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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:20 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:20 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Un cadet de famille v. 2/3, traduction par Victor Perceval.
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+The Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3, by
+Edward John Trelawney
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Un Cadet de Famille, v. 2/3
+
+Author: Edward John Trelawney
+
+Editor: Alexandre Dumas
+
+Translator: Victor Perceval
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+Release Date: February 13, 2012 [EBook #38867]
+[Last updated: April 28, 2012]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 2/3 ***
+
+
+
+
+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
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+
+<p class="center"><small>COLLECTION MICHEL LÉVY</small></p>
+<p class="center"><big>&OElig;UVRES COMPLÈTES<br />
+<b>D'ALEXANDRE DUMAS</b></big></p>
+<p class="center smaller">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE DE ÉDOUARD BLOT, 46, RUE SAINT-LOUIS</p>
+
+<h1 class="titre">UN CADET DE FAMILLE<br />
+<span class="tiny">TRADUIT PAR VICTOR PERCEVAL<br />
+PUBLIÉ PAR</span><br />
+<span class="smaller">ALEXANDRE DUMAS</span><br />
+<span class="tiny">&mdash;DEUXIÈME SÉRIE&mdash;</span></h1>
+
+<p class="center"><big><b>PARIS</b></big><br />
+<b>MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS</b><br />
+<small><b>RUE VIVIENNE, 2 BIS</b></small></p>
+<p class="center"><small>1860</small><br />
+<small><i>Tous droits réservés</i></small></p>
+<p class="pagenum"><a id="Page_1">[1]</a></p>
+
+
+<hr />
+<h3>UN<br />
+CADET DE FAMILLE</h3>
+<hr class="c15"/>
+
+
+
+<h2>XLVII</h2>
+
+
+<p>&mdash;Vous devez comprendre, reprit de Ruyter, que le pauvre niais de Torra
+fut vendu par son frère, qui, étant l'aîné de la famille, avait
+non-seulement des droits de père sur son cadet, mais encore le pouvoir
+de vendre tous ses parents. Sa vieille mère avait voulu mettre un
+obstacle à cet odieux trafic, et elle avait trouvé la mort dans les
+tentatives d'une vaine opposition. Torra fut envoyé en esclavage à
+Rodrigues, et sa mère ainsi que ses s&oelig;urs furent expédiées à l'île de
+France. Vous connaissez déjà la fin tragique de l'histoire de Torra; il
+n'y a rien à y ajouter que ceci: Hier matin, après notre débarquement,
+Torra a traversé la rivière à la nage pour se joindre à vos hommes.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mon cher de Ruyter, et quand nous avons dû franchir
+le ravin, entreprise que l'obscurité rendait<span class="pagenum"><a id="Page_2">[2]</a></span> très-difficile et
+très-dangereuse, il nous a guidés en nous montrant un endroit plus bas
+et plus praticable; en outre, il nous a conduits à la porte de la
+ville.</p>
+
+<p>Pour vous dire la vérité, son empressement était si grand, que j'ai
+craint un instant qu'il ne voulût nous jouer un mauvais tour; en
+conséquence, je guettai tous ses gestes; mais, quand le signal de
+l'attaque eut été donné, mes soupçons se dissipèrent: le gaillard était
+le plus actif de nous tous; sa fureur m'étonnait, mais vous m'avez fait
+comprendre le sentiment de vengeance qui le faisait agir avec une si
+implacable cruauté.</p>
+
+<p>Pendant les premières minutes de notre entrée dans la ville, je fis la
+rencontre d'un homme dont je saisis la gorge pour l'empêcher de donner
+l'alarme. Torra agit, lui, avec plus de promptitude et surtout plus
+d'efficacité, car il imposa silence à trois Marratti en les tuant dans
+leur sommeil. Après m'avoir aidé à forcer l'entrée qui conduisait dans
+l'intérieur de la ville, il s'éloigna de moi, et je le revis une heure
+après couvert de sang depuis les pieds jusqu'à la tête, se précipitant
+de hutte en hutte.</p>
+
+<p>Partout où se trouvait Torra, l'air était rempli par des hurlements de
+rage, par des râles de mort. J'ai cru un instant que ce massacreur était
+fou, tellement que je fus obligé de lui envoyer une balle dans les
+jambes, car il était inutile de lui parler, il n'entendait pas.
+J'arrêtai donc, en le blessant, ses furieux cris de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, demanda Aston à de Ruyter, vous ne nous parlez pas de la
+rencontre de Torra avec son frère.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_3">[3]</a></span> s'écria de Ruyter, son récit a été vraiment touchant, et
+je l'avais cependant oublié. Torra est un rêveur, il a des visions;
+comme je ne me rappelle jamais de mes propres rêves, vous ne devez pas
+être étonné que je mette un instant en oubli ceux de mon ami Torra.
+Par Jupiter! son rêve est miraculeux et il mérite d'être enregistré
+dans les annales des songes. Écoutez donc le rêve de Torra, il a
+décidé le dénoûment de sa vie.</p>
+
+<p>«&mdash;J'étais dans la ville des Marratti et je fouillais inutilement toutes
+les huttes pour trouver mon mauvais frère; cette recherche infructueuse
+m'agitait tellement, que mon sang bouillonnait dans mes veines comme une
+lave enflammée. Je tuais tous les êtres que je rencontrais; ils fuyaient
+ou tombaient sous mes coups, mais aucun ne voulait se battre avec moi.
+Les lâches avaient peur de Torra, et Torra n'avait qu'un seul couteau à
+opposer à leurs lances, à leurs mousquets, à leurs épées. Si par hasard
+un fer me frappait, il ne me faisait pas de mal; les fusils ne blessent
+point Torra.</p>
+
+<p>»Je rentrai malade à bord du grab, et j'allai me coucher dans les filets
+des hamacs du gaillard d'avant, mais non pas pour dormir, je souffrais
+trop. Je me reposais en regardant la mer, quand tout à coup je vis mon
+vieux père sortir lentement de la profondeur des eaux. Il était assis
+dans une grande coquille et tenait son filet de pêche à la main. Mon
+père s'arrêta en face de moi, me regarda avec une fixité étrange, et me
+dit d'un ton sombre:</p>
+
+<p>»&mdash;Torra, mon fils?</p>
+
+<p>»J'essayai<span class="pagenum"><a id="Page_4">[4]</a></span> de répondre à cet appel, mais la terreur paralysait ma
+langue.</p>
+
+<p>»&mdash;Où est ta mère, Torra? Où sont tes s&oelig;urs, mon fils?</p>
+
+<p>»&mdash;Mon père, elles sont esclaves chez les hommes blancs.</p>
+
+<p>»&mdash;Non, Torra, elles sont libres. Regarde, c'est toi qui es un esclave,
+mais ta mère et tes s&oelig;urs sont avec moi; regarde, regarde.</p>
+
+<p>»J'obéis à mon père, et je vis ma mère et mes s&oelig;urs dans la coquille.</p>
+
+<p>»&mdash;Où est ton frère, Torra? demanda mon père.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne sais pas, murmurai-je d'une voix tremblante.</p>
+
+<p>»Au même instant un vieillard blanc parut dans les sombres nuages qui
+obscurcissaient la nuit; il tenait à la main une lance couleur de feu,
+et, se faisant l'écho de mon père, il répéta:</p>
+
+<p>»&mdash;Où est ton frère?</p>
+
+<p>»&mdash;Où est-il? redit mon père en secouant son filet de pêche; Torra, tu
+es un mauvais fils, un mauvais frère, puisque tu n'as pas envoyé à
+l'esprit du mal le parricide et le parjure. L'esprit m'a ordonné de
+jeter mon filet pour y recevoir ton frère, et nous n'aurons, tant qu'il
+vivra, ni bonheur ni repos. Nous sommes condamnés à le suivre. Je sais
+qu'il se trouve sur le vaisseau où tu es esclave; je sais que dans cet
+instant il dort. Tu as donc oublié ou renié la loi du pays, Torra: du
+sang pour du sang, dit le juste. J'attends, j'attends!</p>
+
+<p>»Mon<span class="pagenum"><a id="Page_5">[5]</a></span> père jeta son filet dans la mer, le retira vide, le rejeta
+encore, tandis que le démon blanc des nuages agitait sa lance en
+appelant mon frère:&mdash;Brondoo, Brondoo!</p>
+
+<p>»Je regardai attentivement sur le pont, et j'aperçus mon frère: il
+dormait à quelques pas de moi.</p>
+
+<p>»Je descendis de mon hamac et je tuai Brondoo. À travers le sabord, je
+vis le filet de mon père se fermer sur l'âme du mort, que le démon blanc
+prit du bout de sa lance. Après avoir accompli la tâche imposée par
+l'esprit du mal, mon père poussa un cri de joie. Mes s&oelig;urs frappèrent
+leurs mains l'une contre l'autre, la coquille s'enfonça dans la mer, et
+le démon disparut.»</p>
+
+<p>Voilà la vision de Torra; qu'en pensez-vous? Je vous assure maintenant
+que ce nègre est un garçon d'un esprit sérieux; mais il croit si
+fermement aux hallucinations de ce délire, qu'il me supplie de le
+laisser aller rejoindre son père; je m'y oppose, car je trouve que la
+coquille paternelle est déjà bien assez chargée.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre garçon! dit Aston, le sort a été cruel envers lui, et le
+malheur a éteint le peu d'intelligence qu'il possédait.</p>
+
+<p>&mdash;Par le ciel! m'écriai-je, vous êtes injuste, mon cher Aston, le plus
+sage des hommes aurait perdu l'esprit dans une pareille situation. Quant
+au crime d'avoir tué son frère, et le mot crime est une expression que
+j'emploie non pour qualifier, mais pour désigner la faute qu'on reproche
+à Torra; eh bien! ce crime n'en est pas un, et s'il avait massacré une
+myriade de pareils hommes, il mériterait de magnifiques récompenses.</p>
+
+<p>&mdash;Vous<span class="pagenum"><a id="Page_6">[6]</a></span> avez raison, Trelawnay, me répondit de Ruyter, mais il
+faut que les préjugés des hommes pèsent dans les balances de la
+justice. Notre équipage se révolterait si je faisais grâce à Torra.
+Étant l'aîné, je vous l'ai déjà dit, son frère avait sur lui des
+droits patriarcaux, et il pouvait vendre tous ses parents. L'ordre du
+père, quoique illusoire, peut justifier le crime de Torra, mais, comme
+ce père n'est pas ici pour témoigner de l'innocence relative de son
+fils, il faut que le sang de Torra paye pour celui qu'il a versé.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, de Ruyter? Mais votre intention, je l'espère, n'est pas de
+punir ce malheureux visionnaire.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais il faut que nous fassions semblant de rendre justice. Quand
+nous serons près de terre, je saisirai un moment favorable pour sauver
+Torra.</p>
+
+<p>La bonne intention de de Ruyter fut perdue, car deux jours après la nuit
+du meurtre, Torra, enchaîné, sauta sur la proue du vaisseau, regarda la
+mer en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Le voilà, il m'attend!</p>
+
+<p>De la proue Torra bondit dans la mer et le vaisseau passa sur son corps.
+Il était inutile de faire un effort pour le sauver, le poids des
+menottes précipita le pauvre nègre dans les profondeurs de l'Océan.</p>
+
+<p>Le souvenir de ce malheureux nous attrista pendant quelques jours.
+Aston, qui avait une foi de marin dans les rêves et dans les présages,
+prit la peine, dès notre arrivée à l'île de France, de s'informer si
+les particularités de la vision relative à la s&oelig;ur et à la mère
+de Torra étaient vraies. Il s'adressa donc à un bureau du
+gouvernement,<span class="pagenum"><a id="Page_7">[7]</a></span> qui tient enregistrée la mort des esclaves, et il
+apprit qu'en se rendant à l'île Bourbon les trois femmes s'étaient
+jetées dans la mer. Cet événement avait eu lieu la nuit même du rêve
+de Torra. Je n'ai pas besoin d'ajouter que <a id="cet">cet</a> étrange coïncidence des
+faits affermit la foi d'Aston dans les rêves, les présages, les
+pressentiments et les visions.</p>
+
+
+<hr />
+<h2>XLVIII</h2>
+
+
+<p>Nous nous trouvions sous les vents alizés de l'ouest, et nous hâtâmes
+gaiement notre course, accompagnés par la corvette. De Ruyter décida que
+nous rentrerions au port Bourbon, dans l'île Maurice, sur le côté
+sud-est, puisque les frégates anglaises bloquaient le port au
+nord-ouest.</p>
+
+<p>&mdash;Le port Bourbon, dit de Ruyter, est le meilleur port pour entrer dans
+l'île, mais il est le plus difficile pour en sortir. Cependant, c'est un
+havre magnifique, et nous serons obligés d'y rester jusqu'à ce que la
+mousson du nord-ouest, qui va bientôt commencer, soit tout à fait
+tombée. D'ailleurs, nous serons plus près de mon pays, et surtout plus
+tranquilles, car il n'y a guère de vaisseaux au port Bourbon, le
+commerce n'étant suivi qu'à côté, sous le vent de Port-Louis.</p>
+
+<p>Plusieurs<span class="pagenum"><a id="Page_8">[8]</a></span> jours s'étaient écoulés depuis notre conquête de
+Saint-Sébastien, et je pensai qu'il était temps de faire une visite à
+ma petite captive. Malgré mon apparent abandon, je n'avais point
+négligé de l'entourer de soins, car elle habitait ma propre cabine, et
+j'avais ordonné au bon vieux rais de trouver, parmi les gens que nous
+avions à bord du vaisseau, ceux qui étaient de la même tribu que Zéla
+ou qui avaient été ses domestiques.</p>
+
+<p>Privilégié par son âge et par son rang, le rais put aller voir la jeune
+fille, lui parler, et l'assurer qu'elle ne manquerait de rien. Le rais
+me dit que trois femmes qui avaient été avec Zéla sur le vaisseau de son
+père étaient déjà auprès d'elle, et qu'il avait donné à ces femmes
+toutes les choses dont elles avaient eu besoin. Par respect pour le père
+de Zéla, qui avait été non-seulement un Arabe, mais encore scheik d'une
+tribu dans le golfe Persique, près de sa propre patrie, le vieux rais
+avait prévenu tous mes désirs.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut, me dit-il, que je traite cette jeune fille comme je
+traiterais ma propre enfant, car nous sommes tous des frères.</p>
+
+<p>De Ruyter, qui se trouvait auprès de moi et qui entendait notre
+conversation, se tourna vers le rais.</p>
+
+<p>Lorsque de Ruyter parlait au vieillard, il lui donnait le nom de père,
+car c'était ainsi que tous les marins nommaient le commandeur des
+Arabes. De Ruyter consultait toujours le rais dans les décisions qu'il
+devait prendre lorsqu'elles étaient relatives à ses hommes; de plus, il
+ne s'opposait jamais à l'accomplissement<span class="pagenum"><a id="Page_9">[9]</a></span> des cérémonies des sectateurs
+de Mahomet. Pendant ses voyages secrets aux ports anglais, le
+commandement du vaisseau était confié au vieil Arabe, et de Ruyter
+prenait alors le caractère d'un marchand arménien, persan ou américain.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père, dit de Ruyter, j'ai dit à ce garçon que la jeune fille arabe
+était légitimement sa femme, et cela de la manière la plus sacrée selon
+les coutumes de votre pays. N'ai-je pas dit la vérité?</p>
+
+<p>Les hommes qui avaient été témoins de la mort du père de Zéla en avaient
+raconté tous les détails.</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, malek, où est la personne qui pourrait en douter? La
+chose cependant me paraît étrange; car, tout vieux que je suis, c'est la
+première fois que j'entends dire qu'un scheik arabe, dont les
+générations sont innombrables comme les grains de sable dans le grand
+désert, donne sa fille et mêle le sang des ancêtres de sa race à celui
+d'un infidèle d'un pays si nouvellement découvert, d'un pays que nos
+pères ne connaissaient pas; le père même qui a donné sa fille ne pouvait
+admettre l'existence d'un giaour (chien).</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondit de Ruyter, le père savait que Trelawnay était un Arabe;
+il est certain qu'il le savait et qu'il lui était impossible de craindre
+une erreur. Ce garçon a-t-il l'air d'un chrétien? n'a-t-il pas le Coran
+dans sa cabine? Allons, mon fils, récitez votre <i>namaz</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes savant, malek, dit le rais, cela est bien vrai, il
+n'est donc point extraordinaire alors que le père<span class="pagenum"><a id="Page_10">[10]</a></span> ait pris
+Trelawnay pour un Arabe. Je suis un homme ignorant, mais si son père
+n'est pas Arabe ou descendant d'un Arabe, je serai surpris, car je
+n'ai jamais vu aucun homme de l'Ouest avoir le teint basané et les
+traits du visage caractérisés comme ceux de ce garçon. Il est honnête
+et brave, il aime notre peuple, il se bat avec nos armes, il a les
+mêmes habitudes que nous, il est donc Arabe. Sa véritable nature se
+révélera maintenant que, par la grâce divine de Mahomet, notre saint
+prophète, il possède une femme arabe. J'espère qu'il cherchera la
+tribu de ses ancêtres, qu'il s'établira au milieu d'elle en déplorant
+que l'auteur de ses jours ait fait la folie d'aller loin de son pays
+natal habiter les rochers blancs de la mer.</p>
+
+<p>Le rais dit tout cela si sérieusement, que de Ruyter ne parvint qu'avec
+peine à réprimer une violente envie de rire. Pour compléter la comédie,
+il conversa si savamment sur le sujet, que je finis par avoir des doutes
+sur ma propre identité.</p>
+
+<p>Avec la conviction que j'étais Arabe, le rais s'appuya encore, pour
+consolider mon mariage, sur les ordres donnés par le père de Zéla, qui
+avait joint nos mains avant de mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Au moment suprême où s'opère la séparation de l'âme avec le corps, dit
+le rais, si les objets éloignés deviennent indistincts, les choses que
+le regard embrasse sont miraculeusement développées. En conséquence,
+continua le rais, le père ne s'est pas trompé; il a vu dans le passé,
+dans le présent et dans l'avenir, et cela d'un seul regard par l'analyse
+d'une chose visible,<span class="pagenum"><a id="Page_11">[11]</a></span> la physionomie. Il savait donc dans quelles mains
+il confiait sa fille, les espérances de sa maison et le soin de ses
+enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Quels enfants? demanda Aston. A-t-il d'autres enfants?</p>
+
+<p>Je commençais déjà à réfléchir à l'embarras de la situation dans
+laquelle m'avait placé ma sympathie pour Zéla, une femme, des enfants,
+et quoi encore...</p>
+
+<p>&mdash;Des enfants, reprit le rais, oh! oui, mais pas beaucoup, car c'était
+un brave et intrépide guerrier, et la moitié de sa tribu a été
+exterminée dans des guerres contre des gens semblables aux Marratti, qui
+ont pillé son village et tué presque tous les habitants; il lui reste
+donc à peine une trentaine d'enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Trente! s'écria Aston, c'est bien assez, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve aussi que c'est un joli nombre, dit de Ruyter en imitant la
+manière de parler de Louis, et vous aussi, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>En écoutant cette conversation, en apparence des plus sérieuses, je
+suppose que ma figure n'était pas très-animée, et peut-être était-elle
+aussi triste que celle d'une des vigoureuses tortues de Louis après
+qu'il lui avait coupé la gorge. Cependant, je fus un peu consolé en
+découvrant que les enfants de l'Arabe, tombés pour la plupart sous le
+poignard de ses ennemis, n'étaient qu'une famille fictive, c'est-à-dire
+les fils de sa tribu.</p>
+
+<p>De Ruyter m'assura sur son honneur et en mettant toute plaisanterie à
+part que les paroles du vieux rais étaient aussi vraies que le
+Coran.&mdash;Mais, ajouta-t-il, le<span class="pagenum"><a id="Page_12">[12]</a></span> Coran n'est rien pour vous, et
+la loi arabe n'est point la vôtre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais la jeune fille, de Ruyter, que pensera-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Que, fiancée à vous par son père, elle doit vous regarder comme son
+mari. Ainsi votre devoir aussi bien que votre honneur exigent que vous
+preniez soin d'elle, que vous la conduisiez avec sa suite dans son pays
+natal. Je sais que vous avez autant de générosité que d'honneur, et que
+vous ne faillirez point à vos obligations; je n'ai jamais donné
+d'officieux conseils, mon cher enfant, car pour les digérer il faut un
+estomac aussi fort que celui d'une autruche. D'ailleurs vous n'êtes pas
+de ceux qui s'arrogent exclusivement à eux-mêmes leur secte et leur
+patrie (comme le font beaucoup de compatriotes) et toute la beauté et
+toute la vertu qui existent sous le soleil. La lumière n'est que plus
+brillante sur les sables de ces sauvages enfants du désert; car elle
+n'est pas obscurcie par ce que l'on appelle faussement la civilisation.
+Quoiqu'ils ne soient pas échauffés ou affranchis par le même été ou par
+le même hiver, dit le vieux Shylock, les juifs, les mahométans et les
+chrétiens sont tous des hommes; si vous les piquez ils saignent, et
+ainsi de suite... Vous me comprenez?...</p>
+
+<p>&mdash;Descendons, et, après avoir discuté cette grave question, discutons
+celle bien moins grave d'un verre de claret.</p>
+
+<p>&mdash;Quel parti allez-vous prendre relativement à Zéla? me demanda Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Quel<span class="pagenum"><a id="Page_13">[13]</a></span> parti je vais prendre, mon ami? comment! vous n'avez
+donc pas entendu? Mon parti est pris; tout est terminé.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est donc la chose terminée?</p>
+
+<p>&mdash;Mon mariage, sans bans ni chuchoteries. Ce n'est que pareil à la
+première secousse qu'on ressent en se baignant: les timides souffrent le
+plus en entrant dans l'eau peu à peu; les courageux s'y plongent la tête
+la première et ne sentent pas la douloureuse sensation que fait éprouver
+l'étreinte de l'eau. Je ne suis pas craintif; s'il faut que je plonge,
+donnez-moi de l'eau profonde et une hauteur pour sauter dedans.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon garçon, réfléchissez, dit Aston. Zéla n'est qu'une enfant,
+et vous l'avez à peine vue.</p>
+
+<p>&mdash;Bien. Mais quel Arabe voit une femme avant de l'avoir épousée?</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourrez-vous l'emmener en Angleterre? Votre intention n'est
+pas de passer votre vie avec des Arabes?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? Je n'ai pas de patrie, pas de foyer domestique. Le vieux
+père rais dit que mon pays est ici. Je l'admets, car je l'aime. Je
+préfère le soleil à la neige. Allons, Aston, ne froncez pas le visage
+comme le fronce un curé dans sa chaire en exhortant ses paroissiens à
+obéir à l'appel de sa cloche. Allons, allons, effacez les rides de votre
+front, videz ce verre de vin de Bordeaux. N'avez-vous pas entendu dire
+qu'on célébrait ce soir la confirmation de mon mariage? Faisons-le
+gaiement. Je déteste les sermons et j'aime le vin: buvons!</p>
+
+<p>Nous<span class="pagenum"><a id="Page_14">[14]</a></span> passâmes la soirée à fumer et à vider des bouteilles. De
+Ruyter et Aston me plaisantèrent, mais mon humeur était trop joyeuse
+pour s'attrister d'une bagatelle aussi insignifiante qu'un mariage. Je
+le traitais légèrement en ce temps-là.</p>
+
+<p>Quand Louis apprit la nouvelle, il vint auprès de moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Moi aussi j'ai une femme, mais elle ne vaut pas grand'chose. Quand
+j'allais sur mer, elle buvait tout mon gin et je ne pouvais jamais
+garder une seule goutte de bon skédam dans la maison, je n'aimais pas
+cela; <i>l'auriez-vous?</i> Tout à coup, elle devint très-grosse et tout le
+monde disait: «Cette femme est enceinte.» Moi, je riais, car je savais
+mieux que les commères que si ma femme avait là quelque chose, c'était
+des caques de gin. Les médecins pensaient la même chose, et ils
+voulurent lui faire rendre ce qu'elle avait conservé là; mais ma femme
+aimait trop les liqueurs pour y consentir, elle ne leur donna que de
+l'eau. Je fus saisi de surprise, de l'eau! Je ne lui en avais jamais vu
+boire une seule goutte, <i>l'auriez-vous?</i> Elle détestait l'eau, parce
+que, disait-elle, l'eau enrhume l'estomac.</p>
+
+<p>Fatigué de ma femme, je la laissai, et je partis sur un vaisseau; la mer
+lui faisait peur, j'étais donc bien sûr d'être débarrassé d'elle. Après
+mon départ, elle devint triste, chagrine, pauvre femme! et cela parce
+qu'elle n'avait plus de gin, car j'avais emporté toute la cave avec
+moi.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XLIX</h2>
+
+
+<p>Van<span class="pagenum"><a id="Page_15">[15]</a></span> Scolpvelt descendit, tenant dans ses mains la liste des malades et
+des blessés. Il était toujours si occupé que nous ne l'apercevions
+presque jamais, à l'exception toutefois de sa tête, qu'il avançait de
+temps en temps hors de l'écoutille pour prendre l'air, absolument comme
+le fait une baleine en haussant sa tête au-dessus de l'eau. Le docteur
+nous expliqua la loi relative aux assassins, dont les corps, dans tous
+les pays civilisés, étaient disséqués.&mdash;En faisant du bien à la science,
+ajouta-t-il, les assassins sont peu coupables, et il est vraiment
+dommage que de nos jours il y ait si peu de meurtres. Après avoir émis
+cette belle réflexion, Van Scolpvelt nous accusa de l'indigne pensée de
+vouloir paralyser l'essor de la science, les tentatives des hommes
+studieux, non-seulement en mettant l'obstacle de notre défense à
+l'amputation des membres, mais encore en le privant d'une dissection
+après la mort.&mdash;Si vous aviez agi avec discernement, vous auriez pendu
+Torra, qui était un magnifique sujet, et vous m'auriez donné son corps.
+Je le croyais un honnête homme, mais je vois aujourd'hui qu'il
+ressemblait aux autres; il conspirait également pour tromper mes
+espérances, car<span class="pagenum"><a id="Page_16">[16]</a></span> il m'a trahi en se jetant aux poissons. Ne
+m'appartenait-il pas légitimement?</p>
+
+<p>Le docteur prit un verre, le remplit de vin, le vida avec gravité et se
+rendit auprès de ses malades.</p>
+
+<p>&mdash;Si je ne voyais pas le docteur boire de temps en temps, dit Louis, je
+le prendrais pour un démon; mais cependant aucun homme ne peut vivre
+d'un liquide seul, quelles que soient sa force et sa saveur. Ne le
+pensez-vous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Cela suffirait avec l'addition d'une tortue, dis-je en riant; je crois
+que je pourrais vivre avec ces deux choses. Pensez-vous, Louis, qu'il y
+ait des tortues au ciel?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis sûr qu'il y en a, répondit Louis; sans cela, quelle est la
+personne raisonnable qui désirerait y aller? Le désireriez-vous? Le ciel
+ne serait pas un paradis sans les tortues, n'est-ce pas? Puis, il y a
+beaucoup d'eau dans la lune, d'où aurions-nous la pluie, s'il n'en était
+pas ainsi? De sorte qu'il faut encore qu'il y ait du gin pour chasser
+l'humidité.</p>
+
+<p>Je montai sur le pont pour la première faction. De Louis et de ses
+tortues, mes pensées se dirigèrent vers ma petite tourterelle en cage.</p>
+
+<p>Je vis alors les choses sous un aspect plus favorable à mes désirs, tout
+me parut joyeux, et je me trouvai grandi au moral autant qu'au physique.
+Mes pensées furent presque semblables à celles d'Alnaschar le bavard,
+frère du barbier, le marchand de verres; comme la sienne, mon
+imagination était étourdie. Je pris la résolution d'être d'abord un mari
+doux et aimant,<span class="pagenum"><a id="Page_17">[17]</a></span> puis austère et bourru, puis enfin cruel et
+bienveillant tour à tour. Pendant une heure entière, je me plongeai à
+plaisir dans les rêveries les plus folles et les plus absurdes, sans
+qu'une pensée raisonnable vînt un seul instant en obscurcir la lumière.
+La cloche sonna minuit, et un autre prit ma place. Les soucis de la vie
+conjugale ne troublèrent pas mon sommeil; je suis encore étonné d'avoir
+dormi aussi profondément.</p>
+
+<p>Je fus éveillé par le docteur, qui secouait ma jambe. Je me jetai
+vivement en bas du lit, car j'eus l'horrible crainte que Van ne se fût
+permis d'opérer sur ma jambe pendant mon sommeil.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-il donc arrivé? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Un des prisonniers, un Arabe, est mourant, et il désire vous voir.</p>
+
+<p>Je plongeai ma tête dans un seau d'eau de mer et je suivis le docteur.</p>
+
+<p>Malgré Louis, qui voulut m'arrêter pour me faire déjeuner, en me disant
+qu'il était dangereux d'entrer dans une chambre de malade l'estomac
+vide, je me rendis en toute hâte auprès du prisonnier.</p>
+
+<p>Sérieusement blessé, l'Arabe désirait me recommander d'être bon pour
+l'enfant de son père, et, en même temps, obtenir la permission de voir
+Zéla avant de mourir, afin de prendre le message qu'elle voulait envoyer
+à son père, auprès duquel le mourant allait bientôt se trouver.&mdash;Car,
+ajouta-t-il, je vois l'ange de la mort voltiger sur mon lit, et il est
+impatient de s'élancer vers le ciel. Soyez un père pour mes deux femmes
+et pour mes cinq enfants, continua le moribond,<span class="pagenum"><a id="Page_18">[18]</a></span> et dites-leur qu'il
+faut, <i>ish Allah</i> (s'il plaît à Dieu), qu'ils continuent la guerre
+commencée contre les Marratti, parce que, pendant qu'il en restera sur
+la terre, l'âme de leur père ne pourra pas entrer au ciel.</p>
+
+<p>La dernière prière de l'Arabe fut pour me demander qu'on respectât son
+corps, qui devait être enseveli dans la mer avec toutes les cérémonies
+habituelles de son pays. Il me supplia encore de ne pas permettre à
+l'Indien blanc au long couteau (il désigna Van Scolpvelt) de le scalper
+ou de lui fracturer les membres.&mdash;Car, ajouta l'Arabe, s'il coupe un
+morceau de mon corps pour le manger, je ne serai pas capable d'être un
+guerrier dans l'autre monde.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt fronça les sourcils, et sa figure exprima un mélange
+d'horreur, d'étonnement et de férocité; il rugit comme une hyène en
+fureur. La colère du médecin effraya le malade et hâta sa mort, car il
+rendit le dernier soupir pendant que j'essayais de calmer l'irritable
+Van.</p>
+
+<p>Je remis le corps entre les mains des Arabes; ils l'enveloppèrent dans
+de la toile et répétèrent les cérémonies que j'ai déjà racontées.
+Seulement je me trouvai dans l'obligation de participer à leurs
+mystères.</p>
+
+<p>Voici donc un nonchalant garçon de l'Ouest, sans lien ni famille,
+transformé en scheik de mer, en Arabe, en musulman, et marié. Pour
+donner l'idée combien ces changements (du moins le dernier, qui gouverne
+les autres) pesaient peu sur mon esprit, je n'aurais même pas reconnu ma
+femme au milieu d'un groupe de<span class="pagenum"><a id="Page_19">[19]</a></span> jeunes filles. Tout occupé de son père,
+je n'avais point remarqué ses traits. Je ne savais même pas son nom,
+quoique je l'aie employé ici pour faciliter ma narration. Je possédais
+un Coran, mais j'ignorais où était le pays que désormais je devais
+considérer comme le mien.</p>
+
+<p>La première démarche que je fis pour me rapprocher de Zéla fut, je
+crois, excellente, car cette démarche tendait à obtenir des
+renseignements sur la dame. En conséquence et pour bien commencer,
+j'appris d'abord son nom. Ce nom, faiblement gravé dans ma mémoire à
+cette époque, sera trouvé profondément imprimé sur mon c&oelig;ur lorsque
+j'aurai cessé de vivre. Si par hasard un Van Scolpvelt désire disséquer
+mon corps, je le lui permets volontiers, plus volontiers encore
+j'accorde cette faveur à l'estimable Van, s'il existe. Il verra bien que
+je n'ai pas pour la science cette haine sans bornes qu'il m'a si souvent
+reprochée. Il trouvera joint un codicille à mon dernier testament, et ce
+codicille exprime le désir que mon corps, enseveli dans un tonneau de
+vrai skédam, soit envoyé à Amsterdam (ville natale de Van Scolpvelt):
+l'un sera pour le scientifique docteur, l'autre pour la femme du bon
+munitionnaire, si toutefois elle a eu l'esprit de faire passer son
+hydropisie.</p>
+
+<p>Après avoir déjeuné et satisfait la dernière demande de l'Arabe mourant,
+dont le corps fut jeté dans la mer, mes pensées s'envolèrent vers
+l'asile de mon épouse vierge. J'avais appris, quoique avec peine, la
+gutturale prononciation de son nom, tâche fort difficile,<span class="pagenum"><a id="Page_20">[20]</a></span> car j'avais
+été obligé d'en répéter cent fois les deux syllabes avant que la vieille
+duègne fût satisfaite de ma sifflante aspiration. Après cette première
+étude, la bonne femme me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il ne faut ni toucher le voile de lady Zéla, ni effleurer ses
+vêtements; il ne faut pas beaucoup parler, et ne rester auprès d'elle
+que pendant quelques minutes, car les pensées de lady Zéla conversent
+avec l'âme de son père; toutes ses joies de jeune fille sont mortes avec
+le bon vieillard. Ses yeux, qui autrefois étaient plus brillants que les
+étoiles, sont maintenant ternes et sans regards; sa figure, plus belle
+que la lune, est obscurcie par les sombres nuages de l'affliction; ses
+lèvres, rouges comme du henné, sont blanches de chagrin. Toute sa beauté
+est cachée sous une éclipse, car les larmes sont sa seule nourriture. La
+paix et le sommeil ont abandonné la jeune fille, depuis que l'âme de son
+père l'a laissée seule dans un monde inconnu. Ô étranger, soyez bon pour
+elle, et le bonheur sera votre récompense.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>L</h2>
+
+
+<p>&mdash;Je vais me rendre auprès de lady Zéla, me dit la duègne, et dans une
+heure elle sera préparée à recevoir visite.</p>
+
+<p>L'heure<span class="pagenum"><a id="Page_21">[21]</a></span> demandée par la vieille femme fut suivie de tant de
+minutes, que bien certainement mon ardeur se serait refroidie jusqu'à
+l'indifférence si j'avais été un amoureux vif et impatient. Je dois
+peut-être ajouter que la certitude d'être solidement marié aidait
+beaucoup à calmer mes désirs, de plus que cette heure d'attente, étant
+celle où j'avais l'habitude de fumer ma pipe en savourant avec lenteur
+le nectar de mon café, fit qu'elle ne me parut ni plus longue ni plus
+courte que tout autre moment de la journée. Je n'ai jamais perdu ce
+vice ou plutôt cette vertu, car au moment où je parle, si je me trouve
+dans l'obligation de sortir avant d'avoir pris mon café ou fumé ma
+pipe, je suis aussi bourru qu'un dogue auquel on prend un os ou qu'une
+femme qui voit son mari, harassé de fatigue, s'étendre nonchalamment
+sur un chapeau neuf posé avec soin au milieu d'un fauteuil.</p>
+
+<p>Au lieu de me perdre dans les vagues rêveries d'un amoureux, je me
+perdais dans l'odorante fumée de tabac de Skiray; j'en remplissais mes
+poumons, j'en savourais l'enivrante odeur, odeur aussi douce et aussi
+parfumée que celle des roses de Bénarès. Tantôt mes lèvres
+capricieuses retenaient la vapeur, tantôt elles la renvoyaient comme
+un jet d'eau vers le ciel, tantôt encore elles la faisaient monter en
+spirales pour la laisser s'empreindre des chatoyantes couleurs d'un
+rayon de soleil égaré sur moi. Ce jeu amusait et absorbait tellement
+mon attention, que je n'avais point vu entrer la vieille femme arabe.
+Je suppose que les beautés de l'intéressante duègne s'étaient
+cachées, comme<span class="pagenum"><a id="Page_22">[22]</a></span> celles de la lune, sous un nuage ou sous une
+éclipse, car sa sombre figure me fit tressaillir, et je crus un
+instant que la fumée de ma pipe s'était condensée dans une sorcière
+noire.</p>
+
+<p>&mdash;Lady Zéla, me dit la vieille Arabe d'un ton de reproche, a attendu
+jusqu'à ce que le café servi pour vous fût entièrement froid et que les
+confitures fussent devenues aigres.</p>
+
+<p>&mdash;Personne n'est venu m'avertir, répondis-je en me levant.</p>
+
+<p>La figure de la messagère était si froide et si irritée, que bien
+certainement un seul de ses regards avait dû opérer la transformation de
+l'atmosphère du café et de la qualité des confitures. Cependant elle
+dissimula sa colère et me répondit d'un ton plaintif:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis restée ici debout pendant un si long espace de temps, que mes
+pieds y ont pris racine.</p>
+
+<p>Je me mis à rire; la pauvre vieille disait vrai, et voici pourquoi: la
+chaleur de ses pieds nus avait fait fondre le goudron, et comme le
+vaisseau était penché de côté, l'Arabe avait toutes les peines du monde
+à se maintenir en équilibre.</p>
+
+<p>Après avoir cherché dans mon esprit les choses les plus aimables, après
+les avoir dites à la messagère d'un ton et d'un air aussi gracieux que
+possible, je la suivis dans la cabine qu'habitait Zéla.</p>
+
+<p>La porte du mystérieux sanctuaire fut ouverte par une petite esclave
+malaise (cette esclave était le premier cadeau que j'avais fait à Zéla),
+et je pénétrai dans la chambre de ma jolie captive avec autant de
+respect, d'émotion<span class="pagenum"><a id="Page_23">[23]</a></span> et de silence qu'en met une femme pieuse en entrant
+dans le sanctuaire d'une église. La jeune fille était assise les jambes
+croisées sur une petite couche, et elle était si hermétiquement
+enveloppée dans une draperie blanche (deuil national de son pays), qu'il
+me fut impossible de distinguer les merveilleuses perfections vantées
+par l'Arabe. La pose de Zéla avait la grâce froide et digne des statues
+de marbre qu'on pose aux portes des temples égyptiens; mais un mouvement
+me révéla bientôt que la charmante statue était une créature humaine.
+Après avoir lentement décroisé ses jambes, la jeune fille se leva,
+glissa ses pieds nus dans des pantouffles brodées, s'avança vers moi et
+me prit la main, que de son front elle porta à ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Asseyez-vous, je vous prie, ma chère s&oelig;ur, lui dis-je, tout ému de
+cette naïve caresse, de ce gracieux témoignage de sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Zéla reprit sa première position et resta immobile; ses bras retombèrent
+nonchalamment le long de son corps, et ses pieds mignons se cachèrent
+dans le lin du vêtement qui l'enveloppait, comme se cachent de petits
+oiseaux sous l'aile de leur mère.</p>
+
+<p>La seule chose visible de cet ensemble de grâces (suivant la vieille
+Arabe) était les cheveux, et ces cheveux, d'un noir de jais,
+couvraient Zéla tout entière. J'avais senti et savouré, avec un
+inexprimable bonheur la douce pression des lèvres tremblantes de la
+belle Arabe, et l'imagination, ou peut-être un léger contour que la
+fantaisie me fit voir gravé sur ma main, me dépeignait la<span class="pagenum"><a id="Page_24">[24]</a></span> bouche
+de Zéla adorablement petite (je déteste les grandes bouches); et je
+pense maintenant que cette passion silencieuse forma le premier anneau
+de la chaîne de diamant qui nous unit, chaîne qui n'a pu être brisée
+ni par le temps ni par l'usage.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent en silence. J'étais plongé dans l'extase
+d'un enchantement indéfinissable; mais j'avoue que je fus presque
+heureux d'en être distrait quand la porte s'ouvrit pour donner passage à
+la duègne, les mains chargées d'un plateau sur lequel étaient servis du
+café et diverses espèces de confitures.</p>
+
+<p>Zéla se leva une seconde fois. Je fis un geste pour essayer de l'en
+empêcher, mais la vieille femme me pria de rester assis et silencieux.
+Zéla prit une petite tasse sur un plateau d'argent et me la présenta.</p>
+
+<p>J'étais si occupé à regarder, à admirer la blancheur et la délicatesse
+de forme des jolis doigts de Zéla, que je renversai le café en portant
+la tasse à mes lèvres, tasse que j'aurais pu avaler sans peine, car elle
+n'était pas plus grande que l'aromatique coquille du macis (enveloppe de
+la muscade).</p>
+
+<p>Quelques jours après ma première entrevue avec Zéla, la vieille femme me
+fit observer qu'elle regardait la maladresse de mon action comme d'un
+très-mauvais présage pour mon bonheur à venir.</p>
+
+<p>Après m'avoir offert des confitures, Zéla rendit le plateau à la duègne,
+et se rassit sur sa couche.</p>
+
+<p>J'ôtai de mon doigt un anneau d'or entouré de deux cercles formés avec
+des poils de chameau (l'anneau donné par le père de la jeune fille), et
+je l'offris à Zéla.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_25">[25]</a></span> pauvre enfant baissa les yeux et sanglota si amèrement que son ample
+veste se soulevait sous les battements de son c&oelig;ur. Je voulus cacher
+l'objet dont la vue réveillait de si douloureux souvenirs; mais la jeune
+fille tendit la main vers moi, saisit l'anneau, le porta à ses lèvres et
+le baigna de ses larmes.</p>
+
+<p>La vieille Arabe dit quelques mots à Zéla, et, sans être guidée par le
+regard, la belle enfant tendit vers moi ses jolies petites mains, prit
+une des miennes, et glissa doucement l'anneau à mon doigt.</p>
+
+<p>Cet anneau était l'antique sceau de la tribu de son père, et, comme tous
+les cachets des princes, il rendait vrai le faux, faux le vrai; il
+donnait ou il reprenait, il faisait ou il défaisait les lois, selon la
+capricieuse volonté de celui qui en était l'heureux possesseur.</p>
+
+<p>Avant de laisser retomber ma main, Zéla la porta encore à son front et
+l'effleura doucement de ses lèvres.</p>
+
+<p>Je pris vivement dans ma poche une bague que j'avais choisie dans les
+bijoux de de Ruyter, bague d'un grand prix, car elle était massive, d'or
+pur, et fermée par un rubis de la grosseur d'un grain de raisin; et,
+prenant avec tendresse la main de Zéla, qui pendait immobile entre les
+plis de son grand voile, je plaçai cette bague au second doigt de sa
+main droite.</p>
+
+<p>La vieille femme sourit.</p>
+
+<p>L'approbation tacite de ce sourire éveilla mon audace; je gardai,
+pressée entre les miennes, la main de Zéla, et j'en couvris de baisers
+les petits doigts tremblants.</p>
+
+<p>J'outre-passais<span class="pagenum"><a id="Page_26">[26]</a></span> sans doute les droits que j'avais sur Zéla, car le
+front de la vieille femme se rembrunit, ou, pour mieux dire, les rides
+de sa figure devinrent plus profondes, changement de physionomie peu
+avantageux aux agréments extérieurs de ce gardien de l'étiquette, dont
+le temps et le soleil avaient donné au teint l'ineffaçable couleur du
+bronze. Je laissai tomber la main de Zéla, qui alla se cacher, toute
+rougissante d'effroi ou de pudeur, sous les plis de son voile blanc.</p>
+
+<p>L'échange mutuel de nos bagues était la déclaration définitive de notre
+mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Chère lady, dis-je à Zéla, veuillez me donner vos ordres; que puis-je
+faire pour vous être agréable, pour vous rendre moins tristes et moins
+longues les heures de votre isolement? J'ai mis en liberté toutes les
+personnes qui appartenaient à la tribu de votre père, et elles sont
+traitées par mes ordres avec la plus grande bonté. Je suis un étranger,
+chère lady, j'ignore une grande partie de vos habitudes; daignez donc,
+je vous en supplie, guider ma conduite par vos bienveillants conseils.
+Le rais, qu'on nomme ici le père des Arabes, vous aime avec tendresse;
+il sera, si vous le voulez, l'écho de vos pensées; parlez-lui, ordonnez;
+entendre et obéir ne seront pour moi qu'une seule et même chose.</p>
+
+<p>Zéla ne répondit à mes supplications que par de violents sanglots.</p>
+
+<p>Cette douleur m'attrista profondément; je gardai le silence, puis la
+crainte de devenir importun me fit songer à la retraite.</p>
+
+<p>&mdash;Ma<span class="pagenum"><a id="Page_27">[27]</a></span> chère s&oelig;ur, dis-je en me levant, calmez-vous, je
+vous en prie, et souvenez-vous de mes paroles: Je suis et je serai
+toujours votre esclave le plus humble, le plus soumis et le plus
+dévoué.</p>
+
+<p>Après avoir salué l'éplorée jeune fille, je sortis de la cabine triste
+et heureux à la fois.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LI</h2>
+
+
+<p>Je rendis plusieurs visites à ma jolie captive avant que le bonheur
+d'entendre sa voix musicale me fût accordé. Zéla semblait muette et
+souvent aussi immobile qu'une statue de marbre. Ni supplications
+ardentes ni prières murmurées tout bas n'avaient le don d'émouvoir cette
+insensibilité extérieure, qui puisait peut-être son calme dans la grande
+froideur de ses sentiments pour moi. Cependant, malgré l'apparente
+monotonie de nos tête-à-tête, malgré la tristesse dans laquelle ils me
+jetaient, j'éprouvais un véritable bonheur auprès de Zéla, bonheur
+étrange, mystérieux, indéfinissable, bonheur réel pourtant, car il
+occupait les heures du jour, car il remplissait de rêves enchanteurs le
+sommeil de la nuit.</p>
+
+<p>Après avoir soigneusement cherché à être agréable à Zéla en
+l'entourant de toutes les choses qui, par leur possession,<span class="pagenum"><a id="Page_28">[28]</a></span>
+pouvaient lui apporter un amusement, je fouillai dans l'immense butin
+enlevé aux Marratti. Les vêtements, les meubles, les bijoux, enfin
+tout ce qui appartenait à Zéla, tout ce qui venait de son père ou de
+sa tribu, fut déposé dans la cabine de la jeune fille. Le désir de lui
+plaire, celui d'attirer son regard, celui plus ardent encore
+d'entendre sa voix mélodieuse, me rendaient infatigable; mais, à mon
+grand chagrin, Zéla parut si froide, si indifférente, si insensible,
+que j'en arrivai à croire qu'il serait infiniment plus logique
+d'adorer une momie des pyramides, et bien certainement, si
+l'exaspération que je ressentais n'avait pas été adoucie par les
+généreuses paroles de mon ami Aston, je me serais donné l'amer plaisir
+d'exprimer à Zéla le vif mécontentement que me faisait éprouver sa
+conduite. Dans l'excès de ma mauvaise humeur, je me jurais à moi-même
+de cesser entièrement mes visites; mais tout en jurant je consultais
+ma montre pour savoir combien d'heures ou de minutes me séparaient
+encore de l'instant de mon entrevue avec elle. J'aurais, je l'avoue,
+difficilement renoncé au bonheur de la voir, et quoique ma visite fût
+un monologue ou un silence, elle était l'oasis de ma vie, le repos de
+mon existence active.</p>
+
+<p>Heureusement pour moi la vieille Arabe n'était ni discrète, ni
+silencieuse, ni réservée. Quand elle traversait le pont pour remplir
+soit une commission de Zéla auprès du rais, soit une partie de son
+service, elle s'arrêtait et me parlait de la jeune fille. Dans les
+premiers jours de ses longues causeries, je maudissais souvent la force
+des jambes de la vieille, car les miennes<span class="pagenum"><a id="Page_29">[29]</a></span> se fatiguaient à rester ainsi
+stationnaires; mais ni engagement, ni prières ne pouvaient parvenir à
+persuader à la duègne que je lui permettais de s'asseoir.</p>
+
+<p>&mdash;Non, me disait-elle d'une voix grave, je dois rester debout devant mon
+malek, et, du reste, sa bonté me permettrait-elle de prendre un siége
+qu'il me serait encore impossible d'user de cette bienveillante
+autorisation. Lady Zéla attend mon retour pour prendre son café.</p>
+
+<p>Je conclus de là que la jeune fille était douée d'une merveilleuse
+patience, si elle attendait ainsi une douzaine de fois par jour la
+rentrée de sa camériste, qui causait souvent de longues heures avec moi.</p>
+
+<p>J'avais tant de plaisir à écouter, à faire répéter à la vieille femme
+que Zéla n'était pas insensible à mes soins, qu'elle disait que j'étais
+bon, que je l'étais non-seulement parce qu'elle le jugeait ainsi, mais
+parce que son peuple le trouvait, qu'il était bien dommage que je ne
+parlasse sa langue qu'imparfaitement, bien dommage encore que
+j'appartinsse à une tribu si éloignée de la sienne, qu'elle était fâchée
+que la grande <i>Kala passée</i> (mer Noire) se trouvât entre moi et le pays
+de ses pères, mais que j'étais doux, bon, beau comme un zèbre, et
+qu'elle aimait à entendre ma voix.</p>
+
+<p>Ce délicieux poison rallumait des espérances qui commençaient à
+s'éteindre; il me faisait croire à l'avenir et souffrir avec patience
+les douleurs du présent. À mes yeux la bonne vieille devint un
+personnage amusant, spirituel; elle s'embellit de ses paroles comme
+d'un fard, et je finis par trouver sa voix dure et sèche plus<span class="pagenum"><a id="Page_30">[30]</a></span>
+musicale que le son harmonieux d'une harpe éolienne. Mes veilles de
+nuit s'abrégeaient merveilleusement, elles se remplissaient de
+l'éclatante lumière des yeux de Zéla, que je n'avais cependant pas
+vus.</p>
+
+<p>Je ne m'explique pas encore par quelle puissance attractive et
+magnétique j'ai pu si tendrement aimer Zéla, dont je n'avais pas entendu
+la voix, dont je n'avais pas rencontré le regard, dont je n'avais pas
+même reçu un signe de sympathie, car son premier et bienveillant accueil
+n'avait été que l'accomplissement d'une coutume; elle avait reçu son
+sauveur, son mari, mais le c&oelig;ur n'entrait pour rien dans le
+témoignage de son respect et de sa gratitude.</p>
+
+<p>Mon esprit indépendant ne s'était jamais plié ni même arrêté à la
+recherche de ce grand sentiment qu'on appelle l'amour, et en vérité je
+ne sais pas quand et pourquoi, où et comment il a pu pénétrer et remplir
+si exclusivement mon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Avant de comprendre que j'aimais ardemment Zéla, les soins dont je
+l'entourais m'apparaissaient sous la forme froide de l'accomplissement
+d'un devoir, devoir sacré, parce qu'il m'avait été imposé par un père
+mourant, par un père dont la suprême volonté me confiait son enfant
+prisonnière et orpheline. Dans la transparente pureté de la jeunesse,
+les scènes touchantes se reflètent comme sur un lac d'azur, et cette
+scène de deuil, d'exil, de larmes, fut la première dans laquelle le
+hasard me fit jouer un rôle, la première où un appel sympathique fut
+fait aux bons sentiments de mon c&oelig;ur, qui<span class="pagenum"><a id="Page_31">[31]</a></span> alors était une
+fontaine scellée, mais qui s'ouvrit bientôt à la pitié et à la
+tendresse, et maintenant l'amour en coule comme un puissant torrent,
+il emporte tout ce qu'il trouve devant lui.</p>
+
+<p>Le pauvre petit oiseau captif bâtissait donc silencieusement son nid
+sous l'abri de mon c&oelig;ur, tandis que je le croyais tranquillement
+encagé dans la chambre qui lui servait de prison.</p>
+
+<p>Les paroles de la duègne, en ranimant le feu de mes espérances, me
+conduisirent plus souvent auprès de Zéla, dont je regardais pendant des
+heures entières la passive main pressée entre les miennes. L'air qui
+entourait la jeune fille me semblait chargé de parfums odoriférants, et
+le contact de ses insensibles cheveux, plus gracieux que les branches
+pendantes d'un saule, remplissait mon âme d'amour quand par hasard ils
+effleuraient ma joue. Tous mes sens me parurent délicieusement raffinés,
+et un monde de nouvelles pensées, un monde d'idées naquit dans mon
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Quand enfin il me fut permis de voir la radieuse splendeur des grands
+yeux noirs de Zéla, mes membres chancelèrent, mon c&oelig;ur palpita
+convulsivement, et, les deux mains de la jeune fille enfermées dans les
+miennes, je restai pendant un quart d'heure dans l'extase d'une
+adoration absolue et muette. Je ne sais pas si la jeune fille remarqua
+mon agitation, si elle en fut émue ou seulement flattée; mais elle
+retira vivement ses mains et couvrit ses yeux de diamant. Je les avais
+assez vus: leur regard de flamme avait embrasé mon c&oelig;ur, et le feu en
+devint inextinguible.</p>
+
+<p>D'une<span class="pagenum"><a id="Page_32">[32]</a></span> voix entrecoupée, Zéla murmura quelques paroles qui
+bourdonnèrent à mon oreille comme le chant d'un colibri, oiseau
+charmant et gazouilleur des bosquets de cannebiers. L'haleine de Zéla
+fut plus odoriférante que ne le sont ces arbres. La tête me tourna, et
+je crus devenir fou en contemplant le monde de délices qui s'ouvrait
+devant mes yeux.</p>
+
+<p>C'est ainsi que l'amour s'alluma dans mon sein, un amour pur, profond,
+ardent et impérissable. Depuis le jour où je plongeai mon regard dans le
+brillant miroir où se reflétait l'âme divine de Zéla, elle fut l'étoile
+de ma vie, la déité à laquelle je devais offrir la virginité de mes
+affections. Jamais un saint dévot ne s'est consacré à son Dieu avec une
+adoration plus intense que la mienne. Je n'étais ni l'époux ni l'amant
+de Zéla, j'étais son esclave; ma vie lui appartenait sans partage, elle
+était tout pour moi, j'étais à elle pour elle.</p>
+
+<p>Quand la triste mortalité rendra mon corps au néant, quand mon âme
+s'envolera, comme une colombe longtemps captive, elle n'aura de joie et
+de repos que le jour où il lui sera permis d'être réunie à celle de
+Zéla. Alors ces deux âmes s&oelig;urs se confondront ensemble, et comme un
+rayon de soleil elles s'élanceront brillantes dans l'éternité.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LII</h2>
+
+
+<p>Aucune<span class="pagenum"><a id="Page_33">[33]</a></span> circonstance digne d'être mentionnée ne marque dans mes souvenirs
+l'époque de ce mémorable voyage. Nous nous trouvâmes bientôt dans la
+latitude de l'île Maurice, à trente-deux lieues N.-O. de l'île Bourbon.</p>
+
+<p>En visitant l'île Maurice, en 1521, les Portugais la nommèrent l'île des
+Cygnes, parce qu'elle était l'asile favori de cet oiseau. Les lourds et
+avares Hollandais furent les premiers qui prirent possession de cette
+île, mais vers une époque très-éloignée du passage des Portugais,
+c'est-à-dire vers l'an 1600. Ces nouveaux possesseurs changèrent le doux
+nom de l'île des Cygnes en celui de Maurice, faisant, par cette
+dénomination, un compliment à l'amiral dont Maurice était le prénom.</p>
+
+<p>Comme je l'ai déjà dit, les Français succédèrent aux Hollandais, et ils
+appelèrent l'île île de France; ils en firent leur place de ralliement
+et le rendez-vous de tous leurs croiseurs. Les Français avaient soin
+d'apprendre le moment du départ des flottes indiennes appartenant à la
+compagnie qui rentraient dans leur patrie ou qui partaient pour
+l'étranger. Dans l'un ou l'autre cas, ils envoyaient leurs vaisseaux
+pour les arrêter, et les vaisseaux,<span class="pagenum"><a id="Page_34">[34]</a></span> secrètement armés en guerre,
+avaient des lettres de marque.</p>
+
+<p>Ce mode d'attaque faisait beaucoup de tort aux flottes anglaises, qui
+souvent marchaient protégées par leurs propres vaisseaux de guerre. Mais
+les petits croiseurs français, qui naviguaient très-vite et qui étaient
+remplis d'aventuriers intrépides, s'attachaient aux flottes anglaises
+comme s'attachent des Arabes vagabonds autour d'une caravane dans le
+désert; tandis que les vaisseaux de guerre anglais étaient empêchés
+d'agir par la crainte de perdre de vue les vaisseaux marchands, qui
+pouvaient être arrêtés d'un autre côté pendant leur absence.</p>
+
+<p>Les Français s'exposaient rarement à attaquer les Anglais en plein jour
+ou quand il faisait beau temps, à moins cependant qu'ils ne fussent
+soutenus par une frégate, presque toujours à leur suite, dans l'espoir
+de s'emparer de quelque traînard. Quand il faisait mauvais temps et
+pendant les nuits obscures, les Français trompaient les Anglais en
+faisant de faux signaux pour les attirer; cela avait lieu au moment des
+rafales, qui sont très-fréquentes dans ces latitudes. Si les Anglais
+perdaient leur convoi de vue, ce qui arrivait souvent, ils étaient sûrs
+d'être attaqués par un ou par plusieurs de ces corsaires français; mais
+étant tous très-bien armés, les vaisseaux réussissaient quelquefois à se
+défendre non-seulement contre les vaisseaux de guerre secrets de
+l'ennemi, mais encore ils parvenaient à chasser bravement l'escadre
+française.</p>
+
+<p>La possession de l'île Maurice était d'une très-grande
+importance<span class="pagenum"><a id="Page_35">[35]</a></span> pour les Français, car elle les mettait à même de
+pouvoir harceler le commerce de l'Angleterre et de tenir un pied dans
+l'Inde. Ils n'épargnaient aucune dépense pour fortifier l'île, et,
+pour dire la vérité, ils employèrent peu de temps pour obtenir le
+résultat d'en rendre le sol utile et productif. Ils y introduisirent
+et y cultivèrent avec succès les épices et les fruits de l'Inde. Ils y
+ajoutèrent du riz et plusieurs espèces de blé: celui de Bourbon, de la
+Cochinchine et de Madagascar. Mais l'île étant très-petite (elle n'a
+que dix-neuf lieues de circonférence), les améliorations apportées par
+les Français furent naturellement fort limitées.</p>
+
+<p>Par leur négligence, les Hollandais avaient laissé le plus précieux de
+leurs ports, au nord-ouest, se remplir de la boue et des pierres
+envoyées par le torrent des montagnes qui s'élèvent tout auprès.</p>
+
+<p>Dirigé par un gouverneur habile et entreprenant, les Français
+débarrassèrent ce port, bâtirent un mur et construisirent un magnifique
+bassin pour recevoir leurs vaisseaux de guerre et les mettre à l'abri
+des vents, qui sont toujours, dans les tempêtes, d'une violence
+épouvantable.</p>
+
+<p>Nous découvrîmes bientôt la terre de Bourbon, et nous arrivâmes bientôt
+en vue de l'île Maurice.</p>
+
+<p>Cette île a une forme ovale, et la partie dont nous rasions le côté
+nord-ouest est grande, inégale, ayant çà et là des signes de végétation.</p>
+
+<p>&mdash;Ce côté de l'île, nous dit de Ruyter, a été retourné sens
+dessus dessous par l'action des volcans, et les gens<span class="pagenum"><a id="Page_36">[36]</a></span> instruits de
+cet événement croient que l'île Maurice était autrefois liée à celle
+de Bourbon, mais qu'elles ont été divisées en deux par la force d'un
+feu intérieur.</p>
+
+<p>Nous vîmes plusieurs énormes cavernes voûtées dans lesquelles la mer
+s'écoulait avec un bruit de tonnerre; de gros morceaux de rocher gris,
+rudes et calcinés, étaient entassés les uns sur les autres dans un
+désordre fantastique, puis la terre s'éleva peu à peu, et nous vîmes des
+roches escarpées, même au centre de l'île, s'unissant à une montagne qui
+s'élève comme un dôme.</p>
+
+<p>&mdash;Cette montagne, dit de Ruyter, était autrefois une plaine élevée de
+treize cents pieds au-dessus de la mer, quoique, du côté où nous sommes,
+elle nous paraisse d'une roideur impraticable; l'autre côté, au
+Port-Louis, a l'élévation si graduelle qu'un cheval peut aller au galop
+jusqu'à son sommet, qu'on nomme le <i>Piton du milieu</i>. Ce piton, pointu
+comme un pain de sucre, est entouré par une plaine.</p>
+
+<p>Nous découvrîmes encore sept montagnes qui ressemblaient à sept grands
+géants tenant un conseil; puis plusieurs petits promontoires étendant
+dans la mer leurs racines pleines de rochers, et qui formaient de
+magnifiques baies, des rivages couverts de sable blanc et des vallées
+étroites, entrecoupées par des ruisseaux et des rivières verdoyantes et
+boisées. Ces vallées étaient remplies d'arbrisseaux et de fleurs.</p>
+
+<p>Aston, de Ruyter et moi, nous étions debout sur le pont, armés de
+télescopes, et nous admirions le ravissant<span class="pagenum"><a id="Page_37">[37]</a></span> paysage qui se déroulait
+devant nos yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Que cette vallée est tranquille et belle! dis-je à mes amis; allons y
+demeurer.</p>
+
+<p>Puis, quand la marche du vaisseau nous montrait un site plus enchanteur
+encore, nous répétions la même exclamation.</p>
+
+<p>Tous les trois, nous aimions les beautés de la nature, et de Ruyter se
+plaisait à nous faire admirer les changements merveilleux de ce
+splendide panorama.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, m'écriai-je, cette île est le paradis des poëtes orientaux.
+Quelle est la personne sensée qui voudra quitter cette terre après
+l'avoir connue? Ô mes amis, abandonnons l'incertain océan, abandonnons
+la mer capricieuse, la mer aux sourires perfides qui nous attire vers la
+souffrance, vers le désappointement et vers la mort!</p>
+
+<p>Aston n'était pas moins enthousiasmé que moi, et notre enchantement
+était partagé par tout l'équipage. La joie illuminait toutes les
+figures, chaque cause personnelle de chagrin ou de mécontentement était
+oubliée; l'union et l'harmonie la plus parfaite régnaient sur le
+vaisseau. Quand nous jetâmes l'ancre, les hommes montèrent aux mâts
+comme des écureuils, et dans un instant les voiles furent ferlées. Des
+canots rôdèrent bientôt autour du grab, presque submergés par la grande
+quantité de poissons et de fruits qu'ils venaient nous offrir.</p>
+
+<p>Le plaisir qui remplissait mon c&oelig;ur était presque de l'ivresse,
+car j'avais à mes côtés ma petite fée orientale, ma belle Zéla, qui,
+cédant à mes ardentes prières,<span class="pagenum"><a id="Page_38">[38]</a></span> avait consenti à m'accompagner sur
+le pont.</p>
+
+<p>Quand le doux vent de la terre vint jouer dans les cheveux de la jeune
+fille, quand il pressa contre elle ses légers vêtements de gaze, en
+révélant les contours de ses formes élégantes, Aston la regarda avec une
+admiration surprise, et compara la belle enfant à un jeune faon.</p>
+
+<p>De Ruyter, qui parlait parfaitement la langue de Zéla, s'approcha d'elle
+pour lui adresser quelques paroles d'affectueuse bienvenue. Il prit sa
+main; mais, stupéfait de la merveilleuse beauté de la jeune fille, il
+resta silencieux, ne pouvant que par sa muette contemplation lui
+exprimer combien il la trouvait belle. Après quelques secondes de cet
+éloquent silence, de Ruyter parla à la jeune Arabe d'une voix douce et
+caressante comme un chant, puis, se tournant vers moi, il me dit en
+anglais:</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille est une fée de l'Orient; elle est trop délicate et
+trop frêle pour être touchée par la main d'un homme. Je vous félicite de
+tout mon c&oelig;ur, mon cher Trelawnay, et il n'existe pas un homme qui
+puisse rester froid et indifférent devant votre bonheur. Par le ciel!
+mon ami, je croyais que votre mariage était un sacrifice; mais je trouve
+que vous possédez un diamant pour lequel un roi donnerait sa couronne.
+Souvenez-vous, mon garçon, que si vous ne gardez pas ce trésor comme on
+garde son propre c&oelig;ur, le bonheur vous abandonnera, et la fortune
+sera toujours impuissante pour vous donner une femme comparable à lady
+Zéla.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_39">[39]</a></span> jeune fille regardait autour d'elle comme une gazelle effrayée.
+Surprise de se voir entourée et regardée par tant d'étrangers, elle
+rougit; la pauvre enfant aurait bien voulu rentrer dans sa cabine;
+mais je tenais sa main emprisonnée dans la mienne et je feignais de ne
+pas comprendre la prière de son regard.</p>
+
+<p>Pour retenir Zéla le plus longtemps possible auprès de moi, j'envoyai
+chercher un tapis et des coussins, puis, environnée de ses femmes, la
+jeune fille s'assit sur le pont.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LIII</h2>
+
+
+<p>De Ruyter se rendit à bord de la corvette pour dire à son capitaine que
+les Anglais avaient levé le blocus du Port-Louis. Contraints à cette
+retraite par les pertes qu'ils avaient faites de leurs hommes et de
+leurs bateaux, les Anglais voulaient encore avoir le temps de rentrer à
+Madras avant que le sud-ouest mousson commençât à se faire sentir.
+D'ailleurs, comme la flotte qui devait regagner l'Angleterre était
+censée avoir passé les latitudes des îles, le but des frégates qui
+bloquaient Port-Louis se trouvait atteint.</p>
+
+<p>De Ruyter convint avec la corvette qu'aussitôt qu'elle aurait
+renouvelé sa provision d'eau et de vivres, elle irait<span class="pagenum"><a id="Page_40">[40]</a></span> au
+Port-Louis, et que, par la traverse sur terre, de Ruyter la
+rejoindrait avant son départ pour lui donner les dépêches destinées au
+général français.</p>
+
+<p>Cet arrangement fait, de Ruyter remonta sur le grab et nous envoyâmes
+les prisonniers et les blessés sur la corvette.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut maintenant songer à nos malades, me dit de Ruyter, lorsque le
+transport des étrangers fut opéré. Je vais me mettre à la recherche de
+quelques logements, et vous envoyer toutes les choses dont vous pouvez
+avoir besoin.</p>
+
+<p>Le lendemain, de Ruyter nous quitta encore pour se rendre au Port-Louis;
+mais, avant son départ, il me donna des instructions précises sur tout
+ce que je devais faire pendant son absence, et il quitta le vaisseau en
+nous promettant d'être rentré dans trois ou quatre jours.</p>
+
+<p>Il avait été convenu qu'après avoir chargé le grab, nous le mettrions
+dans un lieu sûr, et que nous irions passer quelque temps dans la maison
+de campagne de de Ruyter, car mon ami possédait des terres considérables
+dans l'intérieur de l'île.</p>
+
+<p>Cette île a, relativement au climat, une particularité digne de
+remarque, et je n'ai jamais trouvé dans aucune autre partie de l'Inde
+l'étrange bizarrerie de sa température. Généralement les îles ont sur
+les côtes une atmosphère douce et fraîche, tandis que l'intérieur des
+terres est chaud, malsain, excepté toutefois les hauteurs du centre de
+l'île; mais, à l'île Maurice, c'est le contraire: il fait si
+horriblement chaud le long de la côte<span class="pagenum"><a id="Page_41">[41]</a></span> entière, l'air y est si
+impur, qu'à Port-Louis et dans ses environs, personne n'ose sortir
+pendant six mois de l'année, tellement on est sûr de recevoir un coup
+de soleil, coup de soleil fort dangereux, car d'ordinaire il amène la
+frénésie, la fièvre, le choléra-morbus ou la dyssenterie. En revanche
+et à la même période de l'année, dans l'intérieur de l'île, et surtout
+au côté opposé au vent, l'air est doux, suave et sain.</p>
+
+<p>Depuis novembre jusqu'en avril, l'air de la ville de Saint-Louis est si
+insupportablement chaud, que peu de personnes, à l'exception des
+esclaves, osent y rester. Les habitants assez heureux pour avoir la
+liberté de choisir le lieu de leur résidence vont s'établir dans
+l'intérieur de l'île. Ajoutez à ces six mois d'étouffante chaleur une
+fin d'année pluvieuse, pendant que d'horribles orages ravagent les
+côtes. Toujours à la même époque, l'intérieur de l'île est calme,
+doucement chauffé par le soleil. J'ai été témoin de ce fait, fait
+d'autant plus étrange que l'île, nous l'avons dit, n'a que dix-neuf
+lieues de circonférence.</p>
+
+<p>J'exécutais avec une infatigable ardeur les ordres de de Ruyter;
+l'insomnie et le travail étaient pour moi un plaisir, car mon corps
+était fort et mon esprit avait des ailes. Nous eûmes bientôt construit
+sur le rivage des magasins en barres de bois, en planches et en
+paillassons, et toutes les choses qui n'appartenaient pas au grab
+furent débarquées et envoyées dans la ville sur le dos des mulets, des
+buffles et des esclaves. (Je rougis d'être obligé de dire que les
+esclaves sont les principales bêtes de somme de l'île Maurice).</p>
+
+<p>De<span class="pagenum"><a id="Page_42">[42]</a></span> Ruyter avait fait de grands efforts et de grands sacrifices
+afin d'obtenir des buffles et des ânes pour remplacer les esclaves
+dans l'humiliante et pénible fatigue de porter des fardeaux pendant
+des journées d'une chaleur insupportable. Mais la moindre
+indifférence, mais le cruel égoïsme avec lesquels les propriétaires
+des esclaves accueillirent les humaines propositions de de Ruyter
+rendirent sa tâche difficile.</p>
+
+<p>Ces trafiquants sans c&oelig;ur ne veulent ni voir ni entendre parler d'un
+projet qui ne tend pas à augmenter sur-le-champ leur bénéfice. Chez eux,
+les organes communs de la nature sont abrutis; leur vue des choses est
+rétrécie à la circonférence qu'embrasse le regard.</p>
+
+<p>Ils sont semblables à la guêpe, dont l'&oelig;il, rond comme une lentille,
+grossit dans des proportions énormes le plus petit objet qui se trouve
+devant lui, mais qui ne peut pas distinguer un mur d'une fleur, s'il est
+éloigné d'un mètre du centre de son regard. Ces hommes stupides voient
+donc les objets aussi clairement que la guêpe. Il était inutile de leur
+parler d'un gain à venir, gain que la recherche des ânes et des buffles
+pouvait leur produire. Ils disaient que cette recherche était une perte
+de temps, et que, les esclaves étant tout prêts, il fallait s'en servir.
+Quant à la souffrance de ces malheureux, elle ne pouvait attendrir des
+êtres qui n'ont pas de sentiments humains. À toutes les réflexions
+généreuses que fit de Ruyter, ils opposèrent cette étrange question:</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce la loi? Je ne puis pas la trouver: elle n'est pas dans mon
+livre.</p>
+
+<p>Tel<span class="pagenum"><a id="Page_43">[43]</a></span> est, en un mot, le résumé de leurs réponses aux avocats de
+l'humanité. À chaque appel, ils restent aussi sourds que des
+crocodiles, et pendant que vous leur parlez de charité chrétienne, ils
+fouettent ou donnent l'ordre de fouetter le dos nu d'un pauvre esclave
+succombant de fatigue sous le poids d'une trop lourde charge.</p>
+
+<p>J'ai vu de ces malheureux nègres couverts d'ulcères, et dont les plaies
+saignantes étaient déjà à moitié dévorées par des mouches et par des
+vers. C'est alors que ces infortunés appellent de tous leurs v&oelig;ux
+celle que les riches craignent tant: la mort, la mort qui devient leur
+seul refuge, leur seule espérance, est accueillie comme une fée
+bienfaisante, et, après la suprême séparation de l'âme d'avec le corps,
+ce corps, masse morte et corrompue, est jeté, sans cercueil, dans la mer
+ou dans un fossé. J'ai vu le dos de ces pauvres martyrs aussi couvert de
+n&oelig;uds qu'un pin, et la peau en était aussi dure et aussi rocailleuse;
+de cette peau, semblable à de l'écorce d'arbre, le sang tombait goutte à
+goutte comme de la gomme.</p>
+
+<p>Pendant que des centaines de ces malheureux travaillaient tous les jours
+dans les chantiers, à Port-Louis, sous un soleil brûlant, leurs maîtres,
+abrités et protégés dans l'intérieur de leurs habitations, se
+plaignaient de la chaleur en faisant de temps à autre des pas de tortue
+pour donner un ordre.</p>
+
+<p>La pitié et la douleur que je ressentis en voyant le déplorable état
+dans lequel se trouvaient les esclaves à l'île Maurice, ne pouvaient
+être comparées, dans l'énergie<span class="pagenum"><a id="Page_44">[44]</a></span> de leur sensation, qu'à l'ardent souhait
+que je fis en suppliant le ciel d'envoyer sur la tête des oppresseurs
+les plus terribles malédictions. Ces monstres seront un jour anéantis,
+je l'espère, et s'ils doivent être immortels, que ce soit dans
+l'éternité, mais dans une éternité de souffrance. En toute justice, le
+mal qu'ils ont fait aux nègres doit leur être rendu, et je défie
+l'invention la plus hardie des démons d'arriver à égaler la cruauté de
+ces êtres sans âme.</p>
+
+<p>Quoique ce barbare traitement des esclaves ne fût pas tout à fait aussi
+rigoureux dans l'intérieur de l'île, je me hâtai, le c&oelig;ur plein de
+dégoût, de reconquérir, en terminant mes affaires le plus promptement
+possible, le bonheur d'aller chercher quelques jours de repos sur la
+colline déserte et boisée que de Ruyter m'avait indiquée comme étant le
+lieu de sa résidence. Je savais que là, s'il y avait du pouvoir, la
+douleur de l'oppression y était non-seulement adoucie, mais encore à
+peine sensible.</p>
+
+<p>De Ruyter rentra au grab le troisième jour de son départ, et, quoique
+actif et énergique dans toutes ses entreprises, il fut étonné de
+l'extrême promptitude que nous avions mise à opérer le débarquement. Le
+vaisseau qui, avec sa carène chargée et toutes voiles déployées, était
+entré dans le port quelques jours auparavant à demi submergé sous le
+poids de sa cargaison, flottait maintenant sur l'eau aussi légèrement
+qu'une mouette endormie. Ses voiles étaient détendues, ses mâts et ses
+vergues baissés et démantelés, et le grab lui-même amarré près du
+rivage.</p>
+
+<p>De<span class="pagenum"><a id="Page_45">[45]</a></span> Ruyter apprit à Aston qu'il avait obtenu la permission de le
+garder avec lui, ainsi que les quatre hommes de sa frégate, et que la
+parole d'honneur du jeune lieutenant était la seule chaîne qui
+l'attachât au grab.</p>
+
+<p>Aston parut enchanté, et serra avec une reconnaissante affection la main
+de de Ruyter.</p>
+
+<p>À l'arrivée de notre commandant, je traitais avec Aston la grande
+question des esclaves. De Ruyter prit la parole et nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a de cela deux jours, je me rendais vers la porte d'une église
+(je ne vais jamais au delà), qui, ouverte pour la première fois à la
+piété des fidèles, venait d'être consacrée. J'allais donc aux environs
+de cette église pour y chercher un marchand d'esclaves avec lequel
+j'avais une affaire à traiter. Cet homme, qui est un misérable fripon,
+ajoute à ses vices naturels celui d'être faussement religieux et
+d'affecter une grande exactitude dans l'accomplissement de ses devoirs
+de chrétien; il pousse l'hypocrisie si loin, que, s'il restait sur le
+globe en compagnie d'un seul homme dont les croyances différeraient de
+celles qu'il a adoptées, il poignarderait ou brûlerait cet homme. Sa foi
+est un fanatisme, un fanatisme aveugle, irréfléchi et intolérant.</p>
+
+<p>Ne trouvant pas mon coquin, je m'approchai de la porte ouverte de
+l'église. Un coup d'&oelig;il dans l'intérieur me montra que les carreaux
+blancs de la nef étaient obscurcis par une douzaine de prêtres noirs.
+Une foule de monde venue pour voir la cérémonie encombrait<span class="pagenum"><a id="Page_46">[46]</a></span> l'église.
+Rien ne m'intéressant, j'allais continuer mes recherches, car un mélange
+d'encens, d'ail et de sueur formait une si horrible atmosphère que, pour
+l'avoir respirée une seconde, j'avais déjà des nausées.</p>
+
+<p>Au moment de mon départ, je fus presque coudoyé par un esclave converti
+qui entrait dans l'église. Voyant à sa droite un bassin de pierre rempli
+d'eau, le nègre crut que cette eau était mise là pour servir aux
+ablutions; il y plongea vivement ses deux mains et lava jusqu'aux coudes
+ses bras noirs et sales. Un dévot, qui s'aperçut de cette action, frappa
+sur la tête du nègre penché avec une croix qu'il tenait à la main. La
+croix de la rédemption servit à exécuter un meurtre! Je frissonnai; je
+ne comprends pas ainsi la religion. Si j'avais été Dieu, j'aurais
+foudroyé ce stupide enthousiaste. Le pauvre nègre tomba baigné dans son
+sang, il n'eut même pas le temps d'exhaler une plainte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'a-t-on fait à ce misérable assassin? demanda Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Rien. La cérémonie ne fut pas interrompue, car un nègre n'est pas un
+homme.</p>
+
+<p>&mdash;C'est horrible! m'écriai-je; mais n'en parlons plus, de grâce, et
+hâtons-nous d'aller établir nos quartiers sur la colline, loin des
+oppresseurs et des esclaves.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LIV</h2>
+
+
+<p>De<span class="pagenum"><a id="Page_47">[47]</a></span> Ruyter laissa le rais à bord du grab en qualité de commandant,
+et quand tous les préparatifs de notre départ furent terminés, nous
+nous mîmes en route.</p>
+
+<p>Le personnel de la caravane se composait de de Ruyter, d'Aston, de Zéla,
+accompagnée de ses femmes et de quelques Arabes de sa tribu. Notre
+voyage dans l'intérieur des terres se fit sur des mulets, des petits
+chevaux et des ânes. Nous suivîmes le rivage de la mer, qui était
+magnifiquement tessellé d'une grande variété de coquillages de toutes
+les couleurs et de toutes les formes. Je marchais aux côtés de Zéla, qui
+était gracieusement assise sur un petit cheval dont elle dirigeait
+vaillamment la marche.</p>
+
+<p>&mdash;Chère s&oelig;ur, lui dis-je, regardez la sublime beauté de ce paysage,
+voyez comme les nuages gris laissent à découvert le sommet des collines,
+tandis que leurs bases sont encore cachées par la vapeur: elles
+ressemblent à un groupe de magnifiques îles ou à une compagnie de cygnes
+noirs nageant sur un lac calme et silencieux. Quelques-unes sont
+couvertes d'arbres et de buissons jusqu'à la crête, tandis que d'autres
+se montrent dépouillées et flétries par les feux volcaniques.</p>
+
+<p>Le sang d'une race intrépide coulait dans les veines de<span class="pagenum"><a id="Page_48">[48]</a></span> Zéla.
+Elle avait été élevée au milieu des périls de la guerre, et ne savait
+point affecter des sentiments qu'elle n'éprouvait pas. Elle traversa
+les ravins, marcha le long des précipices, passa à gué les ruisseaux
+et les rivières, non-seulement sans nous arrêter par une
+représentation de craintes imaginaires, de larmes forcées, de prières,
+de cris, d'évanouissement; mais encore en ne faisant attention aux
+dangers réels des passages que pour dire de sa voix douce et
+mélodieuse que les endroits que nous traversions étaient charmants aux
+regards, ou bien encore elle arrêtait sa monture sur les bords d'un
+précipice pour cueillir quelque fleur rare ou arracher les ondoyantes
+branches du plus gracieux des arbres indiens, l'impérial mimosa, dont
+la délicatesse est aussi sensible que celle de l'amour vrai, car il
+fuit le toucher des mains profanes.</p>
+
+<p>&mdash;Mettez cette branche fleurie dans votre turban, me dit Zéla en me
+tendant une de celles qu'elle venait de cueillir, car je suis sûre que
+dans ces cavernes ou dans ces abîmes il y a des ogres qui nourrissent
+leurs petits avec du sang humain, et ils aiment à leur donner les hommes
+jeunes et beaux. Mettez donc la branche dans votre turban, mon frère; je
+vous nomme ainsi parce que vous m'avez priée de ne point vous appeler
+mon maître, et ne froncez jamais vos sourcils: je n'aime pas
+l'expression que cet air sévère donne à votre physionomie, il nuit à
+votre beauté; le sourire vous va bien, mais ne riez pas maintenant,
+prenez ma branche, elle sera pour vous un préservatif contre les charmes
+de la magie.</p>
+
+<p>J'acceptai<span class="pagenum"><a id="Page_49">[49]</a></span> en souriant les fleurs du mimosa et je les plaçai dans
+mon turban.</p>
+
+<p>En traversant une plaine sablonneuse, Zéla tressaillit, et sans arrêter
+son cheval, qui marchait lentement, elle sauta par terre et courut comme
+une biche vers une colline de sable. N'ayant jamais été le témoin d'une
+adresse et d'une légèreté semblables, Zéla eut le temps de revenir avant
+que l'étonnement dans lequel j'étais plongé se fût tout à fait dissipé.</p>
+
+<p>&mdash;Un ogre vous a-t-il attirée par un mauvais regard? lui dis-je en
+riant.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, s'écria-t-elle; regardez, vous qui aimez les fleurs,
+dites-moi si vous en avez jamais vu une qui soit aussi radieusement
+belle que celle-ci. Sentez-la, son odeur et sa beauté sont supérieures à
+celles de la rose, qui perd parfum et fraîcheur par jalousie si elle se
+trouve auprès de cette invincible rivale.</p>
+
+<p>Je crus un instant que Zéla était ensorcelée par l'odieuse fleur dont
+elle aspirait si joyeusement la prétendue suavité. Cette fleur était une
+grande branche rouge, couverte de boutons bruns, de baies jaunes, et
+exhalant l'horrible odeur du musc.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ma chère s&oelig;ur, m'écriai-je, la rose aurait autant raison
+d'être jalouse que vous de craindre le voisinage de la figure de
+Kamalia, votre nourrice. Cette fleur ressemble à une ronce, et son
+abominable odeur me rend malade.</p>
+
+<p>Je fus sans doute poussé à accueillir la fleur de Zéla avec ces rudes
+paroles par l'impatience et le chagrin que<span class="pagenum"><a id="Page_50">[50]</a></span> me firent éprouver
+les caresses dont elle couvrit la branche appuyée sur ses lèvres.</p>
+
+<p>Les yeux noirs de Zéla se dilatèrent; et pendant une seconde elle me
+contempla avec un étonnement plein de tristesse, puis l'éclat de son
+regard se ternit, et ses longues paupières se couvrirent d'une rosée de
+perles; la branche aimée s'échappa des mains de la jeune fille, sa
+figure pâlit, et le son de sa voix eut la navrante tristesse du dernier
+adieu qu'elle fit à son père, lorsqu'elle murmura faiblement:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, étranger, je ne me souvenais plus que vous n'étiez pas
+né dans la tribu de mes pères. Cet arbre, que j'aime, ressemble à celui
+qui abritait la tente de ma famille; il nous protégeait contre l'ardeur
+du soleil, quand nous dormions sous son ombre. Nos vierges entrelacent
+ses fleurs en couronne pour parer leurs fronts, et si elles meurent, on
+en couvre la pierre de leurs tombeaux. Pardonnez-moi d'avoir cueilli ce
+souvenir du passé, je ne puis empêcher mon c&oelig;ur de préférer cette
+fleur à toutes les fleurs; mais puisque vous dites qu'elle vous rend
+malade, eh bien!... je ne l'aimerai plus, je ne la cueillerai plus!...
+Puis, ajouta la jeune fille d'une voix entrecoupée par les sanglots,
+pourquoi parerais-je mes cheveux d'une couronne de cette fleur, puisque
+j'appartiens à un étranger et que mon père est mort?</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de dire que non-seulement je ramassai la fleur pour
+la remettre entre les mains de Zéla, mais encore je lui fis comprendre
+que mon ignorance était l'excuse de ma conduite. Après avoir calmé
+le<span class="pagenum"><a id="Page_51">[51]</a></span> chagrin de la douce et sensible enfant, je courus sur la
+colline, j'arrachai l'arbre garni de ses racines, et je dis à Zéla:</p>
+
+<p>&mdash;Chère s&oelig;ur, j'ai dédaigné cette fleur uniquement parce que vous
+avez dit du mal de la rose, la plus belle parure de nos parterres, mais
+en examinant de près cet arbuste chéri (et je regardai Zéla), je me suis
+assuré que la rose peut en être jalouse aussi bien que mes compatriotes
+pourraient l'être de vous. Je planterai cet arbre dans le jardin de
+notre habitation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes bon, mon frère, me dit Zéla. Eh bien, moi, je planterai un
+rosier auprès de lui, et ces deux charmantes fleurs uniront leurs
+parfums. Notre affection et nos soins pour ces chers arbustes les feront
+grandir, prospérer et vivre ensemble, sans rivalité jalouse. On doit
+aimer sans préférence exclusive tout ce qui est beau; moi, j'aime tous
+les arbres, tous les fruits et toutes les fleurs.</p>
+
+<p>Malgré ces paroles joyeuses et calmes, je voyais à travers les plis
+vaporeux de la légère robe de Zéla son pauvre petit c&oelig;ur aussi agité
+qu'un oiseau mis en cage. Pour arracher ses pensées au sujet qui l'avait
+attristée, je dis en lui serrant la main:</p>
+
+<p>&mdash;Vous devez être fatiguée, chère Zéla; mais ne craignez rien, voici le
+dernier ruisseau que nous avons à traverser, et nous serons bientôt dans
+cette magnifique plaine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! me répondit la jeune fille, Zéla n'a jamais craint que son
+père quand il était en colère, car alors ceux qui osaient regarder les
+éclairs qui déchirent la nue<span class="pagenum"><a id="Page_52">[52]</a></span> en feu ne pouvaient soutenir le
+regard de leur chef. La voix de mon père était plus forte que le bruit
+du tonnerre, et sa lance plus fatale que l'éclat de la foudre. Hier au
+soir, en parlant à cet homme grand qui est si doux, je croyais que
+vous alliez le tuer, et je voulais vous dire de ne pas le faire, parce
+que j'avais lu dans ses yeux qu'il vous aime de tout son c&oelig;ur;
+c'est très-mal, mon frère, de se fâcher contre ceux qui nous aiment.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez parler d'Aston, ma chère Zéla, mais je n'étais nullement
+en colère contre lui: je l'aime beaucoup, et nous sommes les meilleurs
+amis du monde; la vivacité de mes paroles était puisée dans le sujet de
+notre conversation, car nous parlions des horribles cruautés qui sont
+exercées dans l'île Maurice sur les pauvres esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais bien connaître votre langue, mon frère, j'aimerais tant à
+vous écouter! Si j'avais compris vos paroles, j'aurais passé une nuit
+calme; car, ignorant le sujet de votre conversation, j'ai beaucoup
+pleuré, j'avais tant de chagrin de vous croire fâché contre une personne
+qui vous aime!</p>
+
+<p>Je rassurai bien tendrement l'adorable jeune fille, et nous reprîmes
+avec joie notre route. De Ruyter vint nous rejoindre, et nous nous
+trouvâmes bientôt sur une plaine élevée nommée Vacois, au milieu de
+l'île. Notre montée avait été très-difficile et très-rude. Devant
+nous, au centre de la plaine que nous traversions, se trouve la
+montagne pyramidale dont j'ai déjà parlé, et qu'on nomme le <i>piton du
+Milieu</i>. Sur notre droite s'étendaient<span class="pagenum"><a id="Page_53">[53]</a></span> le port et la ville de
+Saint-Louis. Vers le sud, nous découvrîmes de grandes et magnifiques
+plaines, dont la riche végétation se mire dans une belle rivière; et
+vers le nord, d'autres plaines se penchant vers la mer: elles
+paraissaient les unes arides, les autres cultivées. On distinguait çà
+et là des champs de cannes à sucre, d'indigo et de riz. Du sud à
+l'est, le pays volcanique et montagneux est couvert de jungles et
+d'anciennes forêts, mais le nord-est est presque une surface plane.
+Dans la plaine où nous nous trouvions, il y a un grand nombre de mares
+d'eau qui forment de jolis lacs, et à l'époque des grandes pluies, le
+débordement de ces lacs rend la plaine marécageuse et la couvre de
+cannes, de roseaux et d'herbes gigantesques.</p>
+
+<p>Telle était la magnifique scène qui se déroulait sous nos yeux. Le
+soleil, qui s'était levé à l'est au-dessus de la montagne, dispersa les
+brouillards jaunes du matin et découvrit entièrement les beautés
+mystérieuses de cette île, fraîche et radieuse comme une vierge sortant
+du bain.</p>
+
+<p>Nous mîmes pied à terre pour nous reposer sous l'ombrage d'un groupe de
+bananiers qui semblaient s'être plu à dessiner un cercle enchanté autour
+d'un chêne incliné vers le lac, dont l'eau, claire et limpide comme un
+diamant, avait une incommensurable profondeur. Des poissons rouges de la
+Chine jouaient sur la surface de l'eau, et les mouches-dragons rouges,
+vertes, jaunes et bleues volaient en bourdonnant autour de nous.</p>
+
+<p>Interrompus<span class="pagenum"><a id="Page_54">[54]</a></span> dans leurs ablutions matinales, le chaste pigeon
+ramier et la blanche colombe s'envolaient vers les bois; la perdrix
+grise courait se cacher, les oiseaux aquatiques plongeaient dans
+l'eau, tandis que les perroquets jaseurs caquetaient sur les arbres
+comme des femmes mariées en mauvaise humeur. Pendant le bruissement
+harmonieux de ses fuites, de ses gais ramages, le nonchalant babouin
+au ventre rebondi mangeait avec la gloutonne voracité d'un moine: il
+était inattentif à tout ce qui ne tendait pas à gorger de bananes son
+insatiable panse.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LV</h2>
+
+
+<p>On nous avait dit à l'île Maurice que le lac auprès duquel nous nous
+reposions possédait des crevettes aussi grosses que des homards, et que
+des anguilles avaient quinze ou vingt pieds de longueur.</p>
+
+<p>Les deux principales rivières de l'île prennent leur source dans cette
+plaine; en marchant elles augmentent leur volume par le tribut que
+leur payent une infinité de ruisseaux, jusqu'à ce qu'elles arrivent à
+être fortes et puissantes. Coulant parallèlement pendant quelque
+temps, elles finissent, en rivales bien apprises, à tenter de se
+surpasser en largeur et en vélocité. Après<span class="pagenum"><a id="Page_55">[55]</a></span> cette lutte ambitieuse
+et coquette, elles se séparent; l'une va forcément à droite, l'autre à
+gauche, arrosent leurs districts respectifs, et finissent par payer à
+leur tour un tribut au puissant océan.</p>
+
+<p>Après avoir rassasié nos sens de la vue des incomparables beautés de
+cette riche nature, nous fûmes obligés de penser à des choses moins
+poétiques et moins délicates, car nos estomacs demandaient à grands cris
+d'être promptement restaurés. Nos gens placèrent devant nous les mets
+favoris des marins, c'est-à-dire du poisson, des fruits, des légumes,
+nourriture simple et sans apprêt, dont nous savourâmes les délices avec
+un zèle vraiment sacerdotal.</p>
+
+<p>Vers la fin de ce frugal déjeuner, nous retombâmes insensiblement dans
+la contemplation des sublimes merveilles que renfermait cette île. La
+tiède chaleur du soleil levant faisait monter vers nous le parfum des
+citrons, des oranges, des framboises, celui encore plus doux des
+mangoustans sauvages et des fraises. Ces enivrantes odeurs se mêlaient à
+celles des herbes et des arbrisseaux aromatiques dont la vallée envoyait
+l'encens confondu avec la rosée du matin. L'air pur et frais des
+premières heures du jour, en se pénétrant de toutes ces émanations
+embaumées, remplissait nos c&oelig;urs et nos sens d'un indéfinissable
+bien-être. Mes membres étaient si légers, si souples, si élastiques,
+qu'il ne m'eût pas semblé impossible de devancer à la course les cerfs
+en émoi que nous apercevions traversant les clairières pour se
+précipiter dans la profondeur des couverts.</p>
+
+<p>Le<span class="pagenum"><a id="Page_56">[56]</a></span> plaisir que je ressentais se communiqua à Zéla; elle
+effeuillait des fleurs en nous montrant, sous ses beaux sourires,
+l'émail de ses dents de perle.</p>
+
+<p>Nous mangions pour la première fois ensemble le pain et le sel, et quand
+je lui en fis l'observation, elle me dit gaiement:</p>
+
+<p>&mdash;Il faut aujourd'hui, mon frère, que nous soyons bons amis, et si vous
+tenez à suivre les coutumes de notre pays, vous ne devez plus froncer
+les sourcils en me regardant, parce que je suis votre hôte jusqu'à ce
+que le soleil se couche et se lève de nouveau.</p>
+
+<p>En nous promenant ensemble, j'aidai Zéla à cueillir des fleurs, et je
+l'interrogeai sur leur classification, non sur celle que leur assigne la
+botanique, mais les poëtes orientaux qui ont chanté l'amour.</p>
+
+<p>De Ruyter interrompit notre douce causerie en nous criant qu'il fallait
+nous mettre en route.</p>
+
+<p>Après avoir laissé le lac à notre droite, traversé la base du <i>piton du
+Milieu</i>, sur un terrain volcanique et réduit en poudre, nous nous
+dirigeâmes vers le sud et nous nous trouvâmes bientôt dans des plaines
+entourées de montagnes.</p>
+
+<p>Ces plaines vertes, bordées de bois sombres, se trouvaient coupées par
+des marais remplis de vétyver, de fougère, de mauve, de bambous
+ondoyants et de tabac sauvage. Nous aperçûmes encore des plantations
+de manioc, de maïs, de patates, de cotonniers, de cannes à sucre, de
+café et de clous de girofle. Après avoir traversé ces vastes champs,
+nous franchîmes des canaux, dont l'eau claire et limpide coulait sans
+bruit, réfléchissant<span class="pagenum"><a id="Page_57">[57]</a></span> dans son onde cristalline des chênes nains,
+des oliviers d'un vert sombre, près desquels fleurissait le figuier au
+fruit rouge comme une fraise. Plus loin le majestueux palmier, isolé
+de tout entourage, élevait vers le ciel sa tête couronnée d'un unique
+fruit, et quand ce roi de la végétation perd son diadème, semblable
+aux monarques de la terre, il cesse de vivre en cessant de régner.</p>
+
+<p>Nous pénétrâmes bientôt dans les sauvages forêts où poussent l'arbre de
+bois de fer, le chêne, le cannellier noir, le pommier, l'acacia, le
+tamarin et la muscade. Le chemin que nous suivions était couvert comme
+une charmille par des vignes vierges, du jasmin et une multitude infinie
+de plantes rampantes d'un rouge brillant. Ces plantes avaient si
+épaissement entrelacé leurs vivants cordages, que ni le soleil ni la
+tempête ne pouvaient les pénétrer. Si, par hasard, un rayon égaré
+trouvait un passage au travers de cet épais treillis, il ne lui était
+possible d'étendre sa lumineuse clarté que sur une touffe de violette ou
+de fraisier. La bienfaisante chaleur de ce doux rayon réchauffait le
+fruit et la fleur, qui grandissaient avec force, en regardant d'un air
+de commisération les pâles et frêles enfants de l'obscurité.</p>
+
+<p>Les songes les plus poétiques des rêveurs ne pourront jamais inventer
+de plus radieuses, de plus admirables merveilles que celles que nous
+présentait cette nature sauvage et si réellement idéale. Ces
+retraites, ombragées par de grands arbres verts, ces gazons émaillés
+de fleurs suaves, me semblaient la demeure d'un<span class="pagenum"><a id="Page_58">[58]</a></span> peuple de génies,
+et je considérais notre passage comme une odieuse profanation de leurs
+droits divins.</p>
+
+<p>Pour la première fois de ma vie, les belles voix d'Aston et de de Ruyter
+me parurent discordantes, leurs formes si magnifiquement dessinées,
+leurs fronts fiers, mais hâlés, ne me paraissaient nullement en harmonie
+avec le lieu dans lequel nous nous trouvions.</p>
+
+<p>&mdash;Ils sont fort déplacés ici, pensais-je en moi-même, le véritable
+encadrement qui puisse faire ressortir leurs martiales figures est le
+pont d'un vaisseau armé en guerre.</p>
+
+<p>J'avais beau chercher à les assimiler à l'entourage de féerie
+qu'embrassait ma vue, il m'était impossible de les grouper, ni par la
+pensée, ni par les yeux, d'une façon assez avantageuse pour les faire
+contribuer à la splendeur de la scène. Le regard le plus bienveillant,
+le plus favorablement disposé, ne pouvait les prendre que pour des
+démons, des jungles <i>admee</i> (hommes sauvages), des orangs-outangs ou des
+centaures.</p>
+
+<p>La vieille nourrice Kamalia, suivie de deux esclaves noirs, marchait
+derrière nous, et je fus si certain, dans la fièvre de mon imagination,
+qu'elle était ou une sibylle ou une sorcière accompagnée de deux démons
+prêts à exécuter les plus horribles enchantements, que je commençai à
+maudire l'obscurité de la forêt en désirant de revoir le soleil. Zéla
+arrêta tout à coup son cheval, et la sorcière noire, toujours suivie de
+près par les deux démons, s'approcha de la jeune fille.</p>
+
+<p>Sous l'influence de mon étrange hallucination, je me précipitai vers
+Zéla, je saisis la bride de son cheval,<span class="pagenum"><a id="Page_59">[59]</a></span> dont j'excitai vivement la
+marche. J'avais peur de voir ma petite fée se transformer en faon blanc
+et s'élancer vers les bois. La suite de cette métamorphose devait
+m'envelopper dans la peau d'un chien noir et me condamner à poursuivre
+la fugitive dans les mystérieux sentiers de cette ténébreuse et
+impénétrable forêt.</p>
+
+<p>Mes craintes se dissipèrent un peu quand je vis Zéla maintenir avec
+force l'impétuosité de son cheval, qui voulait s'élancer en avant, et,
+penchée vers moi, me dire de sa voix musicale:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi libre, mon frère, vous allez me faire tomber; marchez un
+peu en avant, je désire parler à Kamalia et lui demander le nom des
+belles fleurs rouges qui sont sur cet arbre. Oh! regardez, ce ne sont
+point des fleurs, mais de petits oiseaux; vous les avez effrayés en
+voulant arrêter ma marche. Quel malheur! ils se sont enfuis.</p>
+
+<p>Revenu à moi, je communiquai en riant mes chimériques angoisses à la
+jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et, me demanda-t-elle, quelle figure avais-je prise dans votre esprit
+avant d'être transformée en faon?</p>
+
+<p>&mdash;Vous, chère, vous êtes le doux Ariel, l'esprit enchanteur de ce bois,
+votre demeure, votre empire. Rien d'humain ne doit vous entourer, car
+chaque chose humaine a sa faiblesse ou son défaut. Ici, il y a des murs
+de fleurs pour vous cacher à tous les regards: vous vivrez comme les
+abeilles, comme les brillants oiseaux que vous venez d'admirer, de
+parfums, de fruits et de rosée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce<span class="pagenum"><a id="Page_60">[60]</a></span> bois est un séjour vraiment enchanté, mon frère, je
+partage votre admiration; mais je ne voudrais pas y vivre toute seule,
+puis je ne saurais être heureuse emprisonnée: fleurs ou barreaux,
+marbre ou pierre, les murs sont toujours sombres, et j'aime la
+liberté, l'espace, le caprice qui m'emporte où m'appelle ma fantaisie.</p>
+
+<p>&mdash;Ma bien-aimée, répondis-je à Zéla, je resterai avec vous comme votre
+esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Mon esclave! oh! non, non, non, pas d'esclave; vous avez dit hier
+qu'il ne devait point y en avoir, je pense et je dis comme vous: la
+liberté pour tous.</p>
+
+<p>Le sentier que nous suivions s'élargit bientôt; son obscurité se
+dissipa, et nous atteignîmes l'entrée d'une grande plaine.
+L'éblouissante clarté d'un ciel limpide, brillamment inondé par les
+rayons du soleil, nous rendit presque aveugles.</p>
+
+<p>En traversant une rivière sur un pont rustique, je reconnus la main de
+de Ruyter dans la construction forte et élégante de ce pont. Après avoir
+gravi de nouveau un sentier très-irrégulier, nous montâmes, au travers
+d'une longue allée d'arbres et de buissons, sur une plate-forme élevée.
+Sur cette plate-forme était assise la maison de de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Aston, criai-je joyeusement au lieutenant, voici notre
+résidence, je suis certain que c'est bien elle. Quel autre que de
+Ruyter aurait eu l'esprit de trouver cette délicieuse, cette
+ravissante situation! Toutes les beautés que nous avons admirées ne
+sont point comparables à celles qui environnent ce charmant séjour.
+La<span class="pagenum"><a id="Page_61">[61]</a></span> possession de ce paradis terrestre doit satisfaire à jamais
+toutes les ambitions, tous les désirs d'un homme; car la nature y a
+jeté à profusion toutes ses parures pour le rendre parfait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous dites vrai, me répondit Aston en regardant autour de lui et dans
+l'immensité de l'espace; quelle magnificence! quelle grandeur! je n'ai
+jamais rêvé rien d'aussi splendidement beau.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, cria de Ruyter, descendez de cheval; demain, vous
+aurez la journée entière pour admirer tout cela. Maintenant il faut
+songer au repas; votre mari, continua de Ruyter en se tournant vers
+Zéla, n'est bon à rien, si ce n'est cependant à rôder dans les déserts;
+regardez, mon enfant, il a choisi la place la moins ombragée du jardin,
+afin de recevoir sur sa tête toute la chaleur des rayons du soleil. Par
+le ciel! je crois qu'il ôte son turban; il serait un saint parmi les
+Raypaats (descendants du soleil).</p>
+
+<p>Zéla accourut vers moi et me dit doucement:</p>
+
+<p>&mdash;Ne restez pas au soleil, mon frère; dans ce moment-ci sa
+chaleur est très-dangereuse. Voyez comme les boutons et les fleurs
+cherchent à échapper à son brûlant contact, en fermant leurs corolles
+et en se cachant sous l'ombre des feuilles, qui baissent également
+avec tristesse leur tige fatiguée. Les oiseaux, les insectes sont tous
+endormis dans les bois; il n'y a pas un animal qui ose rester sans
+abri quand la chaleur est aussi étouffante. Tout dort maintenant; le
+vent même est allé se cacher dans les cavernes que nous avons vues ce
+matin sur le rivage. Il n'y a que la méchante mouche<span class="pagenum"><a id="Page_62">[62]</a></span> qui soit
+éveillée; elle ramasse les vapeurs empoisonnées pour s'en faire un
+venin, et la nuit elle jette son cri de guerre; puis elle perce avec
+sa lance le doux et bienfaisant sommeil: la mouche est le mauvais
+esprit des ténèbres et le sommeil en est le bon. Venez, mon frère, le
+capitaine l'ordonne, et vous obéissez mieux à sa voix qu'à celle de
+Zéla.</p>
+
+<p>Je suivis la jeune fille, en pensant qu'elle avait fait une très-jolie
+description de la tribu des mouches.</p>
+
+<p>Tout le monde mit pied à terre sous une verandah, et nous fûmes conduits
+par de Ruyter dans l'intérieur de la maison. Une double rangée de
+persiennes protégeait les appartements contre les ardeurs du soleil, et
+laissait l'air et le vent circuler par les ouvertures en toute liberté.
+La salle d'entrée occupait le tiers de la maison: elle était pavée en
+grands carreaux de marbre blanc, et un bassin d'une forme ovale, rempli
+d'eau, jetait dans l'air la fraîcheur la plus suave.</p>
+
+<p>En visitant le jardin, je découvris une citerne dont l'eau, après avoir
+arrosé la terre, formait une cascade et allait sauter de rocher en
+rocher, jusqu'à ce qu'elle eût atteint la rivière, dont on voyait, des
+hautes fenêtres de la maison, la nappe calme et argentée.</p>
+
+<p>De Ruyter avait fait creuser la montagne jusqu'à la source d'une de ces
+fontaines, dont il dirigeait le cours dans ses terres.</p>
+
+<p>Autour de la salle dans laquelle nous étions entrés s'étendait un large
+divan garni de coussins; les murs étaient ornés d'armes indiennes et
+européennes pour la chasse, mêlées à des dessins et à des gravures de
+prix.</p>
+
+<p>Zéla<span class="pagenum"><a id="Page_63">[63]</a></span> et ses femmes furent conduites dans une aile de la maison, et
+sur la porte d'entrée de l'appartement qui s'y trouvait était écrit ce
+mot en caractères persans: <i>Le Zennanah</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Cette désignation, nous dit de Ruyter, est une fantaisie de l'artiste
+qui a peint l'intérieur de la maison; car votre Zéla est la première
+femme qui entre ici.</p>
+
+<p>Après avoir montré à Aston la chambre qui lui était destinée, de Ruyter
+se tourna vers moi et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, mon Trelawnay, qu'une chambre entourée de murailles ne
+pourrait convenir à votre esprit errant: nous vous laisserons aller çà
+et là; du reste, je sais que vous le feriez sans ou avec ma permission.
+Si vous avez besoin de quelque chose, frappez dans vos mains, et si ces
+besoins sont des besoins réels, ils seront à l'instant satisfaits. Quant
+aux choses luxueuses, j'évite ce luxe du climat; mais il n'est pas
+défendu. La défense n'atteint jamais son but et met une valeur sur des
+ombres. Quand la cloche sonnera une heure, le déjeuner sera servi dans
+la salle.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LVI</h2>
+
+
+<p>Quand de Ruyter nous eut quittés, Aston s'écria d'un ton surpris:</p>
+
+<p>&mdash;Que veut-il dire? Quel est le sens réel de sa phrase?<span class="pagenum"><a id="Page_64">[64]</a></span>
+Parle-t-il bien sérieusement du luxe intérieur de sa maison, de ce
+luxe dont la grandiose simplicité surpasse les splendeurs les plus
+raffinées et les plus exquises de la civilisation?</p>
+
+<p>&mdash;Je crois, répondis-je en riant, que de Ruyter se moque de nous, ou
+qu'il cherche à se mettre en garde contre les excès complimenteurs de
+notre juste admiration.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez peut-être raison, mon cher Trelawnay, reprit mon ami; mais
+une chose dont je suis bien certain, c'est qu'un long séjour dans cette
+royale résidence du désert nous rendra fort difficiles sur le choix
+d'une habitation, en les faisant toutes paraître à nos yeux plus laides
+et plus sales qu'une hutte irlandaise.</p>
+
+<p>Tout en causant, nous nous promenions autour de la salle, et j'allais
+proposer à Aston de m'accompagner dans le jardin, lorsque la cloche dont
+nous avait parlé de Ruyter annonça que le déjeuner était servi.</p>
+
+<p>Nous nous mîmes à table.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains fort, mon cher Trelawnay, me dit de Ruyter en riant, que
+vous ne soyez un triste convive, si la reine des abeilles ne daigne pas
+abandonner en votre faveur les coutumes de son pays pour se conformer à
+celles du nôtre.</p>
+
+<p>Une femme fut appelée, et je lui donnai l'ordre d'aller chercher lady
+Zéla. Après d'assez longues hésitations entremêlées de pourparlers, la
+jeune fille se décida à se rendre à nos prières.</p>
+
+<p>Une couche disposée à la hâte reçut la belle Arabe, qui ne s'était
+jamais assise sur une chaise.</p>
+
+<p>Les<span class="pagenum"><a id="Page_65">[65]</a></span> jolis petits doigts de Zéla essayèrent vainement de se servir
+pour manger d'une vilaine fourchette de fer: leurs gracieux et
+impuissants efforts donnaient à tous les gestes de la jeune fille une
+si adorable gaucherie, qu'après avoir contemplé un instant son léger
+embarras, je lui ôtai la fourchette des mains en la priant de
+m'apprendre à me servir de mes doigts pour ramasser les grains de riz
+servis sur mon assiette et les porter à mes lèvres; mais la leçon,
+rieusement donnée, fut très-peu profitable, car l'impatience me
+faisait avaler ensemble et le riz et la chair du poulet.</p>
+
+<p>Zéla sortit de table avant la fin du déjeuner, et nous promit
+gracieusement que sa présence charmerait notre promenade du soir.</p>
+
+<p>Quand les débris du repas eurent été remplacés par le café et les pipes,
+nous nous couchâmes sur les divans qui entouraient la salle, et nos
+yeux, alanguis par la fatigue, se reposèrent doucement dans la
+contemplation de l'eau limpide du bassin, qui ressemblait à une glace
+entourée d'un cadre de marbre. Trop heureux pour analyser nos
+jouissances et nous faire part mutuellement des sensations de bien-être
+qui remplissaient nos c&oelig;urs, nous restions silencieux, et cet
+engourdissement moral se répandit peu à peu sur la nature physique; car
+nous tombâmes, sans nous en apercevoir, dans le repos d'un profond
+sommeil.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Deux heures après nous sortions du bain, et on nous apportait des
+rafraîchissements avec une corbeille remplie de fruits et de
+confitures. Quand nous eûmes savouré<span class="pagenum"><a id="Page_66">[66]</a></span> le jus acide de la grenade
+et celui de l'orange mêlé à de l'eau glacée, nous rentrâmes dans la
+salle, où du café brûlant et nos pipes nous aidèrent à attendre sans
+impatience la disparition du soleil derrière les montagnes. À la chute
+du jour, Zéla se rendit à notre appel, et nous visitâmes les terres
+cultivées qui entouraient la maison de de Ruyter.</p>
+
+<p>Un sentier sablonneux, ombragé d'arbres touffus, nous conduisit par une
+montée facile dans une chambre d'été, dont la construction extérieure,
+aussi bien que la couleur des murs, ressemblaient exactement aux
+draperies d'une tente. Des fenêtres de cette chambre on découvrait un
+panorama magnifique, car toutes les mystérieuses beautés de l'île se
+montraient sans voile: d'un côté, les plaines laissaient pleinement voir
+leur robe de pourpre et d'émeraude; de l'autre, la mer et le port entier
+de Bourbon s'offraient aux regards.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois le vaisseau! s'écria Zéla en frappant joyeusement ses petites
+mains l'une contre l'autre; regardez, mon frère, ne dirait-on pas qu'il
+est tout près de nous?</p>
+
+<p>Armé d'un télescope, je vis si distinctement le grab, que mon
+imagination me montra aussitôt Louis-le-Grand, l'air empressé, égorgeant
+des tortues sous la banne du pont.</p>
+
+<p>Je sortis avec Zéla de la chambre d'été, et j'allai m'asseoir sur un
+morceau de rocher, qui formait un dôme arrondi au-dessus d'un profond
+abîme. Des hauteurs de ce trône improvisé je pus, sans être importun,
+suivre des regards les mouvements légers et souples de<span class="pagenum"><a id="Page_67">[67]</a></span> Zéla, qui
+voltigeait, comme une abeille, de fleurs en fleurs, d'arbres en
+arbres, effleurant tout du bout de ses jolis doigts, penchant sur
+chaque arbuste ou sur chaque buisson sa jolie tête et ses beaux yeux
+rayonnants de plaisir.</p>
+
+<p>Les mouvements gracieux et élégants du corps, l'adresse modeste et
+dégagée des gestes atteignent dans l'Est une réelle perfection. Comme si
+elle redoutait la rivalité de l'art, comme si elle s'en indignait, tout
+en dédaignant de le combattre, la nature a jeté là ses dons les plus
+rares, les plus précieux et les plus recherchés. Innés chez ce peuple,
+ils sont défigurés sous la laide forme de l'affectation dans les pays
+qu'on appelle civilisés; la beauté du corps, la majesté simple et
+naturelle des gestes, la grâce des mouvements, cet ensemble des qualités
+extérieures qui ont un charme si séduisant, a déserté les villes
+populeuses pour se jeter dans les déserts et dans les montagnes. La
+beauté vit là; elle joue avec les enfants, elle pare le front des jeunes
+filles, elle flotte sur l'aile du pigeon ramier, elle étincelle dans le
+brillant et doux regard de la sauvage gazelle.</p>
+
+<p>Un enfant du désert ressemble à une vigne vierge étendant avec
+profusion ses branches couvertes de feuilles. Arrêtez cette
+croissance, taillez la vigne, rendez-la productive, et vous aurez un
+vilain feuillage et une mesquine vendange. La vigne et l'olivier sont
+les enfants des collines et des sables, ils sont nourris par les
+rayons du soleil; libres de grandir, ils deviennent splendides. Le
+cheval du désert et l'antilope sont<span class="pagenum"><a id="Page_68">[68]</a></span> les plus rapides et les plus
+beaux des animaux.</p>
+
+<p>Le majestueux roi des oiseaux, ce roi dont le plumage voltige sur le
+diadème des souverains du monde ou se penche en triomphe sur un
+corbillard royal, habite les landes sablonneuses.</p>
+
+<p>Les fruits les plus riches, les fleurs les plus belles, l'air le plus
+odoriférant, l'eau la plus limpide, se trouvent dans les plaines, dans
+les rochers, dans les sables, et sont tous nourris dans la solitude par
+le soleil de la liberté.</p>
+
+<p>C'est là que l'homme parle avec son Dieu jusqu'au moment où le c&oelig;ur,
+rempli d'amour et d'admiration, divinise ses sentiments.</p>
+
+<p>J'ai vu les vierges de l'Est (Zéla en était une) aussi ignorantes que
+ses plus sauvages enfants, et dont la beauté exquise ferait tomber le
+ciseau des mains des sculpteurs grecs. J'ai regardé leurs formes, leurs
+traits, l'expression de leurs figures, et tout se mêlait si
+harmonieusement ensemble, que je ne pouvais pas comprendre qu'il fût
+possible de rester froid devant tant de beauté, en cherchant à découvrir
+si les lignes étaient de la forme grecque ou romaine. Il serait plus
+facile au hibou de regarder le soleil sans en être ébloui, qu'à un homme
+de c&oelig;ur et d'imagination de contempler avec calme l'idéale beauté des
+vierges de l'Est.</p>
+
+<p>La plus belle et la plus délicieuse de ces vierges était à mes yeux ma
+jeune et charmante femme. Zéla venait d'atteindre sa quinzième année;
+et quoique ne pouvant, même dans l'Est, être considérée comme une
+femme faite, son développement précoce donnait des promesses<span class="pagenum"><a id="Page_69">[69]</a></span> de
+la plus rare beauté. Élevée dans l'ombre, Zéla avait le teint pâle, et
+cette pâleur de camellia paraissait de l'albâtre au milieu des femmes
+brunes qui entouraient la jeune fille. La largeur et la profondeur du
+front de Zéla, clair et poli comme de l'ivoire, étaient à moitié
+cachées par une magnifique couronne de cheveux fins, abondants et
+légèrement ondulés.</p>
+
+<p>Ses yeux étaient expressifs, même pour une Orientale, mais ni brillants,
+ni saillants; ils étaient aussi doux que ceux d'une grive, lorsque le
+calme du repos ne laissait ni la joie, ni la douleur, ni la surprise y
+jeter leur brillante étincelle de satisfaction ou de souffrance. Les
+cils d'ébène qui ombrageaient ce beau regard étaient extraordinairement
+longs, et quand la jeune fille dormait, ils se pressaient contre ses
+pâles joues en y jetant le doux reflet de leur ombre. La bouche était
+pleine d'harmonie et de grâce; la figure, petite et ovale, était
+fièrement portée par un joli cou aux mouvements onduleux; les membres de
+Zéla, longs, pleins et arrondis, avaient des gestes vifs et légers.</p>
+
+<p>Au moment où j'analysais les rares perfections de la jeune fille, elle
+se tenait debout sous l'ombrage d'un arbre dont les languissantes
+branches tombaient en grappes autour d'elle. Cet arbre indou cache,
+dit-on, dans ses feuilles fermées, l'asile d'une fée. Je crus que Zéla,
+leur reine, était descendue de sa demeure de verdure pour folâtrer un
+instant sur un gazon de fleurs, et, sous la fascination de cette idée,
+je descendis rapidement auprès d'elle.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai guetté votre chute, lui dis-je en la prenant dans<span class="pagenum"><a id="Page_70">[70]</a></span> mes
+bras, chère enfant! Je vous tiens, je vous garderai auprès de moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mettez-moi par terre, s'écria la jeune fille effrayée, vous me
+faites mal. Je ne suis pas tombée; laissez-moi, je vous prie,
+laissez-moi m'en aller.</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, si vous voulez me promettre de ne pas fuir, de ne pas
+remonter dans le feuillage de cet arbre, votre féerique habitation.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, me répondit Zéla en ouvrant de grands yeux;
+laissez-moi, vous me serrez avec trop de violence.</p>
+
+<p>Je posai doucement la jeune fille à terre et je lui fis part de mes
+craintes; mais elle m'écouta à demi, car, à peine libre, elle courut
+vers sa vieille nourrice d'un air aussi effrayé qu'un jeune levraut.</p>
+
+<p>Le lecteur aurait tort s'il m'accusait d'exagération dans l'éloge que je
+fais des Arabes de l'Inde. S'il doute de ma véracité, il en croira
+peut-être mieux les paroles d'un savant voyageur tout à fait exempt de
+préjugés. Ce voyageur dit:</p>
+
+<p class="blockquot">«Les Arabes sont nombreux dans l'Inde; ce sont des hommes
+magnifiques, au teint blanc, aux formes belles, osseuses et
+musculeuses; leurs mines nobles, leurs costumes pittoresques, leurs
+regards intelligents, hardis, etc, etc.»</p>
+
+<p>Ceci est donc le portrait du père de Zéla. Sa mère, d'une beauté
+célèbre, avait été apportée du Caucase géorgien, et le hasard de la
+guerre l'avait faite deux fois captive. La naissance de Zéla fut la
+mort de cette femme,<span class="pagenum"><a id="Page_71">[71]</a></span> et elle quitta le monde, heureuse d'y
+laisser sa vivante image.</p>
+
+<p>Zéla était belle, plus belle que je n'ai pu la décrire, car je ne suis
+pas versé dans la science des paroles, et les paroles sont souvent
+impuissantes à représenter ce que l'&oelig;il voit, aussi bien qu'à
+exprimer ce que le c&oelig;ur ressent.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LVII</h2>
+
+
+<p>Quand je rejoignis Aston et de Ruyter, je les trouvai en train de
+discuter sur la nécessité de faire une visite officielle au commandant
+de Saint-Louis. Comme cette visite, dont ils fixèrent l'heure pour le
+lendemain, ne me paraissait ni agréable à faire ni urgente à mes
+intérêts personnels, je priai de Ruyter de vouloir bien m'en dispenser.
+La soirée se termina très-agréablement, quoiqu'il y eût manqué, pour
+l'entière satisfaction de mon c&oelig;ur, la présence aimée de la belle
+Arabe.</p>
+
+<p>Obligés de nous lever le lendemain aux premiers rayons du soleil, nous
+nous couchâmes de bonne heure, et, si Aston et de Ruyter se
+reposèrent, il me fut bien impossible de trouver le sommeil. Mon
+esprit inquiet me jeta bientôt hors du lit et hors de la maison.
+J'errai dans les champs, je pris un bain, je tuai les heures, et je
+vis<span class="pagenum"><a id="Page_72">[72]</a></span> arriver, sans avoir fermé les yeux un instant, les splendides
+lueurs de la plus belle journée.</p>
+
+<p>Quand mes deux amis parurent, nous allâmes visiter les plantes et les
+arbrisseaux que de Ruyter avait apportés des différentes îles de
+l'archipel des Indes. De Ruyter avait une grande passion pour le
+jardinage, la construction et l'agriculture. Il aimait l'île Maurice,
+non-seulement pour la douceur de son climat, mais encore pour la bonté
+de son terrain, qui produisait toute chose et en profusion.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai questionné sur leur bonheur, nous dit-il, toutes sortes de gens,
+même des princes, et j'ai vu que les hommes heureux, mais heureux dans
+toute l'acception du mot, sont les jardiniers. Je confesse avec
+franchise que si le hasard ne m'avait pas fait marin, j'aurais été, par
+choix, un modeste cultivateur.</p>
+
+<p>Il n'existe pas dans le monde un fruit ou une fleur qui soit resté
+inconnu à de Ruyter. Il avait tout vu, tout recueilli, tout réuni dans
+son jardin, et au milieu de cette quantité innombrable d'arbres et de
+plantes, il y en avait au moins le quart qui m'étaient complétement
+inconnus. À l'exception de la plate-forme, sur laquelle était bâtie la
+maison, et qui comprenait le jardin, les terres d'alentour étaient
+incultes. On avait en partie déraciné tous les arbres, en laissant çà et
+là des groupes de cannelliers ou de chênes d'une hauteur prodigieuse.</p>
+
+<p>La maison n'avait qu'un seul étage. Sa façade regardait le sud, en
+dominant une plaine; la mer formait l'horizon au nord-ouest, et l'est
+déployait un immense rideau<span class="pagenum"><a id="Page_73">[73]</a></span> de bois, de précipices et de rochers.
+À l'exception d'une plaine voisine de la maison, rien n'indiquait le
+travail de la culture; on se serait cru dans la solitude d'un immense
+désert, si, dans le clair-obscur des avenues et des sentiers qui
+coupaient cette plaine, on n'eût découvert des chaumières de bois. De
+Ruyter avait eu le soin de faire produire à ses terres les choses
+indispensables à la vie, et de les peupler de travailleurs heureux
+dans leur dépendance libre.</p>
+
+<p>&mdash;Il serait, nous dit-il, plus avantageux, d'après les règles du calcul,
+d'ensemencer la terre des grains, des fruits ou des végétaux qu'elle
+reproduit avec le plus d'abondance, pour en échanger le surplus inutile
+à la consommation de la maison contre les choses de luxe qui y manquent:
+mais, outre la satisfaction que je ressens de voir tout le monde heureux
+autour de moi, j'ai le plaisir de la distraction, le bonheur de la santé
+et celui plus grand encore d'améliorer la cruelle destinée de ceux qui
+souffrent sous les impitoyables lois d'un système détestable, d'un
+système que j'abhorre, mais auquel malheureusement il m'est impossible
+d'apporter des remèdes: ce système est celui de l'esclavage.</p>
+
+<p>J'ai fait pour le bien-être des noirs tout ce que j'ai pu; vous ne
+trouverez pas un seul esclave dans mon domaine. Le pain que vous mangez
+n'est peut-être pas le meilleur, le plus blanc, le plus exquis des
+pains, mais il n'est ni aigri ni taché par le sang ou les larmes d'un
+pauvre captif surchargé de travail. Une centaine d'esclaves, que j'ai
+rachetés ou trouvés libres, sont devenus mes fermiers.</p>
+
+<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_74">[74]</a></span> reçois d'eux une partie des fruits de la terre: un m'apporte
+tous les ans du blé, un autre du café, et ainsi de tous. J'ai donc de
+cette manière du riz, du sucre, des épices, du coton, du tabac, du
+vin, de l'huile, enfin tout ce que la terre produit. Je dispose à ma
+guise du superflu des choses que vous mangez; ici ce sont les fruits
+d'un travail libre, et je crois que cette connaissance des faits vous
+rendra la modeste chère que je vous fais faire infiniment plus
+savoureuse.</p>
+
+<p>Je ne suis point un de ces pédants et lourds moralistes qui prêchent
+l'émancipation des nègres en faisant des pas de géant pour fuir
+l'exécution de leurs pompeuses paroles, ni un de ces gaillards qui
+examinent la doctrine d'un tailleur avant de se hasarder à porter
+l'habit qu'il leur a fait, quoiqu'ils n'aient pas l'idée honnête et
+juste de le lui payer. Je regarde la perfection de l'ouvrage et non la
+piété de ceux qui l'ont fait, et je suis mieux servi par des gens
+libres, travaillant de bonne volonté, que par des mains d'esclaves sans
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>La visite que de Ruyter et Aston devaient faire au commandant de
+Saint-Louis fut remise au lendemain, et nous procédâmes à nous occuper
+suivant la loi de nos fantaisies. De Ruyter traça le plan d'un pavillon
+qu'il voulait construire, comme un <i>zennanah</i>, pour les femmes. Aston
+arracha des pommes de terre et des yams; moi, je construisis un berceau
+de bambous entrelacés, et je plantai sous son abri notre arbre mystique,
+le jahovnov chéri de ma chère Zéla.</p>
+
+<p>Après avoir terminé mon petit travail, la fatigue d'une nuit sans
+repos se fit sentir: elle affaiblit mes forces,<span class="pagenum"><a id="Page_75">[75]</a></span> et, n'ayant ni
+l'envie ni la prudente pensée de gagner mon lit, je me couchai sous
+l'ardeur d'un soleil brûlant, près du faible ombrage d'un
+laurier-rose, et je m'endormis profondément.</p>
+
+<p>Je fus éveillé par la chaleur intense des rayons du soleil, qui
+dardaient sur moi leur fulgurante lumière. Je sentais que ma tête,
+presque sans abri, allait être livrée à la flamme de cette lave ardente,
+et que j'en éprouverais de vives douleurs. Mais mes forces étaient
+tellement abattues, que je n'avais pas l'énergie de me relever.</p>
+
+<p>Au moment où j'allais forcer la paresse à se plier aux ordres de la
+raison, j'entendis un léger frôlement. D'où pouvait-il provenir? Tout en
+m'adressant cette question, je restais immobile, car j'étais étendu sur
+la terre avec tant d'indolence, que je ne pouvais ni remuer ni regarder,
+quoique mon ouïe fût violemment tendue dans la direction de l'indistinct
+murmure qui venait de se faire entendre. Je sentais pourtant qu'il était
+nécessaire de quitter la position nonchalante que j'avais prise, car le
+bruit augmentait de minute en minute. «C'est peut-être un serpent»
+pensai-je en moi-même. Ce rapide soupçon fut bientôt détruit par le
+souvenir de l'assurance que de Ruyter m'avait donnée qu'il n'y avait
+dans l'île aucun reptile venimeux. J'écoutai encore, et, toujours
+immobile, je me dis: «Ce sont des lézards qui attrapent des mouches;» au
+même instant, je sentis sur mon front un toucher froid et dont la douce
+sensation me fit soudain ouvrir les yeux. Zéla et Ador, la petite
+esclave malaise, cherchaient<span class="pagenum"><a id="Page_76">[76]</a></span> à me garantir contre les rayons du soleil
+en plaçant sur ma tête un morceau de feuille de palmier tallipot, car
+une feuille entière a quelquefois trente pieds de circonférence.</p>
+
+<p>Quand Zéla s'aperçut que j'étais éveillé, elle voulut s'enfuir, mais je
+saisis avec promptitude l'ourlet de son ample pantalon brodé, et je lui
+dis en souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Laissez-moi vous remercier, chère.</p>
+
+<p>&mdash;Non, je ne suis pas contente de vous; pourquoi vous coucher ainsi au
+soleil? Ne savez-vous pas que sa chaleur est plus dangereuse que la
+morsure du <i>chichta</i>? et que, si elle tombe sur un front nu, elle est
+plus fatale que le <i>bahr</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Douce Zéla, pourquoi êtes-vous venue ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pour cueillir des fruits.</p>
+
+<p>&mdash;Pour quelle raison avez-vous apporté cette feuille de palmier? il n'y
+en a pas de ce côté du jardin.</p>
+
+<p>Les yeux de la jeune fille découvrirent l'arbre que j'avais planté; et
+elle me répondit vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui pensez-vous donc que j'aie pu l'apporter? J'ignorais que vous
+étiez assez imprudent pour vous coucher au soleil; ma feuille est
+destinée à couvrir le jahovnov.</p>
+
+<p>&mdash;Comment avez-vous appris, chère s&oelig;ur, que je l'avais planté? je
+n'en ai parlé à personne.</p>
+
+<p>Zéla rougit, et je lus dans ses yeux charmants, dans l'expression de ses
+traits, ce limpide miroir de l'âme, que je ne lui étais plus
+indifférent. Je pris la main de la jeune fille, et nous regagnâmes
+l'habitation le sourire aux lèvres et la joie dans le c&oelig;ur.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LVIII</h2>
+
+
+<p>À<span class="pagenum"><a id="Page_77">[77]</a></span> la porte de la maison nous rencontrâmes de Ruyter, qui dit à
+Zéla:</p>
+
+<p>&mdash;J'allais vous rendre une visite, chère lady, et vous demander
+une tasse de ce café exquis que fait si bien la vieille Kamalia.</p>
+
+<p>&mdash;Venez, je vous en prie, capitaine, répondit en souriant la jeune
+fille; ma nourrice excelle, il est vrai, dans l'art de distiller les
+liqueurs; elle fait non-seulement de très-bon café, mais encore des
+sorbets délicieux, et son <i>arekec</i> est excellent; de plus, la science de
+Kamalia ne se borne point à cette seule connaissance; elle est
+très-savante, car elle sait lire dans les vieux livres de notre pays et
+dans un ciel plein d'étoiles.</p>
+
+<p>&mdash;Son air antique me laisse croire, répondit de Ruyter, qu'elle a étudié
+dans des papyrus, et je ne serais pas étonné si elle pouvait découvrir
+le mystère des hiéroglyphes.</p>
+
+<p>Nous nous rendîmes au <i>zennanah</i>, et quand la vieille gouvernante nous
+eut comptés sur ses quatre maigres doigts, elle alla remplir le rite
+sacré qui n'est jamais négligé dans l'Est, celui de présenter des
+rafraîchissements sans la cérémonie avare et sans c&oelig;ur qui est
+usitée<span class="pagenum"><a id="Page_78">[78]</a></span> en Europe, cérémonie qui consiste à demander aux visiteurs
+s'ils veulent oui ou non prendre quelque chose, puis à les regarder
+d'un air féroce s'ils acceptent l'offre.</p>
+
+<p>Je suivis Kamalia pour apprendre comment se fait le véritable café
+oriental.</p>
+
+<p>Les musulmans seuls savent faire le café, car les liqueurs fortes leur
+étant défendues, leur palais est plus fin et leur goût plus exquis.</p>
+
+<p>Un feu brillant de charbon de terre brûlait dans un poêle; Kamalia prit
+quatre poignées de baies de moka, pas plus grandes qu'un grain d'orge
+(ces baies avaient été soigneusement choisies et nettoyées), puis elle
+les mit dans une casserole de fer où elles furent lestement rôties; la
+vieille femme ne les retira de cette casserole qu'au moment où elles
+eurent atteint une couleur d'un brun foncé; les baies trop cuites furent
+enlevées et les autres mises dans un grand mortier de bois pour y être
+broyées. Réduit en poudre, le café fut tamisé au travers d'un morceau de
+drap en poil de chameau, et, pendant cette opération, une cafetière qui
+contenait quatre tasses d'eau bouillait sur le feu. Quand la gouvernante
+se fut assurée de la finesse de la poudre de café, elle la versa dans
+l'eau, replaça la cafetière sur le feu, et, au moment où ce mélange fut
+sur le point de bouillir, elle ôta la cafetière, la frappa contre le
+poêle et la remit sur les charbons; cette dernière opération fut répétée
+cinq ou six fois.</p>
+
+<p>J'ai oublié de dire que Kamalia avait mis dans le café un très-petit
+morceau de macis, mais pas assez cependant<span class="pagenum"><a id="Page_79">[79]</a></span> pour qu'il fût possible d'en
+distinguer la saveur. Pour faire ainsi le café, il faut que la cafetière
+soit en étain et sans couvercle, autrement il serait impossible que
+l'ébullition pût former sur sa surface une épaisse couche de crème.</p>
+
+<p>Quand le café fut tout à fait ôté du feu, Kamalia le laissa reposer un
+instant et le versa dans les tasses, où il garda pendant quelques
+instants une onctueuse couche de crème.</p>
+
+<p>Ainsi préparé, le café a non-seulement une délicieuse odeur, mais encore
+le goût le plus exquis. On pourrait croire que l'opération est ennuyeuse
+à faire, à en juger par mon récit; elle n'est cependant ni longue ni
+difficile. Kamalia demandait deux minutes par personne, de sorte que
+pour quatre tasses elle avait employé huit minutes.</p>
+
+<p>Zéla nous offrit le café; la petite esclave malaise la suivait auprès de
+chacun de nous, portant dans ses mains des confitures et de l'eau. Après
+avoir servi le café, Zéla m'apporta une chibouque (pipe turque), car
+quand une femme arabe est dans son propre appartement, elle emplit et
+allume une pipe, mais seulement pour son père ou pour son mari. Zéla ôta
+de ses lèvres de corail le pâle bout d'ambre de la pipe et me l'offrit,
+en croisant ses mains sur son front, puis elle me quitta pour s'occuper
+d'Aston et de de Ruyter.</p>
+
+<p>La seule boisson admissible pour conserver la sensibilité du goût,
+pendant qu'on respire la vapeur de cette exquise et inestimable
+feuille qui pousse à Chiraz, sur un bras de mer, à l'est du golfe
+Persique, est le café<span class="pagenum"><a id="Page_80">[80]</a></span> comme je l'ai dépeint, ou le jus d'un fruit
+dans de l'eau glacée, ou bien encore du thé du Tonkin, cueilli pendant
+que les feuilles étaient imbibées de la rosée du matin. Pour bien
+faire le thé, il faut choisir les meilleures feuilles et les mettre
+dans l'eau un instant avant qu'elle ne bouille, et non les étuver
+comme on fait en Europe. Quand les feuilles commencent à s'ouvrir,
+l'infusion est piquante et aromatique, sans être ni devenir amère ou
+fade. Les fumeurs raffinés ont une antipathie prononcée pour les
+liqueurs fortes, parce qu'ils trouvent qu'elles affaiblissent la
+sensation délicate du palais, en détruisant la saveur de la pipe.</p>
+
+<p>Le père de Zéla était profondément versé dans l'art de fumer, et il
+avait initié théoriquement sa fille dans ses mystères les plus cachés,
+comme étant une partie indispensable de l'éducation féminine, et de
+Ruyter, qui n'était point ignorant de cette science pratique, nous
+disait entre deux nuages de fumée odorante:</p>
+
+<p>&mdash;Je considère les perfections des femmes européennes comme des pièges
+dans lesquels les imbéciles seuls se laissent attraper. Ces femmes n'ont
+généralement aucune connaissance utile; elles sont coquettes,
+vaniteuses, et ressemblent beaucoup au muckarungo, au pimpant paon, ou
+au geai bigarré, stupide, arrogant et bavard, et cependant elles se
+moquent des filles arabes, les traitent de barbares, parce qu'elles
+seules ont l'esprit d'apprécier les choses utiles.</p>
+
+<p>Les femmes arabes savent fabriquer des étoffes, en faire des vêtements,
+semer le blé, le broyer et en confectionner le meilleur pain, chasser et
+tuer l'antilope ou<span class="pagenum"><a id="Page_81">[81]</a></span> l'autruche, et les faire cuire de plusieurs
+manières. Fidèle au serment d'amour qui l'attache à un homme, l'Arabe
+est active, vigilante, dévouée, courageuse; sa poitrine et son amour
+sont le bouclier qui protége, qui sauve quelquefois leur mari. Quant à
+la beauté des femmes en général, c'est une question qui ne peut être
+résolue que par le goût.</p>
+
+<p>À Siam et à Arracan, les grandes oreilles et les dents noires sont
+trouvées charmantes, et, en Chine et en Tartarie, la beauté consiste en
+de grosses lèvres. Dans d'autres parties de l'Europe, les points de
+beauté sont considérés homogènes à ceux d'un cheval; il faut là
+grandeur, largeur et solidité de structure. En Angleterre, il y a une
+race amazone qui est arrivée à réunir en elle les perfections du cheval,
+du b&oelig;uf et du chêne. Mais ceux qui aiment les formes délicates,
+friandes et féminines doivent les chercher dans les pays ou fleurissent
+le cerba aux belles fleurs cramoisies, la datte et l'ondoyant bambou,
+car ces arbres aiment les coins les plus sauvages de la nature, et
+refusent de mêler leurs beautés avec le jungle et surtout avec les
+plantes cultivées.</p>
+
+<p>Le lendemain matin, Aston et de Ruyter se rendirent à Port-Louis pour
+faire au commandant de la ville la visite qui avait été projetée. Je
+regardai partir mes deux amis, et, fort peu désireux de les accompagner,
+je pris une bêche et je me rendis dans le jardin.</p>
+
+<p>Zéla commençait à se plaire auprès de moi, et je n'étais réellement
+heureux que pendant les heures qui nous<span class="pagenum"><a id="Page_82">[82]</a></span> réunissaient soit dans le
+<i>zennanah</i>, soit à l'heure des repas ou des promenades.</p>
+
+<p>La figure si placide et si calme de la jeune fille s'animait un peu; la
+pâleur des joues avait fait place à l'incarnat du bonheur; nous étions
+pourtant l'un et l'autre bien ignorants de l'amour. Malgré les fautes
+que je faisais en parlant la langue arabe, nous causions assez bien sur
+les sujets ordinaires, mais nous étions également novices dans le
+langage du c&oelig;ur. La violence de mes passions, violence qui me rendait
+si impétueux, était maintenue par la plus grande sensibilité.</p>
+
+<p>Je ne pouvais trouver des paroles assez tendres, assez émouvantes pour
+exprimer mes nouveaux sentiments, car leur profondeur exigeait, pour
+être bien comprise, la perfection de l'éloquence. Si j'essayais de
+parler, les mots expiraient sur mes lèvres, et quand j'étais assis
+auprès de Zéla, sous l'ombre d'un arbre, nous causions à l'aide des
+antiques caractères de son pays, et ces caractères sont pour des
+amoureux bien supérieurs à l'alphabet de Cadmus.</p>
+
+<p>Nous dessinions sur le sol rouge et sablonneux des images d'oiseaux, de
+vaisseaux, de maisons, et à ces hiéroglyphes nous ajoutions le langage
+muet des fruits et des fleurs. Ces figures charmantes, nos regards, le
+doux mouvement des lèvres de Zéla, le toucher de nos mains unies me
+semblaient une langue éloquente, et surtout fort intelligible. Le temps
+passait aussi rapidement que les petites bouffées du vent qui agitaient
+la surface miroitante de la citerne ou que celles qui courbaient, en
+nous effleurant, la tige des fleurs.</p>
+
+<p>Après<span class="pagenum"><a id="Page_83">[83]</a></span> avoir longuement causé, nous nous promenions çà et là,
+ravageant le jardin, le dépouillant à plaisir de ses plus beaux
+fruits, et nos grandes disputes avaient pour cause la grosseur ou la
+maturité d'un fruit. Zéla s'animait dans ses éloges sur la fraîcheur
+d'une datte, moi je soutenais que rien ne pouvait surpasser l'ananas à
+la fière crête ou le doux brugnon. Pendant l'ébat de cette joyeuse
+querelle, Aston, qui s'était tout doucement approché de nous, s'écria
+en riant:</p>
+
+<p>&mdash;Le mangoustan est le meilleur des fruits, car non-seulement il a une
+saveur personnelle, mais encore celle du brugnon, de la datte et de
+l'ananas.</p>
+
+<p>&mdash;Eh quoi! Aston, vous êtes là? Je vous croyais parti pour la ville;
+mais c'est trop tard maintenant, le soleil est chaud. Pourquoi
+n'êtes-vous pas allé avec de Ruyter?</p>
+
+<p>&mdash;Vous rêvez, répondit Aston. De Ruyter et moi nous sommes partis il y a
+de cela six heures, et nous sommes de retour. Midi vient de sonner, nous
+vous avons cherché partout; le dîner est prêt.</p>
+
+<p>&mdash;Vous plaisantez, très-cher. Zéla et moi nous sommes ici depuis une
+heure.</p>
+
+<p>&mdash;Éveillez-vous, rêveur que vous êtes! et regardez le soleil. Ne
+voyez-vous pas qu'il a passé le sud, et qu'il plane maintenant au-dessus
+de votre tête? Il faut en vérité qu'il ait affecté votre cervelle! Mais,
+allons, Trelawnay, levez-vous: nous qui comptons le temps par nos
+appétits et les dates du calendrier, nous avons besoin de quelque chose
+de plus substantiel et de plus solide que la délicate nourriture de
+l'amour.</p>
+
+<p>Étonnés<span class="pagenum"><a id="Page_84">[84]</a></span> de comprendre avec quelle rapidité le temps s'était
+écoulé, nous rentrâmes à la maison, et, ignorante de tout artifice,
+Zéla ne sut répondre aux railleries de de Ruyter que par cette phrase
+ingénue:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne savais pas qu'il était si tard, et je crains d'avoir trop dormi.</p>
+
+<p>Comme j'avais, ainsi que Zéla, mangé beaucoup de fruits, nous avions
+parfaitement oublié l'heure du dîner.</p>
+
+<p>&mdash;Le commandant de Port-Louis désire vous voir, me dit de Ruyter. Il
+nous a tous invités à dîner, et Aston a été reçu avec la plus grande
+bonté.</p>
+
+<p>Quelques jours après, de Ruyter décida que le lendemain, à la pointe
+du jour, nous nous rendrions à la ville. En conséquence, aux premiers
+rayons de l'aurore, nous nous mîmes en route. Nous passâmes le
+<i>Piton</i>, et, par un chemin assez beau, nous arrivâmes à la ville de
+Port-Louis. Sur ce côté, les montagnes penchent aussi doucement vers
+la mer, que de l'autre elles s'élèvent hautes et escarpées. Les terres
+voisines de la ville étaient bien cultivées; des groupes de jolies
+cabanes, aux verandahs vertes, étaient dispersées çà et là dans des
+plantations, et ces plantations étaient séparées les unes des autres
+par des avenues d'arbres. Ces arbres étaient des vacours
+impénétrables, à cause de l'épaisseur et de la quantité de leurs
+feuilles hérissées et pointues. Nous vîmes une grande variété de
+bananiers et de champs d'ananas fermés par des haies de pêchers, de
+roses persanes et par un magnifique arbrisseau<span class="pagenum"><a id="Page_85">[85]</a></span> indien, nommé le
+<i>neshouly</i>, puis encore, pareil à un saule pleureur, le bambou qui
+penchait sa tête sur la rivière d'un air amoureux de sa gracieuse
+forme.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LIX</h2>
+
+
+<p>En arrivant à la ville, qui est bâtie près du port, à l'entrée d'une
+charmante vallée que nous venions de franchir, et au-dessus de laquelle
+était une montagne, nous passâmes devant d'assez jolies maisons
+entourées de jardins remplis de fruits et de fleurs. Après avoir
+traversé les faubourgs, nous franchîmes plusieurs rues sales, étroites,
+dépavées, aux maisons construites avec des matériaux mélangés de
+mauvaises pierres, de boue et de bois. En approchant du havre, nous
+découvrîmes la maison du commandant, et les vilaines habitations qui
+entouraient cette résidence lui donnaient l'apparence extérieure d'un
+magnifique palais.</p>
+
+<p>Le commandant nous reçut avec une politesse parfaite, avec cette
+politesse française qui contraste si vivement avec les manières du
+grossier et roide Anglais au pouvoir, qui, du haut de sa puissance,
+regarde chaque étranger comme un importun, et lui demande d'un air
+bourru:</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, monsieur?</p>
+
+<p>Si,<span class="pagenum"><a id="Page_86">[86]</a></span> contre sa nature, ce personnage vous engage à entrer dans
+l'intérieur de sa maison, et si vous trouvez sa femme, qui n'est point
+préparée à recevoir votre visite, elle rougit de colère, et, après
+avoir adressé à son mari quelques mots à demi prononcés, elle sort du
+salon comme une furie; à moins que vous n'ayez personnellement ou par
+un moyen quelconque la puissance de calmer cette femme, elle sera de
+mauvaise humeur pendant toute la durée du jour, et à ses yeux vous
+passerez éternellement pour un importun.</p>
+
+<p>La réception que nous fit le commandant français fut tout à fait
+différente, car il nous accabla de prévenances et d'amitiés.</p>
+
+<p>Pendant qu'on préparait des rafraîchissements, il m'entraîna dans le
+boudoir de sa femme et lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère, je vous présente un jeune chef arabe.</p>
+
+<p>Quand le commandant nous eut quittés, la dame me fit asseoir à côté
+d'elle sur un canapé, et m'adressa, sans en attendre la réponse, une
+foule de questions, ne mettant pas un seul instant en doute que je
+n'étais pas ce que je semblais être.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes fort beau, me dit-elle, mais vos châles sont encore plus
+magnifiques que vous. Je désirerais bien savoir s'ils sont de véritables
+cachemires. Pourquoi rasez-vous votre tête? Croyez-vous à la vierge
+Marie? Avez-vous jamais aimé? Voudriez-vous être baptisé?</p>
+
+<p>Les mains de la dame étaient aussi vives que sa langue, et elle me
+déshabillait presque pour examiner plus à l'aise chaque partie de mes
+vêtements.</p>
+
+<p>&mdash;Votre<span class="pagenum"><a id="Page_87">[87]</a></span> peau est bien douce, reprit-elle après un court
+silence, et vous n'êtes pas très-noir. Les femmes arabes sont-elles
+belles? Aimez-vous les Françaises? Mon intention est de rentrer
+bientôt en France. Je ne puis plus supporter ni la chaleur, ni
+l'entourage d'un peuple barbare, ni le manque absolu d'une société
+amusante; les choses indispensables au bien-être de l'existence sont
+ici en profusion, mais j'en suis lasse, car elles ne satisfont plus
+que des besoins matériels.</p>
+
+<p>L'arrivée de de Ruyter suspendit pendant quelques minutes le bavardage
+de l'éloquente dame, et elle accueillit mon ami avec un empressement qui
+prouvait la haute considération qu'elle avait pour son hôte. Pour elle,
+de Ruyter était le seul gentleman de l'île; il avait passé plusieurs
+années à Paris, et elle lui parlait sans cesse de cette chère ville.</p>
+
+<p>&mdash;Cher de Ruyter, ce garçon vous appartient-il? Où l'avez-vous trouvé?
+Il me plaît beaucoup, et je suis positivement déterminée à l'emmener
+avec moi à Paris. Pensez donc à la magique sensation qu'il y fera!
+N'est-il pas surprenant que ces peuples, qui vivent dans les déserts
+avec des lions et des tigres, aient un air si distingué et se comportent
+d'une manière si convenable? Mon cher de Ruyter, vous faites-vous une
+idée de ce que sera ce garçon quand il aura passé un hiver à Paris, et
+appris à valser? La belle et chère créature! Souvenez-vous bien que vous
+m'avez donné ce garçon, de Ruyter. Qu'il met donc bien son turban! Quel
+est votre nom? Allons, montrez-moi comment vous pliez vos châles; tout
+Paris raffolera de vous.</p>
+
+<p>Madame&nbsp;***<span class="pagenum"><a id="Page_88">[88]</a></span> bavarda ainsi jusqu'à ce que l'accès de fatigue la
+contraignît à se taire, puis elle protesta qu'il lui serait impossible
+de supporter que je la quittasse un instant. Elle se coucha sur le
+canapé et me dit de lui donner un <i>punka</i> et un éventail.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! s'écria-t-elle, qui voudrait vivre dans un pays où la chaleur est
+si insupportable; on ne peut dire un seul mot de bienvenue à un ami sans
+être près de mourir de fatigue. Je vous assure que ce mois-ci je n'ai
+pas prononcé vingt paroles. Ce garçon doit être bien las aussi. Vous
+connaissez notre maison, de Ruyter, et je vous prie&mdash;voilà une chère
+créature!&mdash;de m'envoyer quelques-unes de mes femmes et de me passer
+cette eau de Cologne.</p>
+
+<p>Après un magnifique déjeuner, le commandant nous conduisit, avec le
+capitaine et quelques officiers de la corvette, qui était alors à
+Port-Louis, dans un cabinet de lecture que les marchands avaient établi
+là; nous trouvâmes rassemblées les principales personnes militaires,
+civiles et mercantiles du pays. Le commandant fut prié de lire une
+lettre de remercîments, adressée par tous les habitants de l'île au
+capitaine de la corvette, aux officiers, à de Ruyter, en un mot à tout
+l'équipage du grab et de la corvette, pour le grand service qu'ils
+avaient rendu en exterminant les pirates de Saint-Sébastien.</p>
+
+<p>Le capitaine français dit que le succès de l'entreprise devait être
+attribué à l'adresse et à l'intrépidité de de Ruyter.</p>
+
+<p>Après cet éloge, auquel répondirent des félicitations chaleureuses, le
+commandant offrit aux capitaines des vaisseaux<span class="pagenum"><a id="Page_89">[89]</a></span> deux belles épées,
+et au premier lieutenant et à moi deux coupes d'argent avec des
+inscriptions dessus.</p>
+
+<p>Pour se conformer à un désir exprimé par de Ruyter, le commandant de
+l'île ne fit aucune mention de la frégate anglaise.</p>
+
+<p>Après avoir pris quelques rafraîchissements, feuilleté des livres et
+parcouru des journaux, nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>À notre rentrée dans la maison du commandant, où un dîner public devait
+se donner le soir, nous trouvâmes sa femme, qui voulait absolument nous
+contraindre à dormir pendant la chaleur de la journée, mais je pris la
+fuite et je me rendis sur le port.</p>
+
+<p>Le magnifique schooner américain était là, et j'aurais volontiers
+consacré mon séjour à Port-Louis à la contemplation de ses formes
+merveilleuses, si les plaintes des esclaves chancelants sous leurs
+lourds fardeaux, si leurs fronts couverts de sueur, leurs yeux fatigués
+et leurs dos meurtris ne m'eussent chassé loin de ce triste spectacle.</p>
+
+<p>Je poursuivis ma promenade autour de Port-Louis. La ville a une
+population de dix-sept à dix-huit mille âmes, et il y a au moins huit
+cents Européens. Le reste est un mélange de toutes les nations, ce qui
+fait que le nombre des esclaves y est énorme. Ces esclaves sont
+presque tous natifs de Mozambique, de Madagascar ou de différentes
+îles. La ville n'emploie pour le transport de ses marchandises ou de
+ses denrées ni chevaux ni charrettes, et les esclaves et les buffles
+sont les bêtes de somme. Je pénétrai dans les cabanes des natifs et
+je<span class="pagenum"><a id="Page_90">[90]</a></span> causai avec eux jusqu'au moment où l'heure m'annonça qu'il
+était temps de rentrer dans la maison du commandant.</p>
+
+<p>À la nuit tombante, notre hôte nous conduisit jusqu'au dehors de la
+ville, et nous quitta en nous engageant à aller lui rendre visite toutes
+les fois que nous voudrions bien songer à lui.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LX</h2>
+
+
+<p>J'éprouvais une si ardente impatience de rentrer à la maison, que je
+n'accordai aucun égard au paysage.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle opinion avez-vous de cette dame? me demanda de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un ange de douceur; elle a un caractère divin, des
+sentiments et un courage de lionne! Quoiqu'elle soit très-silencieuse,
+elle est spirituelle, parce que son silence est la timidité d'une
+méditation profonde, car des yeux si beaux et une bouche si adorable
+ne peuvent être sans signification.</p>
+
+<p>&mdash;Arrêtez là, mon jeune ami, vous en avez assez dit. J'admets
+qu'elle possède les beautés de sa nation, c'est-à-dire la jeunesse et
+la toilette; quant aux charmes que vous énumérez si pompeusement, je
+ne suis pas sur la voie qui peut me les faire découvrir, et je n'ai
+même aucune idée de leur mystérieuse existence. J'ai<span class="pagenum"><a id="Page_91">[91]</a></span> vécu,
+Trelawnay. Appelez-vous timidité l'air et les manières d'une
+courtisane? Quant à sa profonde méditation, vous pouvez tout aussi
+bien appeler contemplatifs les criards perroquets. Vous parlez encore
+de son extrême silence, mais je préférerais être couché dans un
+gouffre avec un ouragan sur ma tête, ou bien encore être condamné aux
+galères, que de supporter l'horrible torture d'entendre parler une
+Française une heure par jour dans un climat des tropiques.</p>
+
+<p>&mdash;Une Française! m'écriai-je, de qui parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;De qui? Mais de quelle autre personne, pensez-vous que je puisse
+parler, si ce n'est de la femme avec laquelle nous avons passé la
+journée?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! je l'avais tout à fait oubliée; j'ai cru que vous me parliez de
+Zéla.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! répondit de Ruyter en riant, vous êtes le garçon qui écrivit à
+son père en finissant ainsi sa lettre:</p>
+
+<p>«Ma bien-aimée Zéla, je suis toujours à toi.»</p>
+
+<p>Je vous croyais plus grand dans vos vues que cela, Trelawnay. Les
+esprits sérieux ne doivent jamais se laisser assujettir par un ennemi
+aussi rampant et aussi faible que l'amour. Vous vous nourrissez d'un
+poison qui tuera les nobles sentiments de votre c&oelig;ur et l'énergie de
+votre nature; vous avez maintenant dans le sein un feu aussi
+inextinguible que celui qui brûle dans le flanc de cette montagne.
+Souvenez-vous de mes paroles, mon garçon; il vous détruira comme ce
+volcan détruira cette montagne, quoiqu'elle soit de granit.</p>
+
+<p>Pauvre enfant, je vous plains, car je vois que vous êtes<span class="pagenum"><a id="Page_92">[92]</a></span> déjà
+soumis et résigné comme un esclave sans espoir, résigné et soumis à la
+plus énervante des passions humaines!</p>
+
+<p>Les femmes ressemblent à des plantes parasites qui jettent leurs
+sauvages tendrons sur un arbre, sur deux, sur trois, jusqu'à ce que,
+devenues un dur cordage, elles étranglent ceux qu'elles embrassent.</p>
+
+<p>Votre front grand et ouvert indique un jugement qui, à sa maturité,
+devra écraser la vile passion au premier jour de sa naissance. Des
+hommes comme vous, Trelawnay, sont créés pour accomplir de nobles et
+grandes choses, pour faire des actions qui les placent au-dessus de la
+faiblesse du genre humain; ils ne doivent consacrer leur temps ni aux
+idées étroites et intéressées, ni aux plaisirs d'un seul individu,
+quelque digne qu'il en soit. Comment, vous vous livrez à l'amusement
+puéril de caresser une pauvre petite babiole, une poupée d'enfant!</p>
+
+<p>Me voyant silencieux et attristé, de Ruyter termina son discours par la
+citation d'une phrase de son auteur favori (Shakspeare), mais, comme
+tout le monde, il citait dans l'espoir de gagner sa propre cause:</p>
+
+<p class="blockquot">«Réveillez-vous, enfant, et le faible, le lascif Cupidon desserrera
+de votre cou son étreinte amoureuse, et, comme une goutte de rosée
+rejetée de la crinière d'un lion, il tombera à vos pieds.»</p>
+
+<p>Pour adoucir la peine qu'il m'avait faite, de Ruyter ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne blâme pas positivement l'amour que vous avez<span class="pagenum"><a id="Page_93">[93]</a></span> pour
+Zéla: elle est votre femme, et, de plus, digne d'être aimée; mais je
+blâme une affection exclusive qui vous fait perdre votre temps et vos
+talents, et ils peuvent l'un et l'autre être utilement employés.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter eut épuisé un sujet de conversation auquel mon silence
+donnait des limites restreintes, il essaya de réveiller en moi l'intérêt
+que j'avais autrefois pour mes devoirs particuliers.</p>
+
+<p>Je répondis peu à ses bienveillantes paroles, et, pour éviter une plus
+longue discussion, je donnai un coup de cravache à mon cheval, et je
+laissai de Ruyter causer avec Aston.</p>
+
+<p>En galopant vers la hauteur sur laquelle était située la maison, je fus
+très-surpris de voir que les fenêtres et les jalousies de la salle du
+milieu étaient hermétiquement fermées. La soirée était fraîche, le
+soleil avait disparu derrière les collines; à l'ouest, une douce brise
+venant de la mer faisait bruire les arbres et demandait l'ouverture de
+toutes les croisées. Un malheur devait être arrivé, pour que la
+préoccupation empêchât de prendre le soin habituel de changer l'air des
+appartements. Comme Zéla occupait entièrement mes pensées, malgré la
+censure que de Ruyter venait de me faire sur l'amour, je sautai à bas de
+mon cheval, je brisai une jalousie, et je tombai dans la salle.</p>
+
+<p>La soudaine transition de la lumière à une complète obscurité m'empêcha
+de distinguer les objets.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est là? criai-je vivement.</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la fenêtre, me répondit une voix, fermez la fenêtre; elle se
+sauvera; fermez vite.</p>
+
+<p>En<span class="pagenum"><a id="Page_94">[94]</a></span> avançant, je fis un faux pas et je tombai dans le bassin.</p>
+
+<p>La voix vociférait toujours:</p>
+
+<p>&mdash;Fermez la fenêtre. Ah! elles se sauveront! elles se sauveront!</p>
+
+<p>Je sortis du bassin, et en regardant autour de la salle, je vis une
+forme longue, maigre et sombre qui s'avançait vers moi.</p>
+
+<p>Je reconnus bientôt le pas flasque et le visage fantastique de Van
+Scolpvelt.</p>
+
+<p>D'une main le docteur tenait une lanterne, et de l'autre il brandissait
+un long bambou blanc.</p>
+
+<p>Il passa près de moi sans me regarder, car ses yeux, presque hors des
+orbites, dévoraient le plafond.</p>
+
+<p>Après avoir fermé la fenêtre, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;Elles ne se sont pas échappées, les voilà, et l'air leur a fait du
+bien; elles étaient un peu étourdies, mais elles ont repris leur
+vivacité première. Eh bien! c'est vraiment merveilleux; regardez... Ah!
+c'est vous, capitaine?... Je croyais que c'était un des noirs; je suis
+content que vous soyez venu, car vous serez enchanté de voir les jolies
+bêtes qui folâtrent dans l'air.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire, docteur? Je ne vois rien; je crois, en vérité,
+qu'une vision diabolique occupe votre esprit; il le faut vraiment pour
+que vous ayez la force de supporter l'étouffante atmosphère de cette
+chambre.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sens pas la chaleur, répondit Van Scolpvelt. N'ouvrez pas les
+fenêtres, regardez-les, je vous en prie.</p>
+
+<p>&mdash;Je les vois et j'entends leurs faibles cris. Que
+faites-vous<span class="pagenum"><a id="Page_95">[95]</a></span> renfermé avec ces oiseaux? Êtes-vous en train de les
+ensorceler?</p>
+
+<p>&mdash;Des oiseaux, hum! des oiseaux! Elles ne sont pas plus des oiseaux que
+moi, elles sont vivipares et classées dans le même rang que les animaux,
+et que vous-même. L'autre jour, quand je vous ai envoyé mon Spallanzani,
+vous l'avez rejeté. Eh bien! si vous l'aviez lu, vous ne seriez pas si
+ignorant; une chauve-souris un oiseau!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Van, ouvrez les fenêtres, j'ai mal au c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Mal au c&oelig;ur! qu'est-ce que cela fait, ne suis-je pas ici? Je désire
+vous faire voir le secret de l'expérience. Ne croiriez-vous pas, en
+regardant leurs mouvements, qu'elles ont l'usage de leurs orbes visuels?
+Imaginez-vous qu'ils ont été brûlés!</p>
+
+<p>&mdash;Brûlés?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il y a une demi-heure.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle est la brute qui a fait cela?</p>
+
+<p>J'ouvris la porte et je vis accourir Zéla, qui me dit en pleurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis bien contente que vous soyez revenu; cet horrible Indien jaune
+a attrapé des chauves-souris et il leur a arraché les yeux avec des
+aiguilles brûlantes.</p>
+
+<p>Voici ce qui était arrivé. En venant rendre visite à de Ruyter, le
+docteur avait trouvé des chauves-souris dans les trous d'un vieux mur
+en ruine. Il en avait attrapé trois, aveuglé deux avec un fil de fer
+rouge, et après avoir arraché les yeux à la troisième, il les avait
+mises en liberté dans la chambre, afin de voir s'il leur était<span class="pagenum"><a id="Page_96">[96]</a></span>
+possible de diriger leur vol avec la même rapidité et la même
+précision qu'avant d'être si horriblement privées de la vue. Van
+nommait cela une expérience intéressante, délicieuse, et surtout
+satisfaisante.</p>
+
+<p>&mdash;Spallanzani, me dit-il, a fait ce même essai sur la chauve-souris
+ordinaire, mais moi j'essaye sur la classe vampire. Ce soir je résoudrai
+une autre question. On dit que les chauves-souris sont de si admirables
+phlébotomistes qu'elles insinuent leurs langues,&mdash;qui sont pointues
+comme les plus fines lancettes,&mdash;dans les veines des personnes
+endormies; elles se servent de leurs longues ailes comme d'un éventail
+pour rendre le sommeil plus calme, puis elles extraient une énorme
+quantité de sang. Ces vampires ailés préfèrent les veines qui sont
+derrière le cou ou sur les tempes. Quelquefois la victime meurt
+insensiblement, affaiblie degré à degré par la perte de son sang.</p>
+
+<p>Maintenant, capitaine, vous qui êtes jeune, échauffé, fiévreux; vous
+dont les veines sont grandes et pleines, vous devez aller reposer
+cette nuit à côté de ce vieux mur. Je réglerai la quantité de sang
+qu'aspirera le vampire, et je m'engage à empêcher que vous saigniez
+après, ce qui constitue le seul danger de cette expérience. Pensez au
+bienfait dont vous doterez la science, car si le succès couronne notre
+tentative, les ventouses, les sangsues, enfin tous les moyens employés
+pour ôter le sang seront avantageusement remplacés par cet inestimable
+phlébotomiste. Vers le matin nous ferons l'examen de la construction
+physiologique de la langue du vampire, car peut-être y
+découvrirons-nous un moyen pour<span class="pagenum"><a id="Page_97">[97]</a></span> perfectionner les lancettes dont
+on se sert usuellement.</p>
+
+<p>Échauffé par ses désirs, le docteur devint éloquent, et son éloquence,
+que n'interrompit pas l'arrivée de de Ruyter et d'Aston, me faisait rire
+aux éclats.</p>
+
+<p>Comme je savais qu'il était parfaitement inutile de disputer avec Van
+Scolpvelt, je me contentai de refuser nettement sa charmante proposition
+en lui exprimant l'horreur que je ressentais pour tout ce qu'il avait
+déjà fait.</p>
+
+<p>Le docteur se tourna vers Aston et vers de Ruyter en les suppliant l'un
+et l'autre, toujours au nom de la science, de se soumettre à cette
+savante expérience. Mais les trouvant sourds à ses ardentes prières, le
+docteur donna à ses traits la mine la plus plaintive et la plus
+attendrissante, et dit à Zéla:</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, me...</p>
+
+<p>La jeune fille n'en écouta pas davantage; elle se sauva avec la rapidité
+d'un lièvre.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt gronda sourdement contre l'égoïsme des hommes, contre la
+légèreté d'esprit des femmes, puis il dit d'un air inspiré:</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, ce sera moi! oui, moi! Je me coucherai auprès du mur; qu'on
+m'y fasse immédiatement porter une couche ou des tapis suffisants.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXI</h2>
+
+
+<p>Aston<span class="pagenum"><a id="Page_98">[98]</a></span> et moi nous nous jurâmes de punir Van Scolpvelt de sa
+cruauté envers les chauves-souris. Notre plan d'attaque fut arrêté, et
+pendant que de Ruyter tint compagnie au docteur, je me fis suivre de
+deux garçons noirs afin d'examiner sur toutes leurs faces les
+localités du puits. Bâti à la façon orientale, ce puits était large,
+profond, et des marches de pierre cassées, usées, conduisaient à la
+proximité de l'eau. Couchées au centre d'une végétation de plantes
+grasses, de fleurs gluantes, les marches étaient glissantes, et les
+excréments des chauves-souris, le passage des crapauds, ne
+contribuaient pas faiblement à les rendre fort dangereuses. Quand je
+fus parvenu, avec une peine inouïe, à descendre ce gluant escalier, je
+plongeai un bambou dans l'eau afin de me rendre compte de sa
+profondeur; cette profondeur n'était que de trois pieds.</p>
+
+<p>J'envoyai un garçon me chercher le hamac de de Ruyter, et nous le
+plaçâmes, la tête sur les marches du puits, en passant une corde dans
+les anneaux qui étaient à chaque bout; à ces deux soutiens nous
+joignîmes une seconde corde mise transversalement, afin de donner de la
+roideur au hamac quand le docteur y serait étendu.</p>
+
+<p>Les<span class="pagenum"><a id="Page_99">[99]</a></span> branches d'un grand arbre ombrageaient l'ouverture du puits,
+nous attachâmes une poulie à la plus forte des branches, à celle dont
+le feuillage nous parut assez épais pour dissimuler le jeu de la
+poulie. Ceci fait, j'instruisis les noirs de mes projets; je leur
+appris les rôles qu'ils avaient à jouer, et je les emmenai à la
+maison, pour les habiller suivant les exigences du devoir qu'ils
+devaient consciencieusement remplir.</p>
+
+<p>En entrant dans la salle pour appeler de Ruyter,&mdash;car il avait été
+convenu qu'Aston resterait avec le docteur pour l'amuser jusqu'à l'heure
+qui devait sonner le repas,&mdash;je fus obligé de m'arrêter pour écouter
+avec une juste admiration le discours prononcé par le savant Esculape.</p>
+
+<p>&mdash;Je voudrais, criait Van Scolpvelt d'une voix stridente, je voudrais
+que ma mère ne m'eût point donné la vie, ou bien encore que cette vie
+m'eût été accordée par le ciel mille années avant cette époque de
+ténébreuse ignorance, époque désastreuse, qui laisse lâchement dépérir
+la science. Si les hommes étaient sages, sensés ou seulement
+raisonnables, ils eussent fait des prodiges pour activer la marche
+tortueuse de la science. Elle se serait avancée à la voix protectrice de
+l'encouragement, à l'aide des protections du pouvoir; elle eût prospéré,
+grandi, et son éclatante lumière serait venue dissiper les sombres
+nuages qui nous enveloppent. Le chimiste et sa batterie galvanique ne
+seraient pas en train de détruire, mais de créer! Ô ma mère, si vous
+étiez arrivée jusqu'à cette sombre période, si vous aviez connu une
+époque de faiblesse telle, qu'il soit impossible<span class="pagenum"><a id="Page_100">[100]</a></span> au savant de trouver
+un homme assez généreux pour se coucher auprès d'un puits!
+Qu'auriez-vous dit dans la stupeur de votre affliction? vous, ma mère,
+qui m'aimiez, vous qui ne révériez que la science et moi, votre unique
+enfant; et, en aimant ce fils de vos entrailles, vous aimiez encore la
+science! la science, à laquelle j'avais consacré mes jours et mes nuits;
+et vous savez, ma mère, avec quelle ardeur les Van Scolpvelt ont
+poursuivi leur divine, leur sainte profession. Vous souvient-il encore
+du jour où les suites d'une trop grande application à l'étude vous
+donnaient une vive douleur à l'&oelig;il? cette douleur s'augmenta, et je
+vous dis:</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, si vous ne me laissez pas arracher votre &oelig;il, vous aurez
+un cancer.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils, ôtez-le.</p>
+
+<p>Ce fut votre seule réponse. J'enlevai à l'instant votre &oelig;il, et vous
+ne laissâtes échapper ni une plainte, ni un regret, ni un soupir; votre
+beau front rayonna de joie, car la main de l'opérateur avait été calme,
+légère, sûre et ferme; et, ajouta Van Scolpvelt avec exaltation, où
+trouveriez-vous aujourd'hui une pareille femme?</p>
+
+<p>Notre réponse fut un immense éclat de rire.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt se leva furieux; il alluma, en grondant de sourdes
+paroles, l'inséparable amie de ses études, son <i>écume de mer</i>, et il se
+rendit au jardin en rappelant à Aston qu'il avait promis d'aller,
+d'heure en heure, lui rendre visite dans sa couche aérienne.</p>
+
+<p>Nous préparâmes aussitôt les noirs aux rôles qu'ils avaient à jouer.
+Avec de la chaux liquide, de Ruyter dessina<span class="pagenum"><a id="Page_101">[101]</a></span> sur le corps nu des
+jeunes garçons des lignes blanches, et dont l'éclat ressortait
+vivement sur la teinte noire de leur peau; ces lignes donnaient à nos
+acteurs une apparence de squelette réellement effrayante. Ce ne fut
+pas tout; nous attachâmes à leur dos, en forme d'ailes, des archets
+malais couverts de papier noir rayé de blanc, ensuite nous leur mîmes
+entre les mains des aiguilles à coudre, liées ensemble avec du fil,
+mais séparées les unes des autres comme celles dont les matelots se
+servent pour tatouer leur peau.</p>
+
+<p>Vers minuit, Aston et de Ruyter se placèrent au bout du cordage qui
+devait être hissé au moment du signal. Sans être ni vu, ni entendu, je
+me glissai sous l'arbre qui avoisinait le puits, et les garçons spectres
+se cachèrent sous les buissons de chaque côté du hamac. Les noires
+chauves-souris voltigeaient les unes autour du puits, les autres
+au-dessus de la tête de Van Scolpvelt, qui était couché sur le dos, et
+qui semblait les regarder avec une anxiété curieuse et non effrayée. Van
+s'était muni d'un bandage, afin d'arrêter l'écoulement du sang, quand,
+en sa qualité de médecin, il se serait écrié:&mdash;Arrêtez! assez!...</p>
+
+<p>Le plus profond silence régnait dans le jardin. Je donnai le signal de
+l'entrée en scène. Aussitôt les spectres se levèrent, et leur voix
+criarde jeta un hurlement aigu; ils battirent bruyamment leurs ailes,
+et vinrent envelopper le docteur dans les pans du hamac. Un second
+signal éleva l'amant de la science au-dessus de l'arbre, et, quand il
+redescendit à la hauteur du puits, les<span class="pagenum"><a id="Page_102">[102]</a></span> noirs gambadèrent autour
+du docteur et le piquèrent du bout de leurs aiguilles avec une
+rapidité si légère et à la fois si tourmentante, que le docteur dut se
+croire la proie d'un essaim de guêpes sauvages.</p>
+
+<p>Après cette seconde scène, nous précipitâmes le hamac dans les
+profondeurs du puits; alors le spectacle devint étrange: troublées dans
+leur retraite, les chauves-souris s'élancèrent dehors en battant
+confusément leurs ailes; les crapauds et les rats augmentèrent le
+tapage, et ce fut la symphonie la plus horriblement discordante que
+j'aie jamais entendue. Quand le hamac fut posé au fond du puits, nous
+poussâmes ensemble le cri aigu des Indiens; ce cri retentissant effraya
+tous les habitants du puits, qui sortirent en désordre de leur sombre
+demeure.</p>
+
+<p>Pour nous, qui ne faisions que regarder dans le puits, ce spectacle
+était épouvantable, et pour celui qui était au centre même de
+l'insurrection, il devait être horrible.</p>
+
+<p>Je commençai à comprendre que mon espièglerie pouvait devenir
+dangereuse, et je fis part de mes craintes à de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous tourmentez pas, me répondit-il, Van Scolpvelt a le c&oelig;ur
+d'un stoïcien; c'est sa philosophie ou sa peur,&mdash;car ces deux sentiments
+ne sont pas incompatibles, quoiqu'ils doivent l'être,&mdash;qui l'empêche
+d'appeler au secours.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! dis-je tout bas, j'entends sa nageoire agiter l'eau; il se
+remue, écoutez: son coassement s'élève plus haut que celui des
+crapauds.</p>
+
+<p>Nous<span class="pagenum"><a id="Page_103">[103]</a></span> entendîmes Van marmoter des plaintes en faisant des effort
+inutiles pour se délivrer de sa prison. Il clapota dans l'eau quelques
+instants, et resta enfin silencieux.</p>
+
+<p>Nous étions assez certains de ne faire qu'une méchanceté sans
+conséquence pour ne pas nous effrayer du silence de Van. Une heure
+s'écoula. À la dernière minute de cette éternité (pour le docteur),
+Aston se dirigea vers le puits d'un air nonchalant, parut très surpris
+de ne pas trouver le docteur, et l'appela en arpentant le jardin dans
+toutes les directions. J'avais suivi Aston, et nous approchâmes
+doucement du puits. Van se débattait dans l'eau en maudissant le jour de
+sa venue dans le monde, les chauves-souris, le puits et tous les diables
+qui se trouvaient dedans. Ces malédictions étaient proférées en
+hollandais, en latin et en anglais. Aston daigna enfin entendre la voix
+du docteur; il s'exclama, s'attendrit, s'indigna, et nous courûmes
+chercher des cordes et des lumières.</p>
+
+<p>Un garçon descendit dans le puits, attacha une corde autour des reins du
+docteur, et nous le hissâmes jusqu'aux dernières branches de l'arbre
+avec une telle rapidité, que le pantalon et la chemise du pauvre savant
+se déchirèrent par lambeaux.</p>
+
+<p>Quand le docteur fut déposé par terre, il était tellement épuisé,
+tellement ému, qu'il lui fut à peine possible de respirer. La
+résurrection de Lazare ne donne qu'une faible idée de la figure de Van
+Scolpvelt, dont la pâleur livide prenait, sous la terne lueur de nos
+lanternes, des teintes cadavéreuses. La tête du docteur
+oscillait<span class="pagenum"><a id="Page_104">[104]</a></span> sur ses épaules; ses jambes pliaient comme des bambous
+sous les caresses du vent; son cou, ses mains et son front étaient
+couverts d'une vase verte; ses cheveux longs et minces pendaient comme
+ceux d'une sirène; les sourcils de Van se tenaient droits, et son
+regard effaré paraissait aussi bourru et aussi furieux que celui d'un
+chacal pris dans un piége.</p>
+
+<p>Quand il se sentit en état de marcher, il nous tourna le dos et se
+dirigea vers la maison sans répondre un seul mot à nos pressantes
+questions.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien, docteur, lui demandai-je, avez-vous vu les vampires? Qui donc
+vous a poussé dans le puits? Avez-vous été saigné?</p>
+
+<p>Van Scolpvelt me regarda d'un air féroce et ne répondit rien.</p>
+
+<p>On lui prépara un verre de skédam; il le but sans mot dire, passa une
+chemise et se coucha sur le divan de la salle.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXII</h2>
+
+
+<p>Le lendemain, munis de nos lances, Aston et moi, nous grimpâmes le
+côté boisé de la montagne. Après avoir rôdé pendant quelque temps,
+nous suivîmes le cours d'une petite rivière qui était à moitié
+consumée par<span class="pagenum"><a id="Page_105">[105]</a></span> l'aride chaleur d'un temps sec et sans air. Les
+eaux de cette rivière serpentaient sous l'ombrage des arbres et des
+arbrisseaux qui, maintenus dans leur verdure par l'humide contact de
+l'eau, se penchaient amoureusement vers leur faible nourrice pour lui
+payer en retour de ses bienfaits le tribut de leur ombre.</p>
+
+<p>Le soleil brûlant dévorait comme un ardent incendie tout ce qui
+affrontait ses rayons. Le chêne robuste, le fin pin, le palmier
+gigantesque, le teck majestueux, qui s'élèvent comme des chefs au-dessus
+de tous les arbres de la forêt, montraient tristement leurs cimes
+brûlées, séchées, presque anéanties par l'angoisse de la soif. Les
+bruyants perroquets étaient silencieux, et les singes inconstants, à
+moitié endormis, se traînaient sur les branches avec une apathie si
+nonchalante, qu'ils nous laissaient passer indifféremment.</p>
+
+<p>Si je cherchais à attirer leur attention en leur jetant ma lance ou une
+pierre, ils montaient doucement et d'un air chagrin sur une branche plus
+élevée, ou bien encore ils changeaient simplement de place. Il n'y avait
+pas, sous ce ciel brûlant, un autre animal visible.</p>
+
+<p>Notre vive jeunesse, notre santé de fer semblaient nous mettre à
+l'épreuve du soleil, car nous marchions joyeusement, insouciants de tous
+les obstacles que nous présentaient les buissons, les bambous et les
+ronces. Nous débarrassions les chemins avec nos lances, et nous nous
+faisions un passage aussi adroitement que les sangliers dont nous
+cherchions les traces.</p>
+
+<p>En traversant la rivière pour rentrer au logis (midi venait de sonner
+dans nos estomacs), nous fûmes étonnés<span class="pagenum"><a id="Page_106">[106]</a></span> d'entendre tout près de nous la
+détonation d'une arme à feu. Cette détonation, dont le silence tripla la
+sonorité, fut semblable à celle d'un coup de canon, car elle se répéta
+de rocher en rocher.</p>
+
+<p>Dans une seconde, tout le bois fut en confusion; tous ses hôtes,
+effrayés, s'agitèrent. Nous courions vers l'endroit d'où le coup de
+mousquet avait dû partir, quand un sanglier, suivi par une litière de
+petits, qui joignaient au cri de leur mère leur timide voix, passa
+rapidement devant nous.</p>
+
+<p>Nous nous jetâmes hardiment à la poursuite de cette précieuse bande. La
+féroce mère se retourna et mit sa poitrine entre ses enfants et nos
+armes.</p>
+
+<p>Je voudrais que ma bonne mère pensât ainsi quelquefois aux siens; mais
+il y a si longtemps qu'elle leur a donné le jour, qu'il est bien
+possible qu'elle ne s'en souvienne plus.</p>
+
+<p>Je devançai Aston, et je me précipitai au-devant du sanglier. Ma lance
+se brisa, car le coup, mal dirigé, ne fit qu'effleurer la peau dure et
+ridée de l'animal. La terre, sèche et glissante, me fit perdre pied, et
+je tombai devant la bête. Je saisis le petit poignard que j'avais dans
+ma poitrine, et, sans m'effrayer des regards féroces et des défenses
+énormes de mon ennemi, j'allais l'attaquer quand Aston me cria:</p>
+
+<p>&mdash;Restez tranquille! ne bougez pas!</p>
+
+<p>Je retins mon haleine, et je sentis la lance d'Aston glisser au-dessus
+de moi. Elle atteignit le sanglier au c&oelig;ur, et la bête, expirante,
+tomba sur moi.</p>
+
+<p>Une voix inconnue s'écria aussitôt et d'un ton ravi:</p>
+
+<p>&mdash;Cette<span class="pagenum"><a id="Page_107">[107]</a></span> belle personne fera des jambons excellents. Je
+l'emporterai là-bas pour la saler et la préparer.</p>
+
+<p>Et au même moment quelqu'un, le propriétaire de la voix, empoigna mes
+jambes.</p>
+
+<p>&mdash;Que je sois pendu si vous faites cela! m'écriai-je en me levant et en
+regardant le personnage, qui n'était autre que Louis, arrivé le matin à
+la maison avec une provision de vivres.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! me dit-il, je ne vous avais pas vu. Le beau porc!</p>
+
+<p>Et le munitionnaire riait de plaisir, se régalait en imagination sur le
+cadavre encore chaud de la victime d'Aston.</p>
+
+<p>Tout à coup l'attention de Louis fut attirée par les cris des pourceaux,
+qui couraient éperdus en cherchant leur mère çà et là.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! cria-t-il, elle a des petits et vous ne me le dites pas?</p>
+
+<p>Nous réussîmes sans peine à attraper tous les orphelins. Louis les
+dorlota, les caressa; il les pressa dans ses bras en les appelant ses
+jolis petits chéris.</p>
+
+<p>&mdash;Ne pleurez pas, mes amours, leur dit-il; je vous donnerai des soins
+aussi tendres que ceux que vous a prodigués votre mère.</p>
+
+<p>En achevant cette bienveillante promesse, Louis se tourna vers nous.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous faim? nous demanda-t-il; si vous le voulez, je vais allumer
+du feu, afin de faire cuire deux de ces petits?</p>
+
+<p>&mdash;Sur quel animal avez-vous tiré un coup de fusil, Louis?</p>
+
+<p>&mdash;Ah!<span class="pagenum"><a id="Page_108">[108]</a></span> c'est vrai. J'ai tiré, et fort adroitement. Je l'avais
+tout à fait mis en oubli; mais, avant de vous montrer ma victime,
+laissez-moi attacher les jambes de ces belles petites créatures. Mon
+fusillé n'est pas encore mort.</p>
+
+<p>Après avoir enchaîné ses jolis petits chéris, Louis nous montra un arbre
+sur une branche duquel était couché un énorme babouin.</p>
+
+<p>Les entrailles de la pauvre bête sortaient de son corps au milieu d'un
+ruisseau de sang.</p>
+
+<p>Quoique à l'agonie, il se collait à l'arbre avec ses pieds de derrière.</p>
+
+<p>À notre approche, il nous fit la grimace et se mit à caqueter.</p>
+
+<p>Louis rechargea son fusil, et, quand il dirigea le canon vers l'arbre,
+la pauvre bête parut désespérée; sa colère se changea en peur, elle nous
+jeta un regard pitoyable et fit un dernier effort pour fuir vers une
+branche moins à portée des coups de son ennemi. Ce mouvement fut fatal
+au babouin, car il tomba sans vie au pied de l'arbre.</p>
+
+<p>Louis sauta sur le singe, le saisit promptement par la nuque et lui
+coupa la gorge.</p>
+
+<p>Cette action ressemblait tellement à un homicide, que je frissonnai.</p>
+
+<p>&mdash;Allons-nous-en, dis-je d'un ton impatienté; laissons-le, laissons-le!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi? demanda Louis; moi je veux l'emporter, la chair du singe est
+excellente: si vous ne savez pas cela, vous ne savez rien du tout.</p>
+
+<p>&mdash;En<span class="pagenum"><a id="Page_109">[109]</a></span> vérité, s'écria Aston, cet homme est un cannibale,
+allons-nous-en.</p>
+
+<p>Nous quittâmes Louis en lui promettant d'envoyer une litière et des
+domestiques pour enlever le sanglier.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXIII</h2>
+
+
+<p>Notre première rencontre fut celle de Van Scolpvelt, qui, assis sous une
+haie de poiriers épineux, dévorait du regard et de la pensée les
+caractères d'un grand in-folio ouvert devant lui. De temps à autre il
+s'occupait attentivement à regarder, à l'aide d'un microscope, un objet
+d'abord invisible à nos yeux.</p>
+
+<p>Van Scolpvelt ne fit pas le moins du monde attention à notre approche.
+Il continua à tenailler avec un petit couteau un malheureux hérisson.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez, dit-il à Aston d'un ton dur, regardez cet héroïque animal;
+je le perce de part en part, il est vivant, il a des muscles, des nerfs,
+et cependant il ne remue pas, il ne se plaint pas, il ne fait pas le
+moindre bruit, il ne trouble pas inutilement, sottement, le cours d'une
+savante expérience: que ce calme dévoué soit une leçon pour vous!</p>
+
+<p>En entrant dans la maison, nous trouvâmes de Ruyter<span class="pagenum"><a id="Page_110">[110]</a></span> occupé à parcourir
+des journaux et à feuilleter des livres nouvellement arrivés.</p>
+
+<p>&mdash;Jetez un coup d'&oelig;il sur les papiers du grab, me dit-il en me les
+montrant du regard; ils sont dignes d'intérêt.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher de Ruyter, dit Aston, je vous renouvelle devant Trelawnay une
+prière que je vous ai déjà faite: celle de livrer à la publicité les
+charmants récits que renferme votre journal particulier.</p>
+
+<p>J'attendis avec impatience la réponse de de Ruyter, et elle frappa
+vivement mon esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais ambitieux, nous dit-il, si j'aspirais à la vaine gloire de
+rendre mon nom immortel, et si pour le faire je n'avais qu'à écrire, je
+n'écrirais pas. Quand la vie d'un homme est pure de toute mauvaise
+action, quand elle est brillante et sans tache, il a conquis, par
+l'effort seul de sa volonté, la plus appréciable des gloires, celle de
+l'estime de ses concitoyens.</p>
+
+<p>Il y a peu de héros grecs et romains qui aient été des auteurs, et
+cependant leurs noms, illustrés par leurs actions, se sont perpétués
+jusqu'à nous. Eschyle, Sophocle sont lus; mais Socrate, Timoléon,
+Léonidas, Portia et Arie sont admirés et connus. Les éclatantes actions
+de l'héroïsme, de la dévotion, de la générosité, les ont préservés de
+l'oubli. L'immortalité qui est conquise par la conduite est la plus
+honorable. Il y a des milliers de gens qui sont incapables de comprendre
+les idées d'un grand auteur, mais qui s'échauffent et qui brûlent de
+plaisir en écoutant le récit d'une action noble et généreuse.</p>
+
+<p>Pour<span class="pagenum"><a id="Page_111">[111]</a></span> en revenir à la demande que vous m'avez faite, je ne puis en
+satisfaire les désirs, parce que je ne tiens qu'à une seule chose, et
+cette chose est la bonne opinion, l'estime, l'amitié de ceux que
+j'aime. Je tiens à la vôtre surtout, mes chers amis, et j'y attache
+plus de valeur qu'à l'approbation du gouvernement français, qui m'a
+écrit ici, mon cher Aston, que vous deviez être emprisonné en
+attendant la possibilité d'un échange. Cet ordre n'a point de
+personnalité, mais, en égoïste, je vous offre votre liberté sans
+conditions, et je vous donnerai un passage dans un de vos ports,
+aussitôt que la vie de ma résidence vous paraîtra fastidieuse.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous attendez cette époque pour m'embarquer, mon cher de Ruyter,
+j'ai de longs jours devant moi, car bien certainement elle n'arrivera
+jamais. Jusqu'à présent j'ai à peine joui d'un plaisir vrai ou ressenti
+une joie qui puisse être comparée à celle qui remplit mon c&oelig;ur depuis
+que j'habite votre résidence. Je suis parfaitement heureux ici, et je
+n'y éprouve pas un désir qui ne soit à l'instant satisfait. Le seul
+nuage qui obscurcisse mon bonheur est l'incertitude de sa durée. De
+sorte, mon cher de Ruyter, que je me vois obligé de vous confesser
+sincèrement que mes lèvres démentiraient mon c&oelig;ur si je vous
+remerciais, en voulant les mettre à profit, des bonnes intentions que
+vous avez pour moi en me rendant libre.</p>
+
+<p>&mdash;Épargnez-vous cette inutile phraséologie, répondit de Ruyter en se
+levant et en serrant la main d'Aston; vous vous plaisez ici, restez-y,
+amusez-vous et laissez-moi arranger le reste. Je ménagerai le
+commandant,<span class="pagenum"><a id="Page_112">[112]</a></span> et, d'après ce que vous m'avez dit de vos affaires, votre
+séjour au milieu de nous ne peut vous faire aucun tort dans votre
+profession.</p>
+
+<p>&mdash;Que ma profession soit maudite! s'écria Aston lorsque de Ruyter eut
+quitté la salle. Je n'étais qu'un enfant quand je suis entré au service,
+et je n'ai été qu'un imbécile de persister dans cette carrière; elle ne
+me laisse voir dans l'avenir ni gloire ni fortune, et je me sais
+incapable aujourd'hui de remplir un emploi sérieux et productif. Je suis
+dans la marine depuis l'âge de dix ans, et j'en ai vingt-cinq. Je n'ai
+jamais séjourné trois mois consécutifs sur terre; ma peau est noircie
+par le soleil, mes cheveux presque blanchis par les orages; je possède
+des cicatrices, le rang de lieutenant, et voilà tout ce que j'ai gagné
+et probablement tout ce que je gagnerai.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ajoutai-je, et vous aurez de plus, dans vos vieux jours, une
+bonne place à l'hôpital de Greenwich, une jolie petite cabine grande de
+six pieds, mais toute à vous seul; des vivres, un jardin planté de choux
+pour promenade, et trois sous par jour, juste assez pour acheter votre
+tabac. Que peut-on désirer de plus?</p>
+
+<p>Aston continua de se plaindre, de maugréer, et moi de lui donner pour
+consolation la perspective de l'hôpital.</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-moi, mon cher Aston, lui dis-je en quittant le ton de la
+plaisanterie, abandonnez la carrière maritime; vous la suivez sans
+espoir de promotion, et elle ne vous mènera pas à la gloire. Puisque
+vous n'avez point de fortune, associez-vous avec nous, et bien
+certainement,<span class="pagenum"><a id="Page_113">[113]</a></span> au bout de quelques années, vous aurez une aisance
+qui vous permettra de jouir en repos de la seule ambition de votre
+c&oelig;ur: celle de consacrer vos jours à la culture de la terre.
+Car, continuai-je, un homme sans argent n'a point de patrie.
+D'ailleurs, Aston, vous êtes Canadien, et, si vous allez en Angleterre
+sans argent, vous serez obligé de vous apercevoir qu'à l'entrée des
+villes il y a de laides affiches, des affiches très-désagréables à la
+vue, quoique proprement peintes, et qui glissent dans l'intelligence
+des arrivants pauvres de malhonnêtes insinuations; quelque chose comme
+ceci: «<i>Les mendiants ne sont pas reçus ici</i>,» de sorte que
+Greenwich...</p>
+
+<p>Aston se leva, saisit une lance, et je me sauvai en riant par la
+fenêtre.</p>
+
+<p>Aston refusait d'écouter avec sérieux mes propositions, et il m'était
+impossible de lui infuser mes goûts et les principes qui en dérivaient.</p>
+
+<p>Quant à de Ruyter, il ne songeait même pas à lui demander quel parti il
+voulait prendre.</p>
+
+<p>C'était assurément un excès de délicatesse, car Aston et lui étaient des
+amis sérieux et inséparables.</p>
+
+<p>Je me rendis au port, où était amarré le grab, pour donner aux hommes
+une considérable portion de leur part de prise. J'en congédiai un grand
+nombre, ne laissant sur le grab que les hommes nécessaires au vaisseau.
+Je dis au rais que deux fois par semaine je me rendrais à bord du grab,
+et qu'à son tour il viendrait nous voir à la résidence.</p>
+
+<p>Quand j'eus réglé tous les comptes qui regardaient le<span class="pagenum"><a id="Page_114">[114]</a></span> grab, je
+me dévouai de c&oelig;ur, de corps et d'âme aux plaisirs de la vie
+rurale.</p>
+
+<p>Presque tous les jours j'explorais l'île dans une nouvelle direction; je
+découvrais les endroits bien fournis de gibier, les rivières et les lacs
+riches en poisson; quelquefois de Ruyter était mon guide; mais plus
+souvent encore je servais de cicerone à Aston.</p>
+
+<p>Quand le jour était bon pour la chasse, nous allions tous ensemble,
+chargés de provisions, dîner à l'ombre des bois. Dans ces occasions,
+comme il n'y avait presque rien à faire sur le grab, Louis était notre
+pourvoyeur. Si le temps se montrait favorable aux travaux du jardin,
+nous passions la journée à planter, à bêcher, à arroser. L'orage, la
+pluie ou les variations capricieuses de l'atmosphère nous trouvaient
+dans la salle escrimant, lisant, écrivant ou dessinant. Nous évitions
+autant que possible l'ennui d'aller à la ville, et nous répondions assez
+mal aux invitations journalières qui nous étaient faites par la femme du
+commandant, ainsi que par les officiers et les marchands. De Ruyter et,
+pour dire la vérité, chacun de nous détestait ce qu'on appelle le monde.
+En conséquence, mon ami avait, pour y construire son habitation, choisi
+un endroit presque inaccessible, surtout dans la saison des pluies. Il
+fermait ainsi avec finesse l'entrée de sa solitude aux paresseux,
+frivoles et ennuyeux visiteurs. À ce propos, de Ruyter citait les
+paroles de Morin, philosophe français, qui disait:</p>
+
+<p>«Ceux qui viennent me voir me font un honneur, mais ceux qui s'en
+abstiennent me font une faveur.»</p>
+
+<p>Quand<span class="pagenum"><a id="Page_115">[115]</a></span> quelques personnes de Port-Louis se hasardaient à venir
+nous rendre une visite, leurs discours n'avaient qu'un sujet, celui
+des dangers qu'ils avaient affrontés en passant à gué les rivières et
+les marais. En écoutant ces lamentations, de Ruyter souriait avec
+malice, et il montrait qu'on pouvait remédier au mal par quelques
+travaux dont il avait déjà le plan.</p>
+
+<p>&mdash;Au retour de mon prochain voyage, ajoutait-il, mes projets prendront
+une forme, je ferai construire une route directe d'ici à Port-Louis.</p>
+
+<p>Quand les niais visiteurs nous avaient débarrassés de leur présence, de
+Ruyter s'écriait:</p>
+
+<p>&mdash;Comment s'y sont-ils pris pour arriver ici avec tant de facilité? Il
+faut que nous enfermions l'eau, afin d'augmenter le marécage des
+prairies, la force du torrent et les vibrations du pont de bambou.
+Malgré cet amour de la solitude, de Ruyter n'était pas insociable; les
+hommes de c&oelig;ur, de talent ou d'esprit, en un mot, les hommes
+estimables étaient les bienvenus, et quand la porte de la maison
+s'ouvrait devant eux, de Ruyter serrait leurs mains, et chaque trait de
+son visage exprimait le plaisir. De Ruyter sentait et faisait sentir que
+l'offre de son hospitalité, que l'acceptation de cette offre étaient des
+deux parts une grande preuve d'amitié.</p>
+
+<p>Plus le séjour de ces personnages privilégiés et dignes de l'être
+était long, plus de Ruyter paraissait content. J'ai vécu dans peu de
+maisons (celles des hommes mariés sont en dehors de la question) où
+les convives, ainsi que leur hôte, eussent le droit de jouir
+d'une<span class="pagenum"><a id="Page_116">[116]</a></span> liberté égale à celle qui régnait chez de Ruyter. Si les
+hommes qui s'appellent gentlemen ressemblaient à de Ruyter, ils
+n'auraient pas besoin de grands mots, de vernis sur leurs bottes et
+d'amidon à leur chemise pour se distinguer du commun des martyrs.</p>
+
+<p>Ma petite épouse, orpheline, ne connaissait point la civilisation, que
+le ciel en soit béni! car sa timidité naïve et vraie était celle du
+pigeon ramier et non la mine affectée d'une coquette. Pauvre chère
+enfant, elle croyait que son mari seul avait le droit d'occuper ses
+pensées, et elle ne s'imaginait pas qu'en Angleterre la fashion fait de
+ce sentiment un crime plus odieux que celui de l'adultère.</p>
+
+<p>Les circonstances de notre première rencontre, notre vie sur le vaisseau
+et enfin notre séjour sous le même toit achevèrent en peu de temps de
+former un lien d'intimité qui, dans d'autres circonstances, eût demandé
+bien des mois.</p>
+
+<p>D'ailleurs les coutumes arabes, toutes favorables au mari, le
+dispensent sagement du fatigant ennui de faire la cour. Je dis
+sagement, parce que, quand on offre son amour à une femme jeune et
+belle, le jugement est aveuglé par la passion. En Orient, les choses
+sont mieux arrangées, le procès est court; les parents, dont la raison
+est formée et les passions flétries, se chargent de tous les
+préliminaires nécessaires à la conclusion du mariage. L'époux et
+l'épouse se voient et sont mariés dans la même heure; «car, disait le
+vieux rais, et il était savant, les jeunes hommes et les jeunes<span class="pagenum"><a id="Page_117">[117]</a></span>
+femmes ressemblent à du feu et à de la poudre; en conséquence, on doit
+les séparer ou les unir.»</p>
+
+<p>En Europe, les jeunes gens parlent du bonheur domestique et de
+l'affection conjugale avec enthousiasme, et j'ai vu des maris écouter
+ces paroles en faisant des grimaces de possédé; quelques-uns, c'est
+vrai, ont la tête aussi dure que celle d'un bélier, et leur peau est à
+l'épreuve des coups de leur femme et endure le joug avec magnanimité.
+C'est dans l'Est que règne en triomphe l'amour conjugal; là, les gens
+non mariés sont les seuls à peu près qui soient pauvres, abandonnés et
+méprisés.</p>
+
+<p>Quoique jeune, Zéla était sensée; la mort de son père, sans être mise en
+oubli, ne laissait plus dans son souvenir que la trace d'une affliction
+calme, sereine, et dont la force avait été amortie par les sentiments
+d'un amour protégé par les volontés paternelles.</p>
+
+<p>J'apprenais l'anglais à Zéla; elle me donnait quelques notions de la
+langue arabe, et nous passions de longues heures à étudier ensemble.
+Zéla était une bonne élève, et la seule punition que je me permettais de
+lui infliger pour une faute de paresse ou de négligence était un déluge
+de baisers sur son beau front.</p>
+
+<p>Ma femme m'accompagnait dans mes promenades, et, armée d'une légère
+lance, elle nous suivait dans les bois et sur les montagnes. Son corps
+de fée, souple et délicat, était doué, malgré cet extérieur de
+faiblesse, d'une force et d'une agilité merveilleuses. Si nous étions
+arrêtés dans notre course par les eaux d'un torrent ou par la profondeur
+d'un ravin, je portais Zéla dans mes bras.</p>
+
+<p>Notre<span class="pagenum"><a id="Page_118">[118]</a></span> bonheur ne pouvait plus s'accroître, car il était parfait,
+absorbant, et nous ne pensions pas plus aux autres, quand nous étions
+ensemble, qu'aux événements qui pouvaient se passer dans la lune ou
+dans les étoiles.</p>
+
+<p>Ceux qui demeuraient avec nous occupaient la petite part de pensées et
+d'affection qui pouvait, sans lui nuire, être dérobée à notre profonde
+tendresse. Aston et de Ruyter sympathisaient avec nos sentiments, et
+regardaient avec admiration un amour si étrange et si en dehors de toute
+comparaison.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXIV</h2>
+
+
+<p>Nous jouissions depuis quelques mois du calme bonheur d'une vie
+tranquille, quand des nouvelles inattendues firent prendre à de Ruyter
+la résolution de se mettre en mer. L'esprit de notre commandant ne
+pouvait se permettre aucun repos quand un but à atteindre fixait son
+attention. Il était donc, dans chaque circonstance et dans les diverses
+occupations de sa vie, entièrement absorbé par les causes ou par les
+choses qui réclamaient son expérience et ses soins.</p>
+
+<p>En arrivant chez lui, de Ruyter s'était dépouillé de son costume de
+marin pour revêtir celui de planteur, et,<span class="pagenum"><a id="Page_119">[119]</a></span> avec la blanche veste
+du colon, il en avait pris le caractère. Ce vêtement seyait si bien à
+la belle figure de de Ruyter, qu'un étranger aurait pu croire qu'il
+n'en avait jamais porté aucun autre. Exclusivement occupé de
+jardinage, d'agriculture, de tailles et de semences, de Ruyter
+n'allait jamais au port; il détestait l'odeur du goudron, et nous
+disait avec le plus grand sérieux:</p>
+
+<p>&mdash;La vue de la mer me donne mal au c&oelig;ur, et je maudis sa brise, car
+elle déracine mes cannes à sucre et détruit mes jeunes plantes. Cette
+haine du moment s'étendait si loin, qu'une défense expresse interdisait
+dans la conversation toute phrase nautique et dans les repas la présence
+des viandes salées.</p>
+
+<p>Un jour, occupé dans le jardin à transplanter des fleurs, je fus tout
+surpris de m'entendre appeler par de Ruyter de la manière suivante:</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mon garçon, venez à l'avant, nous avons besoin de vous.</p>
+
+<p>&mdash;À l'avant! m'écriai-je en rejetant aussitôt ma bêche, et je courus
+vers la maison tout disposé à gronder de Ruyter, mais je fus arrêté dans
+mon projet par l'étonnement que me causa l'occupation de mon ami.</p>
+
+<p>Le parquet était couvert de cartes maritimes, d'instruments nautiques,
+et, agenouillé devant ces cartes, de Ruyter mesurait la longueur des
+distances à l'aide d'une échelle géographique et d'un compas. La grande
+et maigre forme du rais arabe était penchée sur mon ami, et il désignait
+avec sa main osseuse un groupe d'îles dans le canal de Mozambique.</p>
+
+<p>De<span class="pagenum"><a id="Page_120">[120]</a></span> Ruyter était si attentivement occupé de son travail, qu'au
+premier moment il ne s'aperçut pas de mon entrée; je me mis donc à
+examiner sa mobile physionomie. Le nuage qui pendant les jours de
+calme couvrait les yeux de de Ruyter s'était évaporé; ils brillaient
+d'un éclat étrange et donnaient à sa physionomie un air visible de
+satisfaction. De la figure de de Ruyter mon examen tomba sur celle du
+rais, mais les traits en étaient aussi immobiles que la proue d'un
+vaisseau. Bruni par le goudron et par les tempêtes, le visage du vieux
+marin ressemblait à un antique cadran solaire dont la surface corrodée
+ne marque plus les heures.</p>
+
+<p>&mdash;Mon garçon, me dit de Ruyter en levant la tête, il faut que nous nous
+mettions en mouvement. Donnez l'ordre de brider nos chevaux, nous allons
+nous rendre au port.</p>
+
+<p>Quand j'eus rempli les désirs de de Ruyter, il changea de costume et
+nous nous mîmes en route.</p>
+
+<p>Le cheval de de Ruyter n'allait pas assez vite au gré de l'impatience de
+son fougueux cavalier.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons là ces paresseux, dit-il en mettant pied à terre, ils ne sont
+bons que pour des moines. Traversons les collines à pied avec notre
+boussole.</p>
+
+<p>Un domestique qui nous avait accompagnés prit les chevaux, et nous nous
+élançâmes en avant avec une rapidité égale à l'essor d'une grue.</p>
+
+<p>Une barque nous porta sur le grab, et de Ruyter, en reprenant son
+autorité, si bien mise en oubli depuis quelques mois, fit lever d'un
+regard les nonchalants Arabes couchés sur le pont, mit d'un geste tout
+l'équipage<span class="pagenum"><a id="Page_121">[121]</a></span> à ses ordres. Les nouveaux mâts, les barres et les voiles
+étaient en partie terminés; le fond du vaisseau avait été caréné, sa
+proue allongée, car le grab se dessinait en corvette.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter m'eut fait connaître ses intentions, quand il eut donné
+ses derniers ordres, il débarqua avec le rais pour recruter dans
+Port-Louis les hommes de son équipage, acheter les provisions et
+terminer toutes ses affaires. Aussitôt que la population flottante de la
+ville eut appris que de Ruyter avait besoin de volontaires, des
+aventuriers, des matelots de toutes les nations vinrent en foule lui
+offrir leurs services.</p>
+
+<p>Le nom de de Ruyter était un aimant attractif pour tous ces hommes, et
+celui qui avait le bonheur d'être engagé pour un voyage croyait sa
+fortune faite; au lieu de fuir la rencontre de ses créanciers, il
+flânait nonchalamment dans les rues, buvait et se querellait chez le
+marchand de vin, promenant ensuite d'un air vainqueur la volage
+maîtresse qui avait fui pendant les jours de tempête.</p>
+
+<p>De Ruyter était fort difficile dans le choix de ses hommes, surtout
+lorsqu'il les prenait parmi les Européens; et, pour dire la vérité, il
+ne s'adressait à eux que dans les cas d'extrême urgence, car
+l'expérience lui avait appris combien il est difficile de gouverner de
+pareils vagabonds. Quand de Ruyter eut fait son choix, il chargea le
+vieux rais de compléter le nombre voulu pour son équipage avec des
+Arabes et différents natifs de l'Inde, tâche que l'encombrement des
+gens oisifs et de bonne volonté rendait extrêmement facile.
+Pendant<span class="pagenum"><a id="Page_122">[122]</a></span> ce recrutement, je travaillais ferme à bord du grab (je
+continuerai toujours de désigner ainsi le vaisseau, car il subira
+plusieurs transformations, et mes lecteurs pourraient se fatiguer d'un
+continuel changement de nom).</p>
+
+<p>Après quelques jours de travail, au lieu de ressembler à une carène
+flottante, le grab eut les allures d'un vaisseau de guerre; ses côtés
+étaient peints en couleurs différentes, l'un entièrement noir, l'autre
+traversé par une grande raie blanche. En me faisant comprendre qu'il
+irait seul en mer, de Ruyter m'avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je pars pour intercepter quelques vaisseaux anglais dans le canal de
+Mozambique, et je ne serai absent que pendant un mois ou six semaines.
+Employez ce temps à vos plaisirs, surveillez les plantations, et faites
+achever les travaux que nous avons commencés. Vous semblez être si
+parfaitement heureux ici, vous êtes devenu un si bon planteur, et il y a
+tant de choses là-bas qui exigent la présence d'un maître, qu'il vaut
+mieux, puisqu'un de nous doit rester, que ce soit vous, mon cher
+Trelawnay. D'ailleurs, en admettant même que votre présence ne soit pas
+indispensable au bon ordre de ma maison, une cause sérieuse vous
+obligerait à y rester: il est impossible que nous abandonnions Aston à
+lui-même.</p>
+
+<p>À mon retour, je vous communiquerai les projets que j'ai en vue, projets
+qui sont fort importants; ainsi donc, attendez-moi patiemment; sitôt
+rentré, nous arrangerons le grab, nous nous embarquerons tous et nous
+conduirons Aston dans une colonie anglaise.</p>
+
+<p>Quand<span class="pagenum"><a id="Page_123">[123]</a></span> de Ruyter eut complété ses approvisionnements, nous fîmes
+un festin sur le grab, et à la fin de cette apparente réjouissance,
+nous nous séparâmes.</p>
+
+<p>De Ruyter leva l'ancre avec le vent de la terre, et le matin de son
+départ, aux premiers rayons du jour, Aston et moi nous grimpâmes sur une
+hauteur pour voir le grab, dont la carène noire et les ailes blanches
+effleuraient l'eau comme un albatros.</p>
+
+<p>Ma vie de planteur reprit son cours; c'était une vie calme et heureuse,
+embellie surtout par mon amour pour Zéla, qui n'avait point diminué.
+Tous les jours je découvrais en elle une qualité nouvelle, une qualité
+digne d'admiration.</p>
+
+<p>Zéla était ma compagne inséparable, car je pouvais à peine supporter
+qu'elle me quittât un instant, et mon amour était trop profond pour
+craindre la satiété. Mon imagination n'errait loin de Zéla que pour la
+comparer avantageusement à tout ce qui l'entourait.</p>
+
+<p>La jeune fille s'était si bien enlacée autour de mon c&oelig;ur,
+qu'elle était devenue une partie de moi-même; la vivacité de nos
+sentiments, si libres de s'épancher dans la solitude, s'était
+journellement accrue, et nous nous aimions d'une affection dans
+laquelle se rencontraient tous les intérêts de notre vie. Je ne me
+rendais à Port-Louis que dans le cas d'absolue nécessité, ou quand mon
+devoir et le souvenir des recommandations de de Ruyter me forçaient à
+aller rendre une visite au commandant de la ville. La femme de cet
+aimable Français, qui était vraiment une bonne créature, conservait sa
+prédilection pour moi; elle aurait bien<span class="pagenum"><a id="Page_124">[124]</a></span> voulu non-seulement me
+garder dans sa maison, mais encore obtenir une visite de Zéla.</p>
+
+<p>&mdash;Cette jeune fille, me disait-elle, deviendrait un bijou de grand prix
+si vous l'initiiez aux élégantes manières du monde.</p>
+
+<p>J'étais trop profondément dégoûté des femmes polies et maniérées pour
+partager l'opinion de la femme du commandant. Même dans leur extrême
+jeunesse, la beauté des femmes civilisées est sinon détruite, du moins
+amoindrie par les mains officieuses des maîtres de danse, de musique,
+qui leur apprennent une grâce affectée, sans charme, gauche, et
+quelquefois même malséante.</p>
+
+<p>Quand on présente ces pauvres jeunes filles dans le monde, elles y sont
+minutieusement examinées par ces êtres qu'on appelle gentlemen, titre
+qu'ils ont gagné en buvant, en dansant ou jouant aux cartes. Si la jeune
+fille est riche, un joueur sans argent l'épouse pour remettre un peu
+d'ordre dans le dérangement de sa fortune; mais si elle est pauvre, elle
+doit passer sa vie à attendre le hasard, qui, en la sauvant des piéges
+tendus à sa vertu, doit lui donner une position honorable. Je savais
+donc tout ce que Zéla avait à craindre du contact des femmes et du
+regard des hommes, et je tenais à la laisser dans toute la candeur de sa
+sauvage naïveté.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXV</h2>
+
+
+<p>De<span class="pagenum"><a id="Page_125">[125]</a></span> Ruyter était absent depuis cinq semaines, quand je fus éveillé
+un matin par l'arrivée d'un homme qui venait m'annoncer que le grab
+était amarré dans le port de Saint-Louis.</p>
+
+<p>Sans prendre le temps d'adresser au messager une seule question, je
+sautai hors de mon lit, je traversai à grands pas le bois encore obscur,
+et je grimpai sur le <i>Piton du Milieu</i> avec l'agilité d'un chevreuil.</p>
+
+<p>Le jour était encore trop assombri par les vapeurs du crépuscule pour
+qu'il me fût possible, d'une hauteur d'où cependant je dominais la
+ville, de distinguer dans le port autre chose qu'une masse confuse de
+carènes et de mâts.</p>
+
+<p>Je poursuivis ma course dans la direction de Saint-Louis, et j'aperçus
+bientôt le corps noir, long et bas du grab, dont les mâts s'élevaient
+au-dessus de tous les autres vaisseaux. Il était amarré en dehors du
+havre, sur le point de hausser son drapeau.</p>
+
+<p>À la longueur d'un câble, derrière le grab, je vis le beau schooner
+américain, qui flottait aussi légèrement sur la mer troublée&mdash;le vent
+avait été frais pendant la nuit&mdash;qu'une mouette peut le faire. Le
+schooner avait quitté l'île Maurice pour Manille et devait retourner<span class="pagenum"><a id="Page_126">[126]</a></span> en
+Europe. J'étais donc fort étonné de le voir hisser un pavillon français
+et un drapeau anglais en dessous. Que voulait dire cela?</p>
+
+<p>Certainement ce vaisseau n'était pas arrivé au port en même temps que de
+Ruyter. Je descendis la colline, et d'un pas rapide je gagnai le port.</p>
+
+<p>Une fois arrivé là, il me fallut perdre quelques secondes à la recherche
+d'un bateau qui pût me conduire sur le grab. Mon impatience ne me permit
+pas de consacrer un quart d'heure à parlementer avec un batelier. Je
+saisis un canot, des rames, et je volai vers le grab avec la légèreté
+d'un oiseau. La voix claire et sonore de de Ruyter frappa mon oreille;
+je bondis sur le pont, et nos mains se joignirent dans une fiévreuse
+étreinte.</p>
+
+<p>La main gauche de mon ami était enveloppée dans une écharpe. Trop
+essoufflé pour parler, je lui fis un signe qui demandait avec instance
+comment il avait été blessé.</p>
+
+<p>De Ruyter sourit et me montra le schooner.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire? m'écriai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Descendons, mon cher Trelawnay, je vous raconterai tout ce qui s'est
+passé.</p>
+
+<p>Après avoir croisé, pendant quelque temps sur la côte au nord du canal
+de Mozambique, j'appris qu'une frégate anglaise était entrée dans Moka
+pendant un orage. Pour l'éviter, je dirigeai ma course vers des îles
+entourées d'un banc d'<a id="ambre">ambre</a>.</p>
+
+<p>En naviguant je voyais, ou plutôt je croyais voir, car l'obscurité de
+la nuit ne laissait rien distinguer, des<span class="pagenum"><a id="Page_127">[127]</a></span> lumières bleues et des
+roquettes à notre côté sous le vent. Croyant que c'était un jeu de la
+frégate, je m'éloignai autant que possible. Vers la pointe du jour le
+vent s'abaissa, et bientôt après, à ma grande surprise aussi bien qu'à
+ma grande joie, j'aperçus une voile de notre côté, sous le vent, et
+cette voile n'était certainement pas la frégate. Le vaisseau se
+trouvait placé trop loin de moi pour reconnaître à quel pays il
+appartenait. Nous déferlâmes nos voiles de perroquet, et nous nous
+dirigeâmes vers l'étranger. Il nous fut facile de l'approcher, car il
+était en panne, et la cime de son mât était brisée.</p>
+
+<p>Quand je fus près du vaisseau, l'examen de son corps et de ses mâts me
+fit découvrir que c'était notre schooner de Boston,&mdash;qui l'avait vu une
+fois ne pouvait l'oublier.&mdash;Doublement empressé de lui porter secours,
+je chargeai le grab de toutes ses voiles, et sa mince et longue proue
+s'ensevelit dans les vagues au point de me faire croire qu'à notre tour
+nous allions être démâtés. Les faibles barres du grab pliaient comme des
+bambous, et les étais de ses mâts, si forts et si élastiques, se
+brisaient comme du fer fondu, non parce qu'il y avait trop de vent, mais
+parce qu'il n'y en avait pas assez. Dès que j'eus montré mon drapeau,
+une sorte de terreur se répandit sur le schooner, et je fus surpris de
+le voir, malgré sa faiblesse, mettre à la voile et s'éloigner de nous.</p>
+
+<p>Vous savez que le grab navigue mal devant la brise. Heureusement que
+le schooner avait la même difficulté à surmonter. Cependant il levait
+sa voile carrée, et avec<span class="pagenum"><a id="Page_128">[128]</a></span> sa grande voile il semblait nous tenir
+tête. Au moment où, fort intrigué de la fuite du schooner, j'allais
+essayer d'activer la marche du grab, un homme stationné sur le mât
+cria: «Une autre voile étrangère au côté sous le vent!» Pendant que je
+réfléchissais sur tout ce que cela voulait dire, le mât de misaine du
+schooner se brisa en deux. Je chargeai le grab de voiles, et je me mis
+à portée du canon du schooner avant qu'il eût eu le temps de se
+débarrasser ou de retrancher le mât, qui bientôt après flotta auprès
+de nous. Pour lui faire montrer ses couleurs, je tirai un coup de
+canon; mais il ne se montra point jusqu'à ce qu'un second coup, chargé
+à balles, fût tiré au-dessus de lui. Alors, hissant un pavillon
+anglais, il nous laissa pénétrer le mystère de sa fuite.</p>
+
+<p>Le schooner avait été pris par la frégate, dont nous apercevions de
+loin les voiles, et les deux vaisseaux avaient été séparés par les
+rafales de la nuit; il ne fallait donc pas perdre de temps pour s'en
+emparer. Quoique très-éloignée, la frégate était sous le vent; mais la
+grande distance qui nous séparait et la petite taille du grab nous
+laissaient l'espérance de n'avoir pas été aperçus. Nous avions de
+grandes difficultés à surmonter, car le courage des marins anglais ne
+peut s'affaiblir, quelque horrible que soit la situation dans laquelle
+ils se trouvent. Après s'être débarrassé des débris de son mât de
+misaine, le schooner dirigea sa course vers sa compagne et commença à
+faire feu sur nous avec tous les canons qu'il put décharger. Bientôt,
+côte à côte de lui, je fus forcé de lui donner plusieurs volées<span class="pagenum"><a id="Page_129">[129]</a></span>
+de canon, et, en restant entre le schooner et la frégate, nous lui
+ôtâmes toute possibilité de se sauver. Alors il baissa son drapeau, et
+j'en pris possession.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, de Ruyter, vous oubliez de me dire combien vous avez perdu
+d'hommes, et quelle gravité a la blessure qui vous prive de l'usage de
+votre bras.</p>
+
+<p>&mdash;Nous avons eu un homme de tué, deux de blessés, et ma nageoire
+atteinte par une balle.</p>
+
+<p>&mdash;La blessure n'est pas sérieuse, j'espère?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est rien.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria notre vieil ami Van Scolpvelt, qui venait d'entrer
+dans la cabine les mains chargées d'emplâtres et de ciseaux;
+qu'appelez-vous rien? Moi qui exerce ma profession depuis près de
+cinquante ans, je puis dire que je n'ai jamais vu une contusion aussi
+dangereuse. N'y avait-il pas deux doigts lacérés et l'index tout à fait
+brisé?</p>
+
+<p>&mdash;Bah! répondit de Ruyter, deux doigts collés ensemble, voilà tout...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le docteur en regardant d'un air joyeux la main à laquelle il
+allait donner des soins.</p>
+
+<p>Quand il eut enlevé les bandages, il la posa sur la table en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Si je n'avais pas coupé l'index et enlevé chaque morceau d'os
+fracassé, si vous aviez eu le malheur d'être traité par un autre médecin
+que moi, vous auriez non-seulement perdu un doigt, mais encore la main
+entière; et maintenant vous appelez cela rien! Oui, vous avez raison,
+quand je les soigne, les blessures ne sont rien; je les guéris. J'opère
+si doucement!</p>
+
+<p>Ici<span class="pagenum"><a id="Page_130">[130]</a></span> le docteur appliqua sur la blessure une compresse
+d'eau-forte.</p>
+
+<p>&mdash;Mes patients sont plus portés à dormir qu'à se plaindre.</p>
+
+<p>Voyant que de Ruyter souffrait, je dis à Van:</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à-dire que vous faites souffrir vos patients jusqu'à ce qu'ils
+tombent dans l'insensibilité.</p>
+
+<p>Sans me répondre, Van regarda de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis content de vous voir souffrir, dit-il d'un ton cruellement
+calme.</p>
+
+<p>&mdash;Que le diable vous emporte! s'écria de Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;J'en suis enchanté, reprit le docteur sans faire la moindre attention
+aux paroles de de Ruyter, car c'est une preuve que la sensibilité des
+chairs va vous être rendue. Je vois aussi que le muscle granule. Je vais
+dompter l'enflure, et votre main sera bientôt guérie.</p>
+
+<p>Le vieux Louis vint me saluer, et il me demanda avec empressement des
+nouvelles d'une tortue qu'il avait donnée à Zéla.</p>
+
+<p>Pendant qu'on préparait le déjeuner, je montai sur le pont afin de
+serrer les mains du rais et celles de mes anciens camarades.</p>
+
+<p>À la fin du déjeuner, de Ruyter continua la narration de son voyage.</p>
+
+<p>&mdash;J'appris, dit-il, que les Américains appartenant au schooner, à
+l'exception de cinq qui avaient la fièvre, avaient été transportés à
+bord de la frégate, et que dix-sept matelots et deux jeunes officiers
+anglais étaient placés sur le schooner avec l'ordre d'accompagner la
+frégate; mais, comme je vous l'ai déjà dit, ils<span class="pagenum"><a id="Page_131">[131]</a></span> avaient été
+séparés pendant la nuit par une rafale. J'envoyai ces hommes sur le
+grab, et je les remplaçai par une forte partie de mes meilleurs
+marins. Je pris le schooner en touage, et je commençai à le radouber
+avec les matériaux que nous avions sur le grab. La frégate nous chassa
+et nous garda à vue pendant deux jours; enfin je parvins à gagner un
+groupe d'îles que les Anglais ne connaissent pas. Je les frustrai de
+leur prétention de conquête en jetant l'ancre, pendant la nuit, près
+d'une des îles opposées au vent. Je perdis bientôt la frégate de vue;
+alors je plantai un mât de ressource sur le schooner, et me voici.</p>
+
+<p>Maintenant, mon garçon, prenez un bateau, et allez à bord du schooner.
+Tâchons d'entrer dans le port, ou... arrêtez, il vaut mieux que vous
+restiez sur le grab; le vent s'abaisse, il faut que je débarque. Vous
+allez amarrer les deux vaisseaux ensemble dans notre ancienne place. Il
+est nécessaire que j'aille causer avec le commandant, faire des
+arrangements pour débarquer nos prisonniers, et voir les marchands
+auxquels le schooner était consigné.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXVI</h2>
+
+
+<p>Quoique le schooner eût été arrêté par les Anglais, ils ne se l'étaient
+pas encore tout à fait approprié quand je l'ai pris, de sorte que je
+n'ai droit qu'au salvage<span class="pagenum"><a id="Page_132">[132]</a></span> du vaisseau et de sa cargaison; mais le
+salvage sera assez lourd.</p>
+
+<p>Cette formalité diminuait un peu mon plaisir; car j'avais regardé le
+schooner d'un &oelig;il de propriétaire; j'espérais en avoir le
+commandement, et ce commandement était la chose que je désirais le plus
+au monde; je l'aurais préféré à un duché.</p>
+
+<p>Depuis notre première rencontre avec le schooner, et surtout après
+l'avoir examiné pendant son amarrage au Port-Louis, je l'avais regardé
+avec un &oelig;il plein de jalousie et de convoitise. L'apparente
+impossibilité de posséder ce vaisseau ne fit qu'augmenter mon désir de
+l'avoir. Je n'aurais pas seulement sacrifié mon droit d'aînesse, si je
+l'avais eu, mais une articulation de mes membres et tout ce que je
+possédais au monde, à l'exception toutefois de ma bien-aimée Zéla.</p>
+
+<p>De Ruyter s'était souvent moqué de moi à ce sujet, et maintenant que
+l'objet de mon ambition était à la portée de ma main, je ne pouvais pas
+comprendre la loi de salvage dont parlait de Ruyter. Il avait pris le
+schooner, il devait le garder et me le donner; cet arrangement était la
+seule loi que je considérasse comme juste et raisonnable.</p>
+
+<p>J'attendis le retour de de Ruyter avec impatience, mais quand il me
+rejoignit je ne fus point calmé, car il n'avait pu voir les marchands.
+Le lendemain ce fut encore la même histoire, et ainsi de suite pendant
+plusieurs jours. Je déteste les transactions tardives; j'abhorre les
+calculs; ils font plus de mal que les tremblements de terre en
+détruisant les édifices mal fondés; les<span class="pagenum"><a id="Page_133">[133]</a></span> calculs ressemblent au
+mors à l'aide duquel un mameluk contient la fougue d'un cheval
+impatient. Comme le cheval, cependant, je fus forcé de me soumettre.</p>
+
+<p>Un temps considérable s'écoula avant que de Ruyter eût fini ses
+arrangements; il paya une somme assez forte, donna des sécurités, signa
+des contrats, et enfin eut l'entière possession du schooner.</p>
+
+<p>Un mois après, j'étais enfin au comble de mes v&oelig;ux.</p>
+
+<p>Aidé par de Ruyter, je préparai le schooner à reprendre la mer. Pendant
+que je fus obligé de rester à bord, Zéla, qui s'ennuyait seule, resta
+auprès de moi. De temps en temps nous allions faire dans la ville
+quelques dîners fins, quelques longues promenades, et le vaisseau
+restait alors sous la surveillance d'Aston.</p>
+
+<p>Quand le grab et le schooner furent radoubés, de Ruyter me donna ses
+instructions, et nous levâmes l'ancre ensemble; fort heureusement la
+main de de Ruyter était presque guérie. Les Américains qu'on avait
+laissés sur le schooner et les quatre marins anglais pris avec Aston
+étaient volontairement entrés à mon service sur le schooner. Mon
+équipage avait été complété par de Ruyter, et il était assez bon.
+J'étais armé de six caronades de douze livres et de quatre canons
+longs de six livres, et nous avions de l'eau et des provisions pour
+deux mois. Zéla, que la force seule eût pu retenir à la
+résidence,&mdash;et je n'avais nullement l'intention de
+l'employer,&mdash;était auprès de moi. Ainsi, je n'avais plus rien à
+désirer, et ma joie était aussi vaste, aussi illimitée que l'élément
+sur lequel je flottais; de plus, je<span class="pagenum"><a id="Page_134">[134]</a></span> croyais qu'étant aussi
+profonde, elle serait aussi éternelle. Non seulement je n'étais pas un
+arithméticien, mais encore je n'avais pas le don de la prescience, pas
+même pour une heure. Cette maudite prescience, qui change la joie en
+douleur en calculant l'avenir! Je ne le fis jamais, et je repris la
+mer aussi libre d'esprit, aussi intrépide que le lion quand il quitte
+les jungles pour aller chasser dans les plaines.</p>
+
+<p>Nous naviguâmes vers le nord avec le projet de gagner d'abord les îles
+de Saint-Brandon et ensuite un groupe de petites îles nommées les Six;
+de là, nous devions croiser dans l'océan Indien, au nord, pour nous
+trouver sur la route des vaisseaux qui passent de Madras à Bombay
+pendant la mousson du sud-ouest.</p>
+
+<p>Nous passâmes deux jours à faire lutter de force et de vitesse le grab
+et le schooner; autrefois, le grab dépassait en vitesse tous les
+vaisseaux de l'Inde, mais en faisant plusieurs expériences, nous fûmes
+convaincus que le schooner était son égal.</p>
+
+<p>Nous passâmes l'île de Saint-Brandon sans incident digne de remarque.
+Bientôt après, je donnai la chasse à un brigantin, et je le contraignis
+de s'arrêter. Ce brigantin était français, venant de l'île de
+Diego-Garcia. Il voguait vers l'île Maurice. Son capitaine nous dit
+qu'il faisait le commerce de poisson et de tortues fraîches, qui, les
+dernières surtout, sont très-abondantes dans la vicinité de
+Diego-Garcia.</p>
+
+<p>&mdash;Cette île n'est point habitée, me dit le capitaine; quelques
+marchands m'y ont envoyé avec des esclaves, et, pendant que
+j'embarquais ma cargaison, j'ai été surpris<span class="pagenum"><a id="Page_135">[135]</a></span> par un vaisseau de
+guerre anglais, et, quoique je sois parvenu à me sauver, les esclaves
+et ma cargaison sont tombés entre les mains des Anglais.</p>
+
+<p>Quand de Ruyter eut entendu cela, il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Croyez-vous que nous ayons la possibilité de reprendre les esclaves et
+la cargaison?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois.</p>
+
+<p>Aussi riche en projets qu'il était intrépide dans leur exécution, de
+Ruyter trouva bientôt un stratagème que nous devions, de concert, rendre
+efficace à la réalisation de nos désirs.</p>
+
+<p>Après avoir conseillé au capitaine du brigantin, qui ne naviguait pas
+très-vite, de se rendre au port de l'île des Six, de Ruyter et moi nous
+arrangeâmes que, si par hasard le grab et le schooner étaient séparés,
+ce port serait notre lieu de rendez-vous. Ceci arrêté, nous dirigeâmes
+notre course, avec le vent en notre faveur, vers Diego-Garcia. La forme
+de cette île est celle d'un croissant, et elle contient dans son
+enceinte une toute petite île, derrière laquelle il y a un port vaste et
+en dehors de tout danger.</p>
+
+<p>En approchant de l'île et apercevant la frégate anglaise qui y était
+amarrée, nous nous dirigeâmes vers la terre. Nous eûmes soin de naviguer
+de manière à laisser la petite île entre nous et la frégate. Cette
+dernière ne nous aperçut pas, et nous jetâmes l'ancre. Le lendemain nous
+la levâmes ensemble, et le grab, déguisé en vaisseau qui fait le trafic
+des esclaves, apparut à l'entrée du havre comme s'il était dans
+l'ignorance qu'il y eût là un vaisseau.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_136">[136]</a></span> frégate l'aperçut, et, en virant de bord, le grab mit à la
+voile comme pour fuir. Sous les mains promptes et alertes des marins
+anglais, la frégate eut bientôt levé l'ancre pour se mettre à la
+poursuite du grab.</p>
+
+<p>Mais cette man&oelig;uvre occupa assez de temps pour permettre à de Ruyter
+de prendre largue, et à moi de me tenir caché en gagnant la partie de
+l'île contre le vent.</p>
+
+<p>J'avais envoyé un homme sur la petite île, et, de son poste, il
+m'instruisait de tous les mouvements de la frégate. Je pris si bien mes
+mesures, qu'au moment où elle barrait le port, en tournant l'angle
+saillant de l'île, moi je doublais l'extrême pointe de la petite île,
+j'entrais dans la baie et je débarquais sur le rivage, accompagné d'une
+forte partie d'hommes. Le plan était si bien arrangé, il avait été si
+lestement exécuté, que je pris à l'improviste une partie des marins
+appartenant à la frégate; quelques-uns étaient occupés à garder les
+esclaves pris au brigantin, d'autres à couper du bois, d'autres à ne
+rien faire.</p>
+
+<p>Nous transportâmes les esclaves sur le schooner, ainsi que du poisson
+salé et des tortues; cette occupation prit quatre heures.</p>
+
+<p>Quant à mes compatriotes, leur situation me parut si malheureuse, que
+je les laissai, et avant de leur dire adieu je leur fis jurer que
+j'étais le meilleur homme du monde; il faut dire que je les avais tous
+enivrés de liqueurs. D'ailleurs je dois avouer, pour leur honneur, que
+je les avais trompés en hissant les couleurs américaines. Sachant que
+le schooner était de<span class="pagenum"><a id="Page_137">[137]</a></span> ce pays, ils n'avaient eu garde de fuir;
+loin de là, ils avaient attendu et assisté à notre débarquement sans
+aucune défiance. Ces pauvres diables étaient fort chagrins de
+l'abandon momentané de la frégate qui chassait le français; ils
+étaient, disaient-ils, bien certains que le grab appartenait à la
+France. Nous étions si bons amis, quand nous nous séparâmes, qu'en me
+voyant quitter le rivage, les Anglais me saluèrent de trois hourras,
+en récompense de trois bouteilles de rhum que je leur avais données.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXVII</h2>
+
+
+<p>Je doublai la pointe nord de l'île, et, chargé de voiles, le schooner se
+hâta magnifiquement vers le port, où je devais rencontrer de Ruyter. Je
+n'avais pas douté le moins du monde du succès de son stratagème pour
+attirer l'attention de la frégate, afin de me donner le temps de me
+sauver, et je pensais bien qu'après avoir fatigué la frégate pendant
+quelque temps, le grab fuirait à son tour; l'obscurité de la nuit
+favorisait cette double man&oelig;uvre.</p>
+
+<p>Le temps était couvert, et de violentes rafales de vent et de pluie,
+qui étaient très-favorables à notre course,<span class="pagenum"><a id="Page_138">[138]</a></span> nous conduisirent
+dans le canal au milieu des îles, et le grab nous y rejoignit bientôt.</p>
+
+<p>Nous jetâmes l'ancre dans un port que j'ai déjà dit, hors de tout
+danger, et nous y passâmes la nuit à l'abri des vents.</p>
+
+<p>Le lendemain, le brigantin apparut et vint jeter l'ancre auprès de nous.
+Je laissai de Ruyter régler avec le capitaine l'affaire des esclaves, et
+je descendis à terre.</p>
+
+<p>Je ne me rappelle rien de particulier sur les natifs des îles des Six.
+Ils sont simples, hospitaliers, et se composent principalement de
+pêcheurs. Nous achetâmes des chèvres, du poisson, de la volaille, des
+légumes, et nous dirigeâmes notre course vers les îles Maldives, afin de
+gagner la côte de Malabar avant que le nord-est mousson commençât à se
+faire sentir.</p>
+
+<p>Peu de temps après nous abordâmes et nous pillâmes plusieurs vaisseaux
+porteurs de papiers anglais. Parmi ces vaisseaux il y en avait un qui
+appartenait à une femme hollandaise, dont la taille était presque aussi
+grosse que celle du vaisseau. Cette femme possédait une quantité
+considérable de marchandises avec lesquelles elle trafiquait entre
+Madras et Bombay. Son défunt mari avait été employé par la compagnie
+anglaise, et c'était assez pour me faire considérer ce vaisseau comme
+une prise légitime.</p>
+
+<p>Après avoir choisi les choses les plus précieuses de la cargaison et
+jeté dans la mer tout ce qui était inutile, je me rappelai que nous
+avions besoin d'eau.</p>
+
+<p>Il<span class="pagenum"><a id="Page_139">[139]</a></span> y avait sur le pont cinq ou six tonneaux qui en contenaient.</p>
+
+<p>Pendant que j'attendais qu'on eût achevé de préparer la chaloupe qui
+devait servir à transporter l'eau sur le schooner, le monstre hollandais
+me faisait les plus beaux sourires en m'engageant d'une voix de basse,
+mais qu'elle avait très-douce, à la suivre dans sa cabine. À cette
+prière était jointe celle de ne point la priver de son eau.</p>
+
+<p>&mdash;Il fait diablement chaud, lui dis-je, et j'ai besoin de me rafraîchir.</p>
+
+<p>&mdash;Passez-moi un seau, dis-je à un de mes hommes en saisissant un des
+tonneaux.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celle-là n'est pas bonne à boire, me dit la huileuse Hollandaise;
+garçon, allez chercher de l'eau dans ma cabine. Ne prenez pas de
+celle-là, capitaine, je vais vous chercher du vin de Constantia, du Cap
+lui-même.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dis-je à un homme, ôtez le bondon de ce tonneau.</p>
+
+<p>L'homme essayait de l'arracher avec son couteau, quand la mégère le
+supplia de tenter cet effort sur un autre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous assure, capitaine, dit-elle, que l'eau renfermée dans ce baril
+est imbuvable.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi alors, vieille folle que vous êtes, ce tonneau est-il en
+perce? Il renferme peut-être du constantia, et je veux l'emporter sur
+mon vaisseau.</p>
+
+<p>Fort intrigué par les obstacles que la dame voulait mettre à mon action,
+je saisis un levier de fer et j'arrachai<span class="pagenum"><a id="Page_140">[140]</a></span> le bondon, car je crus que le
+tonneau renfermait ou du skédam ou du vin. Le bondon enlevé, je mis un
+seau sous l'ouverture pendant que mon aide penchait le tonneau de côté.</p>
+
+<p>L'eau jaillit de l'ouverture, et je me mis à rire de l'entêtement de la
+vieille décrépite, qui aussitôt jeta un cri perçant et aigu. À ce cri de
+rage je répondis par une exclamation de surprise, en voyant tomber dans
+le seau un magnifique collier de perles. La figure livide de la vieille
+femme devint plus rouge qu'une cornaline.</p>
+
+<p>&mdash;Ôtez le fond et videz l'eau, criai-je; voilà une prise heureuse.</p>
+
+<p>La vieille s'élança sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne touchez pas à ces babioles, ou je vous coupe les mains; mettez-les
+toutes dans le seau.</p>
+
+<p>Nous trouvâmes une grande quantité de bagues, de perles, de coraux et de
+cornalines.</p>
+
+<p>Les bijoux étaient la spéculation particulière de la grosse Hollandaise,
+qui, pendant que nous poursuivions son vaisseau, les avait cachés si
+adroitement. Je ne savais quelles justes félicitations m'adresser à
+moi-même pour l'insistance que j'avais mise à vouloir boire un verre
+d'eau. Cette fantaisie nous livrait une moisson de perles.</p>
+
+<p>Nous fîmes dans tout le vaisseau de minutieuses recherches; mais nous ne
+trouvâmes plus rien.</p>
+
+<p>À force de prières, la vieille obtint la restitution d'une bague,
+qu'elle me jura être un bijou de famille. Je la passai en riant à son
+doigt court et épais.</p>
+
+<p>&mdash;Ne<span class="pagenum"><a id="Page_141">[141]</a></span> vous chagrinez pas, ma belle amie, lui dis-je, car ceci
+est un contrat de mariage suivant les coutumes arabes; ainsi, vous
+êtes ma femme. La prochaine fois que nous nous rencontrerons, je
+consommerai le rite, mais jusque-là soignez votre douaire.</p>
+
+<p>Je me rendis sur le grab pour y déposer le butin, car nous n'avions que
+peu d'arrimage à bord du schooner.</p>
+
+<p>Je racontai au munitionnaire ce qui s'était passé entre sa compatriote
+et moi.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien certainement votre femme, Louis, si j'en juge par la
+description physique que vous m'avez faite de sa personne. Elle vous
+cherche, soyez-en sûr.</p>
+
+<p>Louis prit un air grave, réfléchit un instant, et me dit bientôt avec
+gaieté:</p>
+
+<p>&mdash;Ma femme n'a pas de bijoux, pas de bagues; elle donna un jour son
+anneau de mariage pour une bouteille de skédam.</p>
+
+<p>Nous rencontrâmes une flotte de vaisseaux des compagnies de Ceylan et de
+Pondichéry, escortée par un brigantin de guerre. De Ruyter me fit le
+signal de me mettre en panne pour examiner les vaisseaux, pendant qu'il
+allait se mettre à la poursuite du croiseur de la Compagnie. Ces
+vaisseaux étaient de toutes les formes: grabs, snows, padamas. Voyant
+que nous étions des ennemis, les vaisseaux de la Compagnie mirent à la
+voile et laissèrent les autres se tirer d'affaire au gré de leur force
+ou de leur adresse.</p>
+
+<p>Aussitôt que je me fus placé à la portée d'un canon, je fis feu: ils
+se séparèrent comme une bande de canards<span class="pagenum"><a id="Page_142">[142]</a></span> sauvages, allant çà et
+là, vers chaque point des directions de la boussole, pendant que je
+les poursuivais comme le beneta poursuit le poisson volant.
+Quelques-uns réussirent à se sauver, mais je finis par m'emparer du
+plus grand nombre. Nous les abordions tour à tour; ils étaient frétés
+de paddy, de bétel, de ghée, de poivre, d'arrack et de sel; cependant
+nous trouvâmes quelques pièces de soierie, de mousseline, de châles,
+et, avec une peine extrême, je réussis à ramasser quelques sacs de
+roupies.</p>
+
+<p>De Ruyter était loin de nous, mais le bruit du canon m'apprit qu'il
+continuait un feu croisé avec le brigantin, qui semblait naviguer
+très-vite.</p>
+
+<p>J'abandonnai les petits vaisseaux, et, toutes voiles dehors, je partis
+pour rejoindre le grab.</p>
+
+<p>Dans la direction où allaient les deux vaisseaux, il y avait un groupe
+de rochers dont le sommet s'élevait au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>Entre ces rochers se trouvait un passage vers lequel le brigantin
+semblait vouloir se diriger.</p>
+
+<p>Il m'était impossible de deviner son but; mais quand il approcha des
+rochers, il vit qu'il ne pouvait plus ni avancer ni reculer: il se mit
+en panne et commença un engagement avec de Ruyter.</p>
+
+<p>Un signal du grab me donna l'ordre de naviguer au côté des rochers sous
+le vent, afin de mettre obstacle à la fuite du brigantin.</p>
+
+<p>À en juger par les apparences, le grab avait trop d'avantage sur son
+ennemi pour que mon concours fût de la moindre utilité.</p>
+
+<p>Avant<span class="pagenum"><a id="Page_143">[143]</a></span> qu'il me fût possible d'obéir au signal de Ruyter, le
+brigantin s'était laissé aller contre les rochers dans l'intention de
+s'y briser.</p>
+
+<p>Après cet effort, il baissa son pavillon. Aussitôt le grab et moi nous
+fîmes sortir nos bateaux, nous abordâmes le brigantin, et nous essayâmes
+de le touer hors des rochers.</p>
+
+<p>C'était un beau vaisseau, orné de seize caronades de dix-huit livres,
+avec quatre-vingt-dix hommes ou officiers à bord. Il ne s'était pas
+battu avec le grab plus de quinze minutes, et cependant il était
+fracassé. Sept morts et un blessé formaient les pertes de l'équipage du
+brigantin; le grab avait trois hommes blessés et un matelot mort par
+accident.</p>
+
+<p>Ce matelot était dans les chaînes, en train de mettre une cartouche dans
+un canon (le canon n'avait pas été épongé et le trou était bouché) quand
+il fut foudroyé par l'explosion.</p>
+
+<p>Le rais me dit d'un air froid et grave:</p>
+
+<p>&mdash;Je regardais à bâbord, et je dis à l'homme qui chargeait le canon de
+prendre garde à lui, car il me paraissait trop pressé dans ses
+mouvements. L'explosion du canon l'empêcha de me répondre; je regardai
+de nouveau, et je ne vis plus qu'un morceau de bonnet rouge: l'homme
+avait disparu.</p>
+
+<p>&mdash;C'était don Murphy. Pauvre garçon!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit le rais, il ne faisait nullement attention aux ordres de
+ses chefs.</p>
+
+<p>Nous fîmes tous les Européens prisonniers; nous enlevâmes une partie des
+armes et des provisions du brigantin,<span class="pagenum"><a id="Page_144">[144]</a></span> et nos malades, ainsi que le
+butin que nous avions amassé, tout fut transporté sur son bord.</p>
+
+<p>Après avoir réparé les avaries du brigantin,&mdash;car nous l'avions retiré
+des rochers, contre lesquels il ne s'était que très-faiblement
+meurtri,&mdash;nous l'envoyâmes à l'île de France.</p>
+
+<p>Quelques jours après, nous plaçâmes les lascars et les matelots qui
+avaient appartenu au brigantin sur un vaisseau de campagne, en leur
+donnant leur liberté. Ils l'acceptèrent joyeusement, à l'exception de
+huit ou dix, qui voulurent entrer au service de de Ruyter.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXVIII</h2>
+
+
+<p>De Ruyter prit la résolution de traverser le détroit de la Sonde,
+pendant que je dirigerais ma course vers la baie de Malacca, afin
+d'apprendre des nouvelles des vaisseaux anglais. Avant de nous séparer,
+nous fixâmes pour rendez-vous une époque assez proche et une île qui
+avoisine celle de Bornéo.</p>
+
+<p>De Ruyter me donna, en outre, d'amples et de minutieuses instructions,
+en m'engageant à ne pas les mettre en oubli, puis il souhaita à Aston
+une vie heureuse, et le contraignit à accepter des armes de prix, pour<span class="pagenum"><a id="Page_145">[145]</a></span>
+lesquelles le jeune lieutenant avait déjà plusieurs fois manifesté une
+grande admiration.</p>
+
+<p>Dans ce mutuel adieu, qui séparait pour toujours, il était peu probable
+qu'il en fût autrement, deux hommes qui s'aimaient, il eût été difficile
+de découvrir la profonde souffrance qui leur serrait le c&oelig;ur, car ils
+cachaient leur mutuelle émotion sous le masque transparent d'une
+indifférence et d'un calme affectés. Après cet adieu, de Ruyter me
+renouvela ses recommandations, embrassa Zéla, me pressa affectueusement
+les mains et remonta sur le grab.</p>
+
+<p>Nous mîmes à la voile chacun de notre côté, et nous voguâmes dans des
+directions différentes. Aussitôt que j'eus atteint l'entrée de la baie,
+je me dirigeai vers la côte malaise, et je jetai l'ancre entre deux
+îles. Là, je me mis en communication avec les natifs; et, sans avoir de
+trop grandes difficultés à surmonter, j'obtins un proa d'une vitesse
+remarquable. Ce mode d'embarcation me paraissait la voie la plus sûre
+pour conduire Aston à Poulo-Pinang, ville qui se trouve à l'entrée de la
+baie, et qui appartenait aux Anglais.</p>
+
+<p>En naviguant le long de la côte malaise, dans un canot du pays, je ne
+devais ni être remarqué par les natifs, ni inquiété par les Anglais. De
+plus, j'avais la facilité de débarquer dans la partie de l'île qu'il
+nous plairait de choisir.</p>
+
+<p>Poulo-Pinang avait été achetée aux Malais par la compagnie anglaise
+des Indes orientales; elle porte maintenant le nom de l'île du prince
+de Galles. Cette île est petite, mais très-féconde; parallèle à la
+côte malaise,<span class="pagenum"><a id="Page_146">[146]</a></span> qui est très-élevée, elle est entourée d'un canal
+qui offre aux vaisseaux un magnifique port. Bien décidé à accompagner
+Aston, j'équipai le proa avec six Arabes et deux Malais (ils devaient
+cacher leurs armes). Je pris de l'eau et des provisions pour trois
+jours, et nous nous embarquâmes: Aston vêtu d'une jaquette et d'un
+pantalon blanc, moi d'un costume de matelot arabe.</p>
+
+<p>Je laissai le schooner à la garde du premier contre-maître, un Américain
+que de Ruyter m'avait instamment recommandé, et auquel je pouvais en
+toute confiance livrer le soin de mon bonheur et de ma fortune. Cet
+Américain était non-seulement un parfait marin, mais encore un homme
+actif, courageux et intelligent. Né et élevé à New-York, il avait,
+depuis sa plus tendre enfance, vécu sur la mer et s'y était formé une
+santé de fer; il était aussi fort et aussi robuste qu'un cheval de
+Suffolk.</p>
+
+<p>Mon second contre-maître, Anglais de naissance, avait été capitaine du
+gaillard d'avant à bord de la frégate d'Aston, et il avait toutes les
+qualités qui distinguent d'entre tous les marins ceux qui
+appartiennent aux vaisseaux de guerre; il était taciturne, brave et
+froid. Ce brave garçon adorait le grog, et Aston m'avait raconté
+qu'étant sur la frégate, le capitaine du fond de cale, ami intime du
+capitaine du gaillard d'avant, avait mis dans un tonneau vide qui
+avait contenu du rhum quatre litres d'eau afin de leur donner l'esprit
+de se transformer en excellent grog. Notre capitaine du gaillard
+d'avant, ayant trop bu de cette composition, manqua de respect à un
+officier supérieur. Le bosseman du vaisseau, qui était jaloux des
+réelles qualités de cet homme,<span class="pagenum"><a id="Page_147">[147]</a></span> qui était froissé de la déférence
+qu'on lui témoignait habituellement, le fit punir sans pitié.</p>
+
+<p>Cette disgrâce imméritée affligea si bien le pauvre garçon, qu'il
+résolut de se vouer à jamais au service de mon bord.</p>
+
+<p>&mdash;D'ailleurs, disait-il en appuyant sa désertion du drapeau anglais sur
+un raisonnement simple et vrai, depuis vingt ans que je sers le roi dans
+les Indes orientales et occidentales, tout le profit que j'en ai retiré
+se résume en ceci: deux jours de congé, la fièvre jaune, des blessures
+et rien de plus.</p>
+
+<p>Nous montâmes dans le proa sous l'ardeur d'un soleil de feu, et nous
+dirigeâmes notre course le long de la côte malaise. Vers le soir, nous
+arrivâmes à Prya, ville protégée par un fort. Après avoir conversé avec
+quelques Malais qui suivaient notre sillage dans une barque de pêcheurs,
+nous allâmes avec eux jusqu'à la rivière de Pinang, qui se trouve au sud
+de la ville de Georges, dans l'île du Prince de Galles. Comme nous
+avions à faire une course de près de deux milles, nous prîmes le temps
+d'avaler les délicieuses huîtres qui sont si célèbres venant de cette
+côte. En traversant la rivière, je m'aperçus que notre proa était trop
+grand pour gagner le rivage; j'engageai Aston à débarquer, et je dis à
+mes hommes de conduire le proa dans le havre.</p>
+
+<p>Nous passâmes la nuit dans une hutte de pêcheur, et le lendemain, aux
+premiers rayons du jour, nous partîmes pour la ville.</p>
+
+<p>Les collines élevées de ces îles étaient couvertes de magnifiques bois
+et le chemin que nous suivions tout parfumé<span class="pagenum"><a id="Page_148">[148]</a></span> de l'odorante
+émanation des fleurs et des épices. Près de la ville, et sur le rivage
+de la mer, s'étendait une grande plaine, dont le sol, blanchâtre et
+sablonneux, était aussi richement couvert d'ananas que peut l'être de
+navets un champ de paysan en Angleterre.</p>
+
+<p>Toujours affamés comme des écoliers en maraude, nous fîmes une fabuleuse
+consommation d'ananas, cueillant, choisissant et en rejetant de beaux
+pour en trouver de magnifiques.</p>
+
+<p>Nous pénétrâmes sans obstacle dans la ville, et, pour mieux dire, notre
+arrivée n'attira aucun regard.</p>
+
+<p>Après nous être établis dans un hôtel où Aston fit sa toilette, il se
+rendit chez le président, auquel il raconta de son histoire ce que nous
+avions jugé utile de faire connaître.</p>
+
+<p>Le président, qui appartenait à l'armée de terre, se montra fort
+aimable: il engagea vivement son compatriote à venir demeurer chez lui
+jusqu'à l'arrivée d'un vaisseau de guerre ou d'un bâtiment anglais dans
+le port.</p>
+
+<p>La prudence exigeait qu'Aston acceptât l'offre qui lui était faite; ce
+fut donc comme une faveur qu'il demanda à rester deux ou trois jours à
+l'hôtel pour y attendre l'arrivée de ses bagages.</p>
+
+<p>Aston me retrouva à l'hôtel, et, avant de songer à regagner le proa,
+nous nous disposâmes à passer la journée d'une manière agréable. En
+conséquence, nous fîmes servir un magnifique déjeuner, tout en
+commandant un somptueux repas pour le soir. Aston profita de notre
+tête-à-tête pour me renouveler la prière qu'il m'avait déjà faite tant
+de fois, et cela si inutilement, celle de rentrer dans la marine.</p>
+
+<p>&mdash;De<span class="pagenum"><a id="Page_149">[149]</a></span> graves malheurs peuvent vous attendre, mon cher
+Trelawnay, me dit-il, vous ne pourrez en conscience passer toute votre
+vie aux ordres de de Ruyter, sous les plis d'un drapeau en guerre avec
+le vôtre. Du moins, si les circonstances vous enchaînent loin de vos
+compatriotes, restez neutre dans les combats et ne faites rien contre
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai réalisé une petite fortune, mon cher Aston, je suivrai
+l'exemple de notre ancien capitaine, je deviendrai cultivateur. Mais,
+avant toute chose, il faut que je ramasse de l'argent. Je commence à
+vieillir, j'ai une femme, j'aurai un jour des enfants, il faut donc que
+je prévoie l'avenir, que je songe à eux. Si, comme vous, Aston, j'avais
+le bonheur d'être jeune, étourdi et célibataire, ce serait tout à fait
+autre chose.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, rieur que vous êtes, s'écria mon ami, mais votre femme,
+vos futurs enfants et vous tous réunis, vous n'atteignez pas l'âge de
+trente ans.</p>
+
+<p>&mdash;Trente ans! Mais à trente ans, Aston, un homme est vieux, fatigué,
+presque décrépit.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXIX</h2>
+
+
+<p>Après avoir joué au billard en nous jetant la balle d'une conversation
+rieuse de forme, mais très-grave dans le fond, nous allâmes, en nous
+promenant, examiner<span class="pagenum"><a id="Page_150">[150]</a></span> les vaisseaux amarrés dans le port. Notre proa
+était derrière un vaisseau arabe, près d'une descente qui conduisait à
+une place où se trouvait un vaisseau de campagne nouvellement construit.</p>
+
+<p>La crainte d'attirer l'attention publique nous fit rentrer à l'hôtel, où
+nous attendait un dîner de prince, dîner après lequel je me sentis sinon
+ivre, du moins prêt à le devenir. Je proposai donc à mon sobre ami de
+venir respirer l'air en parcourant la ville.</p>
+
+<p>Nous rôdâmes pendant quelque temps dans des rues irrégulières et parmi
+des huttes de boue brûlées par le soleil, puis enfin nous atteignîmes,
+Aston d'un pas ferme, moi en chancelant à chaque minute, un vaste
+terrain appelé place Bambou, autour duquel s'étendait une rangée de
+boutiques, abritées le jour contre les ardeurs du soleil par des bambous
+et des paillassons.</p>
+
+<p>Un roulement de tambour et un grincement musical nous attirèrent vers
+une rangée de huttes, exclusivement occupées par des filles nâch. Aston
+aimait la musique et les danseuses; moi, j'avais, comme tout homme marié
+doit le faire, renoncé aux illégitimes amours; de plus, l'odeur de
+l'huile rance, du ghée et de l'ail n'avait pas un assez grand attrait
+pour me retenir.</p>
+
+<p>J'abandonnai Aston, et je continuai ma promenade jusqu'à une rangée de
+boutiques nommée <i>le bazar des Bijoutiers</i>.</p>
+
+<p>Ce bazar, rempli de monde, était éclairé par des lampes en papier de
+diverses couleurs et qui produisaient un effet charmant. Après avoir
+jeté un coup d'&oelig;il sur l'ensemble des boutiques, je m'approchai
+de celle<span class="pagenum"><a id="Page_151">[151]</a></span> qui me parut la plus élégante, et dont le propriétaire
+était un Parsée. Occupé à vendre à une femme voilée de la tête aux
+pieds, le marchand ne s'aperçut pas de ma présence, et j'eus tout le
+loisir d'examiner la dame. Elle faisait achat de plusieurs anneaux
+pour ses oreilles et pour son nez, et, toute exagération à part, ces
+anneaux étaient, en circonférence, presque aussi grands qu'un cerceau
+de collégien.</p>
+
+<p>En lui montrant ces ridicules merveilles, le marchand louait d'un air
+pompeux et leur simplicité et leur élégance. Quand le prix des bijoux
+fut fixé, la dame enleva une partie de sa coiffure, et nous laissa voir
+son nez et une moitié de son oreille: le premier était affreux; l'autre,
+aussi large et aussi plate qu'une assiette, pendait comme un morceau de
+chair morte. Le bijoutier passa son pouce dans la fente de l'oreille
+pour la tenir ouverte, et il y suspendit l'anneau, qui ressemblait à un
+candélabre. La dame n'avait pas besoin de glace pour admirer l'effet de
+cette jolie parure: il lui suffit de tourner un peu la tête sur son
+épaule, et d'attirer sous son regard le bout de l'oreille si bien parée.</p>
+
+<p>À la vue de ce cercle, elle ricana non-seulement de satisfaction, mais
+encore pour montrer une rangée de longues dents teintes d'une couleur
+bistrée.</p>
+
+<p>Frappé de tant de beauté, le bijoutier s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Quel ange!</p>
+
+<p>Je me mourais de l'envie d'éclater de rire au nez de la dame et à la
+barbe du marchand; mais je me retins, et je continuai de suivre du
+regard la marche des emplettes de cet ange si bien nommé.</p>
+
+<p>&mdash;Je<span class="pagenum"><a id="Page_152">[152]</a></span> désire une boîte de métal, dit l'étrangère d'une voix
+gutturale.</p>
+
+<p>&mdash;En voici en or, madame, s'écria l'empressé marchand; aucun autre métal
+ne doit être touché par vos belles mains.</p>
+
+<p>Ces boîtes étaient très-bien faites, et comme la pensée de donner un
+souvenir à Aston vint frapper mon esprit, je pris sur le comptoir deux
+de ces boîtes. Je les examinai, et sans faire attention au prix que me
+fixa le bijoutier, car je déteste de marchander, je mis les boîtes dans
+les plis du châle qui entourait mes reins, et je tendis, sans les
+compter, une pleine main de pièces d'or au bijoutier. Il les prit,
+calcula la valeur qu'elles représentaient, et voyant que je n'étais ni
+calculateur, ni même prudent, il doubla le prix de ses boîtes et me
+soutint que je n'en payais qu'une.</p>
+
+<p>&mdash;J'en paye deux, lui dis-je, et au delà même de leur valeur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un impudent, un escroc! cria le marchand; et en vociférant
+ces injures il étendit la main vers moi, saisit le bout de mon turban,
+et me l'arracha de la tête.</p>
+
+<p>Je me retournai et je lui appliquai un si furieux coup de poing, qu'il
+tomba comme une masse morte au milieu de ses caisses.</p>
+
+<p>Un Parsée ne pardonne jamais le mal qu'on lui fait; du reste, cette
+rancune est assez générale. En se relevant, le bijoutier saisit un
+couteau et voulut se jeter sur moi avec l'intention évidente de me
+poignarder, mais il n'eut aucun succès dans cette tentative, et elle
+ne<span class="pagenum"><a id="Page_153">[153]</a></span> servit qu'à doubler ma colère. Mon sang coulait dans mes
+veines comme une lave ardente; je bondis vers cet effronté voleur, et
+après l'avoir souffleté, je lui lançai à la tête une boîte de bijoux.</p>
+
+<p>Les personnes qui se trouvaient dans la boutique, ainsi que celles qui
+en entouraient la porte, se mêlèrent de l'affaire et prirent fait et
+cause pour le marchand. La nouvelle de la dispute courut, comme une
+traînée de poudre, incendier et mettre en rumeur tous les habitants du
+bazar.</p>
+
+<p>Presque fou de rage, la tête et la figure ensanglantées, le bijoutier
+m'appelait brigand, assassin, voleur! et il criait à ceux qui
+m'entouraient:</p>
+
+<p>&mdash;Conduisez-le en prison, et s'il résiste, s'il se défend, s'il vous
+frappe, tuez-le!</p>
+
+<p>La foule augmentait de minute en minute, et enhardies par la certitude
+d'être secourues, plusieurs personnes s'avancèrent vers moi, pendant que
+l'exaspéré Parsée tentait de me saisir les bras.</p>
+
+<p>La vue du danger, en calmant ma colère, me rendit le sang-froid dont
+j'étais si heureusement doué.</p>
+
+<p>Je tirai de ma ceinture un pistolet et un poignard, excellentes armes
+quand on est pressé entre les remparts d'une foule ennemie, et menaçai
+mes furieux assaillants.</p>
+
+<p>Les défenseurs du marchand reculèrent. Pendant la minute de trêve que
+leur hésitation m'accorda, minute qui tint ma destinée par un fil
+aussi mince qu'un cheveu, je jetai un coup d'&oelig;il sur le champ de
+bataille, et je vis qu'il me serait impossible de me sauver par la
+porte<span class="pagenum"><a id="Page_154">[154]</a></span> de la boutique, car elle était encombrée de monde. J'aurais
+mille fois préféré la mort à l'ignominie d'être traîné en prison par
+cette foule injuste, cruelle et menaçante, et cependant j'étais sur le
+point de subir l'effroyable supplice d'une arrestation.</p>
+
+<p>Un profond regard, un regard qui embrassa tous les dangers contre
+lesquels je voulais lutter, me montra un espoir de salut.</p>
+
+<p>La querelle et les coups qui avaient fait naître un si grand désordre
+avaient commencé et s'étaient donnés sur le seuil de la porte. Debout à
+l'entrée de la boutique, tenant, par la vue de mes armes amorcées, la
+foule à une certaine distance, il me vint à l'esprit de chercher un
+refuge dans l'antre même de mon ennemi, non pas, bien entendu, dans la
+pensée d'implorer son appui, que le ladre eût accordé à mes pièces d'or,
+mais celle de fuir par une sortie que j'avais aperçue en face de la
+porte.</p>
+
+<p>Je fis donc, pour atteindre mon but de délivrance, un mouvement si
+rapide, que ceux qui m'entouraient reculèrent.</p>
+
+<p>Un homme tenta cependant de s'opposer à mon passage, je le frappai d'un
+coup de poignard, je terrassai le bijoutier accouru à l'aide de l'homme,
+qui était son frère; puis, d'une main de fer, j'arrachai les deux
+bambous perpendiculaires qui soutenaient le hangar. Le toit s'effondra
+entre le peuple et moi, et je disparus dans l'obscurité d'un passage qui
+s'étendait derrière le bazar.</p>
+
+<p>Les gutturales malédictions des Malais et les furieuses<span class="pagenum"><a id="Page_155">[155]</a></span> menaces du
+marchand volèrent dans l'air comme des balles meurtrières; j'en écoutai
+un instant le bruit sinistre, puis je m'enfonçai dans les dédales de
+l'étroit passage.</p>
+
+<p>La prudence me conseillait cette fuite, car non-seulement il était fort
+dangereux de lutter contre l'aveugle fureur d'une populace irritée, mais
+encore de laisser connaître mon nom et ma profession: l'un et l'autre
+eussent été un arrêt de mort.</p>
+
+<p>Si la sagesse s'était faite mon seul guide, je me serais à sa voix
+promptement dirigé vers le port, où mon proa était amarré.
+Malheureusement pour moi, mon c&oelig;ur trouva un obstacle dans la
+rapidité de ce départ, et cet obstacle était mon ami Aston. J'aurais eu
+plus que de la peine d'abandonner le lieutenant sans lui dire un dernier
+adieu. Je me serais senti honteux de la cause qui aurait motivé mon
+abandon.</p>
+
+<p>Retenu par le désir de voir Aston, je suivis en silence le passage
+irrégulier et étroit dans lequel je m'étais engagé, et je m'éloignai du
+bazar.</p>
+
+<p>En traversant une place éclairée qui attenait aux boutiques, je fus
+étonné de passer inaperçu; j'avais craint des poursuites, et en
+conséquence je m'étais élancé au travers de la place d'un pas rapide,
+après avoir eu la prudence de faire à mon costume quelques changements.</p>
+
+<p>Après avoir franchi un labyrinthe de rues boueuses, de sombres allées,
+je parvins à gagner l'hôtel, dans lequel je pus entrer sans être aperçu;
+mais notre commune chambre était vide: Aston était encore absent.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_156">[156]</a></span> crainte que le lieutenant se trouvât mêlé à la dispute, ou
+qu'un accident eût révélé à mes ennemis qu'il était entré le matin
+dans la ville avec moi, me décida à aller à sa recherche.</p>
+
+<p>J'échangeai mes vêtements arabes contre la jaquette et le pantalon blanc
+d'Aston, et la transformation fut si complète, que le domestique qui
+nous avait servis à dîner parut fort indécis sur la connaissance de ma
+personne.</p>
+
+<p>Après un court examen, auquel je fut forcé de me soumettre pendant qu'il
+m'ouvrait la porte de la rue, cet homme sourit, et ce triomphant sourire
+fut la première lueur de la trahison qui devait bientôt éclater.</p>
+
+<p>Je me rendis en toute hâte au bazar. La haute taille d'Aston, dont la
+figure calme et la belle tête blonde dominaient la foule, fut le premier
+objet qui frappa mes regards. Le peuple, furieux, entourait encore la
+porte du bijoutier, ou plutôt le seuil de la porte, car elle n'était
+plus qu'un espace vide; mais ce rassemblement populaire n'était point
+formé par les mêmes personnes, il y avait une vingtaine de sepays et des
+officiers de police. Aston et un officier écoutaient en silence la
+narration de l'événement. Pâle, effaré, hagard, le bijoutier se tenait
+devant eux et leur racontait ses malheurs. À ce groupe s'étaient joints
+la famille et les amis du marchand, et ils mêlaient aux plaintes du
+Parsée un lamentable concert d'injures et de malédictions.</p>
+
+<p>Après avoir montré d'un regard plein de larmes la place où s'élevait sa
+boutique quelques heures auparavant,<span class="pagenum"><a id="Page_157">[157]</a></span> le Parsée se jeta sur le toit
+effondré, le trépigna furieusement, fit un long et pitoyable discours;
+puis, arrachant le turban de sa tête, mettant ses vêtements en lambeaux,
+il jura de se venger.</p>
+
+<p>Quand ce serment fut tombé de ses lèvres rougies par le sang, le Parsée
+repoussa ses amis, ses parents, la foule qui voulait le consoler, et
+disparut.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXX</h2>
+
+
+<p>Pour éviter toute attention, soit inoffensive, soit dangereuse; pour
+fuir toute question, je rentrai à la taverne, où Aston vint bientôt me
+rejoindre.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire très-grave vient de mettre en rumeur tout le bazar, me
+dit-il en me serrant la main, et je m'y suis rendu dans la crainte que
+la vivacité de votre esprit et l'emportement de votre caractère ne vous
+eussent mêlé à la dispute, qui était à peu près générale.</p>
+
+<p>&mdash;Que s'est-il donc passé? demandai-je d'un air et d'un ton pleins de
+curieuse indifférence.</p>
+
+<p>&mdash;La boutique d'un orfévre a été démolie, et je suis arrivé sur
+le lieu du désastre au moment où la foule commençait à piller le
+marchand, qui tentait en pure perte de défendre son bien. Tous les
+vagabonds du port se trouvaient là, et je crois vraiment qu'ils
+n'eussent pas<span class="pagenum"><a id="Page_158">[158]</a></span> laissé au pauvre homme une seule pièce d'or si je
+ne lui avais porté secours. Malheureusement j'étais sans armes; mais
+j'ai fait de prodigieux efforts pour arrêter le pillage. Non-seulement
+je me suis donné le plaisir de terrasser quelques-uns de ces effrontés
+vauriens, mais j'ai encore envoyé chercher les sepays.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me parlez pas, mon ami, de l'origine de la dispute.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce bruit, tout ce scandale, tout ce malheur, ont été causés par
+un Arabe. Les querelles et les vols ne sont pas chose rare ici; mais, ce
+qui est plus rare, c'est l'audace et l'intrépidité qu'a montrées cet
+homme. Le bazar était plein de monde, brillamment éclairé; et, tandis
+que l'orfévre faisait voir à une femme des bijoux de prix,&mdash;cette femme
+était sans nul doute la complice du voleur,&mdash;un Arabe entre dans la
+boutique, saisit tous les objets qui tombent sous ses mains, poignarde
+un homme, frappe le bijoutier, et disparaît chargé du butin, après
+avoir, à l'aide d'une force herculéenne, démoli la boutique.</p>
+
+<p>&mdash;Signale-t-on particulièrement le voleur? demandai-je à Aston.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas, on dit qu'il est Arabe et rien de plus; mais on a
+arrêté quelques pillards.</p>
+
+<p>&mdash;Allumez votre cigare, mon cher Aston, je suis mieux instruit que vous,
+et je vais vous raconter toute l'affaire.</p>
+
+<p>Grande fut la surprise d'Aston quand il eut appris que j'étais celui
+qu'on désignait sous le nom de voleur.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez commis là, me dit-il, une bien coupable<span class="pagenum"><a id="Page_159">[159]</a></span> étourderie; elle
+peut vous causer de graves embarras: le bijoutier a juré pouvoir vous
+reconnaître entre mille personnes, de plus il a fait serment par sa
+religion qu'il ne prendrait aucune nourriture avant de s'être vengé.</p>
+
+<p>&mdash;S'il tient sa parole, son jeûne le conduira au tombeau, car je
+partirai cette nuit avec le vent de terre.</p>
+
+<p>Le diable se mêla de l'affaire, car toute la nuit il fit un temps si
+détestable, que l'impossibilité d'un embarquement immédiat me
+contraignit à attendre les événements que pouvait amener la journée du
+lendemain.</p>
+
+<p>Malgré la contrariété que j'éprouvais, j'étais loin de partager les
+angoisses de mon ami, parce que je n'avais aucune raison qui pût me
+faire croire que j'étais particulièrement soupçonné, surtout dans une
+ville où les querelles sont des événements journaliers, où la mort d'un
+homme est considérée comme une chose de fort peu d'importance, et
+peuplée de Malais, gens qui, de toutes les nations orientales, sont ceux
+qui respectent le moins la propriété, et qui de plus ne trouvent pas que
+l'assassinat soit un crime; mon action ne pouvait être dans cette ville,
+si souvent le théâtre de brigandages, qu'un événement naturel. J'avais
+donc peu de dangers à courir; le pillage avait été le crime, car le
+frère du Parsée n'était pas mort.</p>
+
+<p>Le lendemain, Aston se rendit chez le président; de mon côté, je me
+promenai dans la ville, après avoir eu la précaution de me coiffer
+avec un bonnet d'Arrican. Du port, où je recueillis quelques
+nouvelles, je visitai<span class="pagenum"><a id="Page_160">[160]</a></span> les boutiques, j'achetai les choses dont
+j'avais besoin, et de plus je remplis plusieurs commissions
+très-importantes données par de Ruyter. Ces commissions étaient de
+prendre sur l'état des affaires du gouvernement quelques
+renseignements sérieux, et d'envoyer des lettres dans l'intérieur de
+l'Hindoustan. Un agent français, qui avait des espions dans tous les
+ports de l'Inde, m'apprit ce que je désirais savoir.</p>
+
+<p>Quoique fort occupé de mes affaires pendant cette matinée, je crus
+m'apercevoir que j'étais suivi; je rentrai à l'hôtel sans tourner la
+tête, me croyant accompagné, soit réellement, soit en imagination, par
+un homme de haute taille.</p>
+
+<p>En nous servant le déjeuner, le domestique de l'hôtel, celui-là même qui
+avait souri en me reconnaissant vêtu en colon, fit quelques observations
+sur l'événement de la nuit, et les termina en disant que le bijoutier
+auquel un Arabe avait si audacieusement volé plusieurs boîtes pleines de
+bijoux, avait l'habitude d'apporter ses marchandises à l'hôtel quand il
+s'y trouvait des étrangers.</p>
+
+<p>Nous passâmes la journée avec autant de plaisir que la précédente.
+Cependant je n'étais pas tout à fait tranquille; l'affaire du bijoutier
+me préoccupait peu, et ce que je redoutais le plus était le hasard d'une
+découverte personnelle. Quelques-uns des vaisseaux que j'avais pillés
+pouvaient entrer dans le port, et malgré les changements que j'avais
+opérés dans mon costume, il était facile de me reconnaître.</p>
+
+<p>À ces inquiétudes s'était jointe la crainte d'abandonner trop
+longtemps le schooner à mon contre-maître, et<span class="pagenum"><a id="Page_161">[161]</a></span> celle, plus grande
+encore, des angoisses qui devaient tourmenter mon adorée Zéla, qui,
+j'en étais certain, veillait dans le silence des nuits plus longtemps
+que les étoiles, et ne prenait point de repos pendant mon absence.</p>
+
+<p>Cette dernière considération l'emporta sur toutes les autres: je me
+décidai à partir la nuit même, malgré le temps, qui était couvert,
+variable, ainsi que cela arrive souvent dans ces latitudes.</p>
+
+<p>Je ne veux pas m'arrêter sur le déchirement du c&oelig;ur que me causa ma
+séparation d'avec mon cher compatriote, car cet attristant souvenir est
+encore plein de regret.</p>
+
+<p>Mon dernier adieu se traduisit en quelques lignes, et à ces paroles
+d'une tendresse de frère désolé, je joignis une centaine de louis, et je
+cachai le tout dans une manche de sa jaquette.</p>
+
+<p>Je n'annonçai mon départ à personne; n'étant pas embarrassé par mes
+bagages, qui se composaient de mon abbah seul, je pus partir sans aucun
+aide.</p>
+
+<p>Je n'ai jamais compris l'habitude de se charger en voyageant de peignes,
+de rasoirs, de brosses, de linge, friperie inutile, embarrassante, et
+qui laisse croire qu'un homme est incapable de dormir loin de sa maison
+sans être entouré par la moitié d'une boutique de mercier.</p>
+
+<p>Mes dents, aussi blanches et aussi fortes que celles d'un chien,
+n'avaient pas besoin de recourir, pour conserver leur beauté, au
+frottement des brosses.</p>
+
+<p>Ma tête n'était plus rasée comme autrefois, mais au contraire<span class="pagenum"><a id="Page_162">[162]</a></span>
+richement fournie d'une épaisse chevelure, et cette chevelure poussait
+sans soin, semblable à un buisson de ronces, et j'avance que je ne lui
+accordais pas plus d'attention qu'on n'en accorde aux rejetons
+sauvages de ce rampant parasite.</p>
+
+<p>Cette comparaison est puisée dans un souvenir d'enfance, car je me
+rappelle que la mûre et le noisetier ont été mes ressources et mes
+consolations lorsque, chassé du jardin, je ne savais avec quel fruit
+remplir mes poches ou mon estomac.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXI</h2>
+
+
+<p>Je quittai l'hôtel à minuit, sans prévenir de mon départ ni les
+domestiques ni le maître de la maison; et n'étant pas embarrassé par mes
+bagages, qui se composaient uniquement de mon abbah, il me fut facile
+d'effectuer silencieusement ma fuite. Afin de gagner le port sans
+attirer l'attention des passants attardés ou des promeneurs nocturnes,
+je me glissai le long des rues obscures et boueuses, qui, par des voies
+plus longues, mais aussi plus détournées, devaient me conduire au havre.</p>
+
+<p>Après une heure de marche, marche à la fois craintive et haletante,
+j'atteignis un grand emplacement désert,<span class="pagenum"><a id="Page_163">[163]</a></span> dans lequel se trouvait
+un chantier en pleine construction, et à quelques pas de ce chantier,
+dans l'eau verdâtre d'une espèce de bassin, mon proa était amarré.</p>
+
+<p>Le temps, assez beau, promettait une nuit calme, et la brise de la terre
+parfumait l'air des suaves senteurs des plantes aromatiques. Clair et
+sombre tour à tour, le ciel couvrait la nuit de lueurs ou de ténèbres,
+lueurs quand la lune se laissait voir dans sa limpidité lumineuse,
+ténèbres quand de noirs nuages estompaient son disque d'argent. Le seul
+bruit qui, de minute en minute, vînt attirer l'anxieuse attention de mon
+oreille, étaient les voix confuses et indistinctes de quelques hommes
+occupés sur le bord du rivage et le: <i>Tout va bien</i> des sentinelles
+sepays.</p>
+
+<p>En me trouvant hors de la ville, l'agitation presque fiévreuse de tout
+mon être se calma insensiblement, et elle se transforma en sécurité
+quand mes regards plongèrent à ma droite sur l'immensité de la mer, et à
+ma gauche dans les sombres et mystérieux sentiers des montagnes.</p>
+
+<p>Là la vaste étendue de l'Océan, ici le protecteur refuge des jungles.
+J'étais sauvé!</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur plein de joie, joie bien légitime, bien naturelle après les
+angoisses qui l'avaient précédée, j'atteignis un groupe de huttes
+entouré d'une palissade de bois. À mon approche une sentinelle, que je
+n'avais pas aperçue, s'avança en dehors de cette frêle enceinte de
+bambous, et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Qui va là? Arrêtez!</p>
+
+<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_164">[164]</a></span> ne savais ni si cet homme était seul ni si le voisinage d'une
+garde pouvait venir à son aide. Cette dernière crainte me fit désirer
+de mettre obstacle à un cri d'alarme. En conséquence, j'obéis à son
+ordre, et, pour conserver mon caractère indien, je répondis en cette
+langue:</p>
+
+<p>&mdash;Un ami!</p>
+
+<p>Après m'avoir questionné, la sentinelle objecta à mes réponses que, pour
+gagner mon proa, il me fallait un ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais cela, lui dis-je, j'en ai un.</p>
+
+<p>Je fouillai dans ma poche, j'en tirai un chiffon de papier, puis, d'un
+air très-naïf, je m'approchai du sepays en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voici mon billet de passe, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Ne m'approchez pas, dit la sentinelle; tendez-moi l'ordre, voilà tout.</p>
+
+<p>Au moment où, pour prendre le papier de ma main tendue, le soldat posait
+son mousquet, je bondis sur lui, et, le saisissant à la gorge, je
+l'empêchai de donner l'alarme.</p>
+
+<p>L'irascible soldat de Bombay se débattit courageusement pour arracher
+son cou à ma violente étreinte; mais il n'eut pas plus de succès que
+n'en pourrait avoir un chat entre les griffes d'un mâtin. La lune se
+cacha sous un manteau de nuages, et, profitant à la hâte de cette
+bienheureuse obscurité, je lâchai l'homme et je me sauvai à toutes
+jambes dans la direction de la ville, comme un homme qui se rejette
+dans le chemin qu'il a déjà parcouru. Mais une fois assez éloigné
+pour n'avoir<span class="pagenum"><a id="Page_165">[165]</a></span> aucune poursuite à craindre, je repris, pour
+revenir à mon premier but, une direction contraire, et en m'éloignant
+de l'arsenal je gagnai les abords de la mer.</p>
+
+<p>Plus d'une fois, pendant cette course à travers les champs, je crus
+m'apercevoir qu'un homme me suivait. Je m'arrêtai; je sondai du regard
+l'obscurité de l'espace, et je ne vis rien. Je continuai ma course. Tout
+à coup une ombre se réfléchit sur un mur dont je longeais les bases;
+cette ombre marchait en silence dans la même direction que moi. Fort peu
+effrayé, mais en revanche fort décidé à connaître la figure de ce sombre
+et mystérieux compagnon, j'ôtai de son fourreau la fine lame de mon
+poignard, et, retournant sur mes pas, je recherchai l'inconnu. La
+capricieuse variation de la lumière que répandait la lune, tantôt
+claire, tantôt ténébreuse, entrava mes recherches, et je ne découvris
+rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dis-je en moi-même, si c'est un ennemi, qu'il approche... Si
+c'est un fantôme de mon imagination, je perds mon temps: c'est un tort.</p>
+
+<p>Et je repris ma course.</p>
+
+<p>Quand la lune éclaira de nouveau la vaste solitude dans laquelle je
+marchais, j'aperçus entre moi et la mer l'échaudoir public, et un peu
+plus loin un terrain sur lequel un vaisseau avait été construit; un
+demi-mille plus loin, entre le chantier et la mer, mon proa était
+amarré.</p>
+
+<p>Je m'arrêtai sur l'élévation que formait un monticule de sable, et de ce
+promontoire mes regards plongèrent dans la direction où se trouvait mon
+bateau.</p>
+
+<p>Pendant<span class="pagenum"><a id="Page_166">[166]</a></span> ces quelques minutes d'observation, je m'appuyai le dos
+contre un des murs de l'échaudoir, et dans cette position, qui
+permettait à mon ombre de tracer sur le sable une silhouette
+gigantesque, je vis à côté d'elle un long bras armé d'une plus longue
+lance, dont le mouvement plein de fureur cherchait à m'atteindre. Je
+me retournai avec vivacité, et en levant ma main gauche je
+m'enveloppai le bras dans les plis de mon manteau, afin d'éviter le
+coup; car un homme, armé d'un poignard, était auprès de moi. Ce
+mouvement de défensive n'intimida point mon agresseur, et son arme
+perça de part en part, mais sans m'atteindre, les nombreux plis de mon
+manteau. Je poussai un cri de fureur, et, me rejetant en arrière, je
+pris dans ma ceinture un pistolet qu'Aston m'avait donné, et je visai
+hardiment la figure de ce nocturne assassin. La babiole de Birmingham
+n'était qu'un objet de luxe: le coup ne partit pas. Je jetai loin de
+moi l'inutile jouet, et je saisis mon poignard, dont, grâce au bon
+rais, je savais parfaitement me servir. Je me trouvais placé sur un
+terrain plus élevé que celui sur lequel piétinait mon ennemi, et cette
+position ne lui permettait pas de renouveler facilement son attaque.</p>
+
+<p>Croyant que le premier coup qu'il m'avait donné avait non-seulement
+déchiqueté mon manteau, mais encore effleuré mon bras (l'arme était
+empoisonnée et son attouchement mortel), l'homme essaya de se sauver.</p>
+
+<p>Je m'élançai à sa poursuite; mais il était très-agile, et paraissait
+parfaitement connaître les sinuosités d'un terrain<span class="pagenum"><a id="Page_167">[167]</a></span> contre
+lesquelles je me butai plusieurs fois. Cependant je l'effrayai si bien
+en lui criant à différentes reprises: «Arrêtez, ou je fais feu!» (on
+ne doit pas oublier que je n'avais qu'un poignard), qu'il se
+précipita, pour se soustraire à mes regards, à travers l'ouverture
+d'un mur; de ce mur se détachèrent quelques pierres, et je lançai au
+fuyard les plus grosses dont je pus m'emparer.</p>
+
+<p>Ce mur, les entraves qui à chaque pas embarrassaient ma course, me
+montrèrent que nous étions dans un chantier provisoire, entouré par une
+haute palissade, et dans lequel j'étais venu plusieurs fois pour parler
+à mes hommes. Un profond canal, qui avait été coupé pour faire flotter
+un vaisseau, mais qui maintenant était presque vide, se trouvait devant
+le chantier.</p>
+
+<p>&mdash;Mon homme est pris, me dis-je.</p>
+
+<p>Ma croyance était vaine, car il continua sa course, hésita un instant et
+se tourna vers moi. Je crus qu'il allait m'attaquer de nouveau.</p>
+
+<p>Je me remis à sa poursuite. Le ciel s'éclaircit, mais il était encore
+trop obscur pour me permettre de distinguer les traits du coquin. Je ne
+pouvais voir que ses yeux, dont la féroce expression révélait une
+indicible rage. En le gagnant de vitesse, j'allais me précipiter sur
+lui, quand, après avoir évité mon étreinte, il se rejeta en arrière et
+me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Voleur et assassin, vous n'oserez pas m'approcher!</p>
+
+<p>&mdash;Comment? m'écriai-je.</p>
+
+<p>Je fis quelques pas en avant, et la clarté du ciel me montra le mystère
+de la bravade du drôle.</p>
+
+<p>Un<span class="pagenum"><a id="Page_168">[168]</a></span> tronc d'arbre sans écorce, et dont le bout le plus large était
+de mon côté, se trouvait horizontalement placé au travers d'un abîme
+voisin de l'échaudoir, et l'homme le traversait à pieds nus avec les
+plus grandes précautions.</p>
+
+<p>Au milieu du dangereux passage, l'inconnu s'arrêta pour me défier, et
+tout surpris non-seulement de le voir presque calme au-dessus d'un
+gouffre dans lequel le moindre choc pouvait le précipiter, mais encore
+d'entendre sa menace insultante, je lui répondis, sans trop savoir ce
+que je disais:</p>
+
+<p>&mdash;Rampant esclave, qui êtes-vous, et pourquoi m'avez-vous attaqué?</p>
+
+<p>La pâle figure s'anima, et une voix gutturale me répondit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le bijoutier que vous avez volé, je suis le frère de l'homme
+que vous avez poignardé, je suis celui qui s'est vengé!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez, vous n'êtes pas vengé.</p>
+
+<p>&mdash;Imbécile! s'écria le bijoutier, si mon arme n'a pas pénétré jusqu'à
+votre c&oelig;ur, le poison dont sa pointe est imbibée y pénétrera.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment!</p>
+
+<p>Et sans hésitation, sans réflexion surtout, j'arrachai mes souliers et
+je bondis vers le tronc de l'arbre.</p>
+
+<p>Le bijoutier fit sur le pont un saut d'hyène en furie, soit pour en
+augmenter l'effrayante vibration, soit pour se retourner et fuir, soit
+pour se jeter au-devant de moi. Je ne pus assigner une cause précise à
+son mouvement.</p>
+
+<p>Irrité<span class="pagenum"><a id="Page_169">[169]</a></span> jusqu'à la fureur, j'arrivai sur lui avec la véloce
+rapidité que met un éclair à courir le long d'une barre de fer.</p>
+
+<p>La violence de notre rencontre nous fit perdre l'équilibre, et, sans
+avoir eu le temps de nous servir de nos poignards, nous tombâmes
+ensemble. Le bijoutier, qui était sur une partie de l'arbre mince et
+arrondie et sur le point de se tourner, fit l'effort surhumain de se
+retenir ou de m'entraîner avec lui dans l'abîme. Sa fureur le servit
+mal; il se saisit d'un pan de ma ceinture, le morceau lui resta dans la
+main, et il tomba lourdement dans le gouffre.</p>
+
+<p>J'étais tombé sur le tronc; mes jambes se croisèrent autour de lui, mes
+bras l'enlacèrent, mais faiblement, car ma chute m'avait foulé le
+poignet gauche, et, avec mille peines et une incommensurable lenteur, je
+réussis à gagner la terre.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXII</h2>
+
+
+<p>Je ne puis me rappeler sans frémir la fatigue et les souffrances que
+j'ai supportées en me traînant à plat ventre sur ce pont dangereux, si
+dangereux, qu'il me semble aujourd'hui qu'il a été aussi difficile à
+traverser que le pont que Mahomet nommait <i>Al Sirut</i>, lequel
+était<span class="pagenum"><a id="Page_170">[170]</a></span> plus étroit qu'un cheveu et plus pointu que le fil d'une
+épée, et avait en outre l'enfer au-dessous de lui.</p>
+
+<p>Chose étrange! quand le bijoutier me saisit, quand il déchira mes
+vêtements, les boîtes de métal, causes de tant de malheurs, tombèrent de
+ma poitrine,&mdash;car, après ce qui était arrivé, je n'avais pas cru prudent
+de les donner à Aston, et disparurent dans le gouffre avec le malheureux
+bijoutier.</p>
+
+<p>Je regagnai tout haletant et presque épuisé de fatigue les bords de
+l'épouvantable gouffre, et je tombai presque mourant, car une vive
+douleur alourdissait ma tête, et mon poignet foulé me faisait en outre
+douloureusement souffrir. Quand j'eus repris l'usage de mes sens, une
+invincible curiosité attira mes regards vers l'abîme, et les rayons de
+la lune me le montrèrent dans toute son effrayante profondeur.</p>
+
+<p>Un silence lugubre planait dans l'air; mais ce silence fut bientôt
+interrompu par les gémissements sourds, par le bruit indistinct que
+faisait le bijoutier en cherchant à s'arracher aux étreintes de la mort.</p>
+
+<p>Le fond du canal, dans lequel gisait le malheureux, était une mare
+d'eau stagnante mélangée de sable, de boue et d'ordures envoyées par
+les débouchés de l'échaudoir. Ce mastic humide ne permettait à un
+homme ni de trouver un appui ferme pour son pied, ni d'atteindre le
+désespéré refuge de la mort en se laissant couler au fond de l'eau.
+Les efforts que faisait le Parsée pour reprendre son équilibre
+augmentaient, au lieu de les amoindrir, les dangers de sa situation.
+La lourdeur de la chute du malheureux lui avait creusé un<span class="pagenum"><a id="Page_171">[171]</a></span> lit
+dans le gouffre, et ses pénibles luttes l'enfonçaient de plus en plus
+dans la gluante composition de cette bourbe immonde.</p>
+
+<p>Penché sur l'abîme, je suivais avec angoisse le mortel combat que
+livrait ce malheureux; mais il m'était difficile de distinguer autre
+chose qu'une masse sombre qui se tordait en faisant entendre le râle
+sinistre d'une suprême agonie.</p>
+
+<p>Ce spectacle était horrible, et, quoique d'une nature peu
+impressionnable, je me trouvais incapable d'en supporter la vue sans
+frissonner de la tête aux pieds.</p>
+
+<p>Moralement, et presque physiquement, je souffrais autant que mon ennemi.</p>
+
+<p>Le vain espoir de porter secours au Parsée me fit jeter autour de moi
+des regards d'une anxieuse interrogation; mais j'étais seul sur un
+emplacement vide, et la splendide clarté de la lune, tout à fait dégagée
+d'un voile de nuages, me montra l'impossibilité de mes espérances.</p>
+
+<p>Le c&oelig;ur serré de ne pouvoir rien faire pour cet homme, dont les
+plaintes retentissaient à mon oreille comme un sanglant reproche, je
+voulus fuir le théâtre de ses souffrances; mais ma faiblesse corporelle,
+ou plutôt une fascination sauvage, me retint involontairement auprès du
+moribond. La pensée d'aller chercher du secours dans le port, celle de
+donner l'alarme, me vinrent à l'esprit; car, entièrement occupé du
+pauvre marchand, je ne songeais pas au danger dans lequel mon dévouement
+pouvait m'entraîner.</p>
+
+<p>Ce dévouement eût été inutile.</p>
+
+<p>Les<span class="pagenum"><a id="Page_172">[172]</a></span> efforts du Parsée s'affaiblirent, le râle de sa voix devint
+plus indistinct, et son corps s'enfonça lentement dans le linceul de
+boue sur lequel il était couché.</p>
+
+<p>Tout était fini... Une sueur glacée perla sur mon front; j'avais la
+fièvre, et de ma vie je n'ai éprouvé une douleur semblable à celle qui
+oppressa mon c&oelig;ur quand la surface agitée du canal fut devenue
+entièrement calme.</p>
+
+<p>Tout d'un coup, au milieu de ma sombre et désolante contemplation, je
+fus vivement frappé par ces mots, qui me parurent prononcés à quelques
+pas de moi: <i>Tout va bien.</i></p>
+
+<p>La voix d'une sentinelle lointaine, emportée par le vent, criait ces
+paroles, et elles étaient si peu en harmonie avec les douloureuses
+sensations qui m'oppressaient le c&oelig;ur, qu'elles me parurent presque
+injurieuses.</p>
+
+<p>Les premières lueurs du jour éclairaient le sommet des montagnes; je dus
+songer à poursuivre ma route. Mais ce ne fut pas sans un vif chagrin que
+mes regards embrassèrent pour la dernière fois cette ville d'où je
+fuyais en vagabond; ce gouffre qui renfermait un homme dont j'avais si
+peu méchamment, mais avec tant de fatalité, anéanti l'existence et la
+fortune. Qui sait encore si le malheur s'était borné là, si le frère
+avait survécu, si la famille ne jetait pas sur ma tête les malédictions
+les plus sombres et les plus horribles? Ô démon du mal, pourquoi as-tu
+guidé ma main pour me laisser le remords, le regret et la honte!</p>
+
+<p>Quelques réflexions calmes sur cette bien triste affaire<span class="pagenum"><a id="Page_173">[173]</a></span> me firent
+comprendre que, soupçonné ou par le garçon de l'hôtel ou par une autre
+personne, le bijoutier avait été le confident intéressé de ces soupçons.
+Reconnu par cet homme, il m'avait gardé à vue jusqu'au moment de notre
+fatale rencontre.</p>
+
+<p>Si le marchand avait eu le bon esprit de s'adresser à la justice, en me
+désignant comme le chef de l'attaque qui avait ruiné son commerce, il
+eût été amplement vengé. Malheureusement pour le Parsée, son caractère
+vindicatif ne lui permit pas d'attendre: il préféra se venger
+directement. Sa faute retomba sur lui, car il pouvait prendre une
+éclatante revanche, en allant simplement déposer au palais de justice
+une accusation contre moi!</p>
+
+<p>Je gagnai rapidement le rivage et je me disposais à héler mon proa,
+quand la crainte d'attirer l'attention des sentinelles me fit prendre le
+parti, quoique blessé à la tête et le poignet en très-mauvais état, de
+gagner mon proa à la nage, si je ne pouvais rencontrer de bateau.</p>
+
+<p>Une exploration anxieuse me montra la nécessité de compter sur mes
+forces seules. En conséquence, je serrai dans mon turban les objets que
+l'eau pouvait abîmer, et je m'élançai dans la mer.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXIII</h2>
+
+
+<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_174">[174]</a></span> gagnai rapidement le proa, et après avoir ordonné à mes hommes
+de lever silencieusement le grappin, nous nous couchâmes dans le fond
+du bateau, et le courant du canal nous emporta mollement vers les
+canots des pêcheurs qui sortaient du port.</p>
+
+<p>Une fois confondu dans le groupe des embarcations du pays, j'élevai la
+voile du mât, et nous prîmes notre course vers les côtes du Malabar.</p>
+
+<p>Les capricieuses variations du vent et la lourdeur de l'atmosphère, en
+me faisant pressentir l'orageuse nuit qui se préparait, me décidèrent à
+aller chercher du repos et un abri dans une petite baie ouverte, où il
+n'y avait pas le moindre vestige d'habitants.</p>
+
+<p>Nous débarquâmes, et après avoir amarré le proa au rivage, mes hommes
+s'occupèrent à préparer un repas composé de viandes froides et de
+poissons tués sur les rochers. Non-seulement pour faire cuire nos
+comestibles, mais encore pour nous réchauffer, car le temps était
+glacial, nous allumâmes un grand feu aux pieds d'un pin gigantesque.
+Ce feu, que nous crûmes éteint le jour de notre départ, se communiqua
+à l'arbre, de là à une forêt, qu'il mit huit mois à consumer
+entièrement. Aujourd'hui encore, il m'est impossible de songer<span class="pagenum"><a id="Page_175">[175]</a></span>
+sans effroi à mon voyage à Poulo-Pinang, car une fatalité déplorable
+en a marqué tous les incidents.</p>
+
+<p>À la fin du repas, je plaçai deux sentinelles non loin de notre petit
+groupe, et harassé de fatigue, les pieds étendus vers le feu, la tête
+appuyée contre une pierre douce, je m'endormis si profondément que ni le
+vent ni la pluie, qui tomba à torrents, ne parvinrent à me réveiller.</p>
+
+<p>J'ouvris les yeux une heure avant le jour. Mes membres étaient tellement
+glacés et roidis par le froid, qu'un instant je pus me croire paralysé.</p>
+
+<p>Après une promenade de quelques minutes, j'avalai une tasse de café
+brûlant, je fumai une bonne pipe, et ces deux infaillibles remèdes
+dissipèrent entièrement mon malaise.</p>
+
+<p>Nous mîmes le proa à l'eau, et une douce brise de terre nous aida à
+faire avant midi une longue course. Vers cette heure, le temps
+s'éclaircit; un resplendissant soleil illumina le ciel, et nous
+arrivâmes bientôt au nord-est de l'île, où se trouvait le schooner.</p>
+
+<p>Le vaisseau était si bien placé pour échapper aux regards, que je ne
+l'aperçus qu'après avoir doublé un bras de mer. Un homme de l'équipage,
+placé en vigie sur la rive, donna le signal de notre approche, et en
+voguant avec rapidité j'atteignis promptement le vaisseau, sur le pont
+duquel Zéla était en observation, un télescope à la main.</p>
+
+<p>Franchissant d'un bond le plat-bord du schooner, je tombai presque
+agenouillé auprès de ma chère Zéla, et mes mains frémissantes
+voulurent se croiser, comme autrefois,<span class="pagenum"><a id="Page_176">[176]</a></span> autour de sa taille
+d'abeille, mais la belle enfant n'avait déjà plus la frêle ceinture
+d'une jeune fille. Je pris donc dans mes bras mon précieux trésor, et
+je l'emportai dans ma cabine.</p>
+
+<p>Le contre-maître, qui attendait des questions ou des ordres, m'avait
+silencieusement suivi.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous vu des étrangers dans la largue, Strang? lui demandai-je.</p>
+
+<p>&mdash;Les bateaux du pays, et rien de plus, capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Bien! Faites lever l'ancre, nous allons diriger notre course vers
+l'est.</p>
+
+<p>Le contre-maître remonta sur le pont, et, à la prière de Zéla, je
+consentis à accorder un peu d'attention aux blessures que j'avais
+reçues.</p>
+
+<p>Les grands et nombreux plis de mon abbah, fait en drap de poil de
+chameau, et les châles qui entouraient mes reins m'avaient préservé de
+l'atteinte du poignard; mais mes yeux étaient noircis par le coup que
+j'avais reçu sur le front, et mon poignet gauche me faisait cruellement
+souffrir.</p>
+
+<p>La vieille Kamalia me mit une compresse sur la tête, enveloppa
+soigneusement mon poignet, et ma jeune et belle Arabe parfuma mes tempes
+et frotta mes membres roidis avec de l'huile et du camphre.</p>
+
+<p>Les remèdes employés pour soulager mes douleurs, remèdes qui les
+guérirent et d'une manière presque radicale, furent l'huile chaude, le
+magnétisme d'une main charmante, un poulet rôti, du vin de Bordeaux, du
+café, une pipe et deux lèvres roses. Lequel de ces remèdes a le mieux
+opéré, je l'ignore; je sais seulement<span class="pagenum"><a id="Page_177">[177]</a></span> qu'ils me rendirent la santé. Mon
+bras seul résista au charme de ces applications externes et internes,
+car je fus obligé de le garder pendant longtemps enveloppé dans une
+écharpe; je crois même qu'il n'a jamais reconquis sa force première.</p>
+
+<p>En me quittant, de Ruyter m'avait dit:</p>
+
+<p>&mdash;Quand j'aurai franchi les détroits de la Sonde, je m'arrêterai à Java,
+dirigez-vous vers Bornéo.</p>
+
+<p>Je traversai les détroits de Drion, et je ne ralentis plus la rapidité
+de ma course pour aborder les vaisseaux du pays dont je faisais
+journellement la rencontre.</p>
+
+<p>Un matin cependant j'abordai un vaisseau d'un aspect étrange.
+Singulièrement construit, encore plus singulièrement équipé, ce
+vaisseau, qui, selon les apparences, était de cent tonneaux, avait deux
+mâts. Ses cordages étaient faits avec une herbe d'une couleur sombre, et
+ses voiles, en coton blanc mélangé de violet, ne me révélaient, ni par
+leur nuance ni par leur forme, à quelle nation il appartenait.
+Très-élevé hors de l'eau, le corps du navire avait une teinte d'un gris
+blanchâtre aussi terne que triste; en outre, il était si mal gouverné,
+qu'il allait d'un côté et de l'autre avec la plus surprenante
+irrégularité.</p>
+
+<p>J'envoyai un coup de mousquet à l'inconnu, dans l'intention de le forcer
+à s'arrêter, car nous pouvions à peine nous tenir éloignés de lui.</p>
+
+<p>À cet ordre, il mit en panne, mais en s'y prenant d'une façon si
+inhabile et si gauche, qu'il fut presque démâté.</p>
+
+<p>Alors<span class="pagenum"><a id="Page_178">[178]</a></span> apparut à mes yeux un fantastique équipage, entièrement
+composé de sauvages nus et tatoués de la tête aux pieds. Les uns,
+groupés sur le pont, nous regardaient d'un air stupide; les autres,
+suspendus aux agrès, semblaient attendre notre approche avec la
+stupeur et l'effroi.</p>
+
+<p>Quand j'eus hissé un drapeau anglais, ils répondirent à cette politesse
+par l'exhibition d'un morceau de drap peint et en lambeaux. Il était
+impossible de deviner d'où venait ce vaisseau, à quelle nation il
+appartenait, où il allait; tout cela était un mystère. En outre de cet
+extérieur fabuleux, le pauvre vaisseau était si fracassé, il avait à sa
+carcasse tant d'ouvertures qu'on pouvait voir du dehors tout ce qui se
+passait à l'intérieur.</p>
+
+<p>Ces visibles marques de décrépitude, le bizarre accoutrement des gens
+qui encombraient le pont en désordre, donnaient à ce vaisseau l'air
+d'avoir été construit avant le déluge, et je trouvais un véritable
+miracle dans son apparition sur l'eau; comment avait-il la force de s'y
+maintenir?</p>
+
+<p>Le capitaine de ce vaisseau fantôme essaya de mettre à l'eau, afin de
+passer à notre bord, un vieux débris de canot; mais n'ayant ni la
+patience, ni le temps d'attendre la fin de la difficile opération, et,
+de plus, désirant examiner l'étranger, plutôt par curiosité que dans un
+espoir de conquête, je fis descendre un bateau de notre poupe, et je me
+dirigeai vers lui.</p>
+
+<p>Vu de près, le triste bâtiment était encore d'un aspect plus
+sauvagement bizarre, et lorsque j'eus grimpé sur<span class="pagenum"><a id="Page_179">[179]</a></span> ses côtés
+saillants, il m'apparut dans toute sa fabuleuse étrangeté.</p>
+
+<p>Le pont supérieur était couvert d'un paillasson, et ses sauvages
+habitants, coiffés avec des feuilles de palmier, n'avaient point
+d'autres vêtements. À mon approche, un homme mince, osseux et d'une
+haute taille, vint au-devant de moi.</p>
+
+<p>Cet homme se distinguait de son farouche entourage par la blancheur de
+sa peau et par la différence de son accoutrement. Avant de lui adresser
+la parole j'examinai un instant sa figure. Je vis que des traits
+saillants et réguliers, des cheveux blonds, un visage ovale avaient fait
+de cet homme un être d'une beauté réelle, beauté qu'il eût conservée si
+un tatouage extraordinaire et grotesque n'avait point effacé la
+délicatesse du teint et grossi le modelé des formes. Ce hideux tatouage
+couvrait la figure, les bras, la poitrine, et l'image peinte d'un
+affreux serpent était enlacée autour de la gorge, de manière à faire
+croire que, non content d'étrangler sa victime, le reptile voulait
+encore se précipiter dans sa bouche, car une tête armée d'une langue
+rouge et pointue était dessinée sur la lèvre inférieure. L'&oelig;il vert
+et la langue effilée du serpent étaient si bien rendus, qu'en voyant
+l'homme agiter sa mâchoire il semblait que l'affreuse bête se mît en
+mouvement.</p>
+
+<p>Ce tatouage d'une sauvagerie inouïe faisait ressortir le front calme
+et les yeux pensifs de l'étranger. Mon rapide examen avait embrassé
+tous les détails dans l'ensemble, et il était achevé quand le
+capitaine me demanda<span class="pagenum"><a id="Page_180">[180]</a></span> d'une voix douce et d'un ton aussi affable
+que poli:</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes Anglais, monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur. Et vous?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je suis de l'île de Zaoo.</p>
+
+<p>&mdash;De l'île de Zaoo? Où est-elle située? Je n'en ai jamais entendu
+parler.</p>
+
+<p>&mdash;Dans la direction de l'archipel de Sooloo.</p>
+
+<p>&mdash;Tout cela est étrange, lui dis-je, car je ne connais ni l'île dont
+vous me parlez, ni l'archipel où elle se trouve. Mais êtes-vous de ces
+îles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Natif?</p>
+
+<p>&mdash;Non, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel pays êtes-vous?</p>
+
+<p>Le capitaine hésita un instant à me répondre, puis il me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Anglais, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment! et comment diable se fait-il que vous vous trouviez sur un
+pareil vaisseau, et arrangé d'une aussi inconcevable façon?</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez descendre dans ma cabine, monsieur, je vous le dirai,
+mais j'ai peur de n'avoir pas de rafraîchissement à vous offrir.</p>
+
+<p>En approchant des écoutilles, j'entendis les cris d'une femme.</p>
+
+<p>Le capitaine s'arrêta.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais oublié, me dit-il, que nous ne pouvons pas descendre là.</p>
+
+<p>&mdash;Quelqu'un est malade!</p>
+
+<p>&mdash;Oui,<span class="pagenum"><a id="Page_181">[181]</a></span> monsieur, une de mes femmes est en couches, et, je
+crois, avant terme, car les douleurs de l'enfantement ont été
+occasionnées par le mal de mer; la pauvre créature souffre beaucoup.</p>
+
+<p>&mdash;La nourrice de ma femme, dis-je à l'étranger, connaît un peu la
+science médicale, je vais l'envoyer chercher.</p>
+
+<p>Le capitaine me remercia, et la vieille Arabe fut bientôt installée
+auprès de la malade. Pour ne pas gêner les femmes, nous nous installâmes
+sur le pont auprès de la poupe, et l'étranger me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a si longtemps que je n'ai parlé l'idiome de ma jeunesse, et tant
+d'années se sont écoulées depuis l'époque où les événements que je vais
+vous raconter ont eu lieu, que j'ai grand'peur, monsieur, de ne pouvoir
+me faire comprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Le temps est calme, capitaine, vous n'avez pas besoin de vous presser;
+faites-moi donc tranquillement le récit de vos malheurs, et comme vous
+ne semblez pas très-bien fourni en provisions de bouche, permettez-moi
+d'envoyer chercher des choses qui rafraîchiront votre mémoire en
+dégageant votre esprit.</p>
+
+<p>À ma demande, le schooner nous envoya du b&oelig;uf, du jambon, du vin de
+Bordeaux et de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>Les Anglais se détestent jusqu'à ce qu'ils aient mangé ensemble.</p>
+
+<p>En mangeant, nous nous traitâmes de compatriotes, et au choc des verres,
+nos c&oelig;urs s'ouvrirent avec l'abandon d'une vieille camaraderie.</p>
+
+<p>Le seul témoignage de civilisation que donnât encore cet<span class="pagenum"><a id="Page_182">[182]</a></span>
+Européen transformé en sauvage était un goût prononcé pour le tabac,
+et, en véritable gentleman, il fumait du matin au soir.</p>
+
+<p>Quand le capitaine eut dégusté un dernier verre d'eau-de-vie, quand
+l'odorante fumée du tabac eut tracé autour de nous un vaporeux nuage, il
+commença le récit de son histoire. Mais ce récit fut fait dans un idiome
+si bizarre, il le suspendit tant de fois pour l'entremêler d'étonnantes
+réflexions, qu'afin d'éviter à mes lecteurs la peine que j'ai eue à
+deviner le sens des mots, le fond de l'idée, l'ensemble du tout, je vais
+prendre la liberté de corriger la phraséologie de ce capricieux
+narrateur.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXIV</h2>
+
+
+<p>«J'ai quitté l'Angleterre, il y a sept ou huit ans, avec un vaisseau
+de la compagnie des Indes orientales, protégé par un convoi, et qui se
+rendait à Canton. Le premier officier du bord, qui avait opéré avec
+mon père des transactions mercantiles, et qui lui devait pour une
+livraison de marchandises considérablement d'argent, eut l'esprit de
+persuader à mon père de lui fournir encore une grande quantité
+d'objets. Comme mon père ne s'était point rendu aux désirs de
+l'officier sans une vive et longue discussion, il fut convenu en
+dernier ressort,<span class="pagenum"><a id="Page_183">[183]</a></span> et pour contenter les deux parties, que
+j'accompagnerais l'officier à bord en qualité de midshipman.</p>
+
+<p>À l'époque où ce marché eut lieu, j'étais employé comme premier commis
+dans la maison de mon père, et les traités de l'affaire me parurent si
+avantageux pour ma famille et pour moi, que j'y donnai de grand c&oelig;ur
+mon adhésion. Voici quelles étaient les clauses de ce marché: je devais
+faire le voyage en passager, et recevoir pour le compte de mon père la
+moitié du bénéfice des ventes qui seraient opérées par l'officier. Si la
+carrière maritime me convenait, je devais la suivre; sinon, au retour du
+vaisseau, je m'installais de nouveau dans la maison de mon père.</p>
+
+<p>Je n'ai pas besoin de vous exprimer, monsieur, avec quel plaisir
+(j'avais quinze ans) je quittai le comptoir paternel, les livres de
+facture, les livres de compte, pour aller voir un pays dont j'avais
+entendu faire de merveilleuses descriptions. Au curieux désir qui
+accompagne tous les voyageurs se joignait l'orgueilleuse joie de prendre
+place parmi les aspirants de marine, qui étaient si fiers et qui
+semblaient si heureux lorsqu'ils étaient sur terre. Je ne savais pas à
+cette époque que la cause de leur joie était leur délivrance momentanée
+d'un assujettissement tyrannique. Je l'ignorais, mais j'en eusse été
+instruit que ma satisfaction serait restée la même, tant il me semblait
+que, sous la protection d'un premier officier, mon initiation au service
+devait être aussi facile qu'agréable.</p>
+
+<p>Mes illusions se dissipèrent vite, et dès que nous eûmes quitté les
+downs ma situation devint insupportable.<span class="pagenum"><a id="Page_184">[184]</a></span> Outre les fonctions
+serviles et abjectes que mes camarades et moi nous étions obligés de
+remplir, le premier contre-maître, mon patron, ajouta à ces ennuis le
+tourment de sa haine. Un jour, étant de faction avec lui, il
+m'injuria, et, non content d'une méchanceté de paroles que je n'avais
+point provoquée, il m'accabla de coups. Trop faible et trop timide
+pour me défendre, je fus dès lors en butte à ses moqueries et à ses
+mauvais traitements. Une autre fois, et toujours sans cause,
+l'officier me dit:</p>
+
+<p>&mdash;Votre usurier de père vous a fourré auprès de moi pour lui servir
+d'espion, pour me voler mes profits. Ce vieux juif ne s'est pas contenté
+de ma parole, il lui a fallu un écrit; mais je veux bien être damné si
+je ne fais pas de vous un domestique, un esclave.</p>
+
+<p>Ma vie devint de jour en jour plus triste et plus misérable.</p>
+
+<p>Notre capitaine vivait à bord comme une espèce de demi-dieu, et je suis
+bien certain qu'il se croyait supérieur à l'humanité entière. Il ne
+fréquentait que deux ou trois des passagers qui appartenaient à la
+noblesse, et tous ses ordres étaient transmis à l'équipage par le
+premier officier.</p>
+
+<p>Une nuit, nous étions à la hauteur de Madère, et le vent soufflait avec
+violence, un homme placé en vigie cria:</p>
+
+<p>&mdash;Une voile étrangère à notre gauche!</p>
+
+<p>&mdash;Très-bien, répondis-je, je vais avertir.</p>
+
+<p>Mais avant de remplir ma mission, je jetai un coup d'&oelig;il sur la
+mer, où je ne vis qu'un énorme nuage noir. Je<span class="pagenum"><a id="Page_185">[185]</a></span> trouvai l'officier
+de faction endormi sur la glissoire d'une caronade. La vue de ce
+sommeil si calme au moment de la tempête fit naître en moi le premier
+sentiment de haine et de vengeance qui eût jamais entr'ouvert les
+replis de mon c&oelig;ur.»</p>
+
+<p>&mdash;Bien! m'écriai-je en interrompant le capitaine, vous avez poignardé le
+coquin et jeté sa carcasse dans la mer?</p>
+
+<p>«&mdash;Non, monsieur, non. J'étais jeune, et ma rancune n'avait encore que
+la malice de l'enfance. Si je rencontrais aujourd'hui cet homme sans
+âme, j'agirais peut-être avec plus de vaillance que je ne l'ai fait à
+cette époque. Je ne troublai point le sommeil de mon ennemi; je
+descendis doucement auprès du capitaine, que je réveillai en lui disant:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un grand vaisseau de notre côté, sous le vent.</p>
+
+<p>&mdash;Où est l'officier de quart? me demanda le capitaine en sautant hors de
+son lit.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai inutilement cherché, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas à son poste! s'écria le capitaine en se précipitant sur
+le pont.</p>
+
+<p>L'officier dormait toujours; le capitaine courut jusqu'à lui et l'appela
+par son nom.</p>
+
+<p>En entendant la voix bien connue de son sévère commandant, l'officier
+épouvanté se dressa sur ses pieds et balbutia quelques excuses.</p>
+
+<p>Mais, sans lui répondre, le capitaine s'éloigna de l'échelle, car on
+ne pouvait perdre le temps en paroles; un ouragan terrible se
+préparait, la mer était violente,<span class="pagenum"><a id="Page_186">[186]</a></span> et la masse noire et remuante
+que j'avais prise pour un nuage apparaissait sous la forme effrayante
+d'un énorme vaisseau démâté, lancé vers nous avec une vélocité
+extraordinaire.</p>
+
+<p>&mdash;Abaissez le gouvernail, mettez tous les hommes à l'ouvrage! cria le
+capitaine d'une voix forte.</p>
+
+<p>Tout s'agita.</p>
+
+<p>Une voix humaine, qui essayait de se faire entendre au milieu de la
+rumeur des éléments bouleversés, nous héla, et cette voix semblait
+descendre des hauteurs d'une tour, car l'énorme vaisseau, poussé par le
+vent et emporté par les vagues gigantesques qui l'élevaient au-dessus de
+nous, paraissait avoir des proportions énormes.</p>
+
+<p>Les lumières bleues qui brûlaient sur son gaillard d'avant se
+réfléchissaient dans notre voile de perroquet, bien carguée. Il
+paraissait inévitable qu'au moment où l'étranger allait être replongé
+dans l'auge profonde où nous étions placés, sa descente nous écraserait
+ou nous couperait en deux. Nos voiles se frappaient contre les mâts avec
+un bruit pareil au roulement du tonnerre, et l'équipage, en chemise, à
+moitié endormi, se précipitait pêle-mêle hors des écoutilles et jetait
+des cris horribles en voyant le vaisseau s'avancer vers nous.</p>
+
+<p>Paralysés par l'épouvante, nous restions inactifs, le regard et
+l'esprit suspendus aux mouvements du vaisseau que la mer et le vent
+faisaient tournoyer sur lui-même. Cette scène effrayait les plus
+hardis; les faibles tombaient à genoux, se tordaient les bras ou se
+précipitaient la tête la première dans les écoutilles. Quoique
+cet<span class="pagenum"><a id="Page_187">[187]</a></span> affreux spectacle n'eût duré qu'un moment, cet instant
+d'angoisse avait eu assez de puissance pour me transformer d'enfant en
+vieillard.</p>
+
+<p>Une voix forte et distincte nous héla avec une trompette et nous dit:</p>
+
+<p>&mdash;Tribord votre gouvernail, si vous ne voulez pas être écrasés!</p>
+
+<p>Au même moment une vague nous éleva en l'air, et l'étranger nous frappa.
+Ce choc fut suivi d'un craquement horrible: nos hommes répondirent à ce
+fracas par de désolantes clameurs; je crus tout perdu, et, les mains
+convulsivement pressées contre les haubans, j'attendis la mort.</p>
+
+<p>Mes yeux étaient fixés sur le vaisseau étranger: je crus le voir passer
+au-dessus de nous et rester dans l'air comme un rocher gigantesque. Le
+vent mugissait avec furie dans nos haubans, et la mer inondait de ses
+lames froides le pont de notre vaisseau.</p>
+
+<p>Après cette pause terrifiante, la confusion, le bruit du vent et des
+vagues, le murmure des voix me rendirent la raison. L'étranger avait
+atteint notre quartier, enlevé le bateau de la poupe, ainsi que notre
+grand mât, mais rien de plus, et nous étions hors de danger. Après avoir
+hélé une troisième fois, le vaisseau nous demanda notre nom, et nous
+ordonna de rester auprès de lui toute la nuit, ajoutant à cette demande
+qu'il appartenait à Sa Majesté Britannique et qu'il s'appelait <i>la
+Victoire</i>.</p>
+
+<p>Le capitaine n'adressa aucun reproche au premier officier, mais il fut
+provisoirement mis en prison.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_188">[188]</a></span> frayeur causée par la fatale rencontre de ce vaisseau avait
+été si grande que chacun semblait avoir l'esprit sous la domination
+d'un mauvais enchantement, et notre capitaine, ainsi que les
+officiers, n'accomplissaient leur devoir qu'à l'aide des fréquents
+signaux de <i>la Victoire</i>, qui veillait sur elle et sur nous, tant elle
+avait peur de nous voir fuir.</p>
+
+<p>Le lendemain je me rendis sur le pont, et je m'aperçus que nous avions
+perdu notre convoi, et que <i>la Victoire</i> nous faisait signe qu'il
+fallait la prendre en touage. Pour effectuer ce difficile travail sans
+mettre un bateau à la mer, qui était très-agitée, nous jetâmes dans
+l'eau un tonneau vide, ayant une corde que le vaisseau devait prendre à
+son bord. Ils l'attrapèrent et attachèrent des aussières aussi grandes
+que nos câbles à la corde; nous les tirâmes à bord et elles furent
+attachées à un mât; puis, chargés de toutes nos voiles, nous nous
+dirigeâmes vers l'île de Madère.</p>
+
+<p>Cette entreprise de sauvetage rendait notre situation très-périlleuse;
+car, malgré l'immense longueur des aussières avec lesquelles nous
+touâmes, le poids et la grandeur de <i>la Victoire</i>, qui était à cette
+époque le plus grand vaisseau du monde, nous donnaient des secousses
+terribles, surtout quand nous étions élevés sur la crête des vagues et
+qu'elle s'enfonçait auprès de nous dans l'abîme de la mer. Quelquefois
+les cordes de touage, en dépit de leur grosseur, qui était celle d'un
+corps humain, cassaient en deux comme un fil d'Écosse, et nous étions
+obligés de recommencer la tâche dangereuse et difficile de l'attacher à
+notre bord. Heureusement<span class="pagenum"><a id="Page_189">[189]</a></span> le vent diminua de violence; car s'il avait
+gardé sa force première, nous eussions infailliblement échoué.</p>
+
+<p>Le poids de <i>la Victoire</i> était si lourd, qu'outre le danger d'emporter
+notre mât, il avait fait entr'ouvrir les joints du vaisseau, et la mer
+débordait sur nous en emportant tout ce qu'elle rencontrait.</p>
+
+<p>Notre capitaine héla <i>la Victoire</i> et lui montra les difficultés
+insurmontables de notre situation.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous coupez les cordes de touage, répondit le capitaine du vaisseau
+royal, nous vous ferons couler à fond.</p>
+
+<p>À bord de <i>la Victoire</i>, ils avaient allégé le poids du vaisseau en
+jetant dans la mer tous les canons de son pont supérieur, et en plaçant
+des voiles d'orage sur les troncs des mâts inférieurs, et par tous les
+moyens qui se trouvaient en leur pouvoir.</p>
+
+<p>Le lendemain le vent diminua, mais la mer fut encore très-agitée.</p>
+
+<p>Nous rencontrâmes un grand vaisseau des Indes orientales faisant route
+pour Madère, nous le fîmes arrêter, et il fut contraint de prendre notre
+place.</p>
+
+<p>Alors notre capitaine se rendit à bord du vaisseau de feu l'amiral
+Nelson, et son commandant, après avoir grondé le nôtre pour sa
+négligence, lui pardonna sa faute en considération du service qu'il
+avait rendu à la Grande-Bretagne en sauvant le plus précieux de tous les
+vaisseaux anglais, celui qui portait le corps de Nelson et son
+triomphant drapeau.</p>
+
+<p>Le commandant de <i>la Victoire</i> donna à notre capitaine un certificat
+sur lequel étaient détaillés tous les incidents<span class="pagenum"><a id="Page_190">[190]</a></span> de sa belle
+conduite. Ce témoignage de satisfaction calma un peu notre fier
+commandant, dont la colère contre le coupable officier avait disparu
+avec le danger.</p>
+
+<p>Cette indulgence était naturelle; un lien de parenté unissait les deux
+hommes, et ils portaient l'un et l'autre le nom de Patterson. Vous
+savez, monsieur, que les Écossais ont des clans, et qu'il leur importe
+fort peu que tout le monde soit détruit si leur propre clan est sauvé,
+ou s'il gagne par la perte générale. Mais je vous demande pardon,
+monsieur, peut-être y a-t-il parmi eux des hommes très-dignes,
+très-honnêtes et très-bons.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXV</h2>
+
+
+<p>«&mdash;Le premier officier, reprit le capitaine après une pause de
+quelques secondes, connut bientôt l'auteur de la disgrâce qu'il avait
+encourue, et je crois fort inutile de vous dire, monsieur, que cette
+découverte n'adoucit pas à mon égard les cruels procédés de mon chef.
+J'étais déjà fort misérable, je le devins plus encore; et souvent,
+bien souvent, je me suis surpris à envier l'existence orageuse du
+vagabond, et celle du mendiant, sans pain et sans asile. L'un et
+l'autre n'étaient-ils<span class="pagenum"><a id="Page_191">[191]</a></span> pas mille fois plus heureux que moi? Mais
+pardon, monsieur, tout cela est fort peu intéressant pour vous, et
+cette narration, que votre courtoisie daigne écouter, vous paraît bien
+insipide et bien longue.»</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, mon cher capitaine, votre histoire n'est ni dépourvue
+d'intérêt, ni trop étendue; je l'écoute avec plaisir et avec attention.
+Continuez-en donc le récit; je suis tout à vous.</p>
+
+<p>Et mes paroles étaient vraies, car chaque mot de ce pauvre homme faisait
+vibrer en moi un tendre souvenir, souvenir triste et qui mettait devant
+mes yeux la pâle et mélancolique figure de mon ami Walter. N'existait-il
+pas en effet entre ce narrateur à demi sauvage et mon pauvre compagnon
+d'infortune une similitude étrange?</p>
+
+<p>Tous deux, forcément jetés dans une carrière antipathique à leurs goûts,
+avaient été les victimes d'une haine brutale sans cause, et partant sans
+excuse. Ce rapport, si poignant pour moi et qui remplissait mon c&oelig;ur
+d'une douloureuse compassion, m'attira vers le capitaine.</p>
+
+<p>Sa parole lente, sa voix douce, son regard pensif, me firent oublier les
+affreuses caricatures qui souillaient son corps, et je ne vis plus ses
+traits qu'au travers de mes souvenirs ou, pour mieux dire, que dans la
+beauté de son âme.</p>
+
+<p>«&mdash;Enfin, reprit le conteur en me remerciant de mon attention par un
+bienveillant sourire, nous entrâmes dans la mer de la Chine.</p>
+
+<p>Une nuit le vaisseau était amarré près d'une île (j'ai oublié<span class="pagenum"><a id="Page_192">[192]</a></span>
+pour quelle raison), on m'ordonna d'aller me coucher dans le bateau
+qui était derrière le bâtiment, afin de le garder. J'obéis avec joie,
+car en entendant cet ordre, l'idée que je pouvais saisir cette
+occasion pour me sauver me traversa l'esprit. Sans craindre ni même
+réfléchir sur les dangereux hasards d'une pareille entreprise, je
+m'abandonnai à l'impulsion rapide qui se faisait la maîtresse de ma
+conduite.</p>
+
+<p>Je trouvai dans le bateau un mât, une voile et un petit baril d'eau, car
+la veille on s'en était servi pour aller explorer l'île. La trouvaille
+inattendue de ces différents objets me persuada que la Providence, après
+m'avoir inspiré, veillait encore sur moi; ma détermination fut dès lors
+complétement arrêtée.</p>
+
+<p>Pauvre insensé que j'étais! il ne me vint pas même à l'esprit qu'il me
+manquait les choses les plus indispensables, et surtout la première de
+toutes: du pain.</p>
+
+<p>Mon repas du soir était dans ma poche, et il se composait de biscuit et
+d'un morceau de b&oelig;uf. Quant au lendemain, Dieu y pourvoirait, ou,
+pour mieux dire, je ne songeais ni à mes besoins futurs ni aux
+difficultés inouïes que j'allais avoir à surmonter.</p>
+
+<p>La nuit était sombre; une brise fraîche soufflait hors du golfe, et la
+<a id="nuit">nuit</a> était assez calme.</p>
+
+<p>Quand tout fut tranquille sur le pont, je dénouai le câble qui attachait
+le bateau, et, après quelques minutes d'anxieuse attente, j'élevai le
+mât; je virai, et ma légère embarcation se trouva bientôt loin du
+vaisseau.</p>
+
+<p>Une heure s'écoula, et cette heure eut pour mon c&oelig;ur palpitant la
+durée d'un siècle. J'avais si grand'peur<span class="pagenum"><a id="Page_193">[193]</a></span> d'être vu et par conséquent
+arrêté dans ma fuite! Les hommes de quart découvrirent l'enlèvement du
+bateau, car une lanterne fut hissée et je vis distinctement une lumière
+bleue.</p>
+
+<p>Ce signal m'épouvanta, et je me dirigeai vers l'île de manière à gagner
+son côté opposé au vent, pour m'y cacher jusqu'à l'entière disparition
+du vaisseau.</p>
+
+<p>Grâce à mon penchant pour les voyages sur mer, grâce encore à l'intérêt
+d'enfant et de jeune homme que j'avais pris à examiner les bateaux dans
+les chantiers du port de Londres, je savais très-bien en gouverner la
+marche.</p>
+
+<p>Veuillez, monsieur, réfléchir pendant quelques secondes sur l'étrange
+métamorphose non-seulement de mon esprit, mais encore de mes vues et
+de mon caractère. Né au milieu du confort d'une existence heureuse,
+j'avais été, dans l'espace de quelques mois, de fils de famille aimé
+et libre dans la maison paternelle, transformé en misérable, en
+domestique, en esclave, et à ce changement déplorable en succédait un
+peut-être plus déplorable encore, mais dont mon esprit
+n'approfondissait pas les inévitables douleurs.</p>
+
+<p>Le lendemain de ma fuite, j'entrevis l'abandon réel de ma position, et
+j'eus peur en me voyant seul, sans vivres, sans carte, sans boussole,
+sur un petit bateau, frêle planche de salut, pour m'aider à franchir cet
+abîme immense qu'on appelle l'Océan. Je vous avoue franchement que
+j'aurais été heureux de reprendre ma chaîne sur le vaisseau. Je pleurai
+amèrement, et mes mains défaillantes abandonnèrent le gouvernail.</p>
+
+<p>La<span class="pagenum"><a id="Page_194">[194]</a></span> vie me devint odieuse, et mes yeux aveuglés suivirent d'un
+regard morne la marche du bateau, qui voguait à la grâce du vent et
+des flots.</p>
+
+<p>Les cruels tiraillements de la faim m'empêchèrent de dormir. Cependant
+le besoin de repos est si impérieux pour un corps jeune, qu'après avoir
+bu quelques gouttes d'eau mes yeux se fermèrent et une somnolence agitée
+m'étendit, faible et sans courage, dans le fond de ma barque.</p>
+
+<p>Je dormis, et quand je m'éveillai, le jour était resplendissant. Je
+tendis ma voile au souffle de la brise, et je naviguai avec le vent en
+cherchant à découvrir dans quelle latitude je me trouvais.</p>
+
+<p>À en juger par la direction du vent et par la position de l'étoile du
+Nord, je marchais vers les îles de l'archipel de Sooloo, et la terre
+élevée que j'avais aperçue en m'éveillant était Bornéo. Je naviguai vers
+le sud, pensant que l'île de Paraguai, près de laquelle j'avais laissé
+le vaisseau, se trouvait derrière moi.</p>
+
+<p>La brise se maintint douce et fraîche. Nul vaisseau n'apparaissait sur
+la nappe d'azur de l'Océan, et ma barque volait sur l'eau comme une
+mouette effrayée.</p>
+
+<p>Je voulais gagner Bornéo, mais le vent changea, et je fus contraint, ne
+pouvant lutter avec lui, de continuer ma course au gré de son caprice.</p>
+
+<p>La crainte de mourir de faim me donnait d'affreux tiraillements
+d'estomac. Je surmontai cette douleur, plutôt morale que réelle, et je
+m'occupai de la course de mon léger bâtiment. Le vent doublait de
+force, et j'étais sûr d'arriver bientôt à une des nombreuses îles
+dont<span class="pagenum"><a id="Page_195">[195]</a></span> je voyais les formes devant moi, et j'étais bien déterminé à
+descendre sur le premier rivage qui s'offrirait à mes regards.</p>
+
+<p>Je passai la journée dans les spasmes de l'agonie; j'avais horriblement
+faim, et je me sentais aussi malade que désespéré.</p>
+
+<p>J'atteignis le soir sans découvrir aucune terre, et je perdis de vue
+celles qui étaient derrière moi. Ces alternatives d'espoir et de
+mécomptes accablèrent mon esprit, et j'accusai le ciel de m'avoir
+abandonné sans commisération à mon inexpérience et à ma faiblesse. La
+nuit était aussi claire que le jour; mais cette clarté, propice si
+j'avais eu une boussole pour guide, ne m'était d'aucun secours. Triste,
+fiévreux et maussade, je tenais d'une main faible le gouvernail,
+lorsqu'un bruit indistinct me fit tressaillir; quelque chose venait de
+franchir les bords de mon bateau; je me traînai vers cet objet inconnu,
+et une joie bien naturelle remplit mon c&oelig;ur, lorsque je découvris un
+poisson aux écailles argentées et pesant près d'une livre. Mais ma joie
+fut de courte durée, car je n'avais ni feu pour faire cuire mon
+imprudent visiteur, ni couteau pour lui enlever son épaisse écaille.
+J'étais entièrement dépourvu de tout.</p>
+
+<p>Je rejetai le poisson au fond du bateau, et je repris avec désespoir mon
+poste au gouvernail.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, je fus encore arraché à mes sombres réflexions
+par la vue de quelque chose de noir qui flottait à la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Je man&oelig;uvrai du côté de cet objet, et je saisis une
+tortue.<span class="pagenum"><a id="Page_196">[196]</a></span> Ces deux enfants de la mer, envoyés par cette divine
+protectrice des malheureux que nous nommons la Providence, en m'ôtant
+la crainte de mourir de faim, tranquillisèrent mon esprit. Je
+remerciai le ciel, et après avoir attaché le gouvernail, je m'endormis
+presque calme.</p>
+
+<p>Malheureusement je fus éveillé par le froid de l'eau qui se précipitait
+sur moi par-dessus le plat-bord du bateau, penché de côté et tout près
+de couler à fond. Je sautai sur la voile, dont je défis lestement les
+n&oelig;uds, et, quoique pleine d'eau, la barque se releva.</p>
+
+<p>J'employai tout mon courage et toutes mes forces à vider avec ma
+casquette ce dangereux réservoir d'eau, et quand j'eus achevé cette
+pénible besogne, le vent souffla avec violence, la mer s'agita et la
+lourdeur de l'air me fit pressentir un orage. Je remis la voile à sa
+place, et le bateau glissa sur la mer avec une rapidité si grande,
+qu'elle me donna la certitude de pouvoir approcher de la terre avant le
+lever du soleil.</p>
+
+<p>Les tiraillements d'estomac dont je souffrais depuis quarante-huit
+heures devinrent si violents, que j'y cherchai un remède dans la
+repoussante nourriture de mon poisson cru. Je mordis donc sa queue,
+et, grâce à ma faim, la goût du poisson m'en parut si délicieux que,
+tout surpris de la rafraîchissante saveur de sa chair rosée, je me
+demandai comment il était possible qu'on eût adopté la maladroite
+coutume de faire cuire le poisson. Malgré le vif plaisir que je
+ressentais en dégustant mon frugal repas, j'eus assez de prudence et
+d'empire sur moi-même pour en réserver une partie; mais<span class="pagenum"><a id="Page_197">[197]</a></span> celle
+que j'avais mangée, au lieu de satisfaire mon appétit, en augmenta
+l'importunité, et mes souffrances redoublèrent.</p>
+
+<p>Mes regards avides cherchèrent la tortue. Je la vis se débattre
+convulsivement au fond du bateau, et comme elle avait été sur le point
+de fuir quand l'eau avait inondé mon frêle esquif, je l'attachai par ses
+nageoires, et je passai le reste de la nuit à me demander par quels
+moyens il me serait possible d'arriver à sa chair.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle imprévoyance, me disais-je en contemplant avec désespoir la
+forte carapace du crustacé, quelle imprévoyance de m'être hasardé seul
+sur l'immensité de l'Océan sans couteau, sans vivres et sans boussole!
+Car il me semblait que la possession de ces trois choses m'aurait
+facilité et même rendu agréable une navigation de dix ans tout autour du
+globe.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXVI</h2>
+
+
+<p>«Dès que les premières lueurs du jour eurent fait disparaître les
+étoiles qui diamantaient le ciel, je cherchai d'un regard inquiet à
+découvrir la terre. Mais je ne vis rien, et je tombai anéanti dans la
+morne stupeur d'un profond désespoir. La mer était si houleuse, que
+ses vagues<span class="pagenum"><a id="Page_198">[198]</a></span> agitées remplissaient à chaque instant mon pauvre
+bateau, et j'étais dans l'obligation, malgré mon excessive faiblesse,
+de vider l'eau goutte à goutte, car ma casquette n'offrait pas, pour
+cette opération, une ressource bien grande.</p>
+
+<p>Je me sentais mourir, et de minute en minute mon désespoir prenait une
+nouvelle énergie, énergie sombre, et qui me disait de hâter sans
+hésitation l'heure dernière de ma misérable vie.</p>
+
+<p>Je ne saurais vous dépeindre, monsieur, le profond découragement qui
+s'empara de moi lorsque je m'aperçus que, pendant l'obscurité de la
+nuit, j'avais rasé le rivage de plusieurs îles, et que je n'avais plus
+devant moi que l'immensité de la mer, mer isolée, sublime de grandeur,
+mais sans horizon.</p>
+
+<p>Je fis de vains efforts pour virer afin de regagner les îles que je
+laissais derrière moi, mais la violence du vent et l'agitation de la mer
+entravèrent si complétement le succès de mes tentatives, que je fus
+obligé de mettre le bateau sous vent afin de ne pas couler à fond.</p>
+
+<p>Quelques heures s'écoulèrent ainsi, car je me pliais forcément aux
+variations de la brise. Rendu presque fou par la douleur, je faisais de
+vains efforts pour maintenir mes regards sur les brumes de l'horizon,
+espérant y voir poindre l'unique espérance qui me retenait à la vie, un
+morceau de terre pour diriger vers elle ma fiévreuse course. Mais la
+faim dévorante qui rongeait mon estomac attirait involontairement toute
+mon attention sur la tortue.</p>
+
+<p>J'essayais<span class="pagenum"><a id="Page_199">[199]</a></span> vainement de porter mes pensées loin d'elle, mes yeux
+s'y trouvaient si invinciblement attachés, que je fus forcé de
+comprendre qu'il eût été presque aussi logique de secouer une boussole
+que d'en éloigner mon attention. Comme l'aiguille magnétique, ma
+prunelle se tournait toujours vers le même point.</p>
+
+<p>Après avoir longuement réfléchi sur les moyens à employer pour enlever
+la carapace du crustacé, je lui détachai les pattes et je l'apportai à
+l'avant du bateau.</p>
+
+<p>Quand j'eus bien examiné les lignes confuses et coloriées peintes sur
+son dos, examen presque aussi attentif que celui auquel on se livre sur
+une carte maritime la veille d'un grand voyage sur mer, je compris avec
+désespoir qu'il me serait impossible de briser, avec le seul secours de
+mes faibles mains, ce granit d'écaille.</p>
+
+<p>Je n'avais de ma vie vu une chose aussi bien claquemurée, à l'exception
+toutefois de la caisse en fer du bureau de mon père, et il me semblait
+que le fer seul avait la puissance de se rendre maître de l'une ou de
+l'autre.</p>
+
+<p>Malgré l'inutilité de mes observations, je ne renonçai pas à la conquête
+de ce pauvre mais bien nécessaire repas. En conséquence, je mis tous mes
+soins à chercher dans le bateau la possibilité d'extraire, sans danger
+de destruction, un fort clou, une pointe ou un morceau de fer qui pût
+remplir l'office de couteau; malheureusement mes recherches furent
+inutiles et je ne découvris absolument rien.</p>
+
+<p>Les extrémités du corps de la tortue étaient bien en mon<span class="pagenum"><a id="Page_200">[200]</a></span>
+pouvoir, mais ces extrémités se trouvaient sous la dure protection de
+sa tête calleuse et de ses nageoires, dont la peau était plus coriace
+que la semelle de mon soulier. Sans nul doute, un pressentiment secret
+avertissait la tortue du mal que je voulais lui faire, car elle ne se
+hasardait pas à sortir sa tête en dehors de la carapace.</p>
+
+<p>La colère de l'insuccès faisait bouillir mon sang, et, dans le transport
+d'une irritation bien excusable chez un malheureux affamé, je frappai la
+tortue contre le plat-bord du bateau, dans l'espoir, sinon de la briser
+en mille pièces, du moins de fendre ou d'écailler sa dure carapace; mais
+je crois vraiment que j'aurais plutôt fracassé ma barque qu'entamé, même
+légèrement, cette espèce de pierre. Après une lutte acharnée, lutte de
+violence, d'adresse et de ruse, je parvins à saisir la tête de la
+tortue, je l'attachai fortement avec une corde, et à l'aide de ce
+dernier moyen je la tuai.»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne m'explique pas de quelle manière, dis-je au capitaine.</p>
+
+<p>«En rongeant la peau de sa gorge, malgré la défense vigoureuse qu'elle
+m'opposa, car je fus presque aveuglé par ses nageoires. Quand la tortue
+se trouva sans vie, j'enfonçai mes doigts dans sa poitrine et j'arrachai
+ses nageoires; mais mon empressement ou mon ignorance me fit répandre le
+fiel, car, malgré les soins que j'avais de laver les chairs, le goût
+m'en parut très-amer. Le corps de la tortue était rempli de petits
+&oelig;ufs d'une excessive délicatesse, et l'absorption de ces &oelig;ufs
+calma tout à fait mes douleurs d'estomac.</p>
+
+<p>Une<span class="pagenum"><a id="Page_201">[201]</a></span> fois bien rassasié, je mis toute mon attention à la découverte de la
+terre, et bientôt un cri de joie s'échappa de mes lèvres: elle se
+montrait à ma gauche.»</p>
+
+<p>En me faisant le récit de l'égorgement de la tortue, les gestes et les
+regards du capitaine étaient devenus si féroces et si véhéments que je
+poussai devant lui les restes du jambon qui se trouvaient encore sur la
+table, et, par excès de prudence, je tins ma gorge à une distance
+respectable de ses mains, dont les lignes noires et tatouées
+ressemblaient à des griffes de vautour.</p>
+
+<p>«&mdash;À la vue de la terre, reprit le capitaine, mes défaillantes
+espérances se relevèrent radieuses; mais la brise augmenta, et, dans la
+crainte terrible de voir éclater en orage les sombres nues qui couraient
+dans le ciel, je mis toutes mes forces à diriger ma barque vers l'île
+qui se montrait devant mes yeux. Malgré la rapidité de ma barque, qui
+volait sur l'eau en m'inondant de l'écume des vagues, je croyais, dans
+la fièvre de mon impatience, que je flottais sur l'eau avec autant de
+lenteur et de nonchalance qu'une bûche de bois mort. Le soleil était
+couché quand je me trouvai assez près de la terre pour distinguer le
+ressac qui se jetait sur les rochers. Mon ardent désir de gagner la
+terre me fit commettre l'imprudence de laisser marcher mon bateau sans
+le diriger le long du rivage, ainsi que j'aurais dû le faire, afin de
+chercher une descente ou une berge, et d'éviter, par cette précaution,
+les rochers ou les bancs de sable.</p>
+
+<p>Je continuai donc étourdiment ma course, et j'atteignis un endroit où
+le ressac était d'une prodigieuse hauteur.<span class="pagenum"><a id="Page_202">[202]</a></span> Tout d'un coup je me
+trouvai encaissé entre des rochers au-dessus desquels les vagues se
+précipitaient avec violence et sans trêve. Dans mon empressement à
+fuir les dangers de la mer, je me jetai entre des rochers où je
+pouvais trouver une mort plus douloureuse encore.</p>
+
+<p>Les mouettes volaient au-dessus de moi en jetant de hauts cris, et ma
+petite barque, presque ensevelie dans l'écume, était jetée, tournée de
+tous les côtés, et si pleine d'eau, que je ne savais plus si j'étais
+dans le bateau ou dans la mer.</p>
+
+<p>Bientôt ma barque fut emportée par une haute lame contre un des rochers;
+je me vis perdu, mais la lame ne se brisa pas, elle rebondit en arrière
+en me ballottant comme un jouet. Le cri des mouettes, le bruit des
+vents, le sonore murmure des vagues, faisaient entendre un si
+étourdissant concert, que ma tête vacillait, étourdie, sur mes épaules
+inondées par l'écume des vagues. L'espace qui me séparait du rivage
+était aussi blanc et aussi écumeux que du lait en ébullition. Ce rivage
+était proche, et je n'avais cependant aucun espoir de l'atteindre. Tout
+d'un coup, une lame furieuse balaya devant elle mon frêle esquif.</p>
+
+<p>Nageur intrépide, je me dirigeai rapidement vers la terre, mais les
+vagues me prirent, et je me trouvai porté par elles si près des
+rochers, qu'il m'eût été facile de les toucher avec les mains. De là,
+je fus emporté plus loin; comme les démons du mal, ces lames furieuses
+semblaient se jouer de mes suprêmes efforts. Enfin, épuisé de fatigue,
+ensanglanté par les blessures que j'avais<span class="pagenum"><a id="Page_203">[203]</a></span> reçues en me heurtant
+contre les rochers, je sentis que je coulais à fond.</p>
+
+<p>Je dois vous dire, monsieur, que la mort par la submersion n'est point
+aussi douloureuse qu'on veut bien le dire; il faut peut-être attribuer
+mes paroles et le sentiment qui me remplit alors le c&oelig;ur plutôt de
+joie que de tristesse à l'ennui mortel qui m'accablait depuis quelques
+jours, à la désolante perspective d'une vie d'abandon et d'insupportable
+misère. Toujours est-il qu'une ineffable sensation de bien-être inonda
+mon corps quand l'eau l'enveloppa comme un linceul mortuaire. Je me
+souviens cependant que je me débattis mécaniquement ou convulsivement;
+que je recommandai mon âme à Dieu, puis que j'éprouvai une sensation
+d'angoisse comme si mon c&oelig;ur eut éclaté dans ma poitrine; puis,
+enfin, je perdis entièrement connaissance.»</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXVII</h2>
+
+
+<p>L'étranger suspendit pendant quelques instants le cours de sa narration,
+puis, lorsqu'il eut achevé d'utiliser ce laps de temps en vidant le
+contenu de son verre et en remplissant le bassin de sa pipe, il me dit
+d'un air moitié grave, moitié souriant:</p>
+
+<p>«&mdash;Je<span class="pagenum"><a id="Page_204">[204]</a></span> n'étais pas mort, monsieur, mais je n'avais ni plus de
+force ni plus de connaissance qu'un cadavre. Combien de temps suis-je
+resté dans la mer, ballotté à droite et à gauche par les vagues
+bondissantes, je l'ignore.</p>
+
+<p>La première sensation que je ressentis, et dont je me rappelle
+très-faiblement la douleur, car elle prend dans mon esprit la forme d'un
+rêve, fut une suffocation. Il me semblait&mdash;car j'étais incapable de me
+rendre compte de ce qui se passait en moi et autour de moi&mdash;qu'on
+essayait malgré ma résistance, résistance morale et partant imaginaire,
+qu'on essayait, dis-je, de comprimer les élans de mes derniers efforts,
+et cela en enveloppant toute ma personne dans l'avalanche des eaux
+torrentielles qui tombaient des rochers. Le froid glacial de l'eau, le
+bruit sonore par lequel elle étouffait mes cris, me jetaient dans le
+désespoir d'une impuissance complète.</p>
+
+<p>Quand je repris un peu la connaissance des choses, j'aperçus autour de
+moi des personnages aux physionomies bizarres, à l'accoutrement plus
+bizarre encore. Plus surpris qu'effrayé, je les contemplai un instant;
+mais la faiblesse de mon corps dompta cette curiosité, et je refermai
+machinalement les yeux. Je souffrais, j'étais étourdi, malade et tout
+tremblant de froid. Les gens qui m'entouraient m'accablaient de
+pressantes questions, à en juger par la volubilité des paroles et par
+l'intérêt qu'exprimait la voix; mais le langage qui traduisait leurs
+sentiments m'était parfaitement inconnu. J'augurais bien de mes
+sauveurs, car les soins les plus attentifs<span class="pagenum"><a id="Page_205">[205]</a></span> m'étaient prodigués
+pour me rappeler à la vie.</p>
+
+<p>Je m'oublie, monsieur, en arrêtant mon récit et votre attention si
+bienveillante sur ces infimes détails, et qui n'avancent point la
+narration de mon histoire, puisqu'ils ne font que vous révéler les
+impressions d'un homme qui, par un miracle providentiel, a eu le bonheur
+d'échapper aux tourments d'une misérable mort.</p>
+
+<p>En ouvrant les yeux pour la seconde fois, je me vis couché sur des
+nattes et couvert d'étoffes de coton. Trois femmes presque nues,&mdash;mon
+premier regard les avaient vues habillées, et les bonnes créatures
+s'étaient dépouillées de leurs vêtements pour m'en couvrir,&mdash;me
+considéraient avec l'anxieuse attention de l'espoir.</p>
+
+<p>La figure, le cou et les bras de ces femmes étaient couverts de lignes
+noires, et des anneaux d'or, des cercles du même métal entouraient leurs
+poignets ainsi que le bas de leurs jambes.</p>
+
+<p>Jeunes et presque blanches, ces femmes eussent été très-belles, si le
+tatouage étrange qui rayait leur peau n'en eût pas voilé l'éclat et la
+fraîcheur.</p>
+
+<p>Après avoir essayé de me soulever, j'adressai à mon tour quelques
+questions aux jeunes sauvages; le son de ma voix et le langage qu'elle
+exprimait leur firent jeter des cris de surprise ou d'effroi.</p>
+
+<p>La parole étant inutile entre nous, j'eus recours aux signes, et leur
+fis comprendre, non sans peine, que je mourais de faim.</p>
+
+<p>Toutes les trois coururent à la recherche d'un aliment réparateur, et
+bientôt leurs mains mignonnes mirent entre les miennes une abondante
+moisson de fruits<span class="pagenum"><a id="Page_206">[206]</a></span> et de racines. Je dévorais tout, et les
+pauvres filles ouvrirent de grands yeux effrayés en considérant la
+voracité avec laquelle je faisais disparaître le frugal repas.</p>
+
+<p>Quand la faim qui me dévorait les entrailles fut entièrement satisfaite,
+je songeai non à découvrir par quels moyens j'avais échappé à la mort,
+chose impossible par l'interrogation, mais à savoir dans quel endroit je
+me trouvais.</p>
+
+<p>La natte qui me servait de lit était posée sur le bord d'une petite
+rivière calme et transparente; mais, à côté du calme enchanteur de cette
+eau limpide, se faisait entendre le bruit du ressac, et ce bruit
+sinistre me fit vivement tressaillir. Je ne pouvais voir cependant
+l'endroit où il se produisait, car de hauts rochers se trouvaient placés
+entre la mer et moi.</p>
+
+<p>J'appris plus tard de quelle manière j'avais échappé à la fureur des
+vagues. Un fort tournant m'avait emporté dans ses innombrables détours
+jusqu'à l'embouchure de cette petite rivière, qui, aussi calme qu'un lac
+et protégée contre les vents par un rempart de rochers, n'était pas
+visible sur la mer, quoiqu'elle y versât ses eaux, dont elle prenait la
+source dans des jungles.</p>
+
+<p>Trois jeunes filles qui traversaient cette rivière en canot, pour y
+faire une pêche de poissons, avaient aperçu mon corps à la surface de
+l'eau.</p>
+
+<p>Courageuses et bonnes, les pauvres enfants, quoique effrayées et
+surprises, avaient réuni toutes leurs forces pour me traîner jusqu'au
+rivage.</p>
+
+<p>Pendant<span class="pagenum"><a id="Page_207">[207]</a></span> quelques heures les pêcheuses m'avaient cru mort;
+néanmoins, après avoir allumé du feu, elles m'avaient frictionné et
+enfin rendu à la vie.</p>
+
+<p>Maintenant, monsieur, je vais vous parler du lendemain de ce mémorable
+jour, car toute la nuit je restai sans force, couché sur ma natte, et
+attentivement veillé par mes jeunes protectrices.</p>
+
+<p>Le lendemain donc, assez fort pour me lever, je pus m'établir dans le
+canot. J'avoue qu'une vive répugnance me fit reculer de quelques pas
+lorsque mes compagnes me montrèrent la rivière. J'obéis cependant à
+leurs désirs, et, comme je l'ai déjà dit, je m'établis au fond de la
+petite barque.</p>
+
+<p>Quand nous eûmes quitté le lac formé par la rivière et entouré de
+rochers, de cocotiers et de mousse jaune, nous suivîmes le cours de
+l'eau en remontant vers la source.</p>
+
+<p>Cette rivière, semblable à un miroir limpide, glissait entre deux rives
+si épaissement fournies de bambous et d'arbres fruitiers, que par
+moments l'enchevêtrement des branches formait sur nos têtes un dôme
+impénétrable même pour les rayons du soleil. Sur quelques-uns de ces
+arbres, si luxurieusement développés, pendaient en grappes et comme des
+fruits animés de petits singes noirs pas plus gros qu'une pomme.</p>
+
+<p>L'odeur aromatique des arbres et des fleurs, les bienveillants et doux
+regards des jeunes filles qui m'accompagnaient, furent de si puissants
+remèdes, que les dernières traces de mon mal s'effacèrent
+non-seulement<span class="pagenum"><a id="Page_208">[208]</a></span> de mon corps, mais encore de mon souvenir. La
+rivière faisait, de droite à gauche et de gauche à droite, une
+infinité de détours, et par moments elle devenait tellement étroite,
+que deux barques de front eussent été incapables de marcher.</p>
+
+<p>Dans plusieurs endroits, l'eau avait franchi le rivage, s'y était
+divisée en petits cours d'eau, et cet arrosement naturel se révélait au
+regard par la fraîcheur des arbres, au feuillage d'un vert d'émeraude,
+et par la croissance extraordinaire de la végétation.</p>
+
+<p>Après deux heures de promenade, car la lenteur de notre marche
+ressemblait fort peu à un voyage, nous atteignîmes un large filet d'eau.
+Mes compagnes dirigèrent leur barque dans ce ruisseau, presque aussi
+profond que la rivière, et m'engagèrent à débarquer. J'obéis avec
+empressement; mais la végétation était si épaisse, l'herbe qui couvrait
+la terre paraissait tellement vierge de tout contact, que je n'y pus
+découvrir aucun sentier.</p>
+
+<p>Mon embarras fit rire mes protectrices, et d'un signe elles m'invitèrent
+à les suivre.</p>
+
+<p>Après avoir suivi pendant quelques minutes la partie la moins profonde
+du ruisseau, nous arrivâmes à un sentier qui en côtoyait les bords.</p>
+
+<p>Au bout de ce sentier, et au milieu d'un bouquet de grands arbres tout à
+fait débarrassés de taillis, je vis une multitude de petites huttes
+construites en bois et couvertes en feuilles. Trois de ces huttes
+étaient réunies dans un même espace et semblaient appartenir à un seul
+propriétaire.</p>
+
+<p>Ce<span class="pagenum"><a id="Page_209">[209]</a></span> fut vers ce groupe que mes conductrices me conduisirent. Quand
+elles m'eurent fait entrer dans la plus grande de ces cabines,
+entourées d'une haie de poiriers épineux, elles frappèrent leurs mains
+l'une contre l'autre.</p>
+
+<p>À cet appel répondit une apparition de vieilles femmes, de jeunes filles
+et d'enfants demi-nus; tout ce monde fit entendre des cris de joie, des
+acclamations de surprise, questionna mes amies, m'examina curieusement,
+et finit enfin par toucher mes cheveux, mes mains, mes pieds, en
+demandant le récit de mon histoire. Averties par la rumeur, les matrones
+du village accoururent avec un empressement qui donnait à leur marche
+pesante une sorte de légèreté; elles m'entourèrent et me considérèrent
+en jetant des cris de ravissement.</p>
+
+<p>La curiosité bien satisfaite me laissa enfin un peu de liberté, et mes
+hôtesses profitèrent de ce repos pour placer devant moi des viandes
+rôties, des fruits, du maïs et du riz.</p>
+
+<p>Une chose qui m'étonna singulièrement le jour de mon installation au
+milieu de cette peuplade fut l'absence des hommes. Je n'en vis pas un
+seul, à l'exception de trois ou quatre vieillards.</p>
+
+<p>&mdash;La nuit s'avance, me dit tout à coup le capitaine; j'abuse de
+votre bonté, monsieur, et je dois autant que possible abréger le récit
+d'une vie qui me paraît avoir eu hier son premier jour, tant elle est
+vide d'accidents.&mdash;Je trouvai donc un asile dans le domaine des
+êtres les plus bienveillants et les plus naïfs du monde, et<span class="pagenum"><a id="Page_210">[210]</a></span>
+j'appris plus tard que j'étais arrivé dans le pays quelques jours
+après le départ du roi et de ses sujets, qui faisaient ensemble une
+grande chasse autour de l'île. Ces chasses avaient lieu deux fois par
+an.</p>
+
+<p>Les jeunes femmes à la bonté desquelles je devais la vie étaient les
+filles du roi.</p>
+
+<p>À la nuit tombante, je fis comprendre à mes hôtesses que je désirais
+dormir. La jeune fille à laquelle j'adressai la demande d'un lit de
+repos disposa promptement dans un coin de la hutte un tapis de roseaux
+et de nattes, causa pendant quelques minutes avec ses s&oelig;urs, et,
+lorsqu'elles m'eurent conduit toutes les trois vers ma couche, je fus
+tout surpris de voir que l'aînée venait prendre place auprès de moi.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! m'écriai-je en riant; mais mon intempestive gaieté ne plut pas
+au Zaoo anglais, car il dit d'un ton froid:</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, mon hôtesse accomplissait la loi de ses pères: la fille
+aînée d'une maison partage, si elle n'est pas mariée, la couche de
+l'étranger recueilli.</p>
+
+<p>&mdash;Continuez, mon cher capitaine, je trouve cette habitude charmante, et
+mon hilarité n'exprime que ma joie; en vérité, je désire de tout mon
+c&oelig;ur que cette admirable coutume devienne universelle.</p>
+
+<p>«&mdash;Le lendemain, reprit le narrateur, cette jeune fille fut déclarée ma
+femme.»</p>
+
+<p>&mdash;Diable! pensai-je, c'est autre chose, et je pris un air grave.</p>
+
+<p>«&mdash;Quand le roi reparut dans ses domaines, accompagné<span class="pagenum"><a id="Page_211">[211]</a></span> de sa suite, il
+fut joyeusement surpris, et me traita en fils bien-aimé.</p>
+
+<p>Je m'habituai peu à peu aux m&oelig;urs douces et naïves de ce peuple
+primitif. J'appris à parler la langue qui lui était familière, et je
+fus, en peu de temps, aussi aimé et aussi respecté que le roi lui-même.</p>
+
+<p>Porté par mes goûts, dès ma plus tendre enfance, vers tout ce qui a
+rapport à la construction des navires, il me fut très-agréable
+d'utiliser mon savoir en le mettant au service du chef de ce petit État.</p>
+
+<p>Le bon vieillard conçut alors pour moi une amitié si tendre, une
+reconnaissance si profonde, qu'à la prière de ses deux filles, mes
+belles-s&oelig;urs, il consentit à me les donner pour femmes. À ce don il
+ajouta une hutte spacieuse, dans laquelle je pus m'établir avec ma
+nouvelle famille; mais le roi supportait mal cette apparente séparation,
+et m'appelait auprès de lui à chaque heure du jour.</p>
+
+<p>Comme vous le voyez, monsieur, j'ai perdu tout vestige de civilisation,
+ou, pour mieux dire, je suis véritablement un natif de l'île.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous oubliez de me dire, capitaine, pour quel port vous êtes destiné.</p>
+
+<p>&mdash;Votre remarque est fort juste, monsieur, et je ne connais aucune
+raison qui puisse m'empêcher de vous le dire. Depuis deux ou trois ans,
+plusieurs vaisseaux appartenant aux Espagnols et aux Hollandais ont
+touché à notre île, et, non contents de ravager, de piller nos côtes,
+ils ont saisi, pour en faire des esclaves, plusieurs peuples sans
+défense.</p>
+
+<p>Ces<span class="pagenum"><a id="Page_212">[212]</a></span> vaisseaux sont venus des îles Philippines. Je vais donc,
+monsieur, solliciter l'assistance du gouvernement anglais, acheter des
+armes et des munitions pour soutenir l'assaut s'ils reviennent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher capitaine, l'achat des armes et des munitions est très-utile,
+mais la pensée et le fait d'adresser à la Compagnie une pétition pour
+lui demander un secours personnel sont choses absurdes et infaisables.
+Qu'avez-vous fait pour intéresser la Compagnie au sort de ces peuplades?
+ou plutôt que pouvez-vous lui donner? L'intérêt seul guide ses
+démarches, et, dans celui de l'humanité, elle ne fera absolument rien.</p>
+
+<p>&mdash;Je puis enrichir la Compagnie, monsieur; je connais un banc de perles
+d'une incommensurable valeur, et nulle personne au monde, excepté moi,
+ne sait dans quel coin de la mer gît ce trésor.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! m'écriai-je en posant ma main sur les lèvres du
+capitaine, ne parlez de ce secret à personne, si vous ne voulez pas
+perdre votre île, et la perdre à tout jamais. Écoutez le bon conseil
+d'un ami, d'un frère, d'un compatriote. Ramassez vos perles en cachette,
+échangez-les pour des armes, ou, si ce mode de commerce ne vous sourit
+pas, laissez ces grains précieux où ils se trouvent.</p>
+
+<p>Je ne sais si le brave Anglais a gardé le silence, mais je sais bien que
+je n'ai pas trahi son admirable confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, reprit le capitaine, il faut que j'aille à Calcutta; j'ai
+l'espoir d'y apprendre quelques nouvelles<span class="pagenum"><a id="Page_213">[213]</a></span> de ma famille, et je désire
+l'informer de mon sort, et lui faire savoir qu'en tout point il est
+parfaitement heureux. Je ne rentrerai jamais en Europe, non-seulement
+parce que j'ai des femmes et des enfants, mais parce que je suis si aimé
+de ce pauvre peuple, que mon départ serait le témoignage de la plus
+odieuse ingratitude; outre cela, il est impossible que je reparaisse
+dans ma patrie tatoué comme un sauvage, et tout à fait sauvage par mes
+goûts, mes m&oelig;urs, mes habitudes.</p>
+
+<p>Ces signes, qui vous paraissent si étranges, monsieur, servent ici à me
+faire respecter, car ils montrent que je suis fils de roi. À Londres,
+ils seraient la risée du peuple, le bonheur des gamins, et je serais
+suivi et pourchassé, dans ma ville natale, comme une bête fauve échappée
+de sa cage.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXVIII</h2>
+
+
+<p>&mdash;Mais, au nom du vieux Neptune! mon cher capitaine, dites-moi, de
+grâce, où vous avez trouvé cet antique vaisseau; ou bien encore, est-ce
+le banc d'huîtres remplies de perles que vous avez mis à flot?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous le dire, monsieur. Il y a dix-huit mois, je fis un
+voyage autour de la partie de l'île au sud-est,<span class="pagenum"><a id="Page_214">[214]</a></span> et ce fut
+pendant ce voyage que je trouvai ce vaisseau sans mâts, poussé vers la
+terre par la seule force du vent. Je l'approchai, et, ne voyant
+personne sur le pont, j'en franchis les bords.</p>
+
+<p>En ouvrant les écoutilles pour descendre dans l'intérieur du vaisseau,
+je sentis l'horrible exhalaison qui se répand hors des corps putréfiés,
+et nous en trouvâmes un grand nombre jetés pêle-mêle les uns sur les
+autres, et dans un désordre difficile à décrire. Quelques vestiges de
+vêtements en lambeaux, de coiffures à demi pourries, nous firent
+supposer que les corps étaient ceux d'un équipage arabe ou lascar, et
+peut-être un mélange de ces deux nations. Un énorme chat et quelques
+rats d'eau d'une monstrueuse grosseur déchiraient et mangeaient les
+corps, dont l'odeur était renversante.</p>
+
+<p>Mes gens me dirent,&mdash;et je crus en leurs paroles,&mdash;que ce bâtiment était
+un vaisseau du pays, attaqué par des pirates, qui, non contents de
+piller le pauvre navire, en avaient massacré l'équipage.</p>
+
+<p>Nous touâmes le vaisseau dans le petit port de l'île, après l'avoir
+nettoyé et arrangé autant qu'il nous fût possible de le faire. J'ai
+travaillé pendant toute une année pour réparer les nombreuses avaries de
+ce pauvre naufragé, et vous voyez, monsieur, que mes soins et ma bonne
+volonté ont produit peu de chose. Mais je n'avais ni outils convenables,
+ni fer, ni cordages, ni goudron, et je manquais encore de canevas,
+d'ancre et de câbles.</p>
+
+<p>Je suis donc maintenant fort embarrassé, monsieur, car<span class="pagenum"><a id="Page_215">[215]</a></span> je ne
+sais si je dois continuer ma course ou obéir à la voix de la raison,
+qui me dit de regagner mon île; votre bienveillance m'encourage et
+m'enhardit à vous demander un conseil. Monsieur, que dois-je faire?
+Quel parti dois-je prendre?</p>
+
+<p>Je pressai affectueusement les mains du capitaine, et je lui dis d'un
+ton amical:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne puis vous donner de conseils, mon ami; mais quelque parti que
+vous preniez, je ferai tout ce qui dépendra de moi pour qu'il soit le
+plus utile et le plus favorable à vos intérêts. Nous causerons de cela
+demain, car la nuit s'avance, et il faut que je retourne au schooner.</p>
+
+<p>Dès que le jour parut, je me fis conduire sur le vaisseau de mon
+compatriote, accompagné, dans cette seconde visite, par un charpentier
+et par le bosseman; ils devaient m'aider à examiner le vaisseau, afin de
+savoir s'il était possible de le mettre en mer.</p>
+
+<p>Le résultat de nos observations ne fut pas tout à fait défavorable au
+vaisseau. Le prince de Zaoo m'expliqua une fois encore les obligations
+qui le contraignaient à visiter un port européen pour y faire achat
+d'armes, de munitions et d'une quantité d'articles différents dont il
+avait besoin.</p>
+
+<p>Le vaisseau pouvait marcher. Je conseillai donc à Son Altesse de diriger
+sa course, avec les brises de la terre, le long de la côte de Malabar et
+de toucher à Poulo Pinang, où son vaisseau serait réparé et mis en état
+de tenir la mer; de là, je l'engageai à se rendre au Bengale pour y
+acheter les objets dont il avait besoin.</p>
+
+<p>L'itinéraire<span class="pagenum"><a id="Page_216">[216]</a></span> de ce petit voyage une fois arrêté, nous prîmes un verre de
+grog, et le capitaine répondit aux questions que je lui adressai sur la
+position, la beauté et la grandeur de son île.</p>
+
+<p>&mdash;Très-petite et très-basse, me dit-il, cette île est coupée en deux par
+une montagne, et les natifs prétendent que, si on doit en croire la
+tradition, cette montagne était autrefois toujours enflammée, ce qui
+ferait supposer, ajouta le prince, que l'île était un volcan sorti du
+fond de la mer, et élargi par du corail vivant; et vous connaissez,
+monsieur, la rapidité merveilleuse de la végétation de ce climat. Les
+natifs ajoutent que le village où demeure le roi était entouré par les
+eaux de la mer et par les coquillages qu'on trouve en creusant la terre.
+On peut croire à cette opinion, car elle est presque fondée sur des
+preuves.</p>
+
+<p>L'île entière est maintenant couverte de bois touffus et de forêts
+impénétrables, à l'exception toutefois du sommet de la montagne et de
+certaines places qui avoisinent les rivières et les golfes, mais cela
+parce qu'elles ont été éclaircies par les naturels, qui désiraient y
+construire leurs habitations. Nous avons dans l'île des sangliers, des
+chèvres, des daims, des singes, de la volaille. On y trouve aussi des
+racines bonnes à manger, et une grande variété d'herbes potagères, des
+mangoustans, des plantins, des noix de coco, et bien d'autres fruits.
+Ajoutez à cela que les côtes de la mer nous fournissent des
+coquillages et du poisson. La Providence est si généreuse en notre
+faveur, que la prodigalité de ces dons nous laisse peu d'inquiétude
+pour<span class="pagenum"><a id="Page_217">[217]</a></span> nos besoins matériels. La pêche et la chasse sont nos
+uniques travaux.</p>
+
+<p>Assez sages pour se contenter de ce qu'ils ont, les habitants de l'île
+n'usent pas leurs forces pour acquérir un superflu inutile. L'excès de
+travail rend amer au goût le fruit forcément arraché à la terre, aussi
+ne lui demandent-ils que les choses qu'elle veut bien donner.</p>
+
+<p>Les femmes veillent avec soin à l'intérieur de leurs maisons.</p>
+
+<p>Notre peuple, répandu dans l'île, habite de petits villages, gouvernés
+par leurs propres lois, qui sont simples, justes et concises. Un grand
+conseil est tenu deux fois par an, les rois y assistent, entendent les
+plaintes, et jugent les différends.</p>
+
+<p>Les femmes sont entièrement libres. Chacune d'elles peut épouser l'homme
+de son choix et rentrer dans sa famille si, maltraitée par son mari,
+elle désire s'en séparer.</p>
+
+<p>Avant le mariage, le commerce entre personnes de différents sexes est
+toléré; mais, quand on est marié, une telle liberté attirerait sur les
+deux parties le déshonneur, et, de plus, le mépris de la société. La
+polygamie est permise, quoique les chefs seuls aient la permission
+d'avoir plus de deux femmes.</p>
+
+<p>Comme chaque femme est obligée de faire l'ouvrage de sa maison, non
+seulement elle est contente que son mari prenne une autre femme, mais
+généralement elle la lui procure elle-même, soit une s&oelig;ur favorite,
+soit une amie, car il n'y a parmi elles ni servantes, ni esclaves.</p>
+
+<p>Les<span class="pagenum"><a id="Page_218">[218]</a></span> femmes sont bien faites, agréables et très-attachées à leurs
+familles; propres en leur personne, elles sont vêtues d'habits faits
+de l'écorce d'un arbre, et cette écorce, qui est douce et durable, se
+teint très-facilement et de toutes les couleurs.</p>
+
+<p>Nos maisons sont élevées sur un étage de bambous, et la partie
+inférieure sert de magasin de provisions. Le tabac que vous fumez croît
+dans l'île; tout le peuple s'en sert. Les natifs fabriquent leurs pipes
+de bois avec une sorte de jasmin rampant, et cela en forçant la moelle à
+sortir de la tige, lorsque celle-ci est verte; le bassin de la pipe se
+fait avec un bois brûlé extrêmement dur. Ils font eux-mêmes leurs
+éperons et leurs couteaux, et les manches de ces derniers sont ornés de
+sculptures.</p>
+
+<p>Il y a une remarquable diversité dans les traits et dans le teint du
+peuple.</p>
+
+<p>Il y a eu autrefois quelques relations commerciales par échanges (car la
+monnaie est inconnue) avec de petits vaisseaux de Bornéo, qui
+apportaient du fer, des haches, du fil de métal, de solides vêtements,
+de l'airain et de vieux mousquets, et qui recevaient en échange une
+variété de gommes, de résines, de noix de coco, de l'huile et du bois de
+sandal; mais les abords de l'île sont dangereux à cause des courants et
+des immenses récifs de corail sur lesquels la mer se brise constamment.
+Il n'y a qu'un port, encore est-il très-petit et très-peu sûr.</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une religion, capitaine, et en quoi consiste-t-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Nous<span class="pagenum"><a id="Page_219">[219]</a></span> avons nos superstitions, monsieur; mais nous n'avons
+pas de prêtres. Nos chefs président les cérémonies particulières,
+chantent les prières et offrent des sacrifices aux mauvais esprits.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon cher prince, quelle est leur foi?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! elle est fondée sur le même principe que la vôtre, une croyance
+dans le bon esprit qui est sur la terre, et dans le mauvais esprit qui
+est dessous.</p>
+
+<p>Le prince de Zaoo avait approvisionné son vaisseau de viande de daim et
+de chèvre coupée en tranches de l'épaisseur d'une côtelette, de poissons
+trempés dans l'eau salée et séchés au soleil, et, de plus, d'un grand
+nombre de noix de coco, d'une réserve d'arrack fait de la séve fermentée
+de l'arbre, avec melons, citrons, oignons, et une extraordinaire
+quantité de tabac en feuilles menues, mais d'un excellent parfum.</p>
+
+<p>Le capitaine me donna une charge de tabac et une de ses pipes. J'ai
+conservé et je conserve encore cette dernière comme un précieux souvenir
+de cet être étrange. Des figures grotesques et sauvages d'animaux
+inconnus sont profondément ciselées sur cette pipe.</p>
+
+<p>Pendant la journée, une de ses femmes accoucha d'un prince, et, à ma
+grande surprise, elle parut sur le pont, avec l'intention de prendre un
+bain dans la mer.</p>
+
+<p>Ayant déjà employé plus de temps qu'il ne m'était possible à tenir
+compagnie au capitaine, je songeai à quitter définitivement son bord; je
+lui fis cadeau d'une carte marine, d'une boussole, de quelques
+bouteilles d'eau-de-vie et d'un sac de biscuit.</p>
+
+<p>Le<span class="pagenum"><a id="Page_220">[220]</a></span> bon capitaine m'accabla de remercîments et me contraignit à
+accepter une petite bourse de perles. Je lui promis de visiter son île
+à mon premier loisir, et, après nous être cordialement embrassés, nous
+fîmes voile chacun de notre côté.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXIX</h2>
+
+
+<p>Constamment à la recherche de quelque découverte, je ne laissais passer
+ni à la portée de mon regard ni à celle de ma voix les vaisseaux ou les
+embarcations du pays qui traversaient la mer. Je les arrêtais tous, les
+abordant lorsqu'ils en valaient la peine, ou les laissant continuer leur
+course si leur chargement ne tentait ni mes goûts, ni l'ambition de mon
+équipage.</p>
+
+<p>Un matin j'aperçus à notre droite, sous le vent, une jonque chinoise
+chassée hors de son chemin, à son retour de Bornéo. Cette jonque
+glissait et flottait si légèrement sur l'eau, qu'elle ressemblait tout
+à fait à une caisse de thé. Elle avait le fond de sa carène et les
+côtés du haut bord peints de décorations représentant des<span class="pagenum"><a id="Page_221">[221]</a></span>
+dragons verts et jaunes. Les mâts, au nombre de six, étaient de
+bambou. Une double galerie, ornée de la proue à la poupe, haute comme
+un grand mât de hune, portait six cents tonneaux. L'intérieur de cette
+galerie était un véritable bazar, et une grande foule l'encombrait.
+Chaque individu avait en sa possession une petite part de la galerie,
+et les parts étaient métamorphosées, là en magasins, ici en boutiques,
+plus loin en tentes.</p>
+
+<p>L'aspect général de cette jonque était tellement étrange, que je
+ressentis le plus vif désir de l'examiner dans ses détails.</p>
+
+<p>Tous les métiers y étaient pratiqués comme au milieu de la ville la plus
+active, depuis la forge du fer, jusqu'à la fabrication de la paille de
+riz. On s'y occupait encore de la sculpture des éventails d'ivoire, des
+broderies d'or sur mousseline, et même de la préparation des porcs gras,
+que l'on portait sur des bambous pour être vendus. Dans une cabine, un
+Tartare voluptueux et un Chinois au ventre arrondi se préparaient
+ensemble, et à l'aide d'un mélange de leurs provisions personnelles, à
+faire le plus grand des festins.</p>
+
+<p>Devant un brasier ardent rôtissait un superbe chien farci de curcuma, de
+riz, de gousses d'ail, et lardé avec des tranches de porc. À ce rôti,
+d'un choix si bizarre pour un Européen, était joint le délectable et
+célèbre colimaçon de mer ou nid d'hirondelle marine, les nageoires d'un
+requin cuites à l'étouffée dans une gelée d'&oelig;ufs. Un immense bol
+chinois, plein de punch, était<span class="pagenum"><a id="Page_222">[222]</a></span> au centre de la table, et un jeune
+garçon était chargé d'agiter, avec une cuiller, le contenu de ce bol.</p>
+
+<p>De ma vie je n'avais vu de pareils gourmands, et ils maniaient leurs
+fourchettes avec la même dextérité qu'apporte un jongleur à faire passer
+d'une main dans l'autre les objets à l'aide desquels il donne les
+preuves de son adresse.</p>
+
+<p>Les petits yeux noirs du Chinois étincelaient de plaisir, et le Tartare,
+qui avait une bouche aussi grande que l'écoutille d'un vaisseau,
+paraissait avoir tout autant d'arrimage.</p>
+
+<p>Quand j'eus appris que les deux gloutons étaient les principaux
+marchands du bord, et partant les personnages les plus remarquables, je
+me fis annoncer auprès d'eux. Mais, pareils aux immondes pourceaux qui
+s'absorbent entièrement dans la dégustation de la nourriture étalée
+devant eux, ils refusèrent de m'écouter, ne voulant pas même, par une
+seconde d'attention, détourner leur regard et leur esprit de la table à
+laquelle ils étaient presque cramponnés.</p>
+
+<p>Par mon ordre, un matelot m'introduisit dans la cabine, et dit au
+propriétaire tartare que je désirais lui parler.</p>
+
+<p>Le Tartare grogna une incompréhensible réponse, et sa main, salie par la
+graisse, plaça une poignée de riz sur un coin de la table, l'étendit
+avec ses doigts, et, après avoir ajouté au riz quelques morceaux de lard
+et cinq ou six &oelig;ufs, il me fit signe de m'asseoir et de manger.</p>
+
+<p>Cette<span class="pagenum"><a id="Page_223">[223]</a></span> offre dégoûtante me souleva le c&oelig;ur; je fis un signe
+de refus, et, laissant ces brutes malpropres à leur trivial plaisir,
+je me rendis dans la cabine du capitaine, cabine bâtie près du
+gouvernail.</p>
+
+<p>Étendu sur une natte, le capitaine fumait de l'opium à travers un
+roseau, et, en regardant attentivement la carte et la boussole, il
+chantait d'une voix traînante:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hié! Hooé! Hié! Chée!</i>»</p>
+
+<p>J'adressai vainement à ce personnage une foule de questions, et je fus
+enfin forcé de comprendre que pour obtenir une réponse, il serait aussi
+raisonnable d'interroger le timon.</p>
+
+<p>D'un côté, un rêveur abruti; de l'autre, deux hommes stupéfiés par la
+double ivresse de la bonne chère et du punch. Nullité complète d'un côté
+aussi bien que de l'autre.</p>
+
+<p>Je pris vivement la résolution de me servir moi-même. En conséquence, je
+hélai le schooner en lui donnant l'ordre de m'envoyer une bonne partie
+de l'équipage.</p>
+
+<p>Mes gens arrivés, nous commençâmes une perquisition générale. Chaque
+cabine fut visitée, et tout à coup, au milieu de mes recherches, mes
+oreilles furent frappées par un bruit, par un caquetage tellement
+assourdissant, que, de mémoire d'homme, il ne s'en était jamais
+entendu un pareil. Ajoutez à cela les mille évolutions, les allées et
+venues, les tours d'adresse des singes, des perroquets, des kakatoës,
+des canards, des cochons<span class="pagenum"><a id="Page_224">[224]</a></span> et de divers autres bêtes et oiseaux
+qu'on voyait par centaines dans cette arche de Mackow.</p>
+
+<p>La consternation et la terreur répandues parmi la foule bigarrée de
+l'équipage ne peuvent se décrire: elles étaient délirantes. On n'aurait
+jamais pu croire qu'un vaisseau placé sous le pavillon sacré de
+l'empereur de l'univers, le roi des rois, le soleil de Dieu qui éclaire
+le monde, le père et la mère des hommes, pût, et dans ses propres mers,
+être aussi mal gouverné.</p>
+
+<p>Le premier instant de stupeur passé, l'équipage s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Qui êtes vous? Depuis quand êtes-vous là? Que faites-vous ici?</p>
+
+<p>Toutes ces questions étaient faites sans qu'un regard daignât apercevoir
+le schooner, dont les bords bas et noirs, tandis qu'il était en travers
+de la poupe de la jonque, semblaient appartenir à un simple bac ou à un
+serpent d'eau. Quand les Chinois découvrirent mon vaisseau, ils parurent
+fort surpris qu'une troupe si nombreuse et si bien armée fût sortie d'un
+bâtiment à l'apparence tellement insignifiante, que sa carène sortait à
+peine des eaux.</p>
+
+<p>En voyant transporter ses ballots de soieries dans nos bateaux, un
+marchand de Hong nous offrit des foulards, en protestant contre la
+confiscation de ses marchandises, et cela sous le prétexte que nous ne
+saurions trouver de place pour les arrimer.</p>
+
+<p>Plus irrités que ce marchand, quelques Chinois se montrèrent<span class="pagenum"><a id="Page_225">[225]</a></span>
+réfractaires et appelèrent au secours pour défendre leur propriété. À
+cet appel répondirent des soldats tartares, et leur petite troupe,
+bien serrée, s'abritait sous la corpulence du gras et gourmand
+propriétaire, qui, la main armée de la carcasse du chien et suivi du
+Chinois, s'avançait à ma rencontre en soufflant et en crachant.</p>
+
+<p>Je saisis le Tartare par ses moustaches, et cela me fut facile, car
+elles pendaient jusqu'à ses genoux; de son côté, mon adversaire fit mine
+de me casser un mousquet sur la figure; mais son action ne fut qu'un
+insultant défi et non une véritable atteinte, car je lui fermai pour
+toujours la mâchoire d'un coup de pistolet. La balle entra dans la
+bouche du gros personnage. Comment aurait-elle pu faire autrement, cette
+bouche étant fendue d'une oreille à l'autre?</p>
+
+<p>L'homme tomba avec moins de grâce que César, mais comme un b&oelig;uf
+frappé à la tête par un coup de massue.</p>
+
+<p>Les Chinois ont autant d'antipathie pour le salpêtre (excepté dans les
+feux d'artifice) que les b&oelig;ufs de Hatspur et les seigneurs bien
+vêtus, et leur empereur, la lumière de l'univers, punit aussi
+sévèrement celui qui tue ses sujets qu'un propriétaire celui qui tue
+ses oiseaux.</p>
+
+<p>Un comte anglais me disait l'autre jour qu'il ne voyait pas de
+différence entre le meurtre d'un lièvre et le meurtre d'un homme, car
+il réclamait la même punition pour les deux cas. Cependant j'ai tué
+bien des lièvres<span class="pagenum"><a id="Page_226">[226]</a></span> sur les propriétés du Comte, et bien des hommes
+dans le temps de mes excursions au travers du globe.</p>
+
+<p>Mais revenons à la jonque.</p>
+
+<p>Une escarmouche fut livrée sur le pont, mais elle ne dura qu'une ou deux
+minutes; quelques flèches furent tirées et deux hommes tombèrent.</p>
+
+<p>Irrité de l'opposition que les Chinois tentaient de mettre à la
+réalisation de mes desseins, je ne ramassai point les objets de prix que
+j'avais convoités, je refusai l'argent qu'ils m'offrirent pour racheter
+leur cargaison, et je m'emparai de la jonque comme d'une proie légitime.</p>
+
+<p>Nous commençâmes alors un pillage régulier, et l'intérieur des magasins
+et des cabines fut entièrement dévalisé. Tout fut fouillé: coins
+obscurs, réduits discrets, coffres, boîtes, malles, et les ballots
+ouverts tombèrent sur le pont.</p>
+
+<p>La partie massive de la cargaison, qui consistait en camphre, bois de
+teinture, drogues, épices, fer, étain, fut abandonnée, mais les soies,
+le cuivre, une quantité considérable d'or en lingots, quelques diamants
+et des peaux de tigre devinrent notre propriété.</p>
+
+<p>En mémoire du vieux Louis, je mis de côté plusieurs sacs remplis de
+colimaçons de mer, car j'avais trouvé une prodigieuse quantité de ces
+précieux animaux dans la cabine du marchand tartare. Je n'oubliai pas
+de m'emparer des &oelig;ufs salés qui, avec du riz et de la graisse de
+porc, formait la première partie de l'approvisionnement<span class="pagenum"><a id="Page_227">[227]</a></span> de la
+jonque. Quelques milliers de ces &oelig;ufs me donnaient pour mes
+hommes une excellente et agréable nourriture.</p>
+
+<p>Les Chinois conservent les &oelig;ufs en les faisant simplement bouillir
+dans l'eau salée jusqu'à ce qu'ils soient durs: le sel pénètre à travers
+la coquille, et ils peuvent être gardés ainsi pendant de longues années.</p>
+
+<p>Le capitaine philosophe, dont la mission était de veiller à la
+navigation et au pilotage de la jonque, n'ayant rien à faire avec les
+hommes et la cargaison, continuait à aspirer paisiblement sa drogue
+narcotique.</p>
+
+<p>Son regard appesanti était encore fixé sur la boussole, et sa voix
+psalmodiait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hié! Hooé! Hié! Chée!</i></p>
+
+<p>Quoique je lui eusse demandé à plusieurs reprises et sur tous les tons
+s'il était attaché à sa natte, je n'avais pu obtenir pour toute réponse
+que cet éternel refrain:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hié! Hooé! Hié! Chée!</i></p>
+
+<p>Voyant l'inutilité de mes demandes, je dirigeai mon couteau sur la
+poitrine du capitaine; mais mon geste passa inaperçu, car les yeux du
+dormeur éveillé restèrent fixés sur la boussole. Je cassai le réservoir
+de sa pipe, et il continua à aspirer par le tuyau, en répétant:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hié! Hooé! Hié! Chée!</i></p>
+
+<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_228">[228]</a></span> poussai le capitaine hors de sa cabine, et, passant à la
+poupe, je coupai les cordes du timon; la jonque glissa au gré des
+flots; mais j'entendis encore le capitaine chanter sur le même ton de
+calme indifférence:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Hié! Hooé! Hié! Chée!</i></p>
+
+<p>Nous avions fait une bonne capture; tout notre vaisseau était rempli de
+marchandises; nos hommes échangèrent leurs guenilles contre des chemises
+et des pantalons de soie aux couleurs variées, et cet accoutrement leur
+donnait plus de ressemblance avec des jockeys qu'avec des matelots.</p>
+
+<p>Quelques jours après, je fis sortir d'un ballot de pourpre, dans
+lequel elle s'était nichée, une nonchalante et belle truie chinoise,
+qui pensait peut-être que ce lit royal lui était acquis parce qu'il
+faisait partie de l'équipage, ou parce qu'il avait servi à la
+transporter à bord.</p>
+
+<p>J'eus aussi quelques armes curieuses, entre autres le mousquet qui,
+s'il avait obéi à la bienveillante intention de son maître, eût
+terminé ma carrière. Le canon, la platine et les montures de ce
+mousquet étaient profondément ciselés, des roses et des figurines d'or
+massif les couvraient. Je conserve ce mousquet, parce que sa vue me
+rappelle la circonstance qui l'a mis en ma possession. Sans l'intérêt
+du souvenir que j'y attache, il aurait, comme tant d'autres objets,
+été éloigné de moi, et par le temps, dont l'immensité absorbe tout, et
+par la préoccupation de plus graves événements.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXX</h2>
+
+
+<p>Je<span class="pagenum"><a id="Page_229">[229]</a></span> me trouvai bientôt au sud-est de l'île de Bornéo; le moment de
+rencontrer de Ruyter était proche; je songeai donc à me diriger en
+toute hâte vers le lieu de notre rendez-vous, qui était un petit
+groupe d'îles situé tout près de Bornéo. Mais, au moment de gagner la
+vue de la terre, le vent s'abaissa tout à fait, et nous restâmes
+stationnaires pendant trois ou quatre jours. Cet arrêt me fut
+doublement fatal, car il retarda mon arrivée auprès de de Ruyter, et
+me fit perdre un de mes meilleurs hommes. Attaché par des cordes et
+suspendu au-dessus de la proue, sur laquelle il clouait un morceau de
+cuivre, cet homme jeta tout à coup un cri terrible. J'étais sur le
+pont: je courus vers la proue, et je vis un énorme requin dont la
+mâchoire monstrueuse s'était saisie de la jambe du matelot. Le monstre
+fouettait la mer à l'aide de sa longue queue, et il tiraillait sa
+victime en cherchant à l'entraîner avec lui. Une forte corde était
+attachée sous les aisselles de l'homme, qui<span class="pagenum"><a id="Page_230">[230]</a></span> se cramponnait aux
+chaînes en faisant de violents efforts pour échapper à la cruelle mort
+qui le menaçait. Quand il m'eut aperçu, il s'écria d'un ton
+lamentable:</p>
+
+<p>&mdash;Ô capitaine, capitaine, sauvez-moi!</p>
+
+<p>Je dis aux hommes accourus à l'appel désespéré de leur malheureux
+camarade d'apporter des harpons, des piques d'abordage, et de mettre à
+l'eau le bateau de poupe.</p>
+
+<p>Avec la promptitude des matelots, qui ne craignent rien quand ils voient
+un de leurs amis en danger, ils attaquèrent le monstre. Un frère du
+malheureux sauta dans la mer, armé d'un poignard. L'écume était rougie
+par le sang, car le vorace et cruel démon de la mer avait été blessé et
+harponné avant d'avoir lâché sa proie. Malheureusement la corde du
+harpon ne put résister au double effort de la lutte du requin et de la
+persistance des hommes: elle se brisa, et notre proie disparut dans la
+profondeur de la mer.</p>
+
+<p>Évanoui de douleur et d'épouvante, le pauvre matelot fut doucement posé
+sur le pont; sa jambe était mutilée d'une manière horrible, la chair du
+mollet était arrachée; elle pendait comme un bas, en laissant les os
+entièrement à découvert.</p>
+
+<p>J'avais, à bord du schooner, une espèce de chirurgien que Van
+Scolpvelt avait ramassé à l'île de France. C'était un paresseux, un
+ivrogne, mais il connaissait parfaitement son métier. Malgré les soins
+habiles du docteur, le blessé mourut. Cette perte était inévitable,
+car<span class="pagenum"><a id="Page_231">[231]</a></span> la gravité de la blessure dépassait l'art de la chirurgie.</p>
+
+<p>À bord d'un vaisseau, une mort inattendue produit toujours de profondes
+et douloureuses sensations; tous les hommes de l'équipage en souffrent.
+Ces sensations se traduisent chez les uns par un abattement moral qui
+vient de la crainte d'un pareil sort; chez les autres, par une sorte de
+superstition craintive. Les matelots sont aussi ignorants et ont aussi
+peu de rapport avec les gens instruits que les Arabes emprisonnés dans
+l'immensité du désert.</p>
+
+<p>Le matelot n'étudie que la mer, l'Arabe ne voit que ses landes
+sablonneuses, les vents et les étoiles. Semblable aux livres de magie,
+le caractère des éléments ne peut être déchiffré, et qui pourrait
+contempler les puissances mystérieuses du ciel et de la mer sans devenir
+superstitieux? Certainement ce n'est ni l'Arabe rêveur ni le matelot
+craintif, car la croyance de ces deux hommes dans la vérité des signes
+et des présages est aussi vieille que le sable et la mer. Cette
+superstition est donc générale; elle a été partagée par les marins de
+toutes les nations et de tous les cultes, depuis le grand Nelson, depuis
+même le capitan-pacha, commandant de la marine ottomane, jusqu'au
+corsaire mainotte et au rais arabe, qui assurent que c'est un terrible
+présage de malheur de commencer un voyage le vendredi. Cependant ce jour
+est celui du sabbat, du mosleum et de plus encore celui du crucifiement
+du Sauveur des hommes.</p>
+
+<p>J'avais<span class="pagenum"><a id="Page_232">[232]</a></span> commencé mon dernier voyage et quitté l'île de
+Poulo-Pinang pendant la matinée d'un de ces jours néfastes; et une
+chose digne de remarque, c'est que trois hommes de mon bord, et trois
+des meilleurs marins et des plus estimables par la grandeur de leur
+caractère, s'étaient montrés vivement peinés lorsque j'avais donné
+l'ordre de lever l'ancre. La moquerie insouciante avec laquelle
+j'accueillis l'expression de leurs superstitieuses craintes m'attira
+cette prophétique réponse:</p>
+
+<p>&mdash;Vous verrez, monsieur, vous verrez; nous ne sommes pas encore rentrés
+au port.</p>
+
+<p>Le malheureux dont j'avais à déplorer la perte était un de ces trois
+hommes, et le frère de cet infortuné mourut peu de temps après, et d'une
+manière aussi bizarre.</p>
+
+<p>Un jour que je me trouvais en panne à la hauteur de Bornéo, je quittai
+le schooner dans un bateau pour aller voir une petite baie située à
+l'embouchure d'une rivière. Quand j'eus visité la baie, nous suivîmes le
+courant de la rivière et nous jetâmes le grappin afin de dîner en repos.
+À la chute du jour, mes hommes se baignèrent. Le frère du mort, nageur
+de première force, engagea un Malais à lutter avec lui de vigueur et
+d'adresse; ils se jetèrent ensemble au milieu du courant et disparurent
+bientôt à nos regards. Cette disparition me parut si longue, que je
+commençai à m'en effrayer. Tout à coup, la noire tête de l'Indien se
+montra à la surface de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Sur<span class="pagenum"><a id="Page_233">[233]</a></span> mon âme, s'écria-t-il en aspirant l'air à pleins
+poumons, cet homme est le diable en personne, car il m'a vaincu.</p>
+
+<p>Le noir regagna le bateau, mais le marin ne revint pas. Notre anxiété
+fut terrible: tous les regards étaient tournés vers l'eau comme s'ils
+avaient eu la puissance d'en pénétrer le profond courant; mais le
+malheureux plongeur ne se montrait pas. Nous sondâmes la rivière, et
+j'employai à cette malheureuse recherche tous les moyens dont il m'était
+possible de disposer. Ils furent infructueux.</p>
+
+<p>La nuit nous obligea à regagner le schooner. La mort bizarre de ces deux
+frères produisit sur l'équipage une douloureuse impression. Quel
+obstacle avait arrêté ce pauvre garçon dans son retour vers nous?
+Était-ce la végétation touffue qui rampait dans le fond de la rivière,
+ou bien encore les branches d'un arbre l'avaient-elles entouré de leurs
+réseaux de mort? Je m'adressai vainement toutes ces questions, questions
+insolubles et dont le secret était entre les mains de Dieu. Quelques-uns
+de mes hommes pensèrent que le chagrin avait porté le pauvre matelot à
+chercher un refuge dans une mort volontaire.</p>
+
+<p>La fatale destinée de ces deux hommes nous attrista horriblement, et
+leur souvenir couvrit le schooner d'un voile de deuil.</p>
+
+<p>Nous reprîmes notre course en nous avançant avec lenteur le long de la
+côte du sud-est pour gagner le port où avait été fixé le rendez-vous
+avec de Ruyter. Le<span class="pagenum"><a id="Page_234">[234]</a></span> temps, extraordinairement clair et beau,
+était rafraîchi par de calmes et douces brises.</p>
+
+<p>Un soir, quelques minutes avant le coucher du soleil, de légères et
+diaphanes vapeurs commencèrent à envelopper les montagnes du côté de
+l'ouest. Au moment où le soleil disparut derrière ce voile de gaze, une
+barre de flamme s'élança le long du sommet des montagnes, s'entrelaça
+autour du sombre dôme de la cime la plus élevée et y resta pendant dix
+minutes, étincelante comme une couronne de rubis. La lune était d'un
+rouge sombre, la mer changea de couleur et devint extraordinairement
+calme et transparente. Je tressaillis en voyant les rochers, les
+poissons et les coquillages qu'elle renfermait dans son sein. Nous
+sondâmes, il y avait douze brasses d'eau. L'atmosphère était brûlante et
+lourde, et la flamme d'une chandelle allumée sur le pont s'élevait aussi
+claire que si elle avait été dans une caverne.</p>
+
+<p>Je donnai l'ordre de ferler les voiles, de laisser tomber l'ancre en
+attendant, pour la lever, le premier souffle du vent.</p>
+
+<p>&mdash;Mon brave, dis-je au second contre-maître, qui, avec les deux frères,
+s'était montré soucieux quand j'avais choisi un vendredi pour le jour de
+mon départ, maintenant que nous sommes amarrés, le charme fatal est
+détruit, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne sommes pas encore dans le port, monsieur, me répondit le marin
+d'un ton et d'un air pleins d'humeur.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXI</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_235">[235]</a></span>Le rivage qui se trouvait auprès de nous était excessivement bas:
+il ressemblait à un immense marais couvert de prodigieux roseaux qu'on
+voyait onduler çà et là sans que le moindre souffle du vent en agitât
+les hautes tiges. Ce marais était la demeure des sauvages éléphants,
+des tigres, des boas, et l'air pestilentiel qui s'en exhalait en
+rendait l'abord et même le voisinage extrêmement dangereux.</p>
+
+<p>Au milieu du profond silence de la nuit, nous crûmes entendre le
+rugissement des tigres; ces voix graves et sonores nous faisaient
+frissonner d'épouvante. J'attendais avec une anxieuse impatience le
+premier souffle de brise, tellement je souffrais d'exposer mon
+équipage aux réels dangers de ce sombre rivage. Évidemment le pays
+était inhabité et inhabitable pour des hommes, et cependant
+l'obscurité de la nuit nous laissa voir des lumières semblables à
+celles dont se servent les pêcheurs, et qui vacillaient çà et là;
+d'autres nous paraissaient<span class="pagenum"><a id="Page_236">[236]</a></span> stationnaires, comme si elles
+provenaient des huttes d'un village.</p>
+
+<p>Le ciel n'avait ni étoiles, ni nuages; il était pur, et son calme
+menaçant fut enfin troublé par le rayonnement des éclairs qui
+illuminèrent les montagnes.</p>
+
+<p>J'étais assis sur le pont avec Zéla, et nous regardions ces signes
+extraordinaires et qui nous pénétraient insensiblement d'une profonde
+mélancolie. Zéla me racontait, de sa voix douce et musicale, les
+effrayantes tempêtes qu'avaient vues ses premières années. Elle me
+parlait de ces feux étranges, des simouns, des orages, passage du vent
+dans les brûlants déserts de son pays natal. Tout à coup, un bruit
+étrange, bruit plus fort que celui que fait le tonnerre en se
+précipitant dans l'espace, fit retentir l'air d'une sinistre clameur.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! m'écriai-je en laissant tomber la main de Zéla. Que s'est-il
+passé?</p>
+
+<p>Je bondis sur le pont; mais le coup était porté avant qu'il me fût
+possible d'appeler mes hommes endormis sur le tillac.</p>
+
+<p>Nous étions complétement démâtés.</p>
+
+<p>Je regardai en haut, et la clarté des éclairs me montra deux longues
+perches nues. Les barres de bois, les vergues, les agrès, tout avait été
+emporté par le vent. La mer, qui était blanche d'écume, nous couvrait
+comme si nous avions été placés sous une cataracte.</p>
+
+<p>Nos sabords et une grande partie des passages avaient<span class="pagenum"><a id="Page_237">[237]</a></span> été
+emportés, les fers des canons enlevés, et les canons eux-mêmes
+détachés à leur place. Notre petit vaisseau plongeait follement dans
+la mer, et pendant une seconde, nous nous trouvâmes entièrement
+submergés. D'une main je saisis Zéla, de l'autre les haubans, mais
+c'était avec une peine inouïe que je résistais à l'entraînement de
+l'eau. Si le câble attaché à l'ancre ne s'était pas brisé, nous
+eussions infailliblement coulé à fond.</p>
+
+<p>Enfin, je repris un peu d'espoir en voyant la proue du schooner
+reparaître au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>Je hélai mes hommes, mais personne ne répondit à mon appel.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! m'écriai-je, la mer a-t-elle englouti tout l'équipage?</p>
+
+<p>Quelques matelots, pâles, muets, haletants, se traînèrent vers moi.</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il des hommes hors du navire? leur demandai-je avec angoisse.</p>
+
+<p>Et, en faisant cette question, je regardai à la proue.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! capitaine! s'écria une voix venant de la mer, à l'aide, par grâce,
+à l'aide!</p>
+
+<p>Les éclairs qui sillonnaient la nue resplendissaient comme des rayons de
+soleil sur la blancheur immaculée de la mer, et dans cette nappe
+d'argent je pus distinguer plusieurs têtes noires qui luttaient
+faiblement contre la violence des vagues.</p>
+
+<p>La voix qui m'avait appelé était celle d'un garçon suédois<span class="pagenum"><a id="Page_238">[238]</a></span> que
+j'aimais beaucoup, et mon imagination me montra aussitôt le pauvre
+marin dans le désespoir d'une horrible agonie.</p>
+
+<p>Le fatal simoun était passé. Je détachai Zéla, qui s'était suspendue à
+mon bras par une étreinte convulsive, et, après l'avoir mise en sûreté,
+j'ordonnai à mon contre-maître américain de tenir le gouvernail. Cela
+fait, je me précipitai vers un petit bateau qui était sur la poupe, car
+celui de la proue avait été emporté, et, voyant avec joie qu'il avait
+échappé à la violence des vagues, je criai aux hommes de venir m'aider à
+sauver leurs camarades. Ils hésitèrent un instant, car les pauvres
+diables savaient à peine s'ils étaient sauvés eux-mêmes. Ils se mirent
+néanmoins à ma disposition, et, pour exciter le courage de mes
+compatriotes, je les appelai par leurs noms en leur disant:</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, mes garçons, faut-il que nos camarades périssent faute d'un
+bateau et d'une corde? Bon courage! venez, mettez vite le bateau à
+l'eau. Où est Stang? Par le ciel, il est dans la mer, car je n'aurais
+pas eu besoin de l'appeler... Vite, mes garçons, poussez le bateau...
+bien; maintenant, prenez garde, il peut vous échapper ou couler à
+fond... La, la, il est à flot; maintenant, que quatre des meilleurs
+hommes du bord entrent dedans. Je vais avec vous; je sais où ils sont;
+et vous, criai-je au contre-maître, gardez le vaisseau sous le vent,
+hissez des lumières et préparez des cordes.</p>
+
+<p>Nous quittâmes le vaisseau; le vent s'était soudainement<span class="pagenum"><a id="Page_239">[239]</a></span> abaissé; mais
+la mer était aussi agitée et aussi tumultueuse que l'est une rivière à
+l'endroit où elle se jette dans la mer. Les éclairs avaient disparu, et
+la nuit était profondément obscure.</p>
+
+<p>Aussitôt que nous fûmes derrière le schooner, nous ramassâmes deux
+hommes qui s'étaient sauvés en s'attachant aux morceaux de bois qui
+flottaient auprès du vaisseau. Je fis ramer dans toutes les directions,
+en appelant mon second contre-maître et le garçon suédois qui s'étaient
+perdus. Nos recherches furent vaines, et la crainte de périr nous-mêmes
+m'obligea à faire diriger notre marche sur le vaisseau.</p>
+
+<p>Le vent et la pluie nous fouettaient la figure; la nuit était
+horrible; ce fut avec une peine inouïe que nous arrivâmes à gagner le
+côté droit du vaisseau, que le vent poussait avec violence vers la
+mer.</p>
+
+<p>Au moment où les naufragés essayèrent de grimper à bord du schooner, un
+roulis frappa le bateau, qui coula à fond, me laissant avec six hommes
+flotter sur la surface de l'eau.</p>
+
+<p>Je m'éloignai rapidement de mes compagnons, dans la crainte d'être saisi
+par la main convulsive d'un mourant, car j'entendais aussi confusément
+que dans un rêve leurs cris de désespoir.</p>
+
+<p>En entrant dans le sillage du vaisseau, qui s'éloignait rapidement, je
+vis les hommes du bord se précipiter à l'arrière pour nous jeter des
+cordes; aucune ne nous atteignit. Alors on nous cria de saisir les
+barres de bois qui flottaient autour du vaisseau; mais ces
+barres<span class="pagenum"><a id="Page_240">[240]</a></span> étaient trop loin de la portée de nos mains.</p>
+
+<p>&mdash;Une corde, ou nous sommes perdus! criai-je d'une voix distincte, car
+je savais que le seul bateau qui restait sur le schooner ne pouvait pas
+être mis à l'eau.</p>
+
+<p>Je crus que ma dernière heure était arrivée. Tout à coup, quelque chose
+de blanc parut sur le pont du schooner, et une voix divine, une voix
+céleste, une voix qui pénétra mon c&oelig;ur, qui domina le bruit de la
+tempête et les cris des malheureux, cria:</p>
+
+<p>&mdash;Voici une corde, mon Dieu! portez-la jusqu'à lui ou faites-moi mourir!</p>
+
+<p>L'extrême bout d'une petite corde blanche vint tomber presque dans ma
+main. Bien sûrs étaient les yeux qui l'avaient dirigée, bien ferme la
+main qui l'avait tendue. Cette main était la tienne, Zéla; ton petit
+bras et tes doigts mignons possédèrent en ce moment suprême plus de
+force que ceux des plus vigoureux marins; ils sauvèrent cinq hommes qui
+n'avaient plus devant eux pour tout avenir qu'une minute d'existence!</p>
+
+<p>Je puis à peine voir le papier sur lequel j'écris, car les longues
+années qui se sont écoulées depuis ce jour heureux et néfaste n'en ont
+point amorti le souvenir.</p>
+
+<p>Ô mon ange adoré, ne m'avez-vous pas, du haut du ciel, pris sous la
+sainte égide de votre protection, en me préservant de la mort dans les
+batailles où je la cherchais avec désespoir? N'avez-vous pas, esprit
+gardien, détourné le coup de l'assassin prêt à frapper un c&oelig;ur
+dévoué à vous seul? N'avez-vous pas guéri les blessures<span class="pagenum"><a id="Page_241">[241]</a></span> qui
+étaient trop graves pour se cicatriser à l'aide des remèdes humains,
+et ouvert les mains de la mort quand j'ai senti ses doigts glacés se
+presser sur ma poitrine? Ne m'avez-vous pas rendu la santé par les
+moyens les plus miraculeux?</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXII</h2>
+
+
+<p>Mais, esclave de mes devoirs, je suis forcé de reprendre le cours de ma
+narration. Zéla, qui n'avait pas quitté le pont (elle ne le quittait
+jamais à moins d'y être forcée par mes prières), avait été présente à
+toute la calamité. Comme je l'ai déjà dit, Zéla appartenait à une race
+énergique, et sa forme fragile possédait un caractère et une âme d'une
+incroyable énergie. Elle avait montré aux matelots à bord du
+schooner&mdash;les yeux de l'amour percent les ténèbres de la plus sombre
+nuit&mdash;où il fallait jeter les cordes; mais, n'ayant pas confiance en
+l'adresse des matelots, elle avait saisi la sonde de la mer sur
+laquelle, heureusement, il n'y avait pas de plomb, et, après avoir
+démêlé un grand rouleau,<span class="pagenum"><a id="Page_242">[242]</a></span> elle courut sur les cordes du pied du grand
+mât. L'homme qui me fit la narration de ce qui s'était passé me dit que
+Zéla courait comme un esprit de l'air.</p>
+
+<p>Quand Zéla fut sur l'extrême bout, elle entendit ma voix, et, dirigée
+par le son, elle jeta le rouleau de corde. Dans la crainte de mal viser
+son but, la pauvre enfant avait attaché l'autre bout avec l'intention de
+se jeter dans la mer pour me l'apporter. Quatre des hommes qui étaient
+avec moi saisirent la corde, qui n'était pas beaucoup plus grosse qu'une
+corde à fouet, et il est vraiment merveilleux qu'elle ait pu nous
+supporter.</p>
+
+<p>Le schooner nous jeta un autre appui, et nous nous trouvâmes bientôt en
+sûreté.</p>
+
+<p>Deux hommes qui, ne sachant pas nager, s'étaient entortillés dans les
+cordages du bateau, disparurent avec lui, car il est bon de remarquer
+que les marins sont généralement très-mauvais nageurs.</p>
+
+<p>Dès que j'eus franchi le bord du schooner, Zéla se jeta dans mes bras.
+Ses lèvres étaient aussi froides que de la glace, et son visage, d'une
+pâleur livide, paraissait couvert des ombres de la mort. Je plaçai Zéla
+sur l'écoutille, à côté de la jeune fille malaise, et, en voyant son
+corps inanimé soutenu par la petite esclave, je m'écriai avec angoisse:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! va-t-elle donc mourir?</p>
+
+<p>La vieille Kamalia, qui était couchée dans la cabine, s'écria aussitôt:</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_243">[243]</a></span>&mdash;Non, malek, il est vrai que la Mort est venue, mais ce
+n'est pas encore pour ma jeune maîtresse; quand elle viendra de
+nouveau, la sombre fille de la nuit, la noble race de Bani Bedar
+Kurcish, qui est contemporaine avec les sables, sera éteinte pour
+toujours. Quand la vague salée et destructive touche la racine des
+dattiers du désert, ils meurent; ceci est écrit dans le livre du
+prophète. Je rachète par ma mort la vie de lady Zéla, et je jurai, le
+jour où la Mort prit sa mère, qu'au moment où cette déesse des
+ténèbres prendrait une âme de notre maison, cette âme serait celle de
+la vieille Kamalia. Démon bleu! le prophète m'a entendu, il faut que
+tu lui obéisses.</p>
+
+<p>Ces paroles furent suivies d'un râle étouffant, et je crus que la pauvre
+nourrice se noyait.</p>
+
+<p>Je savais que la cabine avait été remplie par l'eau de la mer, je
+demandai une lanterne, et j'ordonnai à la jeune fille malaise et à deux
+hommes de porter la pauvre femme sur le pont.</p>
+
+<p>Il n'y avait pas un seul vêtement sec sur le vaisseau, et tous les soins
+que je pouvais donner à ma chère Zéla se réduisaient à des caresses. Je
+pressais convulsivement contre mon sein le corps glacé de la pauvre
+enfant; je soufflais sur ses yeux, et après mille peines, j'eus le
+bonheur de voir monter sur ses joues pâlies une légère rougeur.</p>
+
+<p>Les hommes que j'avais chargés d'enlever la vieille Kamalia de la cabine
+envahie par l'eau me crièrent qu'elle était morte, roide et froide comme
+une pierre.</p>
+
+<p>Lorsque<span class="pagenum"><a id="Page_244">[244]</a></span> la cabine fut mise en état de recevoir ma femme, je l'y
+transportai, aidé par la jeune fille malaise, qui me promit de veiller
+sur elle; et, le c&oelig;ur plus tranquille, je me rendis sur le pont.</p>
+
+<p>Le soin de débarrasser le vaisseau des débris qui l'encombraient occupa
+trop mon esprit pour me donner le loisir de faire l'énumération des
+pertes d'hommes que nous avions faites. Tout à coup, mes oreilles furent
+frappées par des cris perçants poussés par la jeune Malaise. Je me
+précipitai vers la cabine, et je trouvai Zéla dans les convulsions de
+l'agonie. La pauvre chère était saisie avant terme par les douleurs de
+l'enfantement, et elle mit au monde un petit être sans vie. Quand les
+douleurs de Zéla se furent calmées, je la contraignis à boire un verre
+de grog très-fort. Cette brûlante composition réchauffa son sang, et
+elle tomba bientôt dans le calme d'un profond sommeil.</p>
+
+<p>Sous la bienfaisante influence de cet heureux repos, le visage de Zéla
+reprit son expression de douceur divine, et elle me parut si
+parfaitement belle, que je la regardais avec autant de plaisir et de
+surprise que si mon regard ne s'était jamais fixé sur sa délicieuse
+figure.</p>
+
+<p>Dans la crainte que le souvenir de la vieille Kamalia ne vînt, au
+réveil, frapper l'esprit de Zéla, je défendis à la Malaise de parler de
+la mort de la pauvre femme, et je me disposai à faire disparaître son
+corps.</p>
+
+<p>Une lanterne à la main, je m'approchai de l'endroit où son cadavre
+avait été déposé. La figure de Kamalia n'avait<span class="pagenum"><a id="Page_245">[245]</a></span> subi aucun
+changement; elle ressemblait à une momie que j'avais vue à l'île de
+France, et qui, datant de l'époque de Cléopâtre, avait été enterrée
+près de deux mille ans.</p>
+
+<p>La momie dont je parle avait autant d'apparence de vie que les restes
+livides et flétris de la nourrice. Les vers étaient bien fraudés de leur
+proie, car la peau, d'un bleu livide, ne couvrait que des os. Une raie,
+d'un cramoisi terne, tachait une veine des tempes, et sur cette veine
+descendaient quelques mèches de cheveux gris semblables à de la mousse
+sur un arbre mort. Les bras de Kamalia pendaient roides, et toute la
+pose de ce corps avait une expression de rigidité sauvage. Je cachai le
+cadavre de la fidèle servante dans une cabine isolée, et je remontai sur
+le pont.</p>
+
+<p>&mdash;Des battures à l'avant!... cria un homme en vigie.</p>
+
+<p>Malgré son état fracassé, le schooner, qui avait quelques voiles, passa
+les battures, et nous vîmes le ressac qui se brisait sur les rochers
+enfoncés dans l'eau. Au point du jour, le temps reprit sa tranquillité,
+le soleil se leva dans toute sa splendeur, et un voile de brouillard
+vaporeux se suspendit au-dessus du rivage d'où l'ouragan nous avait
+éloignés.</p>
+
+<p>Le vaste et sombre marais dont nous avions rasé les bords couvre une
+immense étendue de terre; il est exactement placé au-dessous de
+l'équateur. Je bénis encore le ciel que sa fureur nous ait chassés des
+rives dangereuses de cet impur terrain, dont la vapeur<span class="pagenum"><a id="Page_246">[246]</a></span> pestilentielle
+nous eût évidemment été mortelle.</p>
+
+<p>Le constructeur du schooner n'aurait pas reconnu le pauvre vaisseau, et
+bien certainement le prince Zaoo se serait refusé à faire un échange
+entre mon bâtiment et la vieille carcasse pourrie sur laquelle il
+naviguait. Fracassé, démâté et brisé, le schooner était livré à la merci
+des vagues et du vent. Outre cela, notre butin et nos provisions étaient
+entièrement gâtés.</p>
+
+<p>Après avoir donné mes ordres, je laissai le pont à la charge du
+contre-maître. Je fis la revue de mes hommes, et je me retirai dans ma
+cabine.</p>
+
+<p>Nous avions perdu le contre-maître, le munitionnaire, le garçon suédois
+et sept matelots.</p>
+
+<p>Je trouvai Zéla endormie, et, pour ne pas réveiller la chère créature,
+je plaçai des chaises à côté de sa couche; mes bras enveloppèrent le cou
+de Zéla, et dans cette position, je m'endormis profondément.</p>
+
+<p>Mais mon sommeil fut horrible; je rêvai qu'on me faisait subir
+d'effroyables supplices, que j'étais déchiré en mille morceaux par des
+requins et des tigres, que ma tête était écrasée comme une noisette
+entre les énormes mâchoires d'un crocodile. Dans l'effervescence des
+prodigieux efforts que je tentais pour me sauver, je renversai les
+chaises et je tombai en entraînant Zéla dans ma chute.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous, mon ami? s'écria Zéla tout épouvantée.</p>
+
+<p>Je ne pus répondre; la sueur coulait de mon front, et j'étais sans
+haleine.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_247">[247]</a></span>&mdash;Très-cher, dit Zéla en m'embrassant, vous venez de faire
+un mauvais rêve; ne vous effrayez pas ainsi, le temps est calme et
+nous sommes ensemble.</p>
+
+<p>Quelques minutes s'écoulèrent avant qu'il me fût possible de me
+ressouvenir de tout ce qui s'était passé. Quand je repris mes sens, mon
+c&oelig;ur bondit de joie; mon adorée Zéla était appuyée sur lui, et son
+beau visage était souriant.</p>
+
+<p>Retardés par la faiblesse du vent, par le manque de toile, nous mîmes
+cinq jours à gagner notre port de destination.</p>
+
+<p>En retrouvant de Ruyter, toutes nos souffrances furent oubliées, et nous
+nous arrêtâmes sous la proue du grab en chantant et en poussant des cris
+de joie, comme si nous avions fait un voyage des plus propices. Tant il
+est vrai qu'un rayon de joie fait oublier les souffrances les plus
+longues et les plus terribles!</p>
+
+<p>De Ruyter monta sur notre bord; il était stupéfait de nous voir si
+fracassés par la tempête.</p>
+
+<p>&mdash;Holà! mes garçons, nous dit-il, avez-vous fait un voyage au pôle
+arctique? Avez-vous été environnés par des remparts de glace pendant un
+demi-siècle?</p>
+
+<p>&mdash;Non, lui répondis-je; seulement nous avons transformé le schooner en
+une cloche à plongeur ou en une torpille, afin de croiser en dessous de
+l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous est-il donc arrivé? et ses yeux perçants
+parcoururent le vaisseau: vous êtes-vous battus avec le simoun? Il n'y
+a pas de machines humaines capables d'opérer une pareille dévastation.
+Ah! ah! tous vos<span class="pagenum"><a id="Page_248">[248]</a></span> hommes ne sont pas ici, il manque plusieurs
+figures bien familières.</p>
+
+<p>De Ruyter possédait le don si rare de ne pas oublier une figure sur
+laquelle il avait arrêté son regard.</p>
+
+<p>Quand j'eus raconté à de Ruyter notre funeste histoire, il me dit en
+souriant:</p>
+
+<p>&mdash;Fort bien; vous avez été sauvés par un miracle. Le mal n'avait
+point de remède. Il faut que nous nous occupions de réparer le
+désastre. J'espère que le corps du vaisseau n'est pas endommagé. Nous
+avons ici assez de barres de bois, et je vous fournirai des cordages
+et de la toile. Quant à moi, j'ai eu plus de succès en attaquant un
+convoi de vaisseaux en course dans les détroits de la Sonde. Nous
+avons démâté un fainéant croiseur de la Compagnie, pris deux vaisseaux
+chargés, l'un de munitions navales et militaires, l'autre de
+provisions. Je les ai conduits à Java, et j'ai vendu fort
+avantageusement les vaisseaux et leurs cargaisons.</p>
+
+<p>En revenant de Java, nous avons ramassé deux vaisseaux marchands
+particuliers, dont un, destiné pour Macao, était chargé de caisses
+d'opium, ce qui vaut mieux que les dollars, car l'opium est très-cher
+dans ce moment-ci. L'autre bâtiment était chargé d'huile, de café, de
+sucre candi et de plusieurs <a id="autre">autre</a>
+choses; du reste, vous les verrez tous deux, ils sont là dans le port.
+Outre cela, j'ai rendu de grands services au peuple de ces parages, peuple
+que les Maures nomment des Beajus ou hommes sauvages, et pour ces services<span class="pagenum"><a id="Page_249">[249]</a></span>
+ils m'ont fait roi de leur île. Me voici donc un roi prospère, avec mille
+Calibans pour mes sujets. Regardez, ils m'apportent du bois, de l'eau, et
+ils m'ont fait voir et apprécier toutes les qualités de leur territoire.</p>
+
+<p>&mdash;Quels services avez-vous donc rendus à ce peuple? demandai-je à de
+Ruyter.</p>
+
+<p>&mdash;Voici. Près des îles de Tamboc, qui ne sont point habitées, je
+fus tout surpris de découvrir une flotte de proas. Les prenant pour
+des pirates, je passai au beau milieu de leur flotte. Comme ils
+étaient amarrés auprès du rivage, plusieurs se sauvèrent. Quelques-uns
+levèrent l'ancre et tentèrent de fuir; mais, à l'exception de deux ou
+trois, je m'emparai de tous. Quand j'eus abordé les bateaux, je
+découvris qu'ils appartenaient à des pirates malais et mauresques. Ces
+pirates avaient visité la côte au sud-est de Bornéo, surpris les
+habitants, qui, par la raison que leur pays est inondé d'eau pendant
+la saison des pluies, vivent dans des maisons flottantes attachées à
+des arbres. Les malheureux ne purent se sauver, car les corsaires
+arrivaient auprès d'eux avec leurs chaloupes et prenaient
+indistinctement les hommes, les femmes et les enfants. Après cet
+exploit, les ravisseurs se mirent en mer, et ils avaient touché aux
+îles de Tamboc pour prendre des provisions et de l'eau, quand, fort
+heureusement pour les prisonniers, je les surpris à mon tour. Je
+trouvai près de deux cents captifs dans les différents proas; je les
+mis tous en liberté, et, leur faisant cadeau des chaloupes,<span class="pagenum"><a id="Page_250">[250]</a></span> je
+les amenai ici, près de leur pays natal.</p>
+
+<p>Je dois faire observer au lecteur que nous étions amarrés dans un port
+au sud de l'île de Bornéo. Ce port était dans une baie formée par trois
+petites îles, qui n'étaient point habitées ni même habitables, car la
+plus grande n'avait pas un mille de circonférence. Le canal entre nous
+et la plus grande des îles avait à peine un mille de largeur, et le
+passage en était fermé par un banc de sable sur lequel la mer se jetait
+sans cesse. Le grab se trouvait tout à fait environné de terre, et
+j'avais eu une grande peine, malgré les descriptions de de Ruyter, à
+découvrir le lieu de notre rendez-vous.</p>
+
+<p>Pour ajouter un malheur de plus aux calamités qui avaient accablé le
+schooner, mes hommes furent soudainement saisis d'une fièvre putride et
+de la dyssenterie. Nous attribuâmes ce fléau à l'atmosphère
+pestilentielle qui s'était exhalée du fatal rivage marécageux auprès
+duquel nous nous étions arrêtés. Quelques malades moururent; et à peine
+leurs âmes se furent-elles séparées de leurs corps que nous fûmes
+obligés de les jeter dans la mer, tant l'odeur qu'ils répandaient était
+insupportable. Et tous ces malheurs étaient attribués à la néfaste
+journée du vendredi.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_251">[251]</a></span>On croit que les Beajus sont une partie des aborigènes de la
+grande île de Bornéo, chassés dans l'intérieur du pays, qui se compose
+de collines et d'énormes montagnes sombres, escarpées et pleines de
+précipices. Une chaîne de ces montagnes avoisine la partie de l'île à
+laquelle nous étions amarrés, et les bases de ces montagnes, en
+s'étendant dans la mer, rendent en certains endroits l'approche de
+l'île fort dangereuse. Si les petites îles ne nous avaient pas
+protégés, nous n'aurions pu trouver un ancrage, même à la distance de
+plusieurs lieues. La mer, environne les deux côtés du pays, pendant
+que l'énorme marais forme une barrière dans l'intérieur; de sorte qu'à
+l'exception de quelques maraudeurs qui viennent dans leurs proas de
+temps en temps pour ravager les villages dispersés çà et là, sur une
+plaine qui se trouve aux limites du marais, les Beajus vivent en paix,
+grâce à l'impôt qu'ils payent à une colonie malaise située sur la côte
+ouest.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_252">[252]</a></span>Libres d'être gouvernés par leurs propres chefs, les Beajus
+vivent avec une simplicité patriarcale. La chasse et la pêche sont
+leurs principales occupations, et ils ont une quantité suffisante de
+riz, de maïs et d'autres grains, ainsi que des fruits, des racines et
+des herbes.</p>
+
+<p>La saison pluvieuse commence en avril; elle dure une moitié de l'année,
+et ne cesse de tomber avec des ouragans épouvantables au-dessus de
+l'immense marais. Les bêtes sauvages osent seules errer quelquefois dans
+cette affreuse solitude.</p>
+
+<p>Ce marais a été nommé l'île de la Puissance destructive; on le dit
+peuplé de démons qui préparent là toutes les souffrances humaines pour
+les disperser sur le monde au gré de leurs caprices.</p>
+
+<p>Afin d'adoucir la colère de ces démons, les Beajus leur offraient des
+sacrifices; mais ils n'en offraient pas, malgré leur croyance en elle, à
+la puissance bonne et suprême, disant: «Comme cette puissance ne fait
+que du bien, nous ne devons ni essayer de la corrompre par des
+sacrifices ni implorer sa clémence.»</p>
+
+<p>Les chefs des Beajus étaient élus par des vieillards. Chaque chef de
+famille devait répondre de ceux qui lui appartenaient. Ils n'étaient
+cités devant une grande assemblée que pour de grands crimes, et
+l'adultère, étant considéré comme le plus atroce, était puni de mort.</p>
+
+<p>Le bon service que de Ruyter avait rendu à ce peuple ne fut ni oublié
+ni méconnu, car leur reconnaissance fut<span class="pagenum"><a id="Page_253">[253]</a></span> sans bornes. Les deux
+cents personnes qu'il avait libérées se firent les esclaves de leur
+sauveur; elles nous rendirent toutes sortes de services et refusèrent
+d'en recevoir le payement. Les plus riches se tenaient constamment
+côte à côte à bord de nos vaisseaux pour nous donner des fruits, des
+volailles, du poisson, des chèvres et toutes les choses que produisait
+leur pays. Ils bâtirent des huttes très-commodes sur la plus grande
+des îles pour recevoir nos malades et nos blessés, qui étaient
+nombreux sur les deux vaisseaux. Ces huttes furent placées sous la
+surveillance de Van Scolpvelt, qui avait toujours soin d'être bien
+fourni de médicaments. D'ailleurs, herboriste lui-même, il consacrait
+ses heures de loisir à chercher des herbes et des plantes pour les
+distiller et en faire des décoctions et des onguents. Le docteur avait
+à ses ordres un des canots des Beajus, et, à l'aide de ce canot, il
+faisait sur la côte des excursions journalières.</p>
+
+<p>Pendant quelques jours je fus exclusivement occupé à réparer le
+schooner, et, pour lui rendre toute sa force première, je cherchai dans
+les forêts les planches de bois dont j'avais besoin.</p>
+
+<p>Malgré tous mes soins, j'avais à surmonter de grandes difficultés pour
+trouver un bois qui possédât les qualités nécessaires. Quant à un bois
+de charpente, il y en avait assez pour bâtir des flottes.</p>
+
+<p>Un jour, étant allé bien loin le long de la côte, je débarquai dans une
+petite baie dont l'approche était inaccessible du côté de la terre, car
+elle se trouvait gardée<span class="pagenum"><a id="Page_254">[254]</a></span> par une montagne couverte de jungles. Les
+buissons et les cannes de ces jungles, entrelacés ensemble par d'énormes
+plantes rampantes, laissaient croire qu'un rat seul avait la possibilité
+d'en franchir les sinueux détours. La vue de quelques sapins me
+détermina cependant à tenter l'approche de cet impénétrable fourré. En
+conséquence, après avoir fait aborder Zéla sur le rivage, j'envoyai mon
+bateau au schooner avec l'ordre de ramener les charpentiers. Nous étions
+cependant à une distance considérable du vaisseau; mais ma petite barque
+naviguait admirablement bien, et, comme le vent était bon, je calculai
+que les ouvriers pouvaient se rendre à mes ordres dans l'espace de
+quelques heures.</p>
+
+<p>En attendant le retour de mes envoyés, nous examinâmes la place, afin de
+trouver un chemin praticable; mais nos recherches furent complétement
+inutiles. En désespoir de cause, nous nous promenâmes çà et là sur le
+bord de la mer, et nous ramassâmes des huîtres et des moules, car de
+hauts rochers qui s'avançaient au-dessus de nous en étaient couverts.</p>
+
+<p>Pendant que Zéla s'occupait à préparer du café, je fis ma sieste,
+étendu sur un fragment de rocher, et bientôt le bruit monotone des
+vagues, le chant du coq des jungles et la voix éloignée du faon, voix
+aiguë et plaintive, m'endormirent profondément. Tous ceux qui ont joué
+un rôle dans les actives scènes de la vie maritime ou militaire ont
+trouvé un bonheur exquis dans les douceurs du repos, soit qu'on le
+goûtât dans l'isolement, soit<span class="pagenum"><a id="Page_255">[255]</a></span> qu'il fût partagé avec une
+compagne jeune, belle et chérie. Dans cette solitude enchanteresse, on
+peut décharger les fardeaux qui pèsent sur le c&oelig;ur, se confier
+mutuellement ses joies ou ses angoisses, être libre enfin, échapper à
+la dédaigneuse pitié des amis dont les paroles banales sont plutôt un
+ennui qu'une consolation. Les amis sont généralement des prophètes
+officieux qui prévoient les malheurs et qui avertissent d'éviter ce
+qui est inévitable; puis, quand le mal est sans remède, ils justifient
+leur conscience par ces mots:</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pas voulu écouter mes conseils; c'est une faute dont il subit
+les conséquences!...</p>
+
+<p>Quand le café fut prêt, Zéla mit sa tête sur mon épaule et me montra une
+tache blanche sur les eaux en me disant:</p>
+
+<p>&mdash;C'est un canot du pays, très-cher; cachons-nous!</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre bateau, mon amour, il n'y a aucun danger à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Parions, dit Zéla.</p>
+
+<p>&mdash;Parions, répétai-je d'un ton joyeux.</p>
+
+<p>Mais afin qu'on ne m'accuse pas d'avoir de si bonne heure le goût du
+jeu, il faut que je dise que le gain de nos paris n'était que des
+baisers. De sorte que, bateau ou canot, je gagnais toujours, car c'était
+donner au lieu de recevoir, ce qui est aussi agréable l'un que l'autre.
+Quand j'eus persuadé à Zéla que la tache blanche était notre bateau, je
+lui demandai un baiser. La chère enfant<span class="pagenum"><a id="Page_256">[256]</a></span> me le donna; mais je fus obligé
+de le lui rendre. Le sujet de notre joyeux pari était le canot du
+docteur. Tout à coup un petit bruit sourd se fit entendre dans les
+jungles. Cachés par une saillie du rocher, il nous fut facile de nous
+mettre sans être vus en état de défense; j'armai silencieusement ma
+carabine.</p>
+
+<p>Un taoo parut au-dessus de nos têtes.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez prudent, mon ami, me dit Zéla: un tigre s'approche, car cet
+oiseau le précède toujours de quelques pas.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXIV</h2>
+
+
+<p>J'ajoutai une balle de plomb à ma carabine, dont j'appuyai la crosse
+sur le rocher, décidé à ne faire feu qu'en cas d'attaque, et je
+calculai rapidement qu'il nous serait possible de fuir et de gagner le
+bateau à la nage si notre ennemi n'était pas atteint par ma balle.
+Après avoir ôté ma casquette, je jetai un coup d'&oelig;il au-dessus
+du rocher; le bruit ne cessait pas. Tout à coup, et à ma grande
+surprise, j'aperçus un vieillard gris<span class="pagenum"><a id="Page_257">[257]</a></span> et couvert de poils. Il
+écarta les buissons, et après un long examen de son entourage, il se
+baissa et sortit de l'ouverture de la petite baie. Au geste que je fis
+pour m'élancer vers l'inconnu, Zéla tressaillit, et me prit la main en
+murmurant à voix basse:</p>
+
+<p>&mdash;Cachez-vous et ne bougez pas.</p>
+
+<p>L'étranger avait la plus étonnante figure du monde, et cette figure ne
+ressemblait à aucune de celles que j'avais vues chez les différents
+peuples de la mer des Indes. Ses membres étaient remarquablement longs,
+et la seule arme qu'il portât était une énorme massue, pareille, du
+reste, à celles dont se servent les insulaires du Sud. La figure de cet
+homme était noire, couverte de poils gris et profondément ridée; sa
+taille semblait courbée par l'âge et par les infirmités, mais néanmoins
+il marchait à grands pas sur le terrain inégal. Les yeux de cet étrange
+personnage avaient une expression de malignité qui les faisait
+ressembler à ceux d'un démon.</p>
+
+<p>Quand il fut arrivé sur les bords de la mer, mais dans une direction
+opposée à celle où nous nous trouvions, il s'assit sur un rocher, et, à
+l'aide d'une pierre pointue qu'il avait ramassée, il arracha des moules
+qu'il dévora d'un air horriblement avide. Après avoir terminé son repas,
+le sauvage cueillit une grande feuille, y mit des huîtres et des moules,
+puis il serra sa pêche avec soin. Avant de s'éloigner, l'homme examina
+pendant quelques minutes le canot de Van, qui voguait rapidement vers
+nous, hocha la tête, et d'un pas alerte il reprit le chemin des jungles
+et disparut.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_258">[258]</a></span>&mdash;Je veux le suivre, dis-je à Zéla, et je me levai vivement.</p>
+
+<p>Zéla voulut me retenir.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>Jungle-Admée</i>, me dit-elle; on assure qu'ils sont plus
+rusés, plus cruels et plus féroces que les tigres et les lions.</p>
+
+<p>&mdash;Il est seul, mon amie, et bien certainement j'ai assez de force et
+d'énergie pour lui tenir tête; d'ailleurs, en le suivant, je trouverai
+un chemin qui me sera utile.</p>
+
+<p>Je mis aussitôt mon idée à exécution, et, après m'être traîné sous un
+massif de kantak, je découvris un étroit et tortueux sentier que le
+vieillard suivait à pas lents; je me glissai sur ses traces, accompagné
+de l'intrépide Zéla.</p>
+
+<p>Après un quart d'heure de marche, le vieillard dirigea sa promenade vers
+le marais, traversa le lit d'un ruisseau de la montagne, grimpa sur un
+rocher d'une quinzaine de pieds de haut, et de là sur un vieux pin
+couvert de mousse.</p>
+
+<p>Quand le sauvage eut gravi le tronc de l'arbre, il se trouva plus élevé
+que le rocher; alors il s'attacha par les bras à une branche
+horizontale, et, semblable à un matelot qui traverse les étais d'un mât
+et change continuellement la position de ses membres, l'étranger gagna
+le sommet du rocher. Une fois là, il soutint son corps avec ses mains,
+et, se laissant doucement tomber de l'autre côté, il continua sa marche.
+Nous le suivîmes en évitant avec soin de faire le moindre bruit.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_259">[259]</a></span>L'inconnu franchit plusieurs rochers, dans les crevasses desquels
+poussaient les pins dont j'avais besoin.</p>
+
+<p>Arrivé là, le vieillard suspendit sa marche pour considérer un énorme
+pin qui, tombé de vieillesse, produisait encore une infinité de
+vigoureux rejetons. Le sauvage arracha quatre jeunes pins, qu'il
+dépouilla de leurs branches pour les placer commodément sur son épaule
+gauche. Cela fait, il se dirigea vers un petit espace de terrain sur
+lequel se trouvaient des mangoustans sauvages et des bananes. Après
+avoir cueilli quelques fruits bien mûrs, le sauvage fit plusieurs
+détours et arriva sur un petit emplacement ombragé par un arbre couvert
+de grandes fleurs blanches. Sous la merveilleuse épaisseur des branches
+de cet arbre, nous aperçûmes une jolie petite hutte construite avec des
+cannes entrelacées ensemble.</p>
+
+<p>Ce fut avec une véritable admiration que mes regards parcoururent le
+délicieux entourage de la pittoresque habitation du solitaire, car un
+goût parfait avait présidé au choix de l'emplacement et à
+l'harmonieuse disposition des objets extérieurs. À droite de la hutte
+se trouvait un banc de rochers couvert de tamarins et de muscades
+sauvages; à la base de ce banc, on voyait une excavation à moitié
+ombragée par trois grands arbres de bétal, qui, avec leurs troncs
+droits, à l'écorce d'un blanc argenté, étaient d'une beauté tellement
+resplendissante, qu'ils semblaient être les Grâces de la forêt.
+Derrière l'ermitage s'étendait à perte de vue un<span class="pagenum"><a id="Page_260">[260]</a></span> jungle
+impénétrable, dans lequel je distinguai le tamarin, la muscade, le
+cactus, l'acacia et le sombre feuillage du bambou.</p>
+
+<p>Après avoir déposé le paquet de jeunes pins à la porte de sa demeure, le
+vieux sauvage entra à quatre pattes dans la hutte, dont la porte était
+très-basse, car le toit, couvert de feuilles de palmier, n'était élevé
+que de deux pieds au-dessus de la terre.</p>
+
+<p>Pendant que j'examinais attentivement la hutte, un bruit sourd dans le
+buisson sous lequel j'étais caché me fit tourner la tête, et je vis avec
+un indicible effroi la tête noire et l'&oelig;il brillant d'un
+cobradi-capello. L'horrible bête dirigeait sa marche vers Zéla, qui,
+muette de terreur, semblait fascinée par les yeux du reptile.</p>
+
+<p>Le danger de ma femme étouffa ma prudence. Je courus à elle en poussant
+un cri formidable. Le serpent ne parut point alarmé; il se retira
+doucement dans un buisson et disparut.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le Jungle-Admée, s'écria Zéla.</p>
+
+<p>Je me retournai vivement.</p>
+
+<p>Le vieillard s'avançait vers nous en tenant fermement serrée dans ses
+deux mains la massue, qu'il faisait voltiger au-dessus de sa tête comme
+un bâton à deux bouts.</p>
+
+<p>À en juger par la férocité du regard du vieux scélérat décharné, par le
+grincement de ses dents, par la fureur qu'exprimaient tous ses gestes,
+il était bien certain qu'il se préparait au combat.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_261">[261]</a></span>J'avais à la main ma carabine armée; mais, avant d'avoir eu la
+possibilité de la diriger contre mon agresseur, je fus obligé de
+reculer vivement en arrière pour éviter un coup de massue. Éloigné du
+sauvage par ces quelques pas, je visai sa poitrine, et tout le contenu
+de mon arme fut logé dans son corps. Le vieillard bondit sur ses pieds
+et vint lourdement tomber sur moi. Le choc me fit trébucher, et, me
+croyant perdu, je criai à Zéla de courir au bateau, afin de se sauver.
+Mais, au lieu de fuir, l'héroïque enfant enfonça une lance de sanglier
+dans le dos du sauvage, en me disant d'une voix calme:</p>
+
+<p>&mdash;Il est tout à fait mort, mon ami; levez-vous.</p>
+
+<p>J'eus quelque peine à me débarrasser de l'étreinte du sauvage, et, en me
+relevant, je vis que la balle, en traversant le c&oelig;ur, était la cause
+de l'élan convulsif qui avait failli causer ma perte.</p>
+
+<p>Bien certain de la mort du Jungle-Admée, nous pénétrâmes dans sa maison.
+L'intérieur différait fort peu de celui des habitations de tous les
+hommes de l'île, seulement cet intérieur était plus propre, et surtout
+plus commode.</p>
+
+<p>À un bout de la chambre s'élevait un mur mitoyen, sorte de défense
+opposée à l'invasion des voleurs pendant l'absence du maître. Sur une
+table grossièrement construite était soigneusement étalée une provision
+de racines et de fruits. En vérité, on eût dit que la chambre de cet
+homme était la demeure d'un philosophe écossais.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_262">[262]</a></span>En entendant la détonation des mousquets et le son des voix qui
+nous appelaient, je fus tout surpris de m'apercevoir que nous étions
+tout près de la mer.</p>
+
+<p>Nous nous hâtâmes de regagner le rivage, où stationnait Van dans son
+canot.</p>
+
+<p>L'endroit où nous nous étions arrêtés avait été désigné au docteur par
+les hommes de notre bateau; la détonation de ma carabine avait si fort
+épouvanté notre Esculape, qu'il avait donné l'ordre à ses compagnons de
+tirer, en forme d'appel, plusieurs coups de mousquet.</p>
+
+<p>&mdash;Bonne nouvelle, Van! lui dis-je; j'ai trouvé pour vous ici un
+magnifique sujet.</p>
+
+<p>Et je racontai au docteur mon aventure avec l'homme sauvage.</p>
+
+<p>&mdash;Où est-il? s'écria Van.</p>
+
+<p>Brûlant de curiosité, le docteur me suivit sur le lieu du combat.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! c'est cela? Mais cet être n'appartient pas à la classe
+<i>bimana</i>, à la classe <i>genus homo</i> ou homme; il appartient à la seconde
+classe des <i>quadrumana</i>, êtres de la race <i>simii</i>, qui se compose de
+singes, de guenons et de babouins: le <i>pelvis</i> étroit, le <i>falx</i>
+allongé, les bras longs, les pouces courts et les côtes plates.</p>
+
+<p>»Celui-ci, continua Van en tournant le corps, est un orang-outang. En
+vérité, je n'en ai jamais vu un aussi grand: il ressemble beaucoup au
+<i>genus homo</i>; mais touchez-le, il a treize côtes, et il n'y a guère de
+différence entre<span class="pagenum"><a id="Page_263">[263]</a></span> votre conformation et la sienne. Buffon dit que
+les orangs-outangs n'ont aucun sentiment de religion, et quel
+sentiment en avez-vous? Ils sont aussi braves et aussi féroces que
+vous; de plus, ils sont très-ingénieux, et vous ne l'êtes pas.
+D'ailleurs, autre supériorité, c'est une race réfléchissante, sensée,
+et ils ont le meilleur gouvernement du monde; ils divisent un pays en
+départements; ils ne se rendent jamais coupables d'une invasion et ne
+détruisent point les biens des autres.</p>
+
+<p>»Ils sont gouvernés par des chefs et vivent bien sous la douceur d'une
+loi juste et protectrice. Celui-ci a été méchant, séditieux, et sans nul
+doute banni de la communauté de ses semblables.</p>
+
+<p>»Je conserverai son squelette pour en faire hommage au collége de chimie
+d'Amsterdam, car c'est une espèce rare.»</p>
+
+<p>Nous laissâmes Van travailler sur l'orang-outang pour aller examiner les
+bois de charpente et tracer un chemin jusqu'au rivage.</p>
+
+<p>Vers le soir, nous regagnâmes nos bateaux, car les natifs nous
+assurèrent que l'île était infestée par des tigres et par des serpents.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXV</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_264">[264]</a></span>J'ai remarqué que les individus qui possèdent des qualités
+réelles sont détestés et maltraités. La masse du peuple s'occupe
+généralement à s'aimer elle-même, à penser à son bien-être personnel
+et à dire du mal des autres, et cela pendant qu'elle essaye de leur
+enlever une portion de leurs richesses. Il faut que tous ceux qui
+ambitionnent son estime mentent, se plient à ses caprices et lui
+rendent hommage.</p>
+
+<p>Le mérite, la vaillance, la sagesse et la vertu sont presque toujours
+sans pain et sans vêtements.</p>
+
+<p>Les Malais, dispersés sur les bords de la mer des Indes et sur ses plus
+belles îles, sont déclarés, d'après l'opinion publique, féroces,
+perfides, ignorants et rebelles à toute tentative de civilisation, et
+même incapables d'aucun sentiment de bonté, par la raison qu'ils sont
+capables de commettre tous les crimes.</p>
+
+<p>De Ruyter, qui n'ajoutait aucune foi dans les clameurs du monde, qui
+n'était jamais guidé par l'opinion des autres<span class="pagenum"><a id="Page_265">[265]</a></span> quand il avait la
+possibilité de juger par lui-même, me donna bientôt sur le caractère
+des Malais de véritables renseignements. En disant que ce peuple était
+généreux, esclave de sa parole, doué d'un courage invincible, de
+Ruyter lui rendait justice.</p>
+
+<p>Tous les efforts tentés par les Européens pour arriver à vaincre ce
+peuple ont été sans succès. Si une partie de leur pays est prise par une
+force supérieure à leurs moyens de défense, ils abandonnent la lutte,
+mais avec le courage qui cède sans plier, mais avec leur profond amour
+de la liberté, qu'ils acquièrent par les conquêtes de leurs victorieuses
+batailles. Sur la côte du Malabar et dans les trois grandes îles de la
+Sonde, les Malais sont fort nombreux et sont encore le seul peuple de
+l'Inde qui ait conservé un caractère national et le libre arbitre de
+leur sort.</p>
+
+<p>Les Malais ont peu de besoins, et sont hardis, braves et aventureux, et
+il n'y a guère de pays dans le monde où une pareille race ne puisse
+trouver les moyens de vivre. Semblables au coco, ils ne sont jamais loin
+de la mer, et, comme les Arabes, ils s'approprient sans scrupule le
+superflu des riches étrangers: mais quelle est la créature pauvre qui ne
+désire pas un peu une partie du bien des riches?...</p>
+
+<p>Les lâches mendient, les rusés volent, et l'homme brave prend à l'aide
+de sa force.</p>
+
+<p>Les richesses de l'Inde et celles de l'Asie, obtenues par la force et
+par la ruse, sont journellement transportées le long des côtes
+malaises en voguant vers l'Europe,<span class="pagenum"><a id="Page_266">[266]</a></span> et les Malais seraient de
+véritables barbares s'ils n'en prenaient pour eux une petite portion.
+Donc, ils s'emparent de tout ce qui tombe sous leurs mains; et,
+quoique leur pays ait été ravagé, quoiqu'on les ait massacrés en
+grande partie, ils n'ont perdu ni leur force ni leur courage.</p>
+
+<p>Les Malais possèdent plusieurs colonies sur la côte à l'est de Bornéo,
+et la situation de cette côte leur permet d'exercer sur le commerce
+chinois un constant maraudage.</p>
+
+<p>Les Portugais, les Hollandais, les Anglais, ainsi que plusieurs autres
+nations, ont de temps en temps formé des colonies sur diverses parties
+de l'île, protégés dans leur installation par le roi de Bornéo. Mais
+cette protection eut une grande ressemblance avec celle qu'un fermier
+accorde à l'industrieuse abeille. Ainsi, quand les colons eurent établi
+des usines, quand ils eurent encaissé les trésors produits par leur
+travail, on les chassa, et leurs biens furent confisqués.</p>
+
+<p>Le roi moresque, qui demeure à Bornéo, la capitale de l'île, n'a ni
+influence ni pouvoir en dehors de sa province, et, de plus, fort peu
+d'autorité sur les Chinois, qui ont accaparé tout le commerce de l'île
+et qui vivent à Bornéo dans une complète indépendance.</p>
+
+<p>Mais revenons à nos amis les Malais.</p>
+
+<p>Sur la partie de la côte où nos vaisseaux étaient amarrés se trouvait
+une colonie malaise; nous nous liâmes bientôt avec les principaux
+habitants, afin de nous débarrasser des Beajus, qui sont le peuple
+le<span class="pagenum"><a id="Page_267">[267]</a></span> meilleur, mais aussi le plus stupide de la terre.</p>
+
+<p>Un matin, de Ruyter exprima au chef de cette colonie le vif désir que
+nous avions de faire une chasse au tigre.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis tout à fait à vos ordres, nous répondit le Malais, et demain
+nous organiserons cette partie. Je vous servirai de guide, quoique le
+plaisir que vous vous promettez me soit entièrement inconnu, car ici
+nous n'attaquons le tigre qu'en cas de légitime défense ou pour protéger
+nos propriétés contre ses dangereuses invasions.</p>
+
+<p>Je ne dois pas oublier de dire que, pendant la durée de notre amarrage,
+de Ruyter fit de temps en temps lever l'ancre du grab, afin d'aller voir
+si la mer était traversée dans nos parages par quelque vaisseau de la
+Compagnie. Pendant l'excursion de notre commandant, je veillais sur le
+schooner, dont les réparations marchaient à grands pas, car, grâce à
+l'orang-outang, nous avions trouvé du bois convenable.</p>
+
+<p>Nous faisions souvent des parties de chasse sur la terre pour tuer des
+daims, des sangliers, des chèvres et quelquefois des buffles, afin
+d'approvisionner nos vaisseaux de viandes fraîches et d'épargner nos
+provisions pour la mer.</p>
+
+<p>L'intention de de Ruyter était d'attendre, pour s'en emparer, le passage
+d'une flotte chinoise qui faisait voile pour la France.</p>
+
+<p>Ce temps d'arrêt nous permit de visiter l'île, et les natifs nous
+parlèrent des ruines d'une ancienne ville, située<span class="pagenum"><a id="Page_268">[268]</a></span> sur les bords
+du grand marais, en ajoutant que ces ruines étaient la demeure des
+tigres et d'une infinité d'autres bêtes sauvages. Nous nous décidâmes
+bientôt à aller les visiter.</p>
+
+<p>Nos vaisseaux étaient toujours en ordre, et aucun soin n'était mis en
+oubli pour les préserver d'une attaque soit par terre, soit par mer.
+Nous avions monté deux canons et élevé une batterie pour protéger le
+schooner et les malades débarqués sur l'île, et trois de nos hommes
+étaient constamment placés en sentinelle à la porte des huttes et en
+face du vaisseau.</p>
+
+<p>Nous nous occupâmes enfin des préparatifs qu'exigeait notre chasse aux
+tigres. Le chef malais nous servait de guide; de Ruyter prit avec lui
+une vingtaine d'hommes, je me fis suivre de plusieurs marins du
+schooner, et nous partîmes joyeusement.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXVI</h2>
+
+
+<p>Les Malais ont le caractère vraiment chevaleresque. Ils adorent la
+guerre et son inséparable accompagnement de bruit et de danger. La
+chasse au faucon, les combats de coqs, l'amour, sont les exercices
+récréatifs qui<span class="pagenum"><a id="Page_269">[269]</a></span> plaisent le plus à cette nation et surtout à
+notre chef malais.</p>
+
+<p>Une des plus grandes particularités de son caractère était
+l'observation scrupuleuse du code qui dit: Dent pour dent, &oelig;il
+pour &oelig;il, mal pour mal. Je doute fort, en vérité, qu'il soit
+possible d'établir une comparaison entre les chevaliers de la
+Croix-Rouge et notre Hatspur de l'Est: il leur était trop supérieur en
+énergique cruauté.</p>
+
+<p>Pendant un voyage, ce terrible chef s'arrêta à Batavia pour y vendre
+la cargaison d'un vaisseau dont il avait fait la conquête. Batavia
+était gouvernée par des Hollandais. Les Hollandais sont aussi
+scrupuleux et minutieux pour la propreté de leur maison qu'un laird
+écossais. En revanche, ils n'ont aucun soin de leur propre personne et
+aucune recherche de confort dans leurs habitudes. Un Hollandais bien
+carrément assis dans un fauteuil, la pipe aux lèvres, une bouteille de
+skédam à la portée de sa main, ressent tous les plaisirs qu'il rêve
+dans les délices du paradis. En fumant, il regarde par sa fenêtre ce
+qui se passe dans la rue, et pour éviter de salir sa maison, il jette
+sa salive au dehors. Un malheureux débit de cette espèce, venant de la
+croisée d'une maison hollandaise, tomba un beau jour sur le front du
+chef malais. Après avoir vainement cherché l'auteur de cet affront, le
+Malais, ivre de colère, tira son poignard du fourreau, en courant
+comme un fou dans toutes les rues de la ville; il massacra sans pitié
+les inoffensives personnes qui se rencontrèrent<span class="pagenum"><a id="Page_270">[270]</a></span> sur sa route.
+Les Hollandais se ruèrent sur l'intrépide chef; toute la garnison le
+poursuivit de ses coups et de ses clameurs; il ne tomba pas. Sa
+vengeance accomplie, quinze ou seize personnes étaient mortes; il se
+précipita et gagna son bateau à la nage.</p>
+
+<p>Une autre fois, et peu de temps après cet événement, un vaisseau de
+Bombay ayant jeté l'ancre à la hauteur de la côte où son père était
+chef, fit avec le vieillard l'échange de plusieurs armes, telles que
+mousquets de Birmingham, haches, doloires, contre des produits du pays.
+Le propriétaire du vaisseau avait certifié au vieux chef que les armes
+étaient toutes en bon état. Confiant en ses paroles, le Malais se servit
+du mousquet pour chasser des oiseaux. Le mousquet éclata entre les mains
+du chef, et un morceau du canon, entré dans sa cervelle, le tua. Le fils
+de la victime fit assembler tous les gens de la maison de son père,
+aborda le vaisseau pendant la nuit, s'en rendit maître, et, de sa propre
+main, massacra tout l'équipage. Après cette horrible revanche, il fit
+élever un bûcher sur le vaisseau même, plaça sur ce bûcher le corps de
+son père, et y mit le feu après avoir entouré le mort de trente
+cadavres.</p>
+
+<p>Cependant, la première journée de notre chasse, je fus témoin d'un
+exploit de cet être irascible.</p>
+
+<p>Un Tiroon, qui remplissait le rôle de mahout (conducteur) auprès du
+petit éléphant sur lequel Zéla était assise, fit signe à l'intelligente
+bête de tuer un pauvre malheureux qui sortait, pour mendier un secours,
+des ruines d'une citerne.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_271">[271]</a></span>L'éléphant obéit au mahout.</p>
+
+<p>Je causais avec le chef lorsque la voix de Zéla me fit tourner la tête.
+Ma femme me montrait du regard un sale lépreux dont le corps était
+tellement couvert d'ulcères, que le malheureux n'avait plus de
+ressemblance avec un être humain.</p>
+
+<p>Le Tiroon mahout appartenait à une race qui se plaît à verser le sang,
+car ils font journellement des sacrifices à leurs dieux et à la femme
+qu'<a id="il">il</a> aiment. Un Tiroon ne peut se marier qu'après avoir présenté à sa
+fiancée une tête sanglante; peu importe de quelle manière il l'a
+conquise: ruse, force, adresse, lâcheté, tout moyen est bon; le résultat
+le justifie. Il faut donc que le cadeau de noce soit une vie humaine, et
+l'amoureux qui présente à la femme de son choix un bouquet de têtes voit
+toujours sa demande parfaitement accueillie. Aussitôt que le chef malais
+se fut aperçu de l'odieuse conduite du mahout, il saisit un bâton et
+bondit sur lui en le frappant avec une extrême violence. Le Tiroon prit
+à sa ceinture une flèche empoisonnée, dont il essaya de se faire une
+arme; mais le chef la lui arracha des mains, jeta le mahout contre un
+arbre et l'y maintint à l'aide de ses pieds. Livré sans défense à la
+fureur de son maître, le Tiroon tomba pour ne plus se relever. Il est
+impossible de se faire une idée de la furieuse exaspération du Malais.
+Ses yeux brillaient comme des diamants, tout son corps frémissait de
+rage: il ressemblait tout à fait à un démon vengeur.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais préparer ma carabine, dis-je à de Ruyter; cet<span class="pagenum"><a id="Page_272">[272]</a></span>
+homme est ivre de colère, bien certainement il va tout à l'heure
+s'attaquer à nous.</p>
+
+<p>Quand le chef se fut assuré de la mort du Tiroon, il jeta son corps
+auprès de celui du lépreux, puis regarda le ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Les voici! hurla-t-il d'un ton de triomphe sauvage, en montrant, avec
+sa main rougie par le sang, un faucon aux longues ailes occupé à se
+battre avec un corbeau, que l'odeur du sang avait attiré près<a id="de"></a>
+nous.</p>
+
+<p>Le chef nous déclara positivement que le faucon était l'âme du lépreux,
+et le corbeau celle du Tiroon.</p>
+
+<p>Les deux oiseaux se battaient avec acharnement; d'abord ils dirigèrent
+leur vol oblique vers la terre, puis il gagnèrent le sommet des arbres,
+puis enfin ils montèrent dans l'espace et furent pour nos regards aussi
+peu visibles que les atomes perdus dans un rayon de soleil; mais les
+yeux d'aigle du chef suivaient les combattants, ils ne perdaient aucune
+des péripéties de cette lutte aérienne.</p>
+
+<p>&mdash;Le lépreux triomphe! s'écria le Malais; il descend sur l'âme de son
+noir assassin.</p>
+
+<p>En effet, le faucon tomba comme la foudre sur sa victime, l'enveloppa de
+ses ailes, et tous deux tombèrent à terre.</p>
+
+<p>Le chef se frotta joyeusement les mains et courut à l'endroit où
+étaient tombés les deux oiseaux. Ce fut avec une sorte de cri sauvage
+que le Malais nous apprit le résultat de la victoire. Le corbeau était
+bien mort; quant au faucon, triomphalement perché sur la branche<span class="pagenum"><a id="Page_273">[273]</a></span>
+d'un arbre, il parut attendre notre départ pour commencer son repas.</p>
+
+<p>C'était donc sous la protection de ce fougueux personnage que nous
+étions placés; mais je dois dire qu'à part les rages insensées dont il
+se sentait quelquefois invinciblement atteint, c'était un brave et bon
+compagnon. Doué d'une très-grande sagacité, le chef était un excellent
+guide et nous faisait prendre toutes les précautions possibles afin
+d'éviter la rencontre des peuplades dont nous traversions les districts.</p>
+
+<p>Un constant exercice avait rendu les sens du Malais excessivement fins;
+il pouvait distinguer les objets, leur forme et leur couleur, avant même
+que nous les eussions aperçus, et son ouïe était plus vive que celle
+d'un chien.</p>
+
+<p>Nous marchions malgré nous avec une désespérante lenteur, et les
+éléphants étaient obligés de nous creuser des chemins à travers les
+jungles. Rien ne révélait dans ces solitudes profondes le voisinage des
+hommes, car il n'y avait ni blé ni culture, et quoique le paysage fût
+toujours le même, nous rencontrions à chaque instant des animaux
+inconnus et des oiseaux étrangers à nos souvenirs et à nos regards.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXVII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_274">[274]</a></span>Pendant la chaleur de la journée et le soir, nous nous exercions
+à tirer avec une seule balle sur les daims, les sangliers et les paons
+sauvages, car ces derniers voltigeaient par milliers au-dessus de nos
+têtes pour aller chercher leurs juchoirs dans les bois. Autant que
+possible, nous avions soin de chercher du repos loin des arbres, et
+surtout à une assez grande distance des jungles. Si la nécessité nous
+mettait dans l'obligation de coucher près des savanes, le chef malais
+en faisait incendier une partie, afin de chasser les bêtes venimeuses
+et de purifier l'air.</p>
+
+<p>Quand nous quittâmes les bois, ce fut pour traverser une grande étendue
+de plaine, couverte d'énormes roseaux, entremêlés de cannes aussi hautes
+que de jeunes sapins. Si les éléphants sauvages ne s'étaient pas créé un
+chemin que nous suivions sur leurs traces, il nous eût été impossible de
+traverser ce sauvage désert.</p>
+
+<p>En<span class="pagenum"><a id="Page_275">[275]</a></span> face de nous s'élevaient des montagnes dont toute la hauteur
+était ombragée par des arbres d'une prodigieuse force; à notre gauche
+s'étendait un massif de rochers, et du centre de ces rochers on voyait
+surgir une élévation de terre semblable à une île entourée de récifs.
+Les Malais nous dirent que sur cette élévation de terre se trouvaient
+les ruines d'une grande ville moresque, nommée autrefois la Ville des
+Rois.</p>
+
+<p>Le soir du cinquième jour de notre marche, nous approchâmes du lieu de
+la chasse, sur la côte, au sud-est de l'île. L'atmosphère était chargée
+de miasmes si impurs, que nous étions obligés, par précaution, de fumer
+sans cesse. Zéla imitait mon exemple, et le mahout, assis sur le cou de
+mon dromadaire, portait devant lui un pot de charbon de terre allumé et
+un grand sac de tabac. Le tabac me préserva de la fièvre, car tous ceux
+qui, malgré mes conseils, dédaignèrent de s'en servir, eurent le
+vertige, des maux de c&oelig;ur et crachèrent le sang.</p>
+
+<p>Nous arrivâmes enfin au massif de rochers au bas duquel s'étendait
+vers le nord, et beaucoup plus bas que la plaine que nous venions de
+traverser, un immense et fétide marais. Nous avions encore une journée
+de marche à faire pour arriver à la colline verte et boisée vers
+laquelle nous nous dirigions. Une terrible et profonde obscurité
+couvrait le marais, sur la surface duquel ondoyaient les noires et
+soyeuses touffes des roseaux, et cependant l'air était tellement calme
+que les feuilles des arbres restaient dans la plus complète<span class="pagenum"><a id="Page_276">[276]</a></span>
+immobilité. Quand la nuit fut venue, quand le vent de la terre passa
+sur le marais, des éclairs faibles et d'un bleu pâle illuminèrent ce
+noir séjour du mal. Ce spectacle me donna le frisson, car il me fit
+songer au malheur qui avait failli m'atteindre lorsque la tempête
+m'avait jeté sur ces bords.</p>
+
+<p>Après avoir disloqué ma mâchoire dans l'infructueuse tentative de manger
+un paon sauvage à moitié cuit, je me couchai dans ma tente, sur une peau
+de tigre, en mettant ma carabine sur ma tête. Zéla vint se nicher auprès
+de moi, et nous nous couvrîmes avec une peau d'élan tannée. Au milieu de
+la nuit, je fus réveillé par Zéla. La vie sauvage et dangereuse que la
+jeune fille avait menée depuis son enfance était cause qu'elle se
+réveillait au moindre bruit. Je lui ai vu très-souvent ouvrir les yeux
+au léger bourdonnement que faisait entendre un moustique en voltigeant
+au-dessus de nous.</p>
+
+<p>Zéla venait donc d'être réveillée par un petit bruit sourd; en se levant
+pour en chercher la cause autour d'elle, la jeune femme aperçut un grand
+serpent venimeux qui rampait tranquillement sur mes jambes nues.</p>
+
+<p>Le profond sommeil dans lequel j'étais plongé immobilisait tellement mon
+corps, que je ressemblais plutôt à un cadavre qu'à un être vivant.</p>
+
+<p>Avec un admirable sang-froid, la jeune fille suivit, à la lueur du feu
+qui brûlait devant la tente, tous les mouvements du reptile, qui, attiré
+par la chaleur, se glissa<span class="pagenum"><a id="Page_277">[277]</a></span> doucement vers le feu. Si j'eusse fait le
+moindre mouvement, ou si Zéla eût donné l'alarme, le serpent m'aurait
+mortellement blessé.</p>
+
+<p>Quand il fut tout à fait en dehors de la tente, Zéla me réveilla. Je
+sautai aussitôt hors du lit pour courir vers mes compagnons, qui
+dormaient à quelques pas de nous, et, avant de les réveiller, je suivis
+le serpent, qui marchait lentement vers le feu.</p>
+
+<p>Mon approche fit lever la crête du reptile, et il tourna la tête pour me
+regarder. Ce mouvement me donna l'idée de décharger sur lui ma carabine,
+remplie de balles de plomb. Un homme endormi près du feu se leva
+vivement et retomba bientôt sur la terre: je crus l'avoir tué.</p>
+
+<p>Le chef malais donna l'alarme et s'élança vers moi suivi de tous ses
+gens; je lui montrai le monstre qui se débattait au milieu des charbons.</p>
+
+<p>&mdash;Vous tirez un coup de carabine contre un chichta, me dit le chef d'un
+air presque courroucé; vous avez tort, monsieur, d'user votre poudre et
+de troubler pour si peu de chose le sommeil de vos hommes. Il y a ici
+des milliers de ces vers ennuyeux, et voici comment on les tue.</p>
+
+<p>En achevant ces mots, le chef perça la tête du serpent avec sa lance et
+le maintint dans la braise.</p>
+
+<p>Le serpent entortilla son corps autour de la lance jusqu'à ce que sa
+queue atteignît la main du chef.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous voulez le faire rôtir, me dit le Malais, vous
+trouverez<span class="pagenum"><a id="Page_278">[278]</a></span> que sa chair est aussi bonne que celle du meilleur
+poisson.</p>
+
+<p>Quand le serpent fut tout à fait mort, le chef le jeta dans le feu, le
+couvrit avec des cendres, et me dit encore:</p>
+
+<p>&mdash;Nous le mangerons au réveil; bonsoir, je vais essayer de me rendormir.</p>
+
+<p>Peu désireux d'être encore interrompu par des êtres si désagréables,
+j'engageai Zéla et de Ruyter à finir la nuit avec moi auprès du foyer.</p>
+
+<p>Notre conversation tomba bientôt sur la chasse aux tigres, et de Ruyter,
+qui avait non-seulement une passion très-vive pour ce plaisir, mais qui
+s'était rendu célèbre par ses exploits dans les provinces supérieures de
+l'Inde, nous dit en terminant:</p>
+
+<p>&mdash;La chasse aux tigres, de la manière dont on la fait dans l'Inde, est
+moins dangereuse que celle qui a pour but la destruction des renards.
+Pour chasser le tigre, une vingtaine d'hommes se réunissent et
+s'entourent d'une prodigieuse quantité d'éléphants. Enfermés dans les
+houdahs avec une douzaine de mousquets, qui sont vite rechargés par des
+domestiques, les chasseurs sont dans une position aussi sûre qu'un homme
+perché sur un arbre et tirant sur un daim. Il arrive quelquefois qu'un
+mahout est égratigné, car il court un peu plus de danger que son maître;
+mais le héros du combat, c'est le noble éléphant: il fait face au tigre,
+et tout le succès dépend de son courage, de sa vaillance et de sa
+fermeté. Si l'éléphant ne veut pas rester,<span class="pagenum"><a id="Page_279">[279]</a></span> s'il a peur, s'il se sauve,
+la vie du chasseur est en péril; car un b&oelig;uf enragé, ou notre Malais
+en colère, ne sont rien en comparaison d'un éléphant en révolte.</p>
+
+<p>Le plus admirable spectacle du monde, reprit de Ruyter, est celui
+qu'offrent les lions en chassant les animaux dont ils font leur
+principale nourriture. Bien différents des lâches et cruels tigres, les
+lions ne se cachent pas pour surprendre leur proie. Pendant les heures
+silencieuses de la nuit, ils dorment, mais ils se lèvent avec l'aurore,
+et donnent la chasse aux premiers animaux qu'ils rencontrent, en faisant
+trembler la forêt au bruit de leur voix de tonnerre.</p>
+
+<p>Un jour, il y a longtemps de cela, étant allé à la rencontre d'un prince
+de la famille de Bolmar-Singh, près de Rhatuk, dans le voisinage duquel
+j'avais été retenu pour quelques jours, je dirigeai ma marche vers
+Ramoon, pays des montagnes Himalaya, et habité par une race sauvage
+qu'on nomme Silks. J'avais à ma suite un très-petit nombre de
+domestiques, et une demi-douzaine d'éléphants des montagnes.</p>
+
+<p>Nous traversâmes par des chemins secrets et détournés une grande étendue
+de terrain couverte d'arbres et de jungles. Je n'ai jamais passé tant de
+jours sans voir le soleil depuis l'époque où j'ai traversé les sombres
+chemins de ce pays d'ombrages. Ni le soleil ni le vent n'avaient pu
+pénétrer le mystère de ces charmilles vierges.</p>
+
+<p>Dans la solitude de ces éternelles ténèbres gambadaient<span class="pagenum"><a id="Page_280">[280]</a></span> d'énormes
+hiboux et des chauves-souris vampires, et les rares animaux que nous
+rencontrions avaient la couleur terne des plantes moussues et moisies.</p>
+
+<p>Le poil des lièvres, celui des renards et des chacals était d'un gris
+terne, et il y avait dans le fourré des champignons qui, par leur
+couleur et par leur force, ressemblaient à des lionnes reposant avec
+leurs petits. Cette ressemblance était si frappante, que, sachant la
+forêt peuplée de bêtes féroces, nous fîmes à cette vue des préparatifs
+de défense.</p>
+
+<p>De pauvres plantes rampantes, qui, comme moi sans doute, désiraient un
+peu d'air, avaient plongé si profondément leurs racines dans la terre,
+que leur tronc avait atteint la grandeur d'un teah (arbre). Sur ce
+tronc, elles avaient grimpé de jour en jour pour étaler au soleil leurs
+fleurs cramoisies.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXVIII</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_281">[281]</a></span>Je ressentis un véritable plaisir quand je pus m'échapper de ce
+séjour de mort, quand je vis resplendir au-dessus de ma tête
+l'éblouissant rayonnement du soleil. La scène ressemblait à un lac
+entouré de forêts; vers l'est, les montagnes s'élevaient à une hauteur
+étonnante; elles bordent l'empire chinois.</p>
+
+<p>Après avoir traversé un ruisseau, nous arrivâmes à la source d'un
+torrent des montagnes. Le torrent, rendu aride par l'extrême chaleur, se
+divisait en petits lacs d'eau saumâtre, et, au milieu d'une couche de
+gravelle, entremêlée de fragments de rochers, se trouvait une petite
+île, couverte de mousse, de fleurs et d'arbrisseaux.</p>
+
+<p>La beauté du lieu, la sécurité de la position, nous engagèrent à le
+choisir pour y prendre quelques heures de repos.</p>
+
+<p>À cette époque, mon cher Trelawnay, j'étais aussi jeune et aussi
+romanesque que vous; il ne vous sera donc<span class="pagenum"><a id="Page_282">[282]</a></span> pas difficile de
+comprendre que le lendemain, au réveil, je songeai, en fumant ma pipe,
+à ne jamais abandonner la solitude de ce magnifique désert. La
+transition de la nuit au jour s'opéra si doucement, que j'y fis à
+peine attention.</p>
+
+<p>Vers le matin, un troupeau de buffles sauvages vint paître à quelques
+pas de nous. Pendant que j'examinais leur forme surnaturelle, un bruit
+confus, qui ressemblait au sourd grondement de l'orage, se fit entendre
+dans la forêt.</p>
+
+<p>Les chacals, les renards et les daims marquetés s'élancèrent hors du
+bois, et le troupeau de buffles noirs cessa de paître et se tourna vers
+la place d'où venait le bruit. Une foule de brillants paons voltigea
+au-dessus de nos têtes en jetant de grands cris, et un pélican, qui
+venait de prendre une couleuvre, laissa tomber sa proie et s'envola
+lourdement. Nos petits éléphants, qui mangeaient les arbrisseaux autour
+de nous, s'effrayèrent tellement, qu'ils firent la tentative d'échapper
+à leurs gardiens pour grimper sur les rochers.</p>
+
+<p>Tout à coup, un mohr de la race des élans sortit de la forêt: sa taille
+dépassait celle qui est ordinaire à ces animaux, et ses cornes
+entortillées étaient aussi longues que la lance d'un Malais. Après
+l'apparition du mohr, un rugissement clair, sonore, terrible comme un
+éclat de tonnerre, annonça le lion chasseur suivi de quatre lionceaux;
+il se creusa un chemin à travers les buissons et les ronces. En entrant
+dans la plaine, le lion chercha la piste en posant son nez pointu sur
+la terre.<span class="pagenum"><a id="Page_283">[283]</a></span> Quand il l'eut trouvée, il poussa un second rugissement, et
+ce cri de triomphe fut répété par sa royale escorte. Le lion se remit à
+la poursuite du cerf, suivi de sa bande; cette bande formait une ligne,
+et je fis la remarque qu'il n'était point permis de devancer le roi, car
+au premier mouvement d'insubordination, il s'arrêtait court, et sa voix
+se faisait entendre plus sonore et plus tonnante.</p>
+
+<p>Avec la vitesse d'un aigle, l'élan se dirigeait vers le lac. Mais, en
+essayant de franchir d'un bond un morceau de rocher, il tomba dans
+l'eau; promptement relevé, il suspendit un instant sa course haletante
+et parut écouter la voix rugissante de son ennemi. Après ce court
+instant de repos, le cerf gravit le talus et se glissa dans le lit du
+torrent.</p>
+
+<p>J'ai oublié de vous dire, mon cher Trelawnay, que le troupeau de
+buffles, en s'écartant pour livrer passage aux lions, n'en parut
+nullement effrayé. Mes guides m'assurèrent que ces animaux sont plus
+forts que le lion, et qu'ils peuvent se rendre facilement maîtres de
+plusieurs tigres. Quand le lion traversa la ligne formée par ces énormes
+b&oelig;ufs, sa crinière droite et terrible, sa queue raboteuse ondoyèrent
+au-dessus d'eux. Évidemment le lion chassait par l'odeur et non par la
+vue, car, au lieu de traverser la rivière dans la plus proche direction
+de l'endroit où le cerf était tombé, il suivit le cours de l'eau, grimpa
+sur le talus, et, toujours sur la piste de sa proie, il traversa la
+source du torrent.</p>
+
+<p>Selon toute probabilité, le pauvre cerf avait été blessé<span class="pagenum"><a id="Page_284">[284]</a></span> dans sa
+chute, car la vitesse de sa fuite diminua de rapidité, tandis que
+celle du lion augmentait de minute en minute. Suivi de près par les
+lions, le cerf avait rasé la base du rocher sur lequel j'étais debout.
+De mon poste, je pus parfaitement distinguer tous les acteurs de ce
+drame: le premier lion était vieux, décharné, sa peau noire luisait à
+travers ses poils minces, étoilés et rougeâtres; sa queue était nue,
+sale, et les poils de sa crinière étaient en mottes; la longue et
+énorme mâchoire de ce vieux roi des forêts était abaissée et sa langue
+pendait en dehors comme celle d'un chien fatigué. Le cerf fit des
+efforts terribles pour monter le banc, il semblait vouloir gagner les
+jungles; mais la terre n'était pas solide et il perdait pied à chaque
+instant. Quand la pauvre bête eut franchi les trois quarts de
+l'élévation escarpée, elle tomba et fut incapable de se relever; les
+rugissements du lion étaient magnifiques lorsqu'il sauta sur le cerf à
+l'aide d'un puissant élan. Alors, une patte posée sur le corps du
+vaincu, il gronda les lionceaux qui voulaient approcher, et fit, avec
+lenteur, les préparatifs de son festin. La famille dut se contenter
+des membres du cerf et des os que le vieux lion jetait royalement
+derrière lui.</p>
+
+<p>Mais voilà notre sauvage chef, finissez de boire votre café, Trelawnay,
+et partons pour la Ville des Rois; j'entends, en imagination, un concert
+de rugissements.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>LXXXIX</h2>
+
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_285">[285]</a></span>Le terrain qui avoisinait la colline était rougeâtre, et les
+jungles parsemés çà et là couvraient le sol d'un tapis de baies jaunes
+et rouges. Une quantité prodigieuse de poules d'Inde sauvages, de
+hérons, de grues et d'oiseaux de mer voltigeaient dans l'air, et nous
+étions surpris à chaque instant par l'apparition inattendue d'une
+bande de chacals, d'une troupe de renards et de beaucoup d'autres
+animaux que je n'avais jamais vus. De temps en temps un coup
+d'&oelig;il jeté en arrière nous faisait apercevoir des troupeaux
+d'éléphants sauvages et de buffles qui paissaient sur la plaine que
+nous venions de traverser. À midi, nous fûmes arrêtés par une rivière
+large, boueuse, peu profonde, mais qui, sans doute, inondait le haut
+de la plaine pendant la saison pluvieuse, c'est-à-dire sept ou huit
+mois de l'année, et se faisait ensuite un passage jusqu'au marais.
+Après une longue hésitation, les éléphants se décidèrent à traverser
+le gué de la rivière; une fois sur l'autre bord nous nous reposâmes.
+Le lendemain il fallut gravir la colline<span class="pagenum"><a id="Page_286">[286]</a></span> hantée par les esprits.
+Cette colline inspire aux natifs une superstition si respectueuse,
+qu'ils n'osent troubler par leur présence ce lieu consacré aux géants
+et aux esprits, qui, disent-ils d'un air convaincu, veillent nuit et
+jour sur leur sauvage propriété. La crédulité de ce peuple primitif
+avait un appui sur les restes d'une ville quelconque, et de Ruyter
+nous dit que les ruines qui parsemaient la plaine étaient moresques.
+Nous trouvâmes d'énormes masses de pierre, des citernes bouchées, des
+puits que la végétation couvrait de mauvaises herbes, de plantes
+rampantes et d'une infinité d'arbrisseaux.</p>
+
+<p>Nous dressâmes nos tentes sur la partie de la colline la plus couverte
+de rochers et la moins voisine des jungles. Après avoir allumé des feux
+et mangé un jeune cerf, nous fîmes les arrangements nécessaires à la
+journée du lendemain, et nous nous endormîmes. Le chef malais fut debout
+avant l'aurore; il réveilla ses gens, fit préparer nos montures et
+disposa tout pour le départ. Zéla, qui voulait absolument nous
+accompagner, fut assise sur un petit éléphant, et enfermée dans le seul
+houdah que nous eussions.</p>
+
+<p>Après de longues recherches, nous découvrîmes plusieurs traces de tigres
+dans les lieux couverts et sur le bord des étangs, mais les hautes
+herbes et l'épaisseur des buissons nous empêchèrent de suivre leurs
+traces jusque dans leurs retraites. En revanche, nous trouvions à chaque
+pas des daims, des sangliers, et une grande variété d'oiseaux.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_287">[287]</a></span>Quand de Ruyter eut soigneusement examiné le voisinage, il nous
+assura que trois tigres habitaient le jungle, car il avait découvert
+les os d'un élan récemment tombé sous leurs griffes.</p>
+
+<p>Cette nouvelle nous combla de joie, et, bien préparés pour l'attaque,
+nous nous dirigeâmes vers la retraite de nos ennemis. Guidés par de
+Ruyter, il nous fut facile d'atteindre sans de longs détours le lieu où
+se trouvaient les restes du cerf. Ces restes étaient entourés d'une
+terre humide qui conservait jusqu'au jungle les traces du passage des
+tigres.</p>
+
+<p>Avant de commencer la chasse, de Ruyter, qui voulait bloquer toutes les
+sorties, divisa notre troupe. La plupart de mes hommes étaient à pied,
+et ils semblaient aussi tranquilles et aussi rassurés qu'à l'approche de
+l'attaque d'un nid de belettes. Je laissai Zéla à l'entrée du bois, sous
+la garde de quatre Arabes, et je descendis de cheval pour aider de
+Ruyter à débarrasser le passage. Les Malais furent divisés en deux
+groupes, et nous recommandâmes aux matelots d'agir avec une extrême
+prudence en faisant usage de leurs armes à feu, car les accidents
+étaient plus à craindre que la férocité des tigres.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai grand'peur, dit de Ruyter, que nos éléphants ne soient pas de
+force à faire face aux tigres. Mais cependant il est nécessaire, avant
+de renoncer à nous en servir, que nous les mettions à l'épreuve.</p>
+
+<p>En approchant des buissons, nous mîmes en déroute des daims, des lièvres
+et des chats sauvages.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_288">[288]</a></span>De Ruyter me montra les ruines d'un palais moresque, en me disant
+que la sagacité de nos éléphants nous ferait éviter les masses brisées
+des édifices, les abîmes et les puits couverts de verdure humide.
+L'endroit où nous nous trouvions était d'une sauvagerie surnaturelle;
+elle impressionna tellement nos matelots, que leur joie orageuse fut
+changée en une sorte de tristesse rêveuse. Les furieux trépignements
+de pieds de nos éléphants nous apprirent que l'antre des tigres était
+proche. Une ruine voûtée s'étendait devant nous, et un bruit
+indistinct agitait les buissons.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez-vous fermes, mes garçons! cria tout à coup de Ruyter.</p>
+
+<p>Au même instant un tigre monstrueux s'élança sur nous.</p>
+
+<p>Nous fîmes feu tous ensemble, mais pendant les premières minutes qui
+suivirent cette terrible décharge, je ne pus en connaître le résultat,
+car, enragés de terreur, nos éléphants désertaient.</p>
+
+<p>Mon mahout se jeta par terre et une branche d'arbre me fit tomber.</p>
+
+<p>J'entendis un effroyable cri de guerre, et on fit une seconde fois un
+feu bien nourri.</p>
+
+<p>L'éléphant de de Ruyter bondit en arrière et tomba dans un puits à
+moitié caché sous une couche d'herbe; l'intrépide chasseur se dégagea
+lestement, et nous laissâmes nos montures agir à leur guise.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a encore des tigres sous la voûte de ces ruines, me dit de
+Ruyter; forçons-les à sortir.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_289">[289]</a></span>Nous réunîmes quelques-uns de nos hommes, et, d'un pas ferme,
+guidés par l'abominable odeur qu'exhalent ces bêtes fauves, nous
+gagnâmes le lieu de leur retraite. Bientôt des rugissements sonores et
+des grognements aigus nous donnèrent l'assurance d'un prochain succès.</p>
+
+<p>&mdash;Attention! dit de Ruyter, l'antre renferme une tigresse avec ses
+petits; prenez garde à vous, mes garçons: ne tirez que sur elle, et
+tirez bas.</p>
+
+<p>Un jeune tigre sortit le premier pour nous attaquer.</p>
+
+<p>&mdash;La mère va sortir, me dit tout bas de Ruyter, ne tirez pas encore.</p>
+
+<p>Effrayé de notre position hostile, le tigre courut se cacher sous un
+épais buisson; il y resta en grognant; une seconde après, deux autres
+petits sortirent à leur tour et se cachèrent avec autant d'effroi et de
+promptitude qu'en avait montré le premier.</p>
+
+<p>Le rugissement de la mère devint terrible, et un coup de fusil tiré par
+de Ruyter sur un des jeunes tigres la fit apparaître à l'ouverture de la
+voûte, les yeux en feu, et écumant de rage. La tigresse se précipita
+violemment sur nous. Je fis feu des deux canons de mon fusil, et nous
+reculâmes de quelques pas.</p>
+
+<p>Atteinte par mon arme, la tigresse frissonna, et, toute chancelante,
+elle voulut attaquer de Ruyter; mais, trop faible pour l'atteindre, elle
+ploya sur ses jarrets. Un coup de lance l'étendit sans vie à nos pieds.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_290">[290]</a></span>Pendant que je rechargeais mon fusil, un jeune tigre s'élança sur
+moi. L'attaque fut si brusque, si inattendue, qu'elle me renversa.
+Avant de pouvoir me relever, je vis de Ruyter mettre tranquillement
+son fusil dans l'oreille de la bête déjà blessée, et lui faire sauter
+la cervelle en l'air. Pendant cette lutte partielle avec la mère et le
+premier tigre, les matelots continuaient à faire feu, et les balles
+volaient au-dessus de nos têtes; quelques-unes blessèrent les jeunes
+tigres, mais sans les tuer, car ils se sauvèrent.</p>
+
+<p>&mdash;Plaçons-nous derrière ce rocher, me dit de Ruyter; les matelots se
+servent d'un mousquet comme ils se servent d'un cheval: ils emportent
+tout ce qui se trouve sur leur passage.</p>
+
+<p>Des Malais, envoyés en éclaireurs par le chef, vinrent nous dire que le
+jungle était vivant de tigres, qu'ils en avaient déjà tué deux, et qu'un
+de leurs hommes était mort.</p>
+
+<p>Une heure après cette première victoire, il y avait autant de bruit et
+de confusion dans le jungle que pendant une bataille navale ou qu'au
+saccagement d'une ville. Je remarquai cependant que les tigres ne sont
+point aussi formidables qu'on veut bien le dire. Ils se couchaient en
+rampant dans les longues herbes, et nous avions de grandes peines à
+prendre avant de pouvoir les en faire sortir. Pour arriver à ce but,
+nous étions obligés de leur envoyer une balle, et bien des fois, au
+lieu de se jeter sur nous, ils essayaient de fuir sous le couvert, et
+c'était seulement en face des passages<span class="pagenum"><a id="Page_291">[291]</a></span> bloqués que, poussés par
+le désespoir, ils se précipitaient aveuglément sur nous.</p>
+
+<p>Deux hommes courageux et bien armés peuvent aller sans crainte jusqu'aux
+approches de l'antre d'un tigre et le forcer à quitter sa retraite pour
+venir tomber sous leurs coups.</p>
+
+<p>Un grand nombre de tigres se sauva vers la plaine, et il nous était
+impossible de diriger notre chasse de ce côté-là. Plusieurs de nos
+hommes étaient blessés, soit par les tigres, soit par des chutes dans
+les décombres, et un Malais eut l'échine dorsale si fracassée, qu'après
+une heure d'agonie il expira.</p>
+
+
+
+<hr />
+<h2>XC</h2>
+
+
+<p>Quand la chasse fut désorganisée, je songeai à Zéla, qui, bien
+certainement, devait s'effrayer des bruits du combat et de ma longue
+absence. Je me dirigeai donc seul,&mdash;car tous nos gens étaient dispersés
+çà et là,&mdash;vers la partie du jungle où quatre Arabes devaient faire la
+garde autour d'elle.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a id="Page_292">[292]</a></span>En approchant de l'endroit où la jeune femme devait attendre mon
+retour, j'entendis un bruit affreux, un bruit entremêlé de cris
+perçants, de rugissements de tigres et de trépignements de pieds. Je
+hâtai ma course, autant que purent me le permettre les épais buissons
+et l'inégalité du terrain; car, à chaque pas que je faisais en avant,
+j'entendais, plus féroces, plus sonores et plus distincts, les
+effroyables rugissements du fauve habitant des jungles.</p>
+
+<p>Arrivé à quelques mètres de l'endroit où devait se trouver Zéla,
+j'aperçus un énorme tigre suspendu par les pattes aux flancs de
+l'éléphant de ma pauvre abandonnée. Zéla n'était pas visible, et le
+tigre portait sa tête, en écumant de rage, jusqu'au houdah.</p>
+
+<p>&mdash;La malheureuse enfant a été dévorée! m'écriai-je en me frappant le
+front. Oh! fou, fou que je suis!</p>
+
+<p>Un frisson mortel arrêta dans mes veines la circulation du sang, puis il
+fit place à une flamme brûlante dont la vapeur me monta au cerveau.</p>
+
+<p>Ma carabine n'était pas chargée: je la rejetai loin de moi, et, sans
+aucune autre arme qu'un poignard malais, je me précipitai, furieux et
+sans crainte, au secours de Zéla. À quelques pas du groupe formé par
+l'éléphant et son sauvage antagoniste, un petit tigre déchirait à belles
+dents un objet que je ne pris point le temps d'examiner.</p>
+
+<p>L'éléphant de Zéla trépignait, criait, se débattait avec désespoir
+pour se débarrasser du tigre. L'affreuse bête tomba, mais en emportant
+dans sa chute une victime humaine,<span class="pagenum"><a id="Page_293">[293]</a></span> enveloppée dans un vêtement
+blanc. Je bondis sur le tigre, qui gronda sourdement, et dont la
+patte, appuyée sur sa victime, n'oscilla même pas. Il attendait mon
+attaque.</p>
+
+<p>Je frappai l'animal d'un coup de poignard, et lorsque, près d'être
+atteint par le blessé, je cherchais autour de moi un moyen de défense
+plus sûr que mon poignard, j'entendis murmurer cette douce invocation:</p>
+
+<p>&mdash;Saint prophète, protégez-le!</p>
+
+<p>Comme pour exaucer la prière de cette douce voix, l'éléphant frappa le
+tigre avec son pied de derrière. Le coup fut bien porté, car mon ennemi
+roula sur les flancs, et je pus lui enfoncer dans le c&oelig;ur mon
+poignard jusqu'à la garde.</p>
+
+<p>Un cri terrible, cri dont la bruyante clameur étouffa le rugissement du
+tigre, vint tout à coup frapper mon oreille; je me retournai vivement:
+c'était le chef malais. Son arrivée était d'un admirable à-propos, car
+le tigre se relevait, et son jeune compagnon courait sur moi. Le Malais
+perça le jeune tigre avec sa lance, et enfonça vingt fois son poignard
+dans le corps du vieux.</p>
+
+<p>&mdash;Quel plaisir! me dit-il en brandissant sa lance, je suis fou de
+bonheur. Allons encore dans les jungles, il y a un monde de tigres: nous
+les tuerons tous.</p>
+
+<p>Le chef disait ces paroles en rugissant comme un lion. Voyant que je n'y
+prêtais pas une bien grande attention, il secoua sa lance et disparut
+dans le bois.</p>
+
+<p>Heureusement pour moi, mes regards éperdus tombèrent sur la douce figure
+de Zéla, qui s'était prosternée<span class="pagenum"><a id="Page_294">[294]</a></span> à mes pieds. Je fis vainement la
+tentative de la relever, je n'avais plus de force, je chancelais, je me
+sentais sur le point de devenir fou. Quand les deux bras de la jeune
+femme eurent entouré ma tête, je repris mes sens, et je couvris son
+visage adoré des plus tendres caresses.</p>
+
+<p>Zéla était hors de danger; les corps des deux tigres gisaient à nos
+pieds: tout était calme autour de nous.</p>
+
+<p>En apercevant la victime du tigre, je dis à Zéla, car je ne pouvais en
+distinguer ni les traits ni la forme:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a donc succombé sous les coups de cette horrible bête?</p>
+
+<p>&mdash;Le pauvre mahout, très-cher, et j'ai grand'peur qu'il ne soit mort.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ce n'est que lui, chérie; je craignais tant que ce ne
+fût vous! Je craignais tant que vous ne fussiez devenue un esprit, mon
+bon esprit; car, vous le savez, la foi arabe me permet deux guides
+spirituels: un bon et un mauvais.</p>
+
+<p>Ma colère tomba bientôt sur les Arabes auxquels j'avais confié Zéla, et,
+à mon appel, ils sortirent d'un fourré où, me dirent-ils d'une voix
+tremblante, ils avaient trouvé le petit d'un léopard tué par de Ruyter.</p>
+
+<p>J'étais tellement furieux contre ces hommes, qu'avec l'intention d'en
+tuer un, j'armai mon pistolet.</p>
+
+<p>L'arme était dirigée sur la poitrine de l'Arabe le plus proche de moi;
+j'allais lâcher la détente quand une main retint mon bras.</p>
+
+<p>Je me retournai brusquement: les yeux de Zéla rencontrèrent<span class="pagenum"><a id="Page_295">[295]</a></span> les
+miens, son regard pénétra mon c&oelig;ur, regard charmant et qui eût
+apporté le calme dans l'esprit irrité d'un fou.</p>
+
+<p>&mdash;Il est notre frère, me dit la jeune femme d'une voix vibrante et
+mélodieuse. Ne nous détruisons pas les uns les autres. Remercions le
+prophète, dont la miséricorde vous a fait le sauveur du dernier enfant
+de notre père. Le mauvais esprit qui a poursuivi mon père jusqu'au jour
+de sa mort est-il donc descendu sur vous? Sa main cruelle est dans ce
+moment-ci posée sur votre c&oelig;ur. Prenez garde, mon ami, car l'ombre du
+mauvais esprit plane sur vous comme l'ombre sur le soleil; elle vous
+fait paraître, même à mes yeux, féroce et inexorable.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes le faucon de notre Malais, chère, mais l'aile du noir
+corbeau a disparu; le soleil ne s'est point obscurci; l'oiseau de
+mauvais augure m'a quitté. Allons, la paix est faite, n'est-ce pas? Il
+faut que je rentre dans le jungle; montez sur votre éléphant; je préfère
+vous confier à sa sagacité qu'à un millier d'Arabes. C'est une noble et
+courageuse bête.</p>
+
+<p>Je flattai l'éléphant avec la main, et je donnai à Zéla du pain et des
+fruits pour les faire manger à notre sauveur.</p>
+
+<p>L'éléphant semblait être plongé dans une triste contemplation, et il
+regardait avec un sentiment de pitié sympathique le corps prosterné du
+mahout mourant. Il ne fit pas attention à nous, et quand ses yeux
+tombèrent sur le tigre mort, il trépigna, prit<span class="pagenum"><a id="Page_296">[296]</a></span> un air féroce et
+fit entendre un cri de sauvage triomphe.</p>
+
+<p>Puis, mécontent de lui-même pour n'avoir fait que venger le mahout,
+qu'il eût voulu sauver, il baissa sa trompe et ses oreilles vers la
+terre, et, quoique blessé et sanglant, il paraissait ne songer ni à lui
+ni à nous, mais à son ami mort. Les yeux humides et rêveurs de
+l'éléphant montraient que toutes ses pensées étaient absorbées par la
+perte qu'il venait de faire. Son regard pensif était fixé sur les Arabes
+occupés à faire une sorte de claie pour emporter le moribond, car sa
+poitrine était lacérée par les coups de griffe.</p>
+
+<p>La noble bête, tout à son chagrin, refusa de manger, et, lorsque je
+plaçai l'échelle de bambou pour faire monter Zéla dans le houdah, elle
+tourna sa trompe, me regarda, et, voyant que c'était encore la jeune
+femme qu'elle allait porter, elle reprit sa première position en
+continuant à pousser de sourds gémissements.</p>
+
+<p>L'homme que pleurait l'éléphant avait été longtemps le pourvoyeur de
+ses besoins, et depuis la mort du Tiroon, tué par le chef, cet homme
+avait pris la place de mahout. L'éléphant n'avait point paru attristé
+à la mort de son premier conducteur, qui avait été, sans nul doute, un
+maître méchant et cruel. S'il m'eût été possible de garder l'éléphant,
+je m'en serais fait un devoir et un plaisir; car quand nous le
+quittâmes, Zéla l'embrassa en pleurant, et coupa, près de ses
+oreilles, quelques-uns de ses poils. J'ai conservé et je conserve
+encore ce souvenir du sauveur de Zéla; il remplit le chaton<span class="pagenum"><a id="Page_297">[297]</a></span>
+d'une bague sur laquelle est gravé, comme dans mon c&oelig;ur, le nom
+de cette chère moitié de moi-même.</p>
+
+<p>Mais j'éloigne mon esprit du sujet qui m'occupe en cet instant; c'est
+une faute involontaire, car, malgré moi, je suis entraîné à faire le
+récit des puérils événements qui me rendent Zéla pleine de vie!
+Aujourd'hui, ma cervelle ressemble à un griffonnage confus encore,
+croisé en tous les sens et illisible pour tout autre que moi.</p>
+
+
+<hr class="c15"/>
+<p class="center">FIN DE LA DEUXIÈME SÉRIE</p>
+
+<hr />
+<p class="center"><small>Paris.&mdash;Imprimerie de <span class="smcap">Édouard Blot</span>, rue Saint-Louis,
+46, au Marais.</small></p>
+
+
+<div class="p4 tnote"><h3>Notes de transcription</h3>
+<p>Les coquilles ont été corrigées et les majuscules accentuées.
+La graphie ancienne (pantouffles, dyssenterie, camellia, etc.)
+a été conservée. Nous croyons également que&nbsp;:</p>
+
+<ul>
+<li>«<a href="#cet">cet</a>» devrait se lire «cette»;</li>
+
+<li>«<a href="#ambre">ambre</a>» devrait se lire «ombre»;</li>
+
+<li>«<a href="#nuit">nuit</a>» devrait se lire «mer»;</li>
+
+<li>«<a href="#autre">autre</a>» devrait se lire «autres»;</li>
+
+<li>«<a href="#il">il</a>» devrait se lire «ils»;</li>
+
+<li>«<a href="#de">de</a>» devrait être ajouté.</li>
+</ul>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Un Cadet de Famille, v. 2/3, by
+Edward John Trelawney
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK UN CADET DE FAMILLE, V. 2/3 ***
+
+***** This file should be named 38867-h.htm or 38867-h.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/3/8/8/6/38867/
+
+Produced by Laurent Vogel, Valérie Leduc and the Online
+Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This
+book was produced from scanned images of public domain
+material from the Google Print project.)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>