,
+ami Georges, que, le cas échéant, je pourrai te débarrasser d'un de ces
+individus.
+
+--Ah! s'il est jamais permis de résister au mal par la force, c'est
+maintenant, c'est à Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du
+peuple nous ont montré une voie meilleure; ce n'est point par la colère
+de l'homme que la justice de Dieu opère ses oeuvres. La justice de Dieu
+va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reçoit que
+celui à qui elle a été donnée par le ciel; prions donc le ciel de n'être
+point tentés.
+
+--C'est ce que je fais, dit Phinéas.... Mais si nous sommes trop
+tentés.... qu'ils prennent garde à eux.... Je ne dis que cela!
+
+--On voit bien que tu n'es pas né parmi les quakers, Phinéas.... Chez
+toi le vieil homme reprend toujours le dessus.»
+
+Pour dire vrai, Phinéas avait été longtemps un coureur de bois,
+intrépide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'était épris
+d'une belle quakeresse, et touché par ses charmes, il était entré dans
+sa communion; mais, quoiqu'il en fût maintenant un digne et
+irréprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un
+certain levain de l'ancien monde.
+
+«L'ami Phinéas a toujours des façons à lui, dit Rachel en souriant; mais
+après tout.... nous savons que son coeur est bien placé!
+
+--Ne faut-il point nous hâter? dit Georges.
+
+--Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse,
+reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois
+heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la
+chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui
+pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous
+risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et
+le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et
+nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger,
+Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se
+tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre
+notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami
+Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec
+les tiens.»
+
+Phinéas sortit et ferma la porte sur lui.
+
+«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon.
+
+--Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous
+quelques périls.
+
+--Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous
+faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons
+pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers
+Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.»
+
+Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et
+faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient
+assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans
+quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours.
+
+«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des
+terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, nous qui
+n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa,
+personne ne m'aima, que ma soeur et ma mère, ce pauvre coeur brisé!...
+Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le marchand
+l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais.... «Pauvre
+Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va!
+qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de
+mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce
+furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se
+passèrent, et mon coeur se flétrit et se dessécha comme le sable....
+jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une
+résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été
+un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais
+peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous
+arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon
+cadavre.
+
+--Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous
+permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.
+
+--Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa
+femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font?
+comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la
+Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches,
+heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel.
+Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens,
+pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont
+couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les
+vendent! Ils trafiquent du sang de leur coeur, de leurs soupirs et de
+leurs larmes.... et Dieu le permet!
+
+--Ami Georges, dit Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, il te
+fera du bien.»
+
+Georges approcha sa chaise de la porte, et Élisa, essuyant ses larmes,
+s'approcha aussi pour écouter; et Siméon lut:
+
+ «Pour moi, mes pieds m'ont presque manqué, et j'ai failli tomber en
+ marchant;
+
+ «Parce que j'ai eu de vaines pensées, en voyant la prospérité des
+ méchants.
+
+ «Ils ne participent point aux travaux et aux misères des autres hommes.
+
+ «C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chaîne.
+
+ «La violence les couvre comme un vêtement.
+
+ «Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur coeur ne
+ peut désirer.
+
+ «Et ils sont corrompus, et ils tiennent de méchants discours au sujet de
+ la servitude: leurs discours sont superbes!
+
+ «C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se
+ dit:
+
+ «Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Très-Haut?»
+
+--N'est-ce pas ainsi, ajouta Siméon, n'est-ce pas ainsi que Georges
+pense?
+
+--Oui, répondit Georges, j'aurais pu écrire cela moi-même.
+
+--Écoute donc encore, reprit Siméon.
+
+ «Quand j'eus ces pensées, elles me furent amères. Mais j'entrai dans le
+ sanctuaire de Dieu, et je compris.
+
+ «Seigneur! tu les as placés dans des endroits glissants, tu les as
+ précipités vers la destruction.
+
+ «Comme le rêve d'un homme qui s'éveille, ô Dieu! en te réveillant tu
+ briseras leur image!
+
+ «Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main
+ droite.
+
+ «Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire!
+
+ «Il est bon à moi de m'attacher à mon Dieu. J'ai mis mon espérance dans
+ le Seigneur Dieu.»
+
+Ces paroles de la sagesse divine, prononcées par la bouche amie du
+vieillard, passèrent, comme une musique sacrée, sur l'âme malade et
+irritée du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de
+douceur soumise remplaça la haine farouche.
+
+ «Si ce monde était tout, Georges, reprit Siméon, tu pourrais en effet
+ demander où est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-là même qui ont
+ eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets
+ ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis
+ à sa place un jour.»
+
+Si ces paroles eussent été prononcées par quelque orateur à son aise,
+indulgent pour lui-même, qui les eût laissées tomber de sa bouche comme
+des fleurs de rhétorique à l'usage des malheureux, elles n'auraient pas
+produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un
+calme suprême, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de
+l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout céder. Les deux pauvres
+fugitifs sentaient le calme et la force pénétrer dans leur âme.
+
+Rachel prit alors Élisa par la main et la conduisit à table. On frappa
+un petit coup à la porte: Ruth entra.
+
+«J'ai couru, dit-elle, pour apporter à l'enfant ces trois petites paires
+de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au
+Canada!... Toujours du courage, Élisa!» dit-elle en se mettant à table
+auprès de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main.
+
+Et elle glissa un gâteau entre les doigts d'Henri.
+
+«Je lui en ai apporté d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche....
+Les enfants, tu sais, ça mange toujours!
+
+--Oh! dit Élisa, que vous êtes bonne!
+
+--Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel.
+
+--Impossible! Imagine-toi, j'ai laissé John avec le baby.... et des
+gâteaux au four.... Si je m'arrête une minute, John va laisser brûler
+les gâteaux et donner à l'enfant tout ce qu'il y a de sucre à la maison.
+C'est son caractère, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu
+Élisa! adieu Georges! que Dieu protége votre voyage!...»
+
+Et elle disparut en sautillant.
+
+Un moment après, une grande voiture couverte s'arrêta devant la porte.
+La nuit était claire et toute scintillante d'étoiles. Phinéas sauta
+vivement à bas de son siége pour faire placer les voyageurs. Georges
+sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas
+était ferme, son visage plein de courage et de résignation. Rachel et
+Siméon venaient après lui.
+
+«Descendez un peu, vous autres, dit Phinéas à ceux qui se trouvaient
+déjà dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour
+l'enfant.
+
+--Voilà deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les
+cahots sont durs, la nuit.»
+
+John descendit le premier et aida sa mère à descendre. Il en prenait le
+soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards
+inquiets, comme si elle se fût attendue à voir à chaque instant arriver
+ses persécuteurs.
+
+«Jim, vos pistolets! dit Georges à voix basse. Et vous savez ce que nous
+ferons, si on nous attaque....
+
+--Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant
+vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma
+mère!»
+
+Pendant qu'il échangeait ces quelques mots, Élisa avait pris congé de sa
+bonne amie Rachel. Siméon la plaça dans la voiture, et elle s'y installa
+dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer à côté
+d'elle. Georges et Jim se placèrent devant elle sur un banc grossier, et
+Phinéas sur le siége.
+
+«Adieu, mes amis! dit Siméon.
+
+--Dieu vous bénisse!» répondit-on.
+
+Et la voiture partit en faisant craquer le sol gelé sous les roues.
+
+Il n'y avait pas moyen de causer.
+
+On roula à travers les chemins du bois à demi défriché; on franchit de
+larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les vallées,
+et les heures passaient.
+
+L'enfant s'endormit bientôt et tomba lourdement sur le sein de sa mère.
+La pauvre vieille négresse oublia ses craintes, et, vers le point du
+jour, Élisa elle-même ferma les yeux. Phinéas était le plus gai de la
+compagnie; il sifflait, pour abréger la route, certains airs un peu
+profanes... pour un quaker.
+
+Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide
+d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta
+pour écouter.
+
+«Ce doit être Michaël; je reconnais le galop de son bidet.»
+
+Il se leva et regarda avec une certaine inquiétude.
+
+Ils aperçurent, au sommet d'une colline assez éloignée, un homme qui
+venait vers eux à fond de train.
+
+«C'est lui!» dit Phinéas.
+
+Georges et Jim sautèrent à bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient
+faire; ils se tournèrent silencieusement du côté où ils voyaient venir
+le messager attendu. Il avançait toujours; une hauteur le déroba un
+instant, mais ils entendaient toujours l'allure précipitée: enfin on
+l'aperçut au sommet d'une éminence, et à portée de la voix.
+
+«Oui! c'est Michaël. Holà! ici, par ici, Michaël!
+
+--Phinéas! est-ce toi?
+
+--Oui.
+
+--Quelle nouvelle? Viennent-ils?
+
+--Ils sont derrière moi, huit ou dix! échauffés par l'eau-de-vie,
+jurant, écumant comme autant de loups.»
+
+A peine avait-il parlé qu'une bouffée de vent apporta le bruit du galop
+de leurs chevaux.
+
+«Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinéas. Si vous voulez combattre,
+attendez que je vous choisisse l'endroit....»
+
+Ils remontèrent. Phinéas lança les chevaux au galop. Michaël se tenait à
+côté d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain
+une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se découpait sur les
+bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les
+ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable à la
+blancheur de sa bâche.... On entendit un cri de triomphe brutal....
+Élisa, prête à se trouver mal, serrait son enfant sur son coeur; la
+vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs
+pistolets d'une main convulsive.
+
+Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et
+s'arrêta près d'un bloc de rochers escarpés, surplombants, dont la masse
+solitaire s'élevait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette
+pyramide isolée montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant,
+et semblait promettre un abri inviolable. Phinéas connaissait
+parfaitement l'endroit; il y était souvent venu dans ses courses de
+chasseur. C'était pour l'atteindre qu'il avait si vivement poussé ses
+chevaux.
+
+«Nous y voilà, dit-il en arrêtant et en sautant à bas du siége....
+Allons! tous, vite à terre, et grimpez avec moi dans ces rochers!
+Michaël, mets ton cheval à la voiture et va chez Amariah; ramène-le avec
+quelques-uns des siens pour dire un mot à ces drôles!»
+
+En un clin d'oeil tout le monde fut descendu.
+
+«Par ici, dit Phinéas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la
+femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!»
+
+L'exhortation était au moins inutile; en moins de temps que nous ne
+saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'élançait vers
+les rochers, tandis que Michaël, suivant le conseil de Phinéas,
+s'éloignait rapidement.
+
+«Avancez, dit Phinéas, au moment où, déjà plus près du rocher, ils
+distinguaient, aux lueurs mêlées de l'aube et des étoiles, la trace d'un
+sentier âpre, mais nettement marqué, qui conduisait au coeur du roc.
+Voilà une de nos cavernes de chasse.... Venez!»
+
+Phinéas allait devant, bondissant comme une chèvre, de pic en pic, et
+portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, chargé de sa vieille
+mère. Georges et Élisa fermaient la marche.
+
+Les cavaliers arrivèrent à la haie, et descendirent en proférant des
+cris et des serments; ils se préparaient à suivre les fugitifs. Après
+quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvèrent au sommet du roc. Le
+sentier passait alors à travers un étroit défilé où l'on ne pouvait
+marcher qu'un de front. Tout à coup ils arrivèrent à une crevasse d'à
+peu près trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui
+séparait en deux la masse des rochers; précipice escarpé,
+perpendiculaire comme les murs d'un château fort. Phinéas franchit
+aisément la crevasse et déposa l'enfant sur un épais tapis de mousse
+blanche.
+
+«Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....»
+
+Et ils sautèrent, en effet, l'un après l'autre. Quelques fragments de
+rochers, formant comme un ouvrage avancé, les dérobaient au regard des
+assaillants.
+
+«Bien! nous voici tous, dit Phinéas, avançant la tête au-dessus de ce
+rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.»
+
+L'ennemi s'était engagé dans les rochers.
+
+«Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont être obligés de
+marcher un à un entre ces rochers, à la portée de nos pistolets.... Vous
+voyez bien, enfants!
+
+--Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire
+personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre.
+
+--Mon Dieu! Georges, combats tout à ton aise, dit Phinéas en mâchant
+quelque feuille de mûrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir
+de regarder, j'imagine. Vois-les donc délibérer et lever la tête, comme
+des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de
+leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?...
+Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!»
+
+La troupe, que l'on pouvait maintenant très-nettement distinguer, se
+composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux
+constables et d'un renfort de chenapans, recrutés à la taverne pour
+quelques verres d'eau-de-vie.
+
+«Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!...
+
+--Oui, les voici là-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher....
+ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris!
+
+--Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les rochers, et ce
+ne serait pas agréable du tout!
+
+--Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser à votre peau!
+il n'y a pas de danger; les nègres ont trop peur.
+
+--Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à ma peau, fit Marks, je
+n'en possède pas de meilleure.... Quelquefois les nègres se battent
+comme des diables.»
+
+En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et
+claire:
+
+«Messieurs, dit-il, qui êtes-vous et que voulez-vous?
+
+--Nous venons reprendre un troupeau de nègres en fuite, dit Loker,
+Georges et Élisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme.
+Nous avons avec nous des constables et un warrant[15] pour les
+prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? Êtes-vous
+Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le
+Kentucky?
+
+ [15] Autorisation de justice.
+
+--Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je
+suis à lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de
+Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa
+mère sont ici.... Nous avons des armes pour nous défendre.... et nous
+comptons nous défendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le
+premier qui se montre à la portée de nos balles est un homme mort, et le
+second aussi, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier.
+
+--Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui
+s'avança en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans
+votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice....
+nous avons la loi de notre côté, et le pouvoir, et tout! Ce que vous
+avez de mieux à faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement....
+aussi bien tôt ou tard il va falloir que vous en veniez là!
+
+--Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre côté,
+répondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme,
+pour la vendre à la Nouvelle-Orléans. Vous voulez étaler mon fils comme
+un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mère
+de Jim à la bête brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce
+qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-même. Moi et Jim, vous voulez
+nous rendre au fouet et à la torture.... Vous voulez nous faire écraser
+sous le talon de ceux que vous appelez nos maîtres.... et vos lois vous
+protégent.... Eh bien! honte à vos lois et à vous! Mais vous ne nous
+tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne
+reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu,
+aussi libres que vous-mêmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je
+vous le jure, nous allons combattre pour notre liberté jusqu'à la mort!»
+
+Pendant qu'il faisait cette déclaration d'indépendance, Georges se
+tenait debout, en pleine lumière, sur le rocher. Les rayons de l'aurore
+éclairaient son visage basané; l'indignation suprême et le désespoir
+mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il élevait sa main
+vers le ciel comme s'il en eût appelé de l'homme à la justice de Dieu.
+
+Ah! si Georges eût été quelque jeune Hongrois défendant au milieu de ses
+montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner
+l'Amérique.... on eût appelé cela un sublime héroïsme! Mais, comme
+Georges n'était qu'un Africain, défendant une retraite des États-Unis
+au Canada, nous sommes trop bien élevés et trop patriotes pour voir là
+aucune espèce d'héroïsme.
+
+Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgré nous, que ce
+soit à leurs risques et périls! Oui, quand les Hongrois désespérés
+échappent aux autorités légitimes de leur pays, la presse et le
+gouvernement américain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe
+et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les nègres fugitifs font
+la même chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est?
+
+N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'oeil, la
+voix, tout l'orateur, enfin, réduisit au silence la troupe de Tom Loker.
+Il y a dans l'intrépidité et le courage quelque chose qui fascine un
+moment même la plus grossière nature. Marks fut le seul qui n'éprouva
+aucune émotion. Il arma résolûment son pistolet, et, pendant l'instant
+de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui.
+
+«Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura
+autant pour lui mort que vivant!»
+
+Georges fit un bond en arrière. Élisa poussa un cri terrible. La balle
+avait passé dans les cheveux du mari et effleuré la joue de la femme;
+elle alla s'enfoncer dans un arbre.
+
+«Ce n'est rien, Élisa, dit Georges vivement.
+
+--Ce sont des gueux! dit Phinéas.... Mais, au lieu de faire des
+discours, tu ferais mieux de te mettre à l'abri.
+
+--Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage;
+le premier homme qui se montre est à moi: vous prendrez le second.... il
+ne faut pas perdre deux coups sur le même....
+
+--Mais si vous ne touchez pas?
+
+--Je toucherai, fit Georges avec assurance.
+
+--Il y a de l'étoffe dans cet homme-là,» murmura Phinéas entre ses
+dents.
+
+Cependant, après le coup de pistolet de Marks, les assaillants
+s'arrêtèrent irrésolus.
+
+«Vous devez en avoir frappé un, dit-on à Marks, j'ai entendu un cri.
+
+--Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des
+nègres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient après moi?» et
+il s'élança dans les rochers.
+
+Georges entendit très-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son
+pistolet vers le point du défilé où le premier homme allait paraître.
+
+Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient
+après; les derniers poussaient même les premiers un peu plus vite que
+ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientôt la forme massive de
+Tom apparut au bord de la crevasse.
+
+Georges fit feu; la balle pénétra dans le flanc; mais Tom, avec le
+mugissement d'un taureau affolé, franchit l'espace béant et vint tomber
+sur la plate-forme du rocher.
+
+«Ami, dit Phinéas, en se mettant tout à coup devant sa petite troupe et
+arrêtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi
+ici!»
+
+Loker tomba dans le précipice, roulant au milieu des arbres, des
+buissons, des pierres détachées, jusqu'à ce qu'il arrivât au fond, brisé
+et gémissant. La chute l'aurait tué, si elle n'eût été amortie par des
+branches qui le retinrent à demi; mais elle n'en fut pas moins assez
+lourde.
+
+«Miséricorde! ce sont de vrais démons!» fit Marks guidant la retraite à
+travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait
+mis à monter à l'assaut. Toute la bande le suivit précipitamment. Le
+gros constable courait à perdre haleine.
+
+«Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais
+prendre mon cheval et aller querir du secours....»
+
+Et, sans écouter les sarcasmes et les huées, Marks joignit l'action à la
+parole et détala.
+
+«Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il
+décampe.
+
+--Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe
+qu'il soit mort ou vivant!»
+
+Conduits par les gémissements de Tom, s'aidant des branches et des
+buissons, ils descendirent jusqu'au pied du précipice où le héros gisait
+étendu, soupirant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.
+
+«Vous criez bien fort, Tom, vous devez être moulu!
+
+--Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Malédiction sur le quaker!
+Sans lui j'en aurais jeté quelques-uns du haut en bas.... pour voir si
+ça leur aurait plu!»
+
+On lui aida à se lever, on le prit par les épaules, et on le conduisit
+ainsi jusqu'aux chevaux.
+
+«Si vous pouviez seulement me ramener à un mille d'ici, jusqu'à cette
+taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre
+sur cette plaie et arrêter le sang!»
+
+Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforçaient de
+le mettre sur son cheval; après deux ou trois efforts inutiles, il
+chancela et tomba lourdement sur le sol.
+
+«J'espère qu'il n'est pas mort, dit Élisa, qui, avec ses compagnons,
+surveillait toute cette scène.
+
+--Pourquoi non? dit Phinéas; il n'aurait que ce qu'il mérite!
+
+--Mais après la mort vient le jugement! dit Élisa.
+
+--Oui! dit la vieille femme, qui avait gémi et crié à la façon des
+méthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour
+l'âme du pauvre homme!
+
+--Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent,» dit Phinéas.
+
+C'était vrai. Après avoir réfléchi et s'être consultés un instant, ils
+avaient repris les chevaux et s'étaient retirés.
+
+Quand ils eurent disparu, Phinéas commença à se remuer un peu.
+
+«Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit à Michaël
+d'aller à la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la
+voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui.
+Dieu veuille qu'il soit bientôt ici! il est de bonne heure. Nous ne
+tarderons pas à le rejoindre; nous ne sommes pas à plus de deux milles
+de notre station. Si la route n'avait pas été si dure cette nuit, nous
+aurions pu les éviter.»
+
+En s'approchant de la haie, Phinéas aperçut la voiture, qui revenait
+avec les amis.
+
+«Bon! s'écria-t-il joyeusement, voilà Michaël, Stéphen et Amariah....
+Maintenant nous voici en sûreté, comme si nous étions arrivés là-bas!
+
+--Alors, arrêtons-nous un peu, dit Élisa, faisons quelque chose pour ce
+pauvre homme qui gémit si fort....
+
+--Ce ne serait faire que notre devoir de chrétien, dit Georges;
+prenons-le et emportons-le avec nous.
+
+--Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinéas; c'est bien,
+cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!»
+
+Et Phinéas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis
+certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprès du blessé
+et commença un examen attentif.
+
+«Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks?
+
+--Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinéas; il s'inquiète bien plus de sa
+peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti!
+
+--Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse
+mourir seul!... Ma pauvre vieille mère m'a toujours dit que cela
+finirait ainsi.
+
+--Oh! là! Écoutez cette pauvre créature: il appelle maman! je ne puis
+m'empêcher d'en avoir pitié, dit la bonne négresse.
+
+--Doucement! dit Phinéas, sois tranquille, ne fais pas le méchant. Tu es
+perdu si je ne parviens pas à arrêter le sang.»
+
+Et Phinéas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux,
+assisté de toute la compagnie.
+
+«C'est vous qui m'avez précipité, lui dit Tom d'une voix faible.
+
+--Mais sans cela tu nous aurais précipités nous-mêmes, tu vois bien! dit
+Phinéas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser
+cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du
+bien. Nous allons te mener dans une maison où l'on te gardera comme si
+c'était ta mère.»
+
+Tom poussa un gémissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette
+espèce, le courage est tout à fait physique: il s'échappe avec le sang
+qui coule.... Le géant faisait pitié dans son abandon....
+
+Cependant Michaël était là avec la voiture: on tira les bancs, on doubla
+les peaux de buffle, on les plaça d'un seul côté, et quatre hommes, avec
+de grands efforts, placèrent Tom dans la voiture. Il s'évanouit
+entièrement. La vieille négresse, tout émue, s'assit au fond et mit la
+tête du blessé sur ses genoux; Élisa, Georges et Jim se casèrent comme
+ils purent, et l'on repartit.
+
+«Que pensez-vous de lui? dit Georges à Phinéas auprès de qui il s'était
+assis sur le siége.
+
+--Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a été
+rude; il a beaucoup saigné, ça lui a retiré des forces et du courage. Il
+reviendra, et ceci lui apprendra peut-être une chose ou deux....
+
+--Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'eût
+toujours été un poids pour moi d'avoir causé sa mort.... même dans une
+si juste cause!
+
+--Oui, dit Phinéas, tuer est une mauvaise chose, de quelque façon que ce
+soit.... homme ou bête.... Dans mon temps, j'ai été un grand
+chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me
+regardait avec un oeil!... on sentait que c'était mal de l'avoir tué!
+Les créatures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta
+femme: «Après la mort, vient le jugement!» Je ne trouve pas nos idées à
+nous trop sévères là-dessus.
+
+--Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges.
+
+--Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a là la grand'maman
+Stéphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure
+garde-malade.... En quinze jours elle le rétablira.»
+
+Une heure après, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, où les
+attendait un excellent déjeûner. Tom fut déposé avec soin sur un lit
+plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa
+blessure fut pansée et bandée: comme un enfant fatigué, il ouvrait et
+fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux blancs
+de ses fenêtres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui dans
+sa chambre de malade.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+Expériences et opinions de miss Ophélia.
+
+
+Notre ami Tom, dans ses rêveries naïves, comparait sa position d'esclave
+heureux à celle de Joseph en Égypte. En effet, avec le temps, et à
+mesure qu'il se révélait de plus en plus à son maître, le parallèle
+devenait juste de plus en plus.
+
+Saint-Clare était indolent de sa nature et n'avait aucun souci de
+l'argent. Jusque-là le marché et l'approvisionnement avaient été confiés
+aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-même et aussi extravagant que
+son maître. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur
+train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutumé depuis des années à
+regarder la fortune de ses maîtres comme une chose livrée à sa garde,
+Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les
+dépenses de la maison, et, avec cette habileté dans l'emploi des
+insinuations détournées, que possèdent les gens de sa classe, il faisait
+parfois d'humbles remontrances.
+
+Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frappé de
+son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se
+confia à lui de plus en plus, jusqu'à ce qu'il en fit une sorte
+d'intendant.
+
+«Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour à Adolphe qui se
+plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons
+que les besoins, Tom connaît les prix!... Petit à petit on voit la fin
+de son argent, si on n'y prend pas garde.»
+
+Investi de la confiance sans bornes d'un maître négligent, qui lui
+remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le
+change sans compter, Tom avait toutes les facilités et toutes les
+tentations de l'infidélité; il lui fallait pour se sauver toute
+l'honnête simplicité de sa nature, raffermie encore par la foi
+chrétienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une
+obligation nouvelle.
+
+Avec Adolphe, tout le contraire était arrivé. Léger, indifférent, ne se
+sentant pas retenu par un maître qui trouvait l'indulgence plus facile
+que l'ordre, Adolphe en était venu à confondre d'une si étrange façon
+le tien et le mien, vis-à-vis de son maître, que Saint-Clare lui-même
+commençait à s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une telle
+conduite était à la fois injuste et dangereuse.
+
+Il n'était pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui
+semblait porter en lui-même une sorte de remords chronique qui
+aboutissait finalement à une indulgence toujours grande. Il passait
+légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses
+esclaves feraient mieux leur devoir si lui-même avait mieux fait le
+sien.
+
+Tom avait pour son jeune et beau maître un singulier mélange de respect,
+de dévouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne
+lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point à l'église, qu'il
+plaisantait de tout, qu'il allait au théâtre, même le dimanche! qu'il
+fréquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait
+cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son maître
+n'était pas chrétien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer à
+personne; mais elle était pour lui l'occasion et la cause de bien des
+peines, quand il était renfermé dans sa petite chambre.
+
+Ce n'est pas que Tom ne sût exprimer sa pensée avec une certaine
+habileté d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, après un festin, avec des
+convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un
+état où il n'était que trop évident que la matière l'emportait sur
+l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier était enchanté, il
+trouvait le tour excellent.... il riait de tout son coeur de la naïve
+désolation de Tom, qui resta toute la nuit éveillé, priant pour son
+jeune maître.
+
+«Pourquoi ne vous êtes-vous pas couché, Tom? lui demandait le lendemain
+Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothèque. Y
+a-t-il quelque chose qui vous inquiète? ajouta-t-il, voyant que Tom
+attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donné des ordres et
+remis de l'argent.
+
+--J'en ai peur, maître,» dit Tom avec une mine grave.
+
+Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de café et regarda
+Tom.
+
+«Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous êtes solennel comme un tombeau!
+
+--Oui! je suis bien malheureux, maître! J'avais toujours pensé que mon
+maître était bon pour tout le monde.
+
+--Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oublié
+quelque commission.... Vous faites une préface!
+
+--Mon maître a toujours été bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce
+n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon maître n'est pas
+bon....
+
+--Allons, que vous êtes-vous mis dans la tête? Parlez; voyons,
+expliquez-vous.
+
+--La nuit dernière, entre une ou deux heures, je réfléchissais à
+cela.... Je me disais: Le maître n'est pas bon pour lui-même.»
+
+Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de
+la porte.
+
+Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit à rire.
+
+«Ah! c'est tout? fit-il gaiement.
+
+--Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses
+genoux.... O mon cher maître!... j'ai peur que vous ne veniez à perdre
+tout! tout! corps et âme. Le bon livre dit: «Le péché mord comme un
+serpent et pique comme une vipère!»
+
+La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le
+long de ses joues.
+
+«Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les
+yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mérite pas que l'on pleure pour moi.»
+
+Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier.
+
+«Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur,
+je ne veux plus. Il y a longtemps que je les déteste, et que je me
+déteste moi-même à cause d'elles. Ainsi, Tom, séchez vos yeux et allez à
+vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bénédictions.... je ne suis déjà
+pas si bon!... Et il mit doucement Tom à la porte de la bibliothèque....
+Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet état!»
+
+Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'âme.
+
+«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clare en le voyant partir.
+
+Et cette parole fut tenue.
+
+Les grossièretés du sensualisme n'avaient jamais été la tentation
+dangereuse de Saint-Clare.
+
+Mais qui donc pourra maintenant énumérer les tribulations de toutes
+sortes de notre amie Ophélia, chargée de gouverner une maison du sud?
+
+Il y a une différence profonde entre les esclaves des divers
+établissements du sud: cette différence tient toujours au caractère et
+au mérite de la maîtresse de maison.
+
+Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont à un
+haut degré la science de commander et l'art d'élever les esclaves. Avec
+une apparente facilité, sans déploiement de rigueur, elles se font
+obéir. Elles établissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses
+capacités qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excès de l'une,
+l'insuffisance de l'autre, jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'équilibre
+du système.
+
+Telle était, par exemple, Mme Shelby.
+
+Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à
+vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant
+dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent,
+l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur
+habileté.
+
+Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées
+dans cette catégorie privilégiée.
+
+Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à
+l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes
+défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état
+de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.
+
+Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre
+heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle
+faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand
+étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer
+une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les
+clefs.
+
+L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent
+passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on
+s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du
+nord.
+
+La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département
+de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son
+pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte,
+n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations
+de la couronne.
+
+Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas
+donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi
+bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la
+race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place
+dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier,
+et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée,
+sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de
+philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la
+raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était
+pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la
+raison ne pouvaient faire croire qu'il y eût au monde un système qui
+valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus légers
+détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse, et miss
+Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après son
+mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah avait
+un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément conservée
+qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique, unissant
+l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes.
+
+Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière
+est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison
+du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes
+et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour
+garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes
+étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait
+avec un zèle sans égal.
+
+Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui
+reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien
+des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait
+compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état
+assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre
+tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a
+de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et
+vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien....
+
+C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui
+avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait
+toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant
+un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait
+toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de
+l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.
+
+Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante
+famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois,
+pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles.
+Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup
+de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à
+quelque autre un avertissement au bout de sa cuiller à pouding. En un
+mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de
+fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce
+monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle
+avait grandi dans cette opinion, et elle la poussait maintenant jusqu'à
+ses plus lointains développements.
+
+Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à
+la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se
+préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et
+bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de
+l'inertie.
+
+La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à
+l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement
+essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de
+pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus
+inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la
+sanction du temps.
+
+La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de
+la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait
+amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les
+appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah
+dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce
+fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut
+de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes
+où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses
+rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui
+faisaient la joie de son âme.
+
+Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle
+continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les
+mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'oeil, bien
+qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses
+aides.
+
+Miss Ophélia ouvrit un tiroir.
+
+«Qu'est-ce qu'on met là dedans?
+
+--Toute espèce de choses, _missis_!» répondit la vieille Dinah.
+
+La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss
+Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de
+sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.
+
+«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus
+beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine?
+
+--Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci
+pour l'envoyer au blanchissage.... Voilà pourquoi elle est là....
+
+--Étourdie!» dit miss Ophélia en se parlant à elle-même, et elle
+continua à fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une râpe et deux ou
+trois noix de muscade, un livre de cantiques méthodistes, des madras
+déchirés, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des pétards, deux
+sauciers dorés et de la pommade dedans, de vieux souliers fins, un
+morceau de flanelle très soigneusement piqué, renfermant de petits
+oignons blancs, des nappes damassées et de grosses serviettes, des
+aiguilles à tricoter, et des enveloppes déchirées d'où s'échappaient de
+ces herbes odoriférantes, à qui le soleil du midi sait donner de si
+ardents parfums.
+
+«Où mettez-vous vos muscades?» demanda miss Ophélia, du ton d'une
+personne qui a prié Dieu de lui donner de la patience.
+
+«Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fêlée.... il y en a aussi
+dans cette armoire.
+
+--Il y en a aussi dans la râpe, dit miss Ophélia en les atteignant.
+
+--Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime à avoir tout sous la main.
+Jack! à vos affaires.... pourquoi vous tenir là? attendez.... Et elle
+brandit sa baguette vers le coupable.
+
+«Qu'est cela? fit miss Ophélia, en atteignant le saucier plein de
+pommade.
+
+--Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise là pour l'avoir sous la main....
+
+--Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dorés!
+
+--Dam! j'étais si pressée.... je l'aurais retirée un de ces jours....
+
+--Voici du linge de table.
+
+--Ah! je l'avais mis là pour le faire laver.... un de ces jours!
+
+--Mais n'avez-vous point quelque place où mettre ce qui doit être lavé?
+
+--M. Saint-Clare dit qu'il a acheté ce coffre pour cela, mais le
+couvercle est lourd à lever. Et puis je mets toute sorte de choses
+dessus, et j'y pétris ma pâte!
+
+--Et pourquoi pas sur cette table faite exprès?
+
+--Hélas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et
+d'autres.... qu'il n'y a plus de place....
+
+--Vous devez laver votre vaisselle et l'ôter de là.
+
+--Laver ma vaisselle! s'écria Dinah en prenant les notes aiguës; la
+colère lui faisait oublier la réserve habituelle de ses manières.
+Qu'est-ce que les dames connaissent à cela? Je voudrais bien le
+savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dîner, si je passais mon temps à
+nettoyer et à ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela!
+
+--Voici des oignons!
+
+--Oui: c'est moi qui les ai mis là; je ne me suis pas rappelé....
+c'était pour une étuvée; je les ai oubliés dans cette vieille
+flanelle.»
+
+Miss Ophélia souleva le papier aux herbes odoriférantes.
+
+«Je voudrais bien que missis ne touchât pas à cela, dit Dinah d'un ton
+déjà plus décidé. J'aime à savoir où sont les choses quand j'en ai
+besoin.
+
+--Mais vous voyez que le papier est déchiré.
+
+--On prend plus aisément.
+
+--Vous voyez que tout s'éparpille dans le tiroir.
+
+--Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout
+éparpillé.... Et Dinah tout émue s'approcha du tiroir. Si missis voulait
+remonter au salon jusqu'à l'heure où je pourrai ranger.... je vais
+remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont là
+sur mes épaules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier à cet
+enfant.... je vais vous arranger!
+
+--Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophélia; et
+j'espère que vous maintiendrez l'ordre par la suite.
+
+--Ah! ciel! miss Phélia, ce n'est pas aux dames à faire cela. Non, je
+n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni à ma vieille maîtresse, ni à
+miss Marie.... non!»
+
+Et Dinah, indignée, marchait à grands pas, tandis que miss Ophélia
+elle-même, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait,
+nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidité dont
+Dinah était comme éblouie.
+
+«Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames,
+fit-elle à quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophélia ne put
+l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est
+l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mêlent de mes
+affaires et les mettent à des places où je ne pourrai pas les
+retrouver.»
+
+Pour être juste envers Dinah, il faut bien dire qu'à certaines périodes
+assez régulières elle éprouvait comme un besoin d'ordre intérieur et
+d'arrangement: c'était ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle
+bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la
+table ou par terre, et la confusion était alors sept fois plus confuse;
+puis elle allumait sa pipe pour surveiller à loisir ses opérations, se
+contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment
+le désordre et le trouble de toute chose. Tels étaient les grands jours
+de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle était l'ordre en personne, et que
+tout le dérangement venait des esclaves inférieurs. Quand donc les plats
+d'étain étaient bien écurés, la table blanche comme neige, et tout ce
+qui pouvait blesser la vue éloigné et caché, Dinah faisait un bout de
+toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras éclatant, puis
+elle faisait déguerpir tous nos jeunes drôles de la cuisine, pour tenir
+tout propre. Du reste, ce zèle périodique n'était pas sans
+inconvénients: Dinah concevait un tel amour pour l'étain écuré qu'elle
+ne voulait plus qu'on s'en servît sous aucun prétexte, jusqu'à ce que
+cette grande ardeur de propreté se fût naturellement refroidie.
+
+En quelques jours, miss Ophélia eut réformé toute la maison; mais ses
+efforts dans tout ce qui réclamait la coopération des domestiques
+étaient pareils à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. Un jour, en désespoir
+de cause, elle en appela à Saint-Clare.
+
+«Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens!
+
+--C'est bien vrai.
+
+--Je n'ai jamais vu tant d'étourderie, tant de gaspillage, tant de
+confusion!
+
+--J'en conviens.
+
+--Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous étiez chargé de tenir
+la maison.
+
+--Chère cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres
+maîtres, nous sommes divisés en deux classes, les oppresseurs et les
+opprimés. Nous qui sommes bons et qui détestons d'être sévères, nous
+nous soumettons à une foule d'inconvénients. Puisque nous voulons
+entretenir une bande de sacripants dans nos maisons, il faut que nous en
+subissions les conséquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un
+tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre
+sans la sévérité. Je n'ai pas ce talent-là; aussi voilà longtemps que je
+me résigne à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais
+pas faire fouetter et déchirer ces pauvres diables.... Ils le savent
+bien.... et peut-être qu'ils en abusent.
+
+--Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une
+étourderie sans pareille!
+
+--Ma chère Vermont, vous autres gens du pôle nord, vous faites du temps
+un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un
+homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant à l'ordre,
+à la régularité, lorsqu'on n'a rien à faire qu'à s'étendre sur un sofa,
+qu'importe que le déjeuner ou le dîner soit prêt une heure plus tôt ou
+une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages,
+ragoûts, rôti, dessert, crème à la glace, et tout! Elle crée tout cela
+du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le
+ciel nous bénisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la
+cuisine et de voir les préparatifs.... nous n'oserions plus goûter de
+rien! Ma bonne cousine, épargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une
+pénitence catholique[16], et tout aussi inutile. Vous y perdriez votre
+sérénité d'âme, et vous feriez perdre la tête à Dinah. Qu'elle aille son
+train!
+
+ [16] Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant.
+
+--Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel état j'ai trouvé les choses?
+
+--Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau à pâtisserie est
+sous son lit... la râpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a
+soixante-cinq sucriers dans autant de trous différents.... qu'elle
+essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec
+un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me
+fait des dîners superbes, et du café.... quel café! Il faut la juger
+comme les généraux et les hommes d'État... sur le succès!
+
+--Mais le gaspillage! la dépense!
+
+--Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et à mesure,
+mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y
+a de mieux à faire.
+
+--Eh bien, Augustin, cela m'inquiète.... Je me demande quelquefois:
+Sont-ils réellement honnêtes?... Croyez-vous qu'on puisse compter
+dessus?...»
+
+Augustin rit aux éclats de la mine grave et inquiète de miss Ophélia
+pendant qu'elle lui faisait cette question.
+
+«Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort!
+Honnêtes! comme si on pouvait s'attendre à cela!... Et pourquoi le
+seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent?
+
+--Pourquoi ne les instruisez-vous pas?
+
+--Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur
+donne?... j'ai bien l'air d'un précepteur! Quant à Marie, elle serait
+bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais,
+à coup sûr, elle n'en convertirait pas un.
+
+--N'y en a-t-il point quelques-uns d'honnêtes?...
+
+--Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse à en faire un, si
+simple, si naïf, si fidèle, que les plus détestables influences n'y
+peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mère les enfants
+de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies
+clandestines. Il n'y a que ce moyen-là, avec les parents, avec les
+maîtres et les enfants des maîtres, compagnons de leurs jeux! La ruse,
+le mensonge, deviennent des habitudes nécessaires, inévitables. On ne
+peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut même pas le
+punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui
+l'empêche toujours de comprendre que le bien de son maître n'est pas à
+lui.... s'il peut le prendre.... Pour ma part, je ne vois pas comment
+les esclaves pourraient être probes.... Un individu comme Tom me semble
+un miracle moral.
+
+--Et qu'advient-il de leur âme?
+
+--Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe
+que de cette vie. On pense généralement que toute cette race est vouée
+au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-être
+cela change-t-il là-haut.
+
+--C'est horrible, dit Ophélia. Ah! maîtres d'esclaves, vous devriez
+avoir honte de vous-mêmes!
+
+--Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande
+route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la même histoire. La
+classe inférieure est sacrifiée à l'autre, corps et âme. Il en est de
+même en Angleterre et partout; et cependant toute la chrétienté se
+dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la même chose
+qu'elle, mais pas tout à fait de la même manière.
+
+--Il n'en est pas ainsi dans le Vermont.
+
+--Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États
+libres; mais voici la cloche, mettons de côté nos préjugés respectifs,
+et allons dîner.»
+
+Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine. Un des
+négrillons s'écria: «Voici venir la mère Prue, grommelant, comme
+toujours....»
+
+Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant
+sur la tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.
+
+«Eh bien! Prue, vous voilà!» dit la cuisinière.
+
+Prue avait l'air maussade et la voix rauque.
+
+Elle déposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses
+genoux, et dit:
+
+«Je voudrais être morte.
+
+--Pourquoi? demanda miss Ophélia.
+
+--Je serais délivrée de ma misère, dit brusquement la femme sans relever
+les yeux.
+
+--Pourquoi aussi vous grisez-vous?» dit une jolie femme de chambre
+quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail.
+
+Prue lui jeta un regard sombre et farouche.
+
+«Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise
+de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour
+oublier.
+
+--Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voilà missis qui
+va vous payer.»
+
+Miss Ophélia en prit deux douzaines.
+
+«Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fêlée là-haut. Jack,
+grimpez et descendez-en.
+
+--Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophélia.
+
+--Oui; nous payons les bons à son maître, et elle nous donne du pain en
+échange.
+
+--Et quand je reviens, dit Prue, mon maître compte les bons et l'argent,
+et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups.
+
+--Et vous le méritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous
+prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis.
+
+--Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et
+oublier!
+
+--C'est très-mal de voler l'argent de votre maître et de l'employer à
+vous abrutir.
+
+--J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je
+voudrais être morte et délivrée de tous mes maux!» Et lentement et
+péniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tête;
+mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre,
+qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles.
+
+«Vous croyez que vous êtes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez
+la tête et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous
+serez un jour une pauvre vieille créature comme moi, j'espère bien; et
+vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous
+bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement
+sauvage!
+
+--L'ignoble bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la
+toilette de son maître. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus
+battue qu'elle n'est.
+
+--Ce ne serait guère possible, repartit Dinah: son dos est à jour; c'est
+à ne plus pouvoir mettre de vêtements dessus.
+
+--Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre à d'aussi misérables
+créatures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en
+pensez-vous, monsieur Saint-Clare?» fit-elle en s'adressant à Adolphe
+avec un air plein de coquetterie.
+
+Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits à son
+maître, Adolphe avait jugé à propos de lui prendre aussi son nom: dans
+les cercles de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne l'appelait jamais
+que M. Saint-Clare.
+
+«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de
+fille de Mme Saint-Clare. Jane était sa femme de chambre; elle prenait
+son nom.
+
+«Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces
+pendants d'oreilles sont destinés au bal de demain?... Ils sont vraiment
+ravissants.
+
+--J'admire, en vérité, jusqu'où va l'impudence des hommes d'aujourd'hui,
+fit Jane en remuant sa jolie tête et en faisant encore sonner ses
+pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous
+permettez de m'adresser encore de telles questions.
+
+--Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir
+si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'oeillet.
+
+--Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce
+moment.
+
+--Ah! M. Saint-Clare est si impertinent!
+
+--Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa....
+
+--Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un
+très-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve
+toujours le moyen de me mettre en colère contre lui.
+
+--Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le coeur entre vous deux.
+Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en serez
+cause!
+
+--Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux éclats.
+
+--Allons, décampons! s'écria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire
+toutes ces bêtises dans ma cuisine.
+
+--La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa.
+
+--J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, répéta la cuisinière; vous
+vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous
+n'êtes que des nègres comme moi!
+
+--La mère Dinah met de la pommade à ses cheveux pour les faire tenir
+droits, dit Jane.
+
+--Ce qui ne les empêche pas d'être toujours en laine, fit malicieusement
+Rosa, en secouant sa tête soyeuse et bouclée.
+
+--Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais
+bien que missis nous dît qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une
+comme moi! Mais décampez, drôlesses, je ne veux pas de vous ici.»
+
+La conversation fut interrompue de deux manières. On entendit
+Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait
+rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophélia, sortant de la salle
+à manger, disait:
+
+«Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et
+à vos mousselines!»
+
+Cependant Tom, qui s'était trouvé dans la cuisine pendant la
+conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la
+vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gémissement étouffé....
+Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux
+châle sur ses épaules.
+
+«Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touché de
+compassion.
+
+--Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide.
+
+--Vous semblez malade, émue, vous avez quelque chose.
+
+--Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement.
+
+--Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec émotion; je voudrais
+vous prier de renoncer à la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de
+votre corps et de votre âme?
+
+--Je sais que je marche à l'enfer, répondit-elle d'une voix farouche;
+vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse créature,
+je suis une méchante; je voudrais être en enfer. Je voudrais que cela
+fût déjà.»
+
+Tom ne put s'empêcher de frissonner en entendant ces terribles paroles,
+prononcées avec la colère sombre du désespoir.
+
+«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler
+de Jésus-Christ?
+
+--Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?
+
+--C'est le Seigneur!
+
+--Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de
+l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!
+
+--Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a
+aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous?
+
+--Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que
+mon pauvre homme est mort.
+
+--Où avez-vous été élevée?
+
+--Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il
+vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un
+spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.
+
+--Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?
+
+--Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée
+ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître
+n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord....
+C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau
+et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. Je pris la
+fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les
+os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que
+je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant
+criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui;
+elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût
+mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce
+qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien.
+Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre
+dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura....
+jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de
+l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer
+après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds
+que j'y suis déjà.
+
+--Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a
+aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous
+assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?
+
+--Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs
+n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer
+loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»
+
+Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête
+et s'éloigna lentement.
+
+Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la
+cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.
+
+«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit
+que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture
+neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous
+paraissez tout triste!
+
+--C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.
+
+--Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à
+cette pauvre vieille Prue.»
+
+Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline
+toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne
+pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues
+devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux
+mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.
+
+
+«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir,
+dit Évangéline.
+
+--Pas sortir, miss Éva?
+
+--Non! Ces choses me sont tombées sur le coeur, Tom; ces choses me sont
+tombées sur le coeur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne veux pas
+sortir!»
+
+Et elle rentra dans la maison.
+
+A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de
+Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine.
+
+«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?
+
+--Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux.
+
+--Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?
+
+--Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....»
+
+Et la femme jeta un coup d'oeil sur miss Ophélia.
+
+Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte.
+
+«Voyons, qu'a donc Prue?»
+
+La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin,
+tout bas et d'une voix mystérieuse:
+
+«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée....
+Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour,
+et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle
+était morte!»
+
+Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut
+auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands
+yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait
+d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur
+ses joues.
+
+«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre
+de pareilles choses?... son père en deviendra fou!
+
+--Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et
+pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert....
+elle est plus malheureuse que moi!
+
+--Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites
+filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient
+capables de vous tuer....»
+
+Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.
+
+Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue.
+Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités
+qu'il avait apprises d'elle-même.
+
+«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans
+la chambre où Saint-Clare lisait son journal.
+
+--Quelle nouvelle iniquité?
+
+--Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!»
+
+Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les
+circonstances les plus navrantes.
+
+«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en
+reprenant sa lecture.
+
+--Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher?
+dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui
+puisse intervenir dans de telles circonstances?
+
+--On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en
+telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire.
+La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas
+espérer beaucoup de sympathie en sa faveur!
+
+--Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la
+colère du ciel.
+
+--Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais
+l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables
+sans coeur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je à
+cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à
+subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en
+pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux
+et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas
+d'autre ressource.
+
+--Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le
+pouvez?
+
+--Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière
+avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée
+entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité
+dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne
+sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables
+intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du
+genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire
+un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il?
+sinon fermer les yeux et s'endurcir le coeur! Je ne puis pas acheter
+tous les malheureux que je vois; je ne puis pas me faire chevalier
+errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout
+ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans
+cette voie.»
+
+Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même
+accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta:
+
+«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez
+regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un
+échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une
+autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions
+plus de coeur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.»
+
+Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal.
+
+Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et
+tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt
+il éclata.
+
+«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus.
+Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel
+système. Voilà mon opinion!
+
+--Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore!
+
+--Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation,
+de défendre un tel système!
+
+--Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais?
+
+--Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi
+avez-vous des esclaves?
+
+--Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne
+ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du
+moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal?
+
+--Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss
+Ophélia en précipitant ses aiguilles.
+
+--Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me
+repens toujours.
+
+--Pourquoi continuez-vous, alors?
+
+--N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être
+repentie, ma bonne cousine?
+
+--Seulement quand j'étais très-fortement tentée....
+
+--Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà
+bien la difficulté.
+
+--Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de
+rompre l'habitude.
+
+--Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne
+puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous
+vos péchés?
+
+--Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je
+mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que
+vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais
+il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi.
+J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une
+conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si
+peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me
+blâmiez!
+
+--Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et
+posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement
+sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien
+qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour
+vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes
+bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y
+penser.... cela me fatigue à mourir!
+
+--Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front
+du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet!
+
+--Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il
+fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible
+d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup:
+C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant
+pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles
+du midi. Je pénètre au coeur du sujet.
+
+--Auguste, vous serez toujours un écervelé.
+
+--En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au
+moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez _me
+récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes_, si je
+fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je
+commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit
+nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines
+de ses semblables, un coup d'oeil jeté sur la société....
+
+--Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.
+
+--Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et
+son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée.
+Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les
+planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire
+aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le
+langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils
+peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais
+ni eux ni le monde n'y croient davantage. L'esclavage vient du diable,
+voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire dans sa
+partie.»
+
+Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans
+doute, jouissant de son étonnement continua:
+
+«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette
+maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle
+est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse....
+voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est
+ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais
+et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne
+lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible,
+trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je
+n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le
+noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai;
+le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied
+sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie
+mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle
+qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je
+défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il
+est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose
+elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la
+terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome,
+c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage
+même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes
+sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons
+pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que
+ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui
+fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.»
+
+Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses
+moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint
+de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute
+l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs,
+son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu
+ainsi. Elle gardait le plus profond silence.
+
+«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa
+cousine--mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel
+sujet?--je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays
+devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober
+à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais
+volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé sur nos bâtiments
+ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus stupides,
+brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir les
+despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent
+escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des
+femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de
+maudire mon pays.... de maudire la race humaine!
+
+--Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant,
+même dans le nord!
+
+--Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et
+en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous
+avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous
+ne savez même pas maudire!
+
+--Mais la question est de....
+
+--Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est
+de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je
+vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez
+enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves
+étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant,
+eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père
+vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le
+vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais
+volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour
+régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien
+vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les
+contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva
+et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération
+éclatait sur ses traits.
+
+«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous
+savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle,
+mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs
+mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves,
+amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que
+vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre
+moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du
+Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et
+Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se
+calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une
+ottomane.
+
+«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les
+jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un
+contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de
+jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les
+yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était
+actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux
+envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec
+ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister.
+Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par
+courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous
+nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était
+le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et
+pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression
+que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne
+leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui
+me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred
+et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la
+chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois
+encore: son front pâle, son oeil sérieux, profond et doux, sa robe
+blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais
+dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles
+blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande
+musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et
+majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec
+une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais
+ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des
+émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne
+saurait rendre!
+
+«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y
+voyait de mal.
+
+«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence
+antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus
+hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique
+rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image.
+
+«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à
+une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain
+n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique
+elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours
+une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans
+sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice,
+n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la
+ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y
+eut jamais d'homme plus juste et plus généreux. Quant aux nègres de
+toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux
+intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de
+générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé
+que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les
+nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre:
+oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il
+n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des
+classes supérieures.
+
+«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un
+homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait
+systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne
+dérangeait.
+
+«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une
+bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute
+leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite
+qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles,
+épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le
+gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en
+demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui
+avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses
+degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes
+jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon
+père: c'était le tyran de la plantation.
+
+«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme
+maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion
+pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se
+révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi
+les travailleurs des champs.
+
+«J'étais le favori des nègres.
+
+«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les
+redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le
+redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés;
+nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su
+faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle.
+Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la
+propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un
+mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il
+croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves
+qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence
+pleine de respect, mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique,
+qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur,
+mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors.
+Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la
+vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système!
+
+«Quelquefois j'entendais ma mère raisonner avec lui, et s'efforcer de
+réveiller ses sympathies. Il écoutait les appels les plus pathétiques
+avec une politesse et une égalité d'âme vraiment décourageantes. «Tout
+se résume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs?
+Stubbs est la ponctualité même; il est honnête, il est capable,
+expérimenté.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'être. Nous
+ne pouvons pas espérer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois
+soutenir son administration..., toute son administration, quand bien
+même il y aurait çà et là des détails... exceptionnels.... Tout
+gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les règles générales sont
+quelquefois dures dans leurs applications particulières.» Cette dernière
+phrase était pour mon père l'excuse de toutes les cruautés. Quand il
+avait dit cette phrase-là, il mettait les pieds sur le canapé, comme un
+homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une
+heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas.
+
+«Mon père avait toutes les qualités de l'homme d'État. Il eût partagé la
+Pologne comme une orange, et opprimé l'Irlande tout comme un autre, avec
+l'impassibilité d'un système. Ma mère, désespérée, renonça à la
+tâche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront
+souffert ces natures délicates et généreuses jetées dans des abîmes
+d'injustice et de cruauté, dont seules elles voient la cruauté et
+l'injustice! Il y a pour elles des siècles de poignantes douleurs dans
+ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il à ma mère... sinon d'élever
+ses enfants et de leur donner son âme?... Mais, quoi qu'on dise de
+l'éducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a
+faits. On ne change pas! Dès le berceau, Alfred fut un aristocrate. En
+grandissant, il se développa aristocratiquement. Quant aux exhortations
+maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes
+ses paroles se gravaient profondément. Jamais elle ne contredisait
+formellement notre père, jamais elle ne sembla complétement différer
+d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique,
+ardente et généreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'idée
+ineffaçable du prix et de la dignité du dernier des hommes. Avec quel
+respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les
+étoiles, elle me disait: «Voyez, Auguste; la plus humble, la plus
+obscure d'entre ces pauvres âmes de nos esclaves, après que ces étoiles
+se seront pour toujours éteintes, vivra aussi longtemps que Dieu
+lui-même!»
+
+«Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: _Jésus
+guérissant un malade_. Ces tableaux nous causaient toujours une
+impression profonde.... «Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet
+aveugle était un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne
+voulut-il pas le guérir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa
+main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant....» Ah! si j'avais vécu
+sous la tutelle de ma mère!... elle aurait mis en moi je ne sais quel
+enthousiasme!... J'aurais été un saint, un réformateur, un martyr!...
+Mais, hélas! hélas! je la quittai à treize ans.... et je ne la revis
+jamais!»
+
+Saint-Clare appuya sa tête dans sa main et se tut.... Au bout d'un
+instant, il releva les yeux et continua:
+
+«Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine?
+
+«Une affaire de latitude et de longitude, une question de géographie et
+de tempérament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par
+exemple, voilà votre père.... Il s'établit dans le Vermont, dans une
+ville où, par le fait, tout le monde est libre et égal.... Il devient
+membre de l'Église régulière, il devient diacre, avec le temps il
+devient abolitionniste, et il nous regarde comme des païens, ou peu s'en
+faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde
+édition de mon père; c'est le même esprit puissant, hautain, dominateur.
+Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens à
+qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette
+beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive à une époque
+démocratique et qu'il ait adopté les idées démocratiques..., au fond du
+coeur c'est un aristocrate autant que mon père, qui tenait sous ses lois
+cinq ou six cents esclaves.»
+
+Miss Ophélia ne parut pas trouver fidèle ce tableau de son père.... Elle
+déposa le tricot pour répondre; Saint-Clare l'arrêta.
+
+«Je sais ce que vous allez dire. Je ne prétends pas qu'ils soient égaux
+en fait: l'un d'eux fut placé dans des circonstances où tout luttait
+contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait.
+Celui-ci devint un vieux démocrate, obstiné, fier et hautain; celui-là,
+un vieux despote, fier, hautain, obstiné.... et voilà! Faites-les tous
+deux planteurs à la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles
+fondues dans le même moule.
+
+--Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia.
+
+--Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: mais
+vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon
+histoire.
+
+«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à
+partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu
+une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses
+rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent
+point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la
+plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des
+affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi
+enthousiaste qu'heureux.
+
+«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager
+plus longtemps cette existence.
+
+«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître
+personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement
+aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on
+nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer
+combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de
+la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des
+régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de
+gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!...
+Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces
+pauvres âmes humaines..., je tremblais!
+
+«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les
+esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies
+des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous
+savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler
+toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'oeil vigilant d'un
+maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable....
+courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux
+paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste
+assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui,
+qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se
+voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et
+je le ferai travailler sans scrupule, lui!
+
+--J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous
+approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et
+conforme à l'Écriture.
+
+--Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le
+despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre
+de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon vieux et
+respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a raison, que
+les planteurs américains font, à leur manière, ce que font
+l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves
+sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient,
+corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et
+il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit
+qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des
+masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe!
+il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail
+physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui
+résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son
+intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde.
+Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi,
+au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate.
+
+--Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le
+travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il
+n'est point arraché à sa famille et fouetté.
+
+--Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui
+était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que
+mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la
+mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où
+elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là
+les voit mourir de faim chez lui!
+
+--Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est
+pas pire que de très-mauvaises choses.
+
+--Je ne prétends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre
+esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter
+un homme comme un cheval, lui regarder à la dent, faire craquer ses
+jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spéculateurs, des
+éleveurs, des négociants, des courtiers du corps et de l'âme des
+hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde
+civilisé, bien qu'en réalité la chose soit à peu près la même en
+Angleterre et en Amérique: l'exploitation d'une classe par l'autre.
+
+--Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophélia.
+
+--J'ai voyagé en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur
+l'état des classes inférieures, et je ne pense pas que l'on puisse
+contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est
+meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne
+concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un maître dur. Non, il ne
+l'est pas. Il est despote; il est sans pitié contre l'insubordination;
+il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui résistait; mais, en
+général, il met son orgueil à ce que ses esclaves soient bien traités et
+bien nourris. Pendant que j'étais avec lui, j'insistai plusieurs fois
+pour qu'on s'occupât un peu de leur instruction. Par égard pour moi, il
+se procura un aumônier. Il les faisait catéchiser le dimanche.... Je
+crois qu'au fond de l'âme il s'imaginait que c'était à peu près comme
+s'il eût donné un aumônier à ses chevaux et à ses chiens!... Et le fait
+est qu'une âme qui, depuis l'heure de la naissance, a été soumise à
+toutes les influences qui avilissent et dégradent, livrée toute la
+semaine à des oeuvres où la pensée n'est pas, ne saurait tirer grand
+avantage de quelques heures qu'on lui abandonne chaque dimanche. Les
+directeurs des écoles du dimanche parmi la population manufacturière de
+l'Angleterre pourraient peut-être nous dire que le résultat est le même
+ici et là. Cependant il y a parmi nous quelques exceptions frappantes,
+parce que le nègre est naturellement plus susceptible que le blanc
+d'éprouver le sentiment religieux.
+
+--Eh bien! dit miss Ophélia, comment avez-vous abandonné votre
+plantation?
+
+--Nous marchâmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperçut que je
+n'étais pas un planteur. Il trouva mauvais, après avoir changé, réformé,
+amélioré pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour
+satisfait. Et, en vérité, c'était la chose elle-même que je haïssais.
+C'était la perpétration de cette brutalité, de cette ignorance et de
+cette misère; c'était l'emploi de ces hommes et de ces femmes
+travaillant à gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort
+d'intervenir sans cesse dans les détails: étant moi-même le plus
+paresseux des hommes, je n'étais que trop porté à sympathiser avec les
+paresseux de mon espèce.
+
+«Quand de pauvres diables, indolents et étourdis, mettaient des pierres
+au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou
+remplissaient leurs sacs de poussière avec du coton par-dessus, il me
+semblait si bien qu'à leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne
+pouvais pas consentir à leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut
+bientôt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au
+point où j'en étais, quelques années auparavant, avec mon honoré
+père.... Il me dit que j'avais une sentimentalité de femme, et que je ne
+ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de
+prendre la maison de banque et l'habitation de famille à Orléans.... et
+de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation.
+Nous nous séparâmes donc, et je vins ici.
+
+--Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?
+
+--Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour
+gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dépenser mon
+argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns étaient des
+esclaves d'intérieur; j'y étais fort attaché.... Les plus jeunes étaient
+les enfants des plus vieux..., ils étaient tous enchantés de leur sort
+avec moi....»
+
+Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit à marcher tout pensif dans le
+salon.
+
+«Il y eut, reprit-il bientôt, il y eut un temps dans ma vie où j'eus des
+projets et des espérances.... Je voulais alors faire quelque chose et
+non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague
+instinct de devenir un émancipateur, de laver ma patrie de cette tache
+et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils
+accès de fièvre, au moins une fois.
+
+--Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, après avoir
+mis la main à la charrue, avoir ensuite regardé en arrière?
+
+--Les choses ne tournèrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme
+Salomon, le désespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'était
+peut-être la condition nécessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une
+cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et
+de le régénérer, je devins un morceau de bois flottant, emporté et
+rapporté par chaque marée.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous
+rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le résultat
+logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un
+côté et la vie de l'autre.
+
+--Hélas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire?
+
+--Me complaire! mais je la déteste, cette vie!... Où en étions-nous? Ah!
+vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments
+sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes
+qui, au fond de l'âme, pensent absolument comme moi.... La terre
+sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave,
+il est encore pire pour le maître.... Il n'y a pas besoin de lunettes
+pour voir qu'une nombreuse classe dégradée, vicieuse, paresseuse, vivant
+au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et
+l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas être mêlées à
+la classe qu'elles dégradent.... Mais ici cette classe est dans nos
+propres maisons; elle se mêle à nos enfants, elle a sur eux plus
+d'influence que nous-mêmes; c'est une race à laquelle les enfants
+s'attachent, à laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si Évangéline
+n'était pas un ange plutôt qu'un enfant ordinaire, Évangéline serait
+perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vérole parmi nous
+et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de laisser avec eux
+cette ignorance et ces vices, sans en redouter la contagion. Nos lois
+cependant s'opposent à toute mesure efficace d'éducation générale, et
+elles font bien. Instruisez une seule génération, et nous sommes ruinés
+de fond en comble.... Si nous ne leur donnons pas la liberté, ils la
+prendront.
+
+--Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci?
+
+--Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colère
+sourde gronde à travers les masses dans le monde entier: je sens
+venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible _Dies iræ_.... Les
+mêmes événements se préparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans
+ce pays. Ma mère avait coutume de parler d'un millésime qui approchait
+et qui verrait le règne du Christ, et la liberté et le bonheur de tous
+les hommes. Quand j'étais enfant elle m'apprenait à prier pour
+l'avénement de ce règne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure,
+ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desséchés,
+prédit le prochain avénement de ce règne.... Mais qui pourra vivre le
+jour où il apparaîtra?
+
+--Augustin, il y a des moments où je crois que vous n'êtes pas loin du
+règne de Dieu, dit Ophélia, en attachant un regard inquiet sur son
+cousin.
+
+--Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas!
+En théorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je
+suis dans la poussière de la terre.... Mais on sonne pour le thé....
+Venez, cousine.... J'espère maintenant que vous ne direz plus que je
+n'ai pas parlé sérieusement une fois en ma vie....»
+
+A table on fit allusion à la mort de Prue.
+
+«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous
+prendre tous pour des barbares.
+
+--Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne
+pense pas que vous soyez tous des barbares.
+
+--Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible
+d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je
+ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient
+mieux, cela n'arriverait pas.
+
+--Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce
+qui la faisait boire!
+
+--Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi!
+Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai eu à
+subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs
+provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités
+du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis
+un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler;
+il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de
+méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta
+encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux
+savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il
+n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient
+toujours bien traités.
+
+--Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont
+tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré.
+
+--Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez
+jamais pu faire pareille chose!
+
+--C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne
+sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré
+d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait
+Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une
+plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred
+l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant
+et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était
+après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible.
+Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le
+rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je
+pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept,
+avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant
+d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est
+affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne
+me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris.
+
+«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le
+débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa
+longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de
+cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire
+qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en
+assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup
+de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre
+homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du
+courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur
+lui, et je le revendiquai comme mon prisonnier: ce fut tout ce que je
+pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du triomphe.
+Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris donc.... Je
+l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi soumis qu'un
+agneau.
+
+--Que lui fîtes-vous? s'écria Marie.
+
+--Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai
+un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-même
+jusqu'à ce qu'il fût debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis
+qu'il pouvait s'en aller où il lui plairait....
+
+--Et s'en alla-t-il? fit miss Ophélia.
+
+--Non; l'imbécile déchira le papier en deux et refusa de me quitter....
+Je n'ai jamais eu un serviteur plus dévoué.... fidèle et vrai comme
+l'acier!... Quelque temps après il se fit chrétien et devint doux comme
+un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce
+soin d'une façon irréprochable; le choléra l'a emporté.... Je puis dire
+qu'il a donné sa vie pour moi.... J'étais malade à la mort; c'était une
+vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts
+inouïs... et me rappela à la vie; mais le pauvre homme fut pris
+lui-même; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie
+regretté davantage.»
+
+Éva, pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père, ses
+petites lèvres entr'ouvertes, ses yeux dilatés, et, sur son visage,
+toutes les marques d'un intérêt absorbant.
+
+Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit
+en larmes et éclata en sanglots convulsifs.
+
+«Éva, chère enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette
+frêle créature toute tremblante d'émotion.... Il ne faut plus rien dire
+de pareil devant elle.... elle est si nerveuse!
+
+--Papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva en se dominant avec une
+puissance de résolution singulière chez une aussi jeune enfant; je ne
+suis pas nerveuse, mais ces choses-là me tombent dans le coeur!...
+
+--Que voulez-vous dire Éva?
+
+--Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses....
+Peut-être qu'un jour je vous les dirai.
+
+--Pense, pense toujours, chère! Seulement ne pleure pas et ne fais pas
+de peine à ton père. Regardez, voyez quelle jolie pêche j'ai cueillie
+pour vous!»
+
+Éva, souriant, prit la pêche; mais on voyait toujours un petit
+frémissement nerveux au coin de ses lèvres.
+
+«Venez voir les poissons rouges,» dit Saint-Clare en la prenant par la
+main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientôt de joyeux éclats
+de rire; Éva et Saint-Clare se jetaient des roses et se poursuivaient
+dans les allées.
+
+Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver négligé
+au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos
+lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus
+des écuries, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses
+affaires.
+
+C'était une chambre décente; elle contenait un lit, une chaise, une
+petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et
+son livre de cantiques. Tom est maintenant assis à cette table, son
+ardoise devant lui, appliqué à quelque travail qui absorbe toute
+l'attention de sa pensée.
+
+Les sentiments et le regret de la famille étaient devenus si puissants
+dans le coeur de Tom, qu'il avait demandé à Éva une feuille de papier à
+lettre, et, appelant à lui toute la science calligraphique qu'il devait
+aux soins de M. Georges, il avait pris la résolution audacieuse d'écrire
+une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise. Tom
+était dans le plus grand embarras.... Il avait oublié la forme de
+certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des
+autres.... Pendant qu'il cherchait péniblement, Éva, légère comme un
+oiseau, vint se poser derrière sa chaise et regarda par-dessus son
+épaule.
+
+«O père Tom! quelles drôles de choses vous faites là!
+
+--J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme, miss Éva, et à mes petits
+enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai
+bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il.
+
+--Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris à écrire; l'année
+dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi
+d'avoir oublié....»
+
+Éva rapprocha sa petite tête blonde de la grosse tête noire de Tom, et
+ils entamèrent à eux deux une discussion sérieuse; ils étaient aussi
+ignorants l'un que l'autre. Après beaucoup d'efforts, de réflexion et de
+tentatives, la chose commença à prendre un air d'écriture.
+
+«Ah! père Tom! voilà qui est très-beau, disait Éva en jetant des regards
+ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et
+les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlevé à eux!
+Je demanderai à papa de vous renvoyer dans quelque temps.
+
+--Mon ancienne maîtresse m'a dit qu'elle me rachèterait dès qu'elle le
+pourrait. J'espère qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit
+qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donné ce dollar comme un
+gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar....
+
+--Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit Évangéline.... J'en suis
+bien contente!
+
+--Il faut que je leur écrive, vous voyez bien, pour leur faire savoir où
+je suis, et apprendre à la pauvre Chloé que je suis bien. Elle avait si
+peur pour moi, cette pauvre âme!
+
+--Eh bien, Tom!» fit Saint-Clare, arrivant au même moment à sa porte.
+
+Tom et Éva se levèrent en même temps.
+
+«Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant
+l'ardoise....
+
+--C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien?
+
+--Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois,
+Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'écrire.... C'est ce que
+je vais faire en descendant de cheval....
+
+--C'est très-important qu'il écrive, reprit Éva, parce que, voyez-vous
+bien, père, sa maîtresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le
+racheter.»
+
+Saint-Clare pensa en lui-même que c'était probablement une de ces
+promesses téméraires, comme en font les maîtres bienveillants pour
+adoucir dans l'âme de l'esclave l'horreur qu'il a d'être vendu; mais il
+se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pensée.... il se
+contenta d'ordonner à Tom de seller les chevaux.
+
+Dans la soirée, la lettre de Tom fut bien et dûment écrite et logée dans
+la boîte aux lettres.
+
+Cependant miss Ophélia persévérait dans sa ligne de conduite et
+poursuivait les réformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus
+mince moricaud, on s'accordait à dire qu'elle était très-curieuse; c'est
+le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner à entendre que
+leurs maîtres ne leur conviennent point....
+
+L'élite de la domesticité, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce
+n'était point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme
+elle; elle n'avait pas _d'air_[17]; ils s'étonnaient qu'elle pût être
+apparentée aux Saint-Clare.
+
+ [17] Le mot _français_ se trouve dans le texte américain.
+
+M. Saint-Clare, de son côté, déclarait qu'il était fatigant de voir
+Ophélia aussi occupée. L'activité d'Ophélia était vraiment assez grande
+pour donner quelque prétexte à la plainte. Elle cousait et rapiéçait
+depuis l'aube jusqu'à la nuit, comme si elle eût été sous la tyrannie de
+quelques pressantes nécessités.... Le soir venu, elle repliait
+l'ouvrage.... mais pour reprendre immédiatement le tricot.... et les
+aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'était vraiment une fatigue
+de la voir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+Topsy.
+
+
+Un matin, pendant que miss Ophélia vaquait aux soins du ménage, elle
+entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.
+
+«Descendez, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer.
+
+--Qu'est-ce? fit miss Ophélia en descendant sa couture à la main.
+
+--Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous.» Et
+il fit avancer une petite négresse de huit à neuf ans.
+
+C'était bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds
+avaient l'éclat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une
+incessante mobilité vers tous les objets qui se trouvaient dans
+l'appartement. Sa bouche, à moitié ouverte par l'étonnement que lui
+causaient tant de merveilles, découvrait une étincelante rangée de dents
+blanches. Sa chevelure laineuse était divisée en petites tresses qui
+s'éparpillaient autour de sa tête. L'expression de sa physionomie était
+un étonnant mélange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'étendait,
+comme un voile, une sorte de gravité solennelle et dolente.... Elle
+n'avait pour tout vêtement qu'un vieux sac déchiré. Elle tenait ses
+mains obstinément croisées sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa
+personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'était
+point une femme: c'était une apparition. Miss Ophélia était
+déconcertée.... elle lui trouvait un air païen. Enfin, se retournant
+vers Saint-Clare:
+
+«Augustin, pourquoi avez-vous amené cela ici?
+
+--Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'élever comme il faut.
+J'ai pensé que c'était un assez joli petit échantillon de la race des
+corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut
+fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et
+fais-nous voir une de tes danses.»
+
+On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drôlerie malicieuse,
+et d'une voix claire et perçante elle chanta une vieille mélodie nègre;
+elle accompagnait son chant d'un mouvement mesuré des mains et des
+pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle
+entrechoquait ses genoux: c'était un rhythme étrange et sauvage.... Elle
+faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux
+qui distinguent la musique de sa race; enfin, après deux ou trois
+cabrioles, elle poussa une note finale suraiguë, aussi étrangère aux
+gammes des mélodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle
+se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une
+expression de douceur et de solennité extatique reparut sur son
+visage.... Mais il partait toujours du coin de son oeil des regards
+furtifs et astucieux.
+
+Miss Ophélia ne disait mot: elle était stupéfaite. Saint-Clare, comme un
+garçon malicieux qu'il était, semblait jouir de son étonnement, et,
+s'adressant à l'enfant:
+
+«Topsy, voici votre nouvelle maîtresse. Je vais vous donner à elle.
+Faites attention à bien vous conduire.
+
+--Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravité solennelle, mais en clignant de
+l'oeil d'un air assez méchant.
+
+--Il faut être bonne, Topsy; vous entendez?
+
+--Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dévotement les mains.
+
+--Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss
+Ophélia; votre maison est déjà pleine de ces petites pestes; on ne peut
+pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lève le matin, je trouve
+un négrillon endormi derrière la porte.... ici c'est une tête noire qui
+se montre sous la table; un autre est étendu sur le paillasson; ils
+fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en
+amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu?
+
+--Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas déjà dit? Vous
+prêchez toujours sur l'éducation, j'ai voulu vous donner une nature
+vierge.... essayez-vous la main; élevez-la comme elle doit être élevée.
+
+--Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai déjà plus à faire que je
+ne puis.
+
+--Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des
+associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie
+parmi les païens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec
+lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non!
+quand on en arrive là.... ils sont sales et désagréables, dit-on, c'est
+trop de soin.... et ceci, et cela!
+
+--Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-là, dit miss
+Ophélia, se radoucissant déjà. Eh bien! ce sera presque une oeuvre
+apostolique.» Et elle regarda plus favorablement l'enfant.
+
+Saint-Clare avait touché juste. La conscience de miss Ophélia était
+toujours en éveil. Elle ajouta pourtant:
+
+«Il n'était peut-être pas nécessaire d'acheter.... Il y en a dans la
+maison pour mon temps et ma peine.
+
+--Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous
+demander pardon de tous ces propos; vous êtes si bonne qu'ils ne
+sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait à un
+couple d'ivrognes qui tiennent une misérable gargote.... Je passe
+devant leur porte tous les jours; j'étais fatigué de les entendre,
+celle-ci pleurer, les autres jurer après et la battre.... elle
+paraissait espiègle et drôle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer
+quelque chose.... je l'ai achetée pour vous l'offrir.... Essayez
+maintenant de lui donner une éducation orthodoxe, à la façon de la
+Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai
+pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchanté de
+vous voir essayer.
+
+--Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia.» Et elle s'approcha de
+son nouveau sujet, avec la précaution que l'on prendrait vis-à-vis d'une
+araignée noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes.
+
+«Elle est affreusement sale et presque nue....
+
+--Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on
+l'habille....»
+
+Miss Ophélia la conduisit vers les régions de la cuisine.
+
+«Quel besoin d'une nouvelle négresse a donc miss Ophélia? se demanda la
+cuisinière, en surveillant la nouvelle arrivée d'un air peu amical....
+On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes.
+
+--Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût, qu'elle ne se
+montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a
+voulu avoir encore un de ces affreux nègres de plus!...
+
+--Avez-vous fini? s'écria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie
+de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez
+l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'êtes ni blanche, ni
+noire.... Il faudrait pourtant être l'une ou l'autre.»
+
+Miss Ophélia vit bien que personne ne se souciait de présider à
+l'opération du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle
+résolut donc d'y procéder elle-même, avec l'assistance très-peu aimable
+et très-peu gracieuse de Mlle Jane.
+
+Il ne serait peut-être pas très-convenable de faire devant des natures
+délicates le récit détaillé de cette toilette d'une enfant jusque-là
+négligée et maltraitée.... Hélas! dans ce monde, des multitudes d'êtres
+vivent dans un état tel, que les nerfs de leurs semblables ne peuvent en
+supporter la simple description. Miss Ophélia était une femme pratique,
+pleine de résolution et de fermeté; elle brava tous les inconvénients,
+non pas, il est vrai, sans quelque répugnance.... mais elle remplit la
+tâche. Ses principes ne pouvaient l'obliger à faire davantage. Quand
+elle découvrit, sur les épaules et sur le dos de l'enfant, de larges
+cicatrices et des callosités nombreuses, marques du système sous lequel
+on l'avait élevée, elle sentit en elle-même son coeur ému de compassion.
+
+«Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne
+fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je
+hais ces vilains nègres.... si dégoûtants, pouah! je m'étonne que
+monsieur l'ait achetée.»
+
+Topsy écoutait ces commentaires dont elle était l'objet avec son air
+dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perçants se portaient à
+chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut
+complétement vêtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut
+coupé les cheveux, miss Ophélia éprouva une certaine satisfaction, et
+dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrétien qu'auparavant. Elle commença
+même à méditer quelque plan d'éducation.
+
+Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit à l'interroger.
+
+«Quel âge avez-vous, Topsy?
+
+--Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes
+ses dents.
+
+--Comment, vous ne savez pas votre âge? personne ne vous l'a dit? Quelle
+est votre mère?
+
+--Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace.
+
+--Jamais eu de mère! que voulez-vous dire? Où êtes-vous née?
+
+--Je suis jamais née,» continua Topsy avec des grimaces tellement
+diaboliques que, si miss Orphélia eût été nerveuse, elle eût pu se
+croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimères. Mais
+miss Orphélia n'était pas nerveuse du tout; c'était une femme de bon
+sens, énergique et intrépide; elle reprit donc avec un peu de sévérité:
+
+«Ce n'est pas ainsi qu'il faut me répondre, mon enfant; je ne plaisante
+pas avec vous: dites-moi où vous êtes née et ce qu'étaient votre père et
+votre mère.
+
+--Je ne suis pas née, reprit l'enfant avec plus de fermeté, je n'ai eu
+ni père, ni mère, ni rien.... J'ai été élevée par un spéculateur, avec
+une troupe d'autres... c'était la vieille mère Sue qui nous soignait.»
+
+L'enfant était sincère: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant:
+
+«Voyez ces gueux de nègres.... les spéculateurs les achètent bon marché
+quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands.
+
+--Combien de temps avez-vous vécu avec votre maître et votre maîtresse?
+
+--Je sais pas.
+
+--Un an? plus? moins?
+
+--Sais pas.
+
+--Voyez-vous ça! reprit Jane, ces misérables nègres.... ils ne peuvent
+pas répondre.... Ça n'a pas l'idée du temps; ils ne savent pas ce que
+c'est qu'une année.... ils ne savent pas leur âge!
+
+--Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?»
+
+L'enfant parut étonnée et fit sa grimace habituelle.
+
+«Savez-vous qui vous a créée?
+
+--Personne, j' crois;» et elle se mit à rire.
+
+L'idée parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et
+elle reprit:
+
+«J'ai grandi; personne n' m'a faite.
+
+--Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui sentait la nécessité de
+faire des questions d'un ordre moins élevé.
+
+--Non.
+
+--Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos maîtres?
+
+--Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir
+le monde.
+
+--Étaient-ils bons pour vous?
+
+--Je crois bien!» fit-elle en jetant un regard défiant sur miss Ophélia.
+
+Miss Ophélia mit un terme à cet entretien peu encourageant. Saint-Clare
+était appuyé sur le dos de sa chaise.
+
+«Eh bien! cousine, voilà un sol vierge.... vous n'aurez rien à arracher;
+semez-y vos idées.»
+
+Les idées de miss Ophélia sur l'éducation, de même que toutes ses autres
+idées, étaient nettement déterminées. C'étaient les idées qui
+prévalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui
+persistent encore dans certaines parties du pays à l'abri de la
+corruption (là où il n'y a pas de chemin de fer). Ces idées peuvent du
+reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent
+parler, leur enseigner le catéchisme, la lecture, l'écriture, les
+fouetter quand ils mentent.... Que ce système soit de beaucoup dépassé,
+aujourd'hui que l'on verse sur l'éducation des _torrents de lumière_,
+c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos grand'mères,
+avec ce régime dont tant de gens se souviennent, sont parvenues à élever
+des hommes et des femmes qui en valaient bien d'autres.
+
+En tout cas, miss Ophélia ne connaissait pas d'autre système, et elle
+s'empressait d'appliquer celui-ci à sa petite païenne.
+
+Il y eut une déclaration des droits: Topsy fut considérée comme
+appartenant à miss Ophélia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que
+l'enfant recevait à l'office, résolut de borner à sa propre chambre la
+sphère de ses opérations. Avec un dévouement que quelques-unes de nos
+lectrices apprécieront, au lieu de se préparer de ses propres mains un
+lit confortable, de balayer elle-même et d'épousseter sa chambre, elle
+se condamna au martyre volontaire d'apprendre à Topsy comment on fait
+toutes ces choses. C'était rude! Si jamais nos lectrices en viennent là,
+elles comprendront le mérite de ce sacrifice.
+
+Miss Ophélia fit donc venir Topsy dans sa chambre dès le premier matin,
+et elle commença solennellement à l'instruire dans l'art mystérieux de
+faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est décrassée; on l'a débarrassée
+de toutes ces petites queues tressées qui faisaient jadis la joie de son
+coeur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empesé; elle se
+tient respectueusement devant miss Ophélia avec un air solennel vraiment
+digne d'un enterrement.
+
+«Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit être fait. Je tiens
+beaucoup à mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous
+allez voir.
+
+--Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondément et avec une expression
+de tristesse lugubre.
+
+--Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici
+l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas?
+
+--Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde
+attention.
+
+--Le drap de dessus, poursuivit miss Ophélia, doit être rabattu de cette
+façon, il faut le border fortement sous les pieds, le côté le plus épais
+du côté des pieds.
+
+--Oui, madame.»
+
+Ajoutons que, pendant que miss Ophélia avait tourné le dos pour joindre
+l'exemple au précepte, la jeune élève était parvenue à s'emparer d'une
+paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement coulés dans ses
+manches. Les mains étaient revenues promptement se croiser sur la
+poitrine, dans la position la plus inoffensive.
+
+«Voyons, Topsy, comment vous ferez,» dit miss Ophélia en retirant les
+couvertures. Et elle s'assit.
+
+Topsy s'acquitta de sa tâche avec autant d'adresse que de gravité, à la
+complète satisfaction de miss Ophélia. Elle étira les draps, rabattit
+jusqu'au moindre pli, et montra un sérieux et une attention qui
+édifiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un
+bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout à coup
+l'attention de miss Ophélia. Elle s'élança vers l'infortuné ruban.
+
+«Qu'est-ce, vilaine? méchante enfant, vous avez volé cela!»
+
+Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop
+déconcertée.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de
+stupéfaction profonde.
+
+«Quoi! c'est le ruban de miss Phélia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu
+venir dans ma manche?...
+
+--Topsy, ne mentez pas, méchante créature; vous l'avez volé.
+
+--Missis! je déclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir à
+cette minute même pour la première fois.
+
+--Topsy, reprit miss Ophélia, ne savez-vous pas que c'est très-mal de
+mentir?
+
+--Je ne mens jamais, miss Phélia, reprit Topsy avec toute la gravité de
+la vertu. C'est la vérité que je viens de vous dire, la pure vérité!
+
+--Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le
+fouet.
+
+--Hélas! missis, vous me ferez fouetter toute la journée, que je ne
+pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bégayant.... Je n'ai
+pas même vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche....
+Miss Phélia l'a sans doute laissé sur son lit.... Voilà comme ça s'est
+fait.»
+
+Ce mensonge évident indigna tellement miss Ophélia qu'elle saisit
+l'enfant et la secoua.
+
+«Ne me répétez pas cela!»
+
+Le choc fit tomber les gants de l'autre manche.
+
+«Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas volé le ruban?»
+
+Topsy avoua qu'elle avait volé les gants, mais nia obstinément qu'elle
+eût pris le ruban.
+
+«Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.»
+
+Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition
+parfaite.
+
+«Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que
+vous êtes dans la maison.... Je vous ai laissée courir hier toute la
+journée.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le
+fouet.
+
+--Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss Éva porte autour du
+cou...
+
+--Méchante créature! et quoi encore?
+
+--J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles
+rouges...
+
+--Rapportez-moi cela tout à l'heure... tout cela, vous dis-je!
+
+--Hélas! m'ame, je peux pas... c'est brûlé!
+
+--Brûlé! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!»
+
+Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des
+sanglots, Topsy déclara que cela ne se pouvait pas, que c'était brûlé,
+tout brûlé...
+
+«Et pourquoi avoir brûlé?
+
+--Parce que je suis méchante, oui, très-méchante.... Je ne puis pas m'en
+empêcher....»
+
+Au même instant Éva entra fort innocemment dans la chambre, son collier
+rouge au cou.
+
+«Éva, où avez-vous retrouvé votre collier?
+
+--Retrouvé? mais je l'ai eu toute la journée...
+
+--Hier?
+
+--Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drôle, je l'ai eu toute la
+nuit... j'ai oublié de l'ôter en me couchant.»
+
+Miss Ophélia parut fort étonnée... Elle le fut bien davantage encore;
+car au même instant Rosa entra, portant sur sa tête un panier de linge
+frais repassé... Les pendants de corail tintaient à ses oreilles....
+
+«Je ne sais vraiment pas quoi faire à cette enfant, dit miss Ophélia
+désespérée... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?...
+
+--Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer,
+dit Topsy en se frottant les yeux.
+
+--Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez
+pas faites.... c'est encore mentir.
+
+--Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite
+innocence.
+
+--Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en
+regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare,
+je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait.
+
+--Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait
+prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas
+entendre parler ainsi.
+
+--Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il
+faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les
+rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....
+
+--Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...»
+Et l'oeil de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue
+comme une nuance d'incarnat plus foncée.
+
+Rosa fut subjuguée.
+
+«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident,
+murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout
+comme son père!»
+
+Évangéline regardait Topsy.
+
+Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social.
+Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'oeil profond, au
+front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout
+près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une
+autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne,
+produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et
+qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement,
+d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine,
+cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de
+l'ignorance, de la misère et du vice....
+
+Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais
+les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts
+obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le
+noble coeur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots pour
+les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents contre
+la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine, puis elle
+dit d'une voix bien douce:
+
+«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre
+bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai
+que de vous voir voler....»
+
+C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La
+douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur
+ce coeur sauvage et indompté.... et dans cet oeil rond, perçant et vif,
+on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un petit
+rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. Non! l'oreille qui n'a
+jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement incrédule
+la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste chose, la
+tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline était tout
+simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas!
+
+Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son
+latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le
+temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans
+un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs
+sur les enfants!
+
+«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever
+cette enfant sans lui donner le fouet!
+
+--Eh! fouettez-la à coeur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites à
+votre guise!
+
+--Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai
+jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela!
+
+--C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme
+vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu
+frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de
+pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle
+est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez
+fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.
+
+--Que faire alors?
+
+--La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même.
+Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par
+le nerf de boeuf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas!
+
+--Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...
+
+--On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent
+pas mieux. Que faire alors?
+
+--C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia.
+
+--Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices
+dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple,
+quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite
+des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel,
+l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais
+traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la
+sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu
+possesseur d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je
+ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à
+moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des enfants gâtés.... Je
+crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous endurcir et
+de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de notre
+responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement
+besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un
+échantillon de mille autres.
+
+--C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia.
+
+--J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti
+prendre maintenant?
+
+--Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un
+devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.»
+
+Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de
+l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de
+lui apprendre à lire et à coudre.
+
+La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une
+merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de
+difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait
+en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait
+les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les
+fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un
+geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières:
+elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son
+visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire
+que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls,
+jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver
+en défaut.
+
+Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables
+ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait,
+grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les
+intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait
+invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la
+suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était
+elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'oeil
+magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia
+regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait
+Saint-Clare d'y mettre ordre.
+
+«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.
+
+--Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui
+enseigne le mal?
+
+--Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le
+mal glisse sur le coeur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y
+pénétrer.
+
+--Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais
+pas mes enfants jouer avec Topsy.
+
+--Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva
+eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.»
+
+Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves.
+
+Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On
+s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment
+qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles
+d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus.
+C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par
+accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une
+libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de
+gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du
+délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine....
+Elle parvenait toujours à établir son innocence.
+
+On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre
+preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves.
+
+L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas
+possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de
+Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles
+étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à
+favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt
+comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce
+que l'on fit.
+
+Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante
+vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut
+faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût
+faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en
+faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser
+l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait
+Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas
+souvent.
+
+Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive,
+s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie,
+et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même,
+Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos.
+Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant
+sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre
+diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle
+grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête en bas; elle
+étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle habillait le
+traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au milieu de tout
+cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace, se faisait des
+grimaces: pour tout dire, un vrai diable!
+
+Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme
+comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle
+trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle
+avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace
+avec des airs de reine de théâtre en répétition.
+
+«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir
+ainsi?
+
+--Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante!
+
+--Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.
+
+--Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours;
+j'ai besoin de ça pour travailler!
+
+--Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien
+faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?
+
+--J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour
+moi!»
+
+Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais
+d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle
+sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur
+quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons,
+elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé.
+
+«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une
+mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il
+faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien
+maître!»
+
+Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme
+une distinction flatteuse.
+
+«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous
+êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs
+aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que
+les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que
+moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne
+maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la
+plus méchante créature du monde!»
+
+Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque
+grillage élevé, se pavanant dans ses malices.
+
+Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son
+catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire des mots, et elle
+récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice.
+
+«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.
+
+--Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut
+leur apprendre, vous savez.
+
+--Qu'ils comprennent ou non?
+
+--Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient
+en grandissant.
+
+--Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire
+que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête.
+
+--Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de
+bien belles espérances!
+
+--Eh bien! est-ce que....
+
+--Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez
+alors, Augustin.
+
+--Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez....
+catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!»
+
+Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment
+croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit
+sur un signe de miss Ophélia.
+
+«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent
+bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.»
+
+A ce passage, Topsy cligna de l'oeil et parut désirer une explication.
+
+--Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia.
+
+--Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky?
+
+--Quel état, Topsy?
+
+--L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous
+venions de l'État de Kentucky.»
+
+Saint-Clare se mit à rire.
+
+«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle
+s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie
+d'émigration.
+
+--Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez
+ainsi?
+
+--D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il
+prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien;
+seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé
+de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy
+s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses,
+Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy
+et se faisait répéter le passage avec une joie diabolique, malgré les
+vertueuses remontrances de miss Ophélia.
+
+«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous
+conduisez ainsi?
+
+--Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve
+cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands
+mots!
+
+--Vous la faites persévérer dans ses torts....
+
+--Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.
+
+--Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous
+qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence
+que vous pouvez avoir sur elle....
+
+--C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!»
+
+Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss
+Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies
+chroniques, à la névralgie et à la migraine.
+
+Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien
+d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle
+venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours
+le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer
+quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle
+distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la
+maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale,
+et qu'elle avait le coeur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à
+elle.
+
+Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y
+figurera, à son tour, avec nos autres personnages.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+Le Kentucky.
+
+
+Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'oeil en
+arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et
+voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps
+négligés.
+
+C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du
+grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la
+désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui
+communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la façade de la
+maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur
+une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à
+la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On
+voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion
+et le moment favorable pour le dire.
+
+«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom?
+
+--Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment
+va-t-il, ce pauvre vieux Tom?
+
+--Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien
+traité et qu'il n'a pas trop à faire.
+
+--Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement
+M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud....
+Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien.
+
+--Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez
+d'argent pour le racheter.
+
+--Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent
+à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une
+savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un
+pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les
+échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de
+se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle!
+
+--Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position.
+Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer
+partout.
+
+--C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus
+charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les
+femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....
+
+--Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par
+exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit....
+J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à
+économiser....
+
+--Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à
+peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la
+croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous
+n'entendez pas les affaires....»
+
+Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées,
+grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari
+qui discute avec sa femme.
+
+Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme,
+comme disait son mari, elle avait cependant une intelligence nette,
+claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari;
+elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle
+avait à coeur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et elle
+se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.
+
+«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette
+pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela.
+
+--J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne
+suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est
+de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une
+autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un.
+
+--Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi
+sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé.
+
+--Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une
+morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.
+
+--Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.
+
+--Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos
+idées religieuses.... seulement, je persiste à penser qu'elles ne
+conviennent pas à des gens de cette condition.
+
+--Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette
+condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le
+déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai
+faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre
+façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai
+assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire.
+
+--Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous
+dégrader à ce point....
+
+--Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par
+ma promesse violée! Non certes!
+
+--Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous
+ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet oeuvre de don
+Quichottisme....»
+
+Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au
+bout de la véranda.
+
+«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles[18]?»
+
+ [18] Nous avons le regret d'avouer que notre fidélité de traducteur se
+ trouve ici en défaut. Il nous a été impossible de rendre en français le
+ jeu de mots américains que Mme Beecher met dans la bouche de Chloé. La
+ consonnance des mots anglais qui veulent dire _poëte_ et _poulet_ ont
+ fourni à notre auteur l'idée de ce calembour _par à peu près_ dont la
+ pauvre Chloé est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce
+ qu'elle dit. Nous en souhaitons autant à tous les faiseurs de
+ calembours.
+
+Mme Shelby s'approcha.
+
+«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de
+poulet.
+
+--Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère
+Chloé.»
+
+Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que
+ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire
+sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à
+faire une proposition douteuse:
+
+«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils
+tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...»
+
+Chloé fit encore entendre un petit rire.
+
+«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de
+Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait
+d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!
+
+--Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de
+l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui
+mangent?
+
+--Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de
+louer?
+
+--Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui
+disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien
+quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux
+et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars!
+
+--Eh bien, Chloé?
+
+--Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque
+chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant
+que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je
+gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne
+crains pas un _chabricant_.
+
+--Un fabricant, Chloé, un fabricant!
+
+--Peut-être bien, madame! les mots sont si _curieux_.... je me trompe
+toujours.
+
+--Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants?
+
+--Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la
+petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après
+elle...
+
+--Louisville est bien loin d'ici.
+
+--Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas
+loin de mon vieux mari, je pense?...»
+
+Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses
+yeux attachés sur Mme Shelby.
+
+«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!»
+
+Chloé fut comme abattue.
+
+«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours....
+et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre
+mari.»
+
+Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout
+à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna!
+
+«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à
+cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je
+pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année,
+madame?
+
+--Cinquante-deux, Chloé.
+
+--Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?
+
+--Deux cent huit dollars par an.
+
+--Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il
+d'années pour....
+
+--Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.
+
+--Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de
+pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien
+que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des
+mains....
+
+--Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin
+de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?
+
+--Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière
+pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec
+lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais
+demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner
+une recommandation....
+
+--Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut
+que je lui en parle.»
+
+Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour
+faire ses préparatifs.
+
+«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville,
+dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de
+mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de
+Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, je pars.... Quatre
+dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter mon
+vieil homme.
+
+--Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en
+allez-vous?
+
+--Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez
+vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout....
+Vous voulez bien?
+
+--Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de
+recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du
+papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!
+
+--Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de
+poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois
+avec votre pauvre mère Chloé!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+L'arbre se flétrit.--La fleur se fane.
+
+
+La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de
+l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son coeur
+aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et
+cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des
+sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la
+fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si
+nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de
+nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses
+douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été
+complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement
+malheureux....
+
+Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est
+la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait
+raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de
+son âme pensive et réfléchie.
+
+Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa
+lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire,
+à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui
+donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent
+déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par
+son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait
+beaucoup d'argent.... On disait à Tom que cet argent était destiné à
+son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait dans
+la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout le
+monde en général.
+
+La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait,
+avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et
+agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.
+
+Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de
+Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie.
+Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde
+depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et
+la mère se portaient bien.
+
+Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre
+était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se
+lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour
+savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa
+chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen
+de faire voir à la fois les deux côtés de la page.
+
+L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait
+elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans
+l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme
+quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi
+comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un
+matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse
+et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les
+gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins
+qui assiégent les jeunes coeurs, mobiles et changeants comme les
+couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il
+recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour
+elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus
+grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au
+retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur
+le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh
+bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»
+
+L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce
+n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire.
+Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un
+instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau,
+la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en
+avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son
+humble ami; puis cette ardente nature, comme une jeune vigne jetant ses
+vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre majestueux
+du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la touchait et qu'il
+produisait en elle ces émotions profondes et obscures, si chères à
+l'imagination des enfants.
+
+Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties.
+Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent
+l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune
+enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord.
+Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire
+qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui
+arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils
+comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en
+est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du
+moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une
+étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel
+passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un
+bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les
+voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se
+détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des
+échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente....
+Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans
+couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son
+sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.
+
+A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est
+établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont
+chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir
+et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise
+marine.
+
+La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes
+Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et
+s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon
+dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se
+rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se
+contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac,
+dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau
+changeant toujours, toujours charmant!
+
+Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui
+semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme
+un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là
+brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui
+passent; l'oeil des petites étoiles scintillait sous leur paupière
+d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans le miroir
+des eaux.
+
+Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin.
+C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux.
+Elle lisait:
+
+ «Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»
+
+«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac,
+c'est bien cela!
+
+--Qu'est-ce, miss Éva?
+
+--Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les
+eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les
+rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre
+mêlée de feu.
+
+--C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta:
+
+ Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or,
+ J'irais de Chanaan voir la rive éternelle,
+ Et les anges brillants guideraient mon essor
+ Jérusalem, vers ta cité nouvelle!
+
+--Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la
+Jérusalem nouvelle?
+
+--Là-haut, dans les nuages, miss Éva!
+
+--Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces
+nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et
+voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout
+or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.»
+
+Et Tom chanta ces paroles d'un hymne méthodiste bien connu:
+
+ Des anges du Très-Haut je vois l'essaim heureux
+ Qui s'enivre de gloire.
+ Ils sont vêtus de rayons lumineux,
+ Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.
+
+«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva.
+
+Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas
+de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel....
+Tom aurait trouvé la chose fort probable.
+
+«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.»
+
+Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura:
+
+ Ils sont vêtus de rayons lumineux,
+ Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.
+
+«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!...
+
+--Là! où, miss Éva?»
+
+Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon
+du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un
+éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient
+invinciblement vers le ciel!
+
+«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant
+peu!»
+
+Le pauvre vieux coeur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se
+rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les
+petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus
+transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand
+elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite
+fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une
+toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore
+les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et
+cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne
+s'était jamais présentée à son esprit!
+
+A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom
+de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux.
+Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont
+maintenant parmi les trésors ensevelis des coeurs qui regrettent!...
+Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui
+étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne
+sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à
+séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude coeur des
+hommes? Quand vous voyez dans l'oeil cette lumière profonde, quand la
+jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en
+trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette
+chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette
+lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité!
+
+Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu
+disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment
+le mieux!
+
+La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de
+miss Ophélia.
+
+«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il
+ne faut pas rester là!»
+
+Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.
+
+La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de
+la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et terribles
+progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par milliers les plus
+chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre de la vie soit
+brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort.
+
+Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la
+joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage
+n'avaient pu tromper sa vigilance.
+
+Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare....
+Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance
+habituelles.
+
+«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que
+c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus
+faibles.
+
+--Mais cette toux?...
+
+--Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume....
+
+--Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria
+Sanders.
+
+--Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous
+devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous
+ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une
+chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez
+pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.»
+
+Ainsi parla Saint-Clare.
+
+Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour,
+avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est
+très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus;
+il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval....
+Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette
+nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne
+pouvait pas lui faire de mal.
+
+S'il faut le dire, ce qui jetait dans son coeur une angoisse plus
+profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme
+et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces
+charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir
+conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si
+étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de
+révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise
+intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans
+ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui
+prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la
+laisser sortir de ses bras....
+
+Cependant, le coeur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en
+paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse,
+mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en
+elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme.
+Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres;
+mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle
+restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de
+Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y
+avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien
+loin, bien loin....
+
+«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire
+à nos esclaves?...
+
+--Quelle question! On ne fait jamais cela.
+
+--Pourquoi ne le fait-on pas?
+
+--Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux
+travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler.
+
+--Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître
+la volonté de Dieu.
+
+--Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire.
+
+--Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise
+à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est
+là pour la faire.
+
+--Éva! vous êtes une enfant bien singulière!
+
+--Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy!
+
+--Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus
+méchante créature que j'aie jamais vue.
+
+--Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait
+si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus
+la lire pour elle?»
+
+Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un
+ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose
+à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute
+votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai
+faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous
+habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez,
+ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez....
+ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva,
+que je fis sensation.»
+
+Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands
+yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées
+étaient ailleurs.
+
+«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant!
+
+--Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?
+
+--Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est
+presque une fortune.
+
+--Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.
+
+--Et qu'en voudriez-vous faire?
+
+--Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves,
+et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.»
+
+Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère.
+
+«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à
+jouer du piano et à peindre sur velours?
+
+--Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs
+lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il
+leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien
+d'autres.... Ils devraient savoir!
+
+--Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez
+rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....»
+
+Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où
+la conversation n'était pas de son goût.
+
+Éva sortit.
+
+A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture
+à Mammy.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+Henrique.
+
+
+Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de
+Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un
+jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.
+
+On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux
+frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire
+ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des
+différences.
+
+Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras
+dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien
+comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les
+traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred,
+l'oeil noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la
+tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient
+jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien.
+
+Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'oeil noir et le maintien
+aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit
+comme fasciné par les attractions spirituelles[19] de sa cousine
+Évangéline.
+
+ [19] Nous avons laissé le mot _spirituelles_, que nous trouvons en
+ français dans le texte, quoique ce ne soit peut-être pas le mot propre.
+ Il est bien évident que l'écrivain _yankee_ veut opposer les grâces de
+ l'âme aux perfections physiques; mais, ces grâces qui séduisent et qui
+ attirent, ce ne sont pas toujours les grâces _spirituelles_, dans le
+ sens que donnerait à cette expression le peuple le plus _spirituel_ du
+ monde.
+
+Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était
+commode _comme un berceau_ et aussi doux que sa petite maîtresse.
+
+Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune
+mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval
+arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui.
+
+Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au
+moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le
+cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...
+
+«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon
+cheval, ce matin?
+
+--Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé
+cette poussière.
+
+--Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec
+violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?»
+
+Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille
+qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein
+d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir
+au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut
+répondre....
+
+«M'sieu Henrique!»
+
+A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup
+de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le
+battit à perdre haleine.
+
+«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et
+pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi!
+
+--Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le
+cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est si
+ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière...
+j'assistais à son pansement...
+
+--Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.»
+
+Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait
+debout, en habit de cheval.
+
+«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre....
+Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous
+donc, cousine? vous semblez triste!
+
+--Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre
+Dodo!
+
+--Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve.
+Qu'entendez-vous par là, chère Éva?
+
+--Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez
+ainsi.
+
+--Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen
+d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut
+l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est
+ainsi que fait papa...
+
+--Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais
+que ce qui est vrai.
+
+--Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va
+mentir dès qu'il va pouvoir parler.
+
+--Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....
+
+--Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je
+vais être jaloux...
+
+--Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas.
+
+--Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans
+l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais
+je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.»
+
+Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait
+inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin.
+
+Dodo apparut bientôt avec les chevaux.
+
+«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux.
+Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais
+la mettre en selle.»
+
+Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était
+bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré.
+
+Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa
+courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine,
+puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main.
+
+Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait
+l'esclave....
+
+«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.»
+
+Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se
+sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.
+
+«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse.
+
+Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait.
+
+«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta
+un picaillon.
+
+Les deux enfants s'éloignèrent.
+
+Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent....
+l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne
+parole dite avec bonté!
+
+Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son
+maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle
+figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous
+Henrique.
+
+La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se
+promenaient dans le jardin.
+
+Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie
+habituelle:
+
+«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une
+éducation républicaine.
+
+--Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred
+avec une égale ironie.
+
+--Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement.
+
+--Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une
+vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et
+moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut
+pas lui faire de mal.
+
+--Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du
+catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux.
+
+--Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées
+en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.
+
+--C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif.
+
+--Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne
+sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois
+qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. Les gens
+riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir
+entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille!
+
+--Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette
+opinion. Elle a eu son tour en France!
+
+--Aussi faut-il la tenir à bas, continuellement et sans relâche.... Et
+c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le
+sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui.
+
+--Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à
+Saint-Domingue, par exemple!
+
+--Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer
+à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait
+maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits.
+
+--Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une
+éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système
+actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et
+avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et
+nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!
+
+--Mais ils n'auront jamais le dessus!
+
+--C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la
+soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous
+aborderons.
+
+--Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir
+sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine
+fonctionnera bien.
+
+--Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie
+IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand
+la chaudière sautera!
+
+--_Dies declarabit!_ fit Alfred en riant.
+
+--Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant
+quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une
+irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses....
+c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les
+supérieures.
+
+--Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain
+rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant
+le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales!
+
+--Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous
+aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse
+française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à coeur
+joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti....
+
+--Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable
+Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été
+des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!...
+Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela
+sera!
+
+--Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans
+les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui
+maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour
+embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante....
+Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce
+sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils
+des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans
+leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et
+livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race
+maternelle!
+
+--Sottises, folies, que tout cela!
+
+--C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du
+temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils
+buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient
+pas que le flot montait pour les prendre.
+
+--Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en
+riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées.
+Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le
+sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons
+assez d'énergie pour ménager notre poudre.
+
+--Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents
+gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se
+possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se
+gouverner ne savent pas gouverner les autres....
+
+--Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système
+embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux
+passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète
+parfois.... Il est généreux, il a le coeur chaud.... mais quand il est
+excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le
+nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux
+et moins de ses inférieurs.
+
+--Si l'éducation des enfants est l'oeuvre la plus importante de
+l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une
+preuve que notre système à nous est mauvais.
+
+--Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants
+mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous
+les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif de la
+vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot
+ordinaire de l'esclavage.
+
+--Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses!
+
+--Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de
+ce monde.
+
+--C'est possible! dit Saint-Clare.
+
+--Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons
+parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que
+diriez-vous d'une partie de trictrac?
+
+Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite
+table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les
+pièces, Alfred dit:
+
+«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....
+
+--Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque
+chose.... Eh bien! quoi?
+
+--Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.»
+
+Et Alfred sourit assez dédaigneusement.
+
+«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des
+abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire
+de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que
+l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de
+l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves!
+
+--A vous le dé!» dit Alfred.
+
+Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils
+entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.
+
+«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère,
+avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?»
+
+C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique,
+avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants,
+son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque
+bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à
+ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la
+transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole.
+
+«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un
+jour le désespoir de plus d'un coeur, je vous jure!
+
+--Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare
+d'une voix qui devint amère tout à coup.
+
+Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval.
+
+«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant
+dans ses bras.
+
+--Non, papa.»
+
+Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il
+tremblait.
+
+«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon
+pour vous!
+
+--Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....»
+
+Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa.
+
+«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si
+vite avec elle.
+
+--J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en
+prenant la main d'Évangéline.
+
+Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa
+les enfants seuls.
+
+«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que
+deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais
+avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je
+n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis
+si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui
+donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille
+bien.... En somme, Dodo est assez heureux.
+
+--Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne
+pour vous aimer?
+
+--Moi? non, sans doute!
+
+--Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant
+il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez
+pas le lui rendre.
+
+--Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi,
+ni personne ici!
+
+--Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline.
+
+--Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais
+l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?
+
+--Sans doute.
+
+--Quelle folie!
+
+--La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?
+
+--Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces
+choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!»
+
+Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et
+de rêveries.
+
+«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher
+cousin, et soyez bon pour lui!
+
+--Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus
+aimable créature que j'aie jamais vue.»
+
+Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à
+son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et
+sans aucune émotion.
+
+«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez
+ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.»
+
+La cloche du dîner mit fin à l'entretien.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+Sinistres présages.
+
+
+Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient.
+Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était
+livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner
+rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours
+reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité?
+Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le
+médecin fut appelé.
+
+Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et
+de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux
+ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais
+elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était
+son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation
+l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours
+certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie.
+«S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils
+auraient bientôt vu la différence!»
+
+Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté
+d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva.
+
+«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle
+joue....
+
+--Mais elle a une toux!
+
+--Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma
+vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me
+veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien.
+
+--Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....
+
+--Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux,
+purement nerveux!
+
+--Mais, la nuit, elle a des sueurs....
+
+--J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges
+étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de
+nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les
+sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!»
+
+Miss Ophélia se tut pendant quelques jours.
+
+Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été
+appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien,
+disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait
+bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères....
+Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et
+bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les
+nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet
+affreux malheur.
+
+«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut
+point se désespérer tout de suite!
+
+--Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le coeur d'une mère! vous ne pouvez
+pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!
+
+--Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède.
+
+--Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne
+sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne
+suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai
+déjà souffert.
+
+--Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai
+toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a
+épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable
+maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop
+fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir
+encore.
+
+--Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il
+est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de
+sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je
+fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais
+mieux avoir votre calme d'esprit.»
+
+Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car
+elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour
+tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout
+ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait,
+disait-elle, qu'elle était environnée de coeurs durs, d'êtres
+insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La pauvre
+Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les
+tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.
+
+Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans
+les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal
+inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de
+l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits
+pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue,
+elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a
+retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne
+partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre coeur
+qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit coeur d'Éva. Quelle
+voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si claire!
+que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret instinct
+de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan enthousiaste de
+l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité.... Qu'importe? il y
+avait dans le coeur d'Éva une certitude calme, douce, prophétique,
+qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un beau coucher
+de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une après-midi
+d'automne! Et dans cette certitude même le jeune coeur trouvait un repos
+qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de ceux qui l'aimaient
+si chèrement.
+
+Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les
+perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient
+si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de
+mourir.
+
+Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait
+vu, l'espoir dans le coeur, l'image de celui qui aima tant les petits
+enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que
+pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé
+lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à
+chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son coeur d'une
+tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était
+vers sa demeure qu'elle allait!
+
+Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand
+elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son
+père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle
+sentait pourtant qu'elle était plus dans ce coeur-là que dans tout
+autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de
+Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle
+croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y
+avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; mais elle
+se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!
+
+Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle
+était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants
+ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant
+ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin,
+étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et
+réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de
+soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là
+qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste
+entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe.
+
+«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien
+pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous....
+
+--Pourquoi? miss Éva.
+
+--Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.
+
+--Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas.
+
+--Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez?
+quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs
+maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui
+pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis
+l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres
+fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait
+mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,»
+reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur
+la main de Tom.
+
+Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle
+disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.
+
+«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il
+rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le
+front.
+
+--Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que
+j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent
+vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en
+ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le
+voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!»
+
+Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil
+descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de
+gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses
+joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses
+yeux un éclat surnaturel.
+
+Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait
+de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi
+soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et
+si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la
+serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.
+
+«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que
+vous êtes mieux?
+
+--Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque
+chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois
+devenue trop faible.»
+
+Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa
+petite tête sur sa poitrine et lui dit:
+
+«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir
+le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus
+revenir....»
+
+Évangéline soupira.
+
+--Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il
+voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez
+nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à
+ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette.
+
+--Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas
+vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais
+partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas
+abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je
+serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin,
+bien loin!
+
+--Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit coeur si
+triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!
+
+--J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je
+voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui
+m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être
+là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela
+me brise le coeur.
+
+--Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous
+semble si terrible.
+
+--Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous
+les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils
+m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais
+qu'ils fussent libres....
+
+--Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux
+chez nous?...
+
+--Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que
+deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon
+oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux
+maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens
+font et peuvent faire!... Elle frissonna.
+
+--Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que
+l'on vous ait jamais conté de telles histoires.
+
+--Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je
+vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je
+n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens
+qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me
+semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que
+j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon coeur et
+s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa,
+est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté
+à tous les esclaves?
+
+--C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien
+mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le
+condamne.... Je désirerais de tout mon coeur qu'il n'y eût plus un seul
+esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le connais
+pas!
+
+--Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si
+bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les
+habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il
+faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour
+l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!
+
+--Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi,
+enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?
+
+--L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle
+possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir.
+Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous
+m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre
+Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom
+aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible
+de voir ces choses-là tous les jours.
+
+--Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de
+tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous
+promets de faire tout ce que vous voudrez.
+
+--Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt
+que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je
+serai partie.
+
+--Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez.
+
+--Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de
+son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!
+
+--Et où donc, chère?
+
+--Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de
+la douceur et de l'amour....»
+
+L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue.
+
+«Ne voulez-vous point y venir, père?»
+
+Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien.
+
+«Vous viendrez à moi,» reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine
+d'assurance.
+
+Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter.
+
+«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....»
+
+Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle.
+Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son
+coeur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard
+profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un
+esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui
+sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il
+entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau
+ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces
+moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et
+mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons
+beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les
+sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait
+pas de paroles.
+
+La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand
+elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore
+une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement
+endormie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+La petite Évangéliste.
+
+
+C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une
+chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée sur un
+sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle
+était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait,
+d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle
+tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle
+l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques
+petits sommes, le livre à la main.
+
+Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque
+distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et
+accompagnée d'Éva.
+
+«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il
+faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que
+j'ai une maladie de coeur!
+
+--Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva
+me paraît fort capable!
+
+--Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose
+le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu
+tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!...
+
+--Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de coeur....
+
+--Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à
+cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le
+moindre de vos soucis....
+
+--Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie
+de coeur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez
+une.... seulement, je ne le savais pas!...
+
+--Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos
+railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour
+Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont
+développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.»
+
+Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données.
+C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant
+fumer plus loin, comme un vrai mari sans coeur, jusqu'à ce que la
+voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent
+au pied du perron.
+
+Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour
+ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son
+père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office.
+
+Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia,
+dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait
+de violents reproches à quelqu'un.
+
+«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare....
+Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!»
+
+Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la
+coupable après elle.
+
+«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître.
+
+--Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.
+
+--Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je
+ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en
+peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui
+avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où
+je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et
+la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie
+rien vu de pareil!
+
+--Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un
+jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était
+permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son
+mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais
+cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce
+qu'elle ne pût tenir sur ses jambes....
+
+--Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me
+parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une
+douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un
+cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire.
+
+--Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une
+femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.»
+
+Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses
+heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait
+été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place,
+beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de
+Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement.
+
+«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant
+aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de
+voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en
+fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières....
+et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour.
+
+--Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui.
+
+Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On
+y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie.
+
+«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange
+physionomie intéressait toujours.
+
+--C'est mon mauvais coeur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy d'un
+ton piteux.
+
+--Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure
+qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....
+
+--Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me
+fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me
+cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je
+crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça
+n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous
+savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous
+autres!
+
+--Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce
+tracas plus longtemps.
+
+--Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.
+
+--Laquelle?
+
+--Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces
+pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute
+seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des
+milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un
+échantillon d'un million d'autres!»
+
+Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin
+silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait
+dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se
+servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se
+retirèrent.
+
+«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.»
+
+Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte
+vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à
+miss Ophélia de s'approcher tout doucement.
+
+Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du
+côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice
+habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait
+profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.
+
+«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous
+point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?
+
+--Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime
+pas autre chose.
+
+--Mais vous aimez votre père et votre mère.
+
+--Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva.
+
+--Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un
+frère, une soeur, une tante!
+
+--Non, non.... ni rien, ni personne!
+
+--Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous
+pourriez....
+
+--J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy.
+Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors
+j'essayerais....
+
+--Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous
+étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.»
+
+Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait
+habituellement pour exprimer son incrédulité.
+
+«Vous ne croyez pas? reprit Éva.
+
+--Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis
+noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!...
+Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire
+de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!...
+
+--O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le coeur
+éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur
+l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez
+ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille
+maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez,
+Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas
+longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir
+méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour
+moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!»
+
+Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et
+roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche
+d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la
+clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa
+tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle
+enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui
+s'incline pour relever le pécheur abattu.
+
+«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous
+également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme
+je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous
+aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir
+un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche.
+Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être un jour un de ces esprits tout
+brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.
+
+--O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai,
+j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!»
+
+Saint-Clare laissa retomber le rideau.
+
+«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle
+me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire
+comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux!
+
+--J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne
+pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point
+qu'elle s'en aperçût!
+
+--N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de
+faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre
+sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre
+coeur.... c'est étrange, mais cela est.
+
+--Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia,
+ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment
+vaincre ces sentiments?
+
+--Voyez Éva!
+
+--Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le
+Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon!
+
+--Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit
+un vieil écolier,» répondit Saint-Clare.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+La mort.
+
+ «Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie
+ Par la faux de la mort au matin de la vie.
+
+
+La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres,
+elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec
+l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia.
+Saint-Clare s'était donné cette joie du coeur et des yeux, de décorer
+l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il
+était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et
+rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de
+feuilles et de boutons de roses. Au milieu, c'étaient des touffes de
+roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de bambou
+étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse fantaisie.
+Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange, admirablement
+sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de feuilles de
+myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de légers rideaux de
+gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du sommeil, sous ce
+climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou étaient garnis de
+coussins de damas rose, tandis que des figures posées sur le dossier
+laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du lit. Au milieu
+de l'appartement, sur une petite table de bambou, on voyait un vase en
+marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses blancs boutons:
+son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur cette table
+qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre d'ivoire
+sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle voulait
+sérieusement apprendre à écrire.
+
+On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les
+petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et
+l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi
+dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants
+dans diverses attitudes. En un mot, l'oeil ne rencontrait partout que
+les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux
+d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se
+reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes
+pensées.
+
+La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était
+évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à
+des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus
+souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses
+grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et
+s'abaissent tour à tour.
+
+C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié
+ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les
+feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les
+notes aiguës.
+
+«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes
+fleurs? hein!»
+
+Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué.
+
+«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour
+être la voix de Topsy.
+
+--Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs,
+méchante propre à rien!»
+
+Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie.
+
+«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!
+
+--Comment? votre chambre en est remplie.
+
+--Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!»
+
+Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête
+basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit
+avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à
+sa pétulance et à son effronterie ordinaires.
+
+«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un
+singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose
+blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur
+l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du
+bouquet.
+
+«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien
+dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre
+des fleurs....»
+
+Topsy parut enchantée.
+
+«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...
+
+--Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le
+fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?
+
+--Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez
+votre jeune maîtresse. Faites!»
+
+Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se
+retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues
+noires....
+
+«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose
+pour moi.
+
+--Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas
+prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous
+plaît.... soit!
+
+--Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye
+d'être bonne fille maintenant....
+
+--Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire
+insouciant.
+
+--Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été
+contre elle!
+
+--Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée,
+sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et
+elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien
+faire d'une pareille créature.
+
+--Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme moi,
+avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre bonne
+et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour où
+elle est entrée chez nous!
+
+--Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud!
+
+--Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme
+nous, si elle était chrétienne?
+
+--Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces
+idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....
+
+--Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il
+pas son sauveur?
+
+--Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où
+est mon flacon?
+
+--Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à
+demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.
+
+--Une pitié!... quoi?
+
+--Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et
+habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait
+personne pour l'aider!... Oh!
+
+--Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce
+qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos
+avantages à nous.
+
+--C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense
+à tous ces infortunés!
+
+--C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion
+me rend très-reconnaissante de mes avantages!
+
+--Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.
+
+--Pourquoi?
+
+--Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir
+moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?»
+
+Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce.
+
+Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et
+secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un
+ton enjoué:
+
+«Venez, cousine, et tondez la brebis!
+
+--Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits
+qu'il était allé chercher pour elle.
+
+--Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai
+trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....»
+
+Miss Ophélia entra avec des ciseaux.
+
+«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous,
+où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil.
+
+--Oh, papa! dit Éva d'une voix triste.
+
+--Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient
+très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre
+oncle, voir le cousin Henrique....
+
+--Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père,
+c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....
+
+--Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?
+
+--Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez
+maintenant, cela vous aidera.... au moment....»
+
+Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles,
+qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle
+les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses
+doigts amaigris.... puis regardait son père....
+
+«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait
+ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique
+personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous
+saurez bientôt si j'avais raison....
+
+--Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de
+sécheresse et d'amertume....
+
+Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir
+de batiste....
+
+L'oeil limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec
+tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme
+dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait,
+sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les
+deux.
+
+Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès
+d'elle.
+
+«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en
+aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le
+faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne
+peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?
+
+--Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main
+et de l'autre prenant la main d'Éva.
+
+--Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il
+faut que je leur dise!
+
+--Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.
+
+Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.
+
+Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de
+son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste avec
+la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses membres
+et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec une
+indicible expression sur chacun des assistants.
+
+Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces
+longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père
+qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le
+coeur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils entrèrent
+dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et baissèrent
+la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de mort....
+
+La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards
+attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous
+l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête
+dans leur tablier.
+
+«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui,
+je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous
+souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me
+verrez plus.»
+
+Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des
+lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible
+voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de
+tous, elle dit:
+
+«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je
+dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous
+n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous
+rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je
+vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous
+aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas
+vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être
+chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange....
+être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera....
+Il faut le prier, il faut lire....»
+
+Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et
+d'une voix plus triste:
+
+«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!»
+
+Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota.
+
+Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous
+les esclaves s'étaient mis à genoux....
+
+«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un
+brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je
+sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez pas lire....
+Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de vous
+assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous pourrez, et
+j'espère que je vous verrai tous au ciel....
+
+--Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus
+vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste.
+
+Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux.
+
+«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous!
+
+--Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les
+réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres.
+
+«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait
+toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand
+vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à
+tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez
+que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que
+j'espère vous y revoir!...»
+
+Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de
+gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils
+recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils
+s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de
+ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage
+de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et
+des prières....
+
+Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite
+malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur
+présent.
+
+Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy.
+
+«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis
+bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel....
+Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant
+affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais
+bien que vous aussi vous irez au ciel!
+
+--Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle
+créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna
+à toute l'effusion de sa douleur.
+
+Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils
+étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy.
+
+«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement.
+
+--J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une
+bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi?
+
+--Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi.
+Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée
+et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....
+
+--Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On
+voit bien que je n'y étais pas accoutumée!
+
+--Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre
+aide.»
+
+Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit
+silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse
+boucle dans sa poitrine.
+
+Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute
+cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme.
+Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva.
+
+Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement;
+il restait encore immobile.
+
+«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son
+père.
+
+Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.
+
+«Cher papa! reprit Éva.
+
+--Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je
+ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement
+traité!»
+
+Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume!
+
+«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens
+comme il lui plaît?
+
+--Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une
+sécheresse sans larmes.
+
+--Papa, vous me brisez le coeur, dit Éva en se levant et en se jetant
+dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence,
+qu'elle les effraya tous.
+
+Les pensées du père prirent une autre direction.
+
+«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort....
+j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne
+pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.»
+
+Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et
+lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.
+
+Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans
+de violentes convulsions.
+
+«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un
+sourire navrant.
+
+--Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en
+donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en voudra....
+Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur
+qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait
+les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit
+Éva d'une voix où perçait le doute.
+
+--Pourquoi me demandez-vous cela?
+
+--Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous
+pouvez vous empêcher d'être chrétien!
+
+--Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva?
+
+--C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....
+
+--C'est ce que vous faites, Éva?
+
+--Oh, oui!
+
+--Vous ne l'avez jamais vu.
+
+--C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....»
+Et un éclair de joie illumina son visage.
+
+Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa
+mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme.
+
+Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les
+plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle
+chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia
+remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les
+Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite.
+C'était une main si habile, un oeil si perspicace, une telle adresse,
+une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête
+était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien,
+ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses
+manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des
+gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances
+présentes, la personne indispensable, c'était elle.
+
+Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une
+irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être
+portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la
+promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements....
+et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le
+matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les
+orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait
+quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....
+
+Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup
+moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait:
+
+«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela lui fait
+plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous
+savez qu'il veut faire quelque chose.
+
+--Et moi, Éva? répondait-il.
+
+--Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi....
+Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que
+ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne
+le fatigue pas....»
+
+Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les
+esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa
+manière, faisaient ce qu'ils pouvaient.
+
+Le coeur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite
+maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme
+Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était
+impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser
+dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour
+lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son
+mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans
+la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de
+lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le
+jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa
+favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et
+même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'oeil
+furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir....
+
+«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que
+je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause
+cette chère enfant....
+
+--Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la
+cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée.
+
+--Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être
+soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un
+pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas
+votre heureuse indifférence, moi!»
+
+Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de
+pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si
+paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite
+barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la
+mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une
+sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour,
+mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle,
+que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de
+paix et d'innocence que l'on respirait autour d'elle. Saint-Clare
+sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas
+l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la
+résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui
+lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était
+quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu
+de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur
+maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se
+penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de
+ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va
+s'évanouir et disparaître!
+
+Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les
+pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son
+père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces
+mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent
+pour toujours les cordes de la vie.
+
+Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la
+galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel.
+
+«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de
+vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et
+que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien?
+
+--Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais
+à présent....
+
+--Eh bien! quoi, à présent?
+
+--Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous
+savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé.
+
+--Que voulez-vous dire, Tom?
+
+--Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut
+poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque
+nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix....
+
+--Mais qui vous fait songer à cela, père Tom?
+
+--Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son
+âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant
+bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du
+ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia!
+
+--Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière?
+
+--Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont eux
+qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le son
+de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses
+cantiques favoris.
+
+Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du
+soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle
+allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait
+aperçu Tom, étendu sous la galerie.
+
+Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières
+solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute
+l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires;
+elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits
+bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à
+qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait
+parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée,
+qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et
+quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia:
+
+«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!»
+
+Et il sortit ce soir-là le coeur plus léger.
+
+Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit
+le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager
+arriva.
+
+Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme;
+c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la
+nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent
+un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était
+toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.
+
+«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!»
+
+Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare:
+
+«Cousin! venez, je vous prie!»
+
+Ces paroles tombèrent sur le coeur de Saint-Clare comme tombent les
+pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'oeil fut-il
+debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle?
+
+Que vit-il donc qui calma tout à coup son coeur? Pourquoi pas un mot
+d'échangé entre eux?
+
+Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face
+chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet
+pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à
+vous!
+
+Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au
+contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était comme le
+reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour
+immortel!
+
+Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond,
+que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!
+
+Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit,
+et, comme tout le monde, garda le silence.
+
+«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia.
+
+--Vers minuit.»
+
+Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la
+chambre voisine.
+
+«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?
+
+--Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.»
+
+Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la
+maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le
+bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les
+longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les
+portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus
+que le visage de son enfant.
+
+«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une
+fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...»
+
+Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres,
+elle essaya de soulever sa tête et de parler.
+
+«Me reconnais-tu, Éva?
+
+--Cher père....»
+
+Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou.
+
+Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête,
+il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et
+tendit ses petites mains en avant.
+
+«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna
+tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me
+tue!»
+
+Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes
+coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait
+toujours...
+
+«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me
+déchire le coeur....
+
+--Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître,
+regardez-la!»
+
+L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux
+se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils,
+ces yeux qui si souvent parlèrent au coeur?... C'en était fait de la
+terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un
+éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les
+sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une
+sorte de recueillement calme...
+
+«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce.
+
+Elle n'entendit pas.
+
+«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?»
+
+Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle
+murmura:
+
+«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa
+de la mort à la vraie vie.
+
+Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes
+éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le
+verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les
+cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne
+retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne...
+toi absente pour toujours!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+La fin de tout ce qui est terrestre.
+
+
+Les statuettes et les peintures de la chambre d'Éva furent recouvertes
+de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des
+pas furtifs... la lumière glissait à travers les stores abaissés, comme
+pour éclairer ces ténèbres solennelles.
+
+Le petit lit était drapé de blanc, et, sous la protection de l'ange
+incliné, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'éveille
+plus.
+
+Elle reposait, vêtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie,
+elle avait si souvent portée.... Cette lumière rose, tamisée par le
+rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide
+glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la
+tête était inclinée comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits
+du visage on voyait répandue cette expression céleste, mélange de repos
+et d'extase, qui montre que ce n'est pas là le sommeil d'une heure, mais
+ce long et sacré sommeil que Dieu donne à ceux qu'il aime... «Pour tes
+pareilles, ô chère Éva! il n'y a pas de mort, il n'y a pas d'ombres...
+il n'y a pas de ténèbres de la mort.... Vous autres, vous vous éteignez
+dans la lumière... pareilles à l'étoile du matin qui s'évanouit dans les
+rayons roses de l'aurore.... A toi, Éva, la victoire sans la bataille,
+la couronne sans la lutte!»
+
+Telles étaient les pensées de Saint-Clare, pendant que, debout et les
+bras croisés, il regardait Éva. Oh! ces pensées, qui pourra les redire?
+Depuis l'heure où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle
+est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurité terrible;
+il était enveloppé «des nuages épais de la douleur....» Il entendait des
+voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y
+répondait.... on lui demandait à quand les funérailles... on lui
+demandait où il voulait la mettre... il répondait impatiemment que cela
+lui était indifférent...
+
+Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre; étourdis, légers, véritables
+enfants, ils n'en avaient pas moins un bon coeur et une extrême
+sensibilité... Miss Ophélia présidait aux mesures d'ordre général....
+mais c'étaient eux qui donnaient à tous les arrangements ce caractère
+poétique et charmant, qui enlevait à la chambre funèbre l'aspect sombre
+et terrible qui caractérise trop souvent les funérailles dans la
+Nouvelle-Angleterre.
+
+Il y avait encore des fleurs sur les étagères, blanches, délicates,
+odorantes, aux feuilles retombant avec grâce; sur la petite table d'Éva,
+recouverte aussi de blanches draperies, on avait posé son vase favori,
+dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les
+plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confiés aux soins
+d'Adolphe et de Rosa, offraient cette netteté et cette symétrie qui
+caractérisent leur race. Pendant que Saint-Clare était livré à ses
+pensées, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de
+roses blanches. Elle fit un pas en arrière et s'arrêta respectueusement
+en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde à
+elle, elle s'approcha du lit, pour déposer ses fleurs autour de la
+morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rêve, au moment où elle
+plaçait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant
+avec un goût parfait les autres fleurs autour de la couche.
+
+La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré,
+parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit
+un geste de menace... Topsy entra pourtant.
+
+«Sortez! dit Rosa à voix basse, mais d'un ton impérieux, sortez! vous
+n'avez rien à faire ici!
+
+--Oh! laissez-moi! j'ai apporté une fleur si belle!... Et elle montra un
+bouton de rose thé à peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule
+fleur.
+
+--Sortez! dit Rosa avec plus d'énergie encore.
+
+--Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle
+entre!»
+
+Rosa battit en retraite. Topsy s'avança et déposa son offrande aux pieds
+du corps.... puis tout à coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur
+le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment.
+
+Miss Ophélia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer
+silence: ce fut en vain.
+
+«Oh! miss Éva, miss Éva! je voudrais être morte aussi.... oui, je le
+voudrais!»
+
+Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si ému, que le
+sang remonta au visage pâle et marbré de Saint-Clare, et pour la
+première fois, depuis la mort d'Éva, il sentit des larmes dans ses yeux.
+
+«Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophélia d'une voix douce, miss
+Éva est au ciel; c'est un ange!
+
+--Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais!» Et
+elle sanglotait de nouveau.
+
+Il y eut un moment de silence.
+
+«Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hélas!
+hélas! je n'ai plus personne maintenant.... personne!
+
+--C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se
+tournant vers miss Ophélia, tâchez de consoler cette pauvre créature!
+
+--Je voudrais n'être jamais née, disait Topsy.... Je ne voulais pas
+naître, moi! Pourquoi suis-je née?»
+
+Miss Ophélia la releva avec bonté, mais avec fermeté, et la fit sortir
+de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-même pleurait.
+
+Elle la mena dans son appartement.
+
+«Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je
+puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette
+chère petite enfant.... J'espère pourtant que j'ai appris par elle
+quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous
+aime.... et je vous aiderai à devenir une bonne fille et une
+chrétienne.»
+
+Le ton de miss Ophélia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus
+encore, c'étaient ses honnêtes et vertueuses larmes, ruisselant sur son
+visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'âme de cette enfant
+abandonnée une influence qu'elle ne perdit jamais.
+
+«Oh! ma petite Éva, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant
+de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je à rendre pour mes
+longues années?»
+
+Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmurées à voix basse
+et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un
+après l'autre, contempler la morte.... puis la bière arriva. Ce fut le
+commencement des funérailles.... Les voitures s'arrêtèrent à la porte.
+Les étrangers vinrent et furent introduits. Il y eut des écharpes et des
+rubans blancs, et des pleureurs vêtus de crêpes noirs....
+
+On lut la Bible et les prières furent offertes au ciel.... et
+Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil à un homme qui aurait
+versé toutes ses larmes.... Mais bientôt il ne vit plus qu'une chose: la
+blonde tête dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur
+elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des
+autres.... On arriva au bout du jardin, auprès du siége de mousse, où
+elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est là qu'était
+creusée la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout près, le regard
+perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles
+solennelles: «Je suis la résurrection et la vie! Celui qui a cru en moi,
+fût-il mort, vivra!» Et la terre fut rejetée et la tombe remplie.... Et
+il ne pouvait croire que ce fût là son Éva, qui était ainsi et pour
+toujours ravie à ses yeux.
+
+Tous se retirèrent, et, le coeur désolé, revinrent à cette demeure qui
+ne devait plus la revoir.
+
+La chambre de Marie fut hermétiquement close. Elle s'étendit sur un lit,
+sanglotant et gémissant avec toutes les marques d'une invincible
+douleur, réclamant à chaque minute les soins de tous ses serviteurs....
+Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils
+pleuré? cette douleur était sa douleur, et elle était bien fermement
+convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la
+ressentir comme elle.
+
+«Saint-Clare n'a pas versé une larme!» disait-elle. Il ne sympathisait
+pas avec elle.... C'était vraiment étrange à quel point il avait le
+coeur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait!
+
+Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que
+nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame
+était vraiment la plus affligée.... surtout quand Marie eut des spasmes,
+qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle déclara qu'elle-même elle
+allait mourir.... Il y eut force allées et venues. On apporta des
+bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut
+une diversion.
+
+Tom avait au fond du coeur un sentiment ému qui l'attirait toujours vers
+son maître. Partout où il allait, silencieux et triste, Tom le suivait.
+Quand il le voyait s'asseoir si pâle et si tranquille dans la chambre
+d'Éva, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de l'enfant, sans
+voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour Tom, dans ces
+yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que dans les
+gémissements et les lamentations de Marie.
+
+La famille Saint-Clare retourna bientôt à la ville. A l'âme inquiète et
+tourmentée d'Augustin, il fallait un de ces changements de scène qui
+détournent en même temps le cours des pensées.... Ils quittèrent donc
+l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent à
+la Nouvelle-Orléans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air
+affairé.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il
+essayait de combler cet abîme qui s'était fait dans son coeur.... Les
+gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne
+s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crêpe de
+son chapeau. Il était là, souriant, causant, lisant les journaux,
+discutant la politique ou s'intéressant au commerce.... Qui donc eût pu
+deviner que ces dehors souriants cachaient un coeur silencieux et sombre
+comme un tombeau?
+
+«M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent
+Marie à miss Ophélia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait
+quelque chose au monde qu'il aimât, c'était notre chère petite Éva....
+mais il me paraît l'oublier bien aisément. Je ne puis l'amener à en
+parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il eût montré plus de sentiment!
+
+--L'eau calme est l'eau profonde, répondit sentencieusement miss
+Ophélia.
+
+--C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand
+on a du coeur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais c'est
+un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux être comme
+Saint-Clare; ma sensibilité me tue.
+
+--Bien sûr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une
+ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss
+Éva.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chère petite créature du bon
+Dieu!... Et les larmes de Mammy coulèrent.
+
+--En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espèce d'égards, il
+n'a pas trouvé une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir
+qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mère.
+
+--Le coeur seul connaît sa propre amertume, dit gravement miss Ophélia.
+
+--C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'éprouve....
+personne que moi! Éva le savait bien aussi, mais elle est partie....» Et
+Marie se renversa sur son fauteuil et se mit à sangloter....
+
+Marie était une de ces organisations malheureuses pour lesquelles
+l'objet possédé est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu
+devient tout à coup inappréciable! Elle trouvait des défauts à tout ce
+qu'elle avait... des perfections infinies à tout ce qu'elle n'avait
+plus.
+
+Pendant que cette petite scène se passait dans le salon, il s'en passait
+une autre dans la bibliothèque.
+
+Tom, qui ne quittait plus son maître, l'avait vu entrer dans cette
+pièce; il avait longtemps épié sa sortie.... enfin il se décida à entrer
+lui-même.
+
+Il entra doucement: Saint-Clare était couché sur un sopha, à l'autre
+bout de l'appartement.... il était tourné le visage contre terre.... la
+Bible d'Éva était ouverte devant lui à quelque distance.
+
+Tom fit quelques pas et se tint immobile auprès du sopha. Il
+hésitait.... Saint-Clare se leva tout à coup.... L'honnête visage de Tom
+était si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse
+sympathie..., un visage qui priait!... Il émut profondément
+Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son
+front vers lui.
+
+«Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'oeuf!
+
+--Je le sais bien, maître, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon
+maître voulait seulement regarder en haut.... en haut.... où est notre
+chère miss Éva.... et le Seigneur Jésus!
+
+--Hélas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y
+regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!»
+
+Tom poussa un gros soupir.
+
+«On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a été donné aux enfants
+et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons
+voir, nous.... Comment cela se fait-il?
+
+--Tu t'es caché aux habiles et aux sages, et tu t'es révélé aux petits
+enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi, ô Jésus! parce que cela a paru
+bon à tes yeux.
+
+--Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant
+l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire à cette Bible. Je ne le
+puis!
+
+--Cher maître, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire,
+donnez-moi la foi!
+
+--Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rêveur et se
+parlant à lui-même. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est
+peut-être qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de
+réel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'évanouit comme
+un souffle. Plus d'Éva, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien!
+
+--Si, si! ô maître! tout cela est, je le sais, j'en suis sûr, s'écria
+Tom en tombant à genoux; croyez, cher maître, croyez, croyez!
+
+--Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne
+l'avez jamais vu.
+
+--Je l'ai senti dans mon âme, ô maître!... et maintenant encore je le
+sens!... Tenez, maître.... quand je fus vendu, arraché à ma vieille
+femme et à mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que
+tout était fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur
+se tint à côté de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta
+la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre esclave.... il y fit la
+paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je
+veux être au Seigneur et faire sa volonté.... et devenir ce qu'il veut
+que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de
+moi, qui ne suis qu'une pauvre créature. Cela venait du Seigneur.... et
+il fera tout aussi pour mon maître!»
+
+Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare
+appuya sa tête sur son épaule et serra sa main rude et noire, sa main
+fidèle!
+
+«Tom, vous m'aimez!
+
+--Oh! oui, et je bénirais le jour où je pourrais donner ma vie pour vous
+voir chrétien.
+
+--Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant à demi, je ne suis pas digne
+de l'amour d'un bon et honnête coeur comme le vôtre!
+
+--O maître! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le
+Seigneur Jésus!
+
+--Comment le savez-vous, Tom?
+
+--Je le sens, maître; «l'amour du Christ qui passe tout savoir!...»
+
+--C'est étrange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire
+d'un homme qui a vécu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans....
+peut encore aujourd'hui ébranler les hommes.... Mais il n'était pas un
+homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si
+je pouvais croire ce que ma mère m'enseignait!... Si je pouvais prier
+comme je priais quand j'étais enfant!...
+
+--Si mon maître voulait.... miss Éva lisait cela si bien!... Je voudrais
+que mon maître fût assez bon pour le lire.... Je ne lis plus guère
+depuis que miss Éva est partie....»
+
+C'était le chapitre onzième de saint Jean, la touchante histoire de la
+résurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrêtant souvent
+pour maîtriser l'émotion que faisait naître en lui ce récit pathétique.
+
+Tom était à genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible
+l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration....
+
+«Tom, tout cela est réel pour vous.
+
+--Je le vois, maître!
+
+--Que n'ai-je vos yeux, Tom!...
+
+--Je prie Dieu de vous les donner, maître.
+
+--Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je
+vous disais que moi, je ne crois pas à la Bible!
+
+--Ah! maître! dit Tom en élevant ses mains avec un geste suppliant.
+
+--Cela n'ébranlerait-il pas votre foi, Tom?
+
+--Pas du tout!
+
+--Vous savez pourtant que je suis plus éclairé que vous.
+
+--O maître! n'avez-vous pas lu «qu'il se cache aux savants et aux sages,
+et qu'il se révèle aux petits enfants?» Mais mon maître n'était pas
+sérieux.... bien sûr!
+
+--Non, Tom! je ne suis pas complétement incrédule.... je pense qu'il y a
+des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une
+bien terrible et bien fatale habitude que j'ai là, Tom!
+
+--Si mon maître voulait seulement prier!...
+
+--Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas?
+
+--Ah! est-ce que....?
+
+--Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un là que je pusse
+prier.... mais ne parler à rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et
+apprenez-moi!»
+
+Le coeur de Tom était plein; il se répandit dans la prière, comme des
+eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom était convaincu que
+quelqu'un l'écoutait, absent ou présent! Saint-Clare se sentit soulevé
+par cet océan de foi sincère et de charité, et porté jusqu'au seuil de
+ce ciel que Tom se représentait avec une si vive ardeur; il lui semblait
+être maintenant près d'Éva!
+
+«Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime à vous
+entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul; quelque
+autre jour, je vous parlerai davantage.»
+
+Tom se retira silencieusement.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII.
+
+Réunion.
+
+
+L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de
+Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant
+sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures,
+froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les
+sentiments de nos coeurs! Il faut manger, il faut boire, il faut
+dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il
+faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des
+ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée
+de la vie survit à la vie même!
+
+Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût
+conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour
+Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était
+à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne
+faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la
+fois et l'action et la pensée!
+
+Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une
+portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur
+donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le
+savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible
+voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui
+lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la
+douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever....
+c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées
+religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien
+plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de
+sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent
+l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée
+à les méconnaître. Moore, Byron, Goethe, ont trouvé, pour peindre le
+sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes
+dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de
+la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel
+cent fois!
+
+Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes
+religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des
+exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance
+devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il
+avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la
+nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu,
+qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.
+
+Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait
+sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées
+plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les
+esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du
+présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour
+arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait
+compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De
+jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce
+monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère
+image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux
+et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On
+ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel
+dévouement Tom suivait constamment son jeune maître.
+
+«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme
+libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le
+Kentucky.»
+
+Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers
+le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme.
+Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si
+disposé à le quitter!
+
+«Vous n'étiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous
+êtes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec.
+
+--Oh non! maître.... ce n'est pas cela! c'est d'être un homme libre, qui
+fait ma joie!
+
+--Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous êtes plus heureux comme cela
+que si vous étiez libre?...
+
+--Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine
+énergie, non certainement!
+
+--Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu à être vêtu et nourri
+comme vous l'êtes chez moi....
+
+--Je le sais bien, monsieur. Monsieur a été bien trop bon.... Mais,
+monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vêtements....
+tout pauvre! voyez-vous.... et à moi, que d'avoir bien meilleur.... et
+à un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu?
+
+--Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans
+un mois, à peu près, ajouta-t-il d'un ton assez mécontent.... quoique
+peut-être vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait
+pas!»
+
+Et il se leva et parcourut le salon.
+
+«Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon maître sera dans la peine. Je
+resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui
+être utile!
+
+--Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant
+lentement par la fenêtre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme
+cela?
+
+--Quand M. Saint-Clare sera chrétien!
+
+--Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu'à ce
+moment-là? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la
+fenêtre, il posa sa main sur l'épaule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne
+garçon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre
+femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien.....
+
+--Eh bien! moi, je crois que ce jour-là viendra bientôt.... dit Tom avec
+émotion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon
+maître!
+
+--Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire....
+voyons! contez-moi ça!...
+
+--Hélas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le
+Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des
+amis.... combien ne peut-il pas faire davantage!
+
+--Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit
+Saint-Clare en souriant.
+
+--Quand nous travaillons pour ses créatures, nous travaillons pour Dieu,
+dit Tom.
+
+--Bonne théologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur
+B***.»
+
+Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites.
+
+Marie Saint-Clare ressentait la perte d'Éva autant qu'il lui était
+possible de ressentir quelque chose, et, comme elle était femme à rendre
+malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves
+attachés à son service n'avaient que trop de raisons de regretter la
+jeune maîtresse dont les douces façons et l'aimable intercession les
+avaient si souvent protégés contre la tyrannie et les égoïstes
+exigences de sa mère. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'âme, sevrée
+de toutes les tendresses de la famille, s'était consolée par l'affection
+de cet être charmant, Mammy n'était plus qu'un coeur brisé.... Nuit et
+jour elle pleurait.... et l'excès même de son chagrin la rendait moins
+habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempête d'invectives sur
+sa tête, désormais sans défense....
+
+Miss Ophélia ressentait aussi cette perte; mais dans ce coeur honnête et
+bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne finira
+pas. Elle était plus facile et plus douce.... aussi zélée pour chaque
+devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus modeste.... on
+voyait qu'elle rentrait plus souvent en son coeur, et ce n'était pas en
+vain: elle s'occupait plus activement de l'éducation de Topsy. Elle lui
+apprenait des passages de la Bible. Elle ne frissonnait plus à son
+approche, elle n'avait plus à cacher une répugnance qu'elle n'éprouvait
+pas! Elle la voyait à travers ce milieu si doucement évoqué devant ses
+yeux par Éva; et ce qu'elle voyait en elle, c'était une créature
+immortelle, que Dieu lui avait envoyée pour qu'elle la conduisît à la
+gloire et à la vertu.... Topsy n'était pas devenue une sainte tout d'un
+coup; mais cependant la vie et la mort d'Éva avaient produit en elle un
+notable changement.
+
+La dure indifférence était partie.... il y avait maintenant en elle de
+la sensibilité, et l'espérance, le désir, l'effort du bien, effort
+irrégulier, suspendu, interrompu.... mais renouvelé.
+
+Un jour miss Ophélia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hâte,
+cachant quelque chose dans sa poitrine.
+
+«Que faites-vous là, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose,
+je gage?» dit l'impérieuse petite Rosa, qu'on avait envoyée chercher
+l'enfant; et, au même instant, elle la saisit brusquement par le bras.
+
+«Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débarrassant d'elle, cela ne
+vous regarde pas!...
+
+--Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher
+quelque chose....»
+
+Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller.
+
+Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait
+violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit.
+
+Les clameurs et le bruit de la bataille attirèrent miss Ophélia et
+Saint-Clare.
+
+«Elle a volé! disait Rosa.
+
+--Non! non! vociférait Topsy avec des sanglots pleins de colère.
+
+--N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophélia d'une voix ferme.»
+
+Topsy eut un moment d'hésitation; mais, sur une nouvelle injonction,
+elle tira de son sein un petit paquet enveloppé dans un de ses bas.
+
+Miss Ophélia développa.
+
+C'était un petit livre donné à Topsy par Éva: il contenait un verset de
+l'Écriture pour chaque jour de l'année; il y avait aussi dans une
+feuille de papier la boucle blonde d'Éva, donnée le jour de ses
+mémorables adieux.
+
+Cette vue causa une profonde émotion à Saint-Clare. Le livre était
+entouré d'un crêpe noir.
+
+«Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le
+crêpe.
+
+--Parce que.... parce que.... parce que c'était à miss Éva!... Oh! ne le
+retirez pas, s'il vous plaît!» Et s'asseyant sur le plancher et mettant
+son tablier sur sa tête, elle commença à sangloter violemment.
+
+C'était quelque chose de comique et de pathétique tout à la fois. Ce
+vieux bas, ce livre, ce crêpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le
+fougueux désespoir de Topsy.
+
+Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes.
+
+«Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant
+tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena
+mis Ophélia dans le salon.
+
+--Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en
+faisant un geste avec son pouce par dessus l'épaule. Toute âme
+susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas
+l'abandonner....
+
+--Elle a fait de grands progrès, dit miss Ophélia, et j'ai beaucoup
+d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de
+Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A
+vous ou à moi?
+
+--Eh mais, je vous l'ai donnée!
+
+--Pas légalement.... Je veux qu'elle soit à moi légalement....
+
+--Oh, oh! cousine.... et que pensera la société abolitioniste?... Vous!
+avoir une esclave! On ordonnera un jour de jeûne pour cette rechute....
+
+--Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi.... pour avoir le droit de
+l'emmener dans les États libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce
+que j'ai tenté de faire ne soit pas inutile....
+
+--Ah! cousine! vous avez là des projets bien subversifs.... Je ne puis
+les encourager....
+
+--Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre
+chrétienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de
+l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit à moi, faites un bout de
+donation.... un écrit en forme....
+
+--Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et déplia
+un journal.
+
+--Il faut le faire maintenant, dit Ophélia....
+
+--Quelle hâte!
+
+--Maintenant est le seul moment dont on soit maître de faire ce que l'on
+veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier....
+Écrivez!...»
+
+Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne
+voulait pas être poussé à bout.... Il était excédé de cette rigoureuse
+et ponctuelle exigence de miss Ophélia....
+
+«Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma
+parole?... Vous vous acharnez après les gens.... on dirait que vous avez
+pris des leçons chez les juifs!
+
+--Eh! je veux être sûre, dit miss Ophélia.... Vous pouvez mourir....
+être ruiné.... et, malgré tout ce que je pourrais faire, Topsy serait
+vendue aux enchères....
+
+--Allons! vous pensez à tout.... puisque je suis dans la main d'une
+Yankee, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'exécuter.»
+
+Saint-Clare écrivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires....
+rien ne fut plus aisé.... il signa son nom en majuscules largement
+étalées, et termina le tout par un parafe flamboyant....
+
+«Voilà, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier.
+
+--Brave garçon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un témoin?
+
+--En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la
+chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous...
+Mettez votre nom au bas de ceci.
+
+--Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'écrit.... Oh! ridicule! Je
+croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là....
+Mais.... et elle signa négligemment.... si elle a un caprice pour cet
+objet, nous le lui cédons de grand coeur.
+
+--Elle est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Clare en tendant le
+papier à sa cousine.
+
+--Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, dit miss Ophélia: Dieu seul
+peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la
+protéger.
+
+--Elle est à vous d'après la fiction légale,» dit Saint-Clare; et il
+retourna dans le salon et prit son journal.
+
+Miss Ophélia, qui ne recherchait pas précisément la société de Marie,
+l'y suivit bientôt, après toutefois qu'elle eut serré son papier.
+
+Elle s'assit et se mit à tricoter... puis tout à coup:
+
+«Augustin, avez-vous songé à vos esclaves.... en cas de mort?
+
+--Non!»
+
+Et il continua sa lecture.
+
+«Alors votre indulgence à leur égard pourra bien se trouver un jour une
+grande cruauté....»
+
+C'est une réflexion que Saint-Clare s'était bien souvent faite à
+lui-même: il répondit négligemment:
+
+«Je compte m'en occuper un de ces jours....
+
+--Quand?
+
+--Plus tard....
+
+--Et si vous mourriez auparavant?...
+
+--Eh bien! cousine, qu'est-ce à dire?...»
+
+Il quitta son journal et la regarda fixement.
+
+«Me trouvez-vous des symptômes de fièvre jaune ou de choléra?...
+pourquoi me poussez-vous, avec tant de persévérance, à faire des
+arrangements en cas de mort?
+
+--En pleine vie, nous sommes dans la mort!»
+
+Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez
+d'insouciance jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur la véranda. Il voulait
+mettre fin à cette conversation qui lui était désagréable; mais tout
+seul et machinalement il répétait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le
+balcon et regarda le jet d'eau étincelant, qui s'élançait et retombait
+dans le bassin. Puis, comme à travers un brouillard épais et gris, il
+aperçut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il
+répéta encore ce mot mystérieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les
+bouches, ce mot terrible:
+
+ LA MORT!
+
+«Il est vraiment étrange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une
+telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent,
+on est jeune, on est beau, plein d'espérances, de désirs, de besoins, et
+le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours
+parti!...»
+
+C'était une de ces belles soirées du sud, tiède et pleine de rayons
+d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, penché sur sa
+Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant à lui-même
+avec toutes les marques d'une profonde attention.
+
+«Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprès
+de lui.
+
+--Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si
+bien!»
+
+Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit à lire un des
+passages annotés par les grosses marques de Tom.
+
+Voici le passage:
+
+ «Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges
+ avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront
+ rassemblées toutes les nations.... Et il séparera les hommes les uns
+ d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.»
+
+Saint-Clare lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il arrivât au dernier
+verset....
+
+ «Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: «Éloignez-vous de moi,
+ maudits, et allez au feu éternel.
+
+ «Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger.... J'ai eu
+ soif, et vous ne m'avez pas donné à boire.
+
+ «J'étais étranger, et vous ne m'avez pas reçu chez vous....
+
+ «J'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu.
+
+ «J'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.»
+
+ «Et alors ils lui répondront:
+
+ «Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez
+ soif, que vous étiez sans asile, que vous étiez nu, que vous étiez
+ malade, que vous étiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assisté?»
+
+ «Et il leur répondra:
+
+ «Chaque fois que vous avez refusé d'assister le dernier d'entre mes
+ frères.... c'est moi-même que vous avez refusé.»
+
+Saint-Clare parut frappé de ce dernier passage, car il le lut deux fois,
+et la seconde fois lentement, comme s'il en eût médité les paroles.
+
+«Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traités ont fait tout
+juste ce que je fais.... Ils ont vécu dans l'aisance, confortablement,
+sans s'inquiéter combien de leurs frères avaient faim, avaient soif,
+étaient malades ou en prison!...»
+
+Tom ne répondit pas.
+
+Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la véranda,
+paraissant oublier tout ce qui n'était pas sa pensée.... et il était si
+absorbé, que Tom fut obligé de lui rappeler que l'on avait sonné deux
+fois pour le thé.
+
+Pendant le thé, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le thé
+fini, Marie, miss Ophélia et lui passèrent au salon sans mot dire.
+
+Marie s'étendit sur un sofa, à l'abri d'une moustiquaire de soie; elle
+fut bientôt profondément endormie.
+
+Miss Ophélia tricotait.
+
+Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et
+mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se
+parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un
+des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les
+feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre.
+
+«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de
+son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du _Requiem_ de Mozart,
+et l'avait arrangé pour elle.»
+
+Miss Ophélia se leva et vint voir.
+
+«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre
+encore.»
+
+Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette
+vieille hymne latine:
+
+ Dies iræ, etc.
+
+Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte
+du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne
+comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière
+de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les
+grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son coeur
+eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles paroles:
+
+ Recordare, Jesu pie,
+ Quod sum causa tuæ viæ:
+ Ne me perdas illa die!
+
+ Quærens me, sedisti lassus;
+ Redemisti, crucem passus:
+ Tantus labor non sit cassus!
+
+Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée.
+Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de
+sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient
+à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart
+trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le
+_Requiem_ de sa messe de mort.
+
+Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il
+se leva et marcha dans le salon.
+
+«Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le
+redressement des torts de tous les âges, la solution de tous les
+problèmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique
+image!
+
+--Une terrible image! répliqua miss Ophélia.
+
+--Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrêtant tout pensif.
+Cette après-midi, je lisais à Tom un chapitre de saint Matthieu, qui
+décrit ce jugement. Cela m'a frappé.» On s'imaginerait que pour être
+exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non!
+ils sont condamnés pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul
+renfermait tous les torts!
+
+--Sans doute, dit miss Ophélia, ne pas faire du bien, c'est faire mal!
+
+--Eh bien! dit Saint-Clare se parlant à lui-même et avec une extrême
+agitation, que dire de celui que son coeur, son éducation, ses relations
+sociales appelaient à quelque noble rôle..., et qui est resté incertain,
+rêveur, indifférent, neutre, en face des luttes, des agonies, du
+désespoir de l'humanité..., quand il eût pu agir?
+
+--Que celui-là se repente et qu'il commence maintenant, dit miss
+Ophélia.
+
+--Toujours pratique! toujours au noeud de la difficulté! reprit
+Augustin, dont le visage s'éclaira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous
+ne me laissez jamais le temps des réflexions générales. Vous me heurtez
+toujours contre les actualités présentes. Vous avez dans l'esprit un
+éternel _maintenant_.
+
+--_Maintenant_ est à moi... C'est le seul moment dont je sois sûre, quoi
+que je veuille faire, reprit miss Ophélia.
+
+--Chère petite Éva! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son âme douce et
+simple voulait me voir faire le bien!»
+
+Depuis la mort d'Éva, c'était la première fois que Saint-Clare parlait
+autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il était obligé de
+refouler dans son coeur.
+
+«Mes idées sur le christianisme sont telles, reprit-il bientôt, que je
+ne pense pas qu'un homme puisse être chrétien sans se jeter de tout son
+poids contre ce monstrueux système d'injustice, qui est pourtant le
+fondement de notre société.... Oui, s'il le faut, un chrétien doit
+sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne
+pourrais pas être chrétien autrement.... Mais j'ai rencontré des
+chrétiens éclairés dont ce n'était pas l'avis. Eh bien! je confesse que
+l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indifférence pour les
+maux de leurs frères, m'ont rempli d'horreur, et ont été plus que tout
+le reste, la cause de mon scepticisme.
+
+--Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait?
+
+--Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance
+qui consiste à s'étendre sur un sofa et à maudire l'Église et le clergé
+qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si
+facile, hélas! de voir que les autres devraient être martyrs....
+
+--Eh bien! allez-vous du moins agir différemment.... maintenant?
+
+--Dieu seul connaît l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que
+j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien à perdre court aisément tous
+les risques.
+
+--Et qu'allez-vous faire?
+
+--Mon devoir, je l'espère, autant que je le pourrai, envers ces
+malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je
+n'ai encore rien fait.... et peut-être quelque jour me sera-t-il
+possible de faire quelque chose pour cette classe tout entière! quelque
+chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes
+les nations civilisées!...
+
+--Croyez-vous qu'une nation consente jamais à émanciper ses esclaves?
+
+--Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions.... Çà et là
+l'héroïsme et le dévouement se lèvent sur cette terre.... Les nobles de
+la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une
+perte immense. Peut-être parmi nous se trouvera-t-il des coeurs
+généreux, qui n'évalueront pas l'homme en dollars et en centimes.
+
+--J'ai peine à le croire, fit mis Ophélia.
+
+--Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces
+milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra à bien user
+de leur liberté? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous.
+Nous sommes nous-mêmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur
+donner cette industrie et cette énergie sans lesquelles on ne pourra pas
+en faire des hommes! Ils iront dans le nord, où le travail est à la
+mode, où tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la
+philanthropie chrétienne est-elle assez grande pour suffire à la tâche
+de cette tutelle et de cette éducation? Vous envoyez des dollars par
+milliers aux missions étrangères; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces
+païens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre
+temps, vos pensées, votre argent pour les enrôler sous la bannière du
+Christ? voilà ce que je voudrais savoir! Si nous émancipons,
+élèverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un ménage
+nègre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient
+Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je
+lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa à l'école,
+combien d'écoles voudraient les recevoir dans vos États du nord? Combien
+de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi
+blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine,
+que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les
+oppresseurs officiels des nègres; mais les préjugés anti-chrétiens du
+nord ne les oppriment pas moins cruellement....
+
+--C'est vrai, cousin, je le sais; c'était vrai même avec moi.... jusqu'à
+ce que je sois parvenue à vaincre mes répugnances.... Mais elles sont
+vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens
+qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus
+de dévouement pour recevoir ces païens parmi nous que pour leur envoyer
+des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons.
+
+--Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme
+votre devoir.
+
+--Mon Dieu! je ne suis déjà pas si bonne, dit miss Ophélia. Les autres
+feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener
+Topsy chez nous. On s'étonnera bien un peu tout d'abord, mais ils
+arriveront à partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le
+nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout à l'heure.
+
+--Oui... une minorité! et, si nos émancipations sont trop nombreuses,
+nous entendrons bientôt de vos nouvelles.»
+
+Miss Ophélia ne répondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le
+visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une
+expression sombre et rêveuse.
+
+«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser à ma mère.
+Je me sens dans l'âme je ne sais quels attendrissements, comme si ma
+mère était près de moi. Je pense à tout ce qu'elle avait l'habitude de
+me dire.... Quelle étrange chose que parfois le passé revienne à nous si
+vivant!»
+
+Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon.
+
+«Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce
+soir?... Il faut que je voie cela.»
+
+Il prit son chapeau et quitta le salon.
+
+Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait
+l'accompagner.
+
+«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...»
+
+Tom s'assit sous la véranda.
+
+C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume
+s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il
+écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa
+maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il
+pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il
+rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à
+sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses
+bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa
+famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa
+prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline,
+maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage
+brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la
+fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il
+la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une
+guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'oeil
+rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva
+lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds
+avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la
+vision s'évanouit.
+
+Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de
+voix à la porte.
+
+Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une
+civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe
+tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de
+l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison....
+Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon,
+où miss Ophélia tricotait.
+
+Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une
+querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la
+boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les
+séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes,
+avait reçu un coup de couteau dans le côté.
+
+La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de
+lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se
+jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions;
+Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls
+quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du
+salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était
+évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit
+respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, les promena tout
+autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa mère.
+
+Le médecin arriva et fit son examen. On vit bientôt, à son air, qu'il
+n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin à panser la
+blessure, assisté de miss Ophélia et de Tom. Les esclaves, désolés, se
+pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant.
+
+«Il faut les écarter, dit le médecin. Tout dépend maintenant du repos où
+on le laissera.»
+
+Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux êtres que
+miss Ophélia et le docteur s'efforçaient de faire sortir du salon.
+«Pauvres gens!» dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords.
+Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait complétement égaré; il se
+coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres
+cédèrent aux instantes recommandations de miss Ophélia et se retirèrent,
+pensant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance et de
+leur calme.
+
+Saint-Clare pouvait à peine parler.... il avait les yeux fermés; mais on
+ne devinait que trop l'amertume de ses pensées. Au bout d'un instant, il
+posa sa main sur la main de Tom, agenouillé auprès de lui.
+
+«Tom! pauvre Tom!
+
+--Eh bien, maître?
+
+--Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez!
+
+--Voulez-vous un prêtre?» dit le médecin.
+
+Saint-Clare fit signe que non, et dit à Tom avec plus d'énergie encore:
+«Priez!»
+
+Et Tom pria de tout son coeur et de toutes ses forces pour cette âme qui
+passait.... pour cette âme qui semblait se révéler tout entière, si
+triste et si désolée, dans le regard de ces grands yeux bleus
+mélancoliques.... Ah! c'était bien la prière offerte avec des cris et
+des larmes!
+
+Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien
+dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes
+de l'éternité, la main blanche et la main noire se serrent d'une égale
+étreinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupée, Saint-Clare
+murmurait:
+
+ Recordare, Jesu pie,
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Ne me perdas.... illa die!
+ . . . . . . . . . . . . .
+ Quærens me.... sedisti lassus,...
+
+Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient à
+l'esprit....; paroles de supplication, adressées à la miséricorde
+infinie. Il entr'ouvrait encore les lèvres, et les fragments de l'hymne
+en tombaient....
+
+«L'esprit s'égare, dit le médecin.
+
+--Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec énergie;
+enfin, enfin!...»
+
+Cet effort l'épuisa.
+
+La pâleur de la mort s'étendit sur ses traits, et avec elle, comme si
+elle fût tombée des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix
+et de calme. On eût dit un enfant qui s'endort.
+
+Il resta quelques instants immobile.
+
+Tous voyaient que la main du Tout-Puissant était sur lui. Avant que
+l'âme prît son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une
+lueur de joie, de cette joie qu'on éprouve à reconnaître ceux qu'on
+aime.... Il murmura: «Ma mère!» Tout était fini.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIX.
+
+Les abandonnés.
+
+
+On parle souvent du malheur des nègres qui perdent un bon maître. On a
+raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de créatures plus
+infortunées et plus vraiment à plaindre....
+
+L'enfant qui a perdu son père a du moins pour lui la protection de ses
+amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il
+a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne
+lui reconnaît pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si
+jamais on a reconnu en lui quelques-uns des désirs et des besoins d'une
+créature humaine.... et immortelle.... il le doit à la volonté
+souveraine et irresponsable de son maître. Ce maître une fois
+disparu.... il n'y a plus rien!
+
+Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et
+généreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela:
+l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de
+rencontrer le maître tyrannique et cruel.... une chance de trouver le
+maître clément et bon. La perte d'un bon maître doit être suivie de
+longs gémissements.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la
+consternation s'emparèrent de toute la maison.... Il avait été abattu en
+un moment, dans la force et dans la fleur de ses années. Toute
+l'habitation retentissait de sanglots et de cris désespérés. Marie, dont
+les nerfs étaient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, était
+bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son
+mari, elle sortait d'un évanouissement pour retomber dans un autre....
+Et celui auquel elle avait été unie par le lien mystérieux du mariage la
+quitta pour toujours, sans qu'ils eussent même échangé une parole
+d'adieu!
+
+Miss Ophélia, avec la force et l'empire sur elle-même qui la
+caractérisaient, n'avait point quitté son cousin un seul instant. Elle
+était tout oeil, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce qu'il
+fallait faire, et, du fond de son coeur, s'unissait à ces prières
+tendres et passionnées, que le pauvre esclave répandait devant Dieu pour
+l'âme de son maître mourant.
+
+En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvèrent sur sa poitrine
+un petit médaillon très-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il
+renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre côté,
+encadré sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce
+médaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussière contre
+poussière!.... Pauvres et tristes reliques des rêves printaniers.... qui
+jadis firent battre avec tant d'ardeur ce coeur maintenant éteint!
+
+L'âme de Tom était remplie des pensées de l'éternité, et, pendant qu'il
+rendait les derniers devoirs à cette poussière inanimée, il était loin
+de croire que ce coup l'avait plongé dans un esclavage désormais sans
+espérance.... Il était rassuré sur le compte de Saint-Clare: au moment
+où il avait répandu sa prière dans le sein de son Père.... il avait
+senti dans son propre coeur une paix et une espérance qui semblaient
+être la réponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature
+affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin....
+L'antique oracle n'a-t-il pas dit: «Celui qui demeure dans l'amour
+demeure en Dieu, et Dieu en lui!»
+
+Tom croyait, il espérait, il avait la paix.
+
+Les funérailles furent célébrées avec tout leur attirail de crêpes et de
+tentures noires.... leurs prières.... leurs visages solennels.... Puis
+les vagues froides de la vie quotidienne coulèrent de nouveau dans leur
+lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire?
+
+C'est à quoi songeait Marie, vêtue de longs habits de deuil, entourée
+d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des
+échantillons de crêpe et d'alépine.
+
+C'est à quoi songeait aussi miss Ophélia, dont les pensées se tournaient
+déjà vers sa maison du nord.
+
+C'est à quoi songeaient également, pleins de terreur, ces esclaves qui
+connaissaient le caractère tyrannique et impitoyable de la maîtresse aux
+mains de laquelle ils étaient tombés.... ils savaient tous que
+l'indulgence ne venait pas de la maîtresse, mais du maître, et que, lui
+absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les
+exigences d'une femme aigrie par la douleur.
+
+Environ quinze jours après les funérailles, miss Ophélia travaillait
+dans son appartement.... elle entendit un petit coup frappé doucement à
+sa porte: c'était Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si
+souvent parlé; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux tout gros de
+larmes.
+
+«O miss Phélia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas
+de sa robe, ô miss Phélia.... allez! allez! priez pour moi, priez
+madame! intercédez.... Hélas! hélas! elle veut m'envoyer dehors pour
+être fouettée.... Tenez!» Et elle tendit un papier à miss Ophélia.
+
+C'était un ordre écrit de la main blanche et délicate de Marie, et
+adressé au maître d'une maison de correction, de faire donner quinze
+coups de fouet au porteur.
+
+«Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophélia.
+
+--Vous savez, miss Phélia.... j'ai un si mauvais caractère.... c'est
+bien mal à moi.... J'essayais une robe à miss Marie.... elle m'a donné
+un soufflet.... J'ai parlé avant de réfléchir.... je n'ai pas été
+polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me réduire et m'apprendre une
+fois pour toutes à ne pas tant lever la tête.... et elle a écrit cela et
+m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tuât tout de
+suite!»
+
+Miss Ophélia, le billet à la main, réfléchit un instant.
+
+«Voyez-vous, miss Phélia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si
+c'était vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme,
+et un tel homme.... O miss Phélia! la honte!»
+
+Miss Ophélia savait parfaitement qu'il était d'usage d'envoyer ainsi les
+femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour être
+fouettées par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur
+métier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels
+châtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas
+vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frêle et élégant,
+à demi brisé par les convulsions du désespoir, le sang de la femme
+bondit dans ses veines.... Ce sang généreux et libre de la
+Nouvelle-Angleterre monta à ses joues.... et redescendit à son coeur
+pour en précipiter les palpitations indignées.... Mais, toujours
+prudente et maîtresse d'elle-même, elle se contint.... elle froissa le
+papier dans ses mains, et d'une voix calme:
+
+«Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre
+maîtresse.... C'est une honte, une monstruosité.... un outrage à la
+nature!» se dit-elle en traversant le salon.
+
+Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui
+frictionnait les pieds.
+
+«Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?» dit miss Ophélia.
+
+Un profond soupir, des yeux qui se fermèrent, telle fut la première
+réponse de Marie. Elle ajouta bientôt:
+
+«Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit
+jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de
+batiste, encadré dans une bordure noire d'un pouce de large.
+
+--Je venais, dit miss Ophélia avec cette petite toux qui sert de préface
+aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.»
+
+Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta à ses joues
+pâles, et d'une voix aiguë:
+
+«Eh bien! qu'est-ce?
+
+--Elle se repent de sa faute!
+
+--Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert
+assez longtemps l'impudence de cette créature.... Je veux l'abattre, je
+veux la mettre dans la poussière.
+
+--Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manière, d'une manière moins
+honteuse?
+
+--Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle
+a trop fait cas toute sa vie de sa délicatesse, de sa bonne mine et de
+ses airs de dame.... Elle en est venue à oublier qui elle est.... Je
+vais lui donner une leçon qui domptera son orgueil, j'en réponds!
+
+--Mais, cousine, remarquez que, si vous détruisez cette délicatesse et
+cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dépravez....
+
+--Délicatesse! fit Marie avec un rire méprisant; un beau mot pour une
+telle espèce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est
+pas plus que la dernière créature en haillons qui traîne par les
+rues.... Elle ne prendra plus ces airs-là avec moi.
+
+--Vous répondrez à Dieu de cette cruauté, dit miss Ophélia.
+
+--Je voudrais bien savoir quelle cruauté il y a à cela.... Je n'ai
+donné l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas
+frapper très-fort.... Où donc est la cruauté?
+
+--Vous ne voyez pas là de cruauté!.... Eh bien! soyez-en sûre, il n'y a
+pas une jeune fille qui ne préférât la mort.
+
+--Peut-être bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces créatures sont
+accoutumées à cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison....
+laissez-leur prendre une fois ces façons.... et vous ne pouvez plus vous
+en aider.... C'est ce qui m'est arrivé avec mes esclaves.... Maintenant,
+je commence à les réduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront
+tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas.» Marie promena autour d'elle
+un regard décidé.
+
+Jane baissa la tête et trembla, comme si elle eût compris que ceci lui
+était particulièrement adressé.... Miss Ophélia s'assit un instant,
+comme si elle eût avalé quelque mélange susceptible de faire
+explosion.... Elle paraissait prête à éclater.... mais se rappelant
+l'inutilité de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche
+close, se recueillit et sortit de la chambre.
+
+Il fallut, quoi qu'il lui en coûtât, aller dire à la pauvre Rosa qu'elle
+n'avait pu rien faire pour elle. Un instant après, un des esclaves entra
+et dit qu'il avait ordre de sa maîtresse de la conduire à la maison de
+correction. Elle fut entraînée malgré ses larmes et ses résistances.....
+
+Quelques jours après cette scène, Tom, rêveur, se tenait sur le balcon;
+il fut rejoint par Adolphe, abattu et désolé depuis la mort de son
+maître.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours déplu à Marie;
+pendant que son maître vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il
+vivait «dans la crainte et le tremblement,» ne sachant pas trop ce qu'il
+adviendrait de lui.
+
+Marie avait eu plusieurs conférences avec ses hommes d'affaires. Après
+avoir pris l'avis de son beau-frère, elle se résolut à vendre
+l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se réservant que ceux qui
+lui appartenaient en propre: quant à ceux-ci, elle les ramènerait avec
+elle chez son père.
+
+«Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons être tous vendus?
+
+--Qui vous a appris cela?
+
+--Je m'étais caché derrière les rideaux, quand madame a parlé avec
+l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux
+enchères, Tom!
+
+--Que la volonté de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et
+en poussant un profond soupir....
+
+--Nous ne retrouverons jamais un pareil maître, dit Adolphe d'un ton
+craintif... Mais j'aime encore mieux être vendu que de rester avec
+madame.»
+
+Tom se détourna: son coeur était plein.... L'espérance et la liberté, la
+pensée lointaine de sa femme et de ses enfants, s'étaient tout à coup
+levées devant son âme patiente, comme devant les yeux du matelot qui
+sombre en touchant le port se dressent la flèche de l'église et les
+toits aimés du village natal, aperçus derrière la vague sombre comme
+pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus étroitement
+ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amères et il
+essaya de prier.... Le pauvre esclave éprouvait maintenant un désir de
+liberté tellement irrésistible que plus il répétait: «Seigneur, que ta
+volonté soit faite!» plus il était désespéré.
+
+Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d'Éva, lui avait
+témoigné une bonté pleine d'égards....
+
+«Miss Phélia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté....
+Il avait même commencé les démarches.... et maintenant, si miss Phélia
+voulait être assez bonne pour en parler à madame.... peut-être madame
+voudrait achever.... pour se conformer au désir de M. Saint-Clare....
+
+--Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dépend
+de Mme Saint-Clare, je n'espère pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.»
+
+Ceci se passait quelques jours après l'aventure de Rosa, et pendant que
+miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ pour retourner dans le
+nord.
+
+En y réfléchissant sérieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul
+doute, mis trop de chaleur dans sa première discussion avec Marie, et
+elle résolut, pour cette fois, de modérer son zèle et d'être aussi
+conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla
+dans la chambre de Marie, bien résolue à se montrer très-aimable et à
+négocier l'affaire de Tom avec toute l'habileté de sa diplomatie.
+
+Elle trouva Marie étendue tout de son long sur un sofa, le coude dans
+les oreillers. Jane, qui était allée faire des emplettes, déployait
+devant elle des étoffes d'un noir un peu plus clair.
+
+«Voilà qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne
+sais pas si c'est bien deuil.
+
+--Comment donc, madame! dit Jane avec volubilité, Mme la générale
+Daubernon portait la même chose, l'été dernier, après la mort du
+général.... et cela lui allait à ravir!
+
+--Qu'en pensez-vous, miss Ophélia?
+
+--C'est affaire de mode, j'imagine, et vous êtes meilleur juge que moi.
+
+--Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse
+mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me décide.
+
+--Ah! vous partez si tôt?
+
+--Oui, le frère de Saint-Clare a écrit; il pense, comme l'homme
+d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves....
+quant à la maison, on attendra une occasion favorable.
+
+--Il y a une chose, dit miss Ophélia, dont je voulais vous parler....
+Augustin avait promis la liberté à Tom.... il avait même commencé les
+premières formalités.... j'espère que vous voudrez bien les faire
+terminer....
+
+--C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme
+Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos
+esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa liberté?... il
+est bien plus heureux comme il est!...
+
+--Il la désire vivement, et son maître la lui a promise....
+
+--Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de
+mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en
+principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il
+ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne
+travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu
+cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les
+affranchir!...
+
+--Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable....
+
+--Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il
+ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.
+
+--Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un
+mauvais maître?
+
+--Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les
+maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été
+élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât
+très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là.
+
+--Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des
+derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom;
+c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre
+chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la
+violer....»
+
+Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et
+aspira très-fortement les sels de son flacon.
+
+«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien....
+Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes
+infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas
+pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je n'avais qu'une fille unique....
+je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout le monde ne
+pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et vous avez
+assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs.... quand vous
+voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes
+intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!»
+
+Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la
+fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa
+robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour
+regagner son appartement.
+
+Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait
+des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs:
+c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les voeux de sa fille et de
+son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle
+écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une
+prompte assistance.
+
+Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent
+conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du
+marchand, qui devait en faire un lot.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXX.
+
+Un magasin d'esclaves.
+
+
+Un magasin d'esclaves! Peut-être ce mot seul évoque-t-il, devant
+quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent
+quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux.
+
+ . . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum!
+
+Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouvé le moyen
+de pécher habilement, doucement, de façon à ne pas blesser les yeux et
+la sensibilité de la bonne compagnie. La marchandise humaine est
+avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien
+vêtue, bien soignée, bien traitée, pour qu'elle arrive au marché forte,
+grasse et brillante! Un magasin d'esclaves, à la Nouvelle-Orléans,
+ressemble, extérieurement du moins, à toutes les autres maisons; il est
+tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espèce d'auvent, dans
+la rue, vous voyez étalées des rangées d'hommes et de femmes, comme
+échantillon de ce que l'on vend à l'intérieur.
+
+On vous invite courtoisement à entrer et à examiner. On vous annonce que
+vous trouverez là une grande quantité de maris, de femmes, de frères, de
+soeurs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre ensemble ou
+séparément, à la volonté de l'acquéreur; et cette âme immortelle,
+rachetée par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des
+tremblements de terre, des rochers déchirés, des tombeaux ouverts....
+cette âme est vendue, louée, engagée, échangée pour de l'épicerie ou
+toute autre denrée, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la
+nécessité présente du commerce.
+
+Un jour ou deux après la conversation que nous avons rapportée entre
+Marie et miss Ophélia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres
+esclaves ayant appartenu à Saint-Clare, étaient confiés aux aimables
+soins de M. Skeggs, qui tenait un dépôt, rue de ***, pour passer aux
+enchères le lendemain.
+
+Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets à lui.
+
+Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pièce où se
+trouvaient rassemblés beaucoup d'autres hommes de tout âge, de toute
+taille et de toute couleur, et d'où partaient les éclats de rire d'une
+gaieté hébétée.
+
+«Ah! ah! très-bien! continuez, garçons, continuez! fit M. Skeggs. Mes
+gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?»
+
+Sambo était un grand nègre, qui se livrait à toutes sortes de plates
+bouffonneries qui réjouissaient fort ses compagnons.
+
+Tom, on se l'imagine aisément, n'était pas d'humeur à partager cette
+gaieté; il plaça sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent,
+s'assit dessus et appuya son visage contre le mur.
+
+Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une
+persévérance systématique, d'entretenir parmi les esclaves une gaieté
+bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la réflexion et de les rendre
+insensibles à leurs maux. Le but du commerçant, depuis le premier moment
+où il a pris le nègre dans les marchés du nord pour le vendre dans les
+marchés du sud, c'est de le rendre insensible, indifférent, brutal. Le
+trafiquant complète sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky;
+il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent
+aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger à discrétion,
+et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mélancolie, le marchand a
+soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne
+veut pas s'amuser, celui dont les pensées se reportent trop vivement sur
+sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas être
+gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait retomber
+sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais vouloir d'un
+maître cruel et sans contrôle. L'insouciance, la pétulance, la
+gaieté.... surtout quand il y a des témoins, voilà ce que l'on veut des
+esclaves.... On espère ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne craint
+pas d'éprouver des pertes sérieuses.
+
+«Qu'est-ce que ce nègre fait donc là?» dit Sambo, marchant à Tom, quand
+M. Skeggs eut quitté la chambre.
+
+Sambo était noir comme l'ébène, grand, gai, parlait avec volubilité, et
+faisait force tours et grimaces.
+
+«Que faites-vous là? dit-il en s'adressant à Tom et lui donnant un coup
+de poing dans le côté, en manière de plaisanterie.... Vous méditez?...
+hein!
+
+--Je serai vendu demain aux enchères! dit Tom tranquillement.
+
+--Vendu aux enchères!... Ah! ah! garçons,... en voilà une
+plaisanterie!... Je voudrais bien être de la partie.... Eh bien, vous
+autres, n'est-il pas risible, celui-là?... Eh mais, votre compagnon,
+celui-ci, doit-il être vendu aussi demain? dit Sambo en posant
+familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe.
+
+--Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe fièrement, et en se reculant
+avec un extrême dégoût.
+
+--Ah! ah! garçons, voilà un vrai modèle de nègre blanc.... blanc comme
+lait et qui sent! fit-il, en s'avançant encore et en flairant. Oh! Dieu,
+comme il ferait bien l'affaire chez un débitant de tabac!... Il
+parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique,
+parole!
+
+--Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'écria Adolphe furieux.
+
+--Ah! comme vous êtes délicats, vous autres, nègres blancs! On ne peut
+pas vous toucher, voyez-vous ça!»
+
+Et Sambo parodia grotesquement les façons d'Adolphe.
+
+«En voilà, fit-il, des airs et des grâces! On voit bien que nous avons
+été dans une bonne maison.
+
+--Oui! oui! j'avais un maître qui vous aurait bien achetés.... tout ce
+que vous êtes là!
+
+--Voyez-vous ça! Quel gentleman ça devait être!
+
+--J'appartenais à la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier.
+
+--En vérité!... eh bien! il doit être fort heureux de se débarrasser de
+toi, ton maître.... Il va sans doute te vendre avec un lot de
+porcelaines fêlées,» dit Sambo ajoutant à ses paroles une grimace
+narquoise....
+
+Adolphe, exaspéré de cette insulte, s'élança sur son adversaire, jurant
+et frappant à droite et à gauche.... La troupe riait et applaudissait.
+Le bruit fit venir le maître.
+
+«Qu'est-ce donc, garçons? la paix, la paix!» dit-il en brandissant un
+long fouet.
+
+Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions, à l'exception de
+Sambo qui, comptant sur ses priviléges de bouffon reconnu, resta ferme,
+enfonçant sa tête dans ses épaules chaque fois que son maître le
+menaçait.
+
+«C'est pas nous, maître, c'est pas nous!... Nous sommes bien
+tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont
+toujours après nous.»
+
+Le maître se tourna du côté de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus
+ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et,
+après avoir ordonné à tout le monde d'être sage et de s'aller coucher,
+lui-même se retira.
+
+Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce
+que l'on faisait dans l'appartement des femmes.
+
+Les femmes étaient étendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien
+ne saurait offrir un spectacle plus étrange que toutes ces femmes
+endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre
+blanc jusqu'à l'ébène sombre et lustré. Il y en avait de tous les âges,
+depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Voici une belle et brillante
+enfant de dix ans. Sa mère a été vendue hier même, et maintenant elle
+pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller
+sur son sommeil. Voici une vieille négresse hors d'âge; ses bras
+amaigris, ses doigts calleux, révèlent les durs travaux. On la donnera
+demain, par-dessus le marché, pour ce qu'on en pourra tirer. En voilà
+partout! quarante, cinquante! la tête enveloppée de linges, de
+couvertures, de ce qu'elles trouvent.
+
+Dans un coin, séparées du reste de la foule, et plus dignes d'intérêt,
+on peut remarquer deux femmes.
+
+L'une d'elles est une mulâtresse au costume décent, à l'oeil doux, à la
+physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante à cinquante ans;
+elle est coiffée d'un turban de Madras rouge, très-beau d'étoffe; elle
+est proprement vêtue. On voit qu'elle sort d'une maison où l'on avait
+soin d'elle.... Tout près d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau
+dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une
+quarteronne, on peut le voir à sa carnation plus blanche.... Elle a du
+reste les traits de sa mère: c'est le même oeil, doux et noir, avec de
+plus longs cils; ses cheveux bouclés ont les teintes brunes les plus
+riches.... Elle aussi est mise avec une grande propreté; ses petites
+mains, délicates et blanches, ne semblent pas connaître les oeuvres
+serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les esclaves de
+Saint-Clare. Le gentleman à qui elles appartiennent, et qui recevra le
+prix de leur vente, est un membre de l'Église chrétienne de New-York.
+Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet de son
+Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus!
+
+Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été
+longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la
+Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait
+instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles
+avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur
+condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la
+direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit
+négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses
+plus forts créanciers était la maison B. et Cie de New-York. B. et
+Cie firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans;
+celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves
+planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli;
+l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous
+l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle
+le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes
+humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille
+dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il
+réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis
+il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour
+le mieux de ses intérêts.
+
+La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne
+furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous
+pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à
+travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent;
+mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas
+l'entendre.
+
+«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu,
+disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme.
+
+--Je n'ai pas le coeur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la
+dernière nuit que nous passons ensemble....
+
+--Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues
+ensemble!... Qui sait?
+
+--C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de
+nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose
+que le danger....
+
+--Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions
+facilement vendues....»
+
+Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses
+paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment
+il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de
+ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix....
+Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa
+Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une
+profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de
+honte....
+
+Mais elle n'avait ni espérance ni protection....
+
+«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme
+cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture....
+dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être
+aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que
+nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!
+
+--Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au
+rebours....
+
+--Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien!
+
+--Peut-être.... mais vous serez mieux vendue!
+
+--Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.
+
+--Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront
+bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que
+si vous essayiez de paraître belle.
+
+--Eh bien! mère, comme vous voudrez.
+
+--Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un
+côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée;
+rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre
+Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu
+aussi vous sera fidèle.»
+
+Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait
+que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans coeur, deviendrait,
+s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa fille, corps
+et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant de rester
+fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans ses bras,
+et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle regrette
+qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle regrette qu'elle
+soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant d'autre ressource
+que de prier. Ah! bien des prières semblables ont monté jusqu'à Dieu,
+qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes et si coquettes, et
+un jour on verra bien que ces prières-là, Dieu ne les a point oubliées;
+car il est écrit: «Quant à celui qui aura offensé un de ces petits, il
+vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre de moulin attachée à son cou
+il eût été englouti dans les abîmes de la mer!»
+
+Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des
+barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une
+sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves.
+
+ Où donc est Mary qui pleurait?
+ Où donc est Mary qui pleurait?
+ Au séjour de la gloire!
+ Mary est morte; elle est aux cieux!
+ Mary est morte; elle est aux cieux!...
+ Au séjour de la gloire!
+
+Ces paroles, chantées par des voix dont le timbre a je ne sais quelle
+douceur émue et pénétrante, notées sur un air qu'on eût pris pour le
+soupir du désespoir de la terre qui aspire aux célestes espérances, ces
+paroles flottaient dans la sombre prison, se balançaient sur un rhythme
+pathétique, et la complainte se déroulait, vers après vers!
+
+ Où donc est Paul, où donc Silas?
+ Où donc est Paul, où donc Silas?
+ Ils sont montés au séjour de la gloire!
+ Ils sont morts, ils sont dans les cieux!
+ Ils sont morts, ils sont dans les cieux!
+ Ils sont montés au séjour de la gloire!
+
+Chantez, chantez, pauvres âmes! la nuit est courte.... et le matin vous
+séparera pour toujours!
+
+Mais le voici déjà, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M.
+Skeggs est affairé, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot
+pour les enchères.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que
+chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait
+mettre en cercle pour la dernière revue, avant qu'ils aillent au marché.
+
+M. Skeggs, le bambou à la main, le cigare aux lèvres, se promène entre
+eux; il donne la dernière touche!
+
+«Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline;
+vos papillottes!.... où sont-elles?»
+
+La jeune fille regarda timidement sa mère: celle-ci, avec la ruse
+particulière aux femmes de sa classe:
+
+«C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernière, de se lisser
+les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous côtés;
+c'est plus décent!
+
+--Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique; et
+se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dépêche.... frisez-vous!
+allez et revenez à l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il à la
+mère, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-là, ajoutait-il, font
+une différence de cent dollars sur le prix de vente!»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre, se promènent des hommes
+de toutes les nations; de tous les côtés de l'enceinte circulaire on a
+placé des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux
+de ces tribunes, aux extrémités opposées de l'enceinte, sont occupées
+par de beaux et brillants parleurs qui, avec une éloquence mélangée de
+français et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchères des
+connaisseurs; un troisième, encore inoccupé, était au milieu d'un groupe
+qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons là les
+esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres; à côté d'eux,
+voici Suzanne et Emmeline, le front baissé, tristes, dévorées
+d'inquiétudes.... et attendant leur tour.... Différents spectateurs, qui
+vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent
+autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils
+discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval!
+
+«Holà! Alfred, qui vous amène ici? dit un élégant en frappant sur
+l'épaule d'un jeune homme mis avec une extrême recherche, et qui
+examinait Adolphe à travers un lorgnon.
+
+--Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les
+gens de Saint-Clare; j'ai pensé que cela pourrait faire mon affaire....
+
+--Qu'on m'y prenne, à acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gâtés
+à fond, impudents comme des démons.
+
+--Oh! soyez tranquille!... si je les achète, ils seront bientôt
+corrigés, ils verront bien qu'ils ont affaire à un autre maître que
+monsieur[20] Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa
+tournure me plaît.
+
+ [20] Le mot est en français dans l'original.
+
+--Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour
+s'habiller.... vous verrez!
+
+--Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas être extravagant avec moi;
+qu'on l'envoie à la maison de correction quelquefois, et il sera
+bientôt corrigé.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le
+redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achète.... c'est dit!»
+
+Cependant Tom était là, tout pensif, regardant tous ces visages qui se
+pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son
+maître. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la nécessité de
+choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait être votre souverain
+absolu, peut-être penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours
+difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands,
+petits, gras, maigres, ronds, efflanqués, carrés, de toute sorte et de
+toute espèce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces
+hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour
+les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde!
+il ne vit pas un second Saint-Clare.
+
+Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont
+la chemise déchiquetée bâillait sur sa poitrine, portant des pantalons
+sales et usés, se fraya un passage à travers la foule, en jouant des
+coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et
+se livra à un minutieux examen.
+
+Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible
+horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de
+lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il
+avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés
+de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout
+cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues
+gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant
+d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée,
+calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal
+tenus.
+
+Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il
+prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses
+dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de
+lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force
+de ses jambes.
+
+«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref.
+
+--Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour
+implorer du secours.
+
+--Que faisiez-vous?
+
+--Je soignais la ferme.
+
+--En voilà une histoire!» Et il passa outre.
+
+Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une gorgée
+de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!
+
+Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et
+sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur
+le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les
+dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait
+reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce
+hideux étranger.
+
+La jeune fille effrayée se mit à pleurer.
+
+«Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la
+vente va commencer!»
+
+La vente commença en effet.
+
+Adolphe fut adjugé, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait
+manifesté tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de
+Saint-Clare passèrent à différents acquéreurs.
+
+«A vous, garçon! dit le vendeur à Tom. Allons! entendez-vous?...»
+
+Tom monta sur le tréteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On
+entendait un bruit confus, sourd, où l'on ne pouvait plus rien
+distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualités en
+anglais et en français, se mêlait au tumulte des enchères des deux
+nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire
+la dernière syllabe du mot dollar! C'en était fait, Tom était adjugé, il
+avait un maître.
+
+On le vit descendre de dessus le tréteau. Le petit homme à tête ronde le
+saisit brutalement par une épaule, le poussa dans un coin, en lui disant
+d'une voix rude:
+
+«Restez là, vous!»
+
+Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchères continuaient,
+sonores, éclatantes, françaises, anglaises, ou mélangées des deux
+langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est
+vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrête, se retourne, regarde....
+Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde
+celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux âges.... il est
+bien.... il paraît bon.
+
+«Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille!
+
+--Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir,» répondit-il en
+jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intérêt....
+
+La jeune fille monta à son tour sur le tréteau, timide et tremblante.
+
+Le sang reflue à ses joues pâles.... le feu de la fièvre est dans ses
+yeux. La mère gémit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le
+vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchères montent
+rapidement.
+
+«Je ferai tout ce qui me sera possible,» dit l'honnête gentleman en
+poussant avec les autres.
+
+Bientôt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire
+s'échauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil
+habitant de la Nouvelle-Orléans, très-aristocrate de sa nature, et le
+petit homme à la tête de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant
+à son adversaire un coup d'oeil de mépris. Mais le petit homme a sur lui
+le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure
+qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et
+âme, si Dieu ne vient en aide à l'innocence.
+
+Le nouveau maître s'appelle M. Legree, il possède une plantation sur les
+bords de la rivière Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec
+les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure.
+
+Le bon gentleman est désolé..., mais on voit ces choses-là tous les
+jours.... Oui! à ces ventes on voit des mères et des filles qui pleurent
+en répétant le mot toujours.... On ne peut pas empêcher cela.... et...
+et... et... et il s'en va de son côté avec sa nouvelle acquisition.
+
+Deux jours après l'homme de loi de la maison chrétienne B. et Cie de
+New-York envoyait l'argent à ses commettants. Ah! sur le revers de la
+traite qui paye ce marché, écrivons ces mots du grand PAYEUR GÉNÉRAL, à
+qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: «Il fera une enquête
+sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXI.
+
+La traversée.
+
+ Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas
+ regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent
+ cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent
+ celui qui est plus juste que toi.
+
+
+Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis,
+les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le coeur un
+froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés étaient
+éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant ses yeux,
+pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis à
+jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses
+bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son
+opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et
+Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais
+toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout
+cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il?
+
+C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au
+caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y
+acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte
+l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et
+brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et
+souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a
+une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas
+sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera
+réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser
+son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de
+crainte et de désirs qu'elle porte en elle....
+
+Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à
+la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux
+mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer _le Pirate_, qui
+stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge.
+
+Legree les embarqua, le navire partit.
+
+Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les
+passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom
+son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise
+empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces
+termes:
+
+«Levez-vous!»
+
+Tom se leva.
+
+«Otez cela!»
+
+Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez
+vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit
+dans sa poche.
+
+Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin
+de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste
+délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries.... Le
+maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une sorte de
+niche entre les colis:
+
+«Allez là, et mettez cela!»
+
+Tom obéit et revint au bout d'un instant.
+
+«Tirez vos bottes!»
+
+Tom les tira.
+
+«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais
+souliers,... mettez cela!»
+
+Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait
+passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M.
+Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du
+contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour
+lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait
+fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les
+jeta à l'eau par-dessus son épaule.
+
+Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques
+méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.
+
+«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous
+êtes de l'Église, hein?
+
+--Oui, maître, répondit Tom avec fermeté.
+
+--Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez
+moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent....
+souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa
+violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux
+gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je
+dis!»
+
+Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait:
+«Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille
+prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans
+cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai
+appelé de mon nom, tu es à moi!»
+
+Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne
+l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de
+Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision
+abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut
+bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup
+des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y
+avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que
+c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel
+oeil Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche.
+La mise aux enchères de la malle fut regardée comme la meilleure farce
+du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels.
+
+Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise.
+
+«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage
+inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir
+d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez
+moi l'habillement dure une année.»
+
+Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme.
+
+«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté
+donc! de la gaieté!»
+
+Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur.
+Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil.
+
+«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle,
+entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la
+mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette
+mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous
+tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi!
+regardez-moi dans l'oeil!... bien droit!... là!»
+
+Et il frappait du pied à chaque mot.
+
+Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son oeil gris
+étincelant.
+
+«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui
+ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!...
+pesez-le!...»
+
+Et il l'abattit sur la main de Tom.
+
+«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau
+de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je
+n'aie pu abattre d'un seul coup.»
+
+Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta
+en arrière en fermant les yeux.
+
+«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis
+mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il
+faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle.
+Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la
+moindre douceur.... je suis sans pitié.»
+
+Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves
+s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître
+tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!
+
+«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une
+tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui pendant tout ce
+discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il
+faut qu'ils sachent ce qui les attend....
+
+--En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un
+naturaliste examinant quelque phénomène étrange.
+
+--Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos
+gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent
+duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein?
+Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure
+comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!»
+
+L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement:
+
+«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait
+le coeur aussi dur....
+
+--Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux
+éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne!
+personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est
+un fait.
+
+--Vous avez là un très-joli assortiment!
+
+--C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un
+sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un
+directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité
+comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera....
+La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce
+qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à
+épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres,
+c'est moins de soin et moins de dépense.
+
+--En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger.
+
+--Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les
+individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en
+deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines
+du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais,
+je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant,
+malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne
+servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent.
+Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que
+c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!»
+
+L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui
+avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue.
+
+«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des
+planteurs du sud.
+
+--Non, certes! s'écria le jeune homme.
+
+--C'est un vilain et misérable drôle!
+
+--Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre
+d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une
+protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a
+pas de ses pareils par milliers.
+
+--Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et
+vraiment humains.
+
+--Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce
+sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur
+humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que
+subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre
+sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus...
+S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du
+doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond
+comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité
+sauvent et protègent sa brutalité!
+
+--Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur
+en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau
+des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous
+soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous
+maltraiter.»
+
+Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une
+partie de trictrac.
+
+Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la
+mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les
+particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur
+position?
+
+«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.
+
+--Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait _Levee-Street_; vous
+devez avoir vu la maison.
+
+--Était-il bon pour vous?
+
+--Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus
+de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on
+dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus
+difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je
+tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans
+une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître
+qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort
+j'aurais ma liberté.
+
+--Aviez-vous des amis?
+
+--J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors...
+J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le voir.
+J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...»
+
+Ici la femme couvrit son visage de ses mains.
+
+Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque
+parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que
+dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de
+leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau
+maître.
+
+Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le
+sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était
+pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu
+une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle
+connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne
+maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne,
+n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en
+apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien
+n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de
+jeunes âmes faibles et ignorantes!
+
+Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le
+courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et
+capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient
+partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les
+éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité.
+
+Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit
+avec sa troupe.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXII.
+
+Lieux sombres.
+
+ «La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.»
+
+
+Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et
+s'avancèrent péniblement par une route malaisée.
+
+Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore
+enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait
+vers la plantation de Legree, située à quelque distance.
+
+C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille
+détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs
+rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les
+cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber
+leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques
+serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches
+renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau.
+
+C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté
+sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses
+affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que
+chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce
+que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire!
+
+Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression
+d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux
+esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux.
+
+Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche
+un flacon d'eau-de-vie.
+
+«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes
+visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson
+maintenant!»
+
+Les esclaves s'entre-regardèrent...
+
+«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet.
+
+Tom commença un hymne méthodiste:
+
+ Jérusalem, ô fortuné séjour!
+ Jérusalem, ô fortuné séjour!
+ Dis, mes tourments finiront-ils un jour?
+ Dois-je bientôt....
+
+«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille
+entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de
+gai... vite!»
+
+Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez
+répandues parmi les nègres:
+
+ Hier, moussu, sur un chemin,
+ A la brune,
+ M'a vu prendre un lapin,
+ Au clair de la lune.
+ Il a ri,
+ Oh! oh! hi! hi!
+ Il a ri,
+ Oh! oh! hi! hi!
+
+Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime
+bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en choeur le
+refrain:
+
+ Il a ri,
+ Oh! oh! hi! hi!
+ Oh! oh! hi! hi!
+ Il a ri.
+
+Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais
+ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la
+prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes
+sauvages reprises à l'unisson. Pauvre coeur torturé, menacé, enchaîné,
+et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire
+monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une
+invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une
+chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait,
+disait-il, ses nègres en belle humeur.
+
+«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui
+posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!»
+
+Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline....
+Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:
+
+«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle.
+
+Elle frissonna, et son coeur cessa de battre en apercevant l'expression
+de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme elle eût fait
+contre sa mère.
+
+«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de
+ses gros doigts une charmante petite oreille.
+
+--Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....
+
+--Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés....
+si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux
+pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi;
+vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.»
+
+Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable.
+
+On arrivait en vue de la plantation.
+
+Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui
+l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree
+s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il
+se servait de tout, pour gagner de l'argent. La plantation avait donc
+cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des mains
+soigneuses aux mains négligentes.
+
+Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute
+pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe
+touffue, _émaillée_ de paille, de tessons de bouteilles et de toutes
+sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée
+au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des
+colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait
+maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les
+mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante
+exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient
+plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait
+encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges
+flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une
+plante!
+
+La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par
+toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la
+Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert
+semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu
+abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés
+dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et
+plus beaux au milieu des épreuves et du malheur.
+
+La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que
+l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle
+était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur
+laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie
+inférieure s'appuyait sur des assises de briques.
+
+Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les
+fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient
+plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons
+d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations.
+
+Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de
+caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés
+par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut
+tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en
+pièces Tom et ses compagnons.
+
+--Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec
+une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les
+esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous
+enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous
+avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez donc garde à
+vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau
+n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les
+choses ont-elles été?
+
+--Très-bien, maître.
+
+--Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son
+attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit.
+
+--Je crois bien!»
+
+Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils
+avaient été _entraînés_ systématiquement par Legree... Il avait voulu
+les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force
+de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même.
+
+On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que
+les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race
+nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus
+avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas
+plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès
+qu'il peut!
+
+Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait
+ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se
+détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait
+également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les
+autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une
+surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne
+lui échappait.
+
+Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses
+deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui
+pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au
+moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger
+l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que
+trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits
+noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie,
+leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant
+au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général
+de la scène sur laquelle ils se trouvaient.
+
+«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier.
+Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la
+mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis
+de vous en rapporter une, vous savez.»
+
+La femme bondit et se rejeta vivement en arrière.
+
+«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans.
+
+--Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant?
+Taisez-vous, et filez!»
+
+Legree prit son fouet.
+
+«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline.
+
+A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme
+Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et
+violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable
+intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous!
+avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.»
+
+Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux
+quartiers.
+
+Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à
+une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre,
+triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à
+la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait
+pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour
+mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes
+heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des
+abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures,
+jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds!
+
+«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis.
+
+--Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de
+la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais
+comment faire pour y en fourrer d'autres.»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses
+misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et
+misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon oeil les
+nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de
+bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des
+moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau
+du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis
+l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du
+gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage
+pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait
+donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible
+d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de
+recevoir une goutte d'eau sur la tête.... Eh bien! l'inquisition
+elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau,
+tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à
+la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient
+insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de
+l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est
+obligé de le faire.
+
+Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait
+pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables,
+abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui
+n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles.
+C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre
+de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi
+bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se
+prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme
+les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien
+tard.
+
+«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac
+de maïs, quel diable de nom avez-vous?
+
+--Lucy.
+
+--Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là
+et me faire mon souper: vous entendez?
+
+--Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le
+soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en!
+
+--Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.
+
+--Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais
+être morte.
+
+--Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à
+votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait
+chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.
+
+--Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne
+voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder
+votre rang.»
+
+Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement.
+
+«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez
+ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas
+d'autre cette semaine.»
+
+Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la
+faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner
+la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de
+gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait
+fait bien peu pour ces femmes; mais une oeuvre de charité.... si peu
+que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité fit
+résonner dans leur coeur une corde sensible; une expression de tendresse
+rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes, elles
+voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors
+auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.
+
+«Qu'est-ce que cela?
+
+--Une Bible!
+
+--Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.
+
+--Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt.
+
+--Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en
+venir là, répondit-elle en soupirant.
+
+--Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.
+
+--La Bible, donc!
+
+--La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible?
+
+--Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais
+entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de
+l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et
+des coups de fouet.
+
+--Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention
+de Tom.
+
+Tom lut:
+
+ «Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous
+ soulagerai.»
+
+«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?
+
+--Le Seigneur, répondit Tom.
+
+--Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui.
+Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est
+bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce
+que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse
+souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du
+cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le
+Seigneur, comme j'irais lui dire cela!
+
+--Il est ici, il est partout, reprit Tom.
+
+--Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il
+n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me
+coucher.... si je puis dormir un peu!»
+
+Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au
+foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son
+visage.
+
+La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres du
+ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la
+misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné,
+seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible.
+
+Dieu est-il ici?
+
+Ah! je le demande, pour des coeurs ignorants, est-il possible de garder
+une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable et
+impunie?
+
+Un rude combat se livrait dans le coeur de Tom. Le sentiment terrible de
+ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le
+naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et
+passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague
+engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.
+
+Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une
+inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien?
+
+Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé!
+
+Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui
+avait été désignée.
+
+Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa.
+Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres
+étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était
+tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit.
+
+Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis
+sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain.
+Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait
+ce qu'elle disait:
+
+ «Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne
+ t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne
+ s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le
+ Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!»
+
+Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine.
+L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de
+ces doux yeux vers son coeur il s'échappait comme de chauds et
+bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique,
+elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles
+d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut.
+
+Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc
+prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la vie se passa à
+soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle
+remplisse toujours cette sainte mission!
+
+ Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés....
+ Voyons, du moins, en nos rêves étranges
+ Sur l'aile des archanges
+ Errer autour de nous l'âme des trépassés.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIII.
+
+Cassy.
+
+ J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien,
+ et du côté des oppresseurs était la puissance.
+
+
+Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à
+craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il
+entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par
+habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il
+comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les
+maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et
+d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la
+résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en
+remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se
+disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui.
+
+Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite
+parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte
+d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les
+bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient
+jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât.
+L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme
+l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree,
+de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette
+commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci
+devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en
+pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences,
+il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première,
+la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas
+dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques
+semaines, il voulut commencer son éducation. Un matin, comme on allait
+partir pour les champs, l'attention de Tom fut attirée par une nouvelle
+venue, dont la tournure et les façons le frappèrent.
+
+C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une
+beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui
+donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on
+n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font
+deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et
+de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable
+pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les
+contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle
+avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides
+profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil.
+Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses
+traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout
+remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs
+cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir
+sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa
+lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces
+orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux,
+l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette
+expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le
+dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.
+
+D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première
+fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux
+lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient.
+Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut
+comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et
+à demi nues.
+
+«Ah! la voilà enfin.... bravo!
+
+--Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!
+
+--Nous la verrons à l'oeuvre.
+
+--Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.
+
+--Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le
+gagerais!»
+
+La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la
+même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom
+avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement
+que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait
+appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce
+qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa ni un regard ni une
+parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux
+champs.
+
+Tom se mit activement à l'oeuvre; mais, comme la femme ne s'était pas
+fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit
+que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus
+aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais
+dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail
+et sa condition présente.
+
+Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On
+voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque
+instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle
+sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de
+coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.
+
+«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera
+quelque désagrément.»
+
+Au même moment Sambo arrivait.
+
+Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:
+
+«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un
+coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au
+pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.
+
+Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue,
+s'évanouit.
+
+«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque
+chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une
+épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la
+chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à
+moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou
+je recommence!»
+
+La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle
+avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du
+désespoir....
+
+«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de
+telle sorte que vous aimerez mieux mourir!
+
+--Je le sais bien!» murmura-t-elle.
+
+Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:
+
+«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous
+secourir?»
+
+Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac
+de la femme.
+
+«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils
+vont vous faire.
+
+--Je suis plus capable que vous de le supporter.»
+
+Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.
+
+Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui
+avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et,
+pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom
+quelques poignées de son coton.
+
+«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas
+cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager
+personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.
+
+--Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis
+de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes
+du monde auprès duquel il avait vécu.
+
+--Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix
+remplie d'amertume.
+
+Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser
+ses lèvres.
+
+Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son
+fouet:
+
+«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi,
+vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant....
+Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!»
+
+Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre
+frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de
+Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris.
+
+«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de
+pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et
+brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire!
+
+--Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré,
+en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire
+de mal, miss Cassy!
+
+--Décampez, alors...»
+
+La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité
+prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par
+enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier
+jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle
+était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les
+esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à la file, se
+rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné.
+
+Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux
+surveillants.
+
+«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le
+panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont
+maltraités, si le maître ne le surveille pas.»
+
+Ainsi parlait Sambo.
+
+«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas
+garçons?»
+
+Les deux nègres firent une épouvantable grimace.
+
+«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable
+lui-même ne pourrait lui en remontrer.
+
+--Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées,
+c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi.
+
+--Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela.
+
+--On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique
+d'une joue à l'autre.
+
+--Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable
+coquine, poursuivit Sambo.
+
+--Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune
+contre Lucy.
+
+--Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me
+prendre quand il le lui a dit.
+
+--Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si
+pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est
+maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa
+guise....
+
+--Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse
+qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle.
+
+--En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la
+fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus
+que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!»
+
+Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait
+bien choisi sa qualification.
+
+«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son
+panier.
+
+--C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase.
+
+Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.
+
+«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée?
+
+--Elle épluche comme le diable et toutes ses légions.
+
+--Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron
+grossier, il passa dans la salle du pesage.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient,
+et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers.
+
+Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms;
+après chaque nom il ajoutait le poids.
+
+Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la
+pauvre femme qu'il avait assistée.
+
+Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids
+y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère:
+
+«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous
+là, on s'occupera de vous tout à l'heure.»
+
+La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc.
+
+Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux.
+Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant
+inquiet.
+
+Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent
+lentement, et elle lui adressa quelques mots en français....
+
+Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le
+visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme
+pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se
+détourna et s'éloigna lentement.
+
+«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree.
+
+Tom s'approcha.
+
+«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail
+grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous
+conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main.
+Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous
+en avez assez vu!
+
+--Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette
+besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le
+ferai pas.... C'est impossible... tout à fait!
+
+--Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en
+avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de boeuf dont il
+frappa violemment Tom en plein visage.
+
+Ce fut une grêle de coups.
+
+«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que
+vous ne pouvez pas?
+
+--Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait
+sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en
+moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et
+jamais je ne le ferai, non... jamais!»
+
+Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient
+respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à
+bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement
+courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en
+disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se
+regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à
+l'approche d'une tempête.
+
+Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata.
+
+«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce
+que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce
+qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que
+croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un
+gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est
+juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas
+fouetter cette femme!
+
+--Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait
+cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous
+voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur
+personne ici... non!... on me tuera plutôt!»
+
+Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de
+voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de
+colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se
+tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur
+victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla
+Tom avec amertume.
+
+«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres
+pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir...
+Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah!
+vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez
+donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne
+suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout
+ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à
+présent, corps et âme?...»
+
+Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied.
+
+«Réponds-moi!»
+
+Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le
+courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son
+âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa hauteur, il
+regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son
+visage coulaient et le sang et les larmes:
+
+«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas
+achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et
+payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe?
+qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.
+
+--Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons
+voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de
+coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.»
+
+Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur
+visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la
+puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur;
+tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent
+Tom qui ne résistait pas.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIV.
+
+Histoire de la quarteronne.
+
+
+La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu
+dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu
+des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la
+maison.
+
+L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par
+essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des
+supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom.
+
+«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi,
+donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!»
+
+Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant
+ses yeux....
+
+«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau....
+s'il vous plaît!»
+
+Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une
+bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre
+embrasée il épuisa plus d'une coupe.
+
+Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il.
+
+--Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable
+esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais....
+Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la
+porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle avait
+étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez
+de vous mettre là-dessus....»
+
+Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à
+exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures.
+
+La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de
+l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les
+blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé.
+
+Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.
+
+«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.»
+
+Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux,
+qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son
+chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent
+en vagues épaisses autour de son visage mélancolique.
+
+«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous
+avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre
+côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut
+céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!»
+
+Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà
+murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont
+on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique,
+à l'oeil sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne, la
+tentation contre laquelle il avait lutté!
+
+«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder?
+
+--Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la
+femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il
+y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le
+ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point
+aller?»
+
+Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de
+l'athéisme.
+
+«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi,
+si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet
+homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation
+solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un
+blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par
+morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas
+de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à
+vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux,
+si je disais ce que j'ai vu et su.... Mais il est inutile de lutter....
+Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une femme
+délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et quel
+est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant chaque
+instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en a une
+autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été
+pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire
+la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa
+Bible!»
+
+Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit
+avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines.
+
+Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité.
+
+«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos
+pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!»
+
+La terrible femme continua:
+
+«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous
+vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne
+se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible
+les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur
+faire du mal.... c'est bien inutile, allez!
+
+--Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?...
+Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir
+cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison,
+un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai
+perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne
+faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas
+devenir méchant!
+
+--Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur
+notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le
+compte de ceux qui nous y obligent!
+
+--Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de
+devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe
+comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.»
+
+La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait
+d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long
+gémissement, et elle s'écria:
+
+«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!»
+
+Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance
+et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y eut un
+instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom,
+d'une voix éteinte:
+
+«Madame, s'il vous plaît!»
+
+La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche
+mélancolie.
+
+«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un
+coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la
+donner!»
+
+Cassy lui donna la Bible.
+
+Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout
+usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances
+nous ont sauvés.
+
+«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un
+verre d'eau.»
+
+Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur
+le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec
+une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine
+d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent
+elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un
+maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse
+d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père,
+pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre,
+et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle
+éclata en sanglots violents et convulsifs.
+
+Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque
+tendre exclamation.
+
+«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel,
+à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O
+doux Jésus! secourez-nous.
+
+--Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes
+supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait
+apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous,
+parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui
+arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours
+pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire
+qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas
+oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec
+lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera.
+N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils
+furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus
+par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit
+pas nous faire croire que Dieu est contre nous. C'est le contraire....
+pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que nous ne nous
+livrions pas au péché!
+
+--Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit
+impossible de ne pas pécher?
+
+--Ce n'est jamais impossible!
+
+--Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?...
+Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à
+l'oeuvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront
+souffrir.... ils vous feront céder à la fin!
+
+--Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez
+pas succomber!
+
+--Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes
+ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline!
+comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se
+soumettre..... ou mourir en détail....
+
+--Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon
+supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!....
+Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt....
+Dieu m'assistera.... je le sais.»
+
+La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs
+fixés sur le plancher....
+
+«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui
+ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance....
+non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour
+les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous
+n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus
+d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez,
+dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me
+voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs
+me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons
+splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les
+visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les
+fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les
+orangers, avec mes frères et mes soeurs.... Je fus mise au couvent....
+J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas?
+J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux
+funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à
+liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes....
+Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai
+comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu
+m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... J'avais toujours
+ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense
+jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut
+emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la
+Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses
+enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me
+traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y
+avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque
+jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour
+il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus
+beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui
+dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de
+bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que
+je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être
+mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il
+avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne,
+vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant....
+Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je
+l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si
+élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des
+chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que
+l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je
+n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et,
+quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses
+désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il
+m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si
+j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il
+s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que
+c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à
+l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était
+vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?...
+Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses
+mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre
+jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je
+le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je
+lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était
+un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il
+avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles
+autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son
+père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il
+répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane....
+il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent il me disait de les
+parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour entendre
+ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que l'on avait
+dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh! c'étaient là
+d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on puisse l'être.
+Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son ami intime,
+vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand cas.... mais
+moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le redoutai.... je
+sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous.... Souvent il emmenait
+Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou trois heures dans la
+nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si ombrageux!... mais
+j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons de jeu, et il était
+ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait plus sortir.... Son ami
+le présenta à une autre femme.... je vis bientôt que son coeur n'était
+plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le vis bien.... Oh! jour
+après jour je le voyais s'éloigner.... Mon coeur se brisait.... Le
+misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants, pour payer les
+dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il l'entendait; et il
+nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la campagne, et qu'il y
+resterait deux ou trois semaines; il me parla avec plus de tendresse que
+d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne me trompa point.... Je
+sentais que le temps était venu.... il me semblait que j'étais changée
+en statue. Je ne pouvais ni dire une parole, ni verser une larme. Il
+m'embrassa; il embrassa les enfants à plusieurs reprises, et il sortit.
+Je le vis monter à cheval.... Tant que je pus, je le suivis des yeux.
+Quand je ne le vis plus, je tombai et je m'évanouis.
+
+«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il
+me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les
+papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais
+plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous
+n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les
+reverrez jamais....»
+
+«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il
+avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à
+me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je
+devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes
+larmes.
+
+«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils
+pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les
+vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh!
+quelle vie c'était là! vivre le coeur brisé chaque jour.... continuer
+d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et âme
+à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à chanter
+pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce que je
+faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui refuser. Il
+était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une petite créature
+timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son père: il n'avait
+jamais plié sous personne.
+
+«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec
+lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je
+m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les
+éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux
+enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je
+revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il
+me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout
+m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu
+et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit
+que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les
+revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en
+souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend
+ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il
+les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou
+deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y
+avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup
+Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il
+s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils
+s'élancèrent après lui, et l'un d'eux--oh! jamais je n'oublierai son
+visage--dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la
+calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours....
+Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des
+cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils
+déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours:
+«Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver
+quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour
+intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils
+prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et
+désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis
+en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon
+enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon,
+hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout....
+je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que
+l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et
+que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc
+en faire.
+
+«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma
+tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un
+grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je
+m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps
+je ne sus rien....
+
+«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui
+n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi....
+Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que
+Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris
+alors pourquoi j'étais si bien soignée....
+
+«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais,
+quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus
+bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants
+venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient,
+ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais
+tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les
+gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas
+être gaie et me montrer aimable....
+
+«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque
+sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le
+coeur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui
+contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me
+rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit
+Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de
+la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille;
+elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes
+considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était
+pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il
+me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon
+pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le
+courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!...
+comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais
+mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais
+d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir
+quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis
+prendre du laudanum, et je le serrai sur mon coeur pendant qu'il
+s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut
+à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je
+m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi
+de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que
+la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah!
+tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi.... je
+fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore
+vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse
+flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena
+ici.... et m'y voilà!»
+
+La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une
+éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt
+paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait
+dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en
+l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses
+coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à
+grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue
+chevelure noire qui l'inondait.
+
+«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un
+Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien!
+Au couvent où j'étais, les soeurs me parlaient d'un jour de jugement où
+tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles
+pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent
+nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je
+parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de
+haine au coeur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les
+maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent
+sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant
+Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes
+enfants.... perdue corps et âme!...
+
+«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le
+priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les
+démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans
+relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un
+moment viendra où je.... oui!...»
+
+Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur
+fatale passa dans ses yeux.
+
+«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller....
+bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler
+vive....»
+
+Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte
+et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le
+plancher, en proie à un accès de frénésie violente.
+
+Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se
+recueillir.
+
+«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? dit-elle en
+s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?»
+
+Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine
+de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant
+contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....
+
+Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement.
+
+«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne
+les sources d'eaux vives!
+
+--Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy.
+
+--C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le
+Seigneur!
+
+--Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.»
+
+Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression
+de rêverie attristée....
+
+«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le
+long désespoir! Oh!»
+
+Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu
+soulever un poids qui l'accablait....
+
+Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux.
+
+«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous
+pouvez....»
+
+Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements
+nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXV.
+
+Les gages de tendresse.
+
+ Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le
+ coeur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son,
+ une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en
+ donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses
+ noirs anneaux.
+
+ BYRON, _Childe-Harold_, chant IV.
+
+
+Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une
+ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et
+splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait des murs
+par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine qui
+vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve
+souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier
+était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il
+portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un
+brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans
+cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité
+pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son
+cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du
+charbon embrasé permettait à l'oeil de découvrir le spectacle très-peu
+gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des
+par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un
+désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient
+choisi là un gîte à leur convenance.
+
+Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une
+bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant:
+
+«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes
+nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler
+pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!
+
+--Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise.
+
+C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.
+
+«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein!
+
+--Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise.
+
+--Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous
+comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.
+
+--J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable
+hutte, que de rester sous votre pouvoir.
+
+--Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace;
+c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma
+belle, et causons raison!»
+
+Et il la prit par le poignet.
+
+«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle.
+
+Et il y eut dans son oeil un regard aigu, un éclair sauvage, quelque
+chose d'effrayant vraiment.
+
+«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous
+n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.»
+
+Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un
+sifflement.
+
+«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant et
+en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne
+voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?
+
+--Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle
+s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son coeur,
+ne lui permettait pas de trouver des paroles.
+
+Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme
+énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des
+hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus
+irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son
+irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même
+faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur
+superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent
+toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation,
+tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le coeur fatigué
+de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle prit parti
+pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle entre elle et
+Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme, elle irait
+travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara qu'elle
+voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en effet, pour
+montrer à quel point elle dédaignait la menace.
+
+Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un
+empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier
+aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un
+ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume
+méprisante.
+
+«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment.
+
+--C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc
+de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de
+ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus
+pressé.... Toujours votre damnée colère!
+
+--J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle;
+mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être
+réduit!
+
+--Je déclare que vous ne le réduirez pas!
+
+--Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je
+voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait
+résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!»
+
+En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des
+saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier.
+
+«Qu'est-ce encore, chien?
+
+--Un sortilége, maître.
+
+--Un quoi?
+
+--Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les
+empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela
+attaché autour du cou, avec un ruban noir.»
+
+Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et
+impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.
+
+Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de
+cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent
+d'eux-mêmes aux doigts de Legree.
+
+«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et
+arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé....
+d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il
+jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?»
+
+Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui
+était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree,
+ne sachant trop que penser.
+
+«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en
+montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite
+le dollar par la fenêtre.
+
+Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut
+quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de
+boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire.
+
+Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà
+raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.
+
+Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de
+cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes
+les formes de la cruauté?
+
+Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en
+arrière.
+
+Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu
+un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son
+chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des
+saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la
+cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le
+temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la
+Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un
+amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait
+interrompus; mais, fils d'un père au coeur dur, sur lequel cette tendre
+femme avait en vain répandu tous les trésors de son amour, il avait
+suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il méprisa
+les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches. Bien jeune
+encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il n'était
+revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un coeur
+qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha à lui,
+et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de l'arracher à
+cette vie de péché, mort de son âme!
+
+Pour Legree ce furent là les jours de grâce!
+
+Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la
+miséricorde le prit par la main.
+
+Mais son coeur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut
+vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente
+contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus
+brutal que jamais.
+
+Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à
+ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le
+sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.
+
+La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans
+l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons
+abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il
+en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi,
+autour de ses doigts.
+
+La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui
+avait pardonné et l'avait béni.
+
+Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus
+charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et
+d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour
+qui pardonnait, ne furent pour ce coeur de démon.... ce coeur de
+péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une
+terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu!
+Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se
+tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux
+éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce
+souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le
+silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec
+lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit,
+et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la
+sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son
+lit.... plein d'horreur!
+
+O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu est
+amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas
+comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la
+plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du
+désespoir?...
+
+«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si
+ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié....
+Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que
+j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais
+bien la faire venir....»
+
+Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il
+y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était
+maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait
+pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les
+ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait
+à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et
+froid comme dans une cave.
+
+Legree s'arrêta au pied de l'escalier.
+
+Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de
+l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre
+maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....
+
+«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il.
+
+La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les
+esclaves:
+
+ Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,
+ Quand le Christ viendra nous juger[21]!
+
+ [21] Nous n'avons pas cherché des rimes à ces deux vers, auxquels
+ l'original n'en a pas donné.
+
+«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela:
+«Lina! Lina!»
+
+Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina!
+
+Et la douce voix chantait toujours:
+
+ Parents, enfants se quitteront,
+ Parents, enfants se quitteront,
+ Et jamais ne se reverront!
+
+Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes.
+
+ Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,
+ Quand le Christ viendra nous juger!
+
+Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses
+gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait battre
+son coeur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de blanc qui se
+levait et glissait devant lui dans la chambre, et il frissonna en se
+disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître devant ses yeux.
+
+«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il
+s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille....
+Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis
+ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce
+moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas
+être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai
+brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter
+d'eux-mêmes la tête des morts.»
+
+Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux
+murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille....
+Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes
+mains cruelles de tourmenter ces malheureux!
+
+«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens,
+réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!»
+
+Mais les chiens n'ouvrirent qu'un oeil endormi, et le refermèrent
+bientôt....
+
+«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et
+qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va
+chasser ces horribles idées.»
+
+Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe
+dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.
+
+Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces
+deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le
+wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice
+du moment.
+
+Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait
+de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces
+trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les
+indices d'un sabbat d'enfer.
+
+Elle s'approcha et regarda.
+
+Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse,
+chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns
+aux autres les plus affreuses grimaces.
+
+Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On
+pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et
+elle se dit:
+
+«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces
+misérables?»
+
+Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière,
+elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVI.
+
+Emmeline et Cassy.
+
+
+Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise
+à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune
+fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy,
+elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras:
+
+«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais
+si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont
+fait toute la nuit....
+
+--Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez
+souvent....
+
+--Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe
+où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne
+pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?
+
+--Nulle part que dans le tombeau....
+
+--N'avez-vous jamais essayé?
+
+--J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat.
+
+--Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec
+mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir
+un.... que lui.... auprès de moi!
+
+--Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas
+rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée
+ici.... et alors.... alors....
+
+--Que ferait-il?»
+
+Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy.
+
+«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi
+les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous
+racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de
+plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la
+tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un
+endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et dépouillé; le terrain
+tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là, et vous
+verrez si on ose vous répondre!
+
+--Oh! ciel! que voulez-vous dire?
+
+--Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut
+savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère.
+
+--Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh!
+Cassy, que ferai-je? dites-le moi!
+
+--Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez
+faire, en maudissant et en haïssant.
+
+--Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne
+peux la souffrir.
+
+--Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant
+je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi....
+notre position est moins affreuse quand nous avons bu!
+
+--Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces
+choses-là.
+
+--Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une
+expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire?
+Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres....
+ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez,
+les choses n'en iront que mieux!
+
+--Oh! Cassy, ayez pitié de moi!
+
+--Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une
+fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché
+sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur
+les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est
+éternelle!
+
+--Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains.
+
+--Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais....
+si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son oeil avait la
+fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle
+de sa physionomie au repos.
+
+«Il est mal de se tuer, dit Emmeline.
+
+--Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie
+que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les soeurs me
+disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était
+que la fin de nous.... oh! dans ce cas....»
+
+Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains.
+
+Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline,
+Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon.
+
+L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution
+robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation
+plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait
+pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la
+raison.
+
+Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le
+chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut
+renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et
+s'endormit....
+
+Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du
+sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume
+mystérieux de la suprême justice?
+
+Legree rêvait.
+
+Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa
+bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il
+crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut
+encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis
+elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le
+serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il
+crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le
+glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un
+abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des
+mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme
+et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait
+encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son
+voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba,
+tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de
+cris et de rires de démons....
+
+Legree s'éveilla.
+
+Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon.
+L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son oeil béni, et, du
+haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle
+solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de
+chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une
+chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!»
+Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix
+n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit
+pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction....
+Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles
+renaissants, merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui, la
+sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour
+emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques
+pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié.
+
+«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en
+face de lui.
+
+--Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement.
+
+--Que voulez-vous dire, coquine?
+
+--Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous
+donne un bon avis.
+
+--Au diable!
+
+--Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez
+Tom tranquille....
+
+--Qu'est-ce que ça vous fait?
+
+--Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents
+dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans
+un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour
+lui!
+
+--Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires?
+
+--Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de
+dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie!
+Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre
+pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez
+comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!»
+
+Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition....
+c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en
+ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le
+tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer.
+
+«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon
+et promettre de se mieux conduire....
+
+--Il ne le fera pas!
+
+--Ah! il ne le fera pas?
+
+--Non!
+
+--Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant.
+
+--Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il
+a tort.
+
+--Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise
+comme il me plaît.... ou....
+
+--Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au
+moment où le travail est le plus pressé!
+
+--Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est
+qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien!
+
+--Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là....
+vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier
+mot d'un aveu.
+
+--C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant.
+
+--Dans la grande salle du magasin.»
+
+Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins
+une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du
+salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait
+Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à
+son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire
+par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps.
+
+La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du
+matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses
+doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces
+paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.»
+Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son
+âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait
+d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se
+levait maintenant dans le ciel; et son coeur battait d'une émotion
+suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout
+mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de
+blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue
+de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les
+couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à
+ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il
+entendit le pas et la voix de son bourreau.
+
+«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied,
+comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous
+apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La
+leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous
+disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?»
+
+Tom ne répondit rien.
+
+«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de
+pied.
+
+Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme moulu
+et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit entendre un
+rire brutal.
+
+«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier
+soir, peut-être?»
+
+Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le
+front calme et serein.
+
+«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en
+avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi
+pardon pour vos réponses d'hier soir.»
+
+Tom ne fit pas un mouvement.
+
+«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.
+
+--Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que
+j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais
+rien de mal.... advienne que pourra!
+
+--Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que
+c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du
+tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un
+petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein?
+
+--Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....»
+
+Il se redressa et joignit les mains.
+
+«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et,
+après cela, il y aura l'ÉTERNITÉ!»
+
+ÉTERNITÉ! ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre
+esclave,... et le pécheur se sentit au coeur comme une morsure de
+scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et
+Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire
+et joyeuse.
+
+«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle
+esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps,
+toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme
+mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets
+avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr,
+monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je
+l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire
+mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois
+aller!
+
+--Vous céderez auparavant, dit Legree furieux.
+
+--Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.
+
+--Qui diable viendra vous secourir?
+
+--Le Seigneur tout-puissant.
+
+--Damnation!»
+
+Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.
+
+Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se
+retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et
+froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences
+effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé,
+ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs.
+
+«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi
+faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce
+que je vous disais?»
+
+On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une
+cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le
+point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est
+ordinairement la crainte superstitieuse.
+
+Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre.
+
+«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez
+garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la
+besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie
+jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre
+vieille peau noire! Souvenez-vous-en!»
+
+Et Legree sortit.
+
+«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta
+un regard noir.... Puis revenant à Tom:
+
+«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon?
+
+--Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion,
+répondit Tom.
+
+--Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous
+suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant
+votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVII.
+
+Liberté.
+
+ Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de
+ l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre,
+ l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est
+ racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté.
+
+ CURRAN.
+
+
+Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses
+persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous
+avons abandonnés au milieu de leur fuite.
+
+Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la
+couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille
+Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle
+malade.
+
+Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de
+mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un
+front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un
+mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur
+sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son
+frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.
+
+Telle est la mère Dorcas.
+
+«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses
+couvertures.
+
+--Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit
+Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.
+
+--Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en
+empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire
+jurer!»
+
+Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une
+telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à
+ces petits soins:
+
+«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer
+comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....
+
+--Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe....
+tonnerre!»
+
+Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant
+le lit dans un désordre effroyable.
+
+«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un
+moment de silence.
+
+--Oui, répondit Dorcas.
+
+--Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible.
+
+--C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en
+continuant à tricoter paisiblement....
+
+--Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui
+surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le
+dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour
+faire pester Marks, le s.... lâche!
+
+--Eh bien, Thomas!
+
+--Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles
+éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de
+toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky.
+
+--Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel.
+
+Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade
+chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes
+ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un
+peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il
+s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents
+avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres
+habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine
+renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens,
+disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas
+réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à
+soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la
+pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»
+
+Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se
+divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou
+deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour
+dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de
+s'embarquer sur le lac.
+
+La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur
+liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui
+donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc,
+hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos coeurs
+coule-t-il plus vite?
+
+Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses
+encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles
+d'entre leurs fils!
+
+Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus
+cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose
+pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la
+liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine,
+la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique
+dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges
+Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation
+d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un
+homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son coeur sa
+femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de
+protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa
+religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.
+
+Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la
+poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout
+en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à
+sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui
+serait plus facile d'échapper.
+
+«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et
+déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage,
+ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas,
+de les voir tous tomber?»
+
+Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.
+
+Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une,
+tombèrent les longues boucles opulentes.
+
+«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques
+coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle,
+souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.
+
+--Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.
+
+--Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en
+mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes
+plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le
+lac.... et alors! et alors!
+
+--Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela
+même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir
+presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.
+
+--Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon
+Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas
+voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!
+
+--Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par
+une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment cette
+grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces longues
+années de misère finiront? Serons-nous libres?
+
+--J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis
+que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses
+longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous
+tirer de l'esclavage.
+
+--Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui,
+je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance,
+à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette
+masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre
+casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais
+paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si
+Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»
+
+La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra
+conduisant Henri déguisé en petite fille.
+
+«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous
+l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»
+
+L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau
+costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à
+travers ses longues boucles.
+
+«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.
+
+L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait
+amené.
+
+«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne
+doit point rester à côté de nous?
+
+--Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter
+l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah!
+dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?
+
+--Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.
+
+--Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper
+du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....
+
+--Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps
+en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera
+plus facile à jouer....
+
+--Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.
+
+--Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes fines
+suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes
+confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!
+
+--J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont
+signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.
+
+--En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles....
+si je les rencontre.»
+
+Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les
+fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du
+départ.
+
+Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme
+Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle
+avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en
+avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux,
+de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre
+elle et ce jeune monsieur.
+
+La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la
+planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges
+surveillait les bagages.
+
+Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le
+passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui
+se tenaient tout près de lui.
+
+«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je
+suis sûr qu'ils n'y sont pas.»
+
+Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il
+s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle,
+était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.
+
+«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une
+blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la
+main.»
+
+La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa
+monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un
+regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il
+alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.
+
+Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames,
+où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les
+compliments des voyageuses.
+
+La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks
+quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de
+soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une
+distance désormais infranchissable.
+
+C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié
+bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une
+fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait
+fièrement son sillon à travers les flots.
+
+Oh! quel monde mystérieux le coeur de l'homme renferme dans ses
+profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement
+avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné
+les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il
+approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une
+réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à
+chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.
+
+Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin,
+visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante
+une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la
+conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses
+paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....
+
+On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges
+prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et
+embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa
+silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche
+sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il
+faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le
+débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari
+et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent
+sur le rivage et élevèrent leur coeur jusqu'à Dieu.
+
+ De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance;
+ Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux,
+ Il rejette au tombeau le linceul odieux,
+ Vêtement de la mort et voile du silence!
+ Il échappe au péché, d'un bond victorieux,
+ Et les liens brisés de son âme asservie
+ Tombent; et le pardon avec la liberté
+ Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,
+ Qui s'appelle immortalité!
+
+Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon
+missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur,
+pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse
+chercher un asile sur ces bords.
+
+Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?
+
+Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus
+élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer,
+aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce
+repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois
+assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était
+charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le
+souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans
+l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et
+cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui
+leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils
+avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et
+ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!
+
+Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous
+pour répondre à Dieu?
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXVIII.
+
+La victoire.
+
+
+Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop
+souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?
+
+Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et
+d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon
+et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur
+qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance--le
+sentiment de l'éternelle gloire.
+
+Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte
+de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les
+fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce
+long martyre du coeur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte, le
+sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche qui
+fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.
+
+Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit
+ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son coeur battit
+brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les
+tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la
+vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti,
+quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint le sentiment de
+la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient brisés et moulus,
+alors il comprit à quel point il était abandonné, dégradé, avili, et
+sans espoir.
+
+Ce fut une pénible et longue journée.
+
+Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il
+reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations,
+des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer
+l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait
+vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre
+position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et
+nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses
+compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de
+sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était
+le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de
+loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de
+loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords,
+travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait?
+c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela
+lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui
+permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom
+avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs
+vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le
+cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il
+essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout
+épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.
+
+La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là,
+faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir.
+Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa
+destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu
+silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse
+était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss
+Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment
+d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague
+espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne
+venait, et dans son coeur, sa pensée retombait plus désolée encore et
+plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque
+Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il
+était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et
+abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le
+temps de s'occuper de personne!
+
+Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son
+souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement
+complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques
+lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages
+remarqués qui souvent avaient fait battre son coeur, ces paroles des
+patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui
+sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui
+nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils
+perdu leur pouvoir, l'oeil obscurci et presque éteint n'en pouvait-il
+retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis
+toute-puissante?
+
+Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.
+
+Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.
+
+Tom releva les yeux; il aperçut Legree.
+
+«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à
+grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de
+laine!»
+
+Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la
+nudité!
+
+Il ne répondit rien.
+
+«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de
+bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que
+Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté
+tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les
+autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour
+vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky....
+Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons,
+jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.
+
+--Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.
+
+--Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait,
+il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un
+tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous
+attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!
+
+--Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il
+m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.
+
+--Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant
+dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous
+abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»
+
+Et Legree s'éloigna.
+
+Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas
+que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et
+nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus
+douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.
+
+Il en fut ainsi pour Tom.
+
+Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se
+cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une
+étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du
+feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour
+de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux.
+Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il
+contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse
+patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui
+remuait le coeur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il
+étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision
+changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même
+visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse
+et de compassion, vers lui, et une voix dit:
+
+ «Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme
+ moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»
+
+Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand
+il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante
+avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et,
+dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le
+froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son
+coeur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les espérances
+de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en sacrifice
+d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers ces étoiles,
+silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui ne cessent
+jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la solitude de la
+nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un hymne qu'il
+avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais jamais avec un
+tel sentiment:
+
+ La terre se fondra comme se fond la neige,
+ Et le soleil s'éteindra dans les cieux;
+ Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,
+ D'un éternel éclat brille devant mes yeux.
+ Je meurs! Au séjour des étoiles
+ Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,
+ Et ma main soulève les voiles
+ Qui cachent les secrets de l'immortalité.
+ Passez, passez toujours, fugitives années!
+ Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;
+ De rayons éternels nos têtes couronnées
+ Auront, à tout moment du cycle renaissant;
+ Autant de jours qu'en commençant!
+
+Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les moeurs religieuses des esclaves
+ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que nous venons
+de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres, recueilli de fort
+touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain état dans lequel
+les sentiments et les idées acquièrent une telle influence et une telle
+intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs et les contraignent à
+leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve intérieur. Qui pourra
+jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et dominateur peut amener notre
+pauvre machine humaine? Qui connaît tous les moyens qu'on emploie pour
+consoler les affligés? Si le pauvre esclave abandonné croit que Jésus
+lui est apparu et lui a parlé, qui donc osera le contredire? N'a-t-il
+pas annoncé que sa mission était de soulager ceux qui souffrent et de
+délivrer ceux qu'on opprime?
+
+Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux
+champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui
+marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel
+il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah!
+Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin,
+l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront
+que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où
+il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!
+
+Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix
+entoura l'humble coeur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent,
+faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets
+terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces
+fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté
+humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté
+de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel
+bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant
+désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!
+
+C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté
+lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune
+injure ne pouvaient plus troubler.
+
+«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques
+jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un
+pinson!
+
+--Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.
+
+--Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace
+sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!
+
+--Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux.
+Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant,
+passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu!
+que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais
+que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer....
+Elle en porte encore les marques maintenant.
+
+--Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais
+attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....
+
+--Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin....
+Ah! ah! ah!»
+
+Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait
+à cheval pour se rendre à la ville voisine.
+
+La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et
+d'inspecter le quartier.
+
+La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres
+des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres
+silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité
+transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait
+des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare
+d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était
+une voix de ténor; elle chantait:
+
+ Quand je vois le titre authentique
+ De notre gloire écrite aux cieux,
+ Je chasse la peur chimérique
+ Et sèche les pleurs de mes yeux.
+
+ Oui, que le monde se déchaîne,
+ Que l'enfer s'ouvre mugissant;
+ De Satan je brave la haine,
+ Je ris d'un monde menaçant!
+
+ Que le malheur, sombre déluge,
+ Que des tempêtes de douleur
+ S'abattent sur moi! Mon refuge,
+ Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur!
+
+«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je
+hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en
+s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment osez-vous bien
+être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre
+vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite!
+
+--Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer
+chez lui.
+
+Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de
+Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de
+l'esclave.
+
+«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?»
+
+Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus
+sur le coeur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et cependant
+Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime n'était plus
+sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une volte à son
+cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante, et y fit
+briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que c'était
+Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma Dieu! Cet
+homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les menaces, ni
+les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une voix
+pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des
+possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de
+Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?»
+
+L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres
+malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie
+étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le
+ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui
+souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion;
+mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures
+du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager
+les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées,
+abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et
+pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois
+la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les
+cordes les plus intimes de leur coeur! Graduellement, insensiblement,
+cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le
+fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui
+se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins
+que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits
+glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme
+tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus
+faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids
+lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran,
+leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de
+blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange
+pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux
+esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour
+de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de
+se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter!
+Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des
+violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de
+l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du coeur à
+l'oreille. Plus d'entretien en commun!
+
+Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant
+quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était
+qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient
+parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie
+céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race
+d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité
+plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans
+contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des
+éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité,
+portée par le vent du hasard dans les coeurs les plus ignorants, a germé
+en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux cultures les
+plus habiles.
+
+La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie
+sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son
+âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des hymnes que,
+sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son
+oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée,
+retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur
+aimante!
+
+Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les
+tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le
+projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle
+avait été le témoin ou la victime.
+
+Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup
+réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui
+servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à
+sortir.
+
+Tom sortit.
+
+Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique
+clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un rayon de
+lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme
+ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne
+désespoir.
+
+«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras
+et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette
+petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner!
+
+--Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému.
+
+--Tom, voudriez-vous être libre?
+
+--Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu!
+
+--Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le
+visage de Cassy.... Venez!»
+
+Tom hésita.
+
+«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux,
+venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie
+pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas
+eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte;
+il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa
+chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait
+moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!
+
+--Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en
+reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.
+
+--Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre
+tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous
+trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font,
+dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.
+
+--Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais
+mieux me couper la main!
+
+--Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant.
+
+--O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher
+Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme
+au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous
+appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de
+Dieu!
+
+--Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que
+mon coeur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas fait
+souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et
+vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?...
+Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à la vengeance!... son
+tour est venu! je veux avoir le sang de son coeur!
+
+--Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des
+mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne
+faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et
+il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur!
+aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis!
+
+--Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela
+n'est pas dans la chair et le sang!
+
+--Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la
+grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et
+prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est
+venue! gloire à Dieu!...» Et l'oeil humide, la voix tremblante, Tom
+regarda les cieux.
+
+Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la
+couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies
+de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le
+Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!
+
+Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues,
+qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme,
+calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et
+Tom sentit se détendre les muscles de sa main.
+
+«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits
+me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien
+pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que
+vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je
+veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!...
+
+--Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous
+passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour
+vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour
+relever les coeurs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.»
+
+Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux
+baissés...
+
+Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait:
+
+«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je
+vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le
+pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement!
+
+--Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom?
+
+--Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une
+tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec
+eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour
+vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas
+résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.
+
+--Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur
+la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et
+l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il
+n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens
+nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre
+nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?»
+
+Tom n'osait répondre; mais enfin:
+
+«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à
+celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui
+a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit
+toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez!
+et je prierai pour vous de toute ma force!»
+
+Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée
+longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée,
+tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à
+présent!
+
+Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités
+d'une évasion possible, elle avait formé mille plans qu'elle avait
+bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à
+elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait
+toute remplie d'espérances....
+
+«Père Tom, j'essayerai!
+
+--Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXXIX.
+
+Le stratagème.
+
+ La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la
+ pierre d'achoppement.
+
+ PROVERBES, IV, 19.
+
+
+Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un
+lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles d'araignée et
+jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui avait occupé
+cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des meubles
+magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été laissé
+là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans ce
+grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout, appuyées
+au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à travers sa
+vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui tombait sur
+des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses qui avaient
+eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait rêver
+sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui augmentaient
+encore la terreur superstitieuse des nègres.
+
+Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la
+disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se
+passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira
+le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le
+bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des
+coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du
+désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans
+une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait
+jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce
+qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que
+d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace
+n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer
+silence.
+
+Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui
+conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La
+peur empêchait de parler; on oublia.
+
+Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte
+superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa
+compagne.
+
+Cassy couchait sous le grenier même.
+
+Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire
+très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une
+chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche
+causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où
+Legree rentra d'une promenade à cheval.
+
+«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent
+aujourd'hui?
+
+--Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà
+tout!
+
+--Et pourquoi, je vous prie?--Cela me plaît!
+
+--Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.
+
+--Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....
+
+--Dormir!... et qui vous en empêche?
+
+--Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.
+
+--Parlez donc, gueuse.
+
+--Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne
+sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher
+du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.
+
+--Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais
+s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?»
+
+Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une
+expression qui fit courir le frisson dans ses os:
+
+«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui
+devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!»
+
+Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond
+de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:
+
+«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je
+vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou.
+
+Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne
+fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet.
+Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment,
+avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines
+terreurs de son maître.
+
+Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le
+plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs
+et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort,
+c'étaient des sanglots et des cris de désespoir.
+
+Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le
+souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de
+terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en
+entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur
+l'enveloppait et pesait sur lui.
+
+Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux.
+
+Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et
+souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le
+vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des
+esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu «un monde de ténèbres
+et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont peuplées de
+spectres et de fantômes terriblement inconnus, mystérieusement vagues!
+
+L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à
+chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les
+terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui
+un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les
+abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de
+ces prières et de ces hymnes.... et tout cela se convertissait en
+mystérieuses terreurs.
+
+Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme.
+
+Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses
+mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais
+l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de
+quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta,
+c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui,
+sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le
+désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces
+féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa,
+jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait
+tout à la fois....
+
+Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis
+qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté
+fantastique.
+
+Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le
+vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour
+ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et
+de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons
+de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets
+battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en
+tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et
+de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux.
+Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les
+journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement.
+
+Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la
+table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à
+le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires,
+meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles;
+édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et
+vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts!
+
+Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de
+dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il
+rejeta le livre avec une imprécation.
+
+«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les
+pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser
+effrayer par des bruits.
+
+--Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton
+maussade.
+
+--Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec
+des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis
+trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?»
+
+L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses
+yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours....
+
+«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du
+diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au
+vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?»
+
+Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas;
+mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses
+yeux étranges et presque surnaturels.
+
+«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?
+
+--Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule
+et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous
+avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher,
+marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme
+ceci?»
+
+Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec
+des yeux étincelants.
+
+Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le
+cauchemar.
+
+«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?
+
+--Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non!
+reprit Cassy avec un sourire de froid dédain.
+
+--Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy,
+parlez donc! dites-moi!
+
+--Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir!
+
+--Venait-il du grenier?
+
+--Il!... Quoi, il?
+
+--Mais.... ce que vous dites!
+
+--Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque.
+
+Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large.
+
+«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes
+pistolets....
+
+--Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez
+dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.»
+
+Legree frappa du pied et commença à jurer.
+
+«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous
+entendre! Et.... qu'est-ce?...
+
+--Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree.
+
+Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à
+sonner lentement ses douze coups.
+
+Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il
+était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et
+moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.
+
+«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....»
+
+Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans
+l'attitude d'une personne qui écoute....
+
+«Silence!... fit-elle en levant son doigt.
+
+--Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle
+avec rage?
+
+--Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et
+l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que
+cela?»
+
+Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans
+l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage
+blêmit de terreur.
+
+«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang
+dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous
+disiez.... Allons donc! ils y sont.
+
+--Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation.
+
+--Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!...
+Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui.
+Allons, venez!
+
+--Je crois que vous êtes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je
+ne veux pas que vous y alliez!»
+
+Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon
+l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale
+s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le
+flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits
+dans l'oreille!
+
+Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle était
+calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses yeux
+avaient toujours le même éclair terrible!
+
+«Eh bien! j'espère que vous êtes content!
+
+--Que le diable vous emporte!
+
+--Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout!
+Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?
+
+--Cela ne vous regarde pas!
+
+--En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....»
+
+Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où
+elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de
+plus simple!
+
+Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à
+Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de
+faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le
+monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle
+y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout
+était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion.
+
+Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès
+de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville
+voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une
+de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota
+toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on
+mettrait à la parcourir.
+
+Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être
+curieux de jeter un coup d'oeil dans les coulisses, et de voir les
+préparatifs du coup d'État.
+
+Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes.
+Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance
+et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont
+dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la
+chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits
+paquets.
+
+--Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.
+
+--On peut encore nous voir!
+
+--Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que,
+de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous
+y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et
+nous gagnerons le bas des quartiers.... Sambo ou Quimbo nous verront,
+c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons alors dans
+la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir donné l'alarme
+et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de gagné....
+
+«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours,
+vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la
+maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les
+chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous
+la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous
+rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai
+préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester
+quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il
+remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants
+des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre
+dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi,
+vous voyez, il faudra le laisser chasser à coeur joie.
+
+--Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!»
+
+Il n'y avait dans l'oeil de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y
+avait la fermeté du désespoir.
+
+«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main.
+
+Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux
+ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les
+quartiers.
+
+Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du
+ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles
+touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme
+un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix
+qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était
+celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus
+violente colère.
+
+A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le
+bras de Cassy:
+
+«O Cassy! je vais m'évanouir....
+
+--Si vous vous évanouissez, je vous tue!»
+
+Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe
+brillante devant les yeux de la jeune fille.
+
+Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit
+à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si
+profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.
+
+«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le
+piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont
+suer!»
+
+«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au
+quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a
+deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra.
+Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!»
+
+La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus
+vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs
+services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet
+de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de
+l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on
+découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements
+ajoutaient encore au désordre de toute la scène.
+
+«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?»
+
+Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine.
+
+«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au
+diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons,
+garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars,
+et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.»
+
+On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements,
+des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes
+et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait
+à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy
+rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les
+airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de
+l'oeil le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières
+lointaines.
+
+«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux
+courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions
+là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié,
+cachons-nous vite!
+
+--Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les
+voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons
+l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant
+résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là
+dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour
+payer notre passage.»
+
+Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta
+rapidement.
+
+«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!
+
+--Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de
+faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux
+États libres? L'argent fait tout, jeune fille!»
+
+Et Cassy mit les billets dans son sein.
+
+«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.
+
+--Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous
+reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces
+billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de
+misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de
+Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui!
+Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour
+passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous
+chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les
+divertir.»
+
+Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui
+avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était
+placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la
+charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se
+glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La
+boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques
+coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des
+provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à
+un volume incroyablement petit.
+
+Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des
+parois de la caisse.
+
+«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?
+
+--Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?
+
+--Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite!
+Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé
+que de mettre le nez ici.»
+
+Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin.
+
+«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous
+m'avez menacée de me tuer?»
+
+Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur.
+
+«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez
+bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous
+évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais
+pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son
+pouvoir....»
+
+Emmeline frissonna.
+
+Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline,
+accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de
+bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de
+chiens furieux.
+
+Elle poussa un petit cri.
+
+«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien!
+Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il
+faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de
+boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont
+l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la
+chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier!
+
+--Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!
+
+--S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y
+a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous
+voudrons.... ça n'en sera que mieux.»
+
+Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant
+sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles
+vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit.
+
+
+
+
+CHAPITRE XL.
+
+Le martyr.
+
+ Non le ciel n'oublie pas le juste: la vie peut lui refuser ses
+ vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le coeur saignant,
+ il peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a
+ accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues
+ années de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent
+ ici-bas.
+
+ BRYANT.
+
+
+Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une
+aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du
+méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel.
+Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de
+l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et
+de la bonté. Nous avons assisté aux séparations qui brisent le coeur,
+quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous avons abordé
+avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains généreuses
+cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin, toujours
+près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance terrestre
+s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans l'horreur des
+plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était tout à coup
+illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles.
+
+Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous
+sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde....
+Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel.
+
+La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère
+déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa
+colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand
+Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des
+yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit
+tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des
+persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait
+l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer
+maintenant en lutte avec lui.
+
+Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait
+enseigné à prier; ils firent des voeux pour les fugitifs.
+
+Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps
+amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme
+ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis
+le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un
+esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme
+les flammes de l'enfer?
+
+«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le
+hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je
+voudrais bien voir qui m'empêcherait!»
+
+Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose
+qu'il voulait briser.
+
+Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en
+haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait.
+
+Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler
+les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la
+savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien;
+sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....--à cette
+pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!--alors il le
+briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il
+accueillit cette pensée!
+
+Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une
+sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté
+s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins....
+et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie!
+
+«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que
+la chasse va recommencer aujourd'hui.»
+
+Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de
+chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se
+mordaient.
+
+Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines;
+les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree
+à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On
+imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait
+l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus
+des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de
+plaisir pour les nègres.
+
+Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui
+soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière.
+Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle
+les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens,
+dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à
+chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les
+mains jointes et les yeux au ciel.
+
+«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais
+qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?»
+
+Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible.
+
+«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à
+eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de
+fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes
+enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?»
+
+La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de
+l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne
+répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.
+
+«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la
+liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins,
+je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais bien que je
+ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai, Cassy,
+que vous m'aimiez ou non!»
+
+Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir
+auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux
+cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux,
+adoucis par les larmes.
+
+«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu
+soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici,
+ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le
+désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!
+
+--Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père.
+
+--Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère.
+
+--Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours
+espéré!»
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un
+regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué
+et découragé.
+
+«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le
+salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au
+fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau
+noire, ou je saurai pourquoi!»
+
+Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que
+dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il
+avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son
+absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore
+chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la
+disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à
+exécuter les ordres de Simon.
+
+Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il
+connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient
+maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel
+il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait
+aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de
+trahir la faiblesse et le malheur.
+
+Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur,
+dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui
+m'as racheté!»
+
+Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo.
+
+«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte,
+maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!...
+faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en
+aller! Nous allons voir.... nous allons voir!»
+
+Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une
+voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent
+tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les
+os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils
+eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait
+la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les
+huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation,
+passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant
+le char emporté par une course rapide. Son coeur battait.... il
+entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche!
+
+Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa
+veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère:
+
+«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer?
+
+--C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme.
+
+--Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en
+appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez....
+Ces femmes?....»
+
+Tom se tut.
+
+«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion
+en fureur; parlez!
+
+--Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme
+et résolue.
+
+--Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne
+savez pas?
+
+Tom resta silencieux.
+
+«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec
+violence. Savez-vous quelque chose?
+
+--Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!»
+
+Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et
+s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:
+
+«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé
+là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris.
+J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je
+vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai les
+gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à
+une jusqu'à ce que vous cédiez!»
+
+Tom releva les yeux sur son maître et répondit:
+
+«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse
+vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon coeur. Oui! si tout
+ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver votre âme
+précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a lui-même
+donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez pas de ce
+grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que vous
+puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si vous ne
+vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!»
+
+Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une
+bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette
+expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree
+s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait
+le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et
+vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve
+accordés à ce coeur endurci!
+
+Ce ne fut qu'un moment.
+
+Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais
+l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage,
+terrassa sa victime.
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Les scènes de cruauté révoltent notre coeur et blessent notre oreille.
+On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela
+vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en
+Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout
+cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses,
+on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église
+les voit.... et elle se tait!
+
+Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de
+l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole
+d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de
+celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront
+empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe.
+
+Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et
+généreuse supporta tant d'horribles traitements?
+
+Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il
+voyait en Jésus-Christ!
+
+Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme
+furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave
+coeur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître, il
+savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se sauver
+lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres paroles que
+des paroles de prière et de foi!
+
+«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa
+victime.
+
+--Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai
+les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!»
+
+Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.
+
+«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il
+s'évanouit.
+
+--Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour
+le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est
+toujours cela de gagné.»
+
+Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix
+qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni
+prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne
+s'éteindra plus!
+
+Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges
+paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on
+avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils
+le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur
+pour lui!
+
+«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo;
+mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!»
+
+Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au
+rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre
+d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche
+de Tom.
+
+«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo.
+
+--Je vous pardonne de tout mon coeur, répondit Tom d'une voix mourante.
+
+--O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est
+resté près de vous toute la nuit, quel est-il?»
+
+Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases
+brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort,
+et sa présence partout, et sa puissance qui sauve!
+
+Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches!
+
+«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo;
+mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez
+pitié de nous!
+
+--Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore
+pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes
+encore!»
+
+Dieu entendit cette prière.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLI.
+
+Le jeune maître.
+
+
+Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture,
+traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les
+rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis.
+
+Ce jeune homme était Georges Shelby.
+
+Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un
+peu le cours de notre histoire.
+
+La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux
+dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme
+nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge.
+
+Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait
+rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade
+et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu
+un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration
+générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin
+d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui
+écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne
+permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter
+d'autres préoccupations.
+
+M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui
+laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de
+nouvelles affaires sur les bras.
+
+Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau
+embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de
+vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider
+et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut
+une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été
+vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne
+fallait pas lui en demander davantage.
+
+Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse.
+Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas
+de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des
+renseignements sur le pauvre Tom.
+
+Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme
+de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il
+partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter
+son vieil ami.
+
+On l'introduisit. Legree était au salon.
+
+Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque.
+
+«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un
+esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir
+s'il ne me serait pas possible de le racheter.»
+
+Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau.
+
+«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un
+marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle
+toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir
+d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu,
+et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement
+répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et
+il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à
+plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir,
+mais je ne sais s'il y réussira....
+
+--Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!»
+
+Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des
+flammes. Cependant il ne dit rien encore.
+
+«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de
+Georges.
+
+Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans
+ajouter une parole, s'élança vers le magasin....
+
+Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne
+souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient
+brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille.
+Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup
+l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les
+esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques
+instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de
+l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens!
+qui avaient bien peu à donner--le verre d'eau de l'Évangile!--mais qui
+donnaient avec le coeur.
+
+Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes
+d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, sa
+tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur
+lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont
+ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en
+vain le coeur ignorant qui a la foi!
+
+Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout,
+l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour
+Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être
+découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières
+paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du
+désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette
+créature sombre et hautaine avait pleuré et prié.
+
+Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui
+tournait.... Il faillit se trouver mal.
+
+«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!»
+
+Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom.
+
+Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du
+mourant.... Il remua doucement la tête et dit:
+
+«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!»
+
+Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles
+larmes, qui faisaient honneur à son coeur viril.
+
+«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu....
+regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me
+connaissez-vous pas?
+
+--Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix
+presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui.
+
+Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit....
+l'oeil errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses
+mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes
+coulèrent.
+
+«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils
+ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon
+pauvre coeur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon âme!
+
+--Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez....
+ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez
+nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante.
+
+--Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a
+acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le
+ciel vaut mieux que le Kentucky!
+
+--Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement de penser
+à ce que vous avez souffert, cela me brise le coeur! Et vous voir couché
+dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!
+
+--Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce
+temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh!
+monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le
+Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!»
+
+Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle
+puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient
+prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait....
+
+Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne:
+
+«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé....
+Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui
+seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais
+rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et
+toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes
+pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre
+vieux coeur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me
+suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma
+bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur
+Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout....
+Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que
+d'être chrétien!»
+
+En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda
+d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna.
+
+«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien
+de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!
+
+--Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune
+homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de
+penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui
+pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....
+
+--Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans
+le ciel!
+
+--Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces
+idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes
+du royaume, voilà tout!»
+
+A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître
+avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine
+faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et l'on vit passer
+sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce l'approche
+des autres mondes....
+
+La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste
+poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait
+toujours une expression sérieuse et triomphante.
+
+«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il
+d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il
+s'endormit avec un sourire.
+
+Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était
+sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se
+releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son
+vieil ami:
+
+«Être chrétien.... quelle chose!»
+
+Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée....
+
+L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du
+jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible.
+Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il
+serait possible.
+
+Il fixa sur le planteur son oeil noir et perçant, et montrant le
+cadavre:
+
+«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le
+corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture....
+
+--Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à
+vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez.
+
+--Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui
+se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et
+à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!»
+
+Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges
+portèrent le corps dans la voiture.
+
+Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa
+commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui
+n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte.
+
+Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le
+mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna,
+regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé:
+
+«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire;
+ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang innocent sera
+vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et je
+vous dénoncerai!
+
+--Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris.
+Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les
+témoins? et la preuve? allez!»
+
+Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un
+blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang
+mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des
+cieux, en poussant le cri de vengeance de son coeur indigné.... Le ciel
+resta sourd!
+
+«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!»
+
+Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était
+pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se
+retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le
+renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi
+dans l'oeil, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant du
+dragon.
+
+Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans
+la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree
+était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et
+suivit de l'oeil la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait qu'il
+respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût
+disparu.
+
+Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit
+monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres.
+
+C'est là qu'il creusa le tombeau.
+
+Quand tout fut prêt:
+
+«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau?
+
+--Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis
+te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!»
+
+Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence;
+ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.
+
+«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant
+quelques pièces dans la main.»
+
+Eux, cependant, ne s'en allèrent pas.
+
+«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un....
+
+--Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre.
+
+--La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît!
+
+--Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de
+les éloigner. Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se
+retirèrent en silence.
+
+Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.
+
+«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette
+heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon
+pays de cette malédiction de l'esclavage!»
+
+Aucun monument n'indique la place où repose notre ami....
+
+A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le
+relèvera,--immortel!--pour apparaître avec lui dans sa gloire.
+
+Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre
+pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place
+ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans
+l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le
+sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules!
+C'est d'eux qu'il a été écrit:
+
+ «Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLII.
+
+Une histoire de revenants véritable.
+
+
+On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes
+durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.
+
+On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits
+de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la
+maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages
+supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en
+vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à
+travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant,
+avec une liberté vraiment alarmante.
+
+Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés.
+Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux
+et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès
+qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme
+n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont
+fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du
+fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent
+aux portraits, aucun ne ressemblait aux autres. Je me trompe: il y
+avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc
+pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire
+ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui
+l'autorité de Shakspeare, qui a dit:
+
+ Les morts en blancs linceuls parcourent les cités!
+
+La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait
+remarquable de _pneumatologie_ que nous signalons à l'attention des
+psychologues.
+
+Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de
+croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à
+l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait
+les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et
+disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux,
+elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on
+retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que
+jamais.
+
+Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait
+le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie
+que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort
+qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions
+prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit
+l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une
+orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte,
+retira la clef et se mit au lit.
+
+On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme
+d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui
+peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses
+formidables _peut-être_? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut
+pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le
+fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui
+renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et
+dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde
+jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!
+
+Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une
+chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et
+ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des
+fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons.
+
+Il s'endormit.
+
+Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa
+bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague
+de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère;
+mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à
+Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au
+milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille
+efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr
+que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte
+était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les
+mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte;
+il vit une main qui éteignait la lampe.
+
+La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il
+vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit
+frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile
+auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une
+voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par
+trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il
+sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il
+courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit
+connaissance.
+
+A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il
+ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait
+avec fureur.... encore.... encore.... toujours!
+
+Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis
+qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie
+qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de
+l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie:
+il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui
+passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de
+mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait
+debout et disait:
+
+«Viens.... viens.... viens!...»
+
+Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on
+trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des
+nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à
+travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.
+
+Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre
+d'arbres, tout près de la ville.
+
+Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit
+chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement son
+visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan d'évasion:
+elle ferait la dame et Emmeline la suivante.
+
+Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en
+avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa
+garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de
+bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle.
+
+Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des
+malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par
+un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros
+bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit
+et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite
+taverne.
+
+La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui
+attendait l'arrivée du bateau.
+
+Cassy, du haut de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le
+jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait
+observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue
+avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle
+savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se
+sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait
+le bateau comme elle.
+
+L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait
+éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on
+soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!...
+Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.
+
+Le bateau arriva vers le soir.
+
+Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la
+politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui
+fit donner une bonne cabine.
+
+Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps
+qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et
+dévoués de sa jeune suivante.
+
+On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi
+bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre
+sur le même bateau qu'elle. Avec son bon coeur ordinaire, il était plein
+de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy de ses
+prévenances et de ses bons offices.
+
+Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le
+_Cincinnati_, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante
+vapeur.
+
+La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir sur le
+pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les
+voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.
+
+Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait
+été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont
+chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait
+s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à
+table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les
+yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait
+poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.
+
+Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges
+soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa
+générosité: elle lui confia son histoire.
+
+Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait
+échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne
+pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance
+des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna
+l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.
+
+La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française,
+Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir
+vu mûrir douze étés.
+
+Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du
+Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait
+un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus
+charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze
+jours.
+
+Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy
+pouvait entendre toute leur conversation.
+
+Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où
+elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.
+
+Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre
+voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et
+les personnes et les choses de son pays.
+
+«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre
+voisinage du nom de Harris?
+
+--Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges;
+nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.
+
+--C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»
+
+Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût
+voulu le laisser voir.
+
+«Oui, répondit Georges étonné.
+
+--Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de
+Georges?
+
+--Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a
+épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.
+
+--Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»
+
+Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il
+ne la fit pas.
+
+Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.
+
+«C'est mon frère! s'écria-t-elle.
+
+--Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.
+
+--Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses
+yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.
+
+--Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour
+contempler attentivement Mme de Thou.
+
+--Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par
+un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales,
+m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le
+Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.
+
+--Je l'ai entendu parler d'une soeur.... Émilie.
+
+--C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...
+
+--Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!...
+un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes....
+tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...
+
+--Et sa femme?
+
+--Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère
+qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder,
+elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.
+
+--Est-elle née dans votre maison?
+
+--Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et
+en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne
+voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en
+parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente....
+C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»
+
+Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air
+d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....
+
+A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:
+
+«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?
+
+--Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le
+croire, le nom qui se trouve sur le billet.
+
+--O Dieu!»
+
+Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.
+
+Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils
+montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un
+ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges,
+dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases....
+Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes
+accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent
+ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on
+devait s'y attendre.
+
+Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du
+mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous
+pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi
+ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait
+pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....
+
+Et en effet, quelques mois après....
+
+Mais n'anticipons point sur les événements.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIII.
+
+Résultats.
+
+
+Le reste de l'histoire sera bientôt dit.
+
+Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut
+vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel
+incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy
+le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne
+restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de
+l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace
+des fugitifs.
+
+Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée,
+passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont
+accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.
+
+Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et
+Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre
+les traces de la famille jusqu'à Montréal.
+
+Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment
+occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins
+de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.
+
+Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il
+travaille et fait des progrès.
+
+Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès
+des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs
+sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la
+dépense[22].
+
+ [22] Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la _couleur_
+ anglo-américaine.
+
+Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du
+faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La
+table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de
+neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un
+tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du
+papier; au-dessus, des rayons de livres.
+
+Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.
+
+Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de
+l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance,
+ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.
+
+«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A
+bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh
+bien!»
+
+Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son
+père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.
+
+«Petite sorcière!» dit Georges.
+
+Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.
+
+«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.
+
+Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu
+d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi
+contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.
+
+«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui?
+dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.
+
+--Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»
+
+Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux,
+ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune
+orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.
+
+«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous
+êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»
+
+A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire
+l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement
+accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.
+
+S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et
+décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.
+
+Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à
+ses instructions.
+
+Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les
+deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer
+son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en
+jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges,
+ne me reconnais-tu pas?... ta soeur.... Émilie?»
+
+Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se
+conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à
+coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de
+cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et
+la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher
+de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son coeur en
+s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»
+
+Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon
+pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le
+petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction,
+que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le
+plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.
+
+Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des
+sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos
+qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent,
+et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine
+confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers,
+les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour
+toujours.
+
+Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent
+souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.
+
+Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui
+éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent
+d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?
+
+Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une
+joyeuse union, des coeurs qui bien longtemps se sont crus perdus et se
+sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces émotions
+profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut
+apporter des nouvelles d'une mère, d'une soeur, d'un enfant, dérobés aux
+regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!
+
+Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait
+les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les
+fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et
+les périls de cette terre fatale, vont chercher une soeur, une mère, une
+femme!
+
+Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après
+avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses
+tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous
+avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la
+troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa
+soeur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou un
+héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre soeur.... et pouvez-vous
+le blâmer?
+
+Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux:
+ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.
+
+En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort
+ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui
+tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont
+l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans
+la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit
+qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle
+n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.
+
+Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos
+lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé
+le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout
+entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants
+dans son coeur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué.
+Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise
+plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa
+fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un
+lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la
+familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide,
+égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le
+guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait,
+et cédait de tout son coeur, à toutes les bonnes influences: elle
+devenait une dévote et tendre chrétienne.
+
+Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses
+affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune
+considérable. Elle offrit généreusement de partager avec sa famille.
+Quand elle demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en
+user pour lui:
+
+«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon
+plus vif désir; le reste me regarde.»
+
+Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques
+années en France.
+
+On emmena Emmeline.
+
+Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au
+port.
+
+Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises.
+Il fit les plus rapides progrès.
+
+Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner
+l'Amérique.
+
+Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation,
+ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait
+à un de ses amis:
+
+ «Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je
+ conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort
+ bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants
+ est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous
+ dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.
+
+ «Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles
+ appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais
+ qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma
+ mère, pauvre coeur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente fatale,
+ qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais qu'elle
+ m'aime toujours chèrement; c'est mon coeur qui me le dit. Quand je pense
+ à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs de mon premier
+ âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme, de ma soeur,
+ vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère que je n'ai pas
+ de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère aussi qu'on me
+ pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de passer pour un
+ Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race africaine que
+ je m'identifie.... la race opprimée.... la race esclave.... Si je
+ désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux degrés de plus
+ dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les teintes
+ blanches....
+
+ «Le désir, le voeu de mon âme, c'est de fonder une nationalité
+ africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée,
+ indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde
+ autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments:
+ les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le
+ caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, alanguie; il faudra des
+ siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.
+
+ «Où donc aller?
+
+ «Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée
+ d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se
+ sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement
+ élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette
+ république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue
+ une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par
+ l'Angleterre....
+
+ «Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.
+
+ «Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!
+
+ «Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'oeil, avec le plus
+ profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde
+ aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant
+ simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les
+ mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.
+
+ «Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni
+ toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de
+ fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus
+ de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la
+ question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes,
+ et ne peut-il pas fonder notre nationalité?
+
+ «A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation
+ jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les
+ problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il
+ ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble
+ nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette
+ entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique
+ s'étend devant nous et devant nos enfants....
+
+ «Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots
+ d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes
+ républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des
+ végétations tropicales, braveront la durée des siècles.
+
+ «Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie
+ un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que
+ puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme
+ individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse
+ partie d'une nation.... que j'aie ma voix dans les conseils d'un
+ peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander,
+ d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un
+ individu ne l'a pas!
+
+ «Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi
+ en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce
+ qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si,
+ comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors
+ nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous
+ plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne
+ sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille
+ pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les
+ nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses
+ esclaves!
+
+ «Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république
+ américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.
+
+ «Soit!
+
+ «Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de
+ nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans
+ aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent
+ ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si
+ hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le
+ reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous
+ pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais
+ je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est
+ une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces
+ principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation
+ chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race
+ anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans
+ l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race
+ anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle
+ possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie,
+ l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère
+ nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les
+ convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je
+ l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité
+ universelles.
+
+ «J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si
+ nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous
+ sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du
+ pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de
+ l'injustice, il faut que nous nous attachions plus étroitement que les
+ autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera notre
+ victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent africain.
+
+ «Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette
+ mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des
+ Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de
+ l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux
+ esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de
+ notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je
+ retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix!
+ C'est à elle, dans mon coeur, que j'applique parfois ces splendides
+ paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que
+ les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle
+ suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»
+
+ «Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à
+ ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à
+ Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de
+ travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai
+ dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai
+ jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de
+ déceptions.
+
+ «Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre
+ confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec
+ un coeur dévoué à mon peuple!
+
+ «GEORGES HARRIS.»
+
+ . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
+
+Quelques semaines après, Georges, sa soeur, sa mère, sa femme et ses
+enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le
+monde entendra encore parler de lui!
+
+Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages.
+
+Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu,
+que nous dédierons à Georges Shelby!
+
+Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la
+surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la
+Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc
+tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur
+maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour
+remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été
+couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes
+grâces et les faveurs de la famille et de tout le voisinage. Parvenue à
+l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint membre de
+l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant d'intelligence, de
+zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien, qu'on l'envoya, en
+qualité de missionnaire, dans une des stations d'Afrique; et cet actif
+et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un enfant si remuant et si
+vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et plus noble, à instruire
+les enfants de son pays.
+
+Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches
+de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était
+un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques
+années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord
+par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en
+Afrique.
+
+
+
+
+CHAPITRE XLIV.
+
+Le libérateur.
+
+
+Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui
+apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le coeur de
+raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé
+plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait
+toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour
+retrouver un peu de calme.
+
+Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait
+l'arrivée du jeune maître.
+
+Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité
+des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche
+vaisselle et les cristaux à facettes.
+
+La mère Chloé présidait à tout l'arrangement.
+
+Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un
+superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle
+s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de
+la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa
+maîtresse.
+
+«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert
+à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une
+place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la
+meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame
+à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a reçu des nouvelles de M.
+Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....
+
+--Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir
+aujourd'hui. Pas un mot de plus.
+
+--Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les
+tasses.
+
+--Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici.
+
+--C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même.
+C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment
+les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si
+long et si difficile d'écrire!»
+
+Mme Shelby sourit.
+
+«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les
+enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est
+bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour
+surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les
+aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le
+matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!»
+
+Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le coeur.... Elle était
+tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle
+pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence.
+
+«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet.
+
+--Oui, Chloé.
+
+--C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les
+mêmes que le _chabricant_ m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je
+voudrais vous garder plus longtemps!--Merci! maître, lui dis-je, mais
+mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus
+longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce
+M. Jones!»
+
+Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on
+avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de
+ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce
+petit plaisir.
+
+«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît
+pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un
+baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous,
+madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de
+marcher.... pauvre cher homme!»
+
+On entendit un bruit de roues.
+
+«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre.
+
+Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans ses
+bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de la
+nuit.
+
+«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému.
+
+Et il prit la main noire entre ses deux mains.
+
+«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est
+parti vers un monde meilleur.»
+
+Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur.
+
+Chloé ne dit rien.
+
+On entra dans la salle à manger.
+
+L'argent de Chloé était encore sur la table.
+
+«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse
+d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en
+parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et
+tué sur ces vieilles plantations!»
+
+Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la
+suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit
+à côté d'elle.
+
+«Ma pauvre bonne Chloé!»
+
+Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota.
+
+«Oh! madame excusez-moi! mon coeur se brise.... voilà tout!
+
+--Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes.
+Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le coeur malade,
+il ferme les blessures....»
+
+Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble.
+
+Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence
+pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse
+comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son
+dernier message.
+
+Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis
+dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune
+maître.
+
+Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse
+de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous
+successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des
+sanglots et des acclamations!
+
+Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se
+pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses
+billets.
+
+«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne
+voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le
+reste....--Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un
+instant de silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut
+autant de mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous
+libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous
+conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout,
+peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et
+vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra
+peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes
+libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu
+me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission
+que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le
+ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!»
+
+Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle,
+se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le
+Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais _Te Deum_ plus touchant, plus
+sincèrement parti du coeur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas, il
+est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des
+cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un coeur honnête!
+
+Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le
+refrain était:
+
+ Pécheurs rachetés, enfin voici l'heure,
+ L'heure de rentrer dans votre demeure!
+
+«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces
+félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?»
+
+Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux
+dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme.
+
+Il ajouta:
+
+ «C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne
+ posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de
+ l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque
+ d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il
+ est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous
+ vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à
+ cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et
+ à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la
+ case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a
+ laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles
+ et chrétiens.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XLV.
+
+Quelques remarques pour conclure.
+
+
+On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des
+questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale.
+
+Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère
+authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis
+personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart
+des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées
+par elles; c'est une fidélité textuelle.
+
+Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique;
+l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle.
+Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de
+ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives.
+
+Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la
+glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la
+Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait
+connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation,
+écrivait:
+
+ «Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en
+ me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je
+ quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de
+ l'antre d'un ogre!»
+
+Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux
+exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on
+veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de
+jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice
+contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans
+bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et
+un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister.
+Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de
+l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour
+sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa
+connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même!
+
+«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est
+pas l'usage!»
+
+Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de
+torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers
+qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore:
+
+«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas
+l'usage!»
+
+C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans
+l'esclavage elle n'existerait pas!
+
+Les incidents qui ont suivi la capture du navire _la Perle_ ont donné
+assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles
+jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable
+M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs:
+
+ «Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de
+ s'échapper du district de Colomba sur le schooner _la Perle_, il y avait
+ plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de
+ forme et de visage, que prisent tant les amateurs.
+
+ «Une d'elles était Élisabeth Russell.
+
+ «Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut
+ destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent
+ leur coeur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour la
+ racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils avaient....
+ mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la
+ Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin.
+
+ «Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait
+ les envoyer au marché, leur soeur aînée vint à l'étal, pour supplier ce
+ misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de
+ ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles
+ parures.
+
+ «Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans
+ l'autre!»
+
+ «Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque
+ temps après elles furent rachetées à grand prix.»
+
+Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de
+Cassy?
+
+La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois
+de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare.
+
+L'anecdote suivante le prouvera.
+
+Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec
+un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service
+personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et
+s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps.
+Le maître entra dans une violente colère.... il avait toujours traité
+son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en lui,
+qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à
+fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais
+comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma
+bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de
+la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que,
+si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il
+s'engageait à l'affranchir.
+
+On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme
+demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.
+
+«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi.
+
+--Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?
+
+--Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux
+être libre!»
+
+Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup:
+
+«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous
+êtes libre.»
+
+Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme
+entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la
+vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection
+et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue.
+
+L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à
+l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur
+exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le
+demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères
+sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?
+
+Pendant de longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans
+ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible
+pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs
+que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne
+justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris,
+avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien
+imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave
+fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on
+veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la
+question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent
+pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient
+jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut
+plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une
+réalité vivante. Il a essayé de montrer tout: le pire et le meilleur.
+Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects favorables....
+Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères cachés sous l'ombre
+fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du sud! hommes et
+femmes au coeur noble et généreux, dont la vertu et la magnanimité ont
+grandi en même temps que grandissaient vos épreuves, c'est à vous que
+nous ferons appel!...
+
+Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous
+pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des
+douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse?
+Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui
+l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de
+l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne
+fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on
+pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette
+théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a
+parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment
+public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils
+coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des
+esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et
+qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la
+tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la
+majorité?
+
+La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la
+traite des esclaves.
+
+Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi
+régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra
+dire tous les coeurs qu'elle a brisés?
+
+Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des
+angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous
+écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles,
+par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense.
+Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs
+enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un
+refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des
+tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à
+chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre
+de la croix du Christ?
+
+Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une
+chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou
+seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du
+New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la
+flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au coeur
+vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves et
+généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio ou
+des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez
+protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du
+berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par
+l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous
+donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la
+tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes
+années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que
+vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en
+conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et
+qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant
+de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le
+regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces
+derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni
+sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et
+douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées
+à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines,
+dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre,
+encourager, ou seulement passer sous silence?
+
+Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne
+peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais
+cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et
+devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils
+n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.
+
+Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments
+qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les
+plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue
+proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de
+l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne
+trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des
+hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions
+commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une
+multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans
+ce cas-là, que le sud soit seul coupable?
+
+Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous avez autre
+chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se
+fait parmi vous!
+
+Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut
+répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel
+il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque
+sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a
+des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité
+est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc
+quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie
+avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et
+perverties par les sophismes du monde?
+
+Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez
+prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition
+vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors,
+priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens
+dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de
+commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent
+une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du
+martyre....
+
+Vous pouvez plus encore!
+
+Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants,
+sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes,
+échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils
+savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le
+résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et
+de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils
+viennent chercher l'éducation, le christianisme!
+
+O chrétiens! que devez-vous à ces infortunés?
+
+Chaque chrétien d'Amérique doit s'efforcer de réparer les torts que la
+nation américaine a causés aux enfants de l'Afrique! Les portes des
+églises et des écoles se fermeront-elles devant eux? Les États se
+lèveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'Église du Christ
+écoutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se
+détournera-t-elle sans pitié de ces mains tendues vers elle?
+Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruauté qui voudrait les chasser
+de nos frontières? S'il en doit être ainsi, ce sera là un lamentable
+spectacle! S'il en doit être ainsi, ce pays aura raison de trembler,
+quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est
+plein de pitié et de compassion tendre!
+
+Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en
+Afrique!
+
+Que Dieu ait daigné leur préparer un refuge en Afrique, c'est là, je le
+reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que
+l'Église du Christ rejette sur une race étrangère la tâche que son
+caractère lui impose.
+
+Remplir Libéria d'une race inexpérimentée, à demi barbare, qui vient
+d'échapper aux chaînes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des
+siècles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexpérience
+des entreprises nouvelles. Que l'Église du nord reçoive ces infortunés,
+selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages
+d'une éducation chrétienne, jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient cueilli les
+fruits de la maturité intellectuelle et morale.... et alors vous les
+aiderez à gagner les rivages de leur Afrique, où ils mettront en
+pratique les leçons reçues chez vous!
+
+Il y a dans le nord une société trop peu nombreuse, hélas! qui a fait
+cela.... et ce pays a déjà pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont
+rapidement acquis l'instruction, la fortune et la réputation. Ils ont
+fait preuve d'un talent qui, eu égard aux circonstances, était vraiment
+remarquable.... ils ont également, pour le rachat et la délivrance de
+leurs frères encore esclaves, donné des preuves éclatantes d'affection,
+de tendresse, de dévouement et d'héroïsme.
+
+Nous avons vécu plusieurs années sur la limite frontière des États où
+règne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de
+nombreuses observations sur des hommes qui avaient été précédemment
+esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent, à défaut d'autre
+école, ils ont reçu nos leçons, mêlés à nos enfants, à l'école de la
+famille. Le témoignage des missionnaires du Canada est venu encore
+renforcer notre expérience. Il y a tout à espérer de l'intelligence de
+cette race.
+
+Le plus vif désir de l'esclave émancipé, c'est d'acquérir de
+l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs
+enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On
+nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes
+encore dans les résultats que nous offrent les écoles fondées pour eux
+dans le Canada.
+
+Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les résultats
+suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au
+séminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui résidant à Cincinnati: ils
+montreront tout ce dont la race est capable, même quand elle n'a pour
+elle aucune sorte d'encouragement et d'appui.
+
+Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant
+maintenant à Cincinnati.
+
+B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possède
+dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste.
+
+C..., nègre pur sang, volé en Afrique; vendu à la Nouvelle-Orléans;
+libre depuis quinze ans. S'est racheté pour six cents dollars; fermier.
+Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytérien. Possède de quinze à vingt
+mille dollars, prix de son travail.
+
+K..., nègre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, âgé de
+quarante ans: libre depuis six ans. S'est racheté pour dix-huit cents
+dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reçu de son maître un legs
+qu'il a augmenté.
+
+G..., également noir, barbier et garçon d'hôtel. Vient du Kentucky:
+libre depuis dix-neuf ans. A payé trois mille dollars pour lui et sa
+famille; en possède maintenant vingt mille. Diacre de l'église
+anabaptiste.
+
+C. D..., nègre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis
+neuf ans; s'est racheté pour quinze cents dollars, lui et les siens,
+vient de mourir à l'âge de soixante ans; fortune, six mille dollars.
+
+M. Stowe ajoute: «J'ai eu des relations personnelles avec tous ces
+individus, à l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des
+détails que je donne.»
+
+L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avancée en âge, qui
+était blanchisseuse dans la famille de son père. La fille de cette
+femme, d'une activité et d'une intelligence remarquables, à force de
+travail, de privations, d'économie, de dévouement infatigable, mit de
+côté deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur
+et à mesure de son gain, chez le maître de l'esclave: elle mourut; il
+manquait encore cent dollars.... le maître ne rendit rien!
+
+Ce ne sont là que des exemples choisis entre mille, pour prouver à quel
+point les esclaves rachetés se montrent patients, honnêtes, énergiques
+et dévoués.
+
+Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver à la conquête d'une certaine
+fortune et d'une position sociale, ils ont eu à lutter contre tous les
+obstacles et contre tous les découragements! L'homme de couleur, d'après
+la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu'à ces dernières années, il ne
+pouvait non plus déposer en justice dans une affaire contre un blanc.
+
+Ces exemples ne sont pas renfermés dans les limites de l'Ohio.
+
+Dans tous les États de l'Union, nous voyons des hommes échappés d'hier
+au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mêmes une solide
+éducation, se sont élevés à des positions sociales éminentes....
+Pennington dans le clergé, Douglas et Ward parmi les éditeurs, en sont
+des exemples bien connus.
+
+Si cette race persécutée et mise par nous dans une position
+d'infériorité a néanmoins tant fait, combien n'eût-elle pas fait
+davantage, si l'Église du Christ eût agi envers elle dans l'esprit du
+Christ?
+
+Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence
+secrète et puissante les élève et les abaisse, comme fait la terre dans
+ses ébranlements. L'Amérique est-elle en sûreté? Les peuples qui portent
+dans leur sein de grandes injustices irréparées portent en même temps
+les éléments de ce tremblement de terre du monde moral.
+
+Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces
+murmures inarticulés de toutes les langues? On les devine. Ils veulent
+la revendication de la liberté et de l'égalité.
+
+O Église du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir
+nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore à
+venir, et dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux cieux?
+
+Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? «Car ce jour
+brûlera comme une fournaise, et il apparaîtra, irrécusable témoin,
+contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dépouillent
+l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'étranger, et il
+mettra en pièces l'oppresseur.»
+
+Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adressées à la nation qui
+porte dans son sein une si grande injustice? Chrétiens! chaque fois que
+vous priez pour l'avènement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier
+les menaçantes prophéties qui l'accompagnent? Redoutable association! le
+jour des vengeances dans l'année de la Rédemption!
+
+Et cependant, un jour de grâce nous est accordé. Le nord comme le sud a
+été coupable devant Dieu, et l'Église du Christ a un terrible compte à
+rendre! Ce n'est pas en se réunissant pour protéger l'injustice et la
+cruauté, et en mettant en commun leur capital de péchés, que les États
+de l'Union américaine parviendront à se sauver: ils se sauveront par le
+repentir, par la justice, par la pitié. La loi éternelle de la pesanteur
+qui précipite la meule de moulin au fond de l'Océan n'est pas plus
+certaine que cette loi, éternelle aussi, qui veut que l'injustice et la
+cruauté fassent descendre sur les nations la colère du Dieu
+tout-puissant!
+
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES CHAPITRES.
+
+
+ Préface Page. I
+
+ CHAPITRE I.--Où le lecteur fait connaissance avec un homme
+ vraiment humain 1
+
+ CHAP. II.--La mère 11
+
+ CHAP. III.--Époux et père 14
+
+ CHAP. IV.--Une soirée dans la case de l'oncle Tom 19
+
+ CHAP. V.--Où l'on voit les sentiments de la marchandise
+ humaine quand elle change de propriétaire 30
+
+ CHAP. VI.--Découvertes 38
+
+ CHAP. VII.--Les angoisses d'une mère 47
+
+ CHAP. VIII.--Les chasseurs d'hommes 59
+
+ CHAP. IX.--Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme 74
+
+ CHAP. X.--Livraison de la marchandise 90
+
+ CHAP. XI. 100
+
+ CHAP. XII.--Un commerce permis par la loi 113
+
+ CHAP. XIII.--Chez les quakers 130
+
+ CHAP. XIV.--Évangéline 139
+
+ CHAP. XV.--Le nouveau maître de Tom 148
+
+ CHAP. XVI.--La maîtresse de Tom et ses opinions 163
+
+ CHAP. XVII.--Comment se défend un homme libre 180
+
+ CHAP. XVIII.--Expériences et opinions de miss Ophélia 196
+
+ CHAP. XIX.--Où l'on parle encore des expériences et des
+ opinions de miss Ophélia 211
+
+ CHAP. XX.--Topsy 230
+
+ CHAP. XXI.--Le Kentucky 244
+
+ CHAP. XXII.--L'arbre se flétrit.--La fleur se fane 249
+
+ CHAP. XXIII.--Henrique 256
+
+ CHAP. XXIV.--Sinistres présages 264
+
+ CHAP. XXV.--La petite Évangéline 270
+
+ CHAP. XXVI.--La mort 275
+
+ CHAP. XXVII.--La fin de tout ce qui est terrestre 288
+
+ CHAP. XXVIII.--Réunion 296
+
+ CHAP. XXIX.--Les abandonnés 310
+
+ CHAP. XXX.--Un magasin d'esclaves 317
+
+ CHAP. XXXI.--La traversée 327
+
+ CHAP. XXXII.--Lieux sombres 333
+
+ CHAP. XXXIII.--Cassy 342
+
+ CHAP. XXXIV.--Histoire de la quarteronne 349
+
+ CHAP. XXXV.--Les gages de tendresse 359
+
+ CHAP. XXXVI.--Emmeline et Cassy 366
+
+ CHAP. XXXVII.--Liberté 373
+
+ CHAP. XXXVIII.--La victoire 379
+
+ CHAP. XXXIX.--Le stratagème 389
+
+ CHAP. XL.--Le martyr 399
+
+ CHAP. XLI.--Le jeune maître 406
+
+ CHAP. XLII.--Une histoire de revenants véritable 412
+
+ CHAP. XLIII.--Résultats 418
+
+ CHAP. XLIV.--Le libérateur 426
+
+ CHAP. XLV.--Quelques remarques pour conclure 430
+
+
+ Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)
+ rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.
+
+
+ * * * * *
+
+
+ Liste des modifications:
+
+ Page 4: «Cudjoex» remplacé par «Cudjox» (comme le vieux père Cudjox)
+ Page 32: «cemme» par «comme» (et poussa comme un gémissement)
+ Page 53: «la» par «le» (ajouta le trafiquant)
+ Page 58: «attrappe» par «attrape» (s'il attrape jamais une de mes
+ femmes)
+ Page 65: «pous» par «pour» (Nous allons travailler ici pour notre
+ compte)
+ Page 69: «maîtreese» par «maîtresse» (et dites à votre maîtresse)
+ Page 71: «snrtout» par «surtout» (surtout quand il voit agir)
+ Page 125: «Halley» par «Haley» (reprit Haley en crachant)
+ Page 136: «chuchotter» par «chuchoter» (chuchoter tout bas)
+ Page 145: «chétiennes» par «chrétiennes» (toutes les qualités morales
+ et chrétiennes)
+ Page 200: «cuillière» par «cuiller» (au bout de sa cuiller à pouding)
+ Page 204: «sacripans» par «sacripants» (une bande de sacripants
+ dans nos maisons)
+ Page 239: «possseseur» par «posseseur» (quand je suis devenu
+ possesseur d'esclaves)
+ Page 246: «qu'elle» par «qu'elles» (qu'elles ne conviennent pas)
+ Page 302: «mouriez» par «mourriez» (Et si vous mourriez auparavant?...)
+ Page 304: «d'un» par «d'une» (à l'abri d'une moustiquaire de soie)
+ Page 309: «assités» par «assité» (assisté de miss Ophélia et de Tom)
+ Page 389: «formée» par «formé» (elle avait formé mille plans)
+ Page 399: «n'oubie» par «n'oublie» (Non le ciel n'oublie pas le juste)
+ Page 415: «baut» par «haut» (Cassy, du haut de son observatoire)
+ Page 423: «allanguie» par «alanguie» (était abâtardie, épuisée,
+ alanguie;)
+ Page 432: rajouté «de» (Pendant de longues années)
+ Page 439: «Kentucki» par «Kentucky»
+ Homogénéisation: remplacement de «hymme» par «hymne» pages: 252, 334,
+ 386, 392
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***
+
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+Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online
+Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
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+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+redistribution.
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+works. See paragraph 1.E below.
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
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+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
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+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
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+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe
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+Title: La case de l'oncle Tom
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+Author: Harriet Beecher Stowe
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+Translator: Louis Énault
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+Release Date: January 30, 2012 [EBook #38704]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***
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+Produced by Beth Trapaga, Claudine Corbasson and the Online
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+<hr class="full" />
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+<p class="left"><a href="#note">Au lecteur</a></p>
+
+<p class="center"><big>BIBLIOTHÈQUE<br /><br />
+
+DES CHEMINS DE FER</big></p>
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+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
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+<p class="center"><small>QUATRIÈME SÉRIE</small><br /><br />
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+<big>LITTÉRATURES ANCIENNES ET ÉTRANGÈRES</big></p>
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+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="center">Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)<br />
+rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.</p>
+
+<p class="center">&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<div class="figcenter" style="width: 500px;">
+<img src="images/title.jpg" alt="" title="" width="500" height="885" /></div>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h4><a href="#table_des_chapitres">TABLE DES CHAPITRES</a></h4>
+
+<hr class="tiny" />
+
+<h2>PRÉFACE.<a name="ch0" id="ch0"></a></h2>
+
+<p>L'<i>Oncle Tom</i> est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le
+côté artistique de l'&oelig;uvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son
+livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions
+que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans
+les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout
+droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant
+un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon,
+pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas
+les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les <i>ficelles</i>
+du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de
+l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les
+épaules et passera outre.</p>
+
+<p>On a comparé avec raison son livre à un grand <i>meeting</i> religieux et
+politique, un <i>meeting</i> abolitionniste, où l'orateur produit une armée
+de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre
+points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se
+trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et
+l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer!</p>
+
+<p>Le héros du roman, <i>Tom</i>, prend des proportions grandioses. C'est un
+Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un
+Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux
+blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il
+donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus
+parfaite vertu: la vertu chrétienne.</p>
+
+<p><span class="pagenum2"><a name="Page_VI" id="Page_VI">VI</a></span></p>
+
+<p>Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi,
+j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique
+ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La
+sublimité n'a pas de <i>couleur</i>; Tom est tout simplement sublime: ce
+n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours
+fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber
+dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler
+comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal
+inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est
+la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les
+trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il
+se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux
+ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme;
+c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que
+l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas
+même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais
+le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, c&oelig;ur à
+c&oelig;ur, et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus
+souverainement belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la
+simplicité de sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à
+faire pâlir les sagesses de tous les philosophes passés, présents et
+futurs; Fénelon lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des
+lèvres divines du Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre
+vieil esclave, qui prêche par l'exemple et par la parole, et qui
+convertit avec le sang répandu autant que par les bienfaits accordés.</p>
+
+<p>Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une &oelig;uvre de
+propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous
+appellerions en France une &oelig;uvre d'art. Il est au livre <i>composé</i> par
+nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,&mdash;savante dans sa
+simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son
+ensemble,&mdash;une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le
+sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec
+<span class="pagenum2"><a name="Page_VII" id="Page_VII">VII</a></span> tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion
+éloquente.</p>
+
+<p>L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix
+histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant,
+finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette
+étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et
+puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés
+reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas.
+Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la
+thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de
+toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous
+convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens
+soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien
+vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes.
+Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la
+littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature
+qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des
+hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et
+maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros
+éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre.</p>
+
+<p>La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant
+d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut
+asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté
+sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du
+génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de
+ses immigrations sur les deux mondes.</p>
+
+<p>Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur,
+c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité.</p>
+
+<p>Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et
+profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais
+que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les
+forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de
+soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme
+<span class="pagenum2"><a name="Page_VIII" id="Page_VIII">VIII</a></span> la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore,
+ce sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes
+choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce
+qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait
+de fermer l'<i>Oncle Tom</i>. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels
+d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à
+qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour
+maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité
+toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est
+une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection
+sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup
+des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que
+cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son
+petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec
+une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le
+don des larmes.</p>
+
+<p><i>La Case de l'oncle Tom</i> n'est pas seulement un beau livre, c'est encore
+une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du
+débordement des mauvaises m&oelig;urs littéraires de ce siècle, c'est là
+une des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation
+chrétienne.</p>
+
+<p class="right2"><span class="smcap">Louis Énault.</span></p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_1" id="Page_1">1</a></span></p>
+
+<h1>LA CASE<br />
+
+<small>DE</small><br />
+
+<big>L'ONCLE TOM.</big></h1>
+
+<h2>CHAPITRE PREMIER.<a name="ch1" id="ch1"></a></h2>
+
+<h3>Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.</h3>
+
+<p>Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient
+assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement
+meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour
+d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen
+semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt.</p>
+
+<p>C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de
+<i>gentlemen</i><a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec
+attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait
+vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits
+étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent
+révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le
+monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise
+exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de
+points jaunes, et n&oelig;ud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect
+du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment
+ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec
+une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur
+de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de
+vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans
+cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la
+munir de termes assez <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> profanes, que notre vif désir d'être exact ne
+nous permet cependant point de rapporter.</p>
+
+<p>Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un
+gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la
+maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous
+l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.</p>
+
+<p>«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas!
+reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la
+lumière.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait
+cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui
+fait marcher ma ferme comme une horloge.</p>
+
+<p>&mdash;Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit
+Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il
+doit sa religion à une mission ambulante<a name="FNanchor_2" id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a>, qui passait il
+y a quatre ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié
+depuis tout ce que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et
+venir dans le pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que
+les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans
+un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un
+individu&mdash;une bonne rencontre&mdash;si doux, si paisible! c'était un plaisir
+de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je
+l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé
+avec lui six cents<a name="FNanchor_3" id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a>. Oui, j'estime que la religion
+est une bonne chose dans un nègre, quand l'article n'est pas
+falsifié....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié.
+Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires
+et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en
+vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez
+pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> misérables lui
+dirent: «Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...&mdash;Ah! je ne
+puis pas, répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»&mdash;On m'a
+redit ça! Je suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer....
+Allons! ce sera la balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela....
+si vous avez un peu de conscience.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour
+jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis
+prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais
+les temps sont durs, vraiment trop durs.»</p>
+
+<p>Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une
+nouvelle rasade d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby
+après un moment de pénible silence.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus
+le marché, avec Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je
+vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me
+séparer de mes travailleurs: c'est un fait.»</p>
+
+<p>A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq
+ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une
+physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie,
+pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé
+de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu,
+dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda
+curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan
+jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en
+saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre;
+ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce
+familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son
+maître.</p>
+
+<p>«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une
+grappe de raisin.... Allons! attrape.»</p>
+
+<p>L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa
+proie.</p>
+
+<p>Le maître riait.</p>
+
+<p>«Viens ici, Jim!»</p>
+
+<p>L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota
+le menton.</p>
+
+<p>«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et
+chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et
+sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un
+timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> vraiment
+comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces
+mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.</p>
+
+<p>«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, Jim, marche comme le vieux père <ins class="correction" title="Cudjoex">Cudjox</ins>, quand il a son
+rhumatisme.»</p>
+
+<p>A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se
+déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son
+maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage
+d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche
+comme un octogénaire.</p>
+
+<p>Les deux hommes riaient aux éclats.</p>
+
+<p>«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec
+Bobbens chante à l'église.»</p>
+
+<p>L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable
+gravité, commença une psalmodie nasillarde.</p>
+
+<p>«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole
+donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon
+et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?»</p>
+
+<p>A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave
+quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il
+suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien
+là le fils et la mère.</p>
+
+<p>C'était le même &oelig;il, noir et brillant, un &oelig;il aux longs cils.
+C'était la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait
+courir le sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand
+elle aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte
+d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa
+mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté
+de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et
+ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du
+marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une
+femme.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le
+regardait avec une sorte d'hésitation?...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....»</p>
+
+<p>L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé
+dans un pan de sa robe.</p>
+
+<p>«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en
+l'emportant sur son bras.</p>
+
+<p>«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span>
+pourrez avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous
+voudrez! J'ai vu compter des <i>mille</i> pour des filles qui n'étaient pas
+plus belles....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M.
+Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le
+bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda
+l'avis de son compagnon.</p>
+
+<p>&mdash;Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et
+lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la
+fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas
+s'en séparer pour son pesant d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas
+compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de
+bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles
+changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non,
+et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je
+pense, que je le mérite bien....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a
+besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des
+articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes
+maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour
+attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et
+comédien, fera tout à fait l'affaire.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait
+est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un
+enfant de sa mère, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a
+des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté
+leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais
+je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites
+disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera
+tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut
+lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre
+bagatelle pour en avoir raison.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous écoute donc!</p>
+
+<p>&mdash;Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on
+leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> maintenant,
+continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce
+genre de commerce endurcit le c&oelig;ur; mais je n'ai jamais trouvé cela.
+Le fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens.
+J'en ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour
+le vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une
+folle.... C'est là un bien mauvais système.... il détériore la
+marchandise, et parfois la rend complétement impropre à son usage....
+J'ai connu jadis, à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle,
+qui fut complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu
+qui l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était
+un peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant
+dans ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à
+voir! Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans
+les veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent....
+Elle devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de
+mille dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut
+toujours mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon
+expérience.»</p>
+
+<p>Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous
+les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un
+second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré
+l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait
+la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais
+comme s'il eût été poussé par la force de la vérité:</p>
+
+<p>«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis,
+parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus
+beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le
+dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi
+peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir,
+monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma
+conduite!»</p>
+
+<p>M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!»</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a
+ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues....
+mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui
+monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.»</p>
+
+<p>Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.</p>
+
+<p>Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces
+démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de
+rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> savez
+que l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et
+qu'il n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en
+paroles et en actions.</p>
+
+<p>Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer.</p>
+
+<p>«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête
+des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les
+Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom
+était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je
+n'ai pas connu un plus tendre c&oelig;ur parmi ceux qui mangent le pain du
+bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:&mdash;Eh bien, Tom, quand ces
+filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de
+leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est
+ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal,
+lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas
+satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui
+disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et
+quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le
+diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer....
+leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait
+plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille
+la récompense. Comptez-y, Tom!&mdash;Tom ne put parvenir à gagner cela sur
+lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec
+lui, quoique ce fût un bien bon c&oelig;ur et une main habile en affaires.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M.
+Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est
+possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant,
+j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du c&oelig;ur.
+Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur
+parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de
+garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé
+convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi
+très-facile.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés
+convenablement.</p>
+
+<p>&mdash;Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres,
+vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après
+tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde,
+pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de
+lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite
+exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront <span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> plus
+pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être
+traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur
+Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que
+j'agis comme il faut agir avec les nègres.</p>
+
+<p>&mdash;On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant
+les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant
+silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby.
+Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la
+discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le
+voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare
+qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.</p>
+
+<p>&mdash;Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je
+suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible
+sur quoi je puis compter.»</p>
+
+<p>Il se leva et mit son par-dessus.</p>
+
+<p>«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby,
+et vous aurez ma réponse.»</p>
+
+<p>Le marchand salua et sortit.</p>
+
+<p>«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M.
+Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente
+effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour
+j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais
+répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et
+maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais
+avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom
+aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il
+en profite.»</p>
+
+<p>C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous
+sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture,
+paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du
+travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud;
+dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce
+que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit
+modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la
+main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide
+est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible
+et de l'opprimé.</p>
+
+<p>Oui, si l'on parcourt certaines habitations du Kentucky, si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+voit l'indulgence humaine de certains maîtres, l'affection sincère de
+quelques esclaves, on peut être tenté de se reporter par ses rêves aux
+poétiques légendes des m&oelig;urs patriarcales; mais toute la scène est
+dominée par une ombre gigantesque et terrible, l'ombre de la loi! Tant
+que la loi considérera les esclaves comme des choses appartenant à un
+maître, tant que la ruine, l'imprudence ou le malheur d'un possesseur
+bienveillant pourra contraindre ces infortunés à échanger une vie
+abritée sous l'indulgence et la protection contre une misère et un
+travail sans espérance, il n'y aura rien de beau, rien d'avouable dans
+l'administration la mieux réglée de l'esclavage.</p>
+
+<p>M. Shelby était une bonne pâte d'homme, une facile et tendre nature,
+porté à l'indulgence envers tous ceux qui l'entouraient. Il ne
+négligeait rien de ce qui pouvait contribuer à la santé et au bien-être
+des nègres de sa possession. Mais il s'était jeté dans des spéculations
+aveugles... il était engagé pour des sommes considérables. Ses billets
+étaient entre les mains de Haley.. Voilà qui explique la conversation
+précédemment rapportée.</p>
+
+<p>Élisa, en approchant de la porte, en avait assez entendu pour comprendre
+qu'un marchand faisait des offres pour quelque esclave.</p>
+
+<p>Elle aurait bien voulu rester à la porte pour écouter davantage; mais au
+même instant sa maîtresse l'appela: il fallut bien partir.</p>
+
+<p>Elle crut cependant comprendre qu'il s'agissait de son enfant...
+Pouvait-elle s'y tromper?... Son c&oelig;ur se gonfla et battit bien fort.
+Elle serra involontairement l'enfant contre elle d'une si vive étreinte,
+que le pauvre petit se retourna tout étonné pour regarder sa mère.</p>
+
+<p>«Élisa! mais qu'avez-vous aujourd'hui, ma fille?» dit la maîtresse en
+voyant Élisa prendre un objet pour l'autre, renverser la table à ouvrage
+et lui présenter une camisole de nuit au lieu d'une robe de soie qu'elle
+lui demandait.</p>
+
+<p>Élisa s'arrêta tout d'un coup.</p>
+
+<p>«Oh! madame, dit-elle en levant les yeux au ciel; puis, fondant en
+larmes, elle se laissa tomber sur une chaise et sanglota.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Élisa, mon enfant... mais qu'avez-vous donc?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, madame! il y avait un marchand qui parlait dans la salle
+avec monsieur; je l'ai entendu!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! folle! quand cela serait?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame, croyez-vous que monsieur voudrait vendre mon Henri?»</p>
+
+<p>Et la pauvre créature se rejeta de nouveau sur la chaise avec des
+sanglots convulsifs.</p>
+
+<p>«Eh non! sotte créature; vous savez bien que votre maître ne <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> fait
+pas d'affaires avec les marchands du sud, et qu'il n'a pas l'habitude de
+vendre ses esclaves tant qu'ils se conduisent bien... Et puis, folle que
+vous êtes, qui voudrait donc acheter votre Henri, et pour quoi faire?
+pensez-vous que l'univers ait pour lui les mêmes yeux que vous? Allons,
+sèche tes larmes, accroche ma robe et coiffe-moi... tu sais, ces belles
+tresses par derrière, comme on t'a montré l'autre jour... et n'écoute
+plus jamais aux portes.</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame..., mais vous, vous ne consentirez pas à... à ce que...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie...! eh non, je ne consentirais pas... Pourquoi revenir
+là-dessus? j'aimerais autant voir vendre un de mes enfants, à moi! Mais,
+en vérité, Élisa, vous devenez un peu bien orgueilleuse aussi de ce
+petit bonhomme... On ne peut pas mettre le nez dans la maison que vous
+ne pensiez que ce soit pour l'acheter.»</p>
+
+<p>Rassurée par le ton même de sa maîtresse, Élisa l'habilla prestement, et
+finit par rire de ses propres craintes.</p>
+
+<p>Mme Shelby était une femme supérieure, comme sentiment et comme
+intelligence; à cette grandeur d'âme naturelle, à cette élévation
+d'esprit, qui souvent est le caractère distinctif des femmes du
+Kentucky, elle joignait des principes d'une haute moralité et des
+sentiments religieux qui la guidaient, avec autant de fermeté que
+d'habileté, dans toutes les circonstances pratiques de sa vie. Son mari,
+qui ne faisait profession d'aucune religion plus particulièrement, avait
+la plus grande déférence pour la religion de sa femme. Il tenait à son
+opinion; il lui laissait donner librement carrière à sa bienveillance
+dans tout ce qui regardait l'amélioration, l'instruction et le bien-être
+des esclaves; quant à lui, il ne s'en mêlait pas directement. Sans
+croire très-fermement à la réversibilité des mérites des saints, il
+laissait assez voir qu'à son avis sa femme était bonne et vertueuse pour
+deux, et qu'il espérait gagner le ciel avec le surplus de ses vertus:
+ceci le dispensait de toute prétention personnelle.</p>
+
+<p>Après sa conversation avec le marchand, il eut comme un poids sur
+l'esprit: il fallait faire connaître ses projets à sa femme... il
+prévoyait l'opposition et la résistance....</p>
+
+<p>Mme Shelby, ignorant complétement les embarras de son mari, et le
+sachant très-bon au fond, avait été sincèrement incrédule devant les
+craintes d'Élisa: elle ne s'en occupa même plus. Elle se préparait à une
+visite pour le soir: le reste lui sortit complétement de la tête.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE II.<a name="ch2" id="ch2"></a></h2>
+
+<h3>La mère.</h3>
+
+<p>Élevée depuis l'enfance par sa maîtresse, Élisa avait toujours été
+traitée en favorite que l'on gâte un peu.</p>
+
+<p>Ceux qui ont voyagé dans l'Amérique du sud ont pu remarquer l'élégance
+raffinée, la douceur de voix et de manières qui semblent être le don
+particulier de certaines mulâtresses. Ces grâces naturelles des
+quarteronnes sont souvent unies à une beauté vraiment éblouissante, et
+presque toujours rehaussées par des agréments personnels. Élisa telle
+que nous l'avons peinte n'est point un tableau de fantaisie: c'est un
+portrait; nous avons vu l'original dans le Kentucky. Défendue par
+l'affection protectrice de sa maîtresse, Élisa avait atteint la jeunesse
+sans être exposée à ces tentations qui font de la beauté un héritage si
+fatal à l'esclave. Elle avait été mariée à un jeune homme de sa
+condition, habile et beau, vivant sur une possession voisine. Il
+s'appelait Georges Harris.</p>
+
+<p>Ce jeune homme avait été loué par son maître pour travailler dans une
+fabrique de sacs. Son adresse et son savoir lui avaient valu la première
+place. Il avait inventé une machine à tiller le chanvre. Eu égard à
+l'éducation et à la position sociale de l'inventeur, on peut dire qu'il
+avait déployé autant de génie mécanique que Whitney dans sa machine à
+coton.</p>
+
+<p>Georges était bien de sa personne et d'aimables manières; c'était le
+favori de tous à la fabrique. Cependant, comme cet esclave, aux yeux de
+la loi, n'était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités
+supérieures étaient soumises au contrôle tyrannique d'un maître
+vulgaire, aux idées étroites. Le bruit de l'invention alla jusqu'à lui:
+il se rendit à la fabrique pour voir ce qu'avait fait cette chose
+intelligente; il fut reçu avec enthousiasme par le directeur, qui le
+félicita d'avoir un esclave d'un tel mérite.</p>
+
+<p>Georges lui fit les honneurs de la fabrique, lui montra sa machine, et,
+un peu exalté par les éloges, parla si bien, se montra si grand, parut
+si beau, que son maître commença d'éprouver le sentiment pénible de son
+infériorité. Quel besoin avait donc son esclave de parcourir le pays,
+d'inventer des machines et de lever la tête parmi les gentlemen? Il
+fallait y mettre ordre..., il fallait le ramener chez lui, le mettre à
+creuser et à bêcher la terre.... on verrait alors s'il serait aussi
+superbe! Le fabricant et tous les ouvriers <span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> furent donc grandement
+étonnés d'entendre cet homme demander le compte de Georges, qu'il
+voulait, disait-il, reprendre immédiatement.</p>
+
+<p>«Mais, monsieur Harris, disait le fabricant, n'est-ce point une
+résolution bien soudaine?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? n'est-il pas à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Nous consentirons volontiers à élever le prix.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci n'est pas une raison: je n'ai pas besoin de louer mes ouvriers
+quand cela ne me plaît pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il semble tout particulièrement propre aux
+fonctions....</p>
+
+<p>&mdash;Possible. Je gagerais bien qu'il n'a jamais été aussi propre aux
+travaux que je lui ai confiés....</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, dit assez maladroitement un des ouvriers, songez à la machine
+qu'il a inventée....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, une machine pour épargner la peine, n'est-ce pas? C'est cela
+qu'il a inventé, je gage. Il n'y a qu'un nègre pour inventer cela. Ne
+sont-ils point eux-mêmes des machines?... Non, il partira.»</p>
+
+<p>Georges était resté comme anéanti en entendant son arrêt ainsi prononcé
+par une autorité qu'il savait irrésistible. Il croisa les bras et se
+mordit les lèvres; mais la colère brûlait son sein comme un volcan,
+faisant couler dans ses veines des torrents de laves enflammées; sa
+respiration était brève, et ses grands yeux noirs avaient l'éclat des
+charbons ardents. Il eût sans doute éclaté dans quelque emportement
+fatal, si l'excellent directeur ne lui eût dit à voix basse en lui
+touchant le bras:</p>
+
+<p>«Cédez, Georges; allez avec lui maintenant: nous tâcherons de vous
+reprendre.»</p>
+
+<p>Le tyran remarqua ce chuchotement; il en comprit le sens, quoiqu'il n'en
+pût entendre les paroles, et il ne s'en affermit que davantage dans sa
+résolution de conserver tout pouvoir sur sa victime.</p>
+
+<p>Georges fut ramené à l'habitation et employé aux plus grossiers travaux
+de la ferme. Il put sans doute s'abstenir de toute parole
+irrespectueuse; mais l'&oelig;il rempli d'éclairs, mais le front sombre et
+troublé, n'est-ce point là un langage aussi, un langage auquel on ne
+saurait imposer silence? Signe trop visible qu'on ne peut faire de
+l'homme une chose!</p>
+
+<p>C'était pendant l'heureuse période de son travail à la fabrique que
+Georges avait vu Élisa et qu'il l'avait épousée: pendant cette période,
+jouissant de la confiance et de la faveur de son chef, il avait pleine
+liberté d'aller et de venir à sa guise. Ce mariage avait <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> reçu la
+haute approbation de Mme Shelby, qui, comme toutes les femmes, aimait
+assez à s'occuper de mariage: elle était heureuse de marier sa belle
+favorite avec un homme de sa classe, qui lui convenait d'ailleurs de
+toute façon. Ils furent donc unis dans le grand salon de Mme Shelby, qui
+voulut elle-même orner de fleurs d'oranger les beaux cheveux de la
+fiancée et la parer du voile nuptial. Jamais ce voile ne couvrit une
+tête plus charmante. Rien ne manqua: ni les gants blancs, ni les
+gâteaux, ni le vin; on accourait pour louer la beauté de la jeune fille
+et la grâce et la libéralité de sa maîtresse.</p>
+
+<p>Pendant une ou deux années, Élisa vit son mari assez fréquemment; rien
+n'interrompit leur bonheur que la perte de deux enfants en bas âge,
+auxquels elle était passionnément attachée: elle mit une telle vivacité
+dans sa douleur qu'elle s'attira les douces remontrances de sa
+maîtresse, qui voulait, avec une sollicitude toute maternelle, contenir
+ses sentiments naturellement passionnés dans les limites de la raison et
+de la religion.</p>
+
+<p>Cependant, après la naissance du petit Henri, elle s'était peu à peu
+calmée et apaisée; tous ces liens saignants de l'affection, tous ces
+nerfs frémissants s'enlacèrent à cette petite vie et retrouvèrent leur
+puissance et leur force. Élisa fut donc une heureuse femme jusqu'au jour
+où son mari fut violemment arraché de la fabrique et ramené sous le joug
+de fer de son possesseur légal.</p>
+
+<p>Le manufacturier, fidèle à sa parole, alla rendre visite à M. Harris,
+une semaine ou deux après le départ de Georges. Il espérait que le feu
+de la colère serait éteint.... Il ne négligea rien pour obtenir qu'on
+lui rendît l'esclave.</p>
+
+<p>«Ne prenez pas la peine de m'en parler davantage, répondit Harris d'un
+ton brusque et irrité; je sais ce que j'ai à faire, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prétends vous influencer en rien, monsieur; je croyais seulement
+que vous auriez pu penser qu'il était de votre intérêt de me rendre cet
+homme aux conditions....</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, monsieur.... J'ai surpris l'autre jour vos menées et vos
+chuchotements; mais on ne m'en impose pas de cette façon-là,
+monsieur!... Nous sommes dans un pays libre, monsieur; l'homme est à
+moi, j'en fais ce que je veux: voilà!»</p>
+
+<p>Ainsi s'évanouit la dernière espérance de Georges.... Il n'a plus
+maintenant devant lui qu'une vie de travail et de misère, rendue plus
+amère encore par toutes les taquineries mesquines et toutes les
+vexations à coups d'épingles d'une tyrannie inventive.</p>
+
+<p>Un jurisconsulte humain disait un jour: «Vous ne pouvez faire <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> pis à
+un homme que de le pendre.» Il se trompait: on peut lui faire pis!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE III.<a name="ch3" id="ch3"></a></h2>
+
+<h3>Époux et père.</h3>
+
+<p>Mme Shelby était partie. Élisa se tenait sous la véranda. Triste, elle
+suivait de l'&oelig;il la voiture qui s'éloignait. Une main se posa sur son
+épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina son visage.</p>
+
+<p>«Georges, est-ce vous? vous m'avez fait peur! Oh! je suis si heureuse de
+vous voir! Madame est absente pour toute la soirée. Venez dans ma petite
+chambre; nous avons du temps devant nous.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, elle l'attira vers une jolie petite pièce ouvrant
+sur le vestibule, où elle se tenait ordinairement, occupée à coudre, et
+à portée de la voix de sa maîtresse.</p>
+
+<p>«Oh! je suis bien heureuse.... Mais pourquoi ne souris-tu pas? Regarde
+Henri: comme il grandit!...» Cependant l'enfant jetait sur son père des
+regards furtifs à travers les boucles de ses cheveux épars, et se
+cramponnait aux jupes de sa mère.</p>
+
+<p>«N'est-il pas beau? dit Élisa en relevant les longues boucles et en
+l'embrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais qu'il ne fût jamais né, dit Georges amèrement; je voudrais
+n'être jamais né moi-même.»</p>
+
+<p>Surprise et effrayée, Élisa s'assit, appuya sa tête sur l'épaule de son
+mari et fondit en larmes.</p>
+
+<p>Mais lui, d'une voix bien tendre: «C'est mal à moi, Élisa, de vous faire
+souffrir ainsi, pauvre créature; oh! c'est bien mal! Pourquoi
+m'avez-vous connu?... vous auriez pu être heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;Georges, Georges! pouvez-vous parler ainsi? Quelle si terrible chose
+vous est donc arrivée? Qu'est-ce qui se passe? Nous avons pourtant été
+heureux jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère, nous avons été, dit Georges.» Alors prenant l'enfant sur
+ses genoux, il regarda fixement ses yeux noirs et fiers, et passa ses
+mains dans les longues boucles flottantes.</p>
+
+<p>«C'est votre portrait, Lizy! et vous êtes la plus belle femme que j'aie
+jamais vue et la meilleure que j'aie désiré voir.... et cependant je
+voudrais que nous ne nous fussions jamais vus!</p>
+
+<p>&mdash;O Georges! comment pouvez-vous?....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Élisa, tout est misère, misère, misère! Ma vie est misérable
+comme celle du ver de terre.... La vie, la vie me dévore. Je <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> suis
+un pauvre esclave, perdu, abandonné.... Je vous entraîne dans ma
+chute.... voilà tout! Pourquoi essayons-nous de faire quelque chose,
+d'apprendre quelque chose, d'être quelque chose? A quoi bon la vie?...
+Je voudrais être mort!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! maintenant, mon cher Georges, voilà qui est vraiment mal.... Je
+sais combien vous avez été affligé de perdre votre place dans la
+fabrique.... Je sais que vous avez un maître bien dur.... Mais, je vous
+en prie, prenez patience.... peut-être que....</p>
+
+<p>&mdash;Patience! s'écria-t-il en l'interrompant.... N'ai-je pas eu de la
+patience? ai-je dit un seul mot quand il est venu et qu'il m'a enlevé,
+sans motif, de cette maison, où tous étaient bons pour moi? Je lui
+abandonnais tout le profit de mon travail, et tous disaient que je
+travaillais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cela est affreux, dit Élisa.... mais après tout il est votre
+maître, vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître! Eh! qui l'a fait mon maître? c'est à quoi je pense.... Je
+suis un homme aussi bien que lui; et je vaux mieux que lui! Je connais
+mieux le travail que lui, et les affaires mieux que lui. Je lis mieux
+que lui, j'écris mieux, et j'ai appris tout moi-même sans lui en devoir
+de gré.... J'ai appris malgré lui; et maintenant quel droit a-t-il de
+faire de moi une bête de somme, de m'arracher à un travail que je fais
+bien, que je fais mieux que lui, pour me faire faire la besogne d'une
+brute? Je sais ce qu'il veut.... il veut m'abattre, m'humilier.... c'est
+pour cela qu'il m'emploie aux &oelig;uvres les plus basses et les plus
+pénibles.</p>
+
+<p>&mdash;O Georges! Georges! vous m'effrayez. Je ne vous ai jamais entendu
+parler ainsi; j'ai peur que vous ne fassiez quelque chose de
+terrible.... Je comprends ce que vous éprouvez; mais prenez garde,
+Georges, pour l'amour de moi et pour Henri!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été prudent et j'ai été patient, mais de jour en jour le mal
+empire; la chair et le sang ne peuvent en supporter davantage. Chaque
+occasion qu'il peut saisir de me tourmenter et de m'insulter.... il la
+saisit. Je croyais qu'il me serait possible de bien travailler, et de
+vivre en paix, et d'avoir un peu de temps pour lire et m'instruire en
+dehors des heures du travail.... Non! plus je puis porter, plus il me
+charge!.... il affirme que, bien que je ne dise rien, il voit que j'ai
+le diable au corps, et qu'il veut le faire sortir.... Eh bien! oui, un
+de ces jours ce diable sortira, mais d'une façon qui ne lui plaira pas,
+ou je serais bien trompé....</p>
+
+<p>&mdash;O cher! que ferons-nous? dit Élisa tout en pleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Pas plus tard qu'hier, dit Georges, j'étais occupé à charger des
+pierres sur une charrette; le jeune maître, M. Tom, était là, <span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span>
+faisant claquer son fouet si près du cheval qu'il effrayait la pauvre
+bête. Je le priai de cesser aussi poliment que je pus, il n'en fit rien:
+je renouvelai ma demande; il se tourna vers moi et se mit à me frapper
+moi-même. Je lui saisis la main; il poussa des cris perçants, me donna
+des coups de pied et courut à son père, à qui il dit que je le battais.
+Celui-ci devint furieux, dit qu'il voulait m'apprendre à connaître mon
+maître; il m'attacha à un arbre, coupa des baguettes, et dit au jeune
+monsieur qu'il pouvait me frapper jusqu'à ce qu'il fût fatigué. Il le
+fit.... Et moi, je ne l'en ferais pas ressouvenir un jour!»</p>
+
+<p>Le front de l'esclave s'assombrit. Une flamme passa dans ses yeux; sa
+femme trembla....</p>
+
+<p>«Qui a fait cet homme mon maître? murmurait-il encore; voilà ce que je
+veux savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit Élisa tristement, j'ai toujours cru que je devais obéir à
+mon maître et à ma maîtresse pour être chrétienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez avoir raison en ce qui vous concerne: ils vous ont élevée
+comme leur enfant, nourrie, habillée, bien traitée, instruite; cela leur
+donne des droits. Mais moi, coups de pied, coups de poing, insultes et
+jurons.... abandon parfois.... c'était mon meilleur lot.... voilà ce que
+je leur dois! J'ai payé mon entretien au centuple.... mais je ne veux
+plus souffrir.... non! je ne veux plus....» Et il ferma le poing, en
+fronçant le sourcil d'un air terrible.</p>
+
+<p>Élisa tremblait et se taisait; elle n'avait jamais vu son mari dans un
+tel état, et toutes ses théories de douce persuasion pliaient comme un
+roseau dans l'orage de ces passions.</p>
+
+<p>«Vous savez, reprit Georges, ce petit chien, Carlo, que vous m'avez
+donné? C'était toute ma joie: la nuit, il dormait avec moi; le jour, il
+me suivait partout: il me regardait avec tendresse, comme s'il eût
+compris ce que je souffrais.... L'autre jour, je le nourrissais de
+quelques restes, ramassés pour lui à la porte de la cuisine. Le maître
+nous vit et dit que je nourrissais un chien à ses dépens.... qu'il ne
+pouvait souffrir que chaque nègre eût ainsi son chien, et il m'ordonna
+de lui attacher une pierre au cou et de le jeter dans l'étang.</p>
+
+<p>&mdash;O Georges! vous ne l'avez pas fait!</p>
+
+<p>&mdash;Moi? non! mais lui l'a fait! Lui et Tom assommèrent à coups de pierres
+la pauvre bête qui se noyait.... Carlo me regardait tristement,
+s'étonnant que je ne vinsse pas le sauver.... J'eus le fouet pour
+n'avoir pas obéi.... Qu'importe? mon maître saura que je ne suis pas de
+ceux que le fouet assouplit.... Mon jour viendra.... qu'on y prenne
+garde!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! que feras-tu? Georges, ne fais rien de mal.... si seulement tu
+crois en Dieu, et que tu essayes de faire le bien.... il te sauvera.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas chrétien comme vous, Élisa; mon c&oelig;ur est plein
+d'amertume, je ne peux avoir confiance en Dieu.... Pourquoi permet-il
+que les choses aillent ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Georges, il faut croire: ma maîtresse dit que, si les choses semblent
+tourner contre nous, nous devons penser que Dieu cependant fait tout
+pour notre bien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aisé à dire à des gens qui sont assis sur des sofas et voiturés
+dans leurs équipages. Qu'ils soient à ma place, et je gage qu'ils
+changeront de discours.... Oh! je voudrais être bon.... mais mon c&oelig;ur
+brûle, rien ne peut l'éteindre.... Vous-même vous ne pourriez pas.... si
+je disais tout.... car vous ne savez pas encore toute la vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il y avoir encore?</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez! dernièrement le maître a dit qu'il avait eu grand tort de me
+laisser marier hors de sa maison; qu'il déteste M. Shelby et les siens,
+parce qu'ils sont orgueilleux et qu'ils portent la tête plus haut que
+lui. Il dit que vous me donnez des idées d'orgueil, qu'il ne me laissera
+plus venir ici, mais que je prendrai une autre femme et m'établirai chez
+lui. Il se contenta d'abord d'insinuer et de murmurer cela tout bas;
+mais hier il me dit que j'aurais à prendre Mina dans ma cabane, ou qu'il
+me vendrait de l'autre côté de la rivière.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, vous êtes marié avec moi par le ministre, aussi bien que si
+vous eussiez été un blanc, dit Élisa tout naïvement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne savez-vous pas qu'une esclave ne peut pas être mariée? Il n'y a
+pas de loi là-dessus dans ce pays. Je ne puis vous garder comme femme
+s'il veut que nous nous séparions.... et voilà pourquoi je voudrais ne
+vous avoir jamais vue! voilà pourquoi je voudrais ne pas être né.... Ce
+serait meilleur pour tous deux, meilleur pour ce pauvre enfant qu'attend
+un pareil sort....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! notre maître à nous est si bon!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais qui sait? il peut mourir, et l'enfant peut être vendu on ne
+sait à qui. A quoi lui sert d'être si beau, si vif, si brillant? Je vous
+le dis, Élisa, un glaive vous percera l'âme pour chaque grâce ou chaque
+qualité de votre enfant.... Il vaudra trop pour qu'on vous le
+laisse....»</p>
+
+<p>Ces paroles mordaient cruellement le c&oelig;ur d'Élisa. Le fantôme du
+marchand d'esclaves passa devant ses yeux.... Comme si elle eût reçu le
+coup de la mort, elle pâlit, le souffle lui manqua.... Elle jeta un coup
+d'&oelig;il vers le vestibule où l'enfant s'était retiré pendant <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> cette
+grave et triste conversation. Le bambin cependant, superbe comme un
+triomphateur, se promenait à cheval.... sur la canne de M. Shelby. Élisa
+aurait bien voulu confier ses craintes à son mari, mais elle n'osa.</p>
+
+<p>«Non, pensa-t-elle, son fardeau est déjà assez lourd.... pauvre cher
+homme! Non, je ne lui dirai rien.... Et puis, ce n'est pas vrai.... ma
+maîtresse ne m'a jamais trompée!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Élisa, mon enfant, dit le mari tristement, du courage et
+adieu! je m'en vais....</p>
+
+<p>&mdash;T'en aller! t'en aller! et où vas-tu, Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Au Canada, dit-il en maîtrisant son émotion. Et quand je serai là, je
+vous achèterai.... c'est le dernier espoir qui nous reste. Vous avez un
+bon maître, il ne refusera pas de vous vendre.... je vous achèterai,
+vous et l'enfant.... Oui, si Dieu m'aide, je ferai cela.</p>
+
+<p>&mdash; Oh malheur! Et si vous étiez pris?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas pris, Élisa, je mourrai auparavant.... je serai libre
+ou mort.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne vous tuerez pas vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas nécessaire.... ils me tueront assez vite.... Mais ils ne
+me livreront pas vivant aux marchands du sud.</p>
+
+<p>&mdash;Georges, pour l'amour de moi, soyez prudent! Ne faites rien de mal....
+Ne portez les mains ni sur vous ni sur autrui! Vous êtes bien tenté....
+oh! bien trop! Mais résistez.... Soyez prudent, attentif.... et priez
+Dieu de venir à votre aide....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, Élisa; mais écoutez mon plan. Mon maître s'est mis dans la
+tête de m'envoyer de ce côté avec une note pour M. Symner, qui demeure à
+un mille plus loin. Il s'attend que je viendrai ici pour conter mes
+peines. Il se réjouit de penser que j'apporterai quelque ennui chez les
+Shelby. Cependant je m'en retourne tout résigné, comme si c'était chose
+terminée. J'ai quelques préparatifs à faire. On m'aidera, et dans huit
+jours je serai au nombre de ceux qui manquent à l'appel. Priez pour moi,
+Élisa; peut-être le bon Dieu vous écoutera-t-il, vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! priez vous-même, George, et confiez-vous à lui, et alors vous ne
+ferez rien de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! adieu,» dit Georges en prenant les mains d'Élisa et en fixant
+ses yeux sur ceux de la jeune femme....</p>
+
+<p>Ils se tinrent un moment silencieux, puis il y eut les dernières
+paroles, les sanglots et les larmes amères.... Ce sont là des adieux
+comme en savent faire ceux dont l'espérance du revoir est suspendue à un
+fil léger comme la trame de l'araignée....</p>
+
+<p>Le mari et la femme se séparèrent.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE IV.<a name="ch4" id="ch4"></a></h2>
+
+<h3>Une soirée dans la case de l'oncle Tom.</h3>
+
+<p>La case de l'oncle Tom était une petite construction faite de troncs
+d'arbres, attenant à la <i>maison</i>, comme le nègre appelle par excellence
+l'habitation de son maître. Devant la case, un morceau de jardin, où,
+chaque été, les framboises, les fraises et d'autres fruits, mêlés aux
+légumes, prospéraient sous l'effort d'une culture soigneuse. Toute la
+façade était couverte par un large bégonia écarlate et un rosier
+multiflore: leurs rameaux confondus, se nouant et s'enlaçant, laissaient
+à peine entrevoir çà et là quelques traces des grossiers matériaux du
+petit édifice. La famille brillante et variée des plantes annuelles, les
+chrysanthèmes, les pétunias, trouvaient aussi une petite place pour
+étaler leurs splendeurs, qui faisaient les délices et l'orgueil de la
+tante Chloé.</p>
+
+<p>Cependant entrons dans la case.</p>
+
+<p>Le souper des maîtres était terminé, et la tante Chloé, premier cordon
+bleu de l'habitation, après en avoir surveillé les dispositions,
+laissant aux officiers de bouche d'un ordre inférieur le soin de
+nettoyer les plats, allait dans son petit domaine préparer le souper de
+son vieux mari. C'est bien elle qu'on a pu voir auprès du feu, suivant
+d'un &oelig;il inquiet la friture qui chante dans la poêle, ou soulevant
+d'une main légère le couvercle des casseroles, d'où s'échappe un fumet
+qui annonce quelque chose de bon. Sa figure est noire, ronde et
+brillante; on dirait qu'elle a été frottée de blanc d'&oelig;uf comme sa
+théière étincelante. Sa face dodue rayonne d'aise et de contentement
+sous le turban coquet. On y découvre cette nuance de satisfaction intime
+qui convient à la première cuisinière du voisinage. Telle était la
+réputation justement méritée de la tante Chloé.</p>
+
+<p>Pour une cuisinière, c'était une cuisinière.... et jusqu'au fond de
+l'âme! Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour qui
+ne devînt grave en la voyant s'approcher; elle les faisait réfléchir à
+leurs fins dernières. Elle-même réfléchissait sans cesse au moyen de les
+rôtir, de les farcir ou de les bouillir; ce qui était bien propre à
+inspirer une certaine terreur à des volailles intelligentes. Ses
+gâteaux, qu'elle variait à l'infini, restaient un impénétrable mystère
+pour ceux qui n'étaient pas versés comme elle dans les arcanes de la
+pratique; dans son honnête orgueil, elle riait à se <span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> donner un point
+de côté, quand elle racontait les inutiles efforts de ses rivales pour
+atteindre à cette hauteur.</p>
+
+<p>L'arrivée d'une nombreuse compagnie à l'habitation, l'arrangement d'un
+dîner ou d'un souper de gala, surexcitaient les facultés de son esprit.
+Rien n'était plus agréable à sa vue qu'une rangée de malles sous le
+vestibule; elle prévoyait, avec les arrivants, l'occasion de nouveaux
+efforts et de nouveaux triomphes.</p>
+
+<p>A ce moment de notre récit, la tante Chloé inspectait sa tourtière.
+Abandonnons-la à cette intéressante occupation, et achevons la peinture
+du cottage.</p>
+
+<p>Le lit était dans un coin, recouvert d'une courte-pointe blanche comme
+neige; à côté du lit, un morceau de tapis assez large: c'était là que se
+tenait habituellement la tante Chloé. Le tapis, le lit et toute cette
+partie de l'habitation étaient l'objet de la plus haute considération.
+On les protégeait contre les dévastations et le maraudage des jeunes
+drôles. Ce coin était le salon de la case. Dans l'autre coin, il y avait
+également un lit, mais à moindre prétention; celui-là, il était évident
+que l'on s'en servait.</p>
+
+<p>Le dessus de la cheminée était décoré d'images enluminées, dont le sujet
+était emprunté à l'Écriture sainte, et d'un portrait du général
+Washington, dessiné et colorié de façon à causer quelque étonnement au
+héros, s'il se fût jamais rencontré avec son image.</p>
+
+<p>Dans ce coin, sur un banc grossier, deux enfants à têtes de laine, aux
+yeux noirs et brillants, aux joues rebondies et luisantes, étaient
+occupés à surveiller les premières tentatives de marche d'un
+nourrisson.... Ces tentatives se bornaient du reste à se dresser sur les
+pieds, à se balancer un moment d'une jambe sur l'autre, puis à tomber.
+Chaque chute était accueillie par des applaudissements: on eût dit
+quelque miracle accompli.</p>
+
+<p>Une table, dont les membres n'étaient pas complétement exempts de
+rhumatismes, était dressée devant le feu et couverte d'une nappe. On
+voyait déjà les verres et la vaisselle, d'un modèle assez recherché. On
+reconnaissait tous les symptômes qui signalent l'approche d'un festin.</p>
+
+<p>A cette table était assis l'oncle Tom, le plus vaillant travailleur de
+M. Shelby. Tom étant le héros de notre histoire, nous devons le
+daguerréotyper pour nos lecteurs. C'était un homme puissant et bien
+bâti: large poitrine, membres vigoureux, teint d'ébène luisant; un
+visage dont tous les traits, purement africains, étaient caractérisés
+par une expression de bon sens grave et recueilli, uni à la tendresse et
+à la bonté. Il y avait dans tout son air de la dignité et du respect de
+soi-même, mêlé à je ne sais quelle simplicité humble et confiante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span></p>
+
+<p>Il était alors très-laborieusement occupé: une ardoise était placée
+devant lui, et il s'efforçait, avec un soin plein de lenteur, de tracer
+quelques lettres. Il était surveillé dans cette opération par le jeune
+monsieur Georges, vif et pétulant garçon de treize ans, qui s'élevait en
+ce moment à toute la dignité de sa position d'instituteur:</p>
+
+<p>«Pas de ce côté, père Tom, pas de ce côté, s'écria-t-il vivement en
+voyant que l'oncle Tom faisait tourner à droite la queue d'un <i>g</i>; cela
+fait un <i>q</i>, vous voyez bien!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!» dit l'oncle Tom en regardant avec un air de respect et
+d'admiration les <i>q</i> et les <i>g</i> sans nombre que son jeune instituteur
+semait sur l'ardoise pour son édification.</p>
+
+<p>Il prit alors le crayon dans ses gros doigts pesants et recommença
+patiemment.</p>
+
+<p>«Comme ces blancs font tout bien! dit la tante Chloé en s'arrêtant, la
+fourchette en l'air et un morceau de lard au bout; elle regarda M.
+Georges avec orgueil. Il sait écrire déjà! et lire aussi! et chaque
+soir, il veut bien venir nous donner des leçons... Que c'est bon à lui!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, tante Chloé, dit Georges, voilà que je meurs de faim... Est-ce
+que cette galette que je vois dans le poêlon n'est pas à peu près cuite?</p>
+
+<p>&mdash;Bientôt, monsieur Georges, dit Chloé en soulevant le couvercle...
+bientôt. Oh! le brun magnifique! Elle est vraiment d'un brun superbe!
+Ah! il n'y a que moi pour cela. Madame permit l'autre jour à Sally
+d'essayer.... pour apprendre, disait-elle. Ah! madame, lui disais-je, ça
+me fend le c&oelig;ur de voir ainsi gâter les bonnes choses. Le gâteau ne
+monta que d'un côté.... et plus ferme que ma savate... Ah! fi!»</p>
+
+<p>Et, après cette dernière expression de mépris pour la maladresse de
+Sally, la tante Chloé enleva le couvercle et servit un gâteau
+parfaitement réussi, dont aucun praticien de la ville n'eût eu certes à
+rougir. Cette opération délicate une fois menée à bien, Chloé s'occupa
+activement de la partie plus substantielle du souper.</p>
+
+<p>«Allons, Pierre, Moïse, décampez, négrillons! Et vous aussi, Polly.
+Maman donnera de temps en temps quelque chose à sa petite.... Vous,
+monsieur Georges, laissez maintenant vos livres, et mettez-vous à table
+avec mon vieil homme... En moins de rien vous êtes servi.</p>
+
+<p>&mdash;Ils voulaient me retenir à souper à la maison; mais je savais bien ce
+qui m'attendait ici, tante Chloé.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vous êtes venu, mon c&oelig;ur! dit la tante Chloé en mettant le
+gâteau fumant sur l'assiette de Georges... Vous savez que la <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span>
+vieille Chloé vous garde les meilleurs morceaux! Oh! il n'y a que vous
+pour tout comprendre, allez!»</p>
+
+<p>En disant ces mots, la vieille Chloé donna à Georges une chiquenaude sur
+le bras, et revint en toute hâte à son gril.</p>
+
+<p>On mangea les saucisses fumantes.</p>
+
+<p>Quand l'activité fut un peu calmée par ce premier mets:</p>
+
+<p>«Maintenant, au gâteau!» dit Georges.</p>
+
+<p>Et il brandit un immense couteau sur l'objet en question.</p>
+
+<p>«Oh ciel! monsieur Georges, dit Chloé vivement en lui saisissant le
+bras, pas avec ce grand et lourd couteau; laissez-le bien vite, vous
+écraseriez le gâteau. J'ai là un vieux petit couteau très-fin, que je
+garde depuis longtemps pour cette occasion.... Allez maintenant....
+voyez! léger comme une plume. A présent, mangez.... rien ne vous arrête.</p>
+
+<p>&mdash;Thomas Lincoln prétend, dit Georges la bouche pleine, que sa Jenny est
+meilleure cuisinière que vous.</p>
+
+<p>&mdash;Lincoln ne sait ce qu'il dit, reprit Chloé avec un souverain
+mépris.... Il ne faut pas comparer les Lincoln aux Shelby.... ils ont
+leur petit mérite pour les choses ordinaires; mais s'il s'agit d'avoir
+un peu de.... de style!... plus rien!... Mettre M. Lincoln à côté de M.
+Shelby!... Oh! Dieu! et Mme Lincoln, peut-elle figurer dans un salon à
+côté de ma maîtresse.... si belle, si brillante? Allons! ne me parlez
+plus de ces Lincoln.» Et Chloé hocha la tête comme une femme qui a la
+conscience de ce qu'elle sait.</p>
+
+<p>«Cependant, reprit Georges, je vous ai entendu dire que Jenny était une
+excellente cuisinière.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'ai dit, et je puis le répéter.... bonne, mais vulgaire,
+commune.... propre à faire la cuisine de tous les jours; mais l'<i>extra</i>,
+monsieur, l'<i>extra</i>!... elle n'y atteint pas.... Elle fait bien une
+galette de maïs.... et c'est tout.... Je sais qu'elle s'essaye aux
+pâtés.... mais la croûte.... elle manque les croûtes! Elle n'arrivera
+jamais à cette pâtisserie molle et fondante qui s'élève et se gonfle
+comme un soufflet.... non, jamais! Quand miss Mary se maria.... Jenny me
+montra les gâteaux de mariage.... Jenny et moi nous sommes bonnes amies,
+vous savez: je ne dis rien.... Mais allez, monsieur Georges, je ne
+fermerais pas l'&oelig;il d'une semaine si j'avais fait des pâtés
+pareils.... Ce n'était rien qui vaille....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr, reprit Georges, que Jenny les trouvait fort beaux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, elle les montrait comme une innocente. Vous voyez,
+c'est bien cela! Jenny ne sait pas! C'est une famille de rien.... Elle
+ne peut pas savoir, cette fille; ce n'est pas sa faute. Ah! <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span>
+monsieur Georges, vous ignorez la moitié des avantages et priviléges de
+votre famille.»</p>
+
+<p>Ici Chloé soupira et roula des yeux attendris.</p>
+
+<p>«Je suis sûr, Chloé, que je comprends tous mes priviléges. Quant au
+pudding et au gâteau, demandez à Lincoln si je ne le raille pas chaque
+fois que je le rencontre.»</p>
+
+<p>Chloé se renversa dans sa chaise: l'esprit de son jeune maître excita en
+elle des accès de gaieté retentissante. Elle rit, elle rit jusqu'à ce
+que les larmes couvrissent ses joues noires et brillantes..... Cependant
+elle pinçait le jeune homme, et lui donnait même quelques coups de
+poing, en disant qu'il était son bourreau et qu'il la tuerait un de ces
+jours; et, entre chacune de ces prédictions funèbres, les éclats de rire
+sonores recommençaient de plus belle. Georges commença à croire qu'il
+avait trop d'esprit.... que c'était un danger, et qu'il devait prendre
+garde à ce que ses conversations fussent moins meurtrières.</p>
+
+<p>«Ah! vous avez dit cela à Tom? reprit-elle; quel jeune homme vous ferez!
+Ah! vous avez raillé Lincoln? Ah! Seigneur Dieu! monsieur Georges, vous
+feriez rire un fantôme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, lui disais-je, oui, Tom, vous devriez voir les pâtés de Chloé....
+voilà les vrais pâtés.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, il ne faut pas! dit Chloé; car l'idée de la malheureuse
+condition de Tom Lincoln fit une soudaine et vive impression sur son
+c&oelig;ur bienveillant. Vous devriez plutôt l'inviter à venir dîner ici de
+temps en temps, monsieur Georges, ajouta-telle; ce serait tout à fait
+bien de votre part. Vous savez, monsieur Georges, qu'il ne faut se
+croire au-dessus de personne à cause de ses priviléges.... Nos
+priviléges, voyez-vous, nous les avons reçus.... il faut toujours se
+rappeler cela.»</p>
+
+<p>Et Chloé redevint tout à fait sérieuse.</p>
+
+<p>«Eh bien! je prierai Tom de venir dîner la semaine prochaine, et vous
+ferez de votre mieux, mère Chloé; il sera stupéfait, ce brave Tom!... Il
+faudra le faire manger pour quinze jours....</p>
+
+<p>&mdash;C'est cela! c'est cela! s'écria Chloé toute ravie.... Vous verrez!
+Seigneur Dieu! pensez à quelques-uns de nos dîners.... Vous
+rappelez-vous ce pâté de volaille, quand vous reçûtes le général Knox?
+Moi et madame, nous nous disputâmes pour la croûte. Je ne sais ce qu'ont
+parfois les dames; mais c'est au moment où vous avez la plus lourde
+responsabilité sur la tête qu'elles viennent se mêler de vos affaires.
+Madame voulait me montrer comment je devais m'y prendre. A la fin, je me
+fâchai presque.... je lui dis: «Madame, regardez vos belles mains
+blanches et vos longs doigts, et toutes ces bagues <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> étincelantes
+comme nos lis blancs avec leurs perles de rosée.... Regardez maintenant
+mes larges mains noires.... ne voyez-vous pas que Dieu a voulu nous
+créer, moi, pour faire la croûte du pâté, vous, pour rester dans votre
+salon?...» Oui, monsieur Georges, j'étais sur le point de me fâcher....</p>
+
+<p>&mdash;Et que dit ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Elle fixa sur moi ses grands yeux, ses beaux grands yeux, et elle dit:
+«Bien, mère Chloé, je crois que vous avez raison....» Et elle rentra
+dans le salon. Elle aurait dû me donner un coup de poing sur la tête,
+pour mon insolence. Mais chacun à sa place.... je ne puis rien faire
+quand il y a des dames dans la cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;Dans ce dîner, vous vous surpassâtes, chacun le dit.... je me le
+rappelle.</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas?... Moi, j'étais dans la salle à manger.... je vis le
+général passer trois fois son assiette pour retourner au pâté.... Il
+disait: «Vous avez là, madame Shelby, une cuisinière vraiment
+distinguée....» Dieu! je me sentais gonfler d'orgueil! Le général sait
+quelle cuisinière je suis, reprit Chloé en se rengorgeant.... un bien
+bel homme, le général; il descend d'une des premières familles de
+l'ancienne Virginie.... il s'y connaît aussi bien que moi, le général.
+Voyez-vous, monsieur Georges, il y a plusieurs points à noter dans un
+pâté.... tout le monde ne s'en doute pas.... mais le général le sait,
+lui, je m'en suis aperçue aux remarques qu'il a faites.... il connaît le
+pâté!»</p>
+
+<p>Cependant, M. Georges en était arrivé à ce point où un enfant même peut
+en venir (dans des circonstances exceptionnelles), de ne pouvoir avaler
+un morceau de plus. Il eut alors le temps de regarder toutes ces têtes
+de laine et tous ces yeux brillants qui le contemplaient d'un air
+famélique, d'un angle à l'autre de l'appartement.</p>
+
+<p>«Ici, Pierre, ici, Moïse! Et il coupa de larges morceaux qu'il leur
+jeta. Vous en voulez, n'est-ce pas? Allons! Chloé, donnez-leur des
+gâteaux.»</p>
+
+<p>Georges et Tom se placèrent sur un siége confortable, au coin de la
+cheminée, tandis que Chloé, après avoir fait encore une pile de galette,
+prit le <i>baby</i><a name="FNanchor_4" id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a> sur ses genoux, le faisant manger, mangeant elle-même,
+et distribuant les morceaux à Pierre et à Moïse, qui dévoraient en se
+roulant sous la table, criant, se pinçant et tirant les pieds de leur
+petite s&oelig;ur.»</p>
+
+<p>«Plus loin! disait la mère en allongeant de temps en temps un coup de
+pied sous la table en manière d'avertissement, quand le <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> mouvement
+devenait trop importun.... Ne pouvez-vous vous tenir décemment, quand
+les blancs viennent vous voir? Allez-vous finir? Non! eh bien! je vais
+faire sauter un bouton quand M. Georges sera parti!»</p>
+
+<p>Quelle était la véritable portée de cette menace, c'est ce qu'il serait
+difficile de déterminer.... Il est certain que sa terrible obscurité ne
+produisit que peu d'impression sur les jeunes pécheurs à qui on
+l'adressait.</p>
+
+<p>«Ils se sont tellement chatouillés, dit Tom, que maintenant ils ne
+peuvent plus se tenir tranquilles.»</p>
+
+<p>A ce moment, les enfants sortirent de dessous la table, et, les mains et
+le visage pleins de mélasse, commencèrent à embrasser vigoureusement la
+petite fille.</p>
+
+<p>«Voulez-vous bien vous en aller? dit la mère, en repoussant les têtes
+crépues.... Comme vous voici faits!... Cela ne partira jamais! Courez
+vous laver à la fontaine.» Et à ses exhortations elle ajouta une tape
+qui retentit formidablement, mais qui n'excita autre chose que le rire
+des enfants qui tombèrent l'un sur l'autre en sortant, avec des éclats
+de rire joyeux et frais.</p>
+
+<p>«A-t-on jamais vu d'aussi méchants garnements?» dit Chloé avec une
+certaine satisfaction maternelle. Elle atteignit une vieille serviette
+destinée à cet effet; elle prit un peu d'eau dans une théière fêlée, et
+débarbouilla les mains et le visage du baby. Elle les frotta jusqu'à les
+faire reluire, puis elle mit l'enfant sur les genoux de Tom, et fit
+disparaître les traces du souper. Cependant le marmot tirait le nez,
+égratignait le visage de Tom et passait dans les cheveux de son père ses
+petites mains potelées. Ce dernier exercice semblait surtout lui causer
+une joie particulière.</p>
+
+<p>«N'est-ce point là un bijou d'enfant?» dit Tom en l'écartant un peu de
+lui pour mieux la voir; et se levant, il l'assit sur sa large épaule et
+commença de gesticuler et de danser avec elle, tandis que Georges
+secouait autour d'elle son mouchoir de poche, et que Moïse et Peter
+cabriolaient comme de jeunes ours. Chloé déclara enfin que tout ce bruit
+lui fendait la tête; mais, comme cette plainte énergique se faisait
+entendre plusieurs fois par jour dans la case, elle ne réprima point la
+gaieté pétulante de nos amis: les jeux, les danses et les cris
+continuèrent, jusqu'à ce que chacun tombât d'épuisement.</p>
+
+<p>«J'espère à présent que vous en avez assez, dit la mère, qui venait de
+tirer des matelas d'un coffre grossier. Allons! Moïse, Pierre,
+fourrez-vous là-dedans! Voici l'heure du meeting.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne voulons pas nous coucher, mère, nous voulons être du meeting;
+c'est si curieux! Nous aimons cela, nous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Allons! mère Chloé, accordez-leur cela. Qu'ils soient du meeting!» dit
+Georges en repoussant les lits grossiers.</p>
+
+<p>Chloé, ayant ainsi sauvé les apparences, fut enchantée de la tournure
+que prenait la chose.</p>
+
+<p>«Au fait, dit-elle, cela pourra leur faire quelque bien.»</p>
+
+<p>Toute la maison se forma en comité pour faire les dispositions et
+préparatifs du meeting.</p>
+
+<p>«Comment aurons-nous des chaises? dit Chloé.... Je n'en sais rien, pour
+mon compte!...» Comme depuis longtemps le <i>meeting</i> se tenait chaque
+semaine chez l'oncle Tom, sans plus de chaises que ce jour-là, il y
+avait lieu d'espérer que l'on placerait tout le monde.</p>
+
+<p>«Le vieux père Pierre a brisé les deux pieds de cette vieille chaise la
+semaine dernière, murmura Moïse.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois plutôt que c'est toi, dit Chloé; je reconnais là un de tes
+tours.</p>
+
+<p>&mdash;Ah bah! reprit l'enfant, elle se tiendra bien.... si on l'appuie
+contre la muraille.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faudra pas asseoir dedans le vieux Pierre, parce qu'il se
+balance toujours en chantant.... l'autre soir, il a failli tomber tout
+de son long dans la chambre....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon bon Dieu! il faut le mettre dessus, dit Moïse; et quand il
+commencera: «Venez, saints et pécheurs, écoutez-moi!» pouf! il tombera.»</p>
+
+<p>Moïse imita les intonations nasales du bonhomme, et, pour <i>illustrer</i> la
+catastrophe qu'il racontait, il se laissa tomber sur le plancher.</p>
+
+<p>«Conduisez-vous donc décemment si vous pouvez, dit Chloé. N'avez-vous
+pas de honte?»</p>
+
+<p>M. Georges prit part à la gaieté du délinquant, et déclara qu'il était
+un véritable farceur. L'admonition maternelle perdit ainsi tout son
+effet.</p>
+
+<p>«Eh bien! bonhomme! dit Chloé à son mari, il faut disposer vos barils.</p>
+
+<p>&mdash;Les barils de maman sont comme ceux de la veuve, dont M. Georges nous
+lisait l'autre jour l'histoire dans le gros livre.... ils ne <i>manquent</i>
+jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Si! la semaine dernière un d'eux défonça, et tous tombèrent au milieu
+de leurs chants.... Te souviens-tu?»</p>
+
+<p>Pendant cet aparté de Moïse et de Peter, deux barils vides furent roulés
+dans la case, et calés avec des pierres de chaque côté. On mit des
+planches en travers, puis on compléta les préparatifs en renversant des
+baquets et en rangeant les chaises boiteuses.</p>
+
+<p>«Monsieur Georges est un si bon lecteur, que je suis sûre qu'il <span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span>
+voudra bien rester et lire pour nous, dit Chloé.... ce serait si
+intéressant!»</p>
+
+<p>Georges consentit avec joie: un enfant est toujours disposé à faire ce
+qui lui donne un peu d'importance.</p>
+
+<p>La chambre fut bientôt remplie d'une compagnie bigarrée, depuis la
+vieille tête grise du patriarche de quatre-vingts ans jusqu'au jeune
+garçon et à la jeune fille de quinze. On échangea d'abord quelques
+innocents commérages sur différents sujets.... «Où la mère Sally
+avait-elle eu son nouveau mouchoir rouge?... Madame allait donner à Lisa
+sa robe de mousseline à pois.... Monsieur devait acheter un cheval de
+trois ans, qui allait ajouter à la gloire de la maison....» Quelques-uns
+des fidèles appartenaient à des habitations du voisinage, et on leur
+permettait de se réunir chez Tom; ils apportaient leur quote-part de
+cancans sur ce qui se faisait ou se disait dans l'habitation: c'était le
+même <i>libre échange</i> que dans les cercles d'un monde plus élevé.</p>
+
+<p>Au bout d'un instant les chants commencèrent, à la satisfaction
+très-évidente des assistants. Le désagrément des intonations nasales ne
+pouvait détruire complétement l'effet de ces voix naturellement belles,
+chantant cette musique à la fois ardente et sauvage.... Les paroles
+étaient les hymnes ordinaires et bien connues que l'on entend dans tous
+les temples, ou bien elles étaient empruntées aux missions ambulantes,
+et elles avaient je ne sais quel caractère étrange où l'on pressentait
+l'infini.</p>
+
+<p>Le ch&oelig;ur d'un de ces psaumes était chanté avec autant d'énergie que
+d'onction:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Il faut tomber sur le champ de bataille!</span><br />
+ <span class="i0">Il faut tomber sur le champ de bataille!...</span><br />
+ <span class="i6">Gloire, gloire à mon âme!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Un autre refrain favori fut souvent répété:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Oui, je vais à la gloire.... Oh! suivez-moi! Déjà</span><br />
+ <span class="i0">L'ange, du haut des cieux, me fait signe et m'appelle.</span><br />
+ <span class="i0">Je vois la cité d'or et la porte éternelle!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Il y en avait beaucoup d'autres encore qui faisaient sans cesse allusion
+aux rives du Jourdain, aux champs de Chanaan et à la nouvelle Jérusalem.
+L'esprit du nègre, impressionnable et mobile, s'attache toujours aux
+hymnes qui lui présentent de saisissantes images.... Tout en chantant,
+les uns riaient, les autres pleuraient, quelques-uns frappaient dans
+leurs mains ou bien ils se les serraient <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> les uns aux autres, comme
+s'ils eussent heureusement atteint l'autre rive du fleuve.</p>
+
+<p>Diverses exhortations, des exemples que l'on rapportait, alternaient
+avec les chants. Une vieille femme à tête grise, qui ne travaillait plus
+depuis longtemps, mais que l'on révérait comme la chronique du temps
+passé, se leva et s'appuyant sur son bâton:</p>
+
+<p>«Bien, mes enfants, dit-elle, bien! Je suis heureuse de vous voir et de
+vous entendre une fois de plus.... Je ne sais pas quand j'irai à la
+gloire.... Mais je suis prête, mes enfants, mon petit paquet est fait,
+j'ai mis mon chapeau: j'attends que la voiture passe et m'emporte chez
+moi. Il me semble, la nuit, que j'entends le bruit des roues et que je
+regarde à la porte.... Et maintenant, mes enfants, soyez toujours prêts
+aussi.... je vous le dis à tous!»</p>
+
+<p>Et frappant fortement la terre de son bâton:</p>
+
+<p>«C'est une grande chose, cette gloire, dit-elle, une grande chose,
+enfants! Et vous ne faites rien pour elle.... c'est étonnant!»</p>
+
+<p>La vieille femme se rassit: ses larmes coulèrent par torrents, elle
+paraissait hors d'elle-même.... Toute l'assistance répétait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">O Chanaan! terre de Chanaan;</span><br />
+ <span class="i0">Nous irons tous vers Chanaan!...</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Georges, à la demande générale, lut les derniers chapitres de la
+<i>Révélation</i><a name="FNanchor_5" id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a>. Il fut souvent interrompu par ces exclamations: «Oh!
+Dieu! écoutez cela! pensez à cela!... cela arrivera, n'en doutez pas!»</p>
+
+<p>Georges, qui avait beaucoup de facilité et que sa mère avait
+soigneusement instruit de sa religion, se sentant l'objet de l'attention
+générale, y mettait du sien de temps en temps, avec une gravité et un
+sérieux louable. Il était admiré par les jeunes et béni par les vieux.
+On répétait de tous côtés qu'un ministre ne pourrait pas mieux faire, et
+que c'était réellement merveilleux.</p>
+
+<p>Pour tout ce qui touchait à la religion, Tom, dans le voisinage, passait
+pour une sorte de patriarche. Le côté moral dominait en lui: il avait en
+même temps plus de largeur et d'élévation d'esprit qu'on n'en rencontre
+parmi ses compagnons; il était l'objet d'un grand respect: il était
+parmi eux comme un ministre. Le style simple, cordial, sincère de ses
+exhortations, aurait édifié des personnes d'une plus haute éducation.
+Mais c'était dans la prière qu'il excellait. Rien ne pouvait surpasser
+la simplicité touchante, l'entraînement juvénile de cette prière,
+enrichie du langage de l'Écriture, qu'il s'était en quelque sorte
+assimilée et qui tombait de ses <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> lèvres sans qu'il en eût
+conscience. «Il priait juste!» disait un vieux nègre dans son pieux
+langage, et sa prière avait toujours un tel effet sur les sentiments de
+l'assistance, qu'elle courait souvent le risque d'être étouffée sous les
+répons abondants qui s'échappaient de toutes parts autour de lui.</p>
+
+<p>Pendant que cette scène se passait dans la case de l'esclave, il s'en
+passait une bien différente dans la maison du maître.</p>
+
+<p>Le marchand et M. Shelby étaient assis l'un devant l'autre dans la salle
+à manger, auprès d'une table couverte de papier et de tout ce qu'il faut
+pour écrire. M. Shelby était occupé à compter des liasses de billets.
+Quand ils furent comptés, il les passa au marchand, qui les compta
+également.</p>
+
+<p>«C'est bien, dit celui-ci; il n'y a plus maintenant qu'à signer.»</p>
+
+<p>M. Shelby prit vivement les billets de vente et signa, comme un homme
+pressé de finir une besogne ennuyeuse; puis il tendit au marchand l'acte
+signé et de l'argent. Haley tira d'une vieille valise un parchemin qu'il
+présenta à M. Shelby après l'avoir un moment examiné. Celui-ci s'en
+empara avec un empressement qu'il ne put dissimuler.</p>
+
+<p>«Maintenant, voilà qui est fait, dit Haley en se levant.</p>
+
+<p>&mdash;<i>C'est fait!</i> reprit Shelby d'un air rêveur; et, tirant de sa poitrine
+un long soupir, il répéta encore: <i>C'est fait!</i></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en paraissez pas bien ravi, à ce qu'il me semble, dit le
+marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Haley, répondit M. Shelby, j'espère que vous vous souviendrez que vous
+m'avez promis sur l'honneur de ne pas vendre Tom sans savoir entre
+quelles mains il ira.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, c'est justement ce que vous avez fait vous-même, dit le
+marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez quelle nécessité m'a contraint!</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle pourrait m'obliger aussi, <i>moi</i>, reprit Haley. Cependant je
+ferai de mon mieux pour donner une bonne place à Tom. Quant à le
+maltraiter moi-même, vous n'avez rien à craindre de ce côté-là. Si je
+remercie Dieu de quelque chose, c'est de ne m'avoir pas fait cruel.»</p>
+
+<p>Le marchand avait trop bien expliqué tout d'abord comment il entendait
+l'<i>humanité</i> pour rassurer beaucoup M. Shelby par ses protestations.
+Mais, comme dans les circonstances actuelles il ne pouvait exiger rien
+de plus, il le laissa partir sans observation, et il alluma un cigare
+pour se distraire.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE V.<a name="ch5" id="ch5"></a></h2>
+
+<h3>Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change
+de propriétaire.</h3>
+
+<p>M. et Mme Shelby s'étaient retirés dans leur appartement pour la nuit.</p>
+
+<p>Le mari s'était étendu dans un fauteuil confortable: il parcourait
+quelques lettres arrivées par la poste de l'après-dîner; la femme était
+debout devant son miroir, déroulant les boucles et dénouant les tresses
+de ses cheveux, élégant ouvrage d'Élisa. Mme Shelby, remarquant la
+pâleur et l'&oelig;il hagard d'Élisa, l'avait dispensée de son service pour
+ce soir-là; l'occupation du moment lui rappela la conversation du matin,
+et se tournant vers son mari, elle lui dit avec assez d'insouciance:</p>
+
+<p>«A propos, Arthur, quel est donc cet homme assez mal élevé que vous avez
+fait asseoir à notre table aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Il s'appelle Haley, dit Shelby en se retournant sur son siége comme un
+homme mal à l'aise; et il tint ses yeux fixés sur la lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Haley! quel est-il, et qui peut l'attirer ici, dites-moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! c'est un homme avec qui j'ai fait quelques affaires, la
+dernière fois que je suis allé aux Natchez, dit M. Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! il s'est cru autorisé par là à venir s'installer chez nous et à
+nous demander à dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais non; c'est moi qui l'avais invité. J'ai quelques intérêts avec
+lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un marchand d'esclaves? poursuivit Mme Shelby, qui observait un
+certain embarras dans les façons de son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ma chère, qui a pu vous mettre cela dans la tête? dit celui-ci en
+levant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Rien! seulement, dans l'après-dîner, Élisa est venue ici, émue,
+bouleversée, tout en larmes; elle m'a dit que vous étiez en conférence
+avec un marchand d'esclaves, et qu'elle l'avait entendu vous faire des
+offres pour son enfant!... Oh! la sotte créature!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle vous a dit cela? reprit M. Shelby; et il reprit sa lettre,
+qu'il sembla lire avec la plus grande attention, tout en la tenant à
+l'envers. Il faut que cela éclate, se dit-il en lui-même; aussi bien
+maintenant que plus tard!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai dit à Élisa, reprit Mme Shelby, tout en continuant d'arranger ses
+cheveux, qu'elle était vraiment bien folle de s'affliger <span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> ainsi, que
+vous ne traitez jamais avec des gens de cette sorte.... et puis, que je
+savais que vous ne voulez vendre aucun de vos esclaves.... et ce pauvre
+enfant moins que tout autre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Émilie; c'est ainsi que j'ai toujours dit et pensé. Mais
+aujourd'hui.... mes affaires sont dans un tel état.... que je ne
+puis.... il faudra que j'en vende quelques-uns....</p>
+
+<p>&mdash;A ce misérable! lui vendre.... vous! Oh! c'est impossible.... vous ne
+parlez pas sérieusement!...</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le regret de vous dire que je suis sérieux.... j'ai consenti à
+vendre Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! notre Tom.... cette bonne et fidèle créature, votre fidèle
+esclave depuis son enfance.... Oh! monsieur Shelby! Et vous lui aviez
+promis sa liberté.... vous et moi nous lui en avons parlé maintes
+fois.... Ah! maintenant, je puis tout croire.... je puis croire
+maintenant que vous vendrez le petit Henri.... l'unique enfant de la
+pauvre Élisa....»</p>
+
+<p>Mme Shelby prononça ces mots d'un ton qui tenait le milieu entre la
+douleur et l'indignation.</p>
+
+<p>«Eh bien! puisqu'il faut que vous sachiez tout.... cela est. J'ai
+consenti à vendre ensemble Tom et Henri.... Je ne sais pas pourquoi on
+me regarde comme un monstre parce que je fais ce que tout le monde fait
+tous les jours....</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ceux-là entre tous?... Oui! si vraiment vous deviez
+vendre, pourquoi choisir ceux-là?...</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'ils me rapporteront les plus grosses sommes. Voilà pourquoi
+je ne pouvais en choisir d'autres, si vous en venez là. L'individu m'a
+offert un bon prix d'Élisa... si cela vous convient mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Le misérable! s'écria Mme Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas voulu l'écouter un moment.... non! à cause de vous, je
+n'ai pas voulu l'écouter. Sachez-m'en quelque gré.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, dit Mme Shelby en se remettant, pardonnez-moi. J'ai été vive.
+Vous m'avez surprise. Je n'étais pas préparée à cela. Mais certainement
+vous me permettrez d'intercéder pour ces pauvres créatures. Tom est un
+nègre; mais c'est un noble c&oelig;ur, et un homme fidèle. Je suis sûre,
+monsieur Shelby, qu'au besoin il donnerait sa vie pour vous....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'ose le dire.... Mais que voulez-vous? il le faut!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pas faire un sacrifice d'argent? Allez! j'en supporterai
+ma part bien volontiers. Oh! monsieur Shelby! j'ai essayé.... je me suis
+efforcée, comme une femme chrétienne, d'accomplir mon devoir envers ces
+pauvres créatures, si simples, si malheureuses. J'en ai eu soin.... je
+les ai instruites, je les ai veillées. Il y a des <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> années que je
+connais leurs modestes joies et leurs humbles soucis.... Comment
+pourrai-je élever ma tête au milieu d'eux, si pour un misérable gain
+nous vendons ce digne et excellent Tom? si nous lui arrachons en un
+instant tout ce que nous lui avons appris à aimer et à respecter?...
+Oui! je leur ai appris les devoirs de la famille, de père et d'enfant,
+de mari et de femme: comment supporter la pensée de leur montrer
+maintenant qu'il n'y a pas de liens, de relations, si sacrées qu'elles
+soient, que nous ne soyons prêts à briser pour de l'argent? J'ai souvent
+parlé avec Élisa de son enfant et de ses devoirs envers lui comme mère
+chrétienne. Je lui ai dit qu'elle devait le surveiller, prier pour lui,
+l'élever en chrétien.... et maintenant.... que puis-je dire, si vous le
+lui arrachez pour le vendre, corps et âme, à un profane, à un homme sans
+principes?... et cela pour épargner un peu d'argent! Et je lui ai dit
+qu'une âme valait mieux que toutes les richesses du monde....
+Pourra-t-elle me croire en voyant vendre son enfant? Le vendre, hélas!
+pour la ruine de son corps et de son âme.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien fâché, Émilie, que vous le preniez si vivement. Oui, en
+vérité; je respecte vos sentiments, quoique je ne puisse pas prétendre
+les partager entièrement. Mais, je vous le dis maintenant
+solennellement, tout est inutile.... c'est le seul moyen de me
+sauver.... Je ne voulais pas vous le dire, Émilie.... mais voyez-vous,
+s'il faut parler net.... ou vendre ces deux-là, ou vendre tout! Ils
+doivent partir, ou tous partiront! Haley possède une hypothèque sur
+moi.... si je ne la purge pas avec lui, elle emportera tout.... J'ai
+économisé, j'ai gratté sur tout, j'ai emprunté, j'ai fait tout, excepté
+mendier.... et je n'ai pu arriver à la balance de mon compte sans le
+prix de ces deux-là.... J'ai dû les abandonner. Haley avait un caprice
+pour l'enfant, il a voulu terminer l'affaire de cette façon et non d'une
+autre.... j'étais en son pouvoir; j'ai dû obéir.... Eussiez-vous mieux
+aimé les voir tous vendus?»</p>
+
+<p>On eût dit que Mme Shelby venait de recevoir le coup mortel. Elle resta
+un instant immobile, puis elle se retourna vers sa table, mit sa tête
+dans ses mains et poussa <ins class="correction" title="cemme">comme</ins> un gémissement.</p>
+
+<p>«C'est la malédiction de Dieu sur l'esclavage.... Amère, amère et
+maudite chose! Malédiction sur le maître! malédiction sur l'esclave!...
+J'étais folle de penser que je pouvais faire quelque chose de bon avec
+ce mal mortel.... c'est un péché que d'avoir un esclave avec des lois
+comme les nôtres. Je l'ai toujours pensé; je le pensais quand j'étais
+jeune fille, je le pense encore plus depuis l'église<a name="FNanchor_6" id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> Mais
+j'avais aussi pensé à dorer l'esclavage; j'espérais, à force de soins et
+de bonté, faire aux miens l'esclavage plus doux que la liberté même....
+folle que j'étais!</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme, vous devenez tout à fait abolitionniste.... mais tout à
+fait.</p>
+
+<p>&mdash;Abolitionniste! s'ils savaient tout ce que je sais sur l'esclavage,
+ils pourraient parler. Nous n'avons pas besoin d'eux pour nous
+instruire. Vous savez que je n'ai jamais pensé que l'esclavage fût un
+droit; je n'ai jamais eu volontairement d'esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Vous différez en cela de beaucoup de gens pieux, dit M. Shelby; vous
+vous rappelez le sermon de M. B.... l'autre dimanche.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'écouter de tels sermons, et je désire n'entendre
+plus jamais M. B.... dans notre église. Les ministres ne peuvent pas
+empêcher le mal; ils ne peuvent pas le guérir beaucoup plus que
+nous-mêmes. Mais le justifier! cela m'a toujours paru une monstruosité,
+et je suis sûre que vous-même vous n'êtes point édifié de ce sermon.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! j'avoue que parfois ces ministres poussent les choses plus
+loin que nous ne le ferions nous-mêmes, nous autres, pauvres
+pécheurs.... Nous, qui vivons dans le monde, nous sommes forcés, dans
+bien des cas, de franchir les strictes limites du juste; mais nous
+n'aimons pas que les femmes et les prêtres nous imitent, et même nous
+dépassent, dans tout ce qui regarde les m&oelig;urs ou la charité. C'est un
+fait. Maintenant, ma chère, j'espère que vous voyez la nécessité de la
+chose et que vous conviendrez que j'ai agi aussi bien que les
+circonstances me le permettaient.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, sans doute, dit Mme Shelby en tournant sa montre en or entre
+ses doigts fiévreux et distraits. Je n'ai aucun bijou de prix,
+ajouta-t-elle d'un air pensif; mais cette montre ne vaut-elle pas
+quelque chose?... Elle a coûté cher... Pour sauver l'enfant d'Élisa, je
+sacrifierais tout ce que j'ai.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis désolé, Émilie, vraiment désolé que cela vous tienne si fort
+au c&oelig;ur.... mais cela ne servirait à rien. La chose est faite. Les
+billets de vente sont signés. Ils sont entre les mains de Haley. Rendez
+grâce à Dieu que le mal ne soit pas pire. Haley pouvait nous ruiner
+tous, et le voilà désarmé.... Si vous connaissiez comme moi quel homme
+c'est.... vous verriez que nous l'avons échappé belle.</p>
+
+<p>&mdash;Il est donc bien dur?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ce n'est pas précisément un homme cruel, mais c'est un
+homme de sac et de valise, un homme qui ne vit que pour le trafic et le
+lucre; froid, inflexible, inexorable comme la mort et le tombeau. Il
+vendrait sa propre mère, s'il en trouvait <span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span> bon prix.... sans pour
+cela souhaiter aucun mal à la pauvre vieille.</p>
+
+<p>&mdash;Et c'est ce misérable qui achète le bon, le fidèle Tom et l'enfant
+d'Élisa!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ma chère. Le fait est que cela m'est bien pénible.... Je ne veux
+pas y penser. Haley viendra demain matin pour faire ses dispositions et
+prendre possession. Je vais donner ordre que mon cheval soit prêt de
+très-bonne heure; je sortirai. Je ne pourrais pas voir Tom, non je ne
+pourrais pas. Vous devriez arranger une promenade quelque part et
+emmener Élisa. Il ne faut pas que cela se passe devant elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, s'écria Mme Shelby; je ne veux en aucune façon être aide ou
+complice de ces cruautés; j'irai voir ce vieux Tom; je l'assisterai dans
+son malheur; ils verront du moins que leur maîtresse souffre avec eux et
+pour eux. Quant à Élisa, je n'ose pas y penser. Que Dieu nous pardonne!
+Mais qu'avons-nous fait pour en être réduits à cette cruelle nécessité?»</p>
+
+<p>Cette conversation était écoutée par une personne dont M. et Mme Shelby
+étaient loin de soupçonner la présence.</p>
+
+<p>Entre le vestibule et leur appartement il y avait un vaste cabinet.
+Élisa, l'âme troublée, la tête en feu, avait songé à ce cabinet; elle
+s'y était cachée, et, l'oreille à la fente de la porte, elle n'avait pas
+perdu un seul mot de l'entretien.</p>
+
+<p>Quand les deux voix se furent éteintes dans le silence, elle se retira
+d'un pied furtif, pâle, frémissante, les traits contractés, les lèvres
+serrées.... Elle ne ressemblait plus en rien à la douce et timide
+créature qu'elle avait été jusque-là. Elle se glissa avec précaution
+dans le corridor, s'arrêta un moment à la porte de sa maîtresse, leva
+les mains, comme pour un silencieux appel à Dieu, puis tourna sur
+elle-même et rentra dans sa chambre. C'était un appartement calme et
+coquet, au même étage que celui de sa maîtresse. Voici la fenêtre,
+égayée, pleine de soleil, où elle s'asseyait pour coudre en chantant;
+voici l'étagère pour ses livres; voici, tout près d'eux, mille petits
+objets de fantaisie; voici les présents des fêtes de Noël et la modeste
+garde-robe, suspendue dans le cabinet ou rangée dans les tiroirs.... En
+un mot, c'était là sa demeure, et, après tout, une demeure où elle avait
+été bien heureuse! Sur le lit était couché l'enfant endormi. Ses longues
+boucles tombaient négligemment autour de son visage insoucieux encore,
+de sa bouche rose entr'ouverte; ses petites mains potelées étaient
+jetées sur la couverture, et sur toute sa face un sourire se répandait
+comme un rayon de soleil.</p>
+
+<p>«Pauvre enfant! pauvre être! dit Élisa. Ils t'ont vendu, mais ta mère te
+sauvera!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span></p>
+
+<p>Pas une larme ne tomba sur l'oreiller: dans de telles angoisses, le
+c&oelig;ur n'a pas de larmes à donner.... il ne verse que du sang, saignant
+lui-même, silencieux et solitaire!</p>
+
+<p>Élisa prit un crayon, un morceau de papier, et elle écrivit en toute
+hâte:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Ah! madame! chère madame! ne me prenez pas pour une ingrate; ne pensez
+ pas de mal de moi.... d'aucune sorte. J'ai entendu ce que vous avez dit
+ cette nuit, vous et monsieur. Je vous quitte pour sauver mon enfant.
+ Vous ne me blâmerez pas. Dieu vous bénisse et vous récompense pour votre
+ bonté.»</p>
+</div>
+
+<p>Elle plia rapidement sa lettre et y mit l'adresse; elle alla ensuite
+vers un tiroir, fit un petit paquet de hardes pour son enfant et
+l'attacha solidement autour d'elle avec un mouchoir; puis, car une mère
+pense à tout, même dans les angoisses de cet instant, elle eut soin de
+joindre au paquet un ou deux de ses jouets favoris; elle réserva un
+perroquet enluminé de vives couleurs pour le distraire quand il faudrait
+l'éveiller. Elle eut assez de peine à faire lever le petit dormeur;
+enfin, après quelques efforts, il secoua le sommeil et se mit à jouer
+avec son oiseau pendant que sa mère mettait son châle et son chapeau.</p>
+
+<p>«Mère, où allons-nous?» dit-il en la voyant s'approcher du lit avec sa
+petite veste et sa casquette.</p>
+
+<p>Sa mère l'attira contre elle et lui regarda dans les yeux avec tant
+d'expression, qu'il devina tout d'un coup qu'il se préparait quelque
+chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>«Chut! Henri; il ne faut pas parler si haut, ou l'on nous entendra. Un
+méchant homme allait venir pour prendre le petit Henri à sa maman et
+l'emmener bien loin, dans un endroit où il fait noir;... mais maman ne
+veut pas le quitter, Henri. Elle va mettre la veste et le chapeau à son
+petit garçon et s'échapper avec lui pour que le méchant homme ne puisse
+pas le prendre.»</p>
+
+<p>En disant ces mots elle attachait et boutonnait l'habit de l'enfant, et,
+le prenant dans ses bras, elle lui murmura à l'oreille: «Sois bien
+sage!» et ouvrant la porte de sa chambre, qui donnait sur le vestibule,
+elle sortit sans bruit.</p>
+
+<p>C'était une nuit étincelante, froide, étoilée; la mère jeta le châle sur
+son enfant qui, parfaitement calme, quoique sous l'empire d'une vague
+terreur, se suspendit à son cou. Le vieux Bruno, grand chien de
+Terre-Neuve, qui dormait au bout de la véranda, se leva à son approche
+avec un sourd grognement. Elle l'appela doucement par son nom, et
+l'animal, qui avait joué cent fois avec elle, remua la queue, déjà
+disposé à la suivre, tout en se demandant, <span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span> dans sa simple cervelle
+de chien, ce que pouvait signifier cette indiscrète promenade de minuit.
+La chose lui paraissait inconvenante; il sentit ses idées se troubler;
+il ne savait plus quel parti prendre. La jeune femme passa, le chien
+s'arrêta; il regardait alternativement la maison et l'esclave. Enfin,
+comme rassuré par quelque réflexion intime, il s'élança sur les traces
+de la fugitive.</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes, on arriva à la case de l'oncle Tom. Élisa
+frappa légèrement aux carreaux.</p>
+
+<p>La prière et le chant des hymnes s'était prolongé assez avant dans la
+nuit. Tom, après le départ de la compagnie, s'était accordé à lui-même
+quelques solo supplémentaires, de sorte qu'à une heure du matin, ni lui
+ni sa digne moitié n'avaient encore fermé l'&oelig;il.</p>
+
+<p>«Bon Dieu! qui est là? dit Chloé en se levant d'un bond; et elle tira le
+rideau. Sur ma vie, mais c'est Lisette! Vite, habillez-vous, notre
+homme. Tom! Le vieux Bruno aussi est là; il gratte à la porte.... Mais
+qu'est-ce donc? Allons, je vais ouvrir.»</p>
+
+<p>L'action suivit de près la parole, et la porte s'ouvrit. La lumière du
+flambeau, que Tom avait rallumé en toute hâte, tomba sur le visage
+bouleversé et sur les yeux effarés d'Élisa.</p>
+
+<p>«Dieu vous bénisse, Lisa! Vous faites peur à voir.... Êtes-vous
+malade?.... Que vous est-il arrivé?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'enfuis, père Tom, je m'enfuis, mère Chloé,... emportant mon
+fils;... monsieur l'a vendu.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu!... répétèrent-ils comme deux échos; et ils élevèrent leurs
+mains en signe de détresse.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vendu, lui! reprit Élisa d'une voix ferme. Cette nuit je m'étais
+glissée dans le cabinet de ma maîtresse; j'ai entendu monsieur dire à
+madame qu'il avait vendu mon Henri... et vous aussi, Tom! vendus tous
+deux à un marchand d'esclaves.... Monsieur va sortir ce matin, et
+l'homme doit venir aujourd'hui même pour prendre livraison de sa
+marchandise.»</p>
+
+<p>Cependant Tom restait toujours debout, les mains tendues et l'&oelig;il
+dilaté, comme dans un rêve. Lentement, graduellement, comme s'il eût
+commencé à comprendre, il s'affaissa, plutôt qu'il ne s'assit, dans sa
+vieille chaise, et laissa tomber sa tête sur ses genoux.</p>
+
+<p>«Que le bon Dieu ait pitié de nous, dit Chloé. Ah! je ne puis pas croire
+que cela soit vrai! Mais qu'a-t-il fait pour que le maître le vende?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela,... il n'a rien fait,... et monsieur ne voudrait pas
+le vendre. Madame,... oh! elle est toujours bonne; je l'ai entendue
+prier et supplier pour nous; mais il lui disait que tout <span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span> était
+inutile, qu'il était <i>dans la dette</i> de cet homme, que cet homme avait
+pouvoir sur lui,... et que s'il ne s'acquittait pas maintenant, il
+finirait par être obligé de vendre plus tard l'habitation et les
+gens,... et de partir lui-même. Oui, je lui ai entendu dire qu'il était
+obligé de vendre ces deux-là ou de vendre tous les autres.... L'homme
+est impitoyable.... Monsieur disait qu'il était bien fâché; mais madame!
+Oh! si vous l'aviez entendue! Si ce n'est pas une chrétienne et un ange,
+c'est qu'il n'y en a pas!... Je suis une misérable de la quitter ainsi,
+mais je n'y pouvais pas tenir;... elle-même elle disait qu'une âme
+valait plus que le monde. Eh bien! cet enfant a une âme; si je le laisse
+enlever, que deviendra cette âme? Ce que je fais doit être bien.... Si
+ce n'est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne peux pas ne
+pas le faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, pauvre vieux homme, dit Chloé, pourquoi ne t'en vas-tu pas
+aussi? Veux-tu attendre qu'on te porte de l'autre côté de la rivière, où
+l'on fait mourir les nègres de fatigue et de faim? J'aimerais mieux
+mourir mille fois que d'aller là, moi! Allons, il est temps... partez
+avec Lisa... Vous avez une passe pour aller et venir en tout temps....
+Allons, remuez-vous; je fais votre paquet.»</p>
+
+<p>Tom releva lentement la tête, regarda autour de lui tristement, mais
+avec calme, puis il dit:</p>
+
+<p>«Non, je ne partirai point; qu'Élisa parte! elle fait bien. Ce n'est pas
+moi qui dirai le contraire. La nature veut qu'elle parte. Mais vous avez
+entendu ce qu'elle a dit: je dois être vendu, ou tout ici, choses et
+gens, va être ruiné. Je pense que je puis supporter cela autant que qui
+que ce soit.... Et quelque chose comme un soupir et un sanglot souleva
+sa vaste poitrine, qui tressaillit convulsivement.... Le maître,
+ajouta-t-il, m'a toujours trouvé à ma place,... il m'y trouvera
+toujours.... Je n'ai jamais manqué à ma foi, je ne me suis jamais servi
+de la passe contrairement à ma parole: je ne commencerai point: il vaut
+mieux que je parte seul que de causer la perte de la maison et la vente
+de tous. Le maître ne doit pas être blâmé, Chloé, il prendra soin de
+vous et de ces pauvres....»</p>
+
+<p>A ces mots, il se tourna vers le lit grossier où l'on voyait paraître
+les petites têtes crépues, et ses sanglots éclatèrent... Il s'appuya sur
+le dossier de sa chaise et se couvrit le visage de ses larges mains. Des
+sanglots profonds, bruyants, impétueux, ébranlèrent jusqu'au siége, et
+de grandes larmes, glissant entre ses doigts, tombèrent sur le sol.
+Lecteur! telles seraient les larmes que vous verseriez sur le cercueil
+de votre premier-né! telles étaient, madame, les larmes que vous avez
+répandues en entendant les cris de votre enfant qui mourait! Lecteur,
+vous êtes un homme, et lui <span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span> aussi était un homme! Madame, vous
+portez de la soie et des bijoux; mais, dans ces grandes détresses de la
+vie, dans ces terribles épreuves, nous n'avons pour nous tous qu'une
+même douleur!</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>«Et puis, dit Élisa, qui se tenait toujours auprès de la porte, j'ai vu
+mon mari cette après-midi.... Je ne me doutais pas alors de ce qui
+allait arriver. Ils l'ont poussé à bout, et il m'a dit aujourd'hui qu'il
+avait aussi l'intention de s'enfuir. Tâchez de lui donner de mes
+nouvelles; dites-lui comment et pourquoi je suis partie; dites-lui que
+je vais essayer de gagner le Canada; portez-lui tout mon amour, et si je
+ne le revois pas, dites-lui....»</p>
+
+<p>Elle se retourna vers la muraille, leur déroba un instant son visage,
+puis elle reprit d'une voix brève:</p>
+
+<p>«Dites-lui d'être aussi bon qu'il pourra, pour que nous nous retrouvions
+au ciel!... Appelez Bruno, fermez la porte sur lui; pauvre bête! il ne
+faut pas qu'il me suive!»</p>
+
+<p>Il y eut encore quelques dernières paroles, quelques larmes, quelques
+adieux bien simples, mêlés de bénédictions; puis, soulevant dans ses
+bras son enfant étonné et effrayé, elle disparut silencieusement.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE VI.<a name="ch6" id="ch6"></a></h2>
+
+<h3>Découverte.</h3>
+
+<p>Après leur longue discussion, M. et Mme Shelby ne s'endormirent pas tout
+d'abord. Aussi le lendemain se réveillèrent-ils plus tard que de
+coutume.</p>
+
+<p>«Je ne sais ce qui retient Élisa ce matin,» dit Mme Shelby, après avoir
+sonné plusieurs fois inutilement.</p>
+
+<p>M. Shelby, debout devant sa glace, repassait son rasoir. La porte
+s'ouvrit, et un jeune mulâtre entra avec l'eau pour la barbe.</p>
+
+<p>«André, dit Mme Shelby, frappez donc à la porte d'Élisa et dites-lui que
+je l'ai sonnée trois fois. Pauvre créature!» ajouta-t-elle tout bas en
+soupirant.</p>
+
+<p>André revint bientôt l'&oelig;il effaré.</p>
+
+<p>«Dieu! madame, les tiroirs de Lisa sont tout ouverts. Ses affaires sont
+jetées partout... je crois qu'elle est partie.»</p>
+
+<p>La vérité passa comme un éclair devant les yeux des deux époux. M.
+Shelby s'écria:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span></p>
+
+<p>«Elle a eu des soupçons... et elle s'est enfuie.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu soit loué! dit Mme Shelby de son côté. Oui, je le crois.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, ce que vous dites là n'a pas de sens: si elle est partie, ce
+sera vraiment fâcheux pour moi. Haley a vu que j'hésitais à lui vendre
+cet enfant; il pourra penser que j'ai été complice de la fuite... cela
+touche mon honneur.»</p>
+
+<p>M. Shelby quitta la chambre en toute hâte.</p>
+
+<p>Depuis un quart d'heure, c'était, dans la maison, un va-et-vient
+continuel, un bruit de portes s'ouvrant et se fermant, et un pêle-mêle
+de visages de toutes nuances et de toutes couleurs.</p>
+
+<p>Une seule personne eût pu donner quelques éclaircissements, et cette
+personne se taisait: c'était la cuisinière en chef, Chloé. Silencieuse,
+un nuage de tristesse couvrant sa face naguère encore si joyeuse, elle
+préparait les gâteaux du déjeuner, comme si elle n'eût rien vu, rien
+entendu de ce qui se passait autour d'elle.</p>
+
+<p>Bientôt une douzaine de jeunes drôles, noirs comme des corbeaux, se
+rangèrent sur les marches du perron, chacun voulant être le premier à
+saluer le maître étranger avec la nouvelle de sa déconvenue.</p>
+
+<p>«Il en perdra la tête, je gage, disait André.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr qu'il va jurer, reprenait Jean le Noir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il jure, faisait à son tour Mandy Tête-de-laine. Je l'ai entendu
+hier à dîner; j'ai entendu tout, je m'étais fourré dans le cabinet où
+madame met la vaisselle... j'ai entendu!»</p>
+
+<p>Amanda, qui jamais de sa vie n'avait compris un mot à une conversation,
+se donna un petit air d'intelligence supérieure, en marchant fièrement
+au milieu de ses compagnons. Amanda n'oubliait de dire qu'une seule
+chose, c'est que blottie dans ce cabinet, au milieu de la vaisselle,
+elle n'avait fait qu'y dormir.</p>
+
+<p>Haley apparut enfin botté, éperonné... De tout côté, on lui jeta au nez
+la mauvaise nouvelle.</p>
+
+<p>Les jeunes drôles ne furent pas désappointés dans leur attente: il jura,
+il jura avec une abondance et une facilité de paroles qui les
+réjouissaient fort; ils avaient soin cependant de se baisser et de se
+reculer de façon à être toujours hors de la portée de son fouet. Ils
+roulèrent bientôt les uns sur les autres, avec d'immenses éclats de
+rire, se débattant sur le gazon flétri de la cour, gesticulant, criant
+et hurlant.</p>
+
+<p>«Oh! les petits démons! si je les tenais, murmura Haley entre ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous ne les tenez pas, dit André avec un geste de triomphe
+accompagné d'indescriptibles grimaces, après toutefois que le <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span>
+marchand eut tourné le dos, et qu'il ne lui fut plus possible de
+l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Shelby, voilà qui est assez extraordinaire, dit Haley en
+entrant brusquement dans le salon; il paraît que la fille a décampé avec
+son petit.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Haley.... madame Shelby est ici, dit celui-ci avec dignité.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, madame, dit Haley en saluant légèrement et d'un air refrogné,
+mais je répète ce que je disais tout à l'heure: on fait courir un
+singulier bruit!... Est-ce vrai, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, répondit Shelby, si vous voulez conférer avec moi, gardez un
+peu la tenue d'un gentleman. André, prenez le chapeau et le fouet de M.
+Haley.... Asseyez-vous, monsieur.... Oui, monsieur, j'ai le regret de
+vous dire que cette jeune femme, qui a entendu ou soupçonné ce qui
+l'intéressait.... a enlevé son fils et est partie la nuit dernière.</p>
+
+<p>&mdash;J'espérais, je l'avoue, qu'on agirait loyalement avec moi dans cette
+affaire, reprit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! monsieur, dit Shelby en s'approchant vivement de lui, que
+dois-je entendre par là?... A celui qui met mon honneur en question, je
+n'ai qu'une réponse à faire.»</p>
+
+<p>A ces mots, le trafiquant devint beaucoup plus humble, et baissant de
+ton:</p>
+
+<p>«Il est pourtant bien dur, murmura-t-il, pour un homme qui vient de
+faire un bon marché, de se voir berné de cette façon.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Shelby, si je ne comprenais que vous avez quelque sujet
+de désappointement, je n'aurais pas toléré la grossièreté de votre
+entrée dans mon salon ce matin, et j'ajoute, puisque l'explication
+semble nécessaire, que je ne tolérerai pas la plus légère insinuation de
+votre part: on ne suspecte pas ma loyauté, monsieur! Je me crois
+cependant obligé à vous donner aide et protection. Prenez mes gens et
+mes chevaux, et tâchez de retrouver ce qui est à vous. En un mot, Haley,
+continua-t-il en quittant tout d'un coup ce ton de dignité froide pour
+revenir à sa franche cordialité, ce que vous avez de mieux à faire,
+c'est de reprendre votre belle humeur.... et de déjeuner.... Nous
+aviserons après.»</p>
+
+<p>Mme Shelby se leva, et dit que ses occupations ne lui permettaient pas
+d'assister au déjeuner; et, chargeant une digne mulâtresse de préparer
+le café et de servir les deux hommes, elle quitta l'appartement.</p>
+
+<p>«La vieille dame n'aime pas démesurément votre serviteur, dit Haley,
+faisant un laborieux effort pour paraître très-familier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas habitué à entendre parler si familièrement de ma femme,
+dit Shelby assez sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon; mais ce n'était qu'une plaisanterie, vous le savez bien.</p>
+
+<p>&mdash;Les plaisanteries sont plus ou moins agréables, dit Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Il est diablement libre maintenant que ces papiers sont signés,
+murmura le marchand; comme il est devenu grand depuis hier!»</p>
+
+<p>Jamais la chute d'un premier ministre, après une intrigue de cour, ne
+produisit une plus violente tempête d'émotions que la nouvelle de ce qui
+venait d'arriver à l'oncle Tom. On ne parlait pas d'autre chose. Dans la
+case comme aux champs, on discutait les résultats probables de
+l'événement. La fuite d'Élisa, étant le premier exemple d'un événement
+de cette nature chez M. Shelby, augmentait encore l'agitation et le
+trouble de tous.</p>
+
+<p>Le noir Samuel (on l'appelait noir parce que son teint était de trois
+nuances plus foncé que celui des autres fils de la côte d'ébène), le
+noir Samuel déroulait en lui-même toutes les phases de l'affaire: il en
+étudiait la portée, il en calculait l'influence sur son propre
+bien-être, avec une puissance d'intuition et une netteté de regard qui
+eussent fait honneur à un politique blanc de Washington.</p>
+
+<p>«C'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part, se dit
+Samuel sentencieusement. Un mauvais vent! c'est un fait.» Il rehaussa
+son pantalon qui menaçait de tomber, remplaçant adroitement par un petit
+clou un bouton nécessaire.... et absent. Cet effort de génie mécanique
+sembla le ravir.</p>
+
+<p>«Oui, c'est un mauvais vent que celui qui ne souffle nulle part,
+répéta-t-il encore. Maintenant, voilà Tom bas... cela va faire monter un
+nègre à sa place. Et pourquoi pas moi, ce nègre? Pourquoi pas Sam? C'est
+une idée! Comme Tom! à cheval! Aller à cheval! partout, dans la
+campagne.... belles bottes cirées... bottes noires!... Une passe dans ma
+poche.... Moi, grand monsieur! Pourquoi pas? Oui, pourquoi pas Sam? Je
+voudrais bien savoir la raison!...</p>
+
+<p>&mdash;Ohé, Samuel! ohé, Sam! m'sieu a besoin de vous pour seller Bell et
+Jerry, dit André en interrompant le soliloque de Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! et pourquoi faire, petit?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! vous ne savez donc pas que Lisa a décampé avec son petit...</p>
+
+<p>&mdash; Tu veux en remontrer à ton grand-père, dit Samuel avec un mépris
+superbe.... Je savais cela bien avant toi. Ce nègre n'est pas si sot
+qu'on pense.</p>
+
+<p>&mdash;Bien; mais m'sieu veut qu'on apprête à l'instant Jerry et Bell. Vous
+et moi nous allons accompagner m'sieu Haley et tâcher de la reprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon! voilà donc une occasion, dit Samuel; c'est maintenant <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> Sam
+qui a la confiance! c'est moi, le nègre! Vous allez voir si je ne la
+reprends pas.... Ah! on va voir ce que Sam est capable de faire!</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, Samuel, vous feriez mieux d'y regarder à deux fois; madame ne
+veut pas qu'on la reprenne; ainsi, gare à vous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! fit Samuel, ouvrant de grands yeux, comment sais-tu cela?</p>
+
+<p>&mdash;Moi-même, ce matin, en allant porter l'eau pour la barbe dans la
+chambre de monsieur, je l'ai entendue; elle m'a envoyé voir pourquoi
+Lisa ne venait pas l'habiller, et, quand je lui ai dit qu'elle était
+partie, elle a dit: «Dieu soit béni!» et monsieur a été comme fou; et il
+lui a répondu: «Vous ne savez ce que vous dites!» Mais elle le ramènera,
+allez! je sais bien comment cela se passe.... il vaut mieux être du côté
+de madame; c'est moi qui vous le dis!»</p>
+
+<p>Le noir Samuel gratta sa tête crépue, qui ne renfermait pas sans doute
+une profonde sagesse, mais qui contenait beaucoup de cette chose
+particulière qu'on souhaite aux hommes politiques de tous les pays et
+sous tous les régimes, et qui consiste à savoir de quel côté le pain est
+beurré.... Samuel se mit donc à réfléchir, en remontant encore une fois
+son pantalon: c'était le procédé dont il se servait habituellement pour
+faciliter les opérations de son cerveau.</p>
+
+<p>«Il ne faut jamais dire jamais dans ce monde,» murmura-t-il enfin.</p>
+
+<p>Le mot <i>ce</i> fut murmuré avec toute l'emphase d'un philosophe, comme si
+Samuel eût véritablement connu beaucoup d'autres mondes, et que cette
+conclusion fût le résultat de ses comparaisons.</p>
+
+<p>«J'aurais pourtant cru, fit-il d'un air pensif, que madame aurait mis
+toute la maison sur pied pour reprendre Lisa.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! elle aurait, répondit l'enfant; mais ne pouvez-vous voir à
+travers une échelle, vieux nègre noir? Madame ne veut pas que ce M.
+Haley emmène l'enfant de Lisa.... Voilà la chose!</p>
+
+<p>&mdash;High! fit Samuel avec une intonation impossible à noter pour les
+oreilles qui ne l'ont pas entendue chez les nègres.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, j'espère que vous irez vite chercher les chevaux. Ne
+perdez pas de temps. Madame vous a déjà demandé, et voilà que vous
+restez à jaser.»</p>
+
+<p>Samuel se hâta en effet; il revint bientôt en triomphateur, ramenant au
+galop Bill et Jerry. Il sauta à terre pendant qu'ils couraient encore,
+et les aligna le long du mur, comme on fait dans un tournoi. Le cheval
+de Haley, qui était un jeune poulain ombrageux, rua, hennit et secoua
+son licou.</p>
+
+<p>«Oh, oh! dit Samuel.... Farouche! Vous êtes farouche!... Et son <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span>
+noir visage brilla d'un éclair de malice.... Je vais bien vous faire
+tenir en place!»</p>
+
+<p>Un large frêne ombrageait la cour: de petites faînes, triangulaires et
+tranchantes, jonchaient le sol. Samuel en prit une, s'approcha du
+poulain, le flatta, le gratta, comme s'il eût voulu l'adoucir et le
+calmer; et, sous prétexte d'ajuster la selle, il glissa fort adroitement
+en dessous la petite faîne, de telle façon que le moindre poids posé sur
+la selle dût exciter la sensibilité nerveuse de l'animal, sans laisser
+la moindre trace de blessure ou d'égratignure.</p>
+
+<p>«Là! dit-il en roulant ses gros yeux et faisant une grimace, nous
+verrons s'il ne sera pas tranquille maintenant....»</p>
+
+<p>Au même instant Mme Shelby apparut sur le balcon, et lui fit un signe.
+Samuel s'approcha, déterminé à lui faire sa cour, comme un solliciteur,
+au moment d'une vacance à Washington ou au palais de Saint-James.</p>
+
+<p>«Pourquoi avez-vous tant tardé, Samuel? j'avais envoyé André pour vous
+hâter.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse, madame! on ne pouvait pas prendre les chevaux en
+une minute: ils ont couru, Dieu sait où, jusqu'au bout de la prairie.</p>
+
+<p>&mdash;Samuel, je vous ai dit bien souvent de ne pas tant répéter <i>Dieu vous
+bénisse! Dieu sait!</i> et autres phrases où vous mettez le nom de Dieu....
+ce n'est pas bien!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse, madame! Je ne l'oublierai pas.... je ne
+recommencerai point.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, Samuel, vous avez déjà recommencé!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que?.... vraiment.... ô Dieu! Je ne voulais pourtant pas.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut faire attention, Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Donnez-moi le temps de me reconnaître, madame.... vous verrez.... je
+ferai attention.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien. Maintenant, Samuel, vous allez accompagner M.
+Haley, pour lui montrer le chemin.... pour l'aider.... Ayez bien soin
+des chevaux, Samuel; vous savez que la semaine passée Jerry était un peu
+boiteux.... Ne les faites point marcher trop vite.»</p>
+
+<p>Mme Shelby prononça ces derniers mots à voix basse et avec une certaine
+intonation.</p>
+
+<p>«Pour cela, rapportez-vous en à ce nègre, dit Samuel, en tournant deux
+yeux pleins de commentaires.... Dieu sait! Ah! je ne voulais pas le
+dire, reprit-il avec un tel luxe de démonstrations <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> craintives,
+qu'en dépit d'elle-même sa maîtresse ne put s'empêcher de rire. Oui,
+madame, j'aurai soin des chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, André, dit Samuel en retournant à son poste sous le hêtre,
+je ne serais pas du tout surpris quand le cheval du monsieur se mettrait
+à danser un peu au moment où il montera en selle. Vous savez, André, les
+bêtes ont quelquefois de ces idées-là; et, en guise d'avertissement, il
+donna à son camarade un coup de poing dans les côtes.</p>
+
+<p>&mdash;High! fit André avec le signe d'un homme qui a compris tout à coup.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, André, madame veut gagner du temps.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est visible, même pour l'observateur le plus ordinaire.... elle
+aura ce qu'elle veut, je m'en charge! On peut lâcher les chevaux pour
+qu'ils paissent tous ensemble auprès de nous et jusqu'au bois; je ne
+pense pas que cela fâche monsieur.»</p>
+
+<p>André fit une grimace.</p>
+
+<p>«Vous voyez, André, vous voyez, dit Samuel; s'il arrivait quelque chose
+au cheval de M. Haley, nous quitterions nos montures et nous irions à
+lui pour le secourir. Oui, nous lui porterions secours; oh! oui.»</p>
+
+<p>Samuel et André branlèrent leurs têtes noires d'une épaule à l'autre et
+se livrèrent à un rire inextinguible, dont ils tempéraient toutefois les
+éclats; puis ils firent claquer leurs doigts, et trépignèrent avec une
+sorte de ravissement.</p>
+
+<p>Haley apparut sur le perron. Quelques tasses d'excellent café l'avaient
+un peu adouci. Il était d'assez bonne humeur: il s'avança en souriant et
+en causant; les deux nègres saisirent certaines feuilles de palmier,
+qu'ils avaient l'habitude d'appeler leurs chapeaux, et s'élancèrent vers
+les chevaux pour être prêts «à aider le m'sieu.»</p>
+
+<p>Les feuilles du chapeau de Samuel n'avaient plus, sur les bords, aucune
+prétention possible à la tresse. Elles retombaient de tous côtés,
+éparses et roides; ce qui lui donnait un air de révolte et
+d'indépendance superbe. On eût dit un chef de tribu.</p>
+
+<p>Les bords de la coiffure d'André avaient complétement disparu; mais un
+ingénieux coup de poing l'avait arrangée en couronne sur sa tête. Il en
+paraissait fort charmé et semblait dire: «Qui prétend donc que je n'ai
+pas de chapeau?</p>
+
+<p>&mdash;Bien, mes enfants. Maintenant, du vif! nous n'avons pas de temps à
+perdre.</p>
+
+<p>&mdash;Pas une minute, m'sieu,» dit Samuel en lui tendant les rênes et en
+tenant l'étrier, pendant qu'André détachait les deux autres chevaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span></p>
+
+<p>Au moment où Haley toucha la selle, le fougueux animal bondit du sol,
+par un élan soudain, et jeta son maître à quelques pas de là sur le
+gazon sec et doux, qui amortit la chute.</p>
+
+<p>Samuel s'élança aux rênes avec un geste frénétique, mais il ne réussit
+qu'à fourrer son bizarre chapeau de palmier dans les yeux de l'animal:
+la vue de cet étrange objet ne pouvait guère contribuer à calmer ses
+nerfs; aussi il échappa violemment des mains de Samuel renversé, fit
+entendre deux ou trois hennissements de mépris, et, après quelques
+ruades vigoureusement détachées, s'élança au bout de la prairie, suivi
+bientôt de Bell et de Jerry, qu'André n'avait pas manqué de lâcher,
+hâtant encore leur fuite par ses terribles exclamations.</p>
+
+<p>Il s'ensuivit une indescriptible scène de désordre. Andy et Sam criaient
+et couraient; les chiens aboyaient; Mike, Moïse, Amanda, Fanny, et tous
+les autres petits échantillons de la race nègre qui se trouvaient dans
+l'habitation, s'élancèrent dans toutes les directions, poussant des
+hurlements, frappant dans leurs mains et se démenant avec la plus
+fâcheuse bonne volonté et le zèle le plus compromettant du monde.</p>
+
+<p>Le cheval de Haley, vif et plein d'ardeur, parut entrer dans l'intention
+des auteurs de cette petite scène avec le plus grand plaisir. Il avait
+pour carrière une prairie d'un quart de lieue, descendant de chaque côté
+vers un petit bois: il se laissait donc volontiers approcher; quand il
+se voyait à portée de la main, il repartait avec une ruade et un
+hennissement, comme une méchante bête qu'il était, puis il s'enfonçait
+bien loin dans quelque allée du bois. Samuel n'avait garde de l'arrêter
+avant le moment qu'il jugerait convenable. Il se donnait une peine
+vraiment héroïque. Pareil au glaive de Richard C&oelig;ur-de-Lion, qui
+brillait toujours au front de la bataille et au plus épais de la mêlée,
+le chapeau de palmier de Samuel se montrait toujours là où il y avait le
+plus petit danger de reprendre le cheval. Il n'en criait pas moins à
+pleins poumons: «Là! ici! prenez! prenez-le!» de telle façon cependant
+qu'il augmentait à chaque fois le désordre et la confusion.</p>
+
+<p>Haley courait aussi à droite et à gauche, maudissant, jurant et frappant
+du pied. M. Shelby, du haut de son perron, essayait en vain de donner
+des ordres. Mme Shelby suivait la scène de la fenêtre de sa chambre,
+riant et s'étonnant.... quoiqu'au fond elle se doutât bien de quelque
+chose.</p>
+
+<p>Enfin, vers deux heures, Samuel apparut, triomphant, monté sur Jerry,
+tenant en main la bride du cheval de Haley, ruisselant de <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> sueur,
+mais l'&oelig;il ardent, les naseaux dilatés et laissant voir que son
+ardeur et sa fougue n'étaient pas encore domptées.</p>
+
+<p>«Il est pris! s'écria-t-il fièrement; sans moi ils en eussent été pour
+leur peine: ils n'auraient jamais pu!</p>
+
+<p>&mdash;Sans vous! grommela Haley d'un ton bourru, sans vous tout cela ne
+serait pas arrivé!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse! répondit Samuel d'un air contrit... moi qui me suis
+mis en nage pour votre service!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Haley, vous m'avez fait perdre trois heures par votre bêtise!
+Maintenant, partons, et trêve de sottises!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, s'écria piteusement Samuel, vous voulez donc nous tuer
+net, bêtes et gens! nous n'en pouvons mais, et les chevaux sont sur les
+dents... M'sieu restera bien jusqu'après dîner.... Il faut que le cheval
+de m'sieu soit bouchonné; voyez dans quel état il s'est mis.... Jerry
+boite.... et puis, je ne pense pas que madame veuille vous laisser
+partir ainsi. Dieu vous bénisse, monsieur! nous n'avons rien à perdre
+pour attendre. Lisa n'a jamais été une bonne marcheuse.»</p>
+
+<p>Mme Shelby, que cette conversation divertissait fort, descendit du
+perron pour y prendre part. Elle s'avança vers Haley, exprima
+très-poliment ses regrets de l'accident, l'engagea instamment à dîner à
+l'habitation, assurant qu'on allait immédiatement servir.</p>
+
+<p>Haley, tout bien considéré, se détermina donc à rester, et prit d'assez
+mauvaise grâce le chemin du salon. Sam, roulant les yeux avec une
+expression que nous ne saurions décrire, conduisit gravement les chevaux
+à l'écurie.</p>
+
+<p>«L'avez-vous vu, André? l'avez-vous vu? s'écria-t-il, dès qu'il fut hors
+de la voix et qu'il eut attaché ses chevaux. O Dieu! si ce n'était pas
+aussi amusant qu'au meeting de le voir danser, trépigner et jurer après
+nous.... l'avez-vous entendu?... Jure, vieux drôle! me disais-je à
+moi-même; jure! Tu veux ton cheval! Attends que je l'attrape!... Dieu!
+André, il me semble que je le vois encore!»</p>
+
+<p>Et les deux nègres, s'appuyant contre le mur, s'en donnèrent à c&oelig;ur
+joie.</p>
+
+<p>«Il avait l'air d'un fou, quand je lui ai ramené son cheval. Dieu! je
+crois qu'il m'aurait tué s'il eût osé, et moi j'étais là comme un pauvre
+innocent.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vous ai vu.... Vous êtes un vieux rusé, Sam.</p>
+
+<p>&mdash;Je le soupçonne, reprit modestement Samuel.... Et madame, l'avez-vous
+vue à sa fenêtre, comme elle riait?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûr; mais j'étais en train de courir, je n'ai rien vu....</p>
+
+<p>&mdash;Remarquez, dit Samuel tout en lavant le poney, remarquez, <span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> André,
+comme j'ai l'habitude de l'observation; c'est bien important dans la
+vie, André! Cultivez l'observation pendant que vous êtes jeune. Levez
+donc le pied de derrière. Voyez-vous, l'observation, c'est ce qui fait
+la différence entre un nègre et un nègre. N'ai-je pas vu de quel côté
+soufflait le vent, ce matin? N'ai-je pas compris ce que madame voulait,
+quoiqu'elle ne le dît pas?... C'est de l'observation, André! Je pense
+que vous appellerez cela une faculté! Les facultés diffèrent suivant les
+natures; mais l'éducation y est aussi pour beaucoup, André!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, répondit celui-ci, que si je n'avais pas aidé votre
+observation ce matin, vous n'auriez pas vu si clair.</p>
+
+<p>&mdash;André, vous êtes un enfant qui promettez beaucoup; cela ne fait pas un
+doute. J'ai bonne opinion de vous, et je n'ai pas honte de vous
+emprunter une idée. Il ne faut mépriser personne, André. Les plus malins
+peuvent quelquefois se tromper. Mais rentrons.... Je gage qu'aujourd'hui
+madame nous donnera quelque bon morceau.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE VII.<a name="ch7" id="ch7"></a></h2>
+
+<h3>Les angoisses d'une mère.</h3>
+
+<p>Jamais une créature humaine ne se sentit plus malheureuse et plus
+abandonnée qu'Élisa, au moment où elle s'éloigna de la case de l'oncle
+Tom. Les souffrances et les dangers de son mari, le danger de son
+enfant, tout cela se mêlait dans son âme avec le sentiment confus et
+douloureux de tous les périls qu'elle-même allait courir en quittant
+cette maison, la seule qu'elle eût jamais connue, en quittant une
+maîtresse qu'elle avait toujours aimée et respectée. N'allait-elle pas
+quitter aussi tous ces objets familiers qui nous attachent, le lieu où
+elle avait grandi, les arbres dont l'ombre avait abrité ses jeux, les
+bosquets où elle s'était promenée, le soir des jours heureux, à côté de
+son jeune époux? Tous ces objets, qu'elle apercevait à la lueur froide
+et brillante des étoiles, semblaient prendre une voix pour lui adresser
+des reproches et lui demander où elle pourrait aller en les quittant.</p>
+
+<p>Mais, plus puissant que tout le reste, l'amour maternel la rendait folle
+de terreur en lui faisant pressentir l'approche de quelque danger
+terrible. L'enfant était assez grand pour marcher à côté d'elle; dans
+toute autre circonstance, elle se fût contentée de le conduire par la
+main: mais alors la seule pensée de ne plus le serrer dans <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> ses bras
+la faisait tressaillir; et, tout en hâtant sa marche, elle le pressait
+contre sa poitrine avec une étreinte convulsive.</p>
+
+<p>La terre gelée craquait sous ses pas: elle tremblait au bruit; le
+frôlement d'une feuille, une ombre balancée lui faisaient refluer le
+sang au c&oelig;ur et précipitaient sa marche. Elle s'étonnait de la force
+qu'elle trouvait en elle. Son enfant lui semblait léger comme une plume.
+Chaque terreur nouvelle augmentait encore cette force surnaturelle qui
+l'emportait. Souvent quelque prière s'élançait de ses lèvres pâles et
+montait jusqu'à l'ami qui est là-haut: «Seigneur, sauvez-moi! mon Dieu,
+ayez pitié de moi!»</p>
+
+<p>O mère qui me lisez, si c'était votre Henri à vous qu'on dût vous
+enlever demain matin, si vous eussiez vu l'homme, le brutal marchand, si
+vous eussiez appris que l'acte de vente est signé et remis.... si vous
+n'aviez plus que de minuit au matin pour vous sauver.... et le
+sauver.... quelle serait la rapidité de votre fuite, combien de milles
+pourriez-vous faire dans ces quelques heures.... le cher fardeau à votre
+sein, sa petite tête endormie sur votre épaule, ses deux petits bras
+confiants noués autour de votre cou?</p>
+
+<p>Car l'enfant dormait.</p>
+
+<p>D'abord, l'effroi, l'étrangeté des circonstances le tinrent éveillé;
+mais la mère réprimait si énergiquement chaque parole, chaque souffle,
+l'assurant que, s'il voulait seulement être tranquille, elle le
+sauverait, qu'il se serra paisiblement contre elle en lui disant
+seulement, quand il sentait venir le sommeil:</p>
+
+<p>«Mère, faut-il que je reste éveillé? dites, faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Non, cher ange, dors si tu veux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, si je dors, tu ne vas pas me laisser, mère!</p>
+
+<p>&mdash;Oh Dieu! te laisser! non, va!» Et sa joue devint plus pâle, et plus
+brillant le rayon de ses yeux noirs....</p>
+
+<p>«Vous êtes sûre, mais bien sûre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bien sûre!» reprit la mère d'une voix qui l'effraya elle-même,
+car elle lui sembla venir d'un esprit intérieur qui n'était point elle.</p>
+
+<p>L'enfant laissa tomber sa tête fatiguée et s'endormit.... Le contact de
+ces petits bras chauds, cette respiration qui passait sur son cou,
+donnaient aux mouvements de la mère comme une ardeur enflammée. Chaque
+tressaillement de l'enfant endormi faisait passer dans ses membres comme
+un courant électrique. Sublime domination de l'esprit sur le corps, qui
+rend insensibles les chairs et les nerfs, et qui trempe les muscles
+comme de l'acier, pour que la faiblesse devienne de la force! Les
+limites de la ferme, le bosquet, le bois, tout cela passait comme des
+fantômes.... Et elle marchait, <span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> marchait toujours, sans s'arrêter,
+sans reprendre haleine.... Les premières lueurs du jour la trouvèrent
+sur le grand chemin, à plusieurs milles de l'habitation.</p>
+
+<p>Souvent, avec sa maîtresse, elle était allée visiter quelques amis dans
+le voisinage jusqu'au village de T., tout près de l'Ohio: elle
+connaissait parfaitement ce chemin. Mais aller plus loin, passer le
+fleuve, c'était pour elle le commencement de l'inconnu. Elle ne pouvait
+plus désormais espérer qu'en Dieu.</p>
+
+<p>Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler sur la grande
+route, elle comprit, avec cette intuition rapide que nous avons toujours
+dans nos moments d'excitation morale, et qui semble une sorte
+d'inspiration, elle comprit que sa marche égarée et sa physionomie
+inquiète allaient attirer sur elle l'attention soupçonneuse des
+passants. Elle posa donc l'enfant à terre, répara sa toilette, ajusta sa
+coiffure, et mesura sa marche de façon à sauver du moins les apparences.
+Elle avait fait provision de pommes et de gâteaux. Les pommes lui
+servirent à hâter la marche de l'enfant; elle les faisait rouler à
+quelques pas devant lui: l'enfant courait après de toutes ses forces.
+Cette ruse, souvent répétée, lui fit gagner quelques milles.</p>
+
+<p>Ils arrivèrent bientôt près d'un épais taillis, qu'un ruisseau limpide
+traversait avec un frais murmure. L'enfant avait faim et soif: il
+commençait à se plaindre. Tous deux franchirent la haie. Ils s'assirent
+derrière un quartier de rocher qui les dérobait à la vue; elle le fit
+déjeuner. L'enfant remarqua en pleurant qu'elle ne mangeait pas: il lui
+passa un bras autour du cou et voulut lui glisser un morceau de gâteau
+dans la bouche....</p>
+
+<p>«Il m'étoufferait! pensa-t-elle.... Non, Henri, non, cher ange, maman ne
+peut pas manger que tu ne sois sauvé.... Il faut aller.... encore,
+encore, jusqu'à ce que nous ayons atteint la rivière.»</p>
+
+<p>Et elle se précipita sur la route.... puis elle reprit une marche
+régulière et calme.</p>
+
+<p>Elle avait dépassé de plusieurs milles les endroits où elle était
+personnellement connue. Si le hasard voulait qu'elle rencontrât quelque
+connaissance, elle se disait que la bonté très-notoire de la famille
+écarterait bien loin toute idée d'évasion. Et puis, elle était si
+blanche qu'il fallait un &oelig;il attentif et exercé pour reconnaître le
+sang mêlé; son enfant était aussi blanc qu'elle; c'était une chance de
+plus de passer inaperçue.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta vers midi dans une jolie ferme pour s'y reposer et
+commander le dîner. Avec la distance le danger diminuait; ses nerfs se
+détendaient, et elle éprouvait à la fois de la fatigue et de la faim.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span></p>
+
+<p>La fermière, déjà sur l'âge, bonne et un peu commère, fut enchantée
+d'avoir à qui parler, et elle accepta sans examen la fable d'Élisa, qui
+allait, disait-elle, à quelque distance, passer une semaine chez une
+amie.... «Puissé-je dire vrai!» ajoutait-elle tout bas.</p>
+
+<p>Une heure avant le coucher du soleil, elle arriva au village de T., sur
+les bords de l'Ohio, fatiguée, le corps malade, mais l'âme vaillante.
+Son premier regard fut pour la rivière, qui, pareille au Jourdain de la
+Bible, la séparait du Chanaan de la liberté.</p>
+
+<p>On était au commencement du printemps; la rivière, gonflée et
+mugissante, charriait des monceaux de glace avec ses eaux tumultueuses.
+Grâce à la forme particulière du rivage, qui, dans cette partie du
+Kentucky, s'avance comme un promontoire au milieu des eaux, d'énormes
+quantités de glace avaient été retenues au passage. Elles s'entassaient
+en piles énormes qui formaient comme un radeau irrégulier et
+gigantesque, interrompant la communication des deux rives.</p>
+
+<p>Élisa demeura un instant en contemplation devant cet affligeant
+spectacle.... «Le bac ne marche plus!» pensa-t-elle.... et elle courut à
+une petite auberge pour y demander quelques renseignements.</p>
+
+<p>L'hôtesse, occupée à ses fritures et à ses ragoûts pour le repas du
+soir, s'arrêta, fourchette en main, en entendant la voix douce et
+plaintive d'Élisa.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un bac ou un bateau pour passer le monde qui va à B...?</p>
+
+<p>&mdash;Non vraiment. Les bateaux ne marchent plus.»</p>
+
+<p>La douleur et l'abattement d'Élisa frappèrent cette femme.</p>
+
+<p>«Vous auriez, lui demanda-t-elle avec intérêt, besoin de passer de
+l'autre côté de l'eau?... Quelqu'un de malade?... Vous semblez inquiète.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai un enfant en danger, je ne le sais que d'hier soir; je suis venue
+tout d'une traite dans l'espoir de trouver le bac.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien malheureux, dit la femme qui sentit s'éveiller toutes ses
+sympathies maternelles.... Je suis vraiment fâchée pour vous. Salomon!»
+cria-t-elle par la fenêtre, en dirigeant sa voix du côté d'une petite
+hutte toute noire.</p>
+
+<p>Un individu aux mains sales, et portant un tablier de cuir, parut sur le
+seuil.</p>
+
+<p>«Dites-moi, Salomon, cet homme ne va-t-il point passer l'eau cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Il dit qu'il va essayer, si cela est possible.»</p>
+
+<p>Alors l'hôtesse, se retournant vers Élisa:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span></p>
+
+<p>«Un homme va venir avec des marchandises pour passer cette nuit. Il
+soupera ici. Ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous asseoir et
+de l'attendre. Quel joli enfant!» ajouta-t-elle en lui offrant un
+gâteau.</p>
+
+<p>Mais l'enfant, tout épuisé par la route, pleurait de fatigue.</p>
+
+<p>«Pauvre petit! dit Élisa, il n'est pas accoutumé à marcher... je l'ai
+trop pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Faites-le entrer dans cette chambre,» dit l'hôtesse en ouvrant un
+petit cabinet où il y avait un lit confortable. Élisa y plaça le pauvre
+enfant et tint ses petites mains dans les siennes jusqu'à ce qu'il fût
+endormi. Pour elle, il n'y avait plus de repos. La pensée de ses
+persécuteurs, comme un feu dévorant, brûlait la moelle de ses os. Elle
+jetait des regards pleins de larmes sur les flots gonflés et terribles
+qui coulaient entre elle et la liberté.</p>
+
+<p>Mais quittons l'infortunée pour un instant, et voyons ce que deviennent
+ceux qui la poursuivent.</p>
+
+<p>Mme Shelby avait dit, il est vrai, que le dîner serait immédiatement
+servi; on vit bientôt, ce qui s'est vu souvent, qu'il faut être deux
+pour faire un marché. Quoique les ordres eussent été donnés en présence
+d'Haley et transmis à la mère Chloé par au moins une demi-douzaine
+d'alertes messagers, cette haute dignitaire, pour toute réponse,
+grommela quelques mots inintelligibles, en hochant sa vieille tête, et
+elle continua son opération avec une lenteur inaccoutumée.</p>
+
+<p>Toute la maison semblait instinctivement deviner que madame n'était en
+aucune façon affligée de ce retard: on ne saurait croire combien
+d'accidents retardèrent le cours ordinaire des choses. Un marmiton
+maladroit renversa la sauce: il fallut refaire la sauce. Chloé y mit un
+soin désespérant et une précision compassée; elle répondait à toutes les
+exhortations «qu'elle ne se permettrait pas de servir une sauce tournée
+pour plaire à des gens qui voulaient rattraper quelqu'un.» Un enfant
+tomba avec l'eau qu'il portait: il fallut retourner à la fontaine. Un
+autre renversa le beurre. De temps en temps on arrivait, en ricanant,
+dire à la cuisine que M. Haley paraissait très-mal à son aise, qu'il ne
+pouvait rester sur son siége, et qu'il allait en trépignant de la
+fenêtre à la porte.</p>
+
+<p>«C'est bien fait! disait Chloé avec indignation. Il sera encore plus mal
+à l'aise un de ces jours, s'il n'amende pas ses voies. Son maître
+l'enverra chercher, et alors.... il verra....</p>
+
+<p>&mdash;Il ira en enfer, c'est sûr, dit le petit Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Il le mérite bien, dit Chloé d'un air revêche. Il a brisé bien des
+c&oelig;urs... Je vous le dis à tous, reprit-elle en élevant sa fourchette,
+<span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> comme M. Georges l'a lu dans la <i>Rêvélation</i>, les âmes crient au
+pied de l'autel, elles crient au Seigneur et demandent vengeance.... et
+un jour le Seigneur les entendra. Oui, il les entendra!»</p>
+
+<p>Chloé était si fort respectée dans la maison, que tous l'écoutèrent
+bouche béante. Le dîner se trouvait servi; tous les esclaves eurent donc
+le temps de venir jaser avec elle et de prêter l'oreille à ses
+remarques.</p>
+
+<p>«Il rôtira toute l'éternité, c'est sûr; hein! rôtira-t-il? disait André.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien le voir, reprenait le petit Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants!» dit une voix qui les fit tous tressaillir.</p>
+
+<p>C'était l'oncle Tom, qui, du seuil, écoutait cette conversation.
+Enfants! j'ai peur que vous ne sachiez pas ce que vous dites là.
+<i>Toujours</i> est un mot terrible, enfants; rien que d'y penser, il
+effraye! <i>Toujours!</i> il ne faut souhaiter cela à aucune créature
+humaine.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne souhaitons cela qu'à ceux qui perdent les âmes, dit André....
+à ceux-là, on ne peut s'en empêcher.... ils sont si affreusement
+méchants!</p>
+
+<p>&mdash;La nature elle-même, la bonne nature ne crie-t-elle point contre eux?
+dit Chloé. Est-ce qu'ils n'arrachent pas l'enfant qu'on allaite au sein
+de sa mère... pour le vendre?... Et les petits enfants qui pleurent et
+qui s'attachent à nos vêtements, est-ce qu'ils ne les arrachent point
+aussi de nos bras.... pour les vendre? Ne séparent-ils point la femme du
+mari? continua-t-elle en pleurant.... et n'est-ce pas les tuer tous
+deux? Et cependant, que ressentent-ils? quelle pitié? est-ce que cela
+les empêche de boire, de fumer et de prendre toutes leurs aises? Si le
+diable ne les emporte pas, à quoi donc le diable est-il bon?» Et,
+couvrant son visage de son tablier, Chloé laissa éclater ses sanglots.</p>
+
+<p>Mais alors Tom, à son tour:</p>
+
+<p>«Priez pour ceux qui vous persécutent, dit le <i>bon livre</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Prier pour eux! c'est trop fort.... je ne puis pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Chloé, c'est plus fort que la nature, mais la grâce du Seigneur
+est plus forte aussi que la nature!... Et d'ailleurs, songez dans quel
+état se trouve l'âme des pauvres créatures qui commettent de telles
+actions.... Remerciez Dieu de n'être pas comme elles, Chloé. Pour moi,
+j'aimerais mieux être vendu dix mille fois que d'avoir le même compte à
+rendre que ce pauvre homme!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Jean; il ne faudra pas la reprendre, Andy.»</p>
+
+<p>André haussa les épaules et sifflota entre ses dents, en signe
+d'acquiescement.</p>
+
+<p>«Je suis bien aise, reprit Tom, que monsieur ne soit pas sorti <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> ce
+matin, comme il le voulait. Cela me faisait plus de mal que de me voir
+vendu. C'était bien naturel à lui, mais bien pénible pour moi, qui le
+connais depuis l'enfance; j'ai vu monsieur et je commence à être
+réconcilié avec la volonté de Dieu. Monsieur ne pouvait se tirer
+d'affaire sans cela. Il a bien fait. Mais j'ai peur que les choses
+n'aillent encore plus mal, moi absent. On ne s'attendra pas à voir
+monsieur rôder et surveiller partout, comme je faisais. Les enfants ont
+bonne volonté.... mais c'est si léger.... voilà ce qui m'effraye!»</p>
+
+<p>La sonnette retentit, et Tom fut appelé au parloir.</p>
+
+<p>«Tom, lui dit Shelby avec bonté, je dois vous avertir que j'ai un dédit
+de dix mille dollars avec monsieur, si vous ne vous trouvez point à
+l'endroit qu'il vous désignera. Il va maintenant à ses autres affaires;
+vous avez votre journée à vous. Allez où vous voudrez, mon garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, monsieur, dit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Ne l'oubliez pas, ajouta <ins class="correction" title="la">le</ins> trafiquant, si vous jouez le tour à votre
+maître, j'exigerai tout le dédit. S'il m'en croyait, il ne se fierait
+jamais à vous autres nègres; vous glissez comme des anguilles.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit Tom en se tenant tout droit devant Shelby, j'avais huit
+ans quand la vieille maîtresse vous mit dans mes bras; vous n'aviez pas
+un an: «Tom, ce sera ton maître, me dit-elle: «aie bien soin de lui!» Et
+maintenant, monsieur, je vous le demande, ai-je jamais manqué à mon
+devoir? Vous ai-je jamais été infidèle... surtout depuis que je suis
+chrétien?»</p>
+
+<p>M. Shelby fut comme oppressé; les larmes lui vinrent aux yeux.</p>
+
+<p>«Mon brave garçon, Dieu sait que vous ne dites que la vérité.... et, si
+je le pouvais, je ne vous vendrais pas.... pour un monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai comme je suis une chrétienne, dit à son tour Mme Shelby, vous
+serez racheté aussitôt que nous le pourrons. Monsieur Haley,
+rappelez-vous à qui vous l'aurez vendu, et faites-le-moi savoir.</p>
+
+<p>&mdash;Pour cela, certainement, dit Haley. Si vous le désirez, je puis vous
+le ramener dans un an.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le rachèterai bon prix.</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien, dit le marchand. Je vends, j'achète: pourvu que je fasse
+une bonne affaire, c'est tout ce que je demande, vous comprenez....»</p>
+
+<p>M. et Mme Shelby se sentaient humiliés et abaissés par l'impudente
+familiarité du marchand; mais tous deux sentaient aussi l'impérieuse
+nécessité de maîtriser leurs sentiments: plus il se montrait dur et
+avare, plus Mme Shelby craignait de le voir reprendre Élisa et son
+enfant. Elle cherchait donc à le retenir par <span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> toutes sortes de ruses
+féminines: c'étaient des mines, des sourires, des causeries presque
+intimes... tout, enfin, pour faire passer le temps insensiblement.</p>
+
+<p>A deux heures, Samuel et André amenèrent les chevaux, qui semblaient
+plus frais et plus dispos que jamais, malgré leur escapade du matin.</p>
+
+<p>Samuel avait puisé dans les inspirations du dîner un zèle et une ardeur
+nouvelle. Comme Haley s'approchait, il disait à André, avec une évidente
+allusion à ce qu'ils allaient faire, que tout était pour le mieux et
+qu'il n'y avait point à douter du succès.</p>
+
+<p>«Sans doute votre maître a des chiens, dit Haley tout pensif, au moment
+où il allait monter à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;Des chiens, reprit Samuel, il y en a des tas! Voilà d'abord Bruno!
+c'est un fameux aboyeur; et puis, chaque nègre a son chien d'une sorte
+ou de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc!»</p>
+
+<p>Et Haley murmura je ne sais quels termes injurieux adressés à tous ces
+chiens.</p>
+
+<p>«Il n'a donc pas, ajouta-t-il (non, il n'en a pas, je le vois bien) de
+chiens pour le nègre?»</p>
+
+<p>Samuel comprit parfaitement ce que le marchand voulait dire. Il n'en
+prit pas moins un air de simplicité désespérante.</p>
+
+<p>«Nos chiens ont l'odorat très-fin, dit-il; je pense bien que c'est
+l'espèce dont vous voulez parler: mais ils manquent d'exercice! ce sont
+de beaux chiens.... Si vous voulez qu'on les lâche....» Il appela en
+sifflant l'énorme terre-neuve, qui vint joyeusement bondir autour d'eux.</p>
+
+<p>«Va te faire pendre! cria le marchand. Allons, en route!»</p>
+
+<p>Samuel, en montant à cheval, trouva adroitement le moyen de chatouiller
+André, qui partit d'un éclat de rire, à la grande indignation de Haley,
+qui le menaça de son fouet.</p>
+
+<p>«Vous m'étonnez, André! dit Samuel avec une imperturbable gravité. Ce
+que nous faisons est sérieux, Andy! vous ne devez pas en faire un jeu.
+Ce ne serait pas le moyen de servir monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Décidément je veux aller droit à la rivière, dit Haley en arrivant aux
+dernières limites de la propriété. Je connais le chemin qu'ils prennent
+tous; ils veulent passer....</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit Samuel, c'est une idée, cela! M. Haley est tombé
+juste.... Mais il y a deux routes pour aller à la rivière, la route de
+terre et la route de pierres. Laquelle voulez-vous prendre?»</p>
+
+<p>André regarda naïvement Samuel, surpris d'entendre cette nouveauté <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span>
+topographique; mais il confirma immédiatement le dire de son camarade
+par des assertions réitérées.</p>
+
+<p>«Moi, dit Samuel, j'aurais plutôt pensé que Lisa aurait pris la vieille
+route, parce qu'elle est moins fréquentée.»</p>
+
+<p>Haley, quoiqu'il fût un assez malin oiseau et très-soupçonneux de son
+naturel, se laissa néanmoins prendre à cette observation.</p>
+
+<p>«Si vous n'êtes deux maudits menteurs....» fit-il en s'arrêtant un
+moment tout pensif.</p>
+
+<p>Le ton perplexe et réfléchi avec lequel ces paroles furent prononcées
+parut amuser prodigieusement André. Il se renversa en arrière au point
+de tomber presque jusqu'à terre. Le visage de Samuel avait pris, au
+contraire, une expression de gravité dolente.</p>
+
+<p>«Ma foi! dit-il, m'sieu peut agir à sa guise; il peut prendre le chemin
+droit si cela lui plaît. Pour nous, c'est tout un; quand je réfléchis,
+je pense même que c'est le meilleur chemin.... décidément....</p>
+
+<p>&mdash;Elle aura suivi la route solitaire, dit Haley pensant tout haut, et
+sans tenir aucun compte de la remarque de Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;On ne sait pas, reprit Samuel; les femmes sont si drôles! elles ne
+font jamais rien comme on se l'imagine; c'est presque toujours le
+contraire: la femme est naturellement contrariante. Si vous croyez
+qu'elle a pris une route, il est certain que c'est l'autre qu'il faut
+suivre pour la trouver. Mon opinion à moi est que Lisa a pris la vieille
+route: aussi je pense qu'il faut suivre la nouvelle.»</p>
+
+<p>Ces observations profondes sur l'humeur féminine ne parurent pas
+disposer Haley en faveur de la route neuve; il annonça résolûment qu'il
+allait prendre l'ancienne, et il demanda à Samuel si on devait bientôt y
+arriver.</p>
+
+<p>«Tout à l'heure, dit Samuel en clignant de l'&oelig;il qui regardait André,
+tout à l'heure!» Il ajouta gravement: «J'ai étudié la question; je crois
+qu'il ne faut pas prendre cette route. Je ne l'ai jamais parcourue; elle
+est d'une solitude désespérante, nous pourrions nous égarer.... et dans
+ce cas, où aller?... Dieu le sait!</p>
+
+<p>&mdash;N'importe, dit Haley, je veux aller par cette route.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, j'y réfléchis, poursuivit Samuel, il me semble que j'ai entendu
+dire que cette route était tout encombrée de haies et d'échaliers.
+N'est-ce pas, Andy?»</p>
+
+<p>André n'était pas certain.... il n'avait pas vu.... il ne voulait pas se
+compromettre.</p>
+
+<p>Haley, habitué à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins
+pesants, crut qu'elle penchait cette fois du côté de la vieille route;
+il s'imagina que c'était par mégarde que Samuel l'avait d'abord <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span>
+indiquée. Il attribua ses efforts confus pour l'en dissuader à un
+mensonge désespéré qui n'avait d'autre but que de sauver Élisa.</p>
+
+<p>Quand donc Samuel eut montré la route, Haley s'y précipita vivement,
+suivi des deux nègres.</p>
+
+<p>C'était vraiment une vieille route, qui avait conduit jadis à la
+rivière. Elle était abandonnée depuis longues années pour un nouveau
+tracé. La route était libre à peu près pour une heure de marche; après
+cela elle était coupée de haies et de métairies. Samuel le savait
+parfaitement bien; mais elle était depuis si longtemps fermée, qu'André
+l'ignorait véritablement. Il trottait donc avec un air de soumission
+respectueuse, murmurant et criant de temps en temps que c'était bien
+raboteux et bien mauvais pour le pied de Jerry.</p>
+
+<p>«Je vous préviens que je vous connais, drôles, dit Haley; toutes vos
+roueries ne me feront pas quitter cette route.... André, taisez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;M'sieu fera ce qu'il voudra,» reprit humblement Samuel; et en même
+temps il lança un coup d'&oelig;il plus significatif à André, dont la
+gaieté allait éclater bruyamment.</p>
+
+<p>Samuel était d'une animation extrême; il vantait son excellente vue, il
+s'écriait de temps en temps: «Ah! je vois un chapeau de femme sur la
+hauteur!» Ou bien, appelant André: «N'est-ce point Lisa, là-bas, dans ce
+creux?» Il choisissait pour ces exclamations les parties difficiles et
+rocailleuses de la route, où il était à peu près impossible de hâter le
+pas. Il tenait ainsi Haley dans une perpétuelle émotion.</p>
+
+<p>Après une heure de marche, les trois voyageurs descendirent
+précipitamment dans une cour qui dépendait d'une vaste ferme. On ne
+rencontra personne; tout le monde était aux champs; mais, comme la ferme
+barrait littéralement le chemin, il était évident qu'on ne pouvait aller
+plus loin dans cette direction.</p>
+
+<p>«Eh! que vous disais-je, monsieur? fit Samuel avec un air d'innocence
+persécutée. Comment un étranger pourrait-il connaître le pays mieux que
+ceux-là qui sont nés et qui ont été élevés sur la place?</p>
+
+<p>&mdash;Gredins, dit Haley, vous le saviez bien!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je vous le disais, et vous ne vouliez pas le croire. Je disais à
+monsieur que tout était fermé et barré, et que je ne pensais pas que
+nous pussions passer. Andy m'a entendu.»</p>
+
+<p>Cette assertion était trop incontestablement vraie pour qu'on pût y
+contredire. L'infortuné marchand fut donc obligé de dissimuler <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> de
+son mieux. Il cacha sa colère, et tous trois firent volte-face et se
+dirigèrent vers la grande route.</p>
+
+<p>Il résulta de tous ces retards une certaine avance pour Élisa. Il y
+avait trois quarts d'heure que son enfant était couché dans le cabinet
+de l'auberge, quand Haley et les deux esclaves y arrivèrent eux-mêmes.</p>
+
+<p>Élisa était à la fenêtre; elle regardait dans une autre direction;
+l'&oelig;il perçant de Samuel l'eut bientôt découverte. Haley et André
+étaient à quelques pas en arrière. C'était un moment critique. Samuel
+eût soin qu'un coup de vent enlevât son chapeau. Il poussa un cri
+formidable et d'une façon toute particulière. Ce cri réveilla Élisa
+comme en sursaut. Elle se rejeta vivement en arrière.</p>
+
+<p>Les trois voyageurs s'arrêtèrent en face de la porte d'entrée, tout près
+de cette fenêtre.</p>
+
+<p>Pour Élisa, mille vies se concentraient dans cet instant suprême. Le
+cabinet avait une porte latérale qui s'ouvrait sur la rivière. Elle
+saisit son fils et franchit d'un bond quelques marches. Le marchand
+l'aperçut au moment où elle disparaissait derrière la rive. Il se jeta à
+bas de son cheval, appela à grands cris Samuel et André, et il se
+précipita après elle, comme le limier après le daim. Dans cet instant
+terrible, le pied d'Élisa touchait à peine le sol; on l'eût crue portée
+sur la cime des flots. Ils arrivaient derrière elle.... Alors, avec
+cette puissance nerveuse que Dieu ne donne qu'aux désespérés, poussant
+un cri sauvage, avec un bond ailé, elle s'élança du bord par-dessus le
+torrent mugissant et tomba sur le radeau de glace. C'était un saut
+désespéré, impossible, sinon au désespoir même et à la folie. Haley,
+Samuel et André poussèrent un cri et levèrent les mains au ciel.</p>
+
+<p>L'énorme glaçon craqua et s'abîma sous son poids.... mais elle ne s'y
+était point arrêtée une seconde. Cependant, poussant toujours ses cris
+sauvages, redoublant d'énergie avec le danger, elle sauta de glaçon en
+glaçon, glissant, se cramponnant, tombant, mais se relevant toujours!
+Elle perd sa chaussure; ses bas sont arrachés de ses pieds; son sang
+marque sa route; mais elle ne voit rien, ne sent rien, jusqu'à ce
+qu'enfin.... obscurément.... comme dans un rêve, elle aperçoit l'autre
+rive, et un homme qui lui tend la main.</p>
+
+<p>«Vous êtes une brave fille, qui que vous soyez,» dit l'homme avec un
+serment.</p>
+
+<p>Élisa reconnut le visage et la voix d'un homme qui occupait une ferme
+tout près de son ancienne demeure.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span></p>
+
+<p>«Oh! monsieur Symmer, sauvez-moi! sauvez-moi! cachez-moi! disait-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? qu'est-ce? disait-il; n'êtes-vous point à M. Shelby?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, cet enfant que voilà; il l'a vendu! et voilà son maître,
+dit-elle en montrant le rivage du Kentucky. Oh! M. Symmer! vous avez un
+petit enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! j'en ai un.... et il lui aida, avec rudesse, mais avec bonté, à
+gravir le bord; vous êtes une brave femme, répéta-t-il encore.... et
+moi, j'aime le courage... partout où je le trouve!»</p>
+
+<p>Quand ils furent au haut de la digue, l'homme s'arrêta:</p>
+
+<p>«Je serais heureux de faire quelque chose pour vous, dit-il; mais je
+n'ai pas où vous mettre. Ce que je puis faire de mieux, c'est de vous
+indiquer où vous devez aller; et il lui montra une grande maison
+blanche, qui se trouvait isolée dans la principale rue du village. Allez
+là; ce sont de bonnes gens. Il n'y a aucun danger.... ils vous
+assisteront.... ils sont accoutumés à ces sortes de choses.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse! dit vivement Élisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, reprit l'homme, ce n'est rien du tout; ce que je fais
+là ne compte pas.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne?</p>
+
+<p>&mdash;Que le tonnerre!... Pour qui me prenez-vous, femme? Cependant, venez.
+Allons, tenez, vous êtes une femme de c&oelig;ur.... Vous méritez votre
+liberté, et vous l'aurez.... si cela dépend de moi.»</p>
+
+<p>Élisa reprit son enfant dans ses bras, et marcha d'un pas vif et ferme.
+Le fermier s'arrêta et la regarda.</p>
+
+<p>«Shelby ne trouvera peut-être pas que ce soit là un acte de très-bon
+voisinage; mais que faire? s'il <ins class="correction" title="attrappe">attrape</ins> jamais une de mes femmes dans
+les mêmes circonstances, il sera le bienvenu à me rendre la pareille. Je
+ne pouvais pourtant pas voir cette pauvre créature courant, luttant, les
+chiens après elle, et essayant de se sauver.... D'ailleurs, je ne suis
+pas chargé de chasser et de reprendre les esclaves des autres.»</p>
+
+<p>Ainsi parlait ce pauvre habitant des bruyères du Kentucky, qui ne
+connaissait pas son droit constitutionnel, ce qui le poussait
+traîtreusement à se conduire en chrétien. S'il eût été plus éclairé, ce
+n'est pas ainsi qu'il eût agi.</p>
+
+<p>Haley était comme foudroyé par ce spectacle. Quand Élisa eut disparu, il
+jeta sur les deux nègres un regard terne et inquisiteur.</p>
+
+<p>«Voilà une belle affaire, dit Samuel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Il faut qu'elle ait sept diables dans le corps, reprit Haley.... elle
+bondissait comme un chat sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! dit Samuel, j'espère que monsieur nous excusera de ne pas
+l'avoir suivie. Nous ne nous sommes pas sentis de force à prendre cette
+route-là. Et Samuel se livra à un accès de gros rire.</p>
+
+<p>&mdash;Vous riez! hurla le marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse, m'sieu! je ne puis pas m'en empêcher, dit Samuel,
+donnant un libre cours à la joie longtemps contenue de son âme. Elle
+était si curieuse, sautant, bondissant, franchissant la glace!... Et
+seulement de l'entendre.... pouf! pan! crac! hop! Dieu! comme elle
+allait! Et Samuel et André rirent tant, que les larmes leur roulaient
+sur les joues.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous faire rire d'autre sorte,» s'écria-t-il en brandissant
+son fouet sur leurs têtes.</p>
+
+<p>Ils baissèrent le cou, s'élancèrent au haut de la berge avec des
+hourras, et se trouvèrent en selle avant qu'il fût remonté.</p>
+
+<p>«Bonsoir, m'sieu, dit Samuel avec beaucoup de gravité; j'ai grand'peur
+que madame ne soit inquiète de Jerry. M. Haley ne voudrait pas nous
+retenir plus longtemps. Madame ne serait pas contente que nous ayons
+fait passer la nuit à nos bêtes sur le pont de Lisa. «Et, après avoir
+donné un facétieux coup de poing dans les côtes d'André, il partit à
+toute vitesse, suivi de ce dernier. Peu à peu leurs joyeux éclats
+s'éteignirent dans le vent.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE VIII.<a name="ch8" id="ch8"></a></h2>
+
+<h3>Les chasseurs d'hommes.</h3>
+
+<p>Élisa avait miraculeusement traversé le fleuve aux dernières lueurs du
+crépuscule. Les grises vapeurs du soir, s'élevant lentement des eaux, la
+dérobèrent bientôt aux yeux. Le courant grossi et les monceaux de glaces
+flottantes mettaient une infranchissable barrière entre elle et son
+persécuteur. Haley, fort désappointé, retourna à la petite auberge pour
+réfléchir sur le parti qu'il avait à prendre. L'hôtesse lui ouvrit la
+porte d'un petit salon dont le plancher était couvert d'un tapis
+déchiré. Quant au tapis de la table, il brillait de taches d'huile. Tout
+était mesquin et dépareillé: des chaises avec de hauts dossiers de bois;
+des figurines de plâtre aux vives enluminures décoraient la cheminée. Un
+banc également en bois et d'une longueur désespérante s'étendait devant
+l'âtre. C'est là que <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> Haley s'assit pour méditer sur l'instabilité
+des espérances et du bonheur des humains.</p>
+
+<p>«Qu'avais-je besoin de ce marmot? se demandait-il à lui-même. Me fourrer
+dans un tel guêpier! Sot que je suis!» Et Haley, pour retrouver un peu
+de calme, se récita des litanies d'imprécations contre lui-même. Nous
+reconnaissons volontiers qu'elles étaient assez bien méritées; nous
+demandons seulement la permission de ne pas les rapporter ici.</p>
+
+<p>Haley fut tiré de sa rêverie par la grosse voix discordante d'un homme
+qui venait de s'arrêter à la porte de l'auberge. Il courut à la fenêtre.</p>
+
+<p>«Ciel et terre! s'écria-t-il; si ce n'est point là un tour de ce que les
+gens appellent la Providence! Oui, en vérité.... Tom Loker.»</p>
+
+<p>Haley descendit en toute hâte.</p>
+
+<p>Auprès du comptoir, dans un coin de la salle, un homme se tenait debout:
+teint bronzé, formes athlétiques, six pieds de haut, gros en proportion.
+Il était habillé d'une peau de buffle, le poil tourné en dehors, ce qui
+lui donnait un aspect sauvage et féroce, en complète harmonie avec l'air
+de son visage. Sur le front, sur la face, tous les traits, toutes les
+saillies qui indiquent la violence brutale et emportée, avaient pris le
+plus vaste développement.</p>
+
+<p>Que nos lecteurs s'imaginent un boule-dogue changé en homme, et se
+promenant en veste et en chapeau: ils auront une assez juste idée de Tom
+Loker. Il avait un compagnon de voyage qui, sous beaucoup de rapports,
+offrait avec lui le contraste le plus frappant. Il était petit et mince;
+il avait dans les mouvements la souplesse doucereuse du chat; ses yeux
+noirs et perçants semblaient toujours guetter la souris: tous ses traits
+anguleux visaient pourtant à la sympathie. On eût dit que son nez long
+et fin voulait pénétrer toute chose. Ses cheveux noirs, rares et lisses,
+descendaient fort bas sur son front. On devinait dans tous ses gestes
+une finesse cauteleuse. Le premier de ces deux hommes se versa un grand
+verre d'eau-de-vie et l'avala sans mot dire; l'autre, debout sur la
+pointe des pieds, avançant la tête de tous côtés et flairant toutes les
+bouteilles, demanda avec circonspection, d'une voix maigre et
+chevrotante, un verre de liqueur de menthe. Quand on eut versé, il prit
+le verre, l'examina avec une attention complaisante, comme un homme
+content de ce qu'il a fait et qui vient de «frapper juste sur la tête du
+clou;» il se disposa ensuite à savourer à petites gorgées.</p>
+
+<p>«Pardieu! je ne comptais pas sur tant de bonheur, dit Haley <span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> en
+s'avançant; comment va, Loker? Et il tendit la main au gros homme.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! qui vous amène ici?» telle fut la réponse polie de Loker.</p>
+
+<p>Le chafouin, qui répondait au nom de Marks, s'arrêta au milieu d'une
+gorgée, avança la tête et jeta à notre nouvelle connaissance le regard
+subtil du chat qui suit le mouvement d'une feuille morte.</p>
+
+<p>«Je dis, Tom, reprit Haley, que voilà tout ce qui pouvait m'arriver de
+plus heureux en ce monde. Je suis dans un embarras du diable, et vous
+pouvez m'aider à en sortir.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! très-bien, murmura l'autre. On peut être sûr, quand vous vous
+réjouissez de voir les gens, que vous avez besoin d'eux. Qu'est-ce
+encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez un ami, un associé, peut-être? dit Haley regardant Marks
+avec défiance.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est Marks,... avec qui j'étais aux Natchez.</p>
+
+<p>&mdash;Enchanté de faire votre connaissance, dit Marks en avançant sa longue
+main noire et maigre comme une patte de corbeau. Monsieur Haley, je
+crois?</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, monsieur, dit Haley; et maintenant, messieurs, puisque nous
+avons le bonheur de nous rencontrer, il me semble que nous pouvons
+causer un peu d'affaires. Là, dans cette salle.... Allons, vieux drôle,
+dit-il à l'homme du comptoir, de l'eau chaude, du sucre, des cigares et
+beaucoup d'<i>aff</i>...<a name="FNanchor_7" id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>, et nous allons jaser.»</p>
+
+<p>Les flambeaux furent allumés, le feu poussé jusqu'au degré convenable;
+nos dignes compagnons s'assirent autour d'une table garnie de tous les
+accessoires que nous venons d'énumérer.</p>
+
+<p>Haley commença le récit pathétique de ses infortunes. Loker l'écouta
+bouche close, l'&oelig;il terne et morne, avec la plus profonde attention.
+Marks, qui préparait avec grand soin un verre de punch à son goût,
+s'interrompit plusieurs fois dans cette grave occupation, et vint mettre
+le bout de son nez jusque dans la figure d'Haley.</p>
+
+<p>Il avait également suivi le récit avec un vif intérêt; la fin parut
+l'amuser beaucoup. Ses côtes et ses épaules s'abandonnaient à un
+mouvement significatif, quoique silencieux. Il pinçait ses lèvres fines
+avec tous les signes d'une grande jubilation intérieure.</p>
+
+<p>«Ainsi vous voilà tout à fait dedans?... Hé! hé! c'est très-drôle!...
+Hé! hé! hé!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ces maudits enfants causent bien des embarras dans le commerce, reprit
+Haley d'un ton piteux.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous pouvions, dit Marks, avoir une race de femmes qui n'eussent
+pas souci de leurs petits, ce serait le plus grand progrès de la
+civilisation moderne.»</p>
+
+<p>Et Marks accompagna sa plaisanterie d'un rire calme et presque sérieux.</p>
+
+<p>«Vrai, dit Haley, je n'ai jamais rien pu comprendre à cela. Ces petits
+sont pour elles une source d'ennuis. On croirait qu'elles devraient être
+enchantées de s'en débarrasser.... Eh bien, non; plus le petit leur
+cause de mal, plus il n'est bon à rien, plus elles s'y attachent!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! monsieur Haley, passez-moi donc l'eau chaude! dit Marks.... Oui,
+monsieur, continua-t-il, vous dites là ce que j'ai souvent pensé
+moi-même, ce que nous avons pensé tous. Jadis, quand j'étais dans les
+affaires, j'achetai une femme solide, bien tournée, fort habile; elle
+avait un petit bonhomme malingre, souffreteux, bossu, contrefait. Je le
+donnai à un homme qui pensa pouvoir gagner dessus, parce qu'il ne lui
+coûtait rien. Vous ne vous imaginerez jamais comment la mère prit cela!
+Si vous l'eussiez vue, Dieu! je crois vraiment qu'elle l'aimait mieux
+encore parce qu'il était malade et qu'il la tourmentait! Elle se
+démenait, criait, pleurait, cherchait partout, comme si elle eût perdu
+tous ses amis. C'est vraiment étrange! On ne connaîtra jamais les
+femmes!</p>
+
+<p>&mdash;Pareille chose m'est arrivée, dit Haley. L'été dernier, au bas de la
+Rivière-Rouge, j'achetai une femme avec un enfant assez gentil: des yeux
+aussi brillants que les vôtres. Quand je vins à le regarder de plus
+près, je m'aperçus qu'il avait la cataracte. La cataracte, monsieur!
+Bon! vous voyez que je n'en pouvais tirer parti. Je ne dis rien, mais je
+l'échangeai contre un baril de wisky. Quand il s'agit de le prendre à la
+mère, ce fut une tigresse! Nous étions encore à l'ancre: les nègres
+n'étaient point enchaînés; elle grimpa comme une chatte sur une balle de
+coton, s'empara d'un couteau, et, je vous le jure, pendant une minute
+elle mit tout le monde en fuite. Elle vit bien que c'était une
+résistance inutile: alors elle se retourna et se précipita tête devant,
+elle et son enfant, dans le fleuve. Elle coula et ne reparut jamais.</p>
+
+<p>&mdash;Bah! fit Tom Loker, qui avait écouté toutes ces histoires avec un
+dédain qu'il ne songeait même pas à cacher; vous ne vous y connaissez ni
+l'un ni l'autre. Mes négresses ne me jouent jamais de pareils tours, je
+vous en réponds bien!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! et comment faites-vous? dit Marks avec une grande vivacité.</p>
+
+<p>&mdash;Comment je fais?... Quand j'achète une femme, et qu'elle a un enfant
+que je dois vendre, je m'approche d'elle, je lui mets mon poing sous le
+nez et je lui dis: Regarde cela! Si tu dis un mot.... je t'aplatis la
+figure! Je ne veux pas entendre un mot, le commencement d'un mot! Je lui
+dis encore: Votre enfant est à moi et non à vous!... Vous n'avez plus à
+vous en occuper. Je vais peut-être le vendre.... Tâchez de ne pas me
+jouer de vos tours.... ou il vaudrait mieux pour vous n'être jamais
+née!... Voilà, messieurs, comme je leur parle: elles voient bien qu'avec
+moi ce n'est point un jeu. Je les rends muettes comme des poissons....
+Si l'une d'elles s'avise de crier, alors....»</p>
+
+<p>Tom Loker frappa la table de son poing lourd. Ce fut le commentaire
+très-explicite de sa phrase elliptique.</p>
+
+<p>«Voilà ce que nous pouvons appeler de l'éloquence, dit Marks en poussant
+Haley du coude, et en recommençant son petit ricanement. Êtes-vous
+original, Tom! Eh! eh! eh! vous vous faites bien comprendre des têtes de
+laine, vous! Les nègres savent toujours ce que vous voulez dire.... Si
+vous n'êtes pas le diable, Tom, vous êtes son jumeau. J'en répondrais
+pour vous.»</p>
+
+<p>Tom reçut le compliment avec une modestie convenable, et sa physionomie
+exprima toute l'affabilité compatible «avec sa nature de chien,» pour
+nous servir des expressions poétiques de Jean Bunyan.</p>
+
+<p>Haley, qui, toute la soirée, avait fait d'assez fréquentes libations,
+sentit se développer considérablement toutes ses facultés morales sous
+l'influence de l'eau-de-vie.... C'est, du reste, l'effet assez commun de
+l'ivresse sur les hommes d'un caractère concentré et réfléchi.</p>
+
+<p>«Eh bien, Tom, eh bien, oui! vous êtes réellement trop dur.... Je vous
+l'ai toujours dit. Vous savez, Tom, nous avions coutume de parler de
+cela, aux Natchez, et je vous prouvais que nous réussissions aussi bien
+dans ce monde en traitant les nègres doucement.... et que nous avions
+une chance de plus d'entrer dans le royaume de là-haut, quand la
+poussière retourne à la poussière.... et que le ciel est tout ce qui
+nous reste.</p>
+
+<p>&mdash;Boum! fit Tom; ne me rendez pas malade avec vos bêtises.... j'ai
+l'estomac un peu fatigué....» Et Tom avala un demi-verre de mauvaise
+eau-de-vie.</p>
+
+<p>Haley se renversa sur sa chaise, et il reprit avec des gestes éloquents:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span></p>
+
+<p>«Je dis, je dirai, j'ai toujours dit que j'entendais faire mon commerce,
+<i>primo d'abord</i>, de manière à gagner de l'argent autant que qui que ce
+soit. Mais le commerce n'est pas tout, parce que nous avons une âme. Peu
+m'importe qui m'écoute. Malédiction! Il faut que je fasse vite mes
+affaires, car je crois à la religion, et, un de ces jours, dès que
+j'aurai mon petit magot, bien comme il faut, je m'occuperai de mon âme.
+A quoi bon être plus cruel qu'il n'est utile? Cela ne me semble pas
+d'ailleurs très-prudent....</p>
+
+<p>&mdash;Vous occuper de votre âme! fit Tom avec mépris.... Il faut y voir
+clair pour vous en trouver une! Épargnez-vous ce souci! Le diable vous
+passerait à travers un crible, qu'il ne vous en trouverait pas. Vous
+avez un peu plus de soin, vous paraissez avoir un peu plus de sentiment;
+c'est de la ruse et de l'hypocrisie.... Vous voulez tromper le diable et
+sauver votre peau: je vois cela! et la religion, que vous aurez plus
+tard, comme vous dites.... qui s'y laissera prendre? Vous faites un
+pacte avec le diable toute votre vie.... et vous ne voulez pas payer à
+l'échéance.... Chansons!</p>
+
+<p>&mdash;Vous prenez mal la chose, Tom. Comment pouvez-vous plaisanter, quand
+ce que l'on vous en dit est dans votre intérêt?</p>
+
+<p>&mdash;Tais ton bec! dit Tom brutalement. Je ne puis supporter davantage tous
+ces discours d'idiot. Cela me jugule. Après tout, quelle différence y
+a-t-il entre vous et moi?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, messieurs, ce n'est pas là la question, dit Marks:
+chacun voit les choses à sa manière. M. Haley est un très-aimable homme,
+sans aucun doute; il a sa conscience à lui, c'est un fait. Quant à vous,
+Tom, vous avez aussi votre manière d'agir, qui est excellente. Oui,
+excellente, mon cher Tom. Mais les querelles, vous le savez,
+n'aboutissent à rien. A l'&oelig;uvre donc, à l'&oelig;uvre! Voyons, monsieur
+Haley, vous avez besoin de nous pour reprendre cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;La femme? non, elle ne m'est de rien. Elle est à Shelby. Je n'ai que
+l'enfant. J'ai eu la bêtise de vouloir acheter ce petit singe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes toujours bête, lui cria brutalement Thomas Loker.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Tom, pas de vos rebuffades aujourd'hui, dit Marks en passant
+sa langue sur ses lèvres. Vous voyez que M. Haley nous met sur la voie
+d'une bonne affaire, je le reconnais. Ainsi, soyez calme; tout cela me
+regarde; laissez-moi faire. Voyons, monsieur Haley, cette femme, comment
+est-elle? quelle est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! blanche et belle, bien élevée. J'en offrais huit cents ou
+mille dollars à Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Blanche et belle, bien élevée!» reprit Marks.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span></p>
+
+<p>Ses yeux perçants, son nez, sa bouche, tout s'anima rien qu'à la pensée
+d'une bonne affaire.</p>
+
+<p>«Attention, Loker; voilà une belle perspective.... Nous allons
+travailler ici <ins class="correction" title="pous">pour</ins> notre compte. Nous les reprenons; l'enfant, tout
+naturellement, revient à M. Haley; nous autres, nous emmenons la mère à
+Orléans pour la vendre: n'est-ce pas superbe?»</p>
+
+<p>Tom, qui, pendant tout ce discours, était resté bouche béante, rapprocha
+soudainement ses mâchoires comme fait un dogue à qui l'on montre un
+morceau de viande. Il parut digérer lentement l'idée.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, dit Marks à Haley, en remuant son punch, voyez-vous, dans
+ce pays, nous avons toujours le moyen de bien nous entendre avec les
+tribunaux. Tom ne sait qu'agir au dehors. Moi, quand il faut jurer,
+j'arrive en grande tenue, bottes vernies, toilette premier choix; il
+semble que je suis là dans tout l'éclat de l'orgueil professionnel. Un
+jour, je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans. Un autre jour, j'arrive
+à l'instant de ma plantation, sur la rivière des Perles, où je fais
+travailler sept cents nègres. Une autre fois, je suis un parent éloigné
+de Henri Clay ou de toute autre illustration du Kentucky. Chacun a ses
+talents. Tom est bon quand il faut se battre et assommer. C'est son
+caractère; mais il ne sait pas mentir. Pour mon compte, s'il y a dans le
+pays un homme qui sache mieux que moi faire un serment sur quelqu'un ou
+sur quelque chose, et mieux imaginer les particularités et
+circonstances.... je serais curieux de le voir. Je ne dis que cela. Je
+glisse comme un serpent à travers les difficultés. Je voudrais parfois
+que la justice y regardât de plus près; cela serait plus amusant, vous
+comprenez!»</p>
+
+<p>Tom Loker, dont la pensée, comme les mouvements, avait toujours une
+certaine lenteur, interrompit Marks en laissant tomber sur la table son
+poing pesant, qui fit tout retentir.</p>
+
+<p>«Cela sera! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse, Tom! mais il n'y a pas besoin de casser tous les
+verres; gardez votre poing pour la prochaine occasion.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, messieurs, n'aurai-je point ma part du profit? dit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Et n'est-ce pas assez que nous vous rattrapions l'enfant? répondit
+Tom. Qu'est-ce qu'il vous faut donc?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, reprit Haley, puisque c'est moi qui vous fournis l'occasion, je
+mérite bien quelque chose. Dix pour cent sur les produits.... la dépense
+payée?</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà! dit Loker avec un épouvantable serment et en frappant la table
+de son poing pesant, est-ce que je ne vous connais pas, Daniel Haley?
+Croyez-vous m'enfoncer? Pensez-vous que Marks et <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> moi nous ayons
+pris le métier de chasseurs d'esclaves pour obliger des gentlemen comme
+vous, sans profit pour nous? Non pas, certes! Nous aurons la femme à
+nous, et vous ne direz mot; ou nous aurons la mère et l'enfant. Vous
+nous avez montré le gibier, il nous appartient maintenant comme à vous.
+Si Shelby et vous avez l'intention de nous donner la chasse, voyez où
+sont les perdrix de l'an passé. Si vous les trouvez.... elles ou
+nous.... bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, soit! c'est bien! reprit Haley tout tremblant, vous me
+reprendrez l'enfant pour prix de l'affaire. Vous avez toujours
+loyalement agi avec moi, Tom, toujours vous avez fidèlement tenu votre
+parole.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, dit Tom, je ne donne dans aucune de vos sensibleries;
+mais je ne mentirais pas dans mes comptes avec le diable lui-même. Vous
+savez cela, Daniel Haley!</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, Tom, très-bien! C'est ce que je disais moi-même. Si vous me
+dites que vous m'aurez l'enfant dans une semaine, quelque rendez-vous
+que vous vouliez me fixer.... c'est bien, je ne demande rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes loin de compte, dit Loker. Vous savez qu'aux Natchez,
+quand je travaillais pour vous, ce n'était pas gratis. Je sais tenir une
+anguille quand je l'ai prise. Vous allez avancer cinquante dollars,
+argent sur table, ou vous ne reverrez jamais l'enfant.... je vous
+connais!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! lorsque je vous donne l'occasion de faire un bénéfice de mille à
+quinze cents dollars! Ah! Tom! vous n'êtes pas raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons de la besogne assurée pour cinq semaines. Nous allons la
+quitter pour courir après votre marmot, et, si nous ne prenons pas la
+mère.... les femmes, c'est le diable à prendre! qui nous indemnisera,
+nous? Est-ce vous?</p>
+
+<p>&mdash;J'en réponds.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! argent bas. Si l'affaire se fait et qu'elle rapporte, je
+rends les cinquante dollars. Sinon, c'est pour payer notre peine. Hum!
+Marks, n'est ce pas cela?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, sans doute, dit Marks d'un ton conciliant. Ce ne sont que
+des honoraires, vous voyez bien.... hi! hi! hi!!! Nous autres gens de
+loi, vous savez, nous sommes très-bons, très-accommodants,
+très-conciliants. Vous savez. Tom vous conduira l'enfant où vous
+voudrez.... n'est-ce pas, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Si je le trouve, dit Tom, je le conduirai à Cincinnati, et je le
+laisserai chez Grany Belcher, au débarcadère.»</p>
+
+<p>Marks tira de sa poche un portefeuille tout gras; il y prit un long <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span>
+papier, il s'assit, et, ses yeux perçants fixés sur le papier, il
+commença de lire entre ses dents: «Baines, comté de Shelby, le petit
+Jacques, trois cents dollars, mort ou vivant; Édouard, Dick et Lucy,
+mari et femme, six cents dollars; Rolly et ses deux enfants, six cents
+dollars sur sa tête.... Voici que j'examine nos affaires pour voir si
+nous pouvons nous charger de celle-ci. Loker, dit-il après une pause, il
+faut mettre Adams et Springer aux trousses de tous ceux-ci; il y a
+longtemps qu'ils sont enregistrés.</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Loker, ils nous prendront trop cher.</p>
+
+<p>&mdash;J'arrangerai cela. Il n'y a pas très-longtemps qu'il sont dans les
+affaires; ils doivent s'attendre à travailler à bon marché.»</p>
+
+<p>Marks continua sa lecture.</p>
+
+<p>«Il y en a trois qui ne donneront pas grand'peine; il suffit de tirer
+dessus ou de jurer qu'on a tiré. Je ne crois pas qu'ils puissent
+demander beaucoup pour ceux-là. Mais à demain nos affaires. Voyons
+l'autre. Vous dites, monsieur Haley, que vous avez vu la fille
+débarquer?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, je l'ai vue comme je vous vois.</p>
+
+<p>&mdash;Et un homme l'aidait à gravir le bord escarpé?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, dit Marks; elle a reçu asile: où? c'est la question. Eh
+bien, Tom, qu'en dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut passer la rivière cette nuit, cela ne fait pas un doute.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il n'y a pas de bateau, dit Marks; le courant charrie la glace
+d'une terrible façon.... N'y a-t-il point de danger, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de cela qu'on doit s'inquiéter; il faut passer, répondit
+Tom d'un ton décidé.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! fit Marks qui se démenait dans la chambre. Soit!» ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Puis, allant jusqu'à la fenêtre:</p>
+
+<p>«Mais, dit-il, la nuit est noire comme la gueule d'un loup.... et puis,
+Tom....</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! dites tout de suite que vous avez peur, Marks.... Mais je
+ne puis reculer.... il faut.... Admettons que vous vous arrêtiez ici un
+jour ou deux, et qu'ainsi la femme arrive aux frontières du Sandusky
+avant vous....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas peur, dit Marks; seulement....</p>
+
+<p>&mdash;Seulement quoi? reprit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour le bateau. Vous voyez bien qu'il n'y a pas de bateau.</p>
+
+<p>&mdash;L'aubergiste a dit qu'il en viendrait un ce soir, et qu'un homme
+allait passer la rivière. Tout ou rien! nous allons passer avec lui.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je suppose que vous avez de bons chiens, dit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Première qualité. Mais à quoi bon? Vous n'avez rien d'elle à leur
+faire sentir!</p>
+
+<p>&mdash;Si fait! dit Haley triomphant. Voilà son châle que, dans sa
+précipitation, elle a laissé sur le lit. Voilà aussi son chapeau.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle chance! dit Locker. En avant!</p>
+
+<p>&mdash;Les chiens pourront l'endommager s'ils se jettent sans précaution sur
+elle, dit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci, répondit Marks, est bien une considération. Là-bas, à Mobile,
+nos chiens ont mis un esclave en pièces avant que nous ayons eu le temps
+de les retirer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez! cela ne convient pas pour un article dont la beauté fait
+tout le prix, dit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Marks. De plus, si elle est entrée dans une maison,
+les chiens sont encore inutiles; ils ne servent que dans les plantations
+où se cachent les nègres errants qui n'ont pas trouvé d'asile.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Locker, qui était descendu au comptoir pour demander
+quelques renseignements, le bateau est là. Ainsi, Marks....»</p>
+
+<p>Le digne Marks jeta un regard de regret sur le confortable gîte qu'il
+abandonnait, puis il se leva lentement pour obéir. On échangea les
+derniers mots qui terminaient le marché; Haley donna d'assez mauvaise
+grâce cinquante dollars à Tom, et le digne trio se sépara.</p>
+
+<p>Si quelques-uns de nos lecteurs civilisés et chrétiens nous blâment de
+les avoir introduits dans une telle compagnie, qu'ils veuillent bien
+s'efforcer de vaincre les préjugés de leur siècle.</p>
+
+<p>La chasse aux nègres, qu'on nous permette de le rappeler, est en train
+de s'élever à la dignité d'une profession légale et patriotique. Si le
+vaste terrain qui s'étend entre le Mississipi et l'océan Pacifique
+devient le grand marché des corps et des âmes, si l'esclavage suit la
+progression rapide de toute chose en ce siècle, le chasseur et le
+marchand d'esclaves vont prendre rang parmi l'aristocratie américaine.</p>
+
+<p>Pendant que cette scène se passait à la taverne, Samuel et André, se
+félicitant mutuellement, regagnaient le logis.</p>
+
+<p>Samuel était dans un état de surexcitation extraordinaire: il exprimait
+son allégresse par toutes sortes de hurlements et de cris sauvages, par
+les grimaces et les contorsions de toute sa personne. Quelquefois il
+s'asseyait à l'envers, le visage tourné vers la queue de son cheval, et
+puis, avec une culbute et une cabriole, il se remettait en selle;
+prenant alors une contenance grave, il se mettait <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> à prêcher en
+termes emphatiques, ou bien à faire le fou pour amuser André.
+Quelquefois, se battant les flancs à tour de bras, il éclatait en rires
+bruyants qui faisaient retentir l'écho des vieux bois. Malgré ces
+excentricités, il maintint les chevaux à leur plus vive allure, si bien
+que, entre onze heures et minuit, le bruit de leurs sabots résonna sur
+les petits cailloux de la cour, au pied du perron de Mme Shelby.</p>
+
+<p>Mme Shelby vola à leur rencontre.</p>
+
+<p>«Est-ce vous, Sam? Eh bien?</p>
+
+<p>&mdash;M. Haley est resté à la taverne; il est bien fatigué, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Mais Élisa, Samuel?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle a passé le Jourdain. Elle est, comme on dit, dans la terre de
+Chanaan.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Samuel!.... que voulez-vous dire? s'écria Mme Shelby hors
+d'elle-même, près de se trouver mal en songeant à ce que ces mots-là
+pouvaient vouloir dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, le Seigneur protége les siens. Lisa a passé l'Ohio
+miraculeusement, comme si le Seigneur l'eût enlevée dans un char de feu
+avec deux chevaux.»</p>
+
+<p>En présence de sa maîtresse, la veine religieuse de Samuel ne tarissait
+jamais, et il faisait un riche emploi des figures et des images de
+l'Écriture.</p>
+
+<p>«Venez ici, Samuel, dit M. Shelby, qui était arrivé à son tour sur le
+perron; venez ici, et dites à votre <ins class="correction" title="maîtreese">maîtresse</ins> ce qu'elle veut savoir.
+Venez, venez, Émilie, dit-il à sa femme en passant un bras autour
+d'elle. Vous avez froid, vous tremblez, vous vous livrez beaucoup trop à
+vos impressions....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! ne suis-je point une femme, une mère? Ne sommes-nous point
+responsables devant Dieu de cette pauvre fille? Seigneur, que ce péché
+ne nous soit point imputé!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quel péché, Émilie? vous savez que nous étions obligés à faire ce
+que nous avons fait.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant je me sens coupable, dit Mme Shelby. Je ne puis pas
+raisonner là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Ici, Andy, ici nègre; du vif! s'écria Samuel; conduis ces chevaux à
+l'écurie; n'entends-tu pas que monsieur appelle?»</p>
+
+<p>Et Samuel, son chapeau de palmier à la main, apparut à la porte du
+salon.</p>
+
+<p>«Maintenant, Sam, dites-nous clairement ce que vous savez, dit M.
+Shelby. Où est Élisa?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, je l'ai de mes yeux vue passer sur la glace
+flottante; elle allait, que c'était une merveille! Oui, ce <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> n'est là
+rien moins qu'un miracle! J'ai vu un homme lui tendre la main sur
+l'autre rive de l'Ohio, et puis elle a disparu dans le brouillard.</p>
+
+<p>&mdash;Samuel.... je crois que ce miracle est un peu de votre invention.
+Passer sur la glace flottante n'est pas chose si aisée, reprit M.
+Shelby.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, m'sieu! personne n'aurait fait cela sans le secours de
+Dieu. Mais voici: c'était juste sur notre route. M. Haley, Andy et moi
+nous arrivons à une petite taverne auprès de la rivière. Je marchais un
+peu en tête (j'avais tant d'envie de reprendre Lisa, que je ne pouvais
+me modérer); j'arrive auprès de la fenêtre de la taverne. Je suis sûr
+que c'est elle, elle est en pleine vue, les deux autres sont sur mes
+talons. Bon! je perds mon chapeau. Je pousse un hurlement à réveiller
+les morts.... Peut-être Lisa entendit-elle; mais, quand M. Haley arriva
+près de la porte, elle se rejeta vivement en arrière, et puis, comme je
+vous dis, elle s'échappa par une porte de côté et descendit jusqu'au
+bord de l'eau. M. Haley la vit et cria.... Lui, moi et André, nous
+courûmes après. Elle alla jusqu'au fleuve. Il y avait, à partir du bord,
+un courant de dix pieds de large, et de l'autre côté, çà et là, comme de
+grandes îles, des monceaux de glace. Nous arrivons juste derrière elle,
+et je pensais en moi-même que nous allions la prendre, quand elle poussa
+un cri comme je n'en ai jamais entendu, et s'élança de l'autre côté du
+courant, sur la glace, et elle allait criant et sautant. La glace
+faisait crac, cric, psitt! et elle, elle bondissait comme une biche.
+Dam! ces sauts-là ne sont pas communs. Voilà mon opinion.»</p>
+
+<p>Pendant le récit de Samuel, Mme Shelby demeura assise dans un profond
+silence, pâle à force d'émotion:</p>
+
+<p>«Dieu soit loué! elle n'est pas morte, s'écria-t-elle; mais où est
+maintenant son pauvre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur y pourvoira, dit Samuel en tournant de l'&oelig;il
+dévotement. Comme je le disais, c'est sans doute la Providence qui fait
+tout, ainsi que madame nous l'a appris. Nous ne sommes que des
+instruments pour faire la volonté de Dieu. Sans moi, aujourd'hui Élisa
+eût été prise une douzaine de fois.... N'est-ce pas moi, ce matin, qui
+ai lâché les chevaux et qui les ai fait courir jusqu'à l'heure du dîner?
+Et ce soir, n'ai-je point égaré M. Haley à cinq milles de sa route?
+Autrement, il eût repris Lisa comme un chien prend un mouton. Ainsi nous
+sommes tous des providences!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dispense, maître Sam, de jouer ici le rôle de ces
+providences-là! <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> je n'entends pas qu'on se conduise ainsi avec les
+gentlemen qui sont chez moi,» dit M. Shelby avec autant de sévérité que
+les circonstances permettaient d'en montrer.</p>
+
+<p>Il est aussi difficile de feindre la colère avec un nègre qu'avec un
+enfant. L'un et l'autre voient parfaitement le sentiment vrai à travers
+les dissimulations dont on l'entoure. Samuel ne fut en aucune façon
+découragé par ce ton sévère: cependant il prit un air de gravité
+dolente, et les deux coins de sa bouche s'abaissèrent en signe de
+profond repentir.</p>
+
+<p>«Maître a raison, tout à fait raison; c'est mal à moi, je ne me défends
+pas; maître et maîtresse ne peuvent pas encourager de telles choses, je
+le sens bien; mais un pauvre nègre comme moi est parfois bien tenté de
+mal faire, <ins class="correction" title="snrtout">surtout</ins> quand il voit agir comme M. Haley.... M. Haley n'est
+pas un gentleman, et un individu élevé comme moi ne peut se retenir en
+voyant ces choses-là!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, Samuel; puisque vous paraissez avoir maintenant le
+sentiment de vos erreurs, vous pouvez aller trouver la mère Chloé, elle
+vous donnera le reste du jambon de votre dîner. Andy et vous, vous devez
+avoir faim!</p>
+
+<p>&mdash;Madame est bien trop bonne pour nous, dit Samuel en faisant vivement
+son salut;» et il sortit.</p>
+
+<p>On s'apercevra, et nous l'avons déjà dit ailleurs, que maître Samuel
+avait un talent naturel qui eût pu le mener loin dans la carrière
+politique: c'était de voir dans toute chose le côté qui pouvait profiter
+à son honneur et à sa gloire. Ayant fait valoir au salon son humilité et
+sa piété, il enfonça son chapeau de palmier sur sa tête avec une sorte
+de crânerie et d'insouciance, et il se dirigea vers le royaume de la
+mère Chloé, dans l'intention de recueillir les suffrages de la cuisine.</p>
+
+<p>«Je vais faire un discours à ces nègres, pensait Samuel; il faut les
+frapper d'étonnement!»</p>
+
+<p>Nous devons faire observer qu'une des plus grandes joies de Samuel avait
+toujours été d'accompagner son maître dans les réunions politiques de
+toute espèce. Caché dans les haies, perché sur les arbres, il suivait
+attentivement les orateurs, avec toutes les marques d'une vive
+satisfaction; puis, redescendant parmi les frères de sa couleur qui se
+trouvaient dans les mêmes lieux, il les édifiait et les charmait par ses
+imitations burlesques, qu'il débitait avec un entrain et une gravité
+imperturbables. Souvent les blancs se mêlaient au sombre auditoire; ils
+écoutaient l'orateur en riant et en se regardant. Samuel voyait là un
+juste motif de s'adresser à lui-même ses propres félicitations.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span></p>
+
+<p>Au fond, Samuel regardait l'éloquence comme sa véritable vocation, et il
+ne laissait jamais passer une occasion de déployer ses talents.</p>
+
+<p>Entre Samuel et la tante Chloé il y avait, depuis longtemps, une
+certaine mésintelligence, ou plutôt une froideur marquée. Mais Samuel,
+ayant un projet sur le département des provisions comme base de ses
+opérations futures, résolut, dans la circonstance présente, de faire de
+la conciliation; il savait bien que, si les ordres de madame étaient
+toujours exécutés à la lettre, cependant il y aurait un immense profit
+pour lui à ce qu'on en suivît aussi l'esprit.</p>
+
+<p>Il parut donc devant Chloé avec une expression touchante de soumission
+et de résignation, comme quelqu'un qui aurait cruellement souffert pour
+soulager un compagnon d'infortune. Il avait déjà pour lui l'approbation
+de madame, qui lui donnait droit à un <i>extra</i> de solide et de liquide,
+et semblait ainsi reconnaître implicitement ses mérites. Les choses
+marchèrent en conséquence.</p>
+
+<p>Jamais électeur pauvre, simple, vertueux, ne fut l'objet des cajoleries
+et des attentions d'un candidat, comme la mère Chloé des tendresses et
+des flatteries de Samuel. L'enfant prodigue lui-même n'aurait pas été
+comblé de plus de marques de bonté maternelle. Il se trouva bientôt
+assis, choyé, glorieux, devant une large assiette d'étain, contenant,
+sous forme d'<i>olla podrida</i>, les débris de tout ce qui avait paru sur la
+table depuis deux ou trois jours. Excellents morceaux de jambon,
+fragments dorés de gâteaux, débris de pâtés de toutes les formes
+géométriques imaginables, ailes de poulet, cuisses et gésiers,
+apparaissaient dans un désordre pittoresque. Samuel, roi de tous ceux
+qui l'entouraient, était assis comme sur un trône, couronné de son
+chapeau de palmier joyeusement posé sur le côté. A sa droite était
+André, qu'il protégeait visiblement.</p>
+
+<p>La cuisine était remplie de ses compagnons, qui étaient accourus de
+leurs cases respectives et qui l'entouraient, pour entendre le récit des
+exploits du jour.</p>
+
+<p>Pour Samuel, c'était l'heure de la gloire.</p>
+
+<p>L'histoire fut donc rehaussée de toutes sortes d'ornements et
+d'enluminures susceptibles d'en augmenter l'effet. Samuel, comme
+quelques-uns de nos dilettanti à la mode, ne permettait pas qu'une
+histoire perdît aucune de ses dorures en passant par ses mains.</p>
+
+<p>Des éclats de rire saluaient le récit; ils étaient répétés et
+indéfiniment prolongés par la petite population qui jonchait le sol ou
+qui perchait dans les angles de la cuisine. Au plus fort de cette
+gaieté, Samuel conservait cependant une inaltérable gravité; de temps en
+<span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> temps seulement il roulait ses yeux, relevés tout à coup, et jetait
+à son auditoire des regards d'une inexprimable bouffonnerie: il ne
+descendait pas pour cela des hauteurs sentencieuses de son éloquence.</p>
+
+<p>«Vous voyez, amis et compatriotes, disait Samuel en brandissant un pilon
+de dinde avec énergie, vous voyez maintenant ce que cet enfant, qui est
+moi, a fait seul pour la défense de tous, oui, de tous. Celui qui essaye
+de sauver un de vous, c'est comme s'il essayait de vous sauver tous; le
+principe est le même. C'est clair! Quand quelqu'un de ces marchands
+d'esclaves viendra flairer et rôder autour de nous, qu'il me rencontre
+sur sa route, je suis l'homme à qui il aura affaire. Oui, mes frères, je
+me lèverai pour vos droits, je défendrai vos droits jusqu'au dernier
+soupir.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, alors, reprit André, disiez-vous ce matin, que vous alliez
+aider ce m'sieu à reprendre Lisa? Il me semble que vos discours ne
+<i>cordent</i> pas ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dirai maintenant, André, reprit Samuel avec une écrasante
+supériorité, je vous dirai: Ne parlez pas de ce que vous ignorez! Les
+enfants comme vous, André, ont de bonnes intentions, mais ils ne doivent
+pas se permettre de <i>collationner</i> les grands principes d'action!»</p>
+
+<p>André parut tout à fait syncopé, surtout par le mot un peu dur
+<i>collationner</i>, dont la plupart des membres de l'assemblée ne se
+rendaient pas un compte beaucoup plus exact que l'orateur lui-même.</p>
+
+<p>Samuel reprit:</p>
+
+<p>«C'était par conscience, André, que je voulais aller reprendre Lisa. Je
+croyais vraiment que c'était l'intention du maître.... Mais, quand j'ai
+compris que la maîtresse voulait le contraire, j'ai vu que la conscience
+était plus encore de son côté. Il faut être du côté de la maîtresse....
+Il y a plus à gagner. Ainsi, dans les deux cas, je restais fidèle à mes
+principes et attaché à ma conscience. Oui, les principes! dit Samuel en
+imprimant un mouvement plein d'enthousiasme à un cou de poulet. Mais à
+quoi les principes servent-ils.... s'ils ne sont pas persistants.... je
+vous le demande à tous?... Tenez! André, vous pouvez prendre cet os, il
+y a encore quelque chose autour!»</p>
+
+<p>L'auditoire, bouche béante, était suspendu aux paroles de Samuel.
+L'orateur dut continuer.</p>
+
+<p>«Ce sujet de la persistance, nègres, mes amis, dit Samuel de l'air d'un
+homme qui pénètre dans les profondeurs de l'abstraction, ce sujet est
+une chose qui n'a jamais été tirée au clair par personne! <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span> Vous
+comprenez! Quand un homme veut une chose un jour et une nuit, et que le
+lendemain il en veut une autre, on voit tout naturellement dans ce cas
+qu'il n'est pas persistant!... Passe-moi ce morceau de gâteau, André....
+Pénétrons dans le sujet, reprit Samuel!&mdash;Les gentlemen et le beau sexe
+de cet auditoire excuseront ma comparaison usitée et vulgaire. Écoutez!
+Je veux monter au sommet d'une meule de foin. Bien! je mets mon échelle
+d'un côté.... Ça ne va pas! alors, parce que je n'essaye pas de ce côté,
+mais que je porte mon échelle de l'autre, peut-on dire que je ne suis
+pas persistant? Je suis persistant en ce sens que je veux toujours
+monter du côté où se trouve mon échelle.... Est-ce clair?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu sait qu'elle est la seule chose en quoi vous ayez été
+persistant,» murmura la tante Chloé, qui devenait un peu plus revêche.
+La gaieté de cette soirée lui semblait, selon la comparaison de
+l'Écriture, du vinaigre sur du nitre.</p>
+
+<p>«Oui, sans doute, dit Samuel en se levant, plein de souper et de gloire,
+pour l'effort suprême de la péroraison, oui, amis et concitoyens, et
+vous, dames de l'autre sexe, j'ai des principes: c'est là mon orgueil!
+je les ai conservés jusqu'ici, je les conserverai toujours.... J'ai des
+principes et je m'attache à eux fortement. Tout ce que je pense devient
+principes! Je marche dans mes principes; peu m'importe s'ils me font
+brûler vivant! je marcherai au bûcher!... Et maintenant, je dis: Je
+viens ici pour verser la dernière goutte de mon sang pour mes principes,
+pour mon pays, pour la défense des intérêts de la société!</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! dit Chloé; mais qu'un de vos principes soit d'aller vous
+coucher cette nuit, et de ne pas nous faire tenir debout jusqu'au matin.
+Toute cette jeunesse, qui n'a pas besoin d'avoir le cerveau fêlé, va
+aller à la paille.... et vite!</p>
+
+<p>&mdash;Nègres ici présents, dit Samuel en agitant son chapeau de palmier avec
+une grande bénignité, je vous donne ma bénédiction. Allez vous coucher,
+et soyez tous bons enfants!»</p>
+
+<p>Après cette bénédiction pathétique, l'assemblée se dispersa.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE IX.<a name="ch9" id="ch9"></a></h2>
+
+<h3>Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme.</h3>
+
+<p>Les lueurs d'un feu joyeux se reflétaient sur le tapis et les tentures
+d'un beau salon, et brillaient sur le ventre resplendissant d'une <span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span>
+théière et de ses tasses. M. Bird, le sénateur, tirait ses bottes et se
+préparait à mettre à ses pieds une paire de pantoufles neuves, que sa
+femme venait d'achever pour lui pendant la session du sénat. Mme Bird,
+image vivante du bonheur, surveillait l'arrangement de la table, tout en
+adressant de temps en temps des admonestations à un certain nombre
+d'enfants turbulents, qui se livraient à tout le désordre et à toutes
+les malices qui font le tourment des mères depuis le déluge.</p>
+
+<p>«Tom, laissez donc le bouton de la porte; là! voilà qui est bien! Mary,
+Mary! ne tirez pas la queue du chat.... ce pauvre animal! Jean, il ne
+faut pas monter sur la table! non! vous dis-je.»</p>
+
+<p>Puis enfin, trouvant le moyen de parler à son mari:</p>
+
+<p>«Vous ne savez pas, mon ami, quel plaisir c'est pour nous de vous avoir
+ici ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, reprit celui-ci; j'ai pensé que je pouvais venir passer la
+nuit et goûter un peu les douceurs du foyer.... je suis horriblement
+fatigué.... ma tête se fend....»</p>
+
+<p>Mme Bird jeta les yeux sur une bouteille de camphre qui se trouvait dans
+le cabinet entr'ouvert; elle parut se disposer à l'atteindre, mais le
+mari l'en empêcha.</p>
+
+<p>«Oh! non, chère, pas de drogues! mais bien plutôt une tasse bien chaude
+de votre excellent thé et quelque chose à manger: voilà ce qu'il me
+faut; c'est une ennuyeuse besogne, la législature!»</p>
+
+<p>Et le sénateur sourit, comme s'il se fût complu dans l'idée qu'il se
+sacrifiait à son pays.</p>
+
+<p>«Eh bien! dit la femme quand la table fut à peu près mise et le thé
+préparé, qu'est-ce qu'on a fait au sénat?»</p>
+
+<p>C'était une chose tout à fait étrange de voir cette charmante petite Mme
+Bird se casser la tête des affaires du sénat. Elle pensait avec beaucoup
+de raison que c'était assez pour elle de s'occuper de celles de sa
+maison. M. Bird ouvrit donc des yeux étonnés et dit:</p>
+
+<p>«Mais nous n'avons rien fait d'important.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi! reprit-elle, est-il vrai qu'on ait fait passer une loi pour
+empêcher de donner à manger et à boire à ces pauvres gens de couleur qui
+viennent par ici?... J'ai entendu parler de cette loi; mais je ne pense
+pas qu'une assemblée chrétienne consente jamais à la voter.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Mary, allez-vous vous lancer dans la politique maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! je ne donnerais pas, généralement parlant, un fétu de
+toute votre politique; mais j'estime qu'une pareille loi serait cruelle
+et antichrétienne. J'espère qu'elle n'a pas été votée.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<p>&mdash;On a voté, ma chère, une loi qui défend d'assister les esclaves qui
+nous arrivent du Kentucky. Ces enragés abolitionnistes ont tant fait que
+nos frères du Kentucky sont très-irrités, et il semble nécessaire et à
+la fois sage et chrétien que notre État fasse quelque chose pour les
+rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est cette loi? Elle ne vous défend pas, sans doute,
+d'abriter une nuit ces pauvres créatures?... Le défend-elle? Défend-elle
+de leur donner un bon repas, quelques vieux habits, et de les renvoyer
+tranquillement à leurs affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, ma chère, tout cela ce serait les assister et les aider, vous
+sentez bien.»</p>
+
+<p>Mme Bird était une petite femme timide et rougissante, d'à peu près
+quatre pieds de haut, avec deux yeux bleus, un teint de fleur de pêcher,
+et la plus jolie, la plus douce voix du monde; quant au courage, une
+poule d'Inde d'une taille médiocre la mettait en fuite au premier
+gloussement. Un chien de garde de médiocre apparence la réduisait à
+merci, rien qu'en lui montrant les dents. Son mari et ses enfants
+étaient tout son univers; elle les gouvernait par la douceur et la
+persuasion bien plus que par le raisonnement et l'autorité. Il n'y avait
+qu'une chose qui pût l'animer: tout ce qui ressemblait à de la cruauté
+la jetait dans une colère d'autant plus alarmante qu'elle faisait un
+contraste inexplicable avec la douceur habituelle de son caractère.
+Elle, qui était la plus indulgente et la plus tendre des mères, elle
+avait cependant infligé un très-sévère châtiment à ses enfants, qu'elle
+avait surpris un jour ligués avec de mauvais garnements du voisinage
+pour assommer à coups de pierres un pauvre petit chat sans défense.</p>
+
+<p>«J'en ai porté longtemps les marques, disait à ce sujet un des enfants.
+Ma mère vint à moi si furieuse, que je la crus folle. Je fus fouetté et
+envoyé au lit sans souper, avant même d'avoir eu le temps de savoir de
+quoi il s'agissait.... puis j'entendis ma mère qui pleurait derrière la
+porte; cela me fit encore plus de mal que tout le reste!... Je puis bien
+vous assurer, ajoutait-il, que depuis nous ne jetâmes plus de pierres
+aux chats.»</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Mme Bird se leva donc vivement, et l'incarnat sur les joues, ce qui lui
+donna une apparence de beauté extraordinaire, elle s'avança vers son
+mari, et d'un ton ferme:</p>
+
+<p>«Maintenant, John, je voudrais savoir si vous pensez vraiment qu'une
+telle loi soit juste et chrétienne.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'allez pas me faire fusiller, Mary, si je dis que oui.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'aurais pas cru cela de vous, John; vous ne l'avez pas votée?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu si, ma belle politique.</p>
+
+<p>&mdash;Vous devriez avoir honte, John! ces pauvres créatures, sans toit, sans
+asile! Oh! la loi honteuse, sans entrailles, abominable!... Je la
+violerai dès que j'en aurai l'occasion... et j'espère que je l'aurai,
+cette occasion.... Ah! les choses en sont venues à un triste point, si
+une femme ne peut plus donner, sans crime, un souper chaud et un lit à
+ces pauvres malheureux mourant de faim, parce qu'ils sont esclaves,
+c'est-à-dire parce qu'ils ont été opprimés et torturés toute leur vie!
+Pauvres êtres!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère Mary, écoutez-moi. Vos sentiments sont justes et humains,
+je vous aime parce que vous les avez. Mais, chère, il ne faut pas
+laisser aller nos sentiments sans notre jugement. Il ne s'agit pas ici
+de ce qu'on éprouve soi-même: de grands intérêts publics sont en
+question. Il y a une telle effervescence dans le peuple, que nous devons
+faire le sacrifice de nos propres sympathies.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez, John! je ne connais rien à votre politique, mais je sais lire
+ma Bible, et j'y vois que je dois nourrir ceux qui ont faim, vêtir ceux
+qui sont nus, consoler ceux qui pleurent; et ma Bible, voyez-vous, je
+veux lui obéir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans le cas où votre action entraînerait un grand malheur public?</p>
+
+<p>&mdash;Obéir à Dieu n'entraîne jamais un grand malheur public.... je sais que
+cela ne peut pas être! Le mieux, c'est toujours de faire ce qu'il
+commande.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutez-moi, Mary, et je vais vous donner un excellent argument pour
+vous prouver....</p>
+
+<p>&mdash;Non, John! vous pouvez parler toute la nuit, mais pas me convaincre;
+et, je vous le demande, John, voudriez-vous chasser de votre toit une
+créature mourant de faim et de froid, parce que ce serait un esclave en
+fuite? Le feriez-vous? dites!»</p>
+
+<p>Maintenant, s'il faut dire vrai, notre sénateur avait le malheur d'être
+un homme d'une nature tendre et sensible: rebuter une créature dans la
+peine n'avait jamais été son fait, et ce qui était plus fâcheux pour
+lui, en présence d'un pareil argument, c'est que sa femme le connaissait
+bien, et qu'elle livrait l'assaut à une place sans défense.... Il avait
+donc recours à tous les moyens possibles de gagner du temps: il faisait
+des hum! hum! multipliés, il tirait son mouchoir, essuyait les verres de
+ses lunettes. Mme Bird, voyant que le territoire ennemi était à peu près
+découvert, n'en mettait que plus d'ardeur à pousser ses avantages.</p>
+
+<p>«Je voudrais vous voir agir ainsi, John; oui, je le voudrais! Mettre une
+femme dehors, dans une tempête de neige, par exemple, <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> ou bien la
+faire prendre et mettre en prison.... Hein! vous le feriez?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait sans doute un bien pénible devoir, dit M. Bird d'un ton
+mélancolique.</p>
+
+<p>&mdash;Un devoir, John! Ne vous servez pas de ce mot-là. Vous savez que ce
+n'est pas un devoir: cela ne peut pas être un devoir. Si les gens
+veulent empêcher les esclaves de s'enfuir, qu'ils les traitent bien:
+voilà ma doctrine! Si j'avais des esclaves (j'espère bien n'en avoir
+jamais), je saurais bien les empêcher de fuir de chez moi et de chez
+vous, John! Je vous le répète, on ne fuit pas quand on est heureux;
+quand ils fuient, les pauvres êtres, ils ont assez souffert de froid, de
+faim, de peur, sans que chacun se mette encore contre eux: aussi, loi ou
+non, je ne m'y soumettrai pas, moi, Dieu m'en garde!</p>
+
+<p>&mdash;Mary, Mary, laissez-moi raisonner avec vous, ma chère.</p>
+
+<p>&mdash;Je déteste de raisonner, John, principalement sur de pareils sujets.
+Vous autres politiques, vous tournez, vous tournez autour des choses les
+plus simples, et, dans la pratique, vous abandonnez vos théories. Je
+vous connais assez bien, John! Vous ne croyez pas plus que moi que ce
+soit un droit, John, et vous agiriez comme moi, et même mieux.»</p>
+
+<p>Au moment critique de la discussion, le vieux Cudjox, le noir factotum
+de la maison, montra sa tête; il pria madame de vouloir bien passer à la
+cuisine. Notre sénateur, soulagé à temps, suivit de l'&oelig;il sa petite
+femme avec un capricieux mélange de plaisir et de contrariété, et,
+s'asseyant dans un fauteuil, il commença à lire des papiers.</p>
+
+<p>Un instant après, on entendit la voix de Mme Bird qui disait d'un ton
+vif et tout ému: «John! John! voulez-vous venir ici un moment?»</p>
+
+<p>M. Bird quitta ses papiers et se rendit dans la cuisine. Il fut saisi
+d'étonnement et de stupeur au spectacle qui se présenta devant lui. Une
+jeune femme amaigrie, dont les vêtements déchirés étaient roidis par le
+froid, un soulier perdu, un bas arraché du pied coupé et sanglant, était
+renversée sur deux chaises, dans une pamoison mortelle.... On
+reconnaissait sur son visage les signes distinctifs de la race méprisée,
+mais on devinait en même temps sa beauté triste et passionnée; sa
+roideur de statue, son aspect glacé, immobile, où la mort se lisait,
+frappaient de stupeur tout d'abord.</p>
+
+<p>M. Bird était là, la poitrine haletante, immobile, silencieux. Sa femme,
+leur unique domestique de couleur, et la mère Dina, s'occupaient
+activement à la faire revenir, tandis que le vieux Cudjox prenait
+l'enfant sur ses genoux, tirait ses souliers et ses bas, et réchauffait
+ses petits pieds.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span></p>
+
+<p>«Pauvre femme! si cela ne fait pas peine à voir! dit la vieille Dina
+d'un ton compatissant. Je pense que c'est la chaleur qui l'aura fait
+trouver mal,... elle était assez bien en entrant;... elle a demandé à se
+réchauffer une minute; je lui ai demandé d'où elle venait, quand elle
+est tombée tout de son long. Elle n'a jamais fait de rude ouvrage, si
+j'en crois ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre créature!» dit Mme Bird d'une voix émue, quand la jeune femme,
+ouvrant ses grands yeux noirs, jeta autour d'elle ses regards errants et
+vagues.... Une expression d'angoisse passa sur sa face, et elle s'écria:
+«Oh! mon Henri! l'ont-ils pris?»</p>
+
+<p>A ce cri, l'enfant s'élança des bras de Cudjox et courut à elle en
+levant ses petits bras.</p>
+
+<p>«Oh! le voilà! le voilà!»</p>
+
+<p>Et, d'un air égaré, s'adressant à Mme Bird:</p>
+
+<p>«Oh! madame, protégez-le! ne le laissez pas prendre!</p>
+
+<p>&mdash;Non, pauvre femme! personne ne vous fera de mal ici, dit Mme Bird,
+vous êtes en sûreté, ne craignez rien.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu vous récompense!» dit l'esclave en couvrant son visage et en
+sanglotant.</p>
+
+<p>Le petit enfant, la voyant pleurer, essaya de la presser dans ses bras.</p>
+
+<p>Elle se calma enfin, grâce à tous ces soins délicats et féminins que
+personne ne savait mieux donner que Mme Bird. Un lit fut provisoirement
+dressé pour elle auprès du feu, et elle tomba bientôt dans un profond
+sommeil, tenant entre ses bras son enfant, qui ne semblait pas moins
+épuisé qu'elle. Elle n'avait pas voulu s'en séparer; elle avait, au
+contraire, résisté, avec une sorte d'effroi nerveux, à tous les tendres
+efforts que l'on avait faits pour le lui ôter. Même dans le sommeil, son
+bras, passé autour de lui, le serrait d'une étreinte que rien n'eût pu
+dénouer, comme si elle eût voulu le défendre encore.</p>
+
+<p>M. et Mme Bird rentrèrent au salon, et, si étrange que cela puisse
+sembler, on ne fit, ni d'un côté ni de l'autre, aucune allusion à la
+conversation précédente. Mme Bird s'occupa de son tricot, et le sénateur
+feignit de lire ses papiers; puis les mettant de côté:</p>
+
+<p>«Je ne me doute pas, dit-il enfin, qui elle est ni ce qu'elle est.</p>
+
+<p>&mdash;Quand elle sera réveillée et un peu remise, nous verrons, répondit Mme
+Bird.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi donc, chère, fit M. Bird, après une méditation
+silencieuse....</p>
+
+<p>&mdash;Quoi? mon ami....</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourrait-elle point porter une de vos robes, en l'allongeant <span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span>
+un peu par le bas? Il me semble qu'elle est plus grande que vous.»</p>
+
+<p>Un imperceptible sourire passa sur le visage de Mme Bird, et elle
+répondit: «On verra!...»</p>
+
+<p>Second silence. M. Bird le rompit encore.</p>
+
+<p>«Dites-moi, chère amie!</p>
+
+<p>&mdash;Oui. Qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, ce manteau de basin que vous gardez pour me jeter sur les
+épaules quand je fais ma sieste après dîner.... vous pourriez aussi le
+lui donner; elle a besoin de vêtements.»</p>
+
+<p>Au même instant Dina parut et dit que la femme était éveillée et qu'elle
+désirait voir madame.</p>
+
+<p>M. et Mme Bird se rendirent à la cuisine avec les deux aînés de leurs
+enfants. La plus jeune progéniture avait été fort sagement mise au lit.</p>
+
+<p>Élisa était assise sur l'âtre, auprès du feu; elle regardait fixement la
+flamme avec cette expression calme, indice d'un c&oelig;ur brisé, bien
+différente de la turbulence sauvage que nous avons précédemment décrite.</p>
+
+<p>«Vous pouvez me parler, dit Mme Bird d'un ton plein de bonté. J'espère
+que vous vous trouvez mieux. Pauvre femme!»</p>
+
+<p>Un soupir profond, un frémissement fut la seule réponse d'Élisa; mais
+elle releva ses yeux noirs et les fixa sur Mme Bird avec une expression
+de si profonde tristesse et d'invocation si touchante, que cette tendre
+petite femme sentit que les larmes la gagnaient.</p>
+
+<p>«Vous n'avez rien à craindre. Nous sommes tous vos amis ici, pauvre
+femme! Dites-moi d'où vous venez et ce que vous voulez.</p>
+
+<p>&mdash;Je viens du Kentucky.</p>
+
+<p>&mdash;Quand? reprit M. Bird, qui voulait diriger l'interrogatoire.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Comment êtes-vous venue?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai passé sur la glace.</p>
+
+<p>&mdash;Passé sur la glace! répétèrent tous les assistants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprit-elle lentement. Je l'ai fait, Dieu m'aidant. J'ai passé
+sur la glace, car <span class="smcap">ILS</span> étaient derrière moi,... tout près, tout près,...
+et il n'y avait pas d'autre chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! madame, s'écria Cudjox, la glace est brisée en grands blocs,
+coulant ou tournoyant dans le fleuve.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, je le sais! dit Élisa d'un air égaré. Je l'ai pourtant
+fait;... je ne croyais pas le pouvoir. Je ne pensais pas arriver à
+l'autre bord.... Mais qu'importe? il fallait passer ou mourir. Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span>
+m'a aidée! On ne sait pas à quel point il aide ceux qui essayent,
+ajouta-t-elle avec un éclair dans l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Étiez-vous esclave? dit M. Bird.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, j'appartenais à un homme du Kentucky.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il cruel envers vous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, c'était un bon maître.</p>
+
+<p>&mdash;Et votre maîtresse, était-elle dure?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, non! ma maîtresse a toujours été bonne pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc a pu vous pousser à quitter une bonne maison? à vous enfuir,
+et à travers de tels dangers?»</p>
+
+<p>L'esclave fixa sur Mme Bird un &oelig;il perçant et scrutateur; elle vit
+qu'elle portait des vêtements de deuil.</p>
+
+<p>«Madame, lui dit-elle brusquement, avez-vous jamais perdu un enfant?»</p>
+
+<p>La question était inattendue; elle rouvrit une blessure saignante: il y
+avait un mois à peine qu'un enfant, le favori de la famille, avait été
+mis au tombeau.</p>
+
+<p>M. Bird se détourna et alla vers la fenêtre; Mme Bird fondit en larmes,
+mais retrouvant bientôt la parole, elle lui dit:</p>
+
+<p>«Pourquoi cette question? Oui, j'ai perdu un petit enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous compatirez à ma peine. Moi j'en ai perdu deux, l'un après
+l'autre. Je les ai laissés dans la terre d'où je viens. Il ne me reste
+plus que celui-ci. Je n'ai pas dormi une nuit qu'il ne fût à mes côtés.
+C'était tout ce que j'avais au monde, ma consolation, mon orgueil, ma
+pensée du jour et de la nuit. Eh bien! madame, ils allaient me
+l'arracher pour le vendre, le vendre aux marchands du sud, pour qu'il
+s'en allât tout seul, lui, pauvre enfant qui ne m'a jamais quittée de sa
+vie! Je n'ai pas pu supporter cela, madame. Je savais bien que, si on
+l'emmenait, je ne serais plus capable de rien, et, quand j'ai su qu'il
+était vendu, que les papiers étaient signés, je l'ai pris et je suis
+partie pendant la nuit. Ils m'ont donné la chasse. Celui qui m'a
+achetée, et quelques-uns des esclaves du maître, ils me tenaient, je les
+entendais, je les sentais.... j'ai sauté sur les glaces. Comment ai-je
+passé? je ne le sais pas; mais j'ai vu tout d'abord un homme qui
+m'aidait à gravir la rive.»</p>
+
+<p>Elle ne pleurait ni ne sanglotait. Elle en était arrivée à ce point de
+douleur où la source des larmes est tarie; mais, autour d'elle, chacun
+montrait à sa manière la sympathie de son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Les deux petits enfants, après avoir inutilement fouillé dans leur poche
+pour y chercher ce mouchoir que les enfants n'y trouvent <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> jamais
+(les mères le savent bien!), finirent par se jeter sur les jupes de leur
+mère, pleurant et sanglotant, et s'essuyant le nez et les yeux avec sa
+belle robe. Mme Bird s'était complétement caché le visage dans son
+mouchoir, et la vieille Dina, dont les larmes coulaient par torrents sur
+son honnête visage de négresse, s'écriait: «Que Dieu ait pitié de nous!»
+On l'eût crue à quelques discours de mission. Le vieux Cudjox se
+frottait très-fort les yeux sur ses manches, faisait force grimaces, et
+répondait sur le même ton avec la plus vive ferveur. Notre sénateur, en
+sa qualité d'homme d'État, ne pouvait pleurer comme un autre homme: il
+tourna le dos à la compagnie, alla regarder à la fenêtre, soufflant,
+essuyant ses lunettes, mais se mouchant assez souvent pour faire naître
+des soupçons, s'il se fût trouvé là quelqu'un assez maître de soi pour
+faire des observations critiques.</p>
+
+<p>«Comment se fait-il que vous m'ayez dit que vous aviez un bon maître?
+fit-il en se retournant tout à coup, et en réprimant des sanglots qui
+lui montaient à la gorge.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai dit parce que cela est, reprit Élisa: il était bon; ma
+maîtresse était bonne aussi, mais ils ne pouvaient se suffire; ils
+devaient! Je ne pourrais pas bien expliquer tout cela; mais il y avait
+un homme qui les tenait et qui leur faisait faire sa volonté. J'entendis
+monsieur dire à madame que mon enfant était vendu. Madame plaidait et
+suppliait en ma faveur; mais il disait qu'il ne pouvait pas, et que les
+papiers étaient signés. C'est alors que je pris mon enfant et que
+j'abandonnai la maison pour m'enfuir. Je savais bien que je ne pourrais
+plus vivre, lui parti, car c'est là tout ce que je possède en ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous pas de mari?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon! mais il appartient à un autre homme. Son maître est très-dur
+pour lui et ne veut pas lui permettre de venir me voir.... Il devient de
+plus en plus cruel. Il le menace à chaque instant de l'envoyer dans le
+sud pour l'y faire vendre.... C'est bien comme si je ne devais jamais le
+revoir.»</p>
+
+<p>Le ton tranquille avec lequel Élisa prononça ces mots eût pu faire
+croire à un observateur superficiel qu'elle était complétement
+insensible; mais on pouvait voir, en regardant ses grands yeux, que son
+désespoir n'était si calme qu'à force d'être profond.</p>
+
+<p>«Et où comptez-vous aller, pauvre femme? dit Mme Bird avec bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Au Canada, si je savais le chemin! Est-ce bien loin, le Canada?
+demanda-t-elle d'un air simple et confiant, en regardant Mme Bird.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Pauvre créature! fit celle-ci involontairement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je crois que c'est bien loin, reprit vivement l'esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Bien plus loin que vous ne pensez, pauvre enfant. Mais nous allons
+essayer de faire quelque chose pour vous. Voyons, Dina, il faut lui
+faire un lit dans votre chambre, auprès de la cuisine. Je verrai, demain
+matin, quel parti prendre. Vous, cependant, ne craignez rien, pauvre
+femme. Mettez votre confiance en Dieu, il vous protégera.»</p>
+
+<p>Mme Bird et son mari rentrèrent dans le salon. La femme s'assit auprès
+du feu, dans une petite chauffeuse à bascule. M. Bird allait et venait
+par la chambre, en murmurant: «Diable! diable! maudite besogne!...»
+Enfin, marchant droit à sa femme, il lui dit:</p>
+
+<p>«Il faut, ma chère, qu'elle parte cette nuit même! Le marchand sera sur
+ses traces demain de très-bonne heure. S'il n'y avait que la femme, elle
+pourrait se tenir tranquille jusqu'à ce qu'il fut passé; mais une armée
+à pied et à cheval ne pourrait avoir raison du bambin, il mettra le nez
+à la porte ou à la fenêtre et fera tout découvrir, je vous en réponds:
+ce serait une belle affaire pour moi d'être pris ici-même avec eux!...
+Non, il faut qu'ils partent cette nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit! Est-ce bien possible? pour aller où?</p>
+
+<p>&mdash;Où? je sais bien où,» dit le sénateur en mettant ses bottes. Quand il
+eut un pied chaussé, le sénateur s'assit, l'autre botte à la main,
+étudiant attentivement les dessins du tapis. «Il faut que cela soit,
+dit-il, quoique.... au diable!» Il coula l'autre botte et retourna à la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Cette petite Mme Bird était une femme discrète, une femme à qui on
+n'avait pas entendu dire une fois en sa vie: «Je vous l'avais bien dit!»
+Dans l'occasion présente, bien qu'elle se doutât de la tournure que
+prenait la méditation de son mari, elle s'abstint très-prudemment de
+l'interrompre; elle s'assit en silence, se préparant à entendre la
+résolution de son légitime seigneur, quand il voudrait bien la lui faire
+connaître.</p>
+
+<p>«Vous savez, dit-il, il y a mon ancien client, Van Trompe, qui est venu
+du Kentucky, et qui a affranchi tous ses esclaves. Il s'est établi à
+sept milles d'ici, de l'autre côté du gué, où personne ne va à moins d'y
+avoir affaire. C'est une place qu'on ne trouve pas tout de suite. Elle y
+sera assez en sûreté. L'ennui, c'est que personne ne peut y conduire une
+voiture cette nuit; personne que moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais Cudjox est un excellent cocher.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute; mais voilà, il faut passer le gué deux fois. Le <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span>
+second passage est dangereux quand on ne le connaît pas comme moi. Je
+l'ai passé cent fois à cheval, et je sais juste où il faut tourner.
+Ainsi vous voyez, il n'y a pas d'autre moyen. Cudjox attellera les
+chevaux tranquillement vers minuit, et je l'emmènerai; pour donner une
+couleur à la chose, il me conduira à la prochaine taverne, pour prendre
+la voiture de Columbus, qui passe dans trois ou quatre heures. On
+pensera que je n'ai pris la voiture que pour cela. J'y ai des affaires
+dont je m'occuperai demain matin. Je ne sais pas trop quelle figure je
+ferais après tout ce qui a été dit et fait par moi sur la question des
+esclaves! N'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Allez, John, votre c&oelig;ur est meilleur que votre tête, dit Mme Bird
+en posant sa petite main blanche sur la main de son mari. Est-ce que je
+vous aurais jamais aimé.... si je ne vous avais pas connu mieux que vous
+ne vous connaissez vous-même?»</p>
+
+<p>Et la petite femme parut si jolie, ses yeux si brillants de larmes, que
+le sénateur pensa qu'il devait décidément être un habile homme pour
+avoir su inspirer à sa femme une admiration si passionnée. Qu'avait-il
+donc de mieux à faire que d'aller voir si on apprêtait la voiture?
+Cependant, il s'arrêta à la porte, et, revenant sur ses pas, il dit avec
+un peu d'hésitation:</p>
+
+<p>«Mary! je ne sais ce que vous en penserez, mais il y a un tiroir plein
+des affaires.... de.... de.... notre pauvre petit Henri....» Il tourna
+vivement sur ses talons et ferma la porte après lui.</p>
+
+<p>La femme ouvrit la porte d'une petite chambre à coucher contiguë à la
+sienne, posa un flambeau sur le secrétaire, et tirant une clef d'une
+petite cachette, elle la mit d'un air pensif dans la serrure d'un
+tiroir.... puis elle s'arrêta.... Les deux enfants, qui l'avaient suivie
+pas à pas, s'arrêtèrent aussi, jetant sur elle des regards expressifs
+dans leur silence. O mère qui lisez ces pages, dites, n'y a-t-il jamais
+eu dans votre maison un tiroir, un cabinet.... que vous ayez ouvert
+comme on rouvre un petit tombeau? Heureuse, heureuse mère, si vous me
+répondez non!</p>
+
+<p>Mme Bird ouvrit lentement le tiroir. Il y avait de petites robes de
+toutes formes et de tous modèles, des collections de tabliers et des
+piles de petits bas.... Il y avait même de petits souliers. Ils avaient
+été portés; ils étaient usés au talon.... Le bout de ces petits souliers
+pointait à travers l'enveloppe de papier.... Il y avait aussi des jouets
+familiers.... le cheval, la charrette, la balle, la toupie. Chers petits
+souvenirs, recueillis avec bien des larmes et des brisements de c&oelig;ur!</p>
+
+<p>Elle s'assit auprès de ce tiroir, mit sa tête dans ses mains, et pleura!
+Les larmes coulaient à travers ses doigts et tombaient dans <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> le
+tiroir! Puis relevant tout à coup la tête.... avec une précipitation
+nerveuse, elle choisit parmi ces objets les plus solides et les
+meilleurs, et elle en fit un paquet.</p>
+
+<p>«Maman! dit un des enfants en lui touchant le bras..., est-ce que vous
+allez donner ces choses?...</p>
+
+<p>&mdash;Mes enfants, dit-elle d'une voix émue et pénétrante, mes chers
+enfants, si votre pauvre petit Henri bien-aimé nous regarde du haut du
+ciel, il sera bien heureux de nous voir agir ainsi! Allez! je n'aurais
+pas voulu donner ces objets à des heureux de ce monde; mais je les donne
+à une mère dont le c&oelig;ur a été blessé plus encore que le mien; je les
+donne! Que Dieu donne avec eux ses bénédictions!»</p>
+
+<p>Il y a dans ce monde des âmes choisies, dont les chagrins rejaillissent
+en joies pour les autres, dont les espérances terrestres, mises au
+tombeau avec des larmes, sont la semence d'où sort la fleur qui guérit,
+le baume qui console l'infortune et la douleur.</p>
+
+<p>Telle était la jeune femme que nous voyons assise à côté de sa lampe,
+laissant couler lentement ses pleurs, tandis qu'elle se préparait à
+donner les doux souvenirs de l'enfant qu'elle avait perdu au pauvre
+enfant d'une autre, errante et poursuivie!</p>
+
+<p>Au bout d'un instant, Mme Bird ouvrit une garde-robe, et, en tirant une
+ou deux robes simples, mais d'un bon user, et se plaçant à la table à
+ouvrage, l'aiguille, les ciseaux et le dé à la main, elle commença
+l'opération du rallongement dont son mari avait exprimé la nécessité.
+Elle travailla activement jusqu'à ce que la vieille horloge, placée dans
+un coin de la chambre, frappât les douze coups de minuit. Elle entendit
+alors le bruit sourd des roues s'arrêtant à la porte.</p>
+
+<p>«Mary, dit M. Bird en entrant, son par-dessus à la main, allez
+l'éveiller; il faut que nous partions!»</p>
+
+<p>Mme Bird se hâta de mettre dans une petite boîte les divers objets
+qu'elle avait rassemblés; elle ferma la boîte, et pria son mari de la
+déposer dans la voiture. Elle courut éveiller l'étrangère. Bientôt,
+enveloppée d'un châle et d'un manteau, coiffée d'un chapeau de sa
+bienfaitrice, Élisa parut à la porte, son enfant entre les bras.
+«Montez! montez!» dit M. Bird. Mme Bird la poussa dans la voiture. Élisa
+s'appuya sur la portière et tendit sa main. Une main aussi belle et
+aussi blanche lui fut tendue en retour. Elle fixa son grand &oelig;il noir,
+plein d'émotion et de reconnaissance, sur le visage de Mme Bird. Elle
+parut vouloir parler. Elle essaya une ou deux fois: ses lèvres
+remuèrent, mais il n'en sortit aucun son. Elle leva <span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> au ciel un de
+ces regards que l'on n'oublie jamais, se renversa sur le siége et
+couvrit son visage. La voiture partit.</p>
+
+<p>Quelle situation pour un sénateur patriote, qui toute la semaine a
+éperonné le zèle de la législature de son pays pour faire voter les
+résolutions les plus sévères contre les esclaves fugitifs, ceux qui les
+accueillent et ceux qui les assistent!</p>
+
+<p>Notre législateur n'avait été dépassé par aucun de ses confrères à
+Washington dans ce genre d'éloquence qui a porté si haut la gloire de
+nos sénateurs. Avec quelle sublimité s'était-il assis, les mains dans
+ses poches, raillant la sentimentale faiblesse de ceux qui placent le
+bien-être de quelque misérable fugitif avant les grands intérêts de
+l'État!</p>
+
+<p>Sur cette question-là, il était hardi comme un lion; il était
+«puissamment convaincu,» et il avait fait passer sa conviction dans
+l'âme de l'assemblée. Mais alors il ne connaissait d'un fugitif que les
+lettres qui écrivent ce nom, ou tout au plus la caricature, trouvée dans
+un journal, d'un homme qui passe avec sa canne et son paquet. Mais la
+magie toute-puissante d'un malheur réel et présent, un &oelig;il humain qui
+implore, une main humaine, pâle et tremblante, l'appel désespéré d'une
+agonie sans secours.... voilà une épreuve qu'il n'avait jamais subie; il
+n'avait jamais songé que l'esclave en fuite pût être une malheureuse
+mère, un enfant sans défense, comme celui qui portait maintenant la
+petite casquette,&mdash;il l'avait reconnue,&mdash;de son pauvre enfant mort!</p>
+
+<p>Aussi, comme notre bon sénateur n'était ni de marbre ni d'acier, comme
+il était un <i>homme</i>, et un homme au noble c&oelig;ur, son patriotisme se
+trouvait fort mal à l'aise. Et ne chantez pas trop haut victoire, ô
+vous, nos bons frères du sud; nous soupçonnons fort qu'à sa place
+beaucoup d'entre vous n'eussent pas fait mieux. Oui, nous le savons,
+dans le Kentucky et dans le Mississipi, il y a de nobles et généreux
+c&oelig;urs, à qui jamais on n'a fait en vain le récit d'une infortune. Ah!
+frères, est-ce bien à vous d'attendre de nous ces services que votre bon
+et généreux c&oelig;ur ne vous permettrait pas de nous rendre.... si vous
+étiez à notre place?</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, si M. Bird était un pécheur politique, il était
+maintenant en train d'expier ses fautes par les épreuves de son voyage
+nocturne. Il avait plu depuis longtemps, et cette belle et riche terre
+de l'Ohio, si prompte à se changer en boue, était toute détrempée par la
+pluie: c'était une route avec des rails à la mode du bon vieux temps.</p>
+
+<p>«Mais quels rails, je vous prie? nous demande un de ces <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> voyageurs
+de l'est, à qui ce mot de <i>rail</i> ne rappelle que des idées de douceur
+dans la locomotion et de célérité dans la marche.</p>
+
+<p>&mdash;Apprenez donc, innocent ami de l'est, que dans ces benoîtes régions de
+l'ouest, où la boue atteint des profondeurs insondables et sublimes, les
+routes sont faites de grossières pièces de bois que l'on range
+transversalement côte à côte: on les recouvre de terre, de gazon et de
+tout ce qu'on a sous la main..., et les naturels du pays appellent cela
+une route et se réjouissent fort de marcher dessus. Avec le temps, la
+pluie qui tombe emporte l'herbe et le turf, promène les bois çà et là,
+les sème partout, les disperse dans un désordre pittoresque, ménageant
+çà et là des abîmes de fange noire.</p>
+
+<p>C'est par une route pareille que notre sénateur s'en allait bronchant,
+se livrant à des réflexions interrompues fréquemment par les accidents
+de la marche. Le char allait de cahots en ornières. On pourrait écrire
+le voyage en onomatopées: Boun! pan! han! crac! Le sénateur, la femme et
+l'enfant, sans cesse ballottés d'un côté à l'autre, changeaient à chaque
+instant de position respective. Au dehors Cudjox apostrophait les
+chevaux: on tire, on tourne; on halle: le sénateur perd patience. La
+voiture se relève, on marche. Les deux roues de devant retombent dans
+une autre fondrière. Le sénateur, la femme et l'enfant sont jetés sur le
+siége de devant.</p>
+
+<p>Le chapeau du gentleman s'enfonce sur ses yeux et presque sur son nez,
+sans la moindre cérémonie. L'excellent homme se croit mort; l'enfant
+pleure. Cudjox adresse de nouveau la parole à ses chevaux, qui ruent, se
+cabrent et courent sous le fouet qui claque. La voiture se relève
+encore. Ce sont maintenant les roues de derrière qui s'enfoncent. Le
+sénateur, la femme et l'enfant sont replacés un peu trop vite sur le
+siége de derrière. Les deux chapeaux sont enfoncés. Enfin le précipice
+est franchi, et les chevaux s'arrêtent.... essoufflés. Le sénateur
+retrouve son chapeau, la femme redresse le sien et fait taire l'enfant.
+On se raffermit contre les périls à venir.</p>
+
+<p>Pendant quelque temps on en est quitte pour des ballottements et des
+cahots, des aïe et des hue, et des boum répétés. On commence à espérer
+que l'on s'en tirera sans trop de misère. Enfin un saut carré met tout
+le monde debout et rassied tout le monde avec une incroyable rapidité.
+La voiture s'arrête tout à fait; Cudjox apparaît à la portière.</p>
+
+<p>«Pardon, monsieur, mais voilà un bien mauvais pas; je ne sais si nous
+nous en tirerons: je crois qu'il faudrait poser des rails.»</p>
+
+<p>Le sénateur, désespéré, sort de la voiture. Il cherche un endroit <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+solide où mettre le pied; il enfonce; il essaye de se retirer, perd
+l'équilibre et tombe tout de son long dans la boue. Il est repêché, dans
+le plus piteux état, par les soins de Cudjox.</p>
+
+<p>Mais nous voulons épargner la sensibilité de nos lecteurs. Les voyageurs
+de l'ouest, contraints sur le coup de minuit de poser des rails pour
+dégager leur voiture, auront pour notre infortuné héros une sympathie
+douloureuse et respectueuse; nous leur demandons une larme et nous
+passons outre.</p>
+
+<p>La nuit était fort avancée quand l'équipage, enfin sorti du gué,
+s'arrêta devant la porte d'une vaste ferme. Il fallut assez de
+persistance pour réveiller les habitants. Enfin, le respectable
+propriétaire parut et ouvrit la porte. C'était un grand et robuste
+gaillard de six pieds et quelques pouces; il portait une blouse de
+chasse en flanelle rouge; ses cheveux, d'un jaune fade, présentaient
+l'aspect d'une forêt inculte. Une barbe, négligée depuis quelques jours,
+achevait de donner à ce digne homme un aspect qui ne prévenait pas
+complétement en sa faveur. Il resta quelques minutes, le flambeau à la
+main, contemplant les voyageurs avec un air de déconvenue le plus
+réjouissant du monde. Le sénateur eut beaucoup de peine à lui faire
+nettement comprendre ce dont il s'agissait.</p>
+
+<p>Tandis qu'il fait de son mieux pour y parvenir, nous présenterons à nos
+lecteurs cette nouvelle connaissance.</p>
+
+<p>L'honnête John Van Tromp était jadis un riche fermier et possesseur
+d'esclaves, dans le Kentucky, «n'ayant rien de l'ours que la peau,»
+ayant au contraire reçu de la nature un grand c&oelig;ur. Humain et
+généreux, il avait été longtemps le témoin désolé des tristes effets
+d'un système également funeste à l'oppresseur et à l'opprimé; enfin, il
+n'y put tenir davantage; ce c&oelig;ur gonflé éclata: il prit son
+portefeuille, traversa l'Ohio, acheta une vaste propriété, affranchit
+ses esclaves, hommes, femmes et enfants, les emballa dans une voiture et
+les envoya coloniser sur sa terre. Quant à lui, il se dirigea vers la
+baie et se retira dans une ferme tranquille pour y jouir en paix de sa
+conscience.</p>
+
+<p>«Voyons, dit nettement le sénateur, êtes-vous homme à donner asile à une
+pauvre femme et à un enfant que poursuivent les chasseurs d'esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que oui, dit l'honnête John avec une certaine emphase.</p>
+
+<p>&mdash;Je le croyais aussi, dit le sénateur.</p>
+
+<p>&mdash;S'ils viennent, dit le brave homme en développant sa grande taille
+athlétique, me voilà! Et puis j'ai six fils, qui ont chacun six pieds de
+haut, et qui les attendent. Faites-leur bien mes compliments; <span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span>
+dites-leur de venir quand ils voudront, ajouta-t-il, cela nous est bien
+égal.»</p>
+
+<p>Il passa ses doigts dans les touffes de cheveux qui couvraient sa tête
+comme un toit de chaume, et il partit d'un grand éclat de rire.</p>
+
+<p>Tombant de fatigue, épuisée, à demi morte, Élisa se traîna jusqu'à la
+porte, tenant son enfant endormi dans ses bras. John, toujours brusque,
+lui approcha le flambeau du visage, et, faisant entendre un grognement
+plein de compassion émue, il ouvrit la porte d'une petite chambre à
+coucher qui donnait sur la vaste cuisine où ils se trouvaient. Il la fit
+entrer, alluma un autre flambeau qu'il posa sur la table, puis il lui
+dit:</p>
+
+<p>«Maintenant, ma fille, vous n'avez plus rien à craindre. Arrive qui
+voudra; je suis prêt à tout, dit-il en montrant deux ou trois carabines
+suspendues au-dessus du manteau de la cheminée. Ceux qui me connaissent
+savent bien qu'il ne serait pas sain de vouloir faire sortir quelqu'un
+de chez moi quand je ne veux pas. Et maintenant, mon enfant, dormez
+aussi tranquillement que si votre mère vous gardait.»</p>
+
+<p>Il sortit du cabinet et ferma la porte.</p>
+
+<p>«Elle est des plus jolies, dit-il au sénateur. Hélas! souvent c'est leur
+beauté même qui les force de fuir, quand elles ont des sentiments
+d'honnêtes femmes. Allez, je sais ce qui en est!»</p>
+
+<p>Le sénateur raconta brièvement, en quelques mots, l'histoire d'Élisa.</p>
+
+<p>«Oh!... Hélas!... Quoi! il serait vrai!... Je suis bien aise de savoir
+cela. Poursuivie! poursuivie pour avoir obéi au cri de la nature! Pauvre
+femme! Chassée comme un daim! chassée pour avoir fait ce qu'aucune mère
+ne pourrait pas ne pas faire! Oh! ces choses-là me feraient
+blasphémer....»</p>
+
+<p>Et John essuya ses yeux du revers de sa large main calleuse et brune.</p>
+
+<p>«Eh bien! monsieur, je vous l'avoue, je suis resté des années sans aller
+à l'église, parce que les ministres disaient en chaire que la Bible
+autorisait l'esclavage.... Je ne pouvais répondre à leur grec et à leur
+hébreu: aussi j'abandonnai tout, Bible et ministres. Je ne suis pas
+retourné à l'église, jusqu'à ce que j'aie trouvé un ministre qui fût
+contre l'esclavage, malgré le grec et le reste. Maintenant j'y
+retourne.»</p>
+
+<p>Tout en parlant de la sorte, John faisait sauter le bouchon d'une
+bouteille de cidre mousseux, dont il offrit un verre à son
+interlocuteur.</p>
+
+<p>«Vous devriez rester ici jusqu'à demain matin, dit-il cordialement <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span>
+au sénateur; je vais appeler la vieille, elle va vous préparer un lit en
+moins de rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mille grâces, mon cher ami; mais je dois partir pour prendre cette
+nuit même la voiture de Colombus.</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, je vais vous accompagner et vous montrer un chemin
+de traverse meilleur que la route que vous avez prise. Cette route est
+en effet bien mauvaise.»</p>
+
+<p>John s'équipa, et, une lanterne à la main, conduisit son hôte par un
+chemin qui longeait sa maison. Le sénateur, en partant, lui mit dans la
+main une bank-note de dix dollars.</p>
+
+<p>«Pour elle! dit-il laconiquement.</p>
+
+<p>&mdash;Bien!» répondit John avec une égale concision.</p>
+
+<p>Ils se serrèrent la main et se quittèrent.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE X.<a name="ch10" id="ch10"></a></h2>
+
+<h3>Livraison de la marchandise.</h3>
+
+<p>Un matin de février, morne et gris, éclairait les fenêtres de l'oncle
+Tom: les visages étaient bien tristes dans la case; les visages
+reflétaient la tristesse des c&oelig;urs. La petite table était dressée
+devant le feu et couverte de la nappe à repasser. Une ou deux chemises
+grossières, mais propres, étaient étendues sur le dos d'une chaise,
+devant la cheminée; une autre était déployée sur la table devant Chloé.
+Avec un soin minutieux, elle ouvrait et repassait chaque pli, et, de
+temps en temps, portait la main à son visage pour essuyer les larmes qui
+coulaient le long de ses joues.</p>
+
+<p>Tom s'assit à côté d'elle, sa Bible ouverte sur ses genoux, sa tête
+appuyée dans sa main. Ni l'un ni l'autre ne parlait. Il était de bonne
+heure, et les enfants dormaient encore tous ensemble dans leur lit
+grossier.</p>
+
+<p>Tom avait au plus haut point ce culte des affections domestiques, qui,
+pour son malheur, est un des signes distinctifs de cette race: il se
+leva et s'approcha solennellement du lit pour contempler ses enfants.</p>
+
+<p>«C'est la dernière fois!» dit-il.</p>
+
+<p>Chloé ne répondit rien; mais le fer marcha de long en large, passa et
+repassa sur la chemise, quoiqu'elle fût déjà aussi douce que pussent la
+rendre des mains de femme; puis tout à coup, déposant son fer avec un
+geste désespéré, elle s'assit près de la table, éleva la voix et pleura.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span></p>
+
+<p>«Je sais, dit-elle, qu'il faut être résignée; mais puis-je l'être,
+Seigneur? Si je savais où vous allez, comment on vous traitera! Madame
+dit bien qu'elle essayera de vous racheter dans un an ou deux. Mais,
+hélas! ceux qui descendent vers le sud ne remontent jamais; ils les
+tuent! Je sais bien comment on les traite dans les plantations.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera là-bas le même Dieu qu'ici, Chloé.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, je le veux bien, dit Chloé; mais Dieu parfois laisse accomplir
+de terribles choses.... J'ai peur de ne pas trouver beaucoup de
+consolation de ce côté.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans les mains du Seigneur, dit Tom; rien ne peut aller plus
+loin qu'il ne le permettra. Il permet cela, je dois l'en remercier.
+C'est moi qui suis vendu et qui m'en vais, et non pas vous et les
+enfants. Ici vous êtes en sûreté. Ce qui doit arriver n'arrivera qu'à
+moi, et le Seigneur m'assistera. Oui, je sais qu'il m'assistera.»</p>
+
+<p>Oh! brave c&oelig;ur, vrai c&oelig;ur d'homme! adoucissant ton propre chagrin
+pour consoler tes bien-aimés.</p>
+
+<p>Tom avait peut-être la langue embarrassée; sa voix rauque s'arrêtait
+dans son gosier: mais il parlait avec un courage qui ne se démentait
+jamais.</p>
+
+<p>«Ne pensons qu'aux bienfaits du ciel, ajouta-t-il en frissonnant, comme
+s'il éprouvait en effet le besoin d'y penser beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Des bienfaits! dit Chloé... Je ne puis pas voir des bienfaits là
+dedans! Non, cela n'est pas juste! non, cela ne devait pas être! Le
+maître ne devait pas consentir à ce que vous fussiez le prix de ses
+dettes! Vous lui aviez gagné deux fois plus. Il vous devait la liberté;
+il aurait dû vous la donner depuis des années. Il est possible qu'il
+soit gêné, mais je sens que ce qu'il fait est mal. Rien ne peut m'ôter
+cela de l'esprit. Une créature aussi fidèle que vous.... Toutes ses
+affaires, vous les faisiez! Ah! il était plus pour vous que votre femme
+et vos enfants!... Vendre l'amour du c&oelig;ur, le sang du c&oelig;ur, pour
+se tirer de l'usurier.... Dieu sera contre lui!</p>
+
+<p>&mdash;Chloé, si vous m'aimez, ne parlez pas ainsi; songez que peut-être nous
+ne nous reverrons jamais. Je dois vous le dire, c'est parler contre moi
+que de parler contre le maître: il a été placé dans mes bras quand il
+n'était encore qu'un enfant. Je devais faire beaucoup pour lui, c'est
+tout simple; mais lui n'avait pas à s'occuper beaucoup du pauvre Tom:
+les maîtres sont accoutumés à ce que l'on fasse tout pour eux, et
+naturellement ils n'y pensent guère. On ne peut pas s'attendre à autre
+chose.... mais il est bien meilleur que les autres, lui! Qui donc a
+jamais été traité comme moi? Non, il <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> ne m'aurait pas laissé partir
+s'il eût pu faire autrement.... j'en suis sûr!</p>
+
+<p>&mdash;D'une manière, comme de l'autre, il a toujours tort,» dit Chloé, qui
+avait un sentiment instinctif du juste. C'était un des caractères
+prédominants de sa nature. «Je ne puis peut-être pas bien nettement dire
+en quoi.... mais je sens qu'il a tort.</p>
+
+<p>&mdash;Levez les yeux vers le maître qui est là-haut. Il est au-dessus de
+tous! Il ne tombe pas un passereau sur la terre sans sa permission.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien; mais tout cela ne me console pas, dit Chloé.... Mais
+à quoi bon parler? Je vais tirer le gâteau du feu et vous servir un bon
+déjeuner. Qui sait quand vous en retrouverez un pareil?»</p>
+
+<p>Pour comprendre la souffrance des nègres vendus aux marchands du sud, il
+faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race
+sont d'une incroyable puissance. Ils s'attachent aux lieux qu'ils
+habitent.... ils n'ont pas l'audace entreprenante des aventures: ils ont
+toutes les affections domestiques. Ajoutez à cela les terreurs dont
+l'ignorance revêt toujours l'inconnu. Ajoutez qu'être vendu dans le sud
+est une perspective placée depuis l'enfance devant les yeux du nègre
+comme le plus sévère des châtiments. Il y a moins de terreur pour eux
+dans la menace du fouet et de la torture que dans la menace d'être
+conduit de l'autre côté de la rivière. Ces sentiments, nous les avons
+entendu nous-mêmes exprimer par eux; nous savons quelle horreur ils
+laissent voir à cette seule pensée; nous savons quelle terrible
+histoire, à l'heure des causeries intimes, il racontent à propos de
+cette rivière, qui leur semble la limite</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>D'un pays inconnu dont on ne revient pas!</p>
+</div>
+
+<p>Un missionnaire, qui a vécu parmi les fugitifs du Canada, nous a
+confirmé dans cette opinion. Beaucoup de nègres lui ont avoué qu'ils
+avaient fui des maîtres comparativement bons, et que, dans presque tous
+les cas, ils avaient bravé les périls de la fuite sous l'influence du
+désespoir où les jetait la seule pensée d'être vendus dans le sud,
+destin souvent suspendu sur leurs têtes ou celles de leurs maris, de
+leurs femmes, de leurs enfants.... Cette seule pensée trempe dans
+l'héroïsme du courage les Africains, naturellement patients, timides et
+peu aventureux; elles les conduit à braver la faim, la soif, le froid,
+la fatigue, les périls du désert, et les châtiments plus terribles
+encore qui punissent la fuite!</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Le modeste repas du matin fumait sur la table de Tom. Mme Shelby <span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span>
+avait ce jour-là dispensé Chloé de tout service à l'habitation. La
+pauvre créature avait mis tout son courage à préparer ce déjeuner
+d'adieu. Elle avait tué et accommodé ses meilleurs poulets; le gâteau
+était juste au goût de Tom; elle avait également atteint certaine
+bouteille mystérieuse, et des conserves qui ne voyaient le jour que dans
+les grandes occasions.</p>
+
+<p>«Dieu! nous allons avoir un fameux déjeuner!» dit à son frère le petit
+Moïse; et au même instant il attrapa un morceau de poulet.</p>
+
+<p>Chloé lui envoya un bon coup de poing sur l'oreille.</p>
+
+<p>«Voyez-vous cela! dit-elle; se jeter comme un vorace sur le dernier
+déjeuner que son pauvre père fera dans la maison!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Chloé! fit Tom d'une voix douce.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi! je n'ai pas pu m'en empêcher, dit Chloé en se cachant
+le visage dans son tablier.... Je suis si malheureuse que cela me fait
+mal agir!»</p>
+
+<p>Les enfants se tinrent tranquilles, regardant alternativement leur père
+et leur mère, tandis que le baby, s'attachant aux robes de Chloé,
+faisait entendre ses petits cris impérieux et volontaires.</p>
+
+<p>«Voyons, dit Chloé essuyant ses yeux et prenant le baby dans ses bras,
+voyons, c'est fini; mangez quelque chose. Tom, c'est mon meilleur
+poulet, et vous, enfants, vous allez en avoir aussi, pauvres chéris!
+Maman a été bien méchante pour vous!»</p>
+
+<p>Les enfants n'eurent pas besoin d'une seconde invitation. Ils
+accoururent autour de la table avec le plus louable empressement.... Ils
+firent bien; car autrement ils couraient grand risque de se voir un peu
+négligés.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Chloé, quittant vivement la table, je vais m'occuper de
+votre paquet. Peut-être ne vous le laissera-t-il pas emporter; je
+connais leurs façons. Voyons! dans ce coin la flanelle pour votre
+rhumatisme. Ménagez-la; vous n'aurez plus personne pour vous en préparer
+d'autre! Voilà vos vieilles chemises; voici les neuves. J'ai reprisé vos
+bas hier la nuit, j'y ai mis des talons.... Ah! qui les raccommodera
+maintenant?»</p>
+
+<p>Ici Chloé appuya sa tête sur la petite malle et sanglota....</p>
+
+<p>«Et dire que personne au monde ne s'occupera plus de toi,
+continua-t-elle, bien portant ou malade!... Ah! je sens que c'est fini!
+je ne serai plus jamais bonne maintenant.»</p>
+
+<p>Les enfants, après avoir dévoré tout ce qui se trouvait sur la table,
+commencèrent à réfléchir sur ce qui se passait autour d'eux. Voyant leur
+mère pleurer et leur père tout triste, ils commencèrent à soupirer et à
+se frotter les yeux. L'oncle Tom prit sur ses genoux la petite fille,
+qui se livrait à son divertissement favori, égratignant <span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span> le visage
+et tirant les cheveux du vieux nègre, et de temps en temps se livrant à
+des accès de gaieté retentissante, qui semblaient être le résultat de
+ses réflexions intimes.</p>
+
+<p>«Ris donc, ris, pauvre créature, s'écria Chloé; ton tour viendra aussi à
+toi: tu vivras pour voir ton mari vendu et peut-être pour être vendue
+toi-même! et tes frères que voilà, ils seront vendus aussi, sans doute,
+dès qu'ils vaudront un peu d'argent... N'est-ce pas ainsi que l'on nous
+traite, nous autres nègres?»</p>
+
+<p>A ce moment un des enfants s'écria:</p>
+
+<p>«Voilà madame qui vient!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi vient-elle? Elle n'a rien de bon à faire ici,» s'écria la
+pauvre Chloé.</p>
+
+<p>Mme Shelby entra. Chloé lui avança une chaise d'un air maussade et
+rechigné. Mme Shelby ne parut rien remarquer. Elle était pâle et
+semblait inquiète.</p>
+
+<p>«Tom, dit-elle, je viens pour....»</p>
+
+<p>Tout à coup elle s'arrêta, regarda le groupe silencieux, s'assit, mit un
+mouchoir sur son visage, et ses sanglots éclatèrent.</p>
+
+<p>«Ah! madame, dit Chloé, ne.... ne....» Et elle-même éclata.... et
+pendant un instant tous pleurèrent.... et dans ces larmes qu'ils
+versaient ensemble, elle riche, eux pauvres, s'adoucirent tout à coup le
+désespoir et la douleur amère qui brûle le c&oelig;ur de l'opprimé. Oh!
+vous qui visitez les malheureux, si vous saviez combien tout ce que l'on
+peut acheter avec votre or, donné d'un air froid, avec un visage qui se
+détourne, ne vaut pas une douce et bonne larme versée dans un moment de
+sympathie véritable!</p>
+
+<p>«Mon pauvre Tom, dit Mme Shelby, présentement, je ne puis vous être
+utile. Si je vous donne de l'argent, on vous le prendra. Mais je vous
+jure solennellement devant Dieu que je ne vous perdrai pas de vue, et
+qu'aussitôt que je le pourrai, je vous ferai venir ici; jusque-là, ayez
+confiance en Dieu!»</p>
+
+<p>Les enfants s'écrièrent:</p>
+
+<p>«Voici M. Haley qui vient!»</p>
+
+<p>Son brutal coup de pied ouvrit la porte. Haley resta debout, de fort
+mauvaise humeur, fatigué de la course de la nuit et irrité du peu de
+succès de sa chasse.</p>
+
+<p>«Ici, nègre! Êtes-vous prêt?.... Madame, votre serviteur.» Et il tira
+son chapeau en apercevant Mme Shelby.</p>
+
+<p>Chloé ferma et ficela la boîte; elle regarda le marchand d'un air
+irrité. Ses larmes semblaient se changer en étincelles.</p>
+
+<p>Tom se leva avec calme pour suivre son nouveau maître; il chargea la
+pesante boîte sur ses épaules. La femme prit la petite <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> fille dans
+ses bras, pour accompagner son mari jusqu'à la voiture. Les enfants
+suivirent en pleurant.</p>
+
+<p>Mme Shelby alla droit au marchand et le retint un moment; elle lui
+parlait avec une extrême animation. Cependant toute la famille
+s'avançait vers la voiture, qui était attelée et près de la porte. Les
+esclaves jeunes et vieux se pressaient tout autour, pour dire adieu à
+leur vieux compagnon. Tom était regardé par tous comme le chef des
+esclaves et comme leur instituteur religieux. Son départ excitait de
+vifs et sympathiques regrets, surtout parmi les femmes.</p>
+
+<p>«Eh! Chloé, vous supportez cela mieux que moi! dit l'une d'elles, qui
+fondait en larmes, en voyant le calme sombre de Chloé, debout auprès de
+la charrette.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rentré mes larmes, dit-elle en jetant un regard farouche sur le
+marchand. Je ne veux pas pleurer devant ce gueux-là!</p>
+
+<p>&mdash;Montez!» dit Haley à Tom, en traversant la foule des esclaves, qui le
+regardaient, le front soucieux.</p>
+
+<p>Tom monta.</p>
+
+<p>Alors, tirant de dessous le siége une pesante paire de fers, Haley les
+lui attacha autour des chevilles.</p>
+
+<p>Un murmure étouffé d'indignation courut dans la foule, et Mme Shelby
+s'écria du perron:</p>
+
+<p>«Je vous assure, monsieur Haley, que c'est une précaution bien inutile.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en sais rien, madame: j'ai perdu ici même un esclave de cinq
+cents dollars; je ne veux pas courir de nouveaux risques.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-elle donc attendre de lui?» dit la pauvre Chloé d'une voix
+indignée. Les deux enfants, qui semblaient maintenant comprendre le sort
+de leur père, se suspendirent à la robe de Chloé, criant, pleurant et
+gémissant.</p>
+
+<p>«Je regrette, dit Tom, que M. Georges se trouve absent.»</p>
+
+<p>Georges était en effet chez un de ses amis, dans une plantation du
+voisinage; il ignorait le malheur de Tom.</p>
+
+<p>«Vous exprimerez toute mon affection à M. Georges,» reprit-il d'un ton
+pénétré.</p>
+
+<p>Haley fouetta le cheval; après avoir jeté un long et dernier regard sur
+la maison, Tom partit.</p>
+
+<p>M. Shelby était absent.</p>
+
+<p>Il avait vendu Tom sous la pression de la plus dure nécessité, et pour
+sortir des mains d'un homme qu'il redoutait. Sa première impression,
+quand l'acte fut accompli, fut comme un sentiment de délivrance. Les
+supplications de sa femme réveillèrent ses regrets à moitié endormi. Le
+désintéressement de Tom rendait son chagrin <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> plus cuisant encore.
+C'est en vain qu'il se répétait à lui-même qu'il avait le droit d'agir
+ainsi, que tout le monde le ferait, sans même avoir comme lui l'excuse
+de la nécessité.... Il ne pouvait se convaincre, et, pour ne pas être
+témoin des dernières et tristes scènes de la séparation, il était parti
+le matin même, espérant que tout serait fini avant son retour.</p>
+
+<p>Tom et Haley roulaient dans un tourbillon de poussière. Tous les objets
+familiers à l'esclave passaient comme des fantômes. Les limites de la
+propriété furent bientôt franchies; on se trouva sur le chemin public.</p>
+
+<p>Au bout d'un mille environ, Haley s'arrêta devant la boutique d'un
+maréchal, et il entra pour faire faire quelques changements à une paire
+de menottes.</p>
+
+<p>«Elles sont un peu trop petites pour sa taille, dit Haley en montrant
+les fers et en regardant Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est le Tom à Shelby!... Il ne l'a pas vendu, toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, il l'a vendu, reprit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible!... Quoi! lui? Qui l'aurait cru? Eh bien! alors, vous
+n'avez pas besoin de l'enchaîner ainsi. C'est la meilleure, la plus
+fidèle créature....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, dit Haley; mais ce sont les bons qui veulent s'enfuir,
+précisément. Les brutes se laissent mener où l'on veut.... Pourvu qu'ils
+aient à manger, ils ne s'inquiètent pas du reste. Mais les esclaves
+intelligents haïssent le changement comme le péché. Il n'y a qu'un
+moyen, c'est de les enchaîner. Si on leur laisse des jambes, ils s'en
+servent; comptez là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit le forgeron, tout pensif au milieu de son travail, les
+nègres du Kentucky n'aiment pas les plantations du sud: il paraît qu'ils
+y meurent assez vite.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, dit Haley: le climat y est pour beaucoup; il y a aussi bien
+d'autres choses! enfin ça donne assez de mouvement au marché!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le maréchal, on ne peut pas s'empêcher de penser que
+c'est un bien grand malheur de voir aller là un aussi honnête, un aussi
+brave garçon que ce pauvre Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il a de la chance: j'ai promis de le bien traiter. Je vais le
+placer comme domestique dans quelque bonne et ancienne famille, et là,
+s'il peut échapper à la fièvre et au climat, il aura un sort aussi
+heureux qu'un nègre puisse le désirer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il laisse derrière lui sa femme et ses enfants, je pense bien.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais il en prendra une autre. Dieu sait qu'il y a assez de femmes
+partout!»</p>
+
+<p>Pendant toute cette conversation, Tom était tristement assis dans la
+charrette, à la porte de la maison. Tout à coup il entendit le bruit
+sec, vif et court d'un sabot de cheval. Avant qu'il fût revenu de sa
+surprise, Georges, son jeune maître, s'élança dans la voiture, lui jeta
+vivement ses bras autour du cou en poussant un grand cri:</p>
+
+<p>«C'est une infamie! disait-il, oui, une infamie! Qu'ils disent ce qu'ils
+voudront. Si j'étais un homme, cela ne serait pas; non, cela ne serait
+pas! reprit-il avec une indignation contenue.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges, vous me faites du bien, disait Tom.... J'étais
+si malheureux de partir sans vous voir!.... Vous me faites vraiment du
+bien, je vous jure.»</p>
+
+<p>Tom remua un peu le pied. Le regard de Georges tomba sur ses fers.</p>
+
+<p>«Quelle honte! dit-il en levant les mains au ciel. Je vais assommer ce
+vieux coquin: oui, en vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur Georges, non; il ne faut même pas parler si haut....
+cela ne m'avancerait à rien de le mettre en colère contre moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, non! par égard pour vous, Tom, je me contiens.... mais,
+hélas! rien que d'y penser! Oui, c'est une honte! Ils ne m'ont rien fait
+dire, pas un mot, et sans Thomas Lincoln je n'en aurais rien su.... Ah!
+je les ai joliment arrangés à la maison, tous! oui, tous!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peur que vous n'ayez eu tort, monsieur Georges.... oui, vous avez
+eu tort!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas pu m'en empêcher; je dis que c'est une honte! Mais, tenez,
+père Tom, ajouta-t-il en tournant le dos à la boutique et en prenant un
+air mystérieux, je vous ai apporté mon dollar.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne puis pas le prendre, monsieur Georges, c'est tout à fait
+impossible, dit Tom avec émotion.</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez le prendre, dit Georges. Regardez! Chloé m'a dit de faire
+un trou au milieu, d'y passer une corde, et de vous le pendre autour du
+cou. Vous le cacherez sous vos vêtements, pour que ce gueux-là ne vous
+le prenne point. Tenez, Tom, je vais l'assommer.... cela va me soulager.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non, ne le faites pas; cela ne me soulagerait pas, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! soit! dit Georges en attachant le dollar autour du cou de Tom.
+Boutonnez maintenant votre habit par-dessus, conservez-le, et, chaque
+fois que vous le regarderez, souvenez-vous que j'irai <span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> vous chercher
+un jour là-bas, et que je vous ramènerai. Je l'ai dit à la mère Chloé,
+je lui ai dit de ne rien craindre. Je vais m'en occuper, et mon père,
+jusqu'à ce qu'il le fasse, je vais le tourmenter!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur Georges, ne parlez pas ainsi de votre père!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Tom, je n'ai pas de mauvaises intentions....</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, monsieur Georges, dit Tom, il faut que vous soyez un
+bon jeune homme. N'oubliez pas combien de c&oelig;urs s'appuient sur vous.
+Ne tombez pas dans les folies de la jeunesse; obéissez à votre mère:
+n'allez pas croire que vous soyez trop grand pour cela. Dites-vous bien,
+monsieur Georges, qu'il y a une foule de choses heureuses que Dieu peut
+nous donner deux fois, mais qu'il ne nous donne qu'une mère....
+D'ailleurs, monsieur Georges, vous ne rencontrerez jamais une femme
+comme elle, dussiez-vous vivre cent ans. Restez près d'elle, et
+maintenant que vous allez grandir, devenez son appui. Vous ferez cela,
+mon cher enfant; n'est-ce pas que vous le ferez?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père Tom, je vous le promets, dit Georges d'un ton sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez bien garde à vos paroles, monsieur Georges!... les enfants,
+quand ils arrivent à votre âge, deviennent parfois volontaires; c'est la
+nature qui veut cela. Mais les enfants bien élevés, comme vous, ne
+manquent jamais de respect à leurs parents.&mdash;Je ne vous offense pas,
+monsieur Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Non, vraiment, père Tom! vous ne m'avez jamais donné que de bons
+conseils.</p>
+
+<p>&mdash;Dam! je suis plus vieux que vous, vous savez,» dit l'oncle Tom en
+caressant de sa large et forte main la belle tête bouclée de l'enfant.
+Puis, lui parlant d'une voix douce et tendre comme une voix de femme:</p>
+
+<p>«Je comprends, lui dit-il, toutes vos obligations. Oh! monsieur Georges,
+vous avez tout pour vous: éducation, lecture, écriture, rang, privilége!
+Vous deviendrez un bon et brave homme. Tout le monde dans l'habitation,
+votre père, votre mère, tous seront fiers de vous. Soyez un bon maître
+comme votre père, un bon chrétien comme votre mère, et souvenez-vous de
+votre Créateur pendant les jours de votre jeunesse, monsieur Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je serai vraiment bon, père Tom, c'est moi qui vous le dis. Je
+vais devenir de première qualité. Mais ne vous découragez pas! Je vous
+ferai revenir. Comme je le disais à la mère Chloé ce matin, je ferai
+rebâtir votre case du haut en bas. Vous aurez un grand parloir, avec un
+tapis, dès que je serai grand. Oh! vous aurez encore de beaux jours.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span></p>
+
+<p>Haley sortit de la maison, les menottes à la main.</p>
+
+<p>«Songez, monsieur, dit Georges d'un air de haute supériorité, que
+j'instruirai ma famille de la façon dont vous traitez Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Bien le bonjour! répondit Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Je pensais que vous auriez eu honte, reprit l'enfant, de passer votre
+vie à trafiquer des hommes et des femmes et à les enchaîner comme des
+bêtes... C'est un vil métier!</p>
+
+<p>&mdash;Tant que vos illustres parents en achèteront, reprit Haley, je pourrai
+bien en vendre... C'est à peu près la même chose!...</p>
+
+<p>&mdash;Quand je serai un homme, reprit Georges, je ne ferai ni l'un ni
+l'autre. J'ai honte à présent d'être du Kentucky! Autrefois, j'en étais
+fier!» Il se dressa sur ses étriers et promena les yeux tout autour de
+lui, comme pour juger de l'effet de ses paroles sur l'État du Kentucky.</p>
+
+<p>«Allons, père Tom! adieu.... et du courage!</p>
+
+<p>&mdash;Adieu! monsieur Georges, adieu! dit Tom, le regardant avec une
+tendresse mêlée d'admiration. Que Dieu vous bénisse!... Le Kentucky n'en
+a guère qui vous vaillent!» s'écria-t-il avec un élan du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Georges partit.... Tom regardait toujours: le bruit du cheval s'éteignit
+enfin dans le silence; Tom n'entendit plus, ne vit plus rien qui lui
+rappelât la maison Shelby.... Mais il y avait toujours comme une petite
+place chaude sur sa poitrine. C'était celle où les mains du jeune homme
+avaient attaché le dollar.... Tom le serra contre son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Maintenant, Tom, écoutez-moi, dit Haley en montant dans la voiture, où
+il jeta les menottes. Je veux vous bien traiter, comme je traite
+toujours mes nègres.... Je veux vous le dire en commençant: soyez bien
+avec moi, je serai bien avec vous. Je ne suis pas dur avec mes nègres,
+moi! je suis aussi bon que possible. Soyez bien tranquille; ne me jouez
+pas de tours comme font les nègres. Avec moi ce serait inutile; je les
+connais tous. Mais si on est tranquille, et qu'on ne cherche point à
+s'en aller, on a du bon temps. Sinon, c'est la faute des gens, ce n'est
+pas la mienne!»</p>
+
+<p>L'exhortation était au moins inutile, s'adressant à un homme qui avait
+une lourde paire de fers aux pieds. Tom répondit qu'il n'avait pas
+l'intention de s'enfuir.</p>
+
+<p>C'était l'habitude de Haley, après ces achats, de procéder par des
+insinuations de cette nature; il voulait inspirer un peu de confiance et
+de gaieté à sa marchandise, afin d'éviter les scènes désagréables.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span></p>
+
+<p>Nous prendrons ici congé de l'oncle Tom, pour suivre les aventures des
+autres personnages de notre histoire.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XI.<a name="ch11" id="ch11"></a></h2>
+
+<p>Vers le soir d'une brumeuse journée, un voyageur descendit à la porte
+d'une petite auberge de campagne, au village de N., dans le Kentucky. Il
+trouva, dans la salle commune, une compagnie assez mêlée; l'inclémence
+du temps contraignait tous ces voyageurs à chercher un abri; c'était la
+mise en scène ordinaire de ces sortes de réunions. Des habitants du
+Kentucky, grands, forts, osseux, vêtus de blouses de chasse, et couvrant
+de leurs vastes membres une superficie considérable, s'étendaient tout
+de leur long, avec la nonchalance particulière à leur race; des
+carnassières, des poires à poudre, des chiens de chasse et de petits
+nègres se roulaient pêle-mêle dans les angles. A chaque coin du foyer
+était assis un homme aux longues jambes, sa chaise à demi renversée, son
+chapeau sur la tête, et les talons de ses boites souillées de boue sur
+le manteau de la cheminée. Nous devons avertir nos lecteurs que c'est la
+position préférée de ceux qui fréquentent les tavernes de l'ouest. Cette
+attitude favorise chez eux l'exercice de la pensée.</p>
+
+<p>Comme la plupart de ses compatriotes, l'hôte, qui se tenait derrière son
+comptoir, était grand, de mine joviale; ses membres étaient souples; sa
+tête, couverte de cheveux abondants, était surmontée d'un très-haut
+chapeau.</p>
+
+<p>A vrai dire, chacun, dans l'appartement, portait cet emblème
+caractéristique de la souveraineté de l'homme. Qu'il fût de paille ou de
+palmier, de castor épais ou de soie brillante, le chapeau révélait chez
+tous l'indépendance républicaine. Le chapeau, c'est l'homme. Les uns le
+portaient crânement sur le côté: c'étaient les hommes de joyeuse humeur,
+les sans-gêne et les malins. Les autres l'enfonçaient jusque sur leur
+nez: c'étaient les indomptables et les tapageurs, qui portent ainsi
+leurs chapeaux, parce que c'est ainsi qu'ils veulent le porter.
+D'autres, au contraire, l'avaient renversé en arrière, hommes vifs et
+alertes qui veulent tout voir. Les autres, vrais sans-soucis, le placent
+de toutes sortes de façons.</p>
+
+<p>Les chapeaux eussent mérité une étude de Shakespeare lui-même.</p>
+
+<p>Des nègres, fort à l'aise dans leurs larges pantalons et fort à l'étroit
+dans leurs chemises, circulaient de tous côtés, sans autre but <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> que
+de prouver leur désir d'employer tous les objets de la création au
+service de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce tableau un beau
+feu, vif, pétillant, qui flambait de la façon la plus réjouissante du
+monde dans une vaste et large cheminée. La porte et les fenêtres étaient
+ouvertes; les rideaux de calicot flottaient et se gonflaient sous de
+grosses bouffées d'air humide et froid. Vous avez maintenant une idée
+des agréments d'une taverne du Kentucky.</p>
+
+<p>Les habitants du Kentucky, à l'heure où nous écrivons, sont une preuve
+vivante à l'appui de la doctrine qui enseigne la transmission des
+instincts et des particularités distinctives des races.</p>
+
+<p>Leurs pères étaient de grands chasseurs, vivant dans les bois, dormant
+sous le ciel, avec les étoiles pour flambeaux. Leurs descendants
+regardent la maison comme une tente, ont toujours le chapeau sur la
+tête, s'étendent partout, mettent le talon de leurs bottes sur le
+manteau des cheminées, comme leurs pères faisaient sur le tronc des
+arbres, tiennent les fenêtres et les portes ouvertes, hiver comme été,
+afin d'avoir assez d'air pour leurs vastes poumons, appellent tout le
+monde «étranger» avec une <i>nonchalante bonhomie</i><a name="FNanchor_8" id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>, et sont, du
+reste, les plus francs, les plus faciles et les plus gais de tous les
+hommes.</p>
+
+<p>Telle était la réunion dans laquelle pénétra notre voyageur. C'était un
+petit homme trapu, mis avec soin: toute l'apparence d'une bonne et
+franche nature, avec une certaine pointe d'originalité. Il accordait la
+plus grande attention à sa valise et à son parapluie; il entra, les
+portant lui-même à la main, et résistant avec opiniâtreté à toutes les
+offres de service des domestiques qui voulaient lui venir en aide. Il
+parcourut la salle d'un regard circulaire, où perçait une certaine
+inquiétude, et, se retirant vers le coin le plus chaud de l'appartement,
+il plaça ces objets sous sa chaise, s'assit enfin, et regarda avec
+anxiété le digne personnage dont les talons ornaient l'autre bout de la
+cheminée et qui crachait à droite et à gauche avec une force et une
+énergie bien capables d'effrayer un bourgeois minutieux et dont les
+nerfs sont trop susceptibles.</p>
+
+<p>«Vous allez bien, <i>étranger</i>? dit le gentleman sans façon au nouvel
+arrivant; et il lança dans sa direction une gorgée de jus de tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Bien, je vous remercie, répliqua celui-ci, qui recula, non sans
+effroi, devant l'honneur qui le menaçait.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles? reprit l'autre en tirant de sa poche une carotte de
+tabac et un grand couteau de chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Aucune que je sache, répondit l'étranger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vous chiquez? dit le premier interlocuteur; et il présenta au vieux
+gentleman un morceau de tabac d'un air tout à fait fraternel.</p>
+
+<p>&mdash;Non, merci! cela me fait mal, dit le petit homme en repoussant le
+tabac.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'en usez pas!» fit-il familièrement; et il fourra le morceau
+dans sa bouche.</p>
+
+<p>Le vieux petit gentleman se reculait vivement chaque fois que son frère
+aux longues côtes crachait dans sa direction. Celui-ci, s'en apercevant,
+se détourna obliquement, et, dirigeant son artillerie d'un autre côté,
+il commença de battre en brèche un des landiers avec un déploiement de
+génie militaire suffisant pour prendre une ville.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela? s'écria le vieux gentleman envoyant une partie de
+l'assemblée se former en groupe autour d'une affiche.</p>
+
+<p>&mdash;Un nègre en fuite,» telle fut la réponse laconique d'un des lecteurs.</p>
+
+<p>M. Wilson, tel était le nom du vieux gentleman, M. Wilson se leva, et,
+après avoir soigneusement rangé sa valise et son parapluie, il tira ses
+lunettes, les fixa sur son nez, et, cette opération une fois achevée, il
+lut ce qui suit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«S'est enfui de la maison du soussigné l'esclave mulâtre Georges, taille
+ de six pieds<a name="FNanchor_9" id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, teint presque blanc, cheveux bruns bouclés,
+ très-intelligent; parle bien, sait lire et écrire; il essayera
+ probablement de se faire passer pour un blanc; il a de profondes
+ cicatrices sur le dos et sur les épaules; la main droite a été marquée
+ au feu de la lettre H.</p>
+
+ <p>«Quatre cents dollars à qui le ramènera vivant. La même somme sur preuve
+ justificative qu'il a été tué.»</p>
+</div>
+
+<p>Le vieux gentleman lut d'un bout à l'autre l'avertissement, comme s'il
+l'eût étudié.</p>
+
+<p>Le vétéran aux longues jambes, qui avait fait le siége des chenets,
+ramassa son ennuyeuse longueur, et, cambrant sa vaste taille, il
+s'avança jusqu'à l'affiche et lança très-résolûment contre elle une
+gorgée de tabac.</p>
+
+<p>«Voilà le cas que j'en fais!» dit-il.</p>
+
+<p>Et il se rassit.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce à dire, étranger? demanda l'hôte.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferais la même chose à l'auteur s'il était ici, répondit l'homme
+aux longues jambes en reprenant son ancienne occupation, <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> qui
+consistait à couper du tabac. Un homme qui possède un esclave de cette
+valeur et qui ne le traite pas mieux mérite de le perdre.... Des
+affiches comme celles-là sont une honte pour le Kentucky.... Voilà mon
+opinion, si quelqu'un veut la savoir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez clair, fit l'aubergiste en portant sur son livre la note
+du dégât.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai mon troupeau d'esclaves, monsieur, poursuivit l'homme aux longues
+jambes en reprenant son attaque contre les chenets, et je leur dis
+toujours: Garçons, décampez, fuyez, partez quand il vous plaira, je ne
+m'aviserai jamais de courir après vous.... Et voilà comme je les garde!
+Persuadez-leur qu'ils sont libres de s'en aller quand ils voudront, cela
+leur en ôte l'envie. Bien plus, j'ai leurs papiers d'affranchissement
+tout prêts au cas où ils voudraient partir; ils le savent, et, je vous
+le dis, étranger, il n'y a pas dans mes parages un homme qui tire
+meilleur parti que moi de ses nègres. Mes esclaves sont allés maintes
+fois à Cincinnati avec des poulains pour cinq cents dollars, ils m'ont
+rapporté l'argent bien exactement, et je le comprends. Traitez-les comme
+des chiens, ils agiront comme des chiens; traitez-les comme des hommes,
+ils agiront comme des hommes.»</p>
+
+<p>Et l'honnête maquignon, dans l'ardeur de ses démonstrations, pour donner
+plus d'éclat aux sentiments moraux qu'il exprimait, les accompagna d'un
+véritable feu d'artifice dirigé vers l'âtre.</p>
+
+<p>«Je crois, mon ami, que vous avez raison, dit M. Wilson, et l'esclave
+dont on donne ici le signalement est un individu remarquable: il n'y a
+point à s'y tromper; il a travaillé pour moi une demi-douzaine d'années
+dans ma fabrique de sacs; c'était mon meilleur ouvrier; c'est de plus un
+homme très-ingénieux; il a inventé une machine pour tiller le chanvre:
+c'est une excellente chose. On s'en sert dans diverses fabriques. Son
+maître en possède le brevet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le maquignon, il le possède, je vous en réponds, et il gagne
+de l'argent avec aussi; et il a marqué avec le feu la droite de
+l'esclave! Si j'ai un peu de chance, je le marquerai à son tour, je vous
+en réponds, et il portera la marque quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Ces esclaves intelligents causent toujours des ennuis et des embarras,
+dit un homme de mauvaise mine, qui se tenait de l'autre côté de la
+salle; c'est ce qui fait qu'on est obligé de les tenir sévèrement et de
+les marquer. S'ils se conduisaient bien, cela n'arriverait pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire, riposta sèchement le maquignon, que Dieu en a fait des
+hommes, et que vous vous efforcez d'en faire des bêtes.</p>
+
+<p>&mdash;Les nègres distingués n'offrent aucun avantage à leur maître, <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+reprit l'autre, bien retranché qu'il était contre le mépris de son
+adversaire dans sa stupide et grossière ignorance. A quoi bon le talent
+des esclaves puisqu'on ne peut s'en servir soi-même? Ils ne l'emploient
+qu'à vous éclipser. J'ai eu un ou deux de ces individus. Je les ai fait
+vendre de l'autre côté de la rivière. Je savais bien que je les aurais
+perdus tôt ou tard....</p>
+
+<p>&mdash;Il vaudrait mieux les tuer, pour vous rassurer tout à fait; au moins
+leurs âmes seraient libres!»</p>
+
+<p>Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée dans l'auberge d'un
+petit boguey à un seul cheval. Il avait une très-jolie apparence; un
+homme comme il faut, bien mis, était assis sur le siége avec un
+domestique de couleur qui conduisait.</p>
+
+<p>Toute la compagnie l'examina avec l'intérêt qu'une réunion d'oisifs,
+retenus au logis par un temps pluvieux, accorde toujours à un nouvel
+arrivant. Il était très-grand, brun, une complexion espagnole, de beaux
+yeux noirs expressifs; des cheveux bouclés, également noirs, mais d'un
+noir sans reflet; son nez aquilin, irréprochable, ses lèvres fines et
+minces, l'admirable contour de ses membres bien proportionnés,
+frappèrent toute l'assistance. On pensa que ce devait être un personnage
+de très-haut rang. Il entra, salua avec une aisance parfaite, indiqua
+d'un geste à son domestique où il devait poser ses malles, et alla au
+comptoir, à pas lents, et le chapeau à la main; il se fit inscrire sous
+le nom d'Henri Butler, d'Oaklands, comté de Shelby; il se retourna,
+examina l'affiche et la lut de l'air le plus indifférent du monde.</p>
+
+<p>«Dites-moi, Jim, fit-il à son domestique, il me semble que nous avons
+rencontré un garçon qui ressemblait à cela, tout près de Barnan,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, dit Jim; seulement je n'ai pas vérifié pour la main.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'ai pas pris garde non plus,» dit l'étranger en bâillant
+d'un air ennuyé.</p>
+
+<p>Il retourna vers l'aubergiste et le pria de lui faire donner un
+appartement séparé; il avait à écrire sur-le-champ.</p>
+
+<p>L'aubergiste fit preuve du plus obséquieux empressement; une troupe de
+nègres, vieux et jeunes, mâles et femelles, petits et grands, se leva de
+tous les coins, avec le bruit d'une couvée de perdrix; ils se mirent à
+fureter, bouleverser, renverser partout, se marchant sur les talons, et
+tombant les uns sur les autres, dans l'excès de leur zèle à préparer la
+chambre de M'ssieu; lui cependant prit une chaise, s'assit au milieu de
+la compagnie et entama la conversation avec son voisin.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span></p>
+
+<p>Le manufacturier, M. Wilson, n'avait cessé de regarder l'étranger;
+c'était une curiosité avide, troublée, mal à l'aise.... Il s'imaginait
+reconnaître Butler, l'avoir rencontré quelque part; mais il ne pouvait
+préciser ses souvenirs. A chaque instant, quand l'étranger parlait,
+souriait, faisait un mouvement, il fixait les yeux sur lui...; puis,
+soudain, les détournait, quand il rencontrait l'&oelig;il noir, brillant et
+calme de l'étranger. Enfin, tout à coup le souvenir vrai passa dans son
+esprit avec la rapidité de l'éclair; il se leva, et, d'un air de
+stupéfaction et de crainte, il s'avança vers Butler.</p>
+
+<p>«M. Wilson, je pense, dit celui-ci du ton d'un homme qui reconnaît, et
+il lui tendit la main. Je vous demande mille pardons, je ne vous
+remettais pas tout d'abord... je vois que vous ne m'avez pas oublié: M.
+Butler, d'Oaklands.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! oui!!» dit Wilson, comme un homme qui parlerait dans un
+rêve.</p>
+
+<p>Au même instant, un négrillon entra; il annonça que la chambre de
+M'ssieu était prête.</p>
+
+<p>«Jim! veillez aux bagages! fit négligemment le gentleman, et s'adressant
+à M. Wilson: Je serais heureux, lui dit-il, d'avoir avec vous quelques
+instants d'entretien, dans ma chambre, si vous le vouliez bien.»</p>
+
+<p>M. Wilson le suivit d'un air égaré. Ils entrèrent dans une vaste chambre
+de l'étage supérieur où pétillait un bon feu. Les domestiques mettaient
+la dernière main aux arrangements intérieurs.</p>
+
+<p>Quand tout fut terminé et que les gens se furent retirés, le jeune homme
+ferma résolûment la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna,
+croisa les bras sur sa poitrine et regarda en face et fixement M.
+Wilson.</p>
+
+<p>«Georges!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Georges, dit le jeune homme. Je suis, j'imagine, assez bien
+déguisé, reprit-il avec un sourire. Une décoction de noix vertes a donné
+à ma face blanche une assez belle nuance brune. J'ai teint mes cheveux
+en noir; vous voyez que je ne suis plus du tout conforme au signalement!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Georges, c'est un jeu dangereux que vous jouez là! je ne vous
+l'aurais pas conseillé.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi j'en prends la responsabilité,» répondit Georges avec un fier
+sourire.</p>
+
+<p>Nous ferons remarquer en passant que Georges, par son père, était un
+blanc. Sa mère était une de ces infortunées que leur beauté désigne pour
+être les esclaves des passions de leurs maîtres, pauvres mères dont les
+enfants sont destinés à ne jamais connaître leur <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> père! Il devait à
+une des plus nobles familles du Kentucky les beaux traits d'un visage
+européen, et un caractère indomptable et superbe; il devait à sa mère
+une certaine couleur, amplement rachetée par de magnifiques yeux noirs.
+Avec un léger changement dans cette teinte de la peau et dans la couleur
+des cheveux, c'était maintenant un véritable Espagnol. Comme la grâce
+des formes et l'élégance des manières lui avaient toujours été
+naturelles, il n'éprouvait aucun embarras à remplir le rôle audacieux
+qu'il avait choisi: celui d'un gentleman en voyage.</p>
+
+<p>M. Wilson, bonne nature au fond, mais vieillard timide et minutieux,
+arpentait la chambre à grands pas, «roulant le chaos dans son âme,»
+selon l'expression de John Bunyan, déjà cité, partagé entre le désir de
+venir au secours de Georges et le sentiment confus de l'ordre et de la
+loi qu'il fallait faire respecter. Tout en continuant sa promenade, il
+s'exprima donc en ces termes:</p>
+
+<p>«Ainsi, Georges, vous êtes évadé, fuyant votre maître légitime. Je ne
+m'en étonne pas, Georges, mais je m'en afflige. Oui, Georges,
+décidément, je crois que je dois vous parler ainsi; c'est mon devoir!</p>
+
+<p>&mdash;De quoi êtes-vous affligé? dit Georges d'un ton calme.</p>
+
+<p>&mdash;Mais de vous voir, pour ainsi dire, en opposition avec les lois de
+votre pays!</p>
+
+<p>&mdash;Mon pays! dit Georges avec une expression à la fois violente et amère;
+mon pays! je n'en ai d'autre que la tombe! plût à Dieu que j'y fusse
+déjà!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! Georges.... Oh! non! non! il ne faut pas! Cette façon de parler
+est mauvaise, contraire à l'Écriture! Georges, vous avez un mauvais
+maître, je le sais; il se conduit mal. Je ne prétends pas le défendre;
+mais vous savez que l'ange contraignit Agar à retourner chez Sara et à
+ployer sous sa main; l'Apôtre a renvoyé Onésime à son maître!</p>
+
+<p>&mdash;Ne me citez pas la Bible de cette façon-là, monsieur Wilson, reprit
+Georges avec des éclairs dans les yeux. Non, ne le faites pas. Ma femme
+est chrétienne; je le serai moi-même si jamais j'arrive dans un lieu où
+je puisse l'être. Mais citer la Bible à un homme qui se trouve dans ma
+position.... tenez, c'est le pousser à faire le contraire de ce qui s'y
+trouve. J'en appelle au Dieu tout-puissant, je lui soumets le cas, je
+lui demande si j'ai tort de vouloir être libre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! ces sentiments sont naturels, Georges, dit le bon vieillard en se
+mouchant.... Ils sont naturels.... Mais mon devoir n'est pas de vous
+encourager dans cette voie. Oui, mon cher enfant, je m'afflige pour
+vous.... Vous êtes dans une très-mauvaise condition, <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> très-mauvaise.
+Mais l'Apôtre a dit: Que chacun conserve la condition à laquelle il a
+été appelé.... Nous devons nous soumettre aux volontés de la
+Providence.... Ne le pensez-vous pas?»</p>
+
+<p>Georges était debout, la tête rejetée en arrière, les bras croisés sur
+sa large poitrine; un sourire amer contractait ses lèvres.</p>
+
+<p>«Je vous le demande, monsieur Wilson, si les Indiens vous emmenaient
+prisonnier, s'ils vous arrachaient à votre femme et à vos enfants, s'ils
+voulaient vous contraindre à moudre leur blé pendant toute votre vie,
+dites-moi un peu, penseriez-vous que c'est votre devoir de demeurer dans
+la condition à laquelle vous auriez été appelé? Je serais plutôt porté à
+croire que vous regarderiez le premier cheval que vous pourriez attraper
+comme une indication plus certaine des volontés de la Providence!
+N'est-ce point?»</p>
+
+<p>Le vieillard releva les yeux: c'était une nouvelle face de la question.
+Quoiqu'il ne fût pas un logicien très-distingué, il avait du moins sur
+beaucoup d'autres raisonneurs cette immense supériorité que, là où il
+n'y avait rien à dire, il ne disait rien! Il se contenta donc de passer
+à diverses reprises la main sur son parapluie dont il régularisa et
+rabattit les plis avec le plus grand soin. Il continua ensuite ses
+exhortations, tout en se bornant à des développements très-généraux.</p>
+
+<p>«Vous voyez, Georges, vous savez maintenant que j'ai toujours été votre
+ami. Tout ce que j'ai dit, je l'ai dit pour votre bien; il me semble
+qu'à présent vous courez de terribles dangers. Vous ne pouvez espérer de
+les surmonter. Si vous êtes pris, vous serez plus malheureux que jamais!
+Vous serez accablé de mauvais traitements, à moitié tué et envoyé dans
+le sud.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Wilson, je sais tout cela, dit Georges. Je cours la chance.»</p>
+
+<p>Ici Georges entr'ouvrit son par-dessus et montra un coutelas et deux
+pistolets à sa ceinture.</p>
+
+<p>«Voilà! dit-il, je les attends.... Je n'irai jamais dans le sud. Si l'on
+en vient là, je saurai me conquérir au moins six pieds de sol libre....
+le premier et le dernier morceau de terre que j'aurai dans le Kentucky!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Georges! vous voilà dans une terrible surexcitation d'esprit;
+c'est presque du désespoir. Vous me faites peur. Briser les lois de
+votre pays!</p>
+
+<p>&mdash;Encore mon pays! Monsieur Wilson, vous avez un pays, vous, mais quel
+pays ai-je, moi, et ceux qui me ressemblent? fils de mères esclaves,
+quelles lois y a-t-il pour nous? Nous ne les faisons pas; nous ne les
+consentons pas; elles ne nous regardent point, elles <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> font tout pour
+nous briser et nous abattre! N'ai-je pas entendu vos discours du 4
+juillet<a name="FNanchor_10" id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>? Ne nous dites-vous pas une fois par an que les
+gouvernements ne tirent leur autorité que du consentement des sujets? Et
+quand on entend cela, ne peut-on point penser et comparer?»</p>
+
+<p>L'esprit de M. Wilson pourrait être assez justement assimilé à une balle
+de coton, douce, moelleuse, embrouillée, sans résistance. Il plaignait
+Georges de tout son c&oelig;ur; il comprenait vaguement, obscurément, les
+sentiments qui l'agitaient; mais il croyait qu'il était de son devoir de
+s'obstiner à lui adresser de bons discours.</p>
+
+<p>«Georges, c'est mal! je dois vous le dire en ami. Vous ne devriez pas
+nourrir de telles pensées; elles sont mauvaises pour un homme de votre
+condition, très-mauvaises!»</p>
+
+<p>Et M. Wilson s'assit auprès de la table et se mit à mordre
+convulsivement le manche de son parapluie.</p>
+
+<p>«Voyons, monsieur Wilson, dit Georges en s'approchant et s'asseyant
+résolûment tout près de lui, front contre front; voyons, regardez-moi
+donc! ne suis-je pas un homme comme vous? Voyez mon visage, voyez mes
+mains, voyez mon corps.... Et le jeune homme se leva fièrement.... Eh
+bien! ne suis-je pas un homme.... autant que qui que ce soit? Monsieur
+Wilson! écoutez ce que je vais vous dire: j'ai eu pour père un de vos
+messieurs du Kentucky; il n'a même pas daigné s'occuper de moi.... Il
+m'a laissé vendre.... avec ses chiens et ses chevaux. J'ai vu ma mère et
+sept enfants à l'encan du shérif.... devant ses yeux.... un à un.... ils
+ont été vendus à sept maîtres différents; j'étais le plus jeune: elle
+vint et s'agenouilla devant le vieux maître qui m'achetait, le suppliant
+de l'acheter avec moi pour qu'elle pût avoir un de ses enfants; il la
+repoussa du talon de sa lourde botte!... Je l'ai vu faire. Le dernier
+souvenir que j'aie gardé de ma mère, c'est le bruit de ses sanglots et
+de ses cris, quand on m'attacha au cou du cheval qui allait m'emporter
+loin d'elle!</p>
+
+<p>&mdash;Et après?</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître s'arrangea avec un des acheteurs, et il prit ma s&oelig;ur
+aînée. Elle était pieuse et bonne, membre de l'Église des anabaptistes,
+et aussi belle que ma pauvre mère l'avait été! elle était bien élevée et
+avait d'excellentes façons. Je fus d'abord heureux de la voir acheter:
+c'était une amie que j'avais près de moi. Hélas! je dus bientôt m'en
+affliger. Monsieur! je suis resté à la <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> porte pendant qu'on la
+fouettait; il me semblait que chaque coup retombait à nu sur mon
+c&oelig;ur. Et je ne pouvais rien.... rien pour la secourir! Et elle était
+fouettée, monsieur, pour avoir voulu vivre d'une vie chaste et
+chrétienne: vos lois ne donnent point aux filles esclaves le droit de
+vivre ainsi! Enfin, je l'ai vue enchaîner avec la troupe d'un marchand
+de chair humaine, qui l'emmenait à la Nouvelle-Orléans, et cela.... pour
+ce que je vous ai dit! Depuis, je n'ai jamais entendu parler d'elle. Je
+grandis; des années, de longues années passèrent! Ni mère, ni père, ni
+s&oelig;ur! Pas une âme vivante qui se souciât de moi plus que d'un
+chien!... Rien que le fouet, les injures et la faim! Oui, monsieur, j'ai
+eu si faim, que j'étais heureux de manger les os qu'ils jetaient à leurs
+chiens! Et pourtant, quand j'étais petit enfant et que je passais à
+pleurer mes nuits sans sommeil, ce n'était pas le fouet, ce n'était pas
+la faim qui me faisaient pleurer.... C'était ma mère et ma s&oelig;ur! Je
+pleurais parce que je n'avais point d'ami sur terre pour m'aimer.
+J'ignorais ce que pouvaient être la paix et le bonheur. Jusqu'au jour où
+j'entrai dans votre fabrique, on ne m'avait pas dit une bonne parole.
+Monsieur Wilson, vous m'avez doucement traité, vous m'avez encouragé à
+bien faire, à lire, à écrire, à faire quelque chose par moi-même. Dieu
+sait combien je vous en suis reconnaissant! C'est à cette époque que
+j'ai rencontré ma femme. Vous l'avez vue. Vous savez combien elle est
+belle! Quand j'ai senti qu'elle m'aimait, quand je l'ai épousée.... je
+ne me suis plus cru au nombre des vivants: j'étais si heureux! Elle est
+bonne autant qu'elle est belle! Mais quoi! voilà que mon maître
+vient.... il m'arrache à mon travail, à mes amis, à tout ce que j'aime,
+et il me rejette dans la boue! Et pourquoi? parce que, dit-il, j'oublie
+qui je suis.... Il veut m'apprendre que je ne suis qu'un esclave! mais
+voilà qui est la fin de tout, et pire que tout! Il se met entre ma femme
+et moi.... Il veut que je l'abandonne et que j'en prenne une autre....
+et tout cela, vos lois lui permettent de le faire.... en dépit de Dieu
+et des hommes! Monsieur Wilson, prenez-y garde! il n'y a pas une de ces
+choses qui ont brisé le c&oelig;ur de ma mère, de ma s&oelig;ur et de ma
+femme.... il n'y a pas une de ces choses qui ne soit permise par vos
+lois. Chaque homme, dans le Kentucky, peut faire cela, et personne ne
+peut lui dire <i>non</i>! Appelez-vous ces lois les lois de <span class="smcap">MON</span> pays?
+Monsieur, je n'ai pas plus de pays que je n'ai de père! Mais j'en aurai
+un plus tard.... tout ce que je demande à votre pays, à vous, c'est
+qu'il me laisse, c'est que je puisse en sortir tranquillement. Si
+j'arrive au Canada, où les lois m'assisteront et me protégeront, le
+Canada sera mon pays, et j'obéirai à ses lois; et si l'on <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> veut
+m'arrêter, que l'on prenne garde! car je suis un désespéré! je
+combattrai pour ma liberté jusqu'au dernier soupir de ma poitrine! Vous
+dites que vos pères ont fait cela: s'ils ont eu raison, j'aurai raison
+aussi, moi!»</p>
+
+<p>Georges parla tantôt assis près de la table, tantôt debout et parcourant
+la chambre à grands pas; il parla avec des larmes et des éclairs dans
+les yeux, et des gestes désespérés.</p>
+
+<p>C'en était beaucoup trop pour le vieillard auquel il s'adressait; il
+tira de sa poche un grand mouchoir de soie jaune et s'essuya le visage.</p>
+
+<p>«Que le diable emporte les maîtres! s'écria-t-il dans une explosion de
+colère. Malédiction sur eux!... Ah! est-ce que j'ai juré? Allons,
+Georges, en avant, en avant! mais soyez prudent, mon garçon! Ne tuez
+personne, Georges, à moins que.... tenez, il vaudrait mieux ne pas tuer!
+oui, cela vaudrait mieux. Pour moi, je ne voudrais faire de mal à
+personne, vous savez. Où est votre femme, Georges? ajouta-t-il en se
+levant avec un mouvement nerveux, et en parcourant la chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Partie, monsieur, partie! emportant son enfant dans ses bras. Où? Dieu
+seul le sait! Elle a pour guide l'étoile du Nord! Quand nous
+retrouverons-nous?... Nous retrouverons-nous sur cette terre?...
+Personne ne pourrait le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Est ce bien possible?... Vous me confondez! Cette famille était si
+bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Les bonnes familles contractent des dettes, et les lois de votre pays
+leur permettent d'arracher l'enfant du sein de sa mère pour payer la
+dette du maître! dit Georges avec amertume.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! dit l'honnête vieillard en fouillant dans sa poche. Je ne
+veux pas discuter là-dessus, non, mordieu! je ne veux pas écouter mon
+jugement. Tenez, Georges, ajouta-t-il, en tirant de son portefeuille un
+paquet de billets.</p>
+
+<p>&mdash;Non, cher et bon monsieur, dit Georges, vous avez fait beaucoup pour
+moi, et ceci pourrait vous jeter dans de grands ennuis. J'ai assez
+d'argent, je pense, pour aller jusqu'au bout de ma route....</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que vous acceptiez, Georges; l'argent est partout d'un grand
+secours. On ne peut en avoir trop, pourvu qu'on l'emploie honnêtement.
+Prenez, mon enfant, prenez! prenez!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! à une condition, dit Georges, c'est que je vous le rendrai un
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Georges, combien de temps comptez-vous voyager de la
+sorte? Pas longtemps et pas loin, n'est-ce pas?... <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> C'est bien
+imaginé; mais c'est trop audacieux. Et ce nègre, quel est-il?</p>
+
+<p>&mdash;Un fidèle: il a passé au Canada il y a plus d'un an, et puis, il a
+appris que son maître, furieux contre lui, torturait sa pauvre vieille
+mère.... il revient pour la secourir; il épie l'occasion de l'enlever.</p>
+
+<p>&mdash;A-t-il réussi?</p>
+
+<p>&mdash;Pas encore: il rôde autour de la place. Il va venir avec moi jusqu'à
+l'Ohio pour me remettre entre les mains des amis qui l'ont secouru; puis
+il reviendra la chercher.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dangereux, bien dangereux,» reprit le vieillard.</p>
+
+<p>Georges releva la tête et sourit dédaigneusement.</p>
+
+<p>Le vieillard le regarda de la tête aux pieds avec une sorte d'admiration
+naïve.</p>
+
+<p>«Georges, lui dit-il, vous vous êtes singulièrement développé; vous
+portez la tête, vous agissez, vous parlez comme un autre homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je suis un homme libre, reprit Georges avec orgueil; oui,
+monsieur, j'ai dit pour la dernière fois «Maître» à un autre homme. Je
+suis libre!</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde! vous n'êtes pas sauvé; vous pouvez être pris.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'on en vient là.... tous les hommes sont libres et égaux dans le
+tombeau, monsieur Wilson!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, votre audace me confond, reprit Wilson. Venir ici, à la
+plus proche taverne!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur Wilson, c'est si hardi, et cette taverne est si proche,
+qu'ils n'y penseront jamais. On ira me chercher plus loin.... et
+d'ailleurs, vous-même vous ne m'auriez pas reconnu. Le maître de Jim ne
+vit pas dans ce pays.... Jim y est tout à fait étranger; il est
+abandonné maintenant, on ne le cherche plus, et personne, je pense, ne
+me reconnaîtra au signalement de l'affiche.»</p>
+
+<p>Georges tira son gant et montra la cicatrice d'une blessure récemment
+guérie.</p>
+
+<p>«Ce sont les adieux de M. Harris, fit-il avec mépris. Il y a quinze
+jours, il lui prit fantaisie de me faire cette marque, parce que,
+disait-il, il pensait que je tâcherais de m'évader au premier moment.
+C'est particulier!... qu'en dites-vous?... Et il remit son gant.</p>
+
+<p>&mdash;Je déclare que mon sang se glace quand je pense à tout cela.... Votre
+position, vos périls.... oh!</p>
+
+<p>&mdash;Mon sang, à moi, a été glacé dans mes veines pendant des années.... il
+bouillonne maintenant! Allons, cher monsieur, reprit-il <span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> après
+quelques instants de silence, j'ai vu que vous me reconnaissiez, et j'ai
+voulu causer un peu avec vous, pour que votre surprise ne me trahît pas.
+Mais adieu! je pars demain matin de bonne heure, avant le jour. Demain
+soir, j'espère dormir en sécurité sur la rive de l'Ohio! Je voyagerai de
+jour, descendrai aux meilleurs hôtels, et dînerai à la table commune,
+avec les maîtres de la terre! Allons! adieu, monsieur, si vous apprenez
+que je suis pris, vous saurez que je suis mort.... Adieu!»</p>
+
+<p>Georges se tint droit et ferme comme un roc, et tendit la main avec la
+dignité d'un prince. Le bon petit vieillard la secoua cordialement, et,
+après avoir jeté autour de lui un regard timide, il prit son parapluie
+et sortit.</p>
+
+<p>Georges demeura un instant pensif, attachant ses regards sur la porte
+qu'il fermait. Une pensée traversa son esprit: il s'élança vers la
+porte, et l'ouvrant:</p>
+
+<p>«Monsieur Wilson, encore un mot!»</p>
+
+<p>M. Wilson rentra. Georges ferma la porte à clef comme auparavant,
+attacha un instant ses yeux irrésolus sur le parquet, puis enfin
+relevant la tête par un soudain effort:</p>
+
+<p>«Monsieur Wilson, vous vous êtes conduit avec moi comme un chrétien.
+J'ai besoin de vous demander encore un acte de bonté chrétienne.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, ce que vous disiez est vrai. Je cours un danger
+terrible; que je meure.... je ne connais pas en ce monde âme vivante qui
+seulement y prenne garde....» On entendait les palpitations de sa
+poitrine haletante; il ajouta avec un pénible effort: «On me jettera là
+comme un chien, et, un jour après, personne n'y pensera.... excepté ma
+pauvre femme! pauvre âme! elle se désolera et pleurera.... Si vous
+vouliez bien essayer de lui faire passer cette petite épingle. C'est un
+présent de Noël qu'elle m'a fait. Chère, chère enfant! Donnez-le-lui, et
+dites lui que je l'ai aimée jusqu'à la fin.... Voulez-vous, monsieur,
+voulez-vous? reprit-il d'une voix émue.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certes, pauvre jeune homme! dit M. Wilson, les yeux humides et la
+voix tremblante.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-lui encore, reprit Georges, qu'elle aille au Canada, si elle
+peut, c'est là mon dernier v&oelig;u. Peu importe que sa maîtresse soit
+bonne, peu importe qu'elle soit attachée à cette maison, l'esclavage
+finit toujours par la misère. Dites-lui de faire de notre enfant un
+homme libre.... et alors il ne souffrira pas comme j'ai souffert.
+Dites-lui cela, monsieur Wilson, voulez-vous?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, Georges, je le lui dirai.... Mais j'ai la confiance que vous ne
+mourrez pas. Du courage! vous êtes un brave garçon. Ayez confiance en
+Dieu, Georges. Je souhaite de tout mon c&oelig;ur que vous arriviez au bout
+de.... de.... Oui, je le souhaite.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il un Dieu pour qu'on ait confiance en lui? fit Georges avec
+tant d'amertume que la parole expira sur les lèvres du vieillard. Ah! ce
+que j'ai vu dans ma vie me fait trop sentir qu'il ne peut pas y avoir de
+Dieu! Vous ne savez pas, vous autres, chrétiens, ce que nous pensons de
+tout cela! Il y a un Dieu pour vous, il n'y en a pas pour nous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon enfant, ne pensez pas ainsi, dit le vieillard avec des
+sanglots. Dieu existe.... il existe! Autour de lui, il y a des nuages et
+de l'obscurité, mais son trône est placé entre la justice et la vérité.
+Il y a un Dieu, Georges; croyez en lui, confiez-vous en lui, et, j'en
+suis sûr, il vous assistera. Chaque chose sera mise à sa place, sinon en
+cette vie, au moins en l'autre!»</p>
+
+<p>La véritable piété, la bienveillance de ce simple vieillard semblaient
+le revêtir d'une sorte de dignité et donnaient à ses paroles une
+autorité souveraine. Georges, qui se promenait à grands pas dans la
+chambre, s'arrêta un instant tout pensif; puis il lui dit
+tranquillement:</p>
+
+<p>«Je vous remercie de me parler ainsi, mon ami; j'y penserai.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XII.<a name="ch12" id="ch12"></a></h2>
+
+<h3>Un commerce permis par la loi.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>«Dans Rama, une voix fut entendue; il y eut des pleurs, des
+ lamentations et une grande douleur. Rachel pleurait ses enfants et ne
+ voulait pas être consolée.»</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">La Bible.</span></p>
+</div>
+
+<hr class="dots" />
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>M. Haley et Tom continuèrent leur route, absorbés l'un et l'autre dans
+leurs réflexions. C'est une chose curieuse que les réflexions de deux
+personnes assises l'une à côté de l'autre. Elles sont sur le même siége:
+elles ont les mêmes yeux, les mêmes oreilles, les mêmes mains, enfin les
+mêmes organes, et ce sont les mêmes objets qui passent devant leurs
+yeux.... Et cependant quelle profonde différence dans leur pensée!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span></p>
+
+<p>Voici, par exemple, M. Haley: eh bien! il songe à la taille de Tom, à sa
+hauteur, à sa largeur, au prix qu'il en aura, s'il parvient à le
+conserver gras et en bon état jusqu'au marché; il se demande de combien
+de têtes il devra composer son troupeau; il suppute la valeur de
+certains arrangements d'hommes, de femmes et d'enfants.... puis il
+réfléchit à son humanité; il se dit que tant d'autres mettent les fers
+aux pieds et aux mains de leurs nègres, tandis que lui veut bien se
+contenter des fers aux pieds, et laisser à Tom l'usage de ses mains....
+aussi longtemps du moins qu'il se conduira bien.... puis il soupire en
+pensant à l'ingratitude humaine, et il en arrive à se demander si Tom
+apprécie bien ses bontés.... Il a été tellement trompé par des nègres,
+qu'il avait pourtant bien traités.... il s'étonne de voir combien,
+malgré cela, il est cependant resté bon!</p>
+
+<p>Quant à Tom, il réfléchit à quelques mots d'un gros vieux livre, qui lui
+trottent par la tête. «Nous n'avons point ici-bas de demeure permanente,
+mais nous en cherchons une pour la vie à venir. C'est pourquoi Dieu
+lui-même n'a pas honte d'être appelé <span class="smcap">Notre</span> Dieu, car il nous a préparé
+lui-même une cité.» Ces paroles d'un vieux livre, que consultent surtout
+les illettrés et les ignorants, ont eu, dans tous les temps, un étrange
+pouvoir sur l'esprit du pauvre et du simple; elles soulèvent l'esprit
+des profondeurs de l'abîme, et là où il n'y avait que le sombre
+désespoir, elles réveillent, comme l'appel de la trompette, le courage,
+l'énergie et l'enthousiasme....</p>
+
+<p>Haley tira plusieurs journaux de sa poche et se mit à lire les annonces
+avec une attention qui l'absorbait complétement. Il n'était pas
+positivement fort sur la lecture; sa lecture à lui était une sorte de
+récitatif à demi-voix, comme s'il eût eu besoin du contrôle de ses
+oreilles, avant d'accepter le témoignage de ses yeux. Il voulait
+s'entendre. C'est ainsi qu'il récita lentement le paragraphe suivant:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p class="center">VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE.&mdash;NÈGRES.</p>
+
+ <p>Conformément à l'arrêt de la cour, seront vendus le mardi 21 février,
+ devant la porte du palais, en la ville de Washington, dans le
+ Kentucky, les nègres dont les noms suivent:</p>
+
+ <span class="ind">Agar, âgée de 60 ans;</span><br />
+ <span class="ind">John, âgé de 30 ans;</span><br />
+ <span class="ind">Ben, âgé de 21 ans;</span><br />
+ <span class="ind">Saül, âgé de 25 ans;</span><br />
+ <span class="ind">Albert, âgé de 14 ans.</span><br />
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span></p>
+
+ <p>Ils seront vendus au bénéfice et pour le compte des créanciers et
+ héritiers de la succession de Josse Blutchford, esquire.</p>
+
+ <p class="right2"><i>Signé</i>: <span class="smcap">SAMUEL MORRIS</span>,</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">THOMAS PLENT</span>, <i>syndics</i>.</p>
+</div>
+
+<p>«Il faudra que je voie cela, dit Haley s'adressant à Tom, faute d'autre
+interlocuteur. Vous voyez, Tom, je vais avoir une belle troupe pour
+mettre avec vous.... cela vous sera une société. Rien n'est agréable
+comme la bonne compagnie, vous savez. Nous allons donc d'abord et avant
+tout nous rendre directement à Washington. Là je vais vous faire
+enfermer dans la prison, pendant que je ferai mes affaires.»</p>
+
+<p>Tom reçut cette agréable nouvelle avec une douceur parfaite, mais il se
+demandait simplement dans son c&oelig;ur combien de ces malheureux avaient
+des femmes et des enfants; il se demandait s'ils sentiraient autant que
+lui le chagrin de les quitter. Et puis, il faut bien l'avouer, ce naïf
+avertissement donné à Tom qu'on allait le jeter en prison, n'était
+nullement de nature à faire impression sur un pauvre homme qui avait mis
+tout son orgueil à tenir une ligne de conduite irréprochable.... Tom
+était un peu orgueilleux de son honnêteté; il n'avait que cela dont il
+pût être fier.... S'il eût appartenu aux classes élevées du monde, il
+n'eût pas été réduit à cette extrémité. La journée se passa, et, vers le
+soir, Haley et Tom se trouvèrent installés à Washington, celui-ci dans
+une prison, celui-là dans une taverne.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers onze heures, une foule très-mêlée se pressait au pied
+de l'escalier du tribunal: ceux-ci fumaient, ceux-là chiquaient; les uns
+crachaient, les autres parlaient, suivant les goûts respectifs des
+personnages.</p>
+
+<p>On attendait l'ouverture des enchères. Les hommes et les femmes qu'on
+allait vendre formaient un groupe à part; ils se parlaient entre eux à
+voix basse. La femme désignée sous le nom d'Agar était une véritable
+Africaine de tournure et de visage; elle pouvait avoir soixante ans,
+mais elle en portait davantage: la maladie et les fatigues l'avaient
+vieillie avant l'âge. Elle était presque aveugle, et ses membres étaient
+perclus de rhumatismes. A côté d'elle se tenait le dernier de ses fils,
+Albert, petit, mais alerte et beau garçon de quatorze ans. C'était le
+dernier survivant d'une nombreuse famille que la malheureuse mère avait
+vu vendre pour les marchés du sud. La pauvre vieille appuyait sur lui
+ses deux mains tremblantes, et jetait un regard inquiet et timide sur
+tous ceux qui s'approchaient pour l'examiner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span></p>
+
+<p>«Ne craignez rien, mère Agar, dit le plus vieux des nègres. J'en ai
+parlé à M. Thomas, et il espère pouvoir arranger cela de manière à vous
+vendre tous deux ensemble, dans un seul lot.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont pas à dire que je ne puis plus travailler, fit la pauvre
+vieille en élevant ses mains tremblantes. Je puis faire la cuisine,
+écurer, frotter.... Je mérite bien qu'on m'achète.... Et puis, je serai
+vendue bon marché, dites-lui cela, vous, reprit-elle vivement.»</p>
+
+<p>Cependant Haley fendit la foule, arriva au vieux nègre, lui fit ouvrir
+la bouche, examina la mâchoire, frappa de petits coups sur les dents, le
+fit lever, se dresser, courber le dos, et accomplir diverses évolutions
+pour montrer ses muscles. Puis il passa au suivant et lui fit subir le
+même examen. Il alla enfin vers Albert, lui tâta le bras, étendit ses
+mains, regarda ses doigts et le fit sauter pour voir sa souplesse.</p>
+
+<p>«Il ne peut pas être vendu sans moi, dit la vieille femme avec une
+énergie passionnée. Lui et moi nous ne faisons qu'un seul lot; je suis
+encore très-forte, m'sieu, je peux faire un tas d'ouvrage: comptez
+là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Dans une plantation? dit Haley avec un coup d'&oelig;il de mépris. En
+voilà une histoire!» Puis, comme s'il eût suffisamment examiné, il se
+promena dans la cour, regardant à droite et à gauche, les mains dans ses
+poches, le cigare à la bouche, le chapeau sur l'oreille, prêt à agir.</p>
+
+<p>«Qu'en pensez-vous? dit un homme qui avait suivi de l'&oelig;il l'examen de
+Haley, comme pour se former une opinion d'après la sienne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! dit Haley en crachant, je vais pousser l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Ils veulent vendre l'enfant et la vieille mère ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;Je leur en souhaite! Un tas de vieux os! elle ne vaut pas le sel
+qu'elle mangerait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en voudriez donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait être fou pour en vouloir; elle est à moitié aveugle, les
+membres perclus, et idiote.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a des gens qui achètent ces vieilles femmes et qui en tirent plus
+de parti qu'on ne pense, dit l'interlocuteur de Haley en paraissant
+réfléchir.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me va pas, à moi, dit Haley, je n'en voudrais pas, quand on me
+la donnerait. J'ai vu mon affaire....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est une pitié de ne pas l'acheter avec son fils; elle lui semble
+si attachée! Ils la donneront à bon compte, j'en suis sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Quand l'argent est perdu, c'est toujours trop cher! Je vais <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span>
+acheter l'enfant pour les plantations. Je ne voudrais pas y emmener la
+mère. Non, encore un coup, quand on me la donnerait!</p>
+
+<p>&mdash;Elle va être désespérée.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute,» dit froidement Haley.</p>
+
+<p>La conversation se trouva interrompue par le bruit de la foule
+tumultueuse. Le commissaire-priseur, petit homme trapu, à l'air affairé
+et important, se fraya un passage à l'aide de ses coudes. La pauvre
+vieille retint son souffle et s'attacha convulsivement à son fils.</p>
+
+<p>«Tenez-vous auprès de votre mère, Albert; ils nous vendront ensemble,
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maman! j'ai peur que non, dit l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut, ou je péris,» dit la pauvre femme avec une grande
+véhémence.</p>
+
+<p>Le commissaire commanda le silence, et, d'une voix de stentor, il
+annonça que la vente allait commencer.</p>
+
+<p>La foule se recula un peu, et l'on commença. Les différents esclaves
+furent vendus à des prix qui montraient que les affaires allaient bien.
+Deux d'entre eux furent adjugés à Haley.</p>
+
+<p>«Allons! viens çà, petit, dit le commissaire en touchant l'enfant de son
+marteau; debout, et montre comme tu es souple.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez-nous ensemble, s'il vous plaît, messieurs, dit la vieille femme
+en se serrant contre son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Au large! répondit le commissaire d'un ton brutal, en lui faisant
+lâcher prise. Vous venez la dernière! Allons! noiraud, saute;» et en
+même temps il poussa l'enfant vers l'estrade. Un profond sanglot se fit
+entendre derrière lui; l'enfant s'arrêta et se retourna; mais il n'avait
+pas de temps à lui.... il dut marcher; les larmes tombaient de ses
+grands yeux brillants.</p>
+
+<p>Son beau visage, sa tournure gracieuse, ses membres souples excitèrent
+vivement les concurrents. Une douzaine d'enchères vinrent simultanément
+assaillir l'oreille du commissaire. L'enfant inquiet, effrayé, jetait
+les yeux de tous côtés en entendant ce bruit et cette lutte des enchères
+se disputant sa personne. Enfin le marteau retomba. L'acquéreur était
+Haley. L'enfant fut poussé de l'estrade vers son nouveau maître. Il
+s'arrêta encore un instant pour regarder sa vieille mère, dont les
+membres tremblaient, et qui tendait vers lui ses mains émues.</p>
+
+<p>«Achetez-moi aussi, m'sieu, disait-elle, pour l'amour de notre cher
+Seigneur, achetez-moi aussi. Je mourrai si vous ne m'achetez pas....</p>
+
+<p>&mdash;Vous mourriez bien davantage si je vous achetais, dit Haley. Non!» Et
+il pirouetta sur ses talons.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span></p>
+
+<p>L'enchère de la vieille ne fut pas longue.... L'homme qui avait causé
+avec Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de tout sentiment de pitié,
+l'acheta pour une misère.</p>
+
+<p>La foule commença alors à se disperser.</p>
+
+<p>Les pauvres victimes de la vente, qui avaient vécu ensemble pendant des
+années, se réunirent autour de la pauvre mère désolée, dont l'agonie
+était navrante.</p>
+
+<p>«Ne pouvaient-ils pas m'en laisser un? Le maître avait toujours dit
+qu'on m'en laisserait un, répétait-elle sans cesse avec une expression
+déchirante.</p>
+
+<p>&mdash;Ayez confiance en Dieu, mère Agar, lui dit lentement le plus vieux des
+esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Quel bien ça me fera-t-il? dit-elle avec des sanglots amers.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère! ma mère! ne parlez pas ainsi, faisait l'enfant.... On dit que
+vous avez un bon maître.</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe! que m'importe! Albert, mon enfant.... mon dernier
+enfant! Comment pourrai-je?...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! enlevez-la.... ne pouvez-vous pas, quelques-uns? dit Haley
+sèchement; ça ne lui fait que du mal, tout ça.»</p>
+
+<p>Le vieux nègre, moitié force, moitié persuasion, dénoua l'étreinte
+convulsive, et, tout en la conduisant vers la charrette de son nouveau
+maître, la troupe des esclaves s'efforça de la consoler.</p>
+
+<p>«Marchons, dit Haley en réunissant ses trois acquisitions.» Il tira des
+menottes qu'il leur passa aux poignets. Il attacha ensuite les menottes
+à une longue chaîne, puis il les chassa devant lui jusqu'à la prison.</p>
+
+<p>Quelques jours après, Haley et ses esclaves étaient rendus sains et
+saufs sur un des bateaux de l'Ohio. C'était le commencement de son
+troupeau: il devait l'augmenter pendant le trajet de divers articles du
+même genre que lui ou son agent avaient rassemblés sur les divers points
+du parcours.</p>
+
+<p><i>La Belle-Rivière</i>, brave et beau vaisseau (ni plus beau ni plus brave
+ne sillonna jamais les eaux d'un fleuve), <i>la Belle-Rivière</i> suivait
+gaiement le courant, sous un ciel splendide; à l'avant flottait le
+pavillon américain aux bandes semées d'étoiles. Le pont était couvert de
+gentlemen et de femmes en grande toilette qui se promenaient
+paisiblement et jouissaient des charmes d'une belle journée. Tout était
+vie, fête, animation. Mais le troupeau de Haley, entassé dans la cale
+avec les autres marchandises, ne paraissait pas apprécier les charmes de
+sa position. Ils étaient assis en cercle et causaient entre eux à voix
+basse.</p>
+
+<p>«Enfants! cria Haley en arrivant brusquement, j'espère que le <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span>
+c&oelig;ur va bien! de la joie, de la belle humeur! pas de mélancolie,
+voyez-vous; de la gaieté! Conduisez-vous bien, je me conduirai bien!»</p>
+
+<p>Les esclaves répondirent par leur invariable: «Oui, maître!» C'est le
+mot de passe de cette pauvre Afrique. Mais nous devons avouer qu'ils ne
+paraissaient pas d'une gaieté parfaite: ils avaient tous certains petits
+préjugés à l'égard de leurs mères, de leurs femmes, de leurs enfants,
+qu'ils avaient vus pour la dernière fois, et, bien que la joie leur fût
+ordonnée par ceux-là même qui les désolaient, la joie venait assez
+difficilement.</p>
+
+<p>«J'avais une femme, dit l'article catalogué sous la désignation de
+«John, âgé de trente ans,» qui posait ses mains enchaînées sur les
+genoux de Tom, j'avais une femme, je n'ai plus entendu parler d'elle!...
+Pauvre femme!</p>
+
+<p>&mdash;Où demeure-t-elle? demanda Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Tout près d'ici, dans une taverne.... Je voudrais la voir encore une
+fois en ce monde,» ajouta-t-il.</p>
+
+<p>Pauvre John! c'était assez naturel! Et, pendant qu'il parlait, les
+larmes tombaient de ses yeux, tout comme s'il eût été un blanc! Tom tira
+un long soupir de son c&oelig;ur malade, et à son humble façon il essaya de
+le consoler.</p>
+
+<p>Au-dessus de leur tête, dans la cabine, étaient assis des pères et des
+mères, maris et femmes, et, joyeux, sautillants, des enfants qui
+tournaient autour d'eux, comme autant de petits papillons.</p>
+
+<p>C'était une scène de la vie heureuse, confortable et facile.</p>
+
+<p>«Oh! maman! disait un enfant qui remontait de la cale, il y a un négrier
+à bord. Il y a cinq ou six esclaves en bas.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres créatures! dit la mère d'une voix qui tenait le milieu entre
+la colère et l'indignation.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc? dit une autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;De pauvres esclaves au-dessous de nous, et ils ont des chaînes!</p>
+
+<p>&mdash;Quelle honte pour notre pays qu'un tel spectacle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il y a bien à dire pour et contre, disait une mère qui était
+assise et cousait à la porte de son salon particulier, tandis que son
+petit garçon et ses petites filles jouaient autour d'elle. J'ai voyagé
+dans le sud, et je dois dire que je suis persuadée que les esclaves sont
+plus heureux que s'ils étaient libres.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sous certains rapports, quelques-uns sont fort bien, je vous
+l'accorde, reprit la femme à laquelle cette remarque s'adressait. Mais
+ce qu'il y a de plus révoltant pour moi dans l'esclavage, c'est cet
+outrage aux sentiments et aux affections, c'est la séparation cruelle de
+ceux qui s'aiment.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, c'est là une très-mauvaise chose, reprit l'autre en
+soulevant une petite robe d'enfant qu'elle venait de terminer et en
+examinant l'effet de ses enjolivements; mais du moins je pense que cela
+arrive bien rarement.</p>
+
+<p>&mdash;Souvent, au contraire, reprit l'autre avec vivacité. J'ai vécu
+longtemps dans le Kentucky et dans la Virginie, et j'en ai vu assez pour
+briser un c&oelig;ur. Supposez, madame, que vos deux enfants vous sont
+arrachés.... et qu'on les vend!</p>
+
+<p>&mdash;On ne peut pas juger d'après nos sentiments des sentiments de cette
+classe, dit l'autre en atteignant quelque ouvrage de laine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous ne connaissez rien d'eux pour parler ainsi! Moi, je suis née,
+j'ai été élevée parmi eux, et je sais qu'ils sentent aussi vivement, et
+même plus vivement que nous.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!... et elle bâilla, regarda parla fenêtre de la cabine, puis
+enfin répéta en manière de conclusion ce qu'elle avait dit d'abord:
+Après tout, je pense qu'ils sont plus heureux que s'ils étaient libres.</p>
+
+<p>&mdash;Indubitablement, l'intention de la Providence est que l'Africain soit
+esclave et réduit à la plus basse condition, dit un gentleman d'aspect
+grave, vêtu de noir comme un membre du clergé. Que Chanaan soit maudit
+et le serviteur des serviteurs! dit l'Écriture.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je vous demande si c'est là ce que le texte signifie, dit un
+homme de haute taille qui se trouvait tout près.</p>
+
+<p>&mdash;Indubitablement! Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable
+raison, de soumettre une race à l'esclavage depuis des siècles. Nous ne
+pouvons pas nous élever contre cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! soit. Allons de l'avant<a name="FNanchor_11" id="FNanchor_11" href="#Footnote_11" class="fnanchor">[11]</a> et achetons des nègres,
+puisque c'est l'intention de la Providence.... n'est-ce pas,
+monsieur?... Et celui qui parlait se retourna vers Haley, debout contre
+la porte, les mains dans ses poches, et fort attentif à cette
+conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, continua l'homme à la grande taille, nous devons nous soumettre
+aux intentions de la Providence; les nègres doivent être vendus,
+traqués, opprimés. Ils sont faits pour cela.... Voilà une manière de
+voir tout à fait rassurante, n'est-ce pas, étranger?... Et cette fois
+encore il s'adressa à notre ami Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais réfléchi là-dessus, répondit Haley, je n'en pourrais
+pas dire si long.... Je n'ai pas d'instruction. J'ai pris le commerce
+pour gagner ma vie; si c'est mal, j'aurai soin de m'en repentir à temps,
+vous savez!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant vous avez soin de ne pas y penser, hein? Voyez un peu ce
+que c'est pourtant que de connaître les saintes Écritures. Si, comme ce
+brave gentleman, vous aviez seulement lu la Bible, vous n'auriez pas
+même eu besoin de songer à vous repentir.... plus tard; c'eût été une
+peine d'épargnée. Vous auriez seulement dit: Maudit soit.... le nom
+m'échappe.... et vous eussiez tranquillement continué vos petites
+affaires.»</p>
+
+<p>Et l'homme à la longue taille, qui n'était autre que l'honnête maquignon
+que nous avons présenté au lecteur dans la taverne du Kentucky, s'assit
+et se mit à fumer. Un sourire ironique passait sur son visage long et
+sec.</p>
+
+<p>Un grand jeune homme maigre, dont la physionomie exprimait à la fois la
+sensibilité et l'intelligence, se mêlant à la conversation:</p>
+
+<p>«Tout ce que vous voulez que l'on vous fasse, dit-il, faites-le
+vous-même aux autres; et il ajouta: Cela est aussi de l'Écriture, je
+pense, aussi bien que votre: Maudit soit Chanaan!</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais! cela nous semble un texte assez clair, à nous autres pauvres
+diables,» fit le maquignon; et il se mit à fumer comme un volcan.</p>
+
+<p>Le jeune homme s'arrêta un instant; il semblait se demander s'il devait
+en dire davantage. Mais le bateau s'arrêta tout à coup, et la compagnie
+s'élança sur le pont pour voir en quel lieu l'on abordait.</p>
+
+<p>«Ce sont deux ministres?» dit le maquignon à un de ses voisins.</p>
+
+<p>Le voisin fit signe que oui.</p>
+
+<p>Au moment même où le bateau s'arrêta, une négresse s'élança sur la
+planche de débarquement, fendit la foule, et bondit jusqu'à la cale des
+esclaves; elle jeta ses bras autour du cou de cette marchandise désignée
+«John, âgé de trente ans,» et fit entendre des plaintes déchirantes
+mêlées de sanglots et de larmes.</p>
+
+<p>C'était le mari et la femme.</p>
+
+<p>Mais à quoi bon raconter cette histoire, trop souvent racontée, racontée
+chaque jour?... les liens du c&oelig;ur déchirés et brisés! Oui, les
+faibles brisés et déchirés au profit et pour l'avantage des forts....
+Ces choses-là n'ont pas besoin d'être dites.... car chaque instant de la
+vie les redit.... et les redit aussi à l'oreille de <span class="smcap">CELUI</span> qui n'est pas
+sourd, quoiqu'il demeure bien longtemps silencieux....</p>
+
+<p>Le jeune homme qui avait plaidé la cause de l'humanité et de Dieu se
+tenait debout, les bras croisés et contemplant cette scène; il se
+retourna vers Haley, qui se tenait à ses côtés, et, d'une voix que
+l'émotion entrecoupait: «Mon ami! lui dit-il, comment osez-vous, comment
+pouvez-vous faire un tel commerce? Regardez ces pauvres créatures! Ah!
+je me réjouis d'aller rejoindre chez moi ma <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> femme et mes enfants,
+et la même cloche qui donne le signal pour me réunir à eux va séparer
+pour toujours ce pauvre mari et cette pauvre femme.... Songez-y bien!
+Dieu vous jugera là-dessus....»</p>
+
+<p>Le marchand d'esclaves s'éloigna en silence.</p>
+
+<p>Alors, le touchant du coude, le maquignon lui dit:</p>
+
+<p>«Il y a prêtres et prêtres, n'est-ce pas?.... Ce n'est pas celui-là qui
+dirait: Maudit soit Chanaan!»</p>
+
+<p>Haley fit entendre un grognement sourd.</p>
+
+<p>«Et je ne l'en blâme pas, continua le maquignon... Mais puisse sa
+prédiction ne pas s'accomplir quand vous compterez avec le Seigneur,
+comme nous ferons tous!»</p>
+
+<p>Haley s'en alla tout pensif vers l'autre bout du bateau.</p>
+
+<p>«Si je gagne joliment sur mes deux ou trois prochaines troupes, se
+dit-il à lui-même, je me retire des affaires... ce n'est pas un commerce
+sûr!» Et tirant de sa poche un portefeuille, il se mit à faire ses
+comptes. Plus d'un a trouvé là comme Haley le moyen de calmer sa
+conscience inquiète.</p>
+
+<p>Cependant le vaisseau quitta la rive et fendit orgueilleusement les
+flots; et ce fut encore, comme avant, des scènes de gaieté charmante.</p>
+
+<p>Les hommes causaient, mangeaient, lisaient, fumaient. Les femmes
+s'occupaient à coudre; les enfants jouaient à leurs pieds, et <i>la
+Belle-Rivière</i> poursuivait sa marche paisible.</p>
+
+<p>Un jour, on stationna dans une petite ville du Kentucky. Haley descendit
+pour affaires.</p>
+
+<p>Tom, à qui ses fers permettaient de marcher un peu, s'approcha du port
+et jeta un regard distrait sur les quais. Au bout d'un instant, il vit
+revenir Haley d'un pas rapide: il était accompagné d'une femme de
+couleur qui portait un enfant dans ses bras; elle avait une mise fort
+décente. Un mulâtre la suivait avec une petite malle. Elle marchait
+gaiement, en causant avec l'homme qui portait la malle; elle franchit la
+planche et entra dans le bateau.</p>
+
+<p>La cloche sonna, la vapeur siffla, la machine mugit, et le bateau reprit
+sa course.</p>
+
+<p>La femme s'avança à travers les boîtes et les colis, s'installa à
+l'avant du bateau, s'assit et se mit à jouer avec son enfant.</p>
+
+<p>Haley, après deux ou trois tours, vint s'asseoir auprès d'elle et entama
+la conversation d'un ton assez indifférent.</p>
+
+<p>Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la jeune femme; elle
+répondit d'une voix brève et avec emportement:</p>
+
+<p>«Je ne vous crois pas, oh! je ne vous crois pas! Vous voulez vous jouer
+de moi....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne me croyez pas, regardez, dit Haley; et il tira un papier de
+sa poche. Voici l'acte de vente, et le nom de votre maître s'y trouve
+bien; j'ai payé un bon prix, allez! je puis le dire.</p>
+
+<p>&mdash;Non! je ne puis croire que mon maître m'ait trompée ainsi, dit la
+jeune femme, avec une agitation croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez le demander à tous ceux qui savent lire. Ici! fit-il à un
+homme qui passait.... Voulez-vous nous lire cela?... Pouvez-vous? Cette
+femme ne veut pas croire ce que je lui dis.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! c'est un acte de vente, signé John Fosdick, vous livrant la
+fille Lucy et son enfant. C'est en règle, autant que je puis croire.»</p>
+
+<p>Les exclamations passionnées de la jeune femme rassemblèrent la foule,
+et le marchand expliqua la cause de son agitation.</p>
+
+<p>«Il me disait que j'allais à Louisville, me louer comme cuisinière dans
+la taverne où mon mari travaille. Mon maître me l'a dit de sa propre
+bouche.... Je ne puis pas croire qu'il m'ait menti!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il vous a vendue, ma pauvre femme! il n'y a point à en douter,
+dit un homme à la physionomie bienveillante, qui venait d'examiner
+l'acte. Il l'a fait.... c'est évident!</p>
+
+<p>&mdash;Alors il est inutile d'en parler davantage, dit la femme se calmant
+tout à coup, et serrant plus étroitement son enfant dans ses bras.» Elle
+s'assit sur sa boîte, se détourna, et regarda la rivière d'un air
+distrait.</p>
+
+<p>«Elle en prend assez bien son parti, fit Haley; elle se calme, à ce que
+je vois.»</p>
+
+<p>La jeune femme semblait calme, en effet; une tiède et douce brise d'été
+passa sur son front, comme un souffle ami. Douce brise, qui ne se
+demande pas si le front qu'elle rafraîchit est d'ivoire ou d'ébène! Elle
+voyait briller sur les eaux, en longs sillons d'or, les derniers rayons
+du soleil couchant; elle entendait des voix joyeuses, pleine de rire et
+de gaieté; mais son c&oelig;ur ne se relevait plus: on eût dit qu'il y
+avait une grosse pierre dessus!</p>
+
+<p>Le baby se dressa contre elle, tapota ses joues avec ses petites mains,
+et se remuant, riant et criant, s'efforça de la tirer de sa stupeur....
+Elle le prit tout à coup et le serra convulsivement dans ses bras. Puis,
+lentement, une à une, elle laissa tomber ses larmes sur ce doux visage
+innocent et étonné.... Puis elle retrouva encore une fois son calme, et
+s'occupa d'allaiter et de soigner l'enfant.</p>
+
+<p>C'était un enfant de dix mois, mais plein de force et de promesses: il
+était grand avec de beaux membres vigoureux! La mère ne s'occupa plus
+que de lui, surveillant et contenant sa remuante activité.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span></p>
+
+<p>«Voilà un beau garçon! fit un homme qui s'arrêta tout à coup devant lui.
+Quel âge?</p>
+
+<p>&mdash;Dix mois et demi,» répondit la mère.</p>
+
+<p>L'homme siffla, l'enfant se retourna; l'homme lui présenta alors un
+bâton de sucre candi, l'enfant le saisit avidement, et le mit où les
+enfants mettent tout, dans sa bouche.</p>
+
+<p>«Le petit drôle! il sait bien ce que c'est.» L'homme siffla encore et
+s'en alla, passa devant Haley, qui fumait assez gravement sur une pile
+de malles.</p>
+
+<p>L'étranger tira une allumette et alluma son cigare.</p>
+
+<p>«Une gentille sorte de femme que vous avez achetée là.</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, assez, je m'en vante, fit Haley, en envoyant une bouffée de
+fumée.</p>
+
+<p>&mdash;Pour le sud?»</p>
+
+<p>Haley fit signe que oui et continua de fumer.</p>
+
+<p>&mdash;Les plantations?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; je remplis une commande, et je crois que je pourrai la faire
+passer. On m'assure qu'elle est bonne cuisinière, on pourra s'en servir
+en cette qualité ou la mettre à éplucher du coton; elle a les doigts à
+cela. Je l'ai examinée.... en tout cas, elle est facile à vendre.... Et
+Haley reprit son cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'ont pas besoin du petit dans une plantation?</p>
+
+<p>&mdash;Je le vendrai à la première occasion, dit Haley en allumant un second
+cigare.</p>
+
+<p>&mdash;Comptez-vous le vendre cher? Et l'homme monta aussi sur la pile de
+malles et s'assit à son aise auprès de Haley.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas trop.... peut-être; c'est un joli petit! droit, gras,
+fort, des chairs dures comme brique.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais quel tracas et quelle dépense pour l'élever!</p>
+
+<p>&mdash;Bah! bah! ça s'élève tout seul. On ne s'en occupe pas plus que des
+petits chiens; dans un mois il courra tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai une bonne place pour les élever. Je pensais à vous le prendre.
+Notre cuisinière en a perdu un la semaine dernière, il s'est noyé dans
+la cuve pendant qu'elle étendait le linge; on ne ferait pas mal de lui
+donner celui-ci à élever à la place de l'autre.»</p>
+
+<p>Haley et l'étranger continuèrent à fumer sans mot dire: ni l'un ni
+l'autre ne semblait vouloir aborder la question. Enfin, l'étranger
+reprit:</p>
+
+<p>«Vous n'en voudriez pas demander plus de dix dollars, puisque aussi bien
+vous devez vous en débarrasser!»</p>
+
+<p>Haley hocha la tête et cracha dédaigneusement.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span></p>
+
+<p>«Impossible à ce prix-là....»</p>
+
+<p>Et il continua de fumer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! étranger, combien donc en voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! je peux bien l'élever moi-même ou le faire élever.... On n'en
+voit pas souvent de cette beauté et de cette santé-là. Il vaudra cent
+dollars dans six mois d'ici. Si je le soigne, il en vaudra deux cents
+dans un an ou deux.... Je ne le puis donner maintenant pour moins de
+cinquante.</p>
+
+<p>&mdash;Étranger, c'est exorbitant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est comme cela, dit Haley, en secouant la tête.</p>
+
+<p>&mdash;J'en offre trente, et pas un centime de plus!</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous dire ce qu'il faut faire, reprit <ins class="correction" title="Halley">Haley</ins> en crachant de
+nouveau. Je partage la différence. Donnez-moi quarante-cinq dollars.
+C'est tout ce que je puis faire!</p>
+
+<p>&mdash;Convenu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est marché fait! dit Haley. Où débarquez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;A Louisville.</p>
+
+<p>&mdash;A Louisville! Parfaitement, nous y arriverons à la brune.... le petit
+dormira.... vous le prendrez sans bruit, sans le faire crier.... J'aime
+que tout se fasse tranquillement. Je déteste le bruit et l'agitation.»
+Les bank-notes passèrent de la poche de l'acquéreur dans celle du
+vendeur, et Haley reprit son cigare.</p>
+
+<p>C'était une brillante et tranquille soirée.... Le bateau s'arrêta au
+quai de Louisville.</p>
+
+<p>La jeune femme était assise, son enfant dans ses bras; elle gardait un
+paisible silence. Quand elle entendit le nom de la ville, elle plaça
+rapidement l'enfant dans une sorte de crèche qui se trouvait
+naturellement creusée entre les malles; elle y avait auparavant
+soigneusement étendu son manteau. Puis elle s'élança rapidement du côté
+où l'on débarquait, espérant que, parmi les garçons d'hôtel qui se
+pressaient sur le port, elle apercevrait son mari. Elle se penchait en
+avant, son âme dans ses yeux, et s'efforçait, parmi toutes ces têtes,
+d'en retrouver une.</p>
+
+<p>La foule passait entre elle et son enfant.</p>
+
+<p>«Voilà le moment, dit Haley en prenant l'enfant endormi et en le
+remettant à l'étranger. Ne l'éveillez pas, ne le faites pas crier. Ce
+serait un tapage du diable avec la fille!»</p>
+
+<p>L'homme emporta sa proie avec précaution, et se perdit dans la foule.</p>
+
+<p>Quand le bateau, grondant et mugissant, eut quitté la rive et repris sa
+course, la femme retourna à sa place. Elle y trouva Haley; mais l'enfant
+n'y était plus.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span></p>
+
+<p>«Quoi! comment! où? s'écria-t-elle avec l'égarement de la surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Lucy, dit le marchand, votre enfant est parti.... il fallait vous le
+dire tôt ou tard. Vous saviez que nous ne pouvions l'emmener dans le
+sud. J'ai profité d'une occasion; je l'ai placé dans une excellente
+famille, où il sera mieux élevé que vous n'auriez pu l'élever
+vous-même.»</p>
+
+<p>Haley en était arrivé à ce point de perfection chrétienne et politique,
+que certains ministres et certains hommes d'État du nord ne cessent de
+nous prêcher, et qui consiste à étouffer toute faiblesse et tout préjugé
+humain. Son c&oelig;ur était ce que le vôtre et le mien deviendront sans
+doute un jour, grâce à cette culture heureuse. Le regard sauvage de
+profonde angoisse et d'incurable désespoir que Lucy jeta sur Haley
+aurait troublé un homme moins endurci: mais lui était fait à tout! Il
+avait rencontré ce regard-là cent fois! Et vous aussi, ami lecteur, vous
+pourrez vous faire à ces choses-là!</p>
+
+<p>Pour Haley, cette suprême angoisse tourmentant un sombre visage, cette
+respiration étouffée, ces mains qui se crispaient.... ce n'étaient que
+les incidents nécessaires du commerce.... Il se demandait si elle
+n'allait pas crier et faire une scène tumultueuse sur le bateau; car,
+pareil en cela aux autres défenseurs de nos institutions, il ne pouvait
+souffrir le désordre.</p>
+
+<p>La femme ne cria pas.</p>
+
+<p>Le coup avait frappé trop droit au c&oelig;ur pour qu'elle pût trouver des
+paroles et des larmes.</p>
+
+<p>Elle s'assit comme frappée de vertige.</p>
+
+<p>Ses mains retombèrent sans vie à ses côtés; ses yeux regardèrent sans
+voir; le bruit, le tumulte bourdonnaient à son oreille comme à travers
+le trouble d'un songe.... et elle était là, sans cris et sans pleurs
+pour exprimer son désespoir.</p>
+
+<p>Elle était calme!</p>
+
+<p>Le marchand, qui était, après tout, aussi humain que la plupart de nos
+hommes politiques, se préparait à lui offrir toutes les consolations que
+pouvaient exiger les circonstances.</p>
+
+<p>«Je sais bien, Lucy, que c'est toujours dur dans le premier moment; mais
+une fille intelligente et raisonnable comme vous n'en fait rien
+paraître.... Vous savez que c'est nécessaire.... on ne peut empêcher
+cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur.... ne me dites pas cela.... oh! non!...»</p>
+
+<p>Il continua:</p>
+
+<p>«Vous êtes une fille de mérite, Lucy; je veux bien agir avec vous, vous
+trouver une bonne place, au bas de la rivière.... <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> Vous aurez
+bientôt un autre mari.... Une aussi jolie femme que vous!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur! si vous vouliez seulement ne pas me parler....» dit la
+femme.</p>
+
+<p>Et il y avait dans sa voix une si poignante angoisse, que le marchand
+comprit bien qu'il était au-dessus de ses moyens, à lui, de consoler une
+telle douleur.</p>
+
+<p>Il s'éloigna. Lucy cacha sa tête sous son manteau. Haley se promena de
+long en large, mais de temps en temps il s'arrêtait devant elle et la
+regardait.</p>
+
+<p>«Elle prend cela mal, se disait-il à lui-même.... et pourtant elle est
+tranquille. Et voyant le manteau: Qu'elle sue un peu!... ça la
+soulagera.»</p>
+
+<p>Tom avait tout vu, tout compris; pour lui, il y avait là quelque chose
+d'une indicible horreur. C'est que sa pauvre âme, simple, ignorante, une
+âme de nègre, n'avait pas appris à généraliser et à voir les choses de
+si haut!... Si seulement il avait été instruit par certains ministres de
+Jésus-Christ, il eût eu de plus saines idées. Il eût vu que ce n'était
+là qu'un incident journalier du commerce légal, un commerce qui est
+l'âme d'une institution à laquelle après tout on ne peut reprocher
+d'autres maux que les maux inséparables de toutes les relations de la
+vie sociale et domestique, comme dit si bien un théologien d'Amérique.</p>
+
+<p>Mais Tom, pauvre et ignorant, dont la lecture s'était bornée au
+Nouveau-Testament, ne pouvait se consoler et se fortifier par d'aussi
+hautes pensées, et son âme saignait en dedans à la vue des malheurs de
+cette <span class="smcap">CHOSE</span> infortunée, qu'il voyait là étendue sur un tas de malles....
+comme une misérable plante flétrie! que la loi constitutionnelle de
+l'Amérique classe froidement entre les paquets, les colis et les balles
+de marchandises au milieu desquels la voilà!</p>
+
+<p>Tom s'approcha d'elle, il essaya de lui dire quelque chose.</p>
+
+<p>Elle ne répondit que par un gémissement.</p>
+
+<p>Mais lui, doucement, les larmes dans la voix et sur ses joues, il lui
+parla de ce c&oelig;ur qui aime dans les cieux.... de ce Jésus plein de
+pitié, de cette patrie éternelle.... Mais l'angoisse avait fermé ses
+oreilles, et son c&oelig;ur paralysé ne pouvait plus sentir.</p>
+
+<p>La nuit vint, nuit calme, sereine, glorieuse, solennelle, brillante de
+ses innombrables étoiles, splendides regards des anges abaissés sur la
+terre, nuit étincelante et silencieuse! Ah! ce ciel est trop haut! ni
+voix émue, ni douce parole, ni main amie n'en descendirent.... L'un
+après l'autre, tous les bruits du travail et du plaisir s'éteignirent
+sur le bateau. On entendait distinctement le murmure du <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> sillage que
+traçait la proue du vaisseau.... Tom s'étendit sur un coffre.... il
+entendait de temps en temps un cri ou un sanglot étouffé.... «Que
+ferai-je, Seigneur!... O mon Dieu! secourez moi....»&mdash;Et ce bruit
+lui-même s'éteignit.</p>
+
+<p>Vers minuit, Tom fut réveillé en sursaut.... quelque chose de noir passa
+rapidement à côté de lui, il entendit la chute d'un corps dans l'eau.</p>
+
+<p>Personne que lui n'entendit. Il releva la tête: la place de la femme
+était vide, il se leva et la chercha en vain. Le pauvre c&oelig;ur était
+paisible maintenant; et le fleuve coulait, calme, limpide et brillant,
+comme s'il ne l'eût pas englouti dans ses abîmes.</p>
+
+<p>Patience! patience! vous dont la poitrine se gonfle d'indignation à de
+pareils récits. Pas un gémissement de l'angoisse, pas une larme de
+l'oppression ne seront oubliés par l'homme des douleurs, par le roi de
+gloire! Lui, dans son sein patient et généreux, il porte les angoisses
+du monde; comme lui, supportez avec patience et souffrez avec amour:
+car, aussi vrai qu'il est Dieu, le temps de la rédemption approche!</p>
+
+<p>Haley s'éveilla de bonne heure et vint pour visiter sa marchandise
+humaine. Ce fut son tour d'avoir l'air inquiet et troublé.</p>
+
+<p>«Où est donc cette fille?» demanda-t-il à Tom.</p>
+
+<p>Tom, qui connaissait le prix de la discrétion, ne crut pas devoir faire
+part de ses observations et de ses soupçons: il se contenta de répondre
+qu'il n'en savait rien.</p>
+
+<p>«Il est impossible qu'elle soit débarquée cette nuit.... j'étais éveillé
+et sur le <i>qui-vive</i> à toutes les stations.... je ne confie ma
+surveillance à personne.»</p>
+
+<p>Ces mots étaient adressés confidentiellement à Tom, dans le but de
+l'engager lui-même à des confidences.</p>
+
+<p>Tom ne répondit rien.</p>
+
+<p>Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, regardant parmi
+les boîtes, les barils, les ballots, les machines, et jusque dans les
+cheminées.</p>
+
+<p>Ce fut en vain.</p>
+
+<p>«Voyons, Tom, soyez franc... vous savez ce qu'il en est.... Ne dites pas
+non! je suis sûr que vous le savez! J'ai vu la femme couchée ici à dix
+heures.... je l'ai encore vue à minuit.... et même entre une heure et
+deux.... A quatre heures, elle n'y était plus. Vous dormiez tout à
+côté.... vous voyez bien que vous savez! vous ne pouvez pas le nier!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, monsieur, dit Tom.... il s'est fait ce matin auprès de moi
+comme un bruit.... j'ai été à demi réveillé.... j'ai entendu <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> comme
+un clapotement dans l'eau.... je me suis alors réveillé tout à fait....
+la femme n'y était plus. Voilà tout ce que je sais....»</p>
+
+<p>Le marchand ne fut ni troublé ni étonné: comme nous l'avons dit
+précédemment, il était fait à certaines choses. La présence terrible de
+la mort n'avait point pour lui de mystérieuse impression. La mort! il
+l'avait souvent rencontrée.... c'était une circonstance de son commerce;
+il était familiarisé avec elle; il la regardait comme un douanier
+exigeant, qui entravait, fort mal à propos, ses opérations.... il ne
+voyait dans Lucy qu'un colis. Il se disait qu'il avait vraiment bien du
+guignon, et que, si cela continuait, il ne tirerait pas un sou de sa
+cargaison. En un mot, il se regardait comme un homme très-malheureux....
+mais il n'y avait pas de remède: la femme avait passé dans un pays qui
+ne rend jamais les fugitifs, fussent-ils réclamés par la glorieuse Union
+tout entière....</p>
+
+<p>Le marchand, de fort mauvaise humeur, alla s'asseoir, tira son registre
+et inscrivit au chapitre des pertes le corps et l'âme qui venaient de
+partir!</p>
+
+<p>Un grossier personnage, n'est-ce pas, ce marchand d'esclaves! pas le
+moindre sentiment.... C'est répugnant!</p>
+
+<p>Mais aussi, comme ils sont mal considérés!... On les méprise.... On ne
+les reçoit pas dans la bonne compagnie.</p>
+
+<p>Soit! mais qui fait le marchand? Qui est le plus à blâmer? l'homme
+intelligent, instruit, bien élevé, qui défend le système dont le
+marchand est l'inévitable résultat, ou le pauvre marchand lui-même?
+C'est vous qui faites l'opinion publique complice de l'esclavage. C'est
+vous qui dépravez cet homme; c'est vous qui le débauchez au point qu'il
+ne sent plus sa honte!... En quoi donc êtes-vous meilleur que lui?</p>
+
+<p>Est-ce parce que vous êtes instruit et lui ignorant? parce que vous êtes
+au sommet et lui au bas de l'échelle sociale? Est-ce parce que vous êtes
+le produit d'une civilisation raffinée, tandis qu'il n'est qu'un homme
+grossier? parce que vous avez des talents et qu'il n'en a pas?</p>
+
+<p>Croyez-le, au jour du jugement, ces raisons-là seront pour lui et contre
+vous!</p>
+
+<p>Après avoir offert ces échantillons du commerce légal, nous devons prier
+que l'on ne croie pas que les législateurs américains sont complétement
+dépourvus d'humanité.... comme on serait tenté de le penser, en voyant
+les efforts que l'on fait chez nous pour protéger et perpétuer ce
+commerce.</p>
+
+<p>Qui ne sait que nos grands hommes se surpassent eux-mêmes quand ils
+déclament contre la traite.... chez les étrangers? Nous <span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> avons une
+armée de Clarkson et de Wilberforce, vraiment fort édifiante à entendre!
+Faire la traite en Afrique, c'est horrible...! c'est à n'y pas penser!
+Mais la traite dans le Kentucky!... oh! c'est une tout autre affaire!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XIII.<a name="ch13" id="ch13"></a></h2>
+
+<h3>Chez les quakers.</h3>
+
+<p>Une scène heureuse et paisible se déroule maintenant devant nos yeux.
+Nous pénétrons dans une cuisine vaste et spacieuse; les murs sont
+rehaussés de riches couleurs; pas un atome de poussière sur les briques
+jaunes de l'aire, frottées et polies; des piles de vaisselle d'étain
+brillant excitent l'appétit, en vous faisant songer à une foule de
+bonnes choses. Le noir fourneau reluit; les chaises de bois, vieilles et
+massives, reluisent aussi. On aperçoit une petite chaise à bascule et
+qui se referme; le coussin est rapiécé. Tout auprès il y en a une plus
+grande, une chaise antique et maternelle, dont les larges bras ouverts
+semblent vous convier doucement à goûter l'hospitalité de ses coussins
+de plumes. C'est là un véritable siége attrayant, confortable, et qui,
+pour les honnêtes et chères joies du foyer, vaut vraiment bien une
+douzaine de vos chaises de velours ou de brocatelle des salons à la
+mode.</p>
+
+<p>Dans cette chaise, où elle se balance doucement, les yeux attachés sur
+son ouvrage, se trouve notre ancienne amie, la fugitive Élisa. Oui, elle
+est là, plus pâle et plus maigre que dans le Kentucky; on devine sous
+ses longues paupières, on lit dans les plis de sa bouche une douleur à
+la fois calme et profonde. Il était facile de voir combien ce jeune
+c&oelig;ur était devenu ferme et vaillant sous l'austère discipline du
+malheur. Elle relevait de temps en temps les yeux pour suivre les ébats
+du petit Henri, brillant et léger comme un papillon des tropiques. On
+découvrait chez elle une puissance de volonté, une inébranlable
+résolution inconnue à ses jeunes et heureuses années.</p>
+
+<p>Auprès d'elle est une femme qui tient sur ses genoux un plat d'étain,
+dans lequel elle range soigneusement des pêches sèches. Elle peut avoir
+de cinquante-cinq à soixante ans, mais c'est un de ces visages que les
+années ne semblent toucher que pour les embellir. Sa cape de crêpe,
+blanche comme la neige, est exactement faite comme celle que portent les
+femmes des quakers; un mouchoir de simple mousseline blanche, croisé sur
+sa poitrine en longs <span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> plis paisibles, son châle, sa robe, tout
+révèle la communion à laquelle elle appartient. Son visage rond avait
+des couleurs roses, et ce doux et fin duvet qui rappelle la pêche déjà
+mûre. Ses cheveux, auxquels l'âge mêlait des fils d'argent, étaient
+rejetés en arrière et découvraient un front noble et élevé. Le temps n'y
+avait point tracé d'autre inscription que celle-ci: «Paix sur la terre
+aux hommes de bonne volonté<a name="FNanchor_12" id="FNanchor_12" href="#Footnote_12" class="fnanchor">[12]</a>!» Ses grands yeux bruns
+étaient lumineux, pleins de sentiment et de loyauté. Il suffisait de la
+regarder en face pour sentir que l'on voyait jusqu'au fond d'un c&oelig;ur
+sincère et bon. On a tant célébré, tant chanté la beauté des jeunes
+filles! pourquoi donc ne louerait-on pas la beauté des vieilles femmes?
+Si quelqu'un a besoin d'inspiration pour ce thème nouveau, qu'il regarde
+notre amie, la bonne Rachel Halliday, assise dans sa petite chaise à
+bascule. La chaise craquait et criait; peut-être avait-elle pris froid
+dans ses jeunes années, ses nerfs étaient peut-être agacés, ou bien
+encore c'était une tendance à l'asthme: mais à chacun de ses mouvements
+elle faisait entendre un grincement qui eût été vraiment intolérable
+dans toute autre chaise; cependant le vieux Siméon Halliday déclarait
+souvent que pour lui ce bruit était aussi agréable qu'une musique, et
+les enfants prétendaient qu'ils n'auraient voulu pour rien au monde être
+privés du plaisir d'entendre la chaise de leur mère.... Pourquoi? C'est
+que, depuis vingt ans et plus, des paroles aimantes, de douces morales,
+des tendresses maternelles, étaient descendues de cette chaise. Combien
+avait-elle guéri de c&oelig;urs et d'âmes malades! Combien de difficultés
+résolues!... et tout cela avec quelques mots d'une femme aimante et
+bonne.</p>
+
+<p>Que Dieu la bénisse!</p>
+
+<p>«Eh bien! Élisa, tu<a name="FNanchor_13" id="FNanchor_13" href="#Footnote_13" class="fnanchor">[13]</a> comptes toujours passer au
+Canada? dit-elle d'une voix douce en continuant de regarder ses pêches.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Élisa avec beaucoup de fermeté; il faut que je parte;
+je n'ose point rester ici.</p>
+
+<p>&mdash;Et que feras-tu, une fois là-bas? il faut y songer, ma fille!»</p>
+
+<p><i>Ma fille</i> était un mot qui venait tout naturellement sur les lèvres de
+Rachel Halliday, parce que ses traits et sa physionomie rappelaient sans
+cesse la douce idée qu'on se fait d'une mère....</p>
+
+<p>Les mains d'Élisa tremblèrent, et quelques larmes coulèrent sur son
+ouvrage.... mais elle répondit avec fermeté: «Je ferai ce que je
+pourrai: j'espère que je trouverai quelque ouvrage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tu sais que tu peux rester ici tant qu'il te plaira, dit Rachel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! merci! fit Élisa, mais (elle regarda Henri) je ne puis pas dormir
+la nuit. Hier encore, je rêvais que je voyais <i>cet homme</i> entrer dans la
+cour....»</p>
+
+<p>Et elle frissonna.</p>
+
+<p>«Pauvre enfant! dit Rachel en essuyant ses yeux; mais il ne faut pas
+t'inquiéter ainsi: Dieu a voulu qu'aucun fugitif n'ait encore été
+arraché de notre village; il faut bien espérer que l'on ne commencera
+pas par toi.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et une petite femme courte, ronde, une vraie pelotte
+à épingles, se tint sur le seuil: rien n'égalait l'éclat de son visage
+en fleurs. Je ne puis la comparer qu'à une pomme mûre. Elle était vêtue
+comme Rachel: un gris sévère; un fichu de mousseline couvrait sa
+poitrine rebondie.</p>
+
+<p>«Ruth Stedman! dit Rachel en s'avançant avec empressement vers elle;
+comment vas-tu, Ruth?... Et elle lui prit les deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille,» dit Ruth en tirant son petit chapeau de quakeresse et
+l'époussetant avec son mouchoir; et elle découvrit une petite tête ronde
+sur laquelle le petit chapeau allait et venait, avec des airs tapageurs,
+malgré tous les efforts de la main qui voulait le retenir. Certaines
+boucles de cheveux frisés s'échappaient aussi çà et là et voulaient
+incessamment être remises à leur place, qu'elles quittaient toujours. La
+nouvelle arrivante, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, abandonna enfin le
+miroir devant lequel elle avait fait tous ces petits arrangements. Elle
+parut très-contente d'elle-même.</p>
+
+<p>Tout le monde l'eût été à sa place, car c'était une jolie petite femme,
+à l'air ouvert, à la figure rayonnante, et bien propre à réjouir le
+c&oelig;ur d'un homme.</p>
+
+<p>«Ruth, voici notre amie Élisa Harris, et le petit enfant dont je t'ai
+parlé.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis très-heureuse de te voir, Élisa, très-heureuse! dit Ruth en
+lui serrant la main comme si Élisa eût été pour elle une vieille amie
+depuis longtemps attendue. Voilà ton cher petit garçon.... je lui
+apporte un gâteau.»</p>
+
+<p>Elle présenta à Henry un c&oelig;ur en pâtisserie, que l'enfant accepta
+timidement en regardant Ruth à travers ses longues boucles flottantes.</p>
+
+<p>«Où est ton baby? dit Rachel.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! il vient; mais ta petite Mary s'en est emparée, et elle le conduit
+à la ferme pour le montrer aux enfants.»</p>
+
+<p>Au même instant la porte s'ouvrit, et Mary, visage rose aux <span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> grands
+yeux bruns, le portrait de sa mère, entra dans la chambre avec le baby.</p>
+
+<p>«Ah, ah! dit Rachel en prenant le marmot blanc et potelé dans ses bras,
+comme il est joli, et comme il vient!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, c'est vrai,» dit Ruth.</p>
+
+<p>Et elle prit l'enfant et le débarrassa d'un par-dessus de soie bleu et
+de divers châles et surtouts dont elle l'avait enveloppé; et donnant une
+chiquenaude ici, un coup de main là, elle l'arrangea, l'ajusta, le
+bichonna, l'embrassa de tout son c&oelig;ur, et le déposa sur le plancher
+pour qu'il pût reprendre ses idées.</p>
+
+<p>Le baby était sans doute habitué à ces façons d'agir, car il fourra son
+doigt dans sa bouche et parut bientôt absorbé dans ses propres
+réflexions, tandis que la mère, s'asseyant enfin, prit un long bas chiné
+de blanc et de bleu, et se mit à tricoter avec ardeur.</p>
+
+<p>«Mary, tu ferais bien de remplir la chaudière,» dit Rachel d'une voix
+douce.</p>
+
+<p>Mary alla au puits, revint bientôt et mit la chaudière sur le fourneau,
+où elle commença à fumer et à chanter sa chanson joyeuse et
+hospitalière. La même main, d'après les conseils de Rachel, mit les
+pêches sur le feu dans un grand plat d'étain.</p>
+
+<p>Rachel prit alors un moule blanc comme la neige, attacha un tablier, et
+se mit à faire des gâteaux, après avoir dit à sa fille:</p>
+
+<p>«Mary, tu ferais bien de dire à John d'apprêter un poulet.»</p>
+
+<p>Mary obéit.</p>
+
+<p>«Comment va Abigail Peters? dit Rachel, tout en faisant ses biscuits.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! beaucoup mieux, dit Ruth. J'y suis allée ce matin; j'ai fait le
+lit et arrangé la maison. La Hello y va cette après-midi et fera du pain
+et des pâtés pour quelques jours; et j'ai promis d'y retourner pour la
+garder ce soir.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai demain, dit Rachel, je laverai et raccommoderai le linge.</p>
+
+<p>&mdash;Tu feras bien, dit Ruth; j'ai appris, ajouta-t-elle, qu'Anna Stanwood
+est malade. John a veillé la nuit dernière. J'irai demain.</p>
+
+<p>&mdash;Que John vienne prendre ses repas ici, dit Rachel, si tu dois rester
+toute la journée.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Rachel; nous verrons demain.... Mais voici Siméon.»</p>
+
+<p>Siméon Halliday, grand, robuste, vêtu d'un pantalon et d'une veste de
+drap grossier, et coiffé d'un chapeau à larges bords, entra au même
+instant.</p>
+
+<p>«Comment va, Ruth? dit-il affectueusement; et il tendit sa large paume à
+la petite main grassouillette. Et John?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! John va bien, ainsi que tous nos gens, répondit Ruth d'un ton
+joyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles nouvelles, père? dit Rachel en mettant ses gâteaux au four.</p>
+
+<p>&mdash;Peters Stelbins m'a dit qu'ils seraient ici cette nuit avec des amis,
+dit Siméon d'une voix significative, tout en lavant ses mains à une
+jolie fontaine qui se trouvait dans un cabinet à côté.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! dit Rachel d'un air pensif et en jetant un coup d'&oelig;il sur
+Élisa.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'as-tu pas dit que tu te nommais Harris?» demanda Siméon en
+rentrant.</p>
+
+<p>Rachel regarda vivement son mari. Élisa, toute tremblante, répondit:
+«Oui.»</p>
+
+<p>Ses craintes toujours exagérées lui firent croire que l'on avait sans
+doute placardé des affiches à son sujet.</p>
+
+<p>«Mère! dit Siméon du fond du cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, père? dit Rachel en frottant ses mains enfarinées, et
+elle alla vers le cabinet.</p>
+
+<p>&mdash;Le mari de cette enfant est dans la colonie, murmura Siméon; il sera
+ici cette nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Et tu ne le dis pas, père! fit Rachel le visage tout rayonnant.</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, reprit Siméon; Peters est allé là-bas hier avec la
+charrette; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes: l'un d'eux
+s'appelle Georges Harris. D'après ce qu'elle a dit de son histoire, je
+suis certain que c'est lui. C'est un beau et aimable garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous le lui dire maintenant? fit Siméon. Disons-le d'abord à
+Ruth. Ici, Ruth, viens!»</p>
+
+<p>Ruth laissa son tricot et accourut.</p>
+
+<p>«Ruth, ton avis! Le père dit que le mari d'Élisa est dans la dernière
+troupe, et qu'il sera ici cette nuit.»</p>
+
+<p>La joie de la petite quakeresse éclata et coupa la phrase: elle bondit
+et frappa dans ses mains. Deux boucles frisées tombèrent sur son fichu
+blanc.</p>
+
+<p>«Calme-toi, chérie, lui dit doucement Rachel, calme-toi, Ruth. Voyons!
+faut-il lui apprendre cela maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui! maintenant, à l'instant même! Dieu! si c'était mon pauvre
+John!... dis-le-lui sur-le-champ!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu ne songes qu'à ton prochain, Ruth; c'est bien! dit Siméon en la
+regardant avec attendrissement.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mais n'est-ce pas pour cela que nous sommes faits? <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> Si je
+n'aimais pas John et le baby.... je ne saurais compatir à ses chagrins à
+elle. Voyons, viens! Parle-lui maintenant.»</p>
+
+<p>Et elle posa ses mains persuasives sur le bras de Rachel.</p>
+
+<p>«Emmenez-la dans la chambre; je vais arranger le poulet pendant ce
+temps-là.»</p>
+
+<p>Rachel entra dans la cuisine, où Élisa était en train de coudre, et,
+ouvrant la porte d'une petite chambre à coucher, elle lui dit doucement:</p>
+
+<p>«Viens, ma fille, viens! j'ai des nouvelles à t'apprendre.»</p>
+
+<p>Le sang monta au visage pâle d'Élisa. Elle se leva tout émue, saisie
+d'un tremblement nerveux, et jeta les yeux sur son fils.</p>
+
+<p>«Non! non! dit la petite Ruth en se levant et en lui prenant la main,
+non! jamais!... Ne crains rien. Ce sont de bonnes nouvelles, Élisa....
+ne crains rien. Va, va!» Et elle la poussa vers la porte qu'elle ferma
+après elle. Puis, revenant sur ses pas, elle prit le petit Henri et se
+mit à l'embrasser.</p>
+
+<p>«Tu vas voir ton père, petit! sais-tu cela? ton père qui va venir!» Et
+elle lui répétait toujours la même chose: l'enfant ébahi la regardait
+avec de grands yeux.</p>
+
+<p>Cependant une autre scène se passait dans la chambre.</p>
+
+<p>Rachel attira Élisa vers elle et lui dit:</p>
+
+<p>«Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille, il a tiré ton mari de la
+maison de servitude!»</p>
+
+<p>Un nuage de sang rose monta aux joues d'Élisa, puis il redescendit
+jusqu'à son c&oelig;ur; elle s'assit pâle et presque inanimée.</p>
+
+<p>«Du courage, mon enfant, du courage! ajouta-t-elle en posant ses mains
+sur la tête d'Élisa. Il est avec des amis; ils l'amèneront ici.... cette
+nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette nuit! répétait Élisa; cette nuit!»</p>
+
+<p>Les mots perdaient leur signification pour elle. Il y avait dans sa tête
+toute la confusion d'un rêve; un nuage passait devant son esprit.</p>
+
+<p>Quand elle revint à elle, elle se trouva sur un lit, enveloppée d'une
+couverture; la petite Ruth, à ses côtés, lui frottait les mains avec du
+camphre. Elle ouvrit les yeux avec une langueur pleine de délices; elle
+éprouvait le bonheur de celui qui a été longtemps chargé d'un lourd
+fardeau et qu'on en délivre.</p>
+
+<p>Ses nerfs, toujours irrités depuis la première heure de sa fuite, se
+détendirent peu à peu. Un sentiment tout nouveau de repos et de sécurité
+descendit sur elle. Elle restait couchée, ses grands yeux noirs ouverts,
+et, comme dans un rêve paisible, elle suivait les mouvements de ceux qui
+l'entouraient. Elle voyait la porte de <span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> l'autre chambre ouverte,
+elle voyait la table du souper avec sa nappe blanche comme la neige.
+Elle entendait le murmure et la chanson de la théière, elle voyait Ruth
+trottant menu, portant des gâteaux, des conserves, et s'arrêtant de
+temps en temps pour mettre une galette entre les mains d'Henri, ou pour
+caresser sa petite tête, ou pour enrouler les jolies boucles de l'enfant
+autour de ses doigts blancs. Elle voyait la taille majestueuse et l'air
+maternel de Rachel, qui venait de temps en temps auprès du lit pour
+relever et arranger les couvertures. Il lui semblait voir descendre de
+ses grands yeux bruns comme de brillants rayons de soleil. Elle vit le
+mari de Ruth qui entrait; elle vit Ruth s'élancer vers lui, <ins class="correction" title="chuchotter">chuchoter</ins>
+tout bas, avec force gestes expressifs et montrant du doigt la chambre
+où elle était; elle la vit s'asseoir à la table du thé, son baby entre
+les bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri dans sa grande
+chaise, tout près de Rachel, et comme à l'ombre de ses ailes. Et puis
+elle entendait le doux murmure de la causerie, et le cliquetis des
+cuillers et le choc des tasses et des assiettes... C'était le rêve du
+repos heureux! Élisa s'endormit comme elle n'avait jamais dormi depuis
+cette terrible heure de minuit, où, prenant son enfant dans ses bras,
+elle s'était enfuie à la lueur glacée des étoiles.</p>
+
+<p>Elle rêvait d'un beau pays, d'une terre de repos, de rivages verdoyants,
+d'îles charmantes et de belles eaux, étincelantes sous le soleil. Là,
+dans une maison où des voix amies lui disaient qu'elle était chez elle,
+elle voyait jouer son enfant, son enfant heureux et libre; elle
+entendait les pas de son mari, elle devinait son approche, ses bras
+l'entouraient, les larmes de Georges tombaient sur son visage.... et
+elle s'éveillait.</p>
+
+<p>Ce n'était point un rêve.</p>
+
+<p>Depuis longtemps la nuit était venue; son enfant dormait paisiblement à
+ses côtés. Un flambeau jetait dans la chambre ses clartés douteuses, et
+Georges sanglotait au chevet de son lit.</p>
+
+<p>Le lendemain fut une heureuse matinée pour la maison du quaker. La mère
+fut debout dès l'aube, et entourée de filles et de garçons que nous
+n'avons pas eu le temps de présenter hier à nos lecteurs, et qui
+maintenant obéissaient avec amour à son «Vous ferez bien,» ou à son «Ne
+ferez-vous pas bien?» Elle s'occupait activement des préparatifs du
+déjeuner. Le déjeuner, dans cette luxuriante vallée d'Indiana, est chose
+compliquée et qui nécessite le concours de bien des mains. Ève n'eût pas
+suffi à cueillir toutes les roses du paradis.</p>
+
+<p>John cependant courait à la fontaine; Siméon le jeune passait au tamis
+la farine de maïs destinée aux gâteaux; Mary était chargée de moudre le
+café; Rachel était partout, faisant les gâteaux, apprêtant <span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> le
+poulet et répandant sur toute la scène comme un gai rayon de soleil. Le
+zèle des jeunes servants n'était pas toujours bien réglé, mais comme
+elle rétablissait vite le calme et la paix avec un «Allons! Allons!» ou
+un «Je ne voudrais pas!»</p>
+
+<p>Les poëtes ont chanté la ceinture de Vénus, qui fit tourner toutes les
+têtes du vieux monde. Pour notre compte, nous aimerions mieux la
+ceinture de Rachel Halliday, qui empêchait les têtes de tourner.</p>
+
+<p>Elle serait plus appropriée que l'autre aux besoins des temps modernes,
+décidément.</p>
+
+<p>Pendant que ces petits préparatifs allaient leur train, Siméon l'aîné,
+en manches de chemises, se livrait à une opération anti-patriarcale: il
+faisait sa barbe!</p>
+
+<p>Tout allait si bien, si doucement, si harmonieusement dans la grande
+cuisine, que chacun semblait heureux de ce qu'il faisait; il y avait une
+telle atmosphère d'affectueuse confiance, les couteaux et les
+fourchettes, en s'en allant sur la table, avaient les uns contre les
+autres des retentissements si mélodieux, le poulet et le jambon
+chantaient si fort dans la poêle, ils semblaient si heureux d'être frits
+de cette façon-là et non pas d'une autre, le petit Henri, Élisa et
+Georges, quand ils parurent, reçurent un accueil si cordial et si
+réjouissant, qu'ils crurent moins à une réalité qu'à un rêve.</p>
+
+<p>Ils furent bientôt à table tous ensemble. Mary seule restait auprès du
+feu, faisant rôtir des tartines. On les servait à mesure qu'elles
+atteignaient cette belle nuance d'un brun doré, qui est le beau idéal
+des tartines.</p>
+
+<p>Rachel, au milieu de sa table, n'avait jamais paru si véritablement, si
+complétement heureuse. Elle trouvait le moyen de se montrer maternelle
+et cordiale rien que dans sa manière de vous passer un plat de gâteaux
+ou de vous verser une tasse de thé. On eût dit qu'elle mettait une âme
+dans la nourriture et le breuvage qu'elle vous offrait.</p>
+
+<p>C'était la première fois que Georges s'asseyait comme un égal à la table
+des blancs; il éprouva d'abord un peu de contrainte et un certain
+embarras, qui se dissipèrent bientôt comme un brouillard devant le rayon
+matinal de cette bonté si pleine d'effusion.</p>
+
+<p>C'était bien une maison: une maison! un intérieur! Georges n'avait
+jamais su ce que ce mot-là voulait dire. La croyance en Dieu, la
+confiance en sa providence, entourèrent pour la première fois son
+c&oelig;ur d'un nuage doré d'espérance. Le doute sombre, misanthropique,
+athée et poignant, le désespoir amer, s'évanouirent <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> devant la
+lumière de cet Évangile vivant, respirant sur des faces vivantes, prêché
+par des actes d'amour et de bon vouloir qui s'ignorent eux-mêmes, mais
+qui, pareils au verre d'eau donné au nom du Christ, ne perdront jamais
+leur récompense.</p>
+
+<p>«Père, si l'on te découvrait encore? dit le jeune Siméon en étendant son
+beurre sur son gâteau.</p>
+
+<p>&mdash;Je payerais l'amende, répondit tranquillement celui-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Mais s'ils te mettaient en prison?</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère et toi ne pourriez-vous faire marcher la ferme? dit Siméon en
+souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Maman peut faire tout, répondit l'enfant;... mais n'est-ce point une
+honte que de telles lois?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut pas mal parler de nos législateurs, Siméon, reprit le père
+avec autorité. Dieu nous a donné les biens terrestres pour que nous
+puissions faire justice et merci; si les législateurs exigent de nous le
+prix de nos bonnes &oelig;uvres, donnons-le!</p>
+
+<p>&mdash;Je hais ces propriétaires d'esclaves, dit l'enfant, qui dans ce
+moment-là n'était pas plus chrétien qu'un réformateur moderne.</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'étonnes, mon fils! ce ne sont pas là les leçons de ta mère; je
+ferais pour le maître de l'esclave ce que je fais pour l'esclave
+lui-même, s'il venait frapper à ma porte dans l'affliction.»</p>
+
+<p>Siméon devint écarlate, mais la mère se contenta de sourire.</p>
+
+<p>«Siméon est mon bon fils, dit-elle; il grandira et il deviendra comme
+son père.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, mon cher hôte, que vous n'êtes exposé à aucun ennui à cause
+de nous, dit Georges avec anxiété.</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, Georges; c'est pour cela que nous sommes au monde....
+Si nous n'étions pas des gens à supporter quelque chose pour la bonne
+cause, nous ne serions pas dignes de notre nom.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour moi, dit Georges, je ne le souffrirai pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, ami Georges; ce n'est pas pour toi, c'est pour Dieu et
+l'humanité, ce que nous en faisons.... Reste ici tranquillement tout le
+jour. Cette nuit, à dix heures, Phinéas Fletcher vous conduira tous à la
+prochaine station. Les persécuteurs se hâtent après toi, nous ne voulons
+pas te retenir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi attendre? dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ici en sûreté tout le jour. Dans notre colonie, tous sont
+fidèles et tous veillent. D'ailleurs il est plus sûr pour toi de voyager
+pendant la nuit.»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIV.<a name="ch14" id="ch14"></a></h2>
+
+<h3>Évangéline.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>Une jeune étoile qui brillait sur la vie, trop douce image pour un tel
+ miroir! Un être charmant à peine formé; un bouton de rose qui n'a pas
+ encore déplié ses feuilles.</p>
+</div>
+
+<p>Le Mississipi! Quelle baguette magique l'a ainsi changé, depuis que
+Chateaubriand, dans sa prose poétique, le décrivait comme le fleuve des
+solitudes vierges, des déserts immenses, roulant parmi ces merveilles de
+la nature, que l'on n'avait même pas rêvées?</p>
+
+<p>Il semble qu'en une heure ce fleuve de la poésie et de l'imagination a
+été transporté dans les royaumes d'une réalité non moins splendide. Quel
+autre fleuve pareil dans ce monde porte ainsi jusqu'à l'Océan les
+richesses et l'audace d'une autre nation pareille? Terre dont les
+produits embrassent le monde, touchant les deux tropiques et les deux
+pôles! Oui, ses flots mugissants, tourbillonnants, écumeux, troublés,
+arrachant leurs rives, sont bien l'image de cette marée turbulente
+d'affaires qui se répand sur ses vagues avec la race la plus énergique
+et la plus violente que le monde ait jamais vue. Ah! pourquoi faut-il
+que le sein du Messachebé porte aussi ce poids terrible, les larmes des
+opprimés.... les soupirs des malheureux.... et les peines amères des
+c&oelig;urs pauvres, c&oelig;urs ignorants qui s'adressent à un Dieu
+inconnu.... inconnu, invisible, silencieux; mais qui, pourtant, sortira
+un jour de son repos pour sauver tous les pauvres de la terre!</p>
+
+<p>Les derniers rayons du soleil couchant tremblent sur la vaste étendue de
+ce fleuve, large comme une mer. Les cannes frémissantes, les grands
+cyprès noirs auxquels la mousse sombre suspend ses guirlandes de deuil,
+étincellent dans la lumière dorée.</p>
+
+<p>Le steamer, pesamment chargé, continue sa marche.</p>
+
+<p>Les balles de coton s'entassent en piles sur ses flancs, sur le pont,
+partout! On dirait une gigantesque masse grise. Il nous faut un examen
+attentif pour découvrir notre humble ami Tom. Nous l'apercevons enfin à
+l'avant du navire, blotti entre les balles de coton.</p>
+
+<p>Les recommandations de M. Shelby ont produit leur effet; <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> Haley,
+d'ailleurs, a pu juger lui-même de la douceur et de la tranquillité de
+ce caractère inoffensif; Tom a déjà sa confiance: la confiance d'un
+homme comme Haley!</p>
+
+<p>D'abord il l'avait étroitement surveillé pendant le jour, il n'avait
+laissé passer aucune nuit sans l'enchaîner.... et puis, peu à peu, le
+calme, la résignation de Tom, l'avaient gagné: il se relâchait de sa
+surveillance, se contentait d'une sorte de parole d'honneur, et lui
+permettait d'aller et de venir à sa guise sur le bateau.</p>
+
+<p>Toujours bon et obligeant, toujours prêt à rendre service aux
+travailleurs dans toute occasion, il avait conquis l'estime de tous en
+les aidant avec le même zèle et le même c&oelig;ur que s'il eût travaillé
+dans une ferme du Kentucky.</p>
+
+<p>Quand il voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour lui, il se
+retirait entre les balles de coton, dans quelque recoin de l'avant, et
+se mettait à étudier la Bible.</p>
+
+<p>C'est dans cette occupation que nous le surprenons maintenant.</p>
+
+<p>A cent et quelques milles avant la Nouvelle-Orléans, le niveau du fleuve
+est plus élevé que la contrée qu'il traverse, il roule sa masse énorme
+entre de puissantes digues de vingt pieds; du haut du pont, comme du
+sommet de quelque tour flottante, le voyageur découvre tout le pays
+jusqu'à des distances presque infinies. Tom, en voyant se dérouler ainsi
+les plantations l'une après l'autre, avait pour ainsi dire sous les yeux
+la carte de l'existence qu'il allait mener.</p>
+
+<p>Il voyait dans le lointain les esclaves au travail, il voyait leurs
+villages de huttes, rangées en longues files, loin des superbes maisons
+et du parc du maître; et à mesure que se déroulait ce tableau vivant,
+son c&oelig;ur retournait à la vieille ferme du Kentucky, cachée sous le
+feuillage des vieux hêtres! Il revenait à la maison de Shelby, aux
+appartements vastes et frais, et à sa petite case à lui, toute festonnée
+de multiflores, toute parée de bignonies.... Il croyait reconnaître le
+visage familier de son camarade, élevé avec lui depuis l'enfance; il
+voyait sa femme occupée des apprêts du souper, il entendait le rire
+joyeux de ses enfants et le gazouillement du baby sur ses genoux....
+puis tout s'évanouit.... Il ne vit plus que les cannes à sucre et les
+cyprès des plantations étincelantes; il n'entendit plus que le
+craquement et le mugissement de la machine, qui ne lui disait, hélas!
+que trop clairement, que toute cette phase de sa vie était disparue pour
+toujours.</p>
+
+<p>Dans de pareilles circonstances, nous avons, nous, la lettre, cette joie
+amère! nous écrivons à notre femme; nous envoyons des messagers à nos
+enfants. Mais Tom ne pouvait pas écrire: pour <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> lui la poste
+n'existait pas. Pas un seul ami, pas un signal qui pût jeter un pont sur
+l'abîme de la séparation!</p>
+
+<p>Est-il étrange alors que quelques larmes tombent sur les pages de sa
+Bible, posée sur une balle de coton, pendant que d'un doigt patient il
+s'avance lentement d'un mot à l'autre mot, découvrant l'une après
+l'autre les promesses de Dieu et nos espérances?</p>
+
+<p>Comme tous ceux qui ont appris tard, Tom lisait lentement. Par bonheur
+pour lui, le livre qu'il tenait était un de ceux qu'on peut lire
+lentement sans lui faire tort; un livre dont les mots, comme des lingots
+d'or, ont besoin d'être pesés séparément, pour que l'esprit puisse en
+saisir l'inappréciable valeur!</p>
+
+<p>Écoutons-le donc! voyons comme il lit, s'arrêtant sur chaque mot et le
+prononçant tout haut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Que&mdash;votre&mdash;c&oelig;ur&mdash;ne&mdash;se&mdash;trouble&mdash;point.&mdash;Dans&mdash;la&mdash;maison&mdash;de&mdash;mon&mdash;père&mdash;il&mdash;y&mdash;a&mdash;plusieurs&mdash;demeures.&mdash;Je&mdash;vais&mdash;préparer&mdash;une&mdash;place&mdash;pour&mdash;vous.»</p>
+</div>
+
+<p>Cicéron, quand il ensevelit sa fille unique et adorée, eut autant de
+chagrin que Tom, pas plus! l'un comme l'autre ne sont que des hommes!
+Mais Cicéron ne put méditer d'aussi sublimes paroles d'espérance, il ne
+put tourner ses regards vers la future réunion; et, s'il eût eu une de
+ces paroles sous les yeux, il n'y aurait pas cru, il se serait mis en
+tête mille scrupules sur l'authenticité du manuscrit ou la fidélité de
+la traduction. Mais pour Tom, il y avait là tout ce qu'il lui fallait,
+une vérité si évidente et si divine, que la possibilité d'un doute
+n'entrait même pas dans son cerveau!</p>
+
+<p>Il faut que cela soit vrai; car, si cela n'était pas vrai, comment
+pourrait-il vivre?</p>
+
+<p>La Bible de Tom n'avait point d'annotations à la marge ni de
+commentaires dus à de savants glossateurs. Cependant elle était enrichie
+de certaines marques et de points de repère de l'invention de Tom, qui
+lui servaient beaucoup plus que de savantes expositions.</p>
+
+<p>Il avait l'habitude de se faire lire la Bible par les enfants de son
+maître, et surtout par le jeune Georges; et, pendant qu'on lisait, lui,
+avec une plume et de l'encre, faisait de grands et très-visibles signes
+sur la page, aux endroits qui avaient charmé son oreille ou touché son
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sa Bible était ainsi annotée d'un bout à l'autre avec une incroyable
+variété et une inépuisable richesse de typographie.</p>
+
+<p>En un moment, et sans se donner la peine d'épeler le mot à <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> mot, il
+trouvait le passage favori. Aussi cette Bible, toute pleine de son
+existence passée, cette Bible qui lui rappelait la scène du foyer et de
+la famille, cette Bible était pour lui le dernier souvenir de cette vie,
+et le gage et l'espérance de l'autre!</p>
+
+<p>Il y avait parmi les passagers un jeune gentleman, noble et riche,
+résidant à la Nouvelle-Orléans: il portait le nom de Saint-Clare.</p>
+
+<p>Il avait avec lui sa fille, de cinq à six ans, sous la surveillance
+d'une femme qui semblait être de ses parentes.</p>
+
+<p>Tom avait souvent remarqué cette petite fille: c'était un de ces enfants
+remuants et vifs, qu'il est aussi impossible de fixer en place qu'un
+rayon de soleil ou une brise d'été.</p>
+
+<p>Quand on l'avait vue, on ne pouvait plus l'oublier.</p>
+
+<p>C'était l'idéal de la beauté enfantine, sans les joues bouffies et la
+rondeur trop pleine qui la déparent souvent. On suivait en elle comme
+une ligne onduleuse; c'était je ne sais quelle grâce aérienne; elle
+faisait rêver aux êtres allégoriques et aux créations brillantes de la
+mythologie. Son visage était moins remarquable par la beauté parfaite
+des traits que par une expression de rêverie singulière et profonde.
+Ceux qui cherchaient l'idéal étaient frappés en la voyant; les autres,
+le vulgaire grossier, se sentaient émus, sans trop savoir pourquoi. La
+forme de sa tête, l'élégance de son cou, son buste, avaient un caractère
+de noblesse singulière; ses longs cheveux d'un brun doré, qui flottaient
+autour d'elle comme un nuage; son &oelig;il d'un bleu sombre, profond,
+intelligent, réfléchi, ombragé d'un épais rideau de cils bruns, tout
+semblait la distinguer des autres enfants, et attirer et fixer les
+regards, quand elle se glissait entre les passagers, insaisissable et
+légère.</p>
+
+<p>Gardez-vous de croire cependant que ce fût un enfant grave et morose.</p>
+
+<p>Loin de là: un air d'innocence heureuse semblait flotter sur son visage,
+comme l'ombre d'un feuillage d'été. Elle était toujours en mouvement; le
+sourire voltigeait sur sa bouche rose; elle chantait, courait et
+dansait. Son père, et la femme qui devait la garder, étaient toujours à
+sa poursuite; mais, quand ils croyaient l'avoir prise, elle échappait de
+leurs mains comme un nuage printanier. Et comme jamais, quoi qu'elle
+voulût faire, un mot de reproche ou de gronderie n'avait frappé ses
+oreilles, elle continuait sa course sur le bateau. Toujours vêtue de
+blanc, elle passait comme un fantôme sans se poser nulle part, sans
+s'arrêter jamais; il n'y avait pas un coin qu'elle ne connût, un recoin
+qu'elle n'eût fouillé, soit en haut, <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> soit en bas. Ses pieds légers
+la portaient partout, vision à la tête blonde et dorée, aux yeux
+profonds et bleus.</p>
+
+<p>Parfois le mécanicien, relevant ses regards de son travail, apercevait
+ses grands yeux qui plongeaient dans les tumultueuses profondeurs de la
+fournaise: elle semblait pleine de crainte et de pitié pour lui, comme
+si elle l'eût vu dans quelque affreux danger. Tantôt c'était le timonier
+qui s'arrêtait, la roue à la main, et souriant, parce qu'il avait vu ce
+doux visage, beau comme la peinture, paraître et disparaître à la
+fenêtre de sa cabine. Mille fois de grosses voix rudes l'avaient bénie,
+et des visages sévères s'étaient amollis à son approche en des douceurs
+infinies; quand elle s'avançait audacieusement jusqu'aux endroits
+dangereux, les mains calleuses et noircies se tendaient involontairement
+comme pour la sauver.</p>
+
+<p>Tom, qui avait toute l'impressionnabilité de sa race, toujours attiré
+vers la simplicité et l'enfance, suivait des yeux cette petite créature
+avec un intérêt qui croissait de jour en jour. Il voyait en elle quelque
+chose de divin; chaque fois qu'il apercevait cette tête blonde et ces
+yeux bleus entre deux balles de coton ou sur un monceau de colis, il lui
+semblait voir quelqu'un de ces anges dont parlait sa Bible.</p>
+
+<p>Souvent elle passait triste et pensive à côté du troupeau d'hommes et de
+femmes enchaînés. Elle glissait au milieu d'eux et les regardait d'un
+air triste et compatissant; parfois de ses petites mains elle essayait
+de soulever leurs fers. Puis elle soupirait et s'enfuyait. Mais elle
+revenait bientôt les mains pleines de sucreries, de noix et d'oranges
+qu'elle leur distribuait joyeusement; puis elle s'en retournait bien
+vite.</p>
+
+<p>Tom la regarda bien des fois avant de se hasarder à entamer avec elle
+les premières ouvertures. Mais il savait la manière d'apprivoiser et de
+captiver les enfants. Il se permit d'y mettre de l'habileté. Il savait
+faire de petits paniers avec des noyaux de cerises, tailler des figures
+grotesques dans la noix du cocotier; Pan lui-même ne l'eût pas égalé
+dans la fabrication des sifflets de toute nature et de toute dimension.
+Ses poches étaient pleines d'articles séducteurs, qu'il avait jadis
+façonnés pour les enfants de son maître, et dont il se servait
+maintenant avec choix et discernement pour se créer de nouvelles
+relations.</p>
+
+<p>La petite se tenait sur la réserve; il était difficile de captiver son
+esprit mobile. Tout d'abord elle venait se percher sur quelque boîte,
+comme un oiseau des Canaries, dans le voisinage de Tom; elle acceptait
+timidement les petits objets que Tom lui présentait: enfin, on en arriva
+à la confiance presque intime.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span></p>
+
+<p>«Comment s'appelle la petite demoiselle? fit Tom, quand il crut le
+moment favorable pour pousser sa pointe.</p>
+
+<p>&mdash;Évangéline Saint-Clare, dit la petite. Mais papa, et tout le monde
+m'appelle Éva. Et vous, comment vous nommez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon nom est Tom; mais les petits enfants avaient l'habitude de
+m'appeler l'oncle Tom, là-bas dans le Kentucky.</p>
+
+<p>&mdash;Alors je vais vous appeler l'oncle Tom, dit Éva, parce que,
+voyez-vous, je vous aime bien. Ainsi, oncle Tom, où allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, miss Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous ne savez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non. On va me vendre à quelqu'un, mais je ne sais pas à qui.</p>
+
+<p>&mdash;Papa pourrait bien vous acheter, dit Éva vivement, et, s'il vous
+achète, vous serez bien heureux. Je vais le lui demander aujourd'hui
+même.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, ma petite demoiselle.»</p>
+
+<p>Le bateau s'arrêta pour prendre du bois à une petite station. Éva,
+entendant la voix de son père, s'élança vers lui. Tom se leva et alla
+offrir ses services aux travailleurs.</p>
+
+<p>Éva et son père se tenaient près du parapet pour voir repartir le
+bateau. La roue fit deux ou trois évolutions: la pauvre enfant perdit
+l'équilibre et tomba par-dessus le bord.... Le père tout troublé, voulut
+plonger après elle: il fut retenu par quelques personnes qui avaient vu
+qu'un secours plus efficace allait lui être offert.</p>
+
+<p>Tom était tout près d'elle au moment de l'accident, il la vit tomber; il
+s'élança: bras puissant, large poitrine, ce n'était rien pour lui que de
+se tenir un instant à flot pour la saisir au moment où elle reparaîtrait
+à la surface.</p>
+
+<p>Il la saisit en effet, et nageant avec elle le long du bateau, il la
+tendit à l'étreinte de cent mains qui se penchaient vers elle comme si
+elles eussent appartenu à un seul homme. Un moment après, son père la
+portait dans la cabine des dames, où, comme on pouvait bien s'y
+attendre, les femmes, rivalisant de zèle, employèrent tous les moyens
+possibles.... pour l'empêcher de revenir à elle.</p>
+
+<p>Le lendemain, vers le soir d'une journée accablante, le steamer
+approchait de la Nouvelle-Orléans. A bord, c'était un bruit, un tumulte
+étrange. Chacun retrouvait ses effets, les rassemblait et se préparait à
+descendre. Le vaguemestre, les femmes de chambre, frottaient,
+fourbissaient, polissaient pour faire leur bateau bien beau et le
+préparer à une grande et noble entrée.</p>
+
+<p>Notre ami Tom était toujours assis à l'avant, les bras croisés sur sa
+poitrine, inquiet, et de temps en temps tournant les yeux vers un groupe
+qui se tenait de l'autre côté du bateau.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span></p>
+
+<p>Dans ce groupe était la belle Évangéline, un peu plus pâle que la
+veille, mais ne portant du reste aucune trace de l'accident. Un homme
+encore jeune, gracieux, élégant, se tenait à côté d'elle, le coude
+négligemment appuyé sur une balle de coton. Un large portefeuille était
+ouvert devant lui.</p>
+
+<p>Il suffisait d'un premier regard pour voir que ce jeune homme était le
+père d'Évangéline.</p>
+
+<p>C'était la même coupe de visage, les mêmes yeux grands et bleus, la même
+chevelure d'un brun doré; mais l'expression était complétement
+différente. L'&oelig;il clair, comme chez sa fille, également large et
+bleu, n'avait pourtant pas cette profondeur rêveuse et voilée. Tout cela
+était net, audacieux, brillant, mais c'était une lumière toute
+terrestre. La bouche aux fines ciselures avait de temps en temps une
+expression orgueilleuse et sarcastique. Un air de supériorité plein
+d'aisance donnait à ses mouvements une certaine fierté qui n'était pas
+sans grâce. Il écoutait négligemment, gaiement, avec une expression
+assez dédaigneuse, Haley qui lui détaillait avec une extrême volubilité
+toutes les qualités de l'article marchandé.</p>
+
+<p>«En somme, dit-il quand Haley eut fini, toutes les qualités morales et
+<ins class="correction" title="chétiennes">chrétiennes</ins> reliées en maroquin noir; eh bien! mon brave, quel est le
+dommage, comme vous dites dans le Kentucky? Combien? Ne le surfaites pas
+trop, voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Haley, si j'en demandais treize cents dollars, je ne
+ferais que rentrer dans mon débours, en vérité.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre homme! dit le jeune homme en fixant sur Haley son &oelig;il
+perçant et moqueur.... Cependant, vous me le laisseriez à ce prix-là
+pour me faire plaisir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! la jeune demoiselle paraît y tenir.... et c'est du reste bien
+naturel.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en effet; c'est là un appel fait à votre bienveillance, mon
+cher.... Et maintenant, comme charité chrétienne, et pour obliger une
+jeune demoiselle qui s'intéresse à lui tout particulièrement, quel bon
+marché pouvez-vous nous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mais regardez donc, disait le marchand. Voyez ces membres, cette large
+poitrine.... Il est fort comme un cheval! Regardez sa tête! ce front
+élevé, qui indique un nègre intelligent.... Il fera tout ce qu'on
+voudra! j'ai remarqué ça. Un nègre de cette tournure et bâti comme lui
+vaut un bon prix, rien que pour son corps, et quand il serait stupide.
+Mais, si vous prenez garde à ses qualités intellectuelles, que je vous
+faisais observer tout à l'heure.... ça fait monter le prix.... il a un
+mérite extraordinaire pour les affaires.... il faisait marcher à lui
+seul la ferme de son maître.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! tant pis! il en sait beaucoup trop, dit le jeune homme,
+gardant toujours sur ses lèvres le même sourire moqueur; on n'en tirera
+aucun parti! Ces nègres intelligents décampent toujours, volent les
+chevaux et vous font des tours du diable.... Je crois que vous ferez
+bien de rabattre deux cents dollars pour sa trop grande intelligence.</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait peut-être juste, ça, dit Haley, sans son caractère; mais je
+puis montrer les recommandations de son maître et d'autres personnes,
+pour prouver qu'il est vraiment pieux, plein de religion, humble.... la
+meilleure créature du monde. Dans l'endroit d'où il vient, on l'appelait
+le prédicateur, quoi!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais je pourrai en faire un chapelain pour la famille, riposta le
+jeune homme assez sèchement. C'est une idée cela.... Il y a très-peu de
+religion parmi mes gens, à moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez!</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous ces détails?... Voyons! le garantissez-vous comme
+prédicateur? A-t-il été examiné par un concile ou un synode? Montrez vos
+papiers!»</p>
+
+<p>Si le marchand d'esclaves n'avait pas compris, à certains clignements
+d'yeux de son interlocuteur, que toute cette discussion allait finir,
+après un détour, par lui rapporter une bonne somme, il eût
+infailliblement perdu patience.</p>
+
+<p>Il n'en fut rien. Il atteignit au contraire un sale portefeuille,
+l'ouvrit, le posa sur une balle de coton, et se mit à étudier
+soigneusement certain papier. Le jeune homme le contemplait toujours
+d'un air indifférent et froidement railleur.</p>
+
+<p>«Papa, achetez-le, n'importe le prix, dit Évangéline en montant sur un
+colis et en passant ses petits bras autour du cou de son père. Je sais
+que vous avez assez d'argent..., je veux l'avoir.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi faire, mignonne? un joujou? un cheval de bois? quoi?
+voyons!</p>
+
+<p>&mdash;Je veux le rendre heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! voilà une raison, et bien trouvée!»</p>
+
+<p>Au même instant, Haley tendit au jeune homme un certificat signé de M.
+Shelby. Celui-ci le prit de ses longs doigts et y jeta un &oelig;il
+distrait.</p>
+
+<p>«Écriture comme il faut, dit-il; et l'orthographe! mais cette religion
+m'inquiète.... Ici l'expression mauvaise reparut dans ses yeux.... Le
+pays, dit-il, est presque ruiné par les gens pieux. Ce sont des gens
+pieux que nous avons comme candidats aux prochaines élections. Il y a
+tant de religion partout qu'on ne sait plus à qui se fier.... Je ne sais
+pas le prix de la religion au marché: il y a <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> longtemps que je n'ai
+lu les journaux pour voir à combien c'est coté.... A combien de dollars
+estimez-vous la religion de votre Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, dit Haley; mais il y a cependant quelque raison dans
+ce que vous dites. Il faut distinguer! Il y a des meetings, des sermons,
+des cantiques, par des blancs ou par des noirs, ça sonne creux! mais la
+piété de celui-ci est sincère et véritable. J'ai vu, parmi les noirs,
+des sujets honnêtes, rangés, pieux, que le monde entier n'aurait pu
+induire à faire mal. Voyez dans cette lettre ce que l'ancien maître de
+Tom pense de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, dit gravement le jeune homme en serrant son portefeuille,
+si vous pouvez réellement me garantir cette piété, la faire inscrire à
+mon compte dans le registre de là-haut, comme quelque chose qui
+m'appartienne, je me permets un extra. Combien?</p>
+
+<p>&mdash;Vous raillez toujours! je ne peux garantir cela. Là-haut chacun a son
+registre.</p>
+
+<p>&mdash;Il est assez dur, reprit le jeune homme, quand on met le prix pour
+avoir la religion d'un esclave, de ne pouvoir en trafiquer dans le pays
+où cette marchandise a le plus de cours.... Enfin!...»</p>
+
+<p>Et comme il avait fait, tout en parlant, un paquet de billets:</p>
+
+<p>«Voyons! mon vieux, comptez votre monnaie, dit-il au marchand en lui
+donnant le paquet.</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien,» dit Haley, dont le front rayonna d'aise. Et, tirant de sa
+poche un vieil encrier, il remplit l'acte de vente, qu'il passa au jeune
+homme.</p>
+
+<p>«Si j'étais ainsi détaillé et inventorié, dit Saint-Clare, je me demande
+à combien je pourrais monter: tant pour la forme de ma tête, tant pour
+le front élevé, tant pour les mains, les bras, les jambes; tant pour
+l'éducation, le savoir, le talent, l'humilité, la religion. Diable! ce
+serait peu pour ces derniers articles, je crois. Mais, voyons, Éva!
+venez.»</p>
+
+<p>Et, la prenant par la main, il alla avec elle jusqu'au bout du bateau,
+et, mettant le bout de son doigt sous le menton de Tom, il lui dit d'un
+ton de bonne humeur:</p>
+
+<p>«Voyez, Tom, si votre nouveau maître vous convient!»</p>
+
+<p>Tom leva les yeux.</p>
+
+<p>Il était impossible de voir cette jeune et belle figure de Saint-Clare
+sans éprouver un sentiment de plaisir. Tom sentit les larmes lui venir
+aux yeux, et ce fut du fond du c&oelig;ur qu'il s'écria:</p>
+
+<p>«Maître, Dieu vous bénisse!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'il fera, j'espère bien. Quel est votre nom? Tom, hein?
+Vous pouvez aussi me demander le mien. Savez-vous conduire les chevaux,
+Tom?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je suis habitué aux chevaux, dit Tom. Chez M. Shelby il y en avait des
+tas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, je ferai de vous un cocher, à la condition que vous ne vous
+griserez qu'une fois la semaine, à moins que dans les grandes
+occasions....»</p>
+
+<p>Tom parut surpris et blessé.</p>
+
+<p>«Maître, je ne bois jamais.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a déjà fait ce conte! Nous verrons bien.... Tant mieux, au
+fait.... Allons! mon garçon, ne vous affectez pas, dit-il, en voyant que
+Tom paraissait encore soucieux de la recommandation. Je ne doute pas que
+vous ne vouliez bien faire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous en réponds, maître!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous serez heureux, dit Évangéline, papa est très-bon pour tout le
+monde; seulement il aime un peu à se moquer des gens.</p>
+
+<p>&mdash;Papa vous remercie bien de cet éloge,» dit Saint-Clare en riant; et,
+pirouettant sur ses talons, il se disposa à partir.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XV.<a name="ch15" id="ch15"></a></h2>
+
+<h3>Le nouveau maître de Tom.</h3>
+
+<p>Puisque notre héros mêle la trame de son humble vie à la destinée des
+grands, il faut bien que nous nous occupions aussi des grands.</p>
+
+<p>Augustin Saint-Clare était fils d'un riche planteur de la Louisiane; sa
+famille était originaire du Canada. De deux frères, assez semblables
+d'humeur et de tempérament, l'un s'était établi dans une ferme opulente
+du Vermont, l'autre était devenu un riche planteur de la Louisiane.</p>
+
+<p>La mère d'Augustin était une protestante française dont la famille avait
+émigré à la Louisiane, à l'époque des premiers établissements. Augustin
+et un autre frère étaient les seuls enfants de leurs parents. Augustin,
+ayant reçu de sa mère une constitution extrêmement délicate, fut,
+d'après le conseil des médecins, envoyé dans le Vermont, chez son oncle,
+où il passa une grande partie de son enfance. On pensait que ce climat
+froid et salubre fortifierait sa santé.</p>
+
+<p>Dès son enfance, Augustin se fit remarquer par une sensibilité extrême,
+qui tenait beaucoup plus de la douceur de la femme que de la rudesse
+habituelle de son sexe; le temps recouvrit cette douceur d'une dure
+écorce; il devint homme, et bien peu surent à quel <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> point il gardait
+fraîche et vivante cette sensibilité dans son âme. C'était ce que l'on
+appelle un homme du premier mérite, mais il avait une préférence marquée
+pour l'esthétique et l'idéal: de là venait chez lui, comme chez tous ses
+pareils, une souveraine répugnance pour le commerce et le tracas des
+affaires. Presque au sortir du collége il avait éprouvé une passion
+romanesque. C'était bien la passion dans toute son effervescence, dans
+toute son intensité; son heure était venue, cette heure qui ne vient
+qu'une fois. Son étoile s'était levée à l'horizon, cette étoile, hélas!
+qui se lève si souvent en vain.... et dont on ne se souvient que comme
+d'un songe! Pour lui, aussi, l'étoile se leva vainement! Il obtint
+l'amour d'une jeune fille aussi belle que distinguée: ils furent
+fiancés. Elle demeurait dans un des États du nord. Lui dut retourner
+dans le midi pour régler les derniers arrangements de famille. Tout à
+coup ses lettres lui furent renvoyées par la poste, avec une courte note
+du tuteur de la jeune fille. La note disait qu'avant même qu'il ne l'eût
+reçue, sa fiancée serait la femme d'un autre.</p>
+
+<p>Il crut qu'il en deviendrait fou; puis, comme bien d'autres, il espéra
+pouvoir arracher de son c&oelig;ur cette flèche mortelle. Trop fier pour
+prier, trop orgueilleux pour demander une explication, il se jeta dans
+le tourbillon du plaisir; il devint bientôt le soupirant avoué de la
+reine du jour. Tout fut promptement réglé, et il épousa une jolie
+figure, deux beaux yeux noirs et cent mille dollars. Comme on dut le
+croire heureux!</p>
+
+<p>Les mariés passèrent la lune de miel au milieu d'un cercle brillant
+d'amis, dans leur splendide villa, au bord du lac Pontchartrain. Un jour
+on apporta au jeune mari une lettre de cette écriture qu'il se rappelait
+si bien.</p>
+
+<p>Elle lui fut remise en plein salon. La causerie était gaie, vive,
+étincelante de mots.</p>
+
+<p>En reconnaissant l'écriture, il devint pâle comme la mort; il se contint
+cependant et poussa jusqu'au bout un assaut d'esprit et d'enjouement où
+il avait une femme pour adversaire. Il sortit bientôt. Une fois seul
+dans sa chambre, il ouvrit cette lettre.... désormais inutile, plus
+qu'inutile, hélas! C'était une lettre d'elle; elle racontait longuement
+les persécutions de la famille de son tuteur; on voulait lui faire
+épouser le fils de cet homme. On avait d'abord supprimé les lettres
+d'Augustin.... elle avait longtemps continué d'écrire.... puis étaient
+venus le chagrin et le doute. Au milieu de ces anxiétés poignantes elle
+était tombée malade. A la fin elle avait découvert le complot.... La
+lettre racontait tout cela, elle finissait par des expressions de
+reconnaissance et d'espoir, et des protestations <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> d'une éternelle
+affection, plus cruelles que la mort même pour l'infortuné jeune homme.</p>
+
+<p>Il lui répondit immédiatement:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«J'ai reçu votre lettre, mais trop tard. J'ai cru ce qu'on m'a dit, j'ai
+ désespéré. Je suis marié, tout est fini: l'oubli, voilà tout ce qui nous
+ reste, à vous et à moi!»</p>
+</div>
+
+<p>Ainsi se termina le roman et l'idéal dans la vie d'Augustin Saint-Clare.
+Il lui restait le positif; le positif, c'est-à-dire la vase noire,
+nauséabonde et fétide, que le reflux nous laisse, tandis que là-bas
+étincelle la vague bleue, emportant ses flottilles de barques brillantes
+et ses voiles étendues, blanches ailes des vaisseaux, et les avirons aux
+cadences harmonieuses, et tout le gai murmure de ses eaux.... Et puis
+tout cela disparaît, s'évanouit, tombe dans l'abîme, et il nous reste à
+nous rêveurs.... la vase, le positif!</p>
+
+<p>Au fait, dans un roman, on brise le c&oelig;ur des gens, on les tue même,
+et tout est dit: la fable est intéressante, que vous faut-il de plus?
+Mais, hélas! dans la vie réelle, nous ne mourons pas dès que nous avons
+vu mourir pour nous ce qui nous faisait la vie brillante et radieuse! Il
+nous reste l'ennui des nécessités. On boit, on mange, on s'habille, on
+se promène, on visite, on parle, on lit, on vend, on achète! C'est ce
+qu'on appelle vulgairement la vie. On passe à travers cela.... et cela
+restait à Augustin. Si du moins sa femme eût été vraiment une femme,
+elle aurait pu, une femme peut toujours, essayer de renouer cette trame
+d'une existence brisée, et mêler encore des fleurs au tissu reformé;...
+mais Marie Saint-Clare ne pouvait même pas voir que la trame était
+rompue. Nous l'avons déjà dit, Mme Saint-Clare, c'était une belle
+figure, deux yeux magnifiques, et cent mille dollars. Rien de cela ne
+guérit une âme malade.</p>
+
+<p>Quand on trouva Augustin étendu sur le sofa, la mort sur le visage, et
+qu'il eut prétexté une migraine, elle lui recommanda de respirer de la
+corne de cerf. Quand elle vit que la pâleur et la migraine persistaient
+pendant de longues semaines, elle se contenta de dire qu'elle n'eût
+jamais cru M. Saint-Clare aussi maladif.... mais qu'il paraissait être
+très-sujet aux maux de tête, et que c'était bien fâcheux pour elle, et
+qu'il paraissait singulier de la voir toujours seule après un mois de
+mariage.</p>
+
+<p>Au fond de l'âme, Augustin se réjouit d'avoir épousé une compagne si peu
+clairvoyante. Mais, quand les fêtes et les visites de la lune de miel
+furent passées, il s'aperçut qu'une belle jeune femme qui, toute sa vie,
+avait été adulée et gâtée, pouvait être dans un ménage une maîtresse
+bien tyrannique. Marie n'avait jamais été <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> très-susceptible
+d'attachement. Elle manquait de sensibilité; le peu qu'elle en avait se
+trouvait étouffé par un égoïsme sans bornes, un de ces égoïsmes
+misérables qui ne reconnaissent d'autres droits que leurs droits. Depuis
+son enfance, elle avait été entourée de serviteurs occupés à prévenir
+ses caprices.... elle n'avait jamais songé, elle n'avait même pas
+soupçonné qu'ils pussent vouloir ou désirer autre chose.</p>
+
+<p>Son père, dont elle était l'unique enfant, ne lui avait jamais rien
+refusé: avec lui le possible était toujours fait. Au moment de son
+entrée dans le monde, belle, accomplie, héritière, elle vit soupirer à
+ses pieds tous les hommes, éligibles ou non, de la ville qu'elle
+habitait. Elle ne douta pas un instant qu'Augustin ne fût très-heureux
+de l'obtenir.</p>
+
+<p>Il ne faut pas croire qu'une femme sans c&oelig;ur soit un créancier
+commode dans l'échange de l'affection.... Personne n'exige l'amour des
+autres plus impérieusement qu'une femme égoïste.... Seulement, elle
+devient d'autant moins aimable qu'elle veut être plus aimée. Quand
+Saint-Clare commença à négliger ces galanteries et ces petits soins d'un
+homme qui fait sa cour, il se trouva en face d'une sultane qui n'était
+pas résignée à perdre son esclave. Il y eut abondance de larmes, il y
+eut des bouderies et de petites tempêtes; puis des mécontentements, des
+coups d'épingle et des accès de colère. Saint-Clare, dont la nature
+était bonne et indulgente, essaya d'apaiser sa femme par des présents et
+des flatteries. Quand Marie devint mère d'une belle petite fille, il
+sentit s'éveiller en lui quelque chose comme de la tendresse.</p>
+
+<p>Saint-Clare avait eu pour mère une femme d'un caractère aussi pur
+qu'élevé; il donna à son enfant le nom de sa mère, heureux de penser que
+peut-être elle lui en rendrait aussi l'image. Sa femme en ressentit une
+violente jalousie. Le profond amour d'Augustin pour sa fille ne lui
+inspirait qu'un mécontentement soupçonneux. Tout ce qui était donné à la
+fille semblait être ravi à l'épouse. Depuis la naissance de cette
+enfant, sa santé déclina sensiblement. Une vie d'inaction constante,
+dans la torpeur de l'âme et du corps, l'influence d'un éternel ennui,
+jointe à la faiblesse ordinaire de cette période de la maternité,
+changèrent bientôt cette belle jeunesse florissante en une femme pâle,
+étiolée, maladive, dont le temps était partagé entre une foule de maux
+imaginaires, et qui se regardait comme la plus à plaindre et la plus
+infortunée des femmes.</p>
+
+<p>C'étaient des lamentations sans fin. La migraine la confinait dans sa
+chambre au moins trois jours sur six; toute la direction du ménage fut
+donc abandonnée aux domestiques. Saint-Clare trouva son <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> intérieur
+très-peu confortable. Sa fille était extrêmement délicate, et il
+craignait qu'ainsi abandonnée sans surveillance et sans attention, sa
+santé, et même sa vie, ne fussent compromises par l'indifférence
+maternelle. Il l'emmena avec lui dans le Vermont, où il allait faire un
+voyage, et il engagea sa cousine, miss Ophélia Saint-Clare, à revenir
+avec eux dans sa résidence du sud.</p>
+
+<p>Ils étaient sur le bateau qui les ramenait quand nous les avons
+rencontrés.</p>
+
+<p>Mais à présent que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans se
+dressent devant nos yeux, il est temps de présenter miss Ophélia à nos
+lecteurs.</p>
+
+<p>Tous ceux qui ont voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelleront
+avoir remarqué, dans quelque frais village, une vaste ferme avec sa cour
+de gazon toujours propre, ombragée par l'épais et lourd feuillage de
+l'érable à sucre. Ils se rappelleront l'ordre, la tranquillité et
+l'inaltérable repos de toute chose. Rien de perdu: tout à sa place; pas
+un barreau de travers dans une clôture, pas un brin de paille sur le
+tapis vert de la cour; les buissons de lilas montent sous les fenêtres.
+A l'intérieur, les appartements sont larges et propres; il n'y a rien à
+faire, rien à reprendre, tout est exactement à sa place et pour
+toujours, tout marche avec la même régularité ponctuelle que la vieille
+horloge placée dans un des coins du salon. Dans la pièce où se tient la
+famille se dresse la vieille et respectable bibliothèque aux portes
+vitrées. L'<i>Histoire de Rollin</i>, le <i>Paradis perdu</i> de Milton, le
+<i>Voyage du Pèlerin</i>, par Bunyan, sont rangés côte à côte dans un ordre
+majestueux, avec une multitude d'autres livres également solennels et
+respectables. Il n'y a point dans la maison d'autre servante que la
+maîtresse, en bonnet blanc, les lunettes sur le nez, qui, chaque
+après-midi, s'assied et coud au milieu de ses filles. L'ouvrage est fini
+si matin, qu'on ne se rappelle plus exactement l'heure; mais, à quelque
+moment que vous veniez, tout est toujours fait.... Sur l'aire de la
+vieille cuisine pas une tache, pas une souillure; les chaises, les
+ustensiles du ménage semblent n'avoir jamais été dérangés, bien qu'on
+fasse là trois ou quatre repas par jour, bien qu'on lave et qu'on
+repasse là tout le linge de la famille, bien qu'on y fasse le beurre et
+le fromage, mais silencieusement et mystérieusement.</p>
+
+<p>C'est dans une telle ferme, une telle maison, une telle famille, que
+miss Ophélia avait passé quelque quarante-cinq ans d'une heureuse
+existence, quand son cousin vint la chercher pour visiter ses propriétés
+du sud. Ophélia était l'aînée d'une nombreuse famille; pour le père et
+la mère, elle était toujours rangée parmi les <span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> enfants, et la
+proposition d'aller à la Nouvelle-Orléans fut quelque chose de bien
+grave aux yeux de la famille. Le père, à la tête grise, prit l'atlas de
+Morse dans la bibliothèque, mesura exactement la longitude et la
+latitude, puis il lut le Voyage de Flint dans le sud et dans l'ouest,
+pour se familiariser avec le pays.</p>
+
+<p>La bonne mère, tout inquiète, demanda si ce n'était point une bien
+méchante ville, et dit qu'elle n'hésitait pas à la comparer aux îles
+Sandwich, ou à tout autre pays occupé par des païens.</p>
+
+<p>On sut chez le pasteur, chez le médecin et chez miss Rabody, la
+marchande de modes, qu'Ophélia Saint-Clare parlait d'aller à Orléans
+avec son cousin. Ce sujet important fut bientôt la matière de toutes les
+conversations du village. Le pasteur, qui penchait fortement du côté des
+abolitionnistes, se demandait si un pareil voyage n'était point un
+encouragement donné aux possesseurs d'esclaves. Le docteur, au
+contraire, qui était tout à fait partisan de la colonisation, voulait
+que miss Ophélia fît le voyage, pour montrer aux habitants de la
+Nouvelle-Orléans que leurs frères du nord, après tout, n'étaient pas si
+mal disposés contre eux.</p>
+
+<p>Il pensait, lui, qu'il fallait encourager le sud!</p>
+
+<p>Quand sa résolution fut annoncée dans le public, miss Ophélia fut,
+pendant quinze jours, invitée chaque soir à prendre le thé chez les
+voisins et amis. Ses plans et projets furent examinés et discutés.</p>
+
+<p>Miss Moseley, chargée de compléter la garde-robe de voyage, en acquit
+aux yeux de tous une notable importance. On admit généralement que
+l'esquire Saint-Clare avait compté cinquante dollars à miss Ophélia, en
+lui disant d'acheter les plus beaux vêtements.... On ajoutait que deux
+robes de soie et un chapeau lui avaient été expédiés de Boston.... Quant
+à la question de convenance, elle divisait les esprits: les uns
+soutenaient qu'on pouvait bien se permettre une pareille dépense une
+fois dans sa vie; les autres prétendaient au contraire qu'il eût mieux
+valu envoyer l'argent aux missionnaires; tout le monde reconnaissait du
+reste que l'on n'avait jamais vu une plus riche ombrelle, et que,
+quelque opinion que l'on pût avoir de sa maîtresse, il fallait bien
+avouer que la robe de soie se tenait debout toute seule. Le mouchoir de
+poche excita d'incroyables rumeurs: on le disait garni de dentelles et
+brodé aux coins. Cette dernière assertion ne fut jamais vérifiée: c'est
+un point encore douteux aujourd'hui.</p>
+
+<p>Miss Ophélia, telle que nous la voyons dans sa belle robe de voyage en
+toile brune, est grande, carrée, anguleuse. Sa face est maigre: toutes
+les lignes en sont aiguës. Elles serre les lèvres comme les personnes
+qui ont sur toutes choses des résolutions arrêtées. <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> Ses yeux noirs
+et perçants étaient inquisiteurs, rusés, et furetaient partout, comme si
+elle eût eu sans cesse quelque chose à remettre en ordre.</p>
+
+<p>Tous ses mouvements étaient secs, décidés, énergiques; elle ne parlait
+pas beaucoup, mais tout ce qu'elle disait était juste: elle disait ce
+qu'elle voulait dire.</p>
+
+<p>Comme habitude, c'était l'ordre, l'exactitude, la méthode incarnée. Elle
+était réglée comme une horloge, inexorable comme une locomotive. De
+plus, elle détestait tout ce qui ne lui ressemblait pas.</p>
+
+<p>A ses yeux, le plus grand des péchés, le résumé de tous les maux,
+c'était la légèreté. L'ultimatum de son mépris, c'était le mot
+<i>inconséquent</i>, prononcé d'une certaine façon.... Elle prodiguait ce
+terme à tout ce qui ne rentrait pas complétement dans le cercle
+inflexible qu'elle-même avait tracé. Elle avait un souverain dédain pour
+les gens qui ne faisaient rien, ou qui ne savaient pas ce qu'ils
+faisaient, ou qui ne le faisaient pas précisément de la façon voulue. Ce
+dédain, elle ne le témoignait pas toujours par ses paroles, mais souvent
+par une sorte de grimace et de roideur glaciale, comme si elle eût
+craint de s'abaisser jusqu'à la parole pour de tels sujets.</p>
+
+<p>Sous le rapport intellectuel, c'était un esprit net, puissant, actif;
+elle avait lu l'histoire et les vieux classiques anglais. Renfermée dans
+de certaines limites, sa pensée était forte; ses doctrines religieuses
+étaient condensées en formules nettes, étiquetées et en petits paquets;
+elle en avait un compte, elle n'en élevait jamais le chiffre. Il en
+était de même quant à ses idées pratiques dans la vie ordinaire, quant à
+ses relations de voisinage ou d'amitié. Mais au-dessous et au-dessus de
+tout il y avait pour elle le sentiment du devoir: la conscience. Nulle
+part la conscience ne domine et n'absorbe comme chez les femmes de la
+Nouvelle-Angleterre; c'est pour elles le granit fondamental du globe,
+plongeant dans les entrailles de la terre et dominant la cime des
+montagnes.</p>
+
+<p>Ophélia était l'esclave du devoir.</p>
+
+<p>Prouvez-lui que le sentier du devoir, comme elle disait, suit telle ou
+telle direction, ni l'eau, ni le feu ne pourront l'en détourner. Pour le
+devoir elle se fût jetée dans un puits, elle eût marché devant la bouche
+des canons. Mais ce sentiment du devoir était si dominateur, il
+comprenait tant de choses, il était si sévèrement minutieux, il faisait
+si peu de concessions à la fragilité humaine, que, malgré l'héroïsme de
+ses efforts, miss Ophélia n'atteignait jamais son idéal; et elle était
+comme accablée sous le fardeau de son insuffisance et de sa faiblesse.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span></p>
+
+<p>Cette prédisposition jetait comme une teinte sombre sur son caractère
+religieux.</p>
+
+<p>Comment miss Ophélia pouvait-elle sympathiser avec Augustin Saint-Clare,
+gai, léger, inexact, sceptique, et, pour ainsi dire, marchant avec une
+liberté insolente et nonchalante sur tous les principes et sur toutes
+les opinions qu'elle respectait?</p>
+
+<p>Pour dire le vrai, elle l'aimait!</p>
+
+<p>Quand il était enfant, c'était elle qui lui apprenait son catéchisme et
+qui l'entourait des soins du premier âge. Son c&oelig;ur avait encore un
+côté chaud. Ce côté-là, Augustin l'avait pris. Il avait fait avec elle
+comme avec beaucoup de gens: il avait monopolisé. C'est ainsi qu'il lui
+avait persuadé que le sentier du devoir était dans la direction
+d'Orléans, et qu'elle devait venir avec lui pour veiller sur Éva et
+empêcher, dans sa maison, la ruine de toute chose. L'idée d'un intérieur
+dont personne ne s'occupait alla droit au c&oelig;ur de miss Ophélia....
+Elle aimait aussi la jeune Éva... Qui ne l'eût pas aimée, cette
+charmante petite fille?... Et, quoiqu'elle regardât Augustin comme un
+païen, cependant, nous l'avons dit, elle l'aimait, elle riait de ses
+plaisanteries et poussait l'indulgence à son égard jusqu'à des limites
+fabuleuses.</p>
+
+<p>Mais miss Ophélia se fera elle-même suffisamment connaître dans la suite
+de cette histoire.</p>
+
+<p>Nous la retrouvons maintenant dans la chambre, sur le bateau, au milieu
+d'une foule de sacs, de boîtes, de cartons, de parures, qu'elle attache,
+qu'elle serre, qu'elle lie en grande hâte et d'un air inquiet.</p>
+
+<p>«Eh bien! Éva, avez-vous compté vos affaires? Vous n'y avez peut-être
+pas songé? Voilà comme sont les enfants! Il y a le sac de nuit en
+moquette mouchetée, et la petite boîte bleue avec votre beau chapeau,
+cela fait deux; la boîte en caoutchouc, ça fait trois; ma boîte à
+aiguille, quatre; mon nécessaire, cinq; ma boîte à cols, six, et une
+toute petite malle de cuir, sept. Qu'avez-vous fait de votre ombrelle?
+donnez-la moi, je vais mettre du papier autour, et l'attacher avec la
+mienne à mon parapluie. C'est cela!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ma cousine, à quoi bon? nous n'allons qu'à la maison!</p>
+
+<p>&mdash;Et la propreté, enfant! si l'on veut avoir quelque chose, il faut en
+avoir soin; et votre dé.... l'avez-vous resserré?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! je vais regarder dans votre boîte, moi.... un dé, de la cire,
+deux cuillers, des ciseaux, un couteau, des aiguilles; c'est bien,
+mettez-les dedans! Que faisiez-vous, mon enfant, quand vous voyagiez
+seule avec votre papa? Vous deviez tout perdre!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais oui, ma cousine, je perdais beaucoup de choses.... mais, quand
+nous étions arrivés quelque part, papa en achetait d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère.... quel système!</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est très-commode!</p>
+
+<p>&mdash;C'est une impardonnable légèreté!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cousine, qu'allez-vous faire maintenant? La malle est trop
+pleine.... elle ne pourra plus se fermer.</p>
+
+<p>&mdash;Elle doit se fermer! dit Ophélia d'un ton impérieux.... Et elle pressa
+les objets et appuya sur le couvercle.... il restait encore une petite
+fente béante.</p>
+
+<p>&mdash;Montez dessus, Éva! dit résolûment miss Ophélia. Ce qui a été fait une
+fois peut l'être une seconde; il faut que cette malle soit fermée à
+clef.... il n'y a pas à dire!»</p>
+
+<p>Intimidée sans doute par tant de résolution, la malle céda. Le petit
+loquet entra dans la serrure et craqua. Miss Ophélia tourna la clef et
+la mit dans sa poche d'un air de triomphe.</p>
+
+<p>«Maintenant, nous sommes prêtes. Où est votre papa? Je pense qu'il est
+temps de faire sortir ces bagages. Regardez, Éva, si vous voyez votre
+papa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; le voici à l'autre bout de la cabine des hommes. Il cause et
+mange une orange.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait donc pas que nous voici arrivées. Courez le lui dire.</p>
+
+<p>&mdash;Papa n'est jamais pressé, dit Éva; et puis nous ne sommes pas encore
+au débarcadère. Regardez, cousine, voici notre maison au bout de cette
+rue.»</p>
+
+<p>Cependant le steamer, avec de lourds mugissements, comme un monstre
+gigantesque et fatigué, se préparait à frayer sa voie à travers les
+innombrables vaisseaux. Éva, toute joyeuse, montrait du doigt les tours,
+les dômes, les marchés qui lui faisaient reconnaître sa ville natale.</p>
+
+<p>«Oui, oui, chère! Très-beau.... très-beau! Mais, Dieu me pardonne! le
+bateau s'arrête.... où est votre père?»</p>
+
+<p>Ce fut alors une scène de tumulte comme il s'en passe toujours à
+l'arrivée des bateaux. Les garçons d'hôtel se précipitent sur vous. On
+va, on vient, les mères appellent leurs enfants, les hommes font leurs
+paquets, tout le monde se rue sur le plancher qui joint le bateau à la
+terre ferme.</p>
+
+<p>Miss Ophélia s'assit résolûment sur la malle qu'elle venait de vaincre,
+et aligna tout son régiment de sacs, de boîtes et de cartons, avec une
+symétrie toute militaire, se disposant à les défendre vigoureusement.</p>
+
+<p>«Votre malle, madame....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Vos bagages, madame....</p>
+
+<p>&mdash;C'est à moi que ça revient, madame!</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est à moi!»</p>
+
+<p>Ophélia restait assise. Sa détermination éclatait sur son visage....
+Elle se tenait droite comme une aiguille fichée dans une planche, tenant
+d'une main son paquet de parapluies et d'ombrelles, et se défendant avec
+une énergie capable de mettre en fuite un cocher de fiacre...; et,
+s'adressant de temps en temps à Éva, elle lui demandait, d'un air
+profondément étonné, à quoi donc son père pouvait penser.... «Il n'est
+pas tombé à l'eau, j'imagine.... mais il faut qu'il lui soit arrivé
+quelque chose.... Je commence à m'inquiéter!»</p>
+
+<p>Au même moment, Augustin parut, avec sa démarche lente et
+insouciante.... Il donna un quartier d'orange à Éva.</p>
+
+<p>«Eh bien! cousine Vermont, je pense que vous êtes prête?</p>
+
+<p>&mdash;Voilà une heure que je suis prête et que j'attends, dit Ophélia; je
+commençais à être inquiète de vous.</p>
+
+<p>&mdash;Voici un habile garçon.... dit Saint-Clare, en se tournant vers un
+commissionnaire. Allons, bien! la voiture nous attend, la foule s'est
+écoulée.... On peut maintenant marcher doucement, sans être poussé et
+bousculé... Ici! ajouta-t-il en s'adressant à un cocher qui se tenait
+derrière lui, prenez ces bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais l'accompagner pour le voir charger.</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! cousine.... et pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Du moins je vais porter ceci, cela, et ceci encore.... dit miss
+Ophélia en réunissant les trois boîtes à un petit sac de nuit!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère miss Vermont, vous ne pouvez décidément pas nous apporter ici
+les habitudes des Montagnes Vertes.... Il faut adopter quelque chose des
+façons du sud, et ne pas marcher dans la rue avec des paquets; on vous
+prendrait pour votre femme de chambre.... Donnez tout à ce garçon.... il
+le portera comme des &oelig;ufs.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia jeta un regard désespéré à son cousin qui lui ravissait
+ainsi ses trésors. Elle se réjouit du moins de se voir placer à côté
+d'eux dans la voiture.</p>
+
+<p>«Où est Tom? dit Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Sur le siége, ma mignonne; je veux lui donner la place de cet ivrogne
+qui nous a versés... Je vais l'offrir à votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Tom fera un superbe cocher, dit Éva; il ne boit jamais, j'en suis
+sûre!»</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta devant la façade d'une ancienne maison, bâtie dans
+les styles mêlés de France et d'Espagne. On retrouve encore, à la
+Nouvelle-Orléans, quelques échantillons de ce type. L'équipage <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+franchit un portail voûté et pénétra dans une cour entourée de bâtiments
+carrés: c'était une cour à la mauresque. L'intérieur de cette cour
+révélait un goût plein de recherche: de larges galeries couraient tout
+autour. Leurs piliers mauresques, leurs minces colonnes, les arabesques
+des ornements, tout ramenait l'esprit vers ce règne brillant de l'Orient
+dans l'Espagne romantique. Au milieu de la cour, une fontaine épanchait
+ses ondes argentées, qui tombaient en flocons d'écume dans un bassin de
+marbre bordé de larges plates-bandes de violettes; dans l'eau de cette
+fontaine, transparente comme le cristal, s'ébattaient des myriades de
+poissons d'or et d'argent, qui étincelaient comme autant de bijoux
+vivants. On avait ménagé autour de la fontaine une promenade pavée de
+mosaïques, dispersées en mille dessins capricieux. Le gazon recommençait
+après, doux comme un tapis de velours vert. Le chemin des équipages
+longeait la galerie mauresque: deux grands orangers versaient leur ombre
+avec leurs parfums. On avait rangé en cercle au bord du gazon des vases
+de marbre sculptés qui contenaient les plus précieuses fleurs des
+tropiques; d'immenses grenadiers aux feuilles lustrées, aux fleurs de
+feu, des jasmins d'Arabie aux feuilles sombres, aux étoiles d'argent,
+des géraniums, des rosiers luxuriants, ployant sous le faix de leur
+moisson de fleurs, des jasmins jaunes, des verveines, confondant leur
+éclat et leur parfum, tandis que çà et là un vieil aloès mystérieux,
+étrange, au milieu de son feuillage massif, semblait un enchanteur des
+temps passés, regardant du haut de sa grandeur immuable toute cette
+végétation passagère, qui vivait et mourait à ses pieds.</p>
+
+<p>Les galeries qui entouraient la cour étaient garnies de rideaux en
+étoffes africaines, que l'on pouvait tendre à volonté pour se préserver
+des rayons du soleil. En un mot, c'était l'idéal d'un luxe romantique.</p>
+
+<p>La voiture entra. Éva, dans une sorte d'exaltation extatique, semblait
+un oiseau prêt à s'élancer de sa cage.</p>
+
+<p>«Oh! n'est-elle pas belle et charmante, ma maison, ma chère maison?
+dit-elle à Ophélia. N'est-elle pas vraiment belle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'endroit est joli, dit miss Ophélia en descendant; mais cela me
+semble, à moi, un peu antique et bien païen.»</p>
+
+<p>Tom descendit et promena autour de lui un regard de satisfaction calme
+et paisible. Il faut se le rappeler, les nègres nous arrivent du pays le
+plus splendide et le plus magnifique qui soit au monde; ils gardent au
+fond de l'âme une véritable passion pour tout ce qui est beau, riche,
+éclatant et fantasque; ils s'abandonnent, sans le contrôle d'un goût
+sévère, à cette passion qui leur <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> attire les sarcasmes et l'ironie
+de la race blanche, plus correcte et plus froide.</p>
+
+<p>Saint-Clare, nature voluptueuse et poétique, sourit en entendant le
+jugement de miss Ophélia, et, voyant l'admiration qui rayonnait sur la
+joue noire de Tom:</p>
+
+<p>«Cela paraît vous convenir, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur, c'est bien comme cela est.»</p>
+
+<p>Tout ceci se passa en un clin d'&oelig;il, pendant que les paquets étaient
+déchargés et le cocher payé. Une foule de serviteurs de tout âge, de
+toute taille, hommes, femmes, enfants, accoururent d'en haut, d'en bas,
+de partout, pour voir entrer le maître. En avant de tous les autres on
+apercevait un jeune mulâtre, dont la toilette se distinguait par toutes
+les exagérations de la mode. Il agitait, en se donnant des grâces, un
+mouchoir de batiste parfumé.</p>
+
+<p>Ce personnage mit une grande vivacité à repousser jusqu'au fond du
+vestibule la troupe des domestiques.</p>
+
+<p>«Arrière tous! disait-il d'un ton d'autorité. Voulez-vous point
+importuner monsieur dès le premier moment de son retour?»</p>
+
+<p>Abasourdis par une aussi belle phrase et par l'air dont elle était dite,
+tous les esclaves reculèrent et se tinrent désormais à une distance
+respectueuse, à l'exception de deux robustes porteurs qui chargeaient
+les bagages.</p>
+
+<p>Grâce aux dispositions de M. Adolphe, c'était le nom du personnage,
+quand Saint-Clare eut payé le cocher et qu'il se retourna, il n'aperçut
+plus que M. Adolphe lui-même, en veste de satin, chaîne d'or et pantalon
+blanc, qui saluait avec une grâce et une onction inexprimables.</p>
+
+<p>«Ah! c'est vous, Adolphe, dit le maître en lui tendant la main. Comment
+cela va-t-il, mon garçon?»</p>
+
+<p>Adolphe récita avec beaucoup de volubilité un discours improvisé....
+depuis quinze jours!</p>
+
+<p>«Très-bien, très-bien, dit Saint-Clare avec son air insouciant et
+ironique. C'est bien dit, Adolphe; mais voulez-vous veiller aux bagages?
+Je reviens à nos gens dans une minute.»</p>
+
+<p>Il conduisit miss Ophélia dans un grand salon qui ouvrait sur le
+vestibule.</p>
+
+<p>Cependant Éva, s'élançant à travers le portique et le salon, était
+entrée dans un petit boudoir qui s'ouvrait également sous le vestibule.</p>
+
+<p>Une grande femme pâle, aux yeux noirs, se souleva à demi sur son lit de
+repos.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span></p>
+
+<p>«Maman! dit Éva avec une sorte d'ivresse en se jetant à son cou et
+l'embrassant mille fois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez, mon enfant, prenez garde, répondit la mère, vous allez me
+faire mal à la tête.» Et elle l'embrassa languissamment.</p>
+
+<p>Saint-Clare entra, embrassa sa femme conformément aux règles de
+l'orthodoxie conjugale, puis il lui présenta sa cousine. Marie leva ses
+grands yeux sur la cousine et la regarda avec un certain air de
+curiosité; elle l'accueillit du reste avec sa politesse languissante.
+Cependant la troupe des serviteurs se pressait à la porte. Parmi eux, ou
+plutôt en avant de tous les autres, on remarquait une mulâtresse d'une
+quarantaine d'années, qui se tenait là dans une attente joyeuse et
+tremblante.</p>
+
+<p>«Ah! voilà Mammy,» dit Éva en traversant la chambre; et, se jetant dans
+les bras de Mammy, elle l'embrassa avec la plus naïve effusion.</p>
+
+<p>Mammy ne dit pas qu'elle lui faisait mal à la tête, mais elle la serra
+sur sa poitrine, riant et pleurant tout à la fois.... On eût pu croire
+qu'elle ne jouissait pas précisément de toute sa raison.... Enfin elle
+relâcha Éva, qui passait d'un esclave à l'autre, donnant la main à
+celui-ci, embrassant celle-là.</p>
+
+<p>Miss Ophélia déclara depuis que tout cela lui avait fait assez mal au
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Ces enfants du sud, dit-elle, font des choses que je ne ferais pas,
+moi!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? demanda Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je suis bonne avec tout le monde, et je ne voudrais faire de mal
+à rien.... Cependant embrasser....</p>
+
+<p>&mdash;Des nègres.... ah! vous n'êtes pas accoutumée à cela, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Comment peut-elle?...»</p>
+
+<p>Saint-Clare alla en riant dans le vestibule.</p>
+
+<p>«Allons! hé! arrivez-vous? Mammy, Jemmy, Polly, Suckey! vous êtes
+contents de voir le maître....» Et il alla de l'un à l'autre leur
+serrant les mains.... Prenez garde aux enfants, ajouta-t-il en poussant
+du pied un petit moricaud qui marchait à quatre pattes sur le plancher.
+Si j'écrase quelqu'un, que l'on m'avertisse!»</p>
+
+<p>C'étaient de toutes parts des rires et des bénédictions. Saint-Clare
+leur distribua de petites pièces de monnaie.</p>
+
+<p>«Et maintenant, filles et garçons, décampez!» Et la noire et luisante
+assemblée disparut par une des portes du vestibule, suivie d'Éva, qui
+portait un large sac qu'elle avait rempli, pendant <span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> la route, de
+noix, de pommes, de sucre, de rubans, de dentelles et de jouets de
+toutes sortes.</p>
+
+<p>Saint-Clare, en se retournant, aperçut Tom qui se tenait debout, tantôt
+sur un pied, tantôt sur l'autre, assez mal à son aise, tandis
+qu'Adolphe, négligemment appuyé contre une colonne, l'examinait à
+travers une lorgnette d'opéra, d'un air qu'eût pu envier un dandy à la
+mode.</p>
+
+<p>«Eh bien, faquin! dit Saint-Clare, est-ce ainsi que vous traitez votre
+compagnon?... Il me semble, Adolphe, ajouta-t-il en mettant le doigt sur
+la veste de satin brodé, il me semble que ceci est ma veste....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, elle était toute tachée de vin, et un gentleman, dans la
+position de monsieur, n'eût pu la porter dans cet état;... elle n'est
+bonne que pour un pauvre nègre comme moi!»</p>
+
+<p>Et Adolphe hocha la tête et passa ses doigts avec grâce dans ses cheveux
+parfumés.</p>
+
+<p>«Allons! passe pour cette fois, dit Saint-Clare. Voyons! je vais montrer
+Tom à sa maîtresse; vous le conduirez ensuite à la cuisine, et tâchez de
+ne pas prendre vos airs avec lui: sachez qu'il vaut deux freluquets
+comme vous.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur plaisante toujours, dit Adolphe en riant.... Je suis enchanté
+de voir monsieur de si belle humeur.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Tom,» dit Saint-Clare.</p>
+
+<p>Tom entra dans le salon; il regardait silencieusement les tapis de
+velours et cette splendeur, qu'il n'avait pas même rêvée, des glaces,
+des peintures, des tableaux, des statues, des rideaux; et, semblable à
+la reine de Saba devant Salomon, «il n'y avait plus d'esprit en lui;» il
+n'osait même pas marcher par terre.</p>
+
+<p>«Vous voyez, Marie, dit Saint-Clare, que je vous amène enfin un cocher;
+il est aussi sobre qu'il est noir, et vous conduira comme un corbillard
+si cela vous plaît: ouvrez les yeux et regardez-le... et dites
+maintenant que je ne pense pas à vous quand je suis parti!»</p>
+
+<p>Marie ouvrit les yeux et les fixa sur Tom.</p>
+
+<p>«Je suis sûre qu'il boira, dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Non; on me l'a garanti comme une marchandise pieuse et sobre.</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite qu'il tourne bien, mais je ne le crois pas trop!</p>
+
+<p>&mdash;Adolphe! faites descendre Tom... et rappelez-vous ce que je vous ai
+dit.»</p>
+
+<p>Adolphe se retira en marchant fort élégamment; Tom le suivit d'un pas
+pesant.</p>
+
+<p>«C'est un vrai mastodonte! dit Marie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Marie, soyez gracieuse, dit Saint-Clare, en s'asseyant sur un
+tabouret auprès du sopha, dites quelque chose d'aimable à un pauvre
+mari....</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes resté dehors quinze jours de plus que le temps convenu!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais vous savez que je vous en ai dit la raison.</p>
+
+<p>&mdash;Une lettre si courte et si froide!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! chère, la malle partait.... Ce devait être cela ou rien.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours ainsi, dit la femme, on trouve le moyen d'allonger le
+voyage et de raccourcir les lettres....</p>
+
+<p>&mdash;Voyez, reprit Saint-Clare en tirant de sa poche un élégant étui en
+velours et en l'ouvrant; c'est un présent que je vous rapporte de
+New-York, un daguerréotype, clair et net comme une gravure, et
+représentant Éva et son père, la main dans la main.»</p>
+
+<p>Marie regarda le portrait d'un air mécontent.</p>
+
+<p>«Qui vous a fait mettre dans une position si gauche?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! la pose est matière à discussion; mais que trouvez-vous de
+la ressemblance?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous ne tenez pas compte de mon opinion dans un cas, je ne pense
+point qu'elle vous importe dans un autre, dit la femme en refermant
+l'étui.</p>
+
+<p>&mdash;Peste soit des femmes! se dit Saint-Clare en lui-même; et reprenant:
+Voyons! Marie, que pensez-vous de la ressemblance? Soyez raisonnable.</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-mal à vous, Saint-Clare, d'insister ainsi pour me faire
+parler et regarder. Vous savez que j'ai eu la migraine toute la journée,
+et l'on fait tant de bruit depuis que vous êtes venu, que je suis à
+moitié morte....</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes sujette à la migraine, madame? fit miss Ophélia en sortant
+des profondeurs d'un grand fauteuil où elle s'était tranquillement
+assise, faisant l'inventaire et l'estimation du mobilier de
+l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;La migraine! j'en souffre comme une martyre, dit Mme Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;L'infusion de genévrier est excellente pour la migraine, dit miss
+Ophélia. Telle est du moins l'opinion d'Augustine, femme de Dacon
+Abraham Perry, qui était une excellente garde-malade.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai cueillir la première récolte qui mûrira dans notre jardin, au
+bord du lac, dit Saint-Clare; et il sonna.</p>
+
+<p>&mdash;Cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre
+appartement, après ce long voyage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Adolphe, dites à Mammy de venir.»</p>
+
+<p>La mulâtresse qu'Éva avait si joyeusement embrassée entra, coiffée, par
+Éva elle-même, d'un turban rouge et jaune que l'enfant venait de lui
+donner.</p>
+
+<p>«Mammy, dit Saint-Clare, je confie madame à vos soins. Elle est fatiguée
+et a besoin de repos. Conduisez-la à sa chambre, et que tout soit
+confortable.»</p>
+
+<p>Mammy sortit, précédant miss Ophélia.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XVI.<a name="ch16" id="ch16"></a></h2>
+
+<h3>La maîtresse de Tom et ses opinions.</h3>
+
+<p>«Maintenant, Marie, dit Saint-Clare, voici l'aurore de vos jours dorés.
+Je vous ai amené notre cousine de la Nouvelle-Angleterre, la femme
+pratique, qui va décharger vos épaules du poids des soucis, et vous
+donner le temps de redevenir jeune et belle. L'ennui de donner les clefs
+ne vous tourmentera plus.»</p>
+
+<p>Cette remarque était faite à la table du déjeuner, quelques instants
+après l'arrivée de miss Ophélia.</p>
+
+<p>«Elle est la bienvenue, dit Marie en appuyant langoureusement sa tête
+sur sa main. Elle s'apercevra bientôt d'une chose, c'est qu'ici ce sont
+les maîtresses qui sont esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Oh oui! elle s'en apercevra, et de bien d'autres choses encore, dit
+Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;On nous reproche de garder nos esclaves! fit Marie; comme si c'était
+pour notre avantage! Si nous ne consultions que cela, nous les
+renverrions tous d'un seul coup.»</p>
+
+<p>Évangéline fixa sur le visage de sa mère ses grands yeux sérieux; elle
+ne semblait pas comprendre parfaitement cette réponse. Elle dit
+très-simplement:</p>
+
+<p>«Mais alors, maman, pourquoi les gardez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.... pour notre malheur... car ils font le malheur de ma
+vie. Ce sont eux, plus que tout le reste, qui sont cause de ma mauvaise
+santé.... Les nôtres sont les plus mauvais que l'on puisse rencontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Marie, vous avez ce matin vos papillons noirs, dit Saint-Clare. Vous
+savez bien que cela n'est pas!... Mammy, par exemple, n'est-elle point
+le meilleur des êtres?... Que feriez-vous sans elle?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mammy est excellente, dit Mme Saint-Clare; et pourtant, comme tous les
+gens de couleur, elle est horriblement égoïste....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! l'égoïsme est une terrible chose! dit gravement Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple, reprit Marie, n'est-ce point de l'égoïsme, cela, d'avoir
+le sommeil si pesant?... Elle sait que j'ai besoin de petites
+attentions, presque à chaque heure, quand mes crises reviennent; eh
+bien! il est très-difficile de la réveiller. Ce sont mes efforts de la
+nuit dernière qui me rendent si faible ce matin.</p>
+
+<p>&mdash;N'a-t-elle point veillé près de vous toutes ces dernières nuits,
+maman?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit cela? reprit aigrement Marie; elle s'est donc plainte?</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne s'est pas plainte; elle m'a seulement dit combien vous avez eu
+de mauvaises nuits, et cela sans aucun répit.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc, dit Saint-Clare, ne faites-vous pas prendre sa place
+une nuit ou deux à Jane et à Rosa? elle se reposerait!</p>
+
+<p>&mdash;Comment pouvez-vous me proposer cela, Saint-Clare? vous êtes vraiment
+bien irréfléchi! Nerveuse comme je suis, le moindre souffle me tue! une
+main étrangère autour de moi me jetterait dans des convulsions. Si Mammy
+avait pour moi l'intérêt qu'elle devrait avoir, elle veillerait plus
+aisément. J'ai entendu parler de gens qui avaient des serviteurs si
+dévoués.... mais ce bonheur n'a jamais été pour moi!» Et Marie poussa un
+soupir.</p>
+
+<p>Miss Ophélia avait écouté ce discours avec une certaine dignité froide,
+serrant les lèvres comme une personne bien résolue à connaître son
+terrain avant de se hasarder.</p>
+
+<p>«Sans doute Mammy a une sorte de bonté, dit Marie; elle est douce et
+respectueuse, mais au fond du c&oelig;ur elle est égoïste, elle ne cessera
+de regretter et de redemander son mari. Quand je me mariai, je l'amenai
+ici. Mon père garda son mari; il est maréchal, et par conséquent
+très-utile; je pensai et je dis alors que, ne pouvant plus vivre
+ensemble, ils feraient bien de se regarder comme séparés tout à fait.
+J'aurais dû insister et marier Mammy à quelque autre. Je ne le fis
+point: je fus trop indulgente et trop faible. Je dis alors à Mammy
+qu'elle ne devait plus s'attendre à revoir son mari plus d'une ou deux
+fois en sa vie, parce que l'air du pays, chez mon père, ne convenait pas
+à ma santé, et que je ne pouvais pas y retourner; je lui conseillai donc
+de prendre quelqu'un ici, mais non! elle ne voulut pas.... Mammy a
+parfois une sorte d'obstination dont les autres ne peuvent pas
+s'apercevoir comme moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span></p>
+
+<p>&mdash;A-t-elle des enfants? demanda miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle en a deux.</p>
+
+<p>&mdash;Cette séparation doit lui être très-pénible.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien; mais je ne pouvais les amener ici.... c'étaient deux
+petits êtres malpropres, je n'aurais pu les souffrir. Et puis, ils lui
+prenaient tout son temps. Je pense au fond que Mammy a toujours été un
+peu attristée de tout cela; elle ne veut prendre personne, et je crois
+que maintenant, bien qu'elle sache qu'elle m'est nécessaire, si elle le
+pouvait, elle retournerait dès demain vers son mari. Oui, je le
+crois.... Les gens sont si égoïstes maintenant.... même les meilleurs!</p>
+
+<p>&mdash;Cela fait mal d'y penser,» dit Saint-Clare d'un ton sec.</p>
+
+<p>Miss Ophélia fixa sur lui un &oelig;il pénétrant; elle vit toute
+l'irritation qu'il cherchait à contenir, elle vit le sourire sarcastique
+qui plissa ses lèvres.</p>
+
+<p>«Mammy a toujours été ma favorite, reprit Mme Saint-Clare. Je voudrais
+pouvoir montrer sa garde-robe à vos domestiques du nord: soies,
+mousselines et véritables batistes! J'ai quelquefois passé des
+après-midi à lui arranger des chapeaux pour aller à des parties de
+plaisir. Elle a toujours été bien traitée, elle n'a pas reçu le fouet
+plus d'une ou deux fois dans sa vie. Elle a tous les jours du thé ou du
+café fort, avec du sucre blanc. C'est un abus; mais c'est ainsi que
+Saint-Clare veut que l'on soit traité à l'office. Ils font tout ce
+qu'ils veulent. C'est notre faute si nos esclaves sont égoïstes; ils se
+conduisent comme des enfants gâtés. Je l'ai tant répété à Saint-Clare
+que j'en suis fatiguée.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi,» dit Saint-Clare en prenant le journal du matin.</p>
+
+<p>Éva, la belle Éva, avec cette expression de recueillement profond et
+mystique qui lui était particulière, s'avança doucement jusqu'à la
+chaise de sa mère, et lui passa ses petits bras autour du cou.</p>
+
+<p>«Eh bien! Éva, qu'est-ce encore?</p>
+
+<p>&mdash;Maman, ne pourrais-je point vous veiller une nuit, seulement une
+nuit?... Je suis sûre que je n'agacerais pas vos nerfs et que je ne
+dormirais pas.... Je passe si souvent les nuits sans dormir!... je
+réfléchis....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie, enfant, quelle folie! Vous êtes une étrange créature!</p>
+
+<p>&mdash;Le permettez-vous, maman?... Je crois, ajouta-t-elle timidement, que
+Mammy n'est pas bien.... Elle m'a dit que depuis quelque temps elle
+avait toujours mal à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est encore là une des bizarreries de Mammy.... Mammy est comme
+tous les autres nègres: fait-elle du bruit pour un mal de <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> tête ou
+un mal de doigt! Il ne faut pas les encourager à cela: jamais! Chez moi,
+c'est un principe, fit-elle en se retournant vers miss Ophélia.
+Vous-même vous en sentirez bientôt la nécessité!.... Si vous encouragez
+les esclaves à se plaindre ainsi pour rien, vous ne saurez bientôt plus
+auquel entendre. Moi, je ne me plains jamais.... personne ne sait ce que
+je souffre. Je pense que c'est un devoir de souffrir sans rien dire;
+aussi c'est ce que je fais.»</p>
+
+<p>A cette péroraison inattendue, les yeux ronds de miss Ophélia
+exprimèrent un étonnement qu'elle ne put déguiser.... Quant à
+Saint-Clare, il partit d'un immense éclat de rire.</p>
+
+<p>«Saint-Clare rit toujours quand je fais la moindre allusion à mes
+maux!... dit Marie avec une voix de martyr agonisant. Je souhaite qu'il
+ne se le rappelle pas un jour!...»</p>
+
+<p>Marie mit son mouchoir de poche sur ses yeux.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de pénible silence. Saint-Clare se leva, regarda à sa
+montre et dit qu'il avait à sortir. Éva s'élança après lui, miss Ophélia
+et Mme Saint-Clare restèrent seules à table.</p>
+
+<p>«Voilà comme est Saint-Clare, dit Marie en retirant son mouchoir, il ne
+comprend pas.... il ne comprendra jamais ce que je souffre depuis des
+années.... Il aurait raison, si j'étais jamais à me plaindre et à parler
+de moi.... mais je me suis tue, je me suis résignée.... résignée! Et
+Saint-Clare à présent croit que je puis tout tolérer.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia ne savait pas trop ce qu'elle devait répondre.</p>
+
+<p>Pendant qu'elle y réfléchissait, Marie essuyait ses larmes et lissait
+son plumage, comme ferait une colombe après la pluie. Puis elle commença
+avec Ophélia une conversation de ménage, concernant les porcelaines, les
+appartements, les provisions, toutes choses dont il était sous-entendu
+que miss Ophélia prendrait la direction. Elle fit tant de
+recommandations, de réflexions et d'observations, qu'une tête moins
+systématique et moins bien organisée que celle de miss Ophélia n'eût
+certes pu y résister.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit Marie, je crois que j'ai tout dit. La première fois que
+mes crises me reprendront, vous pourrez marcher sans me consulter.
+Seulement, ayez l'&oelig;il sur Éva, il faut la surveiller!</p>
+
+<p>&mdash;Elle me semble une excellente enfant, dit miss Ophélia, je n'ai jamais
+rien vu de meilleur qu'elle.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est bien étrange! bien étrange! fit la mère.... Il y a en elle
+des choses vraiment extraordinaires.... elle ne me ressemble en
+rien....» Et Marie soupira comme si elle eût exprimé là quelque
+douloureuse vérité....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span></p>
+
+<p>«Je l'espère bien qu'elle ne lui ressemble pas!» pensait de son côté
+miss Ophélia.</p>
+
+<p>«Éva a toujours aimé la compagnie des esclaves. Mon Dieu! je sais bien
+que tous les enfants sont comme cela. Moi-même, je jouais avec les
+petits nègres de mon père.... mais cela n'a jamais eu aucun effet sur
+moi. Mais Éva a parfois l'air de se mettre sur un pied d'égalité avec
+tous les gens qui l'approchent!... Je n'ai jamais pu l'en déshabituer.
+Je crois que Saint-Clare l'y encourage.... Saint-Clare gâte tout sous
+son toit.... excepté sa femme!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia continua de garder le plus profond silence.</p>
+
+<p>«Il n'y a pas deux manières d'être avec les esclaves, reprit Marie: il
+faut leur faire sentir leur infériorité et les mater solidement! cela
+m'a toujours été naturellement facile depuis la plus tendre enfance....
+Mais Éva est capable à elle seule de gâter toute une maison. Que
+fera-t-elle quand elle tiendra une maison elle-même? Je déclare que je
+ne m'en doute pas. Je tiens à être bonne avec les esclaves.... je le
+suis; mais il faut leur faire sentir leur position.... c'est ce qu'Éva
+ne fait pas.... Impossible de lui mettre la moindre idée de cela dans la
+tête. Vous l'avez entendue offrir de me soigner la nuit pour que Mammy
+puisse dormir. C'est un échantillon de ce qu'elle ferait si elle était
+laissée à elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit brusquement Ophélia, vous pensez cependant que vos esclaves
+sont des hommes, et qu'il faut bien qu'ils se reposent quand ils sont
+fatigués!</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, certainement. Je veux qu'ils aient tout ce qui est
+juste, tout ce qui est convenable!... Mammy peut dormir dans un instant
+ou dans l'autre; il n'y a pas de difficulté à cela.... Mais c'est bien
+la chose la plus dormeuse que j'aie jamais vue! Assise, debout, à
+l'ouvrage, partout elle dort! Il n'y a pas de danger qu'elle ne dorme
+pas assez, celle-là!... Voyez-vous, traiter les esclaves comme des
+fleurs exotiques ou des porcelaines de Chine, c'est vraiment ridicule,
+dit Marie, en plongeant dans les profondeurs d'un volumineux coussin,
+dont elle retira un élégant flacon de cristal.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez, dit-elle d'une voix mourante, douce comme la brise qui
+passe entre les jasmins d'Arabie, ou comme toute autre chose également
+éthérée; vous voyez, cousine Ophélia, que je ne parle pas souvent de
+moi, ce n'est pas mon habitude.... Je n'aime pas cela!... A vrai dire,
+je n'en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels nous
+différons, Saint-Clare et moi. Saint-Clare ne m'a jamais comprise,
+jamais appréciée. Je crois que cela tient à l'état de ma santé.
+Saint-Clare a de bonnes intentions, je suis portée à le croire; mais les
+hommes sont égoïstes: c'est dans leur constitution; <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> ils ne
+comprennent pas les femmes.... Telle est du moins mon impression.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia, qui avait toute la prudence naturelle aux habitants de la
+Nouvelle-Angleterre et une horreur toute particulière des difficultés de
+famille, miss Ophélia prévit le sort qui la menaçait; elle se fit un
+visage impénétrable, et tirant un long bas qu'elle tenait en réserve
+contre les dangers de l'oisiveté, elle commença de tricoter avec une
+rare énergie, pinçant les lèvres d'un air qui semblait dire: «Vous
+voulez me faire parler, mais je n'ai pas besoin de me mêler de vos
+affaires.» Son visage exprimait autant de sympathies qu'un lion de
+pierre.</p>
+
+<p>Marie n'y prit pas garde; elle avait quelqu'un à qui parler. Elle
+sentait qu'elle devait parler; cela lui suffisait. Elle respira de
+nouveau son flacon pour se redonner quelque force et poursuivit:</p>
+
+<p>«Voyez-vous bien? lorsque j'ai épousé Saint-Clare, je lui ai apporté mon
+bien et mes esclaves; j'ai donc le droit d'en user comme il me plaît....
+Saint-Clare a sa fortune et ses esclaves.... qu'il les traite à sa
+guise. Mais les miens!... Il a sur beaucoup de choses des idées
+extravagantes.... particulièrement sur la manière de traiter les
+esclaves. Il agit comme s'il les mettait avant moi et avant lui-même....
+Il leur laisse tout faire sans même lever le doigt! Sur certaines
+choses, Saint-Clare est effrayant.... il m'effraye moi-même....
+quoiqu'il paraisse, en général, avoir une assez bonne nature.... Il a
+décidé que pas un coup, quoi qu'il arrive, ne serait donné dans la
+maison, à moins que de sa main ou de la mienne!... Il a dit cela de
+telle façon que je ne puis pas aller contre. Vous voyez où cela mène....
+On lui marcherait sur le corps, qu'il ne lèverait pas la main.... Pour
+moi, vous comprenez quelle cruauté ce serait que de me demander un tel
+effort.... Les esclaves sont de grands enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais rien à tout cela, grâce au ciel! dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut; mais vous l'apprendrez, et vous l'apprendrez à vos dépens,
+si vous restez ici. Vous ne sauriez vous imaginer tout ce qu'il y a de
+stupide, d'ingrat, de provoquant chez cette misérable espèce!»</p>
+
+<p>Marie retrouvait ses forces, comme par miracle, quand elle était sur ce
+chapitre; elle ouvrit donc tout à fait les yeux et parut oublier sa
+langueur.</p>
+
+<p>«Vous n'avez pas une idée des épreuves auxquelles ils soumettent les
+maîtresses de maison, chaque jour et à chaque heure!... Mais il est
+inutile de se plaindre à Saint-Clare; il fait de si <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> étranges
+réponses!... Il dit que c'est nous qui les avons faits ce qu'ils sont,
+et que nous devons les prendre ainsi; il dit que leur faute vient de
+nous, et qu'alors il serait cruel de les punir; il dit que nous ne
+ferions pas mieux à leur place.... comme si on pouvait raisonner d'eux à
+nous!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit sèchement Ophélia, ne pensez-vous pas que Dieu les a faits
+du même sang que nous?</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, je ne le pense pas. Vous me la donnez bonne! une race
+dégradée!...</p>
+
+<p>&mdash;Ne pensez-vous pas qu'ils ont des âmes immortelles? continua la
+cousine avec un ton d'indignation croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne dis pas non, fit Marie en bâillant. Pour cela, personne n'en
+doute. Quant à ce qui est de comparer leurs âmes avec les nôtres, c'est
+impossible. Saint-Clare a bien prétendu que séparer Mammy de son mari,
+c'était la même chose que de me séparer de lui!... J'ai beau lui dire
+qu'il y a une différence, il ne peut pas la voir.... C'est comme si on
+disait que Mammy aime ses petits souillons d'enfants comme j'aime Éva!
+Pourtant Saint-Clare a prétendu froidement, sérieusement, que je devais,
+faible comme je suis, renvoyer Mammy et prendre quelque autre personne à
+sa place.... C'était un peu trop fort.... même pour moi! Je ne fais pas
+souvent voir mes sentiments. J'ai pour principe de tout souffrir en
+silence.... mais, cette fois-là, j'éclatai.... Il n'y est pas revenu.
+Mais depuis j'ai compris, à certains regards et à certaines paroles,
+qu'il est toujours dans les mêmes idées; et il est si obstiné, si
+provoquant!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia parut avoir peur de dire quelque chose; elle précipita la
+marche des longues aiguilles avec une fureur qui eût signifié bien des
+choses, si Marie Saint-Clare eût pu comprendre....</p>
+
+<p>«Vous voyez donc bien, continua-t-elle, quel gouvernement vous
+prenez.... une maison sans règle, où les esclaves ont ce qu'ils veulent,
+font ce qu'ils veulent,... excepté quand j'ai la force.... Je prends
+quelquefois mon nerf de b&oelig;uf, mais cela me tue! Si seulement
+Saint-Clare voulait faire comme les autres!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi donc?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, les envoyer à la <i>Calebasse</i>, ou en tout autre lieu où on les
+fouette. Il n'y a pas d'autre moyen.... Si je n'étais pas si débile, je
+gouvernerais avec deux fois plus d'énergie que Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc fait-il? Vous dites qu'il ne frappe jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! les hommes ont une manière de commander.... Cela leur est
+plus facile! Et puis, si vous regardez bien dans l'&oelig;il de
+Saint-Clare, il y a quelque chose d'étrange! Cet &oelig;il, quand il parle
+sévèrement, a comme un éclair. Moi-même j'en ai peur, et <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> les
+esclaves savent bien qu'il faut prendre garde à eux dans ces moments-là!
+Je ne ferais pas tant, avec des tempêtes de coups, que Saint-Clare avec
+un clignement d'&oelig;il, quand il est ému! On ne fait pas de bruit quand
+Saint-Clare est là. C'est pour cela qu'il n'a pas plus de pitié de
+moi!... Mais, quand vous aurez la direction, vous verrez qu'il n'y a pas
+moyen de s'en tirer sans sévérité.... Ils sont si méchants, si
+trompeurs, si paresseux!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! toujours la vieille chanson! dit Saint-Clare en entrant tout à
+coup.... Quel terrible compte ces misérables auront à rendre au jour du
+jugement, surtout pour leur paresse!... Vous voyez que, Marie et moi,
+nous ne leur en donnons pas l'exemple, dit-il en s'étendant tout de son
+long sur un canapé en face de sa femme.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien méchant, Saint-Clare!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? je croyais pourtant bien dire, j'appuyais vos remarques....
+comme je fais toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que cela n'est pas, Saint-Clare!</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis trompé alors.... merci de me reprendre, ma chère!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez me provoquer maintenant!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Marie, il fait très-chaud. Je viens d'avoir une longue
+querelle avec Adolphe; il m'a fatigué.... permettez-moi de me reposer
+sous votre doux sourire.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il passé avec Adolphe? l'impudence de ce drôle est devenue
+excessive, je ne puis plus la supporter. Ah! je voudrais avoir à le
+commander quelque temps sans contrôle.... je le materais bien.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre finesse et
+de votre bon sens ordinaire; quant à Adolphe, voici le cas: il s'est si
+longtemps appliqué à imiter mes grâces et mes perfections, qu'il a fini
+par se prendre pour son maître.... et j'ai été obligé de lui montrer à
+la fin sa méprise.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, il a fallu lui faire comprendre que je voulais conserver
+quelques-uns de mes vêtements pour mon usage personnel.... J'ai dû aussi
+mettre des bornes à son trop magnifique emploi de l'eau de Cologne. J'ai
+même poussé la cruauté jusqu'à le réduire à une seule douzaine de mes
+mouchoirs de batiste.... Adolphe portait tout cela avec des
+fanfaronnades que j'ai dû également modérer par mes conseils paternels.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Saint-Clare, voilà une indulgence vraiment intolérable! Quand
+apprendrez-vous donc comment on traite des esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Et, après tout, le beau malheur qu'un pauvre diable d'esclave <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span>
+veuille ressembler à son maître!... Si je l'ai assez mal élevé pour
+qu'il mette son bonheur dans l'eau de Cologne et les mouchoirs de
+batiste, pourquoi ne pas lui en donner?</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi ne l'avoir pas mieux élevé? dit Ophélia avec une pointe
+d'audace.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fatigue. Oh! cousine, cousine, la paresse perd plus d'âmes que
+vous n'en pouvez sauver. Sans la paresse, moi-même j'aurais été un ange.
+Je suis porté à croire que la paresse est ce que votre ancien docteur
+Botherem, du Vermont, appelait l'essence du mal moral.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, reprit Ophélia, que vous autres possesseurs d'esclaves vous
+prenez une terrible responsabilité.... je ne voudrais pas l'assumer sur
+moi pour mille mondes! Vous devez élever vos esclaves, vous devez les
+traiter comme des créatures raisonnables, comme des âmes immortelles,
+dont vous aurez à rendre compte un jour au tribunal de Dieu! Telle est
+mon opinion.»</p>
+
+<p>Le zèle si longtemps contenu de miss Ophélia éclatait enfin.</p>
+
+<p>«Allons, allons! dit Saint-Clare en se levant, est-ce que vous nous
+connaissez?»</p>
+
+<p>Et il se mit au piano et joua un air gai.</p>
+
+<p>Saint-Clare était un véritable musicien. Sa touche était brillante et
+nette. Ses doigts voltigeaient sur le clavier avec la légèreté aérienne
+d'un oiseau. Il avait un jeu à la fois brillant et puissant; il passait
+d'un morceau à l'autre, comme un homme qui veut se mettre en verve;
+puis, abandonnant tout à coup la musique, il se leva et dit gaiement:
+«Ma foi! cousine, vous avez parlé d'or et bien fait votre devoir; je ne
+vous en estime que davantage. Je ne doute pas que vous ne nous ayez
+montré tout à l'heure un diamant de vérité.... et de la plus belle eau;
+mais vous m'avez envoyé les rayons tellement en plein visage.... que je
+n'en ai pas tout d'abord apprécié la valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Pour mon compte, dit Marie, je ne vois pas l'utilité de l'observation
+de la cousine... S'il y a au monde des gens qui fassent plus que nous
+pour leurs esclaves... qu'on me les montre!... mais ils n'en profitent
+pas; au contraire, ils n'en deviennent que pires. Quant à ce qui est de
+leur parler, je leur ai parlé... à m'en fatiguer; je leur ai enseigné
+leurs devoirs, tout enfin! ils peuvent aller à l'église quand ils
+veulent... bien qu'ils ne puissent comprendre un mot du sermon!... Ainsi
+cela est assez inutile, comme vous voyez!... Mais ils y vont... ils ont
+tous les moyens de s'améliorer, vous voyez. Mais, comme je vous le
+disais, c'est une race dégradée.... Il n'y a pas de remède... Vous ne
+pouvez rien faire pour eux! Vous voyez, <span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> cousine Ophélia, j'ai
+essayé, et vous non... et je suis née, et j'ai été élevée au milieu
+d'eux... Je les connais!»</p>
+
+<p>Ophélia pensa qu'elle en avait dit assez; elle ne répondit rien.
+Saint-Clare siffla un air.</p>
+
+<p>«Saint-Clare, je vous prie de ne pas siffler: cela me fait mal à la
+tête!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne siffle plus! Y a-t-il encore quelque chose que je puisse faire
+pour vous être agréable?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vouliez avoir un peu de sympathie!... Mais vous n'avez jamais
+éprouvé le moindre sentiment pour moi...</p>
+
+<p>&mdash;Cher ange accusateur!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, vous m'irritez de me parler de la sorte...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, comment faut-il que je vous parle? Dites-moi la manière; je
+ne demande qu'à savoir!»</p>
+
+<p>De joyeux éclats de rire, partis de la cour, pénétrèrent à travers les
+rideaux de soie. Saint-Clare alla au balcon, entr'ouvrit les rideaux et
+rit aussi.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce?» dit miss Ophélia en approchant.</p>
+
+<p>Tom était assis dans la cour sur un petit siége de mousse: chacune de
+ses boutonnières était fleurie de jasmins du Cap; Évangéline, heureuse
+et souriante, lui passait une guirlande de roses autour du cou. Quand ce
+fut fait, elle vint, riant toujours, se poser sur ses genoux, comme un
+oiseau familier.</p>
+
+<p>«O Tom! que vous avez une drôle de figure ainsi!»</p>
+
+<p>Tom, gardant toujours son calme et bienveillant sourire, semblait ravi
+lui-même autant que sa jeune maîtresse. Quand il vit Saint-Clare, il
+leva les yeux vers lui d'un air qui demanda grâce.</p>
+
+<p>«Comment pouvez-vous la laisser faire? dit Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?.. je ne sais... cela m'effraye!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien qu'un enfant peut, sans danger, caresser un gros
+chien... même quand il est noir!... Et quand c'est une créature qui
+pense, qui raisonne, qui sent, qui est immortelle? Vous frissonnez!
+avouez-le, cousine. Je vous connais bien, vous autres Américains du
+nord. Ce n'est pas pour nous vanter, mais l'habitude fait chez nous ce
+que le christianisme devrait faire. Elle tue les préjugés... C'est une
+observation que j'ai souvent faite dans mes voyages du nord. Vous
+traitez les nègres comme des crapauds ou des serpents... mais vous vous
+indignez de leurs griefs! Vous ne voulez pas qu'on les maltraite, mais
+vous ne voulez rien avoir à démêler avec eux! Vous voudriez les renvoyer
+en Afrique pour ne <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> plus les voir ni les sentir... et vous leur
+expédieriez un ou deux missionnaires pour les convertir... Est-ce bien
+cela, cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! il y a bien un peu de cela, dit Ophélia toute pensive.</p>
+
+<p>&mdash;Que seraient ces pauvres gens sans les enfants, dit Saint-Clare en
+s'appuyant au balcon et en regardant courir Évangéline qui entraînait
+Tom à sa suite. Le petit enfant est le seul vrai démocrate. Tenez, voici
+Éva! pour elle Tom est un héros! Ses histoires lui semblent
+merveilleuses, ses chansons, ses hymnes méthodistes la réjouissent plus
+qu'un opéra. Sa poche, pleine de colifichets, est pour elle une mine de
+Golconde, et lui c'est le plus étonnant des Toms qui aient jamais porté
+une peau noire. Oui, Éva, c'est une de ces roses de l'Éden, que le
+Seigneur a laissée tomber sur la terre pour les pauvres et les
+humbles... qui moissonnent d'ailleurs assez d'épines!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, dit miss Ophélia toute surprise, en vérité, cousin, on
+dirait, à vous entendre, un professeur!</p>
+
+<p>&mdash;Un professeur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, un professeur de religion!</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne professe pas... et, qui pis est, j'ai peur de ne pas
+pratiquer.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous fait parler ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Rien n'est plus aisé que de parler, dit Saint-Clare. Je crois que
+Shakspeare a fait dire à un de ses personnages: «Il me serait plus
+facile d'apprendre à vingt personnes ce qui serait bon à faire, que
+d'être moi-même une des vingt personnes qui pratiqueraient mes maximes!»
+Il n'y a rien de tel que la division du travail: mon fort à moi, c'est
+de parler; le vôtre, cousine, c'est d'agir!»</p>
+
+<p>La position matérielle de Tom ne lui donnait aucun droit de se plaindre.</p>
+
+<p>Une fantaisie de la petite Éva, ou plutôt la reconnaissance et la grâce
+aimante d'une noble nature, l'avaient poussée à prier M. Saint-Clare
+d'attacher l'esclave à son service spécial. Tom reçut donc l'ordre de
+tout quitter pour le service d'Éva, chaque fois qu'elle le réclamerait.
+Tom était ravi. Il était fort bien vêtu: la livrée était un des luxes de
+Saint-Clare.... Pour Tom, le service des écuries était une sinécure. Il
+avait lui-même des esclaves sous ses ordres. Il se contentait d'une
+simple inspection. Marie Saint-Clare avait déclaré qu'elle ne tolérerait
+pas qu'il sentît le cheval quand il approcherait d'elle. Elle avait donc
+exigé qu'on ne lui imposât aucune corvée dont les conséquences pussent
+réagir sur son système nerveux, fort incapable, disait-elle, de subir de
+pareilles épreuves. Une odeur nauséabonde eût suffi pour mettre fin à
+toutes ses épreuves <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> terrestres! Tom, dans son habit de drap bien
+brossé, coiffé d'un chapeau de castor, chaussé de bottes luisantes, avec
+un col et des manchettes irréprochables, et sa face noire et
+bienveillante, semblait assez respectable pour occuper le siége
+épiscopal de Carthage, qu'obtinrent autrefois des gens de sa couleur.</p>
+
+<p>Il habitait un charmant séjour, considération à laquelle sa race
+sensitive n'est jamais indifférente. Il jouissait avec un bonheur
+tranquille des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums, de la
+lumière même, et de la beauté de la cour; des rideaux de soie, des
+peintures, des lustres, des statuettes, des dorures, qui faisaient à ses
+yeux, des splendeurs du salon, un véritable palais d'Aladdin.</p>
+
+<p>Si l'Afrique doit jamais produire une race cultivée et civilisée&mdash;et le
+temps doit venir où l'Afrique tiendra son rang dans cette marche
+incessante du progrès humain&mdash;la vie s'éveillera là avec une splendeur
+et une magnificence inconnue à nos froides tribus de l'Ouest. Oui, dans
+cette terre mystique de l'or, des perles, des épices ardentes, des
+palmiers ondoyants, des fleurs merveilleuses et de la fertilité sans
+bornes, l'art produira des formes nouvelles, et la magnificence saura
+revêtir un éclat nouveau. La race nègre, qui ne sera plus alors méprisée
+et foulée aux pieds, produira sans doute la dernière et la plus superbe
+manifestation de la vie humaine. Oui, dans leur douceur, dans leur
+humble docilité de c&oelig;ur, dans leur aptitude à se confier à un esprit
+supérieur et à s'en remettre au pouvoir d'en haut; dans la simplicité
+enfantine de leur affection, dans leur oubli des injures reçues, ils
+réaliseront, dans sa forme la plus élevée, la véritable vie chrétienne.
+Dieu châtie ceux qu'il aime; il a choisi la pauvre Afrique, dans cette
+fournaise de l'affliction, pour la placer au premier rang en ce royaume
+suprême qu'il établira, quand tout autre royaume aura été jugé... et
+détruit; car les premiers seront les derniers, et les derniers seront
+les premiers.</p>
+
+<p>Étaient-ce là les idées qui préoccupaient Marie Saint-Clare le matin de
+certain dimanche, quand elle se tenait debout, magnifiquement parée, sur
+le perron de son palais, fermant un bracelet de diamants sur son mince
+poignet? Vraisemblablement c'était cela.... ou quelque chose
+d'équivalent, car Marie patronnait les bonnes &oelig;uvres et elle allait
+en toilette superbe, diamants, soie, dentelles, joyaux et tout enfin,
+elle allait à je ne sais plus quelle église à la mode pour y être
+très-pieuse. Marie, c'était chez elle un principe, était très-pieuse
+tous les dimanches! Il fallait la voir sous son vestibule, si élancée,
+si élégante, tellement aérienne et ondoyante dans tous ses
+mouvements.... c'est à peine si ses dentelles l'enveloppaient comme un
+brouillard tissé! C'était <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> une gracieuse créature! ses pensées
+devaient lui ressembler. Miss Ophélia était, à ses côtés, un vivant
+contraste. Ce n'est pas qu'elle n'eût mis une aussi belle robe de soie,
+un aussi beau châle, un aussi beau mouchoir; mais elle était carrée,
+roide et anguleuse.... elle avait aussi son atmosphère à elle qui
+l'entourait, et si on ne voyait pas cette atmosphère, on la devinait
+aussi bien que la grâce de sa belle voisine.... Cette grâce, ce n'était
+pas du reste la grâce de Dieu, tant s'en faut!</p>
+
+<p>«Où est Éva? dit Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Elle s'est arrêtée dans l'escalier pour dire un mot à Mammy.»</p>
+
+<p>Que disait donc Éva à Mammy? Écoutez, lecteur, et vous l'entendrez,
+quoique Mme Saint-Clare ne l'entendît pas.</p>
+
+<p>«Ma bonne Mammy, je sais que vous avez bien mal à la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bien bonne, miss Éva! Depuis quelque temps j'ai toujours mal
+à la tête.... ça ne fait rien!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cette sortie va vous faire du bien!... Et elle lui jeta les bras
+autour du cou.... Tenez, Mammy, prenez mon flacon.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cette belle chose en or, avec ces diamants? Dieu! miss, je ne
+puis.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi? Vous en avez besoin, et moi pas; maman s'en sert toujours
+pour le mal de tête.... Cela vous fera du bien. Allons! vous allez le
+prendre, pour me faire plaisir!</p>
+
+<p>&mdash;Comme elle parle, cher trésor! dit Mammy, pendant qu'Évangéline lui
+coulait le flacon dans la poitrine, l'embrassait et descendait quatre à
+quatre.</p>
+
+<p>&mdash;Qui donc vous arrêtait? fit la mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je donnais mon flacon à Mammy, pour qu'elle l'emportât à l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! Éva, votre flacon d'or?... à Mammy! dit Marie en frappant du
+pied. Quand saurez-vous donc ce qui est convenable? vite, allez le
+reprendre!»</p>
+
+<p>Évangéline baissa les yeux, fit une petite mine piteuse et retourna
+lentement vers l'escalier.</p>
+
+<p>«Allons, Marie, dit Saint-Clare, laissez cette enfant libre.... qu'elle
+fasse comme il lui plaira.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Saint-Clare, comment voulez-vous qu'elle fasse son chemin dans le
+monde? dit Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le sait; mais elle fera son chemin dans le ciel beaucoup mieux
+que vous et moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! papa, ne dites pas cela; vous faites de la peine à maman, dit la
+petite fille en touchant doucement le coude de son père.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cousin, êtes-vous prêt pour l'office? dit miss Ophélia en se
+tournant tout d'une pièce vers Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y vais pas. Merci bien.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours désiré voir Saint-Clare aller à l'église, dit Marie,
+mais il n'a pas la moindre religion.... c'est vraiment inconvenant!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, dit Saint-Clare; vous autres dames, vous allez à l'église
+pour apprendre à faire votre chemin dans le monde. Votre piété est un
+vernis. Si j'y allais, moi, je voudrais aller au temple de Mammy; il y a
+là du moins de quoi tenir un homme éveillé!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ces braillards de méthodistes!... fi! l'horreur!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est autre chose que la mer morte de vos églises, ma chère Marie!
+positivement! C'est trop demander à un homme que de le conduire là.
+Voyons, Éva, est-ce que cela vous fait plaisir d'y aller? Restez ici,
+nous allons jouer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, papa, il vaut mieux que j'aille à l'église.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est mortellement ennuyeux!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est un peu ennuyeux, dit Éva, et cela m'endort; mais je fais
+tout ce que je peux pour me tenir éveillée.</p>
+
+<p>&mdash;Que faites-vous pour cela?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, vous savez bien, papa, fit-elle tout bas; ma cousine dit que
+Dieu veut que nous y allions. C'est Dieu qui nous donne tout, vous
+savez.... ce n'est pas trop de faire cela pour lui, si cela lui plaît.
+Je vous assure, après tout, que ce n'est pas trop ennuyeux.</p>
+
+<p>&mdash;Chère et charmante petite âme! dit Saint-Clare en l'embrassant, va! et
+prie pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, dit l'enfant, je n'y manque jamais....» Et elle sauta
+dans la voiture à côté de sa mère.</p>
+
+<p>Saint-Clare resta un instant sur le perron, lui envoyant des baisers
+avec les mains pendant que la voiture s'éloignait; il sentit de grosses
+larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>«O Évangéline, la bien nommée! s'écria-t-il; va! tu es bien pour moi un
+évangile que Dieu m'a fait!»</p>
+
+<p>Il eut un moment d'émotion vraie, puis il se mit à fumer un cigare et à
+lire le <i>Picayune</i><a name="FNanchor_14" id="FNanchor_14" href="#Footnote_14" class="fnanchor">[14]</a>, et il oublia son petit
+évangile.... Que de gens font comme lui!</p>
+
+<p>«Voyez-vous, Évangéline, disait la mère chemin faisant, il est toujours
+bien d'être bon avec les gens.... mais il ne faut pas les <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> traiter
+comme nos relations, comme les gens de notre classe! Si Mammy était
+malade, vous ne la feriez pas mettre dans votre lit?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais si, maman, dit Éva; ce serait plus commode pour la soigner, et
+puis mon lit est meilleur que le sien!»</p>
+
+<p>Mme Saint-Clare fut désespérée du manque de sens moral que cette phrase
+révélait.</p>
+
+<p>«Mais comment parvenir à me faire comprendre de cette enfant? dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible!» dit miss Ophélia d'un ton significatif.</p>
+
+<p>Éva parut un moment déconcertée et toute chagrine; mais, par bonheur,
+les enfants ne gardent pas longtemps la même impression: bientôt elle
+rit aux éclats des mille choses plus ou moins drolatiques et bizarres
+qu'elle apercevait à travers les vitres de la portière.</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>«Eh bien! mesdames, dit Saint-Clare au dîner, quel était le programme de
+l'église aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le docteur G.... a fait un magnifique sermon, un de ces sermons
+que vous devriez entendre. Il exprimait toutes mes idées.... exactement.</p>
+
+<p>&mdash;Longs développements, alors! le sujet est vaste.</p>
+
+<p>&mdash;J'entends toutes mes idées sur la société. Il avait pris pour texte
+cette pensée: «Il a fait toutes choses belles dans leur saison.» Il a
+montré comment toutes les classes, toutes les distinctions sociales
+venaient de Dieu; il a dit qu'il était convenable et juste qu'il y eût
+des petits et des grands; que les uns étaient nés pour commander et les
+autres pour obéir. Il a si bien répondu à toutes les objections qu'on
+fait maintenant à l'esclavage! Il a prouvé que la Bible était évidemment
+de notre côté.... J'aurais seulement désiré que vous l'eussiez entendu!</p>
+
+<p>&mdash;Grand merci! ce que j'ai lu dans mon journal m'a fait autant de
+bien.... et, de plus, j'ai fumé mon cigare.... ce que je n'aurais pu
+faire à l'église!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit miss Ophélia, est-ce que vous ne partagez pas ses opinions?</p>
+
+<p>&mdash;Qui? moi! Vous savez que je ne suis qu'un pauvre pécheur que la grâce
+n'a pas touché.... Le côté religieux de ces choses-là me laisse tout à
+fait indifférent! Si je voulais parler sur la question de l'esclavage,
+je dirais net et clair: Nous sommes pour l'esclavage; nous l'avons, nous
+le gardons; c'est dans notre intérêt! et cela <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> nous convient! et
+voilà tout! sans ambages et sans maximes plus ou moins saintes. Je crois
+que tout le monde pourrait me comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Augustin, dit Mme Saint-Clare.... je crois, moi, que vous
+ne respectez rien!... C'est révoltant de vous entendre parler ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Révoltant, c'est le mot!... Mais pourquoi ne pas pousser plus loin les
+explications religieuses? Pourquoi ne pas prouver qu'il est beau en sa
+saison de boire un coup de trop, de rester trop tard à jouer aux cartes,
+et de se livrer à une foule d'autres petites distractions que la
+Providence nous ménage.... et qui sont assez en usage parmi les jeunes
+gens?... Je serais enchanté d'entendre prouver que cela aussi est bien
+en sa saison!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, dit brusquement miss Ophélia, êtes-vous pour ou contre
+l'esclavage?</p>
+
+<p>&mdash;Dans votre Nouvelle-Angleterre, dit gaiement Saint-Clare, vous avez
+une affreuse logique; si je réponds à cette question, vous allez m'en
+faire six autres, toujours de plus en plus difficiles.... Je ne veux pas
+m'enferrer. Je passe ma vie à jeter des cailloux dans les vitres de mes
+voisins.... Je me garde bien de faire mettre des vitres chez moi.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme il est! dit Marie; impossible de le saisir.... et cela,
+parce qu'il n'a pas de religion....</p>
+
+<p>&mdash;De la religion! dit Saint-Clare d'un ton qui fit lever les yeux aux
+deux femmes, de la religion! Est-ce ce que vous entendez au temple que
+vous appelez de la religion? cette doctrine qui se ploie, qui
+s'assouplit, qui monte, qui descend, pour suivre dans ses caprices une
+société égoïste et mondaine! Une religion! cela qui est moins
+scrupuleux, moins généreux, moins juste, moins digne d'un homme que ma
+méchante et aveugle nature, à moi! Non! quand je veux voir de la
+religion, je regarde au-dessus et non pas au-dessous de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Alors vous ne croyez pas que la Bible justifie l'esclavage? dit
+Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;La Bible était le livre de ma mère, reprit Saint-Clare.... elle a vécu
+et elle est morte avec ce livre.... Il me serait triste de penser qu'il
+en fût ainsi!... C'est comme si on disait que ma mère buvait de
+l'eau-de-vie, chiquait du tabac et jurait.... pour me prouver que j'ai
+raison d'en faire autant! Non, je n'aurais pas plus raison pour cela,
+continua-t-il, et cela me priverait du bonheur de respecter ma mère!...
+Et c'est un bonheur, vous le savez, d'avoir dans ce monde quelque chose
+que l'on puisse respecter.... Vous <span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> voyez donc bien, continua-t-il,
+en reprenant son ton léger, que ce qu'il faut, c'est que chaque chose
+soit à sa place. L'édifice social, en Europe et en Amérique, est
+quelquefois composé d'éléments qui supporteraient difficilement la
+critique d'un examen sévère.... On ne vise pas au bien absolu.... on se
+contente de ne pas faire plus mal que les autres. Maintenant, qu'on
+vienne me dire: L'esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons pas
+nous en passer, il nous le faut, ou nous sommes réduits à la mendicité!
+voilà qui est positif, net et clair, et honorable comme la vérité....
+Mais que l'on vienne, avec une mine allongée et hypocrite, me citer
+l'Écriture.... non! non! voilà ce que je n'approuverai jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez pas de charité, dit Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, poursuivit Saint-Clare, mettons à présent que le prix du coton
+baisse de jour en jour et fasse des esclaves une propriété qui se donne
+sur le marché.... ne pensez-vous pas que nous aurons aussitôt une tout
+autre explication de l'Écriture? Quels flots de lumière se répandront
+tout à coup dans l'Église!... Comme il sera démontré que la raison et la
+Bible veulent toute autre chose!</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, dit Marie en s'appuyant nonchalamment sur son coussin, je
+suis enchantée d'être née du temps de l'esclavage, et je crois que c'est
+une bonne chose.... Je sens que cela doit être, et, à coup sûr, je ne
+pourrais pas m'en passer.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, mignonne, dit Saint-Clare à Éva, qui entrait une fleur à la
+main, quel est votre avis?</p>
+
+<p>&mdash;Sur quoi, papa?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'aimez-vous mieux, vivre comme chez votre oncle de Vermont ou
+d'avoir une maison pleine d'esclaves comme ici?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est notre manière qui est la meilleure, dit Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit Saint-Clare en lui touchant le front.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'elle nous donne plus de monde à aimer autour de nous, dit Éva
+en relevant ses yeux pleins d'expression.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà bien Éva, dit Marie, voilà bien une de ses sottes réponses.</p>
+
+<p>&mdash;C'est mal, papa? dit Évangéline en se mettant sur les genoux de son
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, à la façon dont va ce monde, dit Saint-Clare; mais où était donc
+ma petite fille pendant le dîner?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la chambre de Tom à l'écouter chanter.... La mère Dina m'a
+apporté à manger....</p>
+
+<p>&mdash;Écouter chanter Tom!... hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les
+anges tout radieux, sur la terre de Chanaan....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Voyons! est-ce plus joli que l'Opéra? dites-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui; il m'apprendra tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! des leçons de musique!</p>
+
+<p>&mdash;Oui; il chante pour moi.... Je lui fais la lecture dans ma Bible, et
+il m'explique ce que cela veut dire!</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole, dit Marie en riant aux éclats, voilà la meilleure
+plaisanterie de la saison!</p>
+
+<p>&mdash;Je gage, dit Saint-Clare, que Tom n'explique pas si mal l'Écriture.
+Cet esclave a le génie de la religion.... J'avais besoin des chevaux de
+bonne heure ce matin.... Je suis monté à sa chambre, au-dessus de
+l'écurie.... Il faisait sa prière.... Je n'ai rien entendu d'aussi
+touchant.... Il m'y recommandait à Dieu avec un zèle tout
+apostolique....</p>
+
+<p>&mdash;Il se doutait peut-être que vous l'écoutiez.... Je connais ces
+tours-là.</p>
+
+<p>&mdash;Alors il ne serait pas trop poli.... car il disait au bon Dieu son
+opinion de moi assez librement.... Il trouvait que j'avais beaucoup de
+progrès à faire, et c'est pour ma conversion qu'il priait.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, songez-y! fit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est aussi votre avis, je m'en doute bien, dit Saint-Clare.... Eh!
+nous verrons.... n'est-ce pas, Éva?»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XVII.<a name="ch17" id="ch17"></a></h2>
+
+<h3>Comment se défend un homme libre.</h3>
+
+<p>Nous retournons maintenant chez les quakers. Le soir approche; il y a un
+peu d'agitation au logis. Rachel Halliday va d'une place à l'autre; elle
+met ses provisions à contribution pour fournir un petit viatique aux
+amis qui vont partir. Les ombres du soir s'allongent vers l'Orient; à
+l'horizon le soleil rougissant s'arrête tout pensif et verse ses rayons
+calmes et dorés dans la petite chambre où sont assis l'un près de
+l'autre Georges et Élisa. Georges a l'enfant sur ses genoux, et dans sa
+main la main de sa femme. Ils paraissent sérieux et tristes, il y a sur
+leurs joues des traces de larmes.</p>
+
+<p>«Oui, Élisa, disait Georges, je reconnais que tout ce que vous dites est
+vrai: vous valez bien des fois mieux que moi! J'essayerai de faire comme
+vous voulez..... J'essayerai d'avoir des sentiments dignes d'un homme
+libre, dignes d'un chrétien! Le Dieu tout-puissant <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> sait que j'ai
+voulu bien faire.... que j'ai péniblement essayé de bien faire, quand
+tout était contre moi!... et maintenant, je vais oublier le passé.... je
+vais rejeter loin de moi tout sentiment amer et dur.... je vais lire ma
+Bible et apprendre à être bon.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous serons au Canada, je vous aiderai à vivre, reprit Élisa. Je
+sais faire des robes, repasser, blanchir le linge fin.... A nous deux
+nous pouvons nous suffire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Élisa, tant que chacun de nous aura l'autre et que tous deux nous
+aurons notre enfant. Oh! Élisa, si ces gens savaient quel bonheur c'est
+pour un homme de sentir que sa femme et son enfant sont à lui!... Je me
+suis souvent étonné que des hommes qui pouvaient vraiment dire: «ma
+femme, mes enfants,» eussent le c&oelig;ur de penser et de vouloir autre
+chose. Nous n'avons que nos bras, et pourtant je me sens riche et
+fort.... Il me semble que je ne pourrais rien demander de plus à
+Dieu.... Oui, j'ai travaillé jour et nuit jusqu'à vingt et un ans, et je
+n'ai pas un sou vaillant.... Je n'ai pas un toit de chaume pour abriter
+ma tête, pas un pouce de terre que je puisse dire mien.... Mais qu'ils
+me laissent en paix, et je serai heureux et reconnaissant. Je
+travaillerai et j'enverrai aux Shelby le prix du rachat pour vous et
+pour l'enfant.... Quant à mon ancien maître, il est payé au centuple; je
+ne lui dois rien.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas encore hors de danger, dit Élisa; nous ne sommes
+pas encore au Canada!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai; mais il me semble que je respire déjà l'air libre, et que
+cela me rend fort!»</p>
+
+<p>A ce moment on entendit des voix à l'extérieur; on frappa à la porte....
+Élisa l'ouvrit en tressaillant.</p>
+
+<p>Siméon était là avec un autre quaker, qu'il introduisit et présenta sous
+le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, maigre comme une
+perche, rouge de cheveux, avec une expression de visage pleine de
+finesse et de perspicacité; il était loin d'avoir la physionomie calme,
+placide, détachée du monde, de Siméon Halliday. C'était au contraire un
+homme très-éveillé, très au fait, et qui paraissait s'estimer d'autant
+plus qu'il savait ce dont il était capable.... Tout cela du reste
+s'accordait assez mal, nous le reconnaissons, avec le chapeau à larges
+bords et la phraséologie de sa communion.</p>
+
+<p>«Notre ami Phinéas, dit Siméon Halliday, a découvert quelque chose
+d'important pour toi et les tiens; tu ferais bien de l'écouter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit Phinéas, et cela montre une fois de plus qu'il est
+bon, dans certains endroits, de ne dormir que d'une oreille. La nuit
+dernière, je me suis arrêté dans une petite taverne solitaire, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> de
+l'autre côté de la route. Tu te rappelles, Siméon, cet endroit où, l'an
+passé, nous avons vendu des pommes à une grosse femme qui avait de
+longues boucles d'oreilles?.... J'étais fatigué de ma route; je
+m'étendis, dans un coin, sur une pile de sacs, et je jetai une peau de
+bison sur moi... en attendant que mon lit fût prêt.... Qu'est-ce que je
+fais?... Je m'endors.</p>
+
+<p>&mdash;Avec une oreille ouverte, Phinéas? dit tranquillement Siméon.</p>
+
+<p>&mdash;Non, de toutes mes oreilles, une heure ou deux! J'étais très-fatigué.
+Quand je revins un peu à moi, il y avait des hommes dans l'appartement,
+assis autour d'une table, buvant et causant.... Comme j'avais entendu
+dire un mot des quakers, j'écoutai un peu. «Ainsi, disait l'un, ils sont
+chez les quakers, sans aucun doute!» Ici, j'écoutai des deux oreilles.
+C'était de vous autres qu'ils parlaient. J'entendis tout leur plan.
+Georges devait être renvoyé à son maître, dans le Kentucky, pour qu'on
+en fît un exemple capable de terrifier à jamais les nègres qui veulent
+fuir; deux d'entre eux devaient aller vendre Élisa à la
+Nouvelle-Orléans.... ils espéraient en tirer seize à dix-huit cents
+dollars; l'enfant devait être rendu à un marchand qui l'avait acheté;
+Jim et sa mère seraient également renvoyés à leur maître, dans le
+Kentucky. Ils disaient que dans la ville voisine il y avait deux
+constables qu'ils emmenaient avec eux pour reprendre les fugitifs....
+que la jeune femme serait conduite devant le juge, et qu'un de ces
+individus, qui est petit et qui a la voix douce, jurerait qu'elle était
+à lui.... Ils savaient du reste le chemin que nous allons suivre, et
+viendraient à sept ou huit à notre poursuite. Et maintenant que faut-il
+faire?»</p>
+
+<p>Pendant cette communication, le groupe gardait une attitude vraiment
+digne de la peinture. Rachel Halliday, qui venait de quitter ses gâteaux
+pour écouter les nouvelles, levait au ciel ses mains blanches de farine;
+l'inquiétude se lisait sur son visage. Siméon réfléchissait
+profondément. Élisa entourait Georges de ses bras, et n'en pouvait
+détacher ses yeux. Georges serrait les poings, son &oelig;il lançait des
+éclairs.... il avait le port et l'attitude d'un homme qui sait qu'on
+veut livrer son fils et vendre sa femme à l'encan.... et cela sous la
+protection des lois d'une nation chrétienne!</p>
+
+<p>«Georges, que ferons-nous? dit Élisa d'une voix éteinte.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais ce que je ferai, dit Georges en rentrant dans la chambre à
+coucher, où il examina ses pistolets.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! dit Phinéas à Siméon, en hochant la tête, tu vois comme cela
+va se passer.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois bien, dit Siméon; je souhaite qu'on n'en vienne pas là.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux entraîner personne avec moi, dit Georges; prêtez-moi
+seulement votre voiture, et indiquez-nous la route; je vais conduire.
+Jim a la force d'un géant. Il est brave comme la mort et le désespoir,
+et moi aussi!</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, ami, dit Phinéas; mais avec tout cela tu as encore besoin
+de quelque chose, de quelqu'un qui te conduise. Bats-toi, c'est ton
+affaire, parfaitement; mais il y a dans cette route deux ou trois choses
+que tu ne connais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne veux pas vous compromettre, dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Compromettre! dit Phinéas avec une expression de malice et de ruse. En
+quoi me compromettre, s'il te plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Phinéas est sage et habile, dit Siméon, tu peux t'en rapporter à lui,
+Georges.»</p>
+
+<p>Et lui mettant la main sur l'épaule et regardant les pistolets:</p>
+
+<p>«Ne fais pas trop vite usage de ceci! Le jeune sang est chaud.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'attaquerai pas, répondit Georges. Tout ce que je demande à ce
+pays, c'est qu'il me laisse.... j'en veux sortir paisiblement. Mais....»</p>
+
+<p>Il s'arrêta, son front s'obscurcit, et une expression terrible passa sur
+son visage.</p>
+
+<p>«J'ai eu une s&oelig;ur vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... je
+sais pourquoi faire! et je resterais paisible pendant qu'on m'enlèverait
+ma femme pour la vendre.... alors que Dieu m'a donné des bras vaillants
+pour la défendre! Non! Dieu m'en garde! avant de me laisser prendre ma
+femme et mon fils, je combattrai jusqu'au dernier soupir. Pouvez-vous me
+blâmer?</p>
+
+<p>&mdash;Aucun homme ne peut te blâmer! la chair et le sang ne peuvent agir
+autrement.... Malheur au monde à cause de ses péchés, mais malheur
+surtout à ceux par qui les péchés arrivent!</p>
+
+<p>&mdash;Ne feriez-vous pas la même chose à ma place, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Je désire n'être pas tenté, dit Siméon. La chair est faible.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que ma chair serait assez ferme en pareil cas, dit Phinéas en
+étendant ses bras longs comme des ailes de moulin à vent. Je suis sûr,
+ami Georges, que, le cas échéant, je pourrai te débarrasser d'un de ces
+individus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'il est jamais permis de résister au mal par la force, c'est
+maintenant, c'est à Georges que cela est permis!... Mais les pasteurs du
+peuple nous ont montré une voie meilleure; ce n'est point par la colère
+de l'homme que la justice de Dieu opère ses &oelig;uvres. La justice de
+Dieu va au contraire contre nos instincts corrompus, et nul ne la reçoit
+que celui à qui elle a été donnée par le ciel; prions donc le ciel de
+n'être point tentés.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je fais, dit Phinéas.... Mais si nous sommes trop
+tentés.... qu'ils prennent garde à eux.... Je ne dis que cela!</p>
+
+<p>&mdash;On voit bien que tu n'es pas né parmi les quakers, Phinéas.... Chez
+toi le vieil homme reprend toujours le dessus.»</p>
+
+<p>Pour dire vrai, Phinéas avait été longtemps un coureur de bois,
+intrépide chasseur, redoutable au gros gibier.... Mais il s'était épris
+d'une belle quakeresse, et touché par ses charmes, il était entré dans
+sa communion; mais, quoiqu'il en fût maintenant un digne et
+irréprochable membre, les plus fervents lui reprochaient encore un
+certain levain de l'ancien monde.</p>
+
+<p>«L'ami Phinéas a toujours des façons à lui, dit Rachel en souriant; mais
+après tout.... nous savons que son c&oelig;ur est bien placé!</p>
+
+<p>&mdash;Ne faut-il point nous hâter? dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Je me suis levé à quatre heures et je suis venu à toute vitesse,
+reprit Phinéas. S'ils ont suivi leur plan, j'ai sur eux deux ou trois
+heures d'avance.... Il n'est pas prudent d'ailleurs de partir avant la
+chute du jour. Il y a dans le village trois ou quatre mauvais drôles qui
+pourraient nous inquiéter et nous retarder.... Nous pourrons nous
+risquer dans deux heures. Je vais aller trouver l'ami Michaël Cross et
+le prier de nous suivre, sur son petit bidet, pour éclairer la route et
+nous avertir. Ce petit bidet-là va bien; s'il y a quelque danger,
+Michaël nous préviendra. Je vais avertir Jim et la vieille femme de se
+tenir prêts et de voir aux chevaux. Nous avons des chances d'atteindre
+notre première station avant d'être attaqués. Du courage donc, ami
+Georges! ce n'est pas la première passe difficile où je me trouve avec
+les tiens.»</p>
+
+<p>Phinéas sortit et ferma la porte sur lui.</p>
+
+<p>«Phinéas ne craint rien et fera tout pour toi, Georges, dit Siméon.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui m'attriste, répondit Georges, c'est de vous faire courir à tous
+quelques périls.</p>
+
+<p>&mdash;Tu nous feras plaisir, ami, de ne plus répéter ce mot-là. Ce que nous
+faisons, nous sommes obligés en conscience à le faire; nous ne pouvons
+pas agir autrement. Et maintenant, mère, dit-il en se tournant vers
+Rachel, hâte les préparatifs: il ne faut pas renvoyer nos amis à jeun.»</p>
+
+<p>Pendant que Rachel et ses enfants achevaient les gâteaux de maïs et
+faisaient cuire le poulet et le jambon, Georges et sa femme étaient
+assis dans le petit salon, les bras entrelacés, songeant que, dans
+quelques heures, ils seraient peut-être séparés pour toujours.</p>
+
+<p>«Élisa, lui disait Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des
+terres, de l'argent, ne peuvent s'aimer comme nous faisons, <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> nous
+qui n'avons que nous-mêmes. Jusqu'à ce que je vous aie connue, Élisa,
+personne ne m'aima, que ma s&oelig;ur et ma mère, ce pauvre c&oelig;ur
+brisé!... Je me rappelle cette chère Émilie, le matin du jour où le
+marchand l'emmena. Elle vint à moi, dans le coin où je dormais....
+«Pauvre Georges, disait-elle, c'est ta dernière amie qui s'en va!
+qu'adviendra-t-il de toi, pauvre enfant?» Je me levai, je l'entourai de
+mes bras.... je sanglotai.... je pleurai.... elle pleurait aussi, et ce
+furent les dernières paroles affectueuses que j'entendis.... Deux ans se
+passèrent, et mon c&oelig;ur se flétrit et se dessécha comme le sable....
+jusqu'à ce que je vous aie vue.... Votre amour fut pour moi une
+résurrection.... Vous me rappeliez d'entre les morts. Depuis, j'ai été
+un homme nouveau. Et, maintenant, sachez-le bien, Élisa, je vais
+peut-être verser la dernière goutte de mon sang.... Mais ils ne vous
+arracheront point à moi.... Pour vous prendre, il faudra passer sur mon
+cadavre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que Dieu ait pitié de nous, dit Élisa. S'il voulait seulement nous
+permettre de sortir de ce pays.... c'est tout ce que nous lui demandons.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu est-il de leur côté? dit Georges, songeant moins à parler à sa
+femme qu'à épancher ses amères pensées. Voit-il tout ce qu'ils font?
+comment permet-il que de telles choses arrivent?... Ils disent que la
+Bible est pour eux! C'est le pouvoir qui est pour eux. Ils sont riches,
+heureux; ils sont membres des églises; ils s'attendent à aller au ciel.
+Ils ont tout ce qu'ils veulent dans ce monde, et d'autres chrétiens,
+pauvres, honnêtes et fidèles, aussi bons et meilleurs qu'eux, sont
+couchés dans la poussière, sous leurs pieds! Ils les achètent, les
+vendent! Ils trafiquent du sang de leur c&oelig;ur, de leurs soupirs et de
+leurs larmes.... et Dieu le permet!</p>
+
+<p>&mdash;Ami Georges, dit Siméon du fond de la cuisine, écoute ce psaume, il te
+fera du bien.»</p>
+
+<p>Georges approcha sa chaise de la porte, et Élisa, essuyant ses larmes,
+s'approcha aussi pour écouter; et Siméon lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Pour moi, mes pieds m'ont presque manqué, et j'ai failli tomber en
+ marchant;</p>
+
+ <p>«Parce que j'ai eu de vaines pensées, en voyant la prospérité des
+ méchants.</p>
+
+ <p>«Ils ne participent point aux travaux et aux misères des autres hommes.</p>
+
+ <p>«C'est pourquoi l'orgueil les entoure comme une chaîne.</p>
+
+ <p>«La violence les couvre comme un vêtement.</p>
+
+ <p><span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span></p>
+
+ <p>«Leurs yeux sont remplis d'insolence, et ils ont plus que leur c&oelig;ur
+ ne peut désirer.</p>
+
+ <p>«Et ils sont corrompus, et ils tiennent de méchants discours au sujet de
+ la servitude: leurs discours sont superbes!</p>
+
+ <p>«C'est pourquoi le peuple, se retournant et voyant la coupe pleine, se
+ dit:</p>
+
+ <p>«Dieu voit-il? Y a-t-il quelque savoir dans le Très-Haut?»</p>
+</div>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas ainsi, ajouta Siméon, n'est-ce pas ainsi que Georges
+pense?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Georges, j'aurais pu écrire cela moi-même.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute donc encore, reprit Siméon.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Quand j'eus ces pensées, elles me furent amères. Mais j'entrai dans le
+ sanctuaire de Dieu, et je compris.</p>
+
+ <p>«Seigneur! tu les as placés dans des endroits glissants, tu les as
+ précipités vers la destruction.</p>
+
+ <p>«Comme le rêve d'un homme qui s'éveille, ô Dieu! en te réveillant tu
+ briseras leur image!</p>
+
+ <p>«Cependant je suis continuellement avec toi, et tu m'as tenu par la main
+ droite.</p>
+
+ <p>«Tu me guideras par tes conseils et tu me recevras dans ta gloire!</p>
+
+ <p>«Il est bon à moi de m'attacher à mon Dieu. J'ai mis mon espérance dans
+ le Seigneur Dieu.»</p>
+</div>
+
+<p>Ces paroles de la sagesse divine, prononcées par la bouche amie du
+vieillard, passèrent, comme une musique sacrée, sur l'âme malade et
+irritée du jeune homme: et, sur ses beaux traits, une expression de
+douceur soumise remplaça la haine farouche.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Si ce monde était tout, Georges, reprit Siméon, tu pourrais en effet
+ demander où est le Seigneur. Mais souvent ce sont ceux-là même qui ont
+ eu le moins ici-bas qu'il choisit pour les placer dans son royaume! Mets
+ ta confiance en lui, peu importe ce qui t'arrivera ici; tout sera remis
+ à sa place un jour.»</p>
+</div>
+
+<p>Si ces paroles eussent été prononcées par quelque orateur à son aise,
+indulgent pour lui-même, qui les eût laissées tomber de sa bouche comme
+des fleurs de rhétorique à l'usage des malheureux, elles n'auraient pas
+produit grand effet; mais, venant d'un homme qui chaque jour, et avec un
+calme suprême, bravait l'amende et la prison pour la cause de Dieu et de
+l'homme, elles avaient un poids qui faisait tout céder. Les deux pauvres
+fugitifs sentaient le calme et la force pénétrer dans leur âme.</p>
+
+<p>Rachel prit alors Élisa par la main et la conduisit à table. On frappa
+un petit coup à la porte: Ruth entra.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span></p>
+
+<p>«J'ai couru, dit-elle, pour apporter à l'enfant ces trois petites paires
+de bas propres, chauds et en laine. Il fait si froid, tu sais, au
+Canada!... Toujours du courage, Élisa!» dit-elle en se mettant à table
+auprès de la jeune femme, et lui serrant affectueusement la main.</p>
+
+<p>Et elle glissa un gâteau entre les doigts d'Henri.</p>
+
+<p>«Je lui en ai apporté d'autres, dit-elle en fouillant dans sa poche....
+Les enfants, tu sais, ça mange toujours!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dit Élisa, que vous êtes bonne!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Ruth, assieds-toi et soupe, dit Rachel.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! Imagine-toi, j'ai laissé John avec le baby.... et des
+gâteaux au four.... Si je m'arrête une minute, John va laisser brûler
+les gâteaux et donner à l'enfant tout ce qu'il y a de sucre à la maison.
+C'est son caractère, dit la petite quakeresse en riant. Ainsi, adieu
+Élisa! adieu Georges! que Dieu protége votre voyage!...»</p>
+
+<p>Et elle disparut en sautillant.</p>
+
+<p>Un moment après, une grande voiture couverte s'arrêta devant la porte.
+La nuit était claire et toute scintillante d'étoiles. Phinéas sauta
+vivement à bas de son siége pour faire placer les voyageurs. Georges
+sortit; il tenait son enfant d'une main, sa femme de l'autre. Son pas
+était ferme, son visage plein de courage et de résignation. Rachel et
+Siméon venaient après lui.</p>
+
+<p>«Descendez un peu, vous autres, dit Phinéas à ceux qui se trouvaient
+déjà dans la voiture, que j'arrange le fond pour les femmes et pour
+l'enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux peaux du buffle, dit Rachel, mets-les sur le banc; les
+cahots sont durs, la nuit.»</p>
+
+<p>John descendit le premier et aida sa mère à descendre. Il en prenait le
+soin le plus touchant. La pauvre femme jetait partout des regards
+inquiets, comme si elle se fût attendue à voir à chaque instant arriver
+ses persécuteurs.</p>
+
+<p>«Jim, vos pistolets! dit Georges à voix basse. Et vous savez ce que nous
+ferons, si on nous attaque....</p>
+
+<p>&mdash;Si je le sais! dit Jim en montrant sa large poitrine et en respirant
+vaillamment.... Ne craignez rien, je ne leur laisserai pas reprendre ma
+mère!»</p>
+
+<p>Pendant qu'il échangeait ces quelques mots, Élisa avait pris congé de sa
+bonne amie Rachel. Siméon la plaça dans la voiture, et elle s'y installa
+dans le fond avec son enfant. La vieille femme vint se placer à côté
+d'elle. Georges et Jim se placèrent devant elle sur un banc grossier, et
+Phinéas sur le siége.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span></p>
+
+<p>«Adieu, mes amis! dit Siméon.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu vous bénisse!» répondit-on.</p>
+
+<p>Et la voiture partit en faisant craquer le sol gelé sous les roues.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas moyen de causer.</p>
+
+<p>On roula à travers les chemins du bois à demi défriché; on franchit de
+larges plaines, on gravit des collines, on descendit dans les vallées,
+et les heures passaient.</p>
+
+<p>L'enfant s'endormit bientôt et tomba lourdement sur le sein de sa mère.
+La pauvre vieille négresse oublia ses craintes, et, vers le point du
+jour, Élisa elle-même ferma les yeux. Phinéas était le plus gai de la
+compagnie; il sifflait, pour abréger la route, certains airs un peu
+profanes... pour un quaker.</p>
+
+<p>Vers trois heures, l'oreille de Georges saisit le bruit vif et rapide
+d'un sabot de cheval; il donna un coup de coude à Phinéas, qui arrêta
+pour écouter.</p>
+
+<p>«Ce doit être Michaël; je reconnais le galop de son bidet.»</p>
+
+<p>Il se leva et regarda avec une certaine inquiétude.</p>
+
+<p>Ils aperçurent, au sommet d'une colline assez éloignée, un homme qui
+venait vers eux à fond de train.</p>
+
+<p>«C'est lui!» dit Phinéas.</p>
+
+<p>Georges et Jim sautèrent à bas avant de savoir trop ce qu'ils allaient
+faire; ils se tournèrent silencieusement du côté où ils voyaient venir
+le messager attendu. Il avançait toujours; une hauteur le déroba un
+instant, mais ils entendaient toujours l'allure précipitée: enfin on
+l'aperçut au sommet d'une éminence, et à portée de la voix.</p>
+
+<p>«Oui! c'est Michaël. Holà! ici, par ici, Michaël!</p>
+
+<p>&mdash;Phinéas! est-ce toi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle? Viennent-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont derrière moi, huit ou dix! échauffés par l'eau-de-vie,
+jurant, écumant comme autant de loups.»</p>
+
+<p>A peine avait-il parlé qu'une bouffée de vent apporta le bruit du galop
+de leurs chevaux.</p>
+
+<p>«Remontez! Vite, vite en voiture, dit Phinéas. Si vous voulez combattre,
+attendez que je vous choisisse l'endroit....»</p>
+
+<p>Ils remontèrent. Phinéas lança les chevaux au galop. Michaël se tenait à
+côté d'eux. Les femmes entendaient.... elles voyaient dans le lointain
+une troupe d'hommes, dont la silhouette brune se découpait sur les
+bandes roses du ciel matinal. Encore une colline franchie, et les
+ravisseurs allaient apercevoir la voiture, si reconnaissable à la
+blancheur de sa bâche.... On entendit un cri de <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> triomphe brutal....
+Élisa, prête à se trouver mal, serrait son enfant sur son c&oelig;ur; la
+vieille femme priait et soupirait; Georges et Jim saisirent leurs
+pistolets d'une main convulsive.</p>
+
+<p>Les ennemis gagnaient du terrain; la voiture tourna brusquement et
+s'arrêta près d'un bloc de rochers escarpés, surplombants, dont la masse
+solitaire s'élevait au milieu d'un vaste terrain doux et uni. Cette
+pyramide isolée montait, gigantesque et sombre, dans le ciel brillant,
+et semblait promettre un abri inviolable. Phinéas connaissait
+parfaitement l'endroit; il y était souvent venu dans ses courses de
+chasseur. C'était pour l'atteindre qu'il avait si vivement poussé ses
+chevaux.</p>
+
+<p>«Nous y voilà, dit-il en arrêtant et en sautant à bas du siége....
+Allons! tous, vite à terre, et grimpez avec moi dans ces rochers!
+Michaël, mets ton cheval à la voiture et va chez Amariah; ramène-le avec
+quelques-uns des siens pour dire un mot à ces drôles!»</p>
+
+<p>En un clin d'&oelig;il tout le monde fut descendu.</p>
+
+<p>«Par ici, dit Phinéas, en attrapant le petit Henri; par ici, prenez la
+femme! et, si jamais vous avez su courir, courez maintenant!»</p>
+
+<p>L'exhortation était au moins inutile; en moins de temps que nous ne
+saurions le dire, la haie fut franchie, la petite troupe s'élançait vers
+les rochers, tandis que Michaël, suivant le conseil de Phinéas,
+s'éloignait rapidement.</p>
+
+<p>«Avancez, dit Phinéas, au moment où, déjà plus près du rocher, ils
+distinguaient, aux lueurs mêlées de l'aube et des étoiles, la trace d'un
+sentier âpre, mais nettement marqué, qui conduisait au c&oelig;ur du roc.
+Voilà une de nos cavernes de chasse.... Venez!»</p>
+
+<p>Phinéas allait devant, bondissant comme une chèvre, de pic en pic, et
+portant l'enfant dans ses bras. Jim venait ensuite, chargé de sa vieille
+mère. Georges et Élisa fermaient la marche.</p>
+
+<p>Les cavaliers arrivèrent à la haie, et descendirent en proférant des
+cris et des serments; ils se préparaient à suivre les fugitifs. Après
+quelques minutes d'escalade, ceux-ci se trouvèrent au sommet du roc. Le
+sentier passait alors à travers un étroit défilé où l'on ne pouvait
+marcher qu'un de front. Tout à coup ils arrivèrent à une crevasse d'à
+peu près trois pieds de large et de trente pieds de profondeur, qui
+séparait en deux la masse des rochers; précipice escarpé,
+perpendiculaire comme les murs d'un château fort. Phinéas franchit
+aisément la crevasse et déposa l'enfant sur un épais tapis de mousse
+blanche.</p>
+
+<p>«Allons, allons, vous autres, sautez tous! il y va de la vie....»</p>
+
+<p>Et ils sautèrent, en effet, l'un après l'autre. Quelques fragments <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span>
+de rochers, formant comme un ouvrage avancé, les dérobaient au regard
+des assaillants.</p>
+
+<p>«Bien! nous voici tous, dit Phinéas, avançant la tête au-dessus de ce
+rempart naturel pour suivre le mouvement de l'ennemi.»</p>
+
+<p>L'ennemi s'était engagé dans les rochers.</p>
+
+<p>«Qu'ils nous attrapent s'ils peuvent; mais ils vont être obligés de
+marcher un à un entre ces rochers, à la portée de nos pistolets.... Vous
+voyez bien, enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je vois bien, dit Georges; mais, comme ceci nous est une affaire
+personnelle, laissez-nous seuls en courir le risque et seuls combattre.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! Georges, combats tout à ton aise, dit Phinéas en mâchant
+quelque feuille de mûrier sauvage, mais tu me laisseras bien le plaisir
+de regarder, j'imagine. Vois-les donc délibérer et lever la tête, comme
+des poules qui vont sauter sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de
+leur dire un mot d'avertissement avant de les laisser monter?...
+Dis-leur seulement qu'on va tirer dessus!»</p>
+
+<p>La troupe, que l'on pouvait maintenant très-nettement distinguer, se
+composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux
+constables et d'un renfort de chenapans, recrutés à la taverne pour
+quelques verres d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>«Eh bien, Tom, dit l'un d'eux, vos lapins sont joliment pris!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, les voici là-haut.... et voici le sentier.... Il faut marcher....
+ils ne vont pas sauter du haut en bas, ils sont pris!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les rochers, et ce
+ne serait pas agréable du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! reprit Tom d'un air railleur, toujours penser à votre peau!
+il n'y a pas de danger; les nègres ont trop peur.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas pourquoi je ne penserais pas à ma peau, fit Marks, je
+n'en possède pas de meilleure.... Quelquefois les nègres se battent
+comme des diables.»</p>
+
+<p>En ce moment Georges apparut au sommet du rocher, et d'une voix calme et
+claire:</p>
+
+<p>«Messieurs, dit-il, qui êtes-vous et que voulez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Nous venons reprendre un troupeau de nègres en fuite, dit Loker,
+Georges et Élisa Harris et leur fils, Jim Selden et une vieille femme.
+Nous avons avec nous des constables et un warrant<a name="FNanchor_15" id="FNanchor_15" href="#Footnote_15" class="fnanchor">[15]</a> pour les
+prendre.... et nous allons les prendre. Vous entendez? Êtes-vous <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span>
+Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le
+Kentucky?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Georges Harris. Un monsieur Harris, du Kentucky, dit que je
+suis à lui. Mais maintenant je suis un homme libre, sur le sol libre de
+Dieu! et je revendique comme miens ma femme et mon enfant. Jim et sa
+mère sont ici.... Nous avons des armes pour nous défendre.... et nous
+comptons nous défendre. Vous pouvez monter si vous voulez.... mais le
+premier qui se montre à la portée de nos balles est un homme mort, et le
+second aussi, et le troisième, et ainsi de suite jusqu'au dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons! jeune homme, dit un personnage court et poussif qui
+s'avança en se mouchant, tous ces discours ne sont pas convenables dans
+votre bouche. Vous voyez que nous sommes des officiers de justice....
+nous avons la loi de notre côté, et le pouvoir, et tout! Ce que vous
+avez de mieux à faire, voyez-vous, c'est de vous rendre paisiblement....
+aussi bien tôt ou tard il va falloir que vous en veniez là!</p>
+
+<p>&mdash;Je sais bien que vous avez le pouvoir et la loi de votre côté,
+répondit Georges avec amertume.... Vous voulez vous emparer de ma femme,
+pour la vendre à la Nouvelle-Orléans. Vous voulez étaler mon fils comme
+un veau dans le parc d'un marchand! Vous voulez renvoyer la vieille mère
+de Jim à la bête brute qui la fouettait et qui la maltraitait, parce
+qu'elle ne pouvait pas maltraiter Jim lui-même. Moi et Jim, vous voulez
+nous rendre au fouet et à la torture.... Vous voulez nous faire écraser
+sous le talon de ceux que vous appelez nos maîtres.... et vos lois vous
+protégent.... Eh bien! honte à vos lois et à vous! Mais vous ne nous
+tenez pas encore! Nous ne reconnaissons pas vos lois, nous ne
+reconnaissons pas votre pays. Nous sommes ici sous le ciel de Dieu,
+aussi libres que vous-mêmes; et, par ce grand Dieu qui nous a faits, je
+vous le jure, nous allons combattre pour notre liberté jusqu'à la mort!»</p>
+
+<p>Pendant qu'il faisait cette déclaration d'indépendance, Georges se
+tenait debout, en pleine lumière, sur le rocher. Les rayons de l'aurore
+éclairaient son visage basané; l'indignation suprême et le désespoir
+mettaient des flammes dans ses yeux, et en parlant il élevait sa main
+vers le ciel comme s'il en eût appelé de l'homme à la justice de Dieu.</p>
+
+<p>Ah! si Georges eût été quelque jeune Hongrois défendant au milieu de ses
+montagnes la retraite des proscrits fuyant l'Autriche pour gagner
+l'Amérique.... on eût appelé cela un sublime héroïsme! Mais, comme
+Georges n'était qu'un Africain, défendant une retraite <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> des
+États-Unis au Canada, nous sommes trop bien élevés et trop patriotes
+pour voir là aucune espèce d'héroïsme.</p>
+
+<p>Si quelques-uns de nos lecteurs y veulent en trouver malgré nous, que ce
+soit à leurs risques et périls! Oui, quand les Hongrois désespérés
+échappent aux autorités légitimes de leur pays, la presse et le
+gouvernement américain sonnent en leur faveur des fanfares de triomphe
+et leur souhaitent la bienvenue.... Mais, quand les nègres fugitifs font
+la même chose, c'est.... oui! qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>N'importe! Ce qu'il y a de certain, c'est que l'attitude, l'&oelig;il, la
+voix, tout l'orateur, enfin, réduisit au silence la troupe de Tom Loker.
+Il y a dans l'intrépidité et le courage quelque chose qui fascine un
+moment même la plus grossière nature. Marks fut le seul qui n'éprouva
+aucune émotion. Il arma résolûment son pistolet, et, pendant l'instant
+de silence qui suivit le discours de Georges, il fit feu sur lui.</p>
+
+<p>«Vous savez, dit-il en essuyant son pistolet sur sa manche, qu'on aura
+autant pour lui mort que vivant!»</p>
+
+<p>Georges fit un bond en arrière. Élisa poussa un cri terrible. La balle
+avait passé dans les cheveux du mari et effleuré la joue de la femme;
+elle alla s'enfoncer dans un arbre.</p>
+
+<p>«Ce n'est rien, Élisa, dit Georges vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont des gueux! dit Phinéas.... Mais, au lieu de faire des
+discours, tu ferais mieux de te mettre à l'abri.</p>
+
+<p>&mdash;Attention, Jim! dit Georges, voyez vos pistolets, gardons le passage;
+le premier homme qui se montre est à moi: vous prendrez le second.... il
+ne faut pas perdre deux coups sur le même....</p>
+
+<p>&mdash;Mais si vous ne touchez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Je toucherai, fit Georges avec assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de l'étoffe dans cet homme-là,» murmura Phinéas entre ses
+dents.</p>
+
+<p>Cependant, après le coup de pistolet de Marks, les assaillants
+s'arrêtèrent irrésolus.</p>
+
+<p>«Vous devez en avoir frappé un, dit-on à Marks, j'ai entendu un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais en prendre un autre, moi, dit Tom. Je n'ai jamais eu peur des
+nègres; je ne vais pas commencer aujourd'hui. Qui vient après moi?» et
+il s'élança dans les rochers.</p>
+
+<p>Georges entendit très-distinctement toutes ces paroles. Il dirigea son
+pistolet vers le point du défilé où le premier homme allait paraître.</p>
+
+<p>Un des plus courageux de la bande suivait Tom; les autres venaient <span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span>
+après; les derniers poussaient même les premiers un peu plus vite que
+ceux-ci n'eussent voulu. Ils approchaient; bientôt la forme massive de
+Tom apparut au bord de la crevasse.</p>
+
+<p>Georges fit feu; la balle pénétra dans le flanc; mais Tom, avec le
+mugissement d'un taureau affolé, franchit l'espace béant et vint tomber
+sur la plate-forme du rocher.</p>
+
+<p>«Ami, dit Phinéas, en se mettant tout à coup devant sa petite troupe et
+arrêtant Tom au bout de ses longs bras, on n'a pas du tout besoin de toi
+ici!»</p>
+
+<p>Loker tomba dans le précipice, roulant au milieu des arbres, des
+buissons, des pierres détachées, jusqu'à ce qu'il arrivât au fond, brisé
+et gémissant. La chute l'aurait tué, si elle n'eût été amortie par des
+branches qui le retinrent à demi; mais elle n'en fut pas moins assez
+lourde.</p>
+
+<p>«Miséricorde! ce sont de vrais démons!» fit Marks guidant la retraite à
+travers les rochers avec beaucoup plus d'empressement qu'il n'en avait
+mis à monter à l'assaut. Toute la bande le suivit précipitamment. Le
+gros constable courait à perdre haleine.</p>
+
+<p>«Camarades, dit Marks, faites le tour et allez chercher Tom; moi je vais
+prendre mon cheval et aller querir du secours....»</p>
+
+<p>Et, sans écouter les sarcasmes et les huées, Marks joignit l'action à la
+parole et détala.</p>
+
+<p>«Quelle vermine! dit un des hommes.... On vient pour ses affaires, et il
+décampe.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! reprit un autre, allons chercher cet individu; peu m'importe
+qu'il soit mort ou vivant!»</p>
+
+<p>Conduits par les gémissements de Tom, s'aidant des branches et des
+buissons, ils descendirent jusqu'au pied du précipice où le héros gisait
+étendu, soupirant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.</p>
+
+<p>«Vous criez bien fort, Tom, vous devez être moulu!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas. Soulevez-moi! pouvez-vous? Malédiction sur le quaker!
+Sans lui j'en aurais jeté quelques-uns du haut en bas.... pour voir si
+ça leur aurait plu!»</p>
+
+<p>On lui aida à se lever, on le prit par les épaules, et on le conduisit
+ainsi jusqu'aux chevaux.</p>
+
+<p>«Si vous pouviez seulement me ramener à un mille d'ici, jusqu'à cette
+taverne! Donnez-moi un mouchoir de poche, quelque chose.... pour mettre
+sur cette plaie et arrêter le sang!»</p>
+
+<p>Georges regarda par-dessus les rochers, il vit qu'ils s'efforçaient de
+le mettre sur son cheval; après deux ou trois efforts inutiles, il
+chancela et tomba lourdement sur le sol.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span></p>
+
+<p>«J'espère qu'il n'est pas mort, dit Élisa, qui, avec ses compagnons,
+surveillait toute cette scène.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? dit Phinéas; il n'aurait que ce qu'il mérite!</p>
+
+<p>&mdash;Mais après la mort vient le jugement! dit Élisa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! dit la vieille femme, qui avait gémi et crié à la façon des
+méthodistes pendant toute l'affaire. Oui, c'est un bien mauvais cas pour
+l'âme du pauvre homme!</p>
+
+<p>&mdash;Sur ma parole! je crois qu'ils l'abandonnent,» dit Phinéas.</p>
+
+<p>C'était vrai. Après avoir réfléchi et s'être consultés un instant, ils
+avaient repris les chevaux et s'étaient retirés.</p>
+
+<p>Quand ils eurent disparu, Phinéas commença à se remuer un peu.</p>
+
+<p>«Voyons, dit-il, il faut descendre et marcher. J'ai dit à Michaël
+d'aller à la ferme, de nous ramener des secours, et de revenir avec la
+voiture, mais je pense que nous devons marcher un peu au-devant de lui.
+Dieu veuille qu'il soit bientôt ici! il est de bonne heure. Nous ne
+tarderons pas à le rejoindre; nous ne sommes pas à plus de deux milles
+de notre station. Si la route n'avait pas été si dure cette nuit, nous
+aurions pu les éviter.»</p>
+
+<p>En s'approchant de la haie, Phinéas aperçut la voiture, qui revenait
+avec les amis.</p>
+
+<p>«Bon! s'écria-t-il joyeusement, voilà Michaël, Stéphen et Amariah....
+Maintenant nous voici en sûreté, comme si nous étions arrivés là-bas!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, arrêtons-nous un peu, dit Élisa, faisons quelque chose pour ce
+pauvre homme qui gémit si fort....</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait faire que notre devoir de chrétien, dit Georges;
+prenons-le et emportons-le avec nous.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous le soignerons parmi les quakers, dit Phinéas; c'est bien,
+cela! je ne m'y oppose certes pas! Voyons-le!»</p>
+
+<p>Et Phinéas qui, dans sa vie de chasseur et de maraudeur, avait acquis
+certaine notion de la chirurgie primitive, s'agenouilla auprès du blessé
+et commença un examen attentif.</p>
+
+<p>«Marks, dit Tom d'une voix faible.... est-ce vous, Marks?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ami, ce n'est pas lui, dit Phinéas; il s'inquiète bien plus de sa
+peau que de toi.... Il y a longtemps qu'il est parti!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que je suis perdu! dit Tom.... le maudit chien qui me laisse
+mourir seul!... Ma pauvre vieille mère m'a toujours dit que cela
+finirait ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! là! Écoutez cette pauvre créature: il appelle maman! je ne puis
+m'empêcher d'en avoir pitié, dit la bonne négresse.</p>
+
+<p>&mdash;Doucement! dit Phinéas, sois tranquille, ne fais pas le méchant. Tu es
+perdu si je ne parviens pas à arrêter le sang.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span></p>
+
+<p>Et Phinéas s'occupa de tous ses petits arrangements chirurgicaux,
+assisté de toute la compagnie.</p>
+
+<p>«C'est vous qui m'avez précipité, lui dit Tom d'une voix faible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sans cela tu nous aurais précipités nous-mêmes, tu vois bien! dit
+Phinéas en appliquant le bandage. Allons, allons, laisse-moi panser
+cela; nous n'y entendons pas malice, nous autres; nous te voulons du
+bien. Nous allons te mener dans une maison où l'on te gardera comme si
+c'était ta mère.»</p>
+
+<p>Tom poussa un gémissement et ferma les yeux.... Dans les hommes de cette
+espèce, le courage est tout à fait physique: il s'échappe avec le sang
+qui coule.... Le géant faisait pitié dans son abandon....</p>
+
+<p>Cependant Michaël était là avec la voiture: on tira les bancs, on doubla
+les peaux de buffle, on les plaça d'un seul côté, et quatre hommes, avec
+de grands efforts, placèrent Tom dans la voiture. Il s'évanouit
+entièrement. La vieille négresse, tout émue, s'assit au fond et mit la
+tête du blessé sur ses genoux; Élisa, Georges et Jim se casèrent comme
+ils purent, et l'on repartit.</p>
+
+<p>«Que pensez-vous de lui? dit Georges à Phinéas auprès de qui il s'était
+assis sur le siége.</p>
+
+<p>&mdash;Cela va bien; les chairs seules sont atteintes, mais la chute a été
+rude; il a beaucoup saigné, ça lui a retiré des forces et du courage. Il
+reviendra, et ceci lui apprendra peut-être une chose ou deux....</p>
+
+<p>&mdash;Je suis heureux, dit Georges, de vous entendre parler ainsi. C'eût
+toujours été un poids pour moi d'avoir causé sa mort.... même dans une
+si juste cause!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Phinéas, tuer est une mauvaise chose, de quelque façon que ce
+soit.... homme ou bête.... Dans mon temps, j'ai été un grand
+chasseur.... Un jour j'ai vu tomber un daim.... il allait mourir. Il me
+regardait avec un &oelig;il!... on sentait que c'était mal de l'avoir tué!
+Les créatures humaines, c'est encore pire, parce que, comme dit ta
+femme: «Après la mort, vient le jugement!» Je ne trouve pas nos idées à
+nous trop sévères là-dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Que ferons-nous de ce pauvre diable? dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons le conduire chez Amariah! Il y a là la grand'maman
+Stéphens Dorcas, comme ils l'appellent; c'est la meilleure
+garde-malade.... En quinze jours elle le rétablira.»</p>
+
+<p>Une heure après, nos voyageurs arrivaient dans une jolie ferme, où les
+attendait un excellent déjeûner. Tom fut déposé avec soin sur un lit
+plus propre et plus doux que ceux dont il se servait d'habitude. Sa
+blessure fut pansée et bandée: comme un enfant fatigué, <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> il ouvrait
+et fermait languissamment ses yeux, et les reposait sur les rideaux
+blancs de ses fenêtres pendant que les joyeux amis glissaient devant lui
+dans sa chambre de malade.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XVIII.<a name="ch18" id="ch18"></a></h2>
+
+<h3>Expériences et opinions de miss Ophélia.</h3>
+
+<p>Notre ami Tom, dans ses rêveries naïves, comparait sa position d'esclave
+heureux à celle de Joseph en Égypte. En effet, avec le temps, et à
+mesure qu'il se révélait de plus en plus à son maître, le parallèle
+devenait juste de plus en plus.</p>
+
+<p>Saint-Clare était indolent de sa nature et n'avait aucun souci de
+l'argent. Jusque-là le marché et l'approvisionnement avaient été confiés
+aux soins d'Adolphe, aussi insouciant lui-même et aussi extravagant que
+son maître. Avec eux la dissipation et le gaspillage allaient leur
+train. Tom, en entrant chez Saint-Clare, accoutumé depuis des années à
+regarder la fortune de ses maîtres comme une chose livrée à sa garde,
+Tom voyait avec un malaise qu'il ne pouvait dissimuler toutes les
+dépenses de la maison, et, avec cette habileté dans l'emploi des
+insinuations détournées, que possèdent les gens de sa classe, il faisait
+parfois d'humbles remontrances.</p>
+
+<p>Saint-Clare ne se servit d'abord de lui que par hasard; mais, frappé de
+son merveilleux bon sens et de son intelligence des affaires, il se
+confia à lui de plus en plus, jusqu'à ce qu'il en fit une sorte
+d'intendant.</p>
+
+<p>«Non! non! laissez faire Tom, disait-il un jour à Adolphe qui se
+plaignait de voir sortir le pouvoir de ses mains. Nous ne connaissons
+que les besoins, Tom connaît les prix!... Petit à petit on voit la fin
+de son argent, si on n'y prend pas garde.»</p>
+
+<p>Investi de la confiance sans bornes d'un maître négligent, qui lui
+remettait des billets sans en regarder le chiffre, et qui recevait le
+change sans compter, Tom avait toutes les facilités et toutes les
+tentations de l'infidélité; il lui fallait pour se sauver toute
+l'honnête simplicité de sa nature, raffermie encore par la foi
+chrétienne. Mais pour lui la confiance devenait un lien de plus, et une
+obligation nouvelle.</p>
+
+<p>Avec Adolphe, tout le contraire était arrivé. Léger, indifférent, ne se
+sentant pas retenu par un maître qui trouvait l'indulgence plus facile
+que l'ordre, Adolphe en était venu à confondre d'une <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> si étrange
+façon le tien et le mien, vis-à-vis de son maître, que Saint-Clare
+lui-même commençait à s'en effrayer. Son bon sens l'avertissait qu'une
+telle conduite était à la fois injuste et dangereuse.</p>
+
+<p>Il n'était pas assez fort pour en changer; mais il portait ou il lui
+semblait porter en lui-même une sorte de remords chronique qui
+aboutissait finalement à une indulgence toujours grande. Il passait
+légèrement sur les fautes les plus graves, parce qu'il se disait que ses
+esclaves feraient mieux leur devoir si lui-même avait mieux fait le
+sien.</p>
+
+<p>Tom avait pour son jeune et beau maître un singulier mélange de respect,
+de dévouement et de sollicitude paternelle. Il remarquait qu'il ne
+lisait jamais la Bible, qu'il n'allait point à l'église, qu'il
+plaisantait de tout, qu'il allait au théâtre, même le dimanche! qu'il
+fréquentait les clubs, les soupers fins, qu'il buvait! Tom remarquait
+cela comme tout le monde, et Tom avait la conviction que son maître
+n'était pas chrétien. Cette conviction, Tom n'aurait voulu l'avouer à
+personne; mais elle était pour lui l'occasion et la cause de bien des
+peines, quand il était renfermé dans sa petite chambre.</p>
+
+<p>Ce n'est pas que Tom ne sût exprimer sa pensée avec une certaine
+habileté d'insinuation. Une nuit, Saint-Clare, après un festin, avec des
+convives choisis, rentrait au logis entre une ou deux heures, dans un
+état où il n'était que trop évident que la matière l'emportait sur
+l'esprit. Tom et Adolphe le mirent au lit. Le dernier était enchanté, il
+trouvait le tour excellent.... il riait de tout son c&oelig;ur de la naïve
+désolation de Tom, qui resta toute la nuit éveillé, priant pour son
+jeune maître.</p>
+
+<p>«Pourquoi ne vous êtes-vous pas couché, Tom? lui demandait le lendemain
+Saint-Clare, en pantoufles et en robe de chambre dans sa bibliothèque. Y
+a-t-il quelque chose qui vous inquiète? ajouta-t-il, voyant que Tom
+attendait toujours. Il se rappelait qu'il lui avait donné des ordres et
+remis de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai peur, maître,» dit Tom avec une mine grave.</p>
+
+<p>Saint-Clare laissa tomber son journal, posa sa tasse de café et regarda
+Tom.</p>
+
+<p>«Eh bien! Tom, qu'est-ce? vous êtes solennel comme un tombeau!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je suis bien malheureux, maître! J'avais toujours pensé que mon
+maître était bon pour tout le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! est-ce que?... Voyons, que vous faut-il? Vous avez oublié
+quelque commission.... Vous faites une préface!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mon maître a toujours été bien bon pour moi, je ne demande rien.... ce
+n'est pas cela.... Il n'y a qu'une chose en quoi mon maître n'est pas
+bon....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, que vous êtes-vous mis dans la tête? Parlez; voyons,
+expliquez-vous.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit dernière, entre une ou deux heures, je réfléchissais à
+cela.... Je me disais: Le maître n'est pas bon pour lui-même.»</p>
+
+<p>Tom dit ces mots en se retournant et en mettant la main sur le bouton de
+la porte.</p>
+
+<p>Saint-Clare se sentit rougir, puis il se mit à rire.</p>
+
+<p>«Ah! c'est tout? fit-il gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Tout! dit Tom en se retournant tout d'un coup et en tombant sur ses
+genoux.... O mon cher maître!... j'ai peur que vous ne veniez à perdre
+tout! tout! corps et âme. Le bon livre dit: «Le péché mord comme un
+serpent et pique comme une vipère!»</p>
+
+<p>La voix de Tom tremblait dans sa gorge, et les larmes ruisselaient le
+long de ses joues.</p>
+
+<p>«Pauvre fou! dit Saint-Clare, qui se sentait aussi des larmes dans les
+yeux. Relevez-vous, Tom, je ne mérite pas que l'on pleure pour moi.»</p>
+
+<p>Mais Tom ne se retirait pas.... il paraissait toujours supplier.</p>
+
+<p>«Soit, Tom, je ne veux plus partager leurs folies. Non, sur l'honneur,
+je ne veux plus. Il y a longtemps que je les déteste, et que je me
+déteste moi-même à cause d'elles. Ainsi, Tom, séchez vos yeux et allez à
+vos affaires.... Voyons, voyons, pas de bénédictions.... je ne suis déjà
+pas si bon!... Et il mit doucement Tom à la porte de la bibliothèque....
+Je vous jure, Tom, que vous ne me reverrez jamais dans cet état!»</p>
+
+<p>Tom s'en alla, essuyant ses yeux et la joie dans l'âme.</p>
+
+<p>«Je lui tiendrai parole,» dit Saint-Clare en le voyant partir.</p>
+
+<p>Et cette parole fut tenue.</p>
+
+<p>Les grossièretés du sensualisme n'avaient jamais été la tentation
+dangereuse de Saint-Clare.</p>
+
+<p>Mais qui donc pourra maintenant énumérer les tribulations de toutes
+sortes de notre amie Ophélia, chargée de gouverner une maison du sud?</p>
+
+<p>Il y a une différence profonde entre les esclaves des divers
+établissements du sud: cette différence tient toujours au caractère et
+au mérite de la maîtresse de maison.</p>
+
+<p>Dans le sud, aussi bien que dans le nord, il y a des femmes qui ont à un
+haut degré la science de commander et l'art d'élever les esclaves. Avec
+une apparente facilité, sans déploiement de rigueur, <span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> elles se font
+obéir. Elles établissent l'ordre et l'harmonie entre les diverses
+capacités qu'elles gouvernent, corrigeant, par l'excès de l'une,
+l'insuffisance de l'autre, jusqu'à ce qu'elles rencontrent l'équilibre
+du système.</p>
+
+<p>Telle était, par exemple, Mme Shelby.</p>
+
+<p>Si de telles maîtresses de maison sont rares dans le sud, c'est qu'à
+vrai dire elles sont rares dans le monde entier. On en trouve autant
+dans le sud que partout ailleurs; et, quand elles s'y rencontrent,
+l'état social du pays leur donne l'occasion de déployer toute leur
+habileté.</p>
+
+<p>Ni Marie Saint-Clare, ni sa mère avant elle, ne sauraient être rangées
+dans cette catégorie privilégiée.</p>
+
+<p>Elle était indolente, sans esprit de conduite, sans résolution prise à
+l'avance. Elle avait des esclaves en qui se retrouvaient les mêmes
+défauts. Elle n'avait que trop fidèlement dépeint à miss Ophélia l'état
+de sa maison; seulement elle n'en avait pas dit la cause.</p>
+
+<p>Le premier jour de son administration, miss Ophélia fut debout à quatre
+heures, et, après avoir fait le ménage de sa propre chambre, ce qu'elle
+faisait toujours depuis son arrivée chez Saint-Clare, au grand
+étonnement de sa femme de chambre, elle se mit en devoir de commencer
+une sévère inspection sur les armoires et cabinets dont elle avait les
+clefs.</p>
+
+<p>L'office, la lingerie, la porcelaine, la cuisine, le cellier furent
+passés en revue ce jour-là. Que de mystères cachés furent découverts! on
+s'effraya, on s'alarma, on murmura contre les façons de ces dames du
+nord.</p>
+
+<p>La vieille Dinah, passée cordon-bleu, directrice générale au département
+de la cuisine, se mit en grande colère contre ces empiétements sur son
+pouvoir. Les barons féodaux, aux temps de la Grande Charte,
+n'éprouvèrent pas de plus vif ressentiment en présence des usurpations
+de la couronne.</p>
+
+<p>Dinah était un caractère. Ce serait outrager sa mémoire que de ne pas
+donner d'elle une juste idée au lecteur. Elle était née cuisinière aussi
+bien que Chloé. Le talent de la cuisine est un mérite indigène dans la
+race africaine. Mais Chloé était dirigée, commandée; elle avait sa place
+dans une hiérarchie. Dinah était au contraire un génie prime-sautier,
+et, comme tous les génies en général, elle était passionnée, entêtée,
+sujette au caprice. Pareille en cela à une certaine catégorie de
+philosophes modernes, Dinah méprisait souverainement la logique et la
+raison; elle s'en rapportait à l'intuition instinctive. L'instinct était
+pour elle une forteresse imprenable. Ni le talent, ni l'autorité, ni la
+raison ne pouvaient <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> faire croire qu'il y eût au monde un système
+qui valût le sien, ou qu'elle dût modifier sa pratique dans les plus
+légers détails. Ce point avait été concédé par son ancienne maîtresse,
+et miss Marie, comme elle appelait toujours Mme Saint-Clare, même après
+son mariage, avait mieux aimé se soumettre que de lutter. Ainsi Dinah
+avait un pouvoir absolu. Sa position était d'autant plus aisément
+conservée qu'elle était passée maîtresse en science diplomatique,
+unissant l'obséquiosité des manières à l'inflexibilité des principes.</p>
+
+<p>Dinah avait l'art suprême des explications et des excuses. La cuisinière
+est infaillible! Voilà un de ses axiomes. Ajoutons que, dans une maison
+du sud, une cuisinière trouve toujours autour d'elle une foule de têtes
+et d'épaules sur lesquelles elle peut faire retomber ses péchés pour
+garder intacte sa pureté immaculée. Chaque erreur avait cinquante causes
+étrangères à Dinah; chaque faute, cinquante coupables qu'elle punissait
+avec un zèle sans égal.</p>
+
+<p>Mais, en dernière analyse, on n'avait presque jamais rien à lui
+reprocher.... Elle se distinguait par les résultats. Elle suivait bien
+des routes sinueuses et détournées, mais elle arrivait; elle ne tenait
+compte ni du temps ni du lieu.... Sa cuisine était toujours dans un état
+assez propre à donner l'idée qu'une tempête était chargée d'y mettre
+tout en ordre; elle avait pour chaque chose autant de places qu'il y a
+de jours à l'année.... Mais laissez-la faire, ne la poussez pas trop, et
+vous aller avoir un repas.... à satisfaire un épicurien....</p>
+
+<p>C'était l'heure où commencent les préparatifs du dîner. Mère Dinah, qui
+avait besoin de réflexion et de repos, et qui, d'ailleurs, prenait
+toujours ses aises, était assise sur le plancher de sa cuisine, fumant
+un vieux culot de pipe auquel elle tenait beaucoup, et qu'elle allumait
+toujours, comme un encensoir, quand elle était à la recherche de
+l'inspiration. C'est ainsi que Dinah invoquait les muses domestiques.</p>
+
+<p>Autour d'elle étaient assis les divers membres de cette florissante
+famille qui pullule dans les maisons du sud. Ils écossaient les pois,
+pelaient les pommes de terre, ou arrachaient le fin duvet des volailles.
+Dinah, de temps en temps, interrompait sa méditation pour donner un coup
+de poing sur la tête de quelqu'un de ses jeunes aides, ou envoyer à
+quelque autre un avertissement au bout de sa <ins class="correction" title="cuillière">cuiller</ins> à pouding. En un
+mot, Dinah faisait ployer toutes ces têtes laineuses sous un sceptre de
+fer. Elle pensait que tous ces nègres n'avaient d'autre destinée en ce
+monde que de lui épargner des pas, selon sa propre expression. Elle
+avait grandi dans cette opinion, <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> et elle la poussait maintenant
+jusqu'à ses plus lointains développements.</p>
+
+<p>Miss Ophélia, sa tournée faite dans le reste de la maison, arriva donc à
+la cuisine. Dinah avait appris de diverses sources la réforme qui se
+préparait; elle était résolue à se tenir sur une ferme défensive, et
+bien déterminée à opposer à toute nouvelle mesure la force passive de
+l'inertie.</p>
+
+<p>La cuisine était une vaste pièce, pavée de briques. Une large cheminée à
+l'ancienne mode en occupait tout un côté. Saint-Clare avait vainement
+essayé de la remplacer par un fourneau. Dinah n'avait pas voulu. Pas de
+pusséyste, pas de conservateur d'aucune école n'était plus
+inflexiblement attaché que Dinah aux abus qui avaient pour eux la
+sanction du temps.</p>
+
+<p>La première fois que Saint-Clare revint du nord, frappé de l'ordre et de
+la régularité qui régnait dans la cuisine de son oncle, il avait
+amplement garni la sienne de buffets, de vaisselliers et de tous les
+appareils imaginables qu'il croyait capables de venir en aide à Dinah
+dans ses efforts pour rétablir un peu de symétrie et d'arrangement. Ce
+fut comme s'il eût importé du nord une pie ou un écureuil. Plus il y eut
+de buffets et de tiroirs, plus il y eut aussi de trous et de cachettes
+où Dinah put fourrer ses chiffons, ses peignes, ses vieux souliers, ses
+rubans, ses fleurs artificielles, et autres objets de fantaisie qui
+faisaient la joie de son âme.</p>
+
+<p>Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas; elle
+continua de fumer avec une tranquillité sublime, suivant tous les
+mouvements de la vieille fille, obliquement et du coin de l'&oelig;il, bien
+qu'en apparence elle ne s'occupât qu'à surveiller les opérations de ses
+aides.</p>
+
+<p>Miss Ophélia ouvrit un tiroir.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'on met là dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Toute espèce de choses, <i>missis</i>!» répondit la vieille Dinah.</p>
+
+<p>La réponse paraissait juste: il y avait de tout dans le tiroir. Miss
+Ophélia en retira d'abord une superbe nappe damassée, toute tachée de
+sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce cela, Dinah? Vous n'enveloppez pas la viande dans le plus
+beau linge de table de votre maîtresse, j'imagine?</p>
+
+<p>&mdash;Oh Dieu! non!... Je n'avais plus de serviettes.... j'ai pris celle-ci
+pour l'envoyer au blanchissage.... Voilà pourquoi elle est là....</p>
+
+<p>&mdash;Étourdie!» dit miss Ophélia en se parlant à elle-même, et elle
+continua à fureter dans le tiroir.... Elle y trouva une râpe et deux
+<span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> ou trois noix de muscade, un livre de cantiques méthodistes, des
+madras déchirés, de la laine, un tricot, du tabac, une pipe, des
+pétards, deux sauciers dorés et de la pommade dedans, de vieux souliers
+fins, un morceau de flanelle très soigneusement piqué, renfermant de
+petits oignons blancs, des nappes damassées et de grosses serviettes,
+des aiguilles à tricoter, et des enveloppes déchirées d'où s'échappaient
+de ces herbes odoriférantes, à qui le soleil du midi sait donner de si
+ardents parfums.</p>
+
+<p>«Où mettez-vous vos muscades?» demanda miss Ophélia, du ton d'une
+personne qui a prié Dieu de lui donner de la patience.</p>
+
+<p>«Partout, missis! Il y en a dans cette tasse fêlée.... il y en a aussi
+dans cette armoire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y en a aussi dans la râpe, dit miss Ophélia en les atteignant.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je les y ai mises ce matin. J'aime à avoir tout sous la main.
+Jack! à vos affaires.... pourquoi vous tenir là? attendez.... Et elle
+brandit sa baguette vers le coupable.</p>
+
+<p>«Qu'est cela? fit miss Ophélia, en atteignant le saucier plein de
+pommade.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est ma graisse, je l'ai mise là pour l'avoir sous la main....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est ainsi que vous employez les sauciers dorés!</p>
+
+<p>&mdash;Dam! j'étais si pressée.... je l'aurais retirée un de ces jours....</p>
+
+<p>&mdash;Voici du linge de table.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je l'avais mis là pour le faire laver.... un de ces jours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'avez-vous point quelque place où mettre ce qui doit être lavé?</p>
+
+<p>&mdash;M. Saint-Clare dit qu'il a acheté ce coffre pour cela, mais le
+couvercle est lourd à lever. Et puis je mets toute sorte de choses
+dessus, et j'y pétris ma pâte!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi pas sur cette table faite exprès?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas, missis! elle est si pleine de vaisselle.... et de choses et
+d'autres.... qu'il n'y a plus de place....</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez laver votre vaisselle et l'ôter de là.</p>
+
+<p>&mdash;Laver ma vaisselle! s'écria Dinah en prenant les notes aiguës; la
+colère lui faisait oublier la réserve habituelle de ses manières.
+Qu'est-ce que les dames connaissent à cela? Je voudrais bien le
+savoir!... Quand m'sieu aurait-il son dîner, si je passais mon temps à
+nettoyer et à ranger les plats? Jamais miss Marie ne me parle de cela!</p>
+
+<p>&mdash;Voici des oignons!</p>
+
+<p>&mdash;Oui: c'est moi qui les ai mis là; je ne me suis pas rappelé....
+c'était pour une étuvée; je les ai oubliés dans cette vieille flanelle.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span></p>
+
+<p>Miss Ophélia souleva le papier aux herbes odoriférantes.</p>
+
+<p>«Je voudrais bien que missis ne touchât pas à cela, dit Dinah d'un ton
+déjà plus décidé. J'aime à savoir où sont les choses quand j'en ai
+besoin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voyez que le papier est déchiré.</p>
+
+<p>&mdash;On prend plus aisément.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez que tout s'éparpille dans le tiroir.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.... si missis ravage tout ainsi!... C'est missis qui a tout
+éparpillé.... Et Dinah tout émue s'approcha du tiroir. Si missis voulait
+remonter au salon jusqu'à l'heure où je pourrai ranger.... je vais
+remettre de l'ordre, mais je ne puis rien faire quand les dames sont là
+sur mes épaules.... Voyons, Sam! ne donnez donc pas le sucrier à cet
+enfant.... je vais vous arranger!</p>
+
+<p>&mdash;Dinah, je vais, moi, tout ranger dans la cuisine, dit miss Ophélia; et
+j'espère que vous maintiendrez l'ordre par la suite.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ciel! miss Phélia, ce n'est pas aux dames à faire cela. Non, je
+n'ai jamais vu faire cela aux dames.... ni à ma vieille maîtresse, ni à
+miss Marie.... non!»</p>
+
+<p>Et Dinah, indignée, marchait à grands pas, tandis que miss Ophélia
+elle-même, de ses propres mains, rangeait, empilait, frottait,
+nettoyait, disposait, assortissait les objets, avec une rapidité dont
+Dinah était comme éblouie.</p>
+
+<p>«Si c'est ainsi que font les dames du nord, ce ne sont pas des dames,
+fit-elle à quelques-unes de ses satellites, quand miss Ophélia ne put
+l'entendre. Je fais les choses aussi bien qu'une autre quand c'est
+l'heure de laver; mais je ne veux pas que les dames se mêlent de mes
+affaires et les mettent à des places où je ne pourrai pas les
+retrouver.»</p>
+
+<p>Pour être juste envers Dinah, il faut bien dire qu'à certaines périodes
+assez régulières elle éprouvait comme un besoin d'ordre intérieur et
+d'arrangement: c'était ce qu'elle appelait ses grands jours. Alors elle
+bouleversait le tiroir de fond en comble, vidait les buffets sur la
+table ou par terre, et la confusion était alors sept fois plus confuse;
+puis elle allumait sa pipe pour surveiller à loisir ses opérations, se
+contentant de faire agir la jeune population, qui augmentait notamment
+le désordre et le trouble de toute chose. Tels étaient les grands jours
+de Dinah. Dinah s'imaginait qu'elle était l'ordre en personne, et que
+tout le dérangement venait des esclaves inférieurs. Quand donc les plats
+d'étain étaient bien écurés, la table blanche comme neige, et tout ce
+qui pouvait blesser la vue éloigné et caché, Dinah faisait un bout de
+toilette, mettait un tablier blanc, un turban de madras éclatant, puis
+elle faisait déguerpir tous nos <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> jeunes drôles de la cuisine, pour
+tenir tout propre. Du reste, ce zèle périodique n'était pas sans
+inconvénients: Dinah concevait un tel amour pour l'étain écuré qu'elle
+ne voulait plus qu'on s'en servît sous aucun prétexte, jusqu'à ce que
+cette grande ardeur de propreté se fût naturellement refroidie.</p>
+
+<p>En quelques jours, miss Ophélia eut réformé toute la maison; mais ses
+efforts dans tout ce qui réclamait la coopération des domestiques
+étaient pareils à ceux de Sisyphe ou des Danaïdes. Un jour, en désespoir
+de cause, elle en appela à Saint-Clare.</p>
+
+<p>«Il est impossible de mettre aucun ordre parmi ces gens!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai jamais vu tant d'étourderie, tant de gaspillage, tant de
+confusion!</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le prendriez pas si froidement, si vous étiez chargé de tenir
+la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Chère cousine, comprenez donc une fois pour toutes que, nous autres
+maîtres, nous sommes divisés en deux classes, les oppresseurs et les
+opprimés. Nous qui sommes bons et qui détestons d'être sévères, nous
+nous soumettons à une foule d'inconvénients. Puisque nous voulons
+entretenir une bande de <ins class="correction" title="sacripans">sacripants</ins> dans nos maisons, il faut que nous en
+subissions les conséquences. Il est bien rare, et il faut pour cela un
+tact tout particulier, il est bien rare que l'on puisse obtenir l'ordre
+sans la sévérité. Je n'ai pas ce talent-là; aussi voilà longtemps que je
+me résigne à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne voudrais
+pas faire fouetter et déchirer ces pauvres diables.... Ils le savent
+bien.... et peut-être qu'ils en abusent.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'avoir ni l'ordre, ni le temps, ni la place de rien! c'est une
+étourderie sans pareille!</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère Vermont, vous autres gens du pôle nord, vous faites du temps
+un cas vraiment ridicule. Qu'est-ce que le temps, je vous prie, pour un
+homme qui en a deux fois plus qu'il n'en peut employer? Quant à l'ordre,
+à la régularité, lorsqu'on n'a rien à faire qu'à s'étendre sur un sofa,
+qu'importe que le déjeuner ou le dîner soit prêt une heure plus tôt ou
+une heure plus tard? Dinah nous compose de vrais festins, potages,
+ragoûts, rôti, dessert, crème à la glace, et tout! Elle crée tout cela
+du chaos et de l'antique nuit! C'est sublime, voyez-vous! mais que le
+ciel nous bénisse si jamais nous nous avisons de descendre dans la
+cuisine et de voir les préparatifs.... nous n'oserions plus goûter de
+rien! Ma bonne cousine, épargnez-vous ce souci; ce serait pire qu'une
+pénitence catholique<a name="FNanchor_16" id="FNanchor_16" href="#Footnote_16" class="fnanchor">[16]</a>, <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> et tout aussi inutile.
+Vous y perdriez votre sérénité d'âme, et vous feriez perdre la tête à
+Dinah. Qu'elle aille son train!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Augustin, vous ne savez pas en quel état j'ai trouvé les choses?</p>
+
+<p>&mdash;Vous croyez! Est-ce que je ne sais pas que le rouleau à pâtisserie est
+sous son lit... la râpe dans sa poche avec son tabac? qu'il y a
+soixante-cinq sucriers dans autant de trous différents.... qu'elle
+essuie sa vaisselle un jour avec du linge de table, et le lendemain avec
+un morceau de sa vieille jupe?... Mais la merveille, c'est qu'elle me
+fait des dîners superbes, et du café.... quel café! Il faut la juger
+comme les généraux et les hommes d'État... sur le succès!</p>
+
+<p>&mdash;Mais le gaspillage! la dépense!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! enfermez tout, gardez la clef.... Donnez au fur et à mesure,
+mais ne vous occupez pas des petits morceaux... c'est encore ce qu'il y
+a de mieux à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Augustin, cela m'inquiète.... Je me demande quelquefois:
+Sont-ils réellement honnêtes?... Croyez-vous qu'on puisse compter
+dessus?...»</p>
+
+<p>Augustin rit aux éclats de la mine grave et inquiète de miss Ophélia
+pendant qu'elle lui faisait cette question.</p>
+
+<p>«Ah! cousine, c'est vraiment trop fort! c'est vraiment trop fort!
+Honnêtes! comme si on pouvait s'attendre à cela!... Et pourquoi le
+seraient-ils? Qu'a-t-on fait pour qu'ils le fussent?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne les instruisez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Les instruire! tarare! Quelle instruction voulez-vous que je leur
+donne?... j'ai bien l'air d'un précepteur! Quant à Marie, elle serait
+bien capable de tuer toute une plantation si on la laissait faire; mais,
+à coup sûr, elle n'en convertirait pas un.</p>
+
+<p>&mdash;N'y en a-t-il point quelques-uns d'honnêtes?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui vraiment; de temps en temps la nature s'amuse à en faire un, si
+simple, si naïf, si fidèle, que les plus détestables influences n'y
+peuvent rien! Mais, voyez-vous, depuis le sein de leur mère les enfants
+de couleur comprennent qu'ils ne peuvent arriver que par des voies
+clandestines. Il n'y a que ce moyen-là, avec les parents, avec les
+maîtres et les enfants des maîtres, compagnons de leurs jeux! La ruse,
+le mensonge, deviennent des habitudes nécessaires, inévitables. On ne
+peut attendre rien autre chose de l'esclave; il ne faut même pas le
+punir pour cela. On le retient dans une sorte de demi-enfance qui
+l'empêche toujours de comprendre que le bien de son maître n'est pas à
+lui.... s'il peut le prendre.... <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> Pour ma part, je ne vois pas
+comment les esclaves pourraient être probes.... Un individu comme Tom me
+semble un miracle moral.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'advient-il de leur âme?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ce ne sont pas mes affaires! je n'en sais rien; je ne m'occupe
+que de cette vie. On pense généralement que toute cette race est vouée
+au diable ici-bas, pour le plus grand avantage des blancs.... Peut-être
+cela change-t-il là-haut.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible, dit Ophélia. Ah! maîtres d'esclaves, vous devriez
+avoir honte de vous-mêmes!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop! nous sommes en bonne compagnie.... Je suis la grande
+route. Voyez en haut et en bas, partout, c'est la même histoire. La
+classe inférieure est sacrifiée à l'autre, corps et âme. Il en est de
+même en Angleterre et partout; et cependant toute la chrétienté se
+dresse contre nous et s'indigne, parce que nous faisons la même chose
+qu'elle, mais pas tout à fait de la même manière.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'en est pas ainsi dans le Vermont.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'en conviens, dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États
+libres; mais voici la cloche, mettons de côté nos préjugés respectifs,
+et allons dîner.»</p>
+
+<p>Vers le soir, miss Ophélia se trouvait dans la cuisine. Un des
+négrillons s'écria: «Voici venir la mère Prue, grommelant, comme
+toujours....»</p>
+
+<p>Une femme de couleur, grande, osseuse, entra dans la cuisine, portant
+sur la tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.</p>
+
+<p>«Eh bien! Prue, vous voilà!» dit la cuisinière.</p>
+
+<p>Prue avait l'air maussade et la voix rauque.</p>
+
+<p>Elle déposa son panier, s'accroupit par terre, mit ses coudes sur ses
+genoux, et dit:</p>
+
+<p>«Je voudrais être morte.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Je serais délivrée de ma misère, dit brusquement la femme sans relever
+les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi aussi vous grisez-vous?» dit une jolie femme de chambre
+quarteronne, faisant sonner en parlant ses boucles d'oreilles en corail.</p>
+
+<p>Prue lui jeta un regard sombre et farouche.</p>
+
+<p>«Vous y viendrez l'un de ces jours, lui dit-elle, et je serai bien aise
+de vous y voir. Alors vous serez heureuse de boire, comme je fais, pour
+oublier.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, Prue.... que je vois vos biscottes, fit Dinah. Voilà missis qui
+va vous payer.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span></p>
+
+<p>Miss Ophélia en prit deux douzaines.</p>
+
+<p>«Il doit y avoir des bons dans cette vieille cruche fêlée là-haut. Jack,
+grimpez et descendez-en.</p>
+
+<p>&mdash;Des bons, et pourquoi faire? demanda miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; nous payons les bons à son maître, et elle nous donne du pain en
+échange.</p>
+
+<p>&mdash;Et quand je reviens, dit Prue, mon maître compte les bons et l'argent,
+et, si le compte n'y est pas, il m'assomme de coups.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le méritez bien, dit Jane, la jolie femme de chambre, si vous
+prenez son argent pour aller boire. C'est ce qu'elle fait, missis.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce que je ferai encore; je ne puis vivre autrement: boire et
+oublier!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-mal de voler l'argent de votre maître et de l'employer à
+vous abrutir.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens; mais je le ferai encore, je le ferai toujours! Je
+voudrais être morte et délivrée de tous mes maux!» Et lentement et
+péniblement la vieille femme se releva et remit le panier sur sa tête;
+mais, avant de sortir, elle regarda encore une fois la femme de chambre,
+qui jouait toujours avec ses pendants d'oreilles.</p>
+
+<p>«Vous croyez que vous êtes bien belle, avec ces colifichets? vous remuez
+la tête et vous regardez le monde du haut en bas.... Bien, bien! vous
+serez un jour une pauvre vieille créature comme moi, j'espère bien; et
+vous verrez alors si vous ne voulez pas boire, boire, boire! Gardez-vous
+bien, en attendant! Hue!... Et elle sortit en poussant un ricanement
+sauvage!</p>
+
+<p>&mdash;L'ignoble bête! dit Adolphe, qui venait chercher de l'eau pour la
+toilette de son maître. Si elle m'appartenait, elle serait encore plus
+battue qu'elle n'est.</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait guère possible, repartit Dinah: son dos est à jour; c'est
+à ne plus pouvoir mettre de vêtements dessus.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, moi, qu'on ne devrait pas permettre à d'aussi misérables
+créatures de venir dans des maisons comme il faut, dit Jane. Qu'en
+pensez-vous, monsieur Saint-Clare?» fit-elle en s'adressant à Adolphe
+avec un air plein de coquetterie.</p>
+
+<p>Nous devons faire observer ici qu'entre autres emprunts faits à son
+maître, Adolphe avait jugé à propos de lui prendre aussi son nom: dans
+les cercles de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne l'appelait jamais
+que M. Saint-Clare.</p>
+
+<p>«Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir.» Benoir était le nom de
+fille de Mme Saint-Clare. Jane était sa femme de chambre; elle prenait
+son nom.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span></p>
+
+<p>«Dites-moi, miss Benoir, aurais-je le droit de vous demander si ces
+pendants d'oreilles sont destinés au bal de demain?... Ils sont vraiment
+ravissants.</p>
+
+<p>&mdash;J'admire, en vérité, jusqu'où va l'impudence des hommes d'aujourd'hui,
+fit Jane en remuant sa jolie tête et en faisant encore sonner ses
+pendants. Je ne danserai pas avec vous de toute la nuit, si vous vous
+permettez de m'adresser encore de telles questions.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne serez pas assez cruelle! Tenez, je meurs d'envie de savoir
+si vous mettez votre robe de tarlatane couleur d'&oelig;illet.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit Rosa, vive et piquante quarteronne qui descendait en ce
+moment.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! M. Saint-Clare est si impertinent!</p>
+
+<p>&mdash;Sur mon honneur! dit Adolphe, j'en fais juge miss Rosa....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, je sais que c'est un fat, dit miss Rosa en sautant sur un
+très-petit pied et en regardant malicieusement Adolphe.... Il trouve
+toujours le moyen de me mettre en colère contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mesdames, mesdames, vous allez me briser le c&oelig;ur entre vous
+deux. Un de ces matins on me trouvera mort dans mon lit.... et vous en
+serez cause!</p>
+
+<p>&mdash;Entendez-vous, le monstre! dirent les deux femmes en riant aux éclats.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, décampons! s'écria Dinah; je ne veux pas vous entendre dire
+toutes ces bêtises dans ma cuisine.</p>
+
+<p>&mdash;La vieille Dinah grogne parce qu'elle ne vient pas au bal, fit Rosa.</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai bien besoin de vos bals de couleur, répéta la cuisinière; vous
+vous efforcez de singer les blancs, mais vous avez beau faire.... vous
+n'êtes que des nègres comme moi!</p>
+
+<p>&mdash;La mère Dinah met de la pommade à ses cheveux pour les faire tenir
+droits, dit Jane.</p>
+
+<p>&mdash;Ce qui ne les empêche pas d'être toujours en laine, fit malicieusement
+Rosa, en secouant sa tête soyeuse et bouclée.</p>
+
+<p>&mdash;Aux yeux de Dieu, la laine vaut les cheveux, fit Dinah. Je voudrais
+bien que missis nous dît qui vaut mieux de deux comme vous ou d'une
+comme moi! Mais décampez, drôlesses, je ne veux pas de vous ici.»</p>
+
+<p>La conversation fut interrompue de deux manières. On entendit
+Saint-Clare au haut de l'escalier: il demandait si Adolphe comptait
+rester toute la nuit avec son eau; et miss Ophélia, sortant de la salle
+à manger, disait:</p>
+
+<p>«Eh bien! Jane, Rosa, pourquoi perdez-vous votre temps ici? Rentrez, et
+à vos mousselines!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span></p>
+
+<p>Cependant Tom, qui s'était trouvé dans la cuisine pendant la
+conversation avec la vieille Prue, la suivit jusque dans la rue; il la
+vit s'en aller en poussant, par intervalle, un gémissement étouffé....
+Enfin, elle posa le panier sur le pas d'une porte et arrangea son vieux
+châle sur ses épaules.</p>
+
+<p>«Je vais porter votre panier un bout de chemin, dit Tom, touché de
+compassion.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? dit la vieille femme; je n'ai pas besoin que l'on m'aide.</p>
+
+<p>&mdash;Vous semblez malade, émue, vous avez quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas malade, répondit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si je pouvais! fit Tom en la regardant avec émotion; je voudrais
+vous prier de renoncer à la boisson. Savez-vous que ce sera la ruine de
+votre corps et de votre âme?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais que je marche à l'enfer, répondit-elle d'une voix farouche;
+vous n'avez pas besoin de me le dire.... Je suis une affreuse créature,
+je suis une méchante; je voudrais être en enfer. Je voudrais que cela
+fût déjà.»</p>
+
+<p>Tom ne put s'empêcher de frissonner en entendant ces terribles paroles,
+prononcées avec la colère sombre du désespoir.</p>
+
+<p>«Dieu ait pitié de vous, pauvre créature! n'avez-vous pas entendu parler
+de Jésus-Christ?</p>
+
+<p>&mdash;Jésus-Christ!... Qu'est-ce que c'est?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que j'ai entendu parler du Seigneur, du jugement, de
+l'enfer.... Oui, j'en ai entendu parler!</p>
+
+<p>&mdash;Mais personne ne vous a donc parlé du Seigneur Jésus, qui nous a
+aimés, nous autres pauvres pécheurs.... et qui est mort pour nous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais rien de tout cela, personne ne m'a jamais aimée depuis que
+mon pauvre homme est mort.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous été élevée?</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Kentucky. Un homme m'avait prise pour élever des enfants qu'il
+vendait quand ils étaient grands. A la fin, il m'a vendue à un
+spéculateur, de qui mon maître d'aujourd'hui m'a achetée.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi avez-vous pris cette affreuse habitude de boire?</p>
+
+<p>&mdash;Le besoin d'oublier ma misère! J'ai eu un enfant après être arrivée
+ici. J'espérais qu'on me le laisserait élever, parce que mon maître
+n'était pas un spéculateur. Ma maîtresse l'aimait bien d'abord....
+C'était le plus charmant petit être! Il ne criait jamais. Il était beau
+et gras. Mais ma maîtresse devint malade. Je la veillai. <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> Je pris la
+fièvre.... Mon lait me quitta. L'enfant n'avait plus que la peau et les
+os. Ma maîtresse ne voulut pas acheter de lait pour lui. Elle disait que
+je pouvais le nourrir de ce que les autres gens mangeaient.... L'enfant
+criait et pleurait jour et nuit. Madame se mit en colère contre lui;
+elle disait qu'il était insupportable; qu'elle voudrait qu'il fût
+mort.... Elle ajoutait qu'elle ne me le laisserait pas la nuit, parce
+qu'il m'empêchait de dormir, et qu'ensuite je n'étais plus bonne à rien.
+Elle me fit coucher dans sa chambre. Je dus écarter l'enfant, le mettre
+dans une sorte de petit grenier.... et là, une nuit, il pleura....
+jusqu'à mourir. Et moi, je me suis mise à boire pour m'ôter ces cris de
+l'oreille.... et je boirai!... oui, quand je devrais aller en enfer
+après! Mon maître me dit que j'irai un jour en enfer; et je lui réponds
+que j'y suis déjà.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pauvre créature, personne ne vous a dit que Jésus-Christ vous a
+aimée et qu'il est mort pour vous? On ne vous a pas dit qu'il vous
+assistera, et que vous pourrez aller au ciel, et trouver enfin le repos?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je pense quelquefois à aller au ciel.... Est-ce que les blancs
+n'y vont pas, hein?... Ils me prendraient encore! J'aime mieux l'enfer
+loin de mon maître et de ma maîtresse; oui, j'aime mieux ça!...»</p>
+
+<p>Et poussant son gémissement accoutumé, elle remit le panier sur sa tête
+et s'éloigna lentement.</p>
+
+<p>Tom, tout désolé, rentra au logis. Il rencontra la petite Éva dans la
+cour, les yeux brillants de plaisir et le front couronné de tubéreuses.</p>
+
+<p>«Ah! Tom, vous voici.... Je suis contente de vous rencontrer. Papa dit
+que vous pouvez atteler les poneys et me promener dans ma petite voiture
+neuve.... Et elle lui prit la main.... Mais qu'avez-vous, Tom? vous
+paraissez tout triste!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, miss Éva! mais je vais préparer vos chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dites-moi d'abord ce que vous avez, Tom. Je vous ai vu parler à
+cette pauvre vieille Prue.»</p>
+
+<p>Tom, avec simplicité, mais avec émotion, raconta à la petite Évangéline
+toute l'histoire de la pauvre femme. Évangéline ne se récria pas, ne
+pleura pas, comme eussent fait d'autres enfants; mais ses joues
+devinrent pâles, un nuage sombre passa sur ses yeux. Elle mit ses deux
+mains sur sa poitrine et poussa un profond soupir.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XIX.<a name="ch19" id="ch19"></a></h2>
+
+<h3>Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.</h3>
+
+<p>«Tom, il est inutile de mettre les chevaux.... je ne veux pas sortir,
+dit Évangéline.</p>
+
+<p>&mdash;Pas sortir, miss Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Non! Ces choses me sont tombées sur le c&oelig;ur, Tom; ces choses me
+sont tombées sur le c&oelig;ur, répéta-t-elle avec attendrissement; je ne
+veux pas sortir!»</p>
+
+<p>Et elle rentra dans la maison.</p>
+
+<p>A quelques jours de là, ce fut une autre femme qui vint à la place de
+Prue. Miss Ophélia était dans la cuisine.</p>
+
+<p>«Eh bien! fit Dinah, qu'est devenue Prue?</p>
+
+<p>&mdash;Prue ne viendra plus, dit la femme d'un air mystérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc? Elle n'est pas morte?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons pas trop! Elle est dans la cave....»</p>
+
+<p>Et la femme jeta un coup d'&oelig;il sur miss Ophélia.</p>
+
+<p>Miss Ophélia prit les biscottes. Dinah suivit la femme jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>«Voyons, qu'a donc Prue?»</p>
+
+<p>La femme semblait à la fois vouloir et ne vouloir pas parler. A la fin,
+tout bas et d'une voix mystérieuse:</p>
+
+<p>«Eh bien! vous ne le direz à personne.... Prue s'est encore enivrée....
+Ils l'ont fait descendre à la cave.... Ils l'y ont laissée tout un jour,
+et je les ai entendus dire que les mouches s'y étaient mises et qu'elle
+était morte!»</p>
+
+<p>Dinah leva les mains au ciel.... et, en se retournant, elle aperçut
+auprès d'elle, pareille à un esprit, la jeune Évangéline. Ses grands
+yeux mystiques étaient comme dilatés par l'horreur de ce qu'elle venait
+d'entendre. Il n'y avait plus une goutte de sang sur ses lèvres ni sur
+ses joues.</p>
+
+<p>«O ciel! miss Éva qui s'évanouit.... Devrions-nous lui laisser entendre
+de pareilles choses?... son père en deviendra fou!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'évanouis pas, Dinah, reprit Évangéline d'une voix émue.... et
+pourquoi n'entendrais-je pas cela? La pauvre Prue l'a bien souffert....
+elle est plus malheureuse que moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, doux Seigneur! ce n'est pas pour de douces et délicates petites
+filles comme vous que ces histoires-là sont faites.... elles seraient
+capables de vous tuer....»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span></p>
+
+<p>Évangéline soupira encore et monta l'escalier d'un pas triste et lent.</p>
+
+<p>Ophélia, inquiète elle-même, demanda l'histoire de la vieille Prue.
+Dinah la lui raconta avec force détails. Tom ajouta les particularités
+qu'il avait apprises d'elle-même.</p>
+
+<p>«C'est abominable, c'est horrible! s'écria miss Ophélia, en entrant dans
+la chambre où Saint-Clare lisait son journal.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle nouvelle iniquité?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ils ont fouetté la vieille Prue jusqu'à la mort!»</p>
+
+<p>Et miss Ophélia raconta l'histoire, s'appesantissant sur les
+circonstances les plus navrantes.</p>
+
+<p>«Je me doutais bien que cela finirait par arriver, dit Saint-Clare, en
+reprenant sa lecture.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous vous en doutiez, et vous n'avez rien fait pour l'empêcher?
+dit miss Ophélia.... N'avez-vous pas vos magistrats, quelqu'un enfin qui
+puisse intervenir dans de telles circonstances?</p>
+
+<p>&mdash;On pense généralement que l'intérêt de la propriété doit suffire en
+telles matières. Si les gens veulent se ruiner, je ne sais qu'y faire.
+La pauvre créature était, je crois, voleuse et ivrogne; on ne peut pas
+espérer beaucoup de sympathie en sa faveur!</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, Augustin, c'est affreux! Ah! voilà qui attirera sur vous la
+colère du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère cousine, ce n'est pas moi qui l'ai fait et je ne pouvais
+l'empêcher.... Je l'aurais empêché si je l'avais pu. Que des misérables
+sans c&oelig;ur, pleins de brutalité, agissent cruellement.... que puis-je
+à cela? Ils sont absolus, irresponsables.... Ils n'ont aucun contrôle à
+subir. L'intervention serait inutile. Il n'y a pas de loi efficace en
+pareil cas. Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de fermer les yeux
+et les oreilles et de laisser aller les choses!... Nous n'avons pas
+d'autre ressource.</p>
+
+<p>&mdash;Laisser aller les choses! fermer les yeux et les oreilles! vous le
+pouvez?</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, que voulez-vous? Voici une classe tout entière
+avilie, sans éducation, insolente, provocante.... Elle est livrée
+entièrement, sans conditions, à des gens comme ceux qui font la majorité
+dans ce monde, à des gens qui n'ont à redouter aucun contrôle, et qui ne
+sont même pas assez éclairés pour connaître leurs véritables
+intérêts.... C'est là le cas, soyez-en sûre, de plus de la moitié du
+genre humain! Eh bien! dans une société ainsi organisée, que peut faire
+un homme dont les sentiments sont nobles et humains?... Que peut-il?
+sinon fermer les yeux et s'endurcir le c&oelig;ur! Je ne puis pas acheter
+tous les malheureux que je vois; je ne <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> puis pas me faire chevalier
+errant et redresser tous les torts dans une ville comme celle-ci. Tout
+ce que je puis faire, c'est d'essayer de ne pas marcher moi-même dans
+cette voie.»</p>
+
+<p>Le beau visage de Saint-Clare s'assombrit un instant, il parut même
+accablé; mais rappelant bientôt un gai sourire, il ajouta:</p>
+
+<p>«Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une fée. Vous avez
+regardé à travers le trou du rideau, voilà tout; ce n'est là qu'un
+échantillon de ce qui se passe dans le monde, d'une façon ou d'une
+autre. Si nous examinions tous les malheurs de cette vie, nous n'aurions
+plus de c&oelig;ur à rien. C'est comme la cuisine de Dinah.»</p>
+
+<p>Et, s'étendant sur un canapé, Saint-Clare reprit son journal.</p>
+
+<p>Miss Ophélia s'assit, tira son tricot, prit une contenance sévère, et
+tricota, tricota, tricota! Cependant le feu couvait en silence. Bientôt
+il éclata.</p>
+
+<p>«Tenez, Augustin, vous pouvez peut-être prendre votre parti là-dessus.
+Moi, je ne le puis pas! C'est abominable à vous de défendre un tel
+système. Voilà mon opinion!</p>
+
+<p>&mdash;Comment! fit Augustin en relevant la tête, encore!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! je dis que c'est abominable, reprit-elle avec plus d'animation,
+de défendre un tel système!</p>
+
+<p>&mdash;Le défendre! moi? qui a jamais dit que je le défendais?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, vous le défendez, vous tous, habitants du sud.... Pourquoi
+avez-vous des esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous donc assez innocente et assez naïve pour penser que personne
+ne fait dans ce monde que ce qu'il croit bon? Ne faites-vous, ou du
+moins n'avez-vous jamais fait de choses qui vous aient semblé mal?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela m'est arrivé, je m'en suis repentie, je l'espère, dit miss
+Ophélia en précipitant ses aiguilles.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, dit Saint-Clare en enlevant la peau d'une orange; je me
+repens toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi continuez-vous, alors?</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous jamais continué à faire mal, même après vous être
+repentie, ma bonne cousine?</p>
+
+<p>&mdash;Seulement quand j'étais très-fortement tentée....</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, c'est que je suis fortement tenté, dit Saint-Clare; voilà
+bien la difficulté.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, du moins, je prenais la résolution de ne plus recommencer et de
+rompre l'habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà deux ans que je prends la résolution, dit Saint-Clare, et je ne
+puis me convertir. Vous parvenez, cousine, à vous débarrasser de tous
+vos péchés?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Augustin, dit Ophélia d'un ton sérieux en déposant son ouvrage, je
+mérite que vous me reprochiez mes écarts, je reconnais que tout ce que
+vous dites est vrai.... personne ne le sent plus vivement que moi! mais
+il me semble après tout qu'il y a quelque différence entre vous et moi.
+J'aimerais mieux me couper la main droite que de persévérer dans une
+conduite que je croirais mauvaise... Mais cependant mes actions sont si
+peu d'accord avec mes paroles, que je comprends bien que vous me
+blâmiez!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, cousine, dit Augustin, s'asseyant par terre à ses pieds et
+posant sa tête sur ses genoux, ne prenez pas un air si terriblement
+sérieux. Vous savez que je n'ai jamais été qu'un propre à rien, un rien
+qui vaille; j'aime à plaisanter un peu avec vous, et voilà tout.... pour
+vous faire mettre un peu en colère; mais je pense que vous êtes
+bonne.... Faire le malheur, le désespoir des gens, rien que d'y
+penser.... cela me fatigue à mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, mon cher enfant, dit Ophélia en posant sa main sur le front
+du jeune homme.... c'est là un bien grave sujet!</p>
+
+<p>&mdash;Bien trop grave, dit-il, et je n'aime pas les sujets graves quand il
+fait chaud. Avec les moustiques et tout le reste, il est impossible
+d'atteindre à la sublimité de la morale.... Et se relevant tout à coup:
+C'est une idée cela, dit-il, et une théorie! Je comprends maintenant
+pourquoi les nations du nord ont toujours été plus vertueuses que celles
+du midi. Je pénètre au c&oelig;ur du sujet.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste, vous serez toujours un écervelé.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? au fait, cela se peut bien! Mais je veux être sérieux au
+moins une fois; donnez-moi ce panier d'oranges. Vous allez <i>me
+récompenser avec des flacons et me réconforter avec des pommes</i>, si je
+fais cet effort. Et maintenant, dit-il, en attirant à lui le panier, je
+commence. Si, par l'effet des événements humains, il arrive qu'il soit
+nécessaire à un individu de retenir en captivité deux ou trois douzaines
+de ses semblables, un coup d'&oelig;il jeté sur la société....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez.... j'arrive.... vous allez voir.... m'y voici.... dit-il; et
+son beau visage prit tout à coup une expression sérieuse et passionnée.
+Sur la question de l'esclavage, il ne peut y avoir qu'une opinion. Les
+planteurs qui profitent de l'esclavage, les ministres qui veulent plaire
+aux planteurs, les politiques qui veulent gouverner, peuvent asservir le
+langage et assouplir l'éloquence de manière à étonner le monde; ils
+peuvent torturer la nature et la Bible, et je ne sais quoi encore: mais
+ni eux ni le monde n'y croient davantage. <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> L'esclavage vient du
+diable, voilà! et c'est un assez bel échantillon de ce qu'il peut faire
+dans sa partie.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia laissa tomber son tricot et regarda Saint-Clare qui, sans
+doute, jouissant de son étonnement continua:</p>
+
+<p>«Vous semblez soupirer! Mais écoutez, que je vous parle net. Cette
+maudite institution, oui, maudite de Dieu et des hommes, quelle
+est-elle? Dépouillez-la de ses ornements, soumettez-la à l'analyse....
+voyez-la au fond! Quelle est-elle? Quoi! parce que mon frère noir est
+ignorant et faible, et que je suis instruit et fort, parce que je sais
+et que je puis, j'ai le droit de le dépouiller de ce qu'il a et de ne
+lui donner que ce qu'il plaît à mon caprice! Ce qui est trop pénible,
+trop dur, trop dégoûtant pour moi, je vais dire au noir de le faire! Je
+n'aime pas à travailler, le noir travaillera! Le soleil me brûle, le
+noir restera au soleil! Le noir gagnera l'argent, et je le dépenserai;
+le noir s'enfoncera dans le marécage pour que je puisse marcher à pied
+sec; le noir fera ma volonté et pas la sienne, tous les jours de sa vie
+mortelle.... et il n'aura d'autre chance de gagner le ciel que celle
+qu'il me plaira de lui donner. Voilà ce que c'est que l'esclavage. Je
+défie qui que ce soit sur terre de lire notre code noir et de dire qu'il
+est autre chose. On parle des abus de l'esclavage; mensonge! La chose
+elle-même est l'essence de l'abus. Et la seule raison pour laquelle la
+terre ne s'entr'ouvre pas sous lui, comme jadis sous Gomorrhe et Sodome,
+c'est que l'usage de l'esclavage est cent fois plus doux que l'esclavage
+même. Mais, par pitié et par honte, parce que nous sommes des hommes
+sortis du sein des femmes et non du ventre des bêtes, nous ne voulons
+pas, nous n'osons pas, nous ne daignons pas user du plein pouvoir que
+ces lois sauvages mettent en nos mains. Celui qui va le plus loin et qui
+fait le plus de mal ne va pas même jusqu'aux limites de la loi.»</p>
+
+<p>Saint-Clare s'était levé, et, comme il lui arrivait toujours dans ses
+moments d'émotion, il marchait à grands pas. Son noble visage, empreint
+de la beauté classique des statues grecques, semblait brûler de toute
+l'ardeur de ses sentiments. Ses grands yeux bleus lançaient des éclairs,
+son geste avait une énergie puissante. Ophélia ne l'avait jamais vu
+ainsi. Elle gardait le plus profond silence.</p>
+
+<p>«Je vous le déclare, dit-il en s'arrêtant tout à coup devant sa
+cousine&mdash;mais à quoi donc aboutissent paroles ou sentiments sur un tel
+sujet?&mdash;je vous le déclare: je me suis dit bien des fois que, si ce pays
+devait s'abîmer dans les entrailles du monde, pour engloutir et dérober
+à la lumière toutes ces misères et tous ces malheurs, je consentirais
+volontiers à m'engloutir avec lui! Quand j'ai voyagé <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> sur nos
+bâtiments ou dans nos campagnes, quand j'ai vu tous ces individus
+stupides, brutaux, dégoûtants.... à qui nos lois permettent de devenir
+les despotes d'autant d'hommes qu'ils en pourront acheter avec l'argent
+escroqué, volé, filouté.... quand j'ai pensé qu'ils sont les maîtres des
+femmes, des enfants, des jeunes filles.... ah! j'ai été sur le point de
+maudire mon pays.... de maudire la race humaine!</p>
+
+<p>&mdash;Augustin! Augustin! assez, assez! je n'en ai jamais entendu autant,
+même dans le nord!</p>
+
+<p>&mdash;Dans le nord? dit Saint-Clare en changeant tout à coup d'expression et
+en reprenant son ton insouciant; fi donc! vous autres gens du nord, vous
+avez le sang froid, vous êtes froids en tout ce que vous faites.... vous
+ne savez même pas maudire!</p>
+
+<p>&mdash;Mais la question est de....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Ophélia, la question est une diable de question! la question est
+de savoir comment j'en suis arrivé à cet état de péché et de misère. Je
+vais tâcher de reprendre dans les bons vieux termes que vous m'avez
+enseignés autrefois. Le péché m'est venu par héritage. Mes esclaves
+étant à mon père, et qui plus est à ma mère, ils sont à moi maintenant,
+eux et leur postérité, qui a pris un assez large développement. Mon père
+vint de la Nouvelle-Angleterre: c'était un tout autre homme que le
+vôtre, un véritable vieux Romain, altier, énergique, noble esprit, mais
+volonté de fer. Votre père s'établit dans la Nouvelle-Angleterre, pour
+régner parmi les rochers et contraindre la nature à le nourrir. Le mien
+vint dans la Louisiane pour gouverner des hommes et des femmes, et les
+contraindre à travailler pour lui; ma mère....» Et Saint-Clare se leva
+et alla contempler un portrait suspendu à la muraille; sa vénération
+éclatait sur ses traits.</p>
+
+<p>«Ma mère, elle était divine! Ne me regardez pas ainsi, Ophélia. Vous
+savez ce que je veux dire. Elle était sans doute d'une origine mortelle,
+mais je n'ai jamais vu en elle aucune trace de faiblesses ou d'erreurs
+mortelles. Tous ceux qui se souviennent d'elle, libres ou esclaves,
+amis, domestiques, parents, relations, tous disent la même chose. Que
+vous dirai-je, cousine? Longtemps cette mère s'est tenue debout entre
+moi et l'incrédulité. Elle était à mes yeux l'incarnation du
+Nouveau-Testament, la vérité vivante. O ma mère! ma mère!» Et
+Saint-Clare joignit les mains dans une sorte de transport; puis, se
+calmant tout à coup, il revint auprès d'Ophélia et s'assit sur une
+ottomane.</p>
+
+<p>«Mon frère et moi, reprit-il, nous étions jumeaux. On dit que les
+jumeaux doivent se ressembler. Mon frère et moi nous formions un <span class="pagenum"><a name="Page_217" id="Page_217">217</a></span>
+contraste parfait. Il avait des yeux noirs et fiers, des cheveux de
+jais, le type romain, le teint brun. Moi j'avais le teint blanc, les
+yeux bleus, les cheveux d'un blond doré et le profil grec. Il était
+actif et observateur; j'étais rêveur et indolent. Il était généreux
+envers ses amis et ses égaux, mais orgueilleux, dominateur, superbe avec
+ses inférieurs, sans pitié pour tout ce qui tentait de lui résister.
+Nous étions tous deux fidèles à notre parole: lui, par orgueil et par
+courage; moi, par suite d'une sorte d'idéal que je m'étais fait. Nous
+nous aimions comme font les enfants, tantôt plus, tantôt moins; il était
+le favori de mon père, j'étais celui de ma mère. Il y avait en moi, et
+pour toute chose, une sensibilité maladive, une délicatesse d'impression
+que ni lui ni mon père ne s'avisèrent jamais de comprendre, et qu'il ne
+leur aurait pas été possible de partager; c'était, au contraire, ce qui
+me valait les sympathies de ma mère. Quand nous nous querellions, Alfred
+et moi, et que mon père me regardait trop sévèrement, je montais à la
+chambre de ma mère et je m'asseyais auprès d'elle.... Oh! je la vois
+encore: son front pâle, son &oelig;il sérieux, profond et doux, sa robe
+blanche.... elle était toujours en blanc.... C'est à elle que je pensais
+dans mes lectures qui parlaient des saintes vêtues de longs voiles
+blancs et brillants; c'était une femme d'un haut mérite, grande
+musicienne. Souvent elle s'asseyait à son orgue, jouant cette antique et
+majestueuse musique, et chantant, plutôt avec une voix d'ange qu'avec
+une voix de femme, les chants du culte catholique.... Alors je mettais
+ma tête sur ses genoux, je pleurais, je rêvais.... et j'éprouvais des
+émotions.... Oh! les profondes émotions.... et qu'aucune langue ne
+saurait rendre!</p>
+
+<p>«On ne discutait pas alors les questions de l'esclavage. Personne n'y
+voyait de mal.</p>
+
+<p>«Mon père était une nature aristocratique. Peut-être, dans une existence
+antérieure à celle-ci, avait-il appartenu au cercle des esprits les plus
+hauts, et avait-il apporté sur cette terre l'orgueil de son antique
+rang: il était arrogant et superbe; mon frère fut frappé à son image.</p>
+
+<p>«Vous savez ce que c'est qu'un aristocrate. Ses sympathies s'arrêtent à
+une certaine classe sociale, dont il est; passé cela, le genre humain
+n'existe plus pour lui. En Angleterre la limite est ici, en Amérique
+elle est là, chez les Birmans elle est ailleurs.... Mais il y a toujours
+une limite, et les aristocrates ne la dépassent jamais.... Ce qui, dans
+sa classe, serait un malheur, une calamité, une souveraine injustice,
+n'est plus ailleurs qu'un fait bien indifférent.... Pour mon père, la
+ligne de démarcation était la couleur des gens. Avec ses égaux, il n'y
+eut jamais d'homme plus juste et plus <span class="pagenum"><a name="Page_218" id="Page_218">218</a></span> généreux. Quant aux nègres de
+toutes les nuances, il ne les considérait que comme des animaux
+intermédiaires entre l'homme et la brute. Ses idées de justice et de
+générosité étaient en harmonie avec ce principe. Je suis bien persuadé
+que, si on lui eût demandé à l'improviste et sans préparation: les
+nègres ont-ils des âmes? il eût hésité et réfléchi avant de répondre:
+oui! Du reste, mon père se préoccupait fort peu de métaphysique; il
+n'avait aucun sentiment religieux, et ne voyait en Dieu que le chef des
+classes supérieures.</p>
+
+<p>«Mon père faisait travailler cinq cents nègres; c'était en affaires un
+homme minutieux, exigeant, dur. Tout chez lui devait être fait
+systématiquement, avec une précision et une exactitude que rien ne
+dérangeait.</p>
+
+<p>«Maintenant, si vous réfléchissez que tout cela devait être fait par une
+bande de travailleurs paresseux, indolents, étourdis, et qui dans toute
+leur vie n'avaient jamais appris qu'à manger, vous comprendrez bien vite
+qu'il devait se passer dans nos plantations des choses horribles,
+épouvantables pour un enfant sensible comme moi. Ajoutez à cela que le
+gérant de la plantation, fils d'un renégat du Vermont (je vous en
+demande bien pardon, cousine), était un homme vigoureux et brutal, qui
+avait fait longtemps l'apprentissage de la dureté et pris tous ses
+degrés avant d'entrer dans la pratique. Ni ma mère ni moi ne pûmes
+jamais le souffrir; mais il avait pris un ascendant souverain sur mon
+père: c'était le tyran de la plantation.</p>
+
+<p>«Je n'étais alors qu'un tout petit bonhomme, mais j'avais déjà, comme
+maintenant, l'amour de toutes les choses humaines, une sorte de passion
+pour l'étude de l'humanité! sous quelque forme que l'humanité se
+révélât. Souvent on me trouvait dans la case de quelque nègre ou parmi
+les travailleurs des champs.</p>
+
+<p>«J'étais le favori des nègres.</p>
+
+<p>«C'était à mon oreille que se murmuraient toutes les plaintes; je les
+redisais à ma mère, et nous faisions à nous deux un petit comité pour le
+redressement des torts. Nous avons arrêté et réprimé bien des cruautés;
+nous nous étions déjà plus d'une fois réjouis du bien que nous avions su
+faire. Malheureusement, comme il arrive toujours, j'y mis trop de zèle.
+Stubbs se plaignit à mon père; il dit qu'il ne pouvait plus régir la
+propriété, et qu'il allait résigner ses fonctions. Mon père était un
+mari bon et facile; mais rien n'eût pu le faire renoncer à ce qu'il
+croyait nécessaire. Il se planta comme un roc entre nous et les esclaves
+qui travaillaient dans la campagne. Il dit à ma mère, avec une déférence
+pleine de respect, <span class="pagenum"><a name="Page_219" id="Page_219">219</a></span> mais d'un ton qui n'admettait pas de réplique,
+qu'elle serait la maîtresse absolue des esclaves occupés à l'intérieur,
+mais qu'elle ne devait pas intervenir dans ce qui se passait au dehors.
+Il la révérait plus que tout au monde, mais il en eût dit autant à la
+vierge Marie, si elle eût voulu déranger son système!</p>
+
+<p>«Quelquefois j'entendais ma mère raisonner avec lui, et s'efforcer de
+réveiller ses sympathies. Il écoutait les appels les plus pathétiques
+avec une politesse et une égalité d'âme vraiment décourageantes. «Tout
+se résume en un mot, disait-il, faut-il garder ou renvoyer Stubbs?
+Stubbs est la ponctualité même; il est honnête, il est capable,
+expérimenté.... et humain.... mon Dieu! autant qu'on peut l'être. Nous
+ne pouvons pas espérer la perfection. Eh bien, si je le garde, je dois
+soutenir son administration..., toute son administration, quand bien
+même il y aurait çà et là des détails... exceptionnels.... Tout
+gouvernement a ses indispensables rigueurs. Les règles générales sont
+quelquefois dures dans leurs applications particulières.» Cette dernière
+phrase était pour mon père l'excuse de toutes les cruautés. Quand il
+avait dit cette phrase-là, il mettait les pieds sur le canapé, comme un
+homme qui vient de terminer une grande affaire, et il s'accordait une
+heure de sommeil, ou lisait un journal, suivant le cas.</p>
+
+<p>«Mon père avait toutes les qualités de l'homme d'État. Il eût partagé la
+Pologne comme une orange, et opprimé l'Irlande tout comme un autre, avec
+l'impassibilité d'un système. Ma mère, désespérée, renonça à la
+tâche.... On ne saura jamais, avant le dernier jour, ce qu'auront
+souffert ces natures délicates et généreuses jetées dans des abîmes
+d'injustice et de cruauté, dont seules elles voient la cruauté et
+l'injustice! Il y a pour elles des siècles de poignantes douleurs dans
+ce monde sorti de l'enfer!... Que restait-il à ma mère... sinon d'élever
+ses enfants et de leur donner son âme?... Mais, quoi qu'on dise de
+l'éducation, les enfants grandissent et restent ce que la nature les a
+faits. On ne change pas! Dès le berceau, Alfred fut un aristocrate. En
+grandissant, il se développa aristocratiquement. Quant aux exhortations
+maternelles, autant en emporta le vent. Chez moi, au contraire, toutes
+ses paroles se gravaient profondément. Jamais elle ne contredisait
+formellement notre père, jamais elle ne sembla complétement différer
+d'avis avec lui; mais, de toutes les forces de sa nature sympathique,
+ardente et généreuse, elle gravait en moi, comme avec du feu, l'idée
+ineffaçable du prix et de la dignité du dernier des hommes. Avec quel
+respect solennel je regardais son visage quand le soir, me montrant les
+étoiles, elle me disait: «Voyez, <span class="pagenum"><a name="Page_220" id="Page_220">220</a></span> Auguste; la plus humble, la plus
+obscure d'entre ces pauvres âmes de nos esclaves, après que ces étoiles
+se seront pour toujours éteintes, vivra aussi longtemps que Dieu
+lui-même!»</p>
+
+<p>«Elle avait quelques beaux et anciens tableaux, un entre autres: <i>Jésus
+guérissant un malade</i>. Ces tableaux nous causaient toujours une
+impression profonde.... «Voyez, Auguste, me disait-elle encore, cet
+aveugle était un mendiant couvert de haillons.... Aussi le Seigneur ne
+voulut-il pas le guérir de loin; mais il le fit approcher, et il posa sa
+main sur lui. Rappelez-vous cela, mon enfant....» Ah! si j'avais vécu
+sous la tutelle de ma mère!... elle aurait mis en moi je ne sais quel
+enthousiasme!... J'aurais été un saint, un réformateur, un martyr!...
+Mais, hélas! hélas! je la quittai à treize ans.... et je ne la revis
+jamais!»</p>
+
+<p>Saint-Clare appuya sa tête dans sa main et se tut.... Au bout d'un
+instant, il releva les yeux et continua:</p>
+
+<p>«Voyons! qu'est-ce au fond que la vertu humaine?</p>
+
+<p>«Une affaire de latitude et de longitude, une question de géographie et
+de tempérament; la plus grosse part n'est qu'un accident. Ainsi, par
+exemple, voilà votre père.... Il s'établit dans le Vermont, dans une
+ville où, par le fait, tout le monde est libre et égal.... Il devient
+membre de l'Église régulière, il devient diacre, avec le temps il
+devient abolitionniste, et il nous regarde comme des païens, ou peu s'en
+faut. Et cependant, sous bien des rapports, ce n'est qu'une seconde
+édition de mon père; c'est le même esprit puissant, hautain, dominateur.
+Vous savez fort bien qu'il y a dans votre village une foule de gens à
+qui vous ne persuaderez pas que l'esquire Saint-Clare ne se mette
+beaucoup au-dessus d'eux. Le fait est que, bien qu'il vive à une époque
+démocratique et qu'il ait adopté les idées démocratiques..., au fond du
+c&oelig;ur c'est un aristocrate autant que mon père, qui tenait sous ses
+lois cinq ou six cents esclaves.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia ne parut pas trouver fidèle ce tableau de son père.... Elle
+déposa le tricot pour répondre; Saint-Clare l'arrêta.</p>
+
+<p>«Je sais ce que vous allez dire. Je ne prétends pas qu'ils soient égaux
+en fait: l'un d'eux fut placé dans des circonstances où tout luttait
+contre ses tendances naturelles; chez l'autre, tout les secondait.
+Celui-ci devint un vieux démocrate, obstiné, fier et hautain; celui-là,
+un vieux despote, fier, hautain, obstiné.... et voilà! Faites-les tous
+deux planteurs à la Louisiane, et ils se ressembleront comme deux balles
+fondues dans le même moule.</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous êtes un enfant peu respectueux! dit Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas lui manquer de respect, repartit Saint-Clare: <span class="pagenum"><a name="Page_221" id="Page_221">221</a></span> mais
+vous savez que la vénération n'est pas mon fort.... Je reviens à mon
+histoire.</p>
+
+<p>«Mon père mourut, laissant à mon frère et à moi toute sa propriété à
+partager comme nous l'entendions. Il n'y avait pas sur la terre de Dieu
+une âme plus généreuse, un esprit plus noble qu'Alfred dans tous ses
+rapports avec des égaux. Toutes ces questions d'intérêt ne soulevèrent
+point entre nous le moindre nuage. Nous entreprîmes de faire valoir la
+plantation en commun. Alfred, qui, dans la vie active et la pratique des
+affaires, en valait deux comme moi, devint un planteur aussi
+enthousiaste qu'heureux.</p>
+
+<p>«Deux années d'expérience me démontrèrent que je ne pouvais partager
+plus longtemps cette existence.</p>
+
+<p>«Avoir un troupeau de sept cents esclaves que je ne pouvais connaître
+personnellement, pour lesquels je ne pouvais éprouver individuellement
+aucun intérêt; esclaves que l'on vendait, que l'on achetait, que l'on
+nourrissait, que l'on menait comme autant de bêtes à cornes; songer
+combien on s'inquiétait peu de leur refuser les moindres jouissances de
+la vie la plus grossière; être obligé d'avoir des surveillants, des
+régisseurs; être obligé d'employer le fouet comme moyen suprême de
+gouvernement: tout cela devint pour moi une insupportable torture!...
+Et, quand je venais à penser à tout le cas que ma mère faisait de ces
+pauvres âmes humaines..., je tremblais!</p>
+
+<p>«C'est une absurdité que de parler du bonheur que peuvent goûter les
+esclaves. Je perds patience quand j'entends ces singulières apologies
+des hommes du nord, qui essayent ainsi de pallier nos fautes! Nous
+savons mieux ce qui en est. Osez me dire qu'un homme doit travailler
+toute sa vie, depuis l'aube jusqu'au soir, sous l'&oelig;il vigilant d'un
+maître, sans pouvoir manifester une fois une volonté irresponsable....
+courbé sous la même tâche, monotone et terrible, et cela pour deux
+paires de pantalons et une paire de souliers par an, avec tout juste
+assez de nourriture pour être en état de continuer sa tâche.... oui,
+qu'un homme me dise qu'il est indifférent à une créature humaine de se
+voir traitée de cette façon.... et cet homme, ce chien! je l'achète et
+je le ferai travailler sans scrupule, lui!</p>
+
+<p>&mdash;J'avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres vous
+approuviez tous l'esclavage, que vous pensiez qu'il était juste et
+conforme à l'Écriture.</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous n'en sommes pas encore réduits là; Alfred, qui est le
+despote le plus déterminé qu'on puisse voir, ne prétend pas à ce genre
+de défense. Non; il se tient debout, ferme et fier, sur ce bon <span class="pagenum"><a name="Page_222" id="Page_222">222</a></span>
+vieux et respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, et il a
+raison, que les planteurs américains font, à leur manière, ce que font
+l'aristocratie et la finance d'Angleterre. Pour ceux-là, les esclaves
+sont les basses classes.... Et que font-ils? ils se les approprient,
+corps et âme, chair et esprit, et les emploient à leurs besoins.... Et
+il défend cette conduite par des arguments au moins spécieux: il dit
+qu'il ne peut point y avoir de haute civilisation sans l'esclavage des
+masses. Qu'on le nomme ou qu'on ne le nomme pas esclavage, peu importe!
+il faut, dit-il, qu'il y ait une classe inférieure condamnée au travail
+physique, et réduite à la vie animale, et une classe élevée en qui
+résident la richesse et le loisir, une classe qui développe son
+intelligence, marche en tête du progrès et dirige le reste du monde.
+Ainsi raisonne-t-il, parce que, dit-il, il est né aristocrate.... Moi,
+au contraire, je repousse ce système.... parce que je suis né démocrate.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'admets pas la comparaison, dit miss Ophélia; car enfin le
+travailleur anglais n'est pas l'objet d'un trafic et d'un commerce, il
+n'est point arraché à sa famille et fouetté.</p>
+
+<p>&mdash;Il est autant à la discrétion de celui qui l'emploie que s'il lui
+était réellement vendu. Le maître peut frapper l'esclave jusqu'à ce que
+mort s'ensuive.... mais le capitaliste anglais peut affamer jusqu'à la
+mort! Et, quant à la sécurité de la famille, je ne sais pas en vérité où
+elle est le plus menacée.... Celui-ci voit vendre ses enfants; celui-là
+les voit mourir de faim chez lui!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ce n'est point justifier l'esclavage que de prouver qu'il n'est
+pas pire que de très-mauvaises choses.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne prétends pas le justifier. Je dis plus: je dis que notre
+esclavage est la plus audacieuse violation des droits humains. Acheter
+un homme comme un cheval, lui regarder à la dent, faire craquer ses
+jointures, le faire trotter et le payer! avoir des spéculateurs, des
+éleveurs, des négociants, des courtiers du corps et de l'âme des
+hommes.... oui, tout cela rend l'abus plus visible aux yeux du monde
+civilisé, bien qu'en réalité la chose soit à peu près la même en
+Angleterre et en Amérique: l'exploitation d'une classe par l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'avais jamais vu cette face de la question, dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai voyagé en Angleterre, j'ai recueilli de nombreux documents sur
+l'état des classes inférieures, et je ne pense pas que l'on puisse
+contredire Alfred, quand il dit que la position de ses esclaves est
+meilleure que celle d'une grande partie des ouvriers de l'Angleterre. Ne
+concluez pas de ce que je dis qu'Alfred soit un maître dur. Non, il ne
+l'est pas. Il est despote; il est sans pitié contre l'insubordination;
+<span class="pagenum"><a name="Page_223" id="Page_223">223</a></span> il tuerait un homme comme un daim, si cet homme lui résistait;
+mais, en général, il met son orgueil à ce que ses esclaves soient bien
+traités et bien nourris. Pendant que j'étais avec lui, j'insistai
+plusieurs fois pour qu'on s'occupât un peu de leur instruction. Par
+égard pour moi, il se procura un aumônier. Il les faisait catéchiser le
+dimanche.... Je crois qu'au fond de l'âme il s'imaginait que c'était à
+peu près comme s'il eût donné un aumônier à ses chevaux et à ses
+chiens!... Et le fait est qu'une âme qui, depuis l'heure de la
+naissance, a été soumise à toutes les influences qui avilissent et
+dégradent, livrée toute la semaine à des &oelig;uvres où la pensée n'est
+pas, ne saurait tirer grand avantage de quelques heures qu'on lui
+abandonne chaque dimanche. Les directeurs des écoles du dimanche parmi
+la population manufacturière de l'Angleterre pourraient peut-être nous
+dire que le résultat est le même ici et là. Cependant il y a parmi nous
+quelques exceptions frappantes, parce que le nègre est naturellement
+plus susceptible que le blanc d'éprouver le sentiment religieux.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit miss Ophélia, comment avez-vous abandonné votre
+plantation?</p>
+
+<p>&mdash;Nous marchâmes d'accord quelque temps; puis Alfred s'aperçut que je
+n'étais pas un planteur. Il trouva mauvais, après avoir changé, réformé,
+amélioré pour me plaire, que je ne me tinsse point encore pour
+satisfait. Et, en vérité, c'était la chose elle-même que je haïssais.
+C'était la perpétration de cette brutalité, de cette ignorance et de
+cette misère; c'était l'emploi de ces hommes et de ces femmes
+travaillant à gagner de l'argent pour moi! Et puis, j'avais le tort
+d'intervenir sans cesse dans les détails: étant moi-même le plus
+paresseux des hommes, je n'étais que trop porté à sympathiser avec les
+paresseux de mon espèce.</p>
+
+<p>«Quand de pauvres diables, indolents et étourdis, mettaient des pierres
+au fond de leurs balles de coton pour les rendre plus pesantes, ou
+remplissaient leurs sacs de poussière avec du coton par-dessus, il me
+semblait si bien qu'à leur place j'en aurais fait tout autant, que je ne
+pouvais pas consentir à leur laisser donner le fouet.... Il n'y eut
+bientôt plus de discipline dans la plantation. J'en vins avec Alfred au
+point où j'en étais, quelques années auparavant, avec mon honoré
+père.... Il me dit que j'avais une sentimentalité de femme, et que je ne
+ferais jamais d'affaires au moyen des esclaves. Il me conseilla de
+prendre la maison de banque et l'habitation de famille à Orléans.... et
+de faire des vers.... Il garderait, lui, la direction de la plantation.
+Nous nous séparâmes donc, et je vins ici.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_224" id="Page_224">224</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi alors n'avez-vous pas affranchi vos esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas eu le courage. Les employer comme des instruments pour
+gagner de l'argent, je ne pouvais pas! Les garder pour dépenser mon
+argent avec eux, cela me parut moins mal.... Quelques-uns étaient des
+esclaves d'intérieur; j'y étais fort attaché.... Les plus jeunes étaient
+les enfants des plus vieux..., ils étaient tous enchantés de leur sort
+avec moi....»</p>
+
+<p>Ici Saint-Clare se tut un moment et se mit à marcher tout pensif dans le
+salon.</p>
+
+<p>«Il y eut, reprit-il bientôt, il y eut un temps dans ma vie où j'eus des
+projets et des espérances.... Je voulais alors faire quelque chose et
+non pas me laisser aller au flot et au courant; j'eus comme le vague
+instinct de devenir un émancipateur, de laver ma patrie de cette tache
+et de cette honte.... Tous les jeunes gens, j'imagine, ont de pareils
+accès de fièvre, au moins une fois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors.... pourquoi ne l'avez-vous pas fait? pourquoi, après avoir
+mis la main à la charrue, avoir ensuite regardé en arrière?</p>
+
+<p>&mdash;Les choses ne tournèrent pas comme je m'y attendais, et j'eus, comme
+Salomon, le désespoir de la vie! Chez moi, comme chez lui, c'était
+peut-être la condition nécessaire de la sagesse.... Mais enfin, pour une
+cause ou pour une autre, au lieu de prendre une place dans ce monde et
+de le régénérer, je devins un morceau de bois flottant, emporté et
+rapporté par chaque marée.... Alfred m'attaque chaque fois que nous nous
+rencontrons, et il a facilement raison de moi. Sa vie est le résultat
+logique de ses principes, tandis qu'avec moi les principes sont d'un
+côté et la vie de l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon cher cousin, comment pouvez-vous vous complaire?</p>
+
+<p>&mdash;Me complaire! mais je la déteste, cette vie!... Où en étions-nous? Ah!
+vous parliez de l'affranchissement! Je ne crois pas que mes sentiments
+sur l'esclavage me soient particuliers. Je rencontre beaucoup d'hommes
+qui, au fond de l'âme, pensent absolument comme moi.... La terre
+sanglote sous l'esclavage; et, si malheureux qu'il soit pour l'esclave,
+il est encore pire pour le maître.... Il n'y a pas besoin de lunettes
+pour voir qu'une nombreuse classe dégradée, vicieuse, paresseuse, vivant
+au milieu de nous, est pour nous un grand mal.... La finance et
+l'aristocratie anglaise ont du moins le bonheur de ne pas être mêlées à
+la classe qu'elles dégradent.... Mais ici cette classe est dans nos
+propres maisons; elle se mêle à nos enfants, elle a sur eux plus
+d'influence que nous-mêmes; c'est une race à laquelle les enfants
+s'attachent, à laquelle ils voudront toujours s'assimiler. Si Évangéline
+n'était pas un ange <span class="pagenum"><a name="Page_225" id="Page_225">225</a></span> plutôt qu'un enfant ordinaire, Évangéline
+serait perdue.... Il vaudrait autant laisser courir la petite vérole
+parmi nous et croire que nos enfants ne l'attraperont pas, que de
+laisser avec eux cette ignorance et ces vices, sans en redouter la
+contagion. Nos lois cependant s'opposent à toute mesure efficace
+d'éducation générale, et elles font bien. Instruisez une seule
+génération, et nous sommes ruinés de fond en comble.... Si nous ne leur
+donnons pas la liberté, ils la prendront.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle sera, selon vous, la fin de tout ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; ce qu'il y a de certain, c'est qu'aujourd'hui une colère
+sourde gronde à travers les masses dans le monde entier: je sens
+venir.... ou demain, ou plus tard.... un terrible <i>Dies iræ</i>.... Les
+mêmes événements se préparent en Europe, en Angleterre du moins, et dans
+ce pays. Ma mère avait coutume de parler d'un millésime qui approchait
+et qui verrait le règne du Christ, et la liberté et le bonheur de tous
+les hommes. Quand j'étais enfant elle m'apprenait à prier pour
+l'avénement de ce règne. Quelquefois je songe que ce soupir, ce murmure,
+ce froissement que l'on entend maintenant parmi les ossements desséchés,
+prédit le prochain avénement de ce règne.... Mais qui pourra vivre le
+jour où il apparaîtra?</p>
+
+<p>&mdash;Augustin, il y a des moments où je crois que vous n'êtes pas loin du
+règne de Dieu, dit Ophélia, en attachant un regard inquiet sur son
+cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, cousine, de votre bonne opinion.... J'ai des hauts et des bas!
+En théorie, je touche aux portes du ciel.... S'agit-il de pratique, je
+suis dans la poussière de la terre.... Mais on sonne pour le thé....
+Venez, cousine.... J'espère maintenant que vous ne direz plus que je
+n'ai pas parlé sérieusement une fois en ma vie....»</p>
+
+<p>A table on fit allusion à la mort de Prue.</p>
+
+<p>«Je crois bien, cousine, dit Mme Saint-Clare, que vous allez nous
+prendre tous pour des barbares.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répondit Ophélia, que c'est là une chose barbare; mais je ne
+pense pas que vous soyez tous des barbares.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de ces nègres, dit Marie, dont il est vraiment impossible
+d'avoir raison; ils sont si méchants qu'ils ne doivent pas vivre.... Je
+ne me sens pas la moindre compassion pour eux! S'ils se conduisaient
+mieux, cela n'arriverait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, dit Éva, la pauvre créature était malheureuse: c'est ce
+qui la faisait boire!</p>
+
+<p>&mdash;Ah bien, si c'est là une excuse! Je suis malheureuse aussi, moi!
+Très-souvent je pense, ajouta-t-elle d'un air rêveur, que j'ai <span class="pagenum"><a name="Page_226" id="Page_226">226</a></span> eu à
+subir de plus terribles épreuves que les siennes! La misère des noirs
+provient de leur méchanceté; il y en a que les plus terribles sévérités
+du monde ne sauraient dompter.... Je me rappelle que mon père eut jadis
+un homme qui était si paresseux, qu'il s'enfuit pour ne pas travailler;
+il errait dans les savanes, volant et commettant toutes sortes de
+méfaits: cet homme fut pris et fouetté.... Il recommença, on le fouetta
+encore; cela ne servit de rien. A la fin il rampa encore jusqu'aux
+savanes, bien qu'il pût à peine marcher.... il y mourut, et notez qu'il
+n'avait aucun motif d'agir ainsi, car chez mon père les nègres étaient
+toujours bien traités.</p>
+
+<p>&mdash;Il m'est arrivé une fois, dit Saint-Clare, de soumettre un homme dont
+tous les maîtres et tous les surveillants avaient désespéré.</p>
+
+<p>&mdash;Vous! dit Marie.... Ah! je serais curieuse de savoir comment vous avez
+jamais pu faire pareille chose!</p>
+
+<p>&mdash;C'était un Africain, un hercule, un géant. On sentait en lui je ne
+sais quel puissant instinct de liberté.... Je n'ai jamais rencontré
+d'homme plus indomptable; c'était un vrai lion d'Afrique. On l'appelait
+Scipion. On n'avait jamais pu rien en faire. Les surveillants, d'une
+plantation à l'autre, le vendaient et le revendaient. Enfin Alfred
+l'acheta, comptant pouvoir le réduire. Un jour il assomma le surveillant
+et se sauva dans les savanes. Je visitai la plantation d'Alfred; c'était
+après notre partage. Alfred était dans un état d'exaspération terrible.
+Je lui dis que c'était sa faute, et que je gageais bien de mater le
+rebelle. On convint que si je le prenais il serait à moi pour que je
+pusse expérimenter sur lui. Nous nous mîmes en chasse à six ou sept,
+avec des fusils et des chiens. Vous savez qu'on peut mettre autant
+d'enthousiasme à la chasse de l'homme qu'à celle du daim; tout cela est
+affaire d'habitude. Je me sentais moi-même un peu excité, quoique je ne
+me fusse posé que comme médiateur, au cas où il serait repris.</p>
+
+<p>«Nous lançons nos chevaux. Les chiens aboient sur la piste. Nous le
+débusquons. Il courait et bondissait comme un chevreuil: il nous laissa
+longtemps en arrière. Enfin il se trouva arrêté par un épais fourré de
+cannes à sucre. Il se retourna pour nous faire face, et je dois dire
+qu'il combattit bravement les chiens; rien qu'avec ses poings il en
+assomma deux ou trois qu'il envoya rouler à droite et à gauche. Un coup
+de fusil l'abattit; il vint tomber tout sanglant à mes pieds. Le pauvre
+homme leva vers moi des yeux où il y avait à la fois du désespoir et du
+courage. Je rappelai les gens et les chiens, qui allaient se jeter sur
+lui, et je le revendiquai comme <span class="pagenum"><a name="Page_227" id="Page_227">227</a></span> mon prisonnier: ce fut tout ce que
+je pus faire que de les empêcher de le fusiller dans l'ivresse du
+triomphe. Je tins au marché et je l'achetai d'Alfred. Je l'entrepris
+donc.... Je l'avais rendu, au bout de quinze jours, aussi doux et aussi
+soumis qu'un agneau.</p>
+
+<p>&mdash;Que lui fîtes-vous? s'écria Marie.</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut bien simple.... Je le fis mettre dans ma chambre, je lui donnai
+un bon lit.... je pansai ses blessures.... je le veillai moi-même
+jusqu'à ce qu'il fût debout.... puis je l'affranchis, et je lui dis
+qu'il pouvait s'en aller où il lui plairait....</p>
+
+<p>&mdash;Et s'en alla-t-il? fit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Non; l'imbécile déchira le papier en deux et refusa de me quitter....
+Je n'ai jamais eu un serviteur plus dévoué.... fidèle et vrai comme
+l'acier!... Quelque temps après il se fit chrétien et devint doux comme
+un enfant.... Il surveilla mon habitation sur le lac et s'acquitta de ce
+soin d'une façon irréprochable; le choléra l'a emporté.... Je puis dire
+qu'il a donné sa vie pour moi.... J'étais malade à la mort; c'était une
+vraie panique; tout le monde m'abandonnait. Scipion fit des efforts
+inouïs... et me rappela à la vie; mais le pauvre homme fut pris
+lui-même; on ne put le sauver.... Je n'ai perdu personne que j'aie
+regretté davantage.»</p>
+
+<p>Éva, pendant ce récit, s'était peu à peu rapprochée de son père, ses
+petites lèvres entr'ouvertes, ses yeux dilatés, et, sur son visage,
+toutes les marques d'un intérêt absorbant.</p>
+
+<p>Quand Saint-Clare se tut, elle lui jeta les bras autour du cou, fondit
+en larmes et éclata en sanglots convulsifs.</p>
+
+<p>«Éva, chère enfant.... qu'est-ce donc? dit Saint-Clare en voyant cette
+frêle créature toute tremblante d'émotion.... Il ne faut plus rien dire
+de pareil devant elle.... elle est si nerveuse!</p>
+
+<p>&mdash;Papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva en se dominant avec une
+puissance de résolution singulière chez une aussi jeune enfant; je ne
+suis pas nerveuse, mais ces choses-là me tombent dans le c&oelig;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous expliquer.... Je pense bien des choses....
+Peut-être qu'un jour je vous les dirai.</p>
+
+<p>&mdash;Pense, pense toujours, chère! Seulement ne pleure pas et ne fais pas
+de peine à ton père. Regardez, voyez quelle jolie pêche j'ai cueillie
+pour vous!»</p>
+
+<p>Éva, souriant, prit la pêche; mais on voyait toujours un petit
+frémissement nerveux au coin de ses lèvres.</p>
+
+<p>«Venez voir les poissons rouges,» dit Saint-Clare en la prenant par la
+main, et il l'emmena dans la cour. On entendit bientôt de <span class="pagenum"><a name="Page_228" id="Page_228">228</a></span> joyeux
+éclats de rire; Éva et Saint-Clare se jetaient des roses et se
+poursuivaient dans les allées.</p>
+
+<p>Notre humble ami Tom court, je crois, grand risque de se trouver négligé
+au milieu des aventures de tous ces nobles personnages; mais, si nos
+lecteurs veulent bien nous accompagner dans une petite chambre au-dessus
+des écuries, ils pourront se mettre bien vite au courant de ses
+affaires.</p>
+
+<p>C'était une chambre décente; elle contenait un lit, une chaise, une
+petite table en bois grossier, sur laquelle on voyait la Bible de Tom et
+son livre de cantiques. Tom est maintenant assis à cette table, son
+ardoise devant lui, appliqué à quelque travail qui absorbe toute
+l'attention de sa pensée.</p>
+
+<p>Les sentiments et le regret de la famille étaient devenus si puissants
+dans le c&oelig;ur de Tom, qu'il avait demandé à Éva une feuille de papier
+à lettre, et, appelant à lui toute la science calligraphique qu'il
+devait aux soins de M. Georges, il avait pris la résolution audacieuse
+d'écrire une lettre; il en faisait d'abord le brouillon sur son ardoise.
+Tom était dans le plus grand embarras.... Il avait oublié la forme de
+certaines lettres, et il ne se rappelait pas trop la valeur des
+autres.... Pendant qu'il cherchait péniblement, Éva, légère comme un
+oiseau, vint se poser derrière sa chaise et regarda par-dessus son
+épaule.</p>
+
+<p>«O père Tom! quelles drôles de choses vous faites là!</p>
+
+<p>&mdash;J'essaye d'écrire à ma pauvre vieille femme, miss Éva, et à mes petits
+enfants.... Tom passa sur ses yeux le revers de sa main.... Mais j'ai
+bien peur de ne pas pouvoir, ajouta-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien vous aider, Tom; j'ai un peu appris à écrire; l'année
+dernière je savais former toutes mes lettres, mais j'ai peur aussi
+d'avoir oublié....»</p>
+
+<p>Éva rapprocha sa petite tête blonde de la grosse tête noire de Tom, et
+ils entamèrent à eux deux une discussion sérieuse; ils étaient aussi
+ignorants l'un que l'autre. Après beaucoup d'efforts, de réflexion et de
+tentatives, la chose commença à prendre un air d'écriture.</p>
+
+<p>«Ah! père Tom! voilà qui est très-beau, disait Éva en jetant des regards
+ravis sur leur ouvrage.... Comme elle sera heureuse, votre femme!... et
+les petits enfants donc! Oh! que c'est mal de vous avoir enlevé à eux!
+Je demanderai à papa de vous renvoyer dans quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ancienne maîtresse m'a dit qu'elle me rachèterait dès qu'elle le
+pourrait. J'espère qu'elle le fera. Le jeune monsieur Georges a dit
+qu'il viendrait me chercher.... et il m'a donné ce <span class="pagenum"><a name="Page_229" id="Page_229">229</a></span> dollar comme un
+gage. Et Tom tira de sa poitrine le petit dollar....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors il reviendra, c'est certain, dit Évangéline.... J'en suis
+bien contente!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que je leur écrive, vous voyez bien, pour leur faire savoir où
+je suis, et apprendre à la pauvre Chloé que je suis bien. Elle avait si
+peur pour moi, cette pauvre âme!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Tom!» fit Saint-Clare, arrivant au même moment à sa porte.</p>
+
+<p>Tom et Éva se levèrent en même temps.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce? fit Saint-Clare en s'approchant et en regardant
+l'ardoise....</p>
+
+<p>&mdash;C'est une lettre, dit Tom.... Est-ce que ce n'est pas bien?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne voudrais vous décourager ni l'un ni l'autre.... mais je crois,
+Tom, que vous feriez mieux de me prier de vous l'écrire.... C'est ce que
+je vais faire en descendant de cheval....</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-important qu'il écrive, reprit Éva, parce que, voyez-vous
+bien, père, sa maîtresse lui a dit qu'elle enverrait de l'argent pour le
+racheter.»</p>
+
+<p>Saint-Clare pensa en lui-même que c'était probablement une de ces
+promesses téméraires, comme en font les maîtres bienveillants pour
+adoucir dans l'âme de l'esclave l'horreur qu'il a d'être vendu; mais il
+se garda bien de faire tout haut le commentaire de sa pensée.... il se
+contenta d'ordonner à Tom de seller les chevaux.</p>
+
+<p>Dans la soirée, la lettre de Tom fut bien et dûment écrite et logée dans
+la boîte aux lettres.</p>
+
+<p>Cependant miss Ophélia persévérait dans sa ligne de conduite et
+poursuivait les réformes. Dans la maison, depuis Dinah jusqu'au plus
+mince moricaud, on s'accordait à dire qu'elle était très-curieuse; c'est
+le terme dont se servent les esclaves du sud pour donner à entendre que
+leurs maîtres ne leur conviennent point....</p>
+
+<p>L'élite de la domesticité, Adolphe, Jane et Rosa, assuraient que ce
+n'était point une dame, les dames ne s'occupant pas ainsi de tout comme
+elle; elle n'avait pas <i>d'air</i><a name="FNanchor_17" id="FNanchor_17" href="#Footnote_17" class="fnanchor">[17]</a>; ils s'étonnaient qu'elle pût
+être apparentée aux Saint-Clare.</p>
+
+<p>M. Saint-Clare, de son côté, déclarait qu'il était fatigant de voir
+Ophélia aussi occupée. L'activité d'Ophélia était vraiment assez grande
+pour donner quelque prétexte à la plainte. Elle cousait et rapiéçait
+depuis l'aube jusqu'à la nuit, comme si elle eût été sous la tyrannie de
+quelques pressantes nécessités.... Le soir venu, <span class="pagenum"><a name="Page_230" id="Page_230">230</a></span> elle repliait
+l'ouvrage.... mais pour reprendre immédiatement le tricot.... et les
+aiguilles d'aller, d'aller, d'aller! Oui, c'était vraiment une fatigue
+de la voir.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XX.<a name="ch20" id="ch20"></a></h2>
+
+<h3>Topsy.</h3>
+
+<p>Un matin, pendant que miss Ophélia vaquait aux soins du ménage, elle
+entendit la voix de Saint-Clare qui l'appelait du bas de l'escalier.</p>
+
+<p>«Descendez, cousine, j'ai quelque chose à vous montrer.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? fit miss Ophélia en descendant sa couture à la main.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez!... c'est une acquisition que je viens de faire pour vous.» Et
+il fit avancer une petite négresse de huit à neuf ans.</p>
+
+<p>C'était bien un des plus noirs visages de sa race.... Ses yeux ronds
+avaient l'éclat des grains de verroterie; ils se tournaient avec une
+incessante mobilité vers tous les objets qui se trouvaient dans
+l'appartement. Sa bouche, à moitié ouverte par l'étonnement que lui
+causaient tant de merveilles, découvrait une étincelante rangée de dents
+blanches. Sa chevelure laineuse était divisée en petites tresses qui
+s'éparpillaient autour de sa tête. L'expression de sa physionomie était
+un étonnant mélange de finesse et de ruse, sur lesquelles s'étendait,
+comme un voile, une sorte de gravité solennelle et dolente.... Elle
+n'avait pour tout vêtement qu'un vieux sac déchiré. Elle tenait ses
+mains obstinément croisées sur sa poitrine. Il y avait dans toute sa
+personne un je ne sais quoi de bizarre et de fantastique. Ce n'était
+point une femme: c'était une apparition. Miss Ophélia était
+déconcertée.... elle lui trouvait un air païen. Enfin, se retournant
+vers Saint-Clare:</p>
+
+<p>«Augustin, pourquoi avez-vous amené cela ici?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, pour que vous puissiez l'instruire et l'élever comme il faut.
+J'ai pensé que c'était un assez joli petit échantillon de la race des
+corbeaux. Ici, Topsy! ajouta-t-il, en sifflant comme un homme qui veut
+fixer l'attention d'un chien; voyons! chante-nous une de tes chansons et
+fais-nous voir une de tes danses.»</p>
+
+<p>On vit briller dans les yeux de verre une sorte de drôlerie malicieuse,
+et d'une voix claire et perçante elle chanta une vieille mélodie nègre;
+elle accompagnait son chant d'un mouvement <span class="pagenum"><a name="Page_231" id="Page_231">231</a></span> mesuré des mains et des
+pieds.... elle frappait dans ses mains, elle bondissait, elle
+entrechoquait ses genoux: c'était un rhythme étrange et sauvage.... Elle
+faisait entendre aussi de temps en temps ces sons rauques et gutturaux
+qui distinguent la musique de sa race; enfin, après deux ou trois
+cabrioles, elle poussa une note finale suraiguë, aussi étrangère aux
+gammes des mélodies humaines que le sifflet d'une locomotive, puis elle
+se laissa tomber sur le parquet, resta les mains jointes, et une
+expression de douceur et de solennité extatique reparut sur son
+visage.... Mais il partait toujours du coin de son &oelig;il des regards
+furtifs et astucieux.</p>
+
+<p>Miss Ophélia ne disait mot: elle était stupéfaite. Saint-Clare, comme un
+garçon malicieux qu'il était, semblait jouir de son étonnement, et,
+s'adressant à l'enfant:</p>
+
+<p>«Topsy, voici votre nouvelle maîtresse. Je vais vous donner à elle.
+Faites attention à bien vous conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m'sieu, fit Topsy avec sa gravité solennelle, mais en clignant de
+l'&oelig;il d'un air assez méchant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut être bonne, Topsy; vous entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, m'sieu, reprit Topsy en joignant dévotement les mains.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Augustin, qu'est-ce que cela veut dire? reprit enfin miss
+Ophélia; votre maison est déjà pleine de ces petites pestes; on ne peut
+pas faire un pas sans marcher dessus.... Je me lève le matin, je trouve
+un négrillon endormi derrière la porte.... ici c'est une tête noire qui
+se montre sous la table; un autre est étendu sur le paillasson; ils
+fourmillent, ils crient, ils grimpent.... et vous avez besoin d'en
+amener encore!... mais pourquoi faire, bon Dieu?</p>
+
+<p>&mdash;Pour que vous l'instruisiez: ne vous l'ai-je pas déjà dit? Vous
+prêchez toujours sur l'éducation, j'ai voulu vous donner une nature
+vierge.... essayez-vous la main; élevez-la comme elle doit être élevée.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas besoin, je vous assure; j'ai déjà plus à faire que je
+ne puis.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà comme vous êtes tous, vous autres chrétiens. Vous formez des
+associations, et vous envoyez quelque pauvre missionnaire passer sa vie
+parmi les païens. Mais qu'on me montre un seul de vous qui prenne avec
+lui un de ces malheureux et qui se donne la peine de le convertir! Non!
+quand on en arrive là.... ils sont sales et désagréables, dit-on, c'est
+trop de soin.... et ceci, et cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne voyais pas la chose sous ce point de vue-là, dit miss <span class="pagenum"><a name="Page_232" id="Page_232">232</a></span>
+Ophélia, se radoucissant déjà. Eh bien! ce sera presque une &oelig;uvre
+apostolique.» Et elle regarda plus favorablement l'enfant.</p>
+
+<p>Saint-Clare avait touché juste. La conscience de miss Ophélia était
+toujours en éveil. Elle ajouta pourtant:</p>
+
+<p>«Il n'était peut-être pas nécessaire d'acheter.... Il y en a dans la
+maison pour mon temps et ma peine.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! soit, cousine, dit Saint-Clare en se retirant, je dois vous
+demander pardon de tous ces propos; vous êtes si bonne qu'ils ne
+sauraient vous toucher. Voici le fait: cette petite appartenait à un
+couple d'ivrognes qui tiennent une misérable gargote.... Je passe devant
+leur porte tous les jours; j'étais fatigué de les entendre, celle-ci
+pleurer, les autres jurer après et la battre.... elle paraissait
+espiègle et drôle.... j'ai cru que l'on pouvait en tirer quelque
+chose.... je l'ai achetée pour vous l'offrir.... Essayez maintenant de
+lui donner une éducation orthodoxe, à la façon de la
+Nouvelle-Angleterre.... nous verrons comment cela tournera.... Je n'ai
+pas, moi, de dispositions pour l'enseignement, mais je serai enchanté de
+vous voir essayer.</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia.» Et elle s'approcha de
+son nouveau sujet, avec la précaution que l'on prendrait vis-à-vis d'une
+araignée noire, pour laquelle on aurait des intentions bienveillantes.</p>
+
+<p>«Elle est affreusement sale et presque nue....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! faites-la descendre pour qu'on la nettoie et qu'on
+l'habille....»</p>
+
+<p>Miss Ophélia la conduisit vers les régions de la cuisine.</p>
+
+<p>«Quel besoin d'une nouvelle négresse a donc miss Ophélia? se demanda la
+cuisinière, en surveillant la nouvelle arrivée d'un air peu amical....
+On ne va pas, je suppose, me la mettre de travers dans les jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah fi! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût, qu'elle ne se
+montre pas sur notre passage.... Si nous savons pourquoi monsieur a
+voulu avoir encore un de ces affreux nègres de plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous fini? s'écria la vieille Dinah, prenant pour elle une partie
+de la remarque. Elle n'est pas plus noire que vous, miss Rosa. Vous avez
+l'air de vous croire blanche! Eh bien! vous n'êtes ni blanche, ni
+noire.... Il faudrait pourtant être l'une ou l'autre.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia vit bien que personne ne se souciait de présider à
+l'opération du nettoyage et de l'habillement de la nouvelle venue; elle
+résolut donc d'y procéder elle-même, avec l'assistance très-peu aimable
+et très-peu gracieuse de Mlle Jane.</p>
+
+<p>Il ne serait peut-être pas très-convenable de faire devant des <span class="pagenum"><a name="Page_233" id="Page_233">233</a></span>
+natures délicates le récit détaillé de cette toilette d'une enfant
+jusque-là négligée et maltraitée.... Hélas! dans ce monde, des
+multitudes d'êtres vivent dans un état tel, que les nerfs de leurs
+semblables ne peuvent en supporter la simple description. Miss Ophélia
+était une femme pratique, pleine de résolution et de fermeté; elle brava
+tous les inconvénients, non pas, il est vrai, sans quelque
+répugnance.... mais elle remplit la tâche. Ses principes ne pouvaient
+l'obliger à faire davantage. Quand elle découvrit, sur les épaules et
+sur le dos de l'enfant, de larges cicatrices et des callosités
+nombreuses, marques du système sous lequel on l'avait élevée, elle
+sentit en elle-même son c&oelig;ur ému de compassion.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, disait Jane, en montrant les marques, est-ce que cela ne
+fait pas bien voir sa malice? Nous aurons de belle besogne avec elle. Je
+hais ces vilains nègres.... si dégoûtants, pouah! je m'étonne que
+monsieur l'ait achetée.»</p>
+
+<p>Topsy écoutait ces commentaires dont elle était l'objet avec son air
+dolent et sournois; seulement ses yeux vifs et perçants se portaient à
+chaque instant sur les pendants d'oreille de Jane. Quand elle fut
+complétement vêtue, et assez convenablement, quand enfin on lui eut
+coupé les cheveux, miss Ophélia éprouva une certaine satisfaction, et
+dit qu'elle avait ainsi l'air plus chrétien qu'auparavant. Elle commença
+même à méditer quelque plan d'éducation.</p>
+
+<p>Elle s'assit devant la jeune esclave et se mit à l'interroger.</p>
+
+<p>«Quel âge avez-vous, Topsy?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pas, madame.... Et elle fit une grimace qui laissa voir toutes
+ses dents.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, vous ne savez pas votre âge? personne ne vous l'a dit? Quelle
+est votre mère?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai jamais eu, dit l'enfant avec une autre grimace.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais eu de mère! que voulez-vous dire? Où êtes-vous née?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis jamais née,» continua Topsy avec des grimaces tellement
+diaboliques que, si miss Orphélia eût été nerveuse, elle eût pu se
+croire en face de quelque affreux petit gnome du pays des chimères. Mais
+miss Orphélia n'était pas nerveuse du tout; c'était une femme de bon
+sens, énergique et intrépide; elle reprit donc avec un peu de sévérité:</p>
+
+<p>«Ce n'est pas ainsi qu'il faut me répondre, mon enfant; je ne plaisante
+pas avec vous: dites-moi où vous êtes née et ce qu'étaient votre père et
+votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas née, reprit l'enfant avec plus de fermeté, je n'ai eu
+ni père, ni mère, ni rien.... J'ai été élevée par un spéculateur, <span class="pagenum"><a name="Page_234" id="Page_234">234</a></span>
+avec une troupe d'autres... c'était la vieille mère Sue qui nous
+soignait.»</p>
+
+<p>L'enfant était sincère: cela se voyait. Alors Jane, en ricanant:</p>
+
+<p>«Voyez ces gueux de nègres.... les spéculateurs les achètent bon marché
+quand ils sont petits, et les vendent cher quand ils sont grands.</p>
+
+<p>&mdash;Combien de temps avez-vous vécu avec votre maître et votre maîtresse?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Un an? plus? moins?</p>
+
+<p>&mdash;Sais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça! reprit Jane, ces misérables nègres.... ils ne peuvent
+pas répondre.... Ça n'a pas l'idée du temps; ils ne savent pas ce que
+c'est qu'une année.... ils ne savent pas leur âge!</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous entendu parler de Dieu, Topsy?»</p>
+
+<p>L'enfant parut étonnée et fit sa grimace habituelle.</p>
+
+<p>«Savez-vous qui vous a créée?</p>
+
+<p>&mdash;Personne, j' crois;» et elle se mit à rire.</p>
+
+<p>L'idée parut la divertir fort. Elle redoubla ses clignements d'yeux et
+elle reprit:</p>
+
+<p>«J'ai grandi; personne n' m'a faite.</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous coudre? demanda miss Ophélia, qui sentait la nécessité de
+faire des questions d'un ordre moins élevé.</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Que savez-vous faire? que faisiez-vous pour vos maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais tirer de l'eau, laver les plats, frotter les couteaux, servir
+le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Étaient-ils bons pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien!» fit-elle en jetant un regard défiant sur miss Ophélia.</p>
+
+<p>Miss Ophélia mit un terme à cet entretien peu encourageant. Saint-Clare
+était appuyé sur le dos de sa chaise.</p>
+
+<p>«Eh bien! cousine, voilà un sol vierge.... vous n'aurez rien à arracher;
+semez-y vos idées.»</p>
+
+<p>Les idées de miss Ophélia sur l'éducation, de même que toutes ses autres
+idées, étaient nettement déterminées. C'étaient les idées qui
+prévalaient, il y a cent ans, dans la Nouvelle-Angleterre, et qui
+persistent encore dans certaines parties du pays à l'abri de la
+corruption (là où il n'y a pas de chemin de fer). Ces idées peuvent du
+reste s'exprimer en peu de mots. Apprendre aux enfants quand ils doivent
+parler, leur enseigner le catéchisme, la lecture, l'écriture, les
+fouetter quand ils mentent.... Que ce système soit de <span class="pagenum"><a name="Page_235" id="Page_235">235</a></span> beaucoup
+dépassé, aujourd'hui que l'on verse sur l'éducation des <i>torrents de
+lumière</i>, c'est possible, mais on n'en conviendra pas moins que nos
+grand'mères, avec ce régime dont tant de gens se souviennent, sont
+parvenues à élever des hommes et des femmes qui en valaient bien
+d'autres.</p>
+
+<p>En tout cas, miss Ophélia ne connaissait pas d'autre système, et elle
+s'empressait d'appliquer celui-ci à sa petite païenne.</p>
+
+<p>Il y eut une déclaration des droits: Topsy fut considérée comme
+appartenant à miss Ophélia. Celle-ci, voyant l'accueil peu gracieux que
+l'enfant recevait à l'office, résolut de borner à sa propre chambre la
+sphère de ses opérations. Avec un dévouement que quelques-unes de nos
+lectrices apprécieront, au lieu de se préparer de ses propres mains un
+lit confortable, de balayer elle-même et d'épousseter sa chambre, elle
+se condamna au martyre volontaire d'apprendre à Topsy comment on fait
+toutes ces choses. C'était rude! Si jamais nos lectrices en viennent là,
+elles comprendront le mérite de ce sacrifice.</p>
+
+<p>Miss Ophélia fit donc venir Topsy dans sa chambre dès le premier matin,
+et elle commença solennellement à l'instruire dans l'art mystérieux de
+faire un lit. Voyez donc Topsy! Elle est décrassée; on l'a débarrassée
+de toutes ces petites queues tressées qui faisaient jadis la joie de son
+c&oelig;ur; elle a une robe propre; elle a un tablier bien empesé; elle se
+tient respectueusement devant miss Ophélia avec un air solennel vraiment
+digne d'un enterrement.</p>
+
+<p>«Je vais vous montrer, Topsy, comment un lit doit être fait. Je tiens
+beaucoup à mon lit. Vous devez donc attentivement remarquer ce que vous
+allez voir.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, m'ame, dit Topsy en soupirant profondément et avec une expression
+de tristesse lugubre.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, Topsy, voici le haut bout du drap, voici l'envers, voici
+l'endroit. Vous vous rappellerez, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, dit Topsy avec toutes les marques d'une profonde
+attention.</p>
+
+<p>&mdash;Le drap de dessus, poursuivit miss Ophélia, doit être rabattu de cette
+façon, il faut le border fortement sous les pieds, le côté le plus épais
+du côté des pieds.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.»</p>
+
+<p>Ajoutons que, pendant que miss Ophélia avait tourné le dos pour joindre
+l'exemple au précepte, la jeune élève était parvenue à s'emparer d'une
+paire de gants et d'un ruban qu'elle avait adroitement coulés dans ses
+manches. Les mains étaient revenues promptement <span class="pagenum"><a name="Page_236" id="Page_236">236</a></span> se croiser sur la
+poitrine, dans la position la plus inoffensive.</p>
+
+<p>«Voyons, Topsy, comment vous ferez,» dit miss Ophélia en retirant les
+couvertures. Et elle s'assit.</p>
+
+<p>Topsy s'acquitta de sa tâche avec autant d'adresse que de gravité, à la
+complète satisfaction de miss Ophélia. Elle étira les draps, rabattit
+jusqu'au moindre pli, et montra un sérieux et une attention qui
+édifiaient son institutrice. Mais un mouvement malheureux fit passer un
+bout de ruban qui flotta hors de la manche et attira tout à coup
+l'attention de miss Ophélia. Elle s'élança vers l'infortuné ruban.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce, vilaine? méchante enfant, vous avez volé cela!»</p>
+
+<p>Le ruban tombait de la manche de Topsy; elle ne fut cependant pas trop
+déconcertée.... Elle le regarda avec un air d'innocence et de
+stupéfaction profonde.</p>
+
+<p>«Quoi! c'est le ruban de miss Phélia, n'est-ce pas? Comment a-t-il pu
+venir dans ma manche?...</p>
+
+<p>&mdash;Topsy, ne mentez pas, méchante créature; vous l'avez volé.</p>
+
+<p>&mdash;Missis! je déclare pour cela que cela n'est pas. Je viens de le voir à
+cette minute même pour la première fois.</p>
+
+<p>&mdash;Topsy, reprit miss Ophélia, ne savez-vous pas que c'est très-mal de
+mentir?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne mens jamais, miss Phélia, reprit Topsy avec toute la gravité de
+la vertu. C'est la vérité que je viens de vous dire, la pure vérité!</p>
+
+<p>&mdash;Topsy, vous continuez de mentir.... Je vais vous faire donner le
+fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! missis, vous me ferez fouetter toute la journée, que je ne
+pourrai pas dire autre chose.... reprit Topsy en bégayant.... Je n'ai
+pas même vu ce ruban.... Il faut qu'il se soit pris dans ma manche....
+Miss Phélia l'a sans doute laissé sur son lit.... Voilà comme ça s'est
+fait.»</p>
+
+<p>Ce mensonge évident indigna tellement miss Ophélia qu'elle saisit
+l'enfant et la secoua.</p>
+
+<p>«Ne me répétez pas cela!»</p>
+
+<p>Le choc fit tomber les gants de l'autre manche.</p>
+
+<p>«Eh bien! allez-vous me dire encore que vous n'avez pas volé le ruban?»</p>
+
+<p>Topsy avoua qu'elle avait volé les gants, mais nia obstinément qu'elle
+eût pris le ruban.</p>
+
+<p>«Eh bien! si vous confessez tout, vous n'allez pas avoir le fouet.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_237" id="Page_237">237</a></span></p>
+
+<p>Topsy fit des aveux complets, avec toutes les marques d'une contrition
+parfaite.</p>
+
+<p>«Allons, parlez! vous devez avoir pris autre chose encore depuis que
+vous êtes dans la maison.... Je vous ai laissée courir hier toute la
+journée.... dites-moi ce que vous avez fait, et vous n'aurez pas le
+fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! missis, j'ai pris la chose rouge que miss Éva porte autour du
+cou...</p>
+
+<p>&mdash;Méchante créature! et quoi encore?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai pris les boucles d'oreille de Rosa, vous savez, ses boucles
+rouges...</p>
+
+<p>&mdash;Rapportez-moi cela tout à l'heure... tout cela, vous dis-je!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! m'ame, je peux pas... c'est brûlé!</p>
+
+<p>&mdash;Brûlé! quel mensonge!... Allons, tout de suite... ou le fouet!»</p>
+
+<p>Alors, avec des protestations retentissantes, des larmes et des
+sanglots, Topsy déclara que cela ne se pouvait pas, que c'était brûlé,
+tout brûlé...</p>
+
+<p>«Et pourquoi avoir brûlé?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je suis méchante, oui, très-méchante.... Je ne puis pas m'en
+empêcher....»</p>
+
+<p>Au même instant Éva entra fort innocemment dans la chambre, son collier
+rouge au cou.</p>
+
+<p>«Éva, où avez-vous retrouvé votre collier?</p>
+
+<p>&mdash;Retrouvé? mais je l'ai eu toute la journée...</p>
+
+<p>&mdash;Hier?</p>
+
+<p>&mdash;Hier aussi, cousine; et, ce qui est plus drôle, je l'ai eu toute la
+nuit... j'ai oublié de l'ôter en me couchant.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia parut fort étonnée... Elle le fut bien davantage encore;
+car au même instant Rosa entra, portant sur sa tête un panier de linge
+frais repassé... Les pendants de corail tintaient à ses oreilles....</p>
+
+<p>«Je ne sais vraiment pas quoi faire à cette enfant, dit miss Ophélia
+désespérée... Topsy, pourquoi m'avez-vous dit que vous aviez pris?...</p>
+
+<p>&mdash;Missis m'avait dit d'avouer... je n'avais pas autre chose à avouer,
+dit Topsy en se frottant les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne voulais pas vous faire avouer des choses que vous n'avez
+pas faites.... c'est encore mentir.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! c'est encore mentir? dit Topsy d'un air de parfaite
+innocence.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas un brin de vérité dans cette espèce, dit Rosa en <span class="pagenum"><a name="Page_238" id="Page_238">238</a></span>
+regardant Topsy avec indignation.... Si j'étais que de M. Saint-Clare,
+je la ferais fouetter jusqu'au sang.... ça lui apprendrait.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, Rosa, dit Évangeline d'un ton de commandement qu'elle savait
+prendre quelquefois.... il ne faut pas parler ainsi.... Je ne veux pas
+entendre parler ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! miss Éva, vous êtes trop bonne.... Vous ne savez pas comment il
+faut agir avec les nègres.... il n'y a pas d'autre moyen que de les
+rouer de coups.... C'est moi qui vous le dis....</p>
+
+<p>&mdash;Fi donc! Rosa.... c'est indigne, pas un mot de plus sur ce sujet...»
+Et l'&oelig;il de l'enfant lança des éclairs.... et il y eut sur sa joue
+comme une nuance d'incarnat plus foncée.</p>
+
+<p>Rosa fut subjuguée.</p>
+
+<p>«Miss Éva a le sang de son père dans les veines.... c'est évident,
+murmura-t-elle en sortant.... elle soutient tout le monde.... c'est tout
+comme son père!»</p>
+
+<p>Évangéline regardait Topsy.</p>
+
+<p>Voici donc deux enfants qui représentent les deux pôles du monde social.
+Voici la blanche et noble enfant, aux cheveux d'or, à l'&oelig;il profond,
+au front intelligent et superbe, aux mouvements aristocratiques; et tout
+près d'elle, rampante, noire, défiante, rusée, subtile et menteuse, une
+autre enfant. Oui, voilà bien deux types et deux races: la race saxonne,
+produit de la civilisation, portée dans les entrailles des siècles, et
+qui a derrière elle et pour elle de longues années de commandement,
+d'éducation et de suprématie morale et matérielle, et la race africaine,
+cette fille des siècles opprimés, ce produit de l'asservissement, de
+l'ignorance, de la misère et du vice....</p>
+
+<p>Peut-être que quelque chose de ces pensées traversait l'âme d'Éva. Mais
+les pensées des enfants ne sont que des pensées vagues, des instincts
+obscurs.... Cependant ces instincts se remuaient sourdement dans le
+noble c&oelig;ur de la jeune fille, sans qu'elle trouvât encore de mots
+pour les exprimer. Quand miss Ophélia s'emporta en reproches violents
+contre la méchante conduite de Topsy, Éva parut triste et incertaine,
+puis elle dit d'une voix bien douce:</p>
+
+<p>«Pauvre Topsy! qu'avez-vous besoin de voler? Vous savez qu'on va prendre
+bien soin de vous.... J'aimerais bien mieux vous donner tout ce que j'ai
+que de vous voir voler....»</p>
+
+<p>C'était la première parole de bonté que Topsy eût jamais entendue. La
+douceur de cette voix, le charme de ces façons, agirent étrangement sur
+ce c&oelig;ur sauvage et indompté.... et dans cet &oelig;il rond, perçant et
+vif, on vit briller quelque chose comme une larme. Puis on entendit un
+petit rire sec, et Topsy fit sa grimace habituelle. <span class="pagenum"><a name="Page_239" id="Page_239">239</a></span> Non! l'oreille
+qui n'a jamais entendu que des mots durs et cruels est nécessairement
+incrédule la première fois qu'elle entend la parole de cette céleste
+chose, la tendresse et la bonté! Pour Topsy, ce que disait Évangéline
+était tout simplement drôle et incompréhensible. Elle n'y croyait pas!</p>
+
+<p>Mais comment donc s'y prendre avec Topsy? Miss Ophélia y perdait son
+latin. Son plan ne semblait guère applicable.... Elle voulait avoir le
+temps d'y penser.... et, pour avoir ce temps-là, elle enferma Topsy dans
+un cabinet noir. Elle croyait à l'influence morale des cabinets noirs
+sur les enfants!</p>
+
+<p>«Je ne vois pas trop, dit-elle à Saint-Clare, comment je pourrai élever
+cette enfant sans lui donner le fouet!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fouettez-la à c&oelig;ur joie.... Je vous donne plein pouvoir, faites
+à votre guise!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut toujours fouetter les enfants, dit miss Ophélia, je n'ai
+jamais entendu dire qu'on pût les élever sans cela!</p>
+
+<p>&mdash;C'est évident! reprit Saint-Clare, riant en lui même. Faites comme
+vous l'entendrez.... Je vous ferai une simple observation. J'ai vu
+frapper cette enfant avec la pelle à feu; je l'ai vu assommer à coups de
+pincettes.... enfin, avec tout ce qui leur tombait sous la main.... elle
+est faite à tout cela; voyez-vous, il faudra que vous la fassiez
+fouetter bien vigoureusement pour que cela puisse avoir quelque effet.</p>
+
+<p>&mdash;Que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;La question est grave.... je désire que vous y répondiez vous-même.
+Que faut-il faire avec un être humain qui ne peut être gouverné que par
+le nerf de b&oelig;uf? Cela arrive; cela est même assez commun ici-bas!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais, mais je n'ai jamais vu d'enfant pareil!...</p>
+
+<p>&mdash;On voit souvent parmi nous et des femmes et des hommes qui ne valent
+pas mieux. Que faire alors?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je ne saurais dire, reprit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus, dit Saint-Clare. Les horribles cruautés, les sévices
+dont on remplit parfois les journaux, la mort de Prue, par exemple,
+quelle en est la cause? On la trouve souvent dans la blâmable conduite
+des uns et des autres.... Le maître devient de plus en plus cruel,
+l'esclave de plus en plus endurci. Il en est du fouet et des mauvais
+traitements comme du laudanum; il faut doubler la dose quand la
+sensibilité diminue. J'ai vu cela bien vite quand je suis devenu
+<ins class="correction" title="possseseur">possesseur</ins> d'esclaves.... Je résolus de ne pas commencer, parce que je
+ne saurais pas où finir. Je voulus du moins sauver ma moralité, à
+moi.... Aussi mes esclaves se conduisent comme des <span class="pagenum"><a name="Page_240" id="Page_240">240</a></span> enfants
+gâtés.... Je crois que cela vaut mieux pour eux et pour moi que de nous
+endurcir et de nous dégrader tous ensemble. Vous avez beaucoup parlé de
+notre responsabilité dans l'éducation, cousine.... J'avais véritablement
+besoin de vous voir essayer avec une enfant qui n'est, après tout, qu'un
+échantillon de mille autres.</p>
+
+<p>&mdash;C'est votre système qui fait de tels enfants, dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;J'en conviens, mais les voilà faits.... ils existent.... quel parti
+prendre maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis pas vous remercier de l'expérience, mais je vois là un
+devoir; je persévérerai, et je tâcherai de faire de mon mieux.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia se mit résolûment à la tâche: elle eut du zèle, elle eut de
+l'énergie, elle fixa l'ordre et l'heure du travail; elle entreprit de
+lui apprendre à lire et à coudre.</p>
+
+<p>La lecture marcha assez bien. Topsy apprit ses lettres, que c'était une
+merveille.... elle lut bientôt couramment.... la couture offrit plus de
+difficultés. Souple comme un chat, remuante comme un singe, elle avait
+en horreur l'immobilité qu'exige ce genre de travail.... elle brisait
+les aiguilles, les jetait par la fenêtre, ou les glissait dans les
+fentes du mur. Elle cassait ou emmêlait son fil, ou bien encore, d'un
+geste subtil et invisible, elle escamotait les bobines tout entières:
+elle avait la rapidité de doigts d'un prestidigitateur, et composait son
+visage avec une incroyable puissance. Miss Ophélia avait beau se dire
+que de tels accidents, si répétés, ne pouvaient arriver tout seuls,
+jamais, malgré la plus active surveillance, elle ne pouvait la trouver
+en défaut.</p>
+
+<p>Topsy fut bientôt remarquée dans la maison; elle avait d'inépuisables
+ressources; elle mimait, singeait et grimaçait; elle dansait, sautait,
+grimpait, pirouettait, sifflait et imitait tous les cris et toutes les
+intonations imaginables. Aux heures de récréation, elle avait
+invariablement à ses trousses tous les enfants de la maison, qui la
+suivaient, la bouche béante, admirant et étonnés. Miss Éva était
+elle-même comme éblouie de toute cette diablerie fantastique; l'&oelig;il
+magique du serpent ne fascine-t-il point la colombe? Miss Ophélia
+regrettait qu'Éva prît tant de goût à la société de Topsy; elle priait
+Saint-Clare d'y mettre ordre.</p>
+
+<p>«Ah bah! laissez faire les enfants.... Topsy ne lui fera que du bien.</p>
+
+<p>&mdash;Une enfant si dépravée! Ne craignez-vous point plutôt qu'elle ne lui
+enseigne le mal?</p>
+
+<p>&mdash;Non! c'est impossible.... avec une autre enfant.... peut-être! mais le
+mal glisse sur le c&oelig;ur d'Éva comme la rosée sur une feuille, sans y
+pénétrer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_241" id="Page_241">241</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est jamais sûr. Je sais bien pour mon compte que je ne laisserais
+pas mes enfants jouer avec Topsy.</p>
+
+<p>&mdash;Vos enfants, non, mais les miens, oui, reprit Saint-Clare.... Si Éva
+eût pu être gâtée.... ce serait fait depuis longtemps.»</p>
+
+<p>Topsy avait d'abord été dédaignée et méprisée par les autres esclaves.</p>
+
+<p>Ils comprirent bientôt qu'il fallait revenir sur son compte. On
+s'aperçut que ceux dont elle avait à se plaindre recevaient un châtiment
+qui ne se faisait jamais attendre. C'était une paire de boucles
+d'oreilles, c'était quelque bijou favori qu'on ne retrouvait plus.
+C'était un objet de toilette tout gâté.... ou bien on trébuchait par
+accident contre un baquet rempli d'eau bouillante.... Ou bien encore une
+libation d'eau sale tombait comme un déluge sur des épaules en habit de
+gala.... Ordonnait-on une enquête? impossible de découvrir l'auteur du
+délit.... Topsy était citée devant les grandes assises de la cuisine....
+Elle parvenait toujours à établir son innocence.</p>
+
+<p>On n'avait pas le moindre doute, mais on n'avait pas non plus la moindre
+preuve, et miss Ophélia était trop juste pour sévir sans preuves.</p>
+
+<p>L'instant, d'ailleurs, était toujours si bien choisi qu'il n'était pas
+possible de découvrir le coupable. Avait-elle à se venger de Jane ou de
+Rosa, elle attendait le moment (ce moment-là arrivait toujours) où elles
+étaient en disgrâce auprès de leur maîtresse, peu disposée alors à
+favorablement accueillir leurs griefs. En un mot, Topsy fit bientôt
+comprendre à tout le monde qu'il fallait la laisser en repos. C'est ce
+que l'on fit.</p>
+
+<p>Topsy avait la main habile et preste. Elle apprenait avec une étonnante
+vivacité tout ce qu'on voulait lui montrer. En quelques leçons elle sut
+faire la chambre de miss Ophélia comme celle-ci voulait qu'elle fût
+faite, et, malgré ses exigences, miss Ophélia ne pouvait la trouver en
+faute. Il était impossible de mieux tendre le drap, de mieux poser
+l'oreiller, de mieux balayer, épousseter, arranger, que ne faisait
+Topsy, quand elle le voulait; mais par malheur elle ne voulait pas
+souvent.</p>
+
+<p>Si miss Ophélia, après deux ou trois jours de surveillance attentive,
+s'imaginait que Topsy était maintenant tout à fait dans la bonne voie,
+et que, s'occupant d'autres choses, elle l'abandonnât à elle-même,
+Topsy, pendant une ou deux heures, faisait de la chambre un vrai chaos.
+Au lieu de faire le lit, elle enlevait les taies d'oreiller, et, passant
+sa tête laineuse entre les traversins, elle se couronnait d'un bizarre
+diadème de plumes, qui pointaient dans toutes les directions; elle
+grimpait au ciel du lit, et de là se suspendait la tête <span class="pagenum"><a name="Page_242" id="Page_242">242</a></span> en bas;
+elle étendait les draps comme un tapis dans l'appartement, elle
+habillait le traversin avec la camisole de nuit de miss Ophélia; et au
+milieu de tout cela elle chantait, sifflait, se regardait dans la glace,
+se faisait des grimaces: pour tout dire, un vrai diable!</p>
+
+<p>Un jour, miss Ophélia, par une négligence bien étrange chez une femme
+comme elle, avait oublié la clef sur son tiroir. En rentrant, elle
+trouva Topsy parée de son beau châle rouge en crêpe de Chine, qu'elle
+avait enroulé en turban autour de sa tête; elle marchait devant la glace
+avec des airs de reine de théâtre en répétition.</p>
+
+<p>«Topsy, s'écria-t-elle à bout de patience, qui vous fait donc agir
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Sais pas, m'ame! c'est peut-être parce que je suis bien méchante!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, moi, ce que je ferai de vous, Topsy.</p>
+
+<p>&mdash;Faut me fouetter, m'ame! mon ancienne maîtresse me fouettait toujours;
+j'ai besoin de ça pour travailler!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Topsy, je ne veux pas vous fouetter.... vous pouvez très-bien
+faire si vous voulez: pourquoi ne voulez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais l'habitude d'être fouettée, m'ame; je crois que c'est bon pour
+moi!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia usait parfois de la recette; Topsy ne manquait jamais
+d'entrer en convulsions.... elle poussait des cris perçants, elle
+sanglotait, pleurait, gémissait.... Une demi-heure après, perchée sur
+quelque saillie du balcon, entourée de la troupe des petits négrillons,
+elle témoignait le plus profond dédain pour tout ce qui s'était passé.</p>
+
+<p>«Ah! ah! miss Phélia me donne le fouet.... elle ne tuerait pas une
+mouche avec son fouet.... Il fallait voir mon ancien maître comme il
+faisait voler la chair.... il savait la manière, lui, mon ancien
+maître!»</p>
+
+<p>Topsy faisait parade de ses monstruosités; elle les considérait comme
+une distinction flatteuse.</p>
+
+<p>«Voyons, négrillons! disait-elle à ses auditeurs, savez-vous que vous
+êtes tous pécheurs. Oui, vous l'êtes, tout le monde l'est! Les blancs
+aussi sont pécheurs! C'est miss Phélia qui l'a dit.... Mais je crois que
+les nègres sont les plus gros pécheurs.... Personne ne l'est plus que
+moi! Je suis si méchante qu'on ne peut rien faire de moi! Mon ancienne
+maîtresse jurait après moi la moitié du temps. Je crois que je suis la
+plus méchante créature du monde!»</p>
+
+<p>Et faisant une gambade, Topsy, vive et légère, s'élançait sur quelque
+grillage élevé, se pavanant dans ses malices.</p>
+
+<p>Chaque dimanche, miss Ophélia s'occupait activement de lui apprendre son
+catéchisme. Topsy avait, à un haut degré, la mémoire <span class="pagenum"><a name="Page_243" id="Page_243">243</a></span> des mots, et
+elle récitait avec une volubilité qui enchantait son institutrice.</p>
+
+<p>«Quel bien pensez-vous que cela lui fasse? disait Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cela a toujours fait du bien aux enfants.... c'est ce qu'il faut
+leur apprendre, vous savez.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils comprennent ou non?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! les enfants ne comprennent jamais tout d'abord, mais ça leur vient
+en grandissant.</p>
+
+<p>&mdash;Ça ne m'est pas encore venu, dit Saint-Clare, quoique je puisse dire
+que vous m'avez joliment fourré mes leçons dans la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Augustin, vous aviez de grandes dispositions et vous me donniez de
+bien belles espérances!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! est-ce que....</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais que vous fussiez aussi bon aujourd'hui que vous l'étiez
+alors, Augustin.</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais bien aussi, cousine, allez! Mais continuez....
+catéchisez Topsy; peut-être en ferez-vous quelque chose!»</p>
+
+<p>Topsy qui, pendant cette conversation, s'était tenue les mains décemment
+croisées, immobile comme une statue de marbre noir, continua son récit
+sur un signe de miss Ophélia.</p>
+
+<p>«Nos premiers parents, à qui Dieu avait laissé la liberté, tombèrent
+bientôt de l'état dans lequel ils avaient été créés.»</p>
+
+<p>A ce passage, Topsy cligna de l'&oelig;il et parut désirer une explication.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, Topsy? fit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Cet état, missis, était-ce l'État de Kentucky?</p>
+
+<p>&mdash;Quel état, Topsy?</p>
+
+<p>&mdash;L'état de nos premiers parents. Mon maître disait toujours que nous
+venions de l'État de Kentucky.»</p>
+
+<p>Saint-Clare se mit à rire.</p>
+
+<p>«Voyez, dit-il à miss Ophélia; vous lui donnez une explication, elle
+s'en fait une autre. Il y a là, reprit-il, toute une théorie
+d'émigration.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous donc, Augustin.... Que puis-je faire, si vous plaisantez
+ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;D'honneur, je ne veux plus troubler la leçon,» dit Saint-Clare. Il
+prit son journal et s'assit en silence. La récitation allait assez bien;
+seulement, de temps en temps, quelque mot important se trouvait changé
+de place d'une façon assez bizarre.... On avait beau faire, Topsy
+s'obstinait dans sa transposition; et, malgré toutes ses promesses,
+Saint-Clare prenait un malin plaisir à ces méprises: il appelait Topsy
+et se faisait répéter le passage avec <span class="pagenum"><a name="Page_244" id="Page_244">244</a></span> une joie diabolique, malgré
+les vertueuses remontrances de miss Ophélia.</p>
+
+<p>«Mais que voulez-vous que je fasse de cette enfant, si vous vous
+conduisez ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, soit! j'ai tort, je ne recommencerai plus.... mais je trouve
+cela si amusant de voir ces petites jambes trébucher sur ces grands
+mots!</p>
+
+<p>&mdash;Vous la faites persévérer dans ses torts....</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous? Un mot pour elle est aussi bon que l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez que j'en fasse quelque chose? Eh bien, souvenez-vous
+qu'elle est une créature raisonnable.... et prenez garde à l'influence
+que vous pouvez avoir sur elle....</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste.... mais, comme dit Topsy: «Je suis si méchant!»</p>
+
+<p>Ainsi se poursuivit, pendant un an ou deux, l'éducation de Topsy. Miss
+Ophélia s'habitua de jour en jour à elle comme on s'habitue aux maladies
+chroniques, à la névralgie et à la migraine.</p>
+
+<p>Saint-Clare s'en amusait comme on s'amuse d'un perroquet ou d'un chien
+d'arrêt. Quand les fautes de Topsy lui fermaient tout autre asile, elle
+venait se réfugier derrière sa chaise, et Saint-Clare trouvait toujours
+le moyen de faire sa paix; elle trouvait, elle, le moyen de lui soutirer
+quelque monnaie pour acheter des noix ou du sucre candi qu'elle
+distribuait avec une inépuisable générosité aux autres enfants de la
+maison: car, pour être juste, nous devons dire que Topsy était libérale,
+et qu'elle avait le c&oelig;ur très-haut.... Elle ne faisait de mal qu'à
+elle.</p>
+
+<p>Et maintenant que la voilà introduite dans notre corps de ballet, elle y
+figurera, à son tour, avec nos autres personnages.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXI.<a name="ch21" id="ch21"></a></h2>
+
+<h3>Le Kentucky.</h3>
+
+<p>Peut-être nos lecteurs voudront-ils bien jeter un coup d'&oelig;il en
+arrière, revenir vers la ferme du Kentucky, à la case du père Tom, et
+voir un peu ce qui se passe chez ceux que nous avons depuis si longtemps
+négligés.</p>
+
+<p>C'est le soir, le soir d'un jour d'été.... les portes et les fenêtres du
+grand salon sont ouvertes.... on attend la brise qui rafraîchit: on la
+désire, on l'appelle. M. Shelby est assis dans une vaste pièce qui
+communique avec le salon, et qui s'étend sur toute la <span class="pagenum"><a name="Page_245" id="Page_245">245</a></span> façade de la
+maison.... il est à demi renversé sur une chaise, les pieds étendus sur
+une autre; il fume le cigare de l'après-dînée. Mme Shelby est assise à
+la porte de l'appartement, elle travaille à quelque belle couture. On
+voit qu'elle a quelque chose sur l'esprit et qu'elle cherche l'occasion
+et le moment favorable pour le dire.</p>
+
+<p>«Savez-vous, dit-elle enfin, que Chloé a reçu une lettre de Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? Il paraît qu'il a trouvé des amis là-bas.... Comment
+va-t-il, ce pauvre vieux Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Il a été acheté par une excellente famille.... Je crois qu'il est bien
+traité et qu'il n'a pas trop à faire.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tant mieux! tant mieux! Cela me fait plaisir, dit très-sincèrement
+M. Shelby; Tom va se trouver réconcilié avec les résidences du sud....
+Il ne va plus songer à revenir ici, je pense bien.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, il demande très-vivement si on aura bientôt assez
+d'argent pour le racheter.</p>
+
+<p>&mdash;Cela, je n'en sais rien, dit M. Shelby. Quand les affaires commencent
+à tourner mal, on ne sait pas où cela s'arrête. C'est comme dans une
+savane, où l'on tombe d'un bourbier dans un autre. Emprunter de l'un
+pour payer l'autre, prendre à celui-ci pour rendre à celui-là.... les
+échéances arrivent avant qu'on ait eu le temps de fumer un cigare et de
+se retourner. Ah! les factures! et les recouvrements!... la grêle!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble, cher, qu'on pourrait éclairer au moins la position.
+Si vous vendiez les chevaux.... une de vos fermes.... pour payer
+partout.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ridicule, Émilie, ce que vous dites là! Tenez, vous êtes la plus
+charmante femme de Kentucky.... mais vous êtes en cela comme toutes les
+femmes.... vous n'entendez rien aux affaires....</p>
+
+<p>&mdash;Ne pourriez-vous du moins m'initier un peu aux vôtres? me donner, par
+exemple, la note de ce que vous devez et de ce qu'on vous doit....
+J'essayerais, je verrais s'il m'est possible de vous aider à
+économiser....</p>
+
+<p>&mdash;Ne me tourmentez pas.... je ne puis vous dire exactement.... je sais à
+peu près, mais on n'arrange pas les affaires comme Chloé arrange la
+croûte de ses pâtés.... N'en parlons plus.... Je vous le répète, vous
+n'entendez pas les affaires....»</p>
+
+<p>Et M. Shelby, ne sachant pas d'autre moyen de faire triompher ses idées,
+grossit sa voix. C'est un argument irrésistible dans la bouche d'un mari
+qui discute avec sa femme.</p>
+
+<p>Mme Shelby se tut et soupira un peu: bien qu'elle ne fût qu'une femme,
+comme disait son mari, elle avait cependant <span class="pagenum"><a name="Page_246" id="Page_246">246</a></span> une intelligence nette,
+claire et pratique, et une force de caractère supérieure à son mari;
+elle était beaucoup plus capable que M. Shelby ne se l'imaginait. Elle
+avait à c&oelig;ur d'accomplir les promesses faites à Tom et à Chloé, et
+elle se désolait de voir les obstacles se multiplier autour d'elle.</p>
+
+<p>«Ne croyez-vous pas que nous puissions en arriver là? reprit-elle. Cette
+pauvre Chloé! elle ne pense qu'à cela.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis fâché. Nous avons fait là une promesse téméraire.... Je ne
+suis maintenant sûr de rien; mais ce qu'il y a de mieux à faire, c'est
+de prévenir Chloé.... Elle s'y fera! Tom, dans un an ou deux, aura une
+autre femme.... et elle-même prendra quelqu'un.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Shelby, j'ai appris à mes gens que leur mariage est aussi
+sacré que le nôtre. Je ne donnerai jamais un pareil conseil à Chloé.</p>
+
+<p>&mdash;Il est désolant, ma chère, que vous les ayez ainsi surchargés d'une
+morale bien au-dessus de leur position. C'est ce que j'ai toujours cru.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que la morale de la Bible, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! n'en parlons plus, Émilie.... Je n'ai rien à démêler avec vos
+idées religieuses.... seulement, je persiste à penser <ins class="correction" title="qu'elle">qu'elles</ins> ne
+conviennent pas à des gens de cette condition.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! vous avez raison.... elles ne conviennent pas à cette
+condition.... C'est pourquoi je hais cette condition.... Je vous le
+déclare mon ami, je me regarde comme liée par les promesses que j'ai
+faites à ces malheureux.... Si je ne puis avoir d'argent d'une autre
+façon.... eh bien! je donnerai des leçons de musique. Je gagnerai
+assez.... et je compléterai ainsi, à moi seule, la somme nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y consentirai jamais.... Vous ne voudriez pas, Émilie, vous
+dégrader à ce point....</p>
+
+<p>&mdash;Me dégrader! dites-vous.... Je serais plus dégradée par cela que par
+ma promesse violée! Non certes!</p>
+
+<p>&mdash;Allons! vous êtes toujours héroïque et transcendantale, mais vous
+ferez bien d'y réfléchir avant d'entreprendre cet &oelig;uvre de don
+Quichottisme....»</p>
+
+<p>Cette conversation fut interrompue par l'apparition de la mère Chloé au
+bout de la véranda.</p>
+
+<p>«Madame voudrait-elle voir ce lot de volailles<a name="FNanchor_18" id="FNanchor_18" href="#Footnote_18" class="fnanchor">[18]</a>?»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_247" id="Page_247">247</a></span></p>
+
+<p>Mme Shelby s'approcha.</p>
+
+<p>«Je me demandais si madame ne serait pas bien aise d'avoir un pâté de
+poulet.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! cela m'est indifférent; faites comme vous voudrez, mère
+Chloé.»</p>
+
+<p>Chloé tenait les poulets d'un air distrait.... Il était bien évident que
+ce n'était pas aux poulets qu'elle songeait. Enfin, avec ce petit rire
+sec et bref, particulier aux gens de race nègre quand ils s'apprêtent à
+faire une proposition douteuse:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! fit-elle, pourquoi donc Monsieur et Madame s'occupent-ils
+tant de gagner de l'argent.... quand ils ont le moyen dans la main?...»</p>
+
+<p>Chloé fit encore entendre un petit rire.</p>
+
+<p>«Je ne vous comprends pas, fit Mme Shelby, devinant bien aux façons de
+Chloé qu'elle n'avait pas perdu un mot de la conversation qui venait
+d'avoir lieu entre elle et son mari; je ne vous comprends pas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, fit Chloé, les autres gens louent leurs nègres et gagnent de
+l'argent avec.... Pourquoi garder à la maison tant de bouches qui
+mangent?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, parlez, Chloé, lequel de nos esclaves nous proposez-vous de
+louer?</p>
+
+<p>&mdash;Proposer! je ne propose rien, madame! seulement, il y a Samuel qui
+disait qu'il y avait à Louisville des fabricants qui donneraient bien
+quatre dollars par semaine pour quelqu'un qui saurait faire les gâteaux
+et la pâtisserie.... Oui, madame, quatre dollars!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Chloé?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, madame, je pense qu'il est bientôt temps que Sally fasse quelque
+chose. Sally a toujours été sous moi; maintenant, elle en sait autant
+que moi, voyez-vous bien! et, si madame voulait me laisser aller, je
+gagnerais de l'argent là-bas.... pour les gâteaux et les pâtés, je ne
+crains pas un <i>chabricant</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Un fabricant, Chloé, un fabricant!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien, madame! les mots sont si <i>curieux</i>.... je me trompe
+toujours.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Chloé, vous consentiriez à quitter vos enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont assez grands pour travailler et Sally prendrait soin de la
+petite.... C'est un bijou, la petite! il n'y a rien à faire après
+elle...</p>
+
+<p>&mdash;Louisville est bien loin d'ici.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_248" id="Page_248">248</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh Dieu! ça ne me fait pas peur! c'est au bas de la rivière..., pas
+loin de mon vieux mari, je pense?...»</p>
+
+<p>Cette dernière partie de la réponse fut faite d'un ton interrogatif, ses
+yeux attachés sur Mme Shelby.</p>
+
+<p>«Hélas! Chloé, c'est à plus de cent milles de distance!»</p>
+
+<p>Chloé fut comme abattue.</p>
+
+<p>«N'importe, Chloé, reprit Mme Shelby, cela vous rapprochera toujours....
+et tout ce que vous gagnerez sera mis de côté pour le rachat de votre
+mari.»</p>
+
+<p>Parfois un rayon éclatant argente un nuage obscur. C'est ainsi que tout
+à coup brilla la face noire de Chloé.... Oui, elle rayonna!</p>
+
+<p>«Oh! si madame n'est pas trop bonne! s'écria-t-elle. Je pensais bien à
+cela.... Je n'ai besoin ni de souliers, ni d'habits, ni de rien! je
+pourrais mettre tout de côté! Combien y a-t-il de semaines dans l'année,
+madame?</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-deux, Chloé.</p>
+
+<p>&mdash;Cinquante-deux! à quatre dollars par semaine.... combien cela fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Deux cent huit dollars par an.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment? fit Chloé d'un air ravi.... Et combien me faudrait-il
+d'années pour....</p>
+
+<p>&mdash;Quatre ou cinq ans.... Mais vous n'attendrez pas cela..., j'ajouterai.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je ne voudrais pas que madame donnât des leçons.... ni rien de
+pareil,... Monsieur a bien raison! cela ne se peut pas.... J'espère bien
+que personne de la famille n'en sera réduit là.... tant que j'aurai des
+mains....</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, Chloé, reprit Mme Shelby en souriant, j'aurai soin
+de l'honneur de la famille.... Mais quand comptez-vous partir?</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne comptais sur rien.... Seulement Sam va descendre la rivière
+pour conduire des poulains.... Il dit qu'il m'emmènerait bien avec
+lui.... J'ai mis mes affaires ensemble. Si madame voulait, je partirais
+demain matin avec Sam.... Si madame voulait écrire ma passe et me donner
+une recommandation....</p>
+
+<p>&mdash;Soit! je vais m'en occuper.... si M. Shelby ne s'y oppose pas. Il faut
+que je lui en parle.»</p>
+
+<p>Mme Shelby rentra chez elle, et Chloé, ravie, courut à sa case pour
+faire ses préparatifs.</p>
+
+<p>«Vous ne savez pas, monsieur Georges? je pars demain pour Louisville,
+dit-elle au jeune homme qui entra dans la case, et la trouva occupée de
+mettre en ordre les petits effets du baby.... Je fais le paquet de
+Suzette, j'arrange tout. Je pars, monsieur Georges, <span class="pagenum"><a name="Page_249" id="Page_249">249</a></span> je pars....
+Quatre dollars la semaine.... et madame les mettra de côté pour racheter
+mon vieil homme.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! en voilà une affaire.... dit Georges. Et comment vous en
+allez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Demain matin, avec Sam. Et maintenant, monsieur Georges, vous allez
+vous asseoir là et écrire à mon pauvre homme.... et lui dire tout....
+Vous voulez bien?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! dit Georges. Le père Tom sera joliment content de
+recevoir de nos nouvelles.... Je vais chercher de l'encre et du
+papier.... Je vais lui parler des nouveaux poulains et de tout!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! monsieur Georges, allez.... Je vais vous avoir un morceau de
+poulet ou quelque autre chose.... Vous ne souperez plus bien des fois
+avec votre pauvre mère Chloé!»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXII.<a name="ch22" id="ch22"></a></h2>
+
+<h3>L'arbre se flétrit.&mdash;La fleur se fane.</h3>
+
+<p>La vie passe jour après jour; ainsi s'écoulèrent deux années de
+l'existence de notre ami Tom. Il était séparé de tout ce que son c&oelig;ur
+aimait; il soupirait après tout ce qu'il avait laissé derrière lui, et
+cependant nous ne pouvons pas dire qu'il fût malheureux.... La harpe des
+sentiments humains est ainsi tendue, que si un choc n'en brise pas à la
+fois toutes les cordes, il leur reste toujours quelques harmonies. Si
+nous jetons les yeux en arrière, vers les époques de nos épreuves et de
+nos malheurs, nous voyons que chaque heure, en passant, nous apporta ses
+douceurs et ses allégements, et que, si nous n'avons pas été
+complétement heureux, nous n'avons pas été non plus complétement
+malheureux....</p>
+
+<p>Tom avait appris à se contenter de son sort, quel qu'il pût être. C'est
+la Bible qui lui avait enseigné cette doctrine; elle lui semblait
+raisonnable et juste. Elle était en parfait accord avec la tendance de
+son âme pensive et réfléchie.</p>
+
+<p>Comme nous l'avons déjà dit, Georges avait répondu exactement à sa
+lettre, et d'une belle et bonne écriture d'écolier que Tom pouvait lire,
+à ce qu'il disait, d'un bout de la chambre à l'autre. Cette lettre lui
+donnait de nombreux détails domestiques; nos lecteurs les connaissent
+déjà. Elle annonçait que Chloé était en location à Louisville, où, par
+son habileté dans tout ce qui touchait aux pâtes fines, elle gagnait
+beaucoup d'argent.... On disait à Tom <span class="pagenum"><a name="Page_250" id="Page_250">250</a></span> que cet argent était destiné
+à son rachat. Moïse et Pierre travaillaient bien, et le baby trottait
+dans la maison, sous la surveillance de Sally en particulier, et de tout
+le monde en général.</p>
+
+<p>La case de Tom était provisoirement fermée, mais Georges s'étendait,
+avec beaucoup d'éloquence et d'imagination, sur les embellissements et
+agrandissements qu'il y ferait au moment du retour de Tom.</p>
+
+<p>Le reste de l'épître contenait la liste des travaux scolaires de
+Georges. Chaque article avait reçu l'honneur d'une majuscule fleurie.
+Georges disait aussi le nom de quatre nouveaux poulains venus au monde
+depuis le départ de Tom. Georges ajoutait, à ce propos, que le père et
+la mère se portaient bien.</p>
+
+<p>Le style de Georges était net et concis; aux yeux de Tom cette lettre
+était la plus magnifique composition des temps modernes.... Il ne se
+lassait jamais de la contempler.... Il tint même conseil avec Éva pour
+savoir comment on pourrait l'encadrer, afin de l'accrocher dans sa
+chambre.... Il ne fut arrêté que par la difficulté de trouver le moyen
+de faire voir à la fois les deux côtés de la page.</p>
+
+<p>L'amitié de Tom et d'Éva grandissait à mesure que l'enfant grandissait
+elle-même.... Il serait difficile de dire quelle place elle tenait dans
+l'âme douce et impressionnable du fidèle serviteur. Il aimait Éva comme
+quelque chose de fragile et de terrestre, mais il la vénérait aussi
+comme quelque chose de céleste et de divin. Il la contemplait comme un
+matelot italien contemple l'Enfant Jésus, avec un mélange de tendresse
+et de respect.... Son plus grand bonheur, c'était de satisfaire les
+gracieuses fantaisies d'Éva et de contenter ces mille désirs enfantins
+qui assiégent les jeunes c&oelig;urs, mobiles et changeants comme les
+couleurs de l'arc-en-ciel. Allait-il au marché le matin, ce qu'il
+recherchait tout d'abord c'était l'étalage du fleuriste; il voulait pour
+elle le plus beau bouquet, pour elle la plus belle pêche et la plus
+grosse orange. Ce qui le charmait surtout, c'était d'apercevoir au
+retour cette jolie tête, dorée comme un rayon de soleil, l'attendant sur
+le seuil de la porte, toute prête à lui faire sa question ingénue: «Eh
+bien! père Tom, que m'apportez-vous aujourd'hui?»</p>
+
+<p>L'affection d'Éva n'était pas moins zélée dans sa reconnaissance. Ce
+n'était qu'une enfant, mais elle avait le suprême talent de bien lire.
+Son oreille délicate et musicale, son imagination vive et poétique, un
+instinct sympathique qui lui révélait tout à coup le grand et le beau,
+la rendaient propre à faire de la Bible une lecture telle, que Tom n'en
+avait jamais entendu de pareille. Elle lut d'abord pour plaire à son
+humble ami; puis cette ardente nature, comme <span class="pagenum"><a name="Page_251" id="Page_251">251</a></span> une jeune vigne jetant
+ses vrilles flexibles et souples, se suspendit bientôt à l'arbre
+majestueux du peuple juif. Éva s'éprit de ce livre parce qu'il la
+touchait et qu'il produisait en elle ces émotions profondes et obscures,
+si chères à l'imagination des enfants.</p>
+
+<p>Ce qui lui plaisait surtout, c'était la révélation et les prophéties.
+Les images merveilleuses et mystiques et le langage ardent
+l'impressionnaient d'autant plus qu'elle les saisissait moins. La jeune
+enfant et le vieil enfant étaient toujours dans un merveilleux accord.
+Tout ce qu'ils savaient, c'est que le livre leur parlait d'une gloire
+qui leur serait révélée plus tard, de quelque chose de meilleur qui
+arriverait un jour et qui ferait la joie de leur âme, sans qu'ils
+comprissent pourtant comment cela se pourrait faire.... Mais, s'il n'en
+est pas ainsi dans les sciences physiques, dans les sciences morales, du
+moins, il n'est pas besoin de comprendre pour profiter.... L'âme, une
+étrangère timide, s'éveille entre deux éternités confuses: l'éternel
+passé, l'éternel avenir! La lumière ne brille autour d'elle que dans un
+bien étroit espace; il faut donc qu'elle s'élance vers l'inconnu, et les
+voix mystérieuses, et les ombres mouvantes qui viennent à elle, se
+détachant de la colonne obscure de l'inspiration, trouvent toujours des
+échos et des réponses dans cette nature humaine, pleine d'attente....
+Les images mystiques sont comme autant de perles et de talismans
+couverts d'hiéroglyphes incompréhensibles, que l'on enferme dans son
+sein, en attendant le jour où l'on pourra les lire.</p>
+
+<p>A cette époque de notre histoire, toute la maison de Saint-Clare est
+établie dans la villa du lac Pontchartrain. Les chaleurs de l'été ont
+chassé de la ville poudreuse et embrasée tous ceux qui peuvent la fuir
+et gagner les bords du lac, rafraîchis par les soupirs de la brise
+marine.</p>
+
+<p>La villa de Saint-Clare était un cottage comme on en voit dans les Indes
+Orientales. Elle était entourée de légères galeries en bambous, et
+s'ouvrait de toutes parts sur des jardins et des parcs. Le grand salon
+dominait un jardin embaumé des fleurs des tropiques, et où se
+rencontraient les plus merveilleuses plantes. Des sentiers, qui se
+contournaient en spirales tortueuses, descendaient jusqu'au bord du lac,
+dont la nappe argentée miroitait sous les rayons du soleil, tableau
+changeant toujours, toujours charmant!</p>
+
+<p>Maintenant le soleil se couche dans ses torrents d'or fluide, qui
+semblent inonder l'horizon d'un déluge de rayons et faire des eaux comme
+un autre ciel étincelant. Le lac était rayé de pourpre et d'or; çà et là
+brillaient les blanches ailes des vaisseaux comme autant de fantômes qui
+passent; l'&oelig;il des petites étoiles scintillait <span class="pagenum"><a name="Page_252" id="Page_252">252</a></span> sous leur
+paupière d'or, pendant qu'elles se regardaient toutes tremblantes dans
+le miroir des eaux.</p>
+
+<p>Évangéline et Tom étaient assis sur un siége de mousse, dans le jardin.
+C'était un dimanche soir. La Bible d'Éva était ouverte sur ses genoux.
+Elle lisait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Et je vis une mer de verre mêlée de feu.»</p>
+</div>
+
+<p>«Tom, dit-elle en s'interrompant tout à coup et en montrant le lac,
+c'est bien cela!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce, miss Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez pas? dit-elle; là.... Et elle indiquait du doigt les
+eaux de cristal qui, s'élevant et s'abaissant, réfléchissaient les
+rayons du ciel.... Eh bien! Tom, vous le voyez, c'est la mer de verre
+mêlée de feu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez vrai, miss Éva.... Et Tom chanta:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Si j'avais du matin l'aile de pourpre et d'or,</span><br />
+ <span class="i0">J'irais de Chanaan voir la rive éternelle,</span><br />
+ <span class="i0">Et les anges brillants guideraient mon essor</span><br />
+ <span class="i4">Jérusalem, vers ta cité nouvelle!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>&mdash;Où croyez-vous, père Tom, dit alors miss Éva, que soit située la
+Jérusalem nouvelle?</p>
+
+<p>&mdash;Là-haut, dans les nuages, miss Éva!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! alors, dit Évangéline, je crois bien que je la vois. Regardez ces
+nuages-là, s'ils ne semblent pas de grandes portes de perles.... Et
+voyez-vous, plus loin, mais bien plus loin, si ce n'est pas comme tout
+or?... Tom, chantez quelque chose sur les anges brillants.»</p>
+
+<p>Et Tom chanta ces paroles d'un <ins class="correction" title="hymme">hymne</ins> méthodiste bien connu:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Des anges du Très-Haut je vois l'essaim heureux</span><br />
+ <span class="i4">Qui s'enivre de gloire.</span><br />
+ <span class="i2">Ils sont vêtus de rayons lumineux,</span><br />
+ <span class="i0">Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Père Tom, je les ai vus!» dit Éva.</p>
+
+<p>Pour Tom cela ne faisait pas le moindre doute; il ne s'étonna même pas
+de l'assertion d'Éva. Si Éva lui eût dit qu'elle était allée au ciel....
+Tom aurait trouvé la chose fort probable.</p>
+
+<p>«Ils viennent à moi quelquefois pendant mon sommeil, ces anges.»</p>
+
+<p>Et les yeux d'Éva prirent une expression rêveuse, et elle murmura:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Ils sont vêtus de rayons lumineux,</span><br />
+ <span class="i0">Et portent dans leurs mains des palmes de victoire.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_253" id="Page_253">253</a></span></p>
+
+<p>«Père Tom, dit-elle ensuite à l'esclave... je m'en vais là!...</p>
+
+<p>&mdash;Là! où, miss Éva?»</p>
+
+<p>Évangéline se leva et étendit sa petite main vers le ciel.... Le rayon
+du soir se jouait dans sa chevelure dorée; il versait sur ses joues un
+éclat qui n'était point de cette terre.... et ses yeux s'attachaient
+invinciblement vers le ciel!</p>
+
+<p>«Oui, je m'en vais là, vers les esprits brillants!... Tom, j'irai avant
+peu!»</p>
+
+<p>Le pauvre vieux c&oelig;ur fidèle ressentit comme un choc.... et Tom se
+rappela combien de fois, depuis six mois, il avait remarqué que les
+petites mains d'Évangeline devenaient plus fines, et sa peau plus
+transparente, et sa respiration plus courte.... Il se rappela, quand
+elle jouait et courait dans les jardins, combien elle était vite
+fatiguée et languissante. Il avait entendu miss Ophélia parler d'une
+toux que les médicaments ne pouvaient guérir.... Et maintenant encore
+les mains, les joues ardentes étaient comme brûlantes de fièvre.... et
+cependant, la pensée qui se cachait derrière les paroles d'Éva ne
+s'était jamais présentée à son esprit!</p>
+
+<p>A-t-il jamais existé un enfant comme Éva? Oui, sans doute; mais le nom
+de ces êtres charmants ne se retrouve que sur la pierre des tombeaux.
+Leur doux sourire, leurs yeux célestes, leurs paroles étranges sont
+maintenant parmi les trésors ensevelis des c&oelig;urs qui regrettent!...
+Dans combien de familles entendez-vous la légende de ces êtres, qui
+étaient toute grâce et toute bonté.... et auprès de qui les vivants ne
+sont rien! Le ciel n'a-t-il point une troupe d'anges destinés à
+séjourner quelque temps parmi nous pour attendrir le rude c&oelig;ur des
+hommes? Quand vous voyez dans l'&oelig;il cette lumière profonde, quand la
+jeune âme se révèle en des mots plus tendres et plus sages qu'on n'en
+trouve dans la bouche des enfants, n'espérez pas que vous garderez cette
+chère créature.... le sceau du ciel est déjà posé sur elle, et cette
+lumière de ses yeux, c'est la lumière de l'immortalité!</p>
+
+<p>Et toi aussi, Évangéline bien-aimée, belle étoile de la maison, tu
+disparais et tu t'effaces.... et ceux-là mêmes l'ignorent qui t'aiment
+le mieux!</p>
+
+<p>La conversation de Tom et d'Éva fut interrompue par un soudain appel de
+miss Ophélia.</p>
+
+<p>«Éva! Éva! comment, chère petite! mais voilà la rosée qui tombe.... il
+ne faut pas rester là!»</p>
+
+<p>Éva et Tom se hâtèrent de rentrer.</p>
+
+<p>La vieille miss Ophélia était excellente pour les malades. Elle était de
+la Nouvelle-Angleterre. Elle avait remarqué les premiers et <span class="pagenum"><a name="Page_254" id="Page_254">254</a></span>
+terribles progrès de ce mal silencieux et perfide qui enlève par
+milliers les plus chers et les plus beaux, et, avant qu'une seule fibre
+de la vie soit brisée, semble les marquer irrévocablement pour la mort.</p>
+
+<p>Elle avait observé cette petite toux sèche, cet incarnat trop vif de la
+joue; et ni l'éclat des yeux ni la fiévreuse animation du visage
+n'avaient pu tromper sa vigilance.</p>
+
+<p>Elle essaya de faire partager ses inquiétudes à Saint-Clare....
+Saint-Clare repoussa ses insinuations avec sa gaieté et son insouciance
+habituelles.</p>
+
+<p>«Pas de mauvais augures, cousine, je les déteste! Ne voyez-vous pas que
+c'est la croissance? A ce moment-là les enfants sont toujours plus
+faibles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette toux?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, elle a peut-être attrapé un rhume....</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! c'est ainsi que furent prises Élisa Jams, Hélène et Maria
+Sanders.</p>
+
+<p>&mdash;Assez de discours funèbres!... Vous autres, vieilles gens, vous
+devenez si sages, qu'un enfant ne peut tousser ou éternuer sans que vous
+ne voyiez là le désespoir ou la mort.... Je ne vous demande qu'une
+chose: surveillez bien Éva, préservez-la de l'air du soir, ne la laissez
+pas trop s'échauffer au jeu.... et tout ira bien.»</p>
+
+<p>Ainsi parla Saint-Clare.</p>
+
+<p>Au fond de l'âme il se sentait inquiet. Il épiait Éva jour par jour,
+avec une anxiété fiévreuse.... Il répétait trop souvent: «Éva est
+très-bien,... cette toux n'est rien....» Il ne la quittait presque plus;
+il l'emmenait plus souvent avec lui dans ses promenades à cheval....
+Chaque jour il rapportait quelque boisson fortifiante, quelque recette
+nouvelle; non pas, ajoutait-il, que l'enfant en eût besoin; mais cela ne
+pouvait pas lui faire de mal.</p>
+
+<p>S'il faut le dire, ce qui jetait dans son c&oelig;ur une angoisse plus
+profonde, c'était cette maturité précoce et toujours croissante de l'âme
+et des sentiments d'Éva.... Elle gardait sans doute toutes les grâces
+charmantes de l'enfance; mais parfois aussi, sans même en avoir
+conscience, elle laissait tomber des mots d'une telle portée et d'une si
+étrange profondeur, qu'on était forcé de les prendre pour une sorte de
+révélation. Dans ces moments-là, Saint-Clare éprouvait comme un malaise
+intérieur.... un frisson passait sur lui.... et il serrait sa fille dans
+ses bras, comme si cette douce étreinte eût pu la sauver.... et il lui
+prenait des envies farouches de ne la plus quitter.... de ne pas la
+laisser sortir de ses bras....</p>
+
+<p>Cependant, le c&oelig;ur et l'âme de l'enfant semblaient se fondre en <span class="pagenum"><a name="Page_255" id="Page_255">255</a></span>
+paroles d'amour et de tendresse; elle avait toujours été généreuse,
+mais, par une sorte d'impulsion instinctive. Il y avait maintenant en
+elle ce je ne sais quoi de touchant et de réfléchi qui révèle la femme.
+Elle aimait bien encore à jouer avec Topsy et les autres petits nègres;
+mais elle paraissait plutôt regarder leurs jeux qu'y prendre part. Elle
+restait quelquefois une demi-heure à rire des tours et des malices de
+Topsy.... puis tout à coup un nuage passait sur ses traits.... il y
+avait dans ses yeux comme un brouillard.... et ses pensées étaient bien
+loin, bien loin....</p>
+
+<p>«Maman, dit-elle un jour à sa mère, pourquoi n'apprenons-nous pas à lire
+à nos esclaves?...</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question! On ne fait jamais cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne le fait-on pas?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que cela ne leur servirait pas. Cela ne les ferait pas mieux
+travailler.... et ils n'ont été créés que pour travailler.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il faut qu'ils lisent la Bible, maman, pour apprendre à connaître
+la volonté de Dieu.</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent se la faire lire tant que cela leur est nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, maman, que la Bible est faite pour que chacun se la lise
+à soi-même.... On a souvent besoin de cette lecture quand personne n'est
+là pour la faire.</p>
+
+<p>&mdash;Éva! vous êtes une enfant bien singulière!</p>
+
+<p>&mdash;Miss Ophélia a bien appris à lire à Topsy!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et vous voyez quel bien ça lui fait.... Topsy est la plus
+méchante créature que j'aie jamais vue.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il y a cette pauvre Mammy.... elle aime tant la Bible et serait
+si heureuse de pouvoir la lire! Que fera-t-elle quand je ne pourrai plus
+la lire pour elle?»</p>
+
+<p>Mme Saint-Clare, tout occupée à fouiller dans ses tiroirs, répondit d'un
+ton distrait: «Oui, oui, sans doute; mais vous aurez bientôt autre chose
+à quoi penser.... Vous ne pourrez pas lire la Bible à vos esclaves toute
+votre vie.... non pas que ce ne soit une très-bonne chose, que j'ai
+faite moi-même quand je me portais bien.... mais, quand il faudra vous
+habiller, aller dans le monde, vous n'aurez pas le temps.... Voyez,
+ajouta-t-elle, les bijoux que je vous donnerai quand vous sortirez....
+ce sont ceux que je portais à mon premier bal. Je puis vous dire, Éva,
+que je fis sensation.»</p>
+
+<p>Éva prit le coffret, elle en tira un collier de diamants... Ses grands
+yeux pensifs s'arrêtèrent un instant sur lui.... Mais ses pensées
+étaient ailleurs.</p>
+
+<p>«Comme vous semblez rêveuse, mon enfant!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_256" id="Page_256">256</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que cela vaut beaucoup d'argent, maman?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute: votre père les a envoyé chercher en France.... C'est
+presque une fortune.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais en avoir le prix pour en faire ce que je voudrais.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'en voudriez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Acheter une ferme dans les États libres, y emmener tous nos esclaves,
+et leur donner des maîtres pour leur apprendre à lire et à écrire.»</p>
+
+<p>Éva fut interrompue par les éclats de rire de sa mère.</p>
+
+<p>«Tenir une pension.... ah! ah! ah!.... Vous leur apprendriez aussi à
+jouer du piano et à peindre sur velours?</p>
+
+<p>&mdash;Je leur apprendrais à lire la Bible.... à lire et à écrire leurs
+lettres, dit Éva d'un ton calme et résolu.... Je sais, maman, combien il
+leur est pénible d'ignorer ces choses.... Demandez à Tom! et à bien
+d'autres.... Ils devraient savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, c'est bien! Vous n'êtes qu'une enfant.... Vous ne connaissez
+rien à tout cela.... Et puis, vous me faites mal à la tête....»</p>
+
+<p>Mme Saint-Clare tenait toujours un mal de tête en réserve pour le cas où
+la conversation n'était pas de son goût.</p>
+
+<p>Éva sortit.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, elle donna très-assidûment des leçons de lecture
+à Mammy.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXIII.<a name="ch23" id="ch23"></a></h2>
+
+<h3>Henrique.</h3>
+
+<p>Ce fut vers cette époque de notre histoire qu'Alfred, le frère de
+Saint-Clare, vint avec son fils, jeune garçon de douze ans, passer un
+jour ou deux dans la villa du lac Pontchartrain.</p>
+
+<p>On ne pouvait rien voir de plus étrange et de plus beau que ces deux
+frères jumeaux l'un près de l'autre. La nature, au lieu de les faire
+ressemblants, avait comme pris à tâche de n'établir entre eux que des
+différences.</p>
+
+<p>Ils avaient l'habitude de se promener ensemble, bras dessus bras
+dessous, dans les allées du jardin, et l'on pouvait seulement alors bien
+comparer Augustin, les yeux bleus, les cheveux blonds comme l'or, les
+traits vifs et toutes les formes ondoyantes et aériennes, et Alfred,
+l'&oelig;il noir, le profil romain et fier, les membres puissants et la
+tournure hardie. Ils n'étaient jamais d'accord et ne s'ennuyaient <span class="pagenum"><a name="Page_257" id="Page_257">257</a></span>
+jamais d'être ensemble: le contraste même devenait un lien.</p>
+
+<p>Le fils aîné d'Alfred, Henrique, avait l'&oelig;il noir et le maintien
+aristocratique de son père. A peine arrivé à la villa, il se sentit
+comme fasciné par les attractions spirituelles<a name="FNanchor_19" id="FNanchor_19" href="#Footnote_19" class="fnanchor">[19]</a> de sa cousine
+Évangéline.</p>
+
+<p>Évangéline avait un petit poney favori, blanc comme la neige. Il était
+commode <i>comme un berceau</i> et aussi doux que sa petite maîtresse.</p>
+
+<p>Tom conduisait ce poney derrière la véranda au moment même où un jeune
+mulâtre de treize à quatorze ans amenait à Henrique un petit cheval
+arabe, tout noir, qu'on avait fait venir à grands frais pour lui.</p>
+
+<p>Henrique était fier, comme un enfant, de sa nouvelle acquisition. Au
+moment de prendre les rênes des mains de son jeune groom, il examina le
+cheval avec soin, et sa figure s'assombrit...</p>
+
+<p>«Eh bien! Dodo, paresseux petit chien! vous n'avez pas étrillé mon
+cheval, ce matin?</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, m'sieu, fit Dodo d'un ton soumis... il faut qu'il ait ramassé
+cette poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous, canaille! dit Henrique en levant son fouet avec
+violence... Comment vous permettez-vous d'ouvrir la bouche?»</p>
+
+<p>Le groom était un beau mulâtre aux yeux brillants, de la même taille
+qu'Henrique. Ses cheveux bouclés encadraient un front élevé et plein
+d'audace; il avait du sang des blancs dans les veines... On put le voir
+au soudain éclat de sa joue et à l'étincelle de ses yeux quand il voulut
+répondre....</p>
+
+<p>«M'sieu Henrique!»</p>
+
+<p>A peine ouvrait-il la bouche qu'Henrique lui sangla le visage d'un coup
+de fouet, et, le saisissant par le bras, il le fit mettre à genoux et le
+battit à perdre haleine.</p>
+
+<p>«Impudent chien! cela t'apprendra à me répliquer! Remmenez ce cheval et
+pansez-le avec soin.... Je vous remettrai à votre place, moi!</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune monsieur, dit Tom, je sais ce qu'il allait vous dire: le
+cheval s'est roulé par terre en sortant de l'écurie.... il est <span class="pagenum"><a name="Page_258" id="Page_258">258</a></span> si
+ardent!... c'est comme cela qu'il a attrapé toute cette poussière...
+j'assistais à son pansement...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, silence! jusqu'à ce qu'on vous interroge.»</p>
+
+<p>Il tourna sur ses talons et fit quelques pas vers Éva, qui se tenait
+debout, en habit de cheval.</p>
+
+<p>«Je regrette, cousine, que ce stupide drôle vous ait fait attendre....
+Veuillez vous asseoir.... il va revenir à l'instant.... Qu'avez-vous
+donc, cousine? vous semblez triste!</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous pu être si cruel et si méchant envers ce pauvre
+Dodo!</p>
+
+<p>&mdash;Cruel! méchant! reprit l'enfant avec une surprise toute naïve.
+Qu'entendez-vous par là, chère Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que vous m'appeliez chère Éva quand vous vous conduisez
+ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Chère cousine, vous ne connaissez pas Dodo! Il n'y a pas d'autre moyen
+d'en avoir raison; il est si plein de mensonge et de détours!... il faut
+l'abattre tout d'abord, et ne pas lui laisser ouvrir la bouche.... C'est
+ainsi que fait papa...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le père Tom dit que c'est un accident.... et Tom ne dit jamais
+que ce qui est vrai.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, c'est un vieux nègre bien rare dans son espèce.... Dodo va
+mentir dès qu'il va pouvoir parler.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le rendez fourbe par terreur, en le traitant ainsi....</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Éva, vous avez un caprice pour Dodo; je vous préviens que je
+vais être jaloux...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous venez de le battre, et il ne le méritait pas.</p>
+
+<p>&mdash;Cela fera compensation avec une autre fois où il le méritera sans
+l'être. Avec Dodo les coups ne sont jamais perdus. C'est un diable! Mais
+je ne le battrai plus devant vous, si cela vous fait de la peine.»</p>
+
+<p>Éva n'était certes pas satisfaite; mais elle comprit bien qu'il serait
+inutile de vouloir faire partager ses sentiments à son beau cousin.</p>
+
+<p>Dodo apparut bientôt avec les chevaux.</p>
+
+<p>«Allons, Dodo, vous avez bien fait cette fois, dit-il d'un air gracieux.
+Venez maintenant ici, et tenez le cheval de miss Éva, tandis que je vais
+la mettre en selle.»</p>
+
+<p>Dodo approcha, et se tint tout près du cheval d'Éva. Son visage était
+bouleversé, et on voyait à ses yeux qu'il avait pleuré.</p>
+
+<p>Henri, très-fier de ses façons aristocratiques, de son adresse et de sa
+courtoisie chevaleresque, eut bientôt mis en selle sa jolie cousine,
+puis, rassemblant les rênes, il les lui plaça dans la main.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_259" id="Page_259">259</a></span></p>
+
+<p>Mais Éva se pencha de l'autre côté du cheval, du côté où se trouvait
+l'esclave....</p>
+
+<p>«Vous êtes un brave garçon, Dodo, lui dit-elle, je vous remercie.»</p>
+
+<p>Dodo, tout surpris, leva les yeux sur ce jeune et doux visage.... il se
+sentait venir des larmes; le sang lui monta aux joues.</p>
+
+<p>«Ici, Dodo!» s'écria Henrique d'une voix impérieuse.</p>
+
+<p>Dodo s'élança et tint le cheval pendant que son maître montait.</p>
+
+<p>«Tenez, voici de l'argent pour acheter du sucre candi.» Et il lui jeta
+un picaillon.</p>
+
+<p>Les deux enfants s'éloignèrent.</p>
+
+<p>Dodo les suivit des yeux: l'un d'eux lui avait donné de l'argent....
+l'autre lui avait donné.... ce qu'il désirait bien davantage: une bonne
+parole dite avec bonté!</p>
+
+<p>Il n'y avait que quelques mois que Dodo était séparé de sa mère. Son
+maître l'avait acheté dans un entrepôt d'esclaves à cause de sa belle
+figure. Il allait bien avec le beau poney! Il faisait ses débuts sous
+Henrique.</p>
+
+<p>La scène avait eu pour témoin les deux frères Saint-Clare, qui se
+promenaient dans le jardin.</p>
+
+<p>Augustin fut indigné; mais il se contenta de dire avec son ironie
+habituelle:</p>
+
+<p>«J'espère, Alfred, que c'est là ce que nous pouvons appeler une
+éducation républicaine.</p>
+
+<p>&mdash;Henrique est un vrai diable quand le sang lui bout, répondit Alfred
+avec une égale ironie.</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, vous devez approuver cela, fit Augustin assez sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Que j'approuve ou non, je ne saurais l'empêcher. Henrique est une
+vraie tempête. Voilà longtemps que nous l'avons abandonné, sa mère et
+moi. Mais ce Dodo est un drôle, et une volée de coups de fouet ne peut
+pas lui faire de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Non, sans doute. C'est pour lui apprendre la première ligne du
+catéchisme républicain: tous les hommes sont nés libres et égaux.</p>
+
+<p>&mdash;Pouah! c'est une de ces bêtises sentimentales que Jefferson a pêchées
+en France.... Il faudrait retirer cela de la circulation, maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je crois, répondit Saint-Clare d'un ton significatif.</p>
+
+<p>&mdash;Nous voyons assez clairement, reprit Alfred, que tous les hommes ne
+sont pas nés libres ni égaux.... tant s'en faut! Pour ma part, je crois
+qu'il y a moitié de vrai dans cette facétie républicaine. <span class="pagenum"><a name="Page_260" id="Page_260">260</a></span> Les gens
+riches, instruits, bien élevés, civilisés, en un mot, doivent avoir
+entre eux des droits égaux. Mais pas la canaille!</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien.... si vous parvenez à maintenir la canaille dans cette
+opinion. Elle a eu son tour en France!</p>
+
+<p>&mdash;Aussi faut-il la tenir à bas, continuellement et sans relâche.... Et
+c'est ce que je ferai, dit Alfred en appuyant fortement son pied sur le
+sol comme s'il eût tenu quelqu'un sous lui.</p>
+
+<p>&mdash;Quand on lâche, cela fait une fameuse glissade, reprit Augustin: à
+Saint-Domingue, par exemple!</p>
+
+<p>&mdash;Nous y prendrons garde dans ce pays-ci: nous saurons bien nous opposer
+à toutes ces tentatives d'instruction, d'éducation que l'on fait
+maintenant. Il ne faut pas que les nègres soient instruits.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est plus temps de parler ainsi.... Ils reçoivent une
+éducation.... seulement nous ne savons pas laquelle. Notre système
+actuel est brutal et barbare. Nous brisons tous les liens humains, et
+avec des hommes nous faisons des bêtes.... Qu'ils aient le dessus, et
+nous les retrouverons.... ce que nous les aurons faits!</p>
+
+<p>&mdash;Mais ils n'auront jamais le dessus!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste! dit Saint-Clare. Chauffez la machine sans lever la
+soupape, asseyez-vous dessus au contraire, vous verrez où nous
+aborderons.</p>
+
+<p>&mdash;Eh oui, nous verrons. Je ne craindrai pas pour mon compte de m'asseoir
+sur la soupape, tant que la chaudière sera solide et que la machine
+fonctionnera bien.</p>
+
+<p>&mdash;Les nobles de Louis XVI en pensèrent autant.... et l'Autriche! et Pie
+IX!... Et un beau matin vous vous rencontrerez tous en l'air.... quand
+la chaudière sautera!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Dies declarabit!</i> fit Alfred en riant.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous dis, moi, reprit Augustin, que, s'il y a maintenant
+quelque prévision où l'on puisse retrouver des symptômes d'une
+irrécusable vérité, c'est la prévision du soulèvement des masses....
+c'est le triomphe des classes inférieures, qui deviendront les
+supérieures.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! Augustin, c'est encore une de vos stupidités de républicain
+rouge. Tudieu! quel clubiste! Pour moi j'espère que je serai mort avant
+le millésime qui marquera l'avénement de vos mains sales!</p>
+
+<p>&mdash;Sales ou non, ces mains-là vous gouverneront à leur tour.... et vous
+aurez des législateurs comme vous aurez su vous les faire! La noblesse
+française a voulu avoir un peuple de sans-culottes, elle a eu à c&oelig;ur
+joie un gouvernement de sans-culottes et Haïti....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_261" id="Page_261">261</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! de grâce, Augustin! n'avons-nous pas déjà assez de ce misérable
+Haïti? Les Haïtiens n'étaient pas des Anglo-Saxons.... S'ils eussent été
+des Anglo-Saxons.... les choses ne se seraient point passées ainsi!...
+Les Anglo-Saxons sont la race dominatrice du monde: cela est et cela
+sera!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mais savez-vous qu'il y a pas mal de sang anglo-saxon infusé dans
+les veines de nos esclaves?... Il y en a beaucoup parmi eux à qui
+maintenant il ne reste de l'Afrique.... que ce qu'il leur en faut pour
+embraser de ses ardeurs tropicales notre fermeté calme et prévoyante....
+Oui, si le tocsin de Saint-Domingue sonne l'heure fatale parmi nous, ce
+sera vraiment la race anglo-saxonne qui dirigera la révolte: les fils
+des hommes blancs, dont le sang charrie nos sentiments hautains dans
+leurs veines brûlantes, ne seront pas toujours vendus, achetés et
+livrés.... Ils se lèveront.... et ils soulèveront avec eux la race
+maternelle!</p>
+
+<p>&mdash;Sottises, folies, que tout cela!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce qu'on dit depuis longtemps, fit Augustin; c'était ainsi du
+temps de Noé... et ce sera toujours ainsi.... Ils mangeaient, ils
+buvaient; ils plantaient, ils bâtissaient.... et ils ne s'apercevaient
+pas que le flot montait pour les prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! vous auriez un vrai talent pour la propagande, fit Alfred en
+riant, mais ne craignez rien pour nous. Nos possessions sont assurées.
+Nous avons la force.... Et, appuyant encore une fois son pied sur le
+sol, il ajouta: Cette race est par terre.... elle y restera! Nous avons
+assez d'énergie pour ménager notre poudre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! des enfants élevés comme votre Henrique seront d'excellents
+gardiens pour vos magasins à poudre.... Ils sont si calmes.... ils se
+possèdent si bien! Le proverbe dit pourtant: Ceux qui ne savent pas se
+gouverner ne savent pas gouverner les autres....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a là une difficulté, dit Alfred tout pensif; notre système
+embarrasse l'éducation des enfants.... Il donne un trop libre cours aux
+passions, qui sont déjà si violentes sous ce climat. Henrique m'inquiète
+parfois.... Il est généreux, il a le c&oelig;ur chaud.... mais quand il est
+excité, c'est une véritable fusée! Je crois que je l'enverrai dans le
+nord, où l'obéissance est plus en honneur, où il verra plus de ses égaux
+et moins de ses inférieurs.</p>
+
+<p>&mdash;Si l'éducation des enfants est l'&oelig;uvre la plus importante de
+l'humanité, poursuivit Augustin, ce que vous avouez là est bien une
+preuve que notre système à nous est mauvais.</p>
+
+<p>&mdash;Il a ses avantages et ses désavantages.... Il nous donne des enfants
+mâles et courageux.... Les vices de la race abjecte fortifient en nous
+les vertus contraires.... Henrique a un sentiment plus vif <span class="pagenum"><a name="Page_262" id="Page_262">262</a></span> de la
+vérité, depuis qu'il voit que la fourberie et le mensonge sont le lot
+ordinaire de l'esclavage.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, dit Augustin, une façon chrétienne d'envisager les choses!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! ni plus ni moins chrétienne que la plupart des choses de
+ce monde.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible! dit Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, Augustin, tout ce que nous disons là ne sert à rien, nous avons
+parcouru cette vieille route cinquante fois sans aboutir. Mais que
+diriez-vous d'une partie de trictrac?</p>
+
+<p>Les deux frères remontèrent sous la véranda, et s'assirent à une petite
+table de bambou, le casier devant eux. Pendant qu'ils rangeaient les
+pièces, Alfred dit:</p>
+
+<p>«En vérité, Augustin, si je pensais comme vous, je ferais une chose....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! je vous reconnais là, vous voulez toujours faire quelque
+chose.... Eh bien! quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, élevez et instruisez vos esclaves.... comme échantillon.»</p>
+
+<p>Et Alfred sourit assez dédaigneusement.</p>
+
+<p>«Me dire d'élever mes esclaves, quand ils sont écrasés sous la masse des
+abus sociaux! Autant vaudrait placer sur eux le mont Etna et leur dire
+de se redresser! Un homme ne peut rien contre la société.... Pour que
+l'éducation fasse quelque chose, il faut que ce soit l'éducation de
+l'État.... il faut du moins que l'État n'y mette point d'entraves!</p>
+
+<p>&mdash;A vous le dé!» dit Alfred.</p>
+
+<p>Et les deux frères jouèrent silencieusement jusqu'à ce qu'ils
+entendissent le bruit des chevaux qui rentraient.</p>
+
+<p>«Voici venir les enfants, dit Augustin en se levant; voyez, frère,
+avez-vous jamais rien vu d'aussi beau?»</p>
+
+<p>C'était vraiment une charmante chose que ces deux enfants. Henrique,
+avec sa tête hardie, ses boucles noires et lustrées, ses yeux brillants,
+son rire joyeux, se penchait vers sa belle cousine. Éva portait la toque
+bleue et un habit de cheval de la même couleur; l'exercice avait donné à
+ses joues un incarnat plus vif, et rendait vraiment étrange la
+transparence de son teint et ses cheveux dorés comme une auréole.</p>
+
+<p>«Par le ciel! quelle éblouissante beauté, dit Alfred.... Elle fera un
+jour le désespoir de plus d'un c&oelig;ur, je vous jure!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le désespoir.... Dieu sait que j'en ai peur,» dit Saint-Clare
+d'une voix qui devint amère tout à coup.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_263" id="Page_263">263</a></span></p>
+
+<p>Et il s'élança pour la recevoir comme elle descendait de cheval.</p>
+
+<p>«Éva, chère âme! vous n'êtes pas trop fatiguée? dit-il en la serrant
+dans ses bras.</p>
+
+<p>&mdash;Non, papa.»</p>
+
+<p>Mais Saint-Clare sentait sa respiration courte et embarrassée.... et il
+tremblait.</p>
+
+<p>«Pourquoi courez-vous si vite, chère? Vous savez que cela n'est pas bon
+pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve cela si amusant!... ça me plaît tant!... J'ai oublié....»</p>
+
+<p>Saint-Clare l'emporta dans ses bras jusque sur le sofa et l'y déposa.</p>
+
+<p>«Henrique! vous devez avoir soin d'Éva, vous ne devez pas galoper si
+vite avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'en aurai soin,» dit Henrique en s'asseyant auprès du sofa et en
+prenant la main d'Évangéline.</p>
+
+<p>Éva se trouva mieux; les deux frères reprirent leur jeu, et on laissa
+les enfants seuls.</p>
+
+<p>«Savez-vous bien, Éva, que je suis tout triste que papa ne reste que
+deux jours ici? Je vais être si longtemps sans vous voir! Si j'étais
+avec vous, j'essayerais de devenir bon, de ne plus battre Dodo.... Je
+n'ai pas l'intention de lui faire de mal.... mais, vous savez, je suis
+si vif!... Je vous assure que je ne suis pas mauvais pour lui! Je lui
+donne un picaillon de temps en temps... et vous voyez que je l'habille
+bien.... En somme, Dodo est assez heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous trouveriez-vous heureux, s'il n'y avait autour de vous personne
+pour vous aimer?</p>
+
+<p>&mdash;Moi? non, sans doute!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous avez pris Dodo à ceux qui l'aimaient.... et maintenant
+il n'a plus d'affection auprès de lui.... ce bien-là, vous ne pourrez
+pas le lui rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu non, je ne puis pas.... je ne puis pas l'aimer, ni moi,
+ni personne ici!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ne pouvez-vous pas? dit Évangéline.</p>
+
+<p>&mdash;Aimer Dodo!... Que voulez-vous dire, Éva? Il me plaît assez.... mais
+l'aimer! Est-ce que vous aimez vos esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie!</p>
+
+<p>&mdash;La Bible ne dit-elle point qu'il faut aimer tout le monde?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la Bible.... elle dit sans doute beaucoup de choses.... mais ces
+choses-là, vous savez.... personne ne les fait! personne, Éva!»</p>
+
+<p>Éva ne répondit rien.... ses yeux étaient fixes et pleins de larmes et
+de rêveries.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_264" id="Page_264">264</a></span></p>
+
+<p>«En tout cas, reprit-elle, aimez Dodo, par égard pour moi, mon cher
+cousin, et soyez bon pour lui!</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous, chère, j'aimerais tout au monde, car vous êtes bien la plus
+aimable créature que j'aie jamais vue.»</p>
+
+<p>Henrique prononça ces mots avec une vivacité qui fit monter le sang à
+son beau visage. Éva reçut sa promesse avec une simplicité parfaite et
+sans aucune émotion.</p>
+
+<p>«Je suis bien aise, mon cher Henrique, répondit-elle, que vous pensiez
+ainsi; vous ne l'oublierez pas, j'espère.»</p>
+
+<p>La cloche du dîner mit fin à l'entretien.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXIV.<a name="ch24" id="ch24"></a></h2>
+
+<h3>Sinistres présages.</h3>
+
+<p>Deux jours après cette petite scène, Alfred et Augustin se séparaient.
+Éva, que la compagnie de son jeune cousin avait un peu excitée, s'était
+livrée à des exercices au-dessus de ses forces; elle commença à décliner
+rapidement. Saint-Clare songea donc à consulter. Il avait toujours
+reculé. Appeler un médecin, n'était-ce pas reconnaître la triste vérité?
+Mais Éva ayant été assez mal pour garder deux jours la chambre, le
+médecin fut appelé.</p>
+
+<p>Marie Saint-Clare n'avait pas remarqué ce déclin rapide de la force et
+de la santé de sa fille. Elle était alors absorbée par l'étude de deux
+ou trois maladies nouvelles, dont elle-même se croyait atteinte, mais
+elle ne croyait pas que personne pût souffrir autant qu'elle: c'était
+son premier article de foi. Elle repoussait avec une sorte d'indignation
+l'idée que quelqu'un pût être malade autour d'elle. Elle était toujours
+certaine que, pour les autres, c'était paresse ou manque d'énergie.
+«S'ils avaient eu, pensait-elle, tous les maux qui l'accablaient, ils
+auraient bientôt vu la différence!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia avait plusieurs fois, mais toujours en vain, tenté
+d'éveiller ses craintes maternelles au sujet d'Éva.</p>
+
+<p>«Je ne la trouve pas mal du tout, répondait-elle. Elle court.... elle
+joue....</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle a une toux!</p>
+
+<p>&mdash;Une toux! Oh! ne me parlez pas de la toux. Moi, j'ai toussé toute ma
+vie. A l'âge d'Éva, on me croyait minée par la consomption; Mammy me
+veillait toutes les nuits.... Oh! la toux d'Éva n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cette faiblesse.... cette respiration courte....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_265" id="Page_265">265</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! j'ai eu cela pendant des années et des années. C'est nerveux,
+purement nerveux!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, la nuit, elle a des sueurs....</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai eu moi-même pendant dix ans.... Souvent tous mes linges
+étaient trempés; il n'y avait plus un fil de sec dans mes vêtements de
+nuit. Mammy était obligée d'étendre mes draps pour les faire sécher. Les
+sueurs d'Éva ne sont rien à côté de cela!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia se tut pendant quelques jours.</p>
+
+<p>Quand la maladie d'Éva devint trop visible, quand le médecin eut été
+appelé, Marie se jeta dans un autre extrême. Elle savait bien,
+disait-elle, elle en avait toujours eu le pressentiment, elle savait
+bien qu'elle était destinée à être la plus malheureuse des mères....
+Malade comme elle était, il lui faudrait voir son enfant unique et
+bien-aimée emportée avant elle. Et Marie tourmentait Mammy toutes les
+nuits, et le jour elle criait et se lamentait sur ce nouveau, sur cet
+affreux malheur.</p>
+
+<p>«Ma chère Marie, ne parlez pas ainsi, disait Saint-Clare; il ne faut
+point se désespérer tout de suite!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Saint-Clare, vous n'avez pas le c&oelig;ur d'une mère! vous ne pouvez
+pas comprendre.... non, jamais vous ne me comprendrez!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Marie, le mal n'est pas sans remède.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais, Saint-Clare, partager votre indifférence; si vous ne
+sentez rien quand votre pauvre enfant est dans un tel état.... je ne
+suis pas comme vous! c'est un coup trop fort pour moi, après ce que j'ai
+déjà souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai, reprenait Saint-Clare, qu'Éva est bien délicate, je l'ai
+toujours remarqué; elle a grandi si vite que la croissance l'a
+épuisée.... elle est dans une période critique.... Mais ce qui l'accable
+maintenant, ce sont les chaleurs de l'été, et puis elle s'est trop
+fatiguée avec son cousin.... Le médecin dit qu'il y a bien de l'espoir
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Allons! si vous pouvez ainsi voir les choses en beau, tant mieux! Il
+est heureux que tout le monde n'ait pas des délicatesses de
+sensitive.... Je voudrais bien, pour mon compte, ne pas sentir comme je
+fais; cela n'aboutit qu'à me rendre complétement malheureuse! J'aimerais
+mieux avoir votre calme d'esprit.»</p>
+
+<p>Tout le monde dans la maison souhaitait en effet ce calme à Marie, car
+elle faisait parade de son nouveau malheur et en profitait pour
+tourmenter tous ceux qui l'approchaient.... Tout ce qu'on disait, tout
+ce qu'on faisait, tout ce qu'on ne faisait pas, lui démontrait,
+disait-elle, qu'elle était environnée de c&oelig;urs durs, d'êtres
+insensibles, qui ne prenaient aucun souci de ses tourments. La <span class="pagenum"><a name="Page_266" id="Page_266">266</a></span>
+pauvre Éva l'entendait parfois, et elle pleurait de compassion pour les
+tristesses de sa mère, s'affligeant tout bas de la tourmenter ainsi.</p>
+
+<p>Au bout d'une quinzaine de jours il y eut une grande amélioration dans
+les symptômes. Il y eut une de ces trêves décevantes que ce mal
+inexorable accorde si souvent à ses victimes, pour se jouer de
+l'espérance sur le bord même du tombeau. Éva promène encore ses petits
+pas dans le jardin, elle court encore autour des galeries.... Elle joue,
+elle rit.... et son père, ivre de joie, dit à tout le monde qu'elle a
+retrouvé sa belle santé.... Seuls le médecin et miss Ophélia ne
+partagent point cette mortelle sécurité. Il y avait aussi un autre
+c&oelig;ur qui ne s'y trompait pas, c'était le pauvre petit c&oelig;ur d'Éva.
+Quelle voix vient donc parfois dire à l'âme, une voix si douce et si
+claire! que ses jours terrestres sont comptés?... Ah! c'est le secret
+instinct de la nature qui se sent défaillir, ou c'est l'élan
+enthousiaste de l'âme qui pressent l'approche de l'immortalité....
+Qu'importe? il y avait dans le c&oelig;ur d'Éva une certitude calme, douce,
+prophétique, qu'elle était maintenant près du ciel. Oui, calme comme un
+beau coucher de soleil! Oui, douce comme la sérénité brillante d'une
+après-midi d'automne! Et dans cette certitude même le jeune c&oelig;ur
+trouvait un repos qui n'était troublé que par la pensée du chagrin de
+ceux qui l'aimaient si chèrement.</p>
+
+<p>Pour elle, bien qu'entourée de si charmantes tendresses, et malgré les
+perspectives radieuses qu'ouvrait devant elle une vie que lui faisaient
+si belle et l'opulence et l'affection, elle n'avait aucun regret de
+mourir.</p>
+
+<p>Dans ce livre qu'elle avait lu si souvent avec son vieil ami, elle avait
+vu, l'espoir dans le c&oelig;ur, l'image de celui qui aima tant les petits
+enfants. Elle y avait tant pensé, elle l'avait regardé si souvent, que
+pour elle il avait cessé d'être une image et une peinture d'un passé
+lointain, mais il était devenu une réalité vivante, qui l'entourait à
+chaque instant! L'amour de celui-là remplissait son c&oelig;ur d'une
+tendresse surhumaine. C'était à lui, disait-elle, c'était à lui, c'était
+vers sa demeure qu'elle allait!</p>
+
+<p>Et cependant elle éprouvait les angoisses d'une amère tendresse, quand
+elle songeait à tous ceux qu'elle allait laisser derrière elle, à son
+père surtout! Sans peut-être s'en rendre compte bien distinctement, elle
+sentait pourtant qu'elle était plus dans ce c&oelig;ur-là que dans tout
+autre. Elle aimait sa mère.... elle était si aimante! mais l'égoïsme de
+Mme Saint-Clare l'affligeait et l'embarrassait à la fois, car elle
+croyait bien fort que sa mère devait toujours avoir raison.... Il y
+avait bien quelque chose qu'elle ne pouvait pas s'expliquer; <span class="pagenum"><a name="Page_267" id="Page_267">267</a></span> mais
+elle se disait: Après tout, c'est maman!... et elle l'aimait bien!</p>
+
+<p>Elle regrettait aussi ces bons et fidèles esclaves pour lesquels elle
+était comme la lumière du jour, comme le rayon du soleil! Les enfants
+ont rarement des idées générales.... mais Éva n'était point un enfant
+ordinaire. Les maux de l'esclavage, dont elle avait été le témoin,
+étaient tombés un à un dans les profondeurs de cette âme pensive et
+réfléchie: elle avait le vague désir de faire quelque chose pour eux, de
+soulager et de sauver, non pas seulement les siens, mais tous ceux-là
+qui souffraient comme eux; et il y avait comme un pénible contraste
+entre l'ardeur de ses désirs et la fragilité de sa frêle enveloppe.</p>
+
+<p>«Père Tom, disait-elle un jour en lisant la Bible, je comprends bien
+pourquoi Jésus a voulu mourir pour nous....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? miss Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je sens que je l'aurais voulu aussi.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? expliquez-vous, miss Éva.... je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais vous expliquer; mais sur le bateau, vous vous rappelez?
+quand je vis ces pauvres créatures.... les unes avaient perdu leurs
+maris, les autres leurs mères.... il y avait des mères aussi qui
+pleuraient leurs petits enfants.... Plus tard, quand j'entendis
+l'histoire de Prue (n'était-ce pas terrible?)... enfin bien d'autres
+fois encore, je sentis que je mourrais avec joie si ma mort pouvait
+mettre fin à toutes ces misères.... Oui, je voudrais mourir pour eux,»
+reprit-elle avec une profonde émotion, en posant sa petite main fine sur
+la main de Tom.</p>
+
+<p>Tom la regardait avec vénération. Saint-Clare appela sa fille; elle
+disparut. Tom la suivait encore du regard en essuyant ses yeux.</p>
+
+<p>«Il est inutile d'essayer de retenir ici miss Éva, dit-il à Mammy qu'il
+rencontra un instant après; le Seigneur lui a mis sa marque sur le
+front.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, fit Mammy en élevant ses mains vers le ciel, c'est ce que
+j'ai toujours dit. Elle n'a jamais ressemblé aux enfants qui doivent
+vivre! Il y a toujours eu quelque chose de profond dans ses yeux. J'en
+ai bien souvent parlé à madame.... Voilà que cela approche.... nous le
+voyons bien tous.... Pauvre petit agneau du bon Dieu!»</p>
+
+<p>Évangéline vint en courant rejoindre son père sous la galerie. Le soleil
+descendait à l'horizon, et semait derrière elle comme des rayons de
+gloire. Elle était en robe blanche, ses cheveux blonds flottaient, ses
+joues étaient animées, et la fièvre, qui brûlait son sang, donnait à ses
+yeux un éclat surnaturel.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_268" id="Page_268">268</a></span></p>
+
+<p>Saint-Clare l'avait appelée pour lui montrer une statuette qu'il venait
+de lui acheter. Mais son seul aspect le frappa d'une émotion aussi
+soudaine que pénible. Il y a un genre de beauté à la fois si parfaite et
+si fragile que nous ne pouvons en supporter la vue. Le pauvre père la
+serra tout à coup dans ses bras et oublia ce qu'il voulait lui dire.</p>
+
+<p>«Éva chérie, vous êtes mieux depuis quelques jours.... N'est-ce pas que
+vous êtes mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Papa, dit Éva avec fermeté, il y a bien longtemps que j'ai quelque
+chose à vous dire. Je veux vous le dire maintenant, avant que je sois
+devenue trop faible.»</p>
+
+<p>Saint-Clare se sentit trembler. Éva s'assit sur ses genoux, appuya sa
+petite tête sur sa poitrine et lui dit:</p>
+
+<p>«Il est inutile, papa, de s'occuper de moi plus longtemps. Voici venir
+le moment où je vous quitterai.... Je m'en vais pour ne plus
+revenir....»</p>
+
+<p>Évangéline soupira.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comment, ma chère petite Éva, dit Saint-Clare d'une voix qu'il
+voulait rendre gaie et que l'émotion rendait tremblante, vous devenez
+nerveuse? vous vous laissez abattre!... Il ne faut pas vous abandonner à
+ces sombres pensées.... Voyez! je vous ai acheté une petite statuette.</p>
+
+<p>&mdash;Non, père, dit Éva en repoussant doucement l'objet, il ne faut pas
+vous y tromper.... Je ne suis pas mieux, je le vois bien.... Je vais
+partir avant peu.... Je ne suis pas nerveuse, je ne me laisse pas
+abattre.... Si ce n'était pour vous, père, et pour ceux qui m'aiment, je
+serais parfaitement heureuse.... Il faut que je m'en aille... bien loin,
+bien loin!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'as-tu, chère, et qui donc a rendu ce pauvre petit c&oelig;ur si
+triste?... On te donne ici tout ce qui peut te rendre heureuse!</p>
+
+<p>&mdash;J'aime mieux aller au ciel: cependant, à cause de ceux que j'aime, je
+voudrais bien consentir à vivre encore. Il y a bien des choses ici qui
+m'attristent, qui me semblent terribles.... J'aimerais mieux être
+là-haut.... et pourtant je ne voudrais pas vous quitter.... Tenez! cela
+me brise le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dites-moi ce qui vous attriste, Éva! Dites-moi ce qui vous
+semble si terrible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! des choses qui se sont toujours faites.... qui se font tous
+les jours.... Tenez! ce sont tous nos esclaves qui m'affligent.... ils
+m'aiment bien, ils sont tous bons et tendres pour moi.... je voudrais
+qu'ils fussent libres....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, chère petite, voyez!... est-ce qu'ils ne sont pas assez heureux
+chez nous?...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_269" id="Page_269">269</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, papa; mais, s'il vous arrivait quelque chose, que
+deviendraient-ils?... Il y a très-peu d'hommes comme vous, papa.... Mon
+oncle Alfred n'est pas comme vous, ni maman non plus.... Pensez aux
+maîtres de la pauvre Prue.... Oh! quelles affreuses choses! les gens
+font et peuvent faire!... Elle frissonna.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère enfant, vous êtes trop impressionnable.... je regrette que
+l'on vous ait jamais conté de telles histoires.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien oui, père, c'est là ce qui me tourmente! Vous voulez que je
+vive heureuse.... que je n'aie ni peines ni souffrances.... que je
+n'entende pas même une histoire triste.... quand il y a de pauvres gens
+qui n'ont que des douleurs et du chagrin toute leur vie.... Cela me
+semble égoïste!... Il faut que je connaisse ces douleurs.... il faut que
+j'y compatisse.... Tenez, père, ces choses-là tombent dans mon c&oelig;ur
+et s'y enfoncent profondément.... Cela me fait penser.... penser! Papa,
+est-ce qu'il n'y aurait vraiment pas du tout moyen de rendre la liberté
+à tous les esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien difficile à faire, mon enfant.... L'esclavage est une bien
+mauvaise chose, au jugement de bien du monde, et moi-même je le
+condamne.... Je désirerais de tout mon c&oelig;ur qu'il n'y eût plus un
+seul esclave sur la terre; mais le moyen d'en arriver là, je ne le
+connais pas!</p>
+
+<p>&mdash;Papa! vous êtes si bienveillant, si affectueux, si bon, vous savez si
+bien toucher en parlant!... Ne pouvez-vous point aller un peu dans les
+habitations... et essayer de persuader aux gens de faire... ce qu'il
+faut? Quand je serai morte, père, vous penserez à moi.... et, pour
+l'amour de moi, vous ferez cela.... Je le ferais moi-même si je pouvais!</p>
+
+<p>&mdash;Morte, Éva?... Quand tu seras morte!... Oh! ne me parle pas ainsi,
+enfant.... N'es-tu pas tout ce que je possède au monde?</p>
+
+<p>&mdash;L'enfant de cette pauvre vieille Prue était aussi tout ce qu'elle
+possédait!... et elle l'a entendu pleurer sans pouvoir le secourir.
+Papa! ces pauvres créatures aiment leurs enfants autant que vous
+m'aimez.... Oh! faites quelque chose pour elles! Tenez, cette pauvre
+Mammy aime ses enfants.... je l'ai vue pleurer en parlant d'eux! Tom
+aime aussi ses enfants, dont il est séparé.... Ah! père, c'est terrible
+de voir ces choses-là tous les jours.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, cher ange! dit Saint-Clare d'une voix pleine de
+tendresse, ne vous affligez plus, ne parlez plus de mourir.... Je vous
+promets de faire tout ce que vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, cher père! promettez-moi que Tom aura sa liberté aussitôt
+que.... Elle s'arrêta; puis, avec un peu d'hésitation: Aussitôt que je
+serai partie.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_270" id="Page_270">270</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, chère, je ferai tout ce que vous me demanderez.</p>
+
+<p>&mdash;Cher père, ajouta-t-elle en mettant sa joue brûlante contre la joue de
+son père, combien je voudrais que nous pussions nous en aller ensemble!</p>
+
+<p>&mdash;Et où donc, chère?</p>
+
+<p>&mdash;Dans la demeure de notre Sauveur.... C'est le séjour de la paix.... de
+la douceur et de l'amour....»</p>
+
+<p>L'enfant en parlait naïvement comme d'un lieu dont elle serait revenue.</p>
+
+<p>«Ne voulez-vous point y venir, père?»</p>
+
+<p>Saint-Clare la pressa contre sa poitrine, mais il ne répondit rien.</p>
+
+<p>«Vous viendrez à moi,» reprit l'enfant d'une voix calme, mais pleine
+d'assurance.</p>
+
+<p>Elle prenait souvent cette voix-là sans même s'en douter.</p>
+
+<p>«Oui, je vous suivrai, dit Saint-Clare.... je ne vous oublierai pas....»</p>
+
+<p>Cependant le soir versait autour d'eux une ombre plus solennelle.
+Saint-Clare s'assit. Il ne parlait plus, mais il serrait contre son
+c&oelig;ur cette forme frêle et charmante. Il ne voyait plus le regard
+profond, mais la voix venait encore à lui, pareille à la voix d'un
+esprit; et alors, comme une sorte de vision du jugement dernier, il lui
+sembla revoir tout le passé de sa vie, qui se levait devant ses yeux. Il
+entendait les prières et les cantiques de sa mère; il sentait de nouveau
+ses jeunes désirs et ses aspirations vers le bien; et puis, entre ces
+moments bénis et l'heure présente, il y avait les années sceptiques et
+mondaines, ce que l'on appelle la vie comme il faut! Ah! nous pensons
+beaucoup, beaucoup dans un tel moment.... Les réflexions et les
+sentiments se pressaient dans l'âme de Saint-Clare, mais il ne trouvait
+pas de paroles.</p>
+
+<p>La nuit était venue.... Il porta sa fille dans sa chambre, et, quand
+elle fut prête pour la nuit, il renvoya les femmes, et la prenant encore
+une fois dans ses bras, il la berça jusqu'à ce qu'elle se fût doucement
+endormie.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXV.<a name="ch25" id="ch25"></a></h2>
+
+<h3>La petite Évangéliste.</h3>
+
+<p>C'était une après-midi de dimanche. Saint-Clare était étendu sur une
+chaise longue. Il fumait sous la véranda. Marie était couchée <span class="pagenum"><a name="Page_271" id="Page_271">271</a></span> sur
+un sofa, contre la fenêtre du salon qui s'ouvrait sur la galerie. Elle
+était protégée contre les moustiques par un voile de gaze. Elle tenait,
+d'une main languissante, un livre de prières élégamment relié; elle
+tenait ce livre parce que c'était dimanche, et elle s'imaginait qu'elle
+l'avait lu, bien qu'en réalité elle se fût contentée de faire quelques
+petits sommes, le livre à la main.</p>
+
+<p>Miss Ophélia qui, après bien des recherches, avait découvert, à quelque
+distance, une réunion méthodiste, y était allée, conduite par Tom et
+accompagnée d'Éva.</p>
+
+<p>«Je vous dis, Augustin, faisait Marie après avoir un instant rêvé, qu'il
+faut envoyer à la ville chercher mon docteur Posey. Je suis sûre que
+j'ai une maladie de c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu, ma chère, qu'avez-vous besoin de ce médecin? Celui d'Éva
+me paraît fort capable!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'y fierais pas dans un cas grave.... et tel est le mien, j'ose
+le dire.... J'y ai songé ces deux ou trois dernières nuits.... J'ai eu
+tant d'épreuves à subir.... et j'ai une sensibilité si douloureuse!...</p>
+
+<p>&mdash;Imaginations! Marie! Je ne crois pas à votre maladie de c&oelig;ur....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que vous n'y croyez pas; je devais m'attendre à
+cela!... Un rhume d'Éva vous inquiète..., mais moi! je suis bien le
+moindre de vos soucis....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! ma chère, si vous y tenez, après tout, à avoir une maladie
+de c&oelig;ur.... je soutiendrai, envers et contre tous, que vous en avez
+une.... seulement, je ne le savais pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Je désire qu'un jour vous n'ayez pas à vous repentir de vos
+railleries.... mais, que vous le croyiez ou non, mes inquiétudes pour
+Éva, la peine que je me suis donnée pour cette chère enfant, ont
+développé le germe que je porte en moi depuis longtemps.»</p>
+
+<p>Il eût été assez difficile de dire quelles peines Marie s'était données.
+C'est la réflexion que Saint-Clare se fit à part lui en s'en allant
+fumer plus loin, comme un vrai mari sans c&oelig;ur, jusqu'à ce que la
+voiture revint, ramenant miss Ophélia et sa nièce Éva, qui descendirent
+au pied du perron.</p>
+
+<p>Miss Ophélia, suivant son habitude, alla tout droit à sa chambre pour
+ôter son châle et son chapeau. Éva alla se poser sur les genoux de son
+père, pour lui raconter ce qu'elle avait entendu à l'office.</p>
+
+<p>Ils entendirent bientôt les retentissantes exclamations de miss Ophélia,
+dont la chambre s'ouvrait aussi sur la véranda. Miss Ophélia adressait
+de violents reproches à quelqu'un.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_272" id="Page_272">272</a></span></p>
+
+<p>«Quel nouveau méfait Topsy a-t-elle donc commis? dit Saint-Clare....
+Tout ce bruit est à cause d'elle, je le parierais!»</p>
+
+<p>Un instant après miss Ophélia, toujours indignée, parut, traînant la
+coupable après elle.</p>
+
+<p>«Venez ici, disait-elle, je vais le dire à votre maître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce? qu'y a-t-il encore? demanda Augustin.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a que je ne veux plus être tourmentée par cette petite peste. Je
+ne puis la souffrir davantage. C'est plus que la chair et le sang n'en
+peuvent supporter. Figurez-vous! je l'avais enfermée là-haut, et je lui
+avais donné une hymne à étudier. Que fait-elle? Elle épie l'endroit où
+je mets ma clef, elle va à ma commode, prend une garniture de chapeau et
+la taille en pièces pour faire des robes de poupées. Je n'ai de ma vie
+rien vu de pareil!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous disais bien, cousine, fit Marie, que vous vous apercevriez un
+jour qu'on ne peut élever ces créatures-là sans sévérité. S'il m'était
+permis, ajouta-t-elle en lançant un regard plein de reproches à son
+mari, s'il m'était permis d'agir comme je l'entends.... j'enverrais
+cette créature à la correction.... je la ferais fouetter.... jusqu'à ce
+qu'elle ne pût tenir sur ses jambes....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en doute pas le moins du monde, fit Saint-Clare. Que l'on me
+parle maintenant de la douce tutelle des femmes! Je n'en ai pas vu une
+douzaine dans ma vie qui ne fussent disposées à vous faire assommer un
+cheval ou un esclave.... pour peu qu'on les laissât faire.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours vos fades railleries, Saint-Clare! Notre cousine est une
+femme de sens, et elle juge maintenant comme moi.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia était susceptible de l'indignation que peut éprouver, à ses
+heures, une sage et calme maîtresse de maison. Cette indignation avait
+été assez justement excitée par la conduite de Topsy, et, à sa place,
+beaucoup de nos lectrices eussent fait comme elle; mais les paroles de
+Marie, qui allaient bien au delà du but, la refroidirent singulièrement.</p>
+
+<p>«Pour rien au monde, dit-elle, je ne saurais voir traiter cet enfant
+aussi cruellement. Mais je vous l'avoue, Augustin, je suis à bout de
+voie. Je lui ai donné leçons sur leçons.... je l'ai sermonnée à m'en
+fatiguer.... je l'ai même fouettée.... punie de toutes les manières....
+et rien! elle est aujourd'hui ce qu'elle était le premier jour.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, ici, petite guenon!» fit Saint-Clare, appelant l'enfant à lui.</p>
+
+<p>Topsy approcha. Ses yeux ronds et malins brillaient et clignotaient. On
+y voyait un mélange de crainte et d'espièglerie.</p>
+
+<p>«Pourquoi vous conduire ainsi? demanda Saint-Clare, que cette étrange
+physionomie intéressait toujours.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_273" id="Page_273">273</a></span></p>
+
+<p>&mdash;C'est mon mauvais c&oelig;ur, à ce que dit miss Phélia, répondit Topsy
+d'un ton piteux.</p>
+
+<p>&mdash;Ne savez-vous tout ce que miss Ophélia a fait pour vous? Elle assure
+qu'elle a fait tout ce qu'elle a pu imaginer....</p>
+
+<p>&mdash;Las! m'sieu, ma vieille maîtresse en disait autant aussi.... Elle me
+fouettait un petit peu plus fort, elle m'arrachait les cheveux et me
+cognait la tête contre la porte.... mais ça n'me faisait pas de bien! Je
+crois que, si on m'avait arraché tous les cheveux brin à brin, ça
+n'm'aurait pas fait davantage!... J'suis si méchante! Las! m'sieu, vous
+savez, je n'suis qu'une négresse! c'est comme cela que nous sommes, nous
+autres!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, je l'abandonne, fit miss Ophélia, je ne puis pas avoir ce
+tracas plus longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous me permettre une seule question? dit Saint-Clare.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Si votre Évangile n'est pas assez fort pour convertir un de ces
+pauvres petits païens que vous avez là entre les mains, à vous toute
+seule, à quoi bon envoyer deux malheureux missionnaires parmi des
+milliers d'individus qui ne valent pas mieux que Topsy? Topsy est un
+échantillon d'un million d'autres!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia ne répondit rien; mais Éva, qui était restée témoin
+silencieux de toute la scène, fit signe à Topsy de la suivre. Il y avait
+dans un coin de la galerie une petite pièce vitrée dont Saint-Clare se
+servait comme de salon de lecture. C'est là qu'Éva et Topsy se
+retirèrent.</p>
+
+<p>«Que veut faire Éva? dit Saint-Clare; il faut que je voie.»</p>
+
+<p>Et, s'avançant sur la pointe des pieds, il souleva le rideau de la porte
+vitrée et regarda, puis, mettant un doigt sur ses lèvres, il fit signe à
+miss Ophélia de s'approcher tout doucement.</p>
+
+<p>Les deux enfants étaient assises sur le plancher, le visage tourné du
+côté de la porte.... Topsy avait son air d'insouciance et de malice
+habituelle. Mais, au contraire, Éva, en face d'elle, paraissait
+profondément émue; il y avait des larmes dans ses grands yeux.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qui vous rend si méchante, Topsy? Pourquoi ne voulez-vous
+point essayer d'être bonne? Est-ce que vous n'aimez personne, Topsy?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai personne à aimer, dit Topsy. J'aime le sucre candi. Je n'aime
+pas autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous aimez votre père et votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'en ai pas eu, vous savez.... je vous l'ai déjà dit, miss Éva.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_274" id="Page_274">274</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est vrai, répondit Éva tristement. Mais n'avez-vous point un
+frère, une s&oelig;ur, une tante!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non.... ni rien, ni personne!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si vous vouliez seulement essayer d'être bonne, vous
+pourriez....</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais beau faire, je ne serais jamais qu'une négresse! dit Topsy.
+Ah! si je pouvais me faire écorcher et devenir blanche, alors
+j'essayerais....</p>
+
+<p>&mdash;Mais on peut vous aimer, bien que vous soyez noire, Topsy. Si vous
+étiez bonne, miss Ophélia vous aimerait.»</p>
+
+<p>Topsy fit entendre le ricanement brusque et court dont elle se servait
+habituellement pour exprimer son incrédulité.</p>
+
+<p>«Vous ne croyez pas? reprit Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Non! pas du tout: elle ne peut pas me supporter parce que je suis
+noire.... elle aimerait mieux toucher un crapaud que de me toucher!...
+Personne ne peut aimer les nègres, et les nègres ne peuvent rien faire
+de bon.... Qu'est-ce que cela me fait?... Et Topsy se mit à siffler!...</p>
+
+<p>&mdash;O Topsy, pauvre enfant, je vous aime, moi! fit Éva, dont le c&oelig;ur
+éclata tout d'un coup; et elle appuya sa petite main fine et blanche sur
+l'épaule de Topsy. Oui, je vous aime, reprit-elle, parce que vous n'avez
+ni père, ni mère, ni amis.... parce que vous êtes une pauvre fille
+maltraitée.... Je vous aime! et je veux que vous soyez bonne.... Tenez,
+Topsy, je suis bien malade, et je crois que je ne vivrai pas
+longtemps.... Eh bien! cela me fait de la peine de vous voir
+méchante.... je voudrais vous voir essayer d'être bonne par amour pour
+moi. Mon Dieu! je n'ai que bien peu de temps à rester avec vous!»</p>
+
+<p>Et les larmes débordèrent des yeux perçants de la petite négresse et
+roulant lentement, une à une, elles tombèrent sur la petite main blanche
+d'Éva. Oui, dans cet instant, un éclair de la vraie foi, un rayon de la
+clarté céleste traversa les ténèbres de cette âme païenne; elle posa sa
+tête entre ses genoux et pleura et sanglota. Cependant l'autre belle
+enfant, penchée sur elle, semblait l'ange brillant du Seigneur, qui
+s'incline pour relever le pécheur abattu.</p>
+
+<p>«Pauvre Topsy! reprit Éva, ne savez-vous pas que Jésus nous aime tous
+également? il veut vous aimer aussi bien que moi.... il vous aime comme
+je fais, mais il vous aime plus parce qu'il est meilleur.... il vous
+aidera à être bonne, et à la fin vous pourrez aller au ciel et devenir
+un bel ange pour toujours, aussi bien que si vous aviez été blanche.
+Songez-y bien, Topsy, vous pouvez être <span class="pagenum"><a name="Page_275" id="Page_275">275</a></span> un jour un de ces esprits
+tout brillants, comme il y en a dans les cantiques de Tom.</p>
+
+<p>&mdash;O chère miss Éva! ô chère miss Éva! dit l'enfant, j'essayerai,
+j'essayerai!... Jusqu'ici tout cela m'avait été bien égal!»</p>
+
+<p>Saint-Clare laissa retomber le rideau.</p>
+
+<p>«Elle me rappelle ma mère, dit-il à miss Ophélia; c'est bien ce qu'elle
+me disait: Si nous voulons rendre la vue aux aveugles, il faut faire
+comme le Christ faisait, les appeler à nous et mettre nos mains sur eux!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai toujours eu un préjugé contre les nègres, dit miss Ophélia, je ne
+pouvais souffrir que cette petite me touchât; mais je ne pensais point
+qu'elle s'en aperçût!</p>
+
+<p>&mdash;N'espérez pas cacher cela aux enfants! dit Saint-Clare; comblez-les de
+faveurs et de bienfaits, vous n'exciterez pas en eux le moindre
+sentiment de gratitude, tant qu'ils devineront cette répugnance de votre
+c&oelig;ur.... c'est étrange, mais cela est.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais comment je pourrai me vaincre là-dessus, dit miss Ophélia,
+ils me sont désagréables.... particulièrement cette petite.... Comment
+vaincre ces sentiments?</p>
+
+<p>&mdash;Voyez Éva!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Éva! elle est si aimante!.... Après tout, elle fait comme le
+Christ.... Ah! je voudrais être comme elle: elle me fait ma leçon!</p>
+
+<p>&mdash;Ce ne serait pas la première fois qu'un petit enfant aurait instruit
+un vieil écolier,» répondit Saint-Clare.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXVI.<a name="ch26" id="ch26"></a></h2>
+
+<h3>La mort.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p class="noindent">«Non, jamais il ne faut pleurer la fleur cueillie<br />
+ Par la faux de la mort au matin de la vie.</p>
+</div>
+
+<p>La chambre à coucher d'Éva était très-grande; comme toutes les autres,
+elle ouvrait sur la véranda. Cette chambre communiquait d'un côté avec
+l'appartement de ses parents, de l'autre avec celui de miss Ophélia.
+Saint-Clare s'était donné cette joie du c&oelig;ur et des yeux, de décorer
+l'appartement de façon à le mettre en harmonie avec la personne à qui il
+était destiné. Les fenêtres étaient tendues de mousseline blanche et
+rose. Le tapis, exécuté à Paris sur ses dessins, était encadré de
+feuilles et de boutons de roses. Au milieu, <span class="pagenum"><a name="Page_276" id="Page_276">276</a></span> c'étaient des touffes
+de roses épanouies.... Le bois du lit, les chaises, les fauteuils de
+bambou étaient travaillés en mille formes de la plus gracieuse
+fantaisie. Au-dessus du lit, sur une console d'albâtre, un ange,
+admirablement sculpté, déployait ses ailes et tendait une couronne de
+feuilles de myrte.... De cette couronne descendaient sur le lit de
+légers rideaux de gaze rose rayée d'argent, protection indispensable du
+sommeil, sous ce climat livré aux moustiques. Les beaux sofas de bambou
+étaient garnis de coussins de damas rose, tandis que des figures posées
+sur le dossier laissaient tomber des tentures pareilles aux rideaux du
+lit. Au milieu de l'appartement, sur une petite table de bambou, on
+voyait un vase en marbre de Paros, taillé en forme de lis entouré de ses
+blancs boutons: son calice était toujours rempli de fleurs. C'était sur
+cette table qu'Éva plaçait ses livres, ses petits bijoux et son pupitre
+d'ivoire sculpté. Son père le lui avait donné quand il vit qu'elle
+voulait sérieusement apprendre à écrire.</p>
+
+<p>On avait mis sur la cheminée une statuette de Jésus appelant à lui les
+petits enfants; de chaque côté, des vases de marbre. C'était la joie et
+l'orgueil de Tom de les garnir de fleurs chaque matin. Il y avait aussi
+dans la chambre deux ou trois beaux tableaux, représentant des enfants
+dans diverses attitudes. En un mot, l'&oelig;il ne rencontrait partout que
+les images de l'enfance, de la beauté et de la paix; et, quand les yeux
+d'Éva s'entr'ouvraient au rayon matinal, ils ne manquaient jamais de se
+reposer sur des objets qui lui inspiraient de gracieuses et charmantes
+pensées.</p>
+
+<p>La force trompeuse qui avait soutenu Éva pendant quelque temps s'était
+évanouie, ses pas légers sous la véranda ne se faisaient entendre qu'à
+des intervalles de plus en plus éloignés.... Mais on la voyait plus
+souvent étendue sur sa chaise longue, près de la fenêtre ouverte, ses
+grands yeux profonds fixés sur le lac, dont les eaux s'élèvent et
+s'abaissent tour à tour.</p>
+
+<p>C'était au milieu de l'après-midi; sa Bible, devant elle, était à moitié
+ouverte.... Ses doigts transparents glissaient, inattentifs, entre les
+feuillets du livre.... Elle entendit la voix de sa mère montée sur les
+notes aiguës.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce encore? un de vos méchants tours... Vous avez ravagé mes
+fleurs? hein!»</p>
+
+<p>Éva entendit le bruit d'un soufflet bien appliqué.</p>
+
+<p>«Las! m'ame! c'était pour miss Éva, dit une voix qu'Éva reconnut pour
+être la voix de Topsy.</p>
+
+<p>&mdash;Miss Éva! voyez la belle excuse! elle a bien besoin de vos fleurs,
+méchante propre à rien!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_277" id="Page_277">277</a></span></p>
+
+<p>Éva quitta le sofa et descendit dans la galerie.</p>
+
+<p>«O maman! je voudrais ces fleurs.... donnez-les moi! je les voudrais!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? votre chambre en est remplie.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis en avoir trop. Topsy, apportez-les-moi!»</p>
+
+<p>Topsy, qui s'était tenue, pendant cette scène, toute triste et la tête
+basse, s'approcha d'Éva et lui offrit ses fleurs.... elle les lui offrit
+avec un regard timide et hésitant, qui était bien loin de ressembler à
+sa pétulance et à son effronterie ordinaires.</p>
+
+<p>«Charmant bouquet!» dit Éva en le contemplant. C'était plutôt un
+singulier bouquet. Il se composait d'un géranium pourpre et d'une rose
+blanche du Japon, avec ses feuilles lustrées. Topsy avait compté sur
+l'effet du contraste: cela se voyait de reste à l'arrangement du
+bouquet.</p>
+
+<p>«Topsy, vous vous connaissez en bouquets, dit Éva, tenez, je n'ai rien
+dans ce vase... Je voudrais que chaque jour vous eussiez soin d'y mettre
+des fleurs....»</p>
+
+<p>Topsy parut enchantée.</p>
+
+<p>«Quelle folie! dit Mme Saint-Clare.... Qu'avez-vous besoin?...</p>
+
+<p>&mdash;Laissez, maman.... Ah! est-ce que vous aimeriez mieux qu'elle ne le
+fît pas?... dites! l'aimeriez-vous mieux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme vous voudrez, chère, comme vous voudrez! Topsy, vous entendez
+votre jeune maîtresse. Faites!»</p>
+
+<p>Topsy fit une courte révérence et baissa les yeux. Comme elle se
+retournait, Évangéline vit une larme qui roulait sur ses joues
+noires....</p>
+
+<p>«Vous voyez, maman, je savais bien que Topsy voulait faire quelque chose
+pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Folie! elle ne veut que faire mal.... Elle sait qu'il ne faut pas
+prendre les fleurs.... elle les prend! Voilà tout.... mais, si cela vous
+plaît.... soit!</p>
+
+<p>&mdash;Maman, je crois que Topsy n'est plus ce qu'elle était.... Elle essaye
+d'être bonne fille maintenant....</p>
+
+<p>&mdash;Elle essayera longtemps avant de réussir, dit Marie avec un rire
+insouciant.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mère! vous savez bien, cette pauvre Topsy! tout a toujours été
+contre elle!</p>
+
+<p>&mdash;Pas depuis qu'elle est ici, je pense.... Si elle n'a pas été prêchée,
+sermonnée.... en un mot, tout ce qu'il a été possible de faire!... Et
+elle est aussi mauvaise.... et elle le sera toujours!... On ne peut rien
+faire d'une pareille créature.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il y a tant de différence entre avoir été élevée comme <span class="pagenum"><a name="Page_278" id="Page_278">278</a></span>
+moi, avec tant de personnes pour m'aimer, tant de choses pour me rendre
+bonne et heureuse.... ou bien avoir été élevée comme elle jusqu'au jour
+où elle est entrée chez nous!</p>
+
+<p>&mdash;Vraisemblablement, dit Marie en bâillant.... Dieu! qu'il fait chaud!</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, maman, croyez-vous que Topsy pourrait devenir un ange comme
+nous, si elle était chrétienne?</p>
+
+<p>&mdash;Topsy! quelle idée ridicule! il n'y a que vous pour avoir ces
+idées-là... Sans doute, elle le pourrait.... quoique....</p>
+
+<p>&mdash;Mais, maman, Dieu n'est-il pas son père comme le nôtre? Jésus n'est-il
+pas son sauveur?</p>
+
+<p>&mdash;Cela peut bien être.... je crois que Dieu a fait tout le monde.... Où
+est mon flacon?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est une pitié, une si grande pitié! dit Éva, se parlant à
+demi-voix et promenant ses yeux sur le lac.</p>
+
+<p>&mdash;Une pitié!... quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!... qu'une créature qui pourra devenir un ange de lumière et
+habiter avec les anges tombe si bas, si bas, si bas.... et qu'il n'y ait
+personne pour l'aider!... Oh!</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne pouvons pas! ce serait peine perdue, Éva! Je ne sais pas ce
+qu'on pourrait faire.... Nous devons être reconnaissants pour nos
+avantages à nous.</p>
+
+<p>&mdash;C'est à peine si je le puis, dit Éva; je suis si triste quand je pense
+à tous ces infortunés!</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange ce que vous me dites là.... Moi, je sais que ma religion
+me rend très-reconnaissante de mes avantages!</p>
+
+<p>&mdash;Maman, dit Éva, je voudrais faire couper de mes cheveux.... beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Maman, c'est pour en donner à mes amis, pendant que je puis les offrir
+moi-même: voulez-vous bien prier la cousine de venir et de les couper?»</p>
+
+<p>Marie appela miss Ophélia, qui se trouvait dans l'autre pièce.</p>
+
+<p>Quand elle entra, l'enfant se souleva à demi sur ses coussins... et
+secouant autour d'elle ses longues tresses d'or bruni, elle lui dit d'un
+ton enjoué:</p>
+
+<p>«Venez, cousine, et tondez la brebis!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit Saint-Clare, qui entra tenant à la main des fruits
+qu'il était allé chercher pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, je priais ma cousine de couper un peu mes cheveux.... j'en ai
+trop, cela me fait mal à la tête.... et puis je veux en donner....»</p>
+
+<p>Miss Ophélia entra avec des ciseaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_279" id="Page_279">279</a></span></p>
+
+<p>«Prenez garde! dit Saint-Clare, ne les gâtez pas.... coupez en dessous,
+où cela ne paraîtra pas: les boucles d'Éva sont mon orgueil.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, papa! dit Éva d'une voix triste.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, reprit Saint-Clare.... je veux qu'elles soient
+très-belles pour l'époque où je vous conduirai à la plantation de votre
+oncle, voir le cousin Henrique....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'irai jamais, papa.... je vais dans un meilleur pays.... Oui père,
+c'est vrai! vous voyez que je m'affaiblis de jour en jour....</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, Éva, voulez-vous me faire croire une chose si cruelle?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! parce que c'est vrai, papa; et, si vous le croyez
+maintenant, cela vous aidera.... au moment....»</p>
+
+<p>Saint-Clare se tut et regarda tristement ces belles et longues boucles,
+qui, séparées de la tête de l'enfant, reposaient sur ses genoux: elle
+les prenait, les regardait avec émotion, les enroulait autour de ses
+doigts amaigris.... puis regardait son père....</p>
+
+<p>«Voilà bien ce que j'avais prédit, dit Marie.... C'est là ce qui minait
+ma santé.... ce qui me conduisait lentement au tombeau.... quoique
+personne n'y prît garde.... Oui, je le voyais! Saint-Clare.... vous
+saurez bientôt si j'avais raison....</p>
+
+<p>&mdash;Et cela vous consolera sans doute,» dit Saint-Clare d'un ton plein de
+sécheresse et d'amertume....</p>
+
+<p>Marie se renversa sur son sofa et se couvrit le visage avec son mouchoir
+de batiste....</p>
+
+<p>L'&oelig;il limpide et bleu d'Évangéline allait de l'un à l'autre avec
+tristesse. C'était le regard calme, ce regard qui comprend, d'une âme
+dégagée de ses liens terrestres. Il était bien évident qu'elle voyait,
+sentait, qu'elle appréciait toute la différence qu'il y avait entre les
+deux.</p>
+
+<p>Elle fit un signe de la main à son père. Il vint s'asseoir auprès
+d'elle.</p>
+
+<p>«Père, mes forces s'en vont de jour en jour. Je sais que je vais m'en
+aller aussi.... Il y a des choses que je dois dire et faire.... Il le
+faut!... Et cependant vous ne voulez pas en entendre parler.... On ne
+peut plus différer.... Voulez-vous maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, je veux bien, dit Saint-Clare, cachant ses yeux d'une main
+et de l'autre prenant la main d'Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux voir tout notre monde ensemble.... J'ai quelque chose qu'il
+faut que je leur dise!</p>
+
+<p>&mdash;Bien!» dit Saint-Clare d'une voix sourde.</p>
+
+<p>Miss Ophélia fit prévenir, et bientôt tous les esclaves arrivèrent.</p>
+
+<p>Éva était renversée sur ses coussins; ses cheveux flottaient autour de
+son visage, ses joues empourprées offraient un pénible contraste <span class="pagenum"><a name="Page_280" id="Page_280">280</a></span>
+avec la blancheur ordinaire de son teint et le contour amaigri de ses
+membres et de ses traits. Ses grands yeux pleins d'âme se fixaient avec
+une indicible expression sur chacun des assistants.</p>
+
+<p>Les esclaves furent frappés d'une émotion soudaine. Ce beau visage, ces
+longues boucles de cheveux coupés et posés sur ses genoux.... son père
+qui cachait ses yeux.... sa mère qui sanglotait.... tout cela remuait le
+c&oelig;ur de cette race impressionnable et sensible.... Quand ils
+entrèrent dans la chambre, ils se regardèrent entre eux, soupirèrent et
+baissèrent la tête.... et il se fit un silence profond, un silence de
+mort....</p>
+
+<p>La jeune fille se souleva, promenant sur tous ses longs regards
+attendris.... Tous paraissaient profondément affligés et sous
+l'impression d'une attente pénible.... Les femmes se cachaient la tête
+dans leur tablier.</p>
+
+<p>«Je vous ai fait venir, mes amis, parce que je vous aime, dit Éva; oui,
+je vous aime tous, et j'ai quelque chose à vous dire dont il faudra vous
+souvenir.... Je vais vous quitter; dans quelques jours, vous ne me
+verrez plus.»</p>
+
+<p>Ici l'enfant fut interrompue par des sanglots, des gémissements, des
+lamentations, qui éclatèrent de toutes parts et qui couvrirent sa faible
+voix. Elle attendit un moment, et d'un ton qui fit taire les sanglots de
+tous, elle dit:</p>
+
+<p>«Si vous m'aimez, il ne faut pas m'interrompre. Écoutez bien ce que je
+dis.... c'est de vos âmes que je parle.... Hélas! beaucoup d'entre vous
+n'y pensent pas.... vous ne pensez qu'à ce monde.... Il faut vous
+rappeler qu'il y a un autre monde beaucoup plus beau, où est Jésus! Je
+vais là, et vous pouvez y venir aussi. Ce monde-là est fait pour vous
+aussi bien que pour moi; mais, si vous voulez y aller, il ne faut pas
+vivre d'une vie indifférente, paresseuse et sans pensée. Il faut être
+chrétiens.... Souvenez-vous que chacun de vous peut devenir un ange....
+être un ange à jamais! Si vous êtes chrétiens, Jésus vous assistera....
+Il faut le prier, il faut lire....»</p>
+
+<p>Ici l'enfant s'arrêta, jeta sur les esclaves un regard de pitié, et
+d'une voix plus triste:</p>
+
+<p>«Hélas! pauvres gens, vous ne savez pas lire, dit-elle, pauvres âmes!»</p>
+
+<p>Elle cacha sa tête dans les coussins et sanglota.</p>
+
+<p>Les gémissements de ceux qui l'écoutaient la rappelèrent à elle: tous
+les esclaves s'étaient mis à genoux....</p>
+
+<p>«N'importe! dit-elle en relevant son visage et en laissant voir un
+brillant sourire au milieu de ses larmes.... j'ai prié pour vous, et je
+sens que Jésus vous assistera, quand même vous ne sauriez <span class="pagenum"><a name="Page_281" id="Page_281">281</a></span> pas
+lire.... Faites de votre mieux.... puis, chaque jour, demandez-lui de
+vous assister.... faites-vous lire la Bible chaque fois que vous
+pourrez, et j'espère que je vous verrai tous au ciel....</p>
+
+<p>&mdash;Amen!» murmurèrent discrètement Tom et Mammy, et quelques-uns des plus
+vieux esclaves, qui appartenaient à l'Église méthodiste.</p>
+
+<p>Les autres pleuraient, la tête appuyée sur leurs genoux.</p>
+
+<p>«Je sais, dit Éva, je sais que vous m'aimez tous!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui.... oui, oui! tous! Dieu vous bénisse!» Telles étaient les
+réponses qui s'échappaient de toutes les lèvres.</p>
+
+<p>«Oui, je le sais bien! il n'y en a pas un seul parmi vous qui n'ait
+toujours été bon pour moi. Je vais vous donner quelque chose qui, quand
+vous le regarderez, vous fera penser à moi.... je vais vous donner à
+tous une boucle de mes cheveux. Oui, quand vous la regarderez, pensez
+que je vous aimais tous.... que je suis partie au ciel.... et que
+j'espère vous y revoir!...»</p>
+
+<p>Il est impossible de décrire une pareille scène, pleine de larmes et de
+gémissements. Ils se pressaient autour de la chère créature, ils
+recevaient de ses mains cette dernière marque d'amour.... Ils
+s'agenouillaient, ils pleuraient, ils priaient, ils baisaient le bas de
+ses vêtements.... et les plus anciens laissaient tomber, selon l'usage
+de leur race enthousiaste, des paroles de tendresse, des bénédictions et
+des prières....</p>
+
+<p>Miss Ophélia, qui connaissait l'effet de cette scène sur la petite
+malade, les faisait successivement sortir dès qu'ils avaient reçu leur
+présent.</p>
+
+<p>Il ne resta bientôt plus que Tom et Mammy.</p>
+
+<p>«Tenez, père Tom, dit Éva, en voici une belle pour vous! Oh! je suis
+bien heureuse, père Tom, de penser que je vous reverrai dans le ciel....
+Et vous, Mammy, chère, bonne et tendre Mammy, lui dit-elle en jetant
+affectueusement ses bras autour du cou de la vieille nourrice, je sais
+bien que vous aussi vous irez au ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! miss Éva, comment pourrai-je vivre sans vous? dit la fidèle
+créature. Vous partez, il n'y aura plus rien ici!» Et Mammy s'abandonna
+à toute l'effusion de sa douleur.</p>
+
+<p>Miss Ophélia poussa doucement dehors Tom et Mammy. Elle crut qu'ils
+étaient tous partis.... Elle se retourna et aperçut Topsy.</p>
+
+<p>«D'où sortez-vous? lui dit-elle brusquement.</p>
+
+<p>&mdash;J'étais là, dit Topsy en essuyant ses yeux. Oh! miss Éva, j'ai été une
+bien méchante fille.... Mais n'allez-vous rien me donner, à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, ma pauvre Topsy.... je vais vous donner une boucle aussi.
+Tenez! Chaque fois que vous la regarderez, pensez que je vous ai aimée
+et que j'ai voulu que vous fussiez bonne fille....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_282" id="Page_282">282</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! miss Éva, j'essaye.... mais c'est bien difficile d'être bon.... On
+voit bien que je n'y étais pas accoutumée!</p>
+
+<p>&mdash;Jésus le sait, Topsy, il aura compassion de vous; il viendra à votre
+aide.»</p>
+
+<p>Topsy couvrit sa tête de son tablier. Miss Ophélia la fit
+silencieusement sortir de l'appartement.... Topsy cacha la précieuse
+boucle dans sa poitrine.</p>
+
+<p>Tout le monde était parti. Miss Ophélia ferma la porte. Pendant toute
+cette scène, la respectable demoiselle avait essuyé plus d'une larme.
+Elle redoutait vivement l'effet qu'elle pourrait avoir sur Éva.</p>
+
+<p>Saint-Clare, assis, la main sur ses yeux, n'avait pas fait un mouvement;
+il restait encore immobile.</p>
+
+<p>«Papa!» dit Éva en posant doucement sa main sur une des mains de son
+père.</p>
+
+<p>Saint-Clare frissonna et ne trouva pas une parole.</p>
+
+<p>«Cher papa! reprit Éva.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! non, dit Saint-Clare en se levant. Je ne puis pas.... non! je
+ne puis pas porter cette douleur. Ah! le ciel m'a bien cruellement
+traité!»</p>
+
+<p>Il prononça ces mots d'une voix où l'on devinait tant d'amertume!</p>
+
+<p>«Augustin, dit Ophélia, Dieu n'a-t-il pas le droit d'agir avec les siens
+comme il lui plaît?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, mais cela ne console pas, reprit-il avec une
+sécheresse sans larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Papa, vous me brisez le c&oelig;ur, dit Éva en se levant et en se jetant
+dans ses bras.» Et elle sanglota et pleura avec tant de violence,
+qu'elle les effraya tous.</p>
+
+<p>Les pensées du père prirent une autre direction.</p>
+
+<p>«Eh bien! eh bien! Éva, chère Éva.... paix, paix! j'avais tort....
+j'étais méchant.... je ne le ferai plus.... Mais ne t'afflige pas, ne
+pleure pas: vois, je suis résigné! j'avais tort de parler ainsi.»</p>
+
+<p>Éva, comme une colombe fatiguée, s'abandonna aux bras de son père; et
+lui, se penchant vers elle, la calmait par ses plus douces paroles.</p>
+
+<p>Mme Saint-Clare se leva; elle entra dans son appartement, et tomba dans
+de violentes convulsions.</p>
+
+<p>«Vous ne m'avez pas donné une boucle, à moi, dit Saint-Clare avec un
+sourire navrant.</p>
+
+<p>&mdash;Celles-ci sont toutes pour vous et pour maman, père; mais vous en
+donnerez à cette bonne cousine Ophélia autant qu'elle en <span class="pagenum"><a name="Page_283" id="Page_283">283</a></span> voudra....
+Seulement, j'ai voulu en donner moi-même à ces pauvres gens, de peur
+qu'ils ne fussent oubliés après, et puis j'espérais que cela pourrait
+les faire se ressouvenir.... Vous êtes chrétien, père, n'est-ce pas? dit
+Éva d'une voix où perçait le doute.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi me demandez-vous cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.... mais vous êtes si bon que je ne sais comment vous
+pouvez vous empêcher d'être chrétien!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que d'être chrétien, Éva?</p>
+
+<p>&mdash;C'est d'aimer le Christ par-dessus toute chose....</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que vous faites, Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oui!</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne l'avez jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal! je crois en lui, et dans quelques jours je le verrai....»
+Et un éclair de joie illumina son visage.</p>
+
+<p>Saint-Clare ne dit rien.... il avait connu ce sentiment chrétien chez sa
+mère; mais ce sentiment ne faisait vibrer aucune corde dans son âme.</p>
+
+<p>Éva descendait la pente rapide. Le doute n'était plus permis, et les
+plus tendres espérances ne pouvaient s'aveugler davantage. Sa belle
+chambre n'était plus qu'une chambre de malade. Jour et nuit miss Ophélia
+remplissait assidûment son office de garde attentive. Jamais les
+Saint-Clare n'avaient été plus à portée d'apprécier tout son mérite.
+C'était une main si habile, un &oelig;il si perspicace, une telle adresse,
+une telle expérience! elle savait si bien choisir le moment!... Sa tête
+était si nette et si ferme!... elle n'oubliait rien, ne négligeait rien,
+ne se trompait en rien. On avait bien parfois haussé les épaules à ses
+manies et à ses étrangetés, si différentes de cet insouciant abandon des
+gens du sud; mais il fallut bien reconnaître que, dans les circonstances
+présentes, la personne indispensable, c'était elle.</p>
+
+<p>Tom était souvent dans la chambre d'Éva.... Éva était en proie à une
+irritation nerveuse.... elle éprouvait un grand soulagement à être
+portée. C'était le bonheur de Tom de la poser sur un oreiller et de la
+promener dans ses bras, ou sous la galerie, ou dans les appartements....
+et quand la brise plus fraîche soufflait du lac, et qu'Évangéline, le
+matin, se trouvait un peu mieux, il se promenait avec elle sous les
+orangers du jardin, ou bien ils s'asseyaient, et Tom lui chantait
+quelques-uns de ses vieux cantiques favoris....</p>
+
+<p>Quelquefois c'était Saint-Clare qui la portait; mais il était beaucoup
+moins fort: il se fatiguait, et alors Évangéline lui disait:</p>
+
+<p>«Père, laissez-moi prendre par Tom.... Ce pauvre Tom, cela <span class="pagenum"><a name="Page_284" id="Page_284">284</a></span> lui fait
+plaisir.... c'est tout ce qu'il peut faire pour moi maintenant, et vous
+savez qu'il veut faire quelque chose.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Éva? répondait-il.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous, vous pouvez faire tout.... et vous êtes tout pour moi....
+Vous me faites la lecture, vous me veillez la nuit. Tom, lui, n'a que
+ses bras et ses cantiques!... et puis il est plus fort que vous, cela ne
+le fatigue pas....»</p>
+
+<p>Mais le désir de faire quelque chose ne se bornait pas à Tom. Tous les
+esclaves étaient dans les mêmes sentiments, et tous, chacun à sa
+manière, faisaient ce qu'ils pouvaient.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de la pauvre Mammy volait toujours vers sa chère petite
+maîtresse.... mais c'était l'occasion qui lui manquait toujours.... Mme
+Saint-Clare avait déclaré que, dans l'état où elle était, il lui était
+impossible de dormir.... Il eût été contraire à ses principes de laisser
+dormir personne.... Vingt fois par nuit elle faisait lever Mammy pour
+lui frotter les pieds ou lui baigner la tête, pour lui trouver son
+mouchoir de poche, pour voir quel était ce bruit que l'on faisait dans
+la chambre d'Éva, pour abaisser un rideau parce qu'elle avait trop de
+lumière, ou pour le relever parce qu'elle n'en avait pas assez.... Le
+jour, au contraire, si la bonne négresse voulait aller soigner sa
+favorite, Marie était mille fois ingénieuse à l'occuper ici et là, et
+même autour de sa personne.... Des minutes volées, un coup d'&oelig;il
+furtif,... voilà tout ce qu'elle pouvait obtenir....</p>
+
+<p>«Mon devoir, disait Marie, c'est de me soigner maintenant le mieux que
+je puis, faible comme je suis, et avec toute la fatigue que me cause
+cette chère enfant....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma chère, répondait Saint-Clare, je croyais que de ce côté la
+cousine Ophélia vous avait beaucoup soulagée.</p>
+
+<p>&mdash;Vous parlez comme un homme, Saint-Clare.... Une mère peut-elle être
+soulagée de ses inquiétudes, quand un enfant, son enfant, est dans un
+pareil état? C'est égal! personne ne sait ce que j'éprouve. Je n'ai pas
+votre heureuse indifférence, moi!»</p>
+
+<p>Saint-Clare souriait; il ne pouvait s'en empêcher.... Pardonnez-lui de
+pouvoir sourire encore; mais l'adieu de cette chère âme était si
+paisible!... Une brise si douce et si parfumée emportait la petite
+barque vers les plages du ciel, qu'on ne pouvait songer que ce fût la
+mort qui venait! L'enfant ne souffrait pas: elle n'éprouvait qu'une
+sorte de faiblesse douce et tranquille, qui augmentait de jour en jour,
+mais insensiblement. Et elle était si aimante, si résignée, si belle,
+que l'on ne pouvait résister à la douce influence de cette atmosphère de
+paix et d'innocence que l'on respirait autour <span class="pagenum"><a name="Page_285" id="Page_285">285</a></span> d'elle. Saint-Clare
+sentait venir en lui je ne sais quel calme étrange.... Ce n'était pas
+l'espérance.... elle était impossible.... ce n'était pas la
+résignation.... c'était une sorte de paisible repos dans un présent qui
+lui semblait si beau, qu'il ne voulait pas songer à l'avenir; c'était
+quelque chose de semblable à la mélancolie que nous ressentons au milieu
+de ce doux éclat des forêts aux jours d'automne, quand la rougeur
+maladive colore les feuilles des arbres, et que les dernières fleurs se
+penchent au bord des ruisseaux.... Et nous jouissons plus avidement de
+ce charme et de cette beauté, parce que nous sentons que bientôt tout va
+s'évanouir et disparaître!</p>
+
+<p>Tom était l'ami qui connaissait le plus et le mieux les rêves et les
+pressentiments d'Éva. Elle lui disait ce qu'elle n'eût pas dit à son
+père, de crainte de l'affliger.... Elle lui faisait part de ces
+mystérieux avertissements qui frappent une âme au moment où se détendent
+pour toujours les cordes de la vie.</p>
+
+<p>Tom ne voulait plus coucher dans sa chambre; il passait la nuit sous la
+galerie de la porte d'Éva, pour être debout au moindre appel.</p>
+
+<p>«Père Tom, lui dit un jour miss Ophélia, quelle singulière habitude de
+vous coucher partout comme un chien! Je croyais que vous étiez rangé et
+que vouliez dormir dans un lit comme un chrétien?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, miss Ophélia, dit Tom d'un air mystérieux; oui, sans doute, mais
+à présent....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi, à présent?</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, il ne faut pas que m'sieu Saint-Clare entende.... Vous
+savez, miss Ophélia, il faut que quelqu'un veille pour le fiancé.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez ce que dit l'Écriture: «A minuit, un grand cri fut
+poussé.... Voyez! le fiancé arrive!» C'est ce que j'attends chaque
+nuit.... et je ne pourrais dormir si je n'étais à portée de la voix....</p>
+
+<p>&mdash;Mais qui vous fait songer à cela, père Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Les paroles de miss Éva. Le Seigneur envoie des messagers à son
+âme.... Il faut que je sois ici, miss Phélia; car, lorsque cette enfant
+bénie entrera dans le royaume, les anges ouvriront si large la porte du
+ciel, que nous pourrons en contempler toute la gloire, miss Phélia!</p>
+
+<p>&mdash;Miss Éva dit-elle qu'elle se soit trouvée plus mal la nuit dernière?</p>
+
+<p>&mdash;Non; mais elle m'a dit ce matin qu'elle approchait.... Ce sont <span class="pagenum"><a name="Page_286" id="Page_286">286</a></span>
+eux qui disent cela à l'enfant, miss Phélia; ce sont les anges! C'est le
+son de la trompette avant le point du jour,» dit Tom en citant un de ses
+cantiques favoris.</p>
+
+<p>Tom et miss Ophélia échangeaient ces paroles entre dix et onze heures du
+soir, au moment où, tous les préparatifs de la nuit étant faits, elle
+allait pousser le loquet de la porte extérieure; c'est là qu'elle avait
+aperçu Tom, étendu sous la galerie.</p>
+
+<p>Miss Ophélia n'était ni impressionnable ni nerveuse; mais les manières
+solennelles et émues du nègre la touchèrent vivement. Éva, toute
+l'après-midi, avait été d'une animation et d'une gaieté peu ordinaires;
+elle était longtemps restée assise dans son lit, regardant ses petits
+bijoux et toutes ses choses précieuses, désignant celles de ses amies à
+qui l'on devait les offrir: elle avait eu plus d'entrain, elle avait
+parlé d'une voix plus naturelle.... Le père avait dit, dans la soirée,
+qu'elle ne s'était pas encore trouvée si bien depuis sa maladie, et
+quand il l'embrassa, au moment de se retirer, il dit à miss Ophélia:</p>
+
+<p>«Cousine! nous la sauverons peut-être.... elle est mieux!»</p>
+
+<p>Et il sortit ce soir-là le c&oelig;ur plus léger.</p>
+
+<p>Mais à minuit, l'heure étrange, l'heure mystique, moment où s'éclaircit
+le voile qui sépare le présent fugitif de l'avenir éternel, le messager
+arriva.</p>
+
+<p>Il se fit un bruit dans la chambre comme le bruit d'un pas calme;
+c'était le pas de miss Ophélia: elle avait résolu de veiller toute la
+nuit. Elle venait d'observer ce que les gardes expérimentées appellent
+un changement. La porte de la galerie s'ouvrit, et Tom, qui était
+toujours sur le qui-vive, fut bien vite debout.</p>
+
+<p>«Le médecin, Tom! ne perdez pas une minute!»</p>
+
+<p>Puis elle traversa l'appartement et frappa à la porte de Saint-Clare:</p>
+
+<p>«Cousin! venez, je vous prie!»</p>
+
+<p>Ces paroles tombèrent sur le c&oelig;ur de Saint-Clare comme tombent les
+pelletées de terre sur un cercueil.... Pourquoi en un clin d'&oelig;il
+fut-il debout dans la chambre d'Éva, penché sur elle?</p>
+
+<p>Que vit-il donc qui calma tout à coup son c&oelig;ur? Pourquoi pas un mot
+d'échangé entre eux?</p>
+
+<p>Ah! vous pouvez le dire, vous qui avez vu cette expression sur une face
+chérie.... Cet aspect indescriptible qui tue l'espérance, qui ne permet
+pas le doute, et qui vous dit que déjà votre bien-aimé n'est plus à
+vous!</p>
+
+<p>Il n'y avait point d'empreinte terrible sur le front d'Éva; c'était, au
+contraire, une expression sereine et presque sublime: c'était <span class="pagenum"><a name="Page_287" id="Page_287">287</a></span> comme
+le reflet d'une transformation idéale; c'était comme l'aube du jour
+immortel!</p>
+
+<p>Ils se tenaient devant elle, l'épiant, et dans un silence si profond,
+que le tic-tac de la montre semblait un bruit importun!</p>
+
+<p>Tom revint bientôt avec le docteur. Il entra, jeta un regard sur le lit,
+et, comme tout le monde, garda le silence.</p>
+
+<p>«Quand ce changement? dit le docteur à l'oreille de miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Vers minuit.»</p>
+
+<p>Marie, réveillée par l'arrivée du médecin, apparut tout effarée dans la
+chambre voisine.</p>
+
+<p>«Augustin!... cousine!... Oh! quoi? quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Silence! fit Saint-Clare d'une voix rauque, la voilà qui meurt.»</p>
+
+<p>Mammy entendit ces paroles; elle courut éveiller les esclaves. Toute la
+maison fut bientôt sur pied; on aperçut des lumières, on entendit le
+bruit des pas; des figures inquiètes passaient et repassaient sous les
+longues galeries; des yeux pleins de larmes regardaient à travers les
+portes. Saint-Clare n'entendait et ne voyait rien.... il ne voyait plus
+que le visage de son enfant.</p>
+
+<p>«Oh! disait-il, si seulement elle s'éveillait et parlait encore une
+fois!... Et, se penchant vers elle: Éva!... chère!...»</p>
+
+<p>Ses grands yeux bleus se rouvrirent, un sourire passa sur ses lèvres,
+elle essaya de soulever sa tête et de parler.</p>
+
+<p>«Me reconnais-tu, Éva?</p>
+
+<p>&mdash;Cher père....»</p>
+
+<p>Et par un suprême effort elle lui jeta ses bras autour du cou.</p>
+
+<p>Puis ses bras se dénouèrent et retombèrent. Saint-Clare releva la tête,
+il vit courir le spasme mortel de l'agonie. Elle essaya de respirer, et
+tendit ses petites mains en avant.</p>
+
+<p>«Oh! Dieu! que c'est terrible!... dit l'infortuné; et il se retourna
+tout égaré... et saisissant la main de Tom: Ah!... mon ami, cela me
+tue!»</p>
+
+<p>Tom garda la main de son maître entre les siennes... les larmes
+coulaient sur son noir visage... et il invoqua cet aide qu'il appelait
+toujours...</p>
+
+<p>«Priez pour la fin de cette épreuve.... dit Saint-Clare.... elle me
+déchire le c&oelig;ur....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'épreuve est terminée... tout est fini... regardez, cher maître,
+regardez-la!»</p>
+
+<p>L'enfant était retombée sur l'oreiller, haletante... épuisée; ses yeux
+se relevaient parfois et restaient immobiles... Ah! que disaient-ils,
+<span class="pagenum"><a name="Page_288" id="Page_288">288</a></span> ces yeux qui si souvent parlèrent au c&oelig;ur?... C'en était fait de
+la terre et des peines de la terre... mais il y avait sur ce visage un
+éclat si victorieux, si mystérieux et si solennel, qu'il apaisait les
+sanglots du désespoir... Ils se pressaient tous autour du lit dans une
+sorte de recueillement calme...</p>
+
+<p>«Éva!» dit Saint-Clare d'une voix douce.</p>
+
+<p>Elle n'entendit pas.</p>
+
+<p>«O Éva! dites-nous ce que vous voyez!... dites, Éva, que voyez-vous?»</p>
+
+<p>Un radieux sourire passa sur son visage, et d'une voix entrecoupée elle
+murmura:</p>
+
+<p>«Oh! amour... joie... paix!» Puis elle poussa un soupir... et elle passa
+de la mort à la vraie vie.</p>
+
+<p>Et maintenant, adieu, ô bien-aimée! les portes étincelantes, les portes
+éternelles se sont refermées sur toi... ton doux visage, nous ne le
+verrons plus... oh! malheur à ceux qui t'ont vue monter dans les
+cieux.... malheur à eux, quand ils se réveilleront, et qu'ils ne
+retrouveront plus que les nuages froids et gris de la vie quotidienne...
+toi absente pour toujours!</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXVII.<a name="ch27" id="ch27"></a></h2>
+
+<h3>La fin de tout ce qui est terrestre.</h3>
+
+<p>Les statuettes et les peintures de la chambre d'Éva furent recouvertes
+de voiles blancs; on n'entendait que des murmures, des soupirs et des
+pas furtifs... la lumière glissait à travers les stores abaissés, comme
+pour éclairer ces ténèbres solennelles.</p>
+
+<p>Le petit lit était drapé de blanc, et, sous la protection de l'ange
+incliné, la jeune fille reposait dans ce sommeil dont on ne s'éveille
+plus.</p>
+
+<p>Elle reposait, vêtue de cette simple robe blanche que, pendant sa vie,
+elle avait si souvent portée.... Cette lumière rose, tamisée par le
+rideau de la chambre, versait comme un chaud rayon sur cette froide
+glace de la mort... Les longs cils retombaient sur la joue si pure, la
+tête était inclinée comme dans le vrai sommeil; mais sur tous les traits
+du visage on voyait répandue cette expression céleste, mélange de repos
+et d'extase, qui montre que ce n'est pas là le sommeil d'une heure, mais
+ce long et sacré sommeil que Dieu donne à ceux qu'il aime...</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_289" id="Page_289">289</a></span></p>
+
+<p>«Pour tes pareilles, ô chère Éva! il n'y a pas de mort, il n'y a pas
+d'ombres... il n'y a pas de ténèbres de la mort.... Vous autres, vous
+vous éteignez dans la lumière... pareilles à l'étoile du matin qui
+s'évanouit dans les rayons roses de l'aurore.... A toi, Éva, la victoire
+sans la bataille, la couronne sans la lutte!»</p>
+
+<p>Telles étaient les pensées de Saint-Clare, pendant que, debout et les
+bras croisés, il regardait Éva. Oh! ces pensées, qui pourra les redire?
+Depuis l'heure où, dans la chambre mortuaire, une voix avait dit: Elle
+est partie! il y avait eu devant ses yeux comme une obscurité terrible;
+il était enveloppé «des nuages épais de la douleur....» Il entendait des
+voix autour de lui.... On lui faisait des questions... il y
+répondait.... on lui demandait à quand les funérailles... on lui
+demandait où il voulait la mettre... il répondait impatiemment que cela
+lui était indifférent...</p>
+
+<p>Adolphe et Rosa avaient arrangé la chambre; étourdis, légers, véritables
+enfants, ils n'en avaient pas moins un bon c&oelig;ur et une extrême
+sensibilité... Miss Ophélia présidait aux mesures d'ordre général....
+mais c'étaient eux qui donnaient à tous les arrangements ce caractère
+poétique et charmant, qui enlevait à la chambre funèbre l'aspect sombre
+et terrible qui caractérise trop souvent les funérailles dans la
+Nouvelle-Angleterre.</p>
+
+<p>Il y avait encore des fleurs sur les étagères, blanches, délicates,
+odorantes, aux feuilles retombant avec grâce; sur la petite table d'Éva,
+recouverte aussi de blanches draperies, on avait posé son vase favori,
+dans lequel on avait mis un simple bouton de rose mousseuse blanche; les
+plis des tentures et l'arrangement des rideaux, confiés aux soins
+d'Adolphe et de Rosa, offraient cette netteté et cette symétrie qui
+caractérisent leur race. Pendant que Saint-Clare était livré à ses
+pensées, la jeune Rosa entra doucement dans la chambre avec un panier de
+roses blanches. Elle fit un pas en arrière et s'arrêta respectueusement
+en apercevant Saint-Clare; mais, voyant qu'il ne prenait pas garde à
+elle, elle s'approcha du lit, pour déposer ses fleurs autour de la
+morte. Saint-Clare la vit, comme on voit dans un rêve, au moment où elle
+plaçait entre ses petites mains un bouquet de jasmin du Cap, disposant
+avec un goût parfait les autres fleurs autour de la couche.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit, et Topsy, les yeux gonflés à force d'avoir pleuré,
+parut sur le seuil: elle tenait quelque chose sous son tablier. Rosa fit
+un geste de menace... Topsy entra pourtant.</p>
+
+<p>«Sortez! dit Rosa à voix basse, mais d'un ton impérieux, sortez! vous
+n'avez rien à faire ici!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_290" id="Page_290">290</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oh! laissez-moi! j'ai apporté une fleur si belle!... Et elle montra un
+bouton de rose thé à peine entr'ouverte.... Laissez-moi mettre une seule
+fleur.</p>
+
+<p>&mdash;Sortez! dit Rosa avec plus d'énergie encore.</p>
+
+<p>&mdash;Non! qu'elle reste, dit Saint-Clare en frappant du pied; qu'elle
+entre!»</p>
+
+<p>Rosa battit en retraite. Topsy s'avança et déposa son offrande aux pieds
+du corps.... puis tout à coup, poussant un cri sauvage, elle se jeta sur
+le parquet le long du lit, et elle pleura et sanglota bruyamment.</p>
+
+<p>Miss Ophélia accourut. Elle essaya de la relever et de lui imposer
+silence: ce fut en vain.</p>
+
+<p>«Oh! miss Éva, miss Éva! je voudrais être morte aussi.... oui, je le
+voudrais!»</p>
+
+<p>Il y avait dans ce cri quelque chose de si poignant et de si ému, que le
+sang remonta au visage pâle et marbré de Saint-Clare, et pour la
+première fois, depuis la mort d'Éva, il sentit des larmes dans ses yeux.</p>
+
+<p>«Relevez-vous, mon enfant, disait miss Ophélia d'une voix douce, miss
+Éva est au ciel; c'est un ange!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je ne puis la voir, dit Topsy... je ne la reverrai jamais!» Et
+elle sanglotait de nouveau.</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence.</p>
+
+<p>«Elle disait qu'elle m'aimait, reprit Topsy. Oui, elle m'aimait! Hélas!
+hélas! je n'ai plus personne maintenant.... personne!</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez vrai, dit Saint-Clare. Mais voyons, ajouta-t-il en se
+tournant vers miss Ophélia, tâchez de consoler cette pauvre créature!</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais n'être jamais née, disait Topsy.... Je ne voulais pas
+naître, moi! Pourquoi suis-je née?»</p>
+
+<p>Miss Ophélia la releva avec bonté, mais avec fermeté, et la fit sortir
+de la chambre.... et, tout en la reconduisant, elle-même pleurait.</p>
+
+<p>Elle la mena dans son appartement.</p>
+
+<p>«Topsy, pauvre enfant.... lui disait-elle, ne vous affligez pas.... je
+puis aussi vous aimer, moi, quoique je ne sois pas bonne comme cette
+chère petite enfant.... J'espère pourtant que j'ai appris par elle
+quelque chose de l'amour du Christ.... Je puis vous aimer.... je vous
+aime.... et je vous aiderai à devenir une bonne fille et une
+chrétienne.»</p>
+
+<p>Le ton de miss Ophélia disait plus que ses paroles; ce qui disait plus
+encore, c'étaient ses honnêtes et vertueuses larmes, ruisselant <span class="pagenum"><a name="Page_291" id="Page_291">291</a></span> sur
+son visage. Depuis ce moment, elle acquit sur l'âme de cette enfant
+abandonnée une influence qu'elle ne perdit jamais.</p>
+
+<p>«Oh! ma petite Éva, disait Saint-Clare, tes heures rapides ont fait tant
+de bien sur la terre!... Et moi, quel compte aurai-je à rendre pour mes
+longues années?»</p>
+
+<p>Il n'y eut plus dans la chambre que des paroles murmurées à voix basse
+et des pas qui glissaient silencieusement.... Ils venaient tous, l'un
+après l'autre, contempler la morte.... puis la bière arriva. Ce fut le
+commencement des funérailles.... Les voitures s'arrêtèrent à la porte.
+Les étrangers vinrent et furent introduits. Il y eut des écharpes et des
+rubans blancs, et des pleureurs vêtus de crêpes noirs....</p>
+
+<p>On lut la Bible et les prières furent offertes au ciel.... et
+Saint-Clare vivait! il marchait! il allait, pareil à un homme qui aurait
+versé toutes ses larmes.... Mais bientôt il ne vit plus qu'une chose: la
+blonde tête dans le cercueil.... Puis il vit le drap qu'on rejetait sur
+elle.... et le couvercle se refermer.... Il marcha au milieu des
+autres.... On arriva au bout du jardin, auprès du siége de mousse, où
+elle venait souvent avec Tom causer, chanter et lire. C'est là qu'était
+creusée la petite fosse. Saint-Clare se tenait tout près, le regard
+perdu. Il vit descendre le cercueil. Il entendit les paroles
+solennelles: «Je suis la résurrection et la vie! Celui qui a cru en moi,
+fût-il mort, vivra!» Et la terre fut rejetée et la tombe remplie.... Et
+il ne pouvait croire que ce fût là son Éva, qui était ainsi et pour
+toujours ravie à ses yeux.</p>
+
+<p>Tous se retirèrent, et, le c&oelig;ur désolé, revinrent à cette demeure qui
+ne devait plus la revoir.</p>
+
+<p>La chambre de Marie fut hermétiquement close. Elle s'étendit sur un lit,
+sanglotant et gémissant avec toutes les marques d'une invincible
+douleur, réclamant à chaque minute les soins de tous ses serviteurs....
+Elle ne leur laissait pas le temps de pleurer.... Pourquoi eussent-ils
+pleuré? cette douleur était sa douleur, et elle était bien fermement
+convaincue que personne au monde ne savait, ne voulait et ne pouvait la
+ressentir comme elle.</p>
+
+<p>«Saint-Clare n'a pas versé une larme!» disait-elle. Il ne sympathisait
+pas avec elle.... C'était vraiment étrange à quel point il avait le
+c&oelig;ur sec et dur.... Il savait pourtant combien elle souffrait!</p>
+
+<p>Nous sommes tellement les esclaves de ce que nous voyons et de ce que
+nous entendons, que beaucoup des gens de la maison pensaient que Madame
+était vraiment la plus affligée.... surtout quand Marie eut des spasmes,
+qu'elle envoya chercher le docteur et qu'elle déclara qu'elle-même elle
+allait mourir.... Il y eut force allées et <span class="pagenum"><a name="Page_292" id="Page_292">292</a></span> venues. On apporta des
+bouteilles chaudes, on fit des frictions de flanelle.... Enfin ce fut
+une diversion.</p>
+
+<p>Tom avait au fond du c&oelig;ur un sentiment ému qui l'attirait toujours
+vers son maître. Partout où il allait, silencieux et triste, Tom le
+suivait. Quand il le voyait s'asseoir si pâle et si tranquille dans la
+chambre d'Éva, tenant ouverte devant ses yeux la petite Bible de
+l'enfant, sans voir une parole, une lettre du texte.... il y avait pour
+Tom, dans ces yeux calmes, immobiles et sans larmes, plus de douleur que
+dans les gémissements et les lamentations de Marie.</p>
+
+<p>La famille Saint-Clare retourna bientôt à la ville. A l'âme inquiète et
+tourmentée d'Augustin, il fallait un de ces changements de scène qui
+détournent en même temps le cours des pensées.... Ils quittèrent donc
+l'habitation.... et le jardin.... et le petit tombeau.... et revinrent à
+la Nouvelle-Orléans. Saint-Clare parcourait les rues d'un air
+affairé.... il lui fallait le bruit, le tumulte, l'agitation.... il
+essayait de combler cet abîme qui s'était fait dans son c&oelig;ur.... Les
+gens qui le voyaient dans la rue, ou qui le rencontraient au café, ne
+s'apercevaient de la perte qu'il avait faite qu'en voyant le crêpe de
+son chapeau. Il était là, souriant, causant, lisant les journaux,
+discutant la politique ou s'intéressant au commerce.... Qui donc eût pu
+deviner que ces dehors souriants cachaient un c&oelig;ur silencieux et
+sombre comme un tombeau?</p>
+
+<p>«M. Saint-Clare est un homme bien singulier, disait d'un ton dolent
+Marie à miss Ophélia.... Oui, vraiment, je croyais que, s'il y avait
+quelque chose au monde qu'il aimât, c'était notre chère petite Éva....
+mais il me paraît l'oublier bien aisément. Je ne puis l'amener à en
+parler avec moi.... Ah! je croyais qu'il eût montré plus de sentiment!</p>
+
+<p>&mdash;L'eau calme est l'eau profonde, répondit sentencieusement miss
+Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un proverbe qui n'a pas d'application dans un pareil cas; quand
+on a du c&oelig;ur, on le montre.... on ne peut pas le cacher.... mais
+c'est un bien grand malheur que d'en avoir! J'aimerais mieux être comme
+Saint-Clare; ma sensibilité me tue.</p>
+
+<p>&mdash;Bien sûr, m'ame, dit Mammy, M. Saint-Clare devient maigre comme une
+ombre; on dit qu'il ne mange jamais. Je sais qu'il n'oublie pas miss
+Éva.... Ah! personne ne pourrait l'oublier, chère petite créature du bon
+Dieu!... Et les larmes de Mammy coulèrent.</p>
+
+<p>&mdash;En tout cas, reprit Marie, il n'a pour moi aucune espèce d'égards, il
+n'a pas trouvé une parole de sympathie.... il devrait pourtant savoir
+qu'un homme ne pourra jamais sentir comme une mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_293" id="Page_293">293</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur seul connaît sa propre amertume, dit gravement miss
+Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je pense.... Moi seule puis savoir ce que j'éprouve....
+personne que moi! Éva le savait bien aussi, mais elle est partie....» Et
+Marie se renversa sur son fauteuil et se mit à sangloter....</p>
+
+<p>Marie était une de ces organisations malheureuses pour lesquelles
+l'objet possédé est sans valeur.... pour lesquelles l'objet perdu
+devient tout à coup inappréciable! Elle trouvait des défauts à tout ce
+qu'elle avait... des perfections infinies à tout ce qu'elle n'avait
+plus.</p>
+
+<p>Pendant que cette petite scène se passait dans le salon, il s'en passait
+une autre dans la bibliothèque.</p>
+
+<p>Tom, qui ne quittait plus son maître, l'avait vu entrer dans cette
+pièce; il avait longtemps épié sa sortie.... enfin il se décida à entrer
+lui-même.</p>
+
+<p>Il entra doucement: Saint-Clare était couché sur un sopha, à l'autre
+bout de l'appartement.... il était tourné le visage contre terre.... la
+Bible d'Éva était ouverte devant lui à quelque distance.</p>
+
+<p>Tom fit quelques pas et se tint immobile auprès du sopha. Il
+hésitait.... Saint-Clare se leva tout à coup.... L'honnête visage de Tom
+était si rempli de douleur, il avait une expression de si affectueuse
+sympathie..., un visage qui priait!... Il émut profondément
+Saint-Clare.... Celui-ci posa sa main sur la main de Tom et pencha son
+front vers lui.</p>
+
+<p>«Oh! Tom, mon ami, le monde est vide comme une coquille d'&oelig;uf!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, maître, dit Tom, je le sais bien!... Mais, si mon
+maître voulait seulement regarder en haut.... en haut.... où est notre
+chère miss Éva.... et le Seigneur Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! Tom, je regarde en haut.... mais, par malheur, quand j'y
+regarde, je ne vois rien.... Que ne puis-je voir!»</p>
+
+<p>Tom poussa un gros soupir.</p>
+
+<p>«On dirait vraiment, reprit Saint-Clare, qu'il a été donné aux enfants
+et aux pauvres gens comme vous, Tom, de voir ce que nous ne pouvons
+voir, nous.... Comment cela se fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'es caché aux habiles et aux sages, et tu t'es révélé aux petits
+enfants, murmura Tom; et tu as agi ainsi, ô Jésus! parce que cela a paru
+bon à tes yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Tom, je ne crois pas, je ne puis pas croire! j'ai maintenant
+l'habitude du doute. Oh! je voudrais croire à cette Bible. Je ne le
+puis!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_294" id="Page_294">294</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cher maître, priez le bon Dieu; dites: Seigneur, je veux croire,
+donnez-moi la foi!</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait rien de rien? dit Saint-Clare, les yeux errants, rêveur et se
+parlant à lui-même. Tout ce bel amour, toute cette foi, ce n'est
+peut-être qu'une de ces phases fugitives du sentiment humain. Rien de
+réel sur quoi l'on puisse se reposer. Quelque chose qui s'évanouit comme
+un souffle. Plus d'Éva, plus de ciel, plus de Christ, rien! rien!</p>
+
+<p>&mdash;Si, si! ô maître! tout cela est, je le sais, j'en suis sûr, s'écria
+Tom en tombant à genoux; croyez, cher maître, croyez, croyez!</p>
+
+<p>&mdash;Comment savez-vous qu'il y a un Christ? dit Saint-Clare, vous ne
+l'avez jamais vu.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai senti dans mon âme, ô maître!... et maintenant encore je le
+sens!... Tenez, maître.... quand je fus vendu, arraché à ma vieille
+femme et à mes petits enfants,... cela me brisa.... il me sembla que
+tout était fini pour moi.... qu'il n'y avait plus rien. Mais le Seigneur
+se tint à côté de moi, et il me dit: Tom! ne crains rien. Et il apporta
+la lumière et la joie dans l'âme d'un pauvre esclave.... il y fit la
+paix.... et je suis heureux, et j'aime tout le monde, et je sens que je
+veux être au Seigneur et faire sa volonté.... et devenir ce qu'il veut
+que je sois.... Et je sais bien que tout cela ne pouvait pas venir de
+moi, qui ne suis qu'une pauvre créature. Cela venait du Seigneur.... et
+il fera tout aussi pour mon maître!»</p>
+
+<p>Tom parlait d'une voix tremblante et pleine de larmes. Saint-Clare
+appuya sa tête sur son épaule et serra sa main rude et noire, sa main
+fidèle!</p>
+
+<p>«Tom, vous m'aimez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, et je bénirais le jour où je pourrais donner ma vie pour vous
+voir chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre fou! dit Saint-Clare, se relevant à demi, je ne suis pas digne
+de l'amour d'un bon et honnête c&oelig;ur comme le vôtre!</p>
+
+<p>&mdash;O maître! il y en a un plus grand que moi qui vous aime.... le
+Seigneur Jésus!</p>
+
+<p>&mdash;Comment le savez-vous, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sens, maître; «l'amour du Christ qui passe tout savoir!...»</p>
+
+<p>&mdash;C'est étrange! murmura Saint-Clare en faisant quelques pas. L'histoire
+d'un homme qui a vécu et qui est mort, il y a dix-huit cents ans....
+peut encore aujourd'hui ébranler les hommes.... Mais il n'était pas un
+homme! Jamais homme n'eut un pouvoir aussi durable, aussi vivant! Oh! si
+je pouvais croire ce que ma mère m'enseignait!... <span class="pagenum"><a name="Page_295" id="Page_295">295</a></span> Si je pouvais
+prier comme je priais quand j'étais enfant!...</p>
+
+<p>&mdash;Si mon maître voulait.... miss Éva lisait cela si bien!... Je voudrais
+que mon maître fût assez bon pour le lire.... Je ne lis plus guère
+depuis que miss Éva est partie....»</p>
+
+<p>C'était le chapitre onzième de saint Jean, la touchante histoire de la
+résurrection de Lazare. Saint-Clare la lut tout haut, s'arrêtant souvent
+pour maîtriser l'émotion que faisait naître en lui ce récit pathétique.</p>
+
+<p>Tom était à genoux, les mains jointes; on voyait sur son visage paisible
+l'extase de la joie, de l'amour et de l'adoration....</p>
+
+<p>«Tom, tout cela est réel pour vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je le vois, maître!</p>
+
+<p>&mdash;Que n'ai-je vos yeux, Tom!...</p>
+
+<p>&mdash;Je prie Dieu de vous les donner, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, Tom, que je suis plus instruit que vous.... Eh bien, si je
+vous disais que moi, je ne crois pas à la Bible!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maître! dit Tom en élevant ses mains avec un geste suppliant.</p>
+
+<p>&mdash;Cela n'ébranlerait-il pas votre foi, Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout!</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez pourtant que je suis plus éclairé que vous.</p>
+
+<p>&mdash;O maître! n'avez-vous pas lu «qu'il se cache aux savants et aux sages,
+et qu'il se révèle aux petits enfants?» Mais mon maître n'était pas
+sérieux.... bien sûr!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Tom! je ne suis pas complétement incrédule.... je pense qu'il y a
+des raisons de croire.... et pourtant je ne crois pas.... Oh! c'est une
+bien terrible et bien fatale habitude que j'ai là, Tom!</p>
+
+<p>&mdash;Si mon maître voulait seulement prier!...</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a dit, Tom, que je ne priais pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! est-ce que....?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Tom, je prierais, s'il y avait quelqu'un là que je pusse
+prier.... mais ne parler à rien!... Voyons, Tom, priez, vous, et
+apprenez-moi!»</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur de Tom était plein; il se répandit dans la prière, comme des
+eaux trop longtemps contenues. On voyait que Tom était convaincu que
+quelqu'un l'écoutait, absent ou présent! Saint-Clare se sentit soulevé
+par cet océan de foi sincère et de charité, et porté jusqu'au seuil de
+ce ciel que Tom se représentait avec une si vive ardeur; il lui semblait
+être maintenant près d'Éva!</p>
+
+<p>«Merci, mon ami! dit Saint-Clare, quand Tom se releva; j'aime à <span class="pagenum"><a name="Page_296" id="Page_296">296</a></span>
+vous entendre, Tom; mais allez! il faut maintenant que je sois seul;
+quelque autre jour, je vous parlerai davantage.»</p>
+
+<p>Tom se retira silencieusement.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXVIII.<a name="ch28" id="ch28"></a></h2>
+
+<h3>Réunion.</h3>
+
+<p>L'une après l'autre, les semaines s'écoulaient dans la maison de
+Saint-Clare, et les flots de la vie reprenaient leur cours, se refermant
+sur le frêle esquif disparu.... Oh! les réalités de chaque jour, dures,
+froides, impitoyables, impérieuses.... comme elles foulent aux pieds les
+sentiments de nos c&oelig;urs! Il faut manger, il faut boire, il faut
+dormir.... il faut même s'éveiller! Il faut acheter, il faut vendre, il
+faut interroger, il faut répondre!... En un mot, il faut poursuivre des
+ombres, quand on a perdu les réalités.... L'habitude machinale et glacée
+de la vie survit à la vie même!</p>
+
+<p>Les espérances de Saint-Clare, ses intérêts, sans qu'il en eût
+conscience, s'étaient enlacés autour de cette enfant.... C'était pour
+Éva qu'il soignait, qu'il embellissait sa propriété. Son temps, c'était
+à elle qu'il le donnait.... Tout chez lui était à Éva, pour Éva! Il ne
+faisait rien qui ne fût pour elle.... Elle absente.... il perdait à la
+fois et l'action et la pensée!</p>
+
+<p>Oui, il y a une autre vie.... une vie qui donne, quand on y croit, une
+portée et une signification nouvelles aux chiffres du temps, qui leur
+donne tout à coup une valeur mystérieuse et inconnue. Saint-Clare le
+savait. Bien souvent, dans ses heures désolées, il entendait une faible
+voix d'enfant qui l'appelait aux cieux.... il voyait une petite main qui
+lui indiquait la route de la vie.... Mais la sombre léthargie de la
+douleur s'était abattue sur lui.... il ne pouvait pas se relever....
+c'était une nature capable d'arriver à la conception nette des idées
+religieuses par ses instincts et la force de ses perceptions, bien
+plutôt qu'un chrétien pratique. Le don d'apprécier et le mérite de
+sentir les beautés et les rapports de l'ordre moral ont été souvent
+l'attribut et le privilége de gens dont toute la vie active s'est passée
+à les méconnaître. Moore, Byron, G&oelig;the, ont trouvé, pour peindre le
+sentiment religieux, des paroles bien plus éloquentes que ceux-là mêmes
+dont la vie était une religion.... Ah! pour de telles âmes, ce mépris de
+la religion est une bien plus terrible trahison.... un péché plus mortel
+cent fois!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_297" id="Page_297">297</a></span></p>
+
+<p>Saint-Clare n'avait jamais prétendu se gouverner d'après des principes
+religieux. Sa belle nature lui donnait une sorte de vue instinctive des
+exigences et de l'étendue du christianisme, et il reculait à l'avance
+devant les tyrannies de conscience auxquelles il se serait soumis, s'il
+avait jamais été chrétien. Telle est, en effet, l'inconséquence de la
+nature humaine, dans ces questions surtout où l'idéal est en jeu,
+qu'elle aime mieux ne pas entreprendre que de faire à demi.</p>
+
+<p>Et pourtant Saint-Clare était devenu un autre homme.... il lisait
+sérieusement, honnêtement, la Bible de sa petite Éva. Il avait des idées
+plus saines et plus pratiques sur toutes ses relations avec les
+esclaves.... Il en était arrivé à être mécontent du passé et du
+présent.... Aussitôt après son retour à Orléans, il commença, pour
+arriver à l'émancipation de Tom, les démarches légales qu'il devait
+compléter dès que les indispensables formalités seraient accomplies. De
+jour en jour il s'attachait davantage à l'esclave.... C'est que, dans ce
+monde vide pour lui, rien ne semblait lui rappeler davantage la chère
+image d'Éva; il voulait l'avoir constamment auprès de lui... Dédaigneux
+et inabordable pour tous les autres, il pensait tout haut devant Tom! On
+ne s'en fût pas étonné, si l'on eût vu avec quelle affection et quel
+dévouement Tom suivait constamment son jeune maître.</p>
+
+<p>«Eh bien! Tom, lui dit-il, je suis en train de faire de vous un homme
+libre.... Faites votre paquet, et préparez-vous à retourner dans le
+Kentucky.»</p>
+
+<p>Un éclair de joie brilla sur le visage de Tom.... il éleva sa main vers
+le ciel et s'écria: «Dieu soit béni!» avec une sorte d'enthousiasme.
+Saint-Clare fut déconcerté.... il ne lui plaisait pas que Tom fût si
+disposé à le quitter!</p>
+
+<p>«Vous n'étiez pas trop malheureux ici.... je ne vois pas pourquoi vous
+êtes si heureux de partir, dit-il d'un ton sec.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non! maître.... ce n'est pas cela! c'est d'être un homme libre, qui
+fait ma joie!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, Tom, ne pensez-vous pas que vous êtes plus heureux comme cela
+que si vous étiez libre?...</p>
+
+<p>&mdash;Non certainement! m'sieu Saint-Clare, dit Tom avec une soudaine
+énergie, non certainement!</p>
+
+<p>&mdash;Avec votre travail vous ne seriez jamais parvenu à être vêtu et nourri
+comme vous l'êtes chez moi....</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien, monsieur. Monsieur a été bien trop bon.... Mais,
+monsieur, j'aimerais mieux une pauvre maison, de pauvres vêtements....
+tout pauvre! voyez-vous.... et à moi, que d'avoir <span class="pagenum"><a name="Page_298" id="Page_298">298</a></span> bien meilleur....
+et à un autre. Oui, monsieur! Est-ce que ce n'est pas naturel, m'sieu?</p>
+
+<p>&mdash;Je le pense, Tom.... Aussi vous vous en irez, vous me quitterez, dans
+un mois, à peu près, ajouta-t-il d'un ton assez mécontent.... quoique
+peut-être vous ne le dussiez pas, fit-il d'un ton plus gai. On ne sait
+pas!»</p>
+
+<p>Et il se leva et parcourut le salon.</p>
+
+<p>«Je ne partirai pas, dit Tom, tant que mon maître sera dans la peine. Je
+resterai avec lui tant qu'il aura besoin de moi, tant que je pourrai lui
+être utile!</p>
+
+<p>&mdash;Tant que je serai dans la peine, Tom! dit Saint-Clare en regardant
+lentement par la fenêtre. Et quand ma peine sera-t-elle finie, comme
+cela?</p>
+
+<p>&mdash;Quand M. Saint-Clare sera chrétien!</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez vraiment l'intention de rester avec moi jusqu'à ce
+moment-là? dit Saint-Clare avec un demi-sourire. Et, quittant la
+fenêtre, il posa sa main sur l'épaule de Tom.... Ah! Tom! brave et digne
+garçon, je ne veux pas vous garder si longtemps; allez retrouver votre
+femme et vos enfants.... et dites-leur que je les aime bien.....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! moi, je crois que ce jour-là viendra bientôt.... dit Tom avec
+émotion et les yeux pleins de larmes: le Seigneur a besoin de mon
+maître!</p>
+
+<p>&mdash;Besoin de moi! O Tom!... je voudrais bien savoir pourquoi faire....
+voyons! contez-moi ça!...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! un pauvre esclave comme moi peut bien travailler pour le
+Seigneur!.... et M. Saint-Clare, qui a la fortune, la science, des
+amis.... combien ne peut-il pas faire davantage!</p>
+
+<p>&mdash;Tom, vous croyez que Dieu a bien besoin qu'on travaille pour lui? dit
+Saint-Clare en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous travaillons pour ses créatures, nous travaillons pour Dieu,
+dit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne théologie, Tom! bien meilleure, je le jure, que celle du docteur
+B***.»</p>
+
+<p>Ici la conversation fut interrompue par l'arrivée de quelques visites.</p>
+
+<p>Marie Saint-Clare ressentait la perte d'Éva autant qu'il lui était
+possible de ressentir quelque chose, et, comme elle était femme à rendre
+malheureux de son malheur tous ceux qui l'approchaient, les esclaves
+attachés à son service n'avaient que trop de raisons de regretter la
+jeune maîtresse dont les douces façons et l'aimable intercession les
+avaient si souvent protégés contre la tyrannie et les <span class="pagenum"><a name="Page_299" id="Page_299">299</a></span> égoïstes
+exigences de sa mère. Mammy surtout, la pauvre Mammy, dont l'âme, sevrée
+de toutes les tendresses de la famille, s'était consolée par l'affection
+de cet être charmant, Mammy n'était plus qu'un c&oelig;ur brisé.... Nuit et
+jour elle pleurait.... et l'excès même de son chagrin la rendait moins
+habile et moins prompte.... ce qui attirait une tempête d'invectives sur
+sa tête, désormais sans défense....</p>
+
+<p>Miss Ophélia ressentait aussi cette perte; mais dans ce c&oelig;ur honnête
+et bon la douleur portait les fruits de l'autre vie, la vie qui ne
+finira pas. Elle était plus facile et plus douce.... aussi zélée pour
+chaque devoir, elle avait quelque chose de plus calme et de plus
+modeste.... on voyait qu'elle rentrait plus souvent en son c&oelig;ur, et
+ce n'était pas en vain: elle s'occupait plus activement de l'éducation
+de Topsy. Elle lui apprenait des passages de la Bible. Elle ne
+frissonnait plus à son approche, elle n'avait plus à cacher une
+répugnance qu'elle n'éprouvait pas! Elle la voyait à travers ce milieu
+si doucement évoqué devant ses yeux par Éva; et ce qu'elle voyait en
+elle, c'était une créature immortelle, que Dieu lui avait envoyée pour
+qu'elle la conduisît à la gloire et à la vertu.... Topsy n'était pas
+devenue une sainte tout d'un coup; mais cependant la vie et la mort
+d'Éva avaient produit en elle un notable changement.</p>
+
+<p>La dure indifférence était partie.... il y avait maintenant en elle de
+la sensibilité, et l'espérance, le désir, l'effort du bien, effort
+irrégulier, suspendu, interrompu.... mais renouvelé.</p>
+
+<p>Un jour miss Ophélia fit appeler Topsy... Elle sortit en toute hâte,
+cachant quelque chose dans sa poitrine.</p>
+
+<p>«Que faites-vous là, petite coquine? Vous venez de voler quelque chose,
+je gage?» dit l'impérieuse petite Rosa, qu'on avait envoyée chercher
+l'enfant; et, au même instant, elle la saisit brusquement par le bras.</p>
+
+<p>«Laissez-moi, miss Rosa, dit Topsy en se débarrassant d'elle, cela ne
+vous regarde pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Encore un de vos tours.... Je vous connais! je vous ai vue cacher
+quelque chose....»</p>
+
+<p>Rosa la prit par le bras et voulut la fouiller.</p>
+
+<p>Topsy, furieuse, frappait des mains et des pieds et combattait
+violemment pour ce qu'elle regardait comme son droit.</p>
+
+<p>Les clameurs et le bruit de la bataille attirèrent miss Ophélia et
+Saint-Clare.</p>
+
+<p>«Elle a volé! disait Rosa.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! vociférait Topsy avec des sanglots pleins de colère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_300" id="Page_300">300</a></span></p>
+
+<p>&mdash;N'importe! donnez-moi cela, dit miss Ophélia d'une voix ferme.»</p>
+
+<p>Topsy eut un moment d'hésitation; mais, sur une nouvelle injonction,
+elle tira de son sein un petit paquet enveloppé dans un de ses bas.</p>
+
+<p>Miss Ophélia développa.</p>
+
+<p>C'était un petit livre donné à Topsy par Éva: il contenait un verset de
+l'Écriture pour chaque jour de l'année; il y avait aussi dans une
+feuille de papier la boucle blonde d'Éva, donnée le jour de ses
+mémorables adieux.</p>
+
+<p>Cette vue causa une profonde émotion à Saint-Clare. Le livre était
+entouré d'un crêpe noir.</p>
+
+<p>«Pourquoi avez-vous mis cela autour du livre? dit-il en retirant le
+crêpe.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que.... parce que.... parce que c'était à miss Éva!... Oh! ne le
+retirez pas, s'il vous plaît!» Et s'asseyant sur le plancher et mettant
+son tablier sur sa tête, elle commença à sangloter violemment.</p>
+
+<p>C'était quelque chose de comique et de pathétique tout à la fois. Ce
+vieux bas, ce livre, ce crêpe noir, cette soyeuse boucle blonde, et le
+fougueux désespoir de Topsy.</p>
+
+<p>Saint-Clare sourit, mais dans ce sourire il y avait des larmes.</p>
+
+<p>«Voyons, voyons! ne pleurez pas! On va tout vous rendre.... Et remettant
+tout ensemble, il jeta le petit paquet sur ses genoux, puis il emmena
+mis Ophélia dans le salon.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous finirez par en faire quelque chose, dit-il en
+faisant un geste avec son pouce par dessus l'épaule. Toute âme
+susceptible de chagrin est capable de bien; il ne faut pas
+l'abandonner....</p>
+
+<p>&mdash;Elle a fait de grands progrès, dit miss Ophélia, et j'ai beaucoup
+d'espoir.... Mais, Augustin, et elle posa sa main sur le bras de
+Saint-Clare, il faut que je vous demande une chose.... A qui est-elle? A
+vous ou à moi?</p>
+
+<p>&mdash;Eh mais, je vous l'ai donnée!</p>
+
+<p>&mdash;Pas légalement.... Je veux qu'elle soit à moi légalement....</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oh! cousine.... et que pensera la société abolitioniste?... Vous!
+avoir une esclave! On ordonnera un jour de jeûne pour cette rechute....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle folie! Je veux qu'elle soit à moi.... pour avoir le droit de
+l'emmener dans les États libres, afin de l'affranchir, pour que tout ce
+que j'ai tenté de faire ne soit pas inutile....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_301" id="Page_301">301</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ah! cousine! vous avez là des projets bien subversifs.... Je ne puis
+les encourager....</p>
+
+<p>&mdash;Ne plaisantons pas.... causons raison! Tous mes efforts pour la rendre
+chrétienne sont bien inutiles, si je ne la sauve des chances fatales de
+l'esclavage.... Si vous voulez qu'elle soit à moi, faites un bout de
+donation.... un écrit en forme....</p>
+
+<p>&mdash;Bien! bien! dit Saint-Clare, je le ferai.... Et il s'assit et déplia
+un journal.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut le faire maintenant, dit Ophélia....</p>
+
+<p>&mdash;Quelle hâte!</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant est le seul moment dont on soit maître de faire ce que l'on
+veut. Tenez!... voici tout ce qu'il faut.... encre, plume, papier....
+Écrivez!...»</p>
+
+<p>Saint-Clare, comme la plupart des hommes de cette nature d'esprit, ne
+voulait pas être poussé à bout.... Il était excédé de cette rigoureuse
+et ponctuelle exigence de miss Ophélia....</p>
+
+<p>«Mais, mon Dieu! qu'est-ce donc? lui dit-il; ne vous suffit-il pas de ma
+parole?... Vous vous acharnez après les gens.... on dirait que vous avez
+pris des leçons chez les juifs!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! je veux être sûre, dit miss Ophélia.... Vous pouvez mourir....
+être ruiné.... et, malgré tout ce que je pourrais faire, Topsy serait
+vendue aux enchères....</p>
+
+<p>&mdash;Allons! vous pensez à tout.... puisque je suis dans la main d'une
+Yankee, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de m'exécuter.»</p>
+
+<p>Saint-Clare écrivit l'acte rapidement; il connaissait les affaires....
+rien ne fut plus aisé.... il signa son nom en majuscules largement
+étalées, et termina le tout par un parafe flamboyant....</p>
+
+<p>«Voilà, miss Vermont! tout y est.... Et il lui tendit le papier.</p>
+
+<p>&mdash;Brave garçon! dit-elle en souriant; mais ne faut-il point un témoin?</p>
+
+<p>&mdash;En effet!... mais voici.... Marie! dit-il en ouvrant la porte de la
+chambre de sa femme, notre cousine voudrait un autographe de vous...
+Mettez votre nom au bas de ceci.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce? dit Marie en parcourant l'écrit.... Oh! ridicule! Je
+croyais ma cousine trop pieuse pour se permettre ces choses-là....
+Mais.... et elle signa négligemment.... si elle a un caprice pour cet
+objet, nous le lui cédons de grand c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est maintenant à vous corps et âme, dit Saint-Clare en tendant le
+papier à sa cousine.</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'est pas plus à moi qu'auparavant, dit miss Ophélia: Dieu seul
+peut me donner des droits sur elle, mais je puis maintenant la protéger.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_302" id="Page_302">302</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Elle est à vous d'après la fiction légale,» dit Saint-Clare; et il
+retourna dans le salon et prit son journal.</p>
+
+<p>Miss Ophélia, qui ne recherchait pas précisément la société de Marie,
+l'y suivit bientôt, après toutefois qu'elle eut serré son papier.</p>
+
+<p>Elle s'assit et se mit à tricoter... puis tout à coup:</p>
+
+<p>«Augustin, avez-vous songé à vos esclaves.... en cas de mort?</p>
+
+<p>&mdash;Non!»</p>
+
+<p>Et il continua sa lecture.</p>
+
+<p>«Alors votre indulgence à leur égard pourra bien se trouver un jour une
+grande cruauté....»</p>
+
+<p>C'est une réflexion que Saint-Clare s'était bien souvent faite à
+lui-même: il répondit négligemment:</p>
+
+<p>«Je compte m'en occuper un de ces jours....</p>
+
+<p>&mdash;Quand?</p>
+
+<p>&mdash;Plus tard....</p>
+
+<p>&mdash;Et si vous <ins class="correction" title="mouriez">mourriez</ins> auparavant?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! cousine, qu'est-ce à dire?...»</p>
+
+<p>Il quitta son journal et la regarda fixement.</p>
+
+<p>«Me trouvez-vous des symptômes de fièvre jaune ou de choléra?...
+pourquoi me poussez-vous, avec tant de persévérance, à faire des
+arrangements en cas de mort?</p>
+
+<p>&mdash;En pleine vie, nous sommes dans la mort!»</p>
+
+<p>Saint-Clare se leva, rejeta le journal et marcha avec assez
+d'insouciance jusqu'à la porte qui s'ouvrait sur la véranda. Il voulait
+mettre fin à cette conversation qui lui était désagréable; mais tout
+seul et machinalement il répétait ce mot, la mort!... Il s'appuya sur le
+balcon et regarda le jet d'eau étincelant, qui s'élançait et retombait
+dans le bassin. Puis, comme à travers un brouillard épais et gris, il
+aperçut vaguement les fleurs, les arbres, les vases de la cour, et il
+répéta encore ce mot mystérieux, ce mot qu'on trouve dans toutes les
+bouches, ce mot terrible:</p>
+
+<p class="center">LA MORT!</p>
+
+<p>«Il est vraiment étrange, se disait-il, qu'il y ait un tel mot et une
+telle chose, et que nous l'oubliions toujours!... On vit, on est ardent,
+on est jeune, on est beau, plein d'espérances, de désirs, de besoins, et
+le lendemain on est parti.... parti sans retour, pour toujours
+parti!...»</p>
+
+<p>C'était une de ces belles soirées du sud, tiède et pleine de rayons
+d'or.... Il alla jusqu'au bout du balcon.... il vit Tom, penché sur sa
+Bible, se montrant chaque mot du doigt et se le murmurant à lui-même
+avec toutes les marques d'une profonde attention.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_303" id="Page_303">303</a></span></p>
+
+<p>«Voulez-vous que je vous lise, Tom? dit Saint-Clare en s'asseyant auprès
+de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Si m'sieu voulait, dit Tom avec reconnaissance.... m'sieu lit si
+bien!»</p>
+
+<p>Saint-Clare prit le livre, regarda l'endroit, et se mit à lire un des
+passages annotés par les grosses marques de Tom.</p>
+
+<p>Voici le passage:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Quand le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, et les saints anges
+ avec lui, il s'assiéra sur le trône de sa gloire, et devant lui seront
+ rassemblées toutes les nations.... Et il séparera les hommes les uns
+ d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs.»</p>
+</div>
+
+<p>Saint-Clare lut d'une voix animée jusqu'à ce qu'il arrivât au dernier
+verset....</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Alors le Roi dira à ceux qui seront à sa gauche: «Éloignez-vous de moi,
+ maudits, et allez au feu éternel.</p>
+
+ <p>«Car j'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger.... J'ai eu
+ soif, et vous ne m'avez pas donné à boire.</p>
+
+ <p>«J'étais étranger, et vous ne m'avez pas reçu chez vous....</p>
+
+ <p>«J'étais nu, et vous ne m'avez pas revêtu.</p>
+
+ <p>«J'ai été malade et en prison, et vous ne m'avez pas visité.»</p>
+
+ <p>«Et alors ils lui répondront:</p>
+
+ <p>«Seigneur, quand donc avons-nous vu que vous aviez faim, que vous aviez
+ soif, que vous étiez sans asile, que vous étiez nu, que vous étiez
+ malade, que vous étiez en prison.... et ne vous avons-nous pas assisté?»</p>
+
+ <p>«Et il leur répondra:</p>
+
+ <p>«Chaque fois que vous avez refusé d'assister le dernier d'entre mes
+ frères.... c'est moi-même que vous avez refusé.»</p>
+</div>
+
+<p>Saint-Clare parut frappé de ce dernier passage, car il le lut deux fois,
+et la seconde fois lentement, comme s'il en eût médité les paroles.</p>
+
+<p>«Tom, dit-il, ces gens qui sont si rigoureusement traités ont fait tout
+juste ce que je fais.... Ils ont vécu dans l'aisance, confortablement,
+sans s'inquiéter combien de leurs frères avaient faim, avaient soif,
+étaient malades ou en prison!...»</p>
+
+<p>Tom ne répondit pas.</p>
+
+<p>Saint-Clare se leva et marcha tout pensif le long de la véranda,
+paraissant oublier tout ce qui n'était pas sa pensée.... et il était si
+absorbé, que Tom fut obligé de lui rappeler que l'on avait sonné deux
+fois pour le thé.</p>
+
+<p>Pendant le thé, Saint-Clare demeura distrait et tout pensif. Le <span class="pagenum"><a name="Page_304" id="Page_304">304</a></span> thé
+fini, Marie, miss Ophélia et lui passèrent au salon sans mot dire.</p>
+
+<p>Marie s'étendit sur un sofa, à l'abri <ins class="correction" title="d'un">d'une</ins> moustiquaire de soie; elle
+fut bientôt profondément endormie.</p>
+
+<p>Miss Ophélia tricotait.</p>
+
+<p>Saint-Clare s'assit devant le piano; il joua un air doux et
+mélancolique. On l'eût dit plongé dans une profonde rêverie.... Il se
+parlait à lui-même avec la musique. Au bout d'un instant, il ouvrit un
+des tiroirs, il en tira un vieux livre dont les années avaient jauni les
+feuilles.... Il les tournait l'une après l'autre.</p>
+
+<p>«Tenez, dit-il à miss Ophélia, voici un des livres de ma mère, voici de
+son écriture, venez voir! elle avait tiré cela du <i>Requiem</i> de Mozart,
+et l'avait arrangé pour elle.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia se leva et vint voir.</p>
+
+<p>«Elle chantait cela souvent, dit Saint-Clare; je crois l'entendre
+encore.»</p>
+
+<p>Il frappa quelques accords majestueux, et il commença de chanter cette
+vieille hymne latine:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>Dies iræ, etc.</p>
+</div>
+
+<p>Tom, qui écoutait du dehors, fut attiré par la musique jusqu'à la porte
+du salon, contre laquelle il se tint dans une profonde attention. Il ne
+comprenait pas sans doute les paroles; mais la musique, mais la manière
+de chanter le touchaient vivement, surtout quand Saint-Clare chanta les
+grandes strophes pathétiques. Et pourtant, que la sympathie de son
+c&oelig;ur eût été plus ardente, s'il eût compris le sens de ces belles
+paroles:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Recordare, Jesu pie,</span><br />
+ <span class="i0">Quod sum causa tuæ viæ:</span><br />
+ <span class="i0">Ne me perdas illa die!</span><br /><br />
+
+ <span class="i0">Quærens me, sedisti lassus;</span><br />
+ <span class="i0">Redemisti, crucem passus:</span><br />
+ <span class="i0">Tantus labor non sit cassus!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Saint-Clare jetait sur ces mots une expression pathétique et passionnée.
+Le voile des années s'était déchiré, il lui semblait entendre la voix de
+sa mère guidant la sienne. La voix et l'instrument vivaient et versaient
+à flots cette harmonie sympathique et profonde dont le divin Mozart
+trouva pour la première fois le secret, quand il voulut chanter le
+<i>Requiem</i> de sa messe de mort.</p>
+
+<p>Saint-Clare s'arrêta, il appuya un instant sa tête dans sa main, puis il
+se leva et marcha dans le salon.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_305" id="Page_305">305</a></span></p>
+
+<p>«Quelle magnifique conception, dit-il, que celle du jugement dernier! Le
+redressement des torts de tous les âges, la solution de tous les
+problèmes moraux par une infaillible sagesse! Oui! c'est une magnifique
+image!</p>
+
+<p>&mdash;Une terrible image! répliqua miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, terrible pour moi, dit Saint-Clare en s'arrêtant tout pensif.
+Cette après-midi, je lisais à Tom un chapitre de saint Matthieu, qui
+décrit ce jugement. Cela m'a frappé.» On s'imaginerait que pour être
+exclu du ciel il faut avoir commis de terribles crimes. Eh bien, non!
+ils sont condamnés pour n'avoir pas fait le bien, comme si cela seul
+renfermait tous les torts!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit miss Ophélia, ne pas faire du bien, c'est faire mal!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Saint-Clare se parlant à lui-même et avec une extrême
+agitation, que dire de celui que son c&oelig;ur, son éducation, ses
+relations sociales appelaient à quelque noble rôle..., et qui est resté
+incertain, rêveur, indifférent, neutre, en face des luttes, des agonies,
+du désespoir de l'humanité..., quand il eût pu agir?</p>
+
+<p>&mdash;Que celui-là se repente et qu'il commence maintenant, dit miss
+Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours pratique! toujours au n&oelig;ud de la difficulté! reprit
+Augustin, dont le visage s'éclaira d'un sourire.... Ainsi, cousine, vous
+ne me laissez jamais le temps des réflexions générales. Vous me heurtez
+toujours contre les actualités présentes. Vous avez dans l'esprit un
+éternel <i>maintenant</i>.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Maintenant</i> est à moi... C'est le seul moment dont je sois sûre, quoi
+que je veuille faire, reprit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Chère petite Éva! pauvre enfant, dit Saint-Clare; son âme douce et
+simple voulait me voir faire le bien!»</p>
+
+<p>Depuis la mort d'Éva, c'était la première fois que Saint-Clare parlait
+autant d'elle.... On voyait tous les sentiments qu'il était obligé de
+refouler dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>«Mes idées sur le christianisme sont telles, reprit-il bientôt, que je
+ne pense pas qu'un homme puisse être chrétien sans se jeter de tout son
+poids contre ce monstrueux système d'injustice, qui est pourtant le
+fondement de notre société.... Oui, s'il le faut, un chrétien doit
+sacrifier sa vie dans le combat de cette cause! Moi, du moins, je ne
+pourrais pas être chrétien autrement.... Mais j'ai rencontré des
+chrétiens éclairés dont ce n'était pas l'avis. Eh bien! je confesse que
+l'apathie des gens religieux sur ce sujet, leur indifférence pour les
+maux de leurs frères, m'ont <span class="pagenum"><a name="Page_306" id="Page_306">306</a></span> rempli d'horreur, et ont été plus que
+tout le reste, la cause de mon scepticisme.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous saviez, pourquoi n'avoir pas fait?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi? parce que je n'avais que cette sorte de bienveillance
+qui consiste à s'étendre sur un sofa et à maudire l'Église et le clergé
+qui ne se font pas chaque jour martyrs et confesseurs.... Il est si
+facile, hélas! de voir que les autres devraient être martyrs....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! allez-vous du moins agir différemment.... maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu seul connaît l'avenir. Je suis plus brave qu'autrefois parce que
+j'ai tout perdu, et que celui qui n'a rien à perdre court aisément tous
+les risques.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p>&mdash;Mon devoir, je l'espère, autant que je le pourrai, envers ces
+malheureux.... Je vais commencer par mes pauvres esclaves pour qui je
+n'ai encore rien fait.... et peut-être quelque jour me sera-t-il
+possible de faire quelque chose pour cette classe tout entière! quelque
+chose pour sauver mon pays de cette honte qui le couvre devant toutes
+les nations civilisées!...</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'une nation consente jamais à émanciper ses esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais.... Voici le temps des grandes actions.... Çà et là
+l'héroïsme et le dévouement se lèvent sur cette terre.... Les nobles de
+la Hongrie affranchissent des milliers de serfs. Comme argent, c'est une
+perte immense. Peut-être parmi nous se trouvera-t-il des c&oelig;urs
+généreux, qui n'évalueront pas l'homme en dollars et en centimes.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peine à le croire, fit mis Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Supposez que nous nous levions demain, et que nous affranchissions ces
+milliers d'esclaves, qui les instruira? qui leur apprendra à bien user
+de leur liberté? Ils ne pourront jamais faire grand'chose parmi nous.
+Nous sommes nous-mêmes trop paresseux et trop peu pratiques pour leur
+donner cette industrie et cette énergie sans lesquelles on ne pourra pas
+en faire des hommes! Ils iront dans le nord, où le travail est à la
+mode, où tout le monde travaille. Mais dites-moi, dans le nord, la
+philanthropie chrétienne est-elle assez grande pour suffire à la tâche
+de cette tutelle et de cette éducation? Vous envoyez des dollars par
+milliers aux missions étrangères; mais souffrirez-vous qu'on envoie ces
+païens dans vos villes et dans vos villages?... donnerez-vous votre
+temps, vos pensées, votre argent pour les enrôler sous la bannière du
+Christ? voilà ce <span class="pagenum"><a name="Page_307" id="Page_307">307</a></span> que je voudrais savoir! Si nous émancipons,
+élèverez-vous? Combien de familles, dans vos villes, prendront un ménage
+nègre pour l'instruire et le convertir? Combien de marchands prendraient
+Adolphe, si j'en voulais faire un commis? combien de fabricants, si je
+lui apprenais le commerce? Si je voulais mettre Jane et Rosa à l'école,
+combien d'écoles voudraient les recevoir dans vos États du nord? Combien
+de familles les accueilleraient?... et pourtant elles sont aussi
+blanches que bien des femmes du midi ou du nord. Vous voyez, cousine,
+que je suis juste. Notre position est mauvaise. Nous sommes les
+oppresseurs officiels des nègres; mais les préjugés anti-chrétiens du
+nord ne les oppriment pas moins cruellement....</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, cousin, je le sais; c'était vrai même avec moi.... jusqu'à
+ce que je sois parvenue à vaincre mes répugnances.... Mais elles sont
+vaincues.... et je crois qu'il y a dans le nord une foule de braves gens
+qui n'ont besoin que d'apprendre leur devoir.... Il faut sans doute plus
+de dévouement pour recevoir ces païens parmi nous que pour leur envoyer
+des missionnaires chez eux.... Je crois pourtant que nous le ferons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous, oui! je sais que vous ferez tout ce que vous regarderez comme
+votre devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je ne suis déjà pas si bonne, dit miss Ophélia. Les autres
+feront comme moi, s'ils voient comme moi. J'ai l'intention de ramener
+Topsy chez nous. On s'étonnera bien un peu tout d'abord, mais ils
+arriveront à partager mes vues. Je sais d'ailleurs qu'il y a, dans le
+nord, bon nombre de gens qui font ce que vous disiez tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... une minorité! et, si nos émancipations sont trop nombreuses,
+nous entendrons bientôt de vos nouvelles.»</p>
+
+<p>Miss Ophélia ne répondit rien. Il y eut quelques instants de silence; le
+visage de Saint-Clare portait des traces d'accablement, il avait une
+expression sombre et rêveuse.</p>
+
+<p>«Je ne sais, dit-il, ce qui me fait ce soir si souvent penser à ma mère.
+Je me sens dans l'âme je ne sais quels attendrissements, comme si ma
+mère était près de moi. Je pense à tout ce qu'elle avait l'habitude de
+me dire.... Quelle étrange chose que parfois le passé revienne à nous si
+vivant!»</p>
+
+<p>Saint-Clare marcha encore quelques instants dans le salon.</p>
+
+<p>«Je crois, dit-il, que je vais sortir un peu. Qu'est-ce qu'on dit ce
+soir?... Il faut que je voie cela.»</p>
+
+<p>Il prit son chapeau et quitta le salon.</p>
+
+<p>Tom le suivit jusqu'à la porte de la cour et lui demanda s'il devait
+l'accompagner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_308" id="Page_308">308</a></span></p>
+
+<p>«Non, mon garçon, je serai ici dans une heure...»</p>
+
+<p>Tom s'assit sous la véranda.</p>
+
+<p>C'était une splendide soirée: Tom regardait le jet d'eau, dont l'écume
+s'argentait sous les rayons d'un magnifique clair de lune.... il
+écoutait le murmure des eaux.... il pensait à sa famille et à sa
+maison.... Il se disait que bientôt il serait libre..., que bientôt il
+pourrait les revoir.... il se disait qu'à force de travail il
+rachèterait sa femme et ses enfants.... Il éprouvait une sorte de joie à
+sentir les muscles de ses bras puissants, en songeant que bientôt ses
+bras seraient à lui, et qu'ils conquerraient la liberté de sa
+famille.... Il pensa à son jeune maître, et adressa pour lui au ciel sa
+prière accoutumée.... Puis il pensa encore à cette belle Évangéline,
+maintenant parmi les anges.... et bientôt il s'imagina que ce visage
+brillant et ces cheveux d'or sortaient de l'écume étincelante de la
+fontaine et paraissaient devant lui.... Il s'endormit et il rêva qu'il
+la voyait venir à lui, légère et bondissante comme autrefois.... une
+guirlande de jasmin dans ses cheveux, les joues animées et l'&oelig;il
+rayonnant de joie. Puis, pendant qu'il la regardait, elle s'éleva
+lentement du sol, ses joues devinrent plus pâles, ses yeux profonds
+avaient des rayons divins, un nimbe d'or entourait sa tête.... Et la
+vision s'évanouit.</p>
+
+<p>Tom fut réveillé par un violent coup de marteau et un bruit de pas et de
+voix à la porte.</p>
+
+<p>Il courut ouvrir.... Des hommes entrèrent.... Ils portaient sur une
+civière un corps enveloppé dans un manteau: la lumière de la lampe
+tombait en plein sur le visage. Tom poussa un cri perçant.... le cri de
+l'effroi et du désespoir.... Ce cri retentit dans toute la maison....
+Les hommes s'avancèrent, avec leur fardeau, jusqu'à la porte du salon,
+où miss Ophélia tricotait.</p>
+
+<p>Saint-Clare était entré dans un café, pour lire un journal du soir. Une
+querelle s'était élevée entre deux hommes, un peu excités par la
+boisson. Saint-Clare et quelques autres personnes avaient voulu les
+séparer. Saint-Clare, en s'efforçant de désarmer un des deux hommes,
+avait reçu un coup de couteau dans le côté.</p>
+
+<p>La maison se remplit bientôt de gémissements, de pleurs, de cris et de
+lamentations; les esclaves désespérés s'arrachaient les cheveux, se
+jetaient par terre, ou couraient, éperdus, dans toutes les directions;
+Marie avait des crises nerveuses; Tom et miss Ophélia gardaient seuls
+quelque présence d'esprit. Miss Ophélia fit disposer un des sofas du
+salon; on étendit dessus le blessé tout sanglant. Saint-Clare s'était
+évanoui de douleur et de faiblesse, à bout de sang. Miss Ophélia lui fit
+respirer des sels. Il revint à lui, ouvrit les yeux, <span class="pagenum"><a name="Page_309" id="Page_309">309</a></span> les promena
+tout autour de l'appartement, et les arrêta enfin sur le portrait de sa
+mère.</p>
+
+<p>Le médecin arriva et fit son examen. On vit bientôt, à son air, qu'il
+n'y avait pas d'espoir. Il n'en mit pas moins de soin à panser la
+blessure, <ins class="correction" title="assités">assisté</ins> de miss Ophélia et de Tom. Les esclaves, désolés, se
+pressaient autour des portes, pleurant et sanglotant.</p>
+
+<p>«Il faut les écarter, dit le médecin. Tout dépend maintenant du repos où
+on le laissera.»</p>
+
+<p>Saint-Clare ouvrit les yeux et regarda fixement les malheureux êtres que
+miss Ophélia et le docteur s'efforçaient de faire sortir du salon.
+«Pauvres gens!» dit-il, et l'on vit sur son visage l'ombre d'un remords.
+Adolphe refusa de sortir. La terreur l'avait complétement égaré; il se
+coucha sur le parquet, et rien ne put le faire se relever. Les autres
+cédèrent aux instantes recommandations de miss Ophélia et se retirèrent,
+pensant que le salut de leur maître dépendait de leur obéissance et de
+leur calme.</p>
+
+<p>Saint-Clare pouvait à peine parler.... il avait les yeux fermés; mais on
+ne devinait que trop l'amertume de ses pensées. Au bout d'un instant, il
+posa sa main sur la main de Tom, agenouillé auprès de lui.</p>
+
+<p>«Tom! pauvre Tom!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, maître?</p>
+
+<p>&mdash;Je meurs, dit Saint-Clare en lui prenant la main..., priez!</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous un prêtre?» dit le médecin.</p>
+
+<p>Saint-Clare fit signe que non, et dit à Tom avec plus d'énergie encore:
+«Priez!»</p>
+
+<p>Et Tom pria de tout son c&oelig;ur et de toutes ses forces pour cette âme
+qui passait.... pour cette âme qui semblait se révéler tout entière, si
+triste et si désolée, dans le regard de ces grands yeux bleus
+mélancoliques.... Ah! c'était bien la prière offerte avec des cris et
+des larmes!</p>
+
+<p>Quand Tom eut fini, Saint-Clare lui prit la main et le regarda sans rien
+dire. Puis il referma les yeux, tout en retenant la main.... Aux portes
+de l'éternité, la main blanche et la main noire se serrent d'une égale
+étreinte.... Cependant, doucement et d'une voix entrecoupée, Saint-Clare
+murmurait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Recordare, Jesu pie,</span><br />
+ <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+ <span class="i0">Ne me perdas.... illa die!</span><br />
+ <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br />
+ <span class="i0">Quærens me.... sedisti lassus,...</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_310" id="Page_310">310</a></span></p>
+
+<p>Les paroles qu'il avait chantées dans la soirée lui revenaient à
+l'esprit....; paroles de supplication, adressées à la miséricorde
+infinie. Il entr'ouvrait encore les lèvres, et les fragments de l'hymne
+en tombaient....</p>
+
+<p>«L'esprit s'égare, dit le médecin.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, il se retrouve enfin, dit Saint-Clare avec énergie;
+enfin, enfin!...»</p>
+
+<p>Cet effort l'épuisa.</p>
+
+<p>La pâleur de la mort s'étendit sur ses traits, et avec elle, comme si
+elle fût tombée des ailes d'un ange compatissant, une expression de paix
+et de calme. On eût dit un enfant qui s'endort.</p>
+
+<p>Il resta quelques instants immobile.</p>
+
+<p>Tous voyaient que la main du Tout-Puissant était sur lui. Avant que
+l'âme prît son essor, il ouvrit encore les yeux. Il y eut comme une
+lueur de joie, de cette joie qu'on éprouve à reconnaître ceux qu'on
+aime.... Il murmura: «Ma mère!» Tout était fini.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXIX.<a name="ch29" id="ch29"></a></h2>
+
+<h3>Les abandonnés.</h3>
+
+<p>On parle souvent du malheur des nègres qui perdent un bon maître. On a
+raison. Je ne connais pas, sur la terre de Dieu, de créatures plus
+infortunées et plus vraiment à plaindre....</p>
+
+<p>L'enfant qui a perdu son père a du moins pour lui la protection de ses
+amis et de la loi. Il est quelque chose.... il peut quelque chose.... il
+a une position, il a des droits reconnus. L'esclave.... rien! la loi ne
+lui reconnaît pas de droits: c'est un paquet.... une marchandise.... Si
+jamais on a reconnu en lui quelques-uns des désirs et des besoins d'une
+créature humaine.... et immortelle.... il le doit à la volonté
+souveraine et irresponsable de son maître. Ce maître une fois
+disparu.... il n'y a plus rien!</p>
+
+<p>Il est petit, le nombre de ceux qui savent user humainement et
+généreusement d'un pouvoir irresponsable et souverain! Chacun sait cela:
+l'esclave le sait mieux que personne.... Il y a dix chances de
+rencontrer le maître tyrannique et cruel.... une chance de trouver le
+maître clément et bon. La perte d'un bon maître doit être suivie de
+longs gémissements</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Quand Saint-Clare eut rendu le dernier soupir, la terreur et la <span class="pagenum"><a name="Page_311" id="Page_311">311</a></span>
+consternation s'emparèrent de toute la maison.... Il avait été abattu en
+un moment, dans la force et dans la fleur de ses années. Toute
+l'habitation retentissait de sanglots et de cris désespérés. Marie, dont
+les nerfs étaient affaiblis par la constante mollesse de sa vie, était
+bien incapable de supporter un pareil choc.... Pendant l'agonie de son
+mari, elle sortait d'un évanouissement pour retomber dans un autre....
+Et celui auquel elle avait été unie par le lien mystérieux du mariage la
+quitta pour toujours, sans qu'ils eussent même échangé une parole
+d'adieu!</p>
+
+<p>Miss Ophélia, avec la force et l'empire sur elle-même qui la
+caractérisaient, n'avait point quitté son cousin un seul instant. Elle
+était tout &oelig;il, tout oreille, tout attention.... faisait tout ce
+qu'il fallait faire, et, du fond de son c&oelig;ur, s'unissait à ces
+prières tendres et passionnées, que le pauvre esclave répandait devant
+Dieu pour l'âme de son maître mourant.</p>
+
+<p>En l'arrangeant pour le dernier sommeil, ils trouvèrent sur sa poitrine
+un petit médaillon très-simple, et s'ouvrant par un ressort. Il
+renfermait le portrait d'une belle et noble femme, et de l'autre côté,
+encadré sous le verre, une boucle de cheveux noirs.... Ils remirent ce
+médaillon sur cette poitrine sans battement.... Poussière contre
+poussière!.... Pauvres et tristes reliques des rêves printaniers.... qui
+jadis firent battre avec tant d'ardeur ce c&oelig;ur maintenant éteint!</p>
+
+<p>L'âme de Tom était remplie des pensées de l'éternité, et, pendant qu'il
+rendait les derniers devoirs à cette poussière inanimée, il était loin
+de croire que ce coup l'avait plongé dans un esclavage désormais sans
+espérance.... Il était rassuré sur le compte de Saint-Clare: au moment
+où il avait répandu sa prière dans le sein de son Père.... il avait
+senti dans son propre c&oelig;ur une paix et une espérance qui semblaient
+être la réponse du ciel.... Dans les profondeurs de cette nature
+affectueuse, il y avait parfois comme une effusion de l'amour divin....
+L'antique oracle n'a-t-il pas dit: «Celui qui demeure dans l'amour
+demeure en Dieu, et Dieu en lui!»</p>
+
+<p>Tom croyait, il espérait, il avait la paix.</p>
+
+<p>Les funérailles furent célébrées avec tout leur attirail de crêpes et de
+tentures noires.... leurs prières.... leurs visages solennels.... Puis
+les vagues froides de la vie quotidienne coulèrent de nouveau dans leur
+lit fangeux.... puis revint la triste et monotone question: Que faire?</p>
+
+<p>C'est à quoi songeait Marie, vêtue de longs habits de deuil, entourée
+d'esclaves inquiets, assise dans son moelleux fauteuil, et regardant des
+échantillons de crêpe et d'alépine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_312" id="Page_312">312</a></span></p>
+
+<p>C'est à quoi songeait aussi miss Ophélia, dont les pensées se tournaient
+déjà vers sa maison du nord.</p>
+
+<p>C'est à quoi songeaient également, pleins de terreur, ces esclaves qui
+connaissaient le caractère tyrannique et impitoyable de la maîtresse aux
+mains de laquelle ils étaient tombés.... ils savaient tous que
+l'indulgence ne venait pas de la maîtresse, mais du maître, et que, lui
+absent, il n'y avait plus d'obstacles protecteurs entre eux et les
+exigences d'une femme aigrie par la douleur.</p>
+
+<p>Environ quinze jours après les funérailles, miss Ophélia travaillait
+dans son appartement.... elle entendit un petit coup frappé doucement à
+sa porte: c'était Rosa, la jolie petite quarteronne, dont nous avons si
+souvent parlé; ses cheveux étaient en désordre et ses yeux tout gros de
+larmes.</p>
+
+<p>«O miss Phélia! dit-elle en tombant sur ses genoux et saisissant le bas
+de sa robe, ô miss Phélia.... allez! allez! priez pour moi, priez
+madame! intercédez.... Hélas! hélas! elle veut m'envoyer dehors pour
+être fouettée.... Tenez!» Et elle tendit un papier à miss Ophélia.</p>
+
+<p>C'était un ordre écrit de la main blanche et délicate de Marie, et
+adressé au maître d'une maison de correction, de faire donner quinze
+coups de fouet au porteur.</p>
+
+<p>«Qu'avez-vous fait? demanda miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez, miss Phélia.... j'ai un si mauvais caractère.... c'est
+bien mal à moi.... J'essayais une robe à miss Marie.... elle m'a donné
+un soufflet.... J'ai parlé avant de réfléchir.... je n'ai pas été
+polie.... elle a dit qu'elle saurait bien me réduire et m'apprendre une
+fois pour toutes à ne pas tant lever la tête.... et elle a écrit cela et
+m'a dit d'aller le porter.... J'aimerais autant qu'on me tuât tout de
+suite!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia, le billet à la main, réfléchit un instant.</p>
+
+<p>«Voyez-vous, miss Phélia, ce n'est pas encore tant le fouet.... si
+c'était vous ou miss Marie qui dussiez me le donner.... mais un homme,
+et un tel homme.... O miss Phélia! la honte!»</p>
+
+<p>Miss Ophélia savait parfaitement qu'il était d'usage d'envoyer ainsi les
+femmes et les jeunes filles dans des maisons de correction pour être
+fouettées par les hommes les plus vils.... assez vils pour exercer leur
+métier!.... Elle connaissait la honte et les dangers de tels
+châtiments.... Oui, elle savait tout cela.... mais elle ne l'avait pas
+vu! Aussi, quand Rosa parut devant ses yeux.... corps frêle et élégant,
+à demi brisé par les convulsions du désespoir, le sang de la femme
+bondit dans ses veines.... Ce sang généreux et libre de la <span class="pagenum"><a name="Page_313" id="Page_313">313</a></span>
+Nouvelle-Angleterre monta à ses joues.... et redescendit à son c&oelig;ur
+pour en précipiter les palpitations indignées.... Mais, toujours
+prudente et maîtresse d'elle-même, elle se contint.... elle froissa le
+papier dans ses mains, et d'une voix calme:</p>
+
+<p>«Asseyez-vous là, mon enfant, dit-elle, je vais aller voir votre
+maîtresse.... C'est une honte, une monstruosité.... un outrage à la
+nature!» se dit-elle en traversant le salon.</p>
+
+<p>Elle trouva Marie dans son grand fauteuil. Mammy la peignait et Jane lui
+frictionnait les pieds.</p>
+
+<p>«Comment vous trouvez-vous aujourd'hui?» dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>Un profond soupir, des yeux qui se fermèrent, telle fut la première
+réponse de Marie. Elle ajouta bientôt:</p>
+
+<p>«Oh! je ne sais pas, cousine.... aussi bien, je pense, qu'il me soit
+jamais possible d'aller.... Et elle essuya ses yeux avec un mouchoir de
+batiste, encadré dans une bordure noire d'un pouce de large.</p>
+
+<p>&mdash;Je venais, dit miss Ophélia avec cette petite toux qui sert de préface
+aux entretiens difficiles, je venais vous parler de cette pauvre Rosa.»</p>
+
+<p>Les yeux de Marie s'ouvrirent tout grands, le sang monta à ses joues
+pâles, et d'une voix aiguë:</p>
+
+<p>«Eh bien! qu'est-ce?</p>
+
+<p>&mdash;Elle se repent de sa faute!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment! Elle s'en repentira bien davantage encore. J'ai souffert
+assez longtemps l'impudence de cette créature.... Je veux l'abattre, je
+veux la mettre dans la poussière.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pouvez-vous la punir d'une autre manière, d'une manière moins
+honteuse?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire! de la honte pour elle.... c'est ce que je veux!... Elle
+a trop fait cas toute sa vie de sa délicatesse, de sa bonne mine et de
+ses airs de dame.... Elle en est venue à oublier qui elle est.... Je
+vais lui donner une leçon qui domptera son orgueil, j'en réponds!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, cousine, remarquez que, si vous détruisez cette délicatesse et
+cette honte pudique dans une jeune fille, vous la dépravez....</p>
+
+<p>&mdash;Délicatesse! fit Marie avec un rire méprisant; un beau mot pour une
+telle espèce! Je veux lui apprendre, avec tous ses airs, qu'elle n'est
+pas plus que la dernière créature en haillons qui traîne par les
+rues.... Elle ne prendra plus ces airs-là avec moi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous répondrez à Dieu de cette cruauté, dit miss Ophélia.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir quelle cruauté il y a à cela.... Je n'ai <span class="pagenum"><a name="Page_314" id="Page_314">314</a></span>
+donné l'ordre que de quinze coups seulement, et j'ai dit de ne pas
+frapper très-fort.... Où donc est la cruauté?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne voyez pas là de cruauté!.... Eh bien! soyez-en sûre, il n'y a
+pas une jeune fille qui ne préférât la mort.</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être bien, avec vos sentiments.... mais toutes ces créatures sont
+accoutumées à cela, il n'y a pas d'autre moyen d'en avoir raison....
+laissez-leur prendre une fois ces façons.... et vous ne pouvez plus vous
+en aider.... C'est ce qui m'est arrivé avec mes esclaves.... Maintenant,
+je commence à les réduire, et je vais leur faire savoir qu'ils iront
+tous au fouet, s'ils ne se corrigent pas.» Marie promena autour d'elle
+un regard décidé.</p>
+
+<p>Jane baissa la tête et trembla, comme si elle eût compris que ceci lui
+était particulièrement adressé.... Miss Ophélia s'assit un instant,
+comme si elle eût avalé quelque mélange susceptible de faire
+explosion.... Elle paraissait prête à éclater.... mais se rappelant
+l'inutilité de toute discussion avec une telle nature, elle resta bouche
+close, se recueillit et sortit de la chambre.</p>
+
+<p>Il fallut, quoi qu'il lui en coûtât, aller dire à la pauvre Rosa qu'elle
+n'avait pu rien faire pour elle. Un instant après, un des esclaves entra
+et dit qu'il avait ordre de sa maîtresse de la conduire à la maison de
+correction. Elle fut entraînée malgré ses larmes et ses résistances.....</p>
+
+<p>Quelques jours après cette scène, Tom, rêveur, se tenait sur le balcon;
+il fut rejoint par Adolphe, abattu et désolé depuis la mort de son
+maître.... Adolphe savait bien qu'il avait toujours déplu à Marie;
+pendant que son maître vivait, il n'y prenait pas garde; maintenant il
+vivait «dans la crainte et le tremblement,» ne sachant pas trop ce qu'il
+adviendrait de lui.</p>
+
+<p>Marie avait eu plusieurs conférences avec ses hommes d'affaires. Après
+avoir pris l'avis de son beau-frère, elle se résolut à vendre
+l'habitation ainsi que tous les esclaves, ne se réservant que ceux qui
+lui appartenaient en propre: quant à ceux-ci, elle les ramènerait avec
+elle chez son père.</p>
+
+<p>«Savez-vous, Tom, fit Adolphe, que nous allons être tous vendus?</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous a appris cela?</p>
+
+<p>&mdash;Je m'étais caché derrière les rideaux, quand madame a parlé avec
+l'homme de loi.... Dans quelques jours nous allons tous passer aux
+enchères, Tom!</p>
+
+<p>&mdash;Que la volonté de Dieu soit faite! dit Tom en se croisant les bras et
+en poussant un profond soupir....</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne retrouverons jamais un pareil maître, dit Adolphe <span class="pagenum"><a name="Page_315" id="Page_315">315</a></span> d'un
+ton craintif... Mais j'aime encore mieux être vendu que de rester avec
+madame.»</p>
+
+<p>Tom se détourna: son c&oelig;ur était plein.... L'espérance et la liberté,
+la pensée lointaine de sa femme et de ses enfants, s'étaient tout à coup
+levées devant son âme patiente, comme devant les yeux du matelot qui
+sombre en touchant le port se dressent la flèche de l'église et les
+toits aimés du village natal, aperçus derrière la vague sombre comme
+pour envoyer et recevoir un dernier adieu. Tom serra plus étroitement
+ses bras contre sa poitrine.... Il refoula ses larmes amères et il
+essaya de prier.... Le pauvre esclave éprouvait maintenant un désir de
+liberté tellement irrésistible que plus il répétait: «Seigneur, que ta
+volonté soit faite!» plus il était désespéré.</p>
+
+<p>Il alla trouver miss Ophélia, qui, depuis la mort d'Éva, lui avait
+témoigné une bonté pleine d'égards....</p>
+
+<p>«Miss Phélia, lui dit-il, M. Saint-Clare m'avait promis ma liberté....
+Il avait même commencé les démarches.... et maintenant, si miss Phélia
+voulait être assez bonne pour en parler à madame.... peut-être madame
+voudrait achever.... pour se conformer au désir de M. Saint-Clare....</p>
+
+<p>&mdash;Je parlerai pour vous, Tom, et de mon mieux.... mais, si cela dépend
+de Mme Saint-Clare, je n'espère pas beaucoup; mais, enfin, j'essayerai.»</p>
+
+<p>Ceci se passait quelques jours après l'aventure de Rosa, et pendant que
+miss Ophélia faisait ses préparatifs de départ pour retourner dans le
+nord.</p>
+
+<p>En y réfléchissant sérieusement, elle se dit qu'elle avait, sans nul
+doute, mis trop de chaleur dans sa première discussion avec Marie, et
+elle résolut, pour cette fois, de modérer son zèle et d'être aussi
+conciliante que possible. Elle se recueillit, prit son tricot, et alla
+dans la chambre de Marie, bien résolue à se montrer très-aimable et à
+négocier l'affaire de Tom avec toute l'habileté de sa diplomatie.</p>
+
+<p>Elle trouva Marie étendue tout de son long sur un sofa, le coude dans
+les oreillers. Jane, qui était allée faire des emplettes, déployait
+devant elle des étoffes d'un noir un peu plus clair.</p>
+
+<p>«Voilà qui fera l'affaire.... dit Marie en choisissant; seulement je ne
+sais pas si c'est bien deuil.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc, madame! dit Jane avec volubilité, Mme la générale
+Daubernon portait la même chose, l'été dernier, après la mort du
+général.... et cela lui allait à ravir!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en pensez-vous, miss Ophélia?</p>
+
+<p>&mdash;C'est affaire de mode, j'imagine, et vous êtes meilleur juge que moi.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_316" id="Page_316">316</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Le fait est, dit Marie, que je n'ai pas une robe que je puisse
+mettre.... Je pars la semaine prochaine, il faut bien que je me décide.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous partez si tôt?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le frère de Saint-Clare a écrit; il pense, comme l'homme
+d'affaires, qu'il faut vendre maintenant le mobilier et les esclaves....
+quant à la maison, on attendra une occasion favorable.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une chose, dit miss Ophélia, dont je voulais vous parler....
+Augustin avait promis la liberté à Tom.... il avait même commencé les
+premières formalités.... j'espère que vous voudrez bien les faire
+terminer....</p>
+
+<p>&mdash;C'est certainement ce que je ne ferai pas, dit aigrement Mme
+Saint-Clare. Tom est un des meilleurs et des plus chers de nos
+esclaves.... Non! non! et puis, qu'a-t-il besoin de sa liberté?... il
+est bien plus heureux comme il est!...</p>
+
+<p>&mdash;Il la désire vivement, et son maître la lui a promise....</p>
+
+<p>&mdash;Eh mon Dieu! oui, il la désire, ils la désirent tous.... une race de
+mécontents qui veut toujours ce qu'elle n'a pas.... Moi, je suis, en
+principe, contre l'émancipation, dans tous les cas. Gardez un nègre, il
+ira bien, et se conduira bien; renvoyez-le, il sera paresseux, ne
+travaillera pas, s'enivrera.... il deviendra très-mauvais sujet: j'ai eu
+cent exemples de cela sous les yeux.... Il n'y a pas de raison pour les
+affranchir!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais Tom! il est si rangé, si pieux.... si capable....</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin qu'on me le dise.... J'en ai vu cent comme lui; il
+ira bien tant qu'on le gardera.... mais c'est tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh!... quand vous le vendrez.... s'il tombe entre les mains d'un
+mauvais maître?</p>
+
+<p>&mdash;Folies que tout cela! Il n'y a pas un mauvais maître sur cent. Les
+maîtres sont bien meilleurs qu'on ne le dit.... Je suis née.... j'ai été
+élevée dans le sud.... je n'ai jamais vu un maître qui ne traitât
+très-convenablement ses esclaves.... Je ne crains rien de ce côté-là.</p>
+
+<p>&mdash;Soit! reprit avec fermeté miss Ophélia; mais je sais qu'un des
+derniers désirs de votre mari, c'était de rendre la liberté à Tom;
+c'était une des promesses qu'il avait faites au lit de mort de notre
+chère petite Éva,... et je ne croyais pas que vous voulussiez la
+violer....»</p>
+
+<p>Marie, à cet appel, cacha son visage dans son mouchoir, sanglota et
+aspira très-fortement les sels de son flacon.</p>
+
+<p>«Tout le monde est contre moi, fit-elle; on n'a d'égards pour rien....
+Je n'aurais pas cru que vous m'eussiez rappelé ainsi le souvenir de mes
+infortunes.... c'est un manque d'égards.... Des égards! on n'en a pas
+pour moi. Ah! j'ai bien du malheur! Je <span class="pagenum"><a name="Page_317" id="Page_317">317</a></span> n'avais qu'une fille
+unique.... je l'ai perdue! J'avais le mari qui me convenait.... et tout
+le monde ne pouvait me convenir, à moi! Mon mari m'est enlevé aussi, et
+vous avez assez peu de tendresse pour me rappeler ces souvenirs....
+quand vous voyez si bien qu'ils m'accablent.... Ah! vous avez de bonnes
+intentions.... mais vous êtes bien imprudente.... bien imprudente!»</p>
+
+<p>Et Marie sanglota à perdre haleine et appela Mammy pour ouvrir la
+fenêtre, lui donner son flacon de camphre, baigner sa tête, ouvrir sa
+robe.... Ce fut un moment de confusion dont miss Ophélia profita pour
+regagner son appartement.</p>
+
+<p>Miss Ophélia vit bien que tout était inutile; Mme Saint-Clare trouvait
+des ressources inépuisables d'arguments dans ses attaques de nerfs:
+c'était sa réponse dès qu'on lui rappelait les v&oelig;ux de sa fille et de
+son mari. Miss Ophélia prit le meilleur parti qui lui restât: elle
+écrivit à Mme Shelby, exposant les malheurs de Tom et réclamant une
+prompte assistance.</p>
+
+<p>Le lendemain, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres, furent
+conduits au magasin des esclaves, pour y attendre le bon plaisir du
+marchand, qui devait en faire un lot.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXX.<a name="ch30" id="ch30"></a></h2>
+
+<h3>Un magasin d'esclaves.</h3>
+
+<p>Un magasin d'esclaves! Peut-être ce mot seul évoque-t-il, devant
+quelques-uns de mes lecteurs, des visions horribles; ils se figurent
+quelque horrible Tartare, bien noir et bien affreux.</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>. . . . . . Informe, ingens, cui lumen ademptum!</p>
+</div>
+
+<p>Eh non, innocent lecteur! les hommes d'aujourd'hui ont trouvé le moyen
+de pécher habilement, doucement, de façon à ne pas blesser les yeux et
+la sensibilité de la bonne compagnie. La marchandise humaine est
+avantageuse sur la place; on a donc soin qu'elle soit bien nourrie, bien
+vêtue, bien soignée, bien traitée, pour qu'elle arrive au marché forte,
+grasse et brillante! Un magasin d'esclaves, à la Nouvelle-Orléans,
+ressemble, extérieurement du moins, à toutes les autres maisons; il est
+tenu fort proprement; mais chaque jour, sous une espèce d'auvent, dans
+la rue, vous voyez étalées des rangées d'hommes et de femmes, comme
+échantillon de ce que l'on vend à l'intérieur.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_318" id="Page_318">318</a></span></p>
+
+<p>On vous invite courtoisement à entrer et à examiner. On vous annonce que
+vous trouverez là une grande quantité de maris, de femmes, de frères, de
+s&oelig;urs, de pères, de mères, de jeunes enfants, à vendre ensemble ou
+séparément, à la volonté de l'acquéreur; et cette âme immortelle,
+rachetée par le sang et les angoisses du Fils de Dieu.... au milieu des
+tremblements de terre, des rochers déchirés, des tombeaux ouverts....
+cette âme est vendue, louée, engagée, échangée pour de l'épicerie ou
+toute autre denrée, selon que l'aura voulu le caprice du marchand ou la
+nécessité présente du commerce.</p>
+
+<p>Un jour ou deux après la conversation que nous avons rapportée entre
+Marie et miss Ophélia, Tom, Adolphe, et une demi-douzaine d'autres
+esclaves ayant appartenu à Saint-Clare, étaient confiés aux aimables
+soins de M. Skeggs, qui tenait un dépôt, rue de ***, pour passer aux
+enchères le lendemain.</p>
+
+<p>Tom avait, comme plusieurs autres, une malle pleine d'effets à lui.</p>
+
+<p>Les esclaves furent mis, pour la nuit, dans une longue pièce où se
+trouvaient rassemblés beaucoup d'autres hommes de tout âge, de toute
+taille et de toute couleur, et d'où partaient les éclats de rire d'une
+gaieté hébétée.</p>
+
+<p>«Ah! ah! très-bien! continuez, garçons, continuez! fit M. Skeggs. Mes
+gens sont toujours si gais!... Ah! ciel! Sambo, qui fait tout ce bruit?»</p>
+
+<p>Sambo était un grand nègre, qui se livrait à toutes sortes de plates
+bouffonneries qui réjouissaient fort ses compagnons.</p>
+
+<p>Tom, on se l'imagine aisément, n'était pas d'humeur à partager cette
+gaieté; il plaça sa malle aussi loin que possible du groupe turbulent,
+s'assit dessus et appuya son visage contre le mur.</p>
+
+<p>Ceux qui trafiquent de la marchandise humaine s'efforcent, avec une
+persévérance systématique, d'entretenir parmi les esclaves une gaieté
+bruyante; c'est le moyen de noyer chez eux la réflexion et de les rendre
+insensibles à leurs maux. Le but du commerçant, depuis le premier moment
+où il a pris le nègre dans les marchés du nord pour le vendre dans les
+marchés du sud, c'est de le rendre insensible, indifférent, brutal. Le
+trafiquant complète sa cargaison dans la Virginie et dans le Kentucky;
+il la conduit ensuite dans quelque endroit convenable et sain, souvent
+aux eaux, dans le but de l'engraisser. On les fait manger à discrétion,
+et, comme quelques-uns peuvent prendre de la mélancolie, le marchand a
+soin de se procurer un violon, et on les fait danser.... Et celui qui ne
+veut pas s'amuser, celui dont les pensées se reportent trop vivement sur
+sa femme, sur ses enfants, sur sa maison.... et qui ne peut pas être
+<span class="pagenum"><a name="Page_319" id="Page_319">319</a></span> gai.... on le regarde comme un sournois dangereux, et l'on fait
+retomber sur lui toutes les vexations que peut inventer le mauvais
+vouloir d'un maître cruel et sans contrôle. L'insouciance, la pétulance,
+la gaieté.... surtout quand il y a des témoins, voilà ce que l'on veut
+des esclaves.... On espère ainsi trouver un bon acheteur, et l'on ne
+craint pas d'éprouver des pertes sérieuses.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que ce nègre fait donc là?» dit Sambo, marchant à Tom, quand
+M. Skeggs eut quitté la chambre.</p>
+
+<p>Sambo était noir comme l'ébène, grand, gai, parlait avec volubilité, et
+faisait force tours et grimaces.</p>
+
+<p>«Que faites-vous là? dit-il en s'adressant à Tom et lui donnant un coup
+de poing dans le côté, en manière de plaisanterie.... Vous méditez?...
+hein!</p>
+
+<p>&mdash;Je serai vendu demain aux enchères! dit Tom tranquillement.</p>
+
+<p>&mdash;Vendu aux enchères!... Ah! ah! garçons,... en voilà une
+plaisanterie!... Je voudrais bien être de la partie.... Eh bien, vous
+autres, n'est-il pas risible, celui-là?... Eh mais, votre compagnon,
+celui-ci, doit-il être vendu aussi demain? dit Sambo en posant
+familièrement sa main sur l'épaule d'Adolphe.</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi, je vous prie, dit Adolphe fièrement, et en se reculant
+avec un extrême dégoût.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! garçons, voilà un vrai modèle de nègre blanc.... blanc comme
+lait et qui sent! fit-il, en s'avançant encore et en flairant. Oh! Dieu,
+comme il ferait bien l'affaire chez un débitant de tabac!... Il
+parfumerait la marchandise.... oui.... il embaumerait la boutique,
+parole!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis de me laisser, entendez-vous! s'écria Adolphe furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! comme vous êtes délicats, vous autres, nègres blancs! On ne peut
+pas vous toucher, voyez-vous ça!»</p>
+
+<p>Et Sambo parodia grotesquement les façons d'Adolphe.</p>
+
+<p>«En voilà, fit-il, des airs et des grâces! On voit bien que nous avons
+été dans une bonne maison.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! oui! j'avais un maître qui vous aurait bien achetés.... tout ce
+que vous êtes là!</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous ça! Quel gentleman ça devait être!</p>
+
+<p>&mdash;J'appartenais à la famille Saint-Clare, dit Adolphe d'un ton fier.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!... eh bien! il doit être fort heureux de se débarrasser de
+toi, ton maître.... Il va sans doute te vendre avec un lot de
+porcelaines fêlées,» dit Sambo ajoutant à ses paroles une grimace
+narquoise....</p>
+
+<p>Adolphe, exaspéré de cette insulte, s'élança sur son adversaire, <span class="pagenum"><a name="Page_320" id="Page_320">320</a></span>
+jurant et frappant à droite et à gauche.... La troupe riait et
+applaudissait. Le bruit fit venir le maître.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc, garçons? la paix, la paix!» dit-il en brandissant un
+long fouet.</p>
+
+<p>Les esclaves s'enfuirent dans toutes les directions, à l'exception de
+Sambo qui, comptant sur ses priviléges de bouffon reconnu, resta ferme,
+enfonçant sa tête dans ses épaules chaque fois que son maître le
+menaçait.</p>
+
+<p>«C'est pas nous, maître, c'est pas nous!... Nous sommes bien
+tranquilles! c'est les nouveaux. Ils nous tracassent.... ils sont
+toujours après nous.»</p>
+
+<p>Le maître se tourna du côté de Tom et d'Adolphe, distribua, sans plus
+ample information, quelques coups de pied et quelques gourmades, et,
+après avoir ordonné à tout le monde d'être sage et de s'aller coucher,
+lui-même se retira.</p>
+
+<p>Pendant que cette scène se passait dans le dortoir des hommes, voyons ce
+que l'on faisait dans l'appartement des femmes.</p>
+
+<p>Les femmes étaient étendues sur le plancher en diverses attitudes. Rien
+ne saurait offrir un spectacle plus étrange que toutes ces femmes
+endormies.... Il y en avait de toutes les nuances, depuis le marbre
+blanc jusqu'à l'ébène sombre et lustré. Il y en avait de tous les âges,
+depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse. Voici une belle et brillante
+enfant de dix ans. Sa mère a été vendue hier même, et maintenant elle
+pleure, la pauvre petite, parce qu'il n'y a plus personne pour veiller
+sur son sommeil. Voici une vieille négresse hors d'âge; ses bras
+amaigris, ses doigts calleux, révèlent les durs travaux. On la donnera
+demain, par-dessus le marché, pour ce qu'on en pourra tirer. En voilà
+partout! quarante, cinquante! la tête enveloppée de linges, de
+couvertures, de ce qu'elles trouvent.</p>
+
+<p>Dans un coin, séparées du reste de la foule, et plus dignes d'intérêt,
+on peut remarquer deux femmes.</p>
+
+<p>L'une d'elles est une mulâtresse au costume décent, à l'&oelig;il doux, à
+la physionomie attrayante; elle peut avoir de quarante à cinquante ans;
+elle est coiffée d'un turban de Madras rouge, très-beau d'étoffe; elle
+est proprement vêtue. On voit qu'elle sort d'une maison où l'on avait
+soin d'elle.... Tout près d'elle, blottie contre elle, comme un oiseau
+dans son nid, est une jeune fille de quinze ans, sa fille. C'est une
+quarteronne, on peut le voir à sa carnation plus blanche.... Elle a du
+reste les traits de sa mère: c'est le même &oelig;il, doux et noir, avec de
+plus longs cils; ses cheveux bouclés ont les teintes brunes les plus
+riches.... Elle aussi est mise avec une grande propreté; ses petites
+mains, délicates et blanches, ne semblent <span class="pagenum"><a name="Page_321" id="Page_321">321</a></span> pas connaître les
+&oelig;uvres serviles. Ces deux femmes seront vendues demain, avec les
+esclaves de Saint-Clare. Le gentleman à qui elles appartiennent, et qui
+recevra le prix de leur vente, est un membre de l'Église chrétienne de
+New-York. Oui, il touchera l'argent.... et il ira s'asseoir au banquet
+de son Dieu, qui est leur Dieu!.... et il n'y pensera plus!</p>
+
+<p>Ces deux femmes, que nous appellerons Suzanne et Emmeline, avaient été
+longtemps attachées à la personne d'une aimable et pieuse dame de la
+Nouvelle-Orléans. On leur avait appris à lire et à écrire, on les avait
+instruites des vérités de la religion, et, pendant longtemps, elles
+avaient eu le sort le plus heureux que puisse espérer une femme de leur
+condition. Mais le fils unique de leur protectrice avait seul la
+direction de la fortune maternelle, et, soit incapacité, soit
+négligence, il éprouva des embarras et fit faillite. Au nombre de ses
+plus forts créanciers était la maison B. et C<sup>ie</sup> de New-York. B. et
+C<sup>ie</sup> firent écrire à leur homme d'affaires de la Nouvelle-Orléans;
+celui-ci pratiqua une saisie. Les deux femmes et une troupe d'esclaves
+planteurs étaient ce qu'il y avait de mieux dans l'actif du failli;
+l'homme d'affaires en informa ses commettants de New-York. B., nous
+l'avons dit, était chrétien; il habitait un État libre. Cette nouvelle
+le mit assez mal à son aise.... Il n'aimait pas ce commerce d'âmes
+humaines.... il ne voulait pas le faire! Mais il avait trente mille
+dollars d'engagés. C'était bien de l'argent pour un principe! Il
+réfléchit largement, consulta ceux dont il connaissait l'avis.... Puis
+il écrivit à son homme d'affaires d'agir comme il l'entendrait et pour
+le mieux de ses intérêts.</p>
+
+<p>La lettre arriva à la Nouvelle-Orléans. Le lendemain Emmeline et Suzanne
+furent envoyées au dépôt pour attendre les prochaines enchères. Nous
+pouvons les apercevoir sous le pâle rayon de la lune qui glisse à
+travers la fenêtre. Écoutons leur conversation.... toutes deux pleurent;
+mais chacune d'elles pleure tout bas, pour que l'autre ne puisse pas
+l'entendre.</p>
+
+<p>«Mère, appuyez votre tête sur mes genoux, et tâchez de dormir un peu,
+disait la fille, qui s'efforçait de paraître calme.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas le c&oelig;ur au sommeil, Lina! Je ne puis.... C'est la
+dernière nuit que nous passons ensemble....</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlez pas ainsi, mère.... Peut-être serons-nous vendues
+ensemble!... Qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je dirais, Emmeline, s'il s'agissait de tout autre que de
+nous.... Mais j'ai si peur de te perdre que je ne puis voir autre chose
+que le danger....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_322" id="Page_322">322</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mais l'homme a dit que nous avions bon air et que nous serions
+facilement vendues....»</p>
+
+<p>Suzanne se souvint des regards de cet homme aussi bien que de ses
+paroles.... Elle se rappelait, avec une inexprimable angoisse, comment
+il avait examiné les mains d'Emmeline, soulevé les boucles luisantes de
+ses cheveux et déclaré que c'était là un article de premier choix....
+Suzanne avait été élevée comme une chrétienne, lisant chaque jour sa
+Bible, et, comme toute mère chrétienne à sa place, elle ressentait une
+profonde horreur à la pensée que sa fille serait livrée à une vie de
+honte....</p>
+
+<p>Mais elle n'avait ni espérance ni protection....</p>
+
+<p>«Mère, soyez sûre que nous serons bien placées.... vous, comme
+cuisinière, moi, comme femme de chambre.... ou bien pour la couture....
+dans quelque bonne famille.... Oh! oui, vous verrez!... Il faut être
+aussi bien.... aussi aimables que nous pourrons.... et dire tout ce que
+nous savons faire! vous verrez que cela ira bien!</p>
+
+<p>&mdash;Demain, Lina, je défriserai vos cheveux, je les brosserai au
+rebours....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pourquoi, mère? je ne serai plus aussi bien!</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être.... mais vous serez mieux vendue!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi, dit la petite fille.</p>
+
+<p>&mdash;Je connais mieux cela que vous, Lina; les familles respectables seront
+bien plus disposées à vous acheter en vous voyant simple et décente, que
+si vous essayiez de paraître belle.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mère, comme vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Emmeline, si nous ne devons plus nous revoir, si je suis vendue d'un
+côté et vous de l'autre, souvenez-vous comment vous avez été élevée;
+rappelez-vous tout ce que madame vous a dit; emportez partout votre
+Bible et votre livre de cantiques; si vous êtes fidèle à Dieu, Dieu
+aussi vous sera fidèle.»</p>
+
+<p>Ainsi parlait cette pauvre femme, amèrement découragée; car elle savait
+que demain le premier venu, vil, brutal, impie, sans c&oelig;ur,
+deviendrait, s'il avait de l'argent pour la payer, le possesseur de sa
+fille, corps et âme! Et sera-t-il alors, sera-t-il possible à l'enfant
+de rester fidèle à Dieu? Elle pense à tout cela en serrant sa fille dans
+ses bras, et elle regrette de la voir si belle et si charmante; elle
+regrette qu'elle ait été si purement, si pieusement élevée; elle
+regrette qu'elle soit au-dessus de sa classe. Mais elle n'a maintenant
+d'autre ressource que de prier. Ah! bien des prières semblables ont
+monté jusqu'à Dieu, qui partaient de ces prisons d'esclaves si élégantes
+et si coquettes, et un jour on verra bien que <span class="pagenum"><a name="Page_323" id="Page_323">323</a></span> ces prières-là, Dieu
+ne les a point oubliées; car il est écrit: «Quant à celui qui aura
+offensé un de ces petits, il vaudrait mieux pour lui qu'avec une pierre
+de moulin attachée à son cou il eût été englouti dans les abîmes de la
+mer!»</p>
+
+<p>Le rayon de la lune, paisible, doux et calme, projetait l'ombre des
+barreaux sur les corps endormis. La mère et la fille chantaient une
+sorte de complainte mélancolique, qui sert d'hymne funèbre aux esclaves.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Où donc est Mary qui pleurait?</span><br />
+ <span class="i0">Où donc est Mary qui pleurait?</span><br />
+ <span class="i4">Au séjour de la gloire!</span><br />
+ <span class="i0">Mary est morte; elle est aux cieux!</span><br />
+ <span class="i0">Mary est morte; elle est aux cieux!...</span><br />
+ <span class="i4">Au séjour de la gloire!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ces paroles, chantées par des voix dont le timbre a je ne sais quelle
+douceur émue et pénétrante, notées sur un air qu'on eût pris pour le
+soupir du désespoir de la terre qui aspire aux célestes espérances, ces
+paroles flottaient dans la sombre prison, se balançaient sur un rhythme
+pathétique, et la complainte se déroulait, vers après vers!</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i4">Où donc est Paul, où donc Silas?</span><br />
+ <span class="i4">Où donc est Paul, où donc Silas?</span><br />
+ <span class="i0">Ils sont montés au séjour de la gloire!</span><br />
+ <span class="i4">Ils sont morts, ils sont dans les cieux!</span><br />
+ <span class="i4">Ils sont morts, ils sont dans les cieux!</span><br />
+ <span class="i0">Ils sont montés au séjour de la gloire!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Chantez, chantez, pauvres âmes! la nuit est courte.... et le matin vous
+séparera pour toujours!</p>
+
+<p>Mais le voici déjà, le matin! tout le monde est sur pied. Le digne M.
+Skeggs est affairé, il est vif.... Il faut qu'il arrange un beau lot
+pour les enchères.... Il faut qu'il surveille la toilette, il faut que
+chacun prenne son beau visage et fasse bonne contenance.... On les fait
+mettre en cercle pour la dernière revue, avant qu'ils aillent au marché.</p>
+
+<p>M. Skeggs, le bambou à la main, le cigare aux lèvres, se promène entre
+eux; il donne la dernière touche!</p>
+
+<p>«Eh bien! qu'est-ce? fit-il en s'arrêtant devant Suzanne et Emmeline;
+vos papillottes!.... où sont-elles?»</p>
+
+<p>La jeune fille regarda timidement sa mère: celle-ci, avec la ruse
+particulière aux femmes de sa classe:</p>
+
+<p>«C'est moi, fit-elle, qui lui ai dit, la nuit dernière, de se lisser
+<span class="pagenum"><a name="Page_324" id="Page_324">324</a></span> les cheveux, et de ne pas les avoir en boucles, flottant de tous
+côtés; c'est plus décent!</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc! fit l'homme d'un ton qui n'admettait pas de réplique; et
+se tournant vers la jeune fille: Vite! qu'on se dépêche.... frisez-vous!
+allez et revenez à l'instant.... vous, allez lui aider! dit-il à la
+mère, en faisant siffler sa badine.... Ces boucles-là, ajoutait-il, font
+une différence de cent dollars sur le prix de vente!»</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Sous un dôme splendide, sur un pavé de marbre, se promènent des hommes
+de toutes les nations; de tous les côtés de l'enceinte circulaire on a
+placé des tribunes pour les crieurs et les commissaires-priseurs. Deux
+de ces tribunes, aux extrémités opposées de l'enceinte, sont occupées
+par de beaux et brillants parleurs qui, avec une éloquence mélangée de
+français et d'anglais, s'efforcent de faire monter les enchères des
+connaisseurs; un troisième, encore inoccupé, était au milieu d'un groupe
+qui attendait l'ouverture de la vente. Nous reconnaissons là les
+esclaves de Saint-Clare, Tom, Adolphe, et les autres; à côté d'eux,
+voici Suzanne et Emmeline, le front baissé, tristes, dévorées
+d'inquiétudes.... et attendant leur tour.... Différents spectateurs, qui
+vont acheter, ou ne pas acheter.... comme il leur plaira.... se pressent
+autour du groupe.... ils touchent.... ils regardent.... ils
+discutent.... comme des jockeys feraient autour d'un cheval!</p>
+
+<p>«Holà! Alfred, qui vous amène ici? dit un élégant en frappant sur
+l'épaule d'un jeune homme mis avec une extrême recherche, et qui
+examinait Adolphe à travers un lorgnon.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! j'ai besoin d'un valet.... J'ai appris qu'on allait vendre les
+gens de Saint-Clare; j'ai pensé que cela pourrait faire mon affaire....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on m'y prenne, à acheter les gens de Saint-Clare.... ils sont gâtés
+à fond, impudents comme des démons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! soyez tranquille!... si je les achète, ils seront bientôt
+corrigés, ils verront bien qu'ils ont affaire à un autre maître que
+monsieur<a name="FNanchor_20" id="FNanchor_20" href="#Footnote_20" class="fnanchor">[20]</a> Saint-Clare.... Ma parole! je vais acheter celui-ci. Sa
+tournure me plaît.</p>
+
+<p>&mdash;Lui! c'est un fou! il prendra tout ce que vous avez pour
+s'habiller.... vous verrez!</p>
+
+<p>&mdash;Soit! mais monsieur verra qu'il ne peut pas être extravagant avec moi;
+qu'on l'envoie à la maison de correction quelquefois, <span class="pagenum"><a name="Page_325" id="Page_325">325</a></span> et il sera
+bientôt corrigé.... je vous en donnerai des nouvelles.... Je le
+redresserai du haut au bas!... tenez, je l'achète.... c'est dit!»</p>
+
+<p>Cependant Tom était là, tout pensif, regardant tous ces visages qui se
+pressaient autour de lui, et se demandant lequel il voudrait appeler son
+maître. Ah! lecteurs, si jamais vous vous trouviez dans la nécessité de
+choisir, entre deux cents hommes, celui qui devrait être votre souverain
+absolu, peut-être penseriez vous, comme Tom, que le choix est toujours
+difficile et fort peu rassurant.... Tom vit bien des gens, grands,
+petits, gras, maigres, ronds, efflanqués, carrés, de toute sorte et de
+toute espèce.... il vit surtout des hommes communs et grossiers, de ces
+hommes qui ramassent leurs semblables comme on ramasse des copeaux pour
+les mettre dans un panier ou les jeter au feu.... sans y prendre garde!
+il ne vit pas un second Saint-Clare.</p>
+
+<p>Quelques instants avant la vente, un homme court, large et trapu, dont
+la chemise déchiquetée bâillait sur sa poitrine, portant des pantalons
+sales et usés, se fraya un passage à travers la foule, en jouant des
+coudes, comme un homme qui va vite en besogne. Il approcha du groupe et
+se livra à un minutieux examen.</p>
+
+<p>Tom ne l'eut pas plutôt aperçu, qu'il éprouva pour lui une invincible
+horreur. Ce sentiment augmentait à mesure que l'homme s'approchait de
+lui.... Quoiqu'il fût petit, on devinait en lui une force d'athlète. Il
+avait la tête ronde comme une boule, de grands yeux gris-vert, ombragés
+de sourcils jaunâtres et touffus, des cheveux roides et rouges. Tout
+cela, comme on voit, n'était guère attrayant.... Il avait les joues
+gonflées d'une chique de tabac, dont il rejetait le jus avec autant
+d'énergie que de décision. Ses mains étaient d'une grosseur démesurée,
+calleuses, poilues, brûlées du soleil, et garnies d'ongles fort mal
+tenus.</p>
+
+<p>Cet homme examina notre lot d'esclaves avec beaucoup de sans-façon. Il
+prit Tom par le menton, lui fit ouvrir la bouche pour regarder ses
+dents, étendre les bras pour montrer ses muscles.... Il tourna autour de
+lui, et le fit sauter en hauteur et en largeur, pour connaître la force
+de ses jambes.</p>
+
+<p>«Où avez-vous été élevé? demanda-t-il d'un ton bref.</p>
+
+<p>&mdash;Dans le Kentucky, répondit Tom, qui regardait autour de lui comme pour
+implorer du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Que faisiez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je soignais la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;En voilà une histoire!» Et il passa outre.</p>
+
+<p>Il s'arrêta devant Adolphe, lança sur ses bottes bien cirées une <span class="pagenum"><a name="Page_326" id="Page_326">326</a></span>
+gorgée de tabac, grommela je ne sais quel terme injurieux..., et passa!</p>
+
+<p>Il s'arrêta encore devant Suzanne et Emmeline, il avança sa lourde et
+sale main, et attira la jeune fille à lui.... Il passait cette main sur
+le cou, sur la poitrine.... il tâtait les bras.... il regardait les
+dents.... Enfin il la repoussa contre sa mère, dont le visage avait
+reflété toutes les émotions que lui faisaient éprouver les façons de ce
+hideux étranger.</p>
+
+<p>La jeune fille effrayée se mit à pleurer.</p>
+
+<p>«Allons, chipie! dit le commissaire.... on ne pleurniche pas ici! la
+vente va commencer!»</p>
+
+<p>La vente commença en effet.</p>
+
+<p>Adolphe fut adjugé, pour une somme assez ronde, au jeune homme qui avait
+manifesté tout d'abord l'intention de l'acheter. Les autres esclaves de
+Saint-Clare passèrent à différents acquéreurs.</p>
+
+<p>«A vous, garçon! dit le vendeur à Tom. Allons! entendez-vous?...»</p>
+
+<p>Tom monta sur le tréteau, jetant autour de lui des regards inquiets. On
+entendait un bruit confus, sourd, où l'on ne pouvait plus rien
+distinguer. Le glapissement du crieur, qui hurlait ses qualités en
+anglais et en français, se mêlait au tumulte des enchères des deux
+nations. Enfin, le marteau retentit; on entendit sonner nette et claire
+la dernière syllabe du mot dollar! C'en était fait, Tom était adjugé, il
+avait un maître.</p>
+
+<p>On le vit descendre de dessus le tréteau. Le petit homme à tête ronde le
+saisit brutalement par une épaule, le poussa dans un coin, en lui disant
+d'une voix rude:</p>
+
+<p>«Restez là, vous!»</p>
+
+<p>Tom n'avait plus conscience de rien.... Les enchères continuaient,
+sonores, éclatantes, françaises, anglaises, ou mélangées des deux
+langues. Le marteau retombe encore.... Cette fois, c'est Suzanne qui est
+vendue.... Elle descend de l'estrade, s'arrête, se retourne, regarde....
+Sa fille lui tend les bras... Elle, la mort sur le visage, elle regarde
+celui qui vient de l'acheter: c'est un homme entre deux âges.... il est
+bien.... il paraît bon.</p>
+
+<p>«Oh! monsieur! si vous vouliez acheter ma fille!</p>
+
+<p>&mdash;Je le voudrais, mais j'ai peur de ne pas pouvoir,» répondit-il en
+jetant sur Emmeline un regard tout rempli d'un douloureux intérêt....</p>
+
+<p>La jeune fille monta à son tour sur le tréteau, timide et tremblante.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_327" id="Page_327">327</a></span></p>
+
+<p>Le sang reflue à ses joues pâles.... le feu de la fièvre est dans ses
+yeux. La mère gémit en voyant qu'elle est plus belle que jamais. Le
+vendeur voit ses avantages.... il les exploite.... Les enchères montent
+rapidement.</p>
+
+<p>«Je ferai tout ce qui me sera possible,» dit l'honnête gentleman en
+poussant avec les autres.</p>
+
+<p>Bientôt il ne peut plus suivre.... il se tait. Le commissaire
+s'échauffe.... Il y a moins de concurrents. La lutte est entre un vieil
+habitant de la Nouvelle-Orléans, très-aristocrate de sa nature, et le
+petit homme à la tête de boule. L'aristocrate continue le feu, en jetant
+à son adversaire un coup d'&oelig;il de mépris. Mais le petit homme a sur
+lui le double avantage de l'obstination et de l'argent. La lutte ne dure
+qu'un instant. Le marteau retombe.... A lui la jeune fille, corps et
+âme, si Dieu ne vient en aide à l'innocence.</p>
+
+<p>Le nouveau maître s'appelle M. Legree, il possède une plantation sur les
+bords de la rivière Rouge. On pousse Emmeline dans le lot de Tom, avec
+les deux autres hommes, et elle s'en va, et en s'en allant elle pleure.</p>
+
+<p>Le bon gentleman est désolé..., mais on voit ces choses-là tous les
+jours.... Oui! à ces ventes on voit des mères et des filles qui pleurent
+en répétant le mot toujours.... On ne peut pas empêcher cela.... et...
+et... et... et il s'en va de son côté avec sa nouvelle acquisition.</p>
+
+<p>Deux jours après l'homme de loi de la maison chrétienne B. et C<sup>ie</sup> de
+New-York envoyait l'argent à ses commettants. Ah! sur le revers de la
+traite qui paye ce marché, écrivons ces mots du grand <span class="smcap">PAYEUR GÉNÉRAL</span>, à
+qui un jour tous viendront rendre leurs comptes: «Il fera une enquête
+sur le sang, et il n'oubliera pas les pleurs des humbles!»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXI.<a name="ch31" id="ch31"></a></h2>
+
+<h3>La traversée.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>Tes yeux sont trop purs pour contempler le mal, et tu ne peux pas
+ regarder l'iniquité: prends donc garde à ceux qui agissent
+ cruellement, et retiens ta langue pendant que les méchants dévorent
+ celui qui est plus juste que toi.</p>
+</div>
+
+<p>Au fond d'un bateau, qui remontait la rivière Rouge, Tom était assis,
+les chaînes aux mains, les chaînes aux pieds.... et sur le c&oelig;ur <span class="pagenum"><a name="Page_328" id="Page_328">328</a></span>
+un froid plus pesant que ses chaînes! Pour lui, toutes les clartés
+étaient éteintes dans les cieux, et la lune et les étoiles; et, devant
+ses yeux, pareils aux arbres de la rive, tous ses rêves s'étaient enfuis
+à jamais.... et la ferme de Kentucky, et sa femme et ses enfants, et ses
+bons maîtres, et la maison Saint-Clare, avec ses splendeurs et son
+opulence, et la blonde tête d'Éva, et son regard angélique, et
+Saint-Clare, fier, superbe, triomphant, beau, insouciant parfois, mais
+toujours bon, et ces heures paresseuses, et ce loisir indulgent..., tout
+cela était parti, parti pour toujours; et à la place, que restait-il?</p>
+
+<p>C'est là une des plus grandes misères de l'esclavage. Un nègre, au
+caractère sympathique et liant, rencontre une famille distinguée, il y
+acquiert les sentiments et les goûts qui forment en quelque sorte
+l'atmosphère du luxe; puis il tombe entre des mains grossières et
+brutales, comme le meuble qui décorait jadis un salon superbe, avili et
+souillé, tombe au comptoir d'une taverne.... ou plus bas encore! Il y a
+une différence pourtant: la chaise ou la table avilie ne peut pas
+sentir, et l'homme le peut. La fiction légale a beau dire qu'il sera
+réputé, pris et adjugé comme un meuble, on n'a cependant pas pu chasser
+son âme ni étouffer ce monde de souvenirs, d'espérances, d'amour, de
+crainte et de désirs qu'elle porte en elle....</p>
+
+<p>Quand M. Simon Legree, le nouveau maître de Tom, eut acheté çà et là, à
+la Nouvelle-Orléans, huit esclaves, il les conduisit, les menottes aux
+mains, et enchaînés deux à deux, à bord du steamer <i>le Pirate</i>, qui
+stationnait dans le port, tout prêt à remonter la rivière Rouge.</p>
+
+<p>Legree les embarqua, le navire partit.</p>
+
+<p>Alors, maître Legree, avec l'air que nous lui connaissons, voulut les
+passer en revue. Il s'arrêta en face de Tom. On avait fait prendre à Tom
+son meilleur vêtement pour la vente publique. Il avait une belle chemise
+empesée et des bottes cirées. Legree lui adressa la parole en ces
+termes:</p>
+
+<p>«Levez-vous!»</p>
+
+<p>Tom se leva.</p>
+
+<p>«Otez cela!»</p>
+
+<p>Et comme le père Tom, embarrassé par les menottes, n'allait pas assez
+vite à son gré, il lui aida, en arrachant brutalement le col, qu'il mit
+dans sa poche.</p>
+
+<p>Il se dirigea ensuite vers la malle de Tom, qu'il avait d'abord eu soin
+de visiter; il en tira une paire de vieux pantalons et une veste
+délabrée, que Tom ne mettait que quand il descendait aux écuries....
+<span class="pagenum"><a name="Page_329" id="Page_329">329</a></span> Le maître débarrassa l'esclave de ses fers, et lui montrant une
+sorte de niche entre les colis:</p>
+
+<p>«Allez là, et mettez cela!»</p>
+
+<p>Tom obéit et revint au bout d'un instant.</p>
+
+<p>«Tirez vos bottes!»</p>
+
+<p>Tom les tira.</p>
+
+<p>«Tenez! fit Legree en lui jetant une grosse paire de mauvais
+souliers,... mettez cela!»</p>
+
+<p>Tom, malgré la rapidité de ce changement d'habit, avait pourtant fait
+passer sa chère Bible d'une poche à l'autre; bien lui en prit, car M.
+Legree, après lui avoir remis les menottes, commença l'inspection du
+contenu des poches. Il en retira un mouchoir de soie qu'il prit pour
+lui, différentes bagatelles, trésor recueilli par Tom parce qu'il avait
+fait la joie d'Éva, devinrent l'objet des dédains du marchand, qui les
+jeta à l'eau par-dessus son épaule.</p>
+
+<p>Tom, dans sa précipitation, avait oublié son livre de cantiques
+méthodistes; Legree tomba dessus et le feuilleta.</p>
+
+<p>«Ah! ah! nous sommes pieux, je crois!... Comment vous appelle-t-on? Vous
+êtes de l'Église, hein?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, répondit Tom avec fermeté.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vous n'en serez bientôt plus.... Je n'entends pas avoir chez
+moi de ces nègres qui chantent, qui prient et qui braillent....
+souvenez-vous-en et prenez-y garde! Et, en disant cela, il frappa
+violemment du pied, et darda sur Tom le regard farouche de ses yeux
+gris.... Je suis maintenant votre Église! Vous entendez? faites comme je
+dis! »</p>
+
+<p>Le nègre se tut, mais il y avait en lui comme une voix qui répondait:
+«Non!» et, comme répétés par un invisible écho, ces mots d'une vieille
+prophétie, que si souvent Évangéline lui avait lue, revenaient sans
+cesse à ses oreilles: «Ne crains rien, car je t'ai racheté, je t'ai
+appelé de mon nom, tu es à moi!»</p>
+
+<p>Mais Simon Legree n'entendit pas cette voix-là. Cette voix-là, il ne
+l'entendait jamais! Il regarda un instant la physionomie attristée de
+Tom et s'éloigna. Il prit la malle de Tom, qui contenait une provision
+abondante de vêtements propres, et alla sur l'avant du bateau, où il fut
+bientôt entouré des ouvriers et employés du bord. Alors, riant beaucoup
+des nègres qui veulent faire les messieurs, il vendit tout ce qu'il y
+avait dans la malle, et la malle elle-même; et ils pensaient tous que
+c'était là un très-bon tour, et ils se divertissaient à voir de quel
+&oelig;il Tom suivait ses effets, que l'on dispersait à droite et à gauche.
+La mise aux enchères de la malle fut regardée comme <span class="pagenum"><a name="Page_330" id="Page_330">330</a></span> la meilleure
+farce du monde, et donna lieu à une foule de mots spirituels.</p>
+
+<p>Quand ce fut une affaire terminée, Simon revint à sa marchandise.</p>
+
+<p>«Maintenant, Tom, vous voyez que je vous ai délivré de tout bagage
+inutile. Prenez soin de ces habits-là, vous n'êtes pas près d'en avoir
+d'autres. J'aime que les nègres fassent attention à leurs effets. Chez
+moi l'habillement dure une année.»</p>
+
+<p>Simon se dirigea ensuite vers Emmeline, enchaînée avec une autre femme.</p>
+
+<p>«Eh bien, ma chère, dit-il en lui caressant le menton, de la gaieté
+donc! de la gaieté!»</p>
+
+<p>Emmeline lui jeta un regard tout plein d'effroi, d'aversion, d'horreur.
+Ce regard ne lui échappa point: il fronça durement le sourcil.</p>
+
+<p>«Allons donc, la fille!... il faut faire bon visage quand je vous parle,
+entendez-vous? Et vous, la vieille peau jaune, dit-il en poussant la
+mulâtresse à laquelle Emmeline était enchaînée, n'ayez donc pas cette
+mine-là! il faut être plus gaie que cela, je vous dis! Allons! vous
+tous, fit-il en se reculant d'un pas ou deux en arrière, regardez-moi!
+regardez-moi dans l'&oelig;il!... bien droit!... là!»</p>
+
+<p>Et il frappait du pied à chaque mot.</p>
+
+<p>Comme s'il les eût fascinés, tous les yeux se fixèrent sur son &oelig;il
+gris étincelant.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit-il en grossissant son énorme poing pesant, qui
+ressemblait assez au marteau d'un forgeron, vous voyez ce poing!...
+pesez-le!...»</p>
+
+<p>Et il l'abattit sur la main de Tom.</p>
+
+<p>«Voyez-moi ces os-là! Je vous préviens que ce poing-là vaut un marteau
+de fer pour abattre les nègres. Je n'ai jamais rencontré un nègre que je
+n'aie pu abattre d'un seul coup.»</p>
+
+<p>Et il brandit son poing si près du visage de Tom, que celui-ci se rejeta
+en arrière en fermant les yeux.</p>
+
+<p>«Moi, reprit-il, je n'ai aucun de ces maudits surveillants.... je suis
+mon propre surveillant.... et je vous préviens que je vois tout.... Il
+faut emboîter le pas.... droit et prompt.... du moment que je parle.
+Avec moi, il n'y a que ce moyen-là! Vous ne trouverez jamais chez moi la
+moindre douceur.... je suis sans pitié.»</p>
+
+<p>Les pauvres femmes n'osaient plus respirer; toute la troupe des esclaves
+s'assit par terre saisie d'effroi et les traits bouleversés. Le maître
+tourna sur ses talons.... et alla boire un petit verre!</p>
+
+<p>«Voilà comment je m'y prends avec mes nègres, dit-il à un homme d'une
+tournure distinguée, qui s'était tenu à côté de lui <span class="pagenum"><a name="Page_331" id="Page_331">331</a></span> pendant tout ce
+discours. C'est mon système.... mes commencements sont énergiques.... il
+faut qu'ils sachent ce qui les attend....</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit l'étranger, qui le regardait avec la curiosité d'un
+naturaliste examinant quelque phénomène étrange.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, en vérité, reprit Simon. Je ne suis pas, moi, un de vos
+gentilshommes planteurs aux doigts blancs comme le lis, qui se laissent
+duper et voler par les damnés gérants. Voyez mes articulations! hein?
+Voyez mon poing! Voyez-vous ça? Là-dessus la chair est devenue dure
+comme la pierre, elle a durci sur les nègres.... tâtez!»</p>
+
+<p>L'étranger mit son doigt à la place indiquée et dit simplement:</p>
+
+<p>«C'est assez dur!... Puis il ajouta: L'exercice vous a sans doute fait
+le c&oelig;ur aussi dur....</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! oui.... je puis m'en vanter, fit Simon en riant aux
+éclats.... Je ne connais personne plus dur que moi.... non, personne!
+personne ne me fait aller ni avec des cris, ni avec du savon doux, c'est
+un fait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez là un très-joli assortiment!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! dit Simon. Il y a ce Tom, là-bas, il paraît que c'est un
+sujet rare, je l'ai payé un peu cher, pour en faire un cocher ou un
+directeur de travaux. Son défaut, c'est de ne pas vouloir être traité
+comme il faut que les nègres soient traités.... mais ça lui passera....
+La femme jaune.... dame! elle est un peu malade, je l'ai prise pour ce
+qu'elle vaut.... elle peut durer un an ou deux, je ne m'attache pas à
+épargner les nègres.... Non, ma foi! Je les use et j'en achète d'autres,
+c'est moins de soin et moins de dépense.</p>
+
+<p>&mdash;En général, combien de temps durent-ils? demanda l'étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je ne sais pas trop.... ça dépend de leur constitution! Les
+individus robustes durent six ou sept ans, les faibles sont ruinés en
+deux ou trois. Dans les premiers temps, je me donnais toutes les peines
+du monde pour les conserver. Quand ils étaient malades, je les soignais,
+je leur donnais des vêtements, des couvertures, enfin tout! Maintenant,
+malades ou bien portants, c'est toujours le même régime.... Ça ne
+servait à rien.... Je me donnais bien du mal et je perdais de l'argent.
+Maintenant, quand un nègre meurt, j'en achète un autre.... je trouve que
+c'est meilleur marché.... et, en tout cas, bien plus commode!»</p>
+
+<p>L'étranger s'éloigna et alla s'asseoir à côté d'un autre voyageur qui
+avait écouté toute cette conversation avec une indignation mal contenue.</p>
+
+<p>«Veuillez, dit-il, ne pas prendre cet individu pour un spécimen des
+planteurs du sud.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_332" id="Page_332">332</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Non, certes! s'écria le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un vilain et misérable drôle!</p>
+
+<p>&mdash;Et, cependant, vos lois lui permettent de posséder un certain nombre
+d'êtres humains soumis à sa volonté souveraine, sans même l'ombre d'une
+protection! et, si misérable qu'il soit, vous n'oseriez dire qu'il n'y a
+pas de ses pareils par milliers.</p>
+
+<p>&mdash;Mais parmi les planteurs il y a beaucoup d'hommes intelligents et
+vraiment humains.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien, dit le jeune homme. Mais, dans mon opinion à moi, ce
+sont ceux-là, ce sont ceux-là mêmes, avec leur intelligence et leur
+humanité, qui sont responsables des outrages et des violences que
+subissent chaque jour ces malheureux. Sans votre influence et votre
+sanction, tout le système ne tiendrait pas debout une heure de plus...
+S'il n'y avait que des planteurs comme celui-là, fit-il en désignant du
+doigt Simon, qui leur tournait le dos, l'esclavage serait coulé à fond
+comme une meule de moulin... Votre honorabilité et votre humanité
+sauvent et protègent sa brutalité!</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez certes une haute opinion de ma bonne nature, dit le planteur
+en souriant; mais ne parlez pas si haut: il y a peut-être sur le bateau
+des gens qui ne seraient pas aussi tolérants que moi. Attendez que nous
+soyons arrivés à ma plantation, et alors vous pourrez à votre aise nous
+maltraiter.»</p>
+
+<p>Le jeune homme rougit et sourit, et les deux voyageurs commencèrent une
+partie de trictrac.</p>
+
+<p>Cependant une autre conversation s'engageait entre Emmeline et la
+mulâtresse avec laquelle elle était enchaînée. Elles échangeaient les
+particularités de leur histoire: quoi de plus naturel dans leur
+position?</p>
+
+<p>«A qui apparteniez-vous? disait Emmeline.</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître s'appelait M. Ellis. Il demeurait <i>Levee-Street</i>; vous
+devez avoir vu la maison.</p>
+
+<p>&mdash;Était-il bon pour vous?</p>
+
+<p>&mdash;Assez, jusqu'au moment où il tomba malade; mais il a été malade plus
+de six mois, et il était devenu bien difficile. Il ne voulait pas qu'on
+dormît... ni jour ni nuit. Personne ne lui convenait: il devenait plus
+difficile de jour en jour. Il me garda je ne sais combien de nuits... Je
+tombais d'épuisement... Un matin, il me trouva endormie: il entra dans
+une si grande colère, qu'il résolut de me vendre au plus dur maître
+qu'il pourrait trouver; et pourtant il m'avait promis qu'à sa mort
+j'aurais ma liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Aviez-vous des amis?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais mon mari, qui est forgeron. Mon maître le louait dehors...
+<span class="pagenum"><a name="Page_333" id="Page_333">333</a></span> J'ai été emmenée si vite que je n'ai pas eu même le temps de le
+voir. J'ai aussi quatre enfants... Oh! mon Dieu!...»</p>
+
+<p>Ici la femme couvrit son visage de ses mains.</p>
+
+<p>Quand on entend ces tristes récits, on tâche toujours de trouver quelque
+parole de consolation. Emmeline chercha, mais ne trouva pas... et que
+dire, en effet? Toutes deux, unies par un commun accord qui naissait de
+leur frayeur, ne voulaient même pas faire allusion à leur nouveau
+maître.</p>
+
+<p>Pour les plus sombres heures, il y a les consolations religieuses, je le
+sais. La mulâtresse appartenait à l'Église méthodiste. Sa piété n'était
+pas éclairée sans doute, mais elle était sincère. Emmeline avait reçu
+une éducation plus soignée, elle avait appris à lire et à écrire. Elle
+connaissait la Bible; elle avait reçu les soins d'une pieuse et bonne
+maîtresse. Et cependant, même pour la plus robuste foi chrétienne,
+n'est-ce point une bien rude épreuve que de se voir, du moins en
+apparence, abandonnée de Dieu et entre les mains d'une violence que rien
+n'émeut? et combien cette foi doit être encore plus ébranlée dans de
+jeunes âmes faibles et ignorantes!</p>
+
+<p>Le bateau s'avançait, portant son fret de douleurs! il remontait le
+courant fangeux et agité, à travers les sinuosités abruptes et
+capricieuses de la rivière Rouge. Les yeux attristés rencontraient
+partout devant eux ses bords escarpés, rouges comme ses ondes, qui les
+éblouissaient de leur éternelle et terrible uniformité.</p>
+
+<p>Enfin le steamer s'arrêta devant une petite ville, et Legree descendit
+avec sa troupe.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXII.<a name="ch32" id="ch32"></a></h2>
+
+<h3>Lieux sombres.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>«La terre est couverte de ténèbres et pleine de cruauté.»</p>
+</div>
+
+<p>Tom et ses compagnons se rangèrent derrière une lourde voiture, et
+s'avancèrent péniblement par une route malaisée.</p>
+
+<p>Dans le wagon se trouvait Simon Legree. Les deux femmes, encore
+enchaînées, avaient été jetées au fond avec les bagages. On se dirigeait
+vers la plantation de Legree, située à quelque distance.</p>
+
+<p>C'était une route déserte et sauvage, qui se glissait, avec mille <span class="pagenum"><a name="Page_334" id="Page_334">334</a></span>
+détours, à travers un bois de sapins: le vent gémissait dans leurs
+rameaux; de chaque côté d'une chaussée garnie de troncs d'arbres, les
+cyprès, s'élançant d'un sol humide et visqueux, laissaient retomber
+leurs funèbres guirlandes de mousses noirâtres. Çà et là quelques
+serpents aux formes hideuses se glissaient à travers les souches
+renversées et les branches éparses, qui pourrissaient dans l'eau.</p>
+
+<p>C'était une affreuse route vraiment; triste même pour l'homme qui, monté
+sur un bon cheval et le gousset garni, la suivait pour aller à ses
+affaires. Combien plus terrible et plus triste pour ces infortunés que
+chacun de leurs pas pénibles éloigne, éloigne pour toujours de tout ce
+que l'homme regrette, de tout ce que l'homme désire!</p>
+
+<p>Telle eût été la pensée de tous ceux qui eussent pu voir l'expression
+d'abattement désolé, la profonde et morne tristesse des malheureux
+esclaves, en apercevant cette route fatale qui se déroulait devant eux.</p>
+
+<p>Seul, Legree semblait enchanté; de temps en temps il tirait de sa poche
+un flacon d'eau-de-vie.</p>
+
+<p>«Allons! dit-il en se retournant et en jetant les yeux sur les mornes
+visages qu'il pouvait voir derrière lui. Allons! garçons, une chanson
+maintenant!»</p>
+
+<p>Les esclaves s'entre-regardèrent...</p>
+
+<p>«Allons donc!» répéta Simon en faisant claquer son fouet.</p>
+
+<p>Tom commença un <ins class="correction" title="hymme">hymne</ins> méthodiste:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Jérusalem, ô fortuné séjour!</span><br />
+ <span class="i0">Jérusalem, ô fortuné séjour!</span><br />
+ <span class="i0">Dis, mes tourments finiront-ils un jour?</span><br />
+ <span class="i0">Dois-je bientôt....</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Silence! maudit noir! hurla Legree... Croyez-vous que je veuille
+entendre vos damnées chansons méthodistes?... Allons! quelque chose de
+gai... vite!»</p>
+
+<p>Un autre esclave entonna une de ces stupides chansons qui sont assez
+répandues parmi les nègres:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Hier, moussu, sur un chemin,</span><br />
+ <span class="i8">A la brune,</span><br />
+ <span class="i2">M'a vu prendre un lapin,</span><br />
+ <span class="i4">Au clair de la lune.</span><br />
+ <span class="i8">Il a ri,</span><br />
+ <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br />
+ <span class="i8">Il a ri,</span><br />
+ <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_335" id="Page_335">335</a></span></p>
+
+<p>Le chanteur avait arrangé la chanson à sa guise, il consulta la rime
+bien plus que la raison. Toute la compagnie reprenait en ch&oelig;ur le
+refrain:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i8">Il a ri,</span><br />
+ <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br />
+ <span class="i6">Oh! oh! hi! hi!</span><br />
+ <span class="i8">Il a ri.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Tout ceci était chanté à pleins poumons. Ils voulaient être gais! mais
+ni les soupirs du désespoir, ni les paroles les plus passionnées de la
+prière n'auraient pu exprimer une plus profonde douleur que ces notes
+sauvages reprises à l'unisson. Pauvre c&oelig;ur torturé, menacé, enchaîné,
+et qui s'élance dans la musique, comme dans un sanctuaire, pour faire
+monter son invocation à Dieu... oui! dans ces chants, il y avait une
+invocation que Simon ne pouvait entendre. Il n'entendait, lui, qu'une
+chanson retentissante qui lui plaisait, parce qu'elle mettait,
+disait-il, ses nègres en belle humeur.</p>
+
+<p>«Eh bien! ma petite amie, fit-il en se retournant vers Emmeline, et lui
+posant la main sur l'épaule, nous voici bientôt chez nous!»</p>
+
+<p>Les emportements et les violences de Legree terrifiaient Emmeline....
+Mais quand elle sentit le contact de sa main qui voulait caresser:</p>
+
+<p>«J'aimerais mieux qu'il me battît,» pensa-t-elle.</p>
+
+<p>Elle frissonna, et son c&oelig;ur cessa de battre en apercevant
+l'expression de ses regards; elle se pressa contre la mulâtresse, comme
+elle eût fait contre sa mère.</p>
+
+<p>«Vous ne portez donc jamais de boucles d'oreilles? dit-il en touchant de
+ses gros doigts une charmante petite oreille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur, fit Emmeline, baissant les yeux et toute tremblante....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je vous en donnerai une paire, quand nous serons arrivés....
+si vous êtes bonne fille.... Voyons! n'ayez donc pas peur, je ne veux
+pas vous faire faire de gros ouvrages: vous aurez du bon temps avec moi;
+vous vivrez comme une dame.... mais il faut être bonne fille.»</p>
+
+<p>Legree avait assez bu pour sentir le besoin d'être aimable.</p>
+
+<p>On arrivait en vue de la plantation.</p>
+
+<p>Elle avait appartenu d'abord à un gentleman riche et plein de goût, qui
+l'avait singulièrement embellie.... Il était mort insolvable. Legree
+s'était rendu acquéreur, et il se servait de cette propriété, comme il
+se servait de tout, pour gagner de l'argent. La <span class="pagenum"><a name="Page_336" id="Page_336">336</a></span> plantation avait
+donc cet air dévasté et désolé que prend si vite la terre qui passe des
+mains soigneuses aux mains négligentes.</p>
+
+<p>Devant la maison, ce qui jadis avait été une pelouse au gazon ras, toute
+pleine d'arbres d'agrément, n'était plus maintenant qu'une pièce d'herbe
+touffue, <i>émaillée</i> de paille, de tessons de bouteilles et de toutes
+sortes d'immondices. Çà et là l'herbe était enlevée et la terre écorchée
+au vif. Les jasmins éplorés, les beaux chèvrefeuilles retombaient des
+colonnes à demi renversées sous l'effort des chevaux qu'on y attachait
+maintenant sans plus de cérémonie. Le vaste jardin était envahi par les
+mauvaises herbes, au milieu desquelles, çà et là, quelque plante
+exotique élevait sa tête solitaire et négligée.... Les serres n'avaient
+plus de vitres à leurs châssis; sur leurs tablettes moisies on voyait
+encore quelques pots à fleurs desséchées, oubliées.... des tiges
+flétries, des feuilles mortes, prouvaient que jadis cela avait été une
+plante!</p>
+
+<p>La voiture roula sur une allée, sablée autrefois, envahie maintenant par
+toutes sortes d'herbes, entre deux superbes rangées d'arbres de la
+Chine, dont les formes gracieuses et le feuillage toujours vert
+semblaient être la seule chose que l'insouciance du maître n'avait pu
+abattre ou dompter: tels ces nobles esprits, si profondément enracinés
+dans le bien, qu'ils s'épanouissent et se développent plus puissants et
+plus beaux au milieu des épreuves et du malheur.</p>
+
+<p>La maison avait été grande et belle. Elle était bâtie dans un style que
+l'on rencontre assez souvent dans cette partie de l'Amérique. Elle
+était, de toutes parts, entourée d'une véranda de deux étages, sur
+laquelle s'ouvraient toutes les portes de la maison. La partie
+inférieure s'appuyait sur des assises de briques.</p>
+
+<p>Cette maison n'en avait pas moins un air de profonde désolation. Les
+fenêtres étaient bouchées avec des planches; quelques-unes n'avaient
+plus qu'un volet, d'autres remplaçaient les vitres par des chiffons
+d'étoffes.... Tout cela était plein d'affreuses révélations.</p>
+
+<p>Le sol était jonché de pailles, de morceaux de bois, de débris de
+caisses et de barils. Trois ou quatre chiens à l'air féroce, réveillés
+par le bruit des roues, accouraient tout prêts à déchirer.... il fallut
+tout l'effort des esclaves du logis pour les empêcher de mettre en
+pièces Tom et ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce qui vous attend, dit Legree en caressant les chiens avec
+une satisfaction qui faisait mal à voir, et se retournant vers les
+esclaves.... Vous voyez ce qui vous attend, si vous voulez vous
+enfuir.... Ces chiens ont été dressés à la chasse des nègres; ils vous
+avaleraient aussi aisément que leur souper.... Prenez <span class="pagenum"><a name="Page_337" id="Page_337">337</a></span> donc garde à
+vous! Eh bien! Sambo, dit-il à un individu en haillons, dont le chapeau
+n'avait plus de bords, et qui s'empressait autour de lui. Comment les
+choses ont-elles été?</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Quimbo! fit-il à un autre nègre, qui s'efforçait d'attirer son
+attention, vous vous êtes rappelé ce que je vous avais dit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois bien!»</p>
+
+<p>Ces deux noirs étaient les principaux personnages de l'habitation; ils
+avaient été <i>entraînés</i> systématiquement par Legree... Il avait voulu
+les rendre aussi cruels et aussi sauvages que ses bouledogues. A force
+de soins et d'exercices, il y était parvenu. C'était la férocité même.</p>
+
+<p>On a remarqué que les surveillants noirs sont beaucoup plus cruels que
+les blancs. On tire de ce fait une conclusion fâcheuse contre la race
+nègre. Cela ne prouve qu'une chose, à savoir que la race nègre est plus
+avilie et plus dégradée que la race blanche, et voici ce qui n'est pas
+plus vrai de cette race que de toute autre: L'esclave est un tyran, dès
+qu'il peut!</p>
+
+<p>Legree, comme beaucoup de potentats dont parle l'histoire, gouvernait
+ses États par l'antagonisme des puissances. Sambo et Quimbo se
+détestaient cordialement, et, dans la plantation, on les détestait
+également tous les deux.... Ainsi, celui-ci par celui-là, et tous les
+autres par eux deux, et ces deux-là par tous les autres! c'était une
+surveillance générale et complète, établie au profit de Legree. Rien ne
+lui échappait.</p>
+
+<p>Personne ne peut vivre sans relations amicales. Legree permettait à ses
+deux satellites une certaine familiarité avec lui, familiarité qui
+pouvait être dangereuse pour eux; car, sur la moindre provocation, au
+moindre signe du maître, l'un des deux était toujours prêt à égorger
+l'autre. A les voir tous deux auprès de Legree, ils ne prouvaient que
+trop combien l'homme brutal est au-dessous de la bête. Leurs traits
+noirs, lourds et durs, leurs grands yeux qui s'épiaient, pleins d'envie,
+leurs voix rauques et bestiales, leurs vêtements en lambeaux et flottant
+au vent.... tout cela était en harmonie parfaite avec l'aspect général
+de la scène sur laquelle ils se trouvaient.</p>
+
+<p>«Tenez, vous, Sambo, fit Legree, conduisez ces garçons au quartier.
+Voilà une femme que j'ai achetée pour vous, ajouta-t-il, en séparant la
+mulâtresse d'Emmeline et en la poussant vers lui. Je vous avais promis
+de vous en rapporter une, vous savez.»</p>
+
+<p>La femme bondit et se rejeta vivement en arrière.</p>
+
+<p>«Oh! maître, j'ai laissé mon pauvre mari à la Nouvelle-Orléans.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_338" id="Page_338">338</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? ne vous en faut-il pas un autre, maintenant?
+Taisez-vous, et filez!»</p>
+
+<p>Legree prit son fouet.</p>
+
+<p>«Vous, ma belle, vous allez entrer là avec moi,» fit-il à Emmeline.</p>
+
+<p>A ce moment, une face noire et sauvage apparut à une des fenêtres. Comme
+Legree ouvrait la porte, on entendit une voix de femme, impérieuse et
+violente.... Tom, qui suivait Emmeline des yeux avec un véritable
+intérêt, entendit cette voix.... Legree, irrité, répondit: «Taisez-vous!
+avec vous tous, je ferai ce qui me plaira.»</p>
+
+<p>Tom ne put en entendre davantage; il dut suivre Sambo et se rendre aux
+quartiers.</p>
+
+<p>Les quartiers formaient une sorte de rue bordée de huttes grossières, à
+une certaine distance de l'habitation. C'était d'un aspect sombre,
+triste et dégoûtant. Tom se sentait défaillir. Il se réjouissait déjà à
+la pensée d'une petite case, bien simple sans doute, mais qu'il aurait
+pu rendre tranquille et calme, où il aurait eu une planchette enfin pour
+mettre sa Bible, une petite retraite où venir penser, après les rudes
+heures du travail; il entra dans plusieurs huttes. Ce n'était que des
+abris.... Pour tout meuble, un monceau de paille, pleine d'ordures,
+jetée sur l'aire; l'aire, c'était la terre nue, battue par mille pieds!</p>
+
+<p>«Laquelle de ces cases sera à moi? dit-il à Sambo d'un ton soumis.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas.... peut-être celle-ci.... je crois qu'il y a encore de
+la place pour un. Il y a des tas de nègres dans toutes, je ne sais
+comment faire pour y en fourrer d'autres.»</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Il était déjà tard quand le troupeau des travailleurs regagna ses
+misérables huttes, hommes et femmes, vêtus de haillons souillés et
+misérables! fort peu disposés sans doute à voir d'un bon &oelig;il les
+nouveaux arrivants. Les bruits qui partaient du hameau n'avaient rien de
+bien attrayant; des voix gutturales et rauques se disputaient autour des
+moulins à main, où il fallait moudre le mauvais grain destiné au gâteau
+du soir, triste et maigre souper! Ils étaient dans les champs, depuis
+l'aube matinale, courbés vers la rude tâche sous le fouet vigilant du
+gardien. C'était le moment le plus terrible de la saison.... l'ouvrage
+pressait.... et on voulait tirer de chacun tout ce que chacun pouvait
+donner.... Mon Dieu! dira quelque oisif, il n'est déjà pas si pénible
+d'éplucher du coton! En vérité! mais il n'est pas non plus si pénible de
+recevoir une goutte d'eau sur la <span class="pagenum"><a name="Page_339" id="Page_339">339</a></span> tête.... Eh bien! l'inquisition
+elle-même, n'a pu trouver de supplice plus atroce qu'un peu d'eau,
+tombant goutte à goutte, incessamment, avec une succession monotone, à
+la même place!... Un travail assez doux par lui-même devient
+insupportable par la continuité des heures, par la monotonie de
+l'occupation.... et par cette affreuse pensée que ce travail, on est
+obligé de le faire.</p>
+
+<p>Pendant que la troupe défilait, Tom cherchait des yeux s'il n'apercevait
+pas quelque visage sociable. Les hommes étaient sombres, misérables,
+abrutis; les femmes faibles, tristes, découragées.... Il y en avait qui
+n'étaient même pas des femmes! Les forts tyrannisaient les faibles.
+C'était l'égoïsme brutal et grossier, dont on ne peut plus rien attendre
+de bon. Traités comme des bêtes, ces malheureux étaient descendus aussi
+bas que la nature humaine puisse tomber! Le grincement de la roue se
+prolongea fort avant dans la nuit. Il y avait peu de moulins, et, comme
+les grands chassaient les petits, le tour de ceux-ci ne vint que bien
+tard.</p>
+
+<p>«Or çà! dit Sambo allant vers la mulâtresse et jetant devant elle un sac
+de maïs, quel diable de nom avez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Lucy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Lucy, vous voilà maintenant ma femme; faut moudre ce grain-là
+et me faire mon souper: vous entendez?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis pas votre femme et ne veux pas l'être, dit Lucy avec le
+soudain et brûlant courage du désespoir. Allez-vous-en!</p>
+
+<p>&mdash;Des coups de pied, alors! fit Sambo avec un geste de menace.</p>
+
+<p>&mdash;Tuez-moi, si vous voulez.... le plus tôt sera le mieux.... Je voudrais
+être morte.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Sambo, voilà comme vous tourmentez les gens!... je le dirai à
+votre maître, fit Quimbo, occupé autour d'un moulin, d'où il avait
+chassé deux ou trois malheureuses femmes qui attendaient leur tour.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, vieux nègre, répliqua Sambo, je vais lui dire que vous ne
+voulez pas laisser approcher les femmes du moulin. Vous devez garder
+votre rang.»</p>
+
+<p>Tom mourait de fatigue et de faim, et tombait d'épuisement.</p>
+
+<p>«Tenez! vous, dit Quimbo en lui jetant un mauvais sac de maïs; prenez
+ça, nègre, et tâchez d'en avoir soin, car on ne vous en donnera pas
+d'autre cette semaine.»</p>
+
+<p>Tom attendit longtemps avant d'avoir sa place au moulin. Touché de la
+faiblesse de deux pauvres femmes qui essayaient en vain de faire tourner
+la roue, il se mit à moudre pour elles.... il raviva le feu, où tant de
+gâteaux avaient déjà cuit, et il prépara son maigre souper. Tom avait
+fait bien peu pour ces femmes; mais une &oelig;uvre <span class="pagenum"><a name="Page_340" id="Page_340">340</a></span> de charité.... si
+peu que ce fût.... était chose nouvelle pour elles.... et cette charité
+fit résonner dans leur c&oelig;ur une corde sensible; une expression de
+tendresse rayonna sur leur visage: la femme renaissait.... Elles-mêmes,
+elles voulurent préparer son gâteau et le faire cuire. Tom s'assit alors
+auprès du foyer et tira sa Bible.... il avait besoin de consolations.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela?</p>
+
+<p>&mdash;Une Bible!</p>
+
+<p>&mdash;Dieu! je n'en avais pas revu depuis le Kentucky.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous été élevée dans le Kentucky? fit Tom avec intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Oui! et bien élevée encore.... Je ne me serais jamais attendue à en
+venir là, répondit-elle en soupirant.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc que ce livre? demanda l'autre femme.</p>
+
+<p>&mdash;La Bible, donc!</p>
+
+<p>&mdash;La Bible! qu'est-ce que ça, la Bible?</p>
+
+<p>&mdash;Oh ciel! reprit la première interlocutrice, vous n'en avez jamais
+entendu parler?... Moi, dans le Kentucky, j'avais l'habitude de
+l'entendre lire à Madame. Mais ici on n'entend rien que des jurements et
+des coups de fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez-m'en un peu pour voir,» dit la femme en remarquant l'attention
+de Tom.</p>
+
+<p>Tom lut:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes surchargés, et je vous
+ soulagerai.»</p>
+</div>
+
+<p>«Voilà de bonnes paroles, dit la femme; qui est-ce donc qui les a dites?</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur, répondit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien savoir où le trouver, dit la femme, j'irais à lui.
+Hélas! ajouta-t-elle, je n'ai jamais été soulagée, moi! et ma chair est
+bien malade. Tout mon corps tremble. Sambo est toujours après moi, parce
+que je n'épluche pas assez vite. Il est minuit avant que je puisse
+souper, et je n'ai pas fermé les yeux que déjà j'entends les sons du
+cor.... c'est le matin: il faut repartir! Ah! si je savais où est le
+Seigneur, comme j'irais lui dire cela!</p>
+
+<p>&mdash;Il est ici, il est partout, reprit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez me faire croire cela.... je sais bien que non, qu'il
+n'est pas ici, le Seigneur! Faut pas me dire ça à moi. Adieu! je vais me
+coucher.... si je puis dormir un peu!»</p>
+
+<p>Les femmes se retirèrent dans leurs cases, et Tom resta seul assis au
+foyer, dont les lueurs mourantes jetaient de rouges reflets sur son
+visage.</p>
+
+<p>La lune, au beau front d'argent, se levait dans les nuages pourpres <span class="pagenum"><a name="Page_341" id="Page_341">341</a></span>
+du ciel, et, calme, silencieuse, comme le regard de Dieu abaissé sur la
+misère et l'esclavage, elle contemplait le pauvre nègre, abandonné,
+seul, et qui, les bras croisés, ne voyait plus au monde que sa Bible.</p>
+
+<p>Dieu est-il ici?</p>
+
+<p>Ah! je le demande, pour des c&oelig;urs ignorants, est-il possible de
+garder une foi inébranlable, en face d'une injustice évidente, palpable
+et impunie?</p>
+
+<p>Un rude combat se livrait dans le c&oelig;ur de Tom. Le sentiment terrible
+de ses griefs.... la perspective de tout un avenir de misère.... le
+naufrage de toutes ses espérances passées.... tout cela se levait et
+passait tristement devant ses yeux, comme devant le marin, que la vague
+engloutit, les cadavres de sa femme, de ses enfants, de ses amis.</p>
+
+<p>Ah! dites-le-moi, pour Tom était-il facile de s'attacher, avec une
+inébranlable étreinte, à cette grande croyance du monde chrétien?</p>
+
+<p>Dieu est ici, et il récompensera ceux qui l'auront toujours aimé!</p>
+
+<p>Tom se leva, en proie au désespoir, et il entra dans la case qui lui
+avait été désignée.</p>
+
+<p>Le sol était couvert de dormeurs épuisés. L'air corrompu le repoussa.
+Mais la rosée de la nuit tombait, pénétrante et glacée; ses membres
+étaient rompus. Il s'enveloppa dans une couverture en lambeaux: c'était
+tout son coucher. Il s'étendit sur la paille et dormit.</p>
+
+<p>Il eut des songes. Une douce voix revint à ses oreilles. Il était assis
+sur un siége de mousse, dans un jardin, au bord du lac Pontchartrain.
+Éva, baissant ses grands yeux sérieux, lui lisait la Bible. Il entendait
+ce qu'elle disait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Si tu passes à travers les eaux, je serai avec toi, et les eaux ne
+ t'engloutiront pas; si tu passes à travers le feu, les flammes ne
+ s'attacheront point à toi, et tu ne seras pas brûlé: car je suis le
+ Seigneur ton Dieu, le seul Dieu d'Israël, ton Sauveur!»</p>
+</div>
+
+<p>Et peu à peu les mots semblaient se fondre en une musique divine.
+L'enfant relevait ses grands yeux et les fixait doucement sur lui; et de
+ces doux yeux vers son c&oelig;ur il s'échappait comme de chauds et
+bienfaisants effluves de rayons. Et puis, comme emportée par la musique,
+elle s'éleva sur des ailes brillantes d'où tombaient des étincelles
+d'or, pareilles à des étoiles, et elle disparut.</p>
+
+<p>Tom s'éveilla. Était-ce un rêve? Dites que c'est un rêve! mais osez donc
+prétendre que cette douce et jeune âme, dont toute la <span class="pagenum"><a name="Page_342" id="Page_342">342</a></span> vie se passa
+à soulager et à consoler, Dieu ne permettra pas qu'après la mort elle
+remplisse toujours cette sainte mission!</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Sous le mal, lourd fardeau, nous sommes affaissés....</span><br />
+ <span class="i4">Voyons, du moins, en nos rêves étranges</span><br />
+ <span class="i8">Sur l'aile des archanges</span><br />
+ <span class="i0">Errer autour de nous l'âme des trépassés.</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXIII.<a name="ch33" id="ch33"></a></h2>
+
+<h3>Cassy.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>J'ai vu les larmes des opprimés, et ils n'avaient point de soutien, et
+ du côté des oppresseurs était la puissance.</p>
+</div>
+
+<p>Il ne fallut pas beaucoup de temps à Tom pour savoir ce qu'il avait à
+craindre ou à espérer de son genre de vie; dans tout ce qu'il
+entreprenait, c'était un homme habile et capable. Par principe et par
+habitude, il était laborieux et fidèle. Tranquille et rangé, il
+comptait, à force de diligence, éloigner de lui, du moins en partie, les
+maux ordinaires de sa position. Il voyait assez de vexations et
+d'injustices pour être triste et malheureux, mais il avait pris la
+résolution de tout supporter avec une religieuse patience, s'en
+remettant à celui dont les jugements sont conformes à la justice. Il se
+disait aussi que peut-être une chance de salut s'offrirait à lui.</p>
+
+<p>Legree prit note des bonnes qualités de Tom; il le rangea tout de suite
+parmi les esclaves de premier choix, et pourtant il ressentait une sorte
+d'aversion contre lui: l'antipathie naturelle des méchants contre les
+bons; il s'irrita de voir que sa violence et sa brutalité ne tombaient
+jamais sur le faible et le malheureux sans que Tom le remarquât.
+L'opinion des autres nous pénètre sans paroles, subtile comme
+l'atmosphère, et l'opinion d'un esclave peut gêner son maître. Legree,
+de son côté, était jaloux de cette tendresse d'âme et de cette
+commisération pour le malheur, si inconnue aux esclaves, et que ceux-ci
+devinaient dans Tom. En achetant Tom, il avait songé que plus tard il en
+pourrait faire une sorte de surveillant, auquel, pendant ses absences,
+il confierait ses affaires. Mais, selon lui, pour ce poste, la première,
+la seconde et la troisième condition, c'était la dureté. Tom n'était pas
+dur: Legree se mit dans la tête de l'endurcir. Au bout de quelques
+semaines, il voulut commencer son éducation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_343" id="Page_343">343</a></span></p>
+
+<p>Un matin, comme on allait partir pour les champs, l'attention de Tom fut
+attirée par une nouvelle venue, dont la tournure et les façons le
+frappèrent.</p>
+
+<p>C'était une grande femme élancée: ses mains et ses pieds étaient d'une
+beauté remarquable; ses vêtements propres et décents. On pouvait lui
+donner de trente-cinq à quarante ans. Son visage était un de ceux qu'on
+n'oubliait pas dès qu'on l'avait vu, un de ces visages qui nous font
+deviner à première vue des histoires romanesques, pleines de terreurs et
+de larmes. Son front était haut, ses sourcils d'une irréprochable
+pureté, son nez droit et bien fait, sa bouche finement ciselée; les
+contours gracieux de sa tête et de son cou attestaient à quel point elle
+avait dû être belle. Mais on voyait aussi sur son visage ces rides
+profondes qui révèlent l'amertume d'un chagrin qu'on porte avec orgueil.
+Elle paraissait souffrante et maladive. Ses joues étaient maigres, ses
+traits aigus; tout en elle était comme épuisé. Ce qu'il fallait surtout
+remarquer, c'étaient ses yeux, si grands, si noirs, ombragés de longs
+cils plus noirs encore! On voyait au fond de ces yeux le désespoir
+sauvage, inconsolable. Chaque ligne de son visage, chaque pli de sa
+lèvre flexible, chaque mouvement de son corps trahissait un de ces
+orgueils indomptables qui défient le monde.... Mais dans ses yeux,
+l'angoisse, comme une nuit, versait toutes ses ombres, et cette
+expression d'un immuable désespoir formait un étrange contraste avec le
+dédain superbe qu'on devinait dans tout le reste de sa personne.</p>
+
+<p>D'où venait-elle? Qui était-elle? Tom l'ignorait. C'était la première
+fois qu'il la voyait. Elle marchait à côté de lui, fière et superbe, aux
+lueurs blanchissantes de l'aube. Les autres esclaves la connaissaient.
+Tous les yeux, toutes les têtes se tournèrent vers elle.... Il y eut
+comme un murmure de triomphe parmi ces misérables créatures affamées et
+à demi nues.</p>
+
+<p>«Ah! la voilà enfin.... bravo!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! eh! missis, vous verrez quel plaisir cela fait!</p>
+
+<p>&mdash;Nous la verrons à l'&oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle va attraper quelque bon coup; comme nous tous.</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons avoir le plaisir de la voir rouer de coups, je le
+gagerais!»</p>
+
+<p>La femme, sans prendre garde à ces sarcasmes, continua sa route avec la
+même expression de dédain irrité, comme si elle n'eût rien entendu. Tom
+avait toujours vécu dans la bonne compagnie; il comprit instinctivement
+que c'était à cette classe de la société que l'esclave devait
+appartenir.... Comment et pourquoi elle était tombée si bas, voilà ce
+qu'il ne pouvait pas dire. La femme ne lui adressa <span class="pagenum"><a name="Page_344" id="Page_344">344</a></span> ni un regard ni
+une parole, bien qu'elle fît à côté de lui toute la route du village aux
+champs.</p>
+
+<p>Tom se mit activement à l'&oelig;uvre; mais, comme la femme ne s'était pas
+fort éloignée, il put la regarder de temps en temps à la dérobée. Il vit
+que son habileté et sa dextérité naturelles lui rendaient la tâche plus
+aisée qu'à beaucoup d'autres. Elle faisait vite et bien, mais
+dédaigneusement, et comme si elle eût également méprisé et son travail
+et sa condition présente.</p>
+
+<p>Tom, ce jour-là, travailla à côté de la mulâtresse achetée avec lui. On
+voyait qu'elle souffrait beaucoup: elle tremblait et semblait à chaque
+instant prête à défaillir. Tom l'entendit prier. Il s'approcha d'elle
+sans dire une parole, et tirant de son propre sac quelques poignées de
+coton, il les fit passer dans le sac de la pauvre femme.</p>
+
+<p>«Non! non! ne faites pas cela, disait la femme.... cela vous attirera
+quelque désagrément.»</p>
+
+<p>Au même moment Sambo arrivait.</p>
+
+<p>Il détestait cette femme. Il brandit son fouet, et d'une voix rauque:</p>
+
+<p>«Eh bien! Lucy, je vous y prends.... vous fraudez!» Et il lui donna un
+coup de pied; il avait de grosses chaussures de cuir de vache. Quant au
+pauvre Tom, il lui sangla le visage d'un coup de fouet.</p>
+
+<p>Tom reprit sa tâche sans rien dire; mais la femme, épuisée, émue,
+s'évanouit.</p>
+
+<p>«Je vais bien la faire revenir, dit brutalement Sambo,... j'ai quelque
+chose qui vaut mieux pour cela que le camphre....» Et prenant une
+épingle sur la manche de sa veste, il l'enfonça jusqu'à la tête dans la
+chair de cette malheureuse.... Elle poussa un gémissement et se leva à
+moitié.... «Debout! sotte bête, et travaillez!... entendez-vous?... ou
+je recommence!»</p>
+
+<p>La femme parut un instant aiguillonnée par une énergie nouvelle.... elle
+avait une force surnaturelle.... elle travaillait avec l'ardeur du
+désespoir....</p>
+
+<p>«Tâchez de ne pas vous interrompre, fit Sambo, ou je vous traite de
+telle sorte que vous aimerez mieux mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais bien!» murmura-t-elle.</p>
+
+<p>Tom l'entendit.... et il l'entendit aussi ajouter:</p>
+
+<p>«O Seigneur! combien de temps encore? Vous ne voulez donc pas nous
+secourir?»</p>
+
+<p>Tom brava encore une fois le danger, et mit tout son coton dans le sac
+de la femme.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_345" id="Page_345">345</a></span></p>
+
+<p>«Non, non! il ne faut pas, disait celle-ci; vous ne savez pas ce qu'ils
+vont vous faire.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis plus capable que vous de le supporter.»</p>
+
+<p>Tom retourna à sa place. Ceci fut l'affaire d'un instant.</p>
+
+<p>Tout à coup l'étrangère, que son travail avait rapprochée de Tom, et qui
+avait entendu les derniers mots, leva sur lui ses grands yeux noirs, et,
+pendant une seconde, les tint fixés sur Tom; et elle-même passa à Tom
+quelques poignées de son coton.</p>
+
+<p>«Vous ne savez pas où vous êtes, lui dit-elle, ou vous ne feriez pas
+cela. Quand vous aurez été un mois ici, vous ne songerez plus à soulager
+personne; ce sera assez pour vous que de prendre soin de votre peau.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde, madame, dit Tom, employant instinctivement, vis-à-vis
+de sa compagne d'esclavage, cette formule polie, empruntée aux habitudes
+du monde auprès duquel il avait vécu.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu ne visite jamais ces parages,» répondit la femme, d'une voix
+remplie d'amertume.</p>
+
+<p>Elle s'éloigna rapidement, et le même sourire dédaigneux revint plisser
+ses lèvres.</p>
+
+<p>Le surveillant l'avait aperçue; il courut à elle en brandissant son
+fouet:</p>
+
+<p>«Eh bien, eh bien! dit-il à la femme d'un air de triomphe, vous aussi,
+vous fraudez!... Allons!... vous voilà en mon pouvoir maintenant....
+Prenez garde, ou vous verrez beau jeu!»</p>
+
+<p>Un regard, un éclair, jaillit des yeux noirs de l'étrangère; la lèvre
+frémissante, les narines dilatées, elle se retourna, s'approcha de
+Sambo, darda sur lui des regards tout brûlants de colère et de mépris.</p>
+
+<p>«Chien, dit-elle, touche-moi, si tu l'oses!... J'ai encore assez de
+pouvoir pour te faire déchirer par les dogues, couper en morceaux et
+brûler vif; je n'ai qu'un mot à dire!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, pourquoi diable êtes-vous ici? reprit Sambo atterré,
+en faisant timidement quelques pas en arrière; je ne veux pas vous faire
+de mal, miss Cassy!</p>
+
+<p>&mdash;Décampez, alors...»</p>
+
+<p>La femme se remit à l'ouvrage; elle travaillait avec une rapidité
+prodigieuse. Tom était ébloui; l'ouvrage se faisait comme par
+enchantement. Avant la fin du jour, elle avait rempli son panier
+jusqu'au bord. C'était tassé et empilé. Plusieurs fois cependant elle
+était venue au secours de Tom. Longtemps après le coucher du soleil, les
+esclaves, fatigués, le panier sur la tête, et marchant à <span class="pagenum"><a name="Page_346" id="Page_346">346</a></span> la file,
+se rendirent aux bâtiments où le coton était pesé et emmagasiné.</p>
+
+<p>Legree se livrait à une conversation fort animée avec ses deux
+surveillants.</p>
+
+<p>«Tom va mettre le trouble ici. Je l'ai pris mettant du coton dans le
+panier de Lucy. Un de ces jours il persuadera aux nègres qu'ils sont
+maltraités, si le maître ne le surveille pas.»</p>
+
+<p>Ainsi parlait Sambo.</p>
+
+<p>«Au diable le maudit noir! fit Legree. Il aura sa leçon, n'est-ce pas
+garçons?»</p>
+
+<p>Les deux nègres firent une épouvantable grimace.</p>
+
+<p>«Ah! ah! il n'y a que m'sieu Legree pour cela, fit Quimbo. Le diable
+lui-même ne pourrait lui en remontrer.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, garçon, le meilleur moyen de lui ôter ses mauvaises idées,
+c'est de le forcer à donner le fouet lui-même. Amenez-le-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! maître aura bien du mal à lui faire faire cela.</p>
+
+<p>&mdash;On le lui fera bien faire cependant, dit Legree en roulant sa chique
+d'une joue à l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voici maintenant Lucy, la plus scélérate, la plus misérable
+coquine, poursuivit Sambo.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, Sambo, je commence à savoir le motif de votre rancune
+contre Lucy.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, maître sait qu'elle n'a pas voulu lui obéir, et me
+prendre quand il le lui a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Le fouet la fera obéir, dit Legree en crachant; mais l'ouvrage est si
+pressé que ce n'est pas la peine de l'assommer maintenant!... Elle est
+maigre; mais ces femmes maigres, ça se fait à moitié tuer pour agir à sa
+guise....</p>
+
+<p>&mdash;Lucy est vraiment une mauvaise coquine, reprit Sambo, une paresseuse
+qui ne veut rien faire.... C'est Tom qui a travaillé pour elle.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité!... Eh bien! il va donc aussi avoir le plaisir de la
+fouetter. Ce sera une bonne leçon pour lui, et puis il la ménagera plus
+que vous ne feriez, vous autres, maudits démons!»</p>
+
+<p>Les misérables firent entendre un rire vraiment diabolique. Legree avait
+bien choisi sa qualification.</p>
+
+<p>«Le poids peut bien y être, dit Sambo; Tom et miss Cassy ont rempli son
+panier.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi qui pèse!» dit Legree avec emphase.</p>
+
+<p>Les deux surveillants firent entendre leur rire diabolique.</p>
+
+<p>«Ainsi, reprit le maître, miss Cassy a fait sa journée?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_347" id="Page_347">347</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Elle épluche comme le diable et toutes ses légions.</p>
+
+<p>&mdash;Elle les a tous dans le corps!» fit Legree; et, après un juron
+grossier, il passa dans la salle du pesage.</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Lentement, un à un, accablés de fatigue, les travailleurs arrivaient,
+et, avec une hésitation craintive, présentaient leurs paniers.</p>
+
+<p>Legree tenait une ardoise sur laquelle était collée une liste de noms;
+après chaque nom il ajoutait le poids.</p>
+
+<p>Le panier de Tom avait le poids; Tom jeta un regard inquiet sur la
+pauvre femme qu'il avait assistée.</p>
+
+<p>Faible et chancelante, Lucy s'approcha et présenta son panier. Le poids
+y était; Legree le vit bien, mais feignant la colère:</p>
+
+<p>«Eh bien! dit-il, paresseuse bête! pas encore le poids!... Mettez-vous
+là, on s'occupera de vous tout à l'heure.»</p>
+
+<p>La femme poussa un long gémissement et se laissa tomber sur un banc.</p>
+
+<p>Cassy s'avança et présenta son panier d'un air hautain et dédaigneux.
+Legree lui regarda dans les yeux; ce regard était moqueur et pourtant
+inquiet.</p>
+
+<p>Elle fixa sur lui ses grands yeux noirs; ses lèvres se remuèrent
+lentement, et elle lui adressa quelques mots en français....</p>
+
+<p>Que lui dit-elle? personne ne le sut; mais, pendant qu'elle parlait, le
+visage de Legree prit une expression infernale: il leva la main comme
+pour la frapper, elle vit le geste, montra le plus insolent dédain, se
+détourna et s'éloigna lentement.</p>
+
+<p>«Maintenant, Tom, venez ici,» fit Legree.</p>
+
+<p>Tom s'approcha.</p>
+
+<p>«Vous savez, Tom, que je ne vous ai pas acheté pour faire un travail
+grossier: je vous l'ai dit. Je vais vous donner de l'avancement, vous
+conduirez les travaux; ce soir vous commencerez à vous faire la main.
+Prenez cette femme et donnez-lui le fouet; vous savez ce que c'est; vous
+en avez assez vu!</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, maître. J'espère que mon maître ne va pas me mettre à cette
+besogne-là. Je n'ai jamais fait cela.... jamais.... jamais... Je ne le
+ferai pas.... C'est impossible... tout à fait!</p>
+
+<p>&mdash;Vous apprendrez bien des choses que vous ne savez pas, avant d'en
+avoir fini avec moi,» dit Legree, en prenant un nerf de b&oelig;uf dont il
+frappa violemment Tom en plein visage.</p>
+
+<p>Ce fut une grêle de coups.</p>
+
+<p>«Eh bien! fit-il quand il fut las de frapper, me direz-vous encore que
+vous ne pouvez pas?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_348" id="Page_348">348</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître, dit Tom en essuyant avec sa main le sang qui ruisselait
+sur son visage. Oui, je travaillerai jour et nuit, tant qu'il y aura en
+moi un souffle de vie; mais cela, je ne crois pas que ce soit juste, et
+jamais je ne le ferai, non... jamais!»</p>
+
+<p>Tom avait une voix d'une extrême douceur; ses manières étaient
+respectueuses. Legree s'était imaginé qu'on en viendrait facilement à
+bout. Quand l'esclave prononça ces dernières paroles, un frémissement
+courut dans la foule étonnée; la pauvre femme joignit les mains en
+disant: «Seigneur!...» et involontairement tous ces malheureux se
+regardaient les uns les autres, et retenaient leur souffle, comme à
+l'approche d'une tempête.</p>
+
+<p>Legree parut tout d'abord stupéfait, confondu; enfin il éclata.</p>
+
+<p>«Comment! misérable bête noire! vous ne trouvez pas juste de faire ce
+que je dis! Est-ce qu'un misérable troupeau d'animaux comme vous sait ce
+qui est juste ou non?... Je mettrai bien un terme à tout cela!... Que
+croyez-vous donc être?... Vous vous prenez, sans doute, pour un
+gentleman, monsieur Tom... Ah! vous dites à votre maître ce qui est
+juste et ce qui ne l'est pas.... Vous prétendez donc qu'on ne doit pas
+fouetter cette femme!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître. La pauvre créature est faible et malade.... il serait
+cruel de la fouetter.... et c'est ce que je ne ferai jamais.... Si vous
+voulez me tuer, tuez-moi; mais, quant à ce qui est de lever la main sur
+personne ici... non!... on me tuera plutôt!»</p>
+
+<p>Tom parlait toujours de sa bonne et douce voix; mais il était facile de
+voir à quel point sa résolution était inébranlable. Legree tremblait de
+colère; ses yeux verts étincelaient; les poils de ses favoris se
+tordaient... Mais, comme certains animaux féroces qui jouent avec leur
+victime avant de la dévorer, il contint d'abord sa violence et railla
+Tom avec amertume.</p>
+
+<p>«Enfin, disait-il, voilà un chien dévot qui tombe parmi nous autres
+pécheurs.... Un saint.... un gentleman! qui va vouloir nous convertir...
+Ah! ce doit être un homme fièrement puissant.... Ici, misérable! Ah!
+vous voulez vous faire passer pour un homme pieux.... Vous ne connaissez
+donc pas la Bible, qui dit: «Serviteurs, obéissez à vos maîtres!» Ne
+suis-je pas votre maître? N'ai-je pas payé douze cents dollars pour tout
+ce qu'il y a dans ta maudite carcasse noire?... N'es-tu pas mien à
+présent, corps et âme?...»</p>
+
+<p>Et de sa botte pesante, il donna à Tom un grand coup de pied.</p>
+
+<p>«Réponds-moi!»</p>
+
+<p>Tom était brisé par la souffrance physique: l'oppression tyrannique le
+courbait jusqu'à terre, et pourtant cette question fit passer dans son
+âme comme un rayon de joie. Il se redressa de toute sa <span class="pagenum"><a name="Page_349" id="Page_349">349</a></span> hauteur, il
+regarda le ciel avec un noble enthousiasme, et, pendant que sur son
+visage coulaient et le sang et les larmes:</p>
+
+<p>«Non! non! mon âme n'est pas à vous, maître.... vous ne l'avez pas
+achetée.... vous ne pourriez pas la payer.... Elle a été achetée et
+payée par quelqu'un qui est bien capable de la garder.... Qu'importe?
+qu'importe? vous ne pouvez me faire de mal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je ne puis! dit Legree avec une infernale ironie.... Nous allons
+voir.... Sambo, Quimbo, ici!... Donnez à ce chien une telle volée de
+coups qu'il ne s'en relève d'ici un mois.»</p>
+
+<p>Les deux gigantesques noirs s'emparèrent de Tom. On voyait sur leur
+visage le triomphe de la férocité. C'était la personnification de la
+puissance des ténèbres. La pauvre mulâtresse jeta un cri de douleur;
+tous les esclaves se levèrent d'un même élan; Quimbo et Sambo emmenèrent
+Tom qui ne résistait pas.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXIV.<a name="ch34" id="ch34"></a></h2>
+
+<h3>Histoire de la quarteronne.</h3>
+
+<p>La nuit était fort avancée déjà. Tom, sanglant et gémissant, est étendu
+dans une pièce abandonnée, qui avait fait partie du magasin, au milieu
+des instruments brisés, du coton gâté, enfin de tout le rebut de la
+maison.</p>
+
+<p>L'obscurité est profonde; dans l'atmosphère épaisse bourdonnent par
+essaims des myriades de moustiques; une soif brûlante, le plus cruel des
+supplices, comble la dernière mesure des angoisses de Tom.</p>
+
+<p>«O seigneur Dieu! murmurait-il, bon Dieu! abaissez vos regards sur moi,
+donnez-moi la victoire, la victoire sur tous!»</p>
+
+<p>Il entendit un bruit de pas derrière lui.... une lumière brilla devant
+ses yeux....</p>
+
+<p>«Qui est là?.... Oh! pour l'amour de Dieu, à boire! un peu d'eau....
+s'il vous plaît!»</p>
+
+<p>Cassy, c'était elle, posa sa lanterne par terre, versa de l'eau d'une
+bouteille, souleva la tête de Tom et lui donna à boire. Dans sa fièvre
+embrasée il épuisa plus d'une coupe.</p>
+
+<p>Quand il eut fini de boire: «Merci! madame, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'appelez pas madame; je ne suis comme vous qu'une misérable
+esclave... plus misérable encore que vous ne pourrez l'être jamais....
+Et sa voix devint amère.... Mais voyons, dit-elle en allant vers la
+porte et tirant à elle une petite paillasse sur laquelle elle <span class="pagenum"><a name="Page_350" id="Page_350">350</a></span> avait
+étendu des draps imbibés d'eau fraîche, voyons, mon pauvre homme, tâchez
+de vous mettre là-dessus....»</p>
+
+<p>Couvert de blessures et moulu de coups, Tom eut bien de la peine à
+exécuter le mouvement. La fraîcheur de l'eau calma ses blessures.</p>
+
+<p>La femme avait souvent donné des soins aux pauvres victimes de
+l'esclavage. Elle était habile dans l'art de guérir. Elle pansa les
+blessures de Tom, qui bientôt se trouva soulagé.</p>
+
+<p>Elle posa la tête du malade sur un ballot de coton en guise d'oreiller.</p>
+
+<p>«Maintenant, dit-elle, c'est tout ce que je puis faire pour vous.»</p>
+
+<p>Tom la remercia. Elle s'assit par terre, ramena vers elle ses genoux,
+qu'elle entoura de ses bras. Elle regarda fixement devant elle. Son
+chapeau se détacha, et, comme un noir torrent, ses cheveux ruisselèrent
+en vagues épaisses autour de son visage mélancolique.</p>
+
+<p>«C'est bien inutile, mon pauvre garçon, c'est bien inutile, ce que vous
+avez voulu faire! Vous êtes un brave homme! vous aviez le droit de votre
+côté, mais tout est inutile... Lutter ne vous servira de rien! il faut
+céder! vous êtes entre les mains du diable: il est le plus fort!»</p>
+
+<p>Céder! ah! la faiblesse humaine et l'agonie n'avaient-elle pas déjà
+murmuré cette parole à ses oreilles? Tom se redressa. Cette femme, dont
+on devinait les secrètes amertumes, cette femme à la voix mélancolique,
+à l'&oelig;il sauvage, cette femme lui semblait la tentation en personne,
+la tentation contre laquelle il avait lutté!</p>
+
+<p>«O Seigneur! Seigneur! céder! comment pourrais-je céder?</p>
+
+<p>&mdash;Il est inutile d'appeler le Seigneur, il n'entend jamais, reprit la
+femme d'une voix énergique. Je crois qu'il n'y a pas de Dieu; mais, s'il
+y en a un, il a pris parti contre nous!... Oui, tout est contre nous, le
+ciel et la terre.... Tout nous pousse vers l'enfer; pourquoi n'y point
+aller?»</p>
+
+<p>Tom frissonna, et ferma les yeux en entendant ces tristes paroles de
+l'athéisme.</p>
+
+<p>«Vous voyez bien! reprit la femme, vous ne connaissez rien à cela. Moi,
+si! voilà cinq ans que je suis ici, corps et âme sous le talon de cet
+homme, et je le hais comme le diable. Vous êtes sur une plantation
+solitaire... à dix milles de toute autre... dans les savanes. Pas un
+blanc qui puisse témoigner que vous avez été brûlé vif, déchiré par
+morceaux, écorché, jeté aux chiens et fouetté jusqu'à la mort... Ici pas
+de loi, ou divine ou humaine, qui puisse nous faire le moindre bien, à
+vous ni à personne. Je ferais claquer les dents et dresser les cheveux,
+si je disais ce que j'ai vu et su.... <span class="pagenum"><a name="Page_351" id="Page_351">351</a></span> Mais il est inutile de
+lutter.... Est-ce que je voulais vivre avec lui? N'étais-je pas une
+femme délicatement élevée? Et lui! Dieu du ciel!... quel était-il, et
+quel est-il?... Et cependant j'ai vécu avec lui cinq ans, maudissant
+chaque instant de ma vie, et le jour et la nuit.... Et maintenant il en
+a une autre.... une jeune.... qui n'a que quinze ans!... Et elle a été
+pieusement élevée, dit-elle. Sa bonne maîtresse lui avait appris à lire
+la Bible, et elle a apporté sa Bible ici.... Au diable, elle et sa
+Bible!»</p>
+
+<p>Et la femme fit entendre un rire sauvage et douloureux, qui retentit
+avec je ne sais quel éclat étrange et surnaturel à travers les ruines.</p>
+
+<p>Tom joignit les mains; autour de lui tout devenait horreur et obscurité.</p>
+
+<p>«O Jésus, Seigneur Jésus! disait-il, avez-vous tout à fait abandonné vos
+pauvres créatures? Seigneur! secourez-moi, je péris!»</p>
+
+<p>La terrible femme continua:</p>
+
+<p>«Et que sont donc ces misérables chiens, vos compagnons, pour que vous
+vouliez souffrir à cause d'eux? Pas un qui, à la première occasion, ne
+se tourne contre vous! Ils sont aussi bas et aussi cruels que possible
+les uns envers les autres. Souffrir, comme vous faites, pour ne pas leur
+faire du mal.... c'est bien inutile, allez!</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres créatures, dit Tom, qui est-ce qui les a rendues cruelles?...
+Si je cède, moi aussi, petit à petit, comme eux-mêmes, je vais devenir
+cruel.... Non! non! madame! j'ai tout perdu.... femme, enfants, maison,
+un bon maître qui m'eût affranchi s'il eût vécu huit jours de plus. J'ai
+perdu, perdu sans espérance tout ce que j'avais dans ce monde.... Il ne
+faut pas que je perde encore le ciel.... Non, après tout, je ne veux pas
+devenir méchant!</p>
+
+<p>&mdash;Il est impossible, reprit la femme, que Dieu mette ce péché-là sur
+notre compte.... nous sommes forcés de le commettre! il sera sur le
+compte de ceux qui nous y obligent!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, reprit Tom; mais cela ne nous empêchera pas de
+devenir méchants.... et, si je deviens cruel comme Sambo.... qu'importe
+comment je serai devenu tel?.... c'est d'être tel que j'ai peur.»</p>
+
+<p>La femme jeta sur Tom un regard effaré.... on eût dit qu'elle venait
+d'être frappée d'une idée toute nouvelle.... elle poussa un long
+gémissement, et elle s'écria:</p>
+
+<p>«Miséricorde! vous venez de dire la vérité.... hélas! hélas!»</p>
+
+<p>Et elle se laissa tomber sur le plancher, comme brisée par la souffrance
+et se tordant sous l'angoisse d'une mortelle douleur.... Il y <span class="pagenum"><a name="Page_352" id="Page_352">352</a></span> eut
+un instant de silence et l'on n'entendit que leurs soupirs.... Mais Tom,
+d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>«Madame, s'il vous plaît!»</p>
+
+<p>La femme se leva d'un bond: elle avait repris son air de farouche
+mélancolie.</p>
+
+<p>«Madame, si vous vouliez bien, je les ai vus jeter ma veste dans un
+coin; et ma Bible est dans ma poche. Si madame voulait bien me la
+donner!»</p>
+
+<p>Cassy lui donna la Bible.</p>
+
+<p>Tom l'ouvrit du premier coup à un passage couvert de marques et tout
+usé. C'était le récit des derniers moments de celui dont les souffrances
+nous ont sauvés.</p>
+
+<p>«Si madame était assez bonne pour lire! Oh! cela vaut encore mieux qu'un
+verre d'eau.»</p>
+
+<p>Cassy, d'un air sec et orgueilleux, prit le livre et jeta les yeux sur
+le passage indiqué; puis elle lut tout haut, d'une voix douce, et avec
+une beauté d'intonation vraiment étrange, toute cette histoire pleine
+d'angoisses et de gloire. Sa voix s'altérait par intervalles. Souvent
+elle lui manquait tout à fait; et alors elle s'arrêtait, conservant un
+maintien glacial, jusqu'à ce qu'elle fût redevenue maîtresse
+d'elle-même. Quand elle en vint à ces touchantes paroles: «Mon père,
+pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font,» elle rejeta le livre,
+et, ensevelissant son visage sous le voile épais de ses cheveux, elle
+éclata en sanglots violents et convulsifs.</p>
+
+<p>Tom aussi pleurait, et de temps en temps il laissait échapper quelque
+tendre exclamation.</p>
+
+<p>«Si nous pouvions seulement l'imiter! Mais cela lui était tout naturel,
+à lui, et ce nous est bien difficile, à nous. O Seigneur! aidez-nous. O
+doux Jésus! secourez-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, reprit Tom au bout d'un instant, je vois que vous m'êtes
+supérieure en tout. Et pourtant il y a une chose que madame pourrait
+apprendre de ce pauvre Tom. Vous disiez que Dieu se met contre nous,
+parce qu'il nous laisse ainsi maltraiter et assommer. Mais voyez ce qui
+arriva à son propre Fils, le roi de gloire!... Ne fut-il pas toujours
+pauvre? Et nous-mêmes, si bas que nous soyons, pouvons-nous dire
+qu'aucun de nous soit aussi bas que lui? Le Seigneur ne nous a pas
+oubliés, j'en suis sûr. Si nous souffrons avec lui, nous régnerons avec
+lui, l'Écriture le dit. Mais si nous le renions, lui-même nous reniera.
+N'ont-ils pas souffert, Dieu et les siens? Le Livre nous apprend qu'ils
+furent chassés à coups de pierres, livrés à la faim, errants à demi nus
+par le monde, abandonnés, affligés, torturés. Non, la souffrance ne doit
+pas nous faire <span class="pagenum"><a name="Page_353" id="Page_353">353</a></span> croire que Dieu est contre nous. C'est le
+contraire.... pourvu que nous-mêmes nous nous attachions à Dieu et que
+nous ne nous livrions pas au péché!</p>
+
+<p>&mdash;Mais pourquoi nous réduit-il en de telles extrémités qu'il nous soit
+impossible de ne pas pécher?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est jamais impossible!</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez bien, reprit Cassy. Vous, par exemple, que ferez-vous?...
+Ils reviendront sur vous demain.... Je les connais! je les ai vus à
+l'&oelig;uvre.... Je ne puis supporter la pensée de ce qu'ils vous feront
+souffrir.... ils vous feront céder à la fin!</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Jésus! vous prendrez soin de mon âme.... Oh! ne me laissez
+pas succomber!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! dit Cassy, j'ai vu toutes ces larmes.... j'ai entendu toutes
+ces prières.... et à la fin il a fallu ployer et céder! Voici Emmeline!
+comme vous elle essaye de résister.... A quoi bon? Il faudra se
+soumettre..... ou mourir en détail....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors je mourrai.... j'y consens!... qu'ils prolongent mon
+supplice, ils ne m'empêcheront pas de mourir un jour, après tout!....
+Mourir! que peuvent-ils de plus?... Je les attends.... je suis prêt....
+Dieu m'assistera.... je le sais.»</p>
+
+<p>La femme ne répondit rien.... elle s'assit par terre, ses yeux noirs
+fixés sur le plancher....</p>
+
+<p>«Peut-être il a raison, murmurait-elle tout bas.... Mais pour ceux qui
+ont une fois cédé.... tout est fini.... il n'y a plus d'espérance....
+non, plus, plus! Nous vivons de la vie d'un songe, objet de dégoût pour
+les autres.... pour nous-mêmes!... et nous tardons à mourir.... nous
+n'osons pas nous donner la mort! Plus d'espoir, plus d'espoir, plus
+d'espoir!... Cette jeune fille, tout juste mon âge.... Vous me voyez,
+dit-elle à Tom, en parlant avec volubilité.... regardez-moi, comme me
+voilà! Eh bien! j'ai été élevée dans le luxe.... Mes premiers souvenirs
+me rappellent à moi-même, jeune enfant, jouant dans des salons
+splendides.... J'étais vêtue comme une poupée.... les amis, les
+visiteurs louaient mes belles grâces.... il y avait un salon dont les
+fenêtres s'ouvraient sur un jardin.... je jouais à cache-cache sous les
+orangers, avec mes frères et mes s&oelig;urs.... Je fus mise au couvent....
+J'appris la musique, le français, la broderie.... que n'appris-je pas?
+J'avais quatorze ans quand on me fit sortir pour assister aux
+funérailles de mon père.... Il était mort subitement. Quand on vint à
+liquider, on trouva qu'il y avait à peine de quoi payer les dettes....
+Les créanciers firent un inventaire de la propriété; je m'y trouvai
+comprise. Ma mère était esclave! Mon père avait toujours voulu
+m'affranchir.... mais il ne l'avait pas fait.... <span class="pagenum"><a name="Page_354" id="Page_354">354</a></span> J'avais toujours
+ignoré mon état.... jamais je n'y avais songé.... Est-ce qu'on pense
+jamais qu'un homme fort et plein de santé va mourir?... Mon père fut
+emporté en quatre heures.... ce fut un des premiers cas de choléra de la
+Nouvelle-Orléans. Le lendemain, la femme de mon père retourna avec ses
+enfants à la plantation de son propre père.... Il me sembla qu'on me
+traitait d'étrange sorte.... mais je n'y prenais pas garde.... Il y
+avait un jeune avocat chargé d'arranger les affaires. Il venait chaque
+jour et parcourait toute la maison et me parlait fort poliment. Un jour
+il amena avec lui un jeune homme.... je n'avais jamais vu un homme plus
+beau.... Oh! je n'oublierai pas cette soirée-là. Je me promenai avec lui
+dans le jardin.... J'étais seule et bien triste.... Il était si plein de
+bonté et de tendresse pour moi!... Il me dit qu'il m'avait vue avant que
+je n'allasse au couvent, qu'il m'aimait beaucoup, et qu'il voulait être
+mon protecteur et mon ami. En un mot, bien qu'il ne m'eût pas dit qu'il
+avait payé dix mille dollars pour que je fusse à lui, j'étais sienne,
+vraiment, car je l'aimais!... Je l'aimais, dit-elle en s'arrêtant....
+Oh! comme je l'aimais, cet homme! comme je l'aime, comme je
+l'aimerai.... tant qu'il me restera un souffle! Il était si beau, si
+élevé, si noble! Il me donna une maison superbe, des domestiques, des
+chevaux, des voitures, des meubles, des toilettes.... tout ce que
+l'argent peut acheter, il me le donna. Je n'y prenais pas garde.... je
+n'aimais que lui, je l'aimais plus que Dieu, plus que mon âme.... et,
+quand même je l'aurais voulu, je n'aurais pu résister à un seul de ses
+désirs. Je ne désirais qu'une chose, moi.... je désirais qu'il
+m'épousât! je pensais que, s'il m'aimait autant qu'il le disait, si
+j'étais réellement pour lui ce qu'il paraissait croire, il
+s'empresserait de m'épouser et de m'affranchir.... Il me démontra que
+c'était impossible.... il me dit que, si nous étions fidèles l'un à
+l'autre, ce serait un vrai mariage devant Dieu.... Ah! si cela était
+vrai.... n'étais-je vraiment pas sa femme?... N'étais-je pas fidèle?...
+Pendant sept ans j'épiai chacun de ses regards, chacun de ses
+mouvements, je ne respirai que pour lui plaire! il eut la fièvre
+jaune.... vingt jours et vingt nuits je le veillai.... moi seule.... je
+le soignai.... je fis tout! il m'appela son bon ange, et il dit que je
+lui avais sauvé la vie. Nous eûmes deux beaux enfants: le premier était
+un garçon; nous l'appelâmes Henri. C'était l'image de son père.... il
+avait ses beaux yeux, son front, et ses cheveux retombant en boucles
+autour de son visage.... il avait aussi l'esprit et le talent de son
+père. Il disait, au contraire, que la petite Élisa me ressemblait.... il
+répétait sans cesse que j'étais la plus belle femme de la Louisiane....
+il était si fier de moi et de nos enfants! Souvent <span class="pagenum"><a name="Page_355" id="Page_355">355</a></span> il me disait de
+les parer, puis il nous promenait tous en voiture découverte, pour
+entendre ce que l'on disait de nous.... et il me répétait tout ce que
+l'on avait dit de plus charmant sur les enfants et sur moi. Oh!
+c'étaient là d'heureux jours! je me trouvais heureuse, autant qu'on
+puisse l'être. Vinrent ensuite les temps mauvais. Un de ses cousins, son
+ami intime, vint à la Nouvelle-Orléans. Il en faisait le plus grand
+cas.... mais moi.... du premier instant que je l'aperçus.... je le
+redoutai.... je sentais qu'il allait attirer le malheur sur nous....
+Souvent il emmenait Henri dehors.... et il ne rentrait qu'à deux ou
+trois heures dans la nuit.... Je n'avais rien à dire; Henri était si
+ombrageux!... mais j'avais bien peur.... Il l'emmenait dans des maisons
+de jeu, et il était ainsi fait, qu'une fois entré là il n'en pouvait
+plus sortir.... Son ami le présenta à une autre femme.... je vis bientôt
+que son c&oelig;ur n'était plus à moi; il ne me le dit jamais, mais je le
+vis bien.... Oh! jour après jour je le voyais s'éloigner.... Mon c&oelig;ur
+se brisait.... Le misérable lui offrit de m'acheter avec les enfants,
+pour payer les dettes de jeu qui l'empêchaient de se marier comme il
+l'entendait; et il nous vendit!... Il me dit qu'il avait affaire à la
+campagne, et qu'il y resterait deux ou trois semaines; il me parla avec
+plus de tendresse que d'habitude, me dit qu'il reviendrait; mais il ne
+me trompa point.... Je sentais que le temps était venu.... il me
+semblait que j'étais changée en statue. Je ne pouvais ni dire une
+parole, ni verser une larme. Il m'embrassa; il embrassa les enfants à
+plusieurs reprises, et il sortit. Je le vis monter à cheval.... Tant que
+je pus, je le suivis des yeux. Quand je ne le vis plus, je tombai et je
+m'évanouis.</p>
+
+<p>«Alors il vint, l'autre, le misérable! il vint prendre possession.... Il
+me dit qu'il m'avait achetée, moi et les enfants.... il me montra les
+papiers.... Je le maudis devant Dieu, et je lui dis que je mourrais
+plutôt que de vivre avec lui!... «A votre aise, dit-il; mais, si vous
+n'êtes pas raisonnable, je vendrai les deux enfants, et vous ne les
+reverrez jamais....»</p>
+
+<p>«Il me dit qu'il m'avait désirée du jour où il m'avait vue.... qu'il
+avait attiré Henri, et qu'il l'avait endetté pour le faire consentir à
+me vendre.... qu'il l'avait rendu amoureux d'une autre femme, et que je
+devais être bien certaine, après tout cela, qu'il se souciait peu de mes
+larmes.</p>
+
+<p>«Il fallut céder. J'avais les mains liées.... Mes enfants n'étaient-ils
+pas en son pouvoir?... A la moindre résistance il parlait de les
+vendre.... Il me rendait ainsi l'esclave de ses moindres désirs. Oh!
+quelle vie c'était là! vivre le c&oelig;ur brisé chaque jour.... continuer
+d'aimer, quand l'amour était le malheur, et être enchaînée corps et <span class="pagenum"><a name="Page_356" id="Page_356">356</a></span>
+âme à celui que je haïssais! J'aimais à faire la lecture, à jouer, à
+chanter pour Henri, à valser avec lui.... Mais pour celui-ci, tout ce
+que je faisais était un supplice; et cependant je n'osais rien lui
+refuser. Il était impérieux et dur avec les enfants. Élisa était une
+petite créature timide; mais Henri était audacieux et emporté comme son
+père: il n'avait jamais plié sous personne.</p>
+
+<p>«Cet homme le prenait toujours en faute. Il se disputait sans cesse avec
+lui. Mes jours se passaient dans la crainte et le tremblement. Je
+m'efforçais de rendre l'enfant plus respectueux; je tâchais de les
+éloigner l'un de l'autre.... Tout fut inutile.... il vendit les deux
+enfants! Un jour, il m'emmena faire une partie de cheval.... Quand je
+revins, on ne les trouva plus. Il me dit qu'on les avait vendus.... il
+me montra l'argent.... le prix du sang!... Il me sembla que tout
+m'abandonnait à la fois. Je tempêtai, je maudis.... oui! je maudis Dieu
+et les hommes.... Il eut peur de moi, mais il ne céda pas.... Il me dit
+que les enfants étaient vendus, mais qu'il dépendait de moi de les
+revoir; que, si je me conduisais mal, ce seraient eux qui en
+souffriraient.... Ah! l'on peut tout faire de la femme à qui l'on prend
+ses enfants.... je me soumis, je me calmai.... lui me fit espérer qu'il
+les rachèterait un jour. Les choses marchèrent ainsi une semaine ou
+deux. Un jour, en me promenant, je passai devant la calebasse: il y
+avait foule à la porte.... j'entendis une voix d'enfant. Tout à coup
+Henri, mon Henri! échappa à deux ou trois hommes qui le tenaient; il
+s'enfuit en poussant des cris, et vint s'attacher à ma robe.... Ils
+s'élancèrent après lui, et l'un d'eux&mdash;oh! jamais je n'oublierai son
+visage&mdash;dit à Henri qu'il allait le reprendre, l'emmener dans la
+calebasse, et lui donner une leçon dont il se souviendrait toujours....
+Je suppliais, j'invoquais.... ils riaient! Le pauvre enfant poussait des
+cris.... il me regardait.... il s'attachait à moi.... enfin ils
+déchirèrent mes vêtements et me l'arrachèrent.... lui criait toujours:
+«Mère! mère! mère!» Un homme, parmi les spectateurs, semblait éprouver
+quelque pitié.... je lui offris tout ce que j'avais d'argent pour
+intervenir.... il hocha la tête et me répondit que le maître de mon fils
+prétendait que, depuis qu'il l'avait, l'enfant était insolent et
+désobéissant, et qu'il allait le réduire pour toujours.... Je m'enfuis
+en courant.... il me semblait entendre les lamentations de mon
+enfant.... je rentrai à la maison.... je me précipitai dans le salon,
+hors d'haleine.... j'y trouvai Butler, mon maître; je lui dis tout....
+je le suppliai d'intervenir.... Il ne fit qu'en rire.... il me dit que
+l'enfant avait ce qu'il méritait.... qu'il avait besoin d'être maté, et
+que le plus tôt serait le mieux... Il me demanda ce que je comptais donc
+en faire.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_357" id="Page_357">357</a></span></p>
+
+<p>«A ce moment, il me sembla que quelque chose se détraquait dans ma
+tête.... je devins furieuse, égarée.... Je me rappelle que j'aperçus un
+grand couteau à lame recourbée.... il me semble que je le pris et que je
+m'élançai sur cet homme.... puis tout devint sombre.... et de longtemps
+je ne sus rien....</p>
+
+<p>«Quand je revins à moi, j'étais dans une chambre propre, mais qui
+n'était pas ma chambre. Une vieille négresse veillait auprès de moi....
+Un médecin venait me voir; j'étais entourée de soins. Je sus bientôt que
+Butler m'avait abandonnée et laissée là pour être vendue; je compris
+alors pourquoi j'étais si bien soignée....</p>
+
+<p>«Je ne désirais pas revenir à la vie, j'espérais n'y pas revenir; mais,
+quoi que j'en eusse, la fièvre me quitta, la santé reparut, je fus
+bientôt rétablie.... Chaque jour on me parait; des hommes élégants
+venaient chez moi; ils y restaient, ils y fumaient. Ils me regardaient,
+ils me faisaient des questions et me marchandaient; mais j'étais
+tellement triste et silencieuse qu'aucun d'eux ne voulait de moi. Les
+gens de la maison me menaçaient alors du fouet, si je ne voulais pas
+être gaie et me montrer aimable....</p>
+
+<p>«Il vint enfin un gentleman du nom de Stuart. Il parut avoir quelque
+sympathie pour moi.... il vit bien que j'avais un poids terrible sur le
+c&oelig;ur.... Il vint souvent me voir aux heures où j'étais seule; je lui
+contai mes malheurs. Il m'acheta et me promit de tout faire pour me
+rendre mes enfants. Il alla lui-même à l'hôtel où se trouvait mon petit
+Henri. On lui dit qu'il avait été vendu à un planteur de la rivière de
+la Perle. Je n'en ai jamais entendu parler depuis. Il retrouva ma fille;
+elle était gardée par une vieille femme. Il en offrit des sommes
+considérables: on ne voulut pas la vendre. Butler découvrit que c'était
+pour moi qu'on la voulait, il ne consentit point à la laisser partir; il
+me fit dire que je ne l'aurais jamais. Le capitaine Stuart était bon
+pour moi: il possédait une magnifique plantation, il m'y emmena. Dans le
+courant de l'année, j'eus un fils.... pauvre chère petite créature!...
+comme je l'aimais! c'était le portrait de mon pauvre Henri! Je m'étais
+mis dans la tête, oh! invinciblement!... que je n'élèverais plus jamais
+d'enfant.... Je pris le pauvre petit dans mes bras, il pouvait avoir
+quinze jours, je le couvris de baisers et de larmes, puis je lui fis
+prendre du laudanum, et je le serrai sur mon c&oelig;ur pendant qu'il
+s'endormait dans la mort.... Que de regrets et que de pleurs!... On crut
+à une erreur de ma part.... Tenez, Tom! c'est une des choses que je
+m'applaudis le plus d'avoir faites. Ah! celui-là du moins est affranchi
+de toute peine! Pauvre enfant! que pouvais-je lui donner de meilleur que
+la mort? Bientôt vint le choléra. Le capitaine Stuart mourut.... Ah!
+<span class="pagenum"><a name="Page_358" id="Page_358">358</a></span> tous ceux-là mouraient qui auraient dû vivre!... Et moi.... moi....
+je fus à deux doigts de la mort.... et je ne mourus pas! Je fus encore
+vendue.... Je passai de main en main.... jusqu'à ce qu'enfin je devinsse
+flétrie et ridée, malade.... Ce misérable Legree m'acheta.... m'amena
+ici.... et m'y voilà!»</p>
+
+<p>La femme s'arrêta tout à coup. Elle avait fait ce récit avec une
+éloquence entraînante et passionnée, tantôt s'adressant à Tom et tantôt
+paraissant se parler à elle-même, comme dans un monologue. Et il y avait
+dans ses paroles une telle puissance et une si grande énergie, qu'en
+l'écoutant Tom oubliait jusqu'à ses douleurs.... Il se soulevait sur ses
+coudes et la suivait des yeux, tandis qu'elle arpentait la chambre à
+grands pas, secouant autour d'elle, à chaque mouvement, sa longue
+chevelure noire qui l'inondait.</p>
+
+<p>«Vous me disiez, reprit-elle après un instant de silence, qu'il y a un
+Dieu, et que ce Dieu regarde et voit toutes choses. Cela se peut bien!
+Au couvent où j'étais, les s&oelig;urs me parlaient d'un jour de jugement
+où tout sera découvert.... Oh! y aura-t-il des vengeances, alors! Elles
+pensent que ce n'est rien, ce que nous souffrons, rien, ce que souffrent
+nos enfants.... Oh! non!... ce n'est rien.... et pourtant.... quand je
+parcourais les rues, il me semblait, par instants, que j'avais assez de
+haine au c&oelig;ur pour anéantir toute une ville. Oui, je désirais que les
+maisons s'écroulassent sur ma tête, ou que les rues s'entr'ouvrissent
+sous mes pas.... Oui! et au jour de ce jugement je me lèverai devant
+Dieu, et je porterai témoignage contre ceux qui m'ont perdue, moi et mes
+enfants.... perdue corps et âme!...</p>
+
+<p>«Quand j'étais jeune fille, j'étais religieuse; j'aimais Dieu, je le
+priais.... Maintenant je suis une âme perdue.... poursuivie par les
+démons, qui me tourmentent nuit et jour.... Ils me tiennent sans
+relâche.... ils me poussent en avant.... toujours.... toujours.... et un
+moment viendra où je.... oui!...»</p>
+
+<p>Elle ferma la main comme par une étreinte convulsive.... et une lueur
+fatale passa dans ses yeux.</p>
+
+<p>«Oui, reprit-elle, bientôt je l'enverrai.... où il doit aller....
+bientôt.... une de ces nuits.... quand ils devraient pour cela me brûler
+vive....»</p>
+
+<p>Un long et sauvage éclat de rire retentit à travers la chambre déserte
+et s'éteignit dans un sanglot convulsif.... et elle se roula sur le
+plancher, en proie à un accès de frénésie violente.</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un instant: elle se releva lentement et parut se
+recueillir.</p>
+
+<p>«Puis-je faire quelque chose pour vous, mon pauvre homme? <span class="pagenum"><a name="Page_359" id="Page_359">359</a></span> dit-elle
+en s'approchant de Tom, toujours gisant. Voulez-vous encore de l'eau?»</p>
+
+<p>Et il y avait dans ses manières, comme dans sa voix, une douceur pleine
+de grâce et de tendresse sympathique, qui faisait le plus étonnant
+contraste avec sa sauvagerie et sa rudesse habituelles....</p>
+
+<p>Tom but encore, et la regarda avec intérêt et attendrissement.</p>
+
+<p>«O madame! comme je voudrais que vous pussiez aller à celui qui donne
+les sources d'eaux vives!</p>
+
+<p>&mdash;Aller à lui! où est-il? quel est-il? demanda Cassy.</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui dont tout à l'heure vous me lisiez l'histoire.... le
+Seigneur!</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'étais jeune fille, je voyais son image sur l'autel.»</p>
+
+<p>Et les yeux de Cassy devinrent immobiles.... et elle eut une expression
+de rêverie attristée....</p>
+
+<p>«Mais il n'est pas ici, s'écria-t-elle; il n'y a ici que le péché et le
+long désespoir! Oh!»</p>
+
+<p>Cassy mit la main sur sa poitrine et respira.... comme si elle eût voulu
+soulever un poids qui l'accablait....</p>
+
+<p>Tom voulut parler, mais elle lui imposa silence par un geste impérieux.</p>
+
+<p>«Ne parlez plus, mon pauvre homme.... tâchez de dormir, si vous
+pouvez....»</p>
+
+<p>Elle mit de l'eau tout près de lui, fit tous les petits arrangements
+nécessaires à la nuit d'un malade.... et elle sortit.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXV.<a name="ch35" id="ch35"></a></h2>
+
+<h3>Les gages de tendresse.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>Et souvent ce sont de bien petites choses qui font retomber sur le
+ c&oelig;ur ce poids qu'il voulait rejeter pour toujours; c'est un son,
+ une fleur.... le vent, l'Océan.... qui rouvrent la blessure, en
+ donnant un choc à cette chaîne électrique qui nous enserre dans ses
+ noirs anneaux.</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">Byron</span>, <i>Childe-Harold</i>, chant IV.</p>
+</div>
+
+<p>Le salon de Simon Legree était une longue et large pièce, garnie d'une
+ample et vaste cheminée; il avait été jadis tendu d'un riche et
+splendide papier. Ce papier, moisi, déchiré, décoloré, pendait <span class="pagenum"><a name="Page_360" id="Page_360">360</a></span> des
+murs par lambeaux. On y respirait cette odeur nauséabonde et malsaine
+qui vient de l'abandon, de l'humidité, de la ruine, et que l'on trouve
+souvent dans les vieilles maisons depuis longtemps fermées. Ce papier
+était souillé de taches de bière et de vin. En plusieurs endroits il
+portait des inscriptions à la craie. Il y avait dans la cheminée un
+brasier de charbon. Le temps n'était pas précisément froid; mais, dans
+cette vaste salle, les soirées étaient toujours d'une humidité
+pénétrante, et puis il fallait bien à Legree du feu pour allumer son
+cigare et faire chauffer l'eau de son punch. La lueur rougeâtre du
+charbon embrasé permettait à l'&oelig;il de découvrir le spectacle très-peu
+gracieux des selles, des brosses, des harnais, des fouets, des
+par-dessus et de tout l'attirail de la toilette répandu et semé dans un
+désordre confus. Les énormes chiens dont nous avons déjà parlé avaient
+choisi là un gîte à leur convenance.</p>
+
+<p>Legree se préparait un grog et versait dans sa tasse l'eau d'une
+bouilloire ébréchée et fêlée, en murmurant:</p>
+
+<p>«Ce gueux de Sambo!... faire naître cette dispute entre moi et mes
+nouveaux esclaves!... Voilà maintenant Tom incapable de travailler
+pendant une semaine.... quand l'ouvrage presse!</p>
+
+<p>&mdash;Cela vous est bien dû!» dit une voix derrière sa chaise.</p>
+
+<p>C'était la voix de Cassy, qui avait entendu ce monologue.</p>
+
+<p>«Ah! vous voilà, diablesse? Vous revenez, hein!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit-elle froidement; mais je veux agir à ma guise.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, vieille gueuse; je tiendrai parole! Conduisez-vous
+comme je veux, ou retournez au quartier, et travaillez comme le reste.</p>
+
+<p>&mdash;J'aimerais mieux mille fois vivre au quartier, dans la plus misérable
+hutte, que de rester sous votre pouvoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous êtes sous mon pouvoir, fit-il avec une horrible grimace;
+c'est une consolation! Allons! venez vous asseoir sur mon genou, ma
+belle, et causons raison!»</p>
+
+<p>Et il la prit par le poignet.</p>
+
+<p>«Simon Legree, prenez garde à vous!» s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>Et il y eut dans son &oelig;il un regard aigu, un éclair sauvage, quelque
+chose d'effrayant vraiment.</p>
+
+<p>«Ah! vous avez peur de moi, Simon! fit-elle d'un ton résolu, et vous
+n'avez pas tort, ajouta-t-elle; prenez garde! j'ai le diable au corps.»</p>
+
+<p>Ces deux mots, prononcés à l'oreille de Simon, s'échappèrent avec un
+sifflement.</p>
+
+<p>«Oui, oui, je le crois; éloignez-vous! fit Legree en la repoussant <span class="pagenum"><a name="Page_361" id="Page_361">361</a></span>
+et en la regardant d'un air inquiet... Après tout, Cassy, pourquoi ne
+voulez-vous pas que nous soyons bons amis, comme d'habitude?</p>
+
+<p>&mdash;Comme d'habitude!» murmura-t-elle d'une voix amère.... Mais elle
+s'arrêta. Un monde de sentiments, qui s'entre-choquaient dans son
+c&oelig;ur, ne lui permettait pas de trouver des paroles.</p>
+
+<p>Cassy avait toujours eu sur Legree cette sorte d'influence qu'une femme
+énergique et passionnée aura toujours.... même sur le plus vil des
+hommes; mais dans ces derniers temps elle était devenue de plus en plus
+irritable et frémissante, sous le joug d'une servitude détestée. Son
+irritabilité s'emportait parfois jusqu'à la folie, et cette folie même
+faisait d'elle un objet d'effroi pour Legree, qui partageait l'horreur
+superstitieuse que les hommes grossiers et sans éducation ressentent
+toujours pour les insensés. Quand Legree ramena Emmeline à l'habitation,
+tous les sentiments de dignité féminine, endormis dans le c&oelig;ur
+fatigué de Cassy, se réveillèrent et se ranimèrent tout à coup; elle
+prit parti pour la jeune fille. Il s'ensuivit une violente querelle
+entre elle et Legree; Legree jura que, si elle ne restait pas calme,
+elle irait travailler aux champs. Cassy, dédaigneuse et superbe, déclara
+qu'elle voulait aller aux champs.... et elle y travailla un jour en
+effet, pour montrer à quel point elle dédaignait la menace.</p>
+
+<p>Tout ce jour-là, Legree se sentit mal à l'aise. Cassy avait sur lui un
+empire dont il ne s'affranchissait pas. Quand elle présenta son panier
+aux balances, il espérait quelques mots de soumission: il lui parla d'un
+ton à demi moqueur, à demi conciliant. Elle répondit avec une amertume
+méprisante.</p>
+
+<p>«Je désire, Cassy, que vous vous conduisiez décemment.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vous qui parlez de se conduire décemment! et que venez-vous donc
+de faire? Vous n'êtes pas capable de vous contenir.... vous venez de
+ruiner un de vos meilleurs ouvriers.... quand l'ouvrage est le plus
+pressé.... Toujours votre damnée colère!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été absurde, j'en conviens, de laisser naître cette querelle;
+mais, puisque l'esclave a ainsi manifesté sa volonté, il devait être
+réduit!</p>
+
+<p>&mdash;Je déclare que vous ne le réduirez pas!</p>
+
+<p>&mdash;Lui! moi? fit Legree en se levant tout bouillant de colère. Je
+voudrais bien voir cela! Ce serait le premier nègre qui m'aurait
+résisté.... Je briserai tous les os de son corps.... mais il cédera!»</p>
+
+<p>En ce moment la porte s'ouvrit. Sambo entra. Il s'avança en faisant des
+saluts et en présentant quelque chose enveloppé dans un papier.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_362" id="Page_362">362</a></span></p>
+
+<p>«Qu'est-ce encore, chien?</p>
+
+<p>&mdash;Un sortilége, maître.</p>
+
+<p>&mdash;Un quoi?</p>
+
+<p>&mdash;Quelque chose que les nègres se procurent auprès des sorcières. Ça les
+empêche de sentir les coups quand ils sont fouettés.... Tom avait cela
+attaché autour du cou, avec un ruban noir.»</p>
+
+<p>Legree était superstitieux, comme la plupart des hommes cruels et
+impies. Il prit le papier et l'ouvrit avec quelque peine.</p>
+
+<p>Il en sortit un dollar d'argent, et une longue et brillante boucle de
+cheveux blonds. Ces cheveux, comme une chose vivante, s'enroulèrent
+d'eux-mêmes aux doigts de Legree.</p>
+
+<p>«Damnation! s'écria-t-il tout en fureur, frappant le sol du pied, et
+arrachant les cheveux de ses doigts, comme s'ils l'eussent brûlé....
+d'où cela vient-il? Enlevez.... emportez.... Au feu! au feu!... Et il
+jeta la boucle dans le foyer.... Pourquoi m'avez-vous apporté cela?»</p>
+
+<p>Sambo restait là, bouche béante, immobile d'étonnement.... Cassy, qui
+était sur le point de quitter l'appartement, demeura et regarda Legree,
+ne sachant trop que penser.</p>
+
+<p>«Ne m'apportez plus jamais de ces choses du diable!» s'écria-t-il, en
+montrant le poing à Sambo, qui fit une prompte retraite; il jeta ensuite
+le dollar par la fenêtre.</p>
+
+<p>Sambo fut enchanté de s'en aller: quand il fut parti, Legree parut
+quelque peu honteux de cet accès de peur; il s'assit avec une grâce de
+boule-dogue en colère, et commença de humer son punch sans mot dire.</p>
+
+<p>Cassy sortit sans qu'il y prît garde, et, comme nous l'avons déjà
+raconté, alla porter ses soins au chevet du pauvre Tom.</p>
+
+<p>Qu'avait donc eu Legree? et qu'y avait-il dans cette simple boucle de
+cheveux blonds, pour faire ainsi pâlir un homme familiarisé avec toutes
+les formes de la cruauté?</p>
+
+<p>Pour répondre à cette question, il nous faut ramener le lecteur en
+arrière.</p>
+
+<p>Si dur, si réprouvé, si impie que soit maintenant cet homme, il y a eu
+un temps où il était bercé sur le sein d'une mère.... On murmurait à son
+chevet des prières et des cantiques; son front brûlant fut humecté des
+saintes eaux du baptême.... Pendant sa première enfance, au son de la
+cloche du dimanche, une femme aux cheveux blonds le conduisait dans le
+temple pour adorer et pour prier. Là-bas, bien loin, dans la
+Nouvelle-Angleterre, cette mère avait élevé son fils unique avec un
+amour que rien ne put lasser, avec des soins que rien n'avait
+interrompus; mais, fils d'un père au c&oelig;ur dur, sur lequel cette
+tendre femme avait en vain répandu <span class="pagenum"><a name="Page_363" id="Page_363">363</a></span> tous les trésors de son amour,
+il avait suivi ses traces maudites.... Tapageur, déréglé, tyrannique, il
+méprisa les conseils de sa mère, et ne supporta point ses reproches.
+Bien jeune encore, il s'éloigna d'elle pour chercher fortune sur mer. Il
+n'était revenu qu'une fois au logis; sa mère, avec les aspirations d'un
+c&oelig;ur qui veut aimer quelque chose, et qui n'a rien à aimer, s'attacha
+à lui, et s'efforça, par ses exhortations et ses supplications, de
+l'arracher à cette vie de péché, mort de son âme!</p>
+
+<p>Pour Legree ce furent là les jours de grâce!</p>
+
+<p>Les bons anges l'appelaient à eux.... Il fut presque touché.... la
+miséricorde le prit par la main.</p>
+
+<p>Mais son c&oelig;ur résista.... il y eut comme une lutte.... le péché fut
+vainqueur, et il tourna toutes les forces de cette nature violente
+contre les convictions de sa conscience. Il but, il jura, il devint plus
+brutal que jamais.</p>
+
+<p>Une nuit, dans la suprême agonie du désespoir, sa mère s'agenouilla à
+ses pieds; mais il la repoussa loin de lui, il la rejeta évanouie sur le
+sol, et, avec des malédictions impies, il s'élança vers son navire.</p>
+
+<p>La dernière fois que Legree entendit parler de sa mère, ce fut dans
+l'orgie d'une nuit de débauche.... Il était au milieu de ses compagnons
+abrutis; on lui remit une lettre dans la main.... Il l'ouvrit.... et il
+en tomba une longue boucle de cheveux, qui s'enroulèrent, eux aussi,
+autour de ses doigts.</p>
+
+<p>La lettre disait que sa mère était morte, et qu'en mourant elle lui
+avait pardonné et l'avait béni.</p>
+
+<p>Le mal a sa fatale et sombre nécromancie, qui, des choses les plus
+charmantes et les plus simples, crée des fantômes pleins d'horreur et
+d'effroi. Cette pauvre mère si aimante, ses dernières prières, son amour
+qui pardonnait, ne furent pour ce c&oelig;ur de démon.... ce c&oelig;ur de
+péché.... qu'une sentence de damnation. Elle faisait voir dans une
+terrible perspective le jugement suprême et l'indignation de Dieu!
+Legree brûla la lettre, il brûla les cheveux; mais quand il les vit se
+tordre et pétiller sur la flamme, il frissonna à la pensée des feux
+éternels.... Alors il voulut boire, s'étourdir, et chasser à jamais ce
+souvenir importun.... Mais souvent, dans la nuit profonde, quand le
+silence solennel condamne l'esprit des méchants à s'entretenir avec
+lui-même, il voyait sa mère se dresser toute pâle au chevet de son lit,
+et autour de ses doigts il sentait s'enrouler ses cheveux.... et la
+sueur froide coulait sur son visage.... et il bondissait hors de son
+lit.... plein d'horreur!</p>
+
+<p>O vous, qui vous étonnez de lire dans le même Évangile: «Dieu <span class="pagenum"><a name="Page_364" id="Page_364">364</a></span> est
+amour,» et plus loin: «Dieu est un feu qui dévore,» ne voyez-vous pas
+comment, pour une âme abîmée dans le mal, l'amour parfait devient la
+plus terrible des tortures, la sentence fatale et le sceau même du
+désespoir?...</p>
+
+<p>«Malédiction! se dit Legree en vidant son verre, où a-t-il eu cela? si
+ce n'était pas tout comme.... Oh! je croyais que j'avais oublié....
+Oublier! est-ce qu'on oublie? Damnation!... je suis seul.... Il faut que
+j'appelle Emmeline.... elle me hait.... la guenon! N'importe! je vais
+bien la faire venir....»</p>
+
+<p>Legree s'avança dans un large vestibule qui conduisait à l'escalier. Il
+y avait eu jadis un magnifique escalier tournant: le passage était
+maintenant encombré de caisses et d'une immonde litière. Il n'y avait
+pas de tapis sur les marches.... Cet escalier semblait tourner dans les
+ténèbres et monter on ne savait où. Le pâle rayon de la lune se glissait
+à travers le vitrage qui surmontait la porte. L'air était humide et
+froid comme dans une cave.</p>
+
+<p>Legree s'arrêta au pied de l'escalier.</p>
+
+<p>Il entendit une voix qui chantait; il lui sembla, c'était l'effet de
+l'irritation de ses nerfs, il lui sembla, dans cette vieille et sombre
+maison, qu'il entendait la voix d'un fantôme....</p>
+
+<p>«Holà! qu'est-ce?» s'écria-t-il.</p>
+
+<p>La voix émue, pathétique, chantait un hymne assez répandu parmi les
+esclaves:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,</span><br />
+ <span class="i0">Quand le Christ viendra nous juger<a name="FNanchor_21" id="FNanchor_21" href="#Footnote_21" class="fnanchor">[21]</a>!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Maudite fille! je vais l'étrangler!» Et d'une voix furieuse il appela:
+«Lina! Lina!»</p>
+
+<p>Et seul l'écho moqueur répondit: Lina! Lina!</p>
+
+<p>Et la douce voix chantait toujours:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Parents, enfants se quitteront,</span><br />
+ <span class="i0">Parents, enfants se quitteront,</span><br />
+ <span class="i0">Et jamais ne se reverront!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Et le refrain net et sonore vibra dans les vastes salles désertes.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Combien de pleurs, de pleurs, de pleurs,</span><br />
+ <span class="i0">Quand le Christ viendra nous juger!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Legree s'arrêta encore. Il eût eu honte de le dire.... mais de grosses
+<span class="pagenum"><a name="Page_365" id="Page_365">365</a></span> gouttes de sueur perlaient sur son front, et la crainte faisait
+battre son c&oelig;ur à coups pressés.... Il crut voir quelque chose de
+blanc qui se levait et glissait devant lui dans la chambre, et il
+frissonna en se disant que peut-être l'ombre de sa mère allait paraître
+devant ses yeux.</p>
+
+<p>«Allons! je sais bien une chose, dit-il en rentrant dans le salon, où il
+s'assit; maintenant, il faut laisser ce garçon tranquille....
+Qu'avais-je besoin de ce maudit papier? Je crois que je suis
+ensorcelé.... en vérité! J'ai eu le frisson et la sueur depuis ce
+moment-là.... Où a-t-il eu cette boucle de cheveux?... Ce ne peut pas
+être celle.... oh! non.... je l'ai brûlée.... je suis sûr que je l'ai
+brûlée.... Ce serait trop drôle si les cheveux pouvaient quitter
+d'eux-mêmes la tête des morts.»</p>
+
+<p>Oui, Legree, cette tresse avait un charme! chacun de ses cheveux
+murmurait une syllabe de terreur et de remords à ton oreille....
+Reconnais donc l'effort d'une main puissante, qui veut empêcher tes
+mains cruelles de tourmenter ces malheureux!</p>
+
+<p>«Eh bien! fit Legree en frappant du pied et en sifflant ses chiens,
+réveillez-vous, quelques-uns, et faites-moi compagnie!»</p>
+
+<p>Mais les chiens n'ouvrirent qu'un &oelig;il endormi, et le refermèrent
+bientôt....</p>
+
+<p>«Allons! je vais faire venir Sambo et Quimbo, pour qu'ils chantent, et
+qu'ils me dansent quelques-unes de leurs danses de l'enfer.... cela va
+chasser ces horribles idées.»</p>
+
+<p>Il mit son chapeau, se rendit sous la véranda, et sonna d'une trompe
+dont il se servait pour appeler ses noirs acolytes.</p>
+
+<p>Legree, quand il était en belle humeur, admettait assez volontiers ces
+deux drôles dans son salon, et, quand il les avait échauffés par le
+wisky, il les faisait danser, chanter ou se battre, suivant le caprice
+du moment.</p>
+
+<p>Il pouvait être entre une ou deux heures du matin: Cassy, qui revenait
+de soigner le pauvre Tom, entendit ces cris, ces hurlements, ces
+trépignements, mêlés à l'aboiement des chiens, en un mot, tous les
+indices d'un sabbat d'enfer.</p>
+
+<p>Elle s'approcha et regarda.</p>
+
+<p>Legree et les deux surveillants, dans un état d'ivresse furieuse,
+chantaient, hurlaient, renversaient les chaises et se faisaient les uns
+aux autres les plus affreuses grimaces.</p>
+
+<p>Cassy appuya sa petite main fine sur le rebord de la fenêtre.... On
+pouvait lire dans ses yeux de l'angoisse, de la colère et du mépris, et
+elle se dit:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_366" id="Page_366">366</a></span></p>
+
+<p>«Serait-ce vraiment un péché que de délivrer le monde de ces
+misérables?»</p>
+
+<p>Elle se détourna précipitamment et, passant par une porte de derrière,
+elle s'élança dans l'escalier et frappa bientôt à la porte d'Emmeline.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXVI.<a name="ch36" id="ch36"></a></h2>
+
+<h3>Emmeline et Cassy.</h3>
+
+<p>Cassy entra dans la chambre et trouva Emmeline, pâle de terreur, assise
+à l'extrémité la plus éloignée de la porte. Quand elle entra, la jeune
+fille se leva par un mouvement nerveux.... mais, en reconnaissant Cassy,
+elle s'élança vers elle, et lui prenant le bras:</p>
+
+<p>«Oh! Cassy, est-ce vous? Je suis si heureuse que vous veniez.... j'avais
+si peur que ce ne fût!... Vous ne savez pas quel terrible tapage ils ont
+fait toute la nuit....</p>
+
+<p>&mdash;Je dois le savoir, fit Cassy d'un ton sec; je l'ai entendu assez
+souvent....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Cassy, dites-moi, ne pourrions-nous pas nous échapper? N'importe
+où.... dans les savanes.... parmi les serpents.... où vous voudrez! Ne
+pourrions-nous point aller quelque part.... loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Nulle part que dans le tombeau....</p>
+
+<p>&mdash;N'avez-vous jamais essayé?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai assez vu essayer, et je sais le résultat.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais vivre dans les savanes, arracher l'écorce des arbres avec
+mes dents. Je n'ai pas peur des serpents; j'aimerais mieux en avoir
+un.... que lui.... auprès de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Bien des gens ici ont pensé comme vous; mais vous ne pourriez pas
+rester dans les savanes; vous y seriez traquée par les chiens, ramenée
+ici.... et alors.... alors....</p>
+
+<p>&mdash;Que ferait-il?»</p>
+
+<p>Et la jeune fille tout émue retenait son souffle et regardait Cassy.</p>
+
+<p>«Ah! plutôt demandez: Que ne ferait-il pas? Il a appris son métier parmi
+les pirates des Indes occidentales. Vous ne dormiriez plus, si je vous
+racontais tout ce que j'ai vu et ce qu'il raconte, lui, en manière de
+plaisanterie.... J'ai entendu ici des cris qui me sont restés dans la
+tête pendant des semaines. Tenez! là-bas, du côté du quartier, il y a un
+endroit où vous pourrez voir un arbre noirci et <span class="pagenum"><a name="Page_367" id="Page_367">367</a></span> dépouillé; le
+terrain tout autour est couvert de cendres. Demandez ce qu'on a fait là,
+et vous verrez si on ose vous répondre!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ciel! que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien vous dire.... je hais d'y penser.... Dieu seul peut
+savoir ce que nous verrons demain.... si ce pauvre diable persévère.</p>
+
+<p>&mdash;Horreur! s'écria Emmeline; et elle devint pâle comme la mort.... Oh!
+Cassy, que ferai-je? dites-le moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que j'ai fait. Faites de votre mieux, faites ce que vous devez
+faire, en maudissant et en haïssant.</p>
+
+<p>&mdash;Il voulait me faire boire de cette détestable eau-de-vie.... Je ne
+peux la souffrir.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ferez mieux de boire. Je la détestais bien aussi, et maintenant
+je ne puis m'en passer. Il faut bien avoir quelque chose pour soi....
+notre position est moins affreuse quand nous avons bu!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère me disait toujours qu'il ne fallait même pas goûter à ces
+choses-là.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! votre mère.... Et Cassy prononça ce mot de mère avec une
+expression de sombre tristesse.... Qu'est-ce que les mères ont à dire?
+Vous êtes achetées et payées, vos âmes appartiennent à vos maîtres....
+ainsi va le monde! Buvez de l'eau-de-vie! buvez tant que vous pourrez,
+les choses n'en iront que mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Cassy, ayez pitié de moi!</p>
+
+<p>&mdash;Pitié de vous!... Oh! n'ai-je pas pitié de vous? n'ai-je pas eu une
+fille? Dieu sait où elle est et à qui elle est à présent! Elle a marché
+sans doute sur les traces de sa mère, comme ses enfants marcheront sur
+les siennes; il n'y aura pas de fin à cela: la malédiction sur nous est
+éternelle!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je voudrais n'être jamais née! dit Emmeline en tordant ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! voilà un de mes anciens souhaits, dit Cassy.... Je me tuerais....
+si j'osais....» Et elle regarda dans les ténèbres. Son &oelig;il avait la
+fixité immobile du désespoir; c'était du reste l'expression habituelle
+de sa physionomie au repos.</p>
+
+<p>«Il est mal de se tuer, dit Emmeline.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas pourquoi! ce ne serait pas plus mal que de mener la vie
+que nous menons ici, jour après jour.... Mais au couvent les s&oelig;urs me
+disaient des choses qui me faisaient peur de la mort.... Si ce n'était
+que la fin de nous.... oh! dans ce cas....»</p>
+
+<p>Emmeline se détourna et cacha sa tête dans ses mains.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_368" id="Page_368">368</a></span></p>
+
+<p>Tandis que cette conversation avait lieu dans la chambre d'Emmeline,
+Legree, dompté par l'ivresse, était tombé de sommeil dans le salon.</p>
+
+<p>L'ivresse, chez Legree, n'était pas une habitude: sa constitution
+robuste pouvait braver les excès qui auraient ruiné une organisation
+plus délicate; mais sa prudence, défiante et rusée, ne lui permettait
+pas de s'abandonner souvent à ses instincts au point de perdre la
+raison.</p>
+
+<p>Cette nuit-là, dans ses fiévreux efforts pour chasser le remords et le
+chagrin qui le dévoraient, il s'était livré complétement; quand il eut
+renvoyé ses deux compagnons, il s'étendit sur un siége du salon et
+s'endormit....</p>
+
+<p>Oh! comment les méchants osent-ils pénétrer dans ce monde inconnu du
+sommeil, terre que ses horizons incertains séparent à peine du royaume
+mystérieux de la suprême justice?</p>
+
+<p>Legree rêvait.</p>
+
+<p>Au milieu de ce lourd sommeil tourmenté, une femme voilée se dressa
+bientôt à ses côtés, et posa sur lui une main douce, mais froide. Il
+crut la reconnaître, quoiqu'elle fût voilée.... et il frémit.... Il crut
+encore sentir la longue boucle de cheveux autour de ses doigts.... puis
+elle passait autour de son cou, elle s'y nouait, et elle le serrait, le
+serrait, jusqu'à ce qu'il ne lui fût plus possible de respirer.... Et il
+crut entendre des voix qui murmuraient.... et ce qu'elles murmuraient le
+glaçait d'horreur.... Il lui semblait encore qu'il marchait au bord d'un
+abîme, se retenant et luttant dans les angoisses de la peur.... Puis des
+mains noires s'emparaient de lui, le suspendaient au-dessus de l'abîme
+et le précipitaient. Alors survenait Cassy, qui riait et le poussait
+encore.... Et la figure solennelle et voilée se leva, elle tira son
+voile: c'était sa mère!... Elle se détourna de lui, et il tomba, tomba,
+tomba, tomba, au milieu d'un bruit confus de sanglots, de soupirs, de
+cris et de rires de démons....</p>
+
+<p>Legree s'éveilla.</p>
+
+<p>Calmes et roses, les lueurs de l'aurore glissèrent dans le salon.
+L'étoile du matin, l'étoile solennelle entr'ouvrit son &oelig;il béni, et,
+du haut de son ciel brillant, regarda l'homme du péché. Oh! quelle
+solennité, quelle beauté, quelle fraîcheur entoure la naissance de
+chaque jour, comme pour dire à l'homme insensé: «Regarde! c'est une
+chance de plus qui t'est donnée.... Combats pour la gloire immortelle!»
+Ah! il n'y a plus ni langage ni discours possible, là où cette voix
+n'est plus entendue.... L'homme audacieux et pervers ne l'entendit
+pas.... Il se réveilla avec un juron et une malédiction....
+Qu'étaient-ce donc pour lui, cette pourpre et cet or, miracles
+renaissants, <span class="pagenum"><a name="Page_369" id="Page_369">369</a></span> merveille de chaque matin? Qu'était-ce donc pour lui,
+la sainte pureté de cette étoile, que le Fils de Dieu a choisie pour
+emblème?... Véritable brute, il voyait sans voir.... Il fit quelques
+pas, se versa un verre d'eau-de-vie et en avala la moitié.</p>
+
+<p>«J'ai eu une affreuse nuit! dit-il à Cassy, qui entrait par la porte en
+face de lui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh, oh! vous en aurez bien d'autres pareilles, dit-elle sèchement.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, coquine?</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez un de ces jours.... Maintenant, Simon, faut que je vous
+donne un bon avis.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable!</p>
+
+<p>&mdash;Mon avis, dit-elle en rangeant dans la pièce, est que vous laissiez
+Tom tranquille....</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ça vous fait?</p>
+
+<p>&mdash;Dame! ça ne me regarde pas.... Si vous payez un homme douze cents
+dollars, et que vous le mettiez hors d'état au milieu de la saison, dans
+un moment de dépit, ça ne me regarde pas! J'ai fait ce que j'ai pu pour
+lui!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons! pourquoi vous mêlez-vous de mes affaires?</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, c'est vrai; pourquoi? Je vous ai sauvé quelques milliers de
+dollars en prenant soin de vos esclaves.... Voilà comme on me remercie!
+Si votre récolte est inférieure à celle des autres, vous perdrez votre
+pari, voilà tout.... Tom Kiris l'emportera sur vous et vous payerez
+comme une femme.... voilà tout!... Il me semble que je vous y vois!»</p>
+
+<p>Legree, comme beaucoup d'autres planteurs, n'avait qu'une ambition....
+c'était d'obtenir la plus abondante récolte de la saison.... Il avait en
+ce moment plusieurs paris engagés à la ville voisine. Cassy, avec le
+tact d'une main féminine, avait touché la seule corde qui pût vibrer.</p>
+
+<p>«Eh bien! soit.... On va en rester là.... mais il va me demander pardon
+et promettre de se mieux conduire....</p>
+
+<p>&mdash;Il ne le fera pas!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il ne le fera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi cela, madame? demanda Legree avec un sourire méprisant.</p>
+
+<p>&mdash;Parce qu'il a raison, qu'il le sait, et qu'il ne voudra pas dire qu'il
+a tort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'il pense ce qu'il voudra, le chien! mais je veux qu'il dise
+comme il me plaît.... ou....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_370" id="Page_370">370</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Ou vous perdrez votre récolte pour l'avoir éloigné des champs au
+moment où le travail est le plus pressé!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il cédera, vous dis-je.... Est-ce que je ne sais pas ce que c'est
+qu'un nègre?... ce matin il va ramper comme un chien!</p>
+
+<p>&mdash;Non, Simon! vous ne connaissez pas les gens de cette espèce-là....
+vous pouvez le tuer en détail.... vous ne lui arracherez pas le premier
+mot d'un aveu.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons.... Où est-il? fit Legree en sortant.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la grande salle du magasin.»</p>
+
+<p>Legree, bien qu'il parlât résolument à Cassy, n'en éprouvait pas moins
+une certaine émotion intérieure; il était fort irrésolu en sortant du
+salon. Les rêves de la nuit et les conseils de prudence que lui donnait
+Cassy ébranlaient fortement son âme. Il voulut que personne n'assistât à
+son entrevue avec Tom. Il voulait, s'il ne parvenait pas à le réduire
+par des menaces, différer du moins sa vengeance et choisir son temps.</p>
+
+<p>La lueur solennelle de l'aube, les angéliques rayons de l'étoile du
+matin avaient pénétré dans l'humble asile de l'esclave, et, avec ses
+doux rayons, dans leur calme majestueux, descendaient sur lui ces
+paroles: «Je suis le rejeton de David, la brillante étoile du matin.»
+Les avertissements et les conseils de Cassy n'avaient pas abattu son
+âme; au contraire, elle s'était relevée comme à un appel qui lui venait
+d'en haut.... Il se disait que peut-être c'était son dernier jour qui se
+levait maintenant dans le ciel; et son c&oelig;ur battait d'une émotion
+suprême.... pleine de désirs.... Il pensait que peut-être ce tout
+mystérieux, qu'il avait si souvent rêvé, ce grand trône éclatant de
+blancheur, entouré de ses arcs-en-ciel lumineux, cette multitude vêtue
+de robes blanches, dont la voix est douce comme le murmure des eaux, les
+couronnes, les palmes, les harpes d'or, tout allait enfin apparaître à
+ses yeux avant la fin du jour. Aussi, sans frissonner, sans trembler, il
+entendit le pas et la voix de son bourreau.</p>
+
+<p>«Eh bien! garçon, dit Legree, en le touchant dédaigneusement du pied,
+comment vous trouvez-vous?... Ne vous avais-je pas bien dit que je vous
+apprendrais une chose ou deux?... Comment trouvez-vous cela.... hein? La
+leçon vous convient-elle? Êtes-vous aussi crâne qu'hier soir? Êtes-vous
+disposé à régaler le pauvre pécheur d'un bout de sermon.... hein?»</p>
+
+<p>Tom ne répondit rien.</p>
+
+<p>«Allons! levez-vous, animal,» dit Simon en lui donnant un second coup de
+pied.</p>
+
+<p>Se lever, c'était là une opération assez difficile pour un homme <span class="pagenum"><a name="Page_371" id="Page_371">371</a></span>
+moulu et brisé. Tom s'efforça vainement de se lever.... Legree fit
+entendre un rire brutal.</p>
+
+<p>«Tiens! vous n'êtes pas vif, ce matin, Tom; vous avez pris froid hier
+soir, peut-être?»</p>
+
+<p>Tom cependant s'était levé, et il s'était mis en face de son maître, le
+front calme et serein.</p>
+
+<p>«Eh! que diable! vous voilà debout! Allons! je vois bien que vous n'en
+avez pas eu assez.... Voyons, Tom, à genoux maintenant, et demandez-moi
+pardon pour vos réponses d'hier soir.»</p>
+
+<p>Tom ne fit pas un mouvement.</p>
+
+<p>«Par terre, chien! fit Legree en lui donnant un coup de fouet.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Legree, dit Tom, je ne puis pas faire cela! J'ai fait ce que
+j'ai cru juste; j'agirai toujours ainsi à l'avenir. Je ne ferai jamais
+rien de mal.... advienne que pourra!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous ne savez pas ce qui adviendra, maître Tom!... Vous croyez que
+c'est quelque chose, ce que l'on vous a fait. Ce n'est rien! rien du
+tout.... Aimeriez-vous à être attaché à un arbre et à voir allumer un
+petit feu autour de vous? Ne serait-ce pas agréable, Tom.... hein?</p>
+
+<p>&mdash;Maître, je sais que vous pouvez faire de terribles choses; mais....»</p>
+
+<p>Il se redressa et joignit les mains.</p>
+
+<p>«Mais, quand vous aurez tué le corps, vous ne pourrez plus rien; et,
+après cela, il y aura l'<span class="smcap">Éternité</span>!»</p>
+
+<p><span class="smcap">Éternité!</span> ce seul mot remplit de force et de lumière l'âme du pauvre
+esclave,... et le pécheur se sentit au c&oelig;ur comme une morsure de
+scorpion.... Legree grinça des dents, mais sa rage même le fit taire; et
+Tom, comme un homme délivré de toute contrainte, parla d'une voix claire
+et joyeuse.</p>
+
+<p>«Monsieur Legree, vous m'avez acheté, je vous serai un bon et fidèle
+esclave; je vous donnerai tout le travail de mes mains, tout mon temps,
+toute ma force.... Mais mon âme! je ne veux pas la donner à un homme
+mortel.... je la garde pour Dieu: ses commandements, à lui, je les mets
+avant tout, avant la vie, avant la mort.... Vous pouvez en être sûr,
+monsieur Legree, je n'ai pas le moins du monde peur de la mort.... je
+l'attends.... dès qu'on voudra! Vous pouvez me fouetter.... me faire
+mourir de faim.... me brûler.... ce sera m'envoyer plus tôt où je dois
+aller!</p>
+
+<p>&mdash;Vous céderez auparavant, dit Legree furieux.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne réussirez pas, dit Tom, j'aurai du secours.</p>
+
+<p>&mdash;Qui diable viendra vous secourir?</p>
+
+<p>&mdash;Le Seigneur tout-puissant.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_372" id="Page_372">372</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Damnation!»</p>
+
+<p>Et d'un seul coup de poing Legree renversa Tom.</p>
+
+<p>Une petite main douce, mais glacée, se posa sur son épaule.... il se
+retourna.... c'était la main de Cassy.... Ce seul contact, doux et
+froid, lui rappela ses rêves de la nuit, et toutes les sentences
+effrayantes murmurées dans les songes traversèrent son cerveau ébranlé,
+ramenant avec eux leur lugubre cortége d'horreurs.</p>
+
+<p>«Encore des bêtises! dit Cassy en français, laissez-le! Laissez-moi
+faire; je vais le remettre en état de retourner aux champs. Qu'est-ce
+que je vous disais?»</p>
+
+<p>On prétend que l'alligator et le rhinocéros, bien qu'enfermés dans une
+cuirasse à l'épreuve de la balle, ont cependant un point vulnérable: le
+point vulnérable de ces scélérats réprouvés de Dieu et des hommes, c'est
+ordinairement la crainte superstitieuse.</p>
+
+<p>Legree se détourna de Tom, bien résolu d'attendre.</p>
+
+<p>«Soit! à votre guise, fit-il à Cassy d'un ton bourru. Et vous, prenez
+garde, dit-il à Tom; je vous laisse en repos maintenant, parce que la
+besogne presse et que j'ai besoin de tout mon monde: mais je n'oublie
+jamais.... j'inscris cela à votre compte, et je me payerai sur votre
+vieille peau noire! Souvenez-vous-en!»</p>
+
+<p>Et Legree sortit.</p>
+
+<p>«Allez! vous aurez aussi votre compte à régler, vous!» Et Cassy lui jeta
+un regard noir.... Puis revenant à Tom:</p>
+
+<p>«Eh bien! comment êtes-vous, mon pauvre garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'a envoyé un de ses anges, et il a fermé la bouche du lion,
+répondit Tom.</p>
+
+<p>&mdash;Pour un temps, dit Cassy, mais il vous en veut; sa colère va vous
+suivre, jour par jour, s'élançant comme un chien à votre gorge, buvant
+votre sang, épuisant votre vie goutte à goutte.... Je connais l'homme.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_373" id="Page_373">373</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XXXVII.<a name="ch37" id="ch37"></a></h2>
+
+<h3>Liberté.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>Peu importe avec quelle solennité on l'ait dévoué sur l'autel de
+ l'esclavage, du moment où il touche le sol sacré de l'Angleterre,
+ l'autel et le Dieu tombent dans la poussière, et l'esclave est
+ racheté, régénéré, sauvé par l'invincible génie de la liberté.</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">Curran.</span></p>
+</div>
+
+<p>Laissons, pour quelque temps du moins, le pauvre Tom aux mains de ses
+persécuteurs, et voyons ce que deviennent Georges et sa femme, que nous
+avons abandonnés au milieu de leur fuite.</p>
+
+<p>Quand nous avons quitté Tom Loker, il soupirait et s'agitait sur la
+couche immaculée d'un quaker, entouré des soins maternels de la vieille
+Dorcas, qui le trouvait aussi patient et aussi traitable qu'un buffle
+malade.</p>
+
+<p>Imaginez-vous une grande femme, aimable, digne et réservée. Un bonnet de
+mousseline cache à moitié ses cheveux blancs et bouclés, partagés sur un
+front large et lumineux; ses yeux sont gris, pleins de pensées. Un
+mouchoir de crêpe lisse, blanc comme la neige, se croise chastement sur
+sa poitrine. Sa robe de soie, brune et brillante, fait entendre son
+frôlement pacifique chaque fois qu'elle traverse la chambre.</p>
+
+<p>Telle est la mère Dorcas.</p>
+
+<p>«Au diable! s'écria Tom Loker en donnant un grand coup de poing sur ses
+couvertures.</p>
+
+<p>&mdash;Thomas, je dois te prier de ne pas employer de telles expressions, dit
+Dorcas en rangeant tranquillement les couvertures.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! vieille, je ne vais plus recommencer.... si je puis m'en
+empêcher; mais il fait si chaud que c'est bien capable de me faire
+jurer!»</p>
+
+<p>Dorcas enlève un couvre-pied, redresse la couverture et la dispose d'une
+telle façon que Tom a l'air d'une chrysalide. Et tout en se livrant à
+ces petits soins:</p>
+
+<p>«Je voudrais bien, ami, que tu cessasses un peu de jurer et de maugréer
+comme tu fais.... veille donc un peu sur ta conduite....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ma conduite, c'est bien la dernière chose dont je m'occupe....
+tonnerre!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_374" id="Page_374">374</a></span></p>
+
+<p>Et Tom Loker fit un soubresaut, bouleversant les couvertures et mettant
+le lit dans un désordre effroyable.</p>
+
+<p>«Cet homme et cette femme sont ici? demanda-t-il tout à coup, après un
+moment de silence.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Dorcas.</p>
+
+<p>&mdash;Ils feraient mieux de passer le lac, et le plus tôt possible.</p>
+
+<p>&mdash;C'est sans doute ce qu'ils vont faire, dit à part la tante Dorcas, en
+continuant à tricoter paisiblement....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit Loker, nous avons dans le Sandusky des correspondants qui
+surveillent les bateaux pour nous.... Qu'est-ce que ça me fait de le
+dire à présent? J'espère bien qu'ils se sauveront.... ne fût-ce que pour
+faire pester Marks, le s.... lâche!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, Thomas!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! la vieille, quand les bouteilles sont trop bouchées, elles
+éclatent.... Mais, à propos de la femme, dites-lui de changer de
+toilette.... son signalement est donné dans le Sandusky.</p>
+
+<p>&mdash;Nous y veillerons,» reprit Dorcas avec son flegme habituel.</p>
+
+<p>Tom Loker, que nous ne devons plus revoir, resta trois semaines malade
+chez les quakers. Il eut une fièvre rhumatismale qui s'ajouta à toutes
+ses autres incommodités. Il quitta le lit un peu plus triste, mais un
+peu plus sage. Au lieu de se livrer à la chasse des esclaves, il
+s'établit dans une contrée de défrichements, et il appliqua ses talents
+avec plus de bonheur à la chasse des ours, des loups et des autres
+habitants des forêts. Il s'acquit par ses exploits une certaine
+renommée. Il parla toujours des quakers avec respect: «De braves gens,
+disait-il, de braves gens; ils ont voulu me convertir; ils n'ont pas
+réussi tout à fait. Mais dites-vous bien, étranger, qu'ils s'entendent à
+soigner un malade.... Oh! très-bien, et personne ne fait mieux qu'eux la
+pâtisserie et un tas de petits bric-à-brac!»</p>
+
+<p>Nos fugitifs savaient qu'on allait les épier dans le Sandusky; ils se
+divisèrent. Jim et sa vieille mère se détachèrent en avant-garde. Une ou
+deux nuits après, Georges, Élisa et l'enfant furent conduits à leur tour
+dans le Sandusky, et trouvèrent asile sous un toit hospitalier, avant de
+s'embarquer sur le lac.</p>
+
+<p>La nuit achevait son cours; l'étoile du matin qui devait éclairer leur
+liberté se levait toute radieuse devant eux. Liberté! mot magique, qui
+donc es-tu? N'es-tu qu'un mot, une fleur de rhétorique? Pourquoi donc,
+hommes et femmes de l'Amérique, à ce seul mot le sang de vos c&oelig;urs
+coule-t-il plus vite?</p>
+
+<p>Ah! pour ce mot, vos pères ont versé leur sang, et, plus courageuses
+encore, vos mères envoyaient à la mort les meilleurs et les plus nobles
+d'entre leurs fils!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_375" id="Page_375">375</a></span></p>
+
+<p>Y a-t-il dans ce mot quelque chose qui le rende plus glorieux et plus
+cher à une nation qu'à un homme? La liberté serait-elle donc autre chose
+pour un peuple que pour les hommes qui le composent? Qu'est-ce que la
+liberté pour Georges que voici, les bras croisés sur sa large poitrine,
+la teinte du sang africain sur ses joues, et tous les feux de l'Afrique
+dans ses yeux noirs?... Oui, qu'est-ce que la liberté pour Georges
+Harris? Pour vos pères, la liberté, c'était le droit qu'a toute nation
+d'être une nation; pour lui c'est le droit qu'a tout homme d'être un
+homme, et non une brute! Le droit d'appeler la femme de son c&oelig;ur sa
+femme, de la protéger contre toute violence illégale, le droit de
+protéger et d'élever ses enfants, le droit d'avoir à lui sa maison, sa
+religion, ses principes, sans dépendre de la volonté d'un autre.</p>
+
+<p>Telles étaient les pensées qui s'agitaient et qui fermentaient dans la
+poitrine de Georges, et il appuyait sa tête rêveuse dans sa main, tout
+en regardant sa femme, qui s'efforçait d'accommoder des habits d'homme à
+sa taille élégante et fine. On avait cru que sous ce déguisement il lui
+serait plus facile d'échapper.</p>
+
+<p>«A leur tour, maintenant, dit-elle, debout devant son miroir et
+déroulant ses cheveux noirs, longs, soyeux, abondants.... C'est dommage,
+ajouta-t-elle en en prenant quelques-uns; c'est dommage, n'est-ce pas,
+de les voir tous tomber?»</p>
+
+<p>Georges eut un sourire amer, mais il ne répondit pas.</p>
+
+<p>Élisa se retourna vers la glace, les ciseaux brillèrent, et, une à une,
+tombèrent les longues boucles opulentes.</p>
+
+<p>«L'affaire est faite, dit-elle en prenant une brosse; encore quelques
+coups.... Eh bien! ne suis-je pas un gentil petit garçon? dit-elle,
+souriante et rougissante, en se tournant vers son mari.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez toujours charmante, de toute façon, dit Georges.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vous rend donc si triste? dit Élisa en fléchissant un genou et en
+mettant sa main sur les mains de son mari. On dit que nous ne sommes
+plus qu'à vingt-quatre heures du Canada. Un jour et une nuit sur le
+lac.... et alors! et alors!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, c'est cela! dit Georges en l'attirant vers lui, c'est cela
+même! Voilà que mon sort se décide. Être si près de la liberté, la voir
+presque, puis tout perdre! Oh! je n'y survivrais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, disait la femme, toute pleine d'espérances. Le bon
+Dieu n'aurait pas permis que nous vinssions si loin, s'il n'avait pas
+voulu nous sauver. Je sens qu'il est avec nous, Georges!</p>
+
+<p>&mdash;Élisa, vous êtes une femme bénie, dit-il en la serrant contre lui par
+une étreinte convulsive.... Mais, dites-moi, est-ce que vraiment <span class="pagenum"><a name="Page_376" id="Page_376">376</a></span>
+cette grande miséricorde nous sera faite? Est-ce que ces années, ces
+longues années de misère finiront? Serons-nous libres?</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis sûre, Georges, dit Élisa en levant les yeux au ciel, tandis
+que des larmes d'espérance et d'enthousiasme brillaient au bord de ses
+longs cils noirs. Oui, je sens en moi qu'aujourd'hui même Dieu va nous
+tirer de l'esclavage.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux vous croire, Élisa, dit Georges en se levant d'un bond, oui,
+je veux vous croire.... Partons.... Oui, dit-il en la tenant à distance,
+à la longueur du bras, oui, vous êtes un charmant petit garçon; cette
+masse de petites boucles courtes vous va vraiment à ravir. Voyons! votre
+casquette.... bien.... un peu plus sur le côté. Vous ne m'avez jamais
+paru si charmante. Mais voici l'heure de la voiture.... Je me demande si
+Mme Smyth s'est occupée du costume d'Henri.»</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit; une respectable dame, entre deux âges, entra
+conduisant Henri déguisé en petite fille.</p>
+
+<p>«Quelle délicieuse fille! dit Élisa en tournant autour de lui. Nous
+l'appellerons Henriette. Est-ce que ce nom-là ne fait pas très-bien?»</p>
+
+<p>L'enfant était muet et intimidé. Il regardait sa mère sous son nouveau
+costume. De temps en temps il poussait un gros soupir; il la regardait à
+travers ses longues boucles.</p>
+
+<p>«Henri reconnaît-il maman?» dit-elle en lui tendant les bras.</p>
+
+<p>L'enfant s'attacha timidement aux vêtements de la femme qui l'avait
+amené.</p>
+
+<p>«Voyons, Élisa, pourquoi vouloir le caresser, quand vous savez qu'il ne
+doit point rester à côté de nous?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, c'est une folie, dit Élisa, et pourtant je ne puis supporter
+l'idée de le voir près d'une autre; mais venons! Où est mon manteau? Ah!
+dites-moi, Georges, comment les hommes portent-ils leurs manteaux?</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, dit Georges en jetant le manteau sur ses épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Comme cela, dit Élisa en imitant le mouvement.... et je dois frapper
+du pied, faire de grands pas et avoir l'air tapageur....</p>
+
+<p>&mdash;Non.... c'est inutile, ce dernier point; on rencontre encore de temps
+en temps un jeune homme modeste, et je crois que ce rôle-là vous sera
+plus facile à jouer....</p>
+
+<p>&mdash;Et ces gants! miséricorde!... mes mains s'y perdent.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous conseille pourtant de les garder. Ces petites pattes <span class="pagenum"><a name="Page_377" id="Page_377">377</a></span>
+fines suffiraient pour nous trahir tous.... Madame Smyth, vous nous êtes
+confiée.... vous êtes notre cousine, vous savez!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu dire, fit Mme Smyth, qu'il y a là-bas des hommes qui ont
+signalé à tous les capitaines un homme, une femme et un petit garçon.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité! dit Georges; eh bien! je leur en donnerai des nouvelles....
+si je les rencontre.»</p>
+
+<p>Une voiture s'arrêta à la porte, et l'aimable famille qui avait reçu les
+fugitifs se groupa autour d'eux, pour leur adresser les doux souhaits du
+départ.</p>
+
+<p>Les déguisements avaient été pris d'après le conseil de Loker. Mme
+Smyth, respectable femme du Canada, y retournait à cette époque; elle
+avait consenti à passer pour la tante du petit Henri; elle seule en
+avait pris soin, pendant ces deux derniers jours; un extra de gâteaux,
+de galettes et de sucre candi avait cimenté une alliance intime entre
+elle et ce jeune monsieur.</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta sur le quai. Les deux jeunes hommes franchirent la
+planche. Élisa donnait galamment le bras à Mme Smyth. Georges
+surveillait les bagages.</p>
+
+<p>Pendant que Georges était dans la cabine du capitaine, réglant le
+passage de sa compagnie, il entendit la conversation de deux hommes qui
+se tenaient tout près de lui.</p>
+
+<p>«J'ai fait attention à tous ceux qui sont montés à bord, disait l'un, je
+suis sûr qu'ils n'y sont pas.»</p>
+
+<p>Celui qui parlait ainsi était le comptable du bord; celui auquel il
+s'adressait était notre ami Marks, qui, avec sa persévérance habituelle,
+était venu jusque dans le Sandusky pour chercher sa proie.</p>
+
+<p>«C'est à peine, disait-il, si on peut distinguer la femme d'avec une
+blanche; l'homme est légèrement bistré, il a une marque de feu sur la
+main.»</p>
+
+<p>La main que Georges avançait pour prendre ses billets et recevoir sa
+monnaie trembla bien un peu; mais il se retourna lentement et jeta un
+regard calme et indifférent sur l'homme qui venait de parler, puis il
+alla retrouver Élisa, qui l'attendait à l'autre bout du bateau.</p>
+
+<p>Mme Smyth et le petit Henri s'étaient retirés dans le cabinet des dames,
+où la beauté brune de l'enfant lui attira les caresses et les
+compliments des voyageuses.</p>
+
+<p>La cloche sonna le départ. Georges eut la satisfaction de voir Marks
+quitter le bateau et regagner la terre. Il poussa un soupir de
+soulagement quand les premiers tours de roue eurent mis entre eux une
+distance désormais infranchissable.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_378" id="Page_378">378</a></span></p>
+
+<p>C'était une magnifique journée. Les vagues azurées du lac Érié
+bondissaient, lumineuses, étincelantes, sous les rayons d'or. Une
+fraîche brise soufflait du rivage, et le noble vaisseau traçait
+fièrement son sillon à travers les flots.</p>
+
+<p>Oh! quel monde mystérieux le c&oelig;ur de l'homme renferme dans ses
+profondeurs!... Qui donc, en voyant Georges se promener tranquillement
+avec son timide compagnon sur le pont du vaisseau, qui donc eût deviné
+les pensées brûlantes qui dévoraient son sein? Ce bonheur dont il
+approchait lui semblait trop doux et trop beau pour devenir jamais une
+réalité. Il éprouvait comme une inquiétude jalouse; il craignait à
+chaque instant de se voir arracher sa dernière espérance.</p>
+
+<p>Mais le vaisseau marchait toujours, les heures s'écoulaient, et enfin,
+visible et rapproché, s'éleva le rivage anglais.... rivage qu'enchante
+une syllabe magique, et dont le seul contact fait évanouir toute la
+conjuration de l'esclavage, en quelque langue qu'on ait prononcé ses
+paroles fatales, quel que soit le pouvoir qui ait voulu la protéger....</p>
+
+<p>On approchait de la petite ville d'Amherstberg, dans le Canada. Georges
+prit le bras de sa femme.... sa respiration devint courte et
+embarrassée.... un brouillard passa devant ses yeux; il pressa
+silencieusement la petite main qui tremblait sur son bras; la cloche
+sonna, le bateau s'arrêta.... Georges ne savait plus trop ce qu'il
+faisait.... il rassembla ses bagages, il réunit son monde, on le
+débarqua; ils attendirent que tout le monde fût parti, et alors le mari
+et la femme, tenant dans leurs bras leur enfant étonné, s'agenouillèrent
+sur le rivage et élevèrent leur c&oelig;ur jusqu'à Dieu.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">De la mort à la vie ainsi l'homme s'élance;</span><br />
+ <span class="i0">Ainsi, pour revêtir la tunique des cieux,</span><br />
+ <span class="i0">Il rejette au tombeau le linceul odieux,</span><br />
+ <span class="i0">Vêtement de la mort et voile du silence!</span><br />
+ <span class="i0">Il échappe au péché, d'un bond victorieux,</span><br />
+ <span class="i0">Et les liens brisés de son âme asservie</span><br />
+ <span class="i0">Tombent; et le pardon avec la liberté</span><br />
+ <span class="i0">Descendent sur le seuil de sa nouvelle vie,</span><br />
+ <span class="i6">Qui s'appelle immortalité!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Mme Smyth les conduisit bientôt dans la demeure hospitalière d'un bon
+missionnaire que la charité chrétienne avait placé là, comme un pasteur,
+pour recueillir les ouailles égarées et perdues, qui viennent sans cesse
+chercher un asile sur ces bords.</p>
+
+<p>Qui pourra jamais dire les ravissements de ce premier jour de liberté?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_379" id="Page_379">379</a></span></p>
+
+<p>Oh! il y a un sixième sens, le sens de la liberté, plus noble et plus
+élevé cent fois que les autres sens! Se mouvoir, parler, respirer,
+aller, venir, sans contrôle et sans danger! Qui pourra jamais dire ce
+repos béni, qui descend sur l'oreiller d'un homme libre, à qui les lois
+assurent la jouissance des droits que Dieu lui a donnés? Qu'il était
+charmant et beau pour sa mère, ce visage endormi d'un enfant que le
+souvenir de mille dangers rendait plus cher!... Oh! pour eux, dans
+l'exubérance de leur félicité, le sommeil ne leur était pas possible: et
+cependant ils n'avaient pas un pouce de terre à eux, pas un toit qui
+leur appartînt; ils avaient dépensé jusqu'à leur dernier dollar.... Ils
+avaient ce qu'a l'oiseau dans les airs, la fleur dans les champs.... et
+ils ne pouvaient pas dormir à force de bonheur!</p>
+
+<p>Ah! vous qui prenez à l'homme la liberté, quelles paroles trouverez-vous
+pour répondre à Dieu?</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXVIII.<a name="ch38" id="ch38"></a></h2>
+
+<h3>La victoire.</h3>
+
+<p>Combien parmi nous, dans ce chemin pénible de la vie, n'ont pas trop
+souvent éprouvé qu'il est bien plus aisé de mourir que de vivre?</p>
+
+<p>Le martyr, en face de la mort pleine d'horreurs, de tourments et
+d'angoisses, trouve dans les terreurs mêmes de son destin un aiguillon
+et un soutien; il y a comme une excitation vive, une fièvre, une ardeur
+qui nous fait bravement traverser cette crise de souffrance&mdash;le
+sentiment de l'éternelle gloire.</p>
+
+<p>Mais vivre, mais porter jour après jour le poids, l'amertume, la honte
+de la servitude.... sentir chacun de ses nerfs torturé, toutes les
+fibres de la sensibilité l'une après l'autre émoussées.... souffrir ce
+long martyre du c&oelig;ur.... voir s'écouler lentement, goutte à goutte,
+le sang, le meilleur sang de la vie.... ah! voilà la pierre de touche
+qui fait voir ce qu'il y a vraiment dans un homme ou dans une femme.</p>
+
+<p>Quand Tom se trouva face à face avec son persécuteur, quand il entendit
+ses menaces, quand il crut que son heure était venue, son c&oelig;ur battit
+brave et joyeux dans sa poitrine, il sentit qu'il pouvait supporter les
+tortures et le feu.... tout, en un mot.... en reportant ses yeux sur la
+vision bénie de Jésus et du ciel. Mais quand le bourreau fut parti,
+quand l'excitation présente se fut calmée, alors revint <span class="pagenum"><a name="Page_380" id="Page_380">380</a></span> le
+sentiment de la douleur, alors il s'aperçut que ses membres étaient
+brisés et moulus, alors il comprit à quel point il était abandonné,
+dégradé, avili, et sans espoir.</p>
+
+<p>Ce fut une pénible et longue journée.</p>
+
+<p>Longtemps avant qu'il fût guéri de sa blessure, Legree exigea qu'il
+reprît le travail des champs. Ce furent des tyrannies, des vexations,
+des injustices de toutes sortes.... tout ce que pouvait inventer
+l'esprit d'un homme aussi vil que méchant. Celui de nous qui a fait
+vraiment l'épreuve du malheur, même avec tous les allégements que notre
+position nous accorde, sait à quel point nous devenons irritables et
+nerveux. Tom ne s'étonna plus de la sombre tristesse de ses
+compagnons.... il voyait s'enfuir cette sereine et douce résignation de
+sa vie, chassée enfin par l'invasion de ce même désespoir dont il était
+le témoin; il s'était flatté de pouvoir lire la Bible à ses moments de
+loisirs.... il vit bientôt que chez Legree il n'y avait point de
+loisir.... Quand la saison pressait, Legree faisait, sans remords,
+travailler fête et dimanche. Et pourquoi donc ne l'eût-il pas fait?
+c'était le moyen d'avoir plus de coton et de gagner son pari.... cela
+lui faisait bien perdre quelques esclaves de plus.... mais cela lui
+permettait aussi d'en avoir d'autres.... et de meilleurs.... D'abord Tom
+avait lu chaque soir, au retour de la tâche quotidienne, aux lueurs
+vacillantes du foyer, un ou deux versets de la Bible. Mais après le
+cruel traitement qu'il avait reçu, quand il revenait des champs, s'il
+essayait de lire, sa tête bourdonnait, ses yeux se troublaient, et, tout
+épuisé, il s'étendait sur le sol avec ses compagnons.</p>
+
+<p>La paix religieuse, la confiance en Dieu qui l'avait soutenu jusque-là,
+faisaient place maintenant à de sombres accès de doute et de désespoir.
+Il avait sans cesse devant les yeux le ténébreux problème de sa
+destinée.... les âmes brisées et terrassées, le mal triomphant, et Dieu
+silencieux!... Il y avait des semaines, des mois, où son âme douloureuse
+était remplie de ténèbres et d'amertume. Il pensait à la lettre que miss
+Ophélia avait écrite à ses amis du Kentucky, et il priait Dieu ardemment
+d'envoyer quelqu'un pour le délivrer.... Chaque jour il avait le vague
+espoir de voir arriver quelqu'un pour le racheter.... Personne ne
+venait, et dans son c&oelig;ur, sa pensée retombait plus désolée encore et
+plus navrante!... Il était donc bien inutile de servir Dieu.... puisque
+Dieu oubliait ainsi! Quelquefois il voyait Cassy; quelquefois, quand il
+était appelé à l'habitation, il entrevoyait Emmeline, languissante et
+abattue.... Il ne s'occupait plus guère d'elle.... il n'avait, hélas! le
+temps de s'occuper de personne!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_381" id="Page_381">381</a></span></p>
+
+<p>Un soir, auprès de quelques maigres tisons qui faisaient cuire son
+souper, il était assis dans un état de prostration et d'accablement
+complet. Il jeta quelques broussailles sur le feu pour obtenir quelques
+lueurs, et il tira sa Bible de sa poche; il trouva tous ces passages
+remarqués qui souvent avaient fait battre son c&oelig;ur, ces paroles des
+patriarches et des prophètes, des poëtes et des sages, les voix qui
+sortent de cette «grande nuée de témoins,» comme parle l'Écriture, qui
+nous entoure sur le chemin de la vie.... Les mots sacrés avaient-ils
+perdu leur pouvoir, l'&oelig;il obscurci et presque éteint n'en pouvait-il
+retrouver le sens? Rien ne répondait-il plus à cette inspiration jadis
+toute-puissante?</p>
+
+<p>Tom soupira profondément.... et il remit le livre dans sa poche.</p>
+
+<p>Un gros éclat de rire retentit tout près de lui.</p>
+
+<p>Tom releva les yeux; il aperçut Legree.</p>
+
+<p>«Eh bien! vieux, vous trouvez à la fin que la religion ne sert pas à
+grand'chose.... Je savais bien que je fourrerais cela dans votre tête de
+laine!»</p>
+
+<p>Ce sarcasme fut plus cruel pour Tom que la faim, que le froid, que la
+nudité!</p>
+
+<p>Il ne répondit rien.</p>
+
+<p>«Vous êtes une bête! reprit Legree: quand je vous achetai, j'avais de
+bonnes intentions pour vous. Vous auriez été ici beaucoup mieux que
+Sambo et Quimbo, vous auriez eu du bon temps: au lieu d'être fouetté
+tous les jours ou tous les deux jours, c'est vous qui auriez fouetté les
+autres; vous vous seriez promené partout, et de temps en temps, pour
+vous réchauffer, on vous aurait donné un verre de punch ou de wisky....
+Allons! est-ce que cela n'eût pas été bien plus raisonnable? Voyons,
+jetez-moi au feu ce paquet de bêtises, et entrez dans mon Église.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu m'en garde! s'écria Tom avec ferveur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que Dieu ne vous protége pas.... s'il vous protégeait,
+il n'aurait pas permis que je vous achetasse! votre religion, c'est un
+tas de mensonges!... je le sais bien, allez! vous feriez mieux de vous
+attacher à moi.... je suis quelqu'un et je puis quelque chose!</p>
+
+<p>&mdash;Non, maître, dit Tom, non! que le Seigneur m'assiste ou qu'il
+m'abandonne, je m'attacherai à lui, je croirai en lui jusqu'à la fin.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'en êtes que plus stupide, fit Legree en crachant
+dédaigneusement sur lui et en le repoussant du pied; n'importe, je vous
+abattrai, je vous réduirai.... vous verrez!»</p>
+
+<p>Et Legree s'éloigna.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_382" id="Page_382">382</a></span></p>
+
+<p>Quand un poids pesant nous oppresse et qu'il nous a refoulés aussi bas
+que possible, il y a en nous comme un effort soudain et désespéré, et
+nous voulons soulever ce poids.... Souvent l'angoisse la plus
+douloureuse précède le reflux de la joie et du courage.</p>
+
+<p>Il en fut ainsi pour Tom.</p>
+
+<p>Le sarcasme athée et cruel de son maître acheva d'abattre son âme; il se
+cramponnait encore d'une main fidèle au roc de la foi, mais par une
+étreinte désespérée et bientôt vaincue.... il restait assis auprès du
+feu, dans une immobilité de statue. Tout à coup il lui sembla qu'autour
+de lui les objets disparaissaient, et une vision passa devant ses yeux.
+Il voyait une tête couronnée d'épines, souffletée et sanglante. Il
+contemplait, avec autant d'étonnement que de respect, la majestueuse
+patience de ce visage; le regard mélancolique et profond de ces yeux lui
+remuait le c&oelig;ur; il sentait couler en lui des torrents d'émotion, il
+étendit les bras et tomba à genoux.... Mais tout à coup la vision
+changea: les épines aiguës devinrent des rayons de gloire, et ce même
+visage, éclatant d'ineffables splendeurs, se pencha, plein de tendresse
+et de compassion, vers lui, et une voix dit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Celui qui aura vaincu viendra s'asseoir avec moi sur mon trône, comme
+ moi qui ai vaincu je me suis assis avec mon Père sur son trône!»</p>
+</div>
+
+<p>Combien de temps dura cette extase, Tom lui-même ne le sut jamais. Quand
+il revint à lui, le feu s'était éteint, la rosée abondante et pénétrante
+avait mouillé ses vêtements; mais la crise terrible était passée, et,
+dans la joie qui remplissait son âme, il ne sentait ni la faim, ni le
+froid, ni l'outrage, ni la misère! Oui, dans le plus profond de son
+c&oelig;ur, à ce même instant, il renonça pour jamais à toutes les
+espérances de la vie présente, et il offrit sa propre volonté en
+sacrifice d'immolation au Dieu infini! puis il porta ses regards vers
+ces étoiles, silencieuses, éternelles images de ces troupes d'anges qui
+ne cessent jamais d'abaisser leurs regards sur l'homme, et dans la
+solitude de la nuit il entendit retentir les paroles triomphantes d'un
+hymne qu'il avait souvent chanté dans des jours plus heureux, mais
+jamais avec un tel sentiment:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">La terre se fondra comme se fond la neige,</span><br />
+ <span class="i2">Et le soleil s'éteindra dans les cieux;</span><br />
+ <span class="i2">Mais le Seigneur, mon Dieu, qui me protége,</span><br />
+ <span class="i0">D'un éternel éclat brille devant mes yeux.</span><br />
+ <span class="i4">Je meurs! Au séjour des étoiles</span><br />
+ <span class="i0">Les anges dans leurs bras m'ont déjà transporté,</span><br />
+ <span class="i4">Et ma main soulève les voiles</span><br />
+ <span class="i0">Qui cachent les secrets de l'immortalité.<span class="pagenum"><a name="Page_383" id="Page_383">383</a></span></span><br />
+ <span class="i0">Passez, passez toujours, fugitives années!</span><br />
+ <span class="i0">Les siècles par milliers sur nous s'en vont glissant;</span><br />
+ <span class="i0">De rayons éternels nos têtes couronnées</span><br />
+ <span class="i0">Auront, à tout moment du cycle renaissant;</span><br />
+ <span class="i4">Autant de jours qu'en commençant!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ceux de nos lecteurs qui ont étudié les m&oelig;urs religieuses des
+esclaves ont dû entendre plusieurs fois des récits pareils à ceux que
+nous venons de faire. Nous en avons nous-même, et de leurs lèvres,
+recueilli de fort touchants. Les psychologues nous parlent d'un certain
+état dans lequel les sentiments et les idées acquièrent une telle
+influence et une telle intensité, qu'ils s'emparent des sens extérieurs
+et les contraignent à leur obéir et à rendre palpable et visible le rêve
+intérieur. Qui pourra jamais dire jusqu'où l'esprit souverain et
+dominateur peut amener notre pauvre machine humaine? Qui connaît tous
+les moyens qu'on emploie pour consoler les affligés? Si le pauvre
+esclave abandonné croit que Jésus lui est apparu et lui a parlé, qui
+donc osera le contredire? N'a-t-il pas annoncé que sa mission était de
+soulager ceux qui souffrent et de délivrer ceux qu'on opprime?</p>
+
+<p>Les lueurs blanchâtres de l'aube rappelèrent les travailleurs aux
+champs. Parmi ces malheureux chancelants, accablés, il y en avait un qui
+marchait d'un pas triomphant; car plus ferme que le sol même sur lequel
+il marchait était sa foi dans le souverain, dans l'éternel amour! Ah!
+Legree, tu peux maintenant essayer tes forces! le chagrin,
+l'humiliation, l'angoisse, le besoin, la perte de toute chose ne feront
+que le précipiter dans la voie qui le conduira au sanctuaire éternel, où
+il sera pontife et roi dans le sein de Dieu!</p>
+
+<p>Depuis cet instant, une impénétrable atmosphère de calme et de paix
+entoura l'humble c&oelig;ur de l'opprimé. Le Sauveur, toujours présent,
+faisait sa demeure dans son âme! C'en est fait de ces regrets
+terrestres, de ces regrets qui saignent! c'en est fait de ces
+fluctuations, et l'espérance, la crainte et le désir, la volonté
+humaine, résistante, luttante, sanglante, était abîmée dans la volonté
+de Dieu. Il sentait si bien que c'était la fin du voyage, l'éternel
+bonheur lui semblait si proche, si vivant, que la vie était maintenant
+désarmée; elle ne pouvait plus rien contre lui!</p>
+
+<p>C'était un changement qui n'échappait à personne. La joie et la gaieté
+lui revenaient. C'était une tranquillité qu'aucune insulte, aucune
+injure ne pouvaient plus troubler.</p>
+
+<p>«Qu'a donc ce diable de Tom? demandait Legree à Sambo. Il y a quelques
+jours, il était sot et abattu; et le voilà maintenant gai comme un
+pinson!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_384" id="Page_384">384</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Dame! maître.... il songe peut-être à s'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien qu'il essayât, dit Legree avec une grimace
+sauvage.... Hein? s'il essayait, Sambo!</p>
+
+<p>&mdash;Hi! hi! ça ferait bien! dit l'horrible gnome, avec un rire obséquieux.
+Dieu! que ce serait drôle de le voir patauger dans la boue, courant,
+passant à travers les branches.... et les chiens sur lui!... Ah! Dieu!
+que je rirais donc! comme quand nous avons repris Molly.... Je croyais
+que les chiens l'auraient dévorée avant que je pusse les retirer....
+Elle en porte encore les marques maintenant.</p>
+
+<p>&mdash;Et je réponds qu'elle les portera jusqu'à la mort, dit Legree. Mais
+attention, Sambo! Si le nègre veut partir, saute dessus....</p>
+
+<p>&mdash;Maître, rapportez-vous-en à moi, dit Sambo; je reprendrai le lapin....
+Ah! ah! ah!»</p>
+
+<p>Ce dialogue avait lieu entre nos personnages au moment où Legree montait
+à cheval pour se rendre à la ville voisine.</p>
+
+<p>La nuit, en s'en revenant, il jugea à propos de faire un détour et
+d'inspecter le quartier.</p>
+
+<p>La nuit était splendide. La lune brillait au ciel; les grandes ombres
+des beaux arbres de Chine dessinaient sur le gazon leurs maigres
+silhouettes amincies. Il y avait dans l'air cette sorte de tranquillité
+transparente qu'on ne trouble pas sans crime. Comme Legree approchait
+des quartiers, il entendit une voix qui chantait.... C'était rare
+d'entendre chanter dans un tel lieu; il s'arrêta pour écouter. C'était
+une voix de ténor; elle chantait:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Quand je vois le titre authentique</span><br />
+ <span class="i0">De notre gloire écrite aux cieux,</span><br />
+ <span class="i0">Je chasse la peur chimérique</span><br />
+ <span class="i0">Et sèche les pleurs de mes yeux.</span><br /><br />
+
+ <span class="i0">Oui, que le monde se déchaîne,</span><br />
+ <span class="i0">Que l'enfer s'ouvre mugissant;</span><br />
+ <span class="i0">De Satan je brave la haine,</span><br />
+ <span class="i0">Je ris d'un monde menaçant!</span><br /><br />
+
+ <span class="i0">Que le malheur, sombre déluge,</span><br />
+ <span class="i0">Que des tempêtes de douleur</span><br />
+ <span class="i0">S'abattent sur moi! Mon refuge,</span><br />
+ <span class="i0">Ma paix, mon tout, c'est toi, Seigneur!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Oh, oh! se dit Legree, est-ce qu'il croit cela? le croit-il? Comme je
+hais ces maudits hymnes méthodistes!... Ici, nègre, ici! fit-il en
+s'élançant sur Tom et en levant son fouet.... Comment <span class="pagenum"><a name="Page_385" id="Page_385">385</a></span> osez-vous
+bien être encore debout quand vous devriez être au lit?... Fermez votre
+vieille mâchoire noire et rentrez chez vous.... vite!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître,» dit Tom, empressé et joyeux; et il se prépara à rentrer
+chez lui.</p>
+
+<p>Le bonheur évident de Tom excita au plus haut point l'irritation de
+Legree. Il s'avança et laboura de coups les épaules et la tête de
+l'esclave.</p>
+
+<p>«Allons, chien! es-tu aussi content maintenant?»</p>
+
+<p>Les coups ne tombaient que sur l'homme extérieur, ils ne tombaient plus
+sur le c&oelig;ur, comme auparavant. Tom resta calme et soumis, et
+cependant Legree sentit que son pouvoir lui échappait.... sa victime
+n'était plus sensible. Tom rentra dans sa case. Legree fit faire une
+volte à son cheval; un éclair passa dans cette âme sombre et méfiante,
+et y fit briller les lueurs fulgurantes de la conscience. Il comprit que
+c'était Dieu qui se dressait entre lui et sa victime, et il blasphéma
+Dieu! Cet homme soumis et silencieux, que ni les railleries, ni les
+menaces, ni les cruautés ne pouvaient plus émouvoir, réveilla en lui une
+voix pareille à celle que le divin Maître faisait parler dans l'âme des
+possédés. Cette voix disait: «Qu'avons-nous à démêler avec toi, Jésus de
+Nazareth? es-tu venu pour nous tourmenter avant le temps?»</p>
+
+<p>L'âme de Tom débordait de pitié et de sympathie pour tous les pauvres
+malheureux qui l'entouraient; il lui semblait que les chagrins de sa vie
+étaient désormais passés, et, de ce trésor de paix et de joie dont le
+ciel lui avait fait don, il voulait épancher les richesses sur ceux qui
+souffraient à ses côtés. Il est vrai qu'il en avait rarement l'occasion;
+mais en allant aux champs, en revenant aux quartiers, pendant les heures
+du travail, il trouvait encore le moyen de réconforter et de soulager
+les faibles et les découragés. Ces pauvres créatures, épuisées,
+abruties, ne pouvaient pas comprendre une pareille conduite; et
+pourtant, quand ils virent pendant de longues semaines et de longs mois
+la persévérance de cette bonté, ils sentirent se remuer et vibrer les
+cordes les plus intimes de leur c&oelig;ur! Graduellement, insensiblement,
+cet homme étrange, silencieux, patient, toujours prêt à porter le
+fardeau de chacun sans réclamer pour lui l'assistance de personne; qui
+se tenait à part de tout, se montrait le dernier partout, prenait moins
+que personne et partageait encore avec les autres; qui, dans les nuits
+glacées, abandonnait sa misérable couverture à quelque pauvre femme
+tremblante de fièvre; qui dans les champs remplissait le panier des plus
+faibles, au risque, terrible risque! de ne pas avoir son poids <span class="pagenum"><a name="Page_386" id="Page_386">386</a></span>
+lui-même; qui, sans cesse poursuivi par ce cruel et implacable tyran,
+leur tyran à tous, ne se permettait jamais, cependant, une parole de
+blâme, une injure, une malédiction: cet homme acquit sur eux un étrange
+pouvoir! Quand la presse du travail se fut ralentie, quand on permit aux
+esclaves de jouir enfin de leurs dimanches, ils se rassemblèrent autour
+de Tom pour l'entendre parler de Jésus! Ils eussent été bien heureux de
+se réunir librement pour parler de Dieu, pour prier et pour chanter!
+Legree ne le voulait pas. Plus d'une fois, avec des jurements et des
+violences, il dispersa leurs petites réunions. La bonne nouvelle de
+l'Évangile ne pouvait plus s'annoncer que tout bas, du c&oelig;ur à
+l'oreille. Plus d'entretien en commun!</p>
+
+<p>Et cependant, qui pourrait dire avec quel bonheur simple et touchant
+quelques-uns de ces pauvres esclaves, pour qui la vie, hélas! n'était
+qu'un voyage sans joie vers un inconnu sans espérance, entendaient
+parler d'un Rédempteur plein de compassion et d'amour, et d'une patrie
+céleste? Tous les missionnaires vous diront qu'il n'y a point une race
+d'hommes sur la terre qui ait accueilli l'Évangile avec une docilité
+plus empressée que la race africaine. Le principe de la foi sans
+contrôle et de la confiance sans bornes est en quelque sorte un des
+éléments naturels de cette race. Maintes fois la semence d'une vérité,
+portée par le vent du hasard dans les c&oelig;urs les plus ignorants, a
+germé en fruits dont la saveur et l'abondance feraient honte aux
+cultures les plus habiles.</p>
+
+<p>La pauvre mulâtresse, dont la simple foi avait été brisée et engloutie
+sous cette avalanche de cruautés et d'injures, sentait maintenant son
+âme se relever sous l'influence de la sainte Écriture et des <ins class="correction" title="hymmes">hymnes</ins> que,
+sur le chemin du travail, Tom, l'humble missionnaire, murmurait à son
+oreille. Cassy elle-même, cette âme troublée, cette intelligence égarée,
+retrouvait un peu de calme et de douceur auprès de cette candeur
+aimante!</p>
+
+<p>Réduite à un désespoir qui touchait à la folie, irritée par toutes les
+tortures qui avaient déchiré sa vie, Cassy avait formé dans son âme le
+projet de venger, dans une heure terrible, toutes les cruautés dont elle
+avait été le témoin ou la victime.</p>
+
+<p>Une nuit, tout le monde dormait dans la case de Tom: Tom fut tout à coup
+réveillé. Il aperçut le visage de Cassy qui se montrait par le trou qui
+servait de fenêtre. Elle fit un geste silencieux pour l'engager à
+sortir.</p>
+
+<p>Tom sortit.</p>
+
+<p>Il pouvait être une ou deux heures du matin. Il faisait un magnifique
+clair de lune. Autour d'eux, tout était silence et calme. Un <span class="pagenum"><a name="Page_387" id="Page_387">387</a></span> rayon
+de lumière tomba sur le visage de Cassy. Tom vit passer comme une flamme
+ardente dans ses yeux noirs et sauvages: ce n'était plus son morne
+désespoir.</p>
+
+<p>«Venez ici, père Tom, dit-elle en lui mettant sa petite main sur le bras
+et en l'attirant à elle avec une telle force, qu'on eût dit que cette
+petite main était d'acier; venez ici; j'ai des nouvelles à vous donner!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce donc, miss Cassy? demanda Tom tout ému.</p>
+
+<p>&mdash;Tom, voudriez-vous être libre?</p>
+
+<p>&mdash;Je le serai, madame, quand il plaira à Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez l'être cette nuit!... et il y eut encore un éclair sur le
+visage de Cassy.... Venez!»</p>
+
+<p>Tom hésita.</p>
+
+<p>«Venez! reprit-elle à voix basse, et en fixant sur lui ses grands yeux,
+venez! il dort profondément.... J'en ai mis assez dans son eau-de-vie
+pour qu'il dorme longtemps; si j'en avais eu davantage, je n'aurais pas
+eu besoin de vous.... mais venez.... la porte de derrière est ouverte;
+il y a une hache auprès, c'est moi qui l'y ai mise. La porte de sa
+chambre est ouverte, je vais vous montrer le chemin. J'aurais tout fait
+moi-même, mais je n'ai plus de force! Allons, venez donc!</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, pas pour dix mille mondes! dit Tom avec fermeté et en
+reculant, malgré tous les efforts de Cassy pour le faire avancer.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pensez donc à tous ces pauvres malheureux! nous allons les mettre
+tous en liberté. Nous irons quelque part dans les savanes. Nous
+trouverons une île, nous y vivrons indépendants. Ces choses-là se font,
+dit-on, quelquefois.... Toute vie sera meilleure que celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit Tom, non! le bien ne peut jamais venir du mal; j'aimerais
+mieux me couper la main!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je ferai tout moi-même, dit Cassy en s'éloignant.</p>
+
+<p>&mdash;O miss Cassy! et Tom se jeta à genoux devant elle; au nom de ce cher
+Sauveur qui est mort pour nous, ne vendez pas ainsi votre précieuse âme
+au démon!... il ne sortira de tout cela que du mal! Le Seigneur ne nous
+appelle point à la vengeance. Il faut souffrir et attendre l'heure de
+Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Attendre! dit Cassy; attendre! mais n'ai-je pas tant attendu déjà que
+mon c&oelig;ur en est malade et ma raison obscurcie? Que ne m'a-t-il pas
+fait souffrir.... à moi.... et à toutes ces misérables créatures?... et
+vous-même, n'épuise-t-il pas goutte à goutte le sang de votre vie?...
+Oui.... je suis appelée.... oui! on m'appelle à <span class="pagenum"><a name="Page_388" id="Page_388">388</a></span> la vengeance!...
+son tour est venu! je veux avoir le sang de son c&oelig;ur!</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! dit Tom en s'emparant de ses mains qui se tordaient avec des
+mouvements convulsifs. Non! pauvre âme perdue! il ne faut pas, il ne
+faut pas! Le doux Seigneur n'a jamais versé d'autre sang que le sien, et
+il l'a versé pour nous quand nous étions ses ennemis.... Seigneur!
+aidez-nous à suivre vos traces et à aimer nos ennemis!</p>
+
+<p>&mdash;Amen! dit Cassy avec un superbe regard. Aimer de tels ennemis! cela
+n'est pas dans la chair et le sang!</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, ce n'est pas dans la nature.... mais c'est dans la
+grâce.... et cela s'appelle la victoire!... Quand nous pouvons aimer et
+prier, partout et malgré tout, la bataille est finie, et la victoire est
+venue! gloire à Dieu!...» Et l'&oelig;il humide, la voix tremblante, Tom
+regarda les cieux.</p>
+
+<p>Oui, race africaine, appelée la dernière entre les nations, appelée à la
+couronne d'épines, à l'humiliation, à la sueur sanglante et aux agonies
+de la croix, race africaine, voilà ta victoire! voilà ton règne avec le
+Christ, quand le royaume du Christ descendra sur la terre!</p>
+
+<p>Cette tendresse sympathique de Tom, cette douce voix, ces larmes émues,
+qui tombaient comme une rosée sur l'âme inquiète de cette pauvre femme,
+calmèrent le feu dévorant de ses regards; elle baissa les yeux.... et
+Tom sentit se détendre les muscles de sa main.</p>
+
+<p>«Est-ce que je ne vous ai pas dit, reprit-elle, que les méchants esprits
+me suivaient? O père Tom! je ne puis pas prier.... je voudrais bien
+pouvoir! Je n'ai pas prié depuis que mes enfants ont été vendus. Ce que
+vous dites doit être juste.... oui, cela doit être!... Mais, quand je
+veux prier, je ne puis que haïr et maudire! non! je ne puis prier!...</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre âme! dit Tom tout ému, le démon veut vous avoir, et il vous
+passe à son crible comme du grain! Moi, je prie le Seigneur pour
+vous.... O miss Cassy! tournez-vous vers le doux Jésus, il est venu pour
+relever les c&oelig;urs brisés et pour consoler ceux qui pleurent.»</p>
+
+<p>Cassy ne répondait rien, mais de grosses larmes tombaient de ses yeux
+baissés...</p>
+
+<p>Tom la contempla un moment en silence; puis, d'une voix qui hésitait:</p>
+
+<p>«Si vous pouviez vous en aller d'ici, si la chose était possible, je
+vous conseillerais de partir avec Emmeline, c'est-à-dire si vous le <span class="pagenum"><a name="Page_389" id="Page_389">389</a></span>
+pouviez sans vous rendre coupable du sang versé.... Oh! pas autrement!</p>
+
+<p>&mdash;Tenterez-vous la chance avec nous, père Tom?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Il y a un temps où je l'aurais fait.... mais Dieu m'a confié une
+tâche à remplir auprès de ces malheureux.... Je resterai avec eux; avec
+eux je porterai ma croix jusqu'à la fin! Il n'en est pas de même pour
+vous.... vous êtes trop tentée.... vous ne pourriez peut-être pas
+résister.... il vaut mieux que vous vous en alliez.... si vous pouvez.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne connais d'autre fuite que le tombeau! Il n'est point de bête sur
+la terre ou sous les eaux qui n'ait où se reposer; le serpent et
+l'alligator trouvent un gîte pour dormir en paix.... Pour nous seuls il
+n'y a rien!... Là-bas, au fond des savanes les plus épaisses, les chiens
+nous chasseront et nous trouveront.... Chacun et tout est contre
+nous.... jusqu'aux bêtes.... Où irai-je?»</p>
+
+<p>Tom n'osait répondre; mais enfin:</p>
+
+<p>«Allez, dit-il, à celui qui a sauvé Daniel de la gueule des lions, à
+celui qui a sauvé les trois Hébreux du feu de la fournaise, à celui qui
+a marché sur les flots et ordonné aux vents d'être calmes. Il vit
+toujours, et j'ai la ferme confiance qu'il peut vous délivrer! Essayez!
+et je prierai pour vous de toute ma force!»</p>
+
+<p>Quelle est donc cette étrange loi des âmes qui fait qu'une pensée
+longtemps dédaignée, sur laquelle on marche, pierre inutile et méprisée,
+tout à coup jaillit en étincelles et rayonne de feux? c'est un diamant à
+présent!</p>
+
+<p>Cassy, pendant de longues heures, avait médité toutes les probabilités
+d'une évasion possible, elle avait <ins class="correction" title="formée">formé</ins> mille plans qu'elle avait
+bientôt rejetés comme impraticables.... et maintenant il se présentait à
+elle une idée si simple, si complétement réalisable, qu'elle se sentait
+toute remplie d'espérances....</p>
+
+<p>«Père Tom, j'essayerai!</p>
+
+<p>&mdash;Amen! dit Tom; que Dieu vous aide!»</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XXXIX.<a name="ch39" id="ch39"></a></h2>
+
+<h3>Le stratagème.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>La route du méchant est ténébreuse: il ne sait point où est la pierre
+ d'achoppement.</p>
+
+ <p class="right">PROVERBES, IV, 19.</p>
+</div>
+
+<p>Le grenier de Simon Legree était, comme tous les greniers du monde, un
+lieu désolé, immense, plein de poussière, tendu de toiles <span class="pagenum"><a name="Page_390" id="Page_390">390</a></span>
+d'araignée et jonché de débris de toute espèce. L'opulente famille qui
+avait occupé cette maison aux jours de sa splendeur y avait apporté des
+meubles magnifiques. On en avait repris une partie; le reste avait été
+laissé là, oublié, négligé, moisissant dans la chambre ou entassé dans
+ce grenier. Deux immenses caisses d'emballage se tenaient debout,
+appuyées au mur du grenier. Il n'y avait qu'une petite fenêtre; à
+travers sa vitre terne et souillée glissait un jour douteux et rare qui
+tombait sur des chaises aux grands dossiers, sur des tables poudreuses
+qui avaient eu jadis de plus brillantes destinées. Ce grenier faisait
+rêver sorcières et revenants. Il avait aussi ses légendes qui
+augmentaient encore la terreur superstitieuse des nègres.</p>
+
+<p>Il y avait de cela quelques années, une négresse qui avait encouru la
+disgrâce de Legree y avait été renfermée plusieurs semaines. Que se
+passa-t-il là? Nous ne le dirons pas!... Mais un beau jour, on en retira
+le corps de cette malheureuse pour le porter en terre.... Et depuis, le
+bruit courut que l'on entendait des jurements, des malédictions et des
+coups retentissants, mêlés à des voix plaintives et aux gémissements du
+désespoir! Ces légendes parvinrent aux oreilles de Legree; il entra dans
+une violente colère, et fit serment que le premier qui s'aviserait
+jamais d'en reparler aurait l'occasion d'aller voir par lui-même ce
+qu'il en fallait croire.... Legree ne menaçait de rien moins que
+d'enchaîner le coupable dans le grenier toute une semaine; cette menace
+n'ébranla pas la croyance des nègres, mais elle suffit pour leur imposer
+silence.</p>
+
+<p>Peu à peu l'escalier qui conduisait au grenier, et même le vestibule qui
+conduisait à l'escalier, furent bientôt abandonnés de tout le monde. La
+peur empêchait de parler; on oublia.</p>
+
+<p>Il vint à l'esprit de Cassy de tirer parti de cette crainte
+superstitieuse, et de la faire servir à sa délivrance et au salut de sa
+compagne.</p>
+
+<p>Cassy couchait sous le grenier même.</p>
+
+<p>Un jour, sans consulter Legree, elle prit sur elle de faire
+très-ostensiblement enlever ses meubles, qu'on alla porter dans une
+chambre très-éloignée. Les esclaves qu'on avait chargés de cette tâche
+causaient et s'agitaient avec grand bruit et grand fracas au moment où
+Legree rentra d'une promenade à cheval.</p>
+
+<p>«Eh bien! Cassy! qu'est-ce donc? De quel côté souffle le vent
+aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je prends une autre chambre, dit Cassy d'un air revêche.... voilà
+tout!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi, je vous prie? <span class="pagenum"><a name="Page_391" id="Page_391">391</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Cela me plaît!</p>
+
+<p>&mdash;Eh que diable! pourquoi? vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Dame! je voudrais bien dormir un peu de temps en temps....</p>
+
+<p>&mdash;Dormir!... et qui vous en empêche?</p>
+
+<p>&mdash;Je le dirai bien, si vous voulez l'entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez donc, gueuse.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je sais bien que cela ne vous ferait pas d'effet à vous.... Ce ne
+sont que des sanglots, des coups, des gens qui roulent sur le plancher
+du grenier, la moitié de la nuit.... de minuit jusqu'au matin.</p>
+
+<p>&mdash;Des gens dans le grenier! dit Legree fort mal à son aise, mais
+s'efforçant de rire; et quelles gens donc, Cassy?»</p>
+
+<p>Cassy releva ses yeux noirs et perçants, et regardant Legree avec une
+expression qui fit courir le frisson dans ses os:</p>
+
+<p>«En vérité, Simon! vous demandez quelles gens, vous! C'est vous qui
+devriez me le dire.... vous ne le savez pas, peut-être!»</p>
+
+<p>Legree se mit à jurer et lui donna un coup de fouet.... Elle fit un bond
+de côté, franchit le seuil de l'appartement, et se retournant:</p>
+
+<p>«Dormez donc une nuit dans cette chambre, dit-elle, et vous verrez! je
+vous conseille d'essayer.» Elle ferma la porte et tira le verrou.</p>
+
+<p>Legree tempêta, jura, menaça de jeter la porte à terre.... ce qu'il ne
+fit toutefois pas; il se ravisa et arpenta la chambre d'un pas inquiet.
+Cassy vit bien que la flèche avait touché le but, et depuis ce moment,
+avec la plus habile persévérance, elle ne cessa d'accroître les vaines
+terreurs de son maître.</p>
+
+<p>Elle planta dans les crevasses du toit des goulots de bouteilles, et le
+plus léger vent qui passait au travers se changeait en soupirs plaintifs
+et en gémissements douloureux, et, si le vent devenait plus fort,
+c'étaient des sanglots et des cris de désespoir.</p>
+
+<p>Quelquefois les esclaves entendaient tous ces bruits étranges, et le
+souvenir de la vieille légende leur revenait à l'esprit. Une sorte de
+terreur mystérieuse planait sur toute la maison. On n'osait pas s'en
+entretenir devant Legree; mais cette atmosphère d'invincible horreur
+l'enveloppait et pesait sur lui.</p>
+
+<p>Il n'y a au monde que l'athée pour être superstitieux.</p>
+
+<p>Le chrétien se repose plein de calme dans sa foi en un père sage et
+souverain régulateur, dont la présence remplit d'ordre et de lumière le
+vide de l'inconnu.... Mais pour l'homme qui a détrôné Dieu, le monde des
+esprits est, suivant l'expression du poëte hébreu <span class="pagenum"><a name="Page_392" id="Page_392">392</a></span> «un monde de
+ténèbres et l'ombre de la mort!» Pour lui, la vie et la mort sont
+peuplées de spectres et de fantômes terriblement inconnus,
+mystérieusement vagues!</p>
+
+<p>L'élément moral, endormi dans l'âme de Legree, avait été réveillé à
+chacune de ses rencontres avec Tom, mais réveillé pour rencontrer les
+terribles résistances de l'esprit du mal; et cependant il y avait en lui
+un frémissement, une émotion qui se faisait sentir jusque dans les
+abîmes du monde intérieur, chaque fois qu'il entendait une syllabe de
+ces prières et de ces <ins class="correction" title="hymme">hymnes</ins>.... et tout cela se convertissait en
+mystérieuses terreurs.</p>
+
+<p>Rien de plus étrange que l'influence de Cassy sur cet homme.</p>
+
+<p>Il était son maître, son tyran, son bourreau.... elle était dans ses
+mains, sans appui, sans protection.... tout entière! il le savait! Mais
+l'homme le plus grossier ne peut vivre sans cesse à côté d'une femme de
+quelque supériorité sans en ressentir l'influence. Quand il l'acheta,
+c'était, comme elle-même l'avait dit à Tom, une femme délicate.... Lui,
+sans remords, sous le talon de sa botte, il la brisa! Mais le temps, le
+désespoir, des influences fâcheuses émoussèrent chez elle les grâces
+féminines; le feu des violentes passions s'alluma.... elle le maîtrisa,
+jusqu'à un certain point.... et Legree la tyrannisait et la redoutait
+tout à la fois....</p>
+
+<p>Cette influence était devenue plus réelle et plus importune depuis
+qu'une demi-folie avait donné à ses paroles une teinte d'étrangeté
+fantastique.</p>
+
+<p>Une nuit ou deux après cette petite scène, Legree était assis dans le
+vieux salon, auprès d'un feu de bois vacillant, qui jetait tout autour
+ses lueurs incertaines. C'était une de ces nuits, pleines de tempête et
+de vent, qui soulèvent dans les vieilles maisons en ruines des escadrons
+de bruits indescriptibles! Les fenêtres craquaient, les volets
+battaient, les vents mugissaient, hurlaient et se précipitaient en
+tourbillonnant dans la cheminée, rejetant dans la chambre des cendres et
+de la fumée, comme si une légion de démons fût descendue avec eux.
+Legree s'était d'abord occupé de faire des comptes, puis il avait lu les
+journaux: Cassy était assise dans un coin, regardant le feu tristement.</p>
+
+<p>Legree rejeta le journal et prit un vieux livre qui se trouvait sur la
+table: Cassy l'avait lu pendant une partie de la soirée. Legree se mit à
+le feuilleter. C'était un de ces recueils d'affreuses histoires,
+meurtres sanglants, légendes fantastiques, visions surnaturelles;
+édition grossière, illustrations enluminées, mais qui vous empoignent et
+vous fascinent dès que vous les avez seulement ouverts!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_393" id="Page_393">393</a></span></p>
+
+<p>Legree poussa bien quelques exclamations dédaigneuses et pleines de
+dégoût, mais il tournait toujours la page. Après avoir lu un instant, il
+rejeta le livre avec une imprécation.</p>
+
+<p>«Vous ne croyez pas aux esprits, Cassy, n'est-ce pas? et il prit les
+pincettes et tisonna. Je vous croyais trop de sens pour vous laisser
+effrayer par des bruits.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que cela vous fait, ce que je crois? répondit Cassy d'un ton
+maussade.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'étais à la mer, reprit Legree, on voulait me faire peur avec
+des histoires terribles.... Ça ne me faisait rien du tout.... Je suis
+trop dur pour me laisser entamer.... entendez-vous bien?»</p>
+
+<p>L'esclave, toujours assise dans son coin, le regardait fixement: ses
+yeux avaient cet éclat étrange qui le troublait toujours....</p>
+
+<p>«Ce bruit, c'étaient des rats et du vent.... Les rats font un bruit du
+diable; je les ai souvent entendus dans la cale du vaisseau.... Quant au
+vent, qu'est-ce que ça me fait, le vent?»</p>
+
+<p>Cassy n'ignorait pas l'effet de son regard: elle ne lui répondit pas;
+mais elle continua de le fasciner en projetant sur lui le rayon de ses
+yeux étranges et presque surnaturels.</p>
+
+<p>«Voyons, femme, parlez, dit Legree, est-ce que vous ne croyez pas cela?</p>
+
+<p>&mdash;Les rats peuvent-ils descendre les escaliers, traverser un vestibule
+et ouvrir une porte, quand vous l'avez fermée au verrou, et que vous
+avez mis une chaise contre? Les rats peuvent-ils marcher, marcher,
+marcher jusqu'à votre lit.... et mettre la main sur vous.... comme
+ceci?»</p>
+
+<p>Et Cassy posa sa main glacée sur la main de Legree, et le regarda avec
+des yeux étincelants.</p>
+
+<p>Legree fit un bond en arrière avec l'effroi d'un homme que tourmente le
+cauchemar.</p>
+
+<p>«Femme! que voulez-vous dire? personne ne vous a fait cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non... certainement non.... Est-ce que j'ai dit?... non, non!
+reprit Cassy avec un sourire de froid dédain.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! on a fait.... Vous avez vu?... réellement! Allons, Cassy,
+parlez donc! dites-moi!</p>
+
+<p>&mdash;Allez coucher là-haut, si vous voulez le savoir!</p>
+
+<p>&mdash;Venait-il du grenier?</p>
+
+<p>&mdash;Il!... Quoi, il?</p>
+
+<p>&mdash;Mais.... ce que vous dites!</p>
+
+<p>&mdash;Moi! je ne vous ai rien dit,» reprit Cassy d'un ton brusque.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_394" id="Page_394">394</a></span></p>
+
+<p>Legree, de plus en plus troublé, mesura le salon de long en large.</p>
+
+<p>«Il faut que je voie cela, dit-il, cette nuit-même.... Je prendrai mes
+pistolets....</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, à la bonne heure! voilà ce que je vous conseille. Couchez
+dans cette chambre, et tenez-vous prêt à faire feu.»</p>
+
+<p>Legree frappa du pied et commença à jurer.</p>
+
+<p>«Ne jurez pas, dit Cassy; on ne sait pas qui est-ce qui peut vous
+entendre! Et.... qu'est-ce?...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! qu'est-ce donc?» fit Legree.</p>
+
+<p>Une vieille horloge d'Allemagne, placée dans un coin du salon, se mit à
+sonner lentement ses douze coups.</p>
+
+<p>Legree ne prononçait plus une parole, ne faisait plus un mouvement; il
+était comme pétrifié.... Cassy, le regardant avec ses yeux perçants et
+moqueurs, comptait les heures qui sonnaient.</p>
+
+<p>«Douze! C'est maintenant que nous allons voir....»</p>
+
+<p>Elle se retourna, ouvrit la porte du vestibule et se tint debout dans
+l'attitude d'une personne qui écoute....</p>
+
+<p>«Silence!... fit-elle en levant son doigt.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est que le vent, dit Legree.... Entendez-vous comme il souffle
+avec rage?</p>
+
+<p>&mdash;Simon! ici! dit Cassy à voix basse.... Et elle le prit par la main et
+l'attira jusqu'au fond de l'escalier.... Savez-vous ce que c'est que
+cela?»</p>
+
+<p>Un cri sauvage, qui partait du grenier, roula d'échos en échos dans
+l'escalier. Les genoux de Legree s'entre-choquèrent.... son visage
+blêmit de terreur.</p>
+
+<p>«Eh bien! vos pistolets? dit Cassy avec une ironie qui glaçait le sang
+dans les veines de Simon.... Voilà le moment d'examiner, comme vous
+disiez.... Allons donc! ils y sont.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas y aller, dit Legree avec une imprécation.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! pourquoi donc? il n'y a pas de revenants, vous savez bien!...
+Allons! Et Cassy monta l'escalier en riant et en se retournant vers lui.
+Allons, venez!</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que vous êtes le diable? Revenez, coquine! revenez, Cassy, je
+ne veux pas que vous y alliez!»</p>
+
+<p>Cassy, riant de son rire sauvage, volait d'étage en étage. Simon
+l'entendit ouvrir la porte du grenier. Au même instant la rafale
+s'engouffra dans l'escalier avec un bruit horrible.... Elle éteignit le
+flambeau que Simon tenait à la main.... Simon crut avoir tous ces bruits
+dans l'oreille!</p>
+
+<p>Il s'enfuit dans le salon; Cassy vint bientôt l'y rejoindre. Elle <span class="pagenum"><a name="Page_395" id="Page_395">395</a></span>
+était calme, pâle et froide; on eût dit le génie de sa vengeance. Ses
+yeux avaient toujours le même éclair terrible!</p>
+
+<p>«Eh bien! j'espère que vous êtes content!</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable vous emporte!</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! quoi? je suis montée, et j'ai fermé les portes: voilà tout!
+Que croyez-vous donc qu'il y ait dans le grenier, Simon?</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne vous regarde pas!</p>
+
+<p>&mdash;En vérité? eh bien, je suis enchantée de ne plus coucher dessous....»</p>
+
+<p>Cassy avait eu soin de tenir ouverte la fenêtre du grenier. Au moment où
+elle ouvrit la porte, le vent éteignit la chandelle de Legree: rien de
+plus simple!</p>
+
+<p>Ceci peut donner une idée des tours de toute façon que Cassy jouait à
+Legree. Il eût mieux aimé mettre sa main dans la gueule d'un lion que de
+faire une visite domiciliaire dans son grenier. La nuit, quand tout le
+monde dormait, Cassy transportait force provisions dans le grenier. Elle
+y fit passer une partie de sa garde-robe et de celle d'Emmeline. Tout
+était prêt: elle n'attendait plus qu'une occasion.</p>
+
+<p>Au moyen de quelques cajoleries faites à Legree, et profitant d'un accès
+de bonne humeur, elle obtint de lui qu'il l'emmenât un jour à la ville
+voisine, située précisément sur le bord de la rivière Rouge. Douée d'une
+de ces mémoires prodigieuses qui daguerréotypent les lieux, elle nota
+toutes les particularités de la route et calcula le temps que l'on
+mettrait à la parcourir.</p>
+
+<p>Le temps de l'exécution est arrivé: nos lecteurs seront peut-être
+curieux de jeter un coup d'&oelig;il dans les coulisses, et de voir les
+préparatifs du coup d'État.</p>
+
+<p>Le soir approche, Legree est absent: il est allé voir une de ses fermes.
+Depuis plusieurs jours Cassy s'est montrée envers lui d'une prévenance
+et d'une égalité d'humeur auxquelles il n'est pas accoutumé. Ils sont
+dans les meilleurs termes, du moins en apparence! Cassy est dans la
+chambre d'Emmeline: Emmeline est avec elle: elles préparent deux petits
+paquets.</p>
+
+<p>&mdash;Ce sera suffisant, dit Cassy; votre chapeau, et partons, il est temps.</p>
+
+<p>&mdash;On peut encore nous voir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sans doute, répondit froidement Cassy; mais ne savez-vous pas que,
+de quelque façon qu'on s'y prenne, on aura toujours la chasse? Nous nous
+y prenons de la bonne façon. Nous sortirons par la porte de derrière et
+nous gagnerons le bas des quartiers.... <span class="pagenum"><a name="Page_396" id="Page_396">396</a></span> Sambo ou Quimbo nous
+verront, c'est sûr! ils nous donneront la chasse. Nous nous jetterons
+alors dans la savane; ils ne pourront pas nous suivre avant d'avoir
+donné l'alarme et mis les chiens sur nos traces.... C'est du temps de
+gagné....</p>
+
+<p>«Tandis qu'ici ils crient et se bousculent, comme ils font toujours,
+vous et moi nous atteignons l'extrémité de la crique qui longe la
+maison; nous marchons dans l'eau jusqu'à la porte. Ceci mettra les
+chiens en défaut; dans l'eau ils perdront le flair. Ils quitteront tous
+la maison pour se mettre à nos trousses. Nous autres, alors, nous
+rentrons par la porte de derrière et nous grimpons au grenier, où j'ai
+préparé un bon lit dans une des grandes caisses. Il faudra rester
+quelque temps dans le grenier; car, voyez-vous, pour nous retrouver, il
+remuera ciel et terre! il mettra sur pied les plus malins surveillants
+des autres plantations; on fouillera jusqu'au plus petit coin de terre
+dans la savane.... il se vante que personne ne peut lui échapper. Ainsi,
+vous voyez, il faudra le laisser chasser à c&oelig;ur joie.</p>
+
+<p>&mdash;Quel beau plan! Cassy, il n'y avait que vous pour trouver cela!»</p>
+
+<p>Il n'y avait dans l'&oelig;il de Cassy ni joie ni enthousiasme; mais il y
+avait la fermeté du désespoir.</p>
+
+<p>«Venez,» dit-elle en prenant Emmeline par la main.</p>
+
+<p>Les deux fugitives sortirent sans bruit de la maison, et, grâce aux
+ombres du soir déjà plus épaisses, elles purent pénétrer dans les
+quartiers.</p>
+
+<p>Le croissant de la lune, posé comme un signet d'argent, à l'occident du
+ciel, retardait un peu l'approche de la nuit sombre. Au moment où elles
+touchaient à la lisière de la savane qui entourait la plantation comme
+un vaste cercle, elles entendirent, comme Cassy l'avait prédit, une voix
+qui les appelait: ce n'était pas la voix de Sambo, cependant; c'était
+celle de Legree, qui les poursuivait avec toutes les marques de la plus
+violente colère.</p>
+
+<p>A cette voix, la pauvre Emmeline se sentit faiblir.... elle saisit le
+bras de Cassy:</p>
+
+<p>«O Cassy! je vais m'évanouir....</p>
+
+<p>&mdash;Si vous vous évanouissez, je vous tue!»</p>
+
+<p>Et Cassy tira un petit stylet dont elle fit étinceler la pointe
+brillante devant les yeux de la jeune fille.</p>
+
+<p>Ce procédé eut un plein succès. Emmeline ne s'évanouit pas, elle réussit
+à se glisser avec Cassy dans le labyrinthe de la savane, si sombre et si
+profonde que Legree ne pouvait entreprendre de les y poursuivre seul.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_397" id="Page_397">397</a></span></p>
+
+<p>«Allons! bien! dit-il en ricanant, elles se sont fourrées dans le
+piége.... les coquines! elles sont sûres de leur affaire; elles vont
+suer!»</p>
+
+<p>«Hola! ici, Sambo, Quimbo, ici.... tous! fit Legree en se présentant au
+quartier où tout le monde, hommes et femmes, venait de rentrer. Il y a
+deux marrons dans la savane. Cinq dollars à tout nègre qui les prendra.
+Lâchez le chien, lâchez Tigre et Furie, lâchez-les tous!»</p>
+
+<p>La nouvelle de l'évasion produisit en un instant la sensation la plus
+vive. Les esclaves accoururent de toutes parts pour offrir leurs
+services: ceux-ci dans l'espoir de la récompense, ceux-là par un effet
+de cette obséquiosité rampante qui est une déplorable conséquence de
+l'esclavage. On courait, on allumait les torches de résine; on
+découplait les chiens, dont les sauvages et rauques aboiements
+ajoutaient encore au désordre de toute la scène.</p>
+
+<p>«Maître, faut-il tirer dessus, si nous ne pouvons pas les prendre?»</p>
+
+<p>Ainsi parlait Sambo, à qui son maître venait de remettre une carabine.</p>
+
+<p>«Tirez sur Cassy, si vous voulez.... il est temps qu'elle aille au
+diable à qui elle appartient.... mais pas sur la jeune!... Allons,
+garçons, en avant, et du vif!... Pour celui qui les prend, cinq dollars,
+et, quoi qu'il arrive, un verre d'eau-de-vie pour chacun.»</p>
+
+<p>On vit alors, à la lueur résineuse des torches, au milieu des jurements,
+des cris sauvages, des aboiements retentissants, toute la troupe, hommes
+et bêtes, se précipiter vers la savane.... Le reste des esclaves suivait
+à quelque distance.... La maison était déserte quand Emmeline et Cassy
+rentrèrent. Les clameurs de ceux qui les poursuivaient remplissaient les
+airs. Cependant Emmeline et Cassy, des fenêtres du salon, suivaient de
+l'&oelig;il le mouvement des flambeaux qui se dispersaient sur les lisières
+lointaines.</p>
+
+<p>«Voyez, dit Emmeline.... la chasse commence! Voyez comme ces flambeaux
+courent et dansent! Les chiens! entendez-vous les chiens? Si nous étions
+là-bas, notre chance ne vaudrait pas un picaillon! Oh! par pitié,
+cachons-nous vite!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a pas besoin de se presser, répondit froidement Cassy.... Les
+voilà tous en chasse; c'est l'amusement de la soirée.... Montons
+l'escalier tout doucement; cependant, ajouta-t-elle en prenant
+résolûment une clef dans la poche d'un habit que Legree avait jeté là
+dans sa précipitation, cependant je vais prendre quelque chose pour
+payer notre passage.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_398" id="Page_398">398</a></span></p>
+
+<p>Elle ouvrit un coffre et en tira une liasse de billets qu'elle compta
+rapidement.</p>
+
+<p>«Oh! non, dit Emmeline, ne faisons pas cela!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vraiment, dit Cassy, et pourquoi donc? Vaut-il mieux mourir de
+faim dans les savanes que d'avoir ceci pour payer notre passage aux
+États libres? L'argent fait tout, jeune fille!»</p>
+
+<p>Et Cassy mit les billets dans son sein.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! mais c'est voler! soupira Emmeline.</p>
+
+<p>&mdash;Voler! dit Cassy avec un rire de mépris.... Que peuvent-ils donc nous
+reprocher, eux qui nous volent nos corps et nos âmes? Chacun de ces
+billets aussi est volé à de pauvres créatures, mourant de faim et de
+misère, qui vont au diable, finalement, pour le plus grand intérêt de
+Simon Legree!... Ah! je voudrais bien l'entendre parler de vol, lui!
+Mais venez, montons; j'ai une provision de chandelles et des livres pour
+passer le temps. Vous pouvez être certaine qu'ils ne viendront pas nous
+chercher là. S'ils y viennent, je remplis le rôle de fantôme pour les
+divertir.»</p>
+
+<p>Quand Emmeline arriva au grenier, elle aperçut une immense caisse, qui
+avait jadis servi à l'emballage des gros meubles: cette caisse était
+placée sur le côté, de telle sorte que l'ouverture faisait face à la
+charpente du toit. Cassy alluma une petite lampe, et les deux femmes se
+glissant, et presque rampant, parvinrent à s'établir dans la boîte. La
+boîte était garnie d'une paire de petits matelas et de quelques
+coussins; il y avait dans une autre boîte des vêtements et des
+provisions de toute sorte pour le voyage. Cassy avait réduit tout cela à
+un volume incroyablement petit.</p>
+
+<p>Cassy suspendit la lampe à un crochet qu'elle avait fixé à une des
+parois de la caisse.</p>
+
+<p>«Voici notre logement, dit-elle; comment le trouvez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous qu'ils ne fouilleront pas le grenier?</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien que Simon Legree essayât! il décamperait bien vite!
+Quant aux esclaves, il n'en est pas un qui n'aimât mieux être fusillé
+que de mettre le nez ici.»</p>
+
+<p>Emmeline, un peu rassurée, s'accouda sur son coussin.</p>
+
+<p>«Dites-moi, Cassy, quelle était votre intention, tantôt, quand vous
+m'avez menacée de me tuer?»</p>
+
+<p>Emmeline faisait cette question avec la plus extrême candeur.</p>
+
+<p>«Je voulais vous empêcher de vous évanouir, et j'ai réussi, vous voyez
+bien. Et maintenant, Emmeline, il faut vous habituer à ne pas vous
+évanouir: quoi qu'il arrive, cela ne sert à rien. Si je ne vous avais
+pas empêchée tantôt, ce misérable vous aurait maintenant en son
+pouvoir....»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_399" id="Page_399">399</a></span></p>
+
+<p>Emmeline frissonna.</p>
+
+<p>Les deux femmes se turent. Cassy lisait un livre français. Emmeline,
+accablée de fatigue, s'assoupit un instant.... Elle fut réveillée par de
+bruyantes clameurs, des piétinements de chevaux et des aboiements de
+chiens furieux.</p>
+
+<p>Elle poussa un petit cri.</p>
+
+<p>«C'est la chasse qui revient, dit froidement Cassy. Ne craignez rien!
+Regardez par cette lucarne!... Ne les voyez-vous pas tous là-bas?... Il
+faut que Simon y renonce pour cette nuit. Son cheval est-il couvert de
+boue à force d'avoir galopé dans la savane! Les chevaux aussi ont
+l'oreille basse.... Ah! mon bon monsieur, il vous faudra recommencer la
+chasse plus d'une fois.... Ce n'est pas là qu'est le gibier!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! taisez-vous, dit Emmeline, s'ils vous entendaient!</p>
+
+<p>&mdash;S'ils entendent quelque chose, ils se garderont bien de venir. Il n'y
+a pas de danger.... Nous pouvons faire tout le bruit que nous
+voudrons.... ça n'en sera que mieux.»</p>
+
+<p>Enfin le silence de minuit descendit sur la maison; Legree, maudissant
+sa mauvaise chance et méditant pour le lendemain de terribles
+vengeances, alla prosaïquement se mettre au lit.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XL.<a name="ch40" id="ch40"></a></h2>
+
+<h3>Le martyr.</h3>
+
+<div class="intro">
+ <p>Non le ciel <ins class="correction" title="n'oubie">n'oublie</ins> pas le juste: la vie peut lui refuser ses
+ vulgaires faveurs; méprisé des hommes, brisé, le c&oelig;ur saignant, il
+ peut mourir; mais Dieu a marqué tous ses jours de douleur, il a
+ accepté toutes ses larmes amères, et, dans le ciel, de longues années
+ de bonheur le payeront de tout ce que ses enfants souffrent ici-bas.</p>
+
+ <p class="right"><span class="smcap">Bryant.</span></p>
+</div>
+
+<p>Le plus long voyage a son terme, la nuit la plus sombre aboutit à une
+aurore.... La fuite incessante, inexorable des heures, pousse le jour du
+méchant vers l'éternelle nuit, et la nuit du bon vers le jour éternel.
+Nous avons marché bien longtemps avec notre humble ami dans la vallée de
+l'esclavage. Nous avons traversé les champs en fleur de l'indulgence et
+de la bonté. Nous avons assisté aux <span class="pagenum"><a name="Page_400" id="Page_400">400</a></span> séparations qui brisent le
+c&oelig;ur, quand l'homme est arraché à tout ce qui lui est cher. Nous
+avons abordé avec lui dans cette île pleine de soleil, où des mains
+généreuses cachaient les chaînes sous les guirlandes de fleurs. Enfin,
+toujours près de lui, nous avons vu les derniers rayons de l'espérance
+terrestre s'éteindre dans les ombres. Nous avons vu comment, dans
+l'horreur des plus profondes ténèbres, le firmament de l'inconnu s'était
+tout à coup illuminé des splendeurs prophétiques des nouvelles étoiles.</p>
+
+<p>Et maintenant voici l'étoile du matin qui se lève sur la montagne! nous
+sentons des brises et des zéphyrs qui ne viennent pas de ce monde....
+Voici que bientôt vont s'ouvrir les portes du jour éternel.</p>
+
+<p>La fuite d'Emmeline et de Cassy irrita au dernier point le caractère
+déjà si terrible de Legree. Ainsi qu'on devait bien s'y attendre, sa
+colère retomba sur la tête de Tom, innocent et sans défense. Quand
+Legree annonça cette fuite aux esclaves, il y eut chez Tom un éclair des
+yeux, un geste des mains, qui se tendirent vers le ciel. Legree vit
+tout. Il remarqua que Tom ne se joignait point à la meute des
+persécuteurs. Il songea bien à l'y contraindre, mais il connaissait
+l'inflexibilité des principes de Tom; il était trop pressé pour entrer
+maintenant en lutte avec lui.</p>
+
+<p>Tom resta donc aux quartiers avec quelques esclaves, à qui il avait
+enseigné à prier; ils firent des v&oelig;ux pour les fugitifs.</p>
+
+<p>Quand Legree revint, furieux et désappointé, la colère depuis longtemps
+amassée contre son esclave prit une expression de rage folle. Cet homme
+ne l'avait-il pas bravé avec ses résolutions inébranlables? bravé depuis
+le premier moment où il l'avait acheté? Et ne sentait-on pas en lui un
+esprit, silencieux peut-être, mais qui n'en dévorait pas moins, comme
+les flammes de l'enfer?</p>
+
+<p>«Je le hais! dit Legree en s'asseyant sur le bord de son lit.... Je le
+hais et il m'appartient! Ne puis-je pas en faire ce qu'il me plaira? Je
+voudrais bien voir qui m'empêcherait!»</p>
+
+<p>Et Legree serra le poing comme s'il eût eu dans les mains quelque chose
+qu'il voulait briser.</p>
+
+<p>Tom, dira-t-on, était pourtant un bon et fidèle esclave! Legree l'en
+haïssait davantage. Et pourtant cette considération l'arrêtait.</p>
+
+<p>Le lendemain, il ne voulut rien dire encore.... il résolut d'assembler
+les planteurs voisins, avec des chiens et des fusils, d'entourer la
+savane et de faire une chasse en règle. S'il réussissait, c'était bien;
+sinon, il ferait comparaître Tom devant lui, et alors....&mdash;à cette
+pensée ses dents claquaient, et son sang bouillait!&mdash;alors il <span class="pagenum"><a name="Page_401" id="Page_401">401</a></span> le
+briserait, ou bien.... Il lui vint une pensée infernale.... et il
+accueillit cette pensée!</p>
+
+<p>Ah! l'on prétend que l'intérêt du maître est pour l'esclave une
+sauvegarde suffisante; mais, dans les emportements furieux où la volonté
+s'égare, l'homme donnerait son âme à l'enfer pour arriver à ses fins....
+et l'on veut qu'il épargne le corps d'un autre! folie!</p>
+
+<p>«Bien! dit Cassy, faisant une reconnaissance par la lucarne, voilà que
+la chasse va recommencer aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Quelques cavaliers caracolaient devant la maison, et des couples de
+chiens étrangers voulaient échapper aux esclaves; ils aboyaient et se
+mordaient.</p>
+
+<p>Deux de ces hommes étaient les surveillants des plantations voisines;
+les autres étaient des connaissances de taverne, rencontrées par Legree
+à la ville voisine; ils se joignaient à la chasse en amateurs. On
+imaginerait difficilement un plus affreux assemblage. Legree versait
+l'eau-de-vie à flots, il la faisait circuler parmi les esclaves venus
+des autres plantations. On veut faire de cette corvée une partie de
+plaisir pour les nègres.</p>
+
+<p>Cassy approcha son oreille de la lucarne; le vent frais du matin, qui
+soufflait vers elle, lui apportait la conversation presque tout entière.
+Une ironie amère se répandit sur son visage sévère et sombre; quand elle
+les entendit se partager le terrain, discuter le mérite de leurs chiens,
+dire quand il faudrait faire feu et décider quel traitement on ferait à
+chacune des fugitives une fois reprises, elle se rejeta en arrière, les
+mains jointes et les yeux au ciel.</p>
+
+<p>«Oh! grand Dieu tout-puissant! nous sommes tous pécheurs; mais
+qu'avons-nous fait, nous, pour être traitées ainsi?»</p>
+
+<p>Et, sur son visage comme dans sa voix, il y avait une émotion terrible.</p>
+
+<p>«Si ce n'était pas pour vous, mon enfant, dit-elle à Emmeline, j'irais à
+eux, et je remercierais celui qui voudrait me donner un coup de
+fusil.... Que ferai-je de la liberté, moi! me redonnera-t-elle mes
+enfants? me refera-t-elle ce que j'étais?»</p>
+
+<p>La jeune esclave, dans son enfantine simplicité, était tout effrayée de
+l'humeur sombre de Cassy.... elle la regarda d'un air inquiet et ne
+répondit rien; mais elle prit sa main avec un geste caressant et doux.</p>
+
+<p>«Pauvre Cassy! n'ayez pas de ces pensées..., Si Dieu vous rend la
+liberté, il vous rendra aussi votre fille, peut-être.... Moi, du moins,
+je serai toujours pour vous comme une fille. Hélas! je sais <span class="pagenum"><a name="Page_402" id="Page_402">402</a></span> bien
+que je ne reverrai jamais ma pauvre vieille mère.... Je vous aimerai,
+Cassy, que vous m'aimiez ou non!»</p>
+
+<p>Cette âme douce et charmante l'emporta enfin. Cassy vint s'asseoir
+auprès d'elle, lui passa un bras autour du cou et caressa ses beaux
+cheveux bruns; et de son côté Emmeline admirait la beauté de ses yeux,
+adoucis par les larmes.</p>
+
+<p>«O Lina! dit Cassy, j'ai eu faim pour mes enfants, pour eux j'ai eu
+soif, et à force de les pleurer mes yeux se sont éteints! Ici, oh! ici,
+ajouta-t-elle en se frappant la poitrine, plus rien.... plus rien que le
+désespoir! Oh! si Dieu me rendait mes enfants, je pourrais prier alors!</p>
+
+<p>&mdash;Il faut avoir confiance en lui, dit Emmeline, il est notre père.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fureur s'appesantit sur nous, et il s'est détourné dans sa colère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, Cassy, il aura pitié de nous. Espérons en lui! moi, j'ai toujours
+espéré!»</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>La chasse fut longue, vive, animée, mais sans résultat. Cassy jeta un
+regard ironique de triomphe sur Legree qui descendait de cheval, fatigué
+et découragé.</p>
+
+<p>«Maintenant, Quimbo, dit-il en s'étendant tout de son long dans le
+salon, allez, et amenez-moi ce Tom ici, vite!.... Le vieux drôle est au
+fait de tout ceci.... je ferai sortir le secret de sa vieille peau
+noire, ou je saurai pourquoi!»</p>
+
+<p>Sambo et Quimbo, qui se détestaient l'un l'autre, n'étaient d'accord que
+dans leur haine contre Tom.... Legree leur avait dit tout d'abord qu'il
+avait acheté Tom pour en faire un surveillant général pendant son
+absence. Ce fut l'origine de leur mauvais vouloir. Il s'accrut encore
+chez ces natures basses et viles, dès qu'ils surent l'esclave dans la
+disgrâce du maître. On comprendra l'empressement que Quimbo dut mettre à
+exécuter les ordres de Simon.</p>
+
+<p>Tom, en recevant le message, eut comme un pressentiment dans l'âme: il
+connaissait le plan des fugitives; il savait où elles se trouvaient
+maintenant. Il connaissait le terrible caractère de l'homme avec lequel
+il avait à lutter; il connaissait son pouvoir despotique; mais il savait
+aussi que Dieu lui donnerait la force de braver la mort plutôt que de
+trahir la faiblesse et le malheur.</p>
+
+<p>Il déposa son panier à terre, et levant les yeux au ciel: «Seigneur,
+dit-il, je remets mon âme entre tes mains! Dieu de vérité, c'est toi qui
+m'as racheté!»</p>
+
+<p>Et il se livra sans résistance aux mains brutales de Quimbo.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_403" id="Page_403">403</a></span></p>
+
+<p>«Ah! ah! dit le géant en l'entraînant, on va faire le compte,
+maintenant! Maître est bien en arrière.... plus reculer maintenant!...
+faut régler! pas d'erreur! ah! ah! aider les nègres au maître à s'en
+aller! Nous allons voir.... nous allons voir!»</p>
+
+<p>Pas une seule de ces paroles sauvages n'atteignit l'oreille de Tom; une
+voix qui parlait plus haut lui disait: «Ne crains pas ceux qui peuvent
+tuer le corps et qui après cela ne peuvent plus rien!» Et à ces mots les
+os et les nerfs de ce pauvre esclave vibraient en lui comme s'ils
+eussent été touchés par le doigt de Dieu! Et dans une seule âme il avait
+la force de dix mille! Il marchait, et les arbres, les buissons, les
+huttes de l'esclavage, et toute cette nature, témoin de sa dégradation,
+passaient confusément devant ses yeux, comme le paysage s'enfuit devant
+le char emporté par une course rapide. Son c&oelig;ur battait.... il
+entrevoyait la patrie céleste.... il sentait que son heure était proche!</p>
+
+<p>Legree marcha vers lui, et, le saisissant brusquement par le col de sa
+veste, les dents serrées, dans le paroxysme de la colère:</p>
+
+<p>«Eh bien! Tom, lui dit-il, savez-vous que j'ai résolu de vous tuer?</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-possible, maître, répondit Tom avec le plus grand calme.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.... j'ai.... résolu.... de.... vous.... tuer.... reprit Legree en
+appuyant sur chaque mot, si vous ne me dites pas ce que vous savez....
+Ces femmes?....»</p>
+
+<p>Tom se tut.</p>
+
+<p>«Entendez-vous? fit Legree en trépignant, et avec un rugissement de lion
+en fureur; parlez!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à vous dire, maître, reprit Tom d'une voix lente, ferme
+et résolue.</p>
+
+<p>&mdash;Osez-vous bien me parler ainsi, vieux chrétien noir? Ainsi vous ne
+savez pas?</p>
+
+<p>Tom resta silencieux.</p>
+
+<p>«Parlez! s'écria Legree, éclatant comme un tonnerre, et le frappant avec
+violence. Savez-vous quelque chose?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, mais je ne peux pas dire.... Je puis mourir!»</p>
+
+<p>Legree respira avec effort; il contint sa rage, prit Tom par le bras, et
+s'approchant, visage contre visage, il lui dit d'une voix terrible:</p>
+
+<p>«Écoutez bien! vous croyez que, parce qu'une fois déjà je vous ai laissé
+là, je ne sais pas ce que je dis.... Mais cette fois mon parti est pris.
+J'ai calculé la dépense! Vous m'avez toujours résisté.... Eh bien! je
+vais vous dompter ou vous tuer! L'un ou l'autre! Je compterai <span class="pagenum"><a name="Page_404" id="Page_404">404</a></span> les
+gouttes de sang qu'il y a dans vos veines.... et je les prendrai une à
+une jusqu'à ce que vous cédiez!»</p>
+
+<p>Tom releva les yeux sur son maître et répondit:</p>
+
+<p>«Maître, si vous étiez dans la peine, malade, mourant, et que je pusse
+vous sauver.... Oh! je donnerais tout le sang de mon c&oelig;ur. Oui! si
+tout ce qu'il y a de sang dans ce pauvre vieux corps pouvait sauver
+votre âme précieuse, je le donnerais aussi volontiers que le Seigneur a
+lui-même donné pour moi son propre sang!... O maître, ne vous chargez
+pas de ce grand péché! vous vous ferez plus de mal qu'à moi! Quoi que
+vous puissiez faire, mes souffrances seront bientôt passées; mais, si
+vous ne vous repentez pas, les vôtres n'auront jamais de fin!»</p>
+
+<p>Les paroles de Tom, au milieu des violences de Legree, étaient comme une
+bouffée de musique céleste entre deux rafales de tempête! Cette
+expansion de tendresse fut suivie d'un moment de silence. Legree
+s'arrêta, immobile, hagard. Le calme devint si profond, qu'on entendait
+le tic-tac de la vieille horloge, dont l'aiguille silencieuse et
+vigilante mesurait les derniers instants de miséricorde et d'épreuve
+accordés à ce c&oelig;ur endurci!</p>
+
+<p>Ce ne fut qu'un moment.</p>
+
+<p>Il y eut de l'hésitation, de l'irrésolution, de l'incertitude; mais
+l'esprit du mal revint sept fois plus fort, et Legree, écumant de rage,
+terrassa sa victime.</p>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Les scènes de cruauté révoltent notre c&oelig;ur et blessent notre oreille.
+On a la force de faire ce que l'on n'a pas la force d'entendre. Cela
+vient des nerfs! Ce qu'un de nos semblables, un de nos frères en
+Jésus-Christ peut souffrir, cela même ne peut pas se dire tout bas; tout
+cela vous trouble l'âme! Et cependant, Amérique, ô mon pays! ces choses,
+on les fait tous les jours à l'ombre de tes lois! O Christ! ton Église
+les voit.... et elle se tait!</p>
+
+<p>Mais il y eut autrefois quelqu'un dont les souffrances firent de
+l'instrument des tortures, de la dégradation et de la honte, un symbole
+d'honneur, de gloire et d'immortalité. Là où se trouve l'esprit de
+celui-là, ni le sang, ni la dégradation, ni l'insulte, ne sauront
+empêcher la dernière lutte du chrétien de devenir son triomphe.</p>
+
+<p>Ah! durant cette longue nuit, fût-il seul, celui dont l'âme aimante et
+généreuse supporta tant d'horribles traitements?</p>
+
+<p>Non! à côté de lui il y avait quelqu'un que lui seul voyait.... et qu'il
+voyait en Jésus-Christ!</p>
+
+<p>Le tentateur aussi se tenait à côté de lui, aveuglé par le despotisme
+furieux et voulant souiller l'agonie par la trahison! Mais ce brave <span class="pagenum"><a name="Page_405" id="Page_405">405</a></span>
+c&oelig;ur fidèle se tint ferme sur le roc éternel. Comme le divin Maître,
+il savait que, s'il pouvait sauver les autres, il ne pouvait pas se
+sauver lui-même.... et aucune torture ne put lui arracher d'autres
+paroles que des paroles de prière et de foi!</p>
+
+<p>«Il va passer, maître, dit Sambo, touché malgré lui de la patience de sa
+victime.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! toujours! encore! jusqu'à ce qu'il cède, hurla Legree. J'aurai
+les dernières gouttes de son sang, ou il avouera!»</p>
+
+<p>Tom ouvrit les yeux et regarda son maître.</p>
+
+<p>«Pauvre malheureux! dit-il, vous n'en pouvez faire davantage; et il
+s'évanouit.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, sur mon âme, qu'il est fini, dit Legree en s'approchant pour
+le regarder. Oui! mort! Allons! voilà enfin sa bouche fermée.... c'est
+toujours cela de gagné.»</p>
+
+<p>Oui, Legree, cette bouche se tait! mais qui fera taire aussi cette voix
+qui parle dans ton âme? Ton âme! il n'y a plus pour elle ni repentir, ni
+prière, ni espérance.... elle ressent déjà les ardeurs du feu qui ne
+s'éteindra plus!</p>
+
+<p>Tom n'était pas tout à fait mort. Ses pieuses prières, ses étranges
+paroles firent une profonde impression sur les deux misérables dont on
+avait fait les instruments de son supplice. Quand Legree fut parti, ils
+le relevèrent et s'efforcèrent de le rappeler à la vie.... Quelle faveur
+pour lui!</p>
+
+<p>«Certainement nous avons fait là une bien mauvaise chose, dit Sambo;
+mais j'espère que c'est sur le compte du maître, et pas sur le nôtre!»</p>
+
+<p>Ils lavèrent ses blessures et lui firent un lit avec le coton jeté au
+rebut. L'un d'eux courut au logis, et demanda, comme pour lui, un verre
+d'eau-de-vie qu'il rapporta. Il en versa quelques gouttes dans la bouche
+de Tom.</p>
+
+<p>«Tom! nous avons été bien méchants pour vous! dit Quimbo.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous pardonne de tout mon c&oelig;ur, répondit Tom d'une voix
+mourante.</p>
+
+<p>&mdash;O Tom! dites-nous donc un peu ce que c'est que Jésus? Jésus qui est
+resté près de vous toute la nuit, quel est-il?»</p>
+
+<p>Ces mots ranimèrent l'esprit défaillant. Il dit, en quelques phrases
+brèves, mais énergiques, quel était ce Jésus! il dit sa vie et sa mort,
+et sa présence partout, et sa puissance qui sauve!</p>
+
+<p>Et ils pleurèrent.... ces deux hommes farouches!</p>
+
+<p>«Pourquoi donc n'en avons-nous point entendu parler plus tôt? dit Sambo;
+mais je crois! je ne puis m'empêcher de croire!... Seigneur Jésus, ayez
+pitié de nous!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_406" id="Page_406">406</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Pauvres créatures! disait Tom, que je voudrais donc souffrir encore
+pour vous conduire au Christ! O Seigneur! donne-moi ces deux âmes
+encore!»</p>
+
+<p>Dieu entendit cette prière.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XLI.<a name="ch41" id="ch41"></a></h2>
+
+<h3>Le jeune maître.</h3>
+
+<p>Deux jours plus tard, un jeune homme, conduisant une légère voiture,
+traversait l'avenue bordée des arbres de Chine. Il jeta vivement les
+rênes sur le cou des chevaux et demanda où était le maître du logis.</p>
+
+<p>Ce jeune homme était Georges Shelby.</p>
+
+<p>Il est nécessaire, pour savoir comment il se trouvait là, de remonter un
+peu le cours de notre histoire.</p>
+
+<p>La lettre de miss Ophélia à Mme Shelby se trouva oubliée un mois ou deux
+dans un bureau de poste. Pendant ce temps, Tom fut vendu et amené, comme
+nous l'avons vu, sur les bords de la rivière Rouge.</p>
+
+<p>Cette nouvelle affligea vivement Mme Shelby; pour le moment il n'y avait
+rien à faire. Elle veillait au chevet de son mari, dangereusement malade
+et souvent en proie au délire de la fièvre. Georges Shelby était devenu
+un grand jeune homme, il aidait sa mère et surveillait l'administration
+générale des affaires de la famille. Miss Ophélia avait eu soin
+d'indiquer l'adresse de l'homme d'affaires de Saint-Clare. On lui
+écrivit pour avoir des renseignements; la position de la famille ne
+permettait pas de faire davantage. La mort de M. Shelby vint apporter
+d'autres préoccupations.</p>
+
+<p>M. Shelby prouva sa confiance dans l'habileté de sa femme en lui
+laissant l'administration générale de sa fortune: c'était lui mettre de
+nouvelles affaires sur les bras.</p>
+
+<p>Mme Shelby, avec son énergie habituelle, entreprit de démêler l'écheveau
+embrouillé. Elle et Georges s'occupèrent tout d'abord d'examiner et de
+vérifier les comptes, de vendre et de payer. Mme Shelby voulait liquider
+et purger, quoi qu'il advînt. C'est à cette époque que Mme Shelby reçut
+une réponse de l'homme d'affaires: il ne savait rien. Tom avait été
+vendu aux enchères, il avait touché le prix pour M. Saint-Clare: il ne
+fallait pas lui en demander davantage.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_407" id="Page_407">407</a></span></p>
+
+<p>Ni Georges ni Mme Shelby ne pouvaient se contenter d'une telle réponse.
+Au bout de six mois les affaires de Mme Shelby appelèrent Georges au bas
+de l'Ohio; il résolut de visiter la Nouvelle-Orléans et de prendre des
+renseignements sur le pauvre Tom.</p>
+
+<p>Après de longues et infructueuses recherches, Georges rencontra un homme
+de la Nouvelle-Orléans qui lui donna tous les détails désirables. Il
+partit, argent en poche, pour la rivière Rouge, bien décidé à racheter
+son vieil ami.</p>
+
+<p>On l'introduisit. Legree était au salon.</p>
+
+<p>Legree reçut le jeune étranger avec une politesse assez brusque.</p>
+
+<p>«J'ai appris, dit Georges, que vous avez acheté à la Nouvelle-Orléans un
+esclave du nom de Tom. Il partait de chez mon père, et je viens voir
+s'il ne me serait pas possible de le racheter.»</p>
+
+<p>Le front de Legree se rembrunit et sa colère éclata de nouveau.</p>
+
+<p>«Oui, dit-il, en effet, j'ai acheté un individu de ce nom.... C'est un
+marché du diable que j'ai fait là! Un chien impudent! un mauvais drôle
+toujours en révolte! Il poussait mes nègres à fuir.... Il a fait partir
+d'ici deux filles qui valaient mille dollars pièce. Il en est convenu,
+et, quand je lui ai ordonné de me dire où elles étaient, il a fièrement
+répondu qu'il le savait bien, mais qu'il ne voulait pas le dire.... et
+il s'est obstiné, quoique je l'aie fait fouetter d'importance et à
+plusieurs reprises. Je crois qu'il est en train d'essayer de mourir,
+mais je ne sais s'il y réussira....</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? s'écria Georges; où est-il? je veux le voir!»</p>
+
+<p>Et les joues du jeune homme s'empourprèrent, et ses yeux lancèrent des
+flammes. Cependant il ne dit rien encore.</p>
+
+<p>«Il est dans ce magasin,» dit un petit bonhomme qui tenait le cheval de
+Georges.</p>
+
+<p>Legree jura après l'enfant et lui envoya un coup de pied; Georges, sans
+ajouter une parole, s'élança vers le magasin....</p>
+
+<p>Tom était resté couché deux jours depuis cette fatale nuit. Il ne
+souffrait plus.... tous les nerfs qui font sentir la souffrance étaient
+brisés ou émoussés.... il était dans une sorte de stupeur tranquille.
+Une organisation robuste et vaillante ne relâche pas tout d'un coup
+l'âme qu'elle emprisonnait; de temps en temps, pendant la nuit, les
+esclaves prenaient, sur les heures de leur repos, au moins quelques
+instants pour lui rendre ces pieux devoirs et ces consolations de
+l'affection, dont il avait été si prodigue envers eux.... Pauvres gens!
+qui avaient bien peu à donner&mdash;le verre d'eau de l'Évangile!&mdash;mais qui
+donnaient avec le c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Sur ce visage, insensible déjà, leurs larmes étaient tombées.... larmes
+d'un repentir tardif dans ces âmes païennes, que son amour, <span class="pagenum"><a name="Page_408" id="Page_408">408</a></span> sa
+tendresse et sa résignation avaient enfin touchées.... On murmurait sur
+lui des prières douloureuses, adressées à ce Sauveur enfin trouvé, dont
+ils ne connaissaient guère que le nom, mais que jamais n'invoquera en
+vain le c&oelig;ur ignorant qui a la foi!</p>
+
+<p>Cassy, qui s'était glissée hors de sa retraite et qui rôdait partout,
+l'oreille aux aguets, apprit le sacrifice que Tom avait fait pour
+Emmeline et pour elle. La nuit précédente, bravant le danger d'être
+découverte, elle était venue. Elle avait été touchée des dernières
+paroles qui s'étaient exhalées de cette bouche aimante, et la glace du
+désespoir, cet hiver de l'âme, s'était peu à peu fondue, et cette
+créature sombre et hautaine avait pleuré et prié.</p>
+
+<p>Quand Georges entra dans le vieux magasin, il sentit que la tête lui
+tournait.... Il faillit se trouver mal.</p>
+
+<p>«Est-il possible? est-il possible, père Tom? Mon pauvre vieil ami!»</p>
+
+<p>Et il s'agenouilla par terre à côté de Tom.</p>
+
+<p>Il y eut dans cette voix quelque chose qui pénétra jusqu'à l'âme du
+mourant.... Il remua doucement la tête et dit:</p>
+
+<p>«Dieu fait mon lit de mort plus doux que le duvet!»</p>
+
+<p>Georges se pencha vers le pauvre esclave, et il laissa tomber de belles
+larmes, qui faisaient honneur à son c&oelig;ur viril.</p>
+
+<p>«Père Tom! mon cher ami, réveillez-vous! parlez encore un peu....
+regardez-moi! c'est M. Georges, votre petit M. Georges.... ne me
+connaissez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur Georges!» fit Tom, ouvrant les yeux et parlant d'une voix
+presque éteinte.... Et il parut comme hors de lui.</p>
+
+<p>Puis lentement et peu à peu les idées revenaient dans son esprit....
+l'&oelig;il errant devenait fixe et brillait! tout le visage s'éclaira, ses
+mains calleuses se joignirent et, le long de ses joues, les larmes
+coulèrent.</p>
+
+<p>«Dieu soit béni! c'est tout.... oui c'est tout ce que je souhaitais! ils
+ne m'ont pas oublié.... cela me réchauffe l'âme! cela fait du bien à mon
+pauvre c&oelig;ur! je vais maintenant mourir content! Bénis Dieu, ô mon
+âme!</p>
+
+<p>&mdash;Non! vous n'allez pas mourir.... il ne faut pas que vous mouriez....
+ne pensez pas à cela! je viens pour vous racheter et vous emmener chez
+nous! s'écria Georges avec une impétuosité entraînante.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges, vous êtes venu trop tard! Le Seigneur m'a
+acheté, et il veut aussi m'emmener chez lui, et je veux y aller.... le
+ciel vaut mieux que le Kentucky!</p>
+
+<p>&mdash;Ne mourez pas, Tom; votre mort me tuerait! Tenez, seulement <span class="pagenum"><a name="Page_409" id="Page_409">409</a></span> de
+penser à ce que vous avez souffert, cela me brise le c&oelig;ur! Et vous
+voir couché dans cet affreux trou! pauvre, pauvre cher Tom!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, pas pauvre! dit Tom avec solennité; j'ai été pauvre, mais ce
+temps-là est passé! Je suis maintenant sur le seuil de la gloire.... Oh!
+monsieur Georges, le ciel est venu! J'ai remporté la victoire, le
+Seigneur Jésus me l'a donnée.... Gloire à son nom!»</p>
+
+<p>Georges était frappé de respect et d'étonnement en voyant avec quelle
+puissance et quelle force ces phrases brisées et suspendues étaient
+prononcées par Tom.... Il admirait et se taisait....</p>
+
+<p>Tom prit la main de son jeune maître, et la serrant dans la sienne:</p>
+
+<p>«Il ne faut pas dire à Chloé dans quel état vous m'avez trouvé....
+Pauvre chère âme! ce serait pour elle un coup trop affreux.... dites-lui
+seulement que vous m'avez vu allant à la gloire, et que je ne pouvais
+rester pour personne. Dites-lui que Dieu a été à mes côtés, partout et
+toujours, et que pour moi il a rendu tout facile et léger! Et mes
+pauvres enfants, et le tout petit.... la petite fille.... Oh! mon pauvre
+vieux c&oelig;ur a été bien brisé en pensant à eux! dites-leur à tous de me
+suivre.... de me suivre! Assurez de mes bons sentiments mon maître et ma
+bonne maîtresse, enfin tout le monde là-bas! Vous ne savez pas, monsieur
+Georges, il me semble que j'aime tout, toutes les créatures, partout....
+Aimer, il n'y a que cela au monde! O monsieur Georges! quelle chose que
+d'être chrétien!»</p>
+
+<p>En ce moment Legree vint rôder à la porte du vieux magasin; il regarda
+d'un air maussade et avec une indifférence affectée, puis il s'éloigna.</p>
+
+<p>«Le vieux scélérat! dit Georges avec indignation, cela me fait du bien
+de penser qu'un jour le diable lui rendra tout cela!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non.... il ne faut pas, reprit Tom en serrant la main du jeune
+homme.... C'est une pauvre malheureuse créature, et c'est effrayant de
+penser à cela! S'il pouvait seulement se repentir, le Seigneur lui
+pardonnerait.... mais j'ai bien peur qu'il ne se repente pas....</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je l'espère bien, fit Georges; je ne voudrais pas le voir dans
+le ciel!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Georges, vous me faites de la peine! n'ayez pas de ces
+idées-là!... il ne m'a pas fait de mal, lui!... il m'a ouvert les portes
+du royaume, voilà tout!»</p>
+
+<p>A ce moment, la force fiévreuse que la joie de revoir son jeune maître
+avait rendue au mourant s'évanouit pour ne plus revenir.... une soudaine
+faiblesse s'empara de lui.... ses yeux se fermèrent, et <span class="pagenum"><a name="Page_410" id="Page_410">410</a></span> l'on vit
+passer sur sa joue ce mystérieux et sublime changement qui annonce
+l'approche des autres mondes....</p>
+
+<p>La respiration s'embarrassa, elle devint courte et pénible; la vaste
+poitrine se soulevait et s'abaissait péniblement, mais le visage gardait
+toujours une expression sérieuse et triomphante.</p>
+
+<p>«Qui donc, qui donc nous séparera de l'amour du Christ?» murmurait-il
+d'une voix qui luttait contre les dernières faiblesses.... et il
+s'endormit avec un sourire.</p>
+
+<p>Georges s'assit, immobile et respectueux.... Pour lui cette place était
+sainte.... Il ferma ces yeux éteints pour toujours.... et, quand il se
+releva, il n'avait plus dans l'âme que cette pensée, exprimée par son
+vieil ami:</p>
+
+<p>«Être chrétien.... quelle chose!»</p>
+
+<p>Il se retourna. Legree était debout derrière lui, la mine refrognée....</p>
+
+<p>L'influence de cette scène de mort avait calmé la fougue impétueuse du
+jeune homme. La présence de Legree lui était cependant toujours pénible.
+Il voulait s'éloigner de lui, en échangeant aussi peu de paroles qu'il
+serait possible.</p>
+
+<p>Il fixa sur le planteur son &oelig;il noir et perçant, et montrant le
+cadavre:</p>
+
+<p>«Vous avez eu de lui tout ce que vous avez pu en tirer. Combien pour le
+corps? Je veux l'emporter et lui donner une honnête sépulture....</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vends pas les nègres morts, dit Legree d'un ton rogue: libre à
+vous de l'enterrer où vous voudrez et quand vous voudrez.</p>
+
+<p>&mdash;Enfants, dit Georges, d'un ton d'autorité, à deux ou trois nègres qui
+se trouvaient là et qui regardaient le corps, aidez-moi à le soulever et
+à le mettre dans ma voiture: ensuite vous me donnerez une bêche!»</p>
+
+<p>Un des esclaves courut chercher une bêche. Les deux autres avec Georges
+portèrent le corps dans la voiture.</p>
+
+<p>Georges n'adressa à Legree ni une parole ni un regard. Legree le laissa
+commander sans mot dire; il sifflait avec une sorte d'indifférence qui
+n'était qu'apparente.... il suivit la voiture jusqu'à la porte.</p>
+
+<p>Georges étendit son manteau dans la voiture, et dessus il coucha le
+mort, reculant le siége pour lui faire place. Puis il se retourna,
+regarda Legree fixement, et lui dit avec un calme forcé:</p>
+
+<p>«Je ne vous ai pas encore dit ce que je pense de cette atroce affaire;
+ce n'est ni le lieu ni le moment. Mais, monsieur, ce sang <span class="pagenum"><a name="Page_411" id="Page_411">411</a></span> innocent
+sera vengé. Je proclamerai ce meurtre.... J'irai trouver le magistrat et
+je vous dénoncerai!</p>
+
+<p>&mdash;Allez! dit Legree en faisant claquer ses doigts d'un air de mépris.
+Allez! je voudrais bien voir comment vous vous y prendrez! et les
+témoins? et la preuve? allez!»</p>
+
+<p>Georges ne sentit que trop la force de ce défi! Il n'y avait pas un
+blanc dans l'habitation, et dans les cours du sud le témoignage du sang
+mêlé n'est rien!... Il crut un moment qu'il allait déchirer la voûte des
+cieux, en poussant le cri de vengeance de son c&oelig;ur indigné.... Le
+ciel resta sourd!</p>
+
+<p>«Après tout, fit Legree, voilà bien du tapage pour un nègre mort!»</p>
+
+<p>Ce mot-là fut une étincelle sur un baril de poudre. La prudence n'était
+pas une des vertus cardinales de ce jeune enfant du Kentucky. Georges se
+retourna sur lui, et d'un coup terrible, frappé en plein visage, il le
+renversa. Et alors, le foulant aux pieds, brûlant de colère, le défi
+dans l'&oelig;il, il ressemblait assez à son glorieux homonyme, triomphant
+du dragon.</p>
+
+<p>Décidément, il y a des gens qui gagnent à être battus; couchez-les dans
+la poussière, ils vont être remplis de respect pour vous.... Legree
+était de ces gens-là. Il se releva, secoua ses vêtements poudreux et
+suivit de l'&oelig;il la voiture qui s'éloigna lentement.... On voyait
+qu'il respectait Georges; il n'ouvrit pas la bouche avant que tout eût
+disparu.</p>
+
+<p>Au delà des limites de la plantation, Georges avait remarqué un petit
+monticule, sec, sablonneux et ombragé de quelques arbres.</p>
+
+<p>C'est là qu'il creusa le tombeau.</p>
+
+<p>Quand tout fut prêt:</p>
+
+<p>«Maître, dirent les nègres, faut-il reprendre le manteau?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, ensevelissez-le avec! Pauvre Tom, c'est tout ce que je puis
+te donner maintenant; mais cela, du moins, tu l'auras!»</p>
+
+<p>Tom fut descendu dans la fosse; les esclaves la remplirent en silence;
+ils dressèrent la modeste tombe, et la recouvrirent de gazons verts.</p>
+
+<p>«Maintenant, mes enfants, allez-vous-en, dit Georges en leur glissant
+quelques pièces dans la main.»</p>
+
+<p>Eux, cependant, ne s'en allèrent pas.</p>
+
+<p>«Si le jeune maître voulait nous acheter, dit l'un....</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous servirions si fidèlement! reprenait l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;La vie est dure ici.... Achetez-nous, s'il vous plaît!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis, dit Georges tout ému, je ne puis;» et il s'efforçait de
+les éloigner.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_412" id="Page_412">412</a></span></p>
+
+<p>Les pauvres esclaves parurent abattus, et ils se retirèrent en silence.</p>
+
+<p>Georges s'agenouilla sur la tombe de son humble ami.</p>
+
+<p>«Dieu éternel, dit-il, Dieu éternel! sois témoin qu'à partir de cette
+heure je m'engage à faire tout ce que je puis faire pour affranchir mon
+pays de cette malédiction de l'esclavage!»</p>
+
+<p>Aucun monument n'indique la place où repose notre ami....</p>
+
+<p>A quoi bon? Son Dieu sait où il est couché, et il le
+relèvera,&mdash;immortel!&mdash;pour apparaître avec lui dans sa gloire.</p>
+
+<p>Ne le plaignez point: ni cette vie ni cette mort ne demandent votre
+pitié. Ce n'est pas dans les splendeurs de la puissance que Dieu place
+ses héros; c'est dans le dévouement, c'est dans le sacrifice, c'est dans
+l'amour qui souffre.... Bénis soient les hommes appelés à partager le
+sort de Jésus, et à porter avec patience sa croix sur leurs épaules!
+C'est d'eux qu'il a été écrit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Bienheureux ceux qui pleurent! car ils seront consolés.»</p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XLII.<a name="ch42" id="ch42"></a></h2>
+
+<h3>Une histoire de revenants véritable.</h3>
+
+<p>On comprendra facilement que les histoires de revenants et de fantômes
+durent se propager activement parmi les esclaves de Legree.</p>
+
+<p>On se disait à l'oreille que, pendant la nuit, on entendait des bruits
+de pas qui descendaient l'escalier du grenier et parcouraient toute la
+maison. C'est en vain que l'on avait fermé au verrou la porte des étages
+supérieurs. Le fantôme avait une double clef dans sa poche, ou bien, en
+vertu du privilége qu'ont eu de tout temps les fantômes, il passait à
+travers le trou de la serrure, et continuait sa promenade, comme devant,
+avec une liberté vraiment alarmante.</p>
+
+<p>Quelle forme extérieure l'esprit revêtait-il? les avis étaient partagés.
+Les nègres, et quelquefois les blancs, ont l'habitude de fermer les yeux
+et de se couvrir la tête de leurs habits ou de leurs couvertures dès
+qu'il se présente le moindre revenant. Mais jamais les yeux de l'âme
+n'ont une perspicacité plus éveillée que quand les yeux du corps sont
+fermés. On faisait donc, dans toutes les cases, les portraits en pied du
+fantôme, tous jurés et certifiés véritables; et, comme il arrive souvent
+aux portraits, aucun ne ressemblait <span class="pagenum"><a name="Page_413" id="Page_413">413</a></span> aux autres. Je me trompe: il y
+avait chez tous le signe particulier des fantômes, le long suaire blanc
+pour vêtement. Les pauvres gens n'étaient pas versés dans l'histoire
+ancienne, et ils ignoraient que ce costume a maintenant pour lui
+l'autorité de Shakspeare, qui a dit:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>Les morts en blancs linceuls parcourent les cités!</p>
+</div>
+
+<p>La coïncidence des opinions de Shakspeare et des nègres est un fait
+remarquable de <i>pneumatologie</i> que nous signalons à l'attention des
+psychologues.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, nous avons, nous, des raisons particulières de
+croire qu'une grande figure, vêtue d'un drap blanc, se promenait, à
+l'heure des fantômes, autour des appartements de Legree; elle ouvrait
+les portes, circulait dans la maison; elle apparaissait et
+disparaissait, puis, traversant encore une fois l'escalier silencieux,
+elle remontait jusqu'au grenier.... et cependant, le lendemain matin, on
+retrouvait les portes fermées et verrouillées aussi solidement que
+jamais.</p>
+
+<p>Le murmure de ces conversations arrivait jusqu'à Legree. Plus on voulait
+le lui cacher et plus il en fut impressionné. Il but plus d'eau-de-vie
+que jamais, eut la tête toujours échauffée, et jura un peu plus fort
+qu'auparavant.... pendant le jour. La nuit, il rêvait, et ses visions
+prenaient un caractère de moins en moins agréable. La nuit qui suivit
+l'enterrement de Tom, il se rendit à la ville voisine pour faire une
+orgie. Elle fut complète. Il revint tard, fatigué, ferma sa porte,
+retira la clef et se mit au lit.</p>
+
+<p>On a beau dire, quelque peine qu'il se donne pour la soumettre, l'âme
+d'un méchant homme est pour lui une hôtesse inquiète et terrible! Qui
+peut comprendre ses doutes et ses terreurs? Qui pourra sonder ses
+formidables <i>peut-être</i>? ces frissons et ces tremblements, qu'il ne peut
+pas plus réprimer qu'il ne peut anéantir l'éternité qui l'attend? Oh! le
+fou qui ferme sa porte pour empêcher les fantômes d'entrer, et qui
+renferme dans sa poitrine un fantôme qu'il n'ose pas affronter seul, et
+dont la voix étouffée, et comme accablée par la montagne que le monde
+jette dessus, retentit pourtant, comme la trompette du jugement dernier!</p>
+
+<p>Ceci n'empêcha pas Legree de fermer sa porte à clef et de mettre une
+chaise contre la porte. Il plaça une veilleuse à la tête de son lit et
+ses pistolets à côté. Il examina les espagnolettes et la ferrure des
+fenêtres, puis il jura qu'il ne craignait ni les anges ni les démons.</p>
+
+<p>Il s'endormit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_414" id="Page_414">414</a></span></p>
+
+<p>Il dormit, car il était fatigué; il dormit profondément. Mais il passa
+bientôt comme une ombre sur son sommeil, une terreur, la crainte vague
+de quelque chose d'affreux; il crut reconnaître le linceul de sa mère;
+mais c'était Cassy qui le portait; elle le tenait, elle le montrait à
+Legree.... Il entendit un bruit confus de cris et de gémissements, et au
+milieu de tout cela il sentait qu'il dormait, et il faisait mille
+efforts pour se réveiller. Il se réveilla à moitié.... Il était bien sûr
+que quelque chose venait dans sa chambre. Il s'apercevait que la porte
+était ouverte.... mais il ne pouvait remuer ni les pieds, ni les
+mains.... Enfin il se retourna d'une pièce..... La porte était ouverte;
+il vit une main qui éteignait la lampe.</p>
+
+<p>La lune était voilée de nuages et de brouillards, et il vit pourtant, il
+vit quelque chose de blanc qui glissait.... Il entendit le petit
+frôlement des vêtements du fantôme.... Le fantôme se tint immobile
+auprès de son lit.... Une forte main toucha sa main trois fois, et une
+voix qui parlait tout bas, mais avec un accent terrible, répéta par
+trois fois: «Viens! viens! viens!...» Il suait de peur; mais, sans qu'il
+sût quand ni comment, la chose avait disparu. Legree sauta du lit, il
+courut à la porte; elle était fermée et verrouillée.... Legree perdit
+connaissance.</p>
+
+<p>A partir de ce moment, Legree fut plus intrépide buveur que jamais: il
+ne buvait plus, comme auparavant, avec prudence et réserve; il buvait
+avec fureur.... encore.... encore.... toujours!</p>
+
+<p>Le bruit se répandit bientôt dans le pays que Legree était malade, puis
+qu'il se mourait. Il était puni de ses excès par cette affreuse maladie
+qui semble projeter sur la vie présente comme l'ombre des châtiments de
+l'autre vie. Personne ne pouvait supporter les horreurs de son agonie:
+il criait, il sanglotait, il jurait.... et le seul récit des visions qui
+passaient devant ses yeux glaçait le sang dans les veines. A son lit de
+mort, immobile, sombre, inexorable, une grande figure de femme se tenait
+debout et disait:</p>
+
+<p>«Viens.... viens.... viens!...»</p>
+
+<p>Par une singulière coïncidence, la nuit même de sa dernière vision, on
+trouva toutes les portes de la maison grandes ouvertes. Quelques-uns des
+nègres assurèrent avoir vu deux formes blanches qui se glissaient à
+travers les arbres de l'avenue et qui gagnaient la grande route.</p>
+
+<p>Le soleil se levait: Cassy et Emmeline s'arrêtèrent sur un tertre
+d'arbres, tout près de la ville.</p>
+
+<p>Cassy était vêtue de noir, à la façon des créoles espagnoles. Un petit
+chapeau et un voile aux épaisses broderies cachaient complétement <span class="pagenum"><a name="Page_415" id="Page_415">415</a></span>
+son visage; elle avait distribué les rôles en arrêtant son plan
+d'évasion: elle ferait la dame et Emmeline la suivante.</p>
+
+<p>Élevée depuis sa plus tendre enfance avec les gens du bel air, Cassy en
+avait le langage, les allures et les façons: les débris de sa
+garde-robe, jadis splendide, et ce qui lui restait de joyaux et de
+bijoux, lui permettaient d'avoir le costume de son rôle.</p>
+
+<p>Elle s'arrêta dans une maison du faubourg où elle avait remarqué des
+malles à vendre: elle en acheta une fort belle; elle se fit suivre par
+un homme qui la portait, accompagné d'un serviteur chargé du gros
+bagage, et d'une femme de chambre qui tenait à la main son sac de nuit
+et des paquets poudreux; elle fit une entrée triomphale dans la petite
+taverne.</p>
+
+<p>La première personne qu'elle y rencontra, ce fut Georges Shelby, qui
+attendait l'arrivée du bateau.</p>
+
+<p>Cassy, du <ins class="correction" title="baut">haut</ins> de son observatoire dans le grenier, avait aperçu le
+jeune homme... elle l'avait vu emporter le corps de Tom, elle avait
+observé, avec une joie secrète, toutes les circonstances de son entrevue
+avec Legree. Elle avait assez entendu parler de lui aux nègres, elle
+savait qui il était et par lui-même, et par rapport à Tom. Elle se
+sentit tout à coup pleine de confiance, quand elle vit qu'il attendait
+le bateau comme elle.</p>
+
+<p>L'air, les façons, le langage de Cassy et son argent qui sonnait
+éloignaient tout soupçon chez les gens de l'hôtel.... Est-ce qu'on
+soupçonne jamais ceux qui payent bien?... c'est le point capital!...
+Cassy ne l'avait point oublié en garnissant son porte-monnaie.</p>
+
+<p>Le bateau arriva vers le soir.</p>
+
+<p>Georges Shelby offrit la main à Cassy, et la conduisit à bord avec la
+politesse et la courtoisie naturelles à un habitant du Kentucky. Il lui
+fit donner une bonne cabine.</p>
+
+<p>Cassy prétexta une indisposition et garda le lit pendant tout le temps
+qu'on resta sur la rivière Rouge. Elle reçut les soins assidus et
+dévoués de sa jeune suivante.</p>
+
+<p>On arriva sur le Mississipi. Georges, apprenant que l'étrangère, aussi
+bien que lui, continuait sa route, lui proposa de prendre une chambre
+sur le même bateau qu'elle. Avec son bon c&oelig;ur ordinaire, il était
+plein de compassion pour cette santé languissante; et il entoura Cassy
+de ses prévenances et de ses bons offices.</p>
+
+<p>Nos trois voyageurs sont donc maintenant à bord du beau steamer le
+<i>Cincinnati</i>, et ils remontent le fleuve, entraînés par la puissante
+vapeur.</p>
+
+<p>La santé de Cassy s'était remise. Elle venait souvent s'asseoir <span class="pagenum"><a name="Page_416" id="Page_416">416</a></span> sur
+le pont, elle paraissait à table, et on parlait d'elle, parmi les
+voyageurs, comme d'une femme qui avait dû être parfaitement belle.</p>
+
+<p>Depuis le premier instant que Georges avait aperçu son visage, il avait
+été frappé d'une de ces ressemblances indéfinissables et vagues, dont
+chacun a été préoccupé au moins une fois en sa vie... il ne pouvait
+s'empêcher de la regarder, de l'examiner sans cesse. Qu'elle fût à
+table, ou assise à la porte de sa cabine, elle rencontrait toujours les
+yeux du jeune homme fixés sur elle; il est vrai qu'il les détournait
+poliment, quand elle lui faisait voir que cet examen la gênait.</p>
+
+<p>Cassy se trouva bientôt mal à son aise. Elle crut que Georges
+soupçonnait quelque chose. Enfin elle résolut de s'en remettre à sa
+générosité: elle lui confia son histoire.</p>
+
+<p>Georges était tout plein de sympathie pour une personne qui avait
+échappé à Legree. Il ne pouvait parler de cette plantation, il ne
+pouvait y penser de sang-froid; et, avec cette courageuse insouciance
+des résultats, qui caractérise son âge et sa position, il lui donna
+l'assurance qu'il ferait tout pour la sauver.</p>
+
+<p>La cabine qui touchait celle de Cassy était occupée par une française,
+Mme de Thou, accompagnée d'une charmante petite fille qui pouvait avoir
+vu mûrir douze étés.</p>
+
+<p>Cette dame, ayant appris dans la conversation que Georges était du
+Kentucky, se sentit toute disposée à faire sa connaissance; elle avait
+un puissant auxiliaire dans sa petite fille, qui était bien le plus
+charmant joujou dont pût s'amuser l'ennui d'une traversée de quinze
+jours.</p>
+
+<p>Georges venait souvent s'asseoir à la porte de la cabine, et Cassy
+pouvait entendre toute leur conversation.</p>
+
+<p>Mme de Thou faisait les plus minutieuses questions sur le Kentucky, où
+elle avait, disait-elle, passé sa première enfance.</p>
+
+<p>Georges fut surpris d'apprendre qu'elle avait vécu dans son propre
+voisinage; il n'était pas moins étonné qu'elle connût si parfaitement et
+les personnes et les choses de son pays.</p>
+
+<p>«Connaissez-vous, lui dit un jour Mme de Thou, un homme de votre
+voisinage du nom de Harris?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un drôle de ce nom pas loin de la maison, répondit Georges;
+nous n'avons jamais eu de grands rapports avec lui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est, je crois, un riche possesseur d'esclaves?»</p>
+
+<p>Mme de Thou fit cette question avec un intérêt plus vif qu'elle n'eût
+voulu le laisser voir.</p>
+
+<p>«Oui, répondit Georges étonné.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_417" id="Page_417">417</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Alors vous pouvez, vous devez savoir s'il a eu un mulâtre du nom de
+Georges?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement.... Georges Harris. Je le connais parfaitement.... Il a
+épousé une esclave de ma mère.... Il s'est sauvé au Canada.</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé! dit Mme de Thou, sauvé!... Merci, mon Dieu!»</p>
+
+<p>Il y eut une question dans le regard de Georges; mais cette question, il
+ne la fit pas.</p>
+
+<p>Mme de Thou appuya sa tête dans sa main et fondit en larmes.</p>
+
+<p>«C'est mon frère! s'écria-t-elle.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! dit Georges d'un ton de profonde surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Mme de Thou en relevant fièrement la tête et en essuyant ses
+yeux; oui, monsieur Shelby, Georges Harris est mon frère.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis stupéfait, dit Georges; et il recula un peu sa chaise pour
+contempler attentivement Mme de Thou.</p>
+
+<p>&mdash;Je fus vendue tout enfant et envoyée dans le sud. Je fus achetée par
+un homme bon et généreux. Il m'emmena dans les Indes occidentales,
+m'affranchit et m'épousa.... Il vient de mourir.... Moi j'allais dans le
+Kentucky, pour tâcher de retrouver mon frère et pour le racheter.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai entendu parler d'une s&oelig;ur.... Émilie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi!... mais, je vous prie.... mon frère.... quelle sorte?...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! un charmant jeune homme, malgré la malédiction de l'esclavage!...
+un homme du premier mérite.... de l'intelligence.... des principes....
+tout!... Je le connais bien, parce qu'il a pris femme chez nous...</p>
+
+<p>&mdash;Et sa femme?</p>
+
+<p>&mdash;Un trésor.... belle, intelligente, aimable, très-pieuse; c'est ma mère
+qui l'a élevée.... comme sa fille.... elle sait lire, écrire, broder,
+elle coud comme une petite fée et chante délicieusement.</p>
+
+<p>&mdash;Est-elle née dans votre maison?</p>
+
+<p>&mdash;Non! mon père l'acheta dans un de ses voyages à la Nouvelle-Orléans et
+en fit présent à ma mère.... Elle avait huit ou neuf ans. Mon père ne
+voulut jamais dire ce qu'elle lui avait coûté.... mais l'autre jour, en
+parcourant ses vieux papiers, nous avons retrouvé le billet de vente....
+C'est un prix fabuleux.... mais elle était si belle!»</p>
+
+<p>Georges tournait le dos à Cassy: il ne pouvait voir avec quel air
+d'attention profonde elle écoutait tous ces détails....</p>
+
+<p>A ce moment du récit, elle lui toucha le bras, et pâle d'émotion:</p>
+
+<p>«Le nom! savez-vous le nom du vendeur, lui demanda-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Simmons, si je ne me trompe; c'est du moins, autant que je puis le
+croire, le nom qui se trouve sur le billet.</p>
+
+<p>&mdash;O Dieu!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_418" id="Page_418">418</a></span></p>
+
+<p>Et Cassy tomba sans connaissance sur le plancher.</p>
+
+<p>Georges et Mme de Thou s'élancèrent au secours de Cassy.... ils
+montrèrent l'agitation convenable en pareille circonstance; mais ni l'un
+ni l'autre ne se doutait de la cause de cet évanouissement. Georges,
+dans l'ardeur de son zèle, renversa une cruche et brisa deux vases....
+Dès qu'elles entendirent parler d'un évanouissement, les femmes
+accoururent; elles se pressèrent autour de Cassy, et interceptèrent
+ainsi l'air qui l'eût fait revenir.... En somme, tout se passa comme on
+devait s'y attendre.</p>
+
+<p>Pauvre Cassy! Quand elle fut revenue à elle, elle se tourna du côté du
+mur, et pleura et sanglota comme un enfant. O mères qui me lisez! vous
+pouvez peut-être dire quelles étaient alors ses pensées. Peut-être aussi
+ne le pouvez-vous pas! Mais, en ce moment, elle sentit que Dieu avait
+pitié d'elle et qu'elle reverrait sa fille....</p>
+
+<p>Et en effet, quelques mois après....</p>
+
+<p>Mais n'anticipons point sur les événements.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XLIII.<a name="ch43" id="ch43"></a></h2>
+
+<h3>Résultats.</h3>
+
+<p>Le reste de l'histoire sera bientôt dit.</p>
+
+<p>Georges Shelby, comme tout jeune homme l'eût été à sa place, fut
+vivement intéressé par ce qu'il y avait de romanesque dans ce nouvel
+incident.... Il était d'ailleurs humain et bon. Il fit parvenir à Cassy
+le billet de vente d'Élisa; la date, le nom, tout coïncidait. Il ne
+restait plus dans son esprit le moindre doute sur l'identité de
+l'enfant. Il n'y avait plus qu'une chose à faire: se mettre sur la trace
+des fugitifs.</p>
+
+<p>Cassy et Mme de Thou, ainsi réunies par la communauté de leur destinée,
+passèrent immédiatement au Canada et visitèrent les stations où sont
+accueillis les nombreux fugitifs qui passent la frontière.</p>
+
+<p>Elles trouvèrent à Amherstberg le missionnaire qui avait reçu Élisa et
+Georges à leur arrivée. Elles purent, grâce à ses indications, suivre
+les traces de la famille jusqu'à Montréal.</p>
+
+<p>Depuis cinq ans, Georges et Élisa sont libres. Georges, constamment
+occupé chez un mécanicien, gagne largement de quoi subvenir aux besoins
+de sa famille, qui s'est accrue d'une fille.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_419" id="Page_419">419</a></span></p>
+
+<p>Henri est un charmant petit garçon qu'on a mis dans une école; il
+travaille et fait des progrès.</p>
+
+<p>Le digne missionnaire d'Amherstberg s'intéressa si vivement au succès
+des recherches de Mme de Thou et de Cassy, qu'il céda à leurs
+sollicitations et les accompagna à Montréal; Mme de Thou paya la
+dépense<a name="FNanchor_22" id="FNanchor_22" href="#Footnote_22" class="fnanchor">[22]</a>.</p>
+
+<p>Ici changement de scène: nous sommes dans une charmante petite maison du
+faubourg de Montréal. C'est le soir. Le feu pétille dans l'âtre. La
+table est mise pour le thé. La nappe étincelle dans sa blancheur de
+neige. Dans un coin de la chambre on voit une autre table, couverte d'un
+tapis vert et garnie d'un petit pupitre.... Voici des plumes et du
+papier; au-dessus, des rayons de livres.</p>
+
+<p>Ce petit coin, c'est le cabinet de Georges.</p>
+
+<p>Ce zèle du progrès, qui lui fit dérober le secret de la lecture et de
+l'écriture au milieu des fatigues et des découragements de son enfance,
+ce zèle le pousse encore à travailler toujours et à toujours apprendre.</p>
+
+<p>«Allons! Georges, dit Élisa, vous avez été dehors toute la journée. A
+bas les livres! Causez avec moi pendant que je prépare le thé.... Eh
+bien!»</p>
+
+<p>Et la petite Élise, secondant les efforts de sa maman, accourut vers son
+père, essaya de lui arracher le livre et de grimper sur ses genoux.</p>
+
+<p>«Petite sorcière!» dit Georges.</p>
+
+<p>Et il céda.... C'est ce qu'un homme peut faire de mieux en pareil cas.</p>
+
+<p>«Voilà qui est bien,» dit Élisa en coupant une tartine.</p>
+
+<p>Élisa n'a plus l'air tout à fait aussi jeune. Elle a pris un peu
+d'embonpoint. Sa coiffure est plus sévère.... Mais elle paraît aussi
+contente, aussi heureuse qu'une femme puisse l'être.</p>
+
+<p>«Henri, mon enfant, comment avez-vous fait cette addition aujourd'hui?
+dit Georges, en posant la main sur la tête de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai faite moi-même, père, tout entière; personne ne m'a aidé.»</p>
+
+<p>Henri n'a plus ses longues boucles, mais il a toujours ses grands yeux,
+ses longs cils et ce noble front, plein de fierté, où se voit le jeune
+orgueil du triomphe pendant qu'il répond à son père.</p>
+
+<p>«Allons! c'est bien, dit Georges. Travaillez toujours, mon fils. Vous
+êtes plus heureux que votre pauvre père ne l'était à votre âge.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_420" id="Page_420">420</a></span></p>
+
+<p>A ce moment on frappe à la porte. Un joyeux: «Tiens! c'est vous!» attire
+l'attention du mari. Le bon pasteur d'Amherstberg est cordialement
+accueilli. Il y a deux femmes avec lui; Élisa les prie de s'asseoir.</p>
+
+<p>S'il faut dire vrai, le bon prêtre avait arrangé un petit programme, et
+décidé dans sa tête comment les choses devraient se passer.</p>
+
+<p>Chemin faisant, il avait bien exhorté les deux femmes à se conformer à
+ses instructions.</p>
+
+<p>Quelle fut donc sa consternation quand, après avoir fait asseoir les
+deux femmes et tiré son mouchoir pour s'essuyer la bouche et préparer
+son éloquence, il vit Mme de Thou déranger toutes ses combinaisons en
+jetant ses bras au cou de Georges avec ce cri qui disait tout: «Georges,
+ne me reconnais-tu pas?... ta s&oelig;ur.... Émilie?»</p>
+
+<p>Cassy, au contraire, s'était assise avec calme; elle voulait, elle, se
+conformer au programme; mais la petite Élise se montrant à elle tout à
+coup, la taille, le visage, la tournure, chaque trait, chaque boucle de
+cheveux, comme Élisa, le jour où elle la vit pour la dernière fois, et
+la petite créature la regardant si fixement.... elle ne put s'empêcher
+de la saisir dans ses bras et de la serrer contre son c&oelig;ur en
+s'écriant: «Chère petite, je suis ta mère!»</p>
+
+<p>Ah! vraiment, il était bien difficile de suivre le programme du bon
+pasteur. Il réussit, cependant, à calmer tout le monde et à prononcer le
+petit discours qu'il avait préparé. Il le débita avec une telle onction,
+que tous fondirent en larmes. Il y avait de quoi satisfaire l'orateur le
+plus exigeant des temps anciens et des temps modernes.</p>
+
+<p>Tout le monde s'agenouilla, et le missionnaire pria.... Il est des
+sentiments si agités et si tumultueux qu'ils ne peuvent trouver de repos
+qu'en s'épanchant dans le sein de l'éternel amour!... Ils se relevèrent,
+et toute cette famille retrouvée s'embrassa avec une souveraine
+confiance dans celui qui, les retirant de tant de périls et de dangers,
+les avait conduits par des voies si inconnues, et enfin réunis pour
+toujours.</p>
+
+<p>Les notes des missionnaires parmi les fugitifs du Canada contiennent
+souvent des récits véritables plus étranges que les fictions.</p>
+
+<p>Et pourrait-il en être autrement, sous l'empire d'un système qui
+éparpille et disperse les familles, comme les tourbillons du vent
+d'automne dispersent et éparpillent les feuilles?</p>
+
+<p>Ce rivage du refuge, comme l'éternel rivage, rassemble parfois, dans une
+joyeuse union, des c&oelig;urs qui bien longtemps se sont crus perdus et se
+sont pleurés. Il n'y a pas d'expression pour rendre ces <span class="pagenum"><a name="Page_421" id="Page_421">421</a></span> émotions
+profondes qui accueillent l'arrivée de chaque nouveau venu qui peut
+apporter des nouvelles d'une mère, d'une s&oelig;ur, d'un enfant, dérobés
+aux regards qui les aiment par l'ombre de l'esclavage!</p>
+
+<p>Oui, il y a là des traits d'héroïsme plus grands que la poésie ne sait
+les inventer. Souvent, défiant la torture et bravant la mort, les
+fugitifs reprennent la voie douloureuse, et à travers les terreurs et
+les périls de cette terre fatale, vont chercher une s&oelig;ur, une mère,
+une femme!</p>
+
+<p>Un jeune homme, dont un missionnaire nous a raconté l'histoire, après
+avoir été repris deux fois, après avoir subi les plus affreuses
+tortures, était parvenu à s'échapper encore. Dans une lettre que nous
+avons entendu lire il annonce à ses amis qu'il recommence pour la
+troisième fois sa terrible expédition et qu'il espère enfin délivrer sa
+s&oelig;ur. Lecteurs, mes amis, dites-moi si cet homme est un criminel ou
+un héros; n'en feriez-vous pas autant pour votre s&oelig;ur.... et
+pouvez-vous le blâmer?</p>
+
+<p>Mais revenons à nos amis. Nous les avons laissés essuyant leurs yeux:
+ils se remirent enfin de cette joie trop grande et trop soudaine.</p>
+
+<p>En ce moment, ils sont tous assis autour de la table de famille, fort
+ravis d'être ensemble et parfaitement d'accord. Seulement Cassy, qui
+tient la petite Élise sur ses genoux, la serre parfois d'une façon dont
+l'enfant s'étonne.... elle ne veut pas non plus se laisser fourrer dans
+la bouche autant de gâteau qu'il plairait à l'enfant.... elle dit
+qu'elle a quelque chose qui vaut bien mieux que le gâteau, et qu'elle
+n'en veut pas; ce qui étonne beaucoup l'enfant.</p>
+
+<p>Deux ou trois jours ont suffi pour changer Cassy à tel point que nos
+lecteurs mêmes la reconnaîtraient à peine. La douce confiance a remplacé
+le désespoir qu'on voyait dans ses yeux hagards.... Elle se jetait tout
+entière dans le sein de la famille.... elle portait ses petits enfants
+dans son c&oelig;ur, comme quelque chose dont elle avait longtemps manqué.
+Son amour semblait tout naturellement se répandre sur la petite Élise
+plus encore que sur sa propre fille: la petite Élise était l'image de sa
+fille telle qu'elle l'avait perdue! Cette chère petite était comme un
+lien de fleurs entre sa mère et sa grand'mère; elle portait la
+familiarité et l'affection de l'une à l'autre. La piété d'Élisa, solide,
+égale, réglée par la lecture constante de l'Écriture sainte, était le
+guide nécessaire à l'âme ébranlée et fatiguée de sa mère. Cassy cédait,
+et cédait de tout son c&oelig;ur, à toutes les bonnes influences: elle
+devenait une dévote et tendre chrétienne.</p>
+
+<p>Au bout de deux ou trois jours, Mme de Thou entretint Georges de ses
+affaires. La mort de son mari lui avait laissé une fortune considérable.
+<span class="pagenum"><a name="Page_422" id="Page_422">422</a></span> Elle offrit généreusement de partager avec sa famille. Quand elle
+demanda à Georges de quelle manière elle pourrait le mieux en user pour
+lui:</p>
+
+<p>«Émilie, répondit-il, donnez-moi de l'éducation: ce fut toujours mon
+plus vif désir; le reste me regarde.»</p>
+
+<p>Après mûre délibération, tout le monde se décida à venir passer quelques
+années en France.</p>
+
+<p>On emmena Emmeline.</p>
+
+<p>Elle charma le premier lieutenant du vaisseau, et l'épousa en entrant au
+port.</p>
+
+<p>Georges employa quatre années à suivre les cours des écoles françaises.
+Il fit les plus rapides progrès.</p>
+
+<p>Les troubles politiques de ce pays forcèrent la famille à regagner
+l'Amérique.</p>
+
+<p>Les sentiments et les idées de Georges, après cette nouvelle éducation,
+ne sauraient être mieux exprimés que dans cette lettre, qu'il adressait
+à un de ses amis:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Je ne laisse pas que d'être assez embarrassé de mon avenir.... Je
+ conviens que je pourrais me mêler aux blancs, comme vous le dites fort
+ bien. Ma teinte est si légère!... celle de ma femme et de mes enfants
+ est à peine reconnaissable.... Oui, je le pourrais.... mais, pour vous
+ dire le vrai, je n'en ai pas trop d'envie.</p>
+
+ <p>«Mes sympathies ne sont plus pour la race de mon père; elles
+ appartiennent toutes à la race de ma mère.... Pour mon père, je n'étais
+ qu'un beau chien ou un beau cheval.... pas beaucoup plus! Mais pour ma
+ mère, pauvre c&oelig;ur brisé, j'étais un enfant! Depuis cette vente
+ fatale, qui nous sépara pour jamais, je ne l'ai pas revue. Mais je sais
+ qu'elle m'aime toujours chèrement; c'est mon c&oelig;ur qui me le dit.
+ Quand je pense à tout ce qu'elle a souffert, quand je pense aux douleurs
+ de mon premier âge, aux luttes et aux angoisses de mon héroïque femme,
+ de ma s&oelig;ur, vendue sur le marché de la Nouvelle-Orléans.... j'espère
+ que je n'ai pas de sentiments indignes d'un chrétien.... mais j'espère
+ aussi qu'on me pardonnera de dire que je n'ai pas un extrême désir de
+ passer pour un Américain, ou de me mêler aux Américains. C'est à la race
+ africaine que je m'identifie.... la race opprimée.... la race
+ esclave.... Si je désirais quelque chose, je me souhaiterais plutôt deux
+ degrés de plus dans les teintes brunes qu'un degré de plus dans les
+ teintes blanches....</p>
+
+ <p>«Le désir, le v&oelig;u de mon âme, c'est de fonder une nationalité
+ africaine. Je veux un peuple qui ait une existence séparée,
+ indépendante, propre à lui. Où sera la patrie de ce peuple? Je regarde
+ autour de moi! Ce n'est point dans Haïti; il n'y a pas là d'éléments:
+ <span class="pagenum"><a name="Page_423" id="Page_423">423</a></span> les ruisseaux ne remontent pas leur cours, la race qui a formé le
+ caractère des Haïtiens était abâtardie, épuisée, <ins class="correction" title="allanguie">alanguie</ins>; il faudra des
+ siècles pour qu'Haïti devienne quelque chose.</p>
+
+ <p>«Où donc aller?</p>
+
+ <p>«Sur la côte d'Afrique je vois une république, une république formée
+ d'hommes choisis, qui, par leur énergie et une instruction qu'ils se
+ sont donnée à eux-mêmes, se sont, pour la plupart, individuellement
+ élevés au-dessus de leur primitive condition d'esclaves. Cette
+ république a fait le stage de sa faiblesse, et elle est enfin devenue
+ une nation à la face du monde, une nation reconnue par la France et par
+ l'Angleterre....</p>
+
+ <p>«Voilà où je veux aller: voilà le peuple dont je veux être.</p>
+
+ <p>«Je sais bien que vous serez contre moi; mais avant de frapper, écoutez!</p>
+
+ <p>«Pendant mon séjour en France, j'ai suivi de l'&oelig;il, avec le plus
+ profond intérêt, les péripéties de ma race en Amérique. J'ai pris garde
+ aux luttes des abolitionnistes et des colons. A cette distance, étant
+ simple spectateur, j'ai reçu des impressions qui n'auraient pas été les
+ mêmes, si j'eusse pris part à la querelle.</p>
+
+ <p>«Je sais que, dans la bouche de mes adversaires, cette Libéria a fourni
+ toute sorte d'arguments contre nous: on en a fait des portraits de
+ fantaisie, pour retarder l'heure de notre émancipation. Mais, au-dessus
+ de tous ces inventeurs, n'y a-t-il pas Dieu? Pour moi, voilà la
+ question: ses lois ne sont-elles pas au-dessus des défenses des hommes,
+ et ne peut-il pas fonder notre nationalité?</p>
+
+ <p>«A notre époque, une nation se crée en un jour. Aujourd'hui une nation
+ jaillit du sol et trouve, résolus à l'avance et sous sa main, tous les
+ problèmes de la vie sociale et républicaine: on n'a pas à découvrir; il
+ ne reste plus que la peine d'appliquer. Réunissons donc tous ensemble
+ nos communs efforts, et voyons ce que nous pourrons faire de cette
+ entreprise nouvelle. Le continent tout entier de cette splendide Afrique
+ s'étend devant nous et devant nos enfants....</p>
+
+ <p>«Elle aussi, notre nation, verra rouler sur ses bords, comme les flots
+ d'un océan, la civilisation et le christianisme, et les puissantes
+ républiques que nous fonderons, croissant avec la rapidité des
+ végétations tropicales, braveront la durée des siècles.</p>
+
+ <p>«Direz-vous que je déserte la cause de mes frères? Non! si je les oublie
+ un jour, une heure de ma vie, que Dieu m'oublie à mon tour! Mais que
+ puis-je faire pour eux ici? Puis-je briser leurs chaînes? Non; comme
+ individu, je ne le puis.... Laissez-moi donc m'éloigner! que je fasse
+ partie d'une nation.... que j'aie ma <span class="pagenum"><a name="Page_424" id="Page_424">424</a></span> voix dans les conseils d'un
+ peuple, et alors je parlerai! une nation a le droit de demander,
+ d'exiger, de discuter, de plaider la cause de sa race.... Ce droit, un
+ individu ne l'a pas!</p>
+
+ <p>«Si jamais l'Europe devient une grande fédération, et j'ai trop de foi
+ en Dieu pour ne pas l'espérer! si elle abolit le servage, et tout ce
+ qu'il y a d'oppressif et d'injuste dans les inégalités sociales.... si,
+ comme la France et l'Angleterre, elle reconnaît notre position.... alors
+ nous porterons notre appel devant le grand congrès des nations, et nous
+ plaiderons la cause de notre race vaincue et enchaînée! et alors il ne
+ sera pas possible que cette intelligente et libre Amérique ne veuille
+ pas effacer de son écusson cette barre sinistre qui la dégrade parmi les
+ nations, et qui est une malédiction pour elle aussi bien que pour ses
+ esclaves!</p>
+
+ <p>«Vous me direz que notre race a le droit de se mêler à la république
+ américaine aussi bien que les Irlandais, les Allemands, les Suédois.</p>
+
+ <p>«Soit!</p>
+
+ <p>«Nous devrions être libres de nous rencontrer avec les Américains, de
+ nous mêler à eux.... et de nous élever par notre mérite personnel sans
+ aucune considération de caste ou de couleur.... Ceux qui nous refusent
+ ce droit sont inconséquents avec le principe d'égalité humaine si
+ hautement professé, et ce droit, c'est ici surtout qu'on devrait nous le
+ reconnaître. Nous avons plus que les simples droits de l'homme, nous
+ pouvons demander la réparation de l'injure faite à notre race.... Mais
+ je ne demande pas cela.... ce que je demande, c'est un pays.... c'est
+ une nation dont je sois! Je crois que parmi la race africaine, ces
+ principes se développeront un jour à la lumière de la civilisation
+ chrétienne. Vos mérites ne sont pas les mêmes que ceux de la race
+ anglo-saxonne, mais je crois qu'ils sont d'un degré plus haut dans
+ l'ordre moral. Les destinées du monde ont été confiées à la race
+ anglo-saxonne, à l'époque violente du défrichement et de la lutte. Elle
+ possède tout ce qu'il fallait pour cette mission, la rudesse, l'énergie,
+ l'inflexibilité.... Comme chrétien, j'attends qu'il s'ouvre une ère
+ nouvelle. Nous sommes sur le point de la voir paraître.... les
+ convulsions qui bouleversent aujourd'hui les peuples ne sont, je
+ l'espère, que l'enfantement douloureux de la paix et de la fraternité
+ universelles.</p>
+
+ <p>«J'en ai la confiance; le développement de l'Afrique sera chrétien. Si
+ nous ne sommes point la race de la domination et du commandement, nous
+ sommes, du moins, la race de l'affection, de la magnanimité et du
+ pardon. Après avoir été précipités dans la fournaise ardente de
+ l'injustice, il faut que nous nous attachions <span class="pagenum"><a name="Page_425" id="Page_425">425</a></span> plus étroitement que
+ les autres à cette sublime doctrine du pardon et de l'amour; là sera
+ notre victoire. Notre mission est de la répandre sur le continent
+ africain.</p>
+
+ <p>«Je me rends justice, je sens que je suis trop faible pour cette
+ mission.... J'ai dans les veines trop de ce sang brûlé et corrompu des
+ Saxons.... Mais j'ai tout près de moi un éloquent prédicateur de
+ l'Évangile.... ma femme.... ma belle Élisa! Quand je m'égare, son doux
+ esprit me retient; elle remet sous mes yeux la mission chrétienne de
+ notre race. Comme patriote chrétien, comme prédicateur de l'Évangile, je
+ retourne vers mon pays, ma glorieuse Afrique, la terre de mon choix!
+ C'est à elle, dans mon c&oelig;ur, que j'applique parfois ces splendides
+ paroles des prophètes: «Parce que tu es abandonnée et détestée, et que
+ les hommes ne voulaient plus te traverser, je te donnerai une éternelle
+ suprématie, qui fera la joie de tes générations sans nombre!»</p>
+
+ <p>«Vous me direz que je suis un enthousiaste, que je n'ai pas réfléchi à
+ ce que j'entreprends.... Au contraire, j'ai pesé et calculé. Je vais à
+ Libéria, non pas comme à un Élysée romanesque, mais comme à un champ de
+ travail.... et je travaillerai des deux mains.... je travaillerai
+ dur.... malgré les difficultés et les obstacles.... je travaillerai
+ jusqu'à ce que je meure! Voilà pourquoi je pars.... je n'aurai pas de
+ déceptions.</p>
+
+ <p>«Quoi que vous pensiez de ma détermination, gardez-moi toujours votre
+ confiance.... et pensez, quoi que je fasse, que j'agirai toujours avec
+ un c&oelig;ur dévoué à mon peuple!</p>
+
+ <p class="right">«<span class="smcap">Georges Harris.</span>»</p>
+</div>
+
+<hr class="dots" />
+
+<p>Quelques semaines après, Georges, sa s&oelig;ur, sa mère, sa femme et ses
+enfants s'embarquaient pour l'Afrique. Nous nous trompons fort, ou le
+monde entendra encore parler de lui!</p>
+
+<p>Nous n'avons rien à dire de nos autres personnages.</p>
+
+<p>Un mot pourtant sur miss Ophélia et sur Topsy, et un chapitre d'adieu,
+que nous dédierons à Georges Shelby!</p>
+
+<p>Miss Ophélia emmena Topsy avec elle dans le Vermont. Grande fut la
+surprise de ce respectable corps délibérant, qu'une bouche de la
+Nouvelle-Angleterre appelle toujours «nos gens.» Nos gens pensèrent donc
+tout d'abord que c'était une addition aussi bizarre qu'inutile à leur
+maison, très-complétement montée. Mais les efforts de miss Ophélia pour
+remplir le devoir d'éducation qu'elle avait accepté avaient été
+couronnés d'un tel succès, que Topsy se concilia rapidement les bonnes
+grâces et les faveurs de la famille et de <span class="pagenum"><a name="Page_426" id="Page_426">426</a></span> tout le voisinage.
+Parvenue à l'adolescence, elle demanda à être baptisée, et elle devint
+membre de l'Église chrétienne de sa ville. Elle montra tant
+d'intelligence, de zèle, d'activité et un si vif désir de faire le bien,
+qu'on l'envoya, en qualité de missionnaire, dans une des stations
+d'Afrique; et cet actif et ingénieux esprit, qui avait fait d'elle un
+enfant si remuant et si vif, elle l'employa, d'une façon plus utile et
+plus noble, à instruire les enfants de son pays.</p>
+
+<p>Peut-être quelques mères seront heureuses d'apprendre que les recherches
+de Mme de Thou la mirent enfin sur les traces du fils de Cassy. C'était
+un grand jeune homme énergique; il avait réussi à s'enfuir quelques
+années avant sa mère. Il avait été accueilli et instruit dans le nord
+par des amis dévoués au malheur. Il rejoindra bientôt sa famille en
+Afrique.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>CHAPITRE XLIV.<a name="ch44" id="ch44"></a></h2>
+
+<h3>Le libérateur.</h3>
+
+<p>Georges Shelby n'avait écrit qu'une seule ligne à sa mère pour lui
+apprendre le moment de son retour. Il n'avait pas eu le c&oelig;ur de
+raconter la scène de mort à laquelle il avait assisté; il avait essayé
+plusieurs fois.... ses souvenirs l'avaient comme suffoqué. Il finissait
+toujours par déchirer son papier, essuyait ses yeux et sortait pour
+retrouver un peu de calme.</p>
+
+<p>Toute la maison fut en rumeur joyeuse le jour où l'on attendait
+l'arrivée du jeune maître.</p>
+
+<p>Mme Shelby était assise dans son salon. Un bon feu chassait l'humidité
+des derniers soirs d'automne. Sur la table du souper brillaient la riche
+vaisselle et les cristaux à facettes.</p>
+
+<p>La mère Chloé présidait à tout l'arrangement.</p>
+
+<p>Elle avait une robe neuve de calicot avec un beau tablier blanc et un
+superbe turban. Sa face noire et polie brillait de plaisir.... Elle
+s'attardait, avec toutes sortes de ponctualités minutieuses, autour de
+la table, pour avoir le prétexte de causer encore un peu avec sa
+maîtresse.</p>
+
+<p>«Oh! là! comme il va se trouver bien! dit-elle. Là! je mets son couvert
+à la place qu'il aime, du côté du feu. M. Georges veut toujours une
+place chaude. Eh bien! pourquoi Sally n'a-t-elle point sorti la
+meilleure théière? La petite neuve que M. Georges a achetée pour madame
+à la Noël.... Je vais la prendre. Madame a <span class="pagenum"><a name="Page_427" id="Page_427">427</a></span> reçu des nouvelles de M.
+Georges? ajouta-t-elle d'un ton assez inquiet....</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Chloé. Une seule ligne pour me dire qu'il compte venir
+aujourd'hui. Pas un mot de plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et pas un mot de mon pauvre vieil homme? dit Chloé en retournant les
+tasses.</p>
+
+<p>&mdash;Non, rien, Chloé; il dit qu'il nous apprendra tout ici.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien là M. Georges.... il aime toujours à dire tout lui-même.
+C'est toujours comme ça avec lui. Je ne sais pas, pour ma part, comment
+les blancs s'y prennent pour écrire tant.... comme ils font.... C'est si
+long et si difficile d'écrire!»</p>
+
+<p>Mme Shelby sourit.</p>
+
+<p>«Je crois bien que mon pauvre vieil homme ne reconnaîtra pas les
+enfants.... Et la petite? Dame! est-elle forte maintenant! Elle est
+bonne aussi, et jolie, jolie! Elle est maintenant à la maison pour
+surveiller le gâteau.... Je lui ai fait un gâteau juste comme il les
+aime.... et la cuisson à point pour lui. Il est comme celui.... le
+matin.... quand il partit! Dieu! comme j'étais, moi, ce matin-là!»</p>
+
+<p>Mme Shelby soupira. Elle avait un poids sur le c&oelig;ur.... Elle était
+tourmentée depuis qu'elle avait reçu la lettre de son fils.... Elle
+pressentait quelque malheur derrière ce voile du silence.</p>
+
+<p>«Madame a les billets? dit Chloé d'un air inquiet.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Chloé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est que je veux montrer les mêmes billets à mon pauvre homme, les
+mêmes que le <i>chabricant</i> m'a donnés.... «Chloé!» me dit-il, «je
+voudrais vous garder plus longtemps!&mdash;Merci! maître, lui dis-je, mais
+mon pauvre homme revient, et madame ne peut se passer de moi plus
+longtemps....» Voilà juste ce que je lui dis.... Un très-joli homme, ce
+M. Jones!»</p>
+
+<p>Chloé avait insisté pour que l'on gardât les billets avec lesquels on
+avait payé ses gages, afin de les montrer à son mari, comme preuve de
+ses talents. Mme Shelby avait consenti de bonne grâce à lui faire ce
+petit plaisir.</p>
+
+<p>«Il ne connaît pas Polly, mon vieil homme.... non! il ne la connaît
+pas!... oh! voilà cinq ans qu'ils l'ont pris!... elle n'était qu'un
+baby.... elle ne pouvait pas se tenir debout. Vous souvenez-vous,
+madame, comme il avait peur qu'elle ne tombât quand elle essayait de
+marcher.... pauvre cher homme!»</p>
+
+<p>On entendit un bruit de roues.</p>
+
+<p>«Monsieur Georges!» Et Chloé bondit vers la fenêtre.</p>
+
+<p>Mme Shelby courut à la porte du vestibule; elle serra son fils dans <span class="pagenum"><a name="Page_428" id="Page_428">428</a></span>
+ses bras. Chloé, immobile, voulait de ses regards percer l'obscurité de
+la nuit.</p>
+
+<p>«Pauvre mère Chloé!» dit Georges tout ému.</p>
+
+<p>Et il prit la main noire entre ses deux mains.</p>
+
+<p>«J'aurais donné toute ma fortune pour le ramener avec moi; mais il est
+parti vers un monde meilleur.»</p>
+
+<p>Mme Shelby laissa échapper un cri de douleur.</p>
+
+<p>Chloé ne dit rien.</p>
+
+<p>On entra dans la salle à manger.</p>
+
+<p>L'argent de Chloé était encore sur la table.</p>
+
+<p>«Là! dit-elle en rassemblant les billets qu'elle tendit à sa maîtresse
+d'une main tremblante.... il n'y a plus besoin de les regarder ni d'en
+parler maintenant.... je savais bien que cela serait ainsi.... vendu et
+tué sur ces vieilles plantations!»</p>
+
+<p>Chloé se retourna et sortit fièrement de la chambre.... Mme Shelby la
+suivit, prit une de ses mains, la fit asseoir sur une chaise et s'assit
+à côté d'elle.</p>
+
+<p>«Ma pauvre bonne Chloé!»</p>
+
+<p>Chloé appuya sa tête sur l'épaule de sa maîtresse, et sanglota.</p>
+
+<p>«Oh! madame excusez-moi! mon c&oelig;ur se brise.... voilà tout!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, Chloé, dit Mme Shelby en versant des larmes abondantes.
+Je ne puis vous consoler.... Jésus le peut: il guérit le c&oelig;ur malade,
+il ferme les blessures....»</p>
+
+<p>Il y eut quelques instants de silence, et ils pleurèrent tous ensemble.</p>
+
+<p>Enfin, Georges s'assit auprès de l'affligée et, avec une éloquence
+pleine de simplicité, il lui dépeignit cette scène de mort, glorieuse
+comme un triomphe, et répéta les paroles d'amour et de tendresse de son
+dernier message.</p>
+
+<p>Un mois après, tous les esclaves de l'habitation Shelby étaient réunis
+dans le grand salon, pour entendre une communication de leur jeune
+maître.</p>
+
+<p>Quelle fut leur surprise, quand ils le virent paraître avec une liasse
+de papiers! c'étaient leurs billets d'affranchissement, il les lut tous
+successivement et les leur présenta à chacun: c'étaient des larmes, des
+sanglots et des acclamations!</p>
+
+<p>Beaucoup cependant le supplièrent de ne pas les renvoyer; ils se
+pressaient autour de lui et voulaient le forcer de reprendre ses
+billets.</p>
+
+<p>«Nous n'avons pas besoin d'être plus libres que nous le sommes; nous ne
+voulons pas quitter notre vieille maison, ni monsieur, ni madame, ni le
+reste....</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_429" id="Page_429">429</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Mes bons amis, dit Georges, dès qu'il put obtenir un instant de
+silence, vous n'avez pas besoin de me quitter: la ferme veut autant de
+mains que par le passé; mais, hommes et femmes, vous êtes tous
+libres.... Je vous payerai pour votre travail des gages dont nous
+conviendrons. Si je meurs, ou si je me ruine, choses qui, après tout,
+peuvent arriver, vous aurez du moins l'avantage de ne pas être saisis et
+vendus. Je resterai sur la ferme, et je vous apprendrai.... il faudra
+peut-être un peu de temps pour cela.... à user de vos droits d'hommes
+libres. J'espère que vous serez bons et tout disposés à apprendre. Dieu
+me donne la confiance que moi, de mon côté, je serai fidèle à la mission
+que j'accepte de vous instruire. Et maintenant, mes amis, regardez le
+ciel, et remerciez Dieu de ce bienfait de la liberté!»</p>
+
+<p>Un vieux nègre, patriarche blanchi sur la ferme, et maintenant aveugle,
+se leva, étendit ses mains tremblantes et s'écria: «Remercions le
+Seigneur!» Tous s'agenouillèrent. Jamais <i>Te Deum</i> plus touchant, plus
+sincèrement parti du c&oelig;ur ne s'élança vers le ciel: il n'avait pas,
+il est vrai, pour accompagnement les grandes voix de l'orgue, le son des
+cloches et le grondement du canon; mais il partait d'un c&oelig;ur honnête!</p>
+
+<p>Un autre se leva à son tour et entonna une hymne méthodiste, dont le
+refrain était:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">Pécheurs rachetés, enfin voici l'heure,</span><br />
+ <span class="i0">L'heure de rentrer dans votre demeure!</span><br />
+ </div>
+</div>
+
+<p>«Encore un mot, dit Georges en mettant un terme à toutes ces
+félicitations. Vous vous rappelez, leur dit-il, notre bon père Tom?»</p>
+
+<p>Il leur fit alors un récit rapide de sa mort, et leur redit les adieux
+dont il s'était chargé pour tous les habitants de la ferme.</p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«C'est sur son tombeau, mes amis, que j'ai résolu devant Dieu que je ne
+ posséderais jamais un esclave, tant qu'il me serait possible de
+ l'affranchir.... et que personne, à cause de moi, ne courrait le risque
+ d'être arraché à son foyer, à sa famille, pour aller mourir, comme il
+ est mort, sur une plantation solitaire.... Amis! chaque fois que vous
+ vous réjouirez d'être libres, songez que votre liberté, vous la devez à
+ cette pauvre bonne âme, et payez votre dette en tendresse à sa femme et
+ à ses enfants.... Pensez à votre liberté chaque fois que vous verrez la
+ case de l'oncle Tom; qu'elle vous rappelle l'exemple qu'il vous a
+ laissé, marchez sur ses traces, et, comme lui, soyez honnêtes, fidèles
+ et chrétiens.»</p>
+</div>
+
+<hr class="small" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_430" id="Page_430">430</a></span></p>
+
+<h2>CHAPITRE XLV.<a name="ch45" id="ch45"></a></h2>
+
+<h3>Quelques remarques pour conclure.</h3>
+
+<p>On a souvent demandé à l'auteur si cette histoire était réelle. A des
+questions venues de divers pays, nous devons faire une réponse générale.</p>
+
+<p>Tous les épisodes qui composent ce récit sont de la plus sévère
+authenticité. L'auteur en a été le témoin ou il les tient de ses amis
+personnels. Les caractères sont des portraits d'après nature. La plupart
+des paroles qu'il met dans la bouche des personnes ont été prononcées
+par elles; c'est une fidélité textuelle.</p>
+
+<p>Élisa, par exemple, est un portrait, au moral comme au physique;
+l'incorruptible fidélité, la piété de Tom ont plus d'un modèle.
+Quelques-unes des scènes les plus romanesques et les plus tragiques de
+ce livre ont un pendant dans les réalités les plus positives.</p>
+
+<p>Rien de plus connu que le fait de cette mère traversant l'Ohio sur la
+glace. Un frère de l'auteur, receveur dans une maison de commerce de la
+Nouvelle-Orléans, lui a conté l'histoire de la mère Prue, et lui a fait
+connaître le type de Legree: ce frère, après une visite à la plantation,
+écrivait:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Il m'a fait tâter son poing, qui était comme un marteau de forgeron, en
+ me disant qu'il s'était endurci à force d'assommer les nègres. Quand je
+ quittai l'habitation, je poussai un grand soupir, comme si je sortais de
+ l'antre d'un ogre!»</p>
+</div>
+
+<p>Quant au destin si lugubre de Tom, on n'en a eu que de trop nombreux
+exemples; des témoins vivants sont là pour attester le récit! Si l'on
+veut bien se rappeler que dans les États du sud c'est un principe de
+jurisprudence qu'une personne de couleur ne peut déposer en justice
+contre un blanc, on croira facilement qu'il peut se rencontrer, dans
+bien des cas, un maître en qui les passions dominent l'intérêt même, et
+un esclave qui possède assez de vertus et de courage pour lui résister.
+Eh bien! aujourd'hui la modération du maître est la seule sauvegarde de
+l'esclave.... des faits, trop odieux pour qu'ils passent chaque jour
+sous les yeux du public, viennent pourtant assez souvent à sa
+connaissance.... le commentaire est plus odieux que le fait lui-même!</p>
+
+<p>«Ces choses-là, dit-on, peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est
+pas l'usage!»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_431" id="Page_431">431</a></span></p>
+
+<p>Si les lois de la Nouvelle-Angleterre permettaient à un maître de
+torturer quelquefois.... et jusqu'à ce que mort s'ensuive, les ouvriers
+qu'il a chez lui, aurait-on le même calme et dirait-on encore:</p>
+
+<p>«Ces choses-là peuvent bien arriver quelquefois, mais ce n'est pas
+l'usage!»</p>
+
+<p>C'est là une injustice inhérente au système de l'esclavage; sans
+l'esclavage elle n'existerait pas!</p>
+
+<p>Les incidents qui ont suivi la capture du navire <i>la Perle</i> ont donné
+assez de notoriété à la vente publique et scandaleuse de quelques belles
+jeunes filles, quarteronnes ou mulâtresses. Laissons parler l'honorable
+M. Horace Mann, un des avocats des défendeurs:</p>
+
+<div class="blockquote">
+ <p>«Au nombre des soixante-six personnes qui tentèrent en 1848 de
+ s'échapper du district de Colomba sur le schooner <i>la Perle</i>, il y avait
+ plusieurs belles jeunes filles, douées de ces charmes particuliers de
+ forme et de visage, que prisent tant les amateurs.</p>
+
+ <p>«Une d'elles était Élisabeth Russell.</p>
+
+ <p>«Elle tomba bientôt dans les griffes du marchand d'esclaves et fut
+ destinée au marché de la Nouvelle-Orléans. Ceux qui la virent sentirent
+ leur c&oelig;ur touché de compassion. On offrit dix-huit cent dollars pour
+ la racheter; pour quelques-uns, c'était offrir tout ce qu'ils
+ avaient.... mais le damné marchand fut inexorable, on l'envoya à la
+ Nouvelle-Orléans. Dieu eut pitié d'elle, elle mourut en chemin.</p>
+
+ <p>«Il y avait encore deux jeunes filles nommées Edmundson. Comme on allait
+ les envoyer au marché, leur s&oelig;ur aînée vint à l'étal, pour supplier
+ ce misérable, au nom de Dieu, d'épargner ses victimes.... il se moqua de
+ ses prières, et répondit qu'elles auraient de belles robes et de belles
+ parures.</p>
+
+ <p>«Oui! dit la jeune fille, ce sera bien dans cette vie.... mais dans
+ l'autre!»</p>
+
+ <p>«Elles furent envoyées à la Nouvelle-Orléans.... Il est vrai que quelque
+ temps après elles furent rachetées à grand prix.»</p>
+</div>
+
+<p>Peut-on maintenant se récrier à propos de l'histoire d'Emmeline et de
+Cassy?</p>
+
+<p>La justice nous ordonne aussi de reconnaître que l'on rencontre parfois
+de nobles et généreuses âmes, comme celle de Saint-Clare.</p>
+
+<p>L'anecdote suivante le prouvera.</p>
+
+<p>Il y a quelques années, un jeune homme du sud était à Cincinnati, avec
+un esclave favori, qui, depuis l'enfance, avait été à son service
+personnel. L'occasion tenta l'esclave; il voulut assurer sa liberté, et
+s'enfuit chez un quaker dont la réputation était faite depuis longtemps.
+Le maître entra dans une violente colère.... il avait <span class="pagenum"><a name="Page_432" id="Page_432">432</a></span> toujours
+traité son esclave avec tant de bonté, il avait une telle confiance en
+lui, qu'il pensa tout d'abord qu'on l'avait corrompu pour l'encourager à
+fuir. Il se rendit chez le quaker, tout plein de ressentiment; mais
+comme, après tout, c'était un homme d'une rare candeur, il se calma
+bientôt et céda aux représentations de son hôte. Il y avait un côté de
+la question qu'il n'avait encore jamais envisagé. Il dit au quaker que,
+si son esclave lui disait à sa face qu'il voulait être libre, il
+s'engageait à l'affranchir.</p>
+
+<p>On arrangea une entrevue entre le maître et l'esclave; le jeune homme
+demanda à Nathan s'il avait eu jamais aucun motif de se plaindre.</p>
+
+<p>«Non, maître; vous avez toujours été bon pour moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! alors, pourquoi voulez-vous me quitter?</p>
+
+<p>&mdash;Mon maître peut mourir.... et alors, qui m'achèterait? J'aime mieux
+être libre!»</p>
+
+<p>Le jeune homme réfléchit un instant, puis, tout à coup:</p>
+
+<p>«Nathan, dit-il, je crois qu'à votre place je penserais comme vous. Vous
+êtes libre.»</p>
+
+<p>Il régularisa au même instant l'affranchissement, et déposa une somme
+entre les mains du quaker pour aider le jeune homme à ses débuts dans la
+vie; il lui laissa de plus entre les mains une lettre pleine d'affection
+et de bonté. Cette lettre, nous l'avons lue.</p>
+
+<p>L'auteur espère avoir rendu justice à la noblesse, à la générosité, à
+l'humanité qui caractérisent un si grand nombre d'habitants du sud. Leur
+exemple nous empêche de désespérer de la race humaine.... Mais nous le
+demanderons à tous ceux qui connaissent le monde, de tels caractères
+sont-ils communs, où que ce soit qu'on veuille les chercher?</p>
+
+<p>Pendant <ins class="correction" title="rajouté «de»">de</ins> longues années, l'auteur évita dans ses conversations et dans
+ses lectures de s'occuper de l'esclavage. C'était un sujet trop pénible
+pour qu'il osât y porter ses investigations.... Il espérait d'ailleurs
+que les progrès de la civilisation en auraient fait prompte et bonne
+justice. Mais depuis l'acte législatif de 1850, depuis qu'il a appris,
+avec autant de surprise que d'effroi, qu'un peuple humain et chrétien
+imposait comme un devoir aux citoyens de faire réintégrer l'esclave
+fugitif; depuis que des hommes honorables, bons, compatissants, si l'on
+veut, ont délibéré et discuté sur le point de vue religieux de la
+question, l'auteur s'est dit: «Non! ces hommes, ces chrétiens ne savent
+pas ce que c'est que l'esclavage! S'ils le savaient, ils n'auraient
+jamais soutenu une telle discussion!» Depuis ce moment l'auteur n'eut
+plus qu'un seul désir: faire voir l'esclavage dans un drame d'une
+réalité vivante. Il a essayé <span class="pagenum"><a name="Page_433" id="Page_433">433</a></span> de montrer tout: le pire et le
+meilleur. Il pense en avoir présenté assez heureusement les aspects
+favorables.... Mais qui révélera, qui révélera jamais les mystères
+cachés sous l'ombre fatale, dans cette vallée de douleurs? Habitants du
+sud! hommes et femmes au c&oelig;ur noble et généreux, dont la vertu et la
+magnanimité ont grandi en même temps que grandissaient vos épreuves,
+c'est à vous que nous ferons appel!...</p>
+
+<p>Dans le secret de vos âmes, dans vos conversations intimes, n'avez-vous
+pas maintes fois senti qu'il y a dans ce système maudit des maux et des
+douleurs dont nos tableaux ne sont que l'imparfaite esquisse?
+Pourrait-il en être autrement? L'homme est-il donc une créature à qui
+l'on puisse confier un pouvoir irresponsable? Et le système de
+l'esclavage, en refusant à l'esclave tout droit légal de témoignage ne
+fait-il pas de chaque propriétaire un despote irresponsable? Ne voit-on
+pas trop clairement les conséquences qui doivent résulter de cette
+théorie?... Oui, hommes d'honneur, hommes justes et humains, il y a
+parmi vous un sentiment public, mais il y a aussi un autre sentiment
+public parmi de vils coquins pleins de brutalité!... Et ces vils
+coquins, la loi ne leur accorde-t-elle pas le droit de posséder des
+esclaves, aussi bien qu'aux plus purs et aux meilleurs d'entre vous? Et
+qui donc osera dire que l'honneur, la justice, l'élévation et la
+tendresse des sentiments soient quelque part en ce monde le lot de la
+majorité?</p>
+
+<p>La loi américaine regarde maintenant comme un acte de piraterie la
+traite des esclaves.</p>
+
+<p>Mais ne résulte-t-il point de l'esclavage américain une traite aussi
+régulière qu'on en vit jamais sur les côtes d'Afrique?... Et qui pourra
+dire tous les c&oelig;urs qu'elle a brisés?</p>
+
+<p>Nous n'avons donné qu'une faible esquisse, qu'une peinture effacée des
+angoisses et du désespoir qui, maintenant encore, au moment même où nous
+écrivons, déchirent des milliers d'âmes par la dispersion des familles,
+par toutes les tortures infligées à une race sensible et sans défense.
+Ne voit-on pas chaque jour des mères poussées au meurtre de leurs
+enfants? et elles-mêmes, ne les voit-on pas chercher dans la mort un
+refuge contre des maux plus cruels que la mort? Qui donc inventera des
+tragédies plus poignantes que les scènes qui se passent chaque jour et à
+chaque heure dans notre pays, à l'ombre des lois américaines, à l'ombre
+de la croix du Christ?</p>
+
+<p>Et maintenant, hommes et femmes de l'Amérique, dites-moi si c'est une
+chose qu'il faille traiter légèrement, qu'il faille défendre, ou
+seulement qu'il faille taire! Fermiers du Massachussets, du <span class="pagenum"><a name="Page_434" id="Page_434">434</a></span>
+New-Hampshire, du Vermont, du Connecticut, qui lisez ce livre près de la
+flamme joyeuse de votre feu d'hiver, armateurs du Maine, marins au
+c&oelig;ur vaillant, est-ce là une chose que vous deviez encourager! Braves
+et généreux habitants de New-York, fermiers de ce riche et brillant Ohio
+ou des vastes prairies, répondez! est-ce là une chose que vous deviez
+protéger? Et vous, mères américaines, vous qui avez appris, auprès du
+berceau de vos enfants, à aimer l'humanité, à compatir à ses maux, par
+l'amour sacré que vous avez pour votre enfant, par la joie que vous
+donne ce premier-né, si beau dans son innocence.... par la pitié, par la
+tendresse maternelle avec laquelle vous avez guidé ses croissantes
+années, au nom des inquiétudes qu'il vous a causées, des prières que
+vous avez soupirées pour le salut de son âme éternelle, je vous en
+conjure! ayez pitié de ces mères qui ont autant d'affection que vous, et
+qui n'ont pas le droit légal de protéger, de guider, d'élever l'enfant
+de leurs entrailles! Oh! par l'heure terrible de la maladie, par le
+regard de ces yeux mourants que vous n'oublierez jamais, par ces
+derniers cris que vous avez entendus, quand déjà vous ne pouviez plus ni
+sauver ni soulager, par ce petit berceau vide, silencieuse et
+douloureuse demeure, je vous en conjure! pitié pour ces mères condamnées
+à pleurer éternellement leurs enfants!... O mères américaines,
+dites-moi! l'esclavage est-il une chose qu'il faille défendre,
+encourager, ou seulement passer sous silence?</p>
+
+<p>Direz-vous que les habitants des États libres n'ont rien à faire, ne
+peuvent rien faire pour ou contre lui? Plût à Dieu que cela fût! mais
+cela n'est pas! Les États libres ont soutenu, défendu, protégé; et
+devant Dieu ils sont plus coupables encore que ceux du sud, parce qu'ils
+n'ont pas pour eux l'excuse de l'éducation et de l'habitude.</p>
+
+<p>Si autrefois les mères des États libres eussent eu les sentiments
+qu'elles devaient avoir, les fils des États libres n'eussent pas été les
+plus terribles maîtres des esclaves, leur cruauté ne fût pas devenue
+proverbiale, ils n'auraient pas été les complices de l'extension de
+l'esclavage dans notre commune patrie, et, à l'heure qu'il est, ils ne
+trafiqueraient pas, comme d'une marchandise, du corps et de l'âme des
+hommes, qui jouent le même rôle que l'argent dans leurs transactions
+commerciales! Dans les cités mêmes du nord, on vend et on achète une
+multitude d'esclaves qui passent sur le marché.... Prétendra-t-on, dans
+ce cas-là, que le sud soit seul coupable?</p>
+
+<p>Hommes du nord, femmes du nord, chrétiens du nord, vous <span class="pagenum"><a name="Page_435" id="Page_435">435</a></span> avez autre
+chose à faire que de dénoncer vos frères du sud! voyez le mal qui se
+fait parmi vous!</p>
+
+<p>Quelle est l'autorité d'un individu? C'est à quoi tout individu peut
+répondre: il y a une chose que chacun peut faire; c'est un signe auquel
+il reconnaîtra s'il pense bien.... Chaque être humain est en quelque
+sorte environné d'une atmosphère de sympathique influence. L'homme qui a
+des sentiments justes et droits sur les grands intérêts de l'humanité
+est chaque jour de sa vie le bienfaiteur de la race humaine; voyez donc
+quelles sont vos sympathies, et, prenez-y garde, sont-elles en harmonie
+avec les sympathies du Christ? Ont-elles été au contraire corrompues et
+perverties par les sophismes du monde?</p>
+
+<p>Chrétiens du nord, vous avez encore une autre puissance, vous pouvez
+prier! Croyez-vous à la prière? N'est-elle pour vous qu'une tradition
+vague des temps apostoliques? Vous priez pour les païens du dehors,
+priez pour les païens du dedans. Priez pour ces malheureux chrétiens
+dont toute la chance d'amélioration religieuse se borne à un accident de
+commerce! pour qui toute adhésion aux principes du Christ est souvent
+une impossibilité, s'ils n'ont reçu d'en haut le courage et la grâce du
+martyre....</p>
+
+<p>Vous pouvez plus encore!</p>
+
+<p>Sur les rivages de nos libres États on voit aborder, pauvres, errants,
+sans toit et misérables, des débris de familles, hommes et femmes,
+échappés par un miracle de la Providence aux flots de l'esclavage; ils
+savent peu de chose! leur moralité doute et chancelle.... C'est le
+résultat d'un système qui confond tous les principes du christianisme et
+de la morale.... ils viennent chercher un refuge parmi vous, ils
+viennent chercher l'éducation, le christianisme!</p>
+
+<p>O chrétiens! que devez-vous à ces infortunés?</p>
+
+<p>Chaque chrétien d'Amérique doit s'efforcer de réparer les torts que la
+nation américaine a causés aux enfants de l'Afrique! Les portes des
+églises et des écoles se fermeront-elles devant eux? Les États se
+lèveront-ils pour les chasser loin d'eux? L'Église du Christ
+écoutera-t-elle en silence le sarcasme qu'on lance contre eux? Se
+détournera-t-elle sans pitié de ces mains tendues vers elle?
+Encouragera-t-elle, en se taisant, la cruauté qui voudrait les chasser
+de nos frontières? S'il en doit être ainsi, ce sera là un lamentable
+spectacle! S'il en doit être ainsi, ce pays aura raison de trembler,
+quand il se rappellera que le destin est dans la main de celui qui est
+plein de pitié et de compassion tendre!</p>
+
+<p>Mais, direz-vous, nous n'avons pas besoin d'eux ici, qu'ils aillent en
+Afrique!</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_436" id="Page_436">436</a></span></p>
+
+<p>Que Dieu ait daigné leur préparer un refuge en Afrique, c'est là, je le
+reconnais, un fait immense! Mais ce n'est pas une raison pour que
+l'Église du Christ rejette sur une race étrangère la tâche que son
+caractère lui impose.</p>
+
+<p>Remplir Libéria d'une race inexpérimentée, à demi barbare, qui vient
+d'échapper aux chaînes de l'esclavage, ce serait prolonger pour des
+siècles les luttes et les conflits qui suivent toujours l'inexpérience
+des entreprises nouvelles. Que l'Église du nord reçoive ces infortunés,
+selon les intentions du Christ; qu'ils puissent profiter des avantages
+d'une éducation chrétienne, jusqu'à ce qu'eux-mêmes aient cueilli les
+fruits de la maturité intellectuelle et morale.... et alors vous les
+aiderez à gagner les rivages de leur Afrique, où ils mettront en
+pratique les leçons reçues chez vous!</p>
+
+<p>Il y a dans le nord une société trop peu nombreuse, hélas! qui a fait
+cela.... et ce pays a déjà pu voir des hommes, jadis esclaves, qui ont
+rapidement acquis l'instruction, la fortune et la réputation. Ils ont
+fait preuve d'un talent qui, eu égard aux circonstances, était vraiment
+remarquable.... ils ont également, pour le rachat et la délivrance de
+leurs frères encore esclaves, donné des preuves éclatantes d'affection,
+de tendresse, de dévouement et d'héroïsme.</p>
+
+<p>Nous avons vécu plusieurs années sur la limite frontière des États où
+règne encore l'esclavage. Nous avons eu l'occasion de faire de
+nombreuses observations sur des hommes qui avaient été précédemment
+esclaves. Nous en avons eu pour domestiques; souvent, à défaut d'autre
+école, ils ont reçu nos leçons, mêlés à nos enfants, à l'école de la
+famille. Le témoignage des missionnaires du Canada est venu encore
+renforcer notre expérience. Il y a tout à espérer de l'intelligence de
+cette race.</p>
+
+<p>Le plus vif désir de l'esclave émancipé, c'est d'acquérir de
+l'instruction; ils feront tout, ils donneront tout, pour que leurs
+enfants soient instruits; ils sont intelligents et apprennent vite. On
+nous le dit et nous l'avons vu; on en a des preuves plus convaincantes
+encore dans les résultats que nous offrent les écoles fondées pour eux
+dans le Canada.</p>
+
+<p>Nous croyons devoir mettre sous les yeux de nos lecteurs les résultats
+suivants, qui nous sont fournis par C. E. Stowe, alors professeur au
+séminaire de Lane, dans l'Ohio, aujourd'hui résidant à Cincinnati: ils
+montreront tout ce dont la race est capable, même quand elle n'a pour
+elle aucune sorte d'encouragement et d'appui.</p>
+
+<p>Nous ne donnons que les initiales. Tous ces individus demeurant
+maintenant à Cincinnati.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_437" id="Page_437">437</a></span></p>
+
+<p>B..., fabricant de meubles, depuis vingt ans dans cette ville, possède
+dix mille dollars, prix de son travail; anabaptiste.</p>
+
+<p>C..., nègre pur sang, volé en Afrique; vendu à la Nouvelle-Orléans;
+libre depuis quinze ans. S'est racheté pour six cents dollars; fermier.
+Plusieurs fermes dans l'Indiana; presbytérien. Possède de quinze à vingt
+mille dollars, prix de son travail.</p>
+
+<p>K..., nègre pur sang, marchand, riche de trente mille dollars, âgé de
+quarante ans: libre depuis six ans. S'est racheté pour dix-huit cents
+dollars, lui et sa famille; anabaptiste. A reçu de son maître un legs
+qu'il a augmenté.</p>
+
+<p>G..., également noir, barbier et garçon d'hôtel. Vient du Kentucky:
+libre depuis dix-neuf ans. A payé trois mille dollars pour lui et sa
+famille; en possède maintenant vingt mille. Diacre de l'église
+anabaptiste.</p>
+
+<p>C. D..., nègre trois quarts, blanchisseur; du Kentucky: libre depuis
+neuf ans; s'est racheté pour quinze cents dollars, lui et les siens,
+vient de mourir à l'âge de soixante ans; fortune, six mille dollars.</p>
+
+<p>M. Stowe ajoute: «J'ai eu des relations personnelles avec tous ces
+individus, à l'exception de G. Je suis donc parfaitement certain des
+détails que je donne.»</p>
+
+<p>L'auteur se rappelle encore une femme de couleur, avancée en âge, qui
+était blanchisseuse dans la famille de son père. La fille de cette
+femme, d'une activité et d'une intelligence remarquables, à force de
+travail, de privations, d'économie, de dévouement infatigable, mit de
+côté deux cents dollars pour racheter son mari. Elle les portait, au fur
+et à mesure de son gain, chez le maître de l'esclave: elle mourut; il
+manquait encore cent dollars.... le maître ne rendit rien!</p>
+
+<p>Ce ne sont là que des exemples choisis entre mille, pour prouver à quel
+point les esclaves rachetés se montrent patients, honnêtes, énergiques
+et dévoués.</p>
+
+<p>Et, qu'on ne l'oublie pas, pour arriver à la conquête d'une certaine
+fortune et d'une position sociale, ils ont eu à lutter contre tous les
+obstacles et contre tous les découragements! L'homme de couleur, d'après
+la loi de l'Ohio, ne peut pas voter; jusqu'à ces dernières années, il ne
+pouvait non plus déposer en justice dans une affaire contre un blanc.</p>
+
+<p>Ces exemples ne sont pas renfermés dans les limites de l'Ohio.</p>
+
+<p>Dans tous les États de l'Union, nous voyons des hommes échappés d'hier
+au lien de l'esclavage, et qui, en se donnant eux-mêmes une solide
+éducation, se sont élevés à des positions sociales éminentes.... <span class="pagenum"><a name="Page_438" id="Page_438">438</a></span>
+Pennington dans le clergé, Douglas et Ward parmi les éditeurs, en sont
+des exemples bien connus.</p>
+
+<p>Si cette race persécutée et mise par nous dans une position
+d'infériorité a néanmoins tant fait, combien n'eût-elle pas fait
+davantage, si l'Église du Christ eût agi envers elle dans l'esprit du
+Christ?</p>
+
+<p>Aujourd'hui l'on voit les nations trembler et chanceler! Une influence
+secrète et puissante les élève et les abaisse, comme fait la terre dans
+ses ébranlements. L'Amérique est-elle en sûreté? Les peuples qui portent
+dans leur sein de grandes injustices irréparées portent en même temps
+les éléments de ce tremblement de terre du monde moral.</p>
+
+<p>Que veut donc cette agitation universelle du globe? Que veulent donc ces
+murmures inarticulés de toutes les langues? On les devine. Ils veulent
+la revendication de la liberté et de l'égalité.</p>
+
+<p>O Église du Christ! comprends donc le signe des temps! ce pouvoir
+nouveau, n'est-ce pas l'esprit de celui dont le royaume est encore à
+venir, et dont la volonté doit être faite sur la terre comme aux cieux?</p>
+
+<p>Mais qui pourra donc habiter le jour de son apparition? «Car ce jour
+brûlera comme une fournaise, et il apparaîtra, irrécusable témoin,
+contre ceux qui volent le salaire des pauvres, qui dépouillent
+l'orphelin et la veuve et qui violent les droits de l'étranger, et il
+mettra en pièces l'oppresseur.»</p>
+
+<p>Ah! ces terribles paroles ne sont-elles point adressées à la nation qui
+porte dans son sein une si grande injustice? Chrétiens! chaque fois que
+vous priez pour l'avènement du royaume du Christ, pouvez-vous oublier
+les menaçantes prophéties qui l'accompagnent? Redoutable association! le
+jour des vengeances dans l'année de la Rédemption!</p>
+
+<p>Et cependant, un jour de grâce nous est accordé. Le nord comme le sud a
+été coupable devant Dieu, et l'Église du Christ a un terrible compte à
+rendre! Ce n'est pas en se réunissant pour protéger l'injustice et la
+cruauté, et en mettant en commun leur capital de péchés, que les États
+de l'Union américaine parviendront à se sauver: ils se sauveront par le
+repentir, par la justice, par la pitié. La loi éternelle de la pesanteur
+qui précipite la meule de moulin au fond de l'Océan n'est pas plus
+certaine que cette loi, éternelle aussi, qui veut que l'injustice et la
+cruauté fassent descendre sur les nations la colère du Dieu
+tout-puissant!<br /><br /></p>
+
+<p class="center">FIN.</p>
+
+<hr class="small" />
+
+<h2>TABLE DES CHAPITRES.<a name="table_des_chapitres" id="table_des_chapitres"></a></h2>
+
+<table summary="table_des_chapitres" border="0" cellspacing="0">
+ <colgroup span="2">
+ <col width="500" />
+ <col width="20" />
+ </colgroup>
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">&nbsp;</td>
+ <td class="tdrtop">Pages</td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop">Préface</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch0">I</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chapitre I.</span>&mdash;Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment
+ humain</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch1">1</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. II.</span>&mdash;La mère</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch2">11</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. III.</span>&mdash;Époux et père</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch3">14</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. IV.</span>&mdash;Une soirée dans la case de l'oncle Tom</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch4">19</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. V.</span>&mdash;Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine
+ quand elle change de propriétaire</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch5">30</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VI.</span>&mdash;Découvertes</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch6">38</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VII.</span>&mdash;Les angoisses d'une mère</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch7">47</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. VIII.</span>&mdash;Les chasseurs d'hommes</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch8">59</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. IX.</span>&mdash;Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch9">74</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. X.</span>&mdash;Livraison de la marchandise</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch10">90</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XI.</span></td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch11">100</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XII.</span>&mdash;Un commerce permis par la loi</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch12">113</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIII.</span>&mdash;Chez les quakers</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch13">130</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIV.</span>&mdash;Évangéline</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch14">139</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XV.</span>&mdash;Le nouveau maître de Tom</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch15">148</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVI.</span>&mdash;La maîtresse de Tom et ses opinions</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch16">163</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVII.</span>&mdash;Comment se défend un homme libre</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch17">180</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XVIII.</span>&mdash;Expériences et opinions de miss Ophélia</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch18">196</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XIX.</span>&mdash;Où l'on parle encore des expériences et des opinions
+ de miss Ophélia</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch19">211</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XX.</span>&mdash;Topsy</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch20">230</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXI.</span>&mdash;Le <ins class="correction" title="Kentucki">Kentucky</ins></td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch21">244</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXII.</span>&mdash;L'arbre se flétrit.&mdash;La fleur se fane</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch22">249</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIII.</span>&mdash;Henrique</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch23">256</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIV.</span>&mdash;Sinistres présages</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch24">264</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXV.</span>&mdash;La petite Évangéline</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch25">270</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVI.</span>&mdash;La mort</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch26">275</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVII.</span>&mdash;La fin de tout ce qui est terrestre</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch27">288</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXVIII.</span>&mdash;Réunion</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch28">296</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXIX.</span>&mdash;Les abandonnés</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch29">310</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXX.</span>&mdash;Un magasin d'esclaves</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch30">317</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXI.</span>&mdash;La traversée </td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch31">327</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXII.</span>&mdash;Lieux sombres</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch32">333</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIII.</span>&mdash;Cassy</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch33">342</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIV.</span>&mdash;Histoire de la quarteronne</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch34">349</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXV.</span>&mdash;Les gages de tendresse</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch35">359</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVI.</span>&mdash;Emmeline et Cassy</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch36">366</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVII.</span>&mdash;Liberté</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch37">373</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXVIII.</span>&mdash;La victoire</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch38">379</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XXXIX.</span>&mdash;Le stratagème</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch39">389</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XL.</span>&mdash;Le martyr</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch40">399</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLI.</span>&mdash;Le jeune maître</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch41">406</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLII.</span>&mdash;Une histoire de revenants véritable</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch42">412</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLIII.</span>&mdash;Résultats</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch43">418</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLIV.</span>&mdash;Le libérateur</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch44">426</a></td>
+ </tr>
+ <tr>
+ <td class="tdltop"><span class="smcap">Chap. XLV.</span>&mdash;Quelques remarques pour conclure</td>
+ <td class="tdrtop"><a href="#ch45">430</a></td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<p class="center">Imprimerie de Ch. Lahure (ancienne maison Crapelet)<br />
+rue de Vaugirard, 9, près de l'Odéon.</p>
+
+<hr class="small2" />
+
+<h2>NOTES</h2>
+
+<div class="footnotes">
+ <div class="footnote">
+ <p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> On sait que dans une bouche anglaise <i>gentleman</i> veut dire <i>homme
+ comme il faut</i>. On ne <i>naît</i> pas gentleman, on le <i>devient</i>. (<i>Note du
+ traducteur.</i>)</p>
+
+ <p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> On sait que les missionnaires évangéliques parcourent les États de
+ l'Amérique, s'arrêtant pour prêcher partout où se trouvent des hommes
+ disposés à les entendre. (<i>Note du traducteur.</i>)</p>
+
+ <p><a name="Footnote_3" id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> <i>Six cents dollars.</i> Quand les Américains ne nomment pas leur
+ monnaie, ils sous-entendent le dollar. Le dollar est le sesterce
+ américain. (<i>Note du traducteur.</i>)</p>
+
+ <p><a name="Footnote_4" id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Très-jeune enfant.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_5" id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> La Bible.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_6" id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> Depuis le mariage.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_7" id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Eau-de-vie.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_8" id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> Ces mots sont en français dans le texte original.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_9" id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Les pieds anglais et américains sont moins longs que notre <i>pied de
+ roi</i>.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_10" id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L'anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_11" id="Footnote_11" href="#FNanchor_11"><span class="label">[11]</span></a> <i>Go-a-head</i> est, on le sait, la devise de l'audace américaine.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_12" id="Footnote_12" href="#FNanchor_12"><span class="label">[12]</span></a> Nous n'avons pas besoin d'avertir nos lecteurs que nous traduisons
+ avec la plus scrupuleuse fidélité.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_13" id="Footnote_13" href="#FNanchor_13"><span class="label">[13]</span></a> On sait que les quakers tutoient toujours.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_14" id="Footnote_14" href="#FNanchor_14"><span class="label">[14]</span></a> Journal de la Nouvelle-Orléans.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_15" id="Footnote_15" href="#FNanchor_15"><span class="label">[15]</span></a> Autorisation de justice.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_16" id="Footnote_16" href="#FNanchor_16"><span class="label">[16]</span></a> Mrs Beecher est la femme d'un ministre protestant.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_17" id="Footnote_17" href="#FNanchor_17"><span class="label">[17]</span></a> Le mot <i>français</i> se trouve dans le texte américain.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_18" id="Footnote_18" href="#FNanchor_18"><span class="label">[18]</span></a> Nous avons le regret d'avouer que notre fidélité de traducteur se
+ trouve ici en défaut. Il nous a été impossible de rendre en français le
+ jeu de mots américains que Mme Beecher met dans la bouche de Chloé. La
+ consonnance des mots anglais qui veulent dire <i>poëte</i> et <i>poulet</i> ont
+ fourni à notre auteur l'idée de ce calembour <i>par à peu près</i> dont la
+ pauvre Chloé est fort innocente: son excuse est de ne pas comprendre ce
+ qu'elle dit. Nous en souhaitons autant à tous les faiseurs de
+ calembours.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_19" id="Footnote_19" href="#FNanchor_19"><span class="label">[19]</span></a> Nous avons laissé le mot <i>spirituelles</i>, que nous trouvons en
+ français dans le texte, quoique ce ne soit peut-être pas le mot propre.
+ Il est bien évident que l'écrivain <i>yankee</i> veut opposer les grâces de
+ l'âme aux perfections physiques; mais, ces grâces qui séduisent et qui
+ attirent, ce ne sont pas toujours les grâces <i>spirituelles</i>, dans le
+ sens que donnerait à cette expression le peuple le plus <i>spirituel</i> du
+ monde.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_20" id="Footnote_20" href="#FNanchor_20"><span class="label">[20]</span></a> Le mot est en français dans l'original.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_21" id="Footnote_21" href="#FNanchor_21"><span class="label">[21]</span></a> Nous n'avons pas cherché des rimes à ces deux vers, auxquels
+ l'original n'en a pas donné.</p>
+
+ <p><a name="Footnote_22" id="Footnote_22" href="#FNanchor_22"><span class="label">[22]</span></a> Ce dernier détail ne laisse pas que d'avoir la <i>couleur</i>
+ anglo-américaine.</p>
+ </div>
+</div>
+
+<hr class="small2" />
+
+<div class="tnote"><a name="note" id="note"></a><h3>Au lecteur</h3>
+
+ <p>Cette version électronique reproduit dans son intégralité
+ la version originale.</p>
+
+ <p>La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections
+ mineures.</p>
+
+ <p>L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés.
+ Ils sont soulignés par des tirets. Passer la <ins class="correction" title="comme ceci" >souris</ins> sur
+ le mot pour voir le texte original.</p>
+
+</div>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's La case de l'oncle Tom, by Harriet Beecher Stowe
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CASE DE L'ONCLE TOM ***
+
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+1.F.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+
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+
+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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