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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:11:43 -0700
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@@ -0,0 +1,5224 @@
+The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La coucaratcha (II/III)
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at The Internet Archive)
+
+
+
+
+
+
+
+
+ŒUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+EUGÈNE SUE.
+
+[Illustration: colophon]
+
+LA COUCARATCHA.
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
+
+
+ =Le Juif errant= 10 vol. in-8.
+
+ =Les Mystères de Paris= 10 vol. in-8.
+
+ =Mathilde= 6 vol. in-8.
+
+ =Deux Histoires= 2 vol. in-8.
+
+ =Le marquis de Létorière= 1 vol. in-8.
+
+ =Deleytar= 2 vol. in-8.
+
+ =Jean Cavalier= 4 vol. in-8.
+
+ =Le Morne au Diable= 2 vol. in-8.
+
+ =Thérèse Dunoyer= 2 vol. in-8.
+
+ =Latréaumont= 3 vol. in-8.
+
+ =La Vigie de Koat-Ven= 4 vol. in-8.
+
+ =Paula-Monti= 2 vol. in-8.
+
+ =Le Commandeur de Malte= 2 vol. in-8.
+
+ =Plik et Plok= 2 vol. in-8.
+
+ =Atar Gull= 2 vol. in-8.
+
+ =Arthur= 4 vol. in-8.
+
+ =La Coucaratcha= 3 vol. in-8.
+
+ =La Salamandre= 2 vol. in-8.
+
+ =Histoire de la Marine= (_gravures_) 4 vol. in-8.
+
+Sceaux.--Impr. de E. Dépée.
+
+
+
+
+LA
+
+COUCARATCHA
+
+Par EUGÈNE SUE.
+
+TOME DEUXIÈME.
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS,
+
+CHARLES GOSSELIN,
+Editeur de la Bibliothèque d'élite,
+30, RUE JACOB.
+
+PÉTION, ÉDITEUR,
+Libraire-Commissionnaire,
+11, RUE DU JARDINET.
+
+1845
+
+
+
+
+MON AMI WOLF.
+
+
+
+
+§ I.
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.
+
+ --Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que
+ de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre
+ l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut
+ donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre
+ nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient
+ dans mon cœur, et chacune le tirant de son côté, elles le
+ mettaient en pièces.
+
+ _Confessions de Saint-Augustin_, LIV. VIII, ch. V.
+
+
+
+
+.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers
+du vaisseau anglais _le Genôa_ voulurent recevoir à leur bord
+l'état-major de notre frégate.
+
+A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon
+voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants,
+taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:--je lui
+versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.--
+
+Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle
+figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une
+merveilleuse facilité,--quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son
+origine étrangère.--Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé
+Anglais.
+
+Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le
+dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions
+déjà fort liés;--enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir
+les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus
+rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque
+notre avenir.
+
+Suivant l'usage, l'intimité commença d'abord par un échange
+confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos
+commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos
+inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des
+passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait
+_volés_.--Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous
+être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus
+détestable,--ce fut entre nous à la vie et à la mort.
+
+D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les
+Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de
+façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir
+salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à
+l'union des deux pavillons.--Or comme les toasts se succédaient sans
+interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près trois
+heures que nous étions à table;--comme après les vins on avait servi le
+punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous
+finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés
+les uns envers les autres à une confiance sans bornes.
+
+Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait
+ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon
+honneur, une exception à son régime.--Malgré les paternelles
+remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en
+anglais:--Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués
+ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.--Ne buvez pas, vous
+vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.
+
+Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de
+ces exhortations;--il paraissait se trouver fort bien de l'effet du
+punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux
+brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus
+intime, enfin.--Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à
+peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée
+des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des
+méridionaux.
+
+Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du
+_Genôa_, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de
+cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir,
+_l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois_.
+
+C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine
+de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la
+théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on
+attache à une discussion est toujours en raison inverse des
+connaissances que l'on peut y déployer,--on échangeait de pitoyables
+raisons,--pour et contre--avec un acharnement singulier.
+
+--«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force
+qu'il le brisa:--Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les
+aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?»
+
+--Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici...
+
+Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des
+navires pendaient collés le long des mâts.
+
+--«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur
+moi ses yeux étincelants,--nous nous entendons si bien tous deux qu'il
+faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est
+entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque féroce, que le
+bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence,
+si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force,
+mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand
+vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le
+dernier des misérables,--mais c'est égal encore une fois, je ne puis
+m'en empêcher...--
+
+Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de
+mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement
+cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence
+fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la
+force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré.
+
+Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais mieux attendre à demain,
+nous serions plus calmes et alors...
+
+ --«Pardieu, Je Crois Bien Que Nous Serions Plus Calmes, Mais Alors
+ Je Ne Vous Dirais Plus Mon Histoire, Et Il Faut Que Je Vous La
+ Raconte... Pourtant Voyez-vous Il Est Possible Que Demain Quand Je
+ Penserai À La Folie Que Je Fais Étant Gris, Il Est Possible Que Je
+ Vous Propose De Nous Brûler La Cervelle À Pair Ou Non, Afin Que Mon
+ Secret Soit Éteint Par Votre Mort, Ou Rendu Sans Importance Par La
+ Mienne... Je Sais Bien Que Vous Allez Me Dire Que C'est Ridicule,
+ Mon Cher, Mais Que Voulez-vous Y Faire, C'est Comme Cela...»
+
+Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières
+que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la
+pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient
+autant...--Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le
+couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la
+main.
+
+
+
+
+§ II.
+
+LE RÉCIT.
+
+
+«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,--c'était pendant la
+guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se
+bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,--Je me
+trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le
+golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.--
+
+«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais
+fréquemment à terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement
+triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort
+jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.
+
+«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était
+Péruvienne et s'appelait Pépa.
+
+«Figurez-vous,--mon cher,--dix-huit ans,--un teint orangé,--des lèvres
+rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir
+là dedans,--une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches
+comme une Andalouse,--et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à
+demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de
+grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à
+l'avenant.
+
+«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement
+autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais
+dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.--Aussi
+j'en devins fou.--
+
+«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez
+butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je
+m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison,
+c'est tout ce que je voulais.--
+
+«C'était beaucoup;--mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des
+principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur
+influence,--je les partageai.--
+
+«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez
+croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais
+dit une fois:--
+
+«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si
+vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais
+pour vous?...--
+
+«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour
+la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis
+franchement, qu'elle consistait en ceci:--mon Dieu, faites donc qu'elle
+m'aime, car je l'aime bien.--
+
+«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne
+demandait ardemment qu'une chose au ciel,--c'était de ne pas m'aimer.--
+
+«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la
+quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma
+passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse
+l'imaginer,--jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi
+j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y
+avait un cœur et un noble cœur, chez cette femme-là.--Savez-vous
+qu'un jour elle me dit,--je suis bien contente que vous soyez marié,
+Wolf, comme je suis pauvre,--au moins vous ne penserez pas que je vous
+aime pour vous épouser,--que je vous aime parce que vous êtes riche.»
+
+--Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf.
+
+--Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste
+quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans
+cette précaution, d'être aimé comme mari futur:--Ce qui entre nous est
+fort abject.
+
+Je continue:--«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même
+visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on
+n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une
+quarantaine de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes
+sanitaires.
+
+«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille
+gouvernante.--Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête
+distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et
+lui demander... ce que je lui demandais toujours;--car elle ne m'avait
+encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs
+satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la
+satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:--je
+t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à
+être désirée.
+
+«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes
+demandes de ma part, même refus de la part de Pépa.
+
+«--Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me
+brûler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai
+toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de
+gré ou de force avant que de mourir.--Elle m'avait avoué son amour;--la
+possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?»
+
+Je répondis à mon ami Wolf par un _hum_... légèrement dubitatif, et le
+priai de continuer.
+
+«--Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large,
+j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon
+amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du
+jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.
+
+«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement
+dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;--je donnai
+néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre
+apprendre cette nouvelle à Pépa;--sans m'être décidé à rien, j'avais
+toujours pris des pistolets avec moi.
+
+«--Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui
+dis-je.
+
+«--Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie
+qui me rendit sombre!--Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie,
+s'écria-t-elle en se jetant à genoux!
+
+«--Pépa,... lui dis-je!
+
+«--Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me
+couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que
+demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!--elle est à nous
+tout entière, cette nuit que tu regretteras.--Oh! oui,.. parce qu'elle
+sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la
+regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de
+femme passionnée,--tu la quitteras en la désirant encore,.. en la
+désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas,
+non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a
+coûté pour te résister jusqu'ici.--Mais vois-tu, c'est toujours ainsi
+que j'avais rêvé l'amour;--avoir à moi un jour, un seul jour rempli des
+plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;--mais un seul
+jour,--afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait
+des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait
+pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que
+je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne
+me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu
+n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!»
+
+--Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais
+malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être
+un homme bien heureux...
+
+--«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de
+donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.
+
+--«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer
+une petite yole que je manœuvrais moi seul pour me rendre à terre
+sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de
+bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois
+le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui
+fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où
+aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...»
+
+--Ah ça, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes
+avoir,--dis-je à mon ami Wolf,--des scrupules que vous dûtes avoir quand
+vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la
+fille...
+
+--Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer
+au punch.
+
+--«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles
+vous n'eussiez pas songé non plus à ma place!
+
+--«Des scrupules!...--est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder
+une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait,
+qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule...
+toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge
+avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge
+palpitante,--les yeux voilés;--car quoiqu'elle m'eût résisté, elle
+m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents
+et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon
+cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la
+plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large
+en contournant les rochers qui bordaient la passe.
+
+«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui
+toujours nageant me faisait signe de l'attendre.
+
+--«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda
+en anglais, si j'étais un officier de la goëlette.
+
+--«J'en suis le commandant, lui dis-je.
+
+--«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre
+navire, voici pour vous seul,--et il décrocha de son col une petite
+boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de
+l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à
+fleur d'eau sans nager,--je cassai la boîte avec la lame de mon poignard
+et je lus... Savez-vous ce que c'était?...
+
+--Non, mon cher Wolf...
+
+--«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile,
+non plus le lendemain comme l'autre,--mais à l'instant que je recevrais
+sa missive.--La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait
+de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la
+dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir
+du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais
+d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les
+Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient
+peut-être déjà,--Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait
+d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de
+laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer
+à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne
+donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa
+croisière aux environs du port.
+
+«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral
+et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur
+moi ses yeux gris, et me disant:
+
+--«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec
+vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si
+j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore
+de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait
+furieusement au col.--J'ai échappé aux Français, non sans peine; car
+j'ai vu au vent une frégate et un brick, et pour peu que nous ne
+filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera
+trop tard, capitaine.»
+
+--Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf.
+
+
+
+
+§ III.
+
+SUITE DU RÉCIT.
+
+ Il changeait de visage.--Il sentait ses veines brûler, sa poitrine
+ s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa
+ bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment.
+
+ P. L. JACOB.--_La Danse Macabre._
+
+
+--Mais Pépa, Pépa?--demandai-je encore à mon ami Wolf.
+
+--«Attendez, me répond-il.--Puisque je suis comme à confesse, il faut
+que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment
+diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me
+rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.--C'est peut
+être parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf après un
+moment de sombre silence.
+
+«--D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de
+toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--après quoi je pensai
+que je serais naturellement fusillé net;--ce qui m'était égal, puisque
+le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de
+Pépa.--La question n'était pas là,--elle était dans cet infernal patron
+de l'amiral.--Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,--je le
+connaissais.--Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait
+retourner à mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et
+peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient
+instruits:--de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous
+concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que
+vous connaissez Pépa...»
+
+--Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un
+regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de
+patron n'ait pas été dévoré par un requin,--ajoutai-je tout bas...
+
+«Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai
+tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme
+vous,--car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...--eh bien!
+je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'étais obligé qu'à
+partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais
+aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,--et demain au point
+du jour...--un dernier baiser à Pépa,--et peut-être un combat acharné à
+soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal,
+concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,--un pareil combat où j'aurais
+joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette
+nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»
+
+--C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable
+patron...
+
+«--Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;--mais j'oubliais
+de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour
+faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de
+vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un
+courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un
+endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces
+tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je
+fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de
+rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti
+tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le
+gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en
+criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...»
+
+--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en pâlissant, il était
+impassible et froid.
+
+--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.
+
+«--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement,
+j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»
+
+--Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second
+mouvement.
+
+«--Mon second mouvement, répondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de
+voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en
+m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait été entre
+mes mains,--et il m'eût été aussi facile de le sauver,--que de boucler
+mon ceinturon...»
+
+--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant
+avec amertume.
+
+«--Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous,
+l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au
+fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de
+sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma
+position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le
+sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière
+m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans
+fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après
+tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul
+avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous
+d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien
+rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la
+peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de
+consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec
+fureur,--songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que
+la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Pépa!!!--Et
+après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme
+moi,»--s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le
+cœur.
+
+--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à
+répondre.
+
+Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:--
+
+«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,--il y a
+deux ans de cela,--Pépa est morte,--et pourtant à ce souvenir seul,
+voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je
+pâlis encore.
+
+«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière
+française était établie au vent de Porto-Venere.
+
+«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer
+que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que
+j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les
+ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.
+
+«--Mon équipage était excellent,--j'exaltai encore son courage et nous
+sortîmes de la passe décidés à nous faire couler,--moi surtout--comme
+vous pensez.--Ma goëlette marchait comme un poisson,--j'avais des pièces
+de dix-huit allongées en couleuvrines--nous aperçûmes un brick et une
+frégate,--le brick au vent,--la frégate sous le vent.
+
+«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.--Après un combat
+sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna
+presqu'entièrement désemparé.--La frégate dut courir des bordées pour
+nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de
+nous, je crois,--lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand
+mât...--Nous n'avions que quelques agrès coupés,--rien d'essentiel
+d'endommagé.--Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes
+l'amiral vers le soir.
+
+«--J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le
+combat.--En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant
+et vingt-trois matelots,--le reste était mort.--
+
+«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un
+grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il
+supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant
+d'avoir pu gagner mon bord.--
+
+«Quel dommage, me dit-il,--si le malheureux avait réussi à vous porter
+mes ordres,--nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves
+gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,--nous
+n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.
+
+«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser
+de ma _belle action_ comme dit le ministre dans sa lettre.--
+
+«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis
+parler _de dévouement en matière d'amour_,--me dit Wolf d'un air
+tristement moqueur,--puis il ajouta:--Mais voilà nos convives qui
+montent, où en sont-ils de leur discussion?»
+
+Les convives n'y pensaient ma foi plus.--On convint de se rendre à
+terre,--comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,--je fus forcé
+de me placer dans une embarcation où il n'était pas.--Descendu au
+débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était
+resté à bord,--enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait
+laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une
+danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez
+magnifiquement depuis notre station à Malte.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+ÉPISODE.
+
+
+Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux
+de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;--lorsque sa
+camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me
+trouver--voulait absolument me parler.--Je me levai,--et il me remit un
+billet ainsi conçu.
+
+--_Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres,
+il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,_
+
+ WOLF.
+
+--Qui t'a remis cela,--demandai-je à mon laquais?
+
+--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme
+brun.--
+
+--C'est bien, va m'attendre à bord.
+
+J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait
+déjà.--Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même
+une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.--
+
+Il vint à moi, et, me tendant la main:--J'étais sûr de vous voir, me
+dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une
+sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...
+
+Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais
+lui être utile.
+
+--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce
+nom,--répondit-il,--j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir
+abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable
+histoire.
+
+--Ma foi,--lui dis-je (et c'était vrai)--que le diable m'emporte si j'y
+pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au
+roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vanté_,--ne parlons plus de
+cela... encore une fois je l'avais oublié.
+
+--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas
+_vanté_;--tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,--et vous êtes le
+seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus
+mélancoliques,--vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.
+
+--Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.--Fausse ou
+vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.
+
+--Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce
+et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce
+secret ne peut être possédé que par vous--ou par moi,--par tous deux
+c'est impossible.
+
+--Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?
+
+--Très sérieusement...
+
+--C'est une plaisanterie.
+
+--Non, mon ami...
+
+--Mais c'est absurde...
+
+--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me
+faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf
+péniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au
+point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il
+est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir,
+et il en sera ainsi.
+
+--Voilà qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez,
+Wolf.
+
+--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse:
+Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie, à un
+éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous
+me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait
+toujours, n'est-ce pas.
+
+--Allons, il faut nous brûler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me
+gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est
+désagréable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans
+pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.
+
+--Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit
+Wolf.
+
+--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez
+la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours
+à cinq pas, et à pair ou non,--j'imagine.
+
+--Toujours,...--répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.
+
+--Vos témoins, lui demandai-je...
+
+--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.
+
+--Aurez-vous vos armes,... Wolf?
+
+--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est
+inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...
+
+--Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...
+
+--Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire
+à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.
+
+--Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle
+équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes
+aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de
+l'école de marine; mais enfin, à quand?
+
+--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux
+port...
+
+--Va pour les ruines du vieux port.
+
+--Votre main, me dit Wolf.
+
+--La voici.
+
+--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.
+
+--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.
+
+Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+§ V.
+
+MON AMI WOLF.
+
+
+J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques
+lettres, car en vérité je croyais rêver.--Un capitaine de frégate de mes
+amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles
+étaient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet
+chargé et l'autre non.--
+
+Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon
+digne témoin sur ce qu'il appelait ma _crânerie_.--Vous aurez cherché
+l'affaire, me disait-il,--comme cette fois à la Martinique.--Vous avez
+aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur...
+Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et _tutti
+quanti_.
+
+--J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,--il me
+répondait à cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit
+ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur
+triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et
+vous ait insulté le premier;... c'est impossible.
+
+--Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...
+
+--Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit
+l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...
+
+--C'était à devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes
+lettres,--donnai quelques commissions à mon valet de chambre,--demandai
+un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.
+
+--Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de
+moi;--il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses
+cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu
+d'hommes d'une beauté aussi remarquable.
+
+--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...
+
+--Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour
+_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible
+combat:--impossible:--j'allais là me brûler la cervelle sans colère,
+sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point
+d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si
+j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une
+insulte irréparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque
+sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgré son crime je ne
+le haïssais pas, il s'en faut.
+
+--Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière
+influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable
+sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa
+maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce
+qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un
+instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à
+m'étonner de tant de choses inconcevables.
+
+--Messieurs, dit mon témoin,--toute représentation est sans doute
+inutile...
+
+--Inutile! répéta Wolf.
+
+--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre,
+dit le témoin de Wolf.
+
+--Nous le savons,--répéta Wolf.
+
+--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine
+d'une voix grave.
+
+--Ce témoin de Wolf--mesura cinq pas...
+
+--Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les
+visiter.
+
+--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'écriai-je en l'arrêtant...
+
+--Wolf me prit la main, la serra fortement et me
+dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai à vous faire une demande:--Vous
+confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir--quoique ce
+soient mes armes?
+
+--Avant que nos témoins aient pu rien empêcher--j'avais pris les
+pistolets et je les présentais à Wolf,--Il en prit un.
+
+--Je pris l'autre.
+
+--Le cœur me battait horriblement.
+
+--Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être
+tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise
+plaisanterie,--pourtant je me plaçai en face de Wolf.
+
+--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai
+presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et
+appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis
+levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de
+reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son
+pistolet et m'ajusta.
+
+--Je l'ajustai à mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient
+presque.
+
+--Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.
+
+--Oui...
+
+--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne,
+en frappant dans ses mains.
+
+--Nos deux coups partirent ensemble.
+
+--J'eus un moment d'éblouissement,--causé par la flamme et l'explosion
+du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins à moi,--je
+vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son
+coude...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir...
+car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas
+moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...--
+
+--J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma
+mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon
+oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes
+mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh
+Pépa!...
+
+--Et puis il mourut.
+
+--Ma balle lui avait traversé la poitrine.
+
+--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux
+pistolets.....
+
+
+
+
+RELATION VÉRITABLE
+
+ET
+
+VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,
+
+Clerc de Procureur.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste,
+athée, négrophile et républicain.
+
+
+C'était le 15 mai--1789.
+
+Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure
+maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette
+petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme
+d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude
+Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie
+philosophique qui régnait alors.
+
+L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes
+raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui
+ruisselaient de pluie.
+
+Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une
+épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de
+saintes et religieuses croyances.
+
+--Tombe... disait-il, tombe... donc, _averse maudite_! change les rues
+en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons,
+le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!...
+quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont
+bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard...
+et encore!!!
+
+Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement
+fataliste et incrédule.
+
+Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan
+trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte
+luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à
+manchettes.
+
+Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'œil de profond et
+amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue
+soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan
+était virginal.
+
+A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de
+fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête,
+et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans
+toute la fougue de son exaltation musicale.
+
+--Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui
+m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq
+semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou... à lier...
+Dieu me le paiera!!
+
+Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan
+cacha sa tête dans ses mains...
+
+Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que
+ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune
+clerc suspendit sa respiration, puis son cœur palpita, bondit... Il
+dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il
+craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait
+ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le
+toit!!!
+
+Et ce ne fut pas une illusion.
+
+Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva,
+grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse
+inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l'horizon, le
+soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède
+et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi
+funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.
+
+Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de
+gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras,
+rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier,
+fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.
+
+--Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les
+gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans
+la rue.
+
+Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et
+entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il
+n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille,
+lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent,
+avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel
+équipage à quatre chevaux.--Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns,
+les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance
+qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une
+incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les
+chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé,
+couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si
+épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et
+la culotte de gourgouran.
+
+Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il
+revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.
+
+Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre
+aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage,
+comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand
+coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture,
+se pâmait de rire insolemment.
+
+De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine
+éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux
+danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais
+ou cheval danois.
+
+Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur
+l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine;
+il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'œil sur
+ses mouchetures, et dit en soupirant:
+
+--Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de
+l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...
+
+Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées
+d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une
+fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la
+rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant
+ses pensées étaient brûlantes et effervescentes...
+
+Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce
+qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de
+Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine,
+l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré!
+
+Or, le père de Catherine était _parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi_, et
+sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes.
+
+Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il
+s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de
+désespoir sur sa toilette souillée, et entra...
+
+Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du
+blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes
+bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur
+le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde,
+monsieur Belissan.
+
+Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la
+jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en
+vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de
+Catherine, qui avait souri en rougissant...
+
+Et puis il n'avait plus rien vu.
+
+Mais il avait pensé...
+
+Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui
+eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le
+comptoir.
+
+A ce bruit, Catherine leva la tête.
+
+Le beau coureur leva la tête.
+
+Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle,
+si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans
+lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse
+sonore et retentissante du coureur.
+
+Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.
+
+Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et
+cassé du mercier, vint gâter l'harmonie.
+
+Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une
+aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la
+large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier:
+Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de
+Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à
+vous, monsieur Belissan.
+
+Et Catherine aussi lui dit aigrement:
+
+--Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.
+
+Et le beau coureur reprit:
+
+--Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle,
+vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme
+j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont.
+
+--Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un
+air caressant, en lorgnant le beau coureur.
+
+--Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le
+gantier en contraignant à peine un éclat de rire.
+
+--Il y a un baigneur étuviste, là-bas au numéro 15, dit enfin Almanzor
+en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse
+moqueuse...
+
+Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne
+répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un
+trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées.
+
+Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui
+s'écria: Tiens, c'est Belissan!
+
+Belissan rappela ses esprits...
+
+--Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.
+
+--C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté
+jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre.
+
+--Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi!
+
+--Mais je pars aujourd'hui, à l'instant!
+
+--Je pars aujourd'hui, à l'instant!
+
+--Je prends le coche; je vais par eau...
+
+--J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet
+infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout
+me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?..
+
+--Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des
+vêtements?
+
+--Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante
+mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères.
+
+--De l'argent.
+
+--Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va.
+
+--A la bonne heure! dit Lucien;
+
+Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire
+du bien, je l'emmène.
+
+--Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement le clerc en se
+jetant sur le coche.
+
+Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan.
+
+
+Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_,
+n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se
+rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans
+la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des
+épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une
+circumnavigation, presque le tour du monde.
+
+Un matin son mousse lui annonça un _monsieur_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, mousse?
+
+--Un pâlot, capitaine, qui a une queue.
+
+--Fais entrer le pâlot.
+
+Le pâlot entre; c'était Belissan.
+
+--Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?
+
+--Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien
+que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine.
+
+--C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une
+île...
+
+--Dans quelle île, Monsieur?
+
+--Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit
+dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre
+ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles
+trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation
+croissante, où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans
+une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier,
+le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une
+île...
+
+Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un
+fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela?
+
+--Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta
+sourdement Belissan.
+
+--Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je
+vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens
+par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous
+voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et...
+
+--Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la
+Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse et
+nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une
+existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là
+des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne,
+là pas de différences sociales; là des frères; là des sœurs. A
+Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre
+d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état
+de nature, dont je suis fier.--J'étais descendu homme, je remonte
+sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et
+tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son
+habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne
+un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de
+courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là,
+pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et
+numérotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O
+Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations!
+c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable
+place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la
+famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y
+ferons une seule famille! une grande famille!
+
+Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un
+tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le
+prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.
+
+Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer
+Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:--A Otahity!
+à Otahity!
+
+Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait
+à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant
+considéré que Belissan le payait bien, il consentit.
+
+Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu
+qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait
+inutile.
+
+On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de
+chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le
+stupéfia en lui répondant d'un air majestueux:
+
+--Homme!!!
+
+--Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise.
+
+--Homme, réitéra Belissan...
+
+--Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi?
+quel titre!
+
+--Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement...
+_homme de la nature_, si vous aimez mieux... Les voilà bien! dit
+Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les
+voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un
+vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les
+géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti
+par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice,
+dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui
+avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.
+
+--Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la
+singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:--Claude
+Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île
+d'Otahity, pour affaires de commerce.
+
+Le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_ partit du Hâvre le 13 juin
+1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce
+qu'il en advint.
+
+
+Un mois après son embarquement à bord de _la Comtesse de Cérigny_,
+Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu
+deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu
+trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap _Horn_. Enfin, ce fut
+un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si
+la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, _homme_, eût été
+dissipé en détail.
+
+Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et
+philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des
+inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.
+
+Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un
+mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit
+cacatoës, Belissan s'écria:
+
+--Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin,
+ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!
+
+Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement
+à Claude, sans abandonner son mousse:
+
+--Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je
+suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre
+mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il
+fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze
+coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui
+apprends son état, voyez-vous, bourgeois!
+
+--D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme,
+et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant,
+ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en
+tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu
+ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de
+finir! c'est-à-dire de ne pas finir!
+
+--Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon
+égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon
+chef non plus, aussi...
+
+Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:
+
+--Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de
+poing, bourgeois, rendez-moi son égal...
+
+Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme
+on sait.
+
+Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant
+la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude
+pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils
+avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu'étant nés
+libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des
+cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale;
+mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que
+vous savez.
+
+La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de
+misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à
+haïr l'humaine espèce.--Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société,
+hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses
+incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la
+civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des
+prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui
+t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes
+qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi
+naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur.
+O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes
+souffrances, mon œil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu
+seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de
+ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai
+pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.
+
+Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une
+fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière
+dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes
+pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux
+vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus
+long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande
+mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour
+domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné
+à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau,
+mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en
+roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure...
+société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas
+en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie
+de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.
+
+Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement
+avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla
+dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et
+si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça
+trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était
+mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du
+supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à
+retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.
+
+Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le
+reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son
+voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer
+aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au
+moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.
+
+Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué
+sur _la Comtesse de Cérigny_, il pouvait bien aborder aux îles
+_Marquises_. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand
+on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment
+plus rapprochées qu'Otahity.
+
+Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent
+des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot
+bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à
+la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du
+soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le
+sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la
+philanthropie.
+
+
+Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je
+te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature!
+ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques
+coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour
+vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des
+vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes
+inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la
+nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la
+France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait
+Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit
+de ratine, et sa veste piquée.
+
+Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette
+ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés.
+
+Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il
+tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait
+parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de
+Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île
+Hatouhougou.
+
+Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de
+rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre
+inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite
+écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans
+les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais,
+et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait
+probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée
+autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix
+de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet
+ornement étant de mauvais goût.
+
+Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri
+sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de
+l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un
+troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de
+grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la
+croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.
+
+Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans
+une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon
+égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et
+Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.
+
+A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche
+inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un
+quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude
+fit un bond énorme de surprise.
+
+Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une
+pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit
+galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés
+à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était
+chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et
+obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position
+de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un
+terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles
+de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.
+
+Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre
+que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie
+rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents
+noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue,
+hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de
+coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête
+dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur,
+vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.
+
+Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées
+tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte
+acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence
+des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit
+mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois,
+les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à
+l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal,
+l'homme de la nature.
+
+Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné
+devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux
+habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions
+sociales qu'il voulait fuir.
+
+On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été
+entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se
+relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au
+milieu des reins.
+
+Et les deux égaux arrivèrent aux cases.
+
+Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût
+indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute,
+peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres,
+case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale,
+s'il en fut.
+
+C'était la case de Toa-Ka-Magarow.
+
+Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,
+descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez
+proche de l'habitation du chef.
+
+Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.
+
+Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou,
+auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits
+d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.
+
+Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude
+subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement
+intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.
+
+Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le
+parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit
+des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une
+espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le
+portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en
+roseaux.
+
+Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait
+Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes,
+et commençait à perdre la tête de terreur.
+
+Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.
+
+Au-dessous du poteau était une auge de pierre.
+
+Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.
+
+Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir
+despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude
+Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.
+
+Et le sang du clerc coula dans l'urne.
+
+Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une
+rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre,
+et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et
+d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une
+soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps
+en moins d'une seconde.
+
+Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla
+voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient
+autour de lui en poussant de singuliers cris.
+
+Et il ne lui sembla plus rien.
+
+Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la
+nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir
+respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie
+la plus délicate de l'individu.
+
+
+
+
+UN REMORDS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+UN REMORDS.
+
+ L'ange est tombé,--l'homme est tombé,--et leur chute a fait voir
+ que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le
+ fond même de leur nature, qu'un _abîme flottant et ténébreux_.
+
+ _Confession de Saint-Augustin_, liv. XIX, ch. 9.
+
+
+Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.
+
+Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.--Comme
+autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le
+premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sœur qu'il
+chérit pourtant.--Mais il pouvait tout céder à sa sœur, hors le
+premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage
+de bon, ou de mauvais jour.
+
+Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du
+château, Albert monte son cheval favori,--jette en passant un regard sur
+les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,--soupire,--et pressant
+sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier
+la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et
+touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont
+le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent
+nuance aussi de lumières changeantes.
+
+Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues
+affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été,
+paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine
+d'Albert.
+
+Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de
+l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent
+lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au
+loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante
+couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de
+tristes sillons bruns et glacés.
+
+Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien
+sa tristesse,--Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la
+forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine
+d'un rayon de soleil.
+
+Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi
+isolé,--à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au
+bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.
+
+Alors Albert laissant flotter ses rennes--insouciant de son chemin,
+s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils
+contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits,
+annoncent que ce cœur d'enfant connaît déjà la souffrance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+La souffrance! quoi si jeune!--oui la souffrance,--car il sait ce que
+c'est qu'un _remords_.
+
+Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,--qui
+s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la
+main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et
+des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme,
+précipite ou suspend à son gré les battements de votre cœur.
+
+Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.
+
+Le remords!--Mais encore quel crime a-t-il commis,--ce pauvre enfant, si
+candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,--si
+gracieux et si beau,--car la laideur de l'âme naît souvent des
+conséquences de la laideur du visage.
+
+Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,--lui élevé par
+une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance
+d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe,
+pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre...
+
+Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et
+sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli,
+que l'on ne peut regagner un jour passé.
+
+Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer
+avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.
+
+Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce
+que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore
+abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de
+l'échafaud.
+
+Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce
+qu'il advint à Albert.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Il y avait bientôt un an de cela.
+
+Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait
+amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de
+grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,
+vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais
+parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.
+
+Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa
+mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait
+confiée aux soins d'une gouvernante.
+
+Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux
+humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension,
+d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes
+troublées leur demandent,--et toi?
+
+Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de
+ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je
+ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma,
+elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et
+sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.
+
+On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela
+qu'on appelait Albert et Emma.
+
+Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère
+d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils
+s'aimèrent.
+
+Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme
+pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et
+ardente.
+
+Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait
+une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le
+Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se
+permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.
+
+Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère
+dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son
+enfance.
+
+Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait
+quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois
+marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois
+que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du
+symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...
+
+On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait
+pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de
+marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela
+en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car
+ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient
+qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.
+
+Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans
+révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser
+aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé
+d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.
+
+Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que
+cette organisation si candide soient exagérés!
+
+Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du
+parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter
+Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait
+pour le physique.--
+
+De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une
+vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un cœur tout débordant
+de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être
+à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral,
+puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les
+hommes corrompus ou égarés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses
+scrupules,--certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de
+jeune homme par ses œillades agaçantes...--Mais Albert avait toutes
+ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux...
+il savait si bien le grec... le latin... et puis...
+
+Et puis il était seul.
+
+Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui
+avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune
+fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir
+qu'elle était adorée.
+
+Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait
+accompagnée,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil
+était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette
+pièce.
+
+Albert était resté au piano,--écoutant encore la voix ravissante d'Emma,
+quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et
+profonde rêverie.
+
+Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,--mais quand elles
+ne sont pas là.--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de
+jolies personnes coquettes et légères,--oh qu'il rêve alors... rien de
+mieux... mais en tête-à-tête--c'est à n'y pas tenir.--Aussi le pur
+Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main
+qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:
+
+--A quoi pensez-vous donc,.. Albert?
+
+Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions
+du cœur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme
+n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute
+emporté par une exaltation passionnée.
+
+«--Je pense à vous, Emma!!!
+
+«--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant
+cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»
+
+Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de
+l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout
+son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et
+fraîche, s'écria...
+
+«--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»
+
+--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: «--je vous pardonne,....
+Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»
+
+--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure
+était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de
+nouveau...--«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré
+moi.... toujours!...
+
+Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait
+si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers
+mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «--Albert, vous
+m'aimez donc... et qu'il répondit: «--Emma, pour la vie...»
+
+Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il
+venait de commettre un crime,--il se précipita hors du salon,--y
+laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir...
+murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.
+
+--Enfin!!!
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa
+conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois
+d'avoir _séduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si
+long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité--pour faire sa
+déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la
+sienne au notaire de sa future,--de s'être exposé enfin au mépris
+d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez
+peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille
+par l'aveu d'un amour déshonnête...
+
+Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre
+un parti violent qu'il exécuta le lendemain.
+
+Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission
+d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville
+voisine,--promettant de revenir le soir même...
+
+Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,--Emma qui s'était endormie
+bercée par un doux rêve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante
+que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle
+avait presque ravi au chaste Albert.
+
+Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de
+cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;--comme elle
+grandissait à ses yeux,--comme elle méprisait ses compagnes qui n'en
+étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,--comme elle répétait avec
+fierté ces jolis mots:--mon amant!--comme elle était plus belle.
+
+Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa
+toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus
+vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.
+
+Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout
+trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de
+marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de
+respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le
+feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette
+jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:--j'ai un
+amant.
+
+Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans
+doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades
+brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.
+
+Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air
+singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante
+que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On
+eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de
+jeunesse.
+
+Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le
+cœur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères
+que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi
+pleurai-je?...
+
+Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient
+reçu les chastes confidences de ses premières émotions;--c'étaient des
+mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le
+poison la brûlait, cette pauvre Emma...
+
+Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à
+aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir
+et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.
+
+C'était au milieu de nos mœurs mystérieusement corrompues, une folle
+jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les
+autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses
+désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son
+cœur de battre--quand il battait,--ni sa pensée--d'errer--quand elle
+errait.
+
+C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous
+les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère,
+nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la
+molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand
+jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant
+à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux
+malheureux.
+
+Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,...
+n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin,
+elle, si heureuse,--elle apprit le départ d'Albert!
+
+Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si
+belle.
+
+Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle
+l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma
+chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid
+salut,--qu'une marque de politesse glaciale...
+
+Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,--et
+qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune
+homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute
+rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main,
+regardait les étoiles briller.--Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans
+rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa...
+
+Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux
+billet un peu grand il est vrai,--ployé à peu près comme une lettre de
+_faire part_;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le
+demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme
+missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux
+plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma...
+Enfin elle parvint à grand'peine à glisser cette lettre colossale dans
+son sein palpitant.
+
+Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince,
+soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût
+été forcée de baiser sa lettre en la lisant.
+
+Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à
+vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être
+écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si
+blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le
+plus cher,--où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour
+dire,--repose là,--pensée chérie,--billet adoré,--les battements
+précipités de mon cœur te diront si je pense à toi, pour toi et par
+toi...
+
+Misérable, encore trois fois misérable Albert!
+
+Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,...
+est-il donc moins vertueux,--moins sage, moins délicat, moins homme de
+mœurs,--moins chaste,--moins vierge,--moins à genoux devant l'honneur
+des dames,--parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier.
+
+Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été
+moins vaste,--non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la
+jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put
+ouvrir le délicieux billet.
+
+Mais que pouvait contenir le billet?
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se
+coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son
+corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier.
+
+Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit
+qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le
+gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla
+lentement.
+
+Il y eut un instant où ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment
+où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête
+ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue
+chevelure blonde.
+
+Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière
+elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce
+corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi
+placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put
+pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être
+même de modestie.
+
+Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car
+il y a quelquefois dans le cœur des femmes de ces moments
+d'abnégation entière;--ils sont rares--où elles aiment leur amant en
+raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.
+
+Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt
+fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia
+lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant
+pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin
+minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un
+précieux papyrus Syrien...
+
+Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce
+qui suit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+MADEMOISELLE,
+
+«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide
+n'était licite et honorable,--pour vous donner toute confiance, pour
+vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de
+vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée...
+
+Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le
+dépit,--mais la curiosité,--la colère l'emportant, elle lut encore.
+
+«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais
+heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés--m'ont
+arrêté à temps.--J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous
+aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de
+vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que
+d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à
+l'âge de vingt-cinq ans...--mais pardonnez ces détails à un malheureux
+égaré un instant et qui fuit loin de vous.
+
+«Oui, Mademoiselle,--je pars,--je vais tâcher de vous
+oublier,--l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis
+sûr;--plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien
+craindre,--assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous
+être si fatal, et qui n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre
+vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve.
+
+«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble
+sacrifice, d'une action honorable,--cette conviction consolante
+adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné
+de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait.
+
+«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec
+lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+ «ALBERT DE NÉRIS.»
+
+ * * * * *
+
+La pauvre Emma lut cette lettre,--en entier,--sans passer un mot,--une
+virgule,--avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose
+curieuse,--inusitée, singulière, originale.
+
+Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains,
+le jeta loin d'elle disant en pleurant:--Mon Dieu! comment se fait-il
+que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans
+arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je
+suis malheureuse.........
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son
+oncle,--au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues
+sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour
+ce fils chéri.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+L'été, l'automne, l'hiver se passèrent.
+
+Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.--Emma,
+comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté
+avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion--à la fin de
+l'automne.
+
+Comme toute première passion,--l'amour d'abord s'était fortement
+enraciné dans le cœur d'Albert,--et pendant les deux premiers mois de
+sa séparation avec Emma, il se trouva si malheureux,--que pour le
+distraire, le bon oncle le mena à Paris.
+
+Albert n'ayant pas encore fait son _académie_, comme disait son vieux
+gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.--Il l'envoya au
+manége, à la salle d'armes, au tir.
+
+Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se
+grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel
+Méphistophélitique ami, il séduisit,--mais tout-à-fait et bien
+positivement,--il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui
+s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.--_Coin du
+roi_--comme disait encore le vieux gentilhomme.
+
+Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour
+un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez
+concevoir.
+
+Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,--elle le trouva changé, et
+commença par gémir comme mère;--mais comme femme elle ne put s'empêcher
+de dire:--il est bien mieux maintenant.
+
+En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de
+l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,--ces fraîches et
+vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie
+par une existence régulière et monotone.
+
+Albert n'avait plus tout cela,--il était pâle maintenant, sa tournure
+était amincie, partant plus svelte, plus élégante,--ses joues un peu
+amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait
+ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire
+plus de malice.
+
+Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,--pour
+remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait
+parfois,--tremblant de tous ses membres...
+
+Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque
+bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait
+avec une grâce parfaite.--Enfin Albert était parti candide comme,... la
+comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh!
+non,--j'y suis,--candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et
+expérimenté comme un page de cour.
+
+J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez
+Albert, que passant le long d'un corridor noir,--il serra très
+cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa
+mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille...
+sourit et rougit en même temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,--elles se tournèrent
+naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que
+valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir
+pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il
+savait un peu le monde maintenant,--il éprouvait une sorte de
+satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la
+séduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,..
+autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas
+contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi
+encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de
+ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens
+inverse.--
+
+Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son
+fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique
+secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et
+dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.
+
+Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occupé sa chambre,--avait
+laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu
+soigneux; ici un livre déchiré,--là des capsules pour amorcer un
+fusil,.. là un vieux gant...
+
+Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le
+moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à
+l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au
+reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa
+morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il
+est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est
+pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,...
+auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas,
+il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par
+amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je
+donc, un petit papier,... une écriture de femme sans
+doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un
+autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal
+reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce
+que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria
+Albert, en jetant la pétition avec violence.
+
+Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.
+
+Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un
+enfant en colère.
+
+Voici pourquoi:
+
+Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement
+qu'il avait autrefois écrite à Emma.
+
+Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre
+d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au
+château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la
+vertueuse fuite d'Albert.
+
+Voici quelle était la lettre d'Emma:
+
+«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en
+avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'œuvre
+d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après
+l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais
+fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page
+édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle
+respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de
+pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.
+
+«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer
+qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais
+peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que
+nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_.
+
+«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu
+contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se
+couche si tard...»
+
+Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous
+répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.
+
+--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une
+de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est
+pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de
+regagner un jour passé.
+
+Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer
+avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de
+ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le
+coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore
+livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du
+monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.
+
+Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un
+paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre
+l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau
+garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est
+trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui
+lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par
+désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor
+pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal
+élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune
+fille, dont le premier il a fait battre le cœur... figurez-vous que
+cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le
+lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est
+sauvé pour ne pas succomber!!!...
+
+Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en
+voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon
+notaire,--à la bonne heure.
+
+Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait
+la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé.
+
+Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément
+le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau
+dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,--on y compte,--on y
+croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un
+épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne
+dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.
+
+Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque
+peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un
+autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi
+maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond;
+car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a
+toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à
+lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte
+susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi
+encore une fois par ce remords implacable.
+
+Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché
+avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra...
+Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille
+énormité.
+
+Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet
+aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je
+crois.--
+
+--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent
+le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la
+Rochefoucault.--
+
+_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de
+haine, que nos bonnes qualités._
+
+
+
+
+UN CORSAIRE.
+
+
+
+
+FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.
+
+
+......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais
+alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière
+guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides
+corsaires.
+
+J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_,
+j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type,
+le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de
+tabac, l'œil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices
+profondes à y fourrer le poing.
+
+Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à
+un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel
+j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec
+un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un
+corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de
+prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.
+
+Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long,
+quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à
+cette sainte entrevue.
+
+A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais
+presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à
+mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis
+involontairement.
+
+--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en
+conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai donc,
+répondis-je, en sentant mon cœur se rasséréner.
+
+On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à
+ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort
+intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.
+
+Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait
+merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur,
+dis-je, avait une franche et joviale figure, l'œil vif, la joue
+pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa
+personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur _sa_
+ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés,
+de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et
+finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il
+était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et
+qu'il jouissait même d'un certain crédit à la _fabrique_. Je le crus sur
+parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre
+circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors
+monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_
+corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable
+attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom
+sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom,
+fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai
+de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom,
+au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le
+caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.
+
+On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y
+tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.--Hélas!
+votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui
+cassait ingénument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que
+j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.
+
+J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la
+présence des deux femmes pour me contenir.
+
+Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse,
+je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent
+aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux
+oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.
+
+Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène
+ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller
+municipal.
+
+--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air
+sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma
+position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions
+calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge
+mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels
+qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés,
+votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir
+mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que
+vous vous étiez faite à leur égard.
+
+Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60,
+et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce
+peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.
+
+--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous
+avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez,
+j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez
+éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au
+milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en
+donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.
+
+Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent
+complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.
+
+--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.
+
+Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai
+l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine
+S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom,
+l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien
+connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon cœur
+battait vite et fort.
+
+--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le
+corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous
+êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux,
+et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du
+conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son
+œil flamboyer, sa voix tonner...
+
+Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la
+plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous
+faire visiter la rade et le port.
+
+Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les
+noisettes pour un corsaire.
+
+En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait
+une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante
+et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et
+terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant,
+un pli à ces joues rieuses et vermeilles.
+
+Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne
+vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux,
+racontez-lui votre évasion de _Southampton_.»
+
+Ici le capitaine Tom fit la moue.
+
+Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec
+le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques
+combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.
+
+Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation
+s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la
+façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui
+faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du
+sujet de notre conversation.
+
+Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle
+manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant
+avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en
+long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous
+recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu
+près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette
+pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au
+moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout
+bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à
+triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça
+produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et
+secouant la tête d'un air de conviction.
+
+--Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais
+parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente
+habitude qui, dans le fait, était bien simple.
+
+--Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne
+vous dit pas qu'il a peur des revenants!
+
+--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre
+d'excellent curaçao.
+
+--Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne
+vous visite-t-il jamais, Tom?...
+
+La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit,
+son œil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur
+la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et
+découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon
+évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache.
+Écoutez-moi donc, jeune homme.»
+
+--Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et
+une de ses amies.
+
+--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte,
+figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.
+
+Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur
+le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce
+fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que
+lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par
+un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement
+distinct du conseiller municipal.
+
+Le capitaine commença donc en ces termes:
+
+«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en
+souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas
+trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à
+Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de
+sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait,
+signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des
+huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le
+damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de
+forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre
+d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un
+démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous
+commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha
+malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois
+quarts-d'heure de chasse.
+
+«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me
+tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.
+
+«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à
+mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça,
+et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus
+grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi,
+c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais
+toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.
+
+«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à
+laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère
+et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre,
+j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps.
+C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et
+vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus
+tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand
+le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand
+discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis
+dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma
+vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de
+paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je
+m'en....»
+
+«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le
+capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine
+consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.
+
+«--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le
+capitaine, je m'en....
+
+«--Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que
+j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!
+
+«--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au
+commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous verrons,
+répondit l'Anglais.--Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à
+_Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_.
+
+«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues
+de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal
+débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de
+mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de
+Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les
+îles Portsea, Haling et Torney.
+
+«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce
+diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même,
+parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons
+qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre
+français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels
+je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_,
+vaisseau de 80 rasé.
+
+«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin,
+un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui
+avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi
+les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir
+pour cela, il était de son pays et moi du mien.
+
+«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous
+ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses
+verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure,
+les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux
+murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en
+outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres
+un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il
+d'un air gouailleur, _que mes moindres désirs fussent prévenus_.
+
+«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole
+d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous
+laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre
+chambre ne serait jamais visitée.
+
+«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner
+cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et
+le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de
+m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre
+place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose,
+c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_
+me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me
+sera bon pour me sauver.
+
+«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que
+tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries
+étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne
+pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient
+visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en
+admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il
+régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du
+navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des
+sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles,
+vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se
+croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous
+même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de
+ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les
+côtés du ponton.
+
+«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou
+guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible;
+mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à
+terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse,
+molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...
+
+«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la
+sûreté des pontons.
+
+«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins
+partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave;
+et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient
+par la trahison de faux-frères.
+
+«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en
+massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai
+d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en
+massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les
+commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien
+n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la
+payaient bien.
+
+«J'étais donc depuis huit jours à bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin
+on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais
+gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît,
+trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une
+fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le
+prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,
+il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu
+parvenir à le rejoindre.
+
+«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon
+tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne
+voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma
+bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un
+capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un
+homme_ enfin.
+
+«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans
+nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au
+commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec
+Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)
+
+«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était
+sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos
+faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les
+choses étaient en bon train.
+
+«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il
+était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt
+d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le
+bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre
+moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux
+vos confidents.
+
+«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.
+
+«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous
+deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la
+coque du navire, à bâbord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet
+qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il
+m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné
+bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.
+
+«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet,
+si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en
+trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc.,
+etc.
+
+«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais,
+pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre
+prochaine évasion.
+
+«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il
+reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi
+se tuer pour cela, nous bûmes à la _prochaine_, et nous allâmes nous
+promener dans la batterie basse.
+
+«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot
+n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en
+chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher
+sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans
+son droit.
+
+«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie
+basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal
+partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit
+notre conversation qui n'était pas vive.
+
+«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.
+
+«--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut
+comme tous les jours.
+
+«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites
+cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des
+prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter...
+faites cesser aujourd'hui, Monsieur.
+
+«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce
+bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.
+
+«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où
+la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout
+autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la
+chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs
+paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait
+au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla
+plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette
+seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le cœur que
+ça n'eût pas été pire.
+
+«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car
+aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela:
+punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser
+surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes
+compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté;
+et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer
+leur danse.
+
+«--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais
+moi-même leur en donner l'autorisation.
+
+«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla
+lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en
+bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie
+frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.
+
+«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il
+en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui
+dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par
+tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce
+pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin
+qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce
+temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés
+de sa cabane.
+
+«C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et
+Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour
+détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le
+manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant
+cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu
+près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du
+N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.
+
+«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de
+Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et
+j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le cœur_...; car
+Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était
+tout-à-fait fini.
+
+«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise,
+lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le
+monde en haut.
+
+«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me
+demande sur la dunette.
+
+«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je
+vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les
+armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude,
+sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.
+
+«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui
+connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé
+sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.
+
+«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent
+cessé de rouler, il dit en français:
+
+«_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé._
+ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé_. _Or, voici ce qui lui
+est arrivé._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez
+donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant
+ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.
+Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur
+verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute
+déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient
+vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...
+
+«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair
+que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu
+s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant
+des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les
+oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui
+l'attendait!...
+
+«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre
+l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur
+moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée
+qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à
+traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai
+toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit
+manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça
+produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, _Eh bien!
+capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_
+
+«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé
+(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):
+
+«--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil,
+un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais
+gueux qui battait sa mère.
+
+«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en
+poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les
+reptiles:
+
+«--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,
+capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.
+
+«--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui
+dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette
+jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.
+
+«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:
+
+«--Vous êtes gai, capitaine?
+
+«--Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette
+charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et
+persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait
+sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce...
+bonsoir, Monsieur.
+
+«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me
+révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres
+chiens à tondre que de faire le _vis-à-vis_ de M. Dubreuil.»
+
+--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces
+dames, dont la terreur était au comble.
+
+«--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce
+fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»
+
+Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage
+et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom
+révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution
+désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il
+était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais
+voir sous son enveloppe naïve et simple.
+
+Et le capitaine continua son récit.
+
+«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont
+étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.
+
+«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures
+du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le
+ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie
+fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une
+bénédiction.
+
+«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent
+leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les
+feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus
+que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets.
+Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet
+s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction
+que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à
+s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.
+
+«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le
+guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui
+était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose
+qui fumait.--Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.
+
+«--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.
+
+«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il
+vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite
+lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel
+sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou
+d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la
+chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux,
+et me dit:
+
+--«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le
+vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta
+peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs, c'est
+tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous
+bourlingue, Tom.
+
+«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie
+tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau
+la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute
+l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!...
+vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.
+J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie
+à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je
+devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à
+son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui
+dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je
+pars.
+
+«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini;
+aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: _adieu,
+va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot
+d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?
+
+--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y
+en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.--Non,
+lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens
+d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je
+te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgré tout, je
+bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa
+tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse
+avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le
+ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il;
+car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.
+
+«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux
+Tilmont, _nous me_ frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six
+lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien
+simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous
+nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous
+apercevoir du froid.
+
+«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un
+collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon
+chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la
+géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une
+boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le
+cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je
+bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement
+complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.
+
+«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens
+mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce
+qu'il possédait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta
+position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté,
+voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, où
+sont-ils?--Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les
+prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien tout?--C'est
+bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il
+ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe.
+J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour
+moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit
+encore Tilmont....
+
+«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une
+corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus
+que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.
+
+«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du
+gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et
+l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je
+plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le
+ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient
+comme trois étoiles au milieu de la nuit.
+
+«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on
+n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de
+nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que
+l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.
+
+«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait
+fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de
+sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un
+bien vilain temps tout de même.
+
+«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du
+tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,
+était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à
+mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert
+d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait
+à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce
+qui me gênait le plus.
+
+«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus
+un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait
+d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère:
+alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je
+ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment là,
+certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites.
+J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.
+
+«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau,
+lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et
+quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette
+éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me
+servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors
+que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.
+
+«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien
+bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer...
+C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout à coup
+le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes
+bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.
+
+«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure
+avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien,
+qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...
+
+«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes
+rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées,
+ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait
+plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au
+milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...
+
+«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir
+les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre
+l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait.
+C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous
+voudrez, mais je la voyais...
+
+«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir
+moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai
+avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une
+substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la
+vase...
+
+«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de
+sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me
+sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je
+voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me
+regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance,
+et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge:
+_Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une
+lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car
+après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse
+pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée.
+Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis,
+pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de
+manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil
+était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu
+as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du cœur au ventre,
+mordieu, et va de l'avant...
+
+«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours
+nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un
+endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je
+profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai
+accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins
+étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui
+par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y
+enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau
+et à nager pour gagner les autres.
+
+«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu
+d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y
+penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie
+après mon départ du ponton.
+
+«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer
+à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que
+j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je
+trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un
+quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une
+goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné
+mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me
+dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le
+matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.
+
+«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de
+gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.
+
+«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me
+cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le
+silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous
+jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,
+quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que
+je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou
+trente lieues de Portsmouth tout au plus.
+
+«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des
+obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça
+monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à
+prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne
+m'allait plus.
+
+«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché
+toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur
+sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé,
+presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je
+m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à
+la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la
+côte.
+
+«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je
+n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la
+gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier
+son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme
+un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette
+maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je
+monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme
+avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe
+blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse
+là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou
+de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je
+reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me
+trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas:
+aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près
+de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait
+avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres,
+et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en
+parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il
+ici?--Oui, Monsieur.--Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a
+donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à
+écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à
+une chaîne avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.
+que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant
+avec ses grands beaux yeux étonnés.--Eh bien! madame, le capitaine
+Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous,
+monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur...
+Suivez-moi.
+
+«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement,
+comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position
+était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à
+la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et
+sa sœur, excellente personne aussi.
+
+«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon,
+que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait
+toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow,
+qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien
+trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame
+Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de
+vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup
+pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à
+sa place j'aurais fait tout de même.
+
+«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la
+Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très
+difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les
+gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui
+n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne
+volonté. C'était dur, à trente lieues de France.
+
+«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa
+femme et à sa belle-sœur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos
+chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.
+Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le
+temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et
+je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du
+dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil
+était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant
+près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:
+Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de
+plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un
+pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin,
+couché dans la maison de sa mère.--Eh bien! alors, me dit Dulow,
+capitaine, embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de
+suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.
+
+«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière
+un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une
+misaine et une trinquette amarrée à une roche.--Excusez-moi, me dit
+alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait
+que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette
+nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois:
+cette nuit vous pourrez passer sans crainte.
+
+«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien;
+j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.
+
+«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une
+longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et
+à Dulow, et je démarrai. J'étais libre...
+
+«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de
+petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une
+heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur
+laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce
+petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du
+jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et
+de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la
+mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans
+deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.
+
+«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les
+flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et
+qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils
+m'aperçoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit
+l'un.--Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.--Ça se
+pourrait, dit un troisième.--Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu
+d'entendre: _si c'était_, entend: _c'est_ le capitaine S... Il part
+comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un
+sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un
+canot!
+
+«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel
+horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon
+frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une
+portée de canon du port.
+
+«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux
+pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me
+convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient
+des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me
+faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la
+jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait
+tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.
+
+«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot,
+en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par
+un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me
+demande mon _passeport_!
+
+«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander
+mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa
+ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au
+capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons
+d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui
+venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds
+au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de
+l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le
+port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé
+par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces
+diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser
+sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient
+d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta
+le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit
+enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre;
+mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce
+misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses
+deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»
+
+ * * * * *
+
+Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette
+narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine,
+l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait
+si bien à toutes les exigences de ce récit animé.
+
+Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela
+maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à
+moi qui l'ai vu!
+
+Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange
+bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et
+intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant
+vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et
+puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir
+assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie
+de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame
+qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cœur. Ce qui m'avait
+encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins
+les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie
+et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et
+cela sans se dire _merci, frère!_ car ils ne se disent pas merci entre
+eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de
+mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir,
+vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à
+une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être
+cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela
+qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous
+direz _merci_ à d'autres.
+
+
+
+
+DAJA.
+
+ Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que
+ comme on doit aimer ce qui est sujet à périr!
+
+_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. IV, ch. VII.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à
+Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis
+d'enfance.
+
+C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de
+distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands
+yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied
+charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de
+l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre
+quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les
+ennuis de la _passion_...
+
+Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda
+sa voiture et dit:
+
+--Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je
+crois...
+
+--Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.
+
+--Et que ferez-vous?
+
+--Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai
+peut-être un moment...
+
+Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me
+dit:
+
+--Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour
+neuf ou dix heures...
+
+--Je m'inclinai...
+
+--Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui
+tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je
+ne puis remettre.
+
+--Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se
+tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux
+heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.
+
+Et il sortit.
+
+Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ
+définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse
+près de Jenny.
+
+--Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un
+soupir.
+
+Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si
+peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y
+comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:
+
+--Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...
+
+--Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me
+tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et
+piqué.
+
+--Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,--je conçois.--Ecoutez,
+ma chère;--nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire
+ce qui vous contrarie.--Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous
+avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou
+que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir _faute
+et remords_. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction,
+si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus
+naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment
+où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu
+réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche
+d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et
+vous m'en voulez... Est-ce cela?
+
+Jenny sourit presque...
+
+--Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de
+franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais
+thême... que le _sacrifice_.--Entre nous et dans une liaison comme la
+nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins,
+d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire,
+vous appelez cela vous _sacrifier_! A la bonne heure... c'est une
+conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier
+du bonheur que nous vous donnons...
+
+--A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?
+
+--Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne
+s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre,
+la réputation demeure intacte.
+
+--J'admets cela... et nos principes?
+
+--Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...
+
+--Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.
+
+--Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me
+compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...
+
+Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de
+ce que vous appelez vos principes,--quand je vois un aussi mince mérite
+que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins
+je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une
+constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais
+vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de
+toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les
+hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos
+arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je
+vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons
+trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.
+
+--En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre
+langue!.....
+
+--Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?
+
+--Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la
+réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de
+la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.
+
+--Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une
+coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit
+et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon
+amour pour vous n'est-il...
+
+--Qu'un paradoxe.
+
+--Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez
+donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?
+
+--Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons
+fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un
+en a fait, c'est plutôt moi...
+
+--C'est fort amusant!... et comment cela?
+
+--Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous
+n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même
+position qu'une jeune personne à _établir_ qui a un amant...
+
+--Fou que vous êtes!
+
+--Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon
+cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et,
+mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de
+seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...
+
+--Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à
+son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.
+
+--Heureusement,--fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France
+surtout... grâces à nos mœurs et à notre divine corruption, qui,
+jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.
+
+--Et ailleurs?
+
+--Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se
+peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...
+
+--Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...
+
+--Mais oui..., peut-être...
+
+--Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!
+
+--Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux
+dire que cela vous ennuierait.
+
+--Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous
+entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si
+rarement...--Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi
+cela..., je le veux!...
+
+--Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.--
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral ***
+m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet
+horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes
+instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de
+cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient
+mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé
+Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont
+tous comme ça.
+
+«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos,
+qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il
+devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement
+imprévu venait bouleverser ses arrangements.
+
+«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de
+déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère
+et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.
+
+«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la
+chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voilà tranquilles
+jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter
+(c'était son mot).
+
+«--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de
+souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous
+le permettent.
+
+«--A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir
+sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en
+attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me
+préparera à bien dormir.
+
+«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait,
+et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.
+
+«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est
+un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où
+l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des
+aliments pour les pauvres.
+
+«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou
+danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.
+
+«Après que ces bayadères, selon le vœu de leur religion, qui prescrit
+deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la
+conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un
+bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser
+devant moi.
+
+«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement
+qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou
+plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et
+veillerait toute la nuit.
+
+«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir
+danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon
+camarade.
+
+«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants
+témoignèrent leur joie par les exclamations de _nela doré!_ _maaradjha!_
+ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.
+
+«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet
+usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller
+abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on
+joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin
+dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach....
+J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...
+
+Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce
+pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure
+éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager
+quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.
+
+«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien!
+me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable,
+avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne
+soupons donc plus?
+
+«--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au
+bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller
+prévenir les bayadères.
+
+«--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le
+souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est
+le contraire...
+
+«--C'était une surprise, mon cher Duclos.....
+
+«--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au
+monde, c'est une surprise...
+
+«--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une
+couronne et des pétards, monsieur Duclos?...
+
+«--Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne
+ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les
+pétards.
+
+«--Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous
+faisait pas de surprise...
+
+«--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends à boire du
+punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,--ou si
+je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me répondit-il d'un
+air piqué.
+
+«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si
+loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18...,
+ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec
+une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident
+inattendu jeta dans sa journée.
+
+«La danse commença,--elles étaient sept bayadères. La musique résonna,
+et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des
+caresas, des matatans et autres instruments du pays.
+
+«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était
+si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites
+plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur
+le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or
+et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes
+d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture
+d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs
+poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si
+particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos
+brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans
+une pauvre chaudrerie du Carnate.
+
+«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser,
+au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini
+par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu
+depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes
+conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des
+pensées malhonnêtes.
+
+«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces
+bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les
+surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...
+
+«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un
+Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour
+m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et
+que j'avais déjà entendue à Surate.
+
+Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée
+maratte pleine de grâce et de fraîcheur.
+
+«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent
+commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que,
+selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un
+plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les
+spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la
+chaudrerie.
+
+«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi
+je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis,
+respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si
+nourrie et si parfumée...
+
+«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon
+palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...
+
+«Une voix de femme me répondit:
+
+«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec
+mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de
+mongaries,--Daja.--Son cœur s'est ouvert en votre faveur comme le
+sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!
+
+«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au
+pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.
+
+«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset
+jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le
+lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances
+m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles
+ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête
+intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami
+Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.
+
+«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui
+me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à
+faire à Duclos. Elle s'en alla.
+
+«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous
+nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé
+de moi.
+
+Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune...,
+elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint
+un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère
+et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et
+disparut.
+
+«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de
+mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je
+vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle
+s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la
+consoler...»
+
+--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.
+
+--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant
+du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi
+le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était
+après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier
+venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du
+punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises
+à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la
+pensée qui m'obsédait.»
+
+--Et c'était une fille? me demanda Jenny.
+
+--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir,
+le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs
+allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.
+
+«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait
+amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle
+chaudrerie où nous venions d'arriver.
+
+«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma
+visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac,
+qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien
+arrangé, frais et tranquille:
+
+«--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit
+dans ce bon petit coin-là!»
+
+--En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier
+Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté:
+j'eus ce courage, cet admirable courage.
+
+«--Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à
+l'instant... nous retournons sur nos pas...
+
+«--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son
+hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit,
+arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin
+de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...
+
+«--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous
+partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi
+prévenir les vôtres.
+
+«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible
+cauchemar...--Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se
+lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion...
+
+«--Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du
+courage...
+
+«--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit
+tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré,
+et me regardant d'un air hagard.
+
+«--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais
+votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.
+
+«--Mais monsieur, pourquoi retourner?
+
+«--Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez
+m'obéir aveuglément...
+
+«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac,
+monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de
+colère.
+
+«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda
+m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas
+d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait;
+aussi marchâmes-nous toute la nuit.»
+
+--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.
+
+«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses,
+je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.
+
+«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:
+
+«--Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et
+vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur
+le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre
+et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays
+qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.
+
+«--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est
+le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au
+dernier point.
+
+«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,--que je
+ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;--et l'excellent Duclos
+se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en
+faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait
+de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.
+
+«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par
+une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné
+dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à
+l'extrémité, une petite troupe de femmes.
+
+«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde
+avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset
+jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que
+sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.
+
+«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle
+s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute
+honteuse.
+
+--«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu
+venir avec moi?
+
+«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.
+
+«--Veux-tu Daja?
+
+«--Avec vous?...
+
+«--Oui, Daja, venir avec moi à Madras...
+
+«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas
+sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit
+ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y
+consentait.»
+
+--Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.
+
+«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis
+pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une
+haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il
+ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil
+ardent.
+
+«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me
+montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me
+dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à
+boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur
+Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer
+la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce
+quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...
+
+«--Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma
+son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le
+faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à
+mon compagnon.»
+
+--Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que
+c'est vous.
+
+--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.
+
+Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...
+
+--C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie
+singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle
+ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait
+vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui
+ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour
+vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit,
+son cœur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout
+naïvement.
+
+--Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...
+
+--Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai,
+au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je
+rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche,
+et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»
+
+--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.
+
+«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours.
+J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui
+s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du
+cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»
+
+--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me
+dit Jenny avec un sourire sarcastique.
+
+«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas
+une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des
+espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays,
+sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau
+poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains,
+d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était
+pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus
+étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons
+n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller
+avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette
+onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon
+Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en
+perles sur cette peau brune et veloutée!...»
+
+Jenny fit un mouvement d'impatience.
+
+«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir.
+Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja
+danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un
+_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha,
+espèce de guitare à trois cordes.
+
+«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait
+de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres;
+conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la
+satisfaire.
+
+«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait
+enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me
+faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec
+une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions
+joyeusement ce frugal repas.»
+
+--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de
+Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré
+Gessner.
+
+--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des
+idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour
+elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou
+malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa
+part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime
+tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.
+
+«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras
+m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien,
+n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me
+parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours
+malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux
+corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon
+existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un
+moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.
+
+--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la
+misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.
+
+--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de
+souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV,
+_difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon.
+
+C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à
+laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener
+à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par
+des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de
+ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi,
+Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous
+arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron,
+et six rameurs.
+
+«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.
+
+«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de
+chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces
+de ses œuvres mortes hors de l'eau.
+
+--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé
+ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou
+je te casse la figure avec cette rame.
+
+--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique
+Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des
+brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La
+damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il
+me fut impossible de la manœuvrer. Un second brisant nous emplit
+tout-à-fait.
+
+--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à
+l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort,
+car elle nageait comme une dorade.
+
+«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur
+la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied,
+je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la
+chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se
+précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais
+fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours,
+et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau;
+car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.
+
+«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre
+mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.
+
+«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en
+plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à
+une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue
+jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y
+avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout
+ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de
+l'eau, et de crier;
+
+--Daja, au secours!...
+
+«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de
+mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec
+ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais
+dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec
+violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à
+coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous
+fait couler à fond Daja et moi.»
+
+--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec
+sang-froid.--Heureusement, lui dis-je...
+
+«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant
+à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis
+cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin,
+toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je
+revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.
+
+«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il
+en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment
+êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...
+
+--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos
+souvenirs... Et Daja?
+
+--«Qui ça, Daja?... un chien.
+
+«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon
+valet de chambre, monsieur Duclos?...
+
+--«Il est sorti, et va revenir dans une heure.
+
+--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...
+
+--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus
+comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là,
+et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me
+réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous
+rappelez-vous?
+
+--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces
+souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me
+trouvais sur le sort de Daja.
+
+--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons
+de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers
+de la division entretenait une fille du pays... Très
+bien.--C'est-à-dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il
+l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que
+je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il
+n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent:
+il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes
+et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la
+farce qu'on lui a faite? Devinez!
+
+--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car
+je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le cœur.--Duclos
+continua...
+
+«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille...
+L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade.....
+Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon
+cœur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre
+pays, la belle aux yeux doux...
+
+«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me
+jetant à demi hors de mon lit...
+
+«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est
+du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela?
+peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui
+était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme
+Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas
+tout.
+
+«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en
+parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...
+
+«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez
+jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là...,
+voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni
+deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle
+croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de
+nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc
+mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de
+l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de
+leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la
+chose devenait rare.
+
+«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux
+tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le
+temps de crier Daja, et je m'évanouis.»
+
+ * * * * *
+
+Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé
+Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur
+son joli visage.
+
+--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était
+brûlée, vous croyant mort?
+
+--C'était elle, Jenny...
+
+--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas...
+Cette fille était folle...
+
+--Folle à lier! répondis-je...
+
+A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle
+voulait sa toilette.
+
+--Sans doute, lui répondit-elle.
+
+En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait
+un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie;
+elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que
+lui donnait son émotion... C'était si naturel!...
+
+--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car
+je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez
+madame d'Arville?
+
+--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.
+
+Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie
+est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste,
+pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance
+et de grâce.
+
+Une idée me vint...
+
+--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et
+finissant d'agrafer un bracelet.
+
+--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux
+brillants..., ces joues rosées...
+
+--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser...
+N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré
+vous?...
+
+Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...
+
+--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny,
+que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle,
+éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...;
+je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny.....,
+le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...
+
+--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?...
+Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à
+quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la
+bonne heure...
+
+--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...
+
+--Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:
+
+--Julie..., ma voiture.
+
+Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.
+
+--Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on
+m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette...
+
+--Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à
+ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule
+conviction.
+
+--Et laquelle?...
+
+--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or,
+avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses
+maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais.
+
+--Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny
+nonchalamment.
+
+--Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps;
+car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le
+pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du
+voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier...
+Lisez.
+
+Jenny prit brusquement la lettre et lut:
+
+«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska
+seront prêts demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme,
+etc.»
+
+--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards...,
+sans mesure...
+
+--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et
+puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.
+
+--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez,
+vous avez le beau jeu...
+
+--Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela.
+
+Et lui baisant la main, je sortis...
+
+ * * * * *
+
+Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington
+qui me la demanda.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UNE FEMME HEUREUSE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+MONSIEUR DE NOIRVILLE.
+
+
+Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute
+neuve dans la Chaussée-d'Antin.
+
+C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une
+profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle
+fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées,
+que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime,
+mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un
+portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent
+tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette
+maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait
+vide, triste et déserte.
+
+Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais
+de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux,
+sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet
+ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est
+tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être
+extrêmement ridicules.
+
+Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe
+de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de
+son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet
+étourdissant quartier.
+
+Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'était
+un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les
+passants.
+
+Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux
+et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de
+Noirville.
+
+M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en
+couleur, et atteignant à peine sa trentième année.
+
+Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet;
+mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les
+humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet
+l'avait changé pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il
+choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées
+son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis
+démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.
+
+Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une
+brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un
+collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix
+sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils
+chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent
+d'intérêt.
+
+De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui
+s'appelle un _cancre_ en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et
+lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie
+sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors
+M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de
+cinquante mille écus de rente.
+
+Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui,
+s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon
+fort bonne, au moins fort nombreuse.
+
+Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le
+dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit
+comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de
+cinquante mille écus de rente.
+
+Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa
+fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi
+nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.
+
+Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez
+grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son
+père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta
+tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et,
+chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti
+d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement
+d'ailleurs avec le reste.
+
+En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un
+cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier
+de son département.
+
+Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la
+fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit
+naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant
+pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque
+distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc,
+sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre
+délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance
+et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que
+ceux qu'on paie avec l'or.
+
+Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait
+enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un
+banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.
+
+Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de
+façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses
+amis disaient qu'il était _très bon enfant_; sa position de fortune lui
+donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se
+trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant
+de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.
+
+Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de
+Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les
+passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible
+mélancolie était sur le point de l'accabler.
+
+En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour
+le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans
+une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la
+fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le
+volait.
+
+En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la
+fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier
+désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois
+marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de
+Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma
+maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il
+est probable que je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je
+m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout
+seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il
+faut que je me marie le plus tôt possible.»
+
+Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous êtes assez galant
+homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre
+affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et
+élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui
+sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle
+union.
+
+Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une
+danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà
+que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve,
+dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a
+jamais pensé.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+MADEMOISELLE D'ELMONT.
+
+
+Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont,
+ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque
+tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une
+fraction bien minime de ce qu'il possédait.
+
+Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et
+tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une
+portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il
+avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste,
+et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une
+pension fort médiocre.
+
+La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari,
+et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont,
+excellent homme, colonel en retraite, qui s'était _rallié_ à l'empereur,
+avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de
+rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à
+lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement,
+lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce.
+
+Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces
+physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont
+l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent
+dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et
+symétrique.
+
+Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit
+d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus
+choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus
+recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la
+fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues
+aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle
+d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on
+l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de
+rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût
+douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu
+desquelles elle aimait à s'isoler.
+
+Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la
+rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent
+plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir;
+enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour
+tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait
+jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe
+plein de goût, tout le matériel de l'existence.
+
+Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la
+mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf,
+avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et
+des chefs-d'œuvre de toutes les littératures.
+
+Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique
+langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à
+l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait
+ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde
+intellectuel qu'elle évoquait.
+
+Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle
+était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et
+sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa
+mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile
+demandait des consolations et l'oubli du présent.
+
+Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son
+oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.
+
+Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans
+le parloir qui précédait sa chambre à coucher.
+
+Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte
+religieux.
+
+Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant
+presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or,
+par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien
+hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution,
+voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.
+
+Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de
+son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille:
+c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le
+vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg
+Saint-Germain.
+
+Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie
+d'assurance.
+
+Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers,
+et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir
+raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux
+où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.
+
+Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant,
+et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour
+jouir des derniers rayons du soleil.
+
+Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations
+de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins
+muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait
+ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à
+des mains étrangères.
+
+On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle
+habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle
+se garda de changer rien à ses dispositions.
+
+Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait
+d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de
+_Boulle_, en faisaient les principaux ornements.
+
+Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de
+famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on
+voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait
+rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés
+comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de
+l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une
+magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les
+pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son
+intimité.
+
+Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres
+ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias,
+ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un
+beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table
+de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste,
+rappelait un ami, une impression ou un souvenir.
+
+Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un
+antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant
+l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se
+mouiller de larmes.
+
+Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser
+à la demande qui la menaçait.
+
+Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front
+appuyé sur sa main blanche et effilée, que les longues boucles de ses
+cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe
+blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier
+de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure.
+
+Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait
+conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et
+demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son
+frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle.
+
+Cécile répondit que oui.
+
+La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle
+d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.
+
+--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda
+Cécile.
+
+Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.
+
+Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées
+le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les
+renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire,
+partout ils furent des plus satisfaisants.
+
+En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort
+honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa
+fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant
+toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait
+eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon
+distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer,
+aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un
+excellent parti_.
+
+J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député
+dans un département où il possédait d'immenses propriétés.
+
+Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui,
+avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas
+le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune,
+immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce,
+éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure.
+
+Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui
+dit brusquement:
+
+--«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément
+riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande
+en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement
+son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps
+où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce
+garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand
+propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie
+soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus
+décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon
+enfant?...»
+
+Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à
+vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus
+possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de
+pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son
+oncle qu'elle ne voulait pas se marier.
+
+«--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant à
+présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que
+j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur
+votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous
+pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...»
+
+A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de
+Noirville.
+
+Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis.
+
+Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et
+après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense
+intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut
+terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux
+mourir que d'épouser jamais M. de Noirville.
+
+Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile
+persista plus que jamais dans ses refus.
+
+En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en
+colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra
+visiblement.
+
+Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et
+extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de
+cœur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.
+
+--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un
+vice, et je me rends,--disait le colonel désespéré.--Est-ce son origine?
+
+--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes,
+disait Cécile.
+
+--Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher?
+
+--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.
+
+--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...
+
+Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui
+eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à
+M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire
+qu'il ne l'était.
+
+Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui
+l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et
+de l'intelligence de son oncle.
+
+Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque,
+si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine
+qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette
+douleur si profonde: elle se sacrifia.
+
+Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel,
+qui s'écriait en se frottant les mains:--«Se sacrifier à deux cent mille
+livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle
+voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme
+ceux-là...»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+MARIAGE.
+
+
+M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les
+passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé.
+
+--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.
+
+--Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un
+mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je
+chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_
+d'Elmont n'est pas une beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée
+qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie
+éducation, et être assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas
+beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux
+cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien
+encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre?
+
+--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.
+
+--Mais bah! reprit son client,--sa première couche l'engraissera, comme
+on dit.
+
+Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne
+prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier,
+j'épouse la fille d'un marquis.
+
+ * * * * *
+
+Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur
+horriblement bourgeoise.
+
+La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus.
+
+Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par
+conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les
+yeux bien rouges en allant à l'autel.
+
+Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait
+quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se
+rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M.
+de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres.
+
+Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure
+avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils
+dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir?
+
+En revenant de l'église, M. de Noirville fit voir à sa femme tout son
+gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans _son boudoir_, comme il
+disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de
+pierreries.
+
+M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment
+satisfait, dit à Cécile:
+
+--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était
+chez toi.
+
+--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée
+de ce tutoiement si subit.
+
+--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille
+machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici.
+
+--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui
+m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte
+indéfinissable.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui
+profite de tous ces vieux rogatons.
+
+--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.
+
+--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant,
+il ouvrit le nécessaire.
+
+--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais
+bien les choses, chère amie.
+
+--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi
+à tout prix le nécessaire de ma mère.
+
+M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout
+au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait
+déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.
+
+Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque
+idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le
+fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son
+mari, dans son immense hôtel.
+
+Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour
+être heureuse?
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Noirville, le 13 avril 18...
+
+LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.
+
+
+«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur
+l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles
+de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être
+avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne
+m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la
+pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi;
+j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour
+ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme
+on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux
+médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma
+femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit
+rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque
+chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'œil, ce qui
+n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse:
+aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de
+la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi,
+j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour
+deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a
+perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché,
+car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce
+était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque
+chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse?
+Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle
+terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille
+comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour
+son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien
+ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être
+volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne
+m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe;
+je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi
+qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais
+bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je
+suis marié.
+
+«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de
+l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_!
+entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma
+femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle
+fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu
+l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite,
+dès le premier jour de mes noces.
+
+«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle
+avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la
+voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi
+ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais:
+entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru
+gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut
+bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_,
+comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de
+l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?
+
+«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi
+qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la
+fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma
+femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une
+poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah!
+que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne,
+était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par
+farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa
+campagne.
+
+«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait
+être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on
+allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque
+bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est
+triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et
+on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit.
+Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme?
+N'est-ce pas, Dumont?
+
+«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce
+défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de
+change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y
+méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui
+vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé
+si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses,
+des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre
+Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.
+
+«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses
+bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a
+sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste
+que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre
+Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont
+là_. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud:
+ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je
+suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu
+quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors,
+voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je
+ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai
+imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait
+monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son
+anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me
+_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le
+prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a
+fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si
+j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est
+une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?
+
+«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de
+ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement
+séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je
+suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A
+propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si
+j'ai un premier)!
+
+«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont;
+viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des
+Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des
+juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il
+faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça,
+elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet
+pour les domestiques.
+
+«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour
+retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente
+de Naples, si elle continue à être en baisse.
+
+ «Adolphe DE NOIRVILLE.»
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
+
+***** This file should be named 39024-0.txt or 39024-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/0/2/39024/
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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--- /dev/null
+++ b/39024-8.txt
@@ -0,0 +1,5224 @@
+The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La coucaratcha (II/III)
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images available at The Internet Archive)
+
+
+
+
+
+
+
+
+OEUVRES COMPLÈTES
+
+DE
+
+EUGÈNE SUE.
+
+[Illustration: colophon]
+
+LA COUCARATCHA.
+
+
+
+
+OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.
+
+
+ =Le Juif errant= 10 vol. in-8.
+
+ =Les Mystères de Paris= 10 vol. in-8.
+
+ =Mathilde= 6 vol. in-8.
+
+ =Deux Histoires= 2 vol. in-8.
+
+ =Le marquis de Létorière= 1 vol. in-8.
+
+ =Deleytar= 2 vol. in-8.
+
+ =Jean Cavalier= 4 vol. in-8.
+
+ =Le Morne au Diable= 2 vol. in-8.
+
+ =Thérèse Dunoyer= 2 vol. in-8.
+
+ =Latréaumont= 3 vol. in-8.
+
+ =La Vigie de Koat-Ven= 4 vol. in-8.
+
+ =Paula-Monti= 2 vol. in-8.
+
+ =Le Commandeur de Malte= 2 vol. in-8.
+
+ =Plik et Plok= 2 vol. in-8.
+
+ =Atar Gull= 2 vol. in-8.
+
+ =Arthur= 4 vol. in-8.
+
+ =La Coucaratcha= 3 vol. in-8.
+
+ =La Salamandre= 2 vol. in-8.
+
+ =Histoire de la Marine= (_gravures_) 4 vol. in-8.
+
+Sceaux.--Impr. de E. Dépée.
+
+
+
+
+LA
+
+COUCARATCHA
+
+Par EUGÈNE SUE.
+
+TOME DEUXIÈME.
+
+[Illustration: colophon]
+
+PARIS,
+
+CHARLES GOSSELIN,
+Editeur de la Bibliothèque d'élite,
+30, RUE JACOB.
+
+PÉTION, ÉDITEUR,
+Libraire-Commissionnaire,
+11, RUE DU JARDINET.
+
+1845
+
+
+
+
+MON AMI WOLF.
+
+
+
+
+§ I.
+
+FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.
+
+ --Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que
+ de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre
+ l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut
+ donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre
+ nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient
+ dans mon coeur, et chacune le tirant de son côté, elles le
+ mettaient en pièces.
+
+_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. VIII, ch. V.
+
+
+
+
+.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers
+du vaisseau anglais _le Genôa_ voulurent recevoir à leur bord
+l'état-major de notre frégate.
+
+A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon
+voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants,
+taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:--je lui
+versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.--
+
+Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle
+figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une
+merveilleuse facilité,--quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son
+origine étrangère.--Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé
+Anglais.
+
+Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le
+dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions
+déjà fort liés;--enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir
+les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus
+rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque
+notre avenir.
+
+Suivant l'usage, l'intimité commença d'abord par un échange
+confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos
+commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos
+inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des
+passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait
+_volés_.--Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous
+être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus
+détestable,--ce fut entre nous à la vie et à la mort.
+
+D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les
+Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de
+façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir
+salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à
+l'union des deux pavillons.--Or comme les toasts se succédaient sans
+interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près trois
+heures que nous étions à table;--comme après les vins on avait servi le
+punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous
+finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés
+les uns envers les autres à une confiance sans bornes.
+
+Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait
+ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon
+honneur, une exception à son régime.--Malgré les paternelles
+remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en
+anglais:--Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués
+ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.--Ne buvez pas, vous
+vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.
+
+Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de
+ces exhortations;--il paraissait se trouver fort bien de l'effet du
+punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux
+brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus
+intime, enfin.--Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à
+peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée
+des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des
+méridionaux.
+
+Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du
+_Genôa_, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de
+cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir,
+_l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois_.
+
+C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine
+de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la
+théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on
+attache à une discussion est toujours en raison inverse des
+connaissances que l'on peut y déployer,--on échangeait de pitoyables
+raisons,--pour et contre--avec un acharnement singulier.
+
+--«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force
+qu'il le brisa:--Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les
+aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?»
+
+--Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici...
+
+Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des
+navires pendaient collés le long des mâts.
+
+--«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur
+moi ses yeux étincelants,--nous nous entendons si bien tous deux qu'il
+faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est
+entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque féroce, que le
+bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence,
+si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force,
+mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand
+vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le
+dernier des misérables,--mais c'est égal encore une fois, je ne puis
+m'en empêcher...--
+
+Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de
+mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement
+cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence
+fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la
+force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré.
+
+Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais mieux attendre à demain,
+nous serions plus calmes et alors...
+
+ --«Pardieu, Je Crois Bien Que Nous Serions Plus Calmes, Mais Alors
+ Je Ne Vous Dirais Plus Mon Histoire, Et Il Faut Que Je Vous La
+ Raconte... Pourtant Voyez-vous Il Est Possible Que Demain Quand Je
+ Penserai À La Folie Que Je Fais Étant Gris, Il Est Possible Que Je
+ Vous Propose De Nous Brûler La Cervelle À Pair Ou Non, Afin Que Mon
+ Secret Soit Éteint Par Votre Mort, Ou Rendu Sans Importance Par La
+ Mienne... Je Sais Bien Que Vous Allez Me Dire Que C'est Ridicule,
+ Mon Cher, Mais Que Voulez-vous Y Faire, C'est Comme Cela...»
+
+Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières
+que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la
+pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient
+autant...--Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le
+couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la
+main.
+
+
+
+
+§ II.
+
+LE RÉCIT.
+
+
+«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,--c'était pendant la
+guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se
+bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,--Je me
+trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le
+golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.--
+
+«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais
+fréquemment à terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement
+triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort
+jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.
+
+«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était
+Péruvienne et s'appelait Pépa.
+
+«Figurez-vous,--mon cher,--dix-huit ans,--un teint orangé,--des lèvres
+rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir
+là dedans,--une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches
+comme une Andalouse,--et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à
+demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de
+grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à
+l'avenant.
+
+«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement
+autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais
+dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.--Aussi
+j'en devins fou.--
+
+«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez
+butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je
+m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison,
+c'est tout ce que je voulais.--
+
+«C'était beaucoup;--mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des
+principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur
+influence,--je les partageai.--
+
+«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez
+croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais
+dit une fois:--
+
+«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si
+vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais
+pour vous?...--
+
+«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour
+la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis
+franchement, qu'elle consistait en ceci:--mon Dieu, faites donc qu'elle
+m'aime, car je l'aime bien.--
+
+«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne
+demandait ardemment qu'une chose au ciel,--c'était de ne pas m'aimer.--
+
+«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la
+quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma
+passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse
+l'imaginer,--jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi
+j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y
+avait un coeur et un noble coeur, chez cette femme-là.--Savez-vous
+qu'un jour elle me dit,--je suis bien contente que vous soyez marié,
+Wolf, comme je suis pauvre,--au moins vous ne penserez pas que je vous
+aime pour vous épouser,--que je vous aime parce que vous êtes riche.»
+
+--Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf.
+
+--Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste
+quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans
+cette précaution, d'être aimé comme mari futur:--Ce qui entre nous est
+fort abject.
+
+Je continue:--«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même
+visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on
+n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une
+quarantaine de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes
+sanitaires.
+
+«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille
+gouvernante.--Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête
+distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et
+lui demander... ce que je lui demandais toujours;--car elle ne m'avait
+encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs
+satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la
+satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:--je
+t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à
+être désirée.
+
+«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes
+demandes de ma part, même refus de la part de Pépa.
+
+«--Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me
+brûler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai
+toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de
+gré ou de force avant que de mourir.--Elle m'avait avoué son amour;--la
+possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?»
+
+Je répondis à mon ami Wolf par un _hum_... légèrement dubitatif, et le
+priai de continuer.
+
+«--Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large,
+j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon
+amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du
+jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.
+
+«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement
+dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;--je donnai
+néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre
+apprendre cette nouvelle à Pépa;--sans m'être décidé à rien, j'avais
+toujours pris des pistolets avec moi.
+
+«--Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui
+dis-je.
+
+«--Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie
+qui me rendit sombre!--Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie,
+s'écria-t-elle en se jetant à genoux!
+
+«--Pépa,... lui dis-je!
+
+«--Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me
+couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que
+demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!--elle est à nous
+tout entière, cette nuit que tu regretteras.--Oh! oui,.. parce qu'elle
+sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la
+regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de
+femme passionnée,--tu la quitteras en la désirant encore,.. en la
+désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas,
+non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a
+coûté pour te résister jusqu'ici.--Mais vois-tu, c'est toujours ainsi
+que j'avais rêvé l'amour;--avoir à moi un jour, un seul jour rempli des
+plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;--mais un seul
+jour,--afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait
+des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait
+pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que
+je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne
+me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu
+n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!»
+
+--Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais
+malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être
+un homme bien heureux...
+
+--«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de
+donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.
+
+--«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer
+une petite yole que je manoeuvrais moi seul pour me rendre à terre
+sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de
+bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois
+le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui
+fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où
+aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...»
+
+--Ah ça, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes
+avoir,--dis-je à mon ami Wolf,--des scrupules que vous dûtes avoir quand
+vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la
+fille...
+
+--Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer
+au punch.
+
+--«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles
+vous n'eussiez pas songé non plus à ma place!
+
+--«Des scrupules!...--est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder
+une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait,
+qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule...
+toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge
+avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge
+palpitante,--les yeux voilés;--car quoiqu'elle m'eût résisté, elle
+m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents
+et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon
+cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la
+plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large
+en contournant les rochers qui bordaient la passe.
+
+«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui
+toujours nageant me faisait signe de l'attendre.
+
+--«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda
+en anglais, si j'étais un officier de la goëlette.
+
+--«J'en suis le commandant, lui dis-je.
+
+--«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre
+navire, voici pour vous seul,--et il décrocha de son col une petite
+boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de
+l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à
+fleur d'eau sans nager,--je cassai la boîte avec la lame de mon poignard
+et je lus... Savez-vous ce que c'était?...
+
+--Non, mon cher Wolf...
+
+--«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile,
+non plus le lendemain comme l'autre,--mais à l'instant que je recevrais
+sa missive.--La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait
+de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la
+dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir
+du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais
+d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les
+Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient
+peut-être déjà,--Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait
+d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de
+laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer
+à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne
+donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa
+croisière aux environs du port.
+
+«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral
+et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur
+moi ses yeux gris, et me disant:
+
+--«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec
+vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si
+j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore
+de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait
+furieusement au col.--J'ai échappé aux Français, non sans peine; car
+j'ai vu au vent une frégate et un brick, et pour peu que nous ne
+filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera
+trop tard, capitaine.»
+
+--Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf.
+
+
+
+
+§ III.
+
+SUITE DU RÉCIT.
+
+ Il changeait de visage.--Il sentait ses veines brûler, sa poitrine
+ s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa
+ bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment.
+
+P. L. JACOB.--_La Danse Macabre._
+
+
+--Mais Pépa, Pépa?--demandai-je encore à mon ami Wolf.
+
+--«Attendez, me répond-il.--Puisque je suis comme à confesse, il faut
+que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment
+diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me
+rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.--C'est peut
+être parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf après un
+moment de sombre silence.
+
+«--D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de
+toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--après quoi je pensai
+que je serais naturellement fusillé net;--ce qui m'était égal, puisque
+le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de
+Pépa.--La question n'était pas là,--elle était dans cet infernal patron
+de l'amiral.--Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,--je le
+connaissais.--Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait
+retourner à mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et
+peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient
+instruits:--de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous
+concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que
+vous connaissez Pépa...»
+
+--Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un
+regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de
+patron n'ait pas été dévoré par un requin,--ajoutai-je tout bas...
+
+«Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai
+tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme
+vous,--car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...--eh bien!
+je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'étais obligé qu'à
+partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais
+aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,--et demain au point
+du jour...--un dernier baiser à Pépa,--et peut-être un combat acharné à
+soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal,
+concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,--un pareil combat où j'aurais
+joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette
+nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»
+
+--C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable
+patron...
+
+«--Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;--mais j'oubliais
+de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour
+faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de
+vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un
+courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un
+endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces
+tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je
+fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de
+rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti
+tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le
+gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en
+criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...»
+
+--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en pâlissant, il était
+impassible et froid.
+
+--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.
+
+«--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement,
+j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»
+
+--Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second
+mouvement.
+
+«--Mon second mouvement, répondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de
+voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en
+m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait été entre
+mes mains,--et il m'eût été aussi facile de le sauver,--que de boucler
+mon ceinturon...»
+
+--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant
+avec amertume.
+
+«--Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous,
+l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au
+fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de
+sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma
+position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le
+sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière
+m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans
+fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après
+tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul
+avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous
+d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien
+rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la
+peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de
+consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec
+fureur,--songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que
+la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Pépa!!!--Et
+après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme
+moi,»--s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le
+coeur.
+
+--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à
+répondre.
+
+Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:--
+
+«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,--il y a
+deux ans de cela,--Pépa est morte,--et pourtant à ce souvenir seul,
+voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je
+pâlis encore.
+
+«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière
+française était établie au vent de Porto-Venere.
+
+«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer
+que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que
+j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les
+ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.
+
+«--Mon équipage était excellent,--j'exaltai encore son courage et nous
+sortîmes de la passe décidés à nous faire couler,--moi surtout--comme
+vous pensez.--Ma goëlette marchait comme un poisson,--j'avais des pièces
+de dix-huit allongées en couleuvrines--nous aperçûmes un brick et une
+frégate,--le brick au vent,--la frégate sous le vent.
+
+«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.--Après un combat
+sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna
+presqu'entièrement désemparé.--La frégate dut courir des bordées pour
+nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de
+nous, je crois,--lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand
+mât...--Nous n'avions que quelques agrès coupés,--rien d'essentiel
+d'endommagé.--Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes
+l'amiral vers le soir.
+
+«--J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le
+combat.--En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant
+et vingt-trois matelots,--le reste était mort.--
+
+«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un
+grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il
+supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant
+d'avoir pu gagner mon bord.--
+
+«Quel dommage, me dit-il,--si le malheureux avait réussi à vous porter
+mes ordres,--nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves
+gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,--nous
+n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.
+
+«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser
+de ma _belle action_ comme dit le ministre dans sa lettre.--
+
+«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis
+parler _de dévouement en matière d'amour_,--me dit Wolf d'un air
+tristement moqueur,--puis il ajouta:--Mais voilà nos convives qui
+montent, où en sont-ils de leur discussion?»
+
+Les convives n'y pensaient ma foi plus.--On convint de se rendre à
+terre,--comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,--je fus forcé
+de me placer dans une embarcation où il n'était pas.--Descendu au
+débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était
+resté à bord,--enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait
+laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une
+danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez
+magnifiquement depuis notre station à Malte.
+
+
+
+
+§ IV.
+
+ÉPISODE.
+
+
+Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux
+de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;--lorsque sa
+camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me
+trouver--voulait absolument me parler.--Je me levai,--et il me remit un
+billet ainsi conçu.
+
+--_Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres,
+il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,_
+
+ WOLF.
+
+--Qui t'a remis cela,--demandai-je à mon laquais?
+
+--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme
+brun.--
+
+--C'est bien, va m'attendre à bord.
+
+J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait
+déjà.--Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même
+une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.--
+
+Il vint à moi, et, me tendant la main:--J'étais sûr de vous voir, me
+dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une
+sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...
+
+Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais
+lui être utile.
+
+--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce
+nom,--répondit-il,--j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir
+abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable
+histoire.
+
+--Ma foi,--lui dis-je (et c'était vrai)--que le diable m'emporte si j'y
+pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au
+roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vanté_,--ne parlons plus de
+cela... encore une fois je l'avais oublié.
+
+--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas
+_vanté_;--tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,--et vous êtes le
+seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus
+mélancoliques,--vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.
+
+--Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.--Fausse ou
+vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.
+
+--Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce
+et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce
+secret ne peut être possédé que par vous--ou par moi,--par tous deux
+c'est impossible.
+
+--Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?
+
+--Très sérieusement...
+
+--C'est une plaisanterie.
+
+--Non, mon ami...
+
+--Mais c'est absurde...
+
+--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me
+faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf
+péniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au
+point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il
+est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir,
+et il en sera ainsi.
+
+--Voilà qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez,
+Wolf.
+
+--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse:
+Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie, à un
+éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous
+me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait
+toujours, n'est-ce pas.
+
+--Allons, il faut nous brûler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me
+gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est
+désagréable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans
+pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.
+
+--Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit
+Wolf.
+
+--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez
+la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours
+à cinq pas, et à pair ou non,--j'imagine.
+
+--Toujours,...--répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.
+
+--Vos témoins, lui demandai-je...
+
+--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.
+
+--Aurez-vous vos armes,... Wolf?
+
+--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est
+inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...
+
+--Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...
+
+--Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire
+à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.
+
+--Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle
+équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes
+aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de
+l'école de marine; mais enfin, à quand?
+
+--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux
+port...
+
+--Va pour les ruines du vieux port.
+
+--Votre main, me dit Wolf.
+
+--La voici.
+
+--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.
+
+--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.
+
+Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.
+
+
+
+
+§ V.
+
+MON AMI WOLF.
+
+
+J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques
+lettres, car en vérité je croyais rêver.--Un capitaine de frégate de mes
+amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles
+étaient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet
+chargé et l'autre non.--
+
+Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon
+digne témoin sur ce qu'il appelait ma _crânerie_.--Vous aurez cherché
+l'affaire, me disait-il,--comme cette fois à la Martinique.--Vous avez
+aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur...
+Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et _tutti
+quanti_.
+
+--J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,--il me
+répondait à cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit
+ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur
+triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et
+vous ait insulté le premier;... c'est impossible.
+
+--Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...
+
+--Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit
+l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...
+
+--C'était à devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes
+lettres,--donnai quelques commissions à mon valet de chambre,--demandai
+un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.
+
+--Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de
+moi;--il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses
+cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu
+d'hommes d'une beauté aussi remarquable.
+
+--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...
+
+--Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour
+_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible
+combat:--impossible:--j'allais là me brûler la cervelle sans colère,
+sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point
+d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si
+j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une
+insulte irréparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque
+sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgré son crime je ne
+le haïssais pas, il s'en faut.
+
+--Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière
+influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable
+sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa
+maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce
+qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un
+instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à
+m'étonner de tant de choses inconcevables.
+
+--Messieurs, dit mon témoin,--toute représentation est sans doute
+inutile...
+
+--Inutile! répéta Wolf.
+
+--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre,
+dit le témoin de Wolf.
+
+--Nous le savons,--répéta Wolf.
+
+--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine
+d'une voix grave.
+
+--Ce témoin de Wolf--mesura cinq pas...
+
+--Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les
+visiter.
+
+--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'écriai-je en l'arrêtant...
+
+--Wolf me prit la main, la serra fortement et me
+dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai à vous faire une demande:--Vous
+confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir--quoique ce
+soient mes armes?
+
+--Avant que nos témoins aient pu rien empêcher--j'avais pris les
+pistolets et je les présentais à Wolf,--Il en prit un.
+
+--Je pris l'autre.
+
+--Le coeur me battait horriblement.
+
+--Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être
+tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise
+plaisanterie,--pourtant je me plaçai en face de Wolf.
+
+--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai
+presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et
+appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis
+levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de
+reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son
+pistolet et m'ajusta.
+
+--Je l'ajustai à mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient
+presque.
+
+--Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.
+
+--Oui...
+
+--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne,
+en frappant dans ses mains.
+
+--Nos deux coups partirent ensemble.
+
+--J'eus un moment d'éblouissement,--causé par la flamme et l'explosion
+du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins à moi,--je
+vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son
+coude...
+
+--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir...
+car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas
+moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...--
+
+--J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma
+mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon
+oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes
+mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh
+Pépa!...
+
+--Et puis il mourut.
+
+--Ma balle lui avait traversé la poitrine.
+
+--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux
+pistolets.....
+
+
+
+
+RELATION VÉRITABLE
+
+ET
+
+VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,
+
+Clerc de Procureur.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste,
+athée, négrophile et républicain.
+
+
+C'était le 15 mai--1789.
+
+Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure
+maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette
+petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme
+d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude
+Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie
+philosophique qui régnait alors.
+
+L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes
+raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui
+ruisselaient de pluie.
+
+Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une
+épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de
+saintes et religieuses croyances.
+
+--Tombe... disait-il, tombe... donc, _averse maudite_! change les rues
+en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons,
+le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!...
+quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont
+bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard...
+et encore!!!
+
+Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement
+fataliste et incrédule.
+
+Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan
+trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte
+luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à
+manchettes.
+
+Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'oeil de profond et
+amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue
+soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan
+était virginal.
+
+A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de
+fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête,
+et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans
+toute la fougue de son exaltation musicale.
+
+--Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui
+m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq
+semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou... à lier...
+Dieu me le paiera!!
+
+Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan
+cacha sa tête dans ses mains...
+
+Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que
+ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune
+clerc suspendit sa respiration, puis son coeur palpita, bondit... Il
+dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il
+craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait
+ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le
+toit!!!
+
+Et ce ne fut pas une illusion.
+
+Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva,
+grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse
+inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l'horizon, le
+soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède
+et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi
+funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.
+
+Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de
+gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras,
+rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier,
+fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.
+
+--Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les
+gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans
+la rue.
+
+Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et
+entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il
+n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille,
+lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent,
+avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel
+équipage à quatre chevaux.--Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns,
+les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance
+qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une
+incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les
+chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé,
+couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si
+épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et
+la culotte de gourgouran.
+
+Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il
+revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.
+
+Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre
+aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage,
+comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand
+coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture,
+se pâmait de rire insolemment.
+
+De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine
+éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux
+danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais
+ou cheval danois.
+
+Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur
+l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine;
+il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'oeil sur
+ses mouchetures, et dit en soupirant:
+
+--Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de
+l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...
+
+Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées
+d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une
+fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la
+rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant
+ses pensées étaient brûlantes et effervescentes...
+
+Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce
+qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de
+Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine,
+l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré!
+
+Or, le père de Catherine était _parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi_, et
+sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes.
+
+Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il
+s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de
+désespoir sur sa toilette souillée, et entra...
+
+Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du
+blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes
+bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur
+le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde,
+monsieur Belissan.
+
+Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la
+jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en
+vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de
+Catherine, qui avait souri en rougissant...
+
+Et puis il n'avait plus rien vu.
+
+Mais il avait pensé...
+
+Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui
+eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le
+comptoir.
+
+A ce bruit, Catherine leva la tête.
+
+Le beau coureur leva la tête.
+
+Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle,
+si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans
+lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse
+sonore et retentissante du coureur.
+
+Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.
+
+Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et
+cassé du mercier, vint gâter l'harmonie.
+
+Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une
+aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la
+large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier:
+Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de
+Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à
+vous, monsieur Belissan.
+
+Et Catherine aussi lui dit aigrement:
+
+--Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.
+
+Et le beau coureur reprit:
+
+--Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle,
+vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme
+j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont.
+
+--Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un
+air caressant, en lorgnant le beau coureur.
+
+--Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le
+gantier en contraignant à peine un éclat de rire.
+
+--Il y a un baigneur étuviste, là-bas au numéro 15, dit enfin Almanzor
+en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse
+moqueuse...
+
+Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne
+répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un
+trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées.
+
+Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui
+s'écria: Tiens, c'est Belissan!
+
+Belissan rappela ses esprits...
+
+--Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.
+
+--C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté
+jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre.
+
+--Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi!
+
+--Mais je pars aujourd'hui, à l'instant!
+
+--Je pars aujourd'hui, à l'instant!
+
+--Je prends le coche; je vais par eau...
+
+--J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet
+infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout
+me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?..
+
+--Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des
+vêtements?
+
+--Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante
+mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères.
+
+--De l'argent.
+
+--Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va.
+
+--A la bonne heure! dit Lucien;
+
+Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire
+du bien, je l'emmène.
+
+--Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement le clerc en se
+jetant sur le coche.
+
+Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan.
+
+
+Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_,
+n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se
+rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans
+la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des
+épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une
+circumnavigation, presque le tour du monde.
+
+Un matin son mousse lui annonça un _monsieur_.
+
+--Qu'est-ce que c'est que ça, mousse?
+
+--Un pâlot, capitaine, qui a une queue.
+
+--Fais entrer le pâlot.
+
+Le pâlot entre; c'était Belissan.
+
+--Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?
+
+--Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien
+que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine.
+
+--C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une
+île...
+
+--Dans quelle île, Monsieur?
+
+--Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit
+dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre
+ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles
+trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation
+croissante, où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans
+une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier,
+le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une
+île...
+
+Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un
+fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela?
+
+--Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta
+sourdement Belissan.
+
+--Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je
+vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens
+par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous
+voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et...
+
+--Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la
+Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse et
+nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une
+existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là
+des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne,
+là pas de différences sociales; là des frères; là des soeurs. A
+Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre
+d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état
+de nature, dont je suis fier.--J'étais descendu homme, je remonte
+sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et
+tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son
+habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne
+un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de
+courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là,
+pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et
+numérotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O
+Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations!
+c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable
+place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la
+famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y
+ferons une seule famille! une grande famille!
+
+Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un
+tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le
+prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.
+
+Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer
+Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:--A Otahity!
+à Otahity!
+
+Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait
+à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant
+considéré que Belissan le payait bien, il consentit.
+
+Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu
+qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait
+inutile.
+
+On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de
+chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le
+stupéfia en lui répondant d'un air majestueux:
+
+--Homme!!!
+
+--Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise.
+
+--Homme, réitéra Belissan...
+
+--Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi?
+quel titre!
+
+--Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement...
+_homme de la nature_, si vous aimez mieux... Les voilà bien! dit
+Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les
+voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un
+vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les
+géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti
+par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice,
+dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui
+avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.
+
+--Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la
+singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:--Claude
+Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île
+d'Otahity, pour affaires de commerce.
+
+Le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_ partit du Hâvre le 13 juin
+1789.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce
+qu'il en advint.
+
+
+Un mois après son embarquement à bord de _la Comtesse de Cérigny_,
+Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu
+deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu
+trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap _Horn_. Enfin, ce fut
+un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si
+la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, _homme_, eût été
+dissipé en détail.
+
+Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et
+philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des
+inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.
+
+Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un
+mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit
+cacatoës, Belissan s'écria:
+
+--Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin,
+ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!
+
+Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement
+à Claude, sans abandonner son mousse:
+
+--Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je
+suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre
+mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il
+fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze
+coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui
+apprends son état, voyez-vous, bourgeois!
+
+--D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme,
+et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant,
+ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en
+tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu
+ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de
+finir! c'est-à-dire de ne pas finir!
+
+--Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon
+égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon
+chef non plus, aussi...
+
+Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:
+
+--Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de
+poing, bourgeois, rendez-moi son égal...
+
+Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme
+on sait.
+
+Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant
+la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude
+pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils
+avaient bien le droit de ne pas manoeuvrer du tout, et qu'étant nés
+libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des
+cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale;
+mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que
+vous savez.
+
+La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de
+misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à
+haïr l'humaine espèce.--Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société,
+hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses
+incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la
+civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des
+prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui
+t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes
+qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi
+naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur.
+O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes
+souffrances, mon oeil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu
+seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de
+ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai
+pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.
+
+Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une
+fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière
+dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes
+pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux
+vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus
+long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande
+mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour
+domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné
+à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau,
+mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en
+roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure...
+société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas
+en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie
+de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.
+
+Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement
+avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla
+dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et
+si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça
+trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était
+mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du
+supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à
+retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.
+
+Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le
+reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son
+voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer
+aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au
+moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.
+
+Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué
+sur _la Comtesse de Cérigny_, il pouvait bien aborder aux îles
+_Marquises_. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand
+on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment
+plus rapprochées qu'Otahity.
+
+Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent
+des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot
+bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à
+la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du
+soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le
+sud.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la
+philanthropie.
+
+
+Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je
+te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature!
+ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques
+coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour
+vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des
+vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes
+inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la
+nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la
+France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait
+Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit
+de ratine, et sa veste piquée.
+
+Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette
+ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés.
+
+Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il
+tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait
+parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de
+Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île
+Hatouhougou.
+
+Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de
+rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre
+inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite
+écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans
+les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais,
+et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait
+probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée
+autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix
+de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet
+ornement étant de mauvais goût.
+
+Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri
+sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de
+l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un
+troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de
+grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la
+croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.
+
+Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans
+une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon
+égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et
+Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.
+
+A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche
+inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un
+quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude
+fit un bond énorme de surprise.
+
+Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une
+pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit
+galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés
+à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était
+chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et
+obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position
+de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un
+terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles
+de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.
+
+Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre
+que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie
+rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents
+noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue,
+hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de
+coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête
+dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur,
+vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.
+
+Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées
+tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte
+acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence
+des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit
+mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois,
+les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à
+l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal,
+l'homme de la nature.
+
+Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné
+devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux
+habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions
+sociales qu'il voulait fuir.
+
+On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été
+entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se
+relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au
+milieu des reins.
+
+Et les deux égaux arrivèrent aux cases.
+
+Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût
+indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute,
+peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres,
+case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale,
+s'il en fut.
+
+C'était la case de Toa-Ka-Magarow.
+
+Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,
+descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez
+proche de l'habitation du chef.
+
+Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.
+
+Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou,
+auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits
+d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.
+
+Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude
+subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement
+intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.
+
+Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le
+parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit
+des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une
+espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le
+portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en
+roseaux.
+
+Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait
+Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes,
+et commençait à perdre la tête de terreur.
+
+Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.
+
+Au-dessous du poteau était une auge de pierre.
+
+Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.
+
+Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir
+despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude
+Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.
+
+Et le sang du clerc coula dans l'urne.
+
+Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une
+rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre,
+et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et
+d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une
+soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps
+en moins d'une seconde.
+
+Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla
+voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient
+autour de lui en poussant de singuliers cris.
+
+Et il ne lui sembla plus rien.
+
+Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la
+nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir
+respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie
+la plus délicate de l'individu.
+
+
+
+
+UN REMORDS.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+UN REMORDS.
+
+ L'ange est tombé,--l'homme est tombé,--et leur chute a fait voir
+ que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le
+ fond même de leur nature, qu'un _abîme flottant et ténébreux_.
+
+ _Confession de Saint-Augustin_, liv. XIX, ch. 9.
+
+
+Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.
+
+Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.--Comme
+autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le
+premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa soeur qu'il
+chérit pourtant.--Mais il pouvait tout céder à sa soeur, hors le
+premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage
+de bon, ou de mauvais jour.
+
+Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du
+château, Albert monte son cheval favori,--jette en passant un regard sur
+les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,--soupire,--et pressant
+sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier
+la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et
+touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont
+le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent
+nuance aussi de lumières changeantes.
+
+Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues
+affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été,
+paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine
+d'Albert.
+
+Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de
+l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent
+lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au
+loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante
+couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de
+tristes sillons bruns et glacés.
+
+Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien
+sa tristesse,--Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la
+forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine
+d'un rayon de soleil.
+
+Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi
+isolé,--à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au
+bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.
+
+Alors Albert laissant flotter ses rennes--insouciant de son chemin,
+s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils
+contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits,
+annoncent que ce coeur d'enfant connaît déjà la souffrance.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+La souffrance! quoi si jeune!--oui la souffrance,--car il sait ce que
+c'est qu'un _remords_.
+
+Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,--qui
+s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la
+main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et
+des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme,
+précipite ou suspend à son gré les battements de votre coeur.
+
+Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.
+
+Le remords!--Mais encore quel crime a-t-il commis,--ce pauvre enfant, si
+candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,--si
+gracieux et si beau,--car la laideur de l'âme naît souvent des
+conséquences de la laideur du visage.
+
+Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,--lui élevé par
+une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance
+d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe,
+pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre...
+
+Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et
+sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli,
+que l'on ne peut regagner un jour passé.
+
+Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer
+avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.
+
+Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce
+que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore
+abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de
+l'échafaud.
+
+Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce
+qu'il advint à Albert.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+Il y avait bientôt un an de cela.
+
+Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait
+amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de
+grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,
+vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais
+parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.
+
+Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa
+mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait
+confiée aux soins d'une gouvernante.
+
+Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux
+humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension,
+d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes
+troublées leur demandent,--et toi?
+
+Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de
+ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je
+ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma,
+elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et
+sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.
+
+On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela
+qu'on appelait Albert et Emma.
+
+Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère
+d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils
+s'aimèrent.
+
+Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme
+pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et
+ardente.
+
+Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait
+une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le
+Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se
+permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.
+
+Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère
+dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son
+enfance.
+
+Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait
+quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois
+marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois
+que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du
+symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...
+
+On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait
+pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de
+marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela
+en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car
+ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient
+qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.
+
+Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans
+révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser
+aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé
+d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.
+
+Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que
+cette organisation si candide soient exagérés!
+
+Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du
+parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter
+Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait
+pour le physique.--
+
+De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une
+vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un coeur tout débordant
+de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être
+à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral,
+puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les
+hommes corrompus ou égarés.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses
+scrupules,--certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de
+jeune homme par ses oeillades agaçantes...--Mais Albert avait toutes
+ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux...
+il savait si bien le grec... le latin... et puis...
+
+Et puis il était seul.
+
+Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui
+avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune
+fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir
+qu'elle était adorée.
+
+Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait
+accompagnée,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil
+était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette
+pièce.
+
+Albert était resté au piano,--écoutant encore la voix ravissante d'Emma,
+quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et
+profonde rêverie.
+
+Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,--mais quand elles
+ne sont pas là.--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de
+jolies personnes coquettes et légères,--oh qu'il rêve alors... rien de
+mieux... mais en tête-à-tête--c'est à n'y pas tenir.--Aussi le pur
+Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main
+qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:
+
+--A quoi pensez-vous donc,.. Albert?
+
+Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions
+du coeur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme
+n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute
+emporté par une exaltation passionnée.
+
+«--Je pense à vous, Emma!!!
+
+«--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant
+cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»
+
+Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de
+l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout
+son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et
+fraîche, s'écria...
+
+«--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»
+
+--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: «--je vous pardonne,....
+Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»
+
+--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure
+était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de
+nouveau...--«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré
+moi.... toujours!...
+
+Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait
+si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers
+mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «--Albert, vous
+m'aimez donc... et qu'il répondit: «--Emma, pour la vie...»
+
+Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il
+venait de commettre un crime,--il se précipita hors du salon,--y
+laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir...
+murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.
+
+--Enfin!!!
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+
+Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa
+conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois
+d'avoir _séduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si
+long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité--pour faire sa
+déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la
+sienne au notaire de sa future,--de s'être exposé enfin au mépris
+d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez
+peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille
+par l'aveu d'un amour déshonnête...
+
+Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre
+un parti violent qu'il exécuta le lendemain.
+
+Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission
+d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville
+voisine,--promettant de revenir le soir même...
+
+Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,--Emma qui s'était endormie
+bercée par un doux rêve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante
+que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle
+avait presque ravi au chaste Albert.
+
+Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de
+cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;--comme elle
+grandissait à ses yeux,--comme elle méprisait ses compagnes qui n'en
+étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,--comme elle répétait avec
+fierté ces jolis mots:--mon amant!--comme elle était plus belle.
+
+Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa
+toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus
+vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.
+
+Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout
+trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de
+marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de
+respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le
+feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette
+jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:--j'ai un
+amant.
+
+Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans
+doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades
+brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.
+
+Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air
+singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante
+que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On
+eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de
+jeunesse.
+
+Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le
+coeur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères
+que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi
+pleurai-je?...
+
+Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient
+reçu les chastes confidences de ses premières émotions;--c'étaient des
+mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le
+poison la brûlait, cette pauvre Emma...
+
+Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à
+aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir
+et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.
+
+C'était au milieu de nos moeurs mystérieusement corrompues, une folle
+jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les
+autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses
+désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son
+coeur de battre--quand il battait,--ni sa pensée--d'errer--quand elle
+errait.
+
+C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous
+les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère,
+nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la
+molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand
+jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant
+à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux
+malheureux.
+
+Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,...
+n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+
+Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin,
+elle, si heureuse,--elle apprit le départ d'Albert!
+
+Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si
+belle.
+
+Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle
+l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma
+chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid
+salut,--qu'une marque de politesse glaciale...
+
+Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,--et
+qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune
+homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute
+rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main,
+regardait les étoiles briller.--Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans
+rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa...
+
+Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux
+billet un peu grand il est vrai,--ployé à peu près comme une lettre de
+_faire part_;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le
+demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme
+missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux
+plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma...
+Enfin elle parvint à grand'peine à glisser cette lettre colossale dans
+son sein palpitant.
+
+Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince,
+soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût
+été forcée de baiser sa lettre en la lisant.
+
+Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à
+vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être
+écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si
+blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le
+plus cher,--où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour
+dire,--repose là,--pensée chérie,--billet adoré,--les battements
+précipités de mon coeur te diront si je pense à toi, pour toi et par
+toi...
+
+Misérable, encore trois fois misérable Albert!
+
+Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,...
+est-il donc moins vertueux,--moins sage, moins délicat, moins homme de
+moeurs,--moins chaste,--moins vierge,--moins à genoux devant l'honneur
+des dames,--parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier.
+
+Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été
+moins vaste,--non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la
+jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put
+ouvrir le délicieux billet.
+
+Mais que pouvait contenir le billet?
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+
+Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se
+coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son
+corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier.
+
+Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit
+qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le
+gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla
+lentement.
+
+Il y eut un instant où ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment
+où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête
+ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue
+chevelure blonde.
+
+Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière
+elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce
+corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi
+placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put
+pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être
+même de modestie.
+
+Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car
+il y a quelquefois dans le coeur des femmes de ces moments
+d'abnégation entière;--ils sont rares--où elles aiment leur amant en
+raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.
+
+Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt
+fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia
+lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant
+pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin
+minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un
+précieux papyrus Syrien...
+
+Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce
+qui suit.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+
+MADEMOISELLE,
+
+«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide
+n'était licite et honorable,--pour vous donner toute confiance, pour
+vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de
+vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée...
+
+Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le
+dépit,--mais la curiosité,--la colère l'emportant, elle lut encore.
+
+«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais
+heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés--m'ont
+arrêté à temps.--J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous
+aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de
+vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que
+d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à
+l'âge de vingt-cinq ans...--mais pardonnez ces détails à un malheureux
+égaré un instant et qui fuit loin de vous.
+
+«Oui, Mademoiselle,--je pars,--je vais tâcher de vous
+oublier,--l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis
+sûr;--plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien
+craindre,--assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous
+être si fatal, et qui n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre
+vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve.
+
+«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble
+sacrifice, d'une action honorable,--cette conviction consolante
+adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné
+de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait.
+
+«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec
+lesquels j'ai l'honneur d'être,
+
+ «ALBERT DE NÉRIS.»
+
+ * * * * *
+
+La pauvre Emma lut cette lettre,--en entier,--sans passer un mot,--une
+virgule,--avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose
+curieuse,--inusitée, singulière, originale.
+
+Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains,
+le jeta loin d'elle disant en pleurant:--Mon Dieu! comment se fait-il
+que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans
+arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je
+suis malheureuse.........
+
+ * * * * *
+
+Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son
+oncle,--au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues
+sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour
+ce fils chéri.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+
+L'été, l'automne, l'hiver se passèrent.
+
+Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.--Emma,
+comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté
+avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion--à la fin de
+l'automne.
+
+Comme toute première passion,--l'amour d'abord s'était fortement
+enraciné dans le coeur d'Albert,--et pendant les deux premiers mois de
+sa séparation avec Emma, il se trouva si malheureux,--que pour le
+distraire, le bon oncle le mena à Paris.
+
+Albert n'ayant pas encore fait son _académie_, comme disait son vieux
+gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.--Il l'envoya au
+manége, à la salle d'armes, au tir.
+
+Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se
+grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel
+Méphistophélitique ami, il séduisit,--mais tout-à-fait et bien
+positivement,--il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui
+s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.--_Coin du
+roi_--comme disait encore le vieux gentilhomme.
+
+Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour
+un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez
+concevoir.
+
+Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,--elle le trouva changé, et
+commença par gémir comme mère;--mais comme femme elle ne put s'empêcher
+de dire:--il est bien mieux maintenant.
+
+En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de
+l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,--ces fraîches et
+vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie
+par une existence régulière et monotone.
+
+Albert n'avait plus tout cela,--il était pâle maintenant, sa tournure
+était amincie, partant plus svelte, plus élégante,--ses joues un peu
+amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait
+ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire
+plus de malice.
+
+Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,--pour
+remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait
+parfois,--tremblant de tous ses membres...
+
+Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque
+bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait
+avec une grâce parfaite.--Enfin Albert était parti candide comme,... la
+comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh!
+non,--j'y suis,--candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et
+expérimenté comme un page de cour.
+
+J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez
+Albert, que passant le long d'un corridor noir,--il serra très
+cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa
+mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille...
+sourit et rougit en même temps.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+
+Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,--elles se tournèrent
+naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que
+valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir
+pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il
+savait un peu le monde maintenant,--il éprouvait une sorte de
+satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la
+séduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,..
+autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas
+contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi
+encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de
+ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens
+inverse.--
+
+Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son
+fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique
+secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et
+dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.
+
+Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occupé sa chambre,--avait
+laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu
+soigneux; ici un livre déchiré,--là des capsules pour amorcer un
+fusil,.. là un vieux gant...
+
+Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le
+moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à
+l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au
+reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa
+morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il
+est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est
+pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,...
+auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas,
+il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par
+amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je
+donc, un petit papier,... une écriture de femme sans
+doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un
+autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal
+reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce
+que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria
+Albert, en jetant la pétition avec violence.
+
+Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.
+
+Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un
+enfant en colère.
+
+Voici pourquoi:
+
+Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement
+qu'il avait autrefois écrite à Emma.
+
+Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre
+d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au
+château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la
+vertueuse fuite d'Albert.
+
+Voici quelle était la lettre d'Emma:
+
+«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en
+avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'oeuvre
+d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après
+l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais
+fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page
+édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle
+respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de
+pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.
+
+«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer
+qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais
+peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que
+nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_.
+
+«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu
+contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se
+couche si tard...»
+
+Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous
+répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.
+
+--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une
+de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est
+pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de
+regagner un jour passé.
+
+Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer
+avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de
+ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le
+coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore
+livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du
+monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.
+
+Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un
+paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre
+l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau
+garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est
+trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui
+lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par
+désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor
+pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal
+élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune
+fille, dont le premier il a fait battre le coeur... figurez-vous que
+cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le
+lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est
+sauvé pour ne pas succomber!!!...
+
+Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en
+voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon
+notaire,--à la bonne heure.
+
+Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait
+la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé.
+
+Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément
+le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau
+dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,--on y compte,--on y
+croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un
+épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne
+dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.
+
+Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque
+peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un
+autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi
+maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond;
+car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a
+toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à
+lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte
+susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi
+encore une fois par ce remords implacable.
+
+Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché
+avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra...
+Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille
+énormité.
+
+Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet
+aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je
+crois.--
+
+--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent
+le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la
+Rochefoucault.--
+
+_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de
+haine, que nos bonnes qualités._
+
+
+
+
+UN CORSAIRE.
+
+
+
+
+FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.
+
+
+......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais
+alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière
+guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides
+corsaires.
+
+J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_,
+j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type,
+le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de
+tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices
+profondes à y fourrer le poing.
+
+Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à
+un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel
+j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec
+un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un
+corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de
+prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.
+
+Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long,
+quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à
+cette sainte entrevue.
+
+A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais
+presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à
+mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis
+involontairement.
+
+--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en
+conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai donc,
+répondis-je, en sentant mon coeur se rasséréner.
+
+On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à
+ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort
+intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.
+
+Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait
+merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur,
+dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue
+pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa
+personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur _sa_
+ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés,
+de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et
+finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il
+était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et
+qu'il jouissait même d'un certain crédit à la _fabrique_. Je le crus sur
+parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre
+circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors
+monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_
+corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable
+attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom
+sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom,
+fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai
+de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom,
+au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le
+caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.
+
+On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y
+tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.--Hélas!
+votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui
+cassait ingénument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que
+j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.
+
+J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la
+présence des deux femmes pour me contenir.
+
+Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse,
+je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent
+aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux
+oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.
+
+Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène
+ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller
+municipal.
+
+--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air
+sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma
+position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions
+calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge
+mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels
+qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés,
+votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir
+mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que
+vous vous étiez faite à leur égard.
+
+Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60,
+et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce
+peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.
+
+--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous
+avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez,
+j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez
+éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au
+milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en
+donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.
+
+Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent
+complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.
+
+--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.
+
+Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai
+l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine
+S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom,
+l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien
+connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur
+battait vite et fort.
+
+--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le
+corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous
+êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux,
+et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du
+conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son
+oeil flamboyer, sa voix tonner...
+
+Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la
+plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous
+faire visiter la rade et le port.
+
+Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les
+noisettes pour un corsaire.
+
+En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait
+une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante
+et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et
+terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant,
+un pli à ces joues rieuses et vermeilles.
+
+Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne
+vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux,
+racontez-lui votre évasion de _Southampton_.»
+
+Ici le capitaine Tom fit la moue.
+
+Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec
+le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques
+combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.
+
+Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation
+s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la
+façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui
+faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du
+sujet de notre conversation.
+
+Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle
+manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant
+avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en
+long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous
+recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu
+près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette
+pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au
+moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout
+bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à
+triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça
+produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et
+secouant la tête d'un air de conviction.
+
+--Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais
+parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente
+habitude qui, dans le fait, était bien simple.
+
+--Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne
+vous dit pas qu'il a peur des revenants!
+
+--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre
+d'excellent curaçao.
+
+--Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne
+vous visite-t-il jamais, Tom?...
+
+La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit,
+son oeil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur
+la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et
+découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon
+évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache.
+Écoutez-moi donc, jeune homme.»
+
+--Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et
+une de ses amies.
+
+--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte,
+figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.
+
+Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur
+le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce
+fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que
+lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par
+un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement
+distinct du conseiller municipal.
+
+Le capitaine commença donc en ces termes:
+
+«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en
+souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas
+trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à
+Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de
+sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait,
+signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des
+huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le
+damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de
+forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre
+d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un
+démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous
+commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha
+malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois
+quarts-d'heure de chasse.
+
+«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me
+tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.
+
+«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à
+mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça,
+et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus
+grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi,
+c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais
+toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.
+
+«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à
+laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère
+et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre,
+j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps.
+C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et
+vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus
+tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand
+le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand
+discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis
+dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma
+vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de
+paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je
+m'en....»
+
+«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le
+capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine
+consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.
+
+«--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le
+capitaine, je m'en....
+
+«--Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que
+j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!
+
+«--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au
+commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous verrons,
+répondit l'Anglais.--Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à
+_Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_.
+
+«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues
+de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal
+débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de
+mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de
+Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les
+îles Portsea, Haling et Torney.
+
+«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce
+diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même,
+parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons
+qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre
+français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels
+je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_,
+vaisseau de 80 rasé.
+
+«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin,
+un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui
+avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi
+les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir
+pour cela, il était de son pays et moi du mien.
+
+«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous
+ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses
+verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure,
+les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux
+murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en
+outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres
+un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il
+d'un air gouailleur, _que mes moindres désirs fussent prévenus_.
+
+«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole
+d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous
+laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre
+chambre ne serait jamais visitée.
+
+«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner
+cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et
+le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de
+m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre
+place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose,
+c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_
+me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me
+sera bon pour me sauver.
+
+«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que
+tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries
+étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne
+pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient
+visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en
+admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il
+régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du
+navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des
+sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles,
+vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se
+croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous
+même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de
+ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les
+côtés du ponton.
+
+«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou
+guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible;
+mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à
+terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse,
+molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...
+
+«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la
+sûreté des pontons.
+
+«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins
+partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave;
+et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient
+par la trahison de faux-frères.
+
+«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en
+massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai
+d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en
+massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les
+commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien
+n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la
+payaient bien.
+
+«J'étais donc depuis huit jours à bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin
+on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais
+gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît,
+trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une
+fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le
+prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,
+il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu
+parvenir à le rejoindre.
+
+«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon
+tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne
+voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma
+bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un
+capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un
+homme_ enfin.
+
+«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans
+nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au
+commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec
+Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)
+
+«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était
+sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos
+faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les
+choses étaient en bon train.
+
+«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il
+était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt
+d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le
+bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre
+moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux
+vos confidents.
+
+«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.
+
+«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous
+deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la
+coque du navire, à bâbord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet
+qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il
+m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné
+bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.
+
+«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet,
+si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en
+trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc.,
+etc.
+
+«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais,
+pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre
+prochaine évasion.
+
+«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il
+reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi
+se tuer pour cela, nous bûmes à la _prochaine_, et nous allâmes nous
+promener dans la batterie basse.
+
+«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot
+n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en
+chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher
+sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans
+son droit.
+
+«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie
+basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal
+partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit
+notre conversation qui n'était pas vive.
+
+«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.
+
+«--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut
+comme tous les jours.
+
+«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites
+cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des
+prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter...
+faites cesser aujourd'hui, Monsieur.
+
+«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce
+bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.
+
+«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où
+la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout
+autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la
+chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs
+paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait
+au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla
+plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette
+seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le coeur que
+ça n'eût pas été pire.
+
+«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car
+aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela:
+punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser
+surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes
+compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté;
+et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer
+leur danse.
+
+«--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais
+moi-même leur en donner l'autorisation.
+
+«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla
+lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en
+bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie
+frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.
+
+«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il
+en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui
+dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par
+tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce
+pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin
+qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce
+temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés
+de sa cabane.
+
+«C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et
+Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour
+détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le
+manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant
+cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu
+près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du
+N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.
+
+«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de
+Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et
+j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car
+Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était
+tout-à-fait fini.
+
+«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise,
+lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le
+monde en haut.
+
+«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me
+demande sur la dunette.
+
+«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je
+vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les
+armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude,
+sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.
+
+«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui
+connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé
+sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.
+
+«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent
+cessé de rouler, il dit en français:
+
+«_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé._
+ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé_. _Or, voici ce qui lui
+est arrivé._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez
+donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant
+ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.
+Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur
+verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute
+déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient
+vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...
+
+«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair
+que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu
+s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant
+des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les
+oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui
+l'attendait!...
+
+«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre
+l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur
+moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée
+qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à
+traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai
+toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit
+manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça
+produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, _Eh bien!
+capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_
+
+«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé
+(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):
+
+«--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil,
+un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais
+gueux qui battait sa mère.
+
+«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en
+poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les
+reptiles:
+
+«--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,
+capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.
+
+«--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui
+dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette
+jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.
+
+«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:
+
+«--Vous êtes gai, capitaine?
+
+«--Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette
+charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et
+persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait
+sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce...
+bonsoir, Monsieur.
+
+«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me
+révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres
+chiens à tondre que de faire le _vis-à-vis_ de M. Dubreuil.»
+
+--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces
+dames, dont la terreur était au comble.
+
+«--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce
+fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»
+
+Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage
+et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom
+révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution
+désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il
+était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais
+voir sous son enveloppe naïve et simple.
+
+Et le capitaine continua son récit.
+
+«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont
+étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.
+
+«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures
+du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les boeufs. Le
+ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie
+fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une
+bénédiction.
+
+«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent
+leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les
+feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus
+que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets.
+Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet
+s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction
+que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à
+s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.
+
+«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le
+guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui
+était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose
+qui fumait.--Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.
+
+«--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.
+
+«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il
+vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite
+lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel
+sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou
+d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la
+chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux,
+et me dit:
+
+--«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le
+vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta
+peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs, c'est
+tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous
+bourlingue, Tom.
+
+«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie
+tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau
+la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute
+l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!...
+vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.
+J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie
+à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je
+devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à
+son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui
+dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je
+pars.
+
+«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini;
+aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: _adieu,
+va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot
+d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?
+
+--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y
+en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.--Non,
+lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens
+d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je
+te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgré tout, je
+bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa
+tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse
+avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le
+ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il;
+car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.
+
+«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux
+Tilmont, _nous me_ frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six
+lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien
+simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous
+nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous
+apercevoir du froid.
+
+«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un
+collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon
+chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la
+géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une
+boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le
+cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je
+bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement
+complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.
+
+«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens
+mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce
+qu'il possédait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta
+position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté,
+voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, où
+sont-ils?--Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les
+prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien tout?--C'est
+bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il
+ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe.
+J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour
+moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit
+encore Tilmont....
+
+«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une
+corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus
+que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.
+
+«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du
+gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et
+l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je
+plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le
+ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient
+comme trois étoiles au milieu de la nuit.
+
+«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on
+n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de
+nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que
+l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.
+
+«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait
+fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de
+sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un
+bien vilain temps tout de même.
+
+«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du
+tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,
+était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à
+mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert
+d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait
+à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce
+qui me gênait le plus.
+
+«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus
+un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait
+d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère:
+alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je
+ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment là,
+certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites.
+J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.
+
+«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau,
+lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et
+quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette
+éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me
+servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors
+que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.
+
+«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien
+bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer...
+C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout à coup
+le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes
+bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.
+
+«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure
+avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien,
+qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...
+
+«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes
+rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées,
+ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait
+plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au
+milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...
+
+«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir
+les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre
+l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait.
+C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous
+voudrez, mais je la voyais...
+
+«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir
+moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai
+avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une
+substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la
+vase...
+
+«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de
+sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me
+sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je
+voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me
+regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance,
+et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge:
+_Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une
+lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car
+après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse
+pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée.
+Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis,
+pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de
+manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil
+était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu
+as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre,
+mordieu, et va de l'avant...
+
+«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours
+nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un
+endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je
+profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai
+accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins
+étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui
+par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y
+enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau
+et à nager pour gagner les autres.
+
+«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu
+d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y
+penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie
+après mon départ du ponton.
+
+«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer
+à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que
+j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je
+trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un
+quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une
+goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné
+mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me
+dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le
+matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.
+
+«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de
+gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.
+
+«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me
+cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le
+silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous
+jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,
+quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que
+je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou
+trente lieues de Portsmouth tout au plus.
+
+«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des
+obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça
+monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à
+prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne
+m'allait plus.
+
+«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché
+toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur
+sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé,
+presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je
+m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à
+la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la
+côte.
+
+«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je
+n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la
+gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier
+son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme
+un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette
+maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je
+monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme
+avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe
+blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse
+là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou
+de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je
+reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me
+trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas:
+aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près
+de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait
+avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres,
+et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en
+parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il
+ici?--Oui, Monsieur.--Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a
+donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à
+écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à
+une chaîne avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.
+que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant
+avec ses grands beaux yeux étonnés.--Eh bien! madame, le capitaine
+Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous,
+monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur...
+Suivez-moi.
+
+«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement,
+comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position
+était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à
+la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et
+sa soeur, excellente personne aussi.
+
+«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon,
+que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait
+toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow,
+qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien
+trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame
+Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de
+vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup
+pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à
+sa place j'aurais fait tout de même.
+
+«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la
+Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très
+difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les
+gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui
+n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne
+volonté. C'était dur, à trente lieues de France.
+
+«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa
+femme et à sa belle-soeur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos
+chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.
+Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le
+temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et
+je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du
+dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil
+était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant
+près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:
+Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de
+plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un
+pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin,
+couché dans la maison de sa mère.--Eh bien! alors, me dit Dulow,
+capitaine, embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de
+suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.
+
+«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière
+un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une
+misaine et une trinquette amarrée à une roche.--Excusez-moi, me dit
+alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait
+que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette
+nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois:
+cette nuit vous pourrez passer sans crainte.
+
+«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien;
+j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.
+
+«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une
+longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et
+à Dulow, et je démarrai. J'étais libre...
+
+«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de
+petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une
+heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur
+laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce
+petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du
+jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et
+de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la
+mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans
+deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.
+
+«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les
+flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et
+qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils
+m'aperçoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit
+l'un.--Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.--Ça se
+pourrait, dit un troisième.--Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu
+d'entendre: _si c'était_, entend: _c'est_ le capitaine S... Il part
+comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un
+sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un
+canot!
+
+«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel
+horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon
+frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une
+portée de canon du port.
+
+«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux
+pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me
+convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient
+des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me
+faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la
+jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait
+tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.
+
+«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot,
+en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par
+un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me
+demande mon _passeport_!
+
+«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander
+mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa
+ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au
+capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons
+d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui
+venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds
+au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de
+l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le
+port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé
+par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces
+diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser
+sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient
+d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta
+le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit
+enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre;
+mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce
+misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses
+deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»
+
+ * * * * *
+
+Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette
+narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine,
+l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait
+si bien à toutes les exigences de ce récit animé.
+
+Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela
+maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à
+moi qui l'ai vu!
+
+Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange
+bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et
+intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant
+vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et
+puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir
+assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie
+de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame
+qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par coeur. Ce qui m'avait
+encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins
+les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie
+et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et
+cela sans se dire _merci, frère!_ car ils ne se disent pas merci entre
+eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de
+mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir,
+vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à
+une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être
+cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela
+qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous
+direz _merci_ à d'autres.
+
+
+
+
+DAJA.
+
+ Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que
+ comme on doit aimer ce qui est sujet à périr!
+
+_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. IV, ch. VII.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+
+...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à
+Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis
+d'enfance.
+
+C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de
+distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands
+yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied
+charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de
+l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre
+quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les
+ennuis de la _passion_...
+
+Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda
+sa voiture et dit:
+
+--Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je
+crois...
+
+--Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.
+
+--Et que ferez-vous?
+
+--Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai
+peut-être un moment...
+
+Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me
+dit:
+
+--Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour
+neuf ou dix heures...
+
+--Je m'inclinai...
+
+--Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui
+tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je
+ne puis remettre.
+
+--Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se
+tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux
+heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.
+
+Et il sortit.
+
+Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ
+définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse
+près de Jenny.
+
+--Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un
+soupir.
+
+Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si
+peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y
+comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:
+
+--Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...
+
+--Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me
+tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et
+piqué.
+
+--Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,--je conçois.--Ecoutez,
+ma chère;--nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire
+ce qui vous contrarie.--Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous
+avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou
+que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir _faute
+et remords_. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction,
+si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus
+naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment
+où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu
+réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche
+d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et
+vous m'en voulez... Est-ce cela?
+
+Jenny sourit presque...
+
+--Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de
+franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais
+thême... que le _sacrifice_.--Entre nous et dans une liaison comme la
+nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins,
+d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire,
+vous appelez cela vous _sacrifier_! A la bonne heure... c'est une
+conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier
+du bonheur que nous vous donnons...
+
+--A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?
+
+--Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne
+s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre,
+la réputation demeure intacte.
+
+--J'admets cela... et nos principes?
+
+--Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...
+
+--Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.
+
+--Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me
+compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...
+
+Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de
+ce que vous appelez vos principes,--quand je vois un aussi mince mérite
+que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins
+je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une
+constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais
+vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de
+toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les
+hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos
+arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je
+vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons
+trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.
+
+--En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre
+langue!.....
+
+--Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?
+
+--Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la
+réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de
+la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.
+
+--Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une
+coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit
+et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon
+amour pour vous n'est-il...
+
+--Qu'un paradoxe.
+
+--Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez
+donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?
+
+--Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons
+fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un
+en a fait, c'est plutôt moi...
+
+--C'est fort amusant!... et comment cela?
+
+--Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous
+n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même
+position qu'une jeune personne à _établir_ qui a un amant...
+
+--Fou que vous êtes!
+
+--Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon
+cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et,
+mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de
+seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...
+
+--Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à
+son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.
+
+--Heureusement,--fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France
+surtout... grâces à nos moeurs et à notre divine corruption, qui,
+jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.
+
+--Et ailleurs?
+
+--Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se
+peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...
+
+--Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...
+
+--Mais oui..., peut-être...
+
+--Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!
+
+--Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux
+dire que cela vous ennuierait.
+
+--Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous
+entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si
+rarement...--Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi
+cela..., je le veux!...
+
+--Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.--
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+
+«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral ***
+m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet
+horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes
+instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de
+cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient
+mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé
+Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont
+tous comme ça.
+
+«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos,
+qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il
+devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement
+imprévu venait bouleverser ses arrangements.
+
+«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de
+déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère
+et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.
+
+«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la
+chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voilà tranquilles
+jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter
+(c'était son mot).
+
+«--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de
+souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous
+le permettent.
+
+«--A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir
+sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en
+attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me
+préparera à bien dormir.
+
+«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait,
+et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.
+
+«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est
+un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où
+l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des
+aliments pour les pauvres.
+
+«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou
+danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.
+
+«Après que ces bayadères, selon le voeu de leur religion, qui prescrit
+deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la
+conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un
+bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser
+devant moi.
+
+«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement
+qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou
+plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et
+veillerait toute la nuit.
+
+«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir
+danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon
+camarade.
+
+«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants
+témoignèrent leur joie par les exclamations de _nela doré!_ _maaradjha!_
+ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.
+
+«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet
+usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller
+abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on
+joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin
+dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach....
+J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...
+
+Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce
+pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure
+éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager
+quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.
+
+«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien!
+me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable,
+avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne
+soupons donc plus?
+
+«--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au
+bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller
+prévenir les bayadères.
+
+«--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le
+souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est
+le contraire...
+
+«--C'était une surprise, mon cher Duclos.....
+
+«--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au
+monde, c'est une surprise...
+
+«--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une
+couronne et des pétards, monsieur Duclos?...
+
+«--Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne
+ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les
+pétards.
+
+«--Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous
+faisait pas de surprise...
+
+«--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends à boire du
+punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,--ou si
+je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me répondit-il d'un
+air piqué.
+
+«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si
+loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18...,
+ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec
+une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident
+inattendu jeta dans sa journée.
+
+«La danse commença,--elles étaient sept bayadères. La musique résonna,
+et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des
+caresas, des matatans et autres instruments du pays.
+
+«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était
+si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites
+plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur
+le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or
+et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes
+d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture
+d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs
+poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si
+particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos
+brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans
+une pauvre chaudrerie du Carnate.
+
+«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser,
+au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini
+par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu
+depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes
+conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des
+pensées malhonnêtes.
+
+«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces
+bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les
+surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...
+
+«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un
+Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour
+m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et
+que j'avais déjà entendue à Surate.
+
+Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée
+maratte pleine de grâce et de fraîcheur.
+
+«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent
+commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que,
+selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un
+plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les
+spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la
+chaudrerie.
+
+«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi
+je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis,
+respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si
+nourrie et si parfumée...
+
+«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon
+palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...
+
+«Une voix de femme me répondit:
+
+«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec
+mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de
+mongaries,--Daja.--Son coeur s'est ouvert en votre faveur comme le
+sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!
+
+«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au
+pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.
+
+«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset
+jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le
+lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances
+m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles
+ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête
+intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami
+Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.
+
+«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui
+me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à
+faire à Duclos. Elle s'en alla.
+
+«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous
+nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé
+de moi.
+
+Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune...,
+elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint
+un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère
+et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et
+disparut.
+
+«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de
+mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je
+vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle
+s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la
+consoler...»
+
+--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.
+
+--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+
+«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant
+du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi
+le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était
+après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier
+venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du
+punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises
+à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la
+pensée qui m'obsédait.»
+
+--Et c'était une fille? me demanda Jenny.
+
+--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir,
+le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs
+allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.
+
+«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait
+amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle
+chaudrerie où nous venions d'arriver.
+
+«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma
+visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac,
+qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien
+arrangé, frais et tranquille:
+
+«--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit
+dans ce bon petit coin-là!»
+
+--En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier
+Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté:
+j'eus ce courage, cet admirable courage.
+
+«--Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à
+l'instant... nous retournons sur nos pas...
+
+«--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son
+hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit,
+arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin
+de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...
+
+«--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous
+partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi
+prévenir les vôtres.
+
+«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible
+cauchemar...--Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se
+lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion...
+
+«--Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du
+courage...
+
+«--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit
+tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré,
+et me regardant d'un air hagard.
+
+«--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais
+votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.
+
+«--Mais monsieur, pourquoi retourner?
+
+«--Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez
+m'obéir aveuglément...
+
+«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac,
+monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de
+colère.
+
+«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda
+m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas
+d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait;
+aussi marchâmes-nous toute la nuit.»
+
+--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.
+
+«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses,
+je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.
+
+«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:
+
+«--Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et
+vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur
+le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre
+et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays
+qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.
+
+«--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est
+le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au
+dernier point.
+
+«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,--que je
+ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;--et l'excellent Duclos
+se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en
+faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait
+de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.
+
+«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par
+une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné
+dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à
+l'extrémité, une petite troupe de femmes.
+
+«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde
+avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset
+jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que
+sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.
+
+«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle
+s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute
+honteuse.
+
+--«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu
+venir avec moi?
+
+«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.
+
+«--Veux-tu Daja?
+
+«--Avec vous?...
+
+«--Oui, Daja, venir avec moi à Madras...
+
+«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas
+sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit
+ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y
+consentait.»
+
+--Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.
+
+«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis
+pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une
+haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il
+ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil
+ardent.
+
+«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me
+montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me
+dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à
+boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur
+Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer
+la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce
+quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...
+
+«--Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma
+son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le
+faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à
+mon compagnon.»
+
+--Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que
+c'est vous.
+
+--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.
+
+Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...
+
+--C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie
+singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle
+ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait
+vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui
+ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour
+vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit,
+son coeur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout
+naïvement.
+
+--Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...
+
+--Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai,
+au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+
+«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je
+rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche,
+et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»
+
+--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.
+
+«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours.
+J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui
+s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du
+cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»
+
+--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me
+dit Jenny avec un sourire sarcastique.
+
+«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas
+une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des
+espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays,
+sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau
+poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains,
+d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était
+pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus
+étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons
+n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller
+avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette
+onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon
+Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en
+perles sur cette peau brune et veloutée!...»
+
+Jenny fit un mouvement d'impatience.
+
+«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir.
+Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja
+danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un
+_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha,
+espèce de guitare à trois cordes.
+
+«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait
+de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres;
+conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la
+satisfaire.
+
+«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait
+enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me
+faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec
+une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions
+joyeusement ce frugal repas.»
+
+--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de
+Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré
+Gessner.
+
+--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des
+idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour
+elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou
+malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa
+part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime
+tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.
+
+«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras
+m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien,
+n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me
+parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours
+malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux
+corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon
+existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un
+moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.
+
+--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la
+misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.
+
+--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de
+souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV,
+_difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon.
+
+C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à
+laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener
+à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par
+des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de
+ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi,
+Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous
+arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron,
+et six rameurs.
+
+«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.
+
+«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de
+chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces
+de ses oeuvres mortes hors de l'eau.
+
+--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé
+ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou
+je te casse la figure avec cette rame.
+
+--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique
+Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des
+brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La
+damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il
+me fut impossible de la manoeuvrer. Un second brisant nous emplit
+tout-à-fait.
+
+--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à
+l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort,
+car elle nageait comme une dorade.
+
+«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur
+la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied,
+je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la
+chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se
+précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais
+fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours,
+et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau;
+car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.
+
+«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre
+mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.
+
+«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en
+plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à
+une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue
+jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y
+avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout
+ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de
+l'eau, et de crier;
+
+--Daja, au secours!...
+
+«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de
+mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec
+ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais
+dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec
+violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à
+coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous
+fait couler à fond Daja et moi.»
+
+--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec
+sang-froid.--Heureusement, lui dis-je...
+
+«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant
+à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis
+cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin,
+toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je
+revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.
+
+«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il
+en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment
+êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...
+
+--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos
+souvenirs... Et Daja?
+
+--«Qui ça, Daja?... un chien.
+
+«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon
+valet de chambre, monsieur Duclos?...
+
+--«Il est sorti, et va revenir dans une heure.
+
+--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...
+
+--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus
+comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là,
+et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me
+réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous
+rappelez-vous?
+
+--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces
+souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me
+trouvais sur le sort de Daja.
+
+--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons
+de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers
+de la division entretenait une fille du pays... Très
+bien.--C'est-à-dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il
+l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que
+je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il
+n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent:
+il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes
+et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la
+farce qu'on lui a faite? Devinez!
+
+--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car
+je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le coeur.--Duclos
+continua...
+
+«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille...
+L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade.....
+Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon
+coeur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre
+pays, la belle aux yeux doux...
+
+«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me
+jetant à demi hors de mon lit...
+
+«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est
+du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela?
+peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui
+était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme
+Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas
+tout.
+
+«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en
+parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...
+
+«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez
+jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là...,
+voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni
+deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle
+croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de
+nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc
+mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de
+l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de
+leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la
+chose devenait rare.
+
+«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux
+tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le
+temps de crier Daja, et je m'évanouis.»
+
+ * * * * *
+
+Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé
+Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur
+son joli visage.
+
+--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était
+brûlée, vous croyant mort?
+
+--C'était elle, Jenny...
+
+--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas...
+Cette fille était folle...
+
+--Folle à lier! répondis-je...
+
+A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle
+voulait sa toilette.
+
+--Sans doute, lui répondit-elle.
+
+En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait
+un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie;
+elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que
+lui donnait son émotion... C'était si naturel!...
+
+--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car
+je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez
+madame d'Arville?
+
+--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.
+
+Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie
+est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste,
+pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance
+et de grâce.
+
+Une idée me vint...
+
+--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et
+finissant d'agrafer un bracelet.
+
+--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux
+brillants..., ces joues rosées...
+
+--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser...
+N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré
+vous?...
+
+Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...
+
+--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny,
+que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle,
+éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...;
+je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny.....,
+le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...
+
+--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?...
+Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à
+quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la
+bonne heure...
+
+--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...
+
+--Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:
+
+--Julie..., ma voiture.
+
+Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.
+
+--Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on
+m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette...
+
+--Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à
+ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule
+conviction.
+
+--Et laquelle?...
+
+--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or,
+avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses
+maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais.
+
+--Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny
+nonchalamment.
+
+--Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps;
+car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le
+pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du
+voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier...
+Lisez.
+
+Jenny prit brusquement la lettre et lut:
+
+«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska
+seront prêts demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme,
+etc.»
+
+--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards...,
+sans mesure...
+
+--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et
+puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.
+
+--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez,
+vous avez le beau jeu...
+
+--Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela.
+
+Et lui baisant la main, je sortis...
+
+ * * * * *
+
+Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington
+qui me la demanda.
+
+ * * * * *
+
+
+
+
+UNE FEMME HEUREUSE.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+MONSIEUR DE NOIRVILLE.
+
+
+Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute
+neuve dans la Chaussée-d'Antin.
+
+C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une
+profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle
+fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées,
+que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime,
+mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un
+portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent
+tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette
+maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait
+vide, triste et déserte.
+
+Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais
+de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux,
+sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet
+ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est
+tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être
+extrêmement ridicules.
+
+Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe
+de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de
+son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet
+étourdissant quartier.
+
+Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'était
+un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les
+passants.
+
+Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux
+et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de
+Noirville.
+
+M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en
+couleur, et atteignant à peine sa trentième année.
+
+Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet;
+mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les
+humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet
+l'avait changé pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il
+choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées
+son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis
+démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.
+
+Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une
+brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un
+collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix
+sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils
+chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent
+d'intérêt.
+
+De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui
+s'appelle un _cancre_ en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et
+lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie
+sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors
+M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de
+cinquante mille écus de rente.
+
+Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui,
+s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon
+fort bonne, au moins fort nombreuse.
+
+Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le
+dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit
+comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de
+cinquante mille écus de rente.
+
+Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa
+fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi
+nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.
+
+Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez
+grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son
+père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta
+tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et,
+chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti
+d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement
+d'ailleurs avec le reste.
+
+En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un
+cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier
+de son département.
+
+Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la
+fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit
+naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant
+pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque
+distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc,
+sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre
+délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance
+et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que
+ceux qu'on paie avec l'or.
+
+Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait
+enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un
+banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.
+
+Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de
+façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses
+amis disaient qu'il était _très bon enfant_; sa position de fortune lui
+donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se
+trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant
+de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.
+
+Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de
+Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les
+passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible
+mélancolie était sur le point de l'accabler.
+
+En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour
+le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans
+une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la
+fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le
+volait.
+
+En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la
+fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier
+désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois
+marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de
+Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma
+maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il
+est probable que je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je
+m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout
+seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il
+faut que je me marie le plus tôt possible.»
+
+Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous êtes assez galant
+homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre
+affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et
+élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui
+sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle
+union.
+
+Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une
+danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà
+que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve,
+dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a
+jamais pensé.
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+MADEMOISELLE D'ELMONT.
+
+
+Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont,
+ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque
+tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une
+fraction bien minime de ce qu'il possédait.
+
+Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et
+tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une
+portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il
+avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste,
+et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une
+pension fort médiocre.
+
+La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari,
+et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont,
+excellent homme, colonel en retraite, qui s'était _rallié_ à l'empereur,
+avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de
+rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à
+lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement,
+lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce.
+
+Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces
+physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont
+l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent
+dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et
+symétrique.
+
+Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit
+d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus
+choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus
+recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la
+fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues
+aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle
+d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on
+l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de
+rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût
+douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu
+desquelles elle aimait à s'isoler.
+
+Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la
+rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent
+plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir;
+enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour
+tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait
+jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe
+plein de goût, tout le matériel de l'existence.
+
+Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la
+mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf,
+avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et
+des chefs-d'oeuvre de toutes les littératures.
+
+Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique
+langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à
+l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait
+ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde
+intellectuel qu'elle évoquait.
+
+Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle
+était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et
+sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa
+mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile
+demandait des consolations et l'oubli du présent.
+
+Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son
+oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.
+
+Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans
+le parloir qui précédait sa chambre à coucher.
+
+Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte
+religieux.
+
+Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant
+presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or,
+par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien
+hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution,
+voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.
+
+Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de
+son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille:
+c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le
+vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg
+Saint-Germain.
+
+Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie
+d'assurance.
+
+Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers,
+et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir
+raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux
+où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.
+
+Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant,
+et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour
+jouir des derniers rayons du soleil.
+
+Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations
+de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins
+muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait
+ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à
+des mains étrangères.
+
+On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle
+habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle
+se garda de changer rien à ses dispositions.
+
+Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait
+d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de
+_Boulle_, en faisaient les principaux ornements.
+
+Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de
+famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on
+voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait
+rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés
+comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de
+l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une
+magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les
+pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son
+intimité.
+
+Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres
+ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias,
+ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un
+beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table
+de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste,
+rappelait un ami, une impression ou un souvenir.
+
+Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un
+antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant
+l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se
+mouiller de larmes.
+
+Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser
+à la demande qui la menaçait.
+
+Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front
+appuyé sur sa main blanche et effilée, que les longues boucles de ses
+cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe
+blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier
+de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure.
+
+Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait
+conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et
+demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son
+frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle.
+
+Cécile répondit que oui.
+
+La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle
+d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.
+
+--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda
+Cécile.
+
+Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.
+
+Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées
+le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les
+renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire,
+partout ils furent des plus satisfaisants.
+
+En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort
+honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa
+fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant
+toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait
+eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon
+distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer,
+aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un
+excellent parti_.
+
+J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député
+dans un département où il possédait d'immenses propriétés.
+
+Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui,
+avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas
+le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune,
+immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce,
+éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure.
+
+Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui
+dit brusquement:
+
+--«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément
+riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande
+en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement
+son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps
+où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce
+garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand
+propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie
+soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus
+décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon
+enfant?...»
+
+Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à
+vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus
+possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de
+pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son
+oncle qu'elle ne voulait pas se marier.
+
+«--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant à
+présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que
+j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur
+votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous
+pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...»
+
+A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de
+Noirville.
+
+Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis.
+
+Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et
+après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense
+intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut
+terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux
+mourir que d'épouser jamais M. de Noirville.
+
+Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile
+persista plus que jamais dans ses refus.
+
+En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en
+colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra
+visiblement.
+
+Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et
+extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de
+coeur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.
+
+--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un
+vice, et je me rends,--disait le colonel désespéré.--Est-ce son origine?
+
+--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes,
+disait Cécile.
+
+--Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher?
+
+--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.
+
+--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...
+
+Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui
+eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à
+M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire
+qu'il ne l'était.
+
+Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui
+l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et
+de l'intelligence de son oncle.
+
+Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque,
+si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine
+qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette
+douleur si profonde: elle se sacrifia.
+
+Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel,
+qui s'écriait en se frottant les mains:--«Se sacrifier à deux cent mille
+livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle
+voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme
+ceux-là...»
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+MARIAGE.
+
+
+M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les
+passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé.
+
+--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.
+
+--Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un
+mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je
+chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_
+d'Elmont n'est pas une beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée
+qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie
+éducation, et être assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas
+beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux
+cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien
+encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre?
+
+--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.
+
+--Mais bah! reprit son client,--sa première couche l'engraissera, comme
+on dit.
+
+Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne
+prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier,
+j'épouse la fille d'un marquis.
+
+ * * * * *
+
+Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur
+horriblement bourgeoise.
+
+La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus.
+
+Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par
+conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les
+yeux bien rouges en allant à l'autel.
+
+Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait
+quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se
+rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M.
+de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres.
+
+Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure
+avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils
+dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir?
+
+En revenant de l'église, M. de Noirville fit voir à sa femme tout son
+gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans _son boudoir_, comme il
+disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de
+pierreries.
+
+M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment
+satisfait, dit à Cécile:
+
+--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était
+chez toi.
+
+--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée
+de ce tutoiement si subit.
+
+--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille
+machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici.
+
+--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui
+m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte
+indéfinissable.
+
+--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui
+profite de tous ces vieux rogatons.
+
+--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.
+
+--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant,
+il ouvrit le nécessaire.
+
+--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais
+bien les choses, chère amie.
+
+--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi
+à tout prix le nécessaire de ma mère.
+
+M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout
+au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait
+déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.
+
+Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque
+idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le
+fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son
+mari, dans son immense hôtel.
+
+Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour
+être heureuse?
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+Noirville, le 13 avril 18...
+
+LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT.
+
+
+«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur
+l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles
+de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être
+avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne
+m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la
+pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi;
+j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour
+ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme
+on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux
+médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma
+femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit
+rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque
+chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'oeil, ce qui
+n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse:
+aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de
+la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi,
+j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour
+deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a
+perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché,
+car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce
+était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque
+chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse?
+Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle
+terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille
+comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour
+son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien
+ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être
+volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne
+m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe;
+je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi
+qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais
+bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je
+suis marié.
+
+«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de
+l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_!
+entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma
+femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle
+fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu
+l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite,
+dès le premier jour de mes noces.
+
+«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle
+avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la
+voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi
+ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais:
+entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru
+gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut
+bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_,
+comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de
+l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?
+
+«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi
+qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la
+fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma
+femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une
+poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah!
+que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne,
+était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par
+farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa
+campagne.
+
+«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait
+être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on
+allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque
+bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est
+triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et
+on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit.
+Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme?
+N'est-ce pas, Dumont?
+
+«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce
+défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de
+change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y
+méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui
+vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé
+si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses,
+des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre
+Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.
+
+«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses
+bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a
+sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste
+que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre
+Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont
+là_. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud:
+ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je
+suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu
+quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors,
+voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je
+ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai
+imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait
+monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son
+anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me
+_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le
+prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a
+fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si
+j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est
+une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?
+
+«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de
+ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement
+séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je
+suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A
+propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si
+j'ai un premier)!
+
+«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont;
+viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des
+Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des
+juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il
+faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça,
+elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet
+pour les domestiques.
+
+«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour
+retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente
+de Naples, si elle continue à être en baisse.
+
+ «Adolphe DE NOIRVILLE.»
+
+FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+opportunities to fix the problem.
+
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
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+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La coucaratcha (II/III)
+
+Author: Eugène Sue
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+Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+<p class="figcenter">
+<img src="images/cover.jpg" width="398" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<p class="cb">&OElig;UVRES COMPLÈTES<br />
+<small>DE</small><br />
+EUGÈNE SUE.<br />
+<img src="images/colophon_1.jpg" width="80" height="14" alt="colophon" title="colophon" /><br />
+LA COUCARATCHA.</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="">
+<tr><th colspan="2" align="center">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.</th></tr>
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><b>Le Juif errant</b></td><td align="right">10 vol. in-3.</td></tr>
+<tr><td><b>Les Mystères de Paris</b></td><td align="right">10 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Mathilde</b></td><td align="right">6 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Deux Histoires</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Le marquis de Létorlère</b></td><td align="right">1 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Deleytar</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Jean Cavalier</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Le Morne au Diable</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Thérèse Dunoyer</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Latréaumont</b></td><td align="right">3 vol. in 8.</td></tr>
+<tr><td><b>La Vigie de Koat-Ven</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Paula-Monti</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Le Commandeur de Malte</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Plik et Plok</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Atar Gull</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Arthur</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>La Coucaratcha</b></td><td align="right">3 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>La Salamandre</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td><b>Histoire de la Marine</b> (<i>gravures</i>)</td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td colspan="2" align="center" class="ov">Sceaux.&mdash;Impr. de E. Dépée.</td></tr>
+</table>
+
+<h1>
+LA<br />
+<br />
+COUCARATCHA<br />
+<br />
+<small>Par EUGÈNE SUE.</small><br />
+<br />
+<small><small>TOME DEUXIÈME.</small></small></h1>
+
+<p class="figcenter"><img src="images/nouvelle.jpg" width="250" height="179" alt="nouvelle édition" title="nouvelle édition" /></p>
+
+<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary=""
+style="text-align:center;">
+
+<tr><td colspan="3">PARIS,</td></tr>
+
+<tr><td><b>CHARLES GOSSELIN,</b><br />
+Editeur de la Bibliothèque d'élite,<br />
+30, RUE JACOB.</td>
+
+<td><img src="images/colophon.jpg"
+width="22"
+height="80"
+alt="colophon"
+/></td>
+
+<td>&nbsp; &nbsp; &nbsp; <b>PÉTION, ÉDITEUR,</b><br />
+&nbsp; &nbsp; &nbsp; Libraire-Commissionnaire,<br />
+&nbsp; &nbsp; &nbsp; 11, RUE DU JARDINET.</td></tr>
+
+<tr><td colspan="3">1845</td></tr>
+</table>
+
+<h3>Table</h3>
+
+<ul>
+<li><a href="#MON_AMI_WOLF"><b>MON AMI WOLF.</b></a></li>
+<li><a href="#I"><b>§ I.</b></a></li>
+<li><a href="#II"><b>§ II.</b></a></li>
+<li><a href="#III"><b>§ III.</b></a></li>
+<li><a href="#IV"><b>§ IV.</b></a></li>
+<li><a href="#V"><b>§ V.</b></a></li>
+<li><a href="#RELATION_VERITABLE"><b>RELATION VÉRITABLE</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-a"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_II-a"><b>CHAPITRE II.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_III-a"><b>CHAPITRE III.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_IV-a"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li>
+<li><a href="#UN_REMORDS"><b>UN REMORDS.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-b"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_II-b"><b>CHAPITRE II.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_III-b"><b>CHAPITRE III.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_IV-b"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_V-b"><b>CHAPITRE V.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_VI-b"><b>CHAPITRE VI.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_VII-b"><b>CHAPITRE VII.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_VIII-b"><b>CHAPITRE VIII.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_IX-b"><b>CHAPITRE IX.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_X-b"><b>CHAPITRE X.</b></a></li>
+<li><a href="#UN_CORSAIRE"><b>UN CORSAIRE.</b></a></li>
+<li><a href="#FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU"><b>FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.</b></a></li>
+<li><a href="#DAJA"><b>DAJA.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-c"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_II-c"><b>CHAPITRE II.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_III-c"><b>CHAPITRE III.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_IV-c"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li>
+<li><a href="#UNE_FEMME_HEUREUSE"><b>UNE FEMME HEUREUSE.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-d"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_II-d"><b>CHAPITRE II.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_III-d"><b>CHAPITRE III.</b></a></li>
+<li><a href="#CHAPITRE_IV-d"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li>
+</ul>
+
+<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p>
+
+<h2><a name="MON_AMI_WOLF" id="MON_AMI_WOLF"></a>MON AMI WOLF.</h2>
+
+<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p>
+
+<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p>
+
+<h2><a name="I" id="I"></a>§ I.<br /><br />
+<small>FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.</small></h2>
+
+<div class="blockquot"><p>&mdash;Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que
+de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre
+l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut
+donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre
+nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient
+dans mon c&oelig;ur, et chacune le tirant de son côté, elles le
+mettaient en pièces.</p>
+
+<p class="indd">
+<i>Confessions de Saint-Augustin</i>, L<small>IV. VIII</small>, ch. <small>V</small>.<br />
+</p>
+</div>
+
+<p>.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers
+du vaisseau anglais <i>le Genôa</i> voulurent recevoir à leur bord
+l'état-major de notre frégate.</p>
+
+<p>A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon
+voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants,<a name="page_004" id="page_004"></a>
+taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:&mdash;je lui
+versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.&mdash;</p>
+
+<p>Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle
+figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une
+merveilleuse facilité,&mdash;quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son
+origine étrangère.&mdash;Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé
+Anglais.</p>
+
+<p>Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le
+dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions
+déjà fort liés;&mdash;enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir
+les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus
+rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque
+notre avenir.</p>
+
+<p>Suivant l'usage, l'intimité commença d'<a name="page_005" id="page_005"></a>abord par un échange
+confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos
+commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos
+inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des
+passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait
+<i>volés</i>.&mdash;Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous
+être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus
+détestable,&mdash;ce fut entre nous à la vie et à la mort.</p>
+
+<p>D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les
+Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de
+façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir
+salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à
+l'union des deux pavillons.&mdash;Or comme les toasts se succédaient sans
+interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près<a name="page_006" id="page_006"></a> trois
+heures que nous étions à table;&mdash;comme après les vins on avait servi le
+punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous
+finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés
+les uns envers les autres à une confiance sans bornes.</p>
+
+<p>Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait
+ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon
+honneur, une exception à son régime.&mdash;Malgré les paternelles
+remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en
+anglais:&mdash;Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués
+ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.&mdash;Ne buvez pas, vous
+vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.</p>
+
+<p>Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de
+ces exhortations;&mdash;il paraissait se trouver fort bien de<a name="page_007" id="page_007"></a> l'effet du
+punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux
+brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus
+intime, enfin.&mdash;Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à
+peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée
+des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des
+méridionaux.</p>
+
+<p>Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du
+<i>Genôa</i>, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de
+cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir,
+<i>l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois</i>.</p>
+
+<p>C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine
+de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la
+théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on
+attache à une discussion est toujours en raison inverse<a name="page_008" id="page_008"></a> des
+connaissances que l'on peut y déployer,&mdash;on échangeait de pitoyables
+raisons,&mdash;pour et contre&mdash;avec un acharnement singulier.</p>
+
+<p>&mdash;«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force
+qu'il le brisa:&mdash;Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les
+aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?»</p>
+
+<p>&mdash;Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici...</p>
+
+<p>Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des
+navires pendaient collés le long des mâts.</p>
+
+<p>&mdash;«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur
+moi ses yeux étincelants,&mdash;nous nous entendons si bien tous deux qu'il
+faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est
+entre nous au moins, ajouta-t-il avec un<a name="page_009" id="page_009"></a> regard presque féroce, que le
+bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence,
+si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force,
+mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand
+vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le
+dernier des misérables,&mdash;mais c'est égal encore une fois, je ne puis
+m'en empêcher...&mdash;</p>
+
+<p>Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de
+mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement
+cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence
+fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la
+force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré.</p>
+
+<p>Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais<a name="page_010" id="page_010"></a> mieux attendre à demain,
+nous serions plus calmes et alors...</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>&mdash;«Pardieu, je crois bien que nous serions plus calmes, mais alors je ne
+vous dirais plus mon histoire, et il faut que je vous la raconte...
+Pourtant voyez-vous il est possible que demain quand je penserai à la
+folie que je fais étant gris, il est possible que je vous propose de
+nous brûler la cervelle à pair ou non, afin que mon secret soit éteint
+par votre mort, ou rendu sans importance par la mienne... Je sais bien
+que vous allez me dire que c'est ridicule, mon cher, mais que
+voulez-vous y faire, c'est comme cela...»</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières
+que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la
+pensée de reculer devant une confidence<a name="page_011" id="page_011"></a> dont les résultats promettaient
+autant...&mdash;Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le
+couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la
+main.</p>
+
+<p><a name="page_012" id="page_012"></a></p>
+
+<p><a name="page_013" id="page_013"></a></p>
+
+<h2><a name="II" id="II"></a>§ II.<br /><br />
+<small>LE RÉCIT.</small></h2>
+
+<p>«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,&mdash;c'était pendant la
+guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se
+bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,&mdash;Je me
+trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le
+golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.&mdash;</p>
+
+<p>«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais
+fréquemment à terre,<a name="page_014" id="page_014"></a> quoique la ville de Porto Venere fut horriblement
+triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort
+jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.</p>
+
+<p>«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était
+Péruvienne et s'appelait Pépa.</p>
+
+<p>«Figurez-vous,&mdash;mon cher,&mdash;dix-huit ans,&mdash;un teint orangé,&mdash;des lèvres
+rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir
+là dedans,&mdash;une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches
+comme une Andalouse,&mdash;et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à
+demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de
+grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à
+l'avenant.</p>
+
+<p>«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement
+autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant<a name="page_015" id="page_015"></a> au frais
+dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.&mdash;Aussi
+j'en devins fou.&mdash;</p>
+
+<p>«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez
+butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je
+m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison,
+c'est tout ce que je voulais.&mdash;</p>
+
+<p>«C'était beaucoup;&mdash;mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des
+principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur
+influence,&mdash;je les partageai.&mdash;</p>
+
+<p>«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez
+croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais
+dit une fois:&mdash;</p>
+
+<p>«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si
+vous vouliez,<a name="page_016" id="page_016"></a> vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais
+pour vous?...&mdash;</p>
+
+<p>«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour
+la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis
+franchement, qu'elle consistait en ceci:&mdash;mon Dieu, faites donc qu'elle
+m'aime, car je l'aime bien.&mdash;</p>
+
+<p>«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne
+demandait ardemment qu'une chose au ciel,&mdash;c'était de ne pas m'aimer.&mdash;</p>
+
+<p>«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la
+quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma
+passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse
+l'imaginer,&mdash;jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi
+j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y
+avait<a name="page_017" id="page_017"></a> un c&oelig;ur et un noble c&oelig;ur, chez cette femme-là.&mdash;Savez-vous
+qu'un jour elle me dit,&mdash;je suis bien contente que vous soyez marié,
+Wolf, comme je suis pauvre,&mdash;au moins vous ne penserez pas que je vous
+aime pour vous épouser,&mdash;que je vous aime parce que vous êtes riche.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste
+quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans
+cette précaution, d'être aimé comme mari futur:&mdash;Ce qui entre nous est
+fort abject.</p>
+
+<p>Je continue:&mdash;«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même
+visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on
+n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une
+quarantaine<a name="page_018" id="page_018"></a> de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes
+sanitaires.</p>
+
+<p>«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille
+gouvernante.&mdash;Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête
+distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et
+lui demander... ce que je lui demandais toujours;&mdash;car elle ne m'avait
+encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs
+satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la
+satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:&mdash;je
+t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à
+être désirée.</p>
+
+<p>«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes
+demandes de ma part, même refus de la part de Pépa.</p>
+
+<p>«&mdash;Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me
+brûler la cervelle<a name="page_019" id="page_019"></a> si elle me refusait encore; mais, comme j'ai
+toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de
+gré ou de force avant que de mourir.&mdash;Elle m'avait avoué son amour;&mdash;la
+possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Je répondis à mon ami Wolf par un <i>hum</i>... légèrement dubitatif, et le
+priai de continuer.</p>
+
+<p>«&mdash;Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large,
+j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon
+amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du
+jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.</p>
+
+<p>«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement
+dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;&mdash;je donnai
+néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre
+apprendre<a name="page_020" id="page_020"></a> cette nouvelle à Pépa;&mdash;sans m'être décidé à rien, j'avais
+toujours pris des pistolets avec moi.</p>
+
+<p>«&mdash;Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui
+dis-je.</p>
+
+<p>«&mdash;Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie
+qui me rendit sombre!&mdash;Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie,
+s'écria-t-elle en se jetant à genoux!</p>
+
+<p>«&mdash;Pépa,... lui dis-je!</p>
+
+<p>«&mdash;Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me
+couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que
+demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!&mdash;elle est à nous
+tout entière, cette nuit que tu regretteras.&mdash;Oh! oui,.. parce qu'elle
+sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la
+regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant<a name="page_021" id="page_021"></a> et une exaltation de
+femme passionnée,&mdash;tu la quitteras en la désirant encore,.. en la
+désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas,
+non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a
+coûté pour te résister jusqu'ici.&mdash;Mais vois-tu, c'est toujours ainsi
+que j'avais rêvé l'amour;&mdash;avoir à moi un jour, un seul jour rempli des
+plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;&mdash;mais un seul
+jour,&mdash;afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait
+des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait
+pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que
+je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne
+me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu
+n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!»<a name="page_022" id="page_022"></a></p>
+
+<p>&mdash;Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais
+malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être
+un homme bien heureux...</p>
+
+<p>&mdash;«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de
+donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.</p>
+
+<p>&mdash;«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer
+une petite yole que je man&oelig;uvrais moi seul pour me rendre à terre
+sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de
+bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois
+le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui
+fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où
+aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...»</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça, mais vous ne me parlez pas des<a name="page_023" id="page_023"></a> scrupules que vous dûtes
+avoir,&mdash;dis-je à mon ami Wolf,&mdash;des scrupules que vous dûtes avoir quand
+vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la
+fille...</p>
+
+<p>&mdash;Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer
+au punch.</p>
+
+<p>&mdash;«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles
+vous n'eussiez pas songé non plus à ma place!</p>
+
+<p>&mdash;«Des scrupules!...&mdash;est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder
+une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait,
+qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule...
+toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge
+avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge
+palpitante,&mdash;les yeux voilés;&mdash;car quoiqu'elle m'eût résisté, elle
+m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient<a name="page_024" id="page_024"></a> aussi violents
+et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon
+cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la
+plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large
+en contournant les rochers qui bordaient la passe.</p>
+
+<p>«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui
+toujours nageant me faisait signe de l'attendre.</p>
+
+<p>&mdash;«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda
+en anglais, si j'étais un officier de la goëlette.</p>
+
+<p>&mdash;«J'en suis le commandant, lui dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre
+navire, voici pour vous seul,&mdash;et il décrocha de son col une petite
+boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de
+l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant<a name="page_025" id="page_025"></a> ainsi soutenu à
+fleur d'eau sans nager,&mdash;je cassai la boîte avec la lame de mon poignard
+et je lus... Savez-vous ce que c'était?...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher Wolf...</p>
+
+<p>&mdash;«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile,
+non plus le lendemain comme l'autre,&mdash;mais à l'instant que je recevrais
+sa missive.&mdash;La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait
+de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la
+dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir
+du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais
+d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les
+Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient
+peut-être déjà,&mdash;Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait
+d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant<a name="page_026" id="page_026"></a> de
+laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer
+à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne
+donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa
+croisière aux environs du port.</p>
+
+<p>«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral
+et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur
+moi ses yeux gris, et me disant:</p>
+
+<p>&mdash;«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec
+vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si
+j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore
+de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait
+furieusement au col.&mdash;J'ai échappé aux Français, non sans peine; car
+j'ai vu au vent une frégate et un brick,<a name="page_027" id="page_027"></a> et pour peu que nous ne
+filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera
+trop tard, capitaine.»</p>
+
+<p>&mdash;Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf.</p>
+
+<p><a name="page_028" id="page_028"></a></p>
+
+<p><a name="page_029" id="page_029"></a></p>
+
+<h2><a name="III" id="III"></a>§ III.<br /><br />
+<small>SUITE DU RÉCIT.</small></h2>
+
+<div class="blockquot"><p>Il changeait de visage.&mdash;Il sentait ses veines brûler, sa poitrine
+s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa
+bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment.</p>
+
+<p class="indd">P. L. J<small>ACOB.</small>&mdash;<i>La Danse Macabre.</i><br />
+</p></div>
+
+<p>&mdash;Mais Pépa, Pépa?&mdash;demandai-je encore à mon ami Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;«Attendez, me répond-il.&mdash;Puisque je suis comme à confesse, il faut
+que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment
+diabolique,&mdash;et je ne sais pas comment cela se fait,&mdash;mais je me
+rappelle toutes ces idées d'alors, comme si<a name="page_030" id="page_030"></a> c'était hier.&mdash;C'est peut
+être parce que j'y pense souvent,&mdash;voyez-vous, ajouta Wolf après un
+moment de sombre silence.</p>
+
+<p>«&mdash;D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de
+toutes les autres&mdash;fut que je ne partirais pas,&mdash;après quoi je pensai
+que je serais naturellement fusillé net;&mdash;ce qui m'était égal, puisque
+le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de
+Pépa.&mdash;La question n'était pas là,&mdash;elle était dans cet infernal patron
+de l'amiral.&mdash;Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,&mdash;je le
+connaissais.&mdash;Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait
+retourner à mon bord&mdash;parler des ordres que je venais de recevoir; et
+peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient
+instruits:&mdash;de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous
+concevez ce<a name="page_031" id="page_031"></a> que signifiait pour moi, ce mot,&mdash;partir.&mdash;Maintenant que
+vous connaissez Pépa...»</p>
+
+<p>&mdash;Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un
+regret...&mdash;on peut dire cela entre soi...&mdash;c'est que votre animal de
+patron n'ait pas été dévoré par un requin,&mdash;ajoutai-je tout bas...</p>
+
+<p>«Vraiment...&mdash;me dit Wolf avec un accent singulier.&mdash;Pardieu je pensai
+tout juste comme vous..., moi!&mdash;quel dommage! me disais-je! comme
+vous,&mdash;car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...&mdash;eh bien!
+je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,&mdash;et je n'étais obligé qu'à
+partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais
+aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,&mdash;et demain au point
+du jour...&mdash;un dernier baiser à Pépa,&mdash;et peut-être un combat acharné à
+soutenir,&mdash;un combat enivrant, glorieux<a name="page_032" id="page_032"></a> comme un combat inégal,
+concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,&mdash;un pareil combat où j'aurais
+joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette
+nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»</p>
+
+<p>&mdash;C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable
+patron...</p>
+
+<p>«&mdash;Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;&mdash;mais j'oubliais
+de vous dire, ajouta-t-il,&mdash;que pendant l'instant qui me suffit pour
+faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,&mdash;j'oubliais de
+vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un
+courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un
+endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces
+tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je
+fus tiré de ma méditation par un<a name="page_033" id="page_033"></a> cri du patron... qui ne se défiant de
+rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti
+tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le
+gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en
+criant,&mdash;jetez-moi un aviron ou je me noie...»</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pus dire un mot,&mdash;et je regardai Wolf en pâlissant, il était
+impassible et froid.</p>
+
+<p>&mdash;Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.</p>
+
+<p>«&mdash;Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement,
+j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second
+mouvement.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon second mouvement, répondit Wolf,&mdash;<i>fut de n'en rien faire et de
+voir, au contraire, cette mort avec joie</i>.&mdash;Aussi le patron disparut en
+m'appelant:&mdash;<i>assassin</i>;<a name="page_034" id="page_034"></a> il avait raison, car sa vie avait été entre
+mes mains,&mdash;et il m'eût été aussi facile de le sauver,&mdash;que de boucler
+mon ceinturon...»</p>
+
+<p>&mdash;Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant
+avec amertume.</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous,
+l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au
+fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de
+sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma
+position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le
+sacrifice de ma vie;&mdash;persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière
+m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans
+fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime...<a name="page_035" id="page_035"></a> qui après
+tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul
+avait tout fait,&mdash;que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous
+d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien
+rudes:&mdash;<i>Personne ne pouvait le savoir</i>&mdash;car souvent la vertu c'est la
+peur du scandale;&mdash;dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de
+consolant dans ma fatale position.&mdash;Songez surtout que j'aimais avec
+fureur,&mdash;songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que
+la mort de cet homme pouvait me rendre...&mdash;Une nuit avec Pépa!!!&mdash;Et
+après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme
+moi,»&mdash;s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le
+c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à
+répondre.<a name="page_036" id="page_036"></a></p>
+
+<p>Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:&mdash;</p>
+
+<p>«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,&mdash;il y a
+deux ans de cela,&mdash;Pépa est morte,&mdash;et pourtant à ce souvenir seul,
+voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je
+pâlis encore.</p>
+
+<p>«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière
+française était établie au vent de Porto-Venere.</p>
+
+<p>«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer
+que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que
+j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les
+ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.</p>
+
+<p>«&mdash;Mon équipage était excellent,&mdash;j'exaltai encore son courage et nous
+sortîmes de<a name="page_037" id="page_037"></a> la passe décidés à nous faire couler,&mdash;moi surtout&mdash;comme
+vous pensez.&mdash;Ma goëlette marchait comme un poisson,&mdash;j'avais des pièces
+de dix-huit allongées en couleuvrines&mdash;nous aperçûmes un brick et une
+frégate,&mdash;le brick au vent,&mdash;la frégate sous le vent.</p>
+
+<p>«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.&mdash;Après un combat
+sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna
+presqu'entièrement désemparé.&mdash;La frégate dut courir des bordées pour
+nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de
+nous, je crois,&mdash;lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand
+mât...&mdash;Nous n'avions que quelques agrès coupés,&mdash;rien d'essentiel
+d'endommagé.&mdash;Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes
+l'amiral vers le soir.</p>
+
+<p>«&mdash;J'avais quatre-vingts hommes d'équipage<a name="page_038" id="page_038"></a> et quatre officiers avant le
+combat.&mdash;En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant
+et vingt-trois matelots,&mdash;le reste était mort.&mdash;</p>
+
+<p>«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un
+grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il
+supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant
+d'avoir pu gagner mon bord.&mdash;</p>
+
+<p>«Quel dommage, me dit-il,&mdash;si le malheureux avait réussi à vous porter
+mes ordres,&mdash;nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves
+gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,&mdash;nous
+n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.</p>
+
+<p>«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser
+de ma<a name="page_039" id="page_039"></a> <i>belle action</i> comme dit le ministre dans sa lettre.&mdash;</p>
+
+<p>«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis
+parler <i>de dévouement en matière d'amour</i>,&mdash;me dit Wolf d'un air
+tristement moqueur,&mdash;puis il ajouta:&mdash;Mais voilà nos convives qui
+montent, où en sont-ils de leur discussion?»</p>
+
+<p>Les convives n'y pensaient ma foi plus.&mdash;On convint de se rendre à
+terre,&mdash;comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,&mdash;je fus forcé
+de me placer dans une embarcation où il n'était pas.&mdash;Descendu au
+débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était
+resté à bord,&mdash;enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait
+laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une
+danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez
+magnifiquement depuis notre station à Malte.</p>
+
+<p><a name="page_040" id="page_040"></a></p>
+
+<p><a name="page_041" id="page_041"></a></p>
+
+<h2><a name="IV" id="IV"></a>§ IV.<br /><br />
+<small>ÉPISODE.</small></h2>
+
+<p>Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux
+de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;&mdash;lorsque sa
+camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me
+trouver&mdash;voulait absolument me parler.&mdash;Je me levai,&mdash;et il me remit un
+billet ainsi conçu.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres,
+il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,</i></p>
+
+<p class="r">W<small>OLF</small>.</p>
+
+<p><a name="page_042" id="page_042"></a></p>
+
+<p>&mdash;Qui t'a remis cela,&mdash;demandai-je à mon laquais?</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine, c'est un officier anglais,&mdash;un beau, grand jeune homme
+brun.&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, va m'attendre à bord.</p>
+
+<p>J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.&mdash;Mon ami Wolf s'y trouvait
+déjà.&mdash;Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même
+une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.&mdash;</p>
+
+<p>Il vint à moi, et, me tendant la main:&mdash;J'étais sûr de vous voir, me
+dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une
+sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...</p>
+
+<p>Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais
+lui être utile.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher ami,&mdash;puisque vous me permettez de vous donner ce
+nom,&mdash;répondit-il,&mdash;j'ai d'abord mille excuses à vous faire<a name="page_043" id="page_043"></a> d'avoir
+abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable
+histoire.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi,&mdash;lui dis-je (et c'était vrai)&mdash;que le diable m'emporte si j'y
+pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au
+roman, mon cher Wolf... et vous vous serez <i>vanté</i>,&mdash;ne parlons plus de
+cela... encore une fois je l'avais oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas
+<i>vanté</i>;&mdash;tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,&mdash;et vous êtes le
+seul,&mdash;ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus
+mélancoliques,&mdash;vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.&mdash;Fausse ou
+vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce
+et sonore.&mdash;Vous<a name="page_044" id="page_044"></a> savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce
+secret ne peut être possédé que par vous&mdash;ou par moi,&mdash;par tous deux
+c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?</p>
+
+<p>&mdash;Très sérieusement...</p>
+
+<p>&mdash;C'est une plaisanterie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami...</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est absurde...</p>
+
+<p>&mdash;Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me
+faire passer pour ce que je suis:&mdash;<i>Un meurtrier</i>,&mdash;ajouta Wolf
+péniblement,&mdash;puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au
+point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il
+est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir,
+et il en sera ainsi.<a name="page_045" id="page_045"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est fort...&mdash;il en sera ainsi parce que vous le voulez,
+Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute;&mdash;puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse:
+Ne me refusez pas cela,&mdash;ne me forcez pas, je vous en supplie, à un
+éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous
+me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait
+toujours, n'est-ce pas.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, il faut nous brûler la cervelle,&mdash;parce qu'il vous a plu de me
+gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est
+désagréable, vous l'avouerez au moins,...&mdash;dis-je avec humeur, sans
+pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit
+Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez
+la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est<a name="page_046" id="page_046"></a> toujours
+à cinq pas, et à pair ou non,&mdash;j'imagine.</p>
+
+<p>&mdash;Toujours,...&mdash;répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Vos témoins, lui demandai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Aurez-vous vos armes,... Wolf?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, j'aurai les miennes;&mdash;ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est
+inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...</p>
+
+<p>&mdash;Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire
+à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle
+équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes
+aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que<a name="page_047" id="page_047"></a> deux aspirants sortant de
+l'école de marine; mais enfin, à quand?</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux
+port...</p>
+
+<p>&mdash;Va pour les ruines du vieux port.</p>
+
+<p>&mdash;Votre main, me dit Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;La voici.</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.</p>
+
+<p>Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.</p>
+
+<p><a name="page_048" id="page_048"></a></p>
+
+<p><a name="page_049" id="page_049"></a></p>
+
+<h2><a name="V" id="V"></a>§ V.<br /><br />
+<small>MON AMI WOLF.</small></h2>
+
+<p>J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques
+lettres, car en vérité je croyais rêver.&mdash;Un capitaine de frégate de mes
+amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles
+étaient les conditions de ce duel meurtrier.&mdash;A cinq pas, un pistolet
+chargé et l'autre non.&mdash;</p>
+
+<p>Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon
+digne témoin sur ce qu'il appelait ma <i>crânerie</i>.&mdash;Vous aurez cherché
+l'affaire, me disait-il,&mdash;comme cette<a name="page_050" id="page_050"></a> fois à la Martinique.&mdash;Vous avez
+aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur...
+Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et <i>tutti
+quanti</i>.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,&mdash;il me
+répondait à cela:&mdash;Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit
+ordinairement que de l'eau;&mdash;il est connu pour sa douceur, son humeur
+triste et solitaire.&mdash;Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et
+vous ait insulté le premier;... c'est impossible.</p>
+
+<p>&mdash;Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...</p>
+
+<p>&mdash;Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit
+l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...</p>
+
+<p>&mdash;C'était à devenir fou, aussi je me tus.&mdash;Je fermai mes
+lettres,&mdash;donnai quelques commissions à mon valet de chambre,&mdash;demandai<a name="page_051" id="page_051"></a>
+un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de
+moi;&mdash;il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses
+cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu
+d'hommes d'une beauté aussi remarquable.</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...</p>
+
+<p>&mdash;Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour
+<i>me monter</i> comme on dit,&mdash;pour me mettre au niveau de cet horrible
+combat:&mdash;impossible:&mdash;j'allais là me brûler la cervelle sans colère,
+sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point
+d'honneur,&mdash;car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si
+j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une
+insulte irréparable.&mdash;Aussi j'aimais encore<a name="page_052" id="page_052"></a> mieux me battre presque
+sans savoir pourquoi;&mdash;sans lui en vouloir;&mdash;car malgré son crime je ne
+le haïssais pas, il s'en faut.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière
+influence.&mdash;Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable
+sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa
+maudite confidence;&mdash;et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce
+qui est extraordinaire.&mdash;Tout cela faisait que je ne pensai pas un
+instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à
+m'étonner de tant de choses inconcevables.</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs, dit mon témoin,&mdash;toute représentation est sans doute
+inutile...</p>
+
+<p>&mdash;Inutile! répéta Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre,
+dit le témoin de Wolf.<a name="page_053" id="page_053"></a></p>
+
+<p>&mdash;Nous le savons,&mdash;répéta Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine
+d'une voix grave.</p>
+
+<p>&mdash;Ce témoin de Wolf&mdash;mesura cinq pas...</p>
+
+<p>&mdash;Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les
+visiter.</p>
+
+<p>&mdash;Je m'y oppose formellement, Monsieur,&mdash;m'écriai-je en l'arrêtant...</p>
+
+<p>&mdash;Wolf me prit la main, la serra fortement et me
+dit:&mdash;Capitaine,&mdash;bien,&mdash;mais j'ai à vous faire une demande:&mdash;Vous
+confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir&mdash;quoique ce
+soient mes armes?</p>
+
+<p>&mdash;Avant que nos témoins aient pu rien empêcher&mdash;j'avais pris les
+pistolets et je les présentais à Wolf,&mdash;Il en prit un.</p>
+
+<p>&mdash;Je pris l'autre.</p>
+
+<p>&mdash;Le c&oelig;ur me battait horriblement.</p>
+
+<p>&mdash;Quoique la conduite singulière de Wolf<a name="page_054" id="page_054"></a> me fît penser que peut-être
+tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise
+plaisanterie,&mdash;pourtant je me plaçai en face de Wolf.</p>
+
+<p>&mdash;De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai
+presque heureuse.&mdash;Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et
+appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis
+levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de
+reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,&mdash;leva son
+pistolet et m'ajusta.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ajustai à mon tour;&mdash;les canons des deux pistolets se touchaient
+presque.</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, pardonnez-leur,&mdash;dit en anglais le vieil officier taciturne,
+en frappant dans ses mains.<a name="page_055" id="page_055"></a></p>
+
+<p>&mdash;Nos deux coups partirent ensemble.</p>
+
+<p>&mdash;J'eus un moment d'éblouissement,&mdash;causé par la flamme et l'explosion
+du coup de Wolf,&mdash;et quand au bout d'une seconde je revins à moi,&mdash;je
+vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son
+coude...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir...
+car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas
+moi... Pardon, mon ami,...&mdash;pardon... pardon...&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,&mdash;je vous pardonne ma
+mort, dit-il d'une voix faible...&mdash;Puis s'approchant du mon
+oreille,&mdash;ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:&mdash;Mes
+mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....&mdash;oh
+Pépa!...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis il mourut.<a name="page_056" id="page_056"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ma balle lui avait traversé la poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux
+pistolets.....<a name="page_057" id="page_057"></a></p>
+
+<h2><a name="RELATION_VERITABLE" id="RELATION_VERITABLE"></a>RELATION VÉRITABLE<br /><br />
+<small>ET</small><br /><br />
+<big>VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,</big><br /><br />
+<small>Clerc de Procureur.</small></h2>
+
+<p><a name="page_058" id="page_058"></a></p>
+
+<p><a name="page_059" id="page_059"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-a" id="CHAPITRE_PREMIER-a"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+<small>Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste, athée, négrophile et républicain.</small></h2>
+
+<p>C'était le 15 mai&mdash;1789.</p>
+
+<p>Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure
+maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette
+petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme
+d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude
+Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie
+philosophique qui régnait alors.<a name="page_060" id="page_060"></a></p>
+
+<p>L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes
+raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui
+ruisselaient de pluie.</p>
+
+<p>Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une
+épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de
+saintes et religieuses croyances.</p>
+
+<p>&mdash;Tombe... disait-il, tombe... donc, <i>averse maudite</i>! change les rues
+en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons,
+le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!...
+quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont
+bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard...
+et encore!!!</p>
+
+<p>Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement
+fataliste et incrédule.<a name="page_061" id="page_061"></a></p>
+
+<p>Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan
+trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte
+luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à
+manchettes.</p>
+
+<p>Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'&oelig;il de profond et
+amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue
+soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan
+était virginal.</p>
+
+<p>A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de
+fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête,
+et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans
+toute la fougue de son exaltation musicale.</p>
+
+<p>&mdash;Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui
+m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq
+semaines... le voir manquer, j'en<a name="page_062" id="page_062"></a> deviendrai fou... fou... à lier...
+Dieu me le paiera!!</p>
+
+<p>Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan
+cacha sa tête dans ses mains...</p>
+
+<p>Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que
+ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune
+clerc suspendit sa respiration, puis son c&oelig;ur palpita, bondit... Il
+dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il
+craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait
+ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le
+toit!!!</p>
+
+<p>Et ce ne fut pas une illusion.</p>
+
+<p>Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva,
+grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse
+inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent<a name="page_063" id="page_063"></a> à l'horizon, le
+soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède
+et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi
+funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.</p>
+
+<p>Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de
+gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras,
+rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier,
+fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les
+gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans
+la rue.</p>
+
+<p>Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et
+entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il
+n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille,
+lorsque les piétons<a name="page_064" id="page_064"></a> se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent,
+avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel
+équipage à quatre chevaux.&mdash;Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns,
+les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance
+qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une
+incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les
+chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé,
+couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si
+épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et
+la culotte de gourgouran.</p>
+
+<p>Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il
+revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.</p>
+
+<p>Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre
+aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage,<a name="page_065" id="page_065"></a>
+comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand
+coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture,
+se pâmait de rire insolemment.</p>
+
+<p>De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine
+éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux
+danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais
+ou cheval danois.</p>
+
+<p>Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur
+l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine;
+il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'&oelig;il sur
+ses mouchetures, et dit en soupirant:</p>
+
+<p>&mdash;Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de
+l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...<a name="page_066" id="page_066"></a></p>
+
+<p>Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées
+d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une
+fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la
+rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant
+ses pensées étaient brûlantes et effervescentes...</p>
+
+<p>Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce
+qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de
+Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine,
+l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré!</p>
+
+<p>Or, le père de Catherine était <i>parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi</i>, et
+sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes.</p>
+
+<p>Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il
+s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard<a name="page_067" id="page_067"></a> de
+désespoir sur sa toilette souillée, et entra...</p>
+
+<p>Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du
+blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes
+bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur
+le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde,
+monsieur Belissan.</p>
+
+<p>Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la
+jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en
+vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de
+Catherine, qui avait souri en rougissant...</p>
+
+<p>Et puis il n'avait plus rien vu.</p>
+
+<p>Mais il avait pensé...</p>
+
+<p>Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui
+eût traversé la<a name="page_068" id="page_068"></a> cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le
+comptoir.</p>
+
+<p>A ce bruit, Catherine leva la tête.</p>
+
+<p>Le beau coureur leva la tête.</p>
+
+<p>Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle,
+si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans
+lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse
+sonore et retentissante du coureur.</p>
+
+<p>Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.</p>
+
+<p>Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et
+cassé du mercier, vint gâter l'harmonie.</p>
+
+<p>Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une
+aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la
+large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier:
+Comment! vous<a name="page_069" id="page_069"></a> osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de
+Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à
+vous, monsieur Belissan.</p>
+
+<p>Et Catherine aussi lui dit aigrement:</p>
+
+<p>&mdash;Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.</p>
+
+<p>Et le beau coureur reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle,
+vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme
+j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont.</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un
+air caressant, en lorgnant le beau coureur.</p>
+
+<p>&mdash;Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le
+gantier en contraignant à peine un éclat de rire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a un baigneur étuviste, là-bas au<a name="page_070" id="page_070"></a> numéro 15, dit enfin Almanzor
+en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse
+moqueuse...</p>
+
+<p>Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne
+répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un
+trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées.</p>
+
+<p>Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui
+s'écria: Tiens, c'est Belissan!</p>
+
+<p>Belissan rappela ses esprits...</p>
+
+<p>&mdash;Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté
+jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi!</p>
+
+<p>&mdash;Mais je pars aujourd'hui, à l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Je pars aujourd'hui, à l'instant!</p>
+
+<p>&mdash;Je prends le coche; je vais par eau...<a name="page_071" id="page_071"></a></p>
+
+<p>&mdash;J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet
+infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout
+me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?..</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des
+vêtements?</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante
+mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères.</p>
+
+<p>&mdash;De l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va.</p>
+
+<p>&mdash;A la bonne heure! dit Lucien;</p>
+
+<p>Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire
+du bien, je l'emmène.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement<a name="page_072" id="page_072"></a> le clerc en se
+jetant sur le coche.</p>
+
+<p>Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.<a name="page_073" id="page_073"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-a" id="CHAPITRE_II-a"></a>CHAPITRE II.<br /><br />
+<small>Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan.</small></h2>
+
+<p>Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts <i>la Comtesse de Cérigny</i>,
+n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se
+rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans
+la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des
+épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une
+circumnavigation, presque le tour du monde.<a name="page_074" id="page_074"></a></p>
+
+<p>Un matin son mousse lui annonça un <i>monsieur</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, mousse?</p>
+
+<p>&mdash;Un pâlot, capitaine, qui a une queue.</p>
+
+<p>&mdash;Fais entrer le pâlot.</p>
+
+<p>Le pâlot entre; c'était Belissan.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien
+que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une
+île...</p>
+
+<p>&mdash;Dans quelle île, Monsieur?</p>
+
+<p>&mdash;Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit
+dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre
+ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles
+trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation
+croissante,<a name="page_075" id="page_075"></a> où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans
+une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier,
+le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une
+île...</p>
+
+<p>Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un
+fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta
+sourdement Belissan.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je
+vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens
+par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous
+voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et...</p>
+
+<p>&mdash;Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la
+Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse<a name="page_076" id="page_076"></a> et
+nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une
+existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là
+des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne,
+là pas de différences sociales; là des frères; là des s&oelig;urs. A
+Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre
+d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état
+de nature, dont je suis fier.&mdash;J'étais descendu homme, je remonte
+sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et
+tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son
+habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne
+un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de
+courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là,
+pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et
+numérotent<a name="page_077" id="page_077"></a> votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O
+Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations!
+c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable
+place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la
+famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y
+ferons une seule famille! une grande famille!</p>
+
+<p>Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un
+tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le
+prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.</p>
+
+<p>Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer
+Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:&mdash;A Otahity!
+à Otahity!</p>
+
+<p>Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait
+à son bord Claude<a name="page_078" id="page_078"></a> Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant
+considéré que Belissan le payait bien, il consentit.</p>
+
+<p>Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu
+qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait
+inutile.</p>
+
+<p>On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de
+chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le
+stupéfia en lui répondant d'un air majestueux:</p>
+
+<p>&mdash;Homme!!!</p>
+
+<p>&mdash;Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise.</p>
+
+<p>&mdash;Homme, réitéra Belissan...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi?
+quel titre!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement...
+<i>homme de la nature</i>, si vous aimez mieux... Les voilà bien!<a name="page_079" id="page_079"></a> dit
+Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les
+voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un
+vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les
+géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti
+par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice,
+dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui
+avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la
+singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:&mdash;Claude
+Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île
+d'Otahity, pour affaires de commerce.</p>
+
+<p>Le trois mâts <i>la Comtesse de Cérigny</i> partit du Hâvre le 13 juin
+1789.</p>
+
+<p><a name="page_080" id="page_080"></a></p>
+
+<p><a name="page_081" id="page_081"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-a" id="CHAPITRE_III-a"></a>CHAPITRE III.<br /><br />
+<small>Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce qu'il en advint.</small></h2>
+
+<p>Un mois après son embarquement à bord de <i>la Comtesse de Cérigny</i>,
+Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu
+deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu
+trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap <i>Horn</i>. Enfin, ce fut
+un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si
+la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, <i>homme</i>, eût été
+dissipé en détail.<a name="page_082" id="page_082"></a></p>
+
+<p>Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et
+philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des
+inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.</p>
+
+<p>Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un
+mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit
+cacatoës, Belissan s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin,
+ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!</p>
+
+<p>Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement
+à Claude, sans abandonner son mousse:</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je
+suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre
+mal une voile et que je la serre<a name="page_083" id="page_083"></a> bien. Quand il sera gabier, il
+fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze
+coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui
+apprends son état, voyez-vous, bourgeois!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme,
+et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant,
+ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en
+tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu
+ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de
+finir! c'est-à-dire de ne pas finir!</p>
+
+<p>&mdash;Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon
+égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon
+chef non plus, aussi...</p>
+
+<p>Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:<a name="page_084" id="page_084"></a></p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de
+poing, bourgeois, rendez-moi son égal...</p>
+
+<p>Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme
+on sait.</p>
+
+<p>Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant
+la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude
+pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils
+avaient bien le droit de ne pas man&oelig;uvrer du tout, et qu'étant nés
+libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des
+cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale;
+mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que
+vous savez.</p>
+
+<p>La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de
+misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude<a name="page_085" id="page_085"></a> se prit à
+haïr l'humaine espèce.&mdash;Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société,
+hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses
+incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la
+civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des
+prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui
+t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes
+qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi
+naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur.
+O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes
+souffrances, mon &oelig;il et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu
+seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de
+ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai
+pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.<a name="page_086" id="page_086"></a></p>
+
+<p>Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une
+fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière
+dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes
+pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux
+vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus
+long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande
+mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour
+domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné
+à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau,
+mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en
+roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure...
+société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas
+en larmes; non, l'équipage<a name="page_087" id="page_087"></a> se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie
+de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.</p>
+
+<p>Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement
+avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla
+dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et
+si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça
+trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était
+mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du
+supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à
+retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.</p>
+
+<p>Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le
+reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son
+voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer
+aux îles<a name="page_088" id="page_088"></a> Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au
+moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.</p>
+
+<p>Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué
+sur <i>la Comtesse de Cérigny</i>, il pouvait bien aborder aux îles
+<i>Marquises</i>. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand
+on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment
+plus rapprochées qu'Otahity.</p>
+
+<p>Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent
+des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot
+bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à
+la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du
+soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le
+sud.<a name="page_089" id="page_089"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-a" id="CHAPITRE_IV-a"></a>CHAPITRE IV.<br /><br />
+<small>Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la philanthropie.</small></h2>
+
+<p>Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je
+te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature!
+ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques
+coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour
+vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des
+vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes
+inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume<a name="page_090" id="page_090"></a> de la
+nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la
+France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait
+Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit
+de ratine, et sa veste piquée.</p>
+
+<p>Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette
+ridicule et mesquine industrie <i>d'eux autres</i> civilisés.</p>
+
+<p>Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il
+tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait
+parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de
+Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île
+Hatouhougou.</p>
+
+<p>Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de
+rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre
+inférieure prodigieusement allongée par le poids<a name="page_091" id="page_091"></a> d'une espèce de petite
+écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans
+les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais,
+et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait
+probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée
+autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix
+de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet
+ornement étant de mauvais goût.</p>
+
+<p>Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri
+sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de
+l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un
+troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de
+grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la
+croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.<a name="page_092" id="page_092"></a></p>
+
+<p>Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans
+une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon
+égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et
+Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.</p>
+
+<p>A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche
+inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un
+quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude
+fit un bond énorme de surprise.</p>
+
+<p>Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une
+pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit
+galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés
+à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était
+chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et
+obéissance, ce qu'il<a name="page_093" id="page_093"></a> exprima par une demi-génuflexion, et la position
+de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un
+terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles
+de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.</p>
+
+<p>Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre
+que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie
+rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents
+noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue,
+hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de
+coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête
+dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur,
+vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.</p>
+
+<p>Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées
+tumultueuses qui<a name="page_094" id="page_094"></a> luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte
+acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence
+des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit
+mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois,
+les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à
+l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal,
+l'homme de la nature.</p>
+
+<p>Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné
+devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux
+habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions
+sociales qu'il voulait fuir.</p>
+
+<p>On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été
+entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se
+relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au
+milieu des reins.<a name="page_095" id="page_095"></a></p>
+
+<p>Et les deux égaux arrivèrent aux cases.</p>
+
+<p>Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût
+indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute,
+peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres,
+case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale,
+s'il en fut.</p>
+
+<p>C'était la case de Toa-Ka-Magarow.</p>
+
+<p>Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature,
+descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez
+proche de l'habitation du chef.</p>
+
+<p>Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.</p>
+
+<p>Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou,
+auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits
+d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.</p>
+
+<p>Pendant ces huit jours, les idées politiques<a name="page_096" id="page_096"></a> et sociales de Claude
+subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement
+intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.</p>
+
+<p>Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le
+parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit
+des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une
+espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le
+portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en
+roseaux.</p>
+
+<p>Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait
+Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes,
+et commençait à perdre la tête de terreur.</p>
+
+<p>Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.<a name="page_097" id="page_097"></a></p>
+
+<p>Au-dessous du poteau était une auge de pierre.</p>
+
+<p>Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.</p>
+
+<p>Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir
+despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude
+Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.</p>
+
+<p>Et le sang du clerc coula dans l'urne.</p>
+
+<p>Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une
+rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre,
+et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et
+d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une
+soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps
+en moins d'une seconde.</p>
+
+<p>Et dans l'espèce de vertige fantastique qui<a name="page_098" id="page_098"></a> le saisit, il lui sembla
+voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient
+autour de lui en poussant de singuliers cris.</p>
+
+<p>Et il ne lui sembla plus rien.</p>
+
+<p>Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la
+nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir
+respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie
+la plus délicate de l'individu.<a name="page_099" id="page_099"></a></p>
+
+<h2><a name="UN_REMORDS" id="UN_REMORDS"></a>UN REMORDS.</h2>
+
+<p><a name="page_100" id="page_100"></a></p>
+
+<p><a name="page_101" id="page_101"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-b" id="CHAPITRE_PREMIER-b"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+<small>UN REMORDS.</small></h2>
+
+<div class="blockquot"><p>L'ange est tombé,&mdash;l'homme est tombé,&mdash;et leur chute a fait voir
+que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le
+fond même de leur nature, qu'un <i>abîme flottant et ténébreux</i>.</p>
+
+<p><i>Confession de Saint-Augustin</i>, liv. <small>XIX</small>, ch. 9.</p></div>
+
+<p>Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.</p>
+
+<p>Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.&mdash;Comme
+autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le
+premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa s&oelig;ur qu'il
+chérit pourtant.&mdash;Mais il pouvait tout céder à sa s&oelig;ur, hors le<a name="page_102" id="page_102"></a>
+premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage
+de bon, ou de mauvais jour.</p>
+
+<p>Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du
+château, Albert monte son cheval favori,&mdash;jette en passant un regard sur
+les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,&mdash;soupire,&mdash;et pressant
+sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier
+la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et
+touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont
+le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent
+nuance aussi de lumières changeantes.</p>
+
+<p>Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues
+affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été,
+paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine
+d'Albert.<a name="page_103" id="page_103"></a></p>
+
+<p>Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de
+l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent
+lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au
+loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante
+couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de
+tristes sillons bruns et glacés.</p>
+
+<p>Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien
+sa tristesse,&mdash;Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la
+forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine
+d'un rayon de soleil.</p>
+
+<p>Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi
+isolé,&mdash;à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au
+bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.<a name="page_104" id="page_104"></a></p>
+
+<p>Alors Albert laissant flotter ses rennes&mdash;insouciant de son chemin,
+s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils
+contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits,
+annoncent que ce c&oelig;ur d'enfant connaît déjà la souffrance.<a name="page_105" id="page_105"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-b" id="CHAPITRE_II-b"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p>La souffrance! quoi si jeune!&mdash;oui la souffrance,&mdash;car il sait ce que
+c'est qu'un <i>remords</i>.</p>
+
+<p>Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,&mdash;qui
+s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la
+main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et
+des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme,
+précipite ou suspend à son gré les battements de votre c&oelig;ur.<a name="page_106" id="page_106"></a></p>
+
+<p>Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.</p>
+
+<p>Le remords!&mdash;Mais encore quel crime a-t-il commis,&mdash;ce pauvre enfant, si
+candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,&mdash;si
+gracieux et si beau,&mdash;car la laideur de l'âme naît souvent des
+conséquences de la laideur du visage.</p>
+
+<p>Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,&mdash;lui élevé par
+une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance
+d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe,
+pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre...</p>
+
+<p>Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et
+sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli,
+que l'on ne peut regagner un jour passé.<a name="page_107" id="page_107"></a></p>
+
+<p>Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer
+avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.</p>
+
+<p>Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce
+que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore
+abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de
+l'échafaud.</p>
+
+<p>Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce
+qu'il advint à Albert.</p>
+
+<p><a name="page_108" id="page_108"></a></p>
+
+<p><a name="page_109" id="page_109"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-b" id="CHAPITRE_III-b"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p>Il y avait bientôt un an de cela.</p>
+
+<p>Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait
+amené avec elle sa fille,&mdash;Emma,&mdash;blonde, blanche et rose, avec de
+grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille,
+vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais
+parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.</p>
+
+<p>Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa
+mère qui ne l'aimait<a name="page_110" id="page_110"></a> pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait
+confiée aux soins d'une gouvernante.</p>
+
+<p>Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux
+humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension,
+d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes
+troublées leur demandent,&mdash;et toi?</p>
+
+<p>Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de
+ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je
+ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.&mdash;Pauvre, pauvre Emma,
+elle était née un siècle trop tard;&mdash;avec son caractère, sa naissance et
+sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.</p>
+
+<p>On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela
+qu'on appelait Albert et Emma.</p>
+
+<p>Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance<a name="page_111" id="page_111"></a> intime du caractère
+d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:&mdash;ils
+s'aimèrent.</p>
+
+<p>Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme
+pure;&mdash;Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et
+ardente.</p>
+
+<p>Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait
+une <i>Ève</i> bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le
+Tentateur,&mdash;à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se
+permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.</p>
+
+<p>Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère
+dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son
+enfance.</p>
+
+<p>Albert pleurait en lisant <i>Plutarque</i>,&mdash;croyait à la vertu,&mdash;rougissait
+quand on lui<a name="page_112" id="page_112"></a> demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois
+marié il désirerait des filles ou des garçons,&mdash;et s'étonnait parfois
+que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du
+symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...</p>
+
+<p>On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait
+pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,&mdash;d'entendre sa voix,&mdash;de
+marcher dans son ombre,&mdash;d'aimer la fleur qu'elle aimait,&mdash;et tout cela
+en silence de peur <i>d'offenser</i> Emma, tout cela en se maudissant, car
+ces deux mots toujours si distincts, <i>amour</i> et <i>mariage</i> n'en faisaient
+qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.</p>
+
+<p>Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans
+révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser
+aimer avant <i>l'heure</i>, et c'était un crime<a name="page_113" id="page_113"></a> qu'il se fût bien gardé
+d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.</p>
+
+<p>Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que
+cette organisation si candide soient exagérés!</p>
+
+<p>Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du
+parfait.&mdash;Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter
+Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait
+pour le physique.&mdash;</p>
+
+<p>De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une
+vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un c&oelig;ur tout débordant
+de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être
+à part,&mdash;un homme d'une pureté d'ange,&mdash;une manière d'Appollon moral,
+puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les
+hommes corrompus ou égarés.</p>
+
+<p><a name="page_114" id="page_114"></a></p>
+
+<p><a name="page_115" id="page_115"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-b" id="CHAPITRE_IV-b"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p>Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses
+scrupules,&mdash;certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de
+jeune homme par ses &oelig;illades agaçantes...&mdash;Mais Albert avait toutes
+ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux...
+il savait si bien le grec... le latin... et puis...</p>
+
+<p>Et puis il était seul.</p>
+
+<p>Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui
+avouer l'amour<a name="page_116" id="page_116"></a> qu'il ressentait pour elle;&mdash;car quelle jeune
+fille,&mdash;quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir
+qu'elle était adorée.</p>
+
+<p>Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait
+accompagnée,&mdash;Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil
+était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette
+pièce.</p>
+
+<p>Albert était resté au piano,&mdash;écoutant encore la voix ravissante d'Emma,
+quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et
+profonde rêverie.</p>
+
+<p>Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,&mdash;mais quand elles
+ne sont pas là.&mdash;Au bal,&mdash;dans le monde,&mdash;au milieu d'un cercle de
+jolies personnes coquettes et légères,&mdash;oh qu'il rêve alors... rien de
+mieux... mais en tête-à-tête&mdash;c'est à n'y pas tenir.&mdash;Aussi le pur
+Albert fut-il<a name="page_117" id="page_117"></a> arraché à sa méditation par la pression d'une petite main
+qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;A quoi pensez-vous donc,.. Albert?</p>
+
+<p>Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions
+du c&oelig;ur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme
+n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute
+emporté par une exaltation passionnée.</p>
+
+<p>«&mdash;Je pense à vous, Emma!!!</p>
+
+<p>«&mdash;Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant
+cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»</p>
+
+<p>Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de
+l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout
+son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et
+fraîche, s'écria...<a name="page_118" id="page_118"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»</p>
+
+<p>&mdash;Le fat,&mdash;pensait Emma en disant pourtant: «&mdash;je vous pardonne,....
+Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»</p>
+
+<p>&mdash;Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure
+était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de
+nouveau...&mdash;«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré
+moi.... toujours!...</p>
+
+<p>Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait
+si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers
+mots;&mdash;mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «&mdash;Albert, vous
+m'aimez donc... et qu'il répondit: «&mdash;Emma, pour la vie...»</p>
+
+<p>Après quoi se levant brusquement, égaré,<a name="page_119" id="page_119"></a> pâle, tremblant comme s'il
+venait de commettre un crime,&mdash;il se précipita hors du salon,&mdash;y
+laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir...
+murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin!!!</p>
+
+<p><a name="page_120" id="page_120"></a></p>
+
+<p><a name="page_121" id="page_121"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_V-b" id="CHAPITRE_V-b"></a>CHAPITRE V.</h2>
+
+<p>Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa
+conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois
+d'avoir <i>séduit</i> une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si
+long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité&mdash;pour faire sa
+déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la
+sienne au notaire de sa future,&mdash;de s'être exposé enfin au mépris
+d'Emma;&mdash;car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez<a name="page_122" id="page_122"></a>
+peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille
+par l'aveu d'un amour déshonnête...</p>
+
+<p>Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre
+un parti violent qu'il exécuta le lendemain.</p>
+
+<p>Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission
+d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville
+voisine,&mdash;promettant de revenir le soir même...</p>
+
+<p>Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,&mdash;Emma qui s'était endormie
+bercée par un doux rêve,&mdash;Emma se leva, plus heureuse, plus souriante
+que jamais,&mdash;tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle
+avait presque ravi au chaste Albert.</p>
+
+<p>Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de
+cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;&mdash;comme elle<a name="page_123" id="page_123"></a>
+grandissait à ses yeux,&mdash;comme elle méprisait ses compagnes qui n'en
+étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,&mdash;comme elle répétait avec
+fierté ces jolis mots:&mdash;mon amant!&mdash;comme elle était plus belle.</p>
+
+<p>Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,&mdash;comme elle embellissait sa
+toilette,&mdash;comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus
+vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.</p>
+
+<p>Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout
+trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de
+marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de
+respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le
+feuillage&mdash;que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette
+jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:&mdash;j'ai un
+amant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p>
+
+<p>Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans
+doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades
+brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.</p>
+
+<p>Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air
+singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante
+que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On
+eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de
+jeunesse.</p>
+
+<p>Mais n'allez par maudire Emma.&mdash;Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le
+c&oelig;ur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères
+que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi
+pleurai-je?...</p>
+
+<p>Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient
+reçu les chastes<a name="page_125" id="page_125"></a> confidences de ses premières émotions;&mdash;c'étaient des
+mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le
+poison la brûlait, cette pauvre Emma...</p>
+
+<p>Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à
+aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir
+et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.</p>
+
+<p>C'était au milieu de nos m&oelig;urs mystérieusement corrompues, une folle
+jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les
+autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses
+désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son
+c&oelig;ur de battre&mdash;quand il battait,&mdash;ni sa pensée&mdash;d'errer&mdash;quand elle
+errait.</p>
+
+<p>C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous
+les sycomores de<a name="page_126" id="page_126"></a> Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère,
+nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la
+molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand
+jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant
+à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux
+malheureux.</p>
+
+<p>Encore une fois, ne maudissez pas Emma.&mdash;Telle que vous la savez,...
+n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.<a name="page_127" id="page_127"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VI-b" id="CHAPITRE_VI-b"></a>CHAPITRE VI.</h2>
+
+<p>Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin,
+elle, si heureuse,&mdash;elle apprit le départ d'Albert!</p>
+
+<p>Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si
+belle.</p>
+
+<p>Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle
+l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma
+chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid
+salut,&mdash;qu'une marque de politesse glaciale...<a name="page_128" id="page_128"></a></p>
+
+<p>Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,&mdash;et
+qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune
+homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute
+rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main,
+regardait les étoiles briller.&mdash;Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans
+rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa...</p>
+
+<p>Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux
+billet un peu grand il est vrai,&mdash;ployé à peu près comme une lettre de
+<i>faire part</i>;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le
+demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme
+missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux
+plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma...
+Enfin elle parvint à grand'peine à<a name="page_129" id="page_129"></a> glisser cette lettre colossale dans
+son sein palpitant.</p>
+
+<p>Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince,
+soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût
+été forcée de baiser sa lettre en la lisant.</p>
+
+<p>Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à
+vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être
+écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si
+blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le
+plus cher,&mdash;où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour
+dire,&mdash;repose là,&mdash;pensée chérie,&mdash;billet adoré,&mdash;les battements
+précipités de mon c&oelig;ur te diront si je pense à toi, pour toi et par
+toi...</p>
+
+<p>Misérable, encore trois fois misérable Albert!<a name="page_130" id="page_130"></a></p>
+
+<p>Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,...
+est-il donc moins vertueux,&mdash;moins sage, moins délicat, moins homme de
+m&oelig;urs,&mdash;moins chaste,&mdash;moins vierge,&mdash;moins à genoux devant l'honneur
+des dames,&mdash;parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier.</p>
+
+<p>Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été
+moins vaste,&mdash;non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la
+jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put
+ouvrir le délicieux billet.</p>
+
+<p>Mais que pouvait contenir le billet?<a name="page_131" id="page_131"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VII-b" id="CHAPITRE_VII-b"></a>CHAPITRE VII.</h2>
+
+<p>Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se
+coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son
+corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier.</p>
+
+<p>Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit
+qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le
+gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla
+lentement.</p>
+
+<p>Il y eut un instant où ses joues devinrent<a name="page_132" id="page_132"></a> pourpres, ce fut au moment
+où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête
+ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue
+chevelure blonde.</p>
+
+<p>Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière
+elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce
+corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi
+placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put
+pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être
+même de modestie.</p>
+
+<p>Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car
+il y a quelquefois dans le c&oelig;ur des femmes de ces moments
+d'abnégation entière;&mdash;ils sont rares&mdash;où elles aiment leur amant en
+raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.<a name="page_133" id="page_133"></a></p>
+
+<p>Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt
+fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia
+lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant
+pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin
+minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un
+précieux papyrus Syrien...</p>
+
+<p>Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce
+qui suit.</p>
+
+<p><a name="page_134" id="page_134"></a></p>
+
+<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_VIII-b" id="CHAPITRE_VIII-b"></a>CHAPITRE VIII.</h2>
+
+<p class="indd">M<small>ADEMOISELLE</small>,</p>
+
+<p>«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide
+n'était licite et honorable,&mdash;pour vous donner toute confiance, pour
+vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de
+vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée...</p>
+
+<p>Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le
+dépit,&mdash;mais la curiosité,&mdash;la colère l'emportant, elle lut encore.<a name="page_136" id="page_136"></a></p>
+
+<p>«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais
+heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés&mdash;m'ont
+arrêté à temps.&mdash;J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous
+aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de
+vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que
+d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à
+l'âge de vingt-cinq ans...&mdash;mais pardonnez ces détails à un malheureux
+égaré un instant et qui fuit loin de vous.</p>
+
+<p>«Oui, Mademoiselle,&mdash;je pars,&mdash;je vais tâcher de vous
+oublier,&mdash;l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis
+sûr;&mdash;plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien
+craindre,&mdash;assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous
+être si fatal, et qui<a name="page_137" id="page_137"></a> n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre
+vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve.</p>
+
+<p>«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble
+sacrifice, d'une action honorable,&mdash;cette conviction consolante
+adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné
+de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait.</p>
+
+<p>«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec
+lesquels j'ai l'honneur d'être,</p>
+
+<p class="r">«A<small>LBERT DE</small> N<small>ÉRIS</small>.»
+</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p>La pauvre Emma lut cette lettre,&mdash;en entier,&mdash;sans passer un mot,&mdash;une
+virgule,&mdash;avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose
+curieuse,&mdash;inusitée, singulière, originale.<a name="page_138" id="page_138"></a></p>
+
+<p>Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains,
+le jeta loin d'elle disant en pleurant:&mdash;Mon Dieu! comment se fait-il
+que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans
+arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je
+suis malheureuse. . . . . . . . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son
+oncle,&mdash;au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues
+sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour
+ce fils chéri.<a name="page_139" id="page_139"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IX-b" id="CHAPITRE_IX-b"></a>CHAPITRE IX.</h2>
+
+<p>L'été, l'automne, l'hiver se passèrent.</p>
+
+<p>Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.&mdash;Emma,
+comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté
+avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion&mdash;à la fin de
+l'automne.</p>
+
+<p>Comme toute première passion,&mdash;l'amour d'abord s'était fortement
+enraciné dans le c&oelig;ur d'Albert,&mdash;et pendant les deux premiers mois de
+sa séparation avec Emma, il se<a name="page_140" id="page_140"></a> trouva si malheureux,&mdash;que pour le
+distraire, le bon oncle le mena à Paris.</p>
+
+<p>Albert n'ayant pas encore fait son <i>académie</i>, comme disait son vieux
+gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.&mdash;Il l'envoya au
+manége, à la salle d'armes, au tir.</p>
+
+<p>Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se
+grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel
+Méphistophélitique ami, il séduisit,&mdash;mais tout-à-fait et bien
+positivement,&mdash;il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui
+s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.&mdash;<i>Coin du
+roi</i>&mdash;comme disait encore le vieux gentilhomme.</p>
+
+<p>Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour
+un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez
+concevoir.<a name="page_141" id="page_141"></a></p>
+
+<p>Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,&mdash;elle le trouva changé, et
+commença par gémir comme mère;&mdash;mais comme femme elle ne put s'empêcher
+de dire:&mdash;il est bien mieux maintenant.</p>
+
+<p>En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de
+l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,&mdash;ces fraîches et
+vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie
+par une existence régulière et monotone.</p>
+
+<p>Albert n'avait plus tout cela,&mdash;il était pâle maintenant, sa tournure
+était amincie, partant plus svelte, plus élégante,&mdash;ses joues un peu
+amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait
+ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire
+plus de malice.</p>
+
+<p>Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,&mdash;pour
+remplacer<a name="page_142" id="page_142"></a> le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait
+parfois,&mdash;tremblant de tous ses membres...</p>
+
+<p>Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque
+bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait
+avec une grâce parfaite.&mdash;Enfin Albert était parti candide comme,... la
+comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh!
+non,&mdash;j'y suis,&mdash;candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et
+expérimenté comme un page de cour.</p>
+
+<p>J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez
+Albert, que passant le long d'un corridor noir,&mdash;il serra très
+cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa
+mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille...
+sourit et rougit en même temps.<a name="page_143" id="page_143"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_X-b" id="CHAPITRE_X-b"></a>CHAPITRE X.</h2>
+
+<p>Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,&mdash;elles se tournèrent
+naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que
+valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir
+pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il
+savait un peu le monde maintenant,&mdash;il éprouvait une sorte de
+satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la
+séduction;&mdash;une de plus,&mdash;une de moins, disait-il,&mdash;qu'importe,..
+autrefois,.. j'en<a name="page_144" id="page_144"></a> étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas
+contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi
+encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de
+ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens
+inverse.&mdash;</p>
+
+<p>Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son
+fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique
+secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et
+dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.</p>
+
+<p>Car pendant son absence,&mdash;un de ses amis ayant occupé sa chambre,&mdash;avait
+laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu
+soigneux; ici un livre déchiré,&mdash;là des capsules pour amorcer un
+fusil,.. là un vieux gant...</p>
+
+<p>Enfin Albert secouait chaque tiroir,&mdash;en<a name="page_145" id="page_145"></a> disant de son ami, dont le
+moral lui paraissait connu;&mdash;diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à
+l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au
+reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa
+morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il
+est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est
+pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,...
+auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas,
+il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par
+amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je
+donc, un petit papier,... une écriture de femme sans
+doute;&mdash;l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un
+autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal
+reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons<a name="page_146" id="page_146"></a> donc,... est-ce
+que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria
+Albert, en jetant la pétition avec violence.</p>
+
+<p>Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.</p>
+
+<p>Après quoi il pâlit,&mdash;blasphéma horriblement, et trépigna comme un
+enfant en colère.</p>
+
+<p>Voici pourquoi:</p>
+
+<p>Le papier froissé,&mdash;c'était cette belle page de vertu et de dévouement
+qu'il avait autrefois écrite à Emma.</p>
+
+<p>Le petit papier couvert d'une écriture de femme,&mdash;c'était une lettre
+d'Emma adressée à Alexandre,&mdash;qui s'était rencontré avec elle au
+château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la
+vertueuse fuite d'Albert.</p>
+
+<p>Voici quelle était la lettre d'Emma:</p>
+
+<p>«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,&mdash;et je croyais n'en
+avoir<a name="page_147" id="page_147"></a> plus aucun à te faire.&mdash;Tu veux donc lire ce chef-d'&oelig;uvre
+d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,&mdash;le voici, après
+l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais
+fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page
+édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle
+respire,&mdash;et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de
+pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.</p>
+
+<p>«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer
+qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais
+peut-être aimé à la folie;&mdash;mais il avait malheureusement un <i>vice</i> que
+nous ne pardonnons jamais en amour, <i>la vertu</i>.</p>
+
+<p>«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu
+contraire,&mdash;rassurez-vous,&mdash;adieu,<a name="page_148" id="page_148"></a>&mdash;à cette nuit,&mdash;maudite lune qui se
+couche si tard...»</p>
+
+<p>Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous
+répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.</p>
+
+<p>&mdash;«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une
+de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,&mdash;sur lesquelles il n'est
+pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de
+regagner un jour passé.</p>
+
+<p>Une de ces fautes <i>irréparables</i> dont le souvenir, au lieu de s'effacer
+avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,&mdash;une de
+ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,&mdash;parce que le
+coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,&mdash;est encore
+livré,&mdash;quand sa conduite est connue,&mdash;au mépris et aux railleries du<a name="page_149" id="page_149"></a>
+monde,&mdash;punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.</p>
+
+<p>Aux railleries du monde,&mdash;oui ceci n'est malheureusement pas un
+paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre
+l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau
+garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est
+trouvé une fois,&mdash;une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui
+lui a fait des avances beaucoup par curiosité,&mdash;et encore plus par
+désir;&mdash;figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor
+pareil,&mdash;une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal
+élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune
+fille, dont le premier il a fait battre le c&oelig;ur... figurez-vous que
+cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le
+lendemain d'un baiser que la petite lui avait<a name="page_150" id="page_150"></a> à peu près ravi, il s'est
+sauvé pour ne pas succomber!!!...</p>
+
+<p>Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,&mdash;un niais,&mdash;je n'en
+voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon
+notaire,&mdash;à la bonne heure.</p>
+
+<p>Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait
+la représentation,&mdash;classe ce qui est bien ou mal,&mdash;reçu ou blâmé.</p>
+
+<p>Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit&mdash;méprisera profondément
+le vertueux Albert,&mdash;le méprisera comme homme du monde,&mdash;et on a beau
+dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,&mdash;on y compte,&mdash;on y
+croit,&mdash;on s'en pare, et d'être réputé <i>un homme bien moral</i> par un
+épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu&mdash;ne
+dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.<a name="page_151" id="page_151"></a></p>
+
+<p>Maintenant qu'on dise à ce même monde:&mdash;l'Albert d'autrefois a quelque
+peu vécu.&mdash;&mdash;Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un
+autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.&mdash;Aussi
+maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond;
+car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a
+toujours devant les yeux&mdash;ces charmes ravissants qui pouvaient être à
+lui&mdash;et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte
+susceptibilité.&mdash;Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi
+encore une fois par ce remords implacable.</p>
+
+<p>Le monde répondra:&mdash;cela prouve qu'il a au moins le sens commun.&mdash;Péché
+avoué est à moitié pardonné;&mdash;qu'il ne recommence plus, et l'on verra...
+Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille
+énormité.</p>
+
+<p>Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui<a name="page_152" id="page_152"></a> m'oblige à conclure par cet
+aphorisme qui est peut-être désolant,&mdash;mais qui avant tout est vrai, je
+crois.&mdash;</p>
+
+<p>&mdash;On se repent toujours du bien qu'on a fait,&mdash;et l'on regrette souvent
+le mal qu'on aurait pu faire,&mdash;ou mieux,&mdash;disons avec la
+Rochefoucault.&mdash;</p>
+
+<p><i>Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de
+haine, que nos bonnes qualités.</i><a name="page_153" id="page_153"></a></p>
+
+<h2><a name="UN_CORSAIRE" id="UN_CORSAIRE"></a>UN CORSAIRE.</h2>
+
+<p><a name="page_154" id="page_154"></a></p>
+
+<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p>
+
+<h2><a name="FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU" id="FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU"></a>FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.</h2>
+
+<p>......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais
+alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière
+guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides
+corsaires.</p>
+
+<p>J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de <i>corsaire</i>,
+j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un <i>vrai</i>, un type,<a name="page_156" id="page_156"></a>
+le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de
+tabac, l'&oelig;il sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices
+profondes à y fourrer le poing.</p>
+
+<p>Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à
+un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel
+j'étais recommandé, il me dit:&mdash;Eh bien! demain je vous ferai dîner avec
+un corsaire.&mdash;Un corsaire! lui fis-je&mdash;Un vrai corsaire reprit-il, un
+corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de
+prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.</p>
+
+<p>Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long,
+quoique j'eusse essayé de lire <i>Conrad</i>, de Byron, pour me préparer à
+cette sainte entrevue.</p>
+
+<p>A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais
+presque mis de la<a name="page_157" id="page_157"></a> recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à
+mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis
+involontairement.</p>
+
+<p>&mdash;Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en
+conférence avec le capitaine du port.&mdash;Hélas! j'attendrai donc,
+répondis-je, en sentant mon c&oelig;ur se rasséréner.</p>
+
+<p>On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à
+ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort
+intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.</p>
+
+<p>Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait
+merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur,
+dis-je, avait une franche et joviale figure, l'&oelig;il vif, la joue
+pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa
+personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur <i>sa</i>
+ville dont il paraissait fier, me parla des<a name="page_158" id="page_158"></a> embellissements projetés,
+de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et
+finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il
+était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et
+qu'il jouissait même d'un certain crédit à la <i>fabrique</i>. Je le crus sur
+parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre
+circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors
+monotones, dévoré que j'étais du désir de voir <i>mon</i> corsaire. Et <i>mon</i>
+corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable
+attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom
+sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom,
+fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai
+de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom,
+au nombre de ses autres qualités sociales et<a name="page_159" id="page_159"></a> municipales, joignait le
+caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.</p>
+
+<p>On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y
+tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.&mdash;Hélas!
+votre corsaire vous oublie, lui dis-je.&mdash;Quel corsaire? dit M. Tom, qui
+cassait ingénument des noisettes.&mdash;Mais le commissaire de marine que
+j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.</p>
+
+<p>J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la
+présence des deux femmes pour me contenir.</p>
+
+<p>Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse,
+je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent
+aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux
+oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.</p>
+
+<p>Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit<a name="page_160" id="page_160"></a> indigné de cette scène
+ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller
+municipal.</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air
+sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma
+position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions
+calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge
+mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels
+qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés,
+votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir
+mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que
+vous vous étiez faite à leur égard.</p>
+
+<p>Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60,
+et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison<a name="page_161" id="page_161"></a> dans ce
+peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.</p>
+
+<p>&mdash;Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous
+avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez,
+j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez
+éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au
+milieu de nous, il a dîné avec nous.&mdash;Je fis un mouvement.&mdash;Je vous en
+donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.</p>
+
+<p>Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent
+complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.</p>
+
+<p>Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:&mdash;J'ai
+l'honneur de vous<a name="page_162" id="page_162"></a> présenter le capitaine Thomas S....&mdash;Le capitaine
+S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom,
+l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien
+connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon c&oelig;ur
+battait vite et fort.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le
+corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.&mdash;Vous
+êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux,
+et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du
+conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son
+&oelig;il flamboyer, sa voix tonner...</p>
+
+<p>Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la
+plus grande politesse:&mdash;Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous
+faire visiter la rade et le port.</p>
+
+<p>Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me<a name="page_163" id="page_163"></a> parut trop aimer les
+noisettes pour un corsaire.</p>
+
+<p>En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait
+une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante
+et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et
+terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant,
+un pli à ces joues rieuses et vermeilles.</p>
+
+<p>Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne
+vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux,
+racontez-lui votre évasion de <i>Southampton</i>.»</p>
+
+<p>Ici le capitaine Tom fit la moue.</p>
+
+<p>Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec
+le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques<a name="page_164" id="page_164"></a>
+combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.</p>
+
+<p>Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation
+s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la
+façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui
+faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du
+sujet de notre conversation.</p>
+
+<p>Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle
+manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant
+avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en
+long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous
+recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu
+près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette
+pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au<a name="page_165" id="page_165"></a>
+moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout
+bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à
+triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça
+produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et
+secouant la tête d'un air de conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais
+parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente
+habitude qui, dans le fait, était bien simple.</p>
+
+<p>&mdash;Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne
+vous dit pas qu'il a peur des revenants!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre
+d'excellent curaçao.</p>
+
+<p>&mdash;Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux <i>yeux mangés</i> ne
+vous visite-t-il jamais, Tom?...</p>
+
+<p>La figure du capitaine prit alors une bizarre<a name="page_166" id="page_166"></a> expression: il rougit,
+son &oelig;il s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur
+la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et
+découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon
+évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache.
+Écoutez-moi donc, jeune homme.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et
+une de ses amies.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte,
+figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.</p>
+
+<p>Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur
+le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce
+fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que
+lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de<a name="page_167" id="page_167"></a> l'attention par
+un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement
+distinct du conseiller municipal.</p>
+
+<p>Le capitaine commença donc en ces termes:</p>
+
+<p>«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en
+souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas
+trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à
+Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de
+sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait,
+signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des
+huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le
+damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de
+forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre
+d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un
+démon, et ne demandait<a name="page_168" id="page_168"></a> qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous
+commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha
+malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois
+quarts-d'heure de chasse.</p>
+
+<p>«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me
+tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.</p>
+
+<p>«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à
+mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça,
+et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus
+grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi,
+c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais
+toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.</p>
+
+<p>«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à
+laquelle je<a name="page_169" id="page_169"></a> comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère
+et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre,
+j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps.
+C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et
+vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus
+tout une <i>rage de France</i> qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand
+le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand
+discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis
+dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma
+vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de
+paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je
+m'en....»</p>
+
+<p>«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le
+capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine<a name="page_170" id="page_170"></a>
+consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le
+capitaine, je m'en....</p>
+
+<p>«&mdash;Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que
+j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.&mdash;Eh bien! non, je dis au
+commandant: Je m'en <i>moque</i>. Je m'évaderai tout de même.&mdash;Nous verrons,
+répondit l'Anglais.&mdash;Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à
+<i>Southampton-Lake</i>, à bord du ponton <i>la Couronne</i>.</p>
+
+<p>«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues
+de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal
+débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de
+mer après avoir formé les rades de Portsmouth,<a name="page_171" id="page_171"></a> de Spithead et de
+Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les
+îles Portsea, Haling et Torney.</p>
+
+<p>«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce
+diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même,
+parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons
+qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre
+français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels
+je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de <i>la Couronne</i>,
+vaisseau de 80 rasé.</p>
+
+<p>«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin,
+un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui
+avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi
+les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais<a name="page_172" id="page_172"></a> lui en vouloir
+pour cela, il était de son pays et moi du mien.</p>
+
+<p>«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous
+ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses
+verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure,
+les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux
+murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en
+outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres
+un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il
+d'un air gouailleur, <i>que mes moindres désirs fussent prévenus</i>.</p>
+
+<p>«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre <i>parole
+d'honneur</i> de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous
+laisserais libre d'aller à terre tous les jours,<a name="page_173" id="page_173"></a> et, à bord, votre
+chambre ne serait jamais visitée.</p>
+
+<p>«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner
+cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et
+le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de
+m'évader.&mdash;Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre
+place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose,
+c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir <i>tout moyen</i>
+me sera bon.&mdash;Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque <i>tout moyen</i> me
+sera bon pour me sauver.</p>
+
+<p>«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que
+tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries
+étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne
+pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient<a name="page_174" id="page_174"></a>
+visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en
+admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il
+régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du
+navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des
+sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles,
+vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se
+croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous
+même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de
+ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les
+côtés du ponton.</p>
+
+<p>«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou
+guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible;
+mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à
+terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase<a name="page_175" id="page_175"></a> épaisse,
+molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...</p>
+
+<p>«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la
+sûreté des pontons.</p>
+
+<p>«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins
+partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave;
+et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient
+par la trahison de faux-frères.</p>
+
+<p>«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en
+massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai
+d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en
+massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les
+commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien
+n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la
+payaient bien.<a name="page_176" id="page_176"></a></p>
+
+<p>«J'étais donc depuis huit jours à bord de <i>la Couronne</i>, lorsqu'un matin
+on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais
+gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît,
+trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une
+fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le
+prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable,
+il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu
+parvenir à le rejoindre.</p>
+
+<p>«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon
+tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne
+voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma
+bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de <i>la Couronne</i>, un
+capitaine corsaire de mes amis,<a name="page_177" id="page_177"></a> gaillard solide, entreprenant....., <i>un
+homme</i> enfin.</p>
+
+<p>«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans
+nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au
+commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec
+Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)</p>
+
+<p>«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était
+sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos
+faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les
+choses étaient en bon train.</p>
+
+<p>«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il
+était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt
+d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le
+bonjour:&mdash;Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre<a name="page_178" id="page_178"></a>
+moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux
+vos confidents.</p>
+
+<p>«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.</p>
+
+<p>«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous
+deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la
+coque du navire, à bâbord près du <i>Black Hole</i>; c'est un nommé Jolivet
+qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il
+m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné
+bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.</p>
+
+<p>«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet,
+si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en
+trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc.,
+etc.</p>
+
+<p>«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais,
+pour vous consoler,<a name="page_179" id="page_179"></a> capitaine, buvons un verre de Madère à votre
+prochaine évasion.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il
+reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi
+se tuer pour cela, nous bûmes à la <i>prochaine</i>, et nous allâmes nous
+promener dans la batterie basse.</p>
+
+<p>«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot
+n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en
+chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher
+sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans
+son droit.</p>
+
+<p>«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie
+basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal
+partit au-dessus de notre tête,<a name="page_180" id="page_180"></a> dans la batterie de 18, et interrompit
+notre conversation qui n'était pas vive.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.</p>
+
+<p>«&mdash;Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut
+comme tous les jours.</p>
+
+<p>«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites
+cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des
+prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter...
+faites cesser aujourd'hui, Monsieur.</p>
+
+<p>«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce
+bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.</p>
+
+<p>«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où
+la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout
+autre que pour moi, se fit<a name="page_181" id="page_181"></a> entendre derrière la cloison qui formait la
+chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs
+paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait
+au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla
+plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette
+seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le c&oelig;ur que
+ça n'eût pas été pire.</p>
+
+<p>«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car
+aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela:
+punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser
+surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes
+compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté;
+et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer
+leur danse.<a name="page_182" id="page_182"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais
+moi-même leur en donner l'autorisation.</p>
+
+<p>«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla
+lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en
+bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie
+frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.</p>
+
+<p>«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il
+en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui
+dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par
+tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce
+pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin
+qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce
+temps-là un trou<a name="page_183" id="page_183"></a> dans la muraille du navire, qui formait un des côtés
+de sa cabane.</p>
+
+<p>«C'est que la trahison de <i>Jolivet</i> était convenue entre lui, moi et
+Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour
+détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le
+manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant
+cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu
+près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du
+N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.</p>
+
+<p>«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de
+Dubreuil; mon <i>faux trou</i> avait été vendu, la danse avait recommencé, et
+j'avais le désespoir sur le front et la <i>France dans le c&oelig;ur</i>...; car
+Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était
+tout-à-fait fini.<a name="page_184" id="page_184"></a></p>
+
+<p>«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise,
+lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le
+monde en haut.</p>
+
+<p>«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me
+demande sur la dunette.</p>
+
+<p>«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je
+vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les
+armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude,
+sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.</p>
+
+<p>«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui
+connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé
+sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.</p>
+
+<p>«Le manchot ordonna de battre un ban; et<a name="page_185" id="page_185"></a> quand les tambours eurent
+cessé de rouler, il dit en français:</p>
+
+<p>«<i>Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé.</i>
+A<small>RRIVÉ AUX BANCS DE VASE</small>, <i>il y est resté engagé</i>. <i>Or, voici ce qui lui
+est arrivé.</i> Puis, se tournant vers moi: <i>Capitaine</i>, me dit-il, <i>voyez
+donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?</i> Et en disant
+ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac.
+Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur
+verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute
+déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient
+vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...</p>
+
+<p>«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair
+que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu
+s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant
+des<a name="page_186" id="page_186"></a> jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les
+oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui
+l'attendait!...</p>
+
+<p>«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre
+l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur
+moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée
+qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à
+traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai
+toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit
+manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça
+produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, <i>Eh bien!
+capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?</i></p>
+
+<p>«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé
+(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):<a name="page_187" id="page_187"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Je reconnais parfaitement le <i>camarade</i>, Monsieur... C'est Dubreuil,
+un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais
+gueux qui battait sa mère.</p>
+
+<p>«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en
+poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les
+reptiles:</p>
+
+<p>«&mdash;Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante,
+capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui
+dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette
+jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.</p>
+
+<p>«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:</p>
+
+<p>«&mdash;Vous êtes gai, capitaine?</p>
+
+<p>«&mdash;Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi<a name="page_188" id="page_188"></a> croyez-moi, jetez cette
+charogne à la mer. Ne jouez plus à <i>croquemitaine</i> avec moi, et
+persuadez-vous bien de ceci: <i>c'est que le ciel du bon Dieu tomberait
+sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou</i>. Sur ce...
+bonsoir, Monsieur.</p>
+
+<p>«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me
+révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres
+chiens à tondre que de faire le <i>vis-à-vis</i> de M. Dubreuil.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces
+dames, dont la terreur était au comble.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce
+fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»</p>
+
+<p>Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage
+et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine<a name="page_189" id="page_189"></a> Tom
+révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution
+désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il
+était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais
+voir sous son enveloppe naïve et simple.</p>
+
+<p>Et le capitaine continua son récit.</p>
+
+<p>«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le <i>trou</i> de Tilmont
+étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.</p>
+
+<p>«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures
+du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les b&oelig;ufs. Le
+ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie
+fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une
+bénédiction.</p>
+
+<p>«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent
+leurs hamacs, les officiers<a name="page_190" id="page_190"></a> leurs chambres: dix minutes après, tous les
+feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus
+que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets.
+Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet
+s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction
+que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à
+s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.</p>
+
+<p>«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le
+guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui
+était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose
+qui fumait.&mdash;Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.</p>
+
+<p>«&mdash;Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.<a name="page_191" id="page_191"></a></p>
+
+<p>«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il
+vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite
+lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel
+sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou
+d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la
+chambre.&mdash;Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux,
+et me dit:</p>
+
+<p>&mdash;«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?&mdash;Je le
+vois, mais je m'<i>en f....</i> (pardon, mesdames).&mdash;Mais tu y laisseras ta
+peau.&mdash;Encore une fois, je m'en... <i>moque</i>. Crever là ou ailleurs, c'est
+tout un.&mdash;Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous
+bourlingue, Tom.</p>
+
+<p>«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie
+tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa<a name="page_192" id="page_192"></a> de nouveau
+la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute
+l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!...
+vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer.
+J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie
+à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je
+devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à
+son trou:&mdash;Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui
+dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je
+pars.</p>
+
+<p>«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit <i>foi de Tom</i>, c'était fini;
+aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: <i>adieu,
+va</i>.&mdash;Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot
+d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?</p>
+
+<p>&mdash;C'est du sucre, du rhum et du café fondus<a name="page_193" id="page_193"></a> et bouillis ensemble; il y
+en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.&mdash;Non,
+lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens
+d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....&mdash;Je
+te dis que tu vas me boire ça, Tom...&mdash;Non.&mdash;Ah!....&mdash;Et malgré tout, je
+bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa
+tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse
+avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le
+ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le <i>suif</i>?&mdash;Je l'ai, me dit-il;
+car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.</p>
+
+<p>«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux
+Tilmont, <i>nous me</i> frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six
+lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien
+simple<a name="page_194" id="page_194"></a> que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous
+nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous
+apercevoir du froid.</p>
+
+<p>«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un
+collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon
+chapeau ciré une petite carte de la <i>Manche</i>, que j'avais prise dans la
+géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une
+boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le
+cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je
+bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement
+complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.</p>
+
+<p>«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens
+mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées,<a name="page_195" id="page_195"></a> tout ce
+qu'il possédait alors.&mdash;Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta
+position.&mdash;Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté,
+voyons, pas de <i>palabres</i>.... et tes patins pour les bancs de vase, où
+sont-ils?&mdash;Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les
+prendre et me les mettre aux pieds.&mdash;Ah ça, est-ce bien tout?&mdash;C'est
+bien tout.&mdash;Alors, adieu, Tom; bon voyage.&mdash;Adieu, Tilmont.&mdash;Et il
+ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe.
+J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:&mdash;Remercie bien Jolivet pour
+moi. Et je me glissai par le trou.&mdash;Bien des choses chez toi, me dit
+encore Tilmont....</p>
+
+<p>«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une
+corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus<a name="page_196" id="page_196"></a>
+que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.</p>
+
+<p>«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du
+gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et
+l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je
+plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le
+ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient
+comme trois étoiles au milieu de la nuit.</p>
+
+<p>«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on
+n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de
+nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que
+l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.</p>
+
+<p>«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait
+fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait<a name="page_197" id="page_197"></a> de
+sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un
+bien vilain temps tout de même.</p>
+
+<p>«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du
+tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi,
+était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à
+mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert
+d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait
+à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce
+qui me gênait le plus.</p>
+
+<p>«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus
+un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait
+d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère:
+alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je
+ne pus m'empêcher<a name="page_198" id="page_198"></a> de crier <i>hourra</i>. Je fis à ce moment là,
+certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites.
+J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.</p>
+
+<p>«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau,
+lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et
+quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette
+éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me
+servir de direction pour passer les <i>bancs de vase</i>. Je m'aperçus alors
+que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.</p>
+
+<p>«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien
+bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer...
+C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces <i>bancs de vase</i>, que tout à coup
+le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux<a name="page_199" id="page_199"></a> mangés sur ces mêmes
+bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.</p>
+
+<p>«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure
+avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien,
+qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...</p>
+
+<p>«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes
+rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées,
+ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait
+plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au
+milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...</p>
+
+<p>«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir
+les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre
+l'eau, me toucher les bras et<a name="page_200" id="page_200"></a> le corps, la figure me poursuivait.
+C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous
+voudrez, mais je la voyais...</p>
+
+<p>«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir
+moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai
+avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une
+substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la
+vase...</p>
+
+<p>«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de
+sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me
+sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je
+voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me
+regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance,
+et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge:
+<i>Ah! mon Dieu!</i> On aurait dû m'entendre du<a name="page_201" id="page_201"></a> ponton, quoiqu'il y eût une
+lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car
+après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse
+pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée.
+Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis,
+pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de
+manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil
+était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu
+as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du c&oelig;ur au ventre,
+mordieu, et va de l'avant...</p>
+
+<p>«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours
+nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un
+endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je
+profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et<a name="page_202" id="page_202"></a> je glissai
+accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins
+étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui
+par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y
+enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau
+et à nager pour gagner les autres.</p>
+
+<p>«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu
+d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y
+penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie
+après mon départ du ponton.</p>
+
+<p>«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer
+à <i>sa toilette</i>: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que
+j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je
+trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai,<a name="page_203" id="page_203"></a> et un
+quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une
+goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné
+mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me
+dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le
+matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.</p>
+
+<p>«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de
+gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.</p>
+
+<p>«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me
+cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le
+silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous
+jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire,
+quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que
+je ne me<a name="page_204" id="page_204"></a> trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou
+trente lieues de Portsmouth tout au plus.</p>
+
+<p>«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des
+obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça
+monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à
+prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne
+m'allait plus.</p>
+
+<p>«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché
+toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur
+sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé,
+presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je
+m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à
+la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la
+côte.<a name="page_205" id="page_205"></a></p>
+
+<p>«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je
+n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la
+gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier
+son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme
+un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette
+maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je
+monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme
+avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe
+blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse
+là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou
+de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je
+reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me
+trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais<a name="page_206" id="page_206"></a> ma foi pas:
+aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près
+de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait
+avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres,
+et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en
+parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il
+ici?&mdash;Oui, Monsieur.&mdash;Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a
+donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à
+écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à
+une chaîne avec sa montre?&mdash;Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S.
+que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant
+avec ses grands beaux yeux étonnés.&mdash;Eh bien! madame, le capitaine
+Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?&mdash;Vous,
+monsieur!... Ah! quel beau jour<a name="page_207" id="page_207"></a> pour mon William, monsieur...
+Suivez-moi.</p>
+
+<p>«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement,
+comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position
+était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à
+la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et
+sa s&oelig;ur, excellente personne aussi.</p>
+
+<p>«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon,
+que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait
+toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow,
+qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien
+trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame
+Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de
+vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup<a name="page_208" id="page_208"></a>
+pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à
+sa place j'aurais fait tout de même.</p>
+
+<p>«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la
+Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très
+difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les
+gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui
+n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne
+volonté. C'était dur, à trente lieues de France.</p>
+
+<p>«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa
+femme et à sa belle-s&oelig;ur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos
+chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux.
+Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le
+temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et
+je n'y étais<a name="page_209" id="page_209"></a> pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du
+dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil
+était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant
+près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air:
+Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de
+plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un
+pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin,
+couché dans la maison de sa mère.&mdash;Eh bien! alors, me dit Dulow,
+capitaine, embrassez ces dames et partez.&mdash;Je ne compris pas tout de
+suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.</p>
+
+<p>«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière
+un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une
+misaine et une trinquette amarrée à une roche.&mdash;Excusez-moi, me dit<a name="page_210" id="page_210"></a>
+alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait
+que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette
+nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois:
+cette nuit vous pourrez passer sans crainte.</p>
+
+<p>«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien;
+j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.</p>
+
+<p>«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une
+longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et
+à Dulow, et je démarrai. J'étais libre...</p>
+
+<p>«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de
+petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une
+heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur
+laquelle j'avais<a name="page_211" id="page_211"></a> le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce
+petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du
+jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et
+de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la
+mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans
+deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.</p>
+
+<p>«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les
+flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et
+qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils
+m'aperçoivent dans mon bateau.&mdash;Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit
+l'un.&mdash;Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.&mdash;Ça se
+pourrait, dit un troisième.&mdash;Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu
+d'entendre: <i>si c'était</i>, entend: <i>c'est</i> le capitaine S... Il part
+comme un trait,<a name="page_212" id="page_212"></a> et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un
+sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un
+canot!</p>
+
+<p>«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel
+horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon
+frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une
+portée de canon du port.</p>
+
+<p>«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux
+pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me
+convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient
+des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me
+faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la
+jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait
+tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.<a name="page_213" id="page_213"></a></p>
+
+<p>«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot,
+en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par
+un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me
+demande mon <i>passeport</i>!</p>
+
+<p>«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander
+mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa
+ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au
+capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons
+d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui
+venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds
+au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de
+l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le
+port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé
+par<a name="page_214" id="page_214"></a> ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces
+diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser
+sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient
+d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta
+le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit
+enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre;
+mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce
+misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses
+deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette
+narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine,
+l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se<a name="page_215" id="page_215"></a> modifiait, qui se pliait
+si bien à toutes les exigences de ce récit animé.</p>
+
+<p>Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela
+maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à
+moi qui l'ai vu!</p>
+
+<p>Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange
+bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et
+intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant
+vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et
+puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir
+assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie
+de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame
+qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par c&oelig;ur. Ce qui m'avait
+encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des<a name="page_216" id="page_216"></a> marins
+les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie
+et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et
+cela sans se dire <i>merci, frère!</i> car ils ne se disent pas merci entre
+eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de
+mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir,
+vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à
+une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être
+cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela
+qu'elle vous aura dit <i>merci</i>, c'est comme cela qu'une autre fois vous
+direz <i>merci</i> à d'autres.<a name="page_217" id="page_217"></a></p>
+
+<h2><a name="DAJA" id="DAJA"></a>DAJA.<a name="page_218" id="page_218"></a></h2>
+
+<div class="blockquot"><p>Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que
+comme on doit aimer ce qui est sujet à périr!</p>
+
+<p class="indd">
+<i>Confessions de Saint-Augustin</i>, L<small>IV. IV</small>, ch. <small>VII</small>.<br />
+</p>
+</div>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-c" id="CHAPITRE_PREMIER-c"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<p>...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à
+Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis
+d'enfance.</p>
+
+<p>C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de
+distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands
+yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied
+charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de
+l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour<a name="page_220" id="page_220"></a> mettre
+quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les
+ennuis de la <i>passion</i>...</p>
+
+<p>Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda
+sa voiture et dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je
+crois...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.</p>
+
+<p>&mdash;Et que ferez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai
+peut-être un moment...</p>
+
+<p>Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me
+dit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour
+neuf ou dix heures...</p>
+
+<p>&mdash;Je m'inclinai...<a name="page_221" id="page_221"></a></p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui
+tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je
+ne puis remettre.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se
+tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux
+heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.</p>
+
+<p>Et il sortit.</p>
+
+<p>Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ
+définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse
+près de Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un
+soupir.</p>
+
+<p>Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si
+peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que<a name="page_222" id="page_222"></a> n'y
+comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:</p>
+
+<p>&mdash;Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me
+tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et
+piqué.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,&mdash;je conçois.&mdash;Ecoutez,
+ma chère;&mdash;nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire
+ce qui vous contrarie.&mdash;Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous
+avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou
+que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir <i>faute
+et remords</i>. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction,
+si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus
+naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment
+où ce cher Octave vous<a name="page_223" id="page_223"></a> quittait pour son notaire, que je n'ai pu
+réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche
+d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et
+vous m'en voulez... Est-ce cela?</p>
+
+<p>Jenny sourit presque...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de
+franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais
+thême... que le <i>sacrifice</i>.&mdash;Entre nous et dans une liaison comme la
+nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins,
+d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire,
+vous appelez cela vous <i>sacrifier</i>! A la bonne heure... c'est une
+conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier
+du bonheur que nous vous donnons...</p>
+
+<p>&mdash;A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?<a name="page_224" id="page_224"></a></p>
+
+<p>&mdash;Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne
+s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre,
+la réputation demeure intacte.</p>
+
+<p>&mdash;J'admets cela... et nos principes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...</p>
+
+<p>&mdash;Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me
+compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...</p>
+
+<p>Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de
+ce que vous appelez vos principes,&mdash;quand je vois un aussi mince mérite
+que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins
+je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une
+constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais<a name="page_225" id="page_225"></a>
+vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de
+toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les
+hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos
+arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je
+vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons
+trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre
+langue!.....</p>
+
+<p>&mdash;Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la
+réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de
+la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une
+coquetterie de votre<a name="page_226" id="page_226"></a> part... parce que vous savez que rien ne me séduit
+et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon
+amour pour vous n'est-il...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'un paradoxe.</p>
+
+<p>&mdash;Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez
+donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons
+fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un
+en a fait, c'est plutôt moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort amusant!... et comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous
+n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même
+position qu'une jeune personne à <i>établir</i> qui a un amant...</p>
+
+<p>&mdash;Fou que vous êtes!</p>
+
+<p>&mdash;Le fait est si vrai que si je mourais demain,<a name="page_227" id="page_227"></a> j'aurais sur mon
+cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et,
+mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de
+seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...</p>
+
+<p>&mdash;Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à
+son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement,&mdash;fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France
+surtout... grâces à nos m&oelig;urs et à notre divine corruption, qui,
+jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Et ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se
+peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...<a name="page_228" id="page_228"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais oui..., peut-être...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!</p>
+
+<p>&mdash;Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux
+dire que cela vous ennuierait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous
+entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si
+rarement...&mdash;Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi
+cela..., je le veux!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.&mdash;<a name="page_229" id="page_229"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-c" id="CHAPITRE_II-c"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<p>«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral ***
+m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet
+horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes
+instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de
+cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient
+mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé
+Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont
+tous comme ça.<a name="page_230" id="page_230"></a></p>
+
+<p>«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos,
+qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il
+devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement
+imprévu venait bouleverser ses arrangements.</p>
+
+<p>«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de
+déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère
+et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.</p>
+
+<p>«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la
+chaudrerie de ce village, il me dit:&mdash;Enfin nous voilà tranquilles
+jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter
+(c'était son mot).</p>
+
+<p>«&mdash;Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de
+souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous
+le permettent.<a name="page_231" id="page_231"></a></p>
+
+<p>«&mdash;A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir
+sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en
+attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me
+préparera à bien dormir.</p>
+
+<p>«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait,
+et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.</p>
+
+<p>«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est
+un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où
+l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des
+aliments pour les pauvres.</p>
+
+<p>«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou
+danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.</p>
+
+<p>«Après que ces bayadères, selon le v&oelig;u de leur religion, qui prescrit
+deux ablutions par<a name="page_232" id="page_232"></a> jour, eurent été se baigner dans l'étang, la
+conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un
+bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser
+devant moi.</p>
+
+<p>«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement
+qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou
+plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et
+veillerait toute la nuit.</p>
+
+<p>«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir
+danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon
+camarade.</p>
+
+<p>«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants
+témoignèrent leur joie par les exclamations de <i>nela doré!</i> <i>maaradjha!</i>
+ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.<a name="page_233" id="page_233"></a></p>
+
+<p>«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet
+usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller
+abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on
+joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin
+dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach....
+J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...</p>
+
+<p>Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce
+pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure
+éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager
+quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.</p>
+
+<p>«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...&mdash;Eh bien!
+me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable,
+avec vous on ne peut compter sur<a name="page_234" id="page_234"></a> rien... Encore une fois... nous ne
+soupons donc plus?</p>
+
+<p>«&mdash;Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au
+bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller
+prévenir les bayadères.</p>
+
+<p>«&mdash;Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le
+souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est
+le contraire...</p>
+
+<p>«&mdash;C'était une surprise, mon cher Duclos.....</p>
+
+<p>«&mdash;Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au
+monde, c'est une surprise...</p>
+
+<p>«&mdash;Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une
+couronne et des pétards, monsieur Duclos?...</p>
+
+<p>«&mdash;Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne
+ensemble quinze<a name="page_235" id="page_235"></a> jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les
+pétards.</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous
+faisait pas de surprise...</p>
+
+<p>«&mdash;Je vous remercie bien, Monsieur.&mdash;Quand je m'attends à boire du
+punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,&mdash;ou si
+je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,&mdash;me répondit-il d'un
+air piqué.</p>
+
+<p>«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si
+loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18...,
+ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec
+une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident
+inattendu jeta dans sa journée.</p>
+
+<p>«La danse commença,&mdash;elles étaient sept bayadères. La musique résonna,
+et fit retentir<a name="page_236" id="page_236"></a> la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des
+caresas, des matatans et autres instruments du pays.</p>
+
+<p>«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était
+si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites
+plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur
+le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or
+et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes
+d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture
+d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs
+poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si
+particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos
+brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans
+une pauvre chaudrerie du Carnate.</p>
+
+<p>«Quand le bal eut duré environ une heure,<a name="page_237" id="page_237"></a> je leur fis signe de cesser,
+au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini
+par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu
+depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes
+conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des
+pensées malhonnêtes.</p>
+
+<p>«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces
+bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les
+surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...</p>
+
+<p>«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un
+Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour
+m'être agréable.&mdash;Je leur indiquai la <i>Kamie</i>, que j'aimais beaucoup et
+que j'avais déjà entendue à Surate.</p>
+
+<p>Elles me chantèrent donc les aventures de<a name="page_238" id="page_238"></a> la princesse Bedd'hia, épopée
+maratte pleine de grâce et de fraîcheur.</p>
+
+<p>«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent
+commencer un autre <i>giez</i> ou poëme; mais je les remerciai, et après que,
+selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un
+plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,&mdash;tous les
+spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la
+chaudrerie.</p>
+
+<p>«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi
+je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis,
+respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si
+nourrie et si parfumée...</p>
+
+<p>«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon
+palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...</p>
+
+<p>«Une voix de femme me répondit:<a name="page_239" id="page_239"></a></p>
+
+<p>«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec
+mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de
+mongaries,&mdash;Daja.&mdash;Son c&oelig;ur s'est ouvert en votre faveur comme le
+sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!</p>
+
+<p>«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au
+pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.</p>
+
+<p>«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset
+jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le
+lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances
+m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,&mdash;mais alors elles
+ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête
+intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami
+Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.<a name="page_240" id="page_240"></a></p>
+
+<p>«<i>Tembrane meharsa!</i> Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui
+me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à
+faire à Duclos. Elle s'en alla.</p>
+
+<p>«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous
+nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé
+de moi.</p>
+
+<p>Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune...,
+elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint
+un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère
+et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et
+disparut.</p>
+
+<p>«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de
+mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je
+vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle
+s'essuyait les<a name="page_241" id="page_241"></a> yeux, et deux de ses compagnes semblaient la
+consoler...»</p>
+
+<p>&mdash;Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.</p>
+
+<p><a name="page_242" id="page_242"></a></p>
+
+<p><a name="page_243" id="page_243"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-c" id="CHAPITRE_III-c"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<p>«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant
+du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi
+le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était
+après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier
+venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du
+punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises
+à Duclos, ou fumer<a name="page_244" id="page_244"></a> de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la
+pensée qui m'obsédait.»</p>
+
+<p>&mdash;Et c'était une fille? me demanda Jenny.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir,
+le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs
+allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.</p>
+
+<p>«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait
+amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle
+chaudrerie où nous venions d'arriver.</p>
+
+<p>«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma
+visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac,
+qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien
+arrangé, frais et tranquille:</p>
+
+<p>«&mdash;Avouez, me dit le brave homme, que<a name="page_245" id="page_245"></a> je vais passer une fameuse nuit
+dans ce bon petit coin-là!»</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier
+Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté:
+j'eus ce courage, cet admirable courage.</p>
+
+<p>«&mdash;Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à
+l'instant... nous retournons sur nos pas...</p>
+
+<p>«&mdash;Farceur de commandant!&mdash;me dit Duclos en sautant d'un bond dans son
+hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit,
+arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin
+de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...</p>
+
+<p>«&mdash;Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous
+partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi
+prévenir les vôtres.<a name="page_246" id="page_246"></a></p>
+
+<p>«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible
+cauchemar...&mdash;Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se
+lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il
+n'était pas le jouet d'une illusion...</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du
+courage...</p>
+
+<p>«&mdash;Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai <i>fichtre</i> pas! dit
+tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré,
+et me regardant d'un air hagard.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais
+votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais monsieur, pourquoi retourner?</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez
+m'obéir aveuglément...</p>
+
+<p>«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac,
+monta dans<a name="page_247" id="page_247"></a> son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de
+colère.</p>
+
+<p>«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda
+m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas
+d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait;
+aussi marchâmes-nous toute la nuit.»</p>
+
+<p>&mdash;Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.</p>
+
+<p>«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses,
+je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.</p>
+
+<p>«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:</p>
+
+<p>«&mdash;Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et
+vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur
+le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre<a name="page_248" id="page_248"></a>
+et votre niveau,&mdash;et relevez un plan exact de toute la partie du pays
+qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est
+le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au
+dernier point.</p>
+
+<p>«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,&mdash;que je
+ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;&mdash;et l'excellent Duclos
+se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en
+faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait
+de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.</p>
+
+<p>«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par
+une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné
+dans lequel se baignait beaucoup de<a name="page_249" id="page_249"></a> monde, et entre autres, tout à
+l'extrémité, une petite troupe de femmes.</p>
+
+<p>«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde
+avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset
+jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que
+sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.</p>
+
+<p>«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle
+s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute
+honteuse.</p>
+
+<p>&mdash;«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu
+venir avec moi?</p>
+
+<p>«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.</p>
+
+<p>«&mdash;Veux-tu Daja?</p>
+
+<p>«&mdash;Avec vous?...</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, Daja, venir avec moi à Madras...</p>
+
+<p>«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous<a name="page_250" id="page_250"></a> ses membres et n'ayant pas
+sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit
+ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y
+consentait.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.</p>
+
+<p>«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis
+pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une
+haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il
+ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil
+ardent.</p>
+
+<p>«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me
+montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me
+dit:&mdash;Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à
+boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur
+Duclos? Eh bien! non, au<a name="page_251" id="page_251"></a> lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer
+la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce
+quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...</p>
+
+<p>«&mdash;Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma
+son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le
+faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à
+mon compagnon.»</p>
+
+<p>&mdash;Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que
+c'est vous.</p>
+
+<p>&mdash;Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.</p>
+
+<p>Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie
+singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle
+ne s'y était engagée que depuis environ six<a name="page_252" id="page_252"></a> mois; jusque-là elle avait
+vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui
+ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour
+vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit,
+son c&oelig;ur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout
+naïvement.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...</p>
+
+<p>&mdash;Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai,
+au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.<a name="page_253" id="page_253"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-c" id="CHAPITRE_IV-c"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p>«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je
+rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche,
+et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.</p>
+
+<p>«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours.
+J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui
+s'étendait sur un étang dont l'eau était<a name="page_254" id="page_254"></a> limpide, transparente comme du
+cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»</p>
+
+<p>&mdash;Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me
+dit Jenny avec un sourire sarcastique.</p>
+
+<p>«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas
+une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des
+espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays,
+sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau
+poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains,
+d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était
+pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus
+étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons
+n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller
+avec Daja<a name="page_255" id="page_255"></a> au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette
+onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon
+Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en
+perles sur cette peau brune et veloutée!...»</p>
+
+<p>Jenny fit un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir.
+Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja
+danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un
+<i>khyourou</i>, un <i>giet</i>, en accompagnant sa belle voix sonore du péha,
+espèce de guitare à trois cordes.</p>
+
+<p>«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait
+de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres;
+conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la
+satisfaire.</p>
+
+<p>«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait<a name="page_256" id="page_256"></a> des énigmes et employait
+enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me
+faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec
+une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions
+joyeusement ce frugal repas.»</p>
+
+<p>&mdash;Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de
+Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré
+Gessner.</p>
+
+<p>&mdash;Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des
+idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour
+elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou
+malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa
+part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime
+tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.</p>
+
+<p>«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et<a name="page_257" id="page_257"></a> comme les cercles de Madras
+m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien,
+n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me
+parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours
+malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux
+corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon
+existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un
+moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.</p>
+
+<p>&mdash;Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la
+misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de
+souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV,
+<i>difficile à amuser</i>, ainsi que disait madame de Maintenon.</p>
+
+<p>C'est un malheur..., mais c'est comme cela<a name="page_258" id="page_258"></a> c'est à prendre ou à
+laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener
+à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par
+des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de
+ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi,
+Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous
+arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron,
+et six rameurs.</p>
+
+<p>«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.</p>
+
+<p>«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de
+chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces
+de ses &oelig;uvres mortes hors de l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé
+ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner<a name="page_259" id="page_259"></a> à terre ou
+je te casse la figure avec cette rame.</p>
+
+<p>&mdash;«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid&mdash;Mais, quoique
+Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des
+brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La
+damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il
+me fut impossible de la man&oelig;uvrer. Un second brisant nous emplit
+tout-à-fait.</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas une minute à perdre.&mdash;Daja, suis-moi, dis-je à
+l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort,
+car elle nageait comme une dorade.</p>
+
+<p>«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur
+la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied,
+je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la
+chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se
+précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer<a name="page_260" id="page_260"></a> sur elle si j'étais
+fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours,
+et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau;
+car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.</p>
+
+<p>«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre
+mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.</p>
+
+<p>«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en
+plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à
+une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue
+jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y
+avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout
+ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de
+l'eau, et de crier;</p>
+
+<p>&mdash;Daja, au secours!...<a name="page_261" id="page_261"></a></p>
+
+<p>«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de
+mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec
+ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais
+dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec
+violence, et avançait quelque peu en criant au secours.&mdash;Lorsque tout à
+coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous
+fait couler à fond Daja et moi.»</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec
+sang-froid.&mdash;Heureusement, lui dis-je...</p>
+
+<p>«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant
+à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis
+cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin,
+toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je<a name="page_262" id="page_262"></a>
+revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.</p>
+
+<p>«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.&mdash;Ah! cordieu! me dit-il
+en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment
+êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...</p>
+
+<p>&mdash;«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos
+souvenirs... Et Daja?</p>
+
+<p>&mdash;«Qui ça, Daja?... un chien.</p>
+
+<p>«Je réprimai un mouvement d'impatience.&mdash;Savez-vous où est Fritz, mon
+valet de chambre, monsieur Duclos?...</p>
+
+<p>&mdash;«Il est sorti, et va revenir dans une heure.</p>
+
+<p>&mdash;«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...</p>
+
+<p>&mdash;«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus
+comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de<a name="page_263" id="page_263"></a> çà, de là,
+et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me
+réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous
+rappelez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces
+souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me
+trouvais sur le sort de Daja.</p>
+
+<p>&mdash;«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons
+de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers
+de la division entretenait une fille du pays... Très
+bien.&mdash;C'est-à-dire, je dis très bien,&mdash;ce n'est pas dire qu'il
+l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;&mdash;c'est une réflexion que
+je fais... Très bien.&mdash;Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il
+n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent:
+il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes
+et<a name="page_264" id="page_264"></a> pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la
+farce qu'on lui a faite? Devinez!</p>
+
+<p>&mdash;«Dites... dites donc...&mdash;Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car
+je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le c&oelig;ur.&mdash;Duclos
+continua...</p>
+
+<p>«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille...
+L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade.....
+Qu'est-ce qu'on va faire?&mdash;On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon
+c&oelig;ur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre
+pays, la belle aux yeux doux...</p>
+
+<p>«&mdash;On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me
+jetant à demi hors de mon lit...</p>
+
+<p>«&mdash;Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est
+du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait<a name="page_265" id="page_265"></a> cela?
+peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui
+était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme
+Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas
+tout.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment, ce n'est pas tout!...&mdash;Et je croyais rêver, Jenny, en
+parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...</p>
+
+<p>«&mdash;Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez
+jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là...,
+voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni
+deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle
+croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de
+nous brûler comme eux après le <i>de profundis</i> qu'est-ce que fait donc
+mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de
+l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant<a name="page_266" id="page_266"></a> de
+leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la
+chose devenait rare.</p>
+
+<p>«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux
+tremblement me saisit,&mdash;une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le
+temps de crier Daja, et je m'évanouis.»</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé
+Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur
+son joli visage.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était
+brûlée, vous croyant mort?</p>
+
+<p>&mdash;C'était elle, Jenny...</p>
+
+<p>&mdash;J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas...
+Cette fille était folle...</p>
+
+<p>&mdash;Folle à lier! répondis-je...<a name="page_267" id="page_267"></a></p>
+
+<p>A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle
+voulait sa toilette.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, lui répondit-elle.</p>
+
+<p>En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait
+un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie;
+elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que
+lui donnait son émotion... C'était si naturel!...</p>
+
+<p>&mdash;Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car
+je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez
+madame d'Arville?</p>
+
+<p>&mdash;A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.</p>
+
+<p>Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie
+est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste,<a name="page_268" id="page_268"></a>
+pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance
+et de grâce.</p>
+
+<p>Une idée me vint...</p>
+
+<p>&mdash;Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et
+finissant d'agrafer un bracelet.</p>
+
+<p>&mdash;Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux
+brillants..., ces joues rosées...</p>
+
+<p>&mdash;A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser...
+N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré
+vous?...</p>
+
+<p>Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny,
+que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle,
+éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...;
+je serais si<a name="page_269" id="page_269"></a> heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny.....,
+le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?...
+Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à
+quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la
+bonne heure...</p>
+
+<p>&mdash;Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:</p>
+
+<p>&mdash;Julie..., ma voiture.</p>
+
+<p>Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.</p>
+
+<p>&mdash;Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on
+m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette...</p>
+
+<p>&mdash;Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à
+ce point d'insouciance<a name="page_270" id="page_270"></a> qui fait que je me contente d'une seule
+conviction.</p>
+
+<p>&mdash;Et laquelle?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or,
+avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses
+maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny
+nonchalamment.</p>
+
+<p>&mdash;Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps;
+car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le
+pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du
+voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier...
+Lisez.</p>
+
+<p>Jenny prit brusquement la lettre et lut:</p>
+
+<p>«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska
+seront prêts<a name="page_271" id="page_271"></a> demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme,
+etc.»</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards...,
+sans mesure...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et
+puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.</p>
+
+<p>&mdash;A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez,
+vous avez le beau jeu...</p>
+
+<p>&mdash;Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela.</p>
+
+<p>Et lui baisant la main, je sortis. . .</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington
+qui me la demanda.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p><a name="page_272" id="page_272"></a></p>
+
+<p><a name="page_273" id="page_273"></a></p>
+
+<h2><a name="UNE_FEMME_HEUREUSE" id="UNE_FEMME_HEUREUSE"></a>UNE FEMME HEUREUSE.</h2>
+
+<p><a name="page_274" id="page_274"></a></p>
+
+<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-d" id="CHAPITRE_PREMIER-d"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br />
+<small>MONSIEUR DE NOIRVILLE.</small></h2>
+
+<p>Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute
+neuve dans la Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une
+profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle
+fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées,
+que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime,
+mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un
+portrait,<a name="page_276" id="page_276"></a> pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent
+tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette
+maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait
+vide, triste et déserte.</p>
+
+<p>Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais
+de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux,
+sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet
+ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est
+tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être
+extrêmement ridicules.</p>
+
+<p>Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe
+de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de
+son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet
+étourdissant quartier.<a name="page_277" id="page_277"></a></p>
+
+<p>Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que <i>sur la rue</i>; car c'était
+un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les
+passants.</p>
+
+<p>Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux
+et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de
+Noirville.</p>
+
+<p>M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en
+couleur, et atteignant à peine sa trentième année.</p>
+
+<p>Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet;
+mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les
+humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet
+l'avait changé pour celui d'une de ses terres, <i>Noirville</i>, qu'il
+choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées
+son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier,<a name="page_278" id="page_278"></a> puis
+démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.</p>
+
+<p>Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une
+brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un
+collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix
+sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils
+chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent
+d'intérêt.</p>
+
+<p>De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui
+s'appelle un <i>cancre</i> en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et
+lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie
+sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors
+M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de
+cinquante mille écus de rente.</p>
+
+<p>Le tuteur du jeune héritier était un ami de<a name="page_279" id="page_279"></a> son père, un homme qui,
+s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon
+fort bonne, au moins fort nombreuse.</p>
+
+<p>Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le
+dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit
+comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de
+cinquante mille écus de rente.</p>
+
+<p>Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa
+fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi
+nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.</p>
+
+<p>Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez
+grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son
+père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta
+tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses,<a name="page_280" id="page_280"></a> et,
+chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti
+d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement
+d'ailleurs avec le reste.</p>
+
+<p>En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un
+cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier
+de son département.</p>
+
+<p>Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la
+fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit
+naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant
+pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque
+distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc,
+sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre
+délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance
+et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait<a name="page_281" id="page_281"></a> de bonheurs que
+ceux qu'on paie avec l'or.</p>
+
+<p>Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait
+enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un
+banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.</p>
+
+<p>Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de
+façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses
+amis disaient qu'il était <i>très bon enfant</i>; sa position de fortune lui
+donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se
+trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant
+de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.</p>
+
+<p>Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de
+Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder<a name="page_282" id="page_282"></a> les
+passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible
+mélancolie était sur le point de l'accabler.</p>
+
+<p>En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour
+le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans
+une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la
+fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le
+volait.</p>
+
+<p>En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la
+fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier
+désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois
+marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de
+Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma
+maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il
+est probable que<a name="page_283" id="page_283"></a> je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je
+m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout
+seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il
+faut que je me marie le plus tôt possible.»</p>
+
+<p>Et le lendemain son notaire lui disait:&mdash;Puisque vous êtes assez galant
+homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre
+affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et
+élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui
+sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle
+union.</p>
+
+<p>Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une
+danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà
+que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve,
+dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a
+jamais pensé.</p>
+
+<p><a name="page_284" id="page_284"></a></p>
+
+<p><a name="page_285" id="page_285"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_II-d" id="CHAPITRE_II-d"></a>CHAPITRE II.<br /><br />
+<small>MADEMOISELLE D'ELMONT.</small></h2>
+
+<p>Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont,
+ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque
+tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une
+fraction bien minime de ce qu'il possédait.</p>
+
+<p>Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et
+tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une
+portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il<a name="page_286" id="page_286"></a>
+avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste,
+et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une
+pension fort médiocre.</p>
+
+<p>La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari,
+et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont,
+excellent homme, colonel en retraite, qui s'était <i>rallié</i> à l'empereur,
+avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de
+rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à
+lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement,
+lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce.</p>
+
+<p>Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces
+physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont
+l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent
+dans la figure<a name="page_287" id="page_287"></a> d'une femme autre chose qu'une régularité froide et
+symétrique.</p>
+
+<p>Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit
+d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus
+choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus
+recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la
+fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues
+aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle
+d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on
+l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de
+rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût
+douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu
+desquelles elle aimait à s'isoler.</p>
+
+<p>Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la
+rêverie et<a name="page_288" id="page_288"></a> la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent
+plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir;
+enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour
+tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait
+jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe
+plein de goût, tout le matériel de l'existence.</p>
+
+<p>Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la
+mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf,
+avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et
+des chefs-d'&oelig;uvre de toutes les littératures.</p>
+
+<p>Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique
+langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à
+l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait
+ainsi son<a name="page_289" id="page_289"></a> existence en contemplant les visions splendides de ce monde
+intellectuel qu'elle évoquait.</p>
+
+<p>Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle
+était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et
+sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa
+mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile
+demandait des consolations et l'oubli du présent.</p>
+
+<p>Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son
+oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.</p>
+
+<p>Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans
+le parloir qui précédait sa chambre à coucher.</p>
+
+<p>Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte
+religieux.</p>
+
+<p>Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté<a name="page_290" id="page_290"></a> son ambassade, se voyant
+presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or,
+par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien
+hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution,
+voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.</p>
+
+<p>Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de
+son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille:
+c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le
+vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg
+Saint-Germain.</p>
+
+<p>Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie
+d'assurance.</p>
+
+<p>Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers,
+et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir
+raconter à sa famille son enfance<a name="page_291" id="page_291"></a> et sa jeunesse dans les mêmes lieux
+où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.</p>
+
+<p>Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant,
+et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour
+jouir des derniers rayons du soleil.</p>
+
+<p>Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations
+de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins
+muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait
+ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à
+des mains étrangères.</p>
+
+<p>On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle
+habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle
+se garda de changer rien à ses dispositions.<a name="page_292" id="page_292"></a></p>
+
+<p>Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait
+d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de
+<i>Boulle</i>, en faisaient les principaux ornements.</p>
+
+<p>Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de
+famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on
+voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait
+rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés
+comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de
+l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une
+magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les
+pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son
+intimité.</p>
+
+<p>Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient<a name="page_293" id="page_293"></a> les fenêtres
+ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias,
+ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un
+beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table
+de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste,
+rappelait un ami, une impression ou un souvenir.</p>
+
+<p>Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un
+antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant
+l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se
+mouiller de larmes.</p>
+
+<p>Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser
+à la demande qui la menaçait.</p>
+
+<p>Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front
+appuyé sur sa main<a name="page_294" id="page_294"></a> blanche et effilée, que les longues boucles de ses
+cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe
+blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier
+de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure.</p>
+
+<p>Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait
+conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et
+demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son
+frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle.</p>
+
+<p>Cécile répondit que oui.</p>
+
+<p>La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle
+d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda
+Cécile.<a name="page_295" id="page_295"></a></p>
+
+<p>Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.</p>
+
+<p>Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées
+le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les
+renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire,
+partout ils furent des plus satisfaisants.</p>
+
+<p>En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort
+honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa
+fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant
+toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait
+eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon
+distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer,
+aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle <i>un
+excellent parti</i>.<a name="page_296" id="page_296"></a></p>
+
+<p>J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député
+dans un département où il possédait d'immenses propriétés.</p>
+
+<p>Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui,
+avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas
+le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune,
+immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce,
+éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure.</p>
+
+<p>Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui
+dit brusquement:</p>
+
+<p>&mdash;«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément
+riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande
+en mariage. J'ai pris<a name="page_297" id="page_297"></a> les renseignements, ils sont parfaits; seulement
+son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps
+où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce
+garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand
+propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie
+soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus
+décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon
+enfant?...»</p>
+
+<p>Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à
+vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus
+possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de
+pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son
+oncle qu'elle ne voulait pas se marier.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est fort bien, mon enfant, dit le<a name="page_298" id="page_298"></a> colonel; c'est fort bien quant à
+présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que
+j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur
+votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous
+pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...»</p>
+
+<p>A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de
+Noirville.</p>
+
+<p>Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis.</p>
+
+<p>Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et
+après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense
+intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut
+terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux
+mourir que d'épouser jamais M. de Noirville.<a name="page_299" id="page_299"></a></p>
+
+<p>Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile
+persista plus que jamais dans ses refus.</p>
+
+<p>En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en
+colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra
+visiblement.</p>
+
+<p>Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et
+extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de
+c&oelig;ur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un
+vice, et je me rends,&mdash;disait le colonel désespéré.&mdash;Est-ce son origine?</p>
+
+<p>&mdash;Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes,
+disait Cécile.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher?<a name="page_300" id="page_300"></a></p>
+
+<p>&mdash;Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...</p>
+
+<p>Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui
+eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à
+M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire
+qu'il ne l'était.</p>
+
+<p>Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui
+l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et
+de l'intelligence de son oncle.</p>
+
+<p>Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque,
+si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine
+qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette
+douleur si profonde: elle se sacrifia.</p>
+
+<p>Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit<a name="page_301" id="page_301"></a> beaucoup rire le bon colonel,
+qui s'écriait en se frottant les mains:&mdash;«Se sacrifier à deux cent mille
+livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle
+voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme
+ceux-là...»</p>
+
+<p><a name="page_302" id="page_302"></a></p>
+
+<p><a name="page_303" id="page_303"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_III-d" id="CHAPITRE_III-d"></a>CHAPITRE III.<br /><br />
+<small>MARIAGE.</small></h2>
+
+<p>M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les
+passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un
+mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je
+chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car <i>mamzelle</i>
+d'Elmont n'est pas une<a name="page_304" id="page_304"></a> beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée
+qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie
+éducation, et être assez <i>bonne enfant</i>: seulement je ne lui crois pas
+beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux
+cela qu'une femme qui <i>jabotte</i> comme une <i>pie borgne</i>. Il y aurait bien
+encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.</p>
+
+<p>&mdash;Mais bah! reprit son client,&mdash;sa première couche l'engraissera, comme
+on dit.</p>
+
+<p>Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne
+prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier,
+j'épouse la fille d'un marquis.</p>
+
+<p class="cb">. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .
+. . . . .</p>
+
+<p>Les noces se firent et furent splendides,<a name="page_305" id="page_305"></a> mais d'une splendeur
+horriblement bourgeoise.</p>
+
+<p>La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus.</p>
+
+<p>Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par
+conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les
+yeux bien rouges en allant à l'autel.</p>
+
+<p>Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait
+quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se
+rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M.
+de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres.</p>
+
+<p>Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure
+avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils
+dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir?</p>
+
+<p>En revenant de l'église, M. de Noirville fit<a name="page_306" id="page_306"></a> voir à sa femme tout son
+gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans <i>son boudoir</i>, comme il
+disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de
+pierreries.</p>
+
+<p>M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment
+satisfait, dit à Cécile:</p>
+
+<p>&mdash;J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était
+chez toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée
+de ce tutoiement si subit.</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est bien clair, je <i>te</i> dis que j'ai remplacé cette vieille
+machine à écrire que <i>tu</i> avais envoyée ici.</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui
+m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte
+indéfinissable.</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est<a name="page_307" id="page_307"></a> mon valet de chambre qui
+profite de tous ces vieux rogatons.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.</p>
+
+<p>&mdash;Console-<i>toi</i>, <i>tu</i> n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant,
+il ouvrit le nécessaire.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là 20,000 fr., ce sont <i>tes</i> épingles, <i>tu</i> vois que je fais
+bien les choses, chère amie.</p>
+
+<p>&mdash;Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi
+à tout prix le nécessaire de ma mère.</p>
+
+<p>M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout
+au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait
+déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.</p>
+
+<p>Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque
+idée, on comprendra<a name="page_308" id="page_308"></a> s'il est au monde une position plus horrible que le
+fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son
+mari, dans son immense hôtel.</p>
+
+<p>Et pourtant, aux yeux du monde <i>raisonnable</i>, que lui manquait-il pour
+être heureuse?<a name="page_309" id="page_309"></a></p>
+
+<h2><a name="CHAPITRE_IV-d" id="CHAPITRE_IV-d"></a>CHAPITRE IV.</h2>
+
+<p class="r">
+Noirville, le 13 avril 18...<br />
+</p>
+
+<p class="c"><small>LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT</small>.</p>
+
+<p>«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur
+l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles
+de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être
+avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne
+m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la
+pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par<a name="page_310" id="page_310"></a> conséquent moi aussi;
+j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour
+ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le <i>conjungo</i>, comme
+on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux
+médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma
+femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit
+rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque
+chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'&oelig;il, ce qui
+n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse:
+aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de
+la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi,
+j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour
+deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a
+perdu ce vieil oncle qu'elle avait;<a name="page_311" id="page_311"></a> entre nous, je n'en suis pas fâché,
+car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce
+était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque
+chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse?
+Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle
+terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille
+comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour
+son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien
+ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être
+volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne
+m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe;
+je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi
+qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais
+bien, jamais tenu à<a name="page_312" id="page_312"></a> être un céladon, et encore bien moins depuis que je
+suis marié.</p>
+
+<p>«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...&mdash;Ah! tiens, de
+l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, <i>d'être marié</i>!
+entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma
+femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle
+fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu
+l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite,
+dès le premier jour de mes noces.</p>
+
+<p>«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle
+avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la
+voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi
+ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va<a name="page_313" id="page_313"></a> presque jamais:
+entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru
+gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut
+bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas <i>très forte</i>,
+comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de
+l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?</p>
+
+<p>«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi
+qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la
+fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma
+femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une
+poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah!
+que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne,
+était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par<a name="page_314" id="page_314"></a>
+farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa
+campagne.</p>
+
+<p>«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait
+être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on
+allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque
+bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est
+triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et
+on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit.
+Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme?
+N'est-ce pas, Dumont?</p>
+
+<p>«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce
+défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de
+change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y
+méprendre, et lit si<a name="page_315" id="page_315"></a> drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui
+vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé
+si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses,
+des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre
+Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.</p>
+
+<p>«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses
+bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a
+sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste
+que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre
+Bercourt d'un geste très insolent: <i>Monsieur demande si ses gens sont
+là</i>. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud:
+ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je
+suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car<a name="page_316" id="page_316"></a> ma femme a voulu
+quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors,
+voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je
+ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai
+imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait
+monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son
+anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me
+<i>fasse</i> de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le
+prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a
+fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si
+j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est
+une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?</p>
+
+<p>«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous<a name="page_317" id="page_317"></a> nous couchons. Et à propos de
+ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement
+séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je
+suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A
+propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si
+j'ai un premier)!</p>
+
+<p>«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont;
+viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta <i>Gazette des
+Tribunaux</i>, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des
+juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il
+faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça,
+elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet
+pour les domestiques.<a name="page_318" id="page_318"></a></p>
+
+<p>«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour
+retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente
+de Naples, si elle continue à être en baisse.</p>
+
+<p class="r">«Adolphe <small>DE</small> N<small>OIRVILLE</small>.»</p>
+
+<p>&nbsp;</p>
+
+<p class="c"><small>FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</small></p>
+
+<p class="figcenter">
+<img src="images/back.jpg" width="328" height="550" alt="" title="" />
+</p>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) ***
+
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
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+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
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+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+
+
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+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
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+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
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