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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:11:43 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La coucaratcha (II/III) + +Author: Eugène Sue + +Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + + + +Å’UVRES COMPLÈTES + +DE + +EUGÈNE SUE. + +[Illustration: colophon] + +LA COUCARATCHA. + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. + + + =Le Juif errant= 10 vol. in-8. + + =Les Mystères de Paris= 10 vol. in-8. + + =Mathilde= 6 vol. in-8. + + =Deux Histoires= 2 vol. in-8. + + =Le marquis de Létorière= 1 vol. in-8. + + =Deleytar= 2 vol. in-8. + + =Jean Cavalier= 4 vol. in-8. + + =Le Morne au Diable= 2 vol. in-8. + + =Thérèse Dunoyer= 2 vol. in-8. + + =Latréaumont= 3 vol. in-8. + + =La Vigie de Koat-Ven= 4 vol. in-8. + + =Paula-Monti= 2 vol. in-8. + + =Le Commandeur de Malte= 2 vol. in-8. + + =Plik et Plok= 2 vol. in-8. + + =Atar Gull= 2 vol. in-8. + + =Arthur= 4 vol. in-8. + + =La Coucaratcha= 3 vol. in-8. + + =La Salamandre= 2 vol. in-8. + + =Histoire de la Marine= (_gravures_) 4 vol. in-8. + +Sceaux.--Impr. de E. Dépée. + + + + +LA + +COUCARATCHA + +Par EUGÈNE SUE. + +TOME DEUXIÈME. + +[Illustration: colophon] + +PARIS, + +CHARLES GOSSELIN, +Editeur de la Bibliothèque d'élite, +30, RUE JACOB. + +PÉTION, ÉDITEUR, +Libraire-Commissionnaire, +11, RUE DU JARDINET. + +1845 + + + + +MON AMI WOLF. + + + + +§ I. + +FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU. + + --Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que + de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre + l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut + donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre + nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient + dans mon cÅ“ur, et chacune le tirant de son côté, elles le + mettaient en pièces. + + _Confessions de Saint-Augustin_, LIV. VIII, ch. V. + + + + +.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers +du vaisseau anglais _le Genôa_ voulurent recevoir à leur bord +l'état-major de notre frégate. + +A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon +voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants, +taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:--je lui +versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.-- + +Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle +figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une +merveilleuse facilité,--quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son +origine étrangère.--Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé +Anglais. + +Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le +dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions +déjà fort liés;--enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir +les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus +rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque +notre avenir. + +Suivant l'usage, l'intimité commença d'abord par un échange +confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos +commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos +inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des +passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait +_volés_.--Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous +être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus +détestable,--ce fut entre nous à la vie et à la mort. + +D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les +Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de +façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir +salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à +l'union des deux pavillons.--Or comme les toasts se succédaient sans +interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près trois +heures que nous étions à table;--comme après les vins on avait servi le +punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous +finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés +les uns envers les autres à une confiance sans bornes. + +Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait +ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là , en mon +honneur, une exception à son régime.--Malgré les paternelles +remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en +anglais:--Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués +ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.--Ne buvez pas, vous +vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude. + +Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de +ces exhortations;--il paraissait se trouver fort bien de l'effet du +punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux +brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus +intime, enfin.--Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à +peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée +des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des +méridionaux. + +Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du +_Genôa_, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de +cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir, +_l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois_. + +C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine +de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la +théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on +attache à une discussion est toujours en raison inverse des +connaissances que l'on peut y déployer,--on échangeait de pitoyables +raisons,--pour et contre--avec un acharnement singulier. + +--«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force +qu'il le brisa:--Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les +aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?» + +--Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici... + +Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des +navires pendaient collés le long des mâts. + +--«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur +moi ses yeux étincelants,--nous nous entendons si bien tous deux qu'il +faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est +entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque féroce, que le +bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence, +si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force, +mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand +vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le +dernier des misérables,--mais c'est égal encore une fois, je ne puis +m'en empêcher...-- + +Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de +mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement +cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence +fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la +force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré. + +Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais mieux attendre à demain, +nous serions plus calmes et alors... + + --«Pardieu, Je Crois Bien Que Nous Serions Plus Calmes, Mais Alors + Je Ne Vous Dirais Plus Mon Histoire, Et Il Faut Que Je Vous La + Raconte... Pourtant Voyez-vous Il Est Possible Que Demain Quand Je + Penserai À La Folie Que Je Fais Étant Gris, Il Est Possible Que Je + Vous Propose De Nous Brûler La Cervelle À Pair Ou Non, Afin Que Mon + Secret Soit Éteint Par Votre Mort, Ou Rendu Sans Importance Par La + Mienne... Je Sais Bien Que Vous Allez Me Dire Que C'est Ridicule, + Mon Cher, Mais Que Voulez-vous Y Faire, C'est Comme Cela...» + +Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières +que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la +pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient +autant...--Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le +couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la +main. + + + + +§ II. + +LE RÉCIT. + + +«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,--c'était pendant la +guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se +bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,--Je me +trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le +golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.-- + +«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais +fréquemment à terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement +triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort +jolie demoiselle dont le père était capitaine de port. + +«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était +Péruvienne et s'appelait Pépa. + +«Figurez-vous,--mon cher,--dix-huit ans,--un teint orangé,--des lèvres +rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir +là dedans,--une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches +comme une Andalouse,--et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à +demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de +grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à +l'avenant. + +«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement +autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais +dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.--Aussi +j'en devins fou.-- + +«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez +butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je +m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison, +c'est tout ce que je voulais.-- + +«C'était beaucoup;--mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des +principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur +influence,--je les partageai.-- + +«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez +croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais +dit une fois:-- + +«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si +vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais +pour vous?...-- + +«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour +la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis +franchement, qu'elle consistait en ceci:--mon Dieu, faites donc qu'elle +m'aime, car je l'aime bien.-- + +«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne +demandait ardemment qu'une chose au ciel,--c'était de ne pas m'aimer.-- + +«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la +quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma +passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse +l'imaginer,--jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi +j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y +avait un cÅ“ur et un noble cÅ“ur, chez cette femme-là .--Savez-vous +qu'un jour elle me dit,--je suis bien contente que vous soyez marié, +Wolf, comme je suis pauvre,--au moins vous ne penserez pas que je vous +aime pour vous épouser,--que je vous aime parce que vous êtes riche.» + +--Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf. + +--Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste +quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans +cette précaution, d'être aimé comme mari futur:--Ce qui entre nous est +fort abject. + +Je continue:--«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même +visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on +n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une +quarantaine de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes +sanitaires. + +«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille +gouvernante.--Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête +distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et +lui demander... ce que je lui demandais toujours;--car elle ne m'avait +encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs +satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la +satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:--je +t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à +être désirée. + +«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes +demandes de ma part, même refus de la part de Pépa. + +«--Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me +brûler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai +toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de +gré ou de force avant que de mourir.--Elle m'avait avoué son amour;--la +possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?» + +Je répondis à mon ami Wolf par un _hum_... légèrement dubitatif, et le +priai de continuer. + +«--Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large, +j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon +amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du +jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre. + +«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement +dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;--je donnai +néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre +apprendre cette nouvelle à Pépa;--sans m'être décidé à rien, j'avais +toujours pris des pistolets avec moi. + +«--Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui +dis-je. + +«--Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie +qui me rendit sombre!--Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie, +s'écria-t-elle en se jetant à genoux! + +«--Pépa,... lui dis-je! + +«--Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me +couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que +demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!--elle est à nous +tout entière, cette nuit que tu regretteras.--Oh! oui,.. parce qu'elle +sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la +regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de +femme passionnée,--tu la quitteras en la désirant encore,.. en la +désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas, +non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a +coûté pour te résister jusqu'ici.--Mais vois-tu, c'est toujours ainsi +que j'avais rêvé l'amour;--avoir à moi un jour, un seul jour rempli des +plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;--mais un seul +jour,--afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait +des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait +pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que +je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne +me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu +n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!» + +--Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais +malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être +un homme bien heureux... + +--«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de +donner mes dernières instructions pour le lendemain matin. + +--«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer +une petite yole que je manÅ“uvrais moi seul pour me rendre à terre +sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de +bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois +le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui +fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où +aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...» + +--Ah ça, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes +avoir,--dis-je à mon ami Wolf,--des scrupules que vous dûtes avoir quand +vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la +fille... + +--Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer +au punch. + +--«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles +vous n'eussiez pas songé non plus à ma place! + +--«Des scrupules!...--est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder +une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait, +qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule... +toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge +avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge +palpitante,--les yeux voilés;--car quoiqu'elle m'eût résisté, elle +m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents +et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon +cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la +plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large +en contournant les rochers qui bordaient la passe. + +«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui +toujours nageant me faisait signe de l'attendre. + +--«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda +en anglais, si j'étais un officier de la goëlette. + +--«J'en suis le commandant, lui dis-je. + +--«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre +navire, voici pour vous seul,--et il décrocha de son col une petite +boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de +l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à +fleur d'eau sans nager,--je cassai la boîte avec la lame de mon poignard +et je lus... Savez-vous ce que c'était?... + +--Non, mon cher Wolf... + +--«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile, +non plus le lendemain comme l'autre,--mais à l'instant que je recevrais +sa missive.--La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait +de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la +dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir +du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais +d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les +Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient +peut-être déjà ,--Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait +d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de +laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer +à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne +donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa +croisière aux environs du port. + +«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral +et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur +moi ses yeux gris, et me disant: + +--«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec +vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si +j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore +de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait +furieusement au col.--J'ai échappé aux Français, non sans peine; car +j'ai vu au vent une frégate et un brick, et pour peu que nous ne +filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera +trop tard, capitaine.» + +--Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf. + + + + +§ III. + +SUITE DU RÉCIT. + + Il changeait de visage.--Il sentait ses veines brûler, sa poitrine + s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa + bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment. + + P. L. JACOB.--_La Danse Macabre._ + + +--Mais Pépa, Pépa?--demandai-je encore à mon ami Wolf. + +--«Attendez, me répond-il.--Puisque je suis comme à confesse, il faut +que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment +diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me +rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.--C'est peut +être parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf après un +moment de sombre silence. + +«--D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de +toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--après quoi je pensai +que je serais naturellement fusillé net;--ce qui m'était égal, puisque +le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de +Pépa.--La question n'était pas là ,--elle était dans cet infernal patron +de l'amiral.--Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,--je le +connaissais.--Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait +retourner à mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et +peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient +instruits:--de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous +concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que +vous connaissez Pépa...» + +--Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un +regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de +patron n'ait pas été dévoré par un requin,--ajoutai-je tout bas... + +«Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai +tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme +vous,--car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...--eh bien! +je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'étais obligé qu'à +partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais +aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,--et demain au point +du jour...--un dernier baiser à Pépa,--et peut-être un combat acharné à +soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal, +concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,--un pareil combat où j'aurais +joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette +nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...» + +--C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable +patron... + +«--Ah voilà , c'était ce maudit patron, répondit Wolf;--mais j'oubliais +de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour +faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de +vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un +courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un +endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces +tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je +fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de +rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti +tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le +gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en +criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...» + +--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en pâlissant, il était +impassible et froid. + +--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde. + +«--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement, +j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.» + +--Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second +mouvement. + +«--Mon second mouvement, répondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de +voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en +m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait été entre +mes mains,--et il m'eût été aussi facile de le sauver,--que de boucler +mon ceinturon...» + +--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant +avec amertume. + +«--Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous, +l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au +fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de +sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma +position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le +sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière +m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans +fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après +tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul +avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous +d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien +rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la +peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de +consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec +fureur,--songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que +la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Pépa!!!--Et +après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme +moi,»--s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le +cÅ“ur. + +--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à +répondre. + +Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:-- + +«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,--il y a +deux ans de cela,--Pépa est morte,--et pourtant à ce souvenir seul, +voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je +pâlis encore. + +«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière +française était établie au vent de Porto-Venere. + +«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer +que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que +j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les +ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier. + +«--Mon équipage était excellent,--j'exaltai encore son courage et nous +sortîmes de la passe décidés à nous faire couler,--moi surtout--comme +vous pensez.--Ma goëlette marchait comme un poisson,--j'avais des pièces +de dix-huit allongées en couleuvrines--nous aperçûmes un brick et une +frégate,--le brick au vent,--la frégate sous le vent. + +«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.--Après un combat +sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna +presqu'entièrement désemparé.--La frégate dut courir des bordées pour +nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de +nous, je crois,--lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand +mât...--Nous n'avions que quelques agrès coupés,--rien d'essentiel +d'endommagé.--Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes +l'amiral vers le soir. + +«--J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le +combat.--En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant +et vingt-trois matelots,--le reste était mort.-- + +«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un +grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il +supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant +d'avoir pu gagner mon bord.-- + +«Quel dommage, me dit-il,--si le malheureux avait réussi à vous porter +mes ordres,--nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves +gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,--nous +n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf. + +«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser +de ma _belle action_ comme dit le ministre dans sa lettre.-- + +«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis +parler _de dévouement en matière d'amour_,--me dit Wolf d'un air +tristement moqueur,--puis il ajouta:--Mais voilà nos convives qui +montent, où en sont-ils de leur discussion?» + +Les convives n'y pensaient ma foi plus.--On convint de se rendre à +terre,--comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,--je fus forcé +de me placer dans une embarcation où il n'était pas.--Descendu au +débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était +resté à bord,--enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait +laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une +danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez +magnifiquement depuis notre station à Malte. + + + + +§ IV. + +ÉPISODE. + + +Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux +de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;--lorsque sa +camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me +trouver--voulait absolument me parler.--Je me levai,--et il me remit un +billet ainsi conçu. + +--_Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres, +il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,_ + + WOLF. + +--Qui t'a remis cela,--demandai-je à mon laquais? + +--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme +brun.-- + +--C'est bien, va m'attendre à bord. + +J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait +déjà .--Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même +une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.-- + +Il vint à moi, et, me tendant la main:--J'étais sûr de vous voir, me +dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une +sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure... + +Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais +lui être utile. + +--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce +nom,--répondit-il,--j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir +abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable +histoire. + +--Ma foi,--lui dis-je (et c'était vrai)--que le diable m'emporte si j'y +pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au +roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vanté_,--ne parlons plus de +cela... encore une fois je l'avais oublié. + +--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas +_vanté_;--tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,--et vous êtes le +seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus +mélancoliques,--vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale. + +--Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.--Fausse ou +vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli. + +--Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce +et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce +secret ne peut être possédé que par vous--ou par moi,--par tous deux +c'est impossible. + +--Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela? + +--Très sérieusement... + +--C'est une plaisanterie. + +--Non, mon ami... + +--Mais c'est absurde... + +--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me +faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf +péniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au +point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il +est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir, +et il en sera ainsi. + +--Voilà qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez, +Wolf. + +--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse: +Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie, à un +éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous +me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait +toujours, n'est-ce pas. + +--Allons, il faut nous brûler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me +gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est +désagréable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans +pouvoir pourtant me fâcher tout-à -fait. + +--Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit +Wolf. + +--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez +la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours +à cinq pas, et à pair ou non,--j'imagine. + +--Toujours,...--répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille. + +--Vos témoins, lui demandai-je... + +--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il. + +--Aurez-vous vos armes,... Wolf? + +--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est +inutile... à moins pourtant que vous vous défiez... + +--Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois... + +--Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire +à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait. + +--Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle +équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes +aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de +l'école de marine; mais enfin, à quand? + +--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux +port... + +--Va pour les ruines du vieux port. + +--Votre main, me dit Wolf. + +--La voici. + +--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore. + +--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup. + +Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes. + + + + +§ V. + +MON AMI WOLF. + + +J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques +lettres, car en vérité je croyais rêver.--Un capitaine de frégate de mes +amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles +étaient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet +chargé et l'autre non.-- + +Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon +digne témoin sur ce qu'il appelait ma _crânerie_.--Vous aurez cherché +l'affaire, me disait-il,--comme cette fois à la Martinique.--Vous avez +aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur... +Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et _tutti +quanti_. + +--J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,--il me +répondait à cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit +ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur +triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et +vous ait insulté le premier;... c'est impossible. + +--Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je... + +--Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit +l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur... + +--C'était à devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes +lettres,--donnai quelques commissions à mon valet de chambre,--demandai +un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin. + +--Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà ;... Il vint au-devant de +moi;--il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses +cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu +d'hommes d'une beauté aussi remarquable. + +--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche... + +--Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour +_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible +combat:--impossible:--j'allais là me brûler la cervelle sans colère, +sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point +d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si +j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une +insulte irréparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque +sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgré son crime je ne +le haïssais pas, il s'en faut. + +--Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière +influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable +sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa +maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce +qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un +instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à +m'étonner de tant de choses inconcevables. + +--Messieurs, dit mon témoin,--toute représentation est sans doute +inutile... + +--Inutile! répéta Wolf. + +--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre, +dit le témoin de Wolf. + +--Nous le savons,--répéta Wolf. + +--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine +d'une voix grave. + +--Ce témoin de Wolf--mesura cinq pas... + +--Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les +visiter. + +--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'écriai-je en l'arrêtant... + +--Wolf me prit la main, la serra fortement et me +dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai à vous faire une demande:--Vous +confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir--quoique ce +soient mes armes? + +--Avant que nos témoins aient pu rien empêcher--j'avais pris les +pistolets et je les présentais à Wolf,--Il en prit un. + +--Je pris l'autre. + +--Le cÅ“ur me battait horriblement. + +--Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être +tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise +plaisanterie,--pourtant je me plaçai en face de Wolf. + +--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai +presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et +appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis +levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de +reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son +pistolet et m'ajusta. + +--Je l'ajustai à mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient +presque. + +--Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins. + +--Oui... + +--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne, +en frappant dans ses mains. + +--Nos deux coups partirent ensemble. + +--J'eus un moment d'éblouissement,--causé par la flamme et l'explosion +du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins à moi,--je +vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son +coude... + +--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir... +car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas +moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...-- + +--J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma +mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon +oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes +mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh +Pépa!... + +--Et puis il mourut. + +--Ma balle lui avait traversé la poitrine. + +--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux +pistolets..... + + + + +RELATION VÉRITABLE + +ET + +VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN, + +Clerc de Procureur. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste, +athée, négrophile et républicain. + + +C'était le 15 mai--1789. + +Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure +maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette +petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme +d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude +Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie +philosophique qui régnait alors. + +L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes +raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui +ruisselaient de pluie. + +Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une +épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de +saintes et religieuses croyances. + +--Tombe... disait-il, tombe... donc, _averse maudite_! change les rues +en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons, +le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!... +quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont +bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard... +et encore!!! + +Et voilà , comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement +fataliste et incrédule. + +Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan +trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte +luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à +manchettes. + +Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'Å“il de profond et +amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue +soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan +était virginal. + +A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de +fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête, +et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans +toute la fougue de son exaltation musicale. + +--Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui +m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq +semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou... à lier... +Dieu me le paiera!! + +Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan +cacha sa tête dans ses mains... + +Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que +ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune +clerc suspendit sa respiration, puis son cÅ“ur palpita, bondit... Il +dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il +craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait +ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le +toit!!! + +Et ce ne fut pas une illusion. + +Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva, +grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse +inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l'horizon, le +soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède +et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi +funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure. + +Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de +gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras, +rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier, +fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir. + +--Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les +gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans +la rue. + +Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et +entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il +n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille, +lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent, +avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel +équipage à quatre chevaux.--Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns, +les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance +qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une +incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les +chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé, +couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si +épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et +la culotte de gourgouran. + +Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il +revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes. + +Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre +aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage, +comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand +coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture, +se pâmait de rire insolemment. + +De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine +éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux +danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais +ou cheval danois. + +Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur +l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine; +il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'Å“il sur +ses mouchetures, et dit en soupirant: + +--Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de +l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra... + +Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées +d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une +fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la +rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant +ses pensées étaient brûlantes et effervescentes... + +Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce +qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de +Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine, +l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré! + +Or, le père de Catherine était _parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi_, et +sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes. + +Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il +s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de +désespoir sur sa toilette souillée, et entra... + +Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du +blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes +bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur +le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde, +monsieur Belissan. + +Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la +jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en +vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de +Catherine, qui avait souri en rougissant... + +Et puis il n'avait plus rien vu. + +Mais il avait pensé... + +Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui +eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le +comptoir. + +A ce bruit, Catherine leva la tête. + +Le beau coureur leva la tête. + +Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle, +si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans +lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse +sonore et retentissante du coureur. + +Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé. + +Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et +cassé du mercier, vint gâter l'harmonie. + +Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une +aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la +large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier: +Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de +Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à +vous, monsieur Belissan. + +Et Catherine aussi lui dit aigrement: + +--Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens. + +Et le beau coureur reprit: + +--Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle, +vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme +j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont. + +--Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un +air caressant, en lorgnant le beau coureur. + +--Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le +gantier en contraignant à peine un éclat de rire. + +--Il y a un baigneur étuviste, là -bas au numéro 15, dit enfin Almanzor +en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse +moqueuse... + +Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne +répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un +trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées. + +Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui +s'écria: Tiens, c'est Belissan! + +Belissan rappela ses esprits... + +--Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il. + +--C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté +jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre. + +--Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi! + +--Mais je pars aujourd'hui, à l'instant! + +--Je pars aujourd'hui, à l'instant! + +--Je prends le coche; je vais par eau... + +--J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet +infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout +me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?.. + +--Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des +vêtements? + +--Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante +mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères. + +--De l'argent. + +--Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va. + +--A la bonne heure! dit Lucien; + +Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire +du bien, je l'emmène. + +--Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement le clerc en se +jetant sur le coche. + +Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris. + + + + +CHAPITRE II. + +Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan. + + +Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_, +n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se +rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans +la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des +épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une +circumnavigation, presque le tour du monde. + +Un matin son mousse lui annonça un _monsieur_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, mousse? + +--Un pâlot, capitaine, qui a une queue. + +--Fais entrer le pâlot. + +Le pâlot entre; c'était Belissan. + +--Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement? + +--Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien +que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine. + +--C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une +île... + +--Dans quelle île, Monsieur? + +--Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit +dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre +ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles +trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation +croissante, où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans +une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier, +le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une +île... + +Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un +fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela? + +--Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta +sourdement Belissan. + +--Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je +vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens +par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous +voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et... + +--Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la +Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse et +nouvelle! Là , pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une +existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là +des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne, +là pas de différences sociales; là des frères; là des sÅ“urs. A +Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre +d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état +de nature, dont je suis fier.--J'étais descendu homme, je remonte +sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et +tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son +habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là , pas de Dieu qui prenne +un malin plaisir à contrarier nos projets, là , pas de roi, là , pas de +courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là , +pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et +numérotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O +Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations! +c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable +place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la +famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y +ferons une seule famille! une grande famille! + +Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un +tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le +prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse. + +Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer +Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:--A Otahity! +à Otahity! + +Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait +à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant +considéré que Belissan le payait bien, il consentit. + +Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu +qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à -fait +inutile. + +On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de +chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le +stupéfia en lui répondant d'un air majestueux: + +--Homme!!! + +--Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise. + +--Homme, réitéra Belissan... + +--Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi? +quel titre! + +--Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement... +_homme de la nature_, si vous aimez mieux... Les voilà bien! dit +Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les +voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un +vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les +géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti +par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice, +dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui +avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure. + +--Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la +singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:--Claude +Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île +d'Otahity, pour affaires de commerce. + +Le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_ partit du Hâvre le 13 juin +1789. + + + + +CHAPITRE III. + +Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce +qu'il en advint. + + +Un mois après son embarquement à bord de _la Comtesse de Cérigny_, +Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu +deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu +trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap _Horn_. Enfin, ce fut +un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si +la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, _homme_, eût été +dissipé en détail. + +Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et +philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des +inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel. + +Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un +mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit +cacatoës, Belissan s'écria: + +--Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin, +ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin! + +Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement +à Claude, sans abandonner son mousse: + +--Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je +suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre +mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il +fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze +coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui +apprends son état, voyez-vous, bourgeois! + +--D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, +et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant, +ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en +tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu +ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de +finir! c'est-à -dire de ne pas finir! + +--Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon +égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon +chef non plus, aussi... + +Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence: + +--Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de +poing, bourgeois, rendez-moi son égal... + +Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme +on sait. + +Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant +la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude +pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils +avaient bien le droit de ne pas manÅ“uvrer du tout, et qu'étant nés +libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des +cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale; +mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que +vous savez. + +La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de +misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à +haïr l'humaine espèce.--Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société, +hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses +incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la +civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des +prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui +t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes +qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi +naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. +O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes +souffrances, mon Å“il et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu +seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de +ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai +pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée. + +Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une +fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière +dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes +pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux +vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus +long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande +mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour +domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné +à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, +mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en +roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure... +société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas +en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie +de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc. + +Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement +avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla +dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et +si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça +trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était +mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du +supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à +retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques. + +Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le +reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son +voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer +aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au +moins aussi cythéréennes que les îles des Amis. + +Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué +sur _la Comtesse de Cérigny_, il pouvait bien aborder aux îles +_Marquises_. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand +on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment +plus rapprochées qu'Otahity. + +Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent +des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot +bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à +la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du +soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le +sud. + + + + +CHAPITRE IV. + +Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la +philanthropie. + + +Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je +te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! +ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques +coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour +vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des +vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes +inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la +nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la +France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait +Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit +de ratine, et sa veste piquée. + +Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette +ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés. + +Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il +tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait +parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de +Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île +Hatouhougou. + +Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de +rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre +inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite +écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans +les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, +et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait +probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée +autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix +de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet +ornement étant de mauvais goût. + +Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri +sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de +l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un +troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de +grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la +croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre. + +Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans +une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon +égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et +Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef. + +A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche +inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un +quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude +fit un bond énorme de surprise. + +Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une +pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit +galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés +à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était +chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et +obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position +de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un +terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles +de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité. + +Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre +que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie +rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents +noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, +hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de +coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête +dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, +vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes. + +Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées +tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte +acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence +des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit +mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, +les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à +l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, +l'homme de la nature. + +Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné +devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux +habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions +sociales qu'il voulait fuir. + +On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été +entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se +relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au +milieu des reins. + +Et les deux égaux arrivèrent aux cases. + +Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût +indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute, +peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres, +case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, +s'il en fut. + +C'était la case de Toa-Ka-Magarow. + +Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature, +descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez +proche de l'habitation du chef. + +Claude Belissan fut enfermé dans le caveau. + +Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou, +auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits +d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre. + +Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude +subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement +intimes que nous ne les développerons pas par discrétion. + +Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le +parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit +des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une +espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le +portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en +roseaux. + +Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait +Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, +et commençait à perdre la tête de terreur. + +Arrivés là , on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau. + +Au-dessous du poteau était une auge de pierre. + +Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières. + +Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir +despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude +Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson. + +Et le sang du clerc coula dans l'urne. + +Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une +rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre, +et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et +d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une +soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps +en moins d'une seconde. + +Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla +voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient +autour de lui en poussant de singuliers cris. + +Et il ne lui sembla plus rien. + +Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la +nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir +respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie +la plus délicate de l'individu. + + + + +UN REMORDS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +UN REMORDS. + + L'ange est tombé,--l'homme est tombé,--et leur chute a fait voir + que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le + fond même de leur nature, qu'un _abîme flottant et ténébreux_. + + _Confession de Saint-Augustin_, liv. XIX, ch. 9. + + +Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux. + +Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.--Comme +autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le +premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sÅ“ur qu'il +chérit pourtant.--Mais il pouvait tout céder à sa sÅ“ur, hors le +premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage +de bon, ou de mauvais jour. + +Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du +château, Albert monte son cheval favori,--jette en passant un regard sur +les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,--soupire,--et pressant +sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier +la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et +touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont +le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent +nuance aussi de lumières changeantes. + +Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues +affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été, +paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine +d'Albert. + +Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de +l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent +lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au +loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante +couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de +tristes sillons bruns et glacés. + +Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien +sa tristesse,--Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la +forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine +d'un rayon de soleil. + +Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi +isolé,--à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au +bruit sonore et retentissant des pas de son cheval. + +Alors Albert laissant flotter ses rennes--insouciant de son chemin, +s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils +contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits, +annoncent que ce cÅ“ur d'enfant connaît déjà la souffrance. + + + + +CHAPITRE II. + + +La souffrance! quoi si jeune!--oui la souffrance,--car il sait ce que +c'est qu'un _remords_. + +Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,--qui +s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la +main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et +des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme, +précipite ou suspend à son gré les battements de votre cÅ“ur. + +Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien. + +Le remords!--Mais encore quel crime a-t-il commis,--ce pauvre enfant, si +candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,--si +gracieux et si beau,--car la laideur de l'âme naît souvent des +conséquences de la laideur du visage. + +Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,--lui élevé par +une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance +d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe, +pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre... + +Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et +sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli, +que l'on ne peut regagner un jour passé. + +Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer +avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable. + +Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce +que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore +abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de +l'échafaud. + +Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce +qu'il advint à Albert. + + + + +CHAPITRE III. + + +Il y avait bientôt un an de cela. + +Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait +amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de +grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille, +vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais +parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit. + +Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa +mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait +confiée aux soins d'une gouvernante. + +Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux +humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension, +d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes +troublées leur demandent,--et toi? + +Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de +ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je +ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma, +elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et +sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes. + +On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela +qu'on appelait Albert et Emma. + +Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère +d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils +s'aimèrent. + +Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme +pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et +ardente. + +Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait +une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le +Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se +permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent. + +Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère +dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son +enfance. + +Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait +quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois +marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois +que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du +symbolique bouquet de fleurs d'oranger!... + +On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait +pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de +marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela +en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car +ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient +qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme. + +Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans +révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser +aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé +d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même. + +Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que +cette organisation si candide soient exagérés! + +Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du +parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter +Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait +pour le physique.-- + +De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là , une +vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un cÅ“ur tout débordant +de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être +à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral, +puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les +hommes corrompus ou égarés. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses +scrupules,--certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de +jeune homme par ses Å“illades agaçantes...--Mais Albert avait toutes +ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux... +il savait si bien le grec... le latin... et puis... + +Et puis il était seul. + +Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui +avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune +fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir +qu'elle était adorée. + +Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait +accompagnée,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil +était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette +pièce. + +Albert était resté au piano,--écoutant encore la voix ravissante d'Emma, +quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et +profonde rêverie. + +Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,--mais quand elles +ne sont pas là .--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de +jolies personnes coquettes et légères,--oh qu'il rêve alors... rien de +mieux... mais en tête-à -tête--c'est à n'y pas tenir.--Aussi le pur +Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main +qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit: + +--A quoi pensez-vous donc,.. Albert? + +Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions +du cÅ“ur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme +n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute +emporté par une exaltation passionnée. + +«--Je pense à vous, Emma!!! + +«--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant +cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...» + +Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de +l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout +son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et +fraîche, s'écria... + +«--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...» + +--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: «--je vous pardonne,.... +Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...» + +--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure +était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de +nouveau...--«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré +moi.... toujours!... + +Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait +si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers +mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «--Albert, vous +m'aimez donc... et qu'il répondit: «--Emma, pour la vie...» + +Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il +venait de commettre un crime,--il se précipita hors du salon,--y +laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir... +murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable. + +--Enfin!!! + + + + +CHAPITRE V. + + +Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa +conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois +d'avoir _séduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si +long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité--pour faire sa +déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la +sienne au notaire de sa future,--de s'être exposé enfin au mépris +d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez +peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille +par l'aveu d'un amour déshonnête... + +Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre +un parti violent qu'il exécuta le lendemain. + +Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission +d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville +voisine,--promettant de revenir le soir même... + +Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,--Emma qui s'était endormie +bercée par un doux rêve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante +que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle +avait presque ravi au chaste Albert. + +Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de +cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;--comme elle +grandissait à ses yeux,--comme elle méprisait ses compagnes qui n'en +étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,--comme elle répétait avec +fierté ces jolis mots:--mon amant!--comme elle était plus belle. + +Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa +toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus +vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers. + +Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout +trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de +marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de +respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le +feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette +jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:--j'ai un +amant. + +Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans +doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades +brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur. + +Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air +singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante +que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On +eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de +jeunesse. + +Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le +cÅ“ur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères +que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi +pleurai-je?... + +Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient +reçu les chastes confidences de ses premières émotions;--c'étaient des +mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le +poison la brûlait, cette pauvre Emma... + +Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à +aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir +et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature. + +C'était au milieu de nos mÅ“urs mystérieusement corrompues, une folle +jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les +autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses +désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son +cÅ“ur de battre--quand il battait,--ni sa pensée--d'errer--quand elle +errait. + +C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous +les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère, +nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la +molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand +jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant +à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux +malheureux. + +Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,... +n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert. + + + + +CHAPITRE VI. + + +Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin, +elle, si heureuse,--elle apprit le départ d'Albert! + +Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si +belle. + +Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle +l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma +chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid +salut,--qu'une marque de politesse glaciale... + +Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,--et +qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune +homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute +rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main, +regardait les étoiles briller.--Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans +rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa... + +Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux +billet un peu grand il est vrai,--ployé à peu près comme une lettre de +_faire part_;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le +demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme +missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux +plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma... +Enfin elle parvint à grand'peine à glisser cette lettre colossale dans +son sein palpitant. + +Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince, +soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût +été forcée de baiser sa lettre en la lisant. + +Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à +vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être +écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si +blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le +plus cher,--où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour +dire,--repose là ,--pensée chérie,--billet adoré,--les battements +précipités de mon cÅ“ur te diront si je pense à toi, pour toi et par +toi... + +Misérable, encore trois fois misérable Albert! + +Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,... +est-il donc moins vertueux,--moins sage, moins délicat, moins homme de +mÅ“urs,--moins chaste,--moins vierge,--moins à genoux devant l'honneur +des dames,--parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier. + +Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été +moins vaste,--non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la +jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put +ouvrir le délicieux billet. + +Mais que pouvait contenir le billet? + + + + +CHAPITRE VII. + + +Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se +coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son +corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier. + +Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit +qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le +gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla +lentement. + +Il y eut un instant où ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment +où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête +ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue +chevelure blonde. + +Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière +elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce +corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi +placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put +pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être +même de modestie. + +Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car +il y a quelquefois dans le cÅ“ur des femmes de ces moments +d'abnégation entière;--ils sont rares--où elles aiment leur amant en +raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler. + +Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt +fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia +lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant +pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin +minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un +précieux papyrus Syrien... + +Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce +qui suit. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +MADEMOISELLE, + +«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide +n'était licite et honorable,--pour vous donner toute confiance, pour +vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de +vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée... + +Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le +dépit,--mais la curiosité,--la colère l'emportant, elle lut encore. + +«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais +heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés--m'ont +arrêté à temps.--J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous +aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de +vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que +d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à +l'âge de vingt-cinq ans...--mais pardonnez ces détails à un malheureux +égaré un instant et qui fuit loin de vous. + +«Oui, Mademoiselle,--je pars,--je vais tâcher de vous +oublier,--l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis +sûr;--plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien +craindre,--assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous +être si fatal, et qui n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre +vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve. + +«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble +sacrifice, d'une action honorable,--cette conviction consolante +adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné +de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à -fait. + +«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec +lesquels j'ai l'honneur d'être, + + «ALBERT DE NÉRIS.» + + * * * * * + +La pauvre Emma lut cette lettre,--en entier,--sans passer un mot,--une +virgule,--avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose +curieuse,--inusitée, singulière, originale. + +Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains, +le jeta loin d'elle disant en pleurant:--Mon Dieu! comment se fait-il +que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans +arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je +suis malheureuse......... + + * * * * * + +Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son +oncle,--au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues +sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour +ce fils chéri. + + + + +CHAPITRE IX. + + +L'été, l'automne, l'hiver se passèrent. + +Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.--Emma, +comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté +avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion--à la fin de +l'automne. + +Comme toute première passion,--l'amour d'abord s'était fortement +enraciné dans le cÅ“ur d'Albert,--et pendant les deux premiers mois de +sa séparation avec Emma, il se trouva si malheureux,--que pour le +distraire, le bon oncle le mena à Paris. + +Albert n'ayant pas encore fait son _académie_, comme disait son vieux +gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.--Il l'envoya au +manége, à la salle d'armes, au tir. + +Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se +grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel +Méphistophélitique ami, il séduisit,--mais tout-à -fait et bien +positivement,--il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui +s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.--_Coin du +roi_--comme disait encore le vieux gentilhomme. + +Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour +un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez +concevoir. + +Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,--elle le trouva changé, et +commença par gémir comme mère;--mais comme femme elle ne put s'empêcher +de dire:--il est bien mieux maintenant. + +En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de +l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,--ces fraîches et +vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie +par une existence régulière et monotone. + +Albert n'avait plus tout cela,--il était pâle maintenant, sa tournure +était amincie, partant plus svelte, plus élégante,--ses joues un peu +amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait +ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire +plus de malice. + +Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,--pour +remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait +parfois,--tremblant de tous ses membres... + +Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque +bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait +avec une grâce parfaite.--Enfin Albert était parti candide comme,... la +comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh! +non,--j'y suis,--candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et +expérimenté comme un page de cour. + +J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez +Albert, que passant le long d'un corridor noir,--il serra très +cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa +mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille... +sourit et rougit en même temps. + + + + +CHAPITRE X. + + +Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,--elles se tournèrent +naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que +valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir +pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il +savait un peu le monde maintenant,--il éprouvait une sorte de +satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la +séduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,.. +autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas +contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi +encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de +ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens +inverse.-- + +Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son +fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique +secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et +dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers. + +Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occupé sa chambre,--avait +laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu +soigneux; ici un livre déchiré,--là des capsules pour amorcer un +fusil,.. là un vieux gant... + +Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le +moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à +l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au +reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa +morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il +est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est +pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,... +auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas, +il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par +amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je +donc, un petit papier,... une écriture de femme sans +doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien là ,... et puis,... un +autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal +reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce +que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria +Albert, en jetant la pétition avec violence. + +Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement. + +Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un +enfant en colère. + +Voici pourquoi: + +Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement +qu'il avait autrefois écrite à Emma. + +Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre +d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au +château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la +vertueuse fuite d'Albert. + +Voici quelle était la lettre d'Emma: + +«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en +avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'Å“uvre +d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après +l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais +fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page +édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle +respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de +pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale. + +«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer +qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais +peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que +nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_. + +«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu +contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se +couche si tard...» + +Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous +répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte. + +--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une +de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est +pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de +regagner un jour passé. + +Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer +avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de +ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le +coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore +livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du +monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau. + +Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un +paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre +l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau +garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est +trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui +lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par +désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor +pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal +élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune +fille, dont le premier il a fait battre le cÅ“ur... figurez-vous que +cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le +lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est +sauvé pour ne pas succomber!!!... + +Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en +voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon +notaire,--à la bonne heure. + +Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait +la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé. + +Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément +le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau +dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là ,--on y compte,--on y +croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un +épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne +dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde. + +Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque +peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un +autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi +maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; +car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a +toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à +lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte +susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi +encore une fois par ce remords implacable. + +Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché +avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra... +Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille +énormité. + +Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet +aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je +crois.-- + +--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent +le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la +Rochefoucault.-- + +_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de +haine, que nos bonnes qualités._ + + + + +UN CORSAIRE. + + + + +FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU. + + +......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais +alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière +guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides +corsaires. + +J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_, +j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type, +le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de +tabac, l'Å“il sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices +profondes à y fourrer le poing. + +Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à +un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel +j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec +un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un +corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de +prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo. + +Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, +quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à +cette sainte entrevue. + +A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais +presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à +mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis +involontairement. + +--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en +conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai donc, +répondis-je, en sentant mon cÅ“ur se rasséréner. + +On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à +ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort +intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom. + +Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait +merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, +dis-je, avait une franche et joviale figure, l'Å“il vif, la joue +pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa +personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur _sa_ +ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés, +de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et +finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il +était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et +qu'il jouissait même d'un certain crédit à la _fabrique_. Je le crus sur +parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre +circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors +monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_ +corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable +attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom +sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom, +fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai +de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, +au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le +caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde. + +On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y +tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.--Hélas! +votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui +cassait ingénument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que +j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise. + +J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la +présence des deux femmes pour me contenir. + +Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse, +je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent +aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux +oreilles, et baissa la tête d'un air honteux. + +Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène +ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller +municipal. + +--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air +sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma +position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions +calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge +mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels +qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, +votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir +mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que +vous vous étiez faite à leur égard. + +Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60, +et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce +peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher. + +--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous +avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez, +j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez +éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au +milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en +donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus. + +Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent +complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait. + +--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier. + +Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai +l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine +S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom, +l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien +connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon cÅ“ur +battait vite et fort. + +--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le +corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous +êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, +et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du +conseiller municipal se couvrir tout-à -coup des plis menaçants, son +Å“il flamboyer, sa voix tonner... + +Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la +plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous +faire visiter la rade et le port. + +Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les +noisettes pour un corsaire. + +En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait +une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante +et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et +terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, +un pli à ces joues rieuses et vermeilles. + +Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne +vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, +racontez-lui votre évasion de _Southampton_.» + +Ici le capitaine Tom fit la moue. + +Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec +le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques +combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants. + +Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation +s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la +façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui +faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du +sujet de notre conversation. + +Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle +manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant +avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en +long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous +recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu +près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette +pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au +moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout +bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à +triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça +produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et +secouant la tête d'un air de conviction. + +--Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais +parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente +habitude qui, dans le fait, était bien simple. + +--Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne +vous dit pas qu'il a peur des revenants! + +--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre +d'excellent curaçao. + +--Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne +vous visite-t-il jamais, Tom?... + +La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, +son Å“il s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur +la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et +découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon +évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. +Écoutez-moi donc, jeune homme.» + +--Ah çà , Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et +une de ses amies. + +--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, +figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points. + +Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur +le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce +fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que +lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par +un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement +distinct du conseiller municipal. + +Le capitaine commença donc en ces termes: + +«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en +souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas +trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à +Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de +sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, +signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des +huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le +damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de +forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre +d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un +démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous +commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha +malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois +quarts-d'heure de chasse. + +«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me +tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes. + +«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à +mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça, +et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus +grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi, +c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais +toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons. + +«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à +laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère +et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, +j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps. +C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et +vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus +tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand +le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand +discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis +dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma +vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de +paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je +m'en....» + +«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le +capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine +consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés. + +«--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le +capitaine, je m'en.... + +«--Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que +j'interromps; mais songez à ces dames, Tom! + +«--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au +commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous verrons, +répondit l'Anglais.--Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à +_Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_. + +«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues +de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal +débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de +mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de +Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les +îles Portsea, Haling et Torney. + +«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce +diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, +parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons +qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre +français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels +je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_, +vaisseau de 80 rasé. + +«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, +un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui +avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi +les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir +pour cela, il était de son pays et moi du mien. + +«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous +ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses +verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure, +les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux +murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en +outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres +un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il +d'un air gouailleur, _que mes moindres désirs fussent prévenus_. + +«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole +d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous +laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre +chambre ne serait jamais visitée. + +«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner +cette parole-là ; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et +le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de +m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre +place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, +c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_ +me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me +sera bon pour me sauver. + +«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que +tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries +étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne +pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient +visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en +admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il +régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du +navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des +sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, +vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se +croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous +même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de +ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les +côtés du ponton. + +«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou +guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; +mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à +terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, +molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher... + +«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la +sûreté des pontons. + +«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins +partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; +et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient +par la trahison de faux-frères. + +«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en +massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai +d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en +massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les +commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien +n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la +payaient bien. + +«J'étais donc depuis huit jours à bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin +on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais +gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, +trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une +fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le +prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, +il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu +parvenir à le rejoindre. + +«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon +tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne +voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma +bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un +capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un +homme_ enfin. + +«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans +nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au +commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec +Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.) + +«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était +sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos +faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les +choses étaient en bon train. + +«Le matin de ce jour-là , le manchot me fit appeler dans sa chambre, il +était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt +d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le +bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre +moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux +vos confidents. + +«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter. + +«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous +deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la +coque du navire, à bâbord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet +qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il +m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné +bien vite; car, en vérité, c'était pour rien. + +«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, +si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en +trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc., +etc. + +«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, +pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre +prochaine évasion. + +«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il +reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi +se tuer pour cela, nous bûmes à la _prochaine_, et nous allâmes nous +promener dans la batterie basse. + +«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot +n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en +chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher +sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans +son droit. + +«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie +basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal +partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit +notre conversation qui n'était pas vive. + +«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait. + +«--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là -haut +comme tous les jours. + +«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites +cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des +prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... +faites cesser aujourd'hui, Monsieur. + +«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce +bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant. + +«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où +la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout +autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la +chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs +paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait +au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla +plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette +seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le cÅ“ur que +ça n'eût pas été pire. + +«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car +aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela: +punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser +surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes +compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté; +et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer +leur danse. + +«--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais +moi-même leur en donner l'autorisation. + +«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla +lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en +bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie +frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient. + +«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il +en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui +dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par +tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce +pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin +qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce +temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés +de sa cabane. + +«C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et +Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour +détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le +manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant +cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu +près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du +N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse. + +«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de +Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et +j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le cÅ“ur_...; car +Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était +tout-à -fait fini. + +«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, +lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le +monde en haut. + +«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me +demande sur la dunette. + +«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je +vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les +armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, +sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille. + +«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui +connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé +sur le pont et recouvert d'un pavillon noir. + +«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent +cessé de rouler, il dit en français: + +«_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé._ +ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé_. _Or, voici ce qui lui +est arrivé._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez +donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant +ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. +Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur +verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute +déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient +vides; ils avaient été mangés par les corbeaux... + +«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair +que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu +s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant +des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les +oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui +l'attendait!... + +«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre +l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur +moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée +qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à +traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai +toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit +manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça +produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, _Eh bien! +capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_ + +«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé +(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure): + +«--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil, +un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais +gueux qui battait sa mère. + +«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en +poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les +reptiles: + +«--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, +capitaine, car on y use jusqu'à sa peau. + +«--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui +dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette +jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente. + +«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement: + +«--Vous êtes gai, capitaine? + +«--Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette +charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et +persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait +sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce... +bonsoir, Monsieur. + +«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me +révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres +chiens à tondre que de faire le _vis-à -vis_ de M. Dubreuil.» + +--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là , capitaine? dit une de ces +dames, dont la terreur était au comble. + +«--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce +fut bien une mauvaise nuit que celle-là .» + +Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage +et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom +révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution +désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il +était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais +voir sous son enveloppe naïve et simple. + +Et le capitaine continua son récit. + +«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont +étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire. + +«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures +du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bÅ“ufs. Le +ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie +fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une +bénédiction. + +«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent +leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les +feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus +que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. +Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet +s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction +que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à +s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres. + +«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le +guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui +était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose +qui fumait.--Ah çà , ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont. + +«--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe. + +«Là -dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il +vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite +lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel +sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou +d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la +chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, +et me dit: + +--«Mais là , sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le +vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta +peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs, c'est +tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous +bourlingue, Tom. + +«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie +tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau +la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute +l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... +vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. +J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie +à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je +devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à +son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui +dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je +pars. + +«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini; +aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: _adieu, +va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot +d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais? + +--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y +en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.--Non, +lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens +d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je +te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgré tout, je +bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa +tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse +avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le +ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il; +car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus. + +«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux +Tilmont, _nous me_ frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six +lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien +simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous +nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous +apercevoir du froid. + +«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un +collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon +chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la +géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une +boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le +cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je +bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement +complet pour m'habiller, en sortant de l'eau. + +«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens +mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce +qu'il possédait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta +position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, +voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, où +sont-ils?--Là , derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les +prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien tout?--C'est +bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il +ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. +J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour +moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit +encore Tilmont.... + +«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une +corde que le vent faisait balancer. Là , grâce au suif, je ne m'aperçus +que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure. + +«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du +gouvernail; et là , craignant, malgré le bruit infernal du vent et +l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je +plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le +ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient +comme trois étoiles au milieu de la nuit. + +«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on +n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de +nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que +l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient. + +«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait +fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de +sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un +bien vilain temps tout de même. + +«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du +tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, +était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à +mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert +d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait +à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce +qui me gênait le plus. + +«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus +un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait +d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: +alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je +ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment là , +certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. +J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu. + +«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, +lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et +quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette +éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me +servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors +que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru. + +«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien +bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer... +C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout à coup +le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes +bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus. + +«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure +avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, +qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais... + +«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes +rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, +ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait +plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au +milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi... + +«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir +les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre +l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. +C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous +voudrez, mais je la voyais... + +«A ce moment-là , vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir +moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai +avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une +substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la +vase... + +«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de +sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me +sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je +voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me +regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance, +et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: +_Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une +lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là ; car +après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse +pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. +Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis, +pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de +manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil +était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu +as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du cÅ“ur au ventre, +mordieu, et va de l'avant... + +«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours +nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un +endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je +profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai +accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins +étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui +par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y +enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau +et à nager pour gagner les autres. + +«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu +d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y +penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie +après mon départ du ponton. + +«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer +à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que +j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je +trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un +quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une +goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné +mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me +dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le +matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons. + +«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là , de +gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche. + +«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me +cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le +silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous +jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, +quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que +je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou +trente lieues de Portsmouth tout au plus. + +«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des +obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça +monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à +prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne +m'allait plus. + +«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché +toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur +sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, +presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je +m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à +la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la +côte. + +«J'étais donc là , mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je +n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la +gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier +son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme +un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette +maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je +monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme +avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe +blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse +là ; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou +de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je +reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me +trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas: +aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près +de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait +avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, +et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en +parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il +ici?--Oui, Monsieur.--Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a +donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à +écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à +une chaîne avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. +que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant +avec ses grands beaux yeux étonnés.--Eh bien! madame, le capitaine +Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous, +monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur... +Suivez-moi. + +«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, +comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position +était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à +la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et +sa sÅ“ur, excellente personne aussi. + +«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon, +que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait +toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow, +qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien +trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame +Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de +vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup +pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à +sa place j'aurais fait tout de même. + +«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la +Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très +difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les +gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui +n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne +volonté. C'était dur, à trente lieues de France. + +«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa +femme et à sa belle-sÅ“ur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos +chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. +Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le +temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et +je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du +dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil +était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant +près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air: +Capitaine, que dites-vous de ce vent-là ? (c'était une jolie brise de +plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un +pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, +couché dans la maison de sa mère.--Eh bien! alors, me dit Dulow, +capitaine, embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de +suite: c'était trop loin de ma pensée du moment. + +«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière +un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une +misaine et une trinquette amarrée à une roche.--Excusez-moi, me dit +alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait +que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette +nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois: +cette nuit vous pourrez passer sans crainte. + +«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; +j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot. + +«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une +longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et +à Dulow, et je démarrai. J'étais libre... + +«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de +petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une +heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur +laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce +petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du +jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et +de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la +mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans +deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère. + +«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les +flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et +qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils +m'aperçoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit +l'un.--Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.--Ça se +pourrait, dit un troisième.--Et ne voilà -t-il pas qu'un mousse au lieu +d'entendre: _si c'était_, entend: _c'est_ le capitaine S... Il part +comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un +sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un +canot! + +«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel +horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon +frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une +portée de canon du port. + +«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux +pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me +convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient +des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me +faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la +jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait +tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue. + +«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, +en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par +un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me +demande mon _passeport_! + +«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander +mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa +ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au +capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons +d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui +venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds +au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de +l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le +port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé +par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces +diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser +sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient +d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta +le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà , messieurs, nous dit +enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre; +mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce +misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses +deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.» + + * * * * * + +Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette +narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, +l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait +si bien à toutes les exigences de ce récit animé. + +Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela +maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à +moi qui l'ai vu! + +Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange +bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et +intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant +vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et +puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir +assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie +de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame +qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cÅ“ur. Ce qui m'avait +encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins +les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie +et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et +cela sans se dire _merci, frère!_ car ils ne se disent pas merci entre +eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de +mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, +vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à +une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être +cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela +qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous +direz _merci_ à d'autres. + + + + +DAJA. + + Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que + comme on doit aimer ce qui est sujet à périr! + +_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. IV, ch. VII. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à +Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis +d'enfance. + +C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de +distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands +yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied +charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de +l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre +quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les +ennuis de la _passion_... + +Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda +sa voiture et dit: + +--Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je +crois... + +--Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac. + +--Et que ferez-vous? + +--Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai +peut-être un moment... + +Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me +dit: + +--Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour +neuf ou dix heures... + +--Je m'inclinai... + +--Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui +tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je +ne puis remettre. + +--Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se +tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux +heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres. + +Et il sortit. + +Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ +définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse +près de Jenny. + +--Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un +soupir. + +Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si +peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y +comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis: + +--Comment.... Jenny.... quel sacrifice!... + +--Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me +tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et +piqué. + +--Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,--je conçois.--Ecoutez, +ma chère;--nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire +ce qui vous contrarie.--Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous +avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou +que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir _faute +et remords_. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction, +si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus +naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment +où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu +réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche +d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et +vous m'en voulez... Est-ce cela? + +Jenny sourit presque... + +--Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de +franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais +thême... que le _sacrifice_.--Entre nous et dans une liaison comme la +nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins, +d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, +vous appelez cela vous _sacrifier_! A la bonne heure... c'est une +conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier +du bonheur que nous vous donnons... + +--A merveille!... Et notre réputation? et nos principes? + +--Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne +s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, +la réputation demeure intacte. + +--J'admets cela... et nos principes? + +--Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes... + +--Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule. + +--Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me +compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes... + +Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de +ce que vous appelez vos principes,--quand je vois un aussi mince mérite +que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins +je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une +constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais +vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de +toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les +hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos +arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je +vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons +trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice. + +--En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre +langue!..... + +--Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer? + +--Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la +réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de +la prudence et du mystère... on n'a pas de remords. + +--Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une +coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit +et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon +amour pour vous n'est-il... + +--Qu'un paradoxe. + +--Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez +donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant? + +--Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons +fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un +en a fait, c'est plutôt moi... + +--C'est fort amusant!... et comment cela? + +--Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous +n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même +position qu'une jeune personne à _établir_ qui a un amant... + +--Fou que vous êtes! + +--Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon +cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et, +mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de +seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!... + +--Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à +son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny. + +--Heureusement,--fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France +surtout... grâces à nos mÅ“urs et à notre divine corruption, qui, +jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté. + +--Et ailleurs? + +--Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se +peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire... + +--Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?... + +--Mais oui..., peut-être... + +--Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie! + +--Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux +dire que cela vous ennuierait. + +--Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous +entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si +rarement...--Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi +cela..., je le veux!... + +--Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.-- + + + + +CHAPITRE II. + + +«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral *** +m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet +horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes +instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de +cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient +mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé +Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont +tous comme ça. + +«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos, +qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il +devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement +imprévu venait bouleverser ses arrangements. + +«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de +déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère +et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire. + +«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la +chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voilà tranquilles +jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter +(c'était son mot). + +«--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de +souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous +le permettent. + +«--A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir +sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en +attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me +préparera à bien dormir. + +«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait, +et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible. + +«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est +un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où +l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des +aliments pour les pauvres. + +«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou +danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens. + +«Après que ces bayadères, selon le vÅ“u de leur religion, qui prescrit +deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la +conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un +bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser +devant moi. + +«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement +qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou +plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et +veillerait toute la nuit. + +«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir +danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon +camarade. + +«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants +témoignèrent leur joie par les exclamations de _nela doré!_ _maaradjha!_ +ce qui veut dire grand prince et brave seigneur. + +«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet +usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller +abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on +joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin +dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach.... +J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos... + +Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce +pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure +éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager +quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil. + +«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien! +me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable, +avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne +soupons donc plus? + +«--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au +bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller +prévenir les bayadères. + +«--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le +souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est +le contraire... + +«--C'était une surprise, mon cher Duclos..... + +«--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au +monde, c'est une surprise... + +«--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une +couronne et des pétards, monsieur Duclos?... + +«--Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne +ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les +pétards. + +«--Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous +faisait pas de surprise... + +«--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends à boire du +punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,--ou si +je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me répondit-il d'un +air piqué. + +«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si +loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18..., +ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec +une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident +inattendu jeta dans sa journée. + +«La danse commença,--elles étaient sept bayadères. La musique résonna, +et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des +caresas, des matatans et autres instruments du pays. + +«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était +si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites +plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur +le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or +et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes +d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture +d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs +poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si +particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos +brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans +une pauvre chaudrerie du Carnate. + +«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser, +au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini +par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu +depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes +conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des +pensées malhonnêtes. + +«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces +bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les +surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu... + +«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un +Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour +m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et +que j'avais déjà entendue à Surate. + +Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée +maratte pleine de grâce et de fraîcheur. + +«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent +commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que, +selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un +plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les +spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la +chaudrerie. + +«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi +je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, +respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si +nourrie et si parfumée... + +«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon +palanquin m'éveilla... Qui est là ? dis-je assez étonné... + +«Une voix de femme me répondit: + +«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec +mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de +mongaries,--Daja.--Son cÅ“ur s'est ouvert en votre faveur comme le +sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil! + +«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au +pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres. + +«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset +jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le +lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances +m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles +ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête +intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami +Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus. + +«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui +me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à +faire à Duclos. Elle s'en alla. + +«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous +nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé +de moi. + +Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune..., +elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint +un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère +et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et +disparut. + +«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de +mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je +vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle +s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la +consoler...» + +--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience. + +--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je. + + + + +CHAPITRE III. + + +«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant +du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi +le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était +après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier +venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du +punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises +à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la +pensée qui m'obsédait.» + +--Et c'était une fille? me demanda Jenny. + +--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir, +le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs +allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos. + +«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait +amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle +chaudrerie où nous venions d'arriver. + +«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma +visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac, +qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien +arrangé, frais et tranquille: + +«--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit +dans ce bon petit coin-là !» + +--En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier +Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté: +j'eus ce courage, cet admirable courage. + +«--Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à +l'instant... nous retournons sur nos pas... + +«--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son +hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, +arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin +de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait... + +«--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous +partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi +prévenir les vôtres. + +«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible +cauchemar...--Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se +lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il +n'était pas le jouet d'une illusion... + +«--Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du +courage... + +«--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit +tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré, +et me regardant d'un air hagard. + +«--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais +votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne. + +«--Mais monsieur, pourquoi retourner? + +«--Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez +m'obéir aveuglément... + +«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac, +monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de +colère. + +«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda +m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas +d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait; +aussi marchâmes-nous toute la nuit.» + +--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny. + +«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses, +je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie. + +«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis: + +«--Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et +vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur +le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre +et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays +qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas. + +«--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est +le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au +dernier point. + +«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,--que je +ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;--et l'excellent Duclos +se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en +faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait +de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam. + +«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par +une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné +dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à +l'extrémité, une petite troupe de femmes. + +«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde +avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset +jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que +sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain. + +«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle +s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute +honteuse. + +--«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu +venir avec moi? + +«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre. + +«--Veux-tu Daja? + +«--Avec vous?... + +«--Oui, Daja, venir avec moi à Madras... + +«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas +sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit +ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y +consentait.» + +--Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny. + +«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis +pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une +haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il +ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil +ardent. + +«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me +montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me +dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à +boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur +Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer +la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce +quelqu'un-là : Cela ne m'étonnerait pas... + +«--Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma +son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le +faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à +mon compagnon.» + +--Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que +c'est vous. + +--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser. + +Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!... + +--C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie +singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle +ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait +vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui +ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour +vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit, +son cÅ“ur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout +naïvement. + +--Et vous avez cru à cela? me dit Jenny... + +--Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai, +au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans. + + + + +CHAPITRE IV. + + +«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je +rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche, +et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.» + +--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur. + +«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. +J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui +s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du +cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.» + +--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me +dit Jenny avec un sourire sarcastique. + +«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas +une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des +espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays, +sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau +poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains, +d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était +pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus +étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons +n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller +avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette +onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon +Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en +perles sur cette peau brune et veloutée!...» + +Jenny fit un mouvement d'impatience. + +«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. +Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja +danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un +_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha, +espèce de guitare à trois cordes. + +«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait +de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; +conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la +satisfaire. + +«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait +enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me +faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec +une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions +joyeusement ce frugal repas.» + +--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de +Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré +Gessner. + +--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des +idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour +elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou +malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa +part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime +tout-à -fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui. + +«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras +m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien, +n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me +parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours +malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à -dire aux +corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon +existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un +moment d'ennui, et sans voir âme qui vive. + +--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la +misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes. + +--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de +souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV, +_difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon. + +C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à +laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener +à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par +des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de +ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi, +Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous +arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron, +et six rameurs. + +«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large. + +«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de +chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces +de ses Å“uvres mortes hors de l'eau. + +--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé +ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou +je te casse la figure avec cette rame. + +--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique +Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des +brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La +damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il +me fut impossible de la manÅ“uvrer. Un second brisant nous emplit +tout-à -fait. + +--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à +l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, +car elle nageait comme une dorade. + +«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur +la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied, +je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la +chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se +précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais +fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours, +et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau; +car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre. + +«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre +mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous. + +«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en +plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à +une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue +jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y +avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout +ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de +l'eau, et de crier; + +--Daja, au secours!... + +«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de +mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec +ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais +dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec +violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à +coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous +fait couler à fond Daja et moi.» + +--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec +sang-froid.--Heureusement, lui dis-je... + +«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant +à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis +cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin, +toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je +revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital. + +«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il +en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment +êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés... + +--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos +souvenirs... Et Daja? + +--«Qui ça, Daja?... un chien. + +«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon +valet de chambre, monsieur Duclos?... + +--«Il est sorti, et va revenir dans une heure. + +--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai... + +--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus +comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà , de là , +et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me +réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous +rappelez-vous? + +--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces +souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me +trouvais sur le sort de Daja. + +--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons +de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers +de la division entretenait une fille du pays... Très +bien.--C'est-à -dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il +l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que +je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il +n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent: +il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes +et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la +farce qu'on lui a faite? Devinez! + +--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car +je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le cÅ“ur.--Duclos +continua... + +«C'est-à -dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille... +L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade..... +Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon +cÅ“ur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre +pays, la belle aux yeux doux... + +«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me +jetant à demi hors de mon lit... + +«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est +du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela? +peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui +était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme +Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas +tout. + +«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en +parlant à Duclos, j'écoutais machinalement... + +«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez +jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là ..., +voilà -t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni +deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle +croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de +nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc +mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de +l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de +leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la +chose devenait rare. + +«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux +tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le +temps de crier Daja, et je m'évanouis.» + + * * * * * + +Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé +Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur +son joli visage. + +--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était +brûlée, vous croyant mort? + +--C'était elle, Jenny... + +--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas... +Cette fille était folle... + +--Folle à lier! répondis-je... + +A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle +voulait sa toilette. + +--Sans doute, lui répondit-elle. + +En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait +un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie; +elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que +lui donnait son émotion... C'était si naturel!... + +--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car +je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez +madame d'Arville? + +--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir. + +Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie +est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste, +pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance +et de grâce. + +Une idée me vint... + +--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et +finissant d'agrafer un bracelet. + +--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux +brillants..., ces joues rosées... + +--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser... +N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré +vous?... + +Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?... + +--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny, +que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle, +éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...; +je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny....., +le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je... + +--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?... +Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à +quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la +bonne heure... + +--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny... + +--Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant: + +--Julie..., ma voiture. + +Je ne pus retenir un mouvement d'impatience. + +--Holà !..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on +m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette... + +--Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à +ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule +conviction. + +--Et laquelle?... + +--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or, +avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses +maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais. + +--Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny +nonchalamment. + +--Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps; +car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le +pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du +voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier... +Lisez. + +Jenny prit brusquement la lettre et lut: + +«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska +seront prêts demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme, +etc.» + +--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards..., +sans mesure... + +--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et +puis, j'aurais écrit à ce cher Octave. + +--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez, +vous avez le beau jeu... + +--Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela. + +Et lui baisant la main, je sortis... + + * * * * * + +Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington +qui me la demanda. + + * * * * * + + + + +UNE FEMME HEUREUSE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +MONSIEUR DE NOIRVILLE. + + +Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute +neuve dans la Chaussée-d'Antin. + +C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une +profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle +fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées, +que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime, +mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un +portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent +tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette +maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait +vide, triste et déserte. + +Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais +de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux, +sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet +ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est +tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être +extrêmement ridicules. + +Ce jour-là , sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe +de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de +son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet +étourdissant quartier. + +Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'était +un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les +passants. + +Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux +et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de +Noirville. + +M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en +couleur, et atteignant à peine sa trentième année. + +Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet; +mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les +humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet +l'avait changé pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il +choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées +son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis +démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions. + +Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une +brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un +collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix +sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils +chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent +d'intérêt. + +De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui +s'appelle un _cancre_ en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et +lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie +sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors +M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de +cinquante mille écus de rente. + +Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui, +s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon +fort bonne, au moins fort nombreuse. + +Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le +dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit +comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de +cinquante mille écus de rente. + +Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa +fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi +nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom. + +Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez +grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son +père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta +tout-à -coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et, +chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti +d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement +d'ailleurs avec le reste. + +En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un +cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier +de son département. + +Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la +fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit +naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant +pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque +distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc, +sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre +délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance +et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que +ceux qu'on paie avec l'or. + +Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait +enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un +banquier qui vous a fait faire une bonne affaire. + +Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de +façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses +amis disaient qu'il était _très bon enfant_; sa position de fortune lui +donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se +trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant +de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante. + +Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de +Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les +passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible +mélancolie était sur le point de l'accabler. + +En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour +le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans +une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la +fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le +volait. + +En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la +fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier +désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois +marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de +Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma +maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il +est probable que je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je +m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout +seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il +faut que je me marie le plus tôt possible.» + +Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous êtes assez galant +homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre +affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et +élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui +sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle +union. + +Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une +danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà +que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve, +dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a +jamais pensé. + + + + +CHAPITRE II. + +MADEMOISELLE D'ELMONT. + + +Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont, +ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque +tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une +fraction bien minime de ce qu'il possédait. + +Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et +tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une +portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il +avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste, +et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une +pension fort médiocre. + +La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari, +et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont, +excellent homme, colonel en retraite, qui s'était _rallié_ à l'empereur, +avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de +rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à +lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement, +lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce. + +Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces +physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont +l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent +dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et +symétrique. + +Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit +d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus +choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus +recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la +fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues +aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle +d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on +l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de +rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût +douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu +desquelles elle aimait à s'isoler. + +Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la +rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent +plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir; +enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour +tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait +jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe +plein de goût, tout le matériel de l'existence. + +Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la +mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf, +avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et +des chefs-d'Å“uvre de toutes les littératures. + +Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique +langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à +l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait +ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde +intellectuel qu'elle évoquait. + +Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle +était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et +sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa +mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile +demandait des consolations et l'oubli du présent. + +Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son +oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville. + +Ce jour-là , ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans +le parloir qui précédait sa chambre à coucher. + +Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte +religieux. + +Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant +presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or, +par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien +hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution, +voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger. + +Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de +son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille: +c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le +vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg +Saint-Germain. + +Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie +d'assurance. + +Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers, +et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir +raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux +où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes. + +Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant, +et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour +jouir des derniers rayons du soleil. + +Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations +de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins +muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait +ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à +des mains étrangères. + +On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle +habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle +se garda de changer rien à ses dispositions. + +Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait +d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de +_Boulle_, en faisaient les principaux ornements. + +Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de +famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on +voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait +rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés +comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de +l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une +magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les +pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son +intimité. + +Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres +ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias, +ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un +beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table +de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste, +rappelait un ami, une impression ou un souvenir. + +Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un +antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant +l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se +mouiller de larmes. + +Ce jour-là , nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser +à la demande qui la menaçait. + +Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front +appuyé sur sa main blanche et effilée, que les longues boucles de ses +cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe +blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier +de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure. + +Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait +conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et +demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son +frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle. + +Cécile répondit que oui. + +La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle +d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand. + +--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda +Cécile. + +Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger. + +Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées +le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les +renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire, +partout ils furent des plus satisfaisants. + +En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort +honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa +fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant +toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait +eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon +distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer, +aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un +excellent parti_. + +J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député +dans un département où il possédait d'immenses propriétés. + +Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui, +avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas +le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune, +immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce, +éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure. + +Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui +dit brusquement: + +--«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément +riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande +en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement +son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps +où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce +garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand +propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie +soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus +décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon +enfant?...» + +Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à +vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus +possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de +pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son +oncle qu'elle ne voulait pas se marier. + +«--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant à +présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que +j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur +votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous +pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...» + +A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de +Noirville. + +Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis. + +Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et +après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense +intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut +terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux +mourir que d'épouser jamais M. de Noirville. + +Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile +persista plus que jamais dans ses refus. + +En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en +colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra +visiblement. + +Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et +extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de +cÅ“ur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir. + +--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un +vice, et je me rends,--disait le colonel désespéré.--Est-ce son origine? + +--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes, +disait Cécile. + +--Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher? + +--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable. + +--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?... + +Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui +eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à +M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire +qu'il ne l'était. + +Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui +l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et +de l'intelligence de son oncle. + +Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque, +si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine +qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette +douleur si profonde: elle se sacrifia. + +Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel, +qui s'écriait en se frottant les mains:--«Se sacrifier à deux cent mille +livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle +voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme +ceux-là ...» + + + + +CHAPITRE III. + +MARIAGE. + + +M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les +passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé. + +--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi. + +--Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un +mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je +chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_ +d'Elmont n'est pas une beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée +qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie +éducation, et être assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas +beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux +cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien +encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre? + +--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat. + +--Mais bah! reprit son client,--sa première couche l'engraissera, comme +on dit. + +Ah çà ! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne +prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier, +j'épouse la fille d'un marquis. + + * * * * * + +Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur +horriblement bourgeoise. + +La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus. + +Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par +conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les +yeux bien rouges en allant à l'autel. + +Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait +quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se +rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M. +de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres. + +Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure +avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils +dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir? + +En revenant de l'église, M. de Noirville fit voir à sa femme tout son +gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans _son boudoir_, comme il +disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de +pierreries. + +M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment +satisfait, dit à Cécile: + +--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était +chez toi. + +--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée +de ce tutoiement si subit. + +--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille +machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici. + +--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui +m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte +indéfinissable. + +--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui +profite de tous ces vieux rogatons. + +--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant. + +--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant, +il ouvrit le nécessaire. + +--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais +bien les choses, chère amie. + +--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi +à tout prix le nécessaire de ma mère. + +M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout +au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait +déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus. + +Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque +idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le +fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son +mari, dans son immense hôtel. + +Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour +être heureuse? + + + + +CHAPITRE IV. + +Noirville, le 13 avril 18... + +LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT. + + +«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur +l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles +de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être +avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne +m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la +pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi; +j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour +ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme +on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux +médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma +femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit +rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque +chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'Å“il, ce qui +n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse: +aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de +la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi, +j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour +deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a +perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché, +car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce +était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque +chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse? +Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle +terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille +comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour +son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien +ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être +volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne +m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe; +je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi +qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais +bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je +suis marié. + +«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de +l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_! +entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma +femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle +fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu +l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite, +dès le premier jour de mes noces. + +«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle +avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la +voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi +ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais: +entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru +gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut +bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_, +comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de +l'esprit; n'est-ce pas, Dumont? + +«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi +qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la +fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma +femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une +poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah! +que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne, +était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par +farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa +campagne. + +«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait +être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on +allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque +bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est +triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et +on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit. +Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme? +N'est-ce pas, Dumont? + +«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce +défaut-là . Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de +change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y +méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui +vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé +si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses, +des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre +Bercourt n'a plus osé revenir chez nous. + +«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses +bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a +sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste +que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre +Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont +là _. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud: +ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je +suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu +quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors, +voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je +ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai +imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait +monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son +anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me +_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le +prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a +fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si +j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est +une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont? + +«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de +ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement +séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je +suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A +propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si +j'ai un premier)! + +«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont; +viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des +Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des +juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il +faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça, +elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet +pour les domestiques. + +«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour +retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente +de Naples, si elle continue à être en baisse. + + «Adolphe DE NOIRVILLE.» + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + +***** This file should be named 39024-0.txt or 39024-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/0/2/39024/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/39024-0.zip b/39024-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8c2244b --- /dev/null +++ b/39024-0.zip diff --git a/39024-8.txt b/39024-8.txt new file mode 100644 index 0000000..2a6b57a --- /dev/null +++ b/39024-8.txt @@ -0,0 +1,5224 @@ +The Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La coucaratcha (II/III) + +Author: Eugène Sue + +Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + + + +OEUVRES COMPLÈTES + +DE + +EUGÈNE SUE. + +[Illustration: colophon] + +LA COUCARATCHA. + + + + +OUVRAGES DU MÊME AUTEUR. + + + =Le Juif errant= 10 vol. in-8. + + =Les Mystères de Paris= 10 vol. in-8. + + =Mathilde= 6 vol. in-8. + + =Deux Histoires= 2 vol. in-8. + + =Le marquis de Létorière= 1 vol. in-8. + + =Deleytar= 2 vol. in-8. + + =Jean Cavalier= 4 vol. in-8. + + =Le Morne au Diable= 2 vol. in-8. + + =Thérèse Dunoyer= 2 vol. in-8. + + =Latréaumont= 3 vol. in-8. + + =La Vigie de Koat-Ven= 4 vol. in-8. + + =Paula-Monti= 2 vol. in-8. + + =Le Commandeur de Malte= 2 vol. in-8. + + =Plik et Plok= 2 vol. in-8. + + =Atar Gull= 2 vol. in-8. + + =Arthur= 4 vol. in-8. + + =La Coucaratcha= 3 vol. in-8. + + =La Salamandre= 2 vol. in-8. + + =Histoire de la Marine= (_gravures_) 4 vol. in-8. + +Sceaux.--Impr. de E. Dépée. + + + + +LA + +COUCARATCHA + +Par EUGÈNE SUE. + +TOME DEUXIÈME. + +[Illustration: colophon] + +PARIS, + +CHARLES GOSSELIN, +Editeur de la Bibliothèque d'élite, +30, RUE JACOB. + +PÉTION, ÉDITEUR, +Libraire-Commissionnaire, +11, RUE DU JARDINET. + +1845 + + + + +MON AMI WOLF. + + + + +§ I. + +FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU. + + --Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que + de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre + l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut + donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre + nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient + dans mon coeur, et chacune le tirant de son côté, elles le + mettaient en pièces. + +_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. VIII, ch. V. + + + + +.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers +du vaisseau anglais _le Genôa_ voulurent recevoir à leur bord +l'état-major de notre frégate. + +A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon +voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants, +taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:--je lui +versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.-- + +Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle +figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une +merveilleuse facilité,--quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son +origine étrangère.--Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé +Anglais. + +Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le +dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions +déjà fort liés;--enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir +les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus +rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque +notre avenir. + +Suivant l'usage, l'intimité commença d'abord par un échange +confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos +commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos +inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des +passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait +_volés_.--Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous +être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus +détestable,--ce fut entre nous à la vie et à la mort. + +D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les +Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de +façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir +salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à +l'union des deux pavillons.--Or comme les toasts se succédaient sans +interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près trois +heures que nous étions à table;--comme après les vins on avait servi le +punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous +finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés +les uns envers les autres à une confiance sans bornes. + +Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait +ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon +honneur, une exception à son régime.--Malgré les paternelles +remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en +anglais:--Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués +ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.--Ne buvez pas, vous +vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude. + +Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de +ces exhortations;--il paraissait se trouver fort bien de l'effet du +punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux +brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus +intime, enfin.--Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à +peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée +des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des +méridionaux. + +Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du +_Genôa_, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de +cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir, +_l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois_. + +C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine +de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la +théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on +attache à une discussion est toujours en raison inverse des +connaissances que l'on peut y déployer,--on échangeait de pitoyables +raisons,--pour et contre--avec un acharnement singulier. + +--«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force +qu'il le brisa:--Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les +aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?» + +--Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici... + +Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des +navires pendaient collés le long des mâts. + +--«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur +moi ses yeux étincelants,--nous nous entendons si bien tous deux qu'il +faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est +entre nous au moins, ajouta-t-il avec un regard presque féroce, que le +bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence, +si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force, +mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand +vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le +dernier des misérables,--mais c'est égal encore une fois, je ne puis +m'en empêcher...-- + +Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de +mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement +cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence +fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la +force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré. + +Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais mieux attendre à demain, +nous serions plus calmes et alors... + + --«Pardieu, Je Crois Bien Que Nous Serions Plus Calmes, Mais Alors + Je Ne Vous Dirais Plus Mon Histoire, Et Il Faut Que Je Vous La + Raconte... Pourtant Voyez-vous Il Est Possible Que Demain Quand Je + Penserai À La Folie Que Je Fais Étant Gris, Il Est Possible Que Je + Vous Propose De Nous Brûler La Cervelle À Pair Ou Non, Afin Que Mon + Secret Soit Éteint Par Votre Mort, Ou Rendu Sans Importance Par La + Mienne... Je Sais Bien Que Vous Allez Me Dire Que C'est Ridicule, + Mon Cher, Mais Que Voulez-vous Y Faire, C'est Comme Cela...» + +Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières +que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la +pensée de reculer devant une confidence dont les résultats promettaient +autant...--Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le +couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la +main. + + + + +§ II. + +LE RÉCIT. + + +«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,--c'était pendant la +guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se +bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,--Je me +trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le +golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.-- + +«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais +fréquemment à terre, quoique la ville de Porto Venere fut horriblement +triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort +jolie demoiselle dont le père était capitaine de port. + +«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était +Péruvienne et s'appelait Pépa. + +«Figurez-vous,--mon cher,--dix-huit ans,--un teint orangé,--des lèvres +rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir +là dedans,--une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches +comme une Andalouse,--et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à +demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de +grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à +l'avenant. + +«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement +autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant au frais +dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.--Aussi +j'en devins fou.-- + +«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez +butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je +m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison, +c'est tout ce que je voulais.-- + +«C'était beaucoup;--mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des +principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur +influence,--je les partageai.-- + +«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez +croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais +dit une fois:-- + +«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si +vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais +pour vous?...-- + +«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour +la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis +franchement, qu'elle consistait en ceci:--mon Dieu, faites donc qu'elle +m'aime, car je l'aime bien.-- + +«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne +demandait ardemment qu'une chose au ciel,--c'était de ne pas m'aimer.-- + +«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la +quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma +passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse +l'imaginer,--jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi +j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y +avait un coeur et un noble coeur, chez cette femme-là.--Savez-vous +qu'un jour elle me dit,--je suis bien contente que vous soyez marié, +Wolf, comme je suis pauvre,--au moins vous ne penserez pas que je vous +aime pour vous épouser,--que je vous aime parce que vous êtes riche.» + +--Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf. + +--Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste +quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans +cette précaution, d'être aimé comme mari futur:--Ce qui entre nous est +fort abject. + +Je continue:--«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même +visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on +n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une +quarantaine de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes +sanitaires. + +«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille +gouvernante.--Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête +distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et +lui demander... ce que je lui demandais toujours;--car elle ne m'avait +encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs +satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la +satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:--je +t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à +être désirée. + +«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes +demandes de ma part, même refus de la part de Pépa. + +«--Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me +brûler la cervelle si elle me refusait encore; mais, comme j'ai +toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de +gré ou de force avant que de mourir.--Elle m'avait avoué son amour;--la +possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?» + +Je répondis à mon ami Wolf par un _hum_... légèrement dubitatif, et le +priai de continuer. + +«--Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large, +j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon +amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du +jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre. + +«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement +dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;--je donnai +néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre +apprendre cette nouvelle à Pépa;--sans m'être décidé à rien, j'avais +toujours pris des pistolets avec moi. + +«--Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui +dis-je. + +«--Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie +qui me rendit sombre!--Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie, +s'écria-t-elle en se jetant à genoux! + +«--Pépa,... lui dis-je! + +«--Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me +couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que +demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!--elle est à nous +tout entière, cette nuit que tu regretteras.--Oh! oui,.. parce qu'elle +sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la +regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de +femme passionnée,--tu la quitteras en la désirant encore,.. en la +désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas, +non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a +coûté pour te résister jusqu'ici.--Mais vois-tu, c'est toujours ainsi +que j'avais rêvé l'amour;--avoir à moi un jour, un seul jour rempli des +plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;--mais un seul +jour,--afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait +des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait +pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que +je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne +me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu +n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!» + +--Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais +malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être +un homme bien heureux... + +--«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de +donner mes dernières instructions pour le lendemain matin. + +--«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer +une petite yole que je manoeuvrais moi seul pour me rendre à terre +sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de +bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois +le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui +fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où +aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...» + +--Ah ça, mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes +avoir,--dis-je à mon ami Wolf,--des scrupules que vous dûtes avoir quand +vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la +fille... + +--Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer +au punch. + +--«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles +vous n'eussiez pas songé non plus à ma place! + +--«Des scrupules!...--est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder +une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait, +qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule... +toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge +avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge +palpitante,--les yeux voilés;--car quoiqu'elle m'eût résisté, elle +m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents +et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon +cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la +plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large +en contournant les rochers qui bordaient la passe. + +«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui +toujours nageant me faisait signe de l'attendre. + +--«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda +en anglais, si j'étais un officier de la goëlette. + +--«J'en suis le commandant, lui dis-je. + +--«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre +navire, voici pour vous seul,--et il décrocha de son col une petite +boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de +l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant ainsi soutenu à +fleur d'eau sans nager,--je cassai la boîte avec la lame de mon poignard +et je lus... Savez-vous ce que c'était?... + +--Non, mon cher Wolf... + +--«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile, +non plus le lendemain comme l'autre,--mais à l'instant que je recevrais +sa missive.--La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait +de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la +dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir +du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais +d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les +Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient +peut-être déjà,--Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait +d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant de +laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer +à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne +donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa +croisière aux environs du port. + +«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral +et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur +moi ses yeux gris, et me disant: + +--«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec +vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si +j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore +de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait +furieusement au col.--J'ai échappé aux Français, non sans peine; car +j'ai vu au vent une frégate et un brick, et pour peu que nous ne +filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera +trop tard, capitaine.» + +--Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf. + + + + +§ III. + +SUITE DU RÉCIT. + + Il changeait de visage.--Il sentait ses veines brûler, sa poitrine + s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa + bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment. + +P. L. JACOB.--_La Danse Macabre._ + + +--Mais Pépa, Pépa?--demandai-je encore à mon ami Wolf. + +--«Attendez, me répond-il.--Puisque je suis comme à confesse, il faut +que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment +diabolique,--et je ne sais pas comment cela se fait,--mais je me +rappelle toutes ces idées d'alors, comme si c'était hier.--C'est peut +être parce que j'y pense souvent,--voyez-vous, ajouta Wolf après un +moment de sombre silence. + +«--D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de +toutes les autres--fut que je ne partirais pas,--après quoi je pensai +que je serais naturellement fusillé net;--ce qui m'était égal, puisque +le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de +Pépa.--La question n'était pas là,--elle était dans cet infernal patron +de l'amiral.--Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,--je le +connaissais.--Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait +retourner à mon bord--parler des ordres que je venais de recevoir; et +peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient +instruits:--de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous +concevez ce que signifiait pour moi, ce mot,--partir.--Maintenant que +vous connaissez Pépa...» + +--Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un +regret...--on peut dire cela entre soi...--c'est que votre animal de +patron n'ait pas été dévoré par un requin,--ajoutai-je tout bas... + +«Vraiment...--me dit Wolf avec un accent singulier.--Pardieu je pensai +tout juste comme vous..., moi!--quel dommage! me disais-je! comme +vous,--car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...--eh bien! +je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,--et je n'étais obligé qu'à +partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais +aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,--et demain au point +du jour...--un dernier baiser à Pépa,--et peut-être un combat acharné à +soutenir,--un combat enivrant, glorieux comme un combat inégal, +concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,--un pareil combat où j'aurais +joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette +nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...» + +--C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable +patron... + +«--Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;--mais j'oubliais +de vous dire, ajouta-t-il,--que pendant l'instant qui me suffit pour +faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,--j'oubliais de +vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un +courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un +endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces +tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je +fus tiré de ma méditation par un cri du patron... qui ne se défiant de +rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti +tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le +gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en +criant,--jetez-moi un aviron ou je me noie...» + +--Je ne pus dire un mot,--et je regardai Wolf en pâlissant, il était +impassible et froid. + +--Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde. + +«--Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement, +j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.» + +--Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second +mouvement. + +«--Mon second mouvement, répondit Wolf,--_fut de n'en rien faire et de +voir, au contraire, cette mort avec joie_.--Aussi le patron disparut en +m'appelant:--_assassin_; il avait raison, car sa vie avait été entre +mes mains,--et il m'eût été aussi facile de le sauver,--que de boucler +mon ceinturon...» + +--Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant +avec amertume. + +«--Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous, +l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au +fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de +sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma +position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le +sacrifice de ma vie;--persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière +m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans +fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime... qui après +tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul +avait tout fait,--que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous +d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien +rudes:--_Personne ne pouvait le savoir_--car souvent la vertu c'est la +peur du scandale;--dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de +consolant dans ma fatale position.--Songez surtout que j'aimais avec +fureur,--songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que +la mort de cet homme pouvait me rendre...--Une nuit avec Pépa!!!--Et +après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme +moi,»--s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le +coeur. + +--J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à +répondre. + +Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:-- + +«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,--il y a +deux ans de cela,--Pépa est morte,--et pourtant à ce souvenir seul, +voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je +pâlis encore. + +«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière +française était établie au vent de Porto-Venere. + +«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer +que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que +j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les +ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier. + +«--Mon équipage était excellent,--j'exaltai encore son courage et nous +sortîmes de la passe décidés à nous faire couler,--moi surtout--comme +vous pensez.--Ma goëlette marchait comme un poisson,--j'avais des pièces +de dix-huit allongées en couleuvrines--nous aperçûmes un brick et une +frégate,--le brick au vent,--la frégate sous le vent. + +«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.--Après un combat +sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna +presqu'entièrement désemparé.--La frégate dut courir des bordées pour +nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de +nous, je crois,--lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand +mât...--Nous n'avions que quelques agrès coupés,--rien d'essentiel +d'endommagé.--Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes +l'amiral vers le soir. + +«--J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le +combat.--En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant +et vingt-trois matelots,--le reste était mort.-- + +«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un +grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il +supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant +d'avoir pu gagner mon bord.-- + +«Quel dommage, me dit-il,--si le malheureux avait réussi à vous porter +mes ordres,--nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves +gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,--nous +n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf. + +«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser +de ma _belle action_ comme dit le ministre dans sa lettre.-- + +«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis +parler _de dévouement en matière d'amour_,--me dit Wolf d'un air +tristement moqueur,--puis il ajouta:--Mais voilà nos convives qui +montent, où en sont-ils de leur discussion?» + +Les convives n'y pensaient ma foi plus.--On convint de se rendre à +terre,--comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,--je fus forcé +de me placer dans une embarcation où il n'était pas.--Descendu au +débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était +resté à bord,--enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait +laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une +danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez +magnifiquement depuis notre station à Malte. + + + + +§ IV. + +ÉPISODE. + + +Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux +de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;--lorsque sa +camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me +trouver--voulait absolument me parler.--Je me levai,--et il me remit un +billet ainsi conçu. + +--_Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres, +il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,_ + + WOLF. + +--Qui t'a remis cela,--demandai-je à mon laquais? + +--Capitaine, c'est un officier anglais,--un beau, grand jeune homme +brun.-- + +--C'est bien, va m'attendre à bord. + +J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.--Mon ami Wolf s'y trouvait +déjà.--Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même +une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.-- + +Il vint à moi, et, me tendant la main:--J'étais sûr de vous voir, me +dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une +sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure... + +Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais +lui être utile. + +--Mon cher ami,--puisque vous me permettez de vous donner ce +nom,--répondit-il,--j'ai d'abord mille excuses à vous faire d'avoir +abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable +histoire. + +--Ma foi,--lui dis-je (et c'était vrai)--que le diable m'emporte si j'y +pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au +roman, mon cher Wolf... et vous vous serez _vanté_,--ne parlons plus de +cela... encore une fois je l'avais oublié. + +--Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas +_vanté_;--tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,--et vous êtes le +seul,--ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus +mélancoliques,--vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale. + +--Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.--Fausse ou +vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli. + +--Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce +et sonore.--Vous savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce +secret ne peut être possédé que par vous--ou par moi,--par tous deux +c'est impossible. + +--Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela? + +--Très sérieusement... + +--C'est une plaisanterie. + +--Non, mon ami... + +--Mais c'est absurde... + +--Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me +faire passer pour ce que je suis:--_Un meurtrier_,--ajouta Wolf +péniblement,--puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au +point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il +est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir, +et il en sera ainsi. + +--Voilà qui est fort...--il en sera ainsi parce que vous le voulez, +Wolf. + +--Sans doute;--puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse: +Ne me refusez pas cela,--ne me forcez pas, je vous en supplie, à un +éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous +me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait +toujours, n'est-ce pas. + +--Allons, il faut nous brûler la cervelle,--parce qu'il vous a plu de me +gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est +désagréable, vous l'avouerez au moins,...--dis-je avec humeur, sans +pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait. + +--Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit +Wolf. + +--Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez +la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est toujours +à cinq pas, et à pair ou non,--j'imagine. + +--Toujours,...--répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille. + +--Vos témoins, lui demandai-je... + +--Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il. + +--Aurez-vous vos armes,... Wolf? + +--Oui, j'aurai les miennes;--ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est +inutile... à moins pourtant que vous vous défiez... + +--Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois... + +--Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire +à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait. + +--Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle +équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes +aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que deux aspirants sortant de +l'école de marine; mais enfin, à quand? + +--Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux +port... + +--Va pour les ruines du vieux port. + +--Votre main, me dit Wolf. + +--La voici. + +--Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore. + +--Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup. + +Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes. + + + + +§ V. + +MON AMI WOLF. + + +J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques +lettres, car en vérité je croyais rêver.--Un capitaine de frégate de mes +amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles +étaient les conditions de ce duel meurtrier.--A cinq pas, un pistolet +chargé et l'autre non.-- + +Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon +digne témoin sur ce qu'il appelait ma _crânerie_.--Vous aurez cherché +l'affaire, me disait-il,--comme cette fois à la Martinique.--Vous avez +aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur... +Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et _tutti +quanti_. + +--J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,--il me +répondait à cela:--Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit +ordinairement que de l'eau;--il est connu pour sa douceur, son humeur +triste et solitaire.--Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et +vous ait insulté le premier;... c'est impossible. + +--Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je... + +--Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit +l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur... + +--C'était à devenir fou, aussi je me tus.--Je fermai mes +lettres,--donnai quelques commissions à mon valet de chambre,--demandai +un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin. + +--Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de +moi;--il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses +cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu +d'hommes d'une beauté aussi remarquable. + +--Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche... + +--Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour +_me monter_ comme on dit,--pour me mettre au niveau de cet horrible +combat:--impossible:--j'allais là me brûler la cervelle sans colère, +sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point +d'honneur,--car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si +j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une +insulte irréparable.--Aussi j'aimais encore mieux me battre presque +sans savoir pourquoi;--sans lui en vouloir;--car malgré son crime je ne +le haïssais pas, il s'en faut. + +--Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière +influence.--Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable +sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa +maudite confidence;--et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce +qui est extraordinaire.--Tout cela faisait que je ne pensai pas un +instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à +m'étonner de tant de choses inconcevables. + +--Messieurs, dit mon témoin,--toute représentation est sans doute +inutile... + +--Inutile! répéta Wolf. + +--Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre, +dit le témoin de Wolf. + +--Nous le savons,--répéta Wolf. + +--Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine +d'une voix grave. + +--Ce témoin de Wolf--mesura cinq pas... + +--Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les +visiter. + +--Je m'y oppose formellement, Monsieur,--m'écriai-je en l'arrêtant... + +--Wolf me prit la main, la serra fortement et me +dit:--Capitaine,--bien,--mais j'ai à vous faire une demande:--Vous +confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir--quoique ce +soient mes armes? + +--Avant que nos témoins aient pu rien empêcher--j'avais pris les +pistolets et je les présentais à Wolf,--Il en prit un. + +--Je pris l'autre. + +--Le coeur me battait horriblement. + +--Quoique la conduite singulière de Wolf me fît penser que peut-être +tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise +plaisanterie,--pourtant je me plaçai en face de Wolf. + +--De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai +presque heureuse.--Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et +appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis +levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de +reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,--leva son +pistolet et m'ajusta. + +--Je l'ajustai à mon tour;--les canons des deux pistolets se touchaient +presque. + +--Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins. + +--Oui... + +--Mon Dieu, pardonnez-leur,--dit en anglais le vieil officier taciturne, +en frappant dans ses mains. + +--Nos deux coups partirent ensemble. + +--J'eus un moment d'éblouissement,--causé par la flamme et l'explosion +du coup de Wolf,--et quand au bout d'une seconde je revins à moi,--je +vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son +coude... + +--Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir... +car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas +moi... Pardon, mon ami,...--pardon... pardon...-- + +--J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,--je vous pardonne ma +mort, dit-il d'une voix faible...--Puis s'approchant du mon +oreille,--ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:--Mes +mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....--oh +Pépa!... + +--Et puis il mourut. + +--Ma balle lui avait traversé la poitrine. + +--Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux +pistolets..... + + + + +RELATION VÉRITABLE + +ET + +VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN, + +Clerc de Procureur. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste, +athée, négrophile et républicain. + + +C'était le 15 mai--1789. + +Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure +maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette +petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme +d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude +Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie +philosophique qui régnait alors. + +L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes +raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui +ruisselaient de pluie. + +Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une +épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de +saintes et religieuses croyances. + +--Tombe... disait-il, tombe... donc, _averse maudite_! change les rues +en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons, +le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!... +quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont +bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard... +et encore!!! + +Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement +fataliste et incrédule. + +Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan +trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte +luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à +manchettes. + +Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'oeil de profond et +amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue +soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan +était virginal. + +A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de +fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête, +et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans +toute la fougue de son exaltation musicale. + +--Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui +m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq +semaines... le voir manquer, j'en deviendrai fou... fou... à lier... +Dieu me le paiera!! + +Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan +cacha sa tête dans ses mains... + +Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que +ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune +clerc suspendit sa respiration, puis son coeur palpita, bondit... Il +dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il +craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait +ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le +toit!!! + +Et ce ne fut pas une illusion. + +Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva, +grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse +inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent à l'horizon, le +soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède +et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi +funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure. + +Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de +gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras, +rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier, +fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir. + +--Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les +gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans +la rue. + +Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et +entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il +n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille, +lorsque les piétons se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent, +avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel +équipage à quatre chevaux.--Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns, +les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance +qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une +incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les +chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé, +couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si +épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et +la culotte de gourgouran. + +Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il +revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes. + +Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre +aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage, +comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand +coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture, +se pâmait de rire insolemment. + +De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine +éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux +danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais +ou cheval danois. + +Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur +l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine; +il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'oeil sur +ses mouchetures, et dit en soupirant: + +--Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de +l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra... + +Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées +d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une +fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la +rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant +ses pensées étaient brûlantes et effervescentes... + +Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce +qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de +Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine, +l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré! + +Or, le père de Catherine était _parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi_, et +sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes. + +Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il +s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard de +désespoir sur sa toilette souillée, et entra... + +Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du +blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes +bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur +le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde, +monsieur Belissan. + +Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la +jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en +vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de +Catherine, qui avait souri en rougissant... + +Et puis il n'avait plus rien vu. + +Mais il avait pensé... + +Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui +eût traversé la cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le +comptoir. + +A ce bruit, Catherine leva la tête. + +Le beau coureur leva la tête. + +Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle, +si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans +lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse +sonore et retentissante du coureur. + +Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé. + +Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et +cassé du mercier, vint gâter l'harmonie. + +Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une +aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la +large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier: +Comment! vous osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de +Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à +vous, monsieur Belissan. + +Et Catherine aussi lui dit aigrement: + +--Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens. + +Et le beau coureur reprit: + +--Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle, +vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme +j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont. + +--Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un +air caressant, en lorgnant le beau coureur. + +--Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le +gantier en contraignant à peine un éclat de rire. + +--Il y a un baigneur étuviste, là-bas au numéro 15, dit enfin Almanzor +en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse +moqueuse... + +Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne +répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un +trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées. + +Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui +s'écria: Tiens, c'est Belissan! + +Belissan rappela ses esprits... + +--Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il. + +--C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté +jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre. + +--Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi! + +--Mais je pars aujourd'hui, à l'instant! + +--Je pars aujourd'hui, à l'instant! + +--Je prends le coche; je vais par eau... + +--J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet +infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout +me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?.. + +--Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des +vêtements? + +--Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante +mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères. + +--De l'argent. + +--Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va. + +--A la bonne heure! dit Lucien; + +Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire +du bien, je l'emmène. + +--Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement le clerc en se +jetant sur le coche. + +Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris. + + + + +CHAPITRE II. + +Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan. + + +Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_, +n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se +rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans +la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des +épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une +circumnavigation, presque le tour du monde. + +Un matin son mousse lui annonça un _monsieur_. + +--Qu'est-ce que c'est que ça, mousse? + +--Un pâlot, capitaine, qui a une queue. + +--Fais entrer le pâlot. + +Le pâlot entre; c'était Belissan. + +--Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement? + +--Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien +que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine. + +--C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une +île... + +--Dans quelle île, Monsieur? + +--Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit +dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre +ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles +trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation +croissante, où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans +une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier, +le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une +île... + +Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un +fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela? + +--Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta +sourdement Belissan. + +--Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je +vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens +par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous +voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et... + +--Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la +Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse et +nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une +existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là +des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne, +là pas de différences sociales; là des frères; là des soeurs. A +Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre +d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état +de nature, dont je suis fier.--J'étais descendu homme, je remonte +sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et +tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son +habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne +un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de +courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là, +pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et +numérotent votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O +Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations! +c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable +place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la +famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y +ferons une seule famille! une grande famille! + +Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un +tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le +prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse. + +Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer +Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:--A Otahity! +à Otahity! + +Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait +à son bord Claude Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant +considéré que Belissan le payait bien, il consentit. + +Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu +qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait +inutile. + +On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de +chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le +stupéfia en lui répondant d'un air majestueux: + +--Homme!!! + +--Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise. + +--Homme, réitéra Belissan... + +--Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi? +quel titre! + +--Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement... +_homme de la nature_, si vous aimez mieux... Les voilà bien! dit +Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les +voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un +vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les +géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti +par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice, +dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui +avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure. + +--Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la +singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:--Claude +Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île +d'Otahity, pour affaires de commerce. + +Le trois mâts _la Comtesse de Cérigny_ partit du Hâvre le 13 juin +1789. + + + + +CHAPITRE III. + +Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce +qu'il en advint. + + +Un mois après son embarquement à bord de _la Comtesse de Cérigny_, +Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu +deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu +trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap _Horn_. Enfin, ce fut +un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si +la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, _homme_, eût été +dissipé en détail. + +Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et +philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des +inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel. + +Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un +mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit +cacatoës, Belissan s'écria: + +--Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin, +ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin! + +Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement +à Claude, sans abandonner son mousse: + +--Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je +suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre +mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il +fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze +coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui +apprends son état, voyez-vous, bourgeois! + +--D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, +et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant, +ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en +tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu +ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de +finir! c'est-à-dire de ne pas finir! + +--Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon +égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon +chef non plus, aussi... + +Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence: + +--Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de +poing, bourgeois, rendez-moi son égal... + +Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme +on sait. + +Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant +la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude +pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils +avaient bien le droit de ne pas manoeuvrer du tout, et qu'étant nés +libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des +cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale; +mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que +vous savez. + +La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de +misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à +haïr l'humaine espèce.--Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société, +hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses +incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la +civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des +prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui +t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes +qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi +naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. +O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes +souffrances, mon oeil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu +seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de +ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai +pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée. + +Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une +fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière +dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes +pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux +vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus +long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande +mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour +domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné +à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, +mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en +roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure... +société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas +en larmes; non, l'équipage se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie +de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc. + +Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement +avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla +dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et +si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça +trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était +mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du +supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à +retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques. + +Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le +reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son +voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer +aux îles Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au +moins aussi cythéréennes que les îles des Amis. + +Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué +sur _la Comtesse de Cérigny_, il pouvait bien aborder aux îles +_Marquises_. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand +on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment +plus rapprochées qu'Otahity. + +Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent +des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot +bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à +la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du +soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le +sud. + + + + +CHAPITRE IV. + +Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la +philanthropie. + + +Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je +te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! +ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques +coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour +vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des +vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes +inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume de la +nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la +France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait +Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit +de ratine, et sa veste piquée. + +Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette +ridicule et mesquine industrie _d'eux autres_ civilisés. + +Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il +tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait +parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de +Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île +Hatouhougou. + +Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de +rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre +inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de petite +écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans +les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, +et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait +probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée +autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix +de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet +ornement étant de mauvais goût. + +Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri +sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de +l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un +troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de +grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la +croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre. + +Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans +une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon +égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et +Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef. + +A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche +inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un +quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude +fit un bond énorme de surprise. + +Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une +pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit +galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés +à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était +chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et +obéissance, ce qu'il exprima par une demi-génuflexion, et la position +de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un +terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles +de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité. + +Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre +que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie +rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents +noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, +hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de +coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête +dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, +vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes. + +Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées +tumultueuses qui luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte +acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence +des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit +mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, +les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à +l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, +l'homme de la nature. + +Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné +devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux +habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions +sociales qu'il voulait fuir. + +On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été +entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se +relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au +milieu des reins. + +Et les deux égaux arrivèrent aux cases. + +Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût +indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute, +peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres, +case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, +s'il en fut. + +C'était la case de Toa-Ka-Magarow. + +Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature, +descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez +proche de l'habitation du chef. + +Claude Belissan fut enfermé dans le caveau. + +Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou, +auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits +d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre. + +Pendant ces huit jours, les idées politiques et sociales de Claude +subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement +intimes que nous ne les développerons pas par discrétion. + +Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le +parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit +des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une +espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le +portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en +roseaux. + +Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait +Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, +et commençait à perdre la tête de terreur. + +Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau. + +Au-dessous du poteau était une auge de pierre. + +Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières. + +Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir +despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude +Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson. + +Et le sang du clerc coula dans l'urne. + +Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une +rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre, +et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et +d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une +soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps +en moins d'une seconde. + +Et dans l'espèce de vertige fantastique qui le saisit, il lui sembla +voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient +autour de lui en poussant de singuliers cris. + +Et il ne lui sembla plus rien. + +Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la +nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir +respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie +la plus délicate de l'individu. + + + + +UN REMORDS. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +UN REMORDS. + + L'ange est tombé,--l'homme est tombé,--et leur chute a fait voir + que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le + fond même de leur nature, qu'un _abîme flottant et ténébreux_. + + _Confession de Saint-Augustin_, liv. XIX, ch. 9. + + +Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux. + +Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.--Comme +autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le +premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa soeur qu'il +chérit pourtant.--Mais il pouvait tout céder à sa soeur, hors le +premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage +de bon, ou de mauvais jour. + +Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du +château, Albert monte son cheval favori,--jette en passant un regard sur +les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,--soupire,--et pressant +sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier +la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et +touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont +le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent +nuance aussi de lumières changeantes. + +Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues +affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été, +paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine +d'Albert. + +Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de +l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent +lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au +loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante +couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de +tristes sillons bruns et glacés. + +Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien +sa tristesse,--Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la +forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine +d'un rayon de soleil. + +Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi +isolé,--à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au +bruit sonore et retentissant des pas de son cheval. + +Alors Albert laissant flotter ses rennes--insouciant de son chemin, +s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils +contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits, +annoncent que ce coeur d'enfant connaît déjà la souffrance. + + + + +CHAPITRE II. + + +La souffrance! quoi si jeune!--oui la souffrance,--car il sait ce que +c'est qu'un _remords_. + +Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,--qui +s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la +main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et +des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme, +précipite ou suspend à son gré les battements de votre coeur. + +Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien. + +Le remords!--Mais encore quel crime a-t-il commis,--ce pauvre enfant, si +candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,--si +gracieux et si beau,--car la laideur de l'âme naît souvent des +conséquences de la laideur du visage. + +Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,--lui élevé par +une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance +d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe, +pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre... + +Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et +sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli, +que l'on ne peut regagner un jour passé. + +Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer +avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable. + +Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce +que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore +abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de +l'échafaud. + +Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce +qu'il advint à Albert. + + + + +CHAPITRE III. + + +Il y avait bientôt un an de cela. + +Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait +amené avec elle sa fille,--Emma,--blonde, blanche et rose, avec de +grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille, +vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais +parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit. + +Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa +mère qui ne l'aimait pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait +confiée aux soins d'une gouvernante. + +Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux +humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension, +d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes +troublées leur demandent,--et toi? + +Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de +ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je +ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.--Pauvre, pauvre Emma, +elle était née un siècle trop tard;--avec son caractère, sa naissance et +sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes. + +On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela +qu'on appelait Albert et Emma. + +Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance intime du caractère +d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:--ils +s'aimèrent. + +Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme +pure;--Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et +ardente. + +Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait +une _Ève_ bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le +Tentateur,--à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se +permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent. + +Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère +dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son +enfance. + +Albert pleurait en lisant _Plutarque_,--croyait à la vertu,--rougissait +quand on lui demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois +marié il désirerait des filles ou des garçons,--et s'étonnait parfois +que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du +symbolique bouquet de fleurs d'oranger!... + +On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait +pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,--d'entendre sa voix,--de +marcher dans son ombre,--d'aimer la fleur qu'elle aimait,--et tout cela +en silence de peur _d'offenser_ Emma, tout cela en se maudissant, car +ces deux mots toujours si distincts, _amour_ et _mariage_ n'en faisaient +qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme. + +Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans +révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser +aimer avant _l'heure_, et c'était un crime qu'il se fût bien gardé +d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même. + +Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que +cette organisation si candide soient exagérés! + +Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du +parfait.--Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter +Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait +pour le physique.-- + +De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une +vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un coeur tout débordant +de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être +à part,--un homme d'une pureté d'ange,--une manière d'Appollon moral, +puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les +hommes corrompus ou égarés. + + + + +CHAPITRE IV. + + +Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses +scrupules,--certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de +jeune homme par ses oeillades agaçantes...--Mais Albert avait toutes +ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux... +il savait si bien le grec... le latin... et puis... + +Et puis il était seul. + +Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui +avouer l'amour qu'il ressentait pour elle;--car quelle jeune +fille,--quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir +qu'elle était adorée. + +Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait +accompagnée,--Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil +était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette +pièce. + +Albert était resté au piano,--écoutant encore la voix ravissante d'Emma, +quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et +profonde rêverie. + +Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,--mais quand elles +ne sont pas là.--Au bal,--dans le monde,--au milieu d'un cercle de +jolies personnes coquettes et légères,--oh qu'il rêve alors... rien de +mieux... mais en tête-à-tête--c'est à n'y pas tenir.--Aussi le pur +Albert fut-il arraché à sa méditation par la pression d'une petite main +qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit: + +--A quoi pensez-vous donc,.. Albert? + +Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions +du coeur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme +n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute +emporté par une exaltation passionnée. + +«--Je pense à vous, Emma!!! + +«--Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant +cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...» + +Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de +l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout +son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et +fraîche, s'écria... + +«--Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...» + +--Le fat,--pensait Emma en disant pourtant: «--je vous pardonne,.... +Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...» + +--Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure +était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de +nouveau...--«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré +moi.... toujours!... + +Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait +si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers +mots;--mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «--Albert, vous +m'aimez donc... et qu'il répondit: «--Emma, pour la vie...» + +Après quoi se levant brusquement, égaré, pâle, tremblant comme s'il +venait de commettre un crime,--il se précipita hors du salon,--y +laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir... +murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable. + +--Enfin!!! + + + + +CHAPITRE V. + + +Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa +conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois +d'avoir _séduit_ une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si +long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité--pour faire sa +déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la +sienne au notaire de sa future,--de s'être exposé enfin au mépris +d'Emma;--car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez +peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille +par l'aveu d'un amour déshonnête... + +Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre +un parti violent qu'il exécuta le lendemain. + +Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission +d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville +voisine,--promettant de revenir le soir même... + +Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,--Emma qui s'était endormie +bercée par un doux rêve,--Emma se leva, plus heureuse, plus souriante +que jamais,--tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle +avait presque ravi au chaste Albert. + +Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de +cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;--comme elle +grandissait à ses yeux,--comme elle méprisait ses compagnes qui n'en +étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,--comme elle répétait avec +fierté ces jolis mots:--mon amant!--comme elle était plus belle. + +Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,--comme elle embellissait sa +toilette,--comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus +vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers. + +Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout +trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de +marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de +respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le +feuillage--que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette +jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:--j'ai un +amant. + +Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans +doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades +brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur. + +Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air +singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante +que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On +eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de +jeunesse. + +Mais n'allez par maudire Emma.--Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le +coeur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères +que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi +pleurai-je?... + +Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient +reçu les chastes confidences de ses premières émotions;--c'étaient des +mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le +poison la brûlait, cette pauvre Emma... + +Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à +aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir +et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature. + +C'était au milieu de nos moeurs mystérieusement corrompues, une folle +jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les +autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses +désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son +coeur de battre--quand il battait,--ni sa pensée--d'errer--quand elle +errait. + +C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous +les sycomores de Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère, +nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la +molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand +jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant +à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux +malheureux. + +Encore une fois, ne maudissez pas Emma.--Telle que vous la savez,... +n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert. + + + + +CHAPITRE VI. + + +Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin, +elle, si heureuse,--elle apprit le départ d'Albert! + +Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si +belle. + +Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle +l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma +chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid +salut,--qu'une marque de politesse glaciale... + +Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,--et +qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune +homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute +rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main, +regardait les étoiles briller.--Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans +rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa... + +Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux +billet un peu grand il est vrai,--ployé à peu près comme une lettre de +_faire part_;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le +demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme +missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux +plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma... +Enfin elle parvint à grand'peine à glisser cette lettre colossale dans +son sein palpitant. + +Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince, +soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût +été forcée de baiser sa lettre en la lisant. + +Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à +vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être +écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si +blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le +plus cher,--où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour +dire,--repose là,--pensée chérie,--billet adoré,--les battements +précipités de mon coeur te diront si je pense à toi, pour toi et par +toi... + +Misérable, encore trois fois misérable Albert! + +Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,... +est-il donc moins vertueux,--moins sage, moins délicat, moins homme de +moeurs,--moins chaste,--moins vierge,--moins à genoux devant l'honneur +des dames,--parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier. + +Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été +moins vaste,--non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la +jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put +ouvrir le délicieux billet. + +Mais que pouvait contenir le billet? + + + + +CHAPITRE VII. + + +Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se +coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son +corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier. + +Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit +qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le +gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla +lentement. + +Il y eut un instant où ses joues devinrent pourpres, ce fut au moment +où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête +ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue +chevelure blonde. + +Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière +elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce +corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi +placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put +pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être +même de modestie. + +Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car +il y a quelquefois dans le coeur des femmes de ces moments +d'abnégation entière;--ils sont rares--où elles aiment leur amant en +raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler. + +Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt +fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia +lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant +pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin +minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un +précieux papyrus Syrien... + +Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce +qui suit. + + + + +CHAPITRE VIII. + + +MADEMOISELLE, + +«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide +n'était licite et honorable,--pour vous donner toute confiance, pour +vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de +vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée... + +Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le +dépit,--mais la curiosité,--la colère l'emportant, elle lut encore. + +«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais +heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés--m'ont +arrêté à temps.--J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous +aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de +vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que +d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à +l'âge de vingt-cinq ans...--mais pardonnez ces détails à un malheureux +égaré un instant et qui fuit loin de vous. + +«Oui, Mademoiselle,--je pars,--je vais tâcher de vous +oublier,--l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis +sûr;--plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien +craindre,--assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous +être si fatal, et qui n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre +vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve. + +«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble +sacrifice, d'une action honorable,--cette conviction consolante +adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné +de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait. + +«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec +lesquels j'ai l'honneur d'être, + + «ALBERT DE NÉRIS.» + + * * * * * + +La pauvre Emma lut cette lettre,--en entier,--sans passer un mot,--une +virgule,--avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose +curieuse,--inusitée, singulière, originale. + +Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains, +le jeta loin d'elle disant en pleurant:--Mon Dieu! comment se fait-il +que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans +arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je +suis malheureuse......... + + * * * * * + +Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son +oncle,--au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues +sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour +ce fils chéri. + + + + +CHAPITRE IX. + + +L'été, l'automne, l'hiver se passèrent. + +Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.--Emma, +comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté +avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion--à la fin de +l'automne. + +Comme toute première passion,--l'amour d'abord s'était fortement +enraciné dans le coeur d'Albert,--et pendant les deux premiers mois de +sa séparation avec Emma, il se trouva si malheureux,--que pour le +distraire, le bon oncle le mena à Paris. + +Albert n'ayant pas encore fait son _académie_, comme disait son vieux +gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.--Il l'envoya au +manége, à la salle d'armes, au tir. + +Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se +grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel +Méphistophélitique ami, il séduisit,--mais tout-à-fait et bien +positivement,--il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui +s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.--_Coin du +roi_--comme disait encore le vieux gentilhomme. + +Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour +un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez +concevoir. + +Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,--elle le trouva changé, et +commença par gémir comme mère;--mais comme femme elle ne put s'empêcher +de dire:--il est bien mieux maintenant. + +En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de +l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,--ces fraîches et +vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie +par une existence régulière et monotone. + +Albert n'avait plus tout cela,--il était pâle maintenant, sa tournure +était amincie, partant plus svelte, plus élégante,--ses joues un peu +amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait +ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire +plus de malice. + +Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,--pour +remplacer le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait +parfois,--tremblant de tous ses membres... + +Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque +bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait +avec une grâce parfaite.--Enfin Albert était parti candide comme,... la +comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh! +non,--j'y suis,--candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et +expérimenté comme un page de cour. + +J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez +Albert, que passant le long d'un corridor noir,--il serra très +cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa +mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille... +sourit et rougit en même temps. + + + + +CHAPITRE X. + + +Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,--elles se tournèrent +naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que +valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir +pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il +savait un peu le monde maintenant,--il éprouvait une sorte de +satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la +séduction;--une de plus,--une de moins, disait-il,--qu'importe,.. +autrefois,.. j'en étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas +contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi +encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de +ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens +inverse.-- + +Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son +fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique +secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et +dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers. + +Car pendant son absence,--un de ses amis ayant occupé sa chambre,--avait +laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu +soigneux; ici un livre déchiré,--là des capsules pour amorcer un +fusil,.. là un vieux gant... + +Enfin Albert secouait chaque tiroir,--en disant de son ami, dont le +moral lui paraissait connu;--diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à +l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au +reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa +morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il +est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est +pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,... +auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas, +il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par +amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je +donc, un petit papier,... une écriture de femme sans +doute;--l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un +autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal +reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons donc,... est-ce +que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria +Albert, en jetant la pétition avec violence. + +Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement. + +Après quoi il pâlit,--blasphéma horriblement, et trépigna comme un +enfant en colère. + +Voici pourquoi: + +Le papier froissé,--c'était cette belle page de vertu et de dévouement +qu'il avait autrefois écrite à Emma. + +Le petit papier couvert d'une écriture de femme,--c'était une lettre +d'Emma adressée à Alexandre,--qui s'était rencontré avec elle au +château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la +vertueuse fuite d'Albert. + +Voici quelle était la lettre d'Emma: + +«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,--et je croyais n'en +avoir plus aucun à te faire.--Tu veux donc lire ce chef-d'oeuvre +d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,--le voici, après +l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais +fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page +édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle +respire,--et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de +pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale. + +«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer +qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais +peut-être aimé à la folie;--mais il avait malheureusement un _vice_ que +nous ne pardonnons jamais en amour, _la vertu_. + +«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu +contraire,--rassurez-vous,--adieu,--à cette nuit,--maudite lune qui se +couche si tard...» + +Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous +répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte. + +--«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une +de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,--sur lesquelles il n'est +pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de +regagner un jour passé. + +Une de ces fautes _irréparables_ dont le souvenir, au lieu de s'effacer +avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,--une de +ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,--parce que le +coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,--est encore +livré,--quand sa conduite est connue,--au mépris et aux railleries du +monde,--punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau. + +Aux railleries du monde,--oui ceci n'est malheureusement pas un +paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre +l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau +garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est +trouvé une fois,--une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui +lui a fait des avances beaucoup par curiosité,--et encore plus par +désir;--figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor +pareil,--une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal +élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune +fille, dont le premier il a fait battre le coeur... figurez-vous que +cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le +lendemain d'un baiser que la petite lui avait à peu près ravi, il s'est +sauvé pour ne pas succomber!!!... + +Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,--un niais,--je n'en +voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon +notaire,--à la bonne heure. + +Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait +la représentation,--classe ce qui est bien ou mal,--reçu ou blâmé. + +Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit--méprisera profondément +le vertueux Albert,--le méprisera comme homme du monde,--et on a beau +dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,--on y compte,--on y +croit,--on s'en pare, et d'être réputé _un homme bien moral_ par un +épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu--ne +dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde. + +Maintenant qu'on dise à ce même monde:--l'Albert d'autrefois a quelque +peu vécu.----Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un +autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.--Aussi +maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; +car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a +toujours devant les yeux--ces charmes ravissants qui pouvaient être à +lui--et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte +susceptibilité.--Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi +encore une fois par ce remords implacable. + +Le monde répondra:--cela prouve qu'il a au moins le sens commun.--Péché +avoué est à moitié pardonné;--qu'il ne recommence plus, et l'on verra... +Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille +énormité. + +Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui m'oblige à conclure par cet +aphorisme qui est peut-être désolant,--mais qui avant tout est vrai, je +crois.-- + +--On se repent toujours du bien qu'on a fait,--et l'on regrette souvent +le mal qu'on aurait pu faire,--ou mieux,--disons avec la +Rochefoucault.-- + +_Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de +haine, que nos bonnes qualités._ + + + + +UN CORSAIRE. + + + + +FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU. + + +......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais +alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière +guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides +corsaires. + +J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de _corsaire_, +j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un _vrai_, un type, +le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de +tabac, l'oeil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices +profondes à y fourrer le poing. + +Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à +un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel +j'étais recommandé, il me dit:--Eh bien! demain je vous ferai dîner avec +un corsaire.--Un corsaire! lui fis-je--Un vrai corsaire reprit-il, un +corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de +prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo. + +Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, +quoique j'eusse essayé de lire _Conrad_, de Byron, pour me préparer à +cette sainte entrevue. + +A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais +presque mis de la recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à +mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis +involontairement. + +--Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en +conférence avec le capitaine du port.--Hélas! j'attendrai donc, +répondis-je, en sentant mon coeur se rasséréner. + +On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à +ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort +intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom. + +Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait +merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, +dis-je, avait une franche et joviale figure, l'oeil vif, la joue +pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa +personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur _sa_ +ville dont il paraissait fier, me parla des embellissements projetés, +de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et +finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il +était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et +qu'il jouissait même d'un certain crédit à la _fabrique_. Je le crus sur +parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre +circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors +monotones, dévoré que j'étais du désir de voir _mon_ corsaire. Et _mon_ +corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable +attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom +sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom, +fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai +de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, +au nombre de ses autres qualités sociales et municipales, joignait le +caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde. + +On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y +tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.--Hélas! +votre corsaire vous oublie, lui dis-je.--Quel corsaire? dit M. Tom, qui +cassait ingénument des noisettes.--Mais le commissaire de marine que +j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise. + +J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la +présence des deux femmes pour me contenir. + +Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse, +je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent +aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux +oreilles, et baissa la tête d'un air honteux. + +Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit indigné de cette scène +ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller +municipal. + +--C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air +sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma +position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions +calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge +mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels +qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, +votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir +mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que +vous vous étiez faite à leur égard. + +Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60, +et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison dans ce +peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher. + +--Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous +avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez, +j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez +éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au +milieu de nous, il a dîné avec nous.--Je fis un mouvement.--Je vous en +donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus. + +Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent +complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait. + +--Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier. + +Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:--J'ai +l'honneur de vous présenter le capitaine Thomas S....--Le capitaine +S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom, +l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien +connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon coeur +battait vite et fort. + +--Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le +corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.--Vous +êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, +et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du +conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son +oeil flamboyer, sa voix tonner... + +Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la +plus grande politesse:--Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous +faire visiter la rade et le port. + +Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me parut trop aimer les +noisettes pour un corsaire. + +En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait +une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante +et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et +terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, +un pli à ces joues rieuses et vermeilles. + +Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne +vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, +racontez-lui votre évasion de _Southampton_.» + +Ici le capitaine Tom fit la moue. + +Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec +le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques +combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants. + +Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation +s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la +façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui +faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du +sujet de notre conversation. + +Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle +manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant +avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en +long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous +recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu +près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette +pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au +moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout +bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à +triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça +produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et +secouant la tête d'un air de conviction. + +--Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais +parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente +habitude qui, dans le fait, était bien simple. + +--Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne +vous dit pas qu'il a peur des revenants! + +--Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre +d'excellent curaçao. + +--Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux _yeux mangés_ ne +vous visite-t-il jamais, Tom?... + +La figure du capitaine prit alors une bizarre expression: il rougit, +son oeil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur +la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et +découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon +évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. +Écoutez-moi donc, jeune homme.» + +--Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et +une de ses amies. + +--Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, +figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points. + +Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur +le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce +fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que +lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de l'attention par +un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement +distinct du conseiller municipal. + +Le capitaine commença donc en ces termes: + +«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en +souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas +trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à +Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de +sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, +signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des +huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le +damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de +forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre +d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un +démon, et ne demandait qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous +commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha +malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois +quarts-d'heure de chasse. + +«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me +tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes. + +«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à +mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça, +et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus +grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi, +c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais +toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons. + +«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à +laquelle je comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère +et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, +j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps. +C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et +vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus +tout une _rage de France_ qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand +le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand +discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis +dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma +vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de +paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je +m'en....» + +«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le +capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine +consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés. + +«--Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le +capitaine, je m'en.... + +«--Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que +j'interromps; mais songez à ces dames, Tom! + +«--Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.--Eh bien! non, je dis au +commandant: Je m'en _moque_. Je m'évaderai tout de même.--Nous verrons, +répondit l'Anglais.--Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à +_Southampton-Lake_, à bord du ponton _la Couronne_. + +«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues +de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal +débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de +mer après avoir formé les rades de Portsmouth, de Spithead et de +Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les +îles Portsea, Haling et Torney. + +«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce +diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, +parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons +qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre +français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels +je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de _la Couronne_, +vaisseau de 80 rasé. + +«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, +un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui +avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi +les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais lui en vouloir +pour cela, il était de son pays et moi du mien. + +«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous +ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses +verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure, +les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux +murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en +outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres +un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il +d'un air gouailleur, _que mes moindres désirs fussent prévenus_. + +«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre _parole +d'honneur_ de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous +laisserais libre d'aller à terre tous les jours, et, à bord, votre +chambre ne serait jamais visitée. + +«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner +cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et +le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de +m'évader.--Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre +place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, +c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir _tout moyen_ +me sera bon.--Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque _tout moyen_ me +sera bon pour me sauver. + +«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que +tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries +étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne +pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient +visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en +admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il +régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du +navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des +sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, +vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se +croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous +même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de +ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les +côtés du ponton. + +«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou +guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; +mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à +terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase épaisse, +molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher... + +«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la +sûreté des pontons. + +«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins +partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; +et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient +par la trahison de faux-frères. + +«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en +massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai +d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en +massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les +commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien +n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la +payaient bien. + +«J'étais donc depuis huit jours à bord de _la Couronne_, lorsqu'un matin +on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais +gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, +trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une +fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le +prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, +il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu +parvenir à le rejoindre. + +«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon +tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne +voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma +bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de _la Couronne_, un +capitaine corsaire de mes amis, gaillard solide, entreprenant....., _un +homme_ enfin. + +«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans +nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au +commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec +Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.) + +«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était +sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos +faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les +choses étaient en bon train. + +«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il +était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt +d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le +bonjour:--Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre +moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux +vos confidents. + +«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter. + +«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous +deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la +coque du navire, à bâbord près du _Black Hole_; c'est un nommé Jolivet +qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il +m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné +bien vite; car, en vérité, c'était pour rien. + +«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, +si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en +trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc., +etc. + +«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, +pour vous consoler, capitaine, buvons un verre de Madère à votre +prochaine évasion. + +«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il +reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi +se tuer pour cela, nous bûmes à la _prochaine_, et nous allâmes nous +promener dans la batterie basse. + +«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot +n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en +chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher +sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans +son droit. + +«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie +basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal +partit au-dessus de notre tête, dans la batterie de 18, et interrompit +notre conversation qui n'était pas vive. + +«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait. + +«--Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut +comme tous les jours. + +«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites +cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des +prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... +faites cesser aujourd'hui, Monsieur. + +«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce +bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant. + +«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où +la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout +autre que pour moi, se fit entendre derrière la cloison qui formait la +chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs +paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait +au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla +plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette +seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le coeur que +ça n'eût pas été pire. + +«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car +aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela: +punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser +surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes +compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté; +et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer +leur danse. + +«--Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais +moi-même leur en donner l'autorisation. + +«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla +lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en +bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie +frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient. + +«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il +en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui +dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par +tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce +pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin +qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce +temps-là un trou dans la muraille du navire, qui formait un des côtés +de sa cabane. + +«C'est que la trahison de _Jolivet_ était convenue entre lui, moi et +Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour +détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le +manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant +cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu +près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du +N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse. + +«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de +Dubreuil; mon _faux trou_ avait été vendu, la danse avait recommencé, et +j'avais le désespoir sur le front et la _France dans le coeur_...; car +Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était +tout-à-fait fini. + +«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, +lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le +monde en haut. + +«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me +demande sur la dunette. + +«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je +vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les +armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, +sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille. + +«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui +connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé +sur le pont et recouvert d'un pavillon noir. + +«Le manchot ordonna de battre un ban; et quand les tambours eurent +cessé de rouler, il dit en français: + +«_Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé._ +ARRIVÉ AUX BANCS DE VASE, _il y est resté engagé_. _Or, voici ce qui lui +est arrivé._ Puis, se tournant vers moi: _Capitaine_, me dit-il, _voyez +donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?_ Et en disant +ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. +Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur +verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute +déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient +vides; ils avaient été mangés par les corbeaux... + +«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair +que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu +s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant +des jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les +oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui +l'attendait!... + +«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre +l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur +moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée +qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à +traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai +toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit +manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça +produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, _Eh bien! +capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?_ + +«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé +(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure): + +«--Je reconnais parfaitement le _camarade_, Monsieur... C'est Dubreuil, +un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais +gueux qui battait sa mère. + +«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en +poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les +reptiles: + +«--Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, +capitaine, car on y use jusqu'à sa peau. + +«--Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui +dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette +jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente. + +«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement: + +«--Vous êtes gai, capitaine? + +«--Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi croyez-moi, jetez cette +charogne à la mer. Ne jouez plus à _croquemitaine_ avec moi, et +persuadez-vous bien de ceci: _c'est que le ciel du bon Dieu tomberait +sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou_. Sur ce... +bonsoir, Monsieur. + +«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me +révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres +chiens à tondre que de faire le _vis-à-vis_ de M. Dubreuil.» + +--Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces +dames, dont la terreur était au comble. + +«--Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce +fut bien une mauvaise nuit que celle-là.» + +Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage +et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine Tom +révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution +désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il +était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais +voir sous son enveloppe naïve et simple. + +Et le capitaine continua son récit. + +«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le _trou_ de Tilmont +étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire. + +«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures +du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les boeufs. Le +ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie +fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une +bénédiction. + +«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent +leurs hamacs, les officiers leurs chambres: dix minutes après, tous les +feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus +que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. +Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet +s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction +que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à +s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres. + +«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le +guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui +était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose +qui fumait.--Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont. + +«--Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe. + +«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il +vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite +lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel +sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou +d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la +chambre.--Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, +et me dit: + +--«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?--Je le +vois, mais je m'_en f...._ (pardon, mesdames).--Mais tu y laisseras ta +peau.--Encore une fois, je m'en... _moque_. Crever là ou ailleurs, c'est +tout un.--Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous +bourlingue, Tom. + +«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie +tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa de nouveau +la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute +l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... +vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. +J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie +à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je +devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à +son trou:--Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui +dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je +pars. + +«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit _foi de Tom_, c'était fini; +aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: _adieu, +va_.--Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot +d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais? + +--C'est du sucre, du rhum et du café fondus et bouillis ensemble; il y +en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.--Non, +lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens +d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....--Je +te dis que tu vas me boire ça, Tom...--Non.--Ah!....--Et malgré tout, je +bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa +tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse +avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le +ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le _suif_?--Je l'ai, me dit-il; +car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus. + +«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux +Tilmont, _nous me_ frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six +lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien +simple que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous +nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous +apercevoir du froid. + +«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un +collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon +chapeau ciré une petite carte de la _Manche_, que j'avais prise dans la +géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une +boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le +cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je +bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement +complet pour m'habiller, en sortant de l'eau. + +«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens +mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées, tout ce +qu'il possédait alors.--Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta +position.--Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, +voyons, pas de _palabres_.... et tes patins pour les bancs de vase, où +sont-ils?--Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les +prendre et me les mettre aux pieds.--Ah ça, est-ce bien tout?--C'est +bien tout.--Alors, adieu, Tom; bon voyage.--Adieu, Tilmont.--Et il +ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. +J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:--Remercie bien Jolivet pour +moi. Et je me glissai par le trou.--Bien des choses chez toi, me dit +encore Tilmont.... + +«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une +corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus +que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure. + +«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du +gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et +l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je +plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le +ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient +comme trois étoiles au milieu de la nuit. + +«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on +n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de +nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que +l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient. + +«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait +fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait de +sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un +bien vilain temps tout de même. + +«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du +tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, +était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à +mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert +d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait +à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce +qui me gênait le plus. + +«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus +un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait +d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: +alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je +ne pus m'empêcher de crier _hourra_. Je fis à ce moment là, +certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. +J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu. + +«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, +lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et +quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette +éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me +servir de direction pour passer les _bancs de vase_. Je m'aperçus alors +que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru. + +«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien +bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer... +C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces _bancs de vase_, que tout à coup +le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux mangés sur ces mêmes +bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus. + +«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure +avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, +qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais... + +«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes +rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, +ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait +plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au +milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi... + +«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir +les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre +l'eau, me toucher les bras et le corps, la figure me poursuivait. +C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous +voudrez, mais je la voyais... + +«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir +moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai +avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une +substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la +vase... + +«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de +sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me +sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je +voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me +regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance, +et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: +_Ah! mon Dieu!_ On aurait dû m'entendre du ponton, quoiqu'il y eût une +lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car +après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse +pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. +Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis, +pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de +manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil +était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu +as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du coeur au ventre, +mordieu, et va de l'avant... + +«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours +nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un +endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je +profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et je glissai +accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins +étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui +par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y +enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau +et à nager pour gagner les autres. + +«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu +d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y +penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie +après mon départ du ponton. + +«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer +à _sa toilette_: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que +j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je +trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai, et un +quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une +goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné +mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me +dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le +matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons. + +«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de +gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche. + +«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me +cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le +silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous +jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, +quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que +je ne me trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou +trente lieues de Portsmouth tout au plus. + +«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des +obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça +monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à +prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne +m'allait plus. + +«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché +toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur +sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, +presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je +m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à +la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la +côte. + +«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je +n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la +gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier +son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme +un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette +maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je +monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme +avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe +blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse +là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou +de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je +reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me +trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais ma foi pas: +aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près +de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait +avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, +et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en +parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il +ici?--Oui, Monsieur.--Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a +donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à +écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à +une chaîne avec sa montre?--Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. +que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant +avec ses grands beaux yeux étonnés.--Eh bien! madame, le capitaine +Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?--Vous, +monsieur!... Ah! quel beau jour pour mon William, monsieur... +Suivez-moi. + +«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, +comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position +était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à +la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et +sa soeur, excellente personne aussi. + +«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon, +que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait +toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow, +qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien +trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame +Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de +vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup +pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à +sa place j'aurais fait tout de même. + +«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la +Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très +difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les +gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui +n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne +volonté. C'était dur, à trente lieues de France. + +«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa +femme et à sa belle-soeur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos +chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. +Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le +temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et +je n'y étais pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du +dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil +était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant +près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air: +Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de +plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un +pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, +couché dans la maison de sa mère.--Eh bien! alors, me dit Dulow, +capitaine, embrassez ces dames et partez.--Je ne compris pas tout de +suite: c'était trop loin de ma pensée du moment. + +«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière +un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une +misaine et une trinquette amarrée à une roche.--Excusez-moi, me dit +alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait +que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette +nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois: +cette nuit vous pourrez passer sans crainte. + +«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; +j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot. + +«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une +longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et +à Dulow, et je démarrai. J'étais libre... + +«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de +petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une +heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur +laquelle j'avais le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce +petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du +jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et +de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la +mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans +deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère. + +«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les +flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et +qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils +m'aperçoivent dans mon bateau.--Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit +l'un.--Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.--Ça se +pourrait, dit un troisième.--Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu +d'entendre: _si c'était_, entend: _c'est_ le capitaine S... Il part +comme un trait, et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un +sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un +canot! + +«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel +horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon +frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une +portée de canon du port. + +«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux +pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me +convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient +des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me +faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la +jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait +tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue. + +«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, +en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par +un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me +demande mon _passeport_! + +«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander +mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa +ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au +capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons +d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui +venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds +au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de +l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le +port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé +par ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces +diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser +sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient +d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta +le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit +enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre; +mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce +misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses +deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.» + + * * * * * + +Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette +narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, +l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se modifiait, qui se pliait +si bien à toutes les exigences de ce récit animé. + +Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela +maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à +moi qui l'ai vu! + +Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange +bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et +intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant +vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et +puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir +assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie +de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame +qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par coeur. Ce qui m'avait +encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des marins +les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie +et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et +cela sans se dire _merci, frère!_ car ils ne se disent pas merci entre +eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de +mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, +vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à +une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être +cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela +qu'elle vous aura dit _merci_, c'est comme cela qu'une autre fois vous +direz _merci_ à d'autres. + + + + +DAJA. + + Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que + comme on doit aimer ce qui est sujet à périr! + +_Confessions de Saint-Augustin_, LIV. IV, ch. VII. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + + +...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à +Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis +d'enfance. + +C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de +distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands +yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied +charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de +l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour mettre +quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les +ennuis de la _passion_... + +Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda +sa voiture et dit: + +--Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je +crois... + +--Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac. + +--Et que ferez-vous? + +--Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai +peut-être un moment... + +Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me +dit: + +--Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour +neuf ou dix heures... + +--Je m'inclinai... + +--Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui +tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je +ne puis remettre. + +--Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se +tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux +heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres. + +Et il sortit. + +Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ +définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse +près de Jenny. + +--Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un +soupir. + +Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si +peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que n'y +comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis: + +--Comment.... Jenny.... quel sacrifice!... + +--Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me +tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et +piqué. + +--Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,--je conçois.--Ecoutez, +ma chère;--nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire +ce qui vous contrarie.--Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous +avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou +que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir _faute +et remords_. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction, +si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus +naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment +où ce cher Octave vous quittait pour son notaire, que je n'ai pu +réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche +d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et +vous m'en voulez... Est-ce cela? + +Jenny sourit presque... + +--Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de +franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais +thême... que le _sacrifice_.--Entre nous et dans une liaison comme la +nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins, +d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, +vous appelez cela vous _sacrifier_! A la bonne heure... c'est une +conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier +du bonheur que nous vous donnons... + +--A merveille!... Et notre réputation? et nos principes? + +--Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne +s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, +la réputation demeure intacte. + +--J'admets cela... et nos principes? + +--Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes... + +--Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule. + +--Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me +compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes... + +Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de +ce que vous appelez vos principes,--quand je vois un aussi mince mérite +que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins +je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une +constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais +vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de +toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les +hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos +arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je +vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons +trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice. + +--En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre +langue!..... + +--Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer? + +--Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la +réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de +la prudence et du mystère... on n'a pas de remords. + +--Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une +coquetterie de votre part... parce que vous savez que rien ne me séduit +et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon +amour pour vous n'est-il... + +--Qu'un paradoxe. + +--Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez +donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant? + +--Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons +fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un +en a fait, c'est plutôt moi... + +--C'est fort amusant!... et comment cela? + +--Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous +n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même +position qu'une jeune personne à _établir_ qui a un amant... + +--Fou que vous êtes! + +--Le fait est si vrai que si je mourais demain, j'aurais sur mon +cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et, +mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de +seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!... + +--Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à +son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny. + +--Heureusement,--fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France +surtout... grâces à nos moeurs et à notre divine corruption, qui, +jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté. + +--Et ailleurs? + +--Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se +peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire... + +--Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?... + +--Mais oui..., peut-être... + +--Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie! + +--Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux +dire que cela vous ennuierait. + +--Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous +entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si +rarement...--Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi +cela..., je le veux!... + +--Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.-- + + + + +CHAPITRE II. + + +«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral *** +m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet +horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes +instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de +cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient +mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé +Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont +tous comme ça. + +«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos, +qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il +devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement +imprévu venait bouleverser ses arrangements. + +«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de +déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère +et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire. + +«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la +chaudrerie de ce village, il me dit:--Enfin nous voilà tranquilles +jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter +(c'était son mot). + +«--Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de +souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous +le permettent. + +«--A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir +sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en +attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me +préparera à bien dormir. + +«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait, +et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible. + +«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est +un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où +l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des +aliments pour les pauvres. + +«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou +danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens. + +«Après que ces bayadères, selon le voeu de leur religion, qui prescrit +deux ablutions par jour, eurent été se baigner dans l'étang, la +conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un +bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser +devant moi. + +«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement +qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou +plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et +veillerait toute la nuit. + +«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir +danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon +camarade. + +«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants +témoignèrent leur joie par les exclamations de _nela doré!_ _maaradjha!_ +ce qui veut dire grand prince et brave seigneur. + +«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet +usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller +abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on +joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin +dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach.... +J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos... + +Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce +pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure +éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager +quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil. + +«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...--Eh bien! +me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable, +avec vous on ne peut compter sur rien... Encore une fois... nous ne +soupons donc plus? + +«--Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au +bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller +prévenir les bayadères. + +«--Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le +souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est +le contraire... + +«--C'était une surprise, mon cher Duclos..... + +«--Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au +monde, c'est une surprise... + +«--Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une +couronne et des pétards, monsieur Duclos?... + +«--Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne +ensemble quinze jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les +pétards. + +«--Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous +faisait pas de surprise... + +«--Je vous remercie bien, Monsieur.--Quand je m'attends à boire du +punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,--ou si +je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,--me répondit-il d'un +air piqué. + +«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si +loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18..., +ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec +une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident +inattendu jeta dans sa journée. + +«La danse commença,--elles étaient sept bayadères. La musique résonna, +et fit retentir la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des +caresas, des matatans et autres instruments du pays. + +«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était +si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites +plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur +le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or +et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes +d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture +d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs +poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si +particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos +brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans +une pauvre chaudrerie du Carnate. + +«Quand le bal eut duré environ une heure, je leur fis signe de cesser, +au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini +par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu +depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes +conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des +pensées malhonnêtes. + +«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces +bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les +surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu... + +«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un +Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour +m'être agréable.--Je leur indiquai la _Kamie_, que j'aimais beaucoup et +que j'avais déjà entendue à Surate. + +Elles me chantèrent donc les aventures de la princesse Bedd'hia, épopée +maratte pleine de grâce et de fraîcheur. + +«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent +commencer un autre _giez_ ou poëme; mais je les remerciai, et après que, +selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un +plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,--tous les +spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la +chaudrerie. + +«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi +je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, +respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si +nourrie et si parfumée... + +«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon +palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné... + +«Une voix de femme me répondit: + +«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec +mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de +mongaries,--Daja.--Son coeur s'est ouvert en votre faveur comme le +sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil! + +«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au +pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres. + +«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset +jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le +lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances +m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,--mais alors elles +ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête +intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami +Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus. + +«_Tembrane meharsa!_ Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui +me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à +faire à Duclos. Elle s'en alla. + +«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous +nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé +de moi. + +Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune..., +elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint +un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère +et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et +disparut. + +«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de +mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je +vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle +s'essuyait les yeux, et deux de ses compagnes semblaient la +consoler...» + +--Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience. + +--Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je. + + + + +CHAPITRE III. + + +«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant +du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi +le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était +après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier +venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du +punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises +à Duclos, ou fumer de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la +pensée qui m'obsédait.» + +--Et c'était une fille? me demanda Jenny. + +--Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir, +le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs +allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos. + +«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait +amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle +chaudrerie où nous venions d'arriver. + +«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma +visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac, +qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien +arrangé, frais et tranquille: + +«--Avouez, me dit le brave homme, que je vais passer une fameuse nuit +dans ce bon petit coin-là!» + +--En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier +Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté: +j'eus ce courage, cet admirable courage. + +«--Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à +l'instant... nous retournons sur nos pas... + +«--Farceur de commandant!--me dit Duclos en sautant d'un bond dans son +hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, +arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin +de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait... + +«--Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous +partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi +prévenir les vôtres. + +«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible +cauchemar...--Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se +lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il +n'était pas le jouet d'une illusion... + +«--Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du +courage... + +«--Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai _fichtre_ pas! dit +tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré, +et me regardant d'un air hagard. + +«--Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais +votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne. + +«--Mais monsieur, pourquoi retourner? + +«--Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez +m'obéir aveuglément... + +«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac, +monta dans son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de +colère. + +«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda +m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas +d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait; +aussi marchâmes-nous toute la nuit.» + +--Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny. + +«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses, +je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie. + +«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis: + +«--Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et +vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur +le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre +et votre niveau,--et relevez un plan exact de toute la partie du pays +qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas. + +«--Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est +le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au +dernier point. + +«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,--que je +ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;--et l'excellent Duclos +se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en +faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait +de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam. + +«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par +une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné +dans lequel se baignait beaucoup de monde, et entre autres, tout à +l'extrémité, une petite troupe de femmes. + +«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde +avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset +jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que +sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain. + +«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle +s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute +honteuse. + +--«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu +venir avec moi? + +«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre. + +«--Veux-tu Daja? + +«--Avec vous?... + +«--Oui, Daja, venir avec moi à Madras... + +«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous ses membres et n'ayant pas +sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit +ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y +consentait.» + +--Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny. + +«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis +pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une +haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il +ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil +ardent. + +«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me +montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me +dit:--Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à +boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur +Duclos? Eh bien! non, au lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer +la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce +quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas... + +«--Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma +son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le +faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à +mon compagnon.» + +--Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que +c'est vous. + +--Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser. + +Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!... + +--C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie +singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle +ne s'y était engagée que depuis environ six mois; jusque-là elle avait +vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui +ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour +vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit, +son coeur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout +naïvement. + +--Et vous avez cru à cela? me dit Jenny... + +--Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai, +au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans. + + + + +CHAPITRE IV. + + +«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je +rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche, +et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.» + +--Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur. + +«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. +J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui +s'étendait sur un étang dont l'eau était limpide, transparente comme du +cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.» + +--Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me +dit Jenny avec un sourire sarcastique. + +«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas +une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des +espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays, +sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau +poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains, +d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était +pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus +étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons +n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller +avec Daja au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette +onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon +Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en +perles sur cette peau brune et veloutée!...» + +Jenny fit un mouvement d'impatience. + +«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. +Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja +danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un +_khyourou_, un _giet_, en accompagnant sa belle voix sonore du péha, +espèce de guitare à trois cordes. + +«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait +de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; +conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la +satisfaire. + +«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait des énigmes et employait +enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me +faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec +une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions +joyeusement ce frugal repas.» + +--Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de +Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré +Gessner. + +--Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des +idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour +elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou +malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa +part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime +tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui. + +«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et comme les cercles de Madras +m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien, +n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me +parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours +malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux +corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon +existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un +moment d'ennui, et sans voir âme qui vive. + +--Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la +misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes. + +--Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de +souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV, +_difficile à amuser_, ainsi que disait madame de Maintenon. + +C'est un malheur..., mais c'est comme cela c'est à prendre ou à +laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener +à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par +des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de +ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi, +Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous +arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron, +et six rameurs. + +«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large. + +«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de +chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces +de ses oeuvres mortes hors de l'eau. + +--Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé +ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner à terre ou +je te casse la figure avec cette rame. + +--«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid--Mais, quoique +Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des +brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La +damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il +me fut impossible de la manoeuvrer. Un second brisant nous emplit +tout-à-fait. + +--Il n'y avait pas une minute à perdre.--Daja, suis-moi, dis-je à +l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, +car elle nageait comme une dorade. + +«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur +la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied, +je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la +chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se +précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer sur elle si j'étais +fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours, +et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau; +car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre. + +«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre +mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous. + +«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en +plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à +une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue +jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y +avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout +ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de +l'eau, et de crier; + +--Daja, au secours!... + +«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de +mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec +ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais +dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec +violence, et avançait quelque peu en criant au secours.--Lorsque tout à +coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous +fait couler à fond Daja et moi.» + +--Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec +sang-froid.--Heureusement, lui dis-je... + +«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant +à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis +cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin, +toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je +revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital. + +«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.--Ah! cordieu! me dit-il +en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment +êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés... + +--«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos +souvenirs... Et Daja? + +--«Qui ça, Daja?... un chien. + +«Je réprimai un mouvement d'impatience.--Savez-vous où est Fritz, mon +valet de chambre, monsieur Duclos?... + +--«Il est sorti, et va revenir dans une heure. + +--«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai... + +--«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus +comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de çà, de là, +et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me +réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous +rappelez-vous? + +--«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces +souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me +trouvais sur le sort de Daja. + +--«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons +de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers +de la division entretenait une fille du pays... Très +bien.--C'est-à-dire, je dis très bien,--ce n'est pas dire qu'il +l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;--c'est une réflexion que +je fais... Très bien.--Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il +n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent: +il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes +et pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la +farce qu'on lui a faite? Devinez! + +--«Dites... dites donc...--Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car +je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le coeur.--Duclos +continua... + +«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille... +L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade..... +Qu'est-ce qu'on va faire?--On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon +coeur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre +pays, la belle aux yeux doux... + +«--On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me +jetant à demi hors de mon lit... + +«--Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est +du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait cela? +peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui +était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme +Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas +tout. + +«--Comment, ce n'est pas tout!...--Et je croyais rêver, Jenny, en +parlant à Duclos, j'écoutais machinalement... + +«--Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez +jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là..., +voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni +deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle +croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de +nous brûler comme eux après le _de profundis_ qu'est-ce que fait donc +mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de +l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant de +leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la +chose devenait rare. + +«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux +tremblement me saisit,--une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le +temps de crier Daja, et je m'évanouis.» + + * * * * * + +Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé +Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur +son joli visage. + +--Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était +brûlée, vous croyant mort? + +--C'était elle, Jenny... + +--J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas... +Cette fille était folle... + +--Folle à lier! répondis-je... + +A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle +voulait sa toilette. + +--Sans doute, lui répondit-elle. + +En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait +un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie; +elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que +lui donnait son émotion... C'était si naturel!... + +--Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car +je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez +madame d'Arville? + +--A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir. + +Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie +est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste, +pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance +et de grâce. + +Une idée me vint... + +--Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et +finissant d'agrafer un bracelet. + +--Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux +brillants..., ces joues rosées... + +--A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser... +N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré +vous?... + +Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?... + +--Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny, +que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle, +éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...; +je serais si heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny....., +le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je... + +--Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?... +Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à +quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la +bonne heure... + +--Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny... + +--Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant: + +--Julie..., ma voiture. + +Je ne pus retenir un mouvement d'impatience. + +--Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on +m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette... + +--Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à +ce point d'insouciance qui fait que je me contente d'une seule +conviction. + +--Et laquelle?... + +--C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or, +avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses +maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais. + +--Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny +nonchalamment. + +--Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps; +car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le +pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du +voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier... +Lisez. + +Jenny prit brusquement la lettre et lut: + +«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska +seront prêts demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme, +etc.» + +--Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards..., +sans mesure... + +--Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et +puis, j'aurais écrit à ce cher Octave. + +--A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez, +vous avez le beau jeu... + +--Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela. + +Et lui baisant la main, je sortis... + + * * * * * + +Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington +qui me la demanda. + + * * * * * + + + + +UNE FEMME HEUREUSE. + + + + +CHAPITRE PREMIER. + +MONSIEUR DE NOIRVILLE. + + +Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute +neuve dans la Chaussée-d'Antin. + +C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une +profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle +fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées, +que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime, +mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un +portrait, pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent +tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette +maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait +vide, triste et déserte. + +Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais +de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux, +sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet +ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est +tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être +extrêmement ridicules. + +Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe +de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de +son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet +étourdissant quartier. + +Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que _sur la rue_; car c'était +un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les +passants. + +Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux +et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de +Noirville. + +M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en +couleur, et atteignant à peine sa trentième année. + +Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet; +mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les +humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet +l'avait changé pour celui d'une de ses terres, _Noirville_, qu'il +choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées +son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier, puis +démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions. + +Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une +brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un +collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix +sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils +chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent +d'intérêt. + +De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui +s'appelle un _cancre_ en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et +lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie +sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors +M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de +cinquante mille écus de rente. + +Le tuteur du jeune héritier était un ami de son père, un homme qui, +s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon +fort bonne, au moins fort nombreuse. + +Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le +dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit +comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de +cinquante mille écus de rente. + +Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa +fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi +nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom. + +Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez +grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son +père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta +tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses, et, +chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti +d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement +d'ailleurs avec le reste. + +En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un +cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier +de son département. + +Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la +fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit +naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant +pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque +distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc, +sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre +délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance +et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait de bonheurs que +ceux qu'on paie avec l'or. + +Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait +enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un +banquier qui vous a fait faire une bonne affaire. + +Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de +façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses +amis disaient qu'il était _très bon enfant_; sa position de fortune lui +donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se +trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant +de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante. + +Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de +Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder les +passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible +mélancolie était sur le point de l'accabler. + +En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour +le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans +une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la +fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le +volait. + +En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la +fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier +désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois +marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de +Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma +maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il +est probable que je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je +m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout +seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il +faut que je me marie le plus tôt possible.» + +Et le lendemain son notaire lui disait:--Puisque vous êtes assez galant +homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre +affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et +élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui +sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle +union. + +Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une +danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà +que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve, +dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a +jamais pensé. + + + + +CHAPITRE II. + +MADEMOISELLE D'ELMONT. + + +Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont, +ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque +tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une +fraction bien minime de ce qu'il possédait. + +Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et +tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une +portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il +avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste, +et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une +pension fort médiocre. + +La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari, +et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont, +excellent homme, colonel en retraite, qui s'était _rallié_ à l'empereur, +avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de +rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à +lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement, +lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce. + +Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces +physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont +l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent +dans la figure d'une femme autre chose qu'une régularité froide et +symétrique. + +Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit +d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus +choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus +recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la +fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues +aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle +d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on +l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de +rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût +douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu +desquelles elle aimait à s'isoler. + +Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la +rêverie et la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent +plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir; +enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour +tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait +jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe +plein de goût, tout le matériel de l'existence. + +Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la +mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf, +avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et +des chefs-d'oeuvre de toutes les littératures. + +Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique +langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à +l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait +ainsi son existence en contemplant les visions splendides de ce monde +intellectuel qu'elle évoquait. + +Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle +était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et +sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa +mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile +demandait des consolations et l'oubli du présent. + +Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son +oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville. + +Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans +le parloir qui précédait sa chambre à coucher. + +Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte +religieux. + +Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté son ambassade, se voyant +presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or, +par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien +hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution, +voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger. + +Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de +son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille: +c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le +vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg +Saint-Germain. + +Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie +d'assurance. + +Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers, +et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir +raconter à sa famille son enfance et sa jeunesse dans les mêmes lieux +où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes. + +Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant, +et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour +jouir des derniers rayons du soleil. + +Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations +de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins +muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait +ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à +des mains étrangères. + +On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle +habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle +se garda de changer rien à ses dispositions. + +Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait +d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de +_Boulle_, en faisaient les principaux ornements. + +Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de +famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on +voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait +rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés +comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de +l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une +magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les +pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son +intimité. + +Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient les fenêtres +ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias, +ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un +beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table +de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste, +rappelait un ami, une impression ou un souvenir. + +Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un +antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant +l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se +mouiller de larmes. + +Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser +à la demande qui la menaçait. + +Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front +appuyé sur sa main blanche et effilée, que les longues boucles de ses +cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe +blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier +de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure. + +Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait +conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et +demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son +frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle. + +Cécile répondit que oui. + +La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle +d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand. + +--Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda +Cécile. + +Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger. + +Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées +le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les +renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire, +partout ils furent des plus satisfaisants. + +En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort +honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa +fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant +toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait +eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon +distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer, +aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle _un +excellent parti_. + +J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député +dans un département où il possédait d'immenses propriétés. + +Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui, +avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas +le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune, +immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce, +éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure. + +Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui +dit brusquement: + +--«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément +riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande +en mariage. J'ai pris les renseignements, ils sont parfaits; seulement +son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps +où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce +garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand +propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie +soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus +décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon +enfant?...» + +Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à +vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus +possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de +pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son +oncle qu'elle ne voulait pas se marier. + +«--C'est fort bien, mon enfant, dit le colonel; c'est fort bien quant à +présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que +j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur +votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous +pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...» + +A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de +Noirville. + +Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis. + +Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et +après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense +intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut +terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux +mourir que d'épouser jamais M. de Noirville. + +Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile +persista plus que jamais dans ses refus. + +En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en +colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra +visiblement. + +Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et +extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de +coeur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir. + +--Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un +vice, et je me rends,--disait le colonel désespéré.--Est-ce son origine? + +--Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes, +disait Cécile. + +--Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher? + +--Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable. + +--Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?... + +Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui +eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à +M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire +qu'il ne l'était. + +Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui +l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et +de l'intelligence de son oncle. + +Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque, +si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine +qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette +douleur si profonde: elle se sacrifia. + +Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit beaucoup rire le bon colonel, +qui s'écriait en se frottant les mains:--«Se sacrifier à deux cent mille +livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle +voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme +ceux-là...» + + + + +CHAPITRE III. + +MARIAGE. + + +M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les +passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé. + +--C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi. + +--Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un +mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je +chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car _mamzelle_ +d'Elmont n'est pas une beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée +qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie +éducation, et être assez _bonne enfant_: seulement je ne lui crois pas +beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux +cela qu'une femme qui _jabotte_ comme une _pie borgne_. Il y aurait bien +encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre? + +--Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat. + +--Mais bah! reprit son client,--sa première couche l'engraissera, comme +on dit. + +Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne +prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier, +j'épouse la fille d'un marquis. + + * * * * * + +Les noces se firent et furent splendides, mais d'une splendeur +horriblement bourgeoise. + +La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus. + +Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par +conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les +yeux bien rouges en allant à l'autel. + +Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait +quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se +rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M. +de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres. + +Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure +avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils +dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir? + +En revenant de l'église, M. de Noirville fit voir à sa femme tout son +gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans _son boudoir_, comme il +disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de +pierreries. + +M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment +satisfait, dit à Cécile: + +--J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était +chez toi. + +--Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée +de ce tutoiement si subit. + +--Parbleu! c'est bien clair, je _te_ dis que j'ai remplacé cette vieille +machine à écrire que _tu_ avais envoyée ici. + +--Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui +m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte +indéfinissable. + +--Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est mon valet de chambre qui +profite de tous ces vieux rogatons. + +--Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant. + +--Console-_toi_, _tu_ n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant, +il ouvrit le nécessaire. + +--Il y a là 20,000 fr., ce sont _tes_ épingles, _tu_ vois que je fais +bien les choses, chère amie. + +--Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi +à tout prix le nécessaire de ma mère. + +M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout +au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait +déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus. + +Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque +idée, on comprendra s'il est au monde une position plus horrible que le +fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son +mari, dans son immense hôtel. + +Et pourtant, aux yeux du monde _raisonnable_, que lui manquait-il pour +être heureuse? + + + + +CHAPITRE IV. + +Noirville, le 13 avril 18... + +LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT. + + +«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur +l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles +de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être +avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne +m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la +pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par conséquent moi aussi; +j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour +ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le _conjungo_, comme +on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux +médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma +femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit +rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque +chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'oeil, ce qui +n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse: +aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de +la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi, +j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour +deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a +perdu ce vieil oncle qu'elle avait; entre nous, je n'en suis pas fâché, +car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce +était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque +chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse? +Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle +terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille +comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour +son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien +ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être +volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne +m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe; +je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi +qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais +bien, jamais tenu à être un céladon, et encore bien moins depuis que je +suis marié. + +«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...--Ah! tiens, de +l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, _d'être marié_! +entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma +femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle +fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu +l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite, +dès le premier jour de mes noces. + +«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle +avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la +voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi +ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va presque jamais: +entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru +gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut +bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas _très forte_, +comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de +l'esprit; n'est-ce pas, Dumont? + +«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi +qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la +fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma +femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une +poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah! +que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne, +était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par +farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa +campagne. + +«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait +être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on +allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque +bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est +triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et +on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit. +Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme? +N'est-ce pas, Dumont? + +«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce +défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de +change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y +méprendre, et lit si drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui +vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé +si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses, +des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre +Bercourt n'a plus osé revenir chez nous. + +«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses +bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a +sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste +que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre +Bercourt d'un geste très insolent: _Monsieur demande si ses gens sont +là_. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud: +ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je +suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car ma femme a voulu +quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors, +voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je +ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai +imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait +monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son +anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me +_fasse_ de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le +prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a +fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si +j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est +une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont? + +«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous nous couchons. Et à propos de +ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement +séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je +suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A +propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si +j'ai un premier)! + +«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont; +viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta _Gazette des +Tribunaux_, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des +juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il +faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça, +elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet +pour les domestiques. + +«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour +retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente +de Naples, si elle continue à être en baisse. + + «Adolphe DE NOIRVILLE.» + +FIN DU DEUXIÈME VOLUME. + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + +***** This file should be named 39024-8.txt or 39024-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/0/2/39024/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: La coucaratcha (II/III) + +Author: Eugène Sue + +Release Date: March 1, 2012 [EBook #39024] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/cover.jpg" width="398" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<p class="cb">ŒUVRES COMPLÈTES<br /> +<small>DE</small><br /> +EUGÈNE SUE.<br /> +<img src="images/colophon_1.jpg" width="80" height="14" alt="colophon" title="colophon" /><br /> +LA COUCARATCHA.</p> + +<p> </p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary=""> +<tr><th colspan="2" align="center">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR.</th></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td><b>Le Juif errant</b></td><td align="right">10 vol. in-3.</td></tr> +<tr><td><b>Les Mystères de Paris</b></td><td align="right">10 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Mathilde</b></td><td align="right">6 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Deux Histoires</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Le marquis de Létorlère</b></td><td align="right">1 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Deleytar</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Jean Cavalier</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Le Morne au Diable</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Thérèse Dunoyer</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Latréaumont</b></td><td align="right">3 vol. in 8.</td></tr> +<tr><td><b>La Vigie de Koat-Ven</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Paula-Monti</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Le Commandeur de Malte</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Plik et Plok</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Atar Gull</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Arthur</b></td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>La Coucaratcha</b></td><td align="right">3 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>La Salamandre</b></td><td align="right">2 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td><b>Histoire de la Marine</b> (<i>gravures</i>)</td><td align="right">4 vol. in-8.</td></tr> +<tr><td> </td></tr> +<tr><td colspan="2" align="center" class="ov">Sceaux.—Impr. de E. Dépée.</td></tr> +</table> + +<h1> +LA<br /> +<br /> +COUCARATCHA<br /> +<br /> +<small>Par EUGÈNE SUE.</small><br /> +<br /> +<small><small>TOME DEUXIÈME.</small></small></h1> + +<p class="figcenter"><img src="images/nouvelle.jpg" width="250" height="179" alt="nouvelle édition" title="nouvelle édition" /></p> + +<table border="0" cellpadding="1" cellspacing="0" summary="" +style="text-align:center;"> + +<tr><td colspan="3">PARIS,</td></tr> + +<tr><td><b>CHARLES GOSSELIN,</b><br /> +Editeur de la Bibliothèque d'élite,<br /> +30, RUE JACOB.</td> + +<td><img src="images/colophon.jpg" +width="22" +height="80" +alt="colophon" +/></td> + +<td> <b>PÉTION, ÉDITEUR,</b><br /> + Libraire-Commissionnaire,<br /> + 11, RUE DU JARDINET.</td></tr> + +<tr><td colspan="3">1845</td></tr> +</table> + +<h3>Table</h3> + +<ul> +<li><a href="#MON_AMI_WOLF"><b>MON AMI WOLF.</b></a></li> +<li><a href="#I"><b>§ I.</b></a></li> +<li><a href="#II"><b>§ II.</b></a></li> +<li><a href="#III"><b>§ III.</b></a></li> +<li><a href="#IV"><b>§ IV.</b></a></li> +<li><a href="#V"><b>§ V.</b></a></li> +<li><a href="#RELATION_VERITABLE"><b>RELATION VÉRITABLE</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-a"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_II-a"><b>CHAPITRE II.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_III-a"><b>CHAPITRE III.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_IV-a"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li> +<li><a href="#UN_REMORDS"><b>UN REMORDS.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-b"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_II-b"><b>CHAPITRE II.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_III-b"><b>CHAPITRE III.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_IV-b"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_V-b"><b>CHAPITRE V.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_VI-b"><b>CHAPITRE VI.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_VII-b"><b>CHAPITRE VII.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_VIII-b"><b>CHAPITRE VIII.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_IX-b"><b>CHAPITRE IX.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_X-b"><b>CHAPITRE X.</b></a></li> +<li><a href="#UN_CORSAIRE"><b>UN CORSAIRE.</b></a></li> +<li><a href="#FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU"><b>FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.</b></a></li> +<li><a href="#DAJA"><b>DAJA.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-c"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_II-c"><b>CHAPITRE II.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_III-c"><b>CHAPITRE III.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_IV-c"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li> +<li><a href="#UNE_FEMME_HEUREUSE"><b>UNE FEMME HEUREUSE.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_PREMIER-d"><b>CHAPITRE PREMIER.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_II-d"><b>CHAPITRE II.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_III-d"><b>CHAPITRE III.</b></a></li> +<li><a href="#CHAPITRE_IV-d"><b>CHAPITRE IV.</b></a></li> +</ul> + +<p><a name="page_001" id="page_001"></a></p> + +<h2><a name="MON_AMI_WOLF" id="MON_AMI_WOLF"></a>MON AMI WOLF.</h2> + +<p><a name="page_002" id="page_002"></a></p> + +<p><a name="page_003" id="page_003"></a></p> + +<h2><a name="I" id="I"></a>§ I.<br /><br /> +<small>FRAGMENTS DU JOURNAL D'UN INCONNU.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p>—Mais comme cette nouvelle volonté ne faisait pour ainsi dire que +de naître, elle n'était pas encore assez forte pour vaincre +l'autre, qui avait toute la force qu'une longue habitude peut +donner. Cependant ces deux volontés, l'une ancienne et l'autre +nouvelle, l'une charnelle et l'autre spirituelle, se combattaient +dans mon cœur, et chacune le tirant de son côté, elles le +mettaient en pièces.</p> + +<p class="indd"> +<i>Confessions de Saint-Augustin</i>, L<small>IV. VIII</small>, ch. <small>V</small>.<br /> +</p> +</div> + +<p>.......Pendant une relâche que nous fîmes à Malte en 18.., les officiers +du vaisseau anglais <i>le Genôa</i> voulurent recevoir à leur bord +l'état-major de notre frégate.</p> + +<p>A dîner, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs; mon +voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants,<a name="page_004" id="page_004"></a> +taciturne, peu buveur, et ne parlant pas un mot de français:—je lui +versai à boire trois fois, et n'y pensai plus.—</p> + +<p>Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus, d'une belle +figure, brun, svelte, élégant, s'exprimant dans notre langue avec une +merveilleuse facilité,—quoiqu'un accent presqu'imperceptible trahît son +origine étrangère.—Il m'apprit qu'il était Danois, mais naturalisé +Anglais.</p> + +<p>Il fallait qu'une singulière attraction me portât vers lui, car avant le +dîner nous ne nous connaissions pas du tout, et au pudding nous étions +déjà fort liés;—enfin, plus tard, quand on enleva la nappe pour servir +les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus +rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque +notre avenir.</p> + +<p>Suivant l'usage, l'intimité commença d'<a name="page_005" id="page_005"></a>abord par un échange +confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos +commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos +inférieurs; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des +passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait +<i>volés</i>.—Puis, comme nous finîmes par maudire notre état, après nous +être mutuellement prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus +détestable,—ce fut entre nous à la vie et à la mort.</p> + +<p>D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les +Anglais, on commençait par casser les pieds des verres à pattes, de +façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir +salué du geste à chacun des innombrables toasts que l'on portait à +l'union des deux pavillons.—Or comme les toasts se succédaient sans +interruption toutes les cinq minutes, et qu'il y avait à peu près<a name="page_006" id="page_006"></a> trois +heures que nous étions à table;—comme après les vins on avait servi le +punch, et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous +finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés +les uns envers les autres à une confiance sans bornes.</p> + +<p>Mon nouvel ami surtout qui, selon ce qu'il m'apprit, ne buvait +ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon +honneur, une exception à son régime.—Malgré les paternelles +remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en +anglais:—Ne buvez pas, voilà deux ans que nous sommes embarqués +ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog.—Ne buvez pas, vous +vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.</p> + +<p>Mais mon intime improvisé, que je nommerai Wolf, ne tenait pas compte de +ces exhortations;—il paraissait se trouver fort bien de<a name="page_007" id="page_007"></a> l'effet du +punch, sa figure d'abord pâle, s'anima, se rosa peu à peu, ses yeux +brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus +intime, enfin.—Cet homme que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à +peu, et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée +des gens du Nord, si différente de la vivacité molle et éphémère des +méridionaux.</p> + +<p>Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du +<i>Genôa</i>, on parlait bruyamment, on disputait, on criait, et le thême de +cette discussion orageuse était autant que je puis m'en souvenir, +<i>l'amour et les sacrifices qu'il imposait parfois</i>.</p> + +<p>C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine +de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu de la +théorie de ce tendre délassement, mais comme l'importance que l'on +attache à une discussion est toujours en raison inverse<a name="page_008" id="page_008"></a> des +connaissances que l'on peut y déployer,—on échangeait de pitoyables +raisons,—pour et contre—avec un acharnement singulier.</p> + +<p>—«Bah, dit Wolf, en posant son verre sur la table avec tant de force +qu'il le brisa:—Ils sont stupides, ils parlent de cela comme les +aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette?»</p> + +<p>—Volontiers, répondis-je... car il fait horriblement chaud ici...</p> + +<p>Nous montâmes, l'air était tiède, le temps lourd, et les pavillons des +navires pendaient collés le long des mâts.</p> + +<p>—«Tenez, me dit mon ami Wolf, en m'arrêtant par le bras et fixant sur +moi ses yeux étincelants,—nous nous entendons si bien tous deux qu'il +faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée; mais ceci est +entre nous au moins, ajouta-t-il avec un<a name="page_009" id="page_009"></a> regard presque féroce, que le +bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence, +si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable qui m'y force, +mais je ne puis m'empêcher de vous raconter cela, et pourtant, quand +vous m'aurez entendu, je suis sûr que vous me regarderez comme le +dernier des misérables,—mais c'est égal encore une fois, je ne puis +m'en empêcher...—</p> + +<p>Il y avait dans l'expression de la figure, dans l'accent de la voix de +mon ami Wolf, un tel caractère de vérité que je compris parfaitement +cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion, influence +fatale, dont on se rend compte, que l'on maudit, mais qu'on n'a pas la +force de combattre, s'agirait-il d'un secret sacré.</p> + +<p>Aussi dis-je prudemment à mon ami, j'aimerais<a name="page_010" id="page_010"></a> mieux attendre à demain, +nous serions plus calmes et alors...</p> + +<p> </p> + +<p>—«Pardieu, je crois bien que nous serions plus calmes, mais alors je ne +vous dirais plus mon histoire, et il faut que je vous la raconte... +Pourtant voyez-vous il est possible que demain quand je penserai à la +folie que je fais étant gris, il est possible que je vous propose de +nous brûler la cervelle à pair ou non, afin que mon secret soit éteint +par votre mort, ou rendu sans importance par la mienne... Je sais bien +que vous allez me dire que c'est ridicule, mon cher, mais que +voulez-vous y faire, c'est comme cela...»</p> + +<p> </p> + +<p>Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières +que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la +pensée de reculer devant une confidence<a name="page_011" id="page_011"></a> dont les résultats promettaient +autant...—Je me disposai donc à écouter, nous nous assîmes sur le +couronnement et il commença après m'avoir affectueusement serré la +main.</p> + +<p><a name="page_012" id="page_012"></a></p> + +<p><a name="page_013" id="page_013"></a></p> + +<h2><a name="II" id="II"></a>§ II.<br /><br /> +<small>LE RÉCIT.</small></h2> + +<p>«Il y a environ deux ans de cela me dit Wolf,—c'était pendant la +guerre, je commandais une goëlette dans la Méditerranée, ma mission se +bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands,—Je me +trouvais alors mouillé à Porto Venere, petit port d'Italie entre le +golfe de Gênes et celui d'Especia, près des îles Palmeries.—</p> + +<p>«J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais +fréquemment à terre,<a name="page_014" id="page_014"></a> quoique la ville de Porto Venere fut horriblement +triste, mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort +jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.</p> + +<p>«Je ne sais comment diable elle était venue en Italie, mais elle était +Péruvienne et s'appelait Pépa.</p> + +<p>«Figurez-vous,—mon cher,—dix-huit ans,—un teint orangé,—des lèvres +rouges comme du corail, des dents bien blanches, une taille... à tenir +là dedans,—une gorge un peu forte, et des hanches... ah! des hanches +comme une Andalouse,—et puis des yeux... vous savez, toujours fermés à +demi, comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de +grands cheveux noirs et épais... et puis encore des sourcils à +l'avenant.</p> + +<p>«Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement +autour de sa taille par une ceinture, nu-tête, et se balançant<a name="page_015" id="page_015"></a> au frais +dans son hamac de jonc... Vrai Dieu... c'était à en devenir fou.—Aussi +j'en devins fou.—</p> + +<p>«Sa mère était morte, et son père était un vieux brave homme, assez +butor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service, je +m'arrangeai pour lui être utile, il m'en sut gré, m'ouvrit sa maison, +c'est tout ce que je voulais.—</p> + +<p>«C'était beaucoup;—mais Pépa avait une vertu fort tenace, et des +principes religieux, profonds et arrêtés; pour tâcher de me mêler à leur +influence,—je les partageai.—</p> + +<p>«Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu, et vous ne sauriez +croire combien je trouvais de charme dans ces prières, car je lui avais +dit une fois:—</p> + +<p>«Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... si +vous vouliez,<a name="page_016" id="page_016"></a> vous prieriez pour moi, Pépa? et alors moi, je prierais +pour vous?...—</p> + +<p>«La pauvre enfant accepta l'échange, et comme elle me demandait un jour +la forme de l'invocation que je faisais pour elle, je lui dis +franchement, qu'elle consistait en ceci:—mon Dieu, faites donc qu'elle +m'aime, car je l'aime bien.—</p> + +<p>«Elle me bouda, rougit, et finit par me dire, qu'elle au contraire ne +demandait ardemment qu'une chose au ciel,—c'était de ne pas m'aimer.—</p> + +<p>«Vous jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais, je ne la +quittais pas, je l'obsédais, et enfin je parvins à la convaincre de ma +passion, qui entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse +l'imaginer,—jusque là voyez-vous, je n'avais eu que des filles; aussi +j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire, parce qu'il y +avait<a name="page_017" id="page_017"></a> un cœur et un noble cœur, chez cette femme-là.—Savez-vous +qu'un jour elle me dit,—je suis bien contente que vous soyez marié, +Wolf, comme je suis pauvre,—au moins vous ne penserez pas que je vous +aime pour vous épouser,—que je vous aime parce que vous êtes riche.»</p> + +<p>—Vous êtes donc marié? dis-je à mon ami Wolf.</p> + +<p>—Pas du tout me répondit-il, mais j'avais dit cela pour voir au juste +quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans +cette précaution, d'être aimé comme mari futur:—Ce qui entre nous est +fort abject.</p> + +<p>Je continue:—«Un jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même +visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on +n'avait pas d'abord déclarés, et fut obligé de partager avec eux une +quarantaine<a name="page_018" id="page_018"></a> de huit jours; veillé, gardé à vue par les gardes +sanitaires.</p> + +<p>«Vous pensez ma joie; Pépa restait seule avec une vieille +gouvernante.—Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête +distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et +lui demander... ce que je lui demandais toujours;—car elle ne m'avait +encore rien accordé, craignant, disait-elle, qu'une fois mes désirs +satisfaits je ne me lasse d'elle,... et qu'au bout de quelque temps la +satiété ne vînt me glacer; car vois-tu, me disait-elle naïvement:—je +t'aime pour moi, et non pour toi.... et j'éprouve un plaisir inouï à +être désirée.</p> + +<p>«Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes +demandes de ma part, même refus de la part de Pépa.</p> + +<p>«—Or, le matin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me +brûler la cervelle<a name="page_019" id="page_019"></a> si elle me refusait encore; mais, comme j'ai +toujours fermement voulu, ce que j'ai voulu, j'aurais possédé Pépa de +gré ou de force avant que de mourir.—Elle m'avait avoué son amour;—la +possession n'était donc plus alors qu'une formalité, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Je répondis à mon ami Wolf par un <i>hum</i>... légèrement dubitatif, et le +priai de continuer.</p> + +<p>«—Comme j'allais me rendre à terre, on signala un aviso au large, +j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon +amiral; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du +jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.</p> + +<p>«Je fus attéré, je me croyais, moi, mouillé là jusqu'au jugement +dernier, et je n'avais pas un instant pensé à mon départ;—je donnai +néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre +apprendre<a name="page_020" id="page_020"></a> cette nouvelle à Pépa;—sans m'être décidé à rien, j'avais +toujours pris des pistolets avec moi.</p> + +<p>«—Je pars demain,... Pépa... peut-être pour ne plus nous voir, lui +dis-je.</p> + +<p>«—Vrai,.. vrai,.. tu pars,.. et demain! s'écria-t-elle avec une joie +qui me rendit sombre!—Il part demain, oh! mon Dieu, je te remercie, +s'écria-t-elle en se jetant à genoux!</p> + +<p>«—Pépa,... lui dis-je!</p> + +<p>«—Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première à me +couvrir de baisers; tu pars,... me disait-elle, mais tu ne pars que +demain;... mais cette nuit,... cette nuit est à nous!—elle est à nous +tout entière, cette nuit que tu regretteras.—Oh! oui,.. parce qu'elle +sera la première et la seule; oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,.. tu la +regretteras, disait-elle avec une joie d'enfant<a name="page_021" id="page_021"></a> et une exaltation de +femme passionnée,—tu la quitteras en la désirant encore,.. en la +désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,.. car tu ne sais pas, +non, tu ne pourras jamais savoir combien je t'aime, et ce qu'il m'en a +coûté pour te résister jusqu'ici.—Mais vois-tu, c'est toujours ainsi +que j'avais rêvé l'amour;—avoir à moi un jour, un seul jour rempli des +plus ardentes et des plus inexprimables voluptés;—mais un seul +jour,—afin qu'il fût unique dans tous mes jours! car, si ce jour avait +des lendemains, vois-tu, Wolf, auprès de lui,.. chaque lendemain serait +pâle et lui ôterait de son prestige et de son éclat,.. et songe donc que +je dois vivre toute ma vie de ce seul jour; car si mon pressentiment ne +me trompe pas,... je ne te verrai plus,.. et, s'il me trompe, tu +n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!»<a name="page_022" id="page_022"></a></p> + +<p>—Sacredieu, dis-je à Wolf, votre Pépa était un peu originale, mais +malgré cela j'aurais voulu me trouver à votre place... vous deviez être +un homme bien heureux...</p> + +<p>—«Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de +donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.</p> + +<p>—«Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer +une petite yole que je manœuvrais moi seul pour me rendre à terre +sans témoins; je passe encore le long du navire du père de Pépa, afin de +bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain, je vois +le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille, je lui +fais signe de la main, et je me dirige vers cette partie de la côte où +aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...»</p> + +<p>—Ah ça, mais vous ne me parlez pas des<a name="page_023" id="page_023"></a> scrupules que vous dûtes +avoir,—dis-je à mon ami Wolf,—des scrupules que vous dûtes avoir quand +vous vîtes ce bon homme si confiant, dont vous alliez séduire la +fille...</p> + +<p>—Mais mon ami me répondit avec une violence que je me plais à attribuer +au punch.</p> + +<p>—«Ne me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas, et auxquelles +vous n'eussiez pas songé non plus à ma place!</p> + +<p>—«Des scrupules!...—est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder +une femme comme Pépa! mais rappelez-vous donc qu'elle m'attendait, +qu'elle avait éloigné sa vieille gouvernante... qu'elle était seule... +toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rouge +avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge +palpitante,—les yeux voilés;—car quoiqu'elle m'eût résisté, elle +m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient<a name="page_024" id="page_024"></a> aussi violents +et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, mon +cher, les délices que je rêvais, lorsque sur le point d'arriver à la +plage, je crus apercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large +en contournant les rochers qui bordaient la passe.</p> + +<p>«Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme nu, basané, crépu, qui +toujours nageant me faisait signe de l'attendre.</p> + +<p>—«Amenant ma misaine, je restai en panne, il me rejoignit et me demanda +en anglais, si j'étais un officier de la goëlette.</p> + +<p>—«J'en suis le commandant, lui dis-je.</p> + +<p>—«Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre +navire, voici pour vous seul,—et il décrocha de son col une petite +boîte de plomb qu'il me donna d'une main, tandis qu'il s'appuyait de +l'autre sur le gouvernail de mon embarcation, restant<a name="page_025" id="page_025"></a> ainsi soutenu à +fleur d'eau sans nager,—je cassai la boîte avec la lame de mon poignard +et je lus... Savez-vous ce que c'était?...</p> + +<p>—Non, mon cher Wolf...</p> + +<p>—«Un nouvel ordre de l'amiral qui m'enjoignait de mettre à la voile, +non plus le lendemain comme l'autre,—mais à l'instant que je recevrais +sa missive.—La vitesse de ma goëlette était connue, et il m'ordonnait +de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la +dernière importance; j'avais, me mandait-il, encore le temps de sortir +du port; mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même, mais +d'heure en heure cela me deviendrait peut-être impossible; car les +Français devaient venir croiser devant Porto-Venere!... Ils y croisaient +peut-être déjà,—Aussi dans cette crainte, l'amiral m'envoyait +d'Especia, son patron, homme sûr, à lui dévoué, lui ordonnant<a name="page_026" id="page_026"></a> de +laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe et d'entrer +à la nage dans la rade, s'il le pouvait, afin que son embarcation ne +donnât pas l'éveil à l'ennemi, dans le cas où il aurait déjà établi sa +croisière aux environs du port.</p> + +<p>«Enfin ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral +et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole, fixant sur +moi ses yeux gris, et me disant:</p> + +<p>—«Puisque nous allons partir, capitaine, voulez-vous me prendre avec +vous, l'amiral m'a ordonné de revenir à bord de votre goëlette si +j'échappais aux requins et aux Français, et de vous recommander encore +de partir aussitôt que je vous aurais remis cette babiole qui me pesait +furieusement au col.—J'ai échappé aux Français, non sans peine; car +j'ai vu au vent une frégate et un brick,<a name="page_027" id="page_027"></a> et pour peu que nous ne +filions pas nos câbles par le bout, d'ici à une demi-heure... il sera +trop tard, capitaine.»</p> + +<p>—Mille diables, et... Pépa? dis-je à Wolf.</p> + +<p><a name="page_028" id="page_028"></a></p> + +<p><a name="page_029" id="page_029"></a></p> + +<h2><a name="III" id="III"></a>§ III.<br /><br /> +<small>SUITE DU RÉCIT.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p>Il changeait de visage.—Il sentait ses veines brûler, sa poitrine +s'embraser et ses pieds se glacer. La parole expirait dans sa +bouche, la pensée dans son cerveau, il résista un moment.</p> + +<p class="indd">P. L. J<small>ACOB.</small>—<i>La Danse Macabre.</i><br /> +</p></div> + +<p>—Mais Pépa, Pépa?—demandai-je encore à mon ami Wolf.</p> + +<p>—«Attendez, me répond-il.—Puisque je suis comme à confesse, il faut +que je vous dise tout ce qui me passa par la tête dans ce moment +diabolique,—et je ne sais pas comment cela se fait,—mais je me +rappelle toutes ces idées d'alors, comme si<a name="page_030" id="page_030"></a> c'était hier.—C'est peut +être parce que j'y pense souvent,—voyez-vous, ajouta Wolf après un +moment de sombre silence.</p> + +<p>«—D'abord la première pensée qui me vint, celle qui fut la base de +toutes les autres—fut que je ne partirais pas,—après quoi je pensai +que je serais naturellement fusillé net;—ce qui m'était égal, puisque +le matin j'étais décidé à me fusiller moi-même si je n'obtenais rien de +Pépa.—La question n'était pas là,—elle était dans cet infernal patron +de l'amiral.—Il ne fallait pas songer à corrompre ce matelot,—je le +connaissais.—Or, lors-même que je refuserais à partir, cet homme allait +retourner à mon bord—parler des ordres que je venais de recevoir; et +peut-être qu'une fois que mon second et mes officiers en seraient +instruits:—de gré ou de force je me verrais obligé de partir... Or vous +concevez ce<a name="page_031" id="page_031"></a> que signifiait pour moi, ce mot,—partir.—Maintenant que +vous connaissez Pépa...»</p> + +<p>—Je le conçois si bien, dis-je à mon ami Wolf... que je n'ai qu'un +regret...—on peut dire cela entre soi...—c'est que votre animal de +patron n'ait pas été dévoré par un requin,—ajoutai-je tout bas...</p> + +<p>«Vraiment...—me dit Wolf avec un accent singulier.—Pardieu je pensai +tout juste comme vous..., moi!—quel dommage! me disais-je! comme +vous,—car enfin un requin eût dévoré ce patron, je suppose...—eh bien! +je n'avais pas de nouvelles de l'amiral,—et je n'étais obligé qu'à +partir le lendemain au risque, il est vrai, de rencontrer l'ennemi, mais +aussi j'avais ma nuit à moi..., une nuit de délices,—et demain au point +du jour...—un dernier baiser à Pépa,—et peut-être un combat acharné à +soutenir,—un combat enivrant, glorieux<a name="page_032" id="page_032"></a> comme un combat inégal, +concevez-vous,.. Sortant des bras de Pépa,—un pareil combat où j'aurais +joué ma vie avec tant de bonheur et de joie; un combat qui avec cette +nuit d'ivresse eût si bien complété ou fini ma vie...»</p> + +<p>—C'était admirable en effet... dis-je à Wolf... et sans ce misérable +patron...</p> + +<p>«—Ah voilà, c'était ce maudit patron, répondit Wolf;—mais j'oubliais +de vous dire, ajouta-t-il,—que pendant l'instant qui me suffit pour +faire ces mille réflexions sur les ordres de l'amiral,—j'oubliais de +vous dire que ma yole n'étant plus soutenue par la voile avait suivi un +courant assez fort et qu'elle se dirigeait insensiblement vers un +endroit de la rade, rendu extrêmement dangereux par un de ces +tourbillons volcaniques si fréquents dans la Méditerranée.., et que je +fus tiré de ma méditation par un<a name="page_033" id="page_033"></a> cri du patron... qui ne se défiant de +rien, suivant mon canot, auquel il se tenait sans nager, s'était senti +tout à coup entraîner par le remous du tourbillon, avait lâché le +gouvernail... et tournoyait, au milieu du gouffre... en +criant,—jetez-moi un aviron ou je me noie...»</p> + +<p>—Je ne pus dire un mot,—et je regardai Wolf en pâlissant, il était +impassible et froid.</p> + +<p>—Wolf continua d'une voix seulement un peu sourde.</p> + +<p>«—Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement, +j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.»</p> + +<p>—Mais le second..., Wolf..., m'écriai-je... quel fut votre second +mouvement.</p> + +<p>«—Mon second mouvement, répondit Wolf,—<i>fut de n'en rien faire et de +voir, au contraire, cette mort avec joie</i>.—Aussi le patron disparut en +m'appelant:—<i>assassin</i>;<a name="page_034" id="page_034"></a> il avait raison, car sa vie avait été entre +mes mains,—et il m'eût été aussi facile de le sauver,—que de boucler +mon ceinturon...»</p> + +<p>—Je me levai violemment... mais Wolf me retint et me dit en souriant +avec amertume.</p> + +<p>«—Je vous l'avais bien dit... que j'étais un misérable. Mais, vous, +l'homme aux scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au +fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de +sang-froid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma +position, toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le +sacrifice de ma vie;—persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière +m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans +fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime...<a name="page_035" id="page_035"></a> qui après +tout n'était qu'un déni d'humanité; dites-vous bien que le hasard seul +avait tout fait,—que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites-vous +d'ailleurs ces mots devant lesquels se briseraient des vertus bien +rudes:—<i>Personne ne pouvait le savoir</i>—car souvent la vertu c'est la +peur du scandale;—dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de +consolant dans ma fatale position.—Songez surtout que j'aimais avec +fureur,—songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que +la mort de cet homme pouvait me rendre...—Une nuit avec Pépa!!!—Et +après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme +moi,»—s'écria Wolf avec un regard perçant et froid qui me traversa le +cœur.</p> + +<p>—J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus trouver un mot à +répondre.<a name="page_036" id="page_036"></a></p> + +<p>Wolf n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence continua:—</p> + +<p>«Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa,—il y a +deux ans de cela,—Pépa est morte,—et pourtant à ce souvenir seul, +voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car je le sens, je +pâlis encore.</p> + +<p>«Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière +française était établie au vent de Porto-Venere.</p> + +<p>«Je regagnai ma goëlette au point du jour et je dois encore vous avouer +que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que +j'allais faire hacher par ma désobéissance; car, si j'avais suivi les +ordres de l'amiral, nous eussions évité un combat bien meurtrier.</p> + +<p>«—Mon équipage était excellent,—j'exaltai encore son courage et nous +sortîmes de<a name="page_037" id="page_037"></a> la passe décidés à nous faire couler,—moi surtout—comme +vous pensez.—Ma goëlette marchait comme un poisson,—j'avais des pièces +de dix-huit allongées en couleuvrines—nous aperçûmes un brick et une +frégate,—le brick au vent,—la frégate sous le vent.</p> + +<p>«Le brick nous appuya la chasse et nous joignit.—Après un combat +sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna +presqu'entièrement désemparé.—La frégate dut courir des bordées pour +nous atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était fait de +nous, je crois,—lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand +mât...—Nous n'avions que quelques agrès coupés,—rien d'essentiel +d'endommagé.—Nous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes +l'amiral vers le soir.</p> + +<p>«—J'avais quatre-vingts hommes d'équipage<a name="page_038" id="page_038"></a> et quatre officiers avant le +combat.—En arrivant auprès de l'amiral, il ne me restait qu'un aspirant +et vingt-trois matelots,—le reste était mort.—</p> + +<p>«L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un +grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron qu'il +supposait avoir été dévoré par un requin, ou pris par une crampe avant +d'avoir pu gagner mon bord.—</p> + +<p>«Quel dommage, me dit-il,—si le malheureux avait réussi à vous porter +mes ordres,—nous n'aurions pas à regretter la perte de tant de braves +gens... Mais aussi ajouta-t-il par forme de compensation,—nous +n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat, capitaine Wolf.</p> + +<p>«Deux mois après, le grade de capitaine de frégate, vint me récompenser +de ma<a name="page_039" id="page_039"></a> <i>belle action</i> comme dit le ministre dans sa lettre.—</p> + +<p>«Voilà mon histoire, mon cher..., avouez donc après cela que je puis +parler <i>de dévouement en matière d'amour</i>,—me dit Wolf d'un air +tristement moqueur,—puis il ajouta:—Mais voilà nos convives qui +montent, où en sont-ils de leur discussion?»</p> + +<p>Les convives n'y pensaient ma foi plus.—On convint de se rendre à +terre,—comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe,—je fus forcé +de me placer dans une embarcation où il n'était pas.—Descendu au +débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était +resté à bord,—enfin pour chasser les idées un peu sombres que m'avait +laissées la confidence de mon ami Wolf; j'allai passer la nuit chez une +danseuse portugaise appelée Loretta, que j'entretenais assez +magnifiquement depuis notre station à Malte.</p> + +<p><a name="page_040" id="page_040"></a></p> + +<p><a name="page_041" id="page_041"></a></p> + +<h2><a name="IV" id="IV"></a>§ IV.<br /><br /> +<small>ÉPISODE.</small></h2> + +<p>Le lendemain matin j'étais couché et je m'amusais à tresser les cheveux +de Loretta, qu'elle avait fort longs et fort beaux;—lorsque sa +camériste vint me prévenir que mon valet de chambre qui savait où me +trouver—voulait absolument me parler.—Je me levai,—et il me remit un +billet ainsi conçu.</p> + +<p>—<i>Je vous attends sur le rempart, en face le palais des Grands-Maîtres, +il faut absolument que je vous parle, soyez assez bon pour y venir,</i></p> + +<p class="r">W<small>OLF</small>.</p> + +<p><a name="page_042" id="page_042"></a></p> + +<p>—Qui t'a remis cela,—demandai-je à mon laquais?</p> + +<p>—Capitaine, c'est un officier anglais,—un beau, grand jeune homme +brun.—</p> + +<p>—C'est bien, va m'attendre à bord.</p> + +<p>J'embrassai Loretta, et je gagnai le rempart.—Mon ami Wolf s'y trouvait +déjà.—Il était un peu pâle, mais il souriait; et sa figure avait même +une expression de douceur que je n'avais pas remarqué la veille.—</p> + +<p>Il vint à moi, et, me tendant la main:—J'étais sûr de vous voir, me +dit-il... tant je comptais sur votre obligeance et sur les effets d'une +sympathie que je n'avais ressentie pour personne, je vous jure...</p> + +<p>Je lui secouai cordialement la main, et lui demandai à quoi je pouvais +lui être utile.</p> + +<p>—Mon cher ami,—puisque vous me permettez de vous donner ce +nom,—répondit-il,—j'ai d'abord mille excuses à vous faire<a name="page_043" id="page_043"></a> d'avoir +abusé hier de vos moments, pour vous raconter une bien misérable +histoire.</p> + +<p>—Ma foi,—lui dis-je (et c'était vrai)—que le diable m'emporte si j'y +pensais... mais bah... le Madère et le Xérès vous auront poussé au +roman, mon cher Wolf... et vous vous serez <i>vanté</i>,—ne parlons plus de +cela... encore une fois je l'avais oublié.</p> + +<p>—Oh non, ajouta-t-il avec un sourire triste, je ne me suis pas +<i>vanté</i>;—tout cela s'est passé comme je vous l'ai dit,—et vous êtes le +seul,—ajouta-t-il en attachant sur moi ses grands yeux bleus +mélancoliques,—vous êtes le seul qui sachiez cette aventure fatale.</p> + +<p>—Et vous pouvez compter sur ma discrétion, répondis-je.—Fausse ou +vraie, cette histoire est à jamais perdue dans le plus profond oubli.</p> + +<p>—Cela ne peut pas être ainsi, répéta-t-il toujours avec sa voix douce +et sonore.—Vous<a name="page_044" id="page_044"></a> savez qu'hier je vous avais prévenu; désormais ce +secret ne peut être possédé que par vous—ou par moi,—par tous deux +c'est impossible.</p> + +<p>—Mon cher Wolf, est-ce bien sérieusement que vous me dites cela?</p> + +<p>—Très sérieusement...</p> + +<p>—C'est une plaisanterie.</p> + +<p>—Non, mon ami...</p> + +<p>—Mais c'est absurde...</p> + +<p>—Non ce n'est pas absurde; vous avez un secret qui, divulgué, peut me +faire passer pour ce que je suis:—<i>Un meurtrier</i>,—ajouta Wolf +péniblement,—puisque je n'ai pu le garder, moi, qu'il intéresse au +point que vous devez croire... pourriez-vous le garder, vous, à qui il +est indifférent;... ce doute serait trop affreux, or il faut en finir, +et il en sera ainsi.<a name="page_045" id="page_045"></a></p> + +<p>—Voilà qui est fort...—il en sera ainsi parce que vous le voulez, +Wolf.</p> + +<p>—Sans doute;—puis, me pressant les deux mains, il dit avec tendresse: +Ne me refusez pas cela,—ne me forcez pas, je vous en supplie, à un +éclat qui vous obligerait bien à m'accorder ce que je vous demande; vous +me l'accorderiez pour un autre motif, il est vrai, mais cela serait +toujours, n'est-ce pas.</p> + +<p>—Allons, il faut nous brûler la cervelle,—parce qu'il vous a plu de me +gratifier de votre diable d'aventure... J'y consens, mais c'est +désagréable, vous l'avouerez au moins,...—dis-je avec humeur, sans +pouvoir pourtant me fâcher tout-à-fait.</p> + +<p>—Je le conçois, mais c'est comme cela... Pardonnez-moi,... mon ami, dit +Wolf.</p> + +<p>—Pardieu, non; ce sera bien assez de vous pardonner si vous me cassez +la tête... car, pour que la plaisanterie soit complète, c'est<a name="page_046" id="page_046"></a> toujours +à cinq pas, et à pair ou non,—j'imagine.</p> + +<p>—Toujours,...—répéta le damné Wolf, avec sa voix de jeune fille.</p> + +<p>—Vos témoins, lui demandai-je...</p> + +<p>—Votre voisin de gauche d'hier, me dit-il.</p> + +<p>—Aurez-vous vos armes,... Wolf?</p> + +<p>—Oui, j'aurai les miennes;—ainsi n'apportez pas les vôtres, c'est +inutile... à moins pourtant que vous vous défiez...</p> + +<p>—Capitaine,... lui dis-je très-sérieusement cette fois...</p> + +<p>—Pardon, mon ami; mais dites bien à votre témoin que c'est une affaire +à mort, inarrangeable, qu'il y a eu des voies de fait.</p> + +<p>—Il le faut pardieu bien, m'écriai-je... et à quand cette belle +équipée?... car en vérité, mon ami Wolf, il faut l'avouer, nous sommes +aussi fous, tranchons le mot, aussi bêtes que<a name="page_047" id="page_047"></a> deux aspirants sortant de +l'école de marine; mais enfin, à quand?</p> + +<p>—Mais, mon Dieu, dans une heure... trouvons-nous aux ruines du vieux +port...</p> + +<p>—Va pour les ruines du vieux port.</p> + +<p>—Votre main, me dit Wolf.</p> + +<p>—La voici.</p> + +<p>—Vous ne m'en voulez pas au moins, me demanda-t-il encore.</p> + +<p>—Parbleu si, je vous en veux, et beaucoup.</p> + +<p>Il sourit, me salua de la tête, et nous nous séparâmes.</p> + +<p><a name="page_048" id="page_048"></a></p> + +<p><a name="page_049" id="page_049"></a></p> + +<h2><a name="V" id="V"></a>§ V.<br /><br /> +<small>MON AMI WOLF.</small></h2> + +<p>J'étais revenu à bord pour faire quelques préparatifs, écrire quelques +lettres, car en vérité je croyais rêver.—Un capitaine de frégate de mes +amis consentit avec peine à me servir de témoin quand il sut quelles +étaient les conditions de ce duel meurtrier.—A cinq pas, un pistolet +chargé et l'autre non.—</p> + +<p>Ce qui me désespérait surtout, c'étaient les véhémentes sorties de mon +digne témoin sur ce qu'il appelait ma <i>crânerie</i>.—Vous aurez cherché +l'affaire, me disait-il,—comme cette<a name="page_050" id="page_050"></a> fois à la Martinique.—Vous avez +aussi la main trop légère, mon cher ami,... il vous arrivera malheur... +Quel dommage, un jeune officier d'une si belle espérance... et <i>tutti +quanti</i>.</p> + +<p>—J'avais beau dire et redire que je n'étais pas l'agresseur,—il me +répondait à cela:—Le capitaine Wolf, m'a-t-on dit, ne boit +ordinairement que de l'eau;—il est connu pour sa douceur, son humeur +triste et solitaire.—Comment diable voulez-vous qu'il se soit grisé et +vous ait insulté le premier;... c'est impossible.</p> + +<p>—Mais cordieu, Monsieur, m'écriai-je...</p> + +<p>—Bon, bon, faites-moi une autre querelle à moi, me répondit +l'imperturbable, pour me prouver que vous n'êtes pas querelleur...</p> + +<p>—C'était à devenir fou, aussi je me tus.—Je fermai mes +lettres,—donnai quelques commissions à mon valet de chambre,—demandai<a name="page_051" id="page_051"></a> +un canot et me dirigeai vers le vieux fort avec mon témoin.</p> + +<p>—Quand nous débarquâmes, Wolf y était déjà;... Il vint au-devant de +moi;—il n'était plus pâle, ses joues étaient légèrement rosées, ses +cheveux soigneusement bouclés, ses yeux brillants, j'avais peu vu +d'hommes d'une beauté aussi remarquable.</p> + +<p>—Allons donc, paresseux, me dit-il, d'un ton d'amical reproche...</p> + +<p>—Chose bizarre, pendant la traversée, j'avais fait tout au monde pour +<i>me monter</i> comme on dit,—pour me mettre au niveau de cet horrible +combat:—impossible:—j'allais là me brûler la cervelle sans colère, +sans haine, sans fiel, sans prétexte, et seulement par point +d'honneur,—car je connaissais assez Wolf pour être certain que, si +j'eusse refusé le combat, il m'eût contraint à l'accepter par une +insulte irréparable.—Aussi j'aimais encore<a name="page_052" id="page_052"></a> mieux me battre presque +sans savoir pourquoi;—sans lui en vouloir;—car malgré son crime je ne +le haïssais pas, il s'en faut.</p> + +<p>—Oui, je l'avoue, cet être bizarre exerçait sur moi une singulière +influence.—Son air triste, sa voix douce, son calme, une inconcevable +sympathie de pensées qui s'étaient développées entre nous avant sa +maudite confidence;—et puis, enfin, un amour inné chez moi pour tout ce +qui est extraordinaire.—Tout cela faisait que je ne pensai pas un +instant à la mort qui allait peut-être m'atteindre, occupé que j'étais à +m'étonner de tant de choses inconcevables.</p> + +<p>—Messieurs, dit mon témoin,—toute représentation est sans doute +inutile...</p> + +<p>—Inutile! répéta Wolf.</p> + +<p>—Vous savez que c'est un assassinat que l'un de vous deux va commettre, +dit le témoin de Wolf.<a name="page_053" id="page_053"></a></p> + +<p>—Nous le savons,—répéta Wolf.</p> + +<p>—Allez donc, messieurs, et que Dieu vous pardonne, dit le bon capitaine +d'une voix grave.</p> + +<p>—Ce témoin de Wolf—mesura cinq pas...</p> + +<p>—Mon témoin prit les pistolets que Wolf avait apportés et voulut les +visiter.</p> + +<p>—Je m'y oppose formellement, Monsieur,—m'écriai-je en l'arrêtant...</p> + +<p>—Wolf me prit la main, la serra fortement et me +dit:—Capitaine,—bien,—mais j'ai à vous faire une demande:—Vous +confiez-vous assez à ma loyauté pour me laisser choisir—quoique ce +soient mes armes?</p> + +<p>—Avant que nos témoins aient pu rien empêcher—j'avais pris les +pistolets et je les présentais à Wolf,—Il en prit un.</p> + +<p>—Je pris l'autre.</p> + +<p>—Le cœur me battait horriblement.</p> + +<p>—Quoique la conduite singulière de Wolf<a name="page_054" id="page_054"></a> me fît penser que peut-être +tout ce duel n'était-il qu'une bizarre et mauvaise +plaisanterie,—pourtant je me plaçai en face de Wolf.</p> + +<p>—De ma vie je n'oublierai son attitude calme, souriante, je dirai +presque heureuse.—Il passa ses doigts dans sa belle chevelure noire, et +appuya un instant son front dans sa main comme pour se recueillir, puis +levant les yeux au ciel, il y eut dans son regard une expression de +reconnaissance ineffable... puis il abaissa les yeux sur moi,—leva son +pistolet et m'ajusta.</p> + +<p>—Je l'ajustai à mon tour;—les canons des deux pistolets se touchaient +presque.</p> + +<p>—Êtes-vous prêts, Messieurs, dirent les témoins.</p> + +<p>—Oui...</p> + +<p>—Mon Dieu, pardonnez-leur,—dit en anglais le vieil officier taciturne, +en frappant dans ses mains.<a name="page_055" id="page_055"></a></p> + +<p>—Nos deux coups partirent ensemble.</p> + +<p>—J'eus un moment d'éblouissement,—causé par la flamme et l'explosion +du coup de Wolf,—et quand au bout d'une seconde je revins à moi,—je +vis nos deux témoins courbés près de Wolf... qui s'appuyait sur son +coude...</p> + +<p>—Mon Dieu, mon Dieu... Vous l'avez voulu, lui dis-je avec désespoir... +car le malheureux était tout sanglant. Vous savez que ce n'est pas +moi... Pardon, mon ami,...—pardon... pardon...—</p> + +<p>—J'ai été l'agresseur, et je suis justement puni,—je vous pardonne ma +mort, dit-il d'une voix faible...—Puis s'approchant du mon +oreille,—ses derniers mots, que seul j'entendis, furent ceux-ci:—Mes +mesures étaient prises pour mourir de votre main... Merci....—oh +Pépa!...</p> + +<p>—Et puis il mourut.<a name="page_056" id="page_056"></a></p> + +<p>—Ma balle lui avait traversé la poitrine.</p> + +<p>—Je compris alors pourquoi Wolf avait voulu choisir entre les deux +pistolets.....<a name="page_057" id="page_057"></a></p> + +<h2><a name="RELATION_VERITABLE" id="RELATION_VERITABLE"></a>RELATION VÉRITABLE<br /><br /> +<small>ET</small><br /><br /> +<big>VOYAGES DE CLAUDE BELISSAN,</big><br /><br /> +<small>Clerc de Procureur.</small></h2> + +<p><a name="page_058" id="page_058"></a></p> + +<p><a name="page_059" id="page_059"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-a" id="CHAPITRE_PREMIER-a"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +<small>Pourquoi Claude Belissan devint philosophe, philanthrope, matérialiste, athée, négrophile et républicain.</small></h2> + +<p>C'était le 15 mai—1789.</p> + +<p>Vers le milieu de la rue Saint-Honoré il y avait une haute et obscure +maison de six étages, au sixième étage une petite chambre, dans cette +petite chambre une fenêtre étroite, et à cette fenêtre un jeune homme +d'une taille moyenne et assez laid. Ce jeune homme était Claude +Belissan, clerc de procureur, légèrement atteint de l'épidémie +philosophique qui régnait alors.<a name="page_060" id="page_060"></a></p> + +<p>L'eau tombait à torrents d'un ciel gris sombre, menaçant, et de fortes +raffales de vent faisaient fouetter les ondes contre les carreaux qui +ruisselaient de pluie.</p> + +<p>Pour la première fois, Claude Belissan blasphémait Dieu d'une +épouvantable façon, car jusque-là il avait été élevé par sa mère dans de +saintes et religieuses croyances.</p> + +<p>—Tombe... disait-il, tombe... donc, <i>averse maudite</i>! change les rues +en rivières, les places en lacs, la plaine en océan... Bien... allons, +le déluge... un nouveau déluge... et un dimanche encore! un dimanche!... +quand on a travaillé toute la semaine... Bah!... les philosophes ont +bien raison; il n'y a pas de Dieu... il n'y a qu'un destin, un hasard... +et encore!!!</p> + +<p>Et voilà, comme de croyant qu'il était, Belissan devint furieusement +fataliste et incrédule.<a name="page_061" id="page_061"></a></p> + +<p>Et la pluie redoublant, cinglait, pétillait sur les vitres, et Belissan +trépignait et se damnait en regardant avec douleur et rage sa culotte +luisante de gourgouran, ses bas de coton blanc, sa chemise à jabot et à +manchettes.</p> + +<p>Et Belissan se damnait encore en jetant un coup-d'œil de profond et +amer regret sur sa veste de bazin à fleurs et son habit de ratine bleue +soigneusement étendus sur son lit virginal... car le lit de Belissan +était virginal.</p> + +<p>A une nouvelle ondulation de l'averse, Belissan fit un tel bond de +fureur qu'un nuage de poudre blanche et parfumée s'échappa de sa tête, +et flotta indécis dans sa chambre... On eût dit el signor Campanona dans +toute la fougue de son exaltation musicale.</p> + +<p>—Enfer, malédiction... s'écria-t-il! et Catherine... Catherine qui +m'attend... Une promenade, un rendez-vous calculé, combiné depuis cinq +semaines... le voir manquer, j'en<a name="page_062" id="page_062"></a> deviendrai fou... fou... à lier... +Dieu me le paiera!!</p> + +<p>Et après avoir montré le poing au ciel, en manière d'Ajax, Belissan +cacha sa tête dans ses mains...</p> + +<p>Au bout de quelques minutes d'une cruelle rêverie, où il ne vit que +ruisseaux débordés, gouttières gonflées, boue et parapluies, le jeune +clerc suspendit sa respiration, puis son cœur palpita, bondit... Il +dressa la tête, prêta l'oreille... mais sans ouvrir les yeux, tant il +craignait une amère déception... Figurez-vous que le malheureux croyait +ne plus entendre la pluie tomber que goutte à goutte et rebondir sur le +toit!!!</p> + +<p>Et ce ne fut pas une illusion.</p> + +<p>Le ciel s'éclaircit; bientôt une légère brise de nord-est s'éleva, +grandit, souffla, et après une demi-heure d'attente et d'angoisse +inexprimable, les nuages chassèrent, se refoulèrent<a name="page_063" id="page_063"></a> à l'horizon, le +soleil étincela sur les toits humides, le ciel devint bleu, l'air tiède +et chaud, enfin jamais journée de printemps commencée sous d'aussi +funèbres auspices ne parut se devoir terminer plus riante et plus pure.</p> + +<p>Belissan, au lieu de remercier Dieu, ne pensa qu'à sa culotte de +gourgouran, à son habit de ratine, prit son chapeau sous son bras, +rajusta sa coiffure, et en sept minutes fut au bas de son escalier, +fringant, pimpant, lustré, pomponné, éblouissant à voir.</p> + +<p>—Mais hélas! quel horrible spectacle! les pavés étaient fangeux, les +gouttières filtraient l'eau, et une foule d'équipages se croisaient dans +la rue.</p> + +<p>Alors Belissan prit résolument le parti de marcher sur ses pointes et +entreprit la périlleuse tournée qui devait le réunir à sa Catherine. Il +n'était plus qu'à quelques pas de la boutique de cette jolie fille, +lorsque les piétons<a name="page_064" id="page_064"></a> se refoulent à la hâte, se pressent, se heurtent, +avertis par un piqueur à livrée verte et orange qui précédait un bel +équipage à quatre chevaux.—Mais quatre magnifiques chevaux bai-bruns, +les deux de volées surtout étaient du plus pur sang danois, circonstance +qui ne pouvait échapper à la vue de Belissan, car le malheureux, par une +incroyable fatalité, fut placé au premier rang des piétons, et les +chevaux danois, qui piaffaient beaucoup, ayant un pas fort relevé, +couvrirent le pauvre clerc d'une pluie de boue, mais si noire, mais si +épaisse, mais si grasse, qu'elle tacha affreusement l'habit de ratine et +la culotte de gourgouran.</p> + +<p>Ce seigneur qui venait de passer était M. le marquis de Beaumont; il +revenait de Versailles, et allait visiter M. le duc de Luynes.</p> + +<p>Belissan resta stupéfait et moucheté comme un tigre, mais comme un tigre +aussi il se prit à rugir en montrant le poing au brillant équipage,<a name="page_065" id="page_065"></a> +comme naguère il l'avait montré à Dieu, le montrant surtout à un grand +coureur tout chamarré d'or et de soie qui, perché derrière la voiture, +se pâmait de rire insolemment.</p> + +<p>De ce moment, de cette minute, de cette seconde, Belissan jura haine +éternelle à Dieu, aux marquis, aux voitures, aux coureurs, aux chevaux +danois, et se proclama l'égal de tout le monde, grand seigneur, laquais +ou cheval danois.</p> + +<p>Il allait peut-être se livrer à une longue et fougueuse méditation sur +l'inégalité des positions sociales, lorsqu'il se souvint de Catherine; +il remit donc sa colère à plus tard, jeta un triste coup-d'œil sur +ses mouchetures, et dit en soupirant:</p> + +<p>—Après tout, il vaut peut-être mieux laisser sécher la boue que de +l'étendre; d'ailleurs, Catherine me plaindra...<a name="page_066" id="page_066"></a></p> + +<p>Et il continua sa route, la tête bouleversée, exaspérée par ses idées +d'amour et d'égalité, de bonheur et de haine. C'était alors une +fournaise que le cerveau de Claude Belissan, et, quand il entra dans la +rue où demeurait sa maîtresse, sa tête devait certainement fumer, tant +ses pensées étaient brûlantes et effervescentes...</p> + +<p>Mais, hélas! plaignez Belissan,.... figurez-vous ce que devint, ce +qu'éprouva, ce que ressentit Belissan... mettez-vous à la place de +Belissan quand il vit arrêté, presqu'en face la porte de Catherine, +l'équipage maudit qui l'avait si curieusement tigré!</p> + +<p>Or, le père de Catherine était <i>parfumeur-gantier, à la Bonne-Foi</i>, et +sa boutique se trouvait toute proche de l'hôtel de Luynes.</p> + +<p>Belissan respira pourtant lorsqu'il ne vit plus le grand coureur. Il +s'approcha de la porte de la boutique, jeta un dernier regard<a name="page_067" id="page_067"></a> de +désespoir sur sa toilette souillée, et entra...</p> + +<p>Mais en entrant il passa par toutes les nuances du prisme, à partir du +blanc jusqu'au violet; ses yeux se troublèrent, il vit des flammes +bleues, la tête lui tourna, il ne put que s'asseoir convulsivement sur +le comptoir, et sur la main du gantier, qui s'écria: Prenez donc garde, +monsieur Belissan.</p> + +<p>Mais Belissan ne prenait pas garde. Belissan avait vu en entrant la +jolie gantière essayer des gants au grand coureur, fort bel homme en +vérité, Belissan avait encore vu le grand coureur serrer les mains de +Catherine, qui avait souri en rougissant...</p> + +<p>Et puis il n'avait plus rien vu.</p> + +<p>Mais il avait pensé...</p> + +<p>Le clerc fit alors un mouvement désordonné, comme si un fer rouge lui +eût traversé la<a name="page_068" id="page_068"></a> cervelle, et frappa un grand coup de poing sur le +comptoir.</p> + +<p>A ce bruit, Catherine leva la tête.</p> + +<p>Le beau coureur leva la tête.</p> + +<p>Et tous deux, voyant Belissan si tigré, si moucheté, si colère, si pâle, +si singulier, si effaré, partirent d'un éclat de rire prolongé, dans +lequel le timbre pur et frais de la jolie Catherine se mêlait à la basse +sonore et retentissante du coureur.</p> + +<p>Belissan fit une grimace colérique et un geste de possédé.</p> + +<p>Et le duo de rire recommença de plus belle; seulement, le rire sec et +cassé du mercier, vint gâter l'harmonie.</p> + +<p>Belissan ne se possédant plus, s'avança contre le coureur en levant une +aune; mais au même instant ses deux poignets furent emprisonnés de la +large main du coureur et il entendit l'honnête gantier s'écrier: +Comment! vous<a name="page_069" id="page_069"></a> osez porter la main sur un des gens de M. le marquis de +Beaumont, dont nous espérons avoir la pratique! pour un ami, c'est mal à +vous, monsieur Belissan.</p> + +<p>Et Catherine aussi lui dit aigrement:</p> + +<p>—Eh! quand on est fait de la sorte, on ne vient pas chez les gens.</p> + +<p>Et le beau coureur reprit:</p> + +<p>—Mon petit monsieur, sans les beaux yeux de cette jolie demoiselle, +vous passiez par la porte, vrai comme je m'appelle Almanzor, vrai comme +j'ai l'honneur d'être au service de M. le marquis de Beaumont.</p> + +<p>—Pardonnez-lui pour cette fois, monsieur Almanzor, dit Catherine d'un +air caressant, en lorgnant le beau coureur.</p> + +<p>—Allez vous changer... vous nous faites peur, monsieur Belissan, dit le +gantier en contraignant à peine un éclat de rire.</p> + +<p>—Il y a un baigneur étuviste, là-bas au<a name="page_070" id="page_070"></a> numéro 15, dit enfin Almanzor +en conduisant Belissan à la porte de la boutique avec une politesse +moqueuse...</p> + +<p>Le clerc se croyait sous l'obsession d'un affreux cauchemar... il ne +répondit pas un mot, n'entendit rien, ne vit rien, partit comme un +trait, et ne s'arrêta qu'aux Champs-Elysées.</p> + +<p>Et encore il ne s'arrêta que parce qu'il se heurta avec un homme qui +s'écria: Tiens, c'est Belissan!</p> + +<p>Belissan rappela ses esprits...</p> + +<p>—Qui me parle? où suis-je? que me veut-on?... soupira-t-il.</p> + +<p>—C'est moi, Lucien, qui te parle; tu es aux Champs-Elysées, crotté +jusqu'à l'échine. Je veux te dire adieu, car je vais au Hâvre.</p> + +<p>—Tu vas au Hâvre? Je pars avec toi!</p> + +<p>—Mais je pars aujourd'hui, à l'instant!</p> + +<p>—Je pars aujourd'hui, à l'instant!</p> + +<p>—Je prends le coche; je vais par eau...<a name="page_071" id="page_071"></a></p> + +<p>—J'irai par eau, par le coche, par le diable; mais je veux quitter cet +infâme Paris; je veux aller vivre dans un désert, dans une île où tout +me soit égal et où je sois égal à tout... Comprends-tu, Lucien?..</p> + +<p>—Non, mais l'heure presse... Viens-tu?... Mais enfin du linge... des +vêtements?</p> + +<p>—Tu m'en prêteras, Lucien, répondit Belissan avec une touchante +mélancolie, tu m'en donneras des vêtements; les hommes sont frères.</p> + +<p>—De l'argent.</p> + +<p>—Je partagerai avec toi, bon Lucien; les hommes sont égaux, va.</p> + +<p>—A la bonne heure! dit Lucien;</p> + +<p>Il est malade ou fou, pensa-t-il; ce petit voyage ne peut que lui faire +du bien, je l'emmène.</p> + +<p>—Adieu, vil égout, vil Paris, dit dédaigneusement<a name="page_072" id="page_072"></a> le clerc en se +jetant sur le coche.</p> + +<p>Et voilà comment Claude Belissan quitta Paris.<a name="page_073" id="page_073"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-a" id="CHAPITRE_II-a"></a>CHAPITRE II.<br /><br /> +<small>Comment le royaume de France fut désormais privé de Claude Belissan.</small></h2> + +<p>Le capitaine Dufour, commandant le trois mâts <i>la Comtesse de Cérigny</i>, +n'attendait plus qu'un passager ou deux pour partir du Hâvre et se +rendre à sa destination. Il devait porter d'abord des marchandises dans +la mer du Sud, les vendre, aller ensuite aux Moluques acheter des +épiceries, et revenir par le cap de Bonne-Espérance; c'était une +circumnavigation, presque le tour du monde.<a name="page_074" id="page_074"></a></p> + +<p>Un matin son mousse lui annonça un <i>monsieur</i>.</p> + +<p>—Qu'est-ce que c'est que ça, mousse?</p> + +<p>—Un pâlot, capitaine, qui a une queue.</p> + +<p>—Fais entrer le pâlot.</p> + +<p>Le pâlot entre; c'était Belissan.</p> + +<p>—Monsieur, dit-il au capitaine, votre vaisseau va partir prochainement?</p> + +<p>—Oui, Monsieur, je n'attends plus qu'un passager, et je désirerais bien +que ce fût vous, répondit fort spirituellement le capitaine.</p> + +<p>—C'est possible, dit Belissan, pourvu que vous me conduisiez dans une +île...</p> + +<p>—Dans quelle île, Monsieur?</p> + +<p>—Dans une île quelconque, Monsieur, cela m'est égal, pourvu que ce soit +dans une île, une île déserte ou sauvage, dans laquelle je ne rencontre +ni grands seigneurs, ni chevaux danois, ni coureurs, ni filles +trompeuses. Dans une île, reprit Belissan avec une agitation +croissante,<a name="page_075" id="page_075"></a> où l'égalité soit proclamée comme le seul des biens, dans +une île déserte, sauvage, où je puisse savourer à mon aise le premier, +le plus inestimable de tous les dons octroyés aux humains; dans une +île...</p> + +<p>Permettez, dit le capitaine Dufour, persuadé qu'il n'interrompait qu'un +fou, est-ce bien sérieusement que vous me dites tout cela?</p> + +<p>—Il me semble que je n'ai pas l'air de crever de rire, objecta +sourdement Belissan.</p> + +<p>—Alors, Monsieur, il m'est impossible de vous prendre à mon bord; je +vous le répète, je vais à Callao, dans la mer du Sud, puis je reviens +par la mer des Indes. Mais attendez donc, pourtant, si en route vous +voulez descendre à Otahity, nous y relâcherons sans doute, et...</p> + +<p>—Vous relâcherez à Otahity, la nouvelle découverte de Bougainville, la +Cythère du nouveau monde! j'irai à Otahity... nation généreuse<a name="page_076" id="page_076"></a> et +nouvelle! Là, pas de coureurs, de marquis, de chevaux danois; là une +existence douce et pure comme l'eau de ses ruisseaux; là du soleil; là +des fleurs; là des arbres pour tous, là une nature primitive et bonne, +là pas de différences sociales; là des frères; là des sœurs. A +Otahity, monsieur le capitaine! A Otahity!... j'abjure mon titre +d'Européen: dégénéré, abruti par la civilisation, je reviens à mon état +de nature, dont je suis fier.—J'étais descendu homme, je remonte +sauvage! (Ici une pose académique; ici Claude se dresse sur ses pieds et +tâche de grandir sa petite taille et de se draper à l'antique avec son +habit de ratine, qui s'y refuse.) A Otahity! Là, pas de Dieu qui prenne +un malin plaisir à contrarier nos projets, là, pas de roi, là, pas de +courtisans, de vils courtisans qui dévorent la substance du peuple, là, +pas de ces insignes stupides, de ces habits ridicules qui classent et +numérotent<a name="page_077" id="page_077"></a> votre position sociale... A Otahity!... O Voltaire! O +Dalembert! O Diderot! O philosophes, lumière éternelle des nations! +c'est là que vous devriez être, c'est à Otahity que votre véritable +place est désignée... O vous philanthropes, qui rêvez la paix et la +famille universelle... à Otahity... à Otahity, venez-y... venez, nous y +ferons une seule famille! une grande famille!</p> + +<p>Ici l'invocation bienveillante et philanthropique de Belissan prit un +tel caractère de rage et de frénésie que M. Dufour fut obligé de le +prendre par le milieu du corps et d'appeler son mousse.</p> + +<p>Le mousse vint, et, se joignant à son maître, ils finirent par calmer +Belissan, qui ne criait plus que faiblement et par saccades:—A Otahity! +à Otahity!</p> + +<p>Le capitaine Dufour agita longtemps la question de savoir s'il prendrait +à son bord Claude<a name="page_078" id="page_078"></a> Belissan, qui lui paraissait fou. Pourtant, ayant +considéré que Belissan le payait bien, il consentit.</p> + +<p>Claude quitta la France sans prévenir son vieil oncle, vendit le peu +qu'il avait, persuadé qu'à Otahity le vil argent serait tout-à-fait +inutile.</p> + +<p>On partit; et, lorsque l'écrivain du bord demanda la profession de +chaque passager pour l'inscrire sur le rôle d'équipage, Belissan le +stupéfia en lui répondant d'un air majestueux:</p> + +<p>—Homme!!!</p> + +<p>—Homme! fit l'écrivain en sautant de sa chaise.</p> + +<p>—Homme, réitéra Belissan...</p> + +<p>—Comment cela, homme? dit encore l'écrivain ébahi... mais homme, quoi? +quel titre!</p> + +<p>—Mais, hurla Claude, qui devenait bleu de fureur... homme simplement... +<i>homme de la nature</i>, si vous aimez mieux... Les voilà bien!<a name="page_079" id="page_079"></a> dit +Belissan avec un sourire amer, en haussant les épaules de pitié; les +voilà bien, quel titre! il leur faut un titre... ils vous demandent un +vain titre... une ignoble profession... quand ils sont les rois... les +géants de la création! Je suis sauvage, entends-tu, être dégradé, abruti +par une société égoïste et bâtarde, par une civilisation corruptrice, +dit Belissan tout d'une haleine et en tournant le dos au commis, qui +avait pourtant une figure bien respectable, je vous assure.</p> + +<p>—Il est dans ses lunes, objecta l'écrivain déjà prévenu de la +singularité de Belissan; puis il ajouta sur son livre de bord:—Claude +Belissan se prétendant homme de la nature, mais allant à l'île +d'Otahity, pour affaires de commerce.</p> + +<p>Le trois mâts <i>la Comtesse de Cérigny</i> partit du Hâvre le 13 juin +1789.</p> + +<p><a name="page_080" id="page_080"></a></p> + +<p><a name="page_081" id="page_081"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-a" id="CHAPITRE_III-a"></a>CHAPITRE III.<br /><br /> +<small>Pourquoi Claude Belissan, homme, rechercha la société d'un veau, et ce qu'il en advint.</small></h2> + +<p>Un mois après son embarquement à bord de <i>la Comtesse de Cérigny</i>, +Claude Belissan était déjà borgne; six semaines après, il avait perdu +deux dents molaires, plus une incisive; quatre mois ensuite; il avait eu +trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap <i>Horn</i>. Enfin, ce fut +un bien beau jour pour lui que le jour où l'on mouilla à Callao, car si +la traversée eût duré plus long-temps, Claude Belissan, <i>homme</i>, eût été +dissipé en détail.<a name="page_082" id="page_082"></a></p> + +<p>Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et +philantropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des +inégalités sociales, et son rêve de perfectionnement universel.</p> + +<p>Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un +mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit +cacatoës, Belissan s'écria:</p> + +<p>—Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère qui bat son frère! Marin, +ce mousse est ton frère et ton égal; laisse ce mousse, ô marin!</p> + +<p>Et le matelot, mordant sa chique avec insouciance, répondit honnêtement +à Claude, sans abandonner son mousse:</p> + +<p>—Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je +suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre +mal une voile et que je la serre<a name="page_083" id="page_083"></a> bien. Quand il sera gabier, il +fouettera les mousses à son tour. Or, bourgeois, je lui dois quinze +coups de garcette, je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui +apprends son état, voyez-vous, bourgeois!</p> + +<p>—D'abord, je ne suis point bourgeois, je suis homme, simplement homme, +et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas de lâcher cet enfant, +ton frère et le mien, tyran, despote, antropophage? hurla Belissan en +tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... Tu +ne finiras pas! car je suis ton égal, et comme ton égal, je t'ordonne de +finir! c'est-à-dire de ne pas finir!</p> + +<p>—Bourgeois, répondit le marin avec un ton stoïque, vous n'êtes pas mon +égal, parce que je suis de mer et vous de terre; vous n'êtes pas mon +chef non plus, aussi...</p> + +<p>Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence:<a name="page_084" id="page_084"></a></p> + +<p>—Alors, dit le marin, puisque nous sommes égaux, voici un coup de +poing, bourgeois, rendez-moi son égal...</p> + +<p>Duquel coup de poing Belissan ne rendit pas l'égal, et fut borgne, comme +on sait.</p> + +<p>Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant +la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude +pérorait, Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils +avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu'étant nés +libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des +cris du petit homme, ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale; +mais comme Claude résista pendant l'opération, il y laissa les dents que +vous savez.</p> + +<p>La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de +misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude<a name="page_085" id="page_085"></a> se prit à +haïr l'humaine espèce.—Et tu n'es ainsi dégradée, infâme société, +hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses +incisives; tu n'es ainsi dégradée, continuait-il, que par la +civilisation et par la féroce influence des grands, des rois, des +prêtres, des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui +t'a perdue. Ah! qu'ils t'avaient bien jugée, les immenses philosophes +qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi +naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. +O état de nature! je t'offre en holocauste tous mes tourments, mes +souffrances, mon œil et mes trois dents! O Otahity!... Otahity! tu +seras mon paradis, car je fais ici mon purgatoire! et je ne me sers de +ces ridicules mots de paradis et de purgatoire que parce que je n'en ai +pas d'autres, ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.<a name="page_086" id="page_086"></a></p> + +<p>Belissan se dit: Voilà sur ce bâtiment un parti, un segment, une +fraction de la société. Qui m'empêche d'humilier la société tout entière +dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes +pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux +vivre avec un animal, un brute et stupide animal, que d'endurer plus +long-temps son contact flétrissant, impur et dégradant. Et à la grande +mortification de cette société qu'il méprisait, Belissan élut pour +domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné +à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau, parlait à ce veau, +mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau, et s'écriait parfois, en +roulant avec le veau dans son fumier... Rougis et pleure... pleure... +société! voilà le cas que je fais de toi! et l'équipage ne fondait pas +en larmes; non, l'équipage<a name="page_087" id="page_087"></a> se pâmait d'aise, car cette nouvelle folie +de Belissan l'avait débarrassé de l'ancien clerc.</p> + +<p>Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement +avec son veau, Belissan vint à vouloir distraire son ami; il lui souffla +dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et +si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça +trois des meilleures côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était +mourant. On comptait assez sur sa mort; mais, grâce aux soins du +supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à +retourner à bord au moment où le brick appareilla pour les Moluques.</p> + +<p>Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le +reprit à son bord en jurant; mais pensant qu'il touchait au terme de son +voyage et voulant l'abréger encore, il proposa à Claude de le débarquer +aux îles<a name="page_088" id="page_088"></a> Marquises, reconnues, visitées par Marchand, et à son dire, au +moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.</p> + +<p>Leur nom aristocratique éloigna bien un peu Belissan; mais ayant navigué +sur <i>la Comtesse de Cérigny</i>, il pouvait bien aborder aux îles +<i>Marquises</i>. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand +on lui eut montré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment +plus rapprochées qu'Otahity.</p> + +<p>Deux mois après une relâche à Acapuleo, le brick mit en panne au vent +des îles les plus orientales du groupe des Marquises, on envoya un canot +bien armé, qui déposa, à la grande joie de l'équipage, Claude Belissan à +la pointe méridionale de l'île Hatouhougou, un peu avant le lever du +soleil, et puis l'embarcation rejoignit le brick, qui fit voile vers le +sud.<a name="page_089" id="page_089"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-a" id="CHAPITRE_IV-a"></a>CHAPITRE IV.<br /><br /> +<small>Comme Claude Belissan trouva enfin la terre promise de l'équité et de la philanthropie.</small></h2> + +<p>Enfin je te foule,... cria Belissan, sol de la liberté, de l'égalité! Je +te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! +ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres et quelques +coquillages pour nourriture; pour lit ce gazon parfumé, pour +vêtements... Non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des +vêtements à moi!... C'est du vêtement que naissent ces infâmes +inégalités sociales. Ici, c'est la nature:... ici donc le costume<a name="page_090" id="page_090"></a> de la +nature. Arrière l'Europe, nargue de la civilisation, mépris pour la +France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois! hurlait +Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit +de ratine, et sa veste piquée.</p> + +<p>Vive la nature! reprit-il, la nature qui n'emprunte rien à cette +ridicule et mesquine industrie <i>d'eux autres</i> civilisés.</p> + +<p>Ici Claude fut interrompu par l'explosion d'une arme à feu; il +tressaillit... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait +parfaitement distinguer les objets, il eut une peur affreuse à la vue de +Toa-ka-Magarow, chef souverain, autocrate, empereur ou roi de l'île +Hatouhougou.</p> + +<p>Ce digne seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de +rouge et bleu, avait le nez droit et long, le front déprimé, et la lèvre +inférieure prodigieusement allongée par le poids<a name="page_091" id="page_091"></a> d'une espèce de petite +écuelle de coco qu'il y avait suspendue au moyen d'un anneau passé dans +les chairs. De plus, Toa-Ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, +et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné qu'il possédait +probablement par échange ou par vol; du reste, excepté une pagne serrée +autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix +de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet +ornement étant de mauvais goût.</p> + +<p>Dès que Toa-Ka-Magarow eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri +sauvage et guttural qui stupéfia Belissan, car c'était à l'aspect de +l'ancien clerc que ce cri avait été poussé. Toa-Ka-Magarow poussa un +troisième cri, mais celui-ci fut court; puis une espèce de rire ou de +grincement de dents agita la petite écuelle de coco, et fit osciller la +croix de Saint-Louis d'une narine à l'autre.<a name="page_092" id="page_092"></a></p> + +<p>Claude Belissan, un peu rassuré parce que la crosse n'était plus dans +une position horizontale ne recula pas. Après tout, se dit-il, c'est mon +égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craindrais-je; et +Claude s'avança bravement en tendant la main au grand chef.</p> + +<p>A cette démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche +inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou, celui-ci poussa un +quatrième cri, mais si furieux, mais si colère, mais si aigu, que Claude +fit un bond énorme de surprise.</p> + +<p>Et sa surprise se changea en terreur lorsque le grand chef, par une +pantomime aussi expressive qu'effrayante, montrant au clerc son habit +galonné, sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés +à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre clairement qu'il était +chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect, soumission et +obéissance, ce qu'il<a name="page_093" id="page_093"></a> exprima par une demi-génuflexion, et la position +de ses bras croisés sur sa poitrine; enfin, la péroraison fut un +terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles +de Belissan, tant le sauvage maniait cette arme avec dextérité.</p> + +<p>Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre +que de voir ce sauvage d'une taille athlétique, avec sa figure mi-partie +rouge et bleue, ses yeux ardents, ses lèvres gonflées, ses dents +noircies par le bettel, ses haillons galonnés, sa chevelure crépue, +hérissée, nouée, mêlée et toute couverte d'une poudre orange et semée de +coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tête +dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, +vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.</p> + +<p>Il faudrait être un bien profond psychologiste pour analyser les pensées +tumultueuses qui<a name="page_094" id="page_094"></a> luttaient alors dans la tête de Belissan, lutte +acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'évidence +des faits. Et dans un espace de temps incommensurable, Belissan se fit +mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, +les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine, à +l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, +l'homme de la nature.</p> + +<p>Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné +devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblême formulé par un vieux +habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions +sociales qu'il voulait fuir.</p> + +<p>On ne sait dans quelle haute région spéculative Belissan eût été +entraîné par sa pensée, si Toa-Ka-Magarow ne lui eût fait signe de se +relever, et en manière d'ordre ne lui eût donné un coup de crosse au +milieu des reins.<a name="page_095" id="page_095"></a></p> + +<p>Et les deux égaux arrivèrent aux cases.</p> + +<p>Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires, il eût +indubitablement grincé des dents en voyant une case élevée, haute, +peinte de couleurs tranchantes, en tout enfin distinguée des autres, +case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, +s'il en fut.</p> + +<p>C'était la case de Toa-Ka-Magarow.</p> + +<p>Et Claude Belissan, marchant toujours devant l'homme de la nature, +descendit sur son indication dans une espèce de petit caveau assez +proche de l'habitation du chef.</p> + +<p>Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.</p> + +<p>Pendant huit jours, il n'eut pour société qu'une espèce de bambou, +auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits +d'arbre à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.</p> + +<p>Pendant ces huit jours, les idées politiques<a name="page_096" id="page_096"></a> et sociales de Claude +subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement +intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.</p> + +<p>Ces huit jours passés, on tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le +parfuma, on le tatoua, on lui serra le nez et les oreilles, on lui mit +des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'étendit sur une +espèce de civière, et deux vigoureux sujets de Toa-Ka-Magarow le +portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en +roseaux.</p> + +<p>Ils vont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, pensait +Belissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, +et commençait à perdre la tête de terreur.</p> + +<p>Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.<a name="page_097" id="page_097"></a></p> + +<p>Au-dessous du poteau était une auge de pierre.</p> + +<p>Et on chanta une multitude d'hymnes, de cantiques et de prières.</p> + +<p>Et Toa-Ka-Magarow, qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir +despotique, fit quelques contorsions, et s'avança tout près de Claude +Belissan, en brandissant un long poignard fait d'une arrête de poisson.</p> + +<p>Et le sang du clerc coula dans l'urne.</p> + +<p>Et à cette sensation aiguë, douloureuse et froide, Claude, par une +rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite chambre, +et à cette pluie d'été qui avait seule déterminé la série de causes et +d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages; et par une +soudaine puissance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps +en moins d'une seconde.</p> + +<p>Et dans l'espèce de vertige fantastique qui<a name="page_098" id="page_098"></a> le saisit, il lui sembla +voir des chevaux danois, le grand coureur et Catherine qui tournoyaient +autour de lui en poussant de singuliers cris.</p> + +<p>Et il ne lui sembla plus rien.</p> + +<p>Et ce fut fait de Claude Belissan, ex-clerc de procureur, homme de la +nature, duquel les naturels de Hatouhougou se régalèrent, après avoir +respectueusement offert ses oreilles à Toa-Ka-Magarow, comme la partie +la plus délicate de l'individu.<a name="page_099" id="page_099"></a></p> + +<h2><a name="UN_REMORDS" id="UN_REMORDS"></a>UN REMORDS.</h2> + +<p><a name="page_100" id="page_100"></a></p> + +<p><a name="page_101" id="page_101"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-b" id="CHAPITRE_PREMIER-b"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +<small>UN REMORDS.</small></h2> + +<div class="blockquot"><p>L'ange est tombé,—l'homme est tombé,—et leur chute a fait voir +que les substances mêmes spirituelles ne sont autre chose, par le +fond même de leur nature, qu'un <i>abîme flottant et ténébreux</i>.</p> + +<p><i>Confession de Saint-Augustin</i>, liv. <small>XIX</small>, ch. 9.</p></div> + +<p>Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert est triste et soucieux.</p> + +<p>Il est pâle, et fuit les jeux et les compagnons de son âge.—Comme +autrefois il n'attend plus, inquiet, le réveil de sa mère pour être le +premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sœur qu'il +chérit pourtant.—Mais il pouvait tout céder à sa sœur, hors le<a name="page_102" id="page_102"></a> +premier baiser de sa mère; pour sa crédulité naïve, c'était un présage +de bon, ou de mauvais jour.</p> + +<p>Maintenant, dès que l'aube a blanchi les nombreuses tourelles du +château, Albert monte son cheval favori,—jette en passant un regard sur +les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère,—soupire,—et pressant +sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier +la grille sur ses gonds et gagne avec rapidité les bois sombres et +touffus qui s'étendant au loin comme un vaste océan de feuillage, dont +le vent fait aussi bruire et balancer les flots, qu'un soleil ardent +nuance aussi de lumières changeantes.</p> + +<p>Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est douloureuse aux vues +affaiblies par les larmes. Ainsi ces jours bleus et dorés de l'été, +paraissent maintenant insupportables à l'âme sombre et chagrine +d'Albert.<a name="page_103" id="page_103"></a></p> + +<p>Les jours qu'il aimerait à cette heure, seraient les jours nébuleux de +l'automne, où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent +lentement une à une sur un sol humide; où les montagnes se dessinent au +loin, noires sur un ciel gris; où les plaines dépouillées de leur riante +couronne de trèfles verts ou de blés jaunissants, sont labourées par de +tristes sillons bruns et glacés.</p> + +<p>Aussi à défaut de cette nature pâle et décolorée que reflèterait si bien +sa tristesse,—Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la +forêt, les ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine +d'un rayon de soleil.</p> + +<p>Alors il éprouve une sorte de bien-être mélancolique, à se sentir ainsi +isolé,—à entendre le chant monotone du ramier, venir se mêler seul, au +bruit sonore et retentissant des pas de son cheval.<a name="page_104" id="page_104"></a></p> + +<p>Alors Albert laissant flotter ses rennes—insouciant de son chemin, +s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent ses sourcils +contractés, la rougeur qui colore tout à coup ses beaux traits, +annoncent que ce cœur d'enfant connaît déjà la souffrance.<a name="page_105" id="page_105"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-b" id="CHAPITRE_II-b"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<p>La souffrance! quoi si jeune!—oui la souffrance,—car il sait ce que +c'est qu'un <i>remords</i>.</p> + +<p>Un remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie,—qui +s'accouple à vos rêves, qui vous éveille en sursaut,... qui comme la +main fatale du festin de Balthazar, s'écrit partout au sein du luxe et +des fêtes, et s'accroupissant au fond le plus intime de votre âme, +précipite ou suspend à son gré les battements de votre cœur.<a name="page_106" id="page_106"></a></p> + +<p>Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.</p> + +<p>Le remords!—Mais encore quel crime a-t-il commis,—ce pauvre enfant, si +candide, si croyant aux nobles choses, si aimant et si doux,—si +gracieux et si beau,—car la laideur de l'âme naît souvent des +conséquences de la laideur du visage.</p> + +<p>Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis,—lui élevé par +une mère si tendre et si éclairée, qui par une incroyable puissance +d'amour maternel s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe, +pour deviner ses goûts, ses penchants et les diriger ou les combattre...</p> + +<p>Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie, et +sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli, +que l'on ne peut regagner un jour passé.<a name="page_107" id="page_107"></a></p> + +<p>Une de ces fautes irréparables dont le souvenir au lieu de s'effacer +avec l'âge s'envenime de plus en plus, et finit par devenir incurable.</p> + +<p>Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce +que le coupable étant à la fois criminel, juge et bourreau, est encore +abandonné aux mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de +l'échafaud.</p> + +<p>Mais ne prenez pas ceci pour un paradoxe au moins! écoutez plutôt ce +qu'il advint à Albert.</p> + +<p><a name="page_108" id="page_108"></a></p> + +<p><a name="page_109" id="page_109"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-b" id="CHAPITRE_III-b"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<p>Il y avait bientôt un an de cela.</p> + +<p>Une amie de la mère d'Albert étant venue passer l'été au château, avait +amené avec elle sa fille,—Emma,—blonde, blanche et rose, avec de +grands yeux noirs bien tendres, un pied furtif et une taille d'abeille, +vive et folle comme un oiseau, parce qu'elle avait dix-sept ans, mais +parfois rêveuse parce qu'elle allait en avoir dix-huit.</p> + +<p>Et puis Emma avait été élevée dans un pensionnat à la mode, et puis sa +mère qui ne l'aimait<a name="page_110" id="page_110"></a> pas, allant beaucoup dans le monde, l'avait +confiée aux soins d'une gouvernante.</p> + +<p>Et puis encore Emma était de ces jeunes filles précoces, qui les yeux +humides et voilés, font quelquefois à leurs amies de pension, +d'amoureuses confidences à propos d'un rêve,... d'un souvenir, et toutes +troublées leur demandent,—et toi?</p> + +<p>Et puis enfin, Emma avait souvent lu, le soir, la nuit en cachette, de +ces livres dangereux qui brûlent et enflamment des sens jeunes, par je +ne sais quel parfum de volupté vive et pénétrante.—Pauvre, pauvre Emma, +elle était née un siècle trop tard;—avec son caractère, sa naissance et +sa figure,.. elle eut gouverné des royaumes.</p> + +<p>On laissa la plus entière liberté aux deux enfants, c'est comme cela +qu'on appelait Albert et Emma.</p> + +<p>Était-ce imprudence ou calcul, ou connaissance<a name="page_111" id="page_111"></a> intime du caractère +d'Albert? je ne sais; mais ce qui devait arriver, arriva:—ils +s'aimèrent.</p> + +<p>Albert avec toute la foi, toute la candeur respectueuse de son âme +pure;—Emma avec toute la curiosité inquiète d'une imagination vive et +ardente.</p> + +<p>Cette pauvre enfant, dévorée du désir de savoir, aurait en vérité fait +une <i>Ève</i> bien commode, car elle eût commencé, je crois, par lutiner le +Tentateur,—à en juger du moins par les agaceries enfantines qu'elle se +permettait envers Albert, qui n'était pas un serpent.</p> + +<p>Non, Albert n'était pas un serpent, car Albert élevé par une tendre mère +dans des principes rigides, n'avait pas quitté le château depuis son +enfance.</p> + +<p>Albert pleurait en lisant <i>Plutarque</i>,—croyait à la vertu,—rougissait +quand on lui<a name="page_112" id="page_112"></a> demandait devant une femme, fût-ce sa mère, si une fois +marié il désirerait des filles ou des garçons,—et s'étonnait parfois +que les hommes fussent injustement privés, lors de leur union, du +symbolique bouquet de fleurs d'oranger!...</p> + +<p>On conçoit qu'avec cette pensée chaste et vierge, Albert ne comprenait +pas d'autre bonheur que celui de regarder Emma,—d'entendre sa voix,—de +marcher dans son ombre,—d'aimer la fleur qu'elle aimait,—et tout cela +en silence de peur <i>d'offenser</i> Emma, tout cela en se maudissant, car +ces deux mots toujours si distincts, <i>amour</i> et <i>mariage</i> n'en faisaient +qu'un, selon l'admirable croyance de ce précieux jeune homme.</p> + +<p>Or sa mère l'ayant prévenu qu'il ne se marierait qu'à vingt-cinq ans +révolus, Albert se trouvait le plus grand misérable du monde d'oser +aimer avant <i>l'heure</i>, et c'était un crime<a name="page_113" id="page_113"></a> qu'il se fût bien gardé +d'avouer à Emma, car il en rougissait trop lui-même.</p> + +<p>Et qu'on ne vienne pas m'objecter que ce caractère si primitif, que +cette organisation si candide soient exagérés!</p> + +<p>Il est permis, je crois, au poète d'essayer de créer le type du beau, du +parfait.—Il me semble louable d'imiter (hélas de bien loin), d'imiter +Praxitèle, et de faire pour le moral ce que ce grand statuaire faisait +pour le physique.—</p> + +<p>De chercher avec acharnement dans notre égout social, çà et là, une +vertu de l'âge d'or, une conscience limpide, un cœur tout débordant +de belles croyances et de composer de tant de rares perfections un être +à part,—un homme d'une pureté d'ange,—une manière d'Appollon moral, +puis de le poser comme exemple, comme point de comparaison à tous les +hommes corrompus ou égarés.</p> + +<p><a name="page_114" id="page_114"></a></p> + +<p><a name="page_115" id="page_115"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-b" id="CHAPITRE_IV-b"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<p>Si Albert n'eût pas été si beau, si doux, si aimable, malgré ses +scrupules,—certainement Emma eût cessé d'effaroucher sa candeur de +jeune homme par ses œillades agaçantes...—Mais Albert avait toutes +ces qualités... et puis il aimait tant sa mère... il était si pieux... +il savait si bien le grec... le latin... et puis...</p> + +<p>Et puis il était seul.</p> + +<p>Aussi Emma jura dans sa jolie petite tête qu'Albert serait forcé de lui +avouer l'amour<a name="page_116" id="page_116"></a> qu'il ressentait pour elle;—car quelle jeune +fille,—quelle femme a jamais eu le courage de ne pas s'apercevoir +qu'elle était adorée.</p> + +<p>Un soir donc, après avoir chanté une délicieuse romance qu'Albert avait +accompagnée,—Emma se trouvait seule avec lui dans le salon, le soleil +était couché depuis longtemps, et l'obscurité commençait à envahir cette +pièce.</p> + +<p>Albert était resté au piano,—écoutant encore la voix ravissante d'Emma, +quoiqu'elle ne chantât plus, et se laissant aller à une tendre et +profonde rêverie.</p> + +<p>Les femmes comme Emma aiment bien que leur amant rêve,—mais quand elles +ne sont pas là.—Au bal,—dans le monde,—au milieu d'un cercle de +jolies personnes coquettes et légères,—oh qu'il rêve alors... rien de +mieux... mais en tête-à-tête—c'est à n'y pas tenir.—Aussi le pur +Albert fut-il<a name="page_117" id="page_117"></a> arraché à sa méditation par la pression d'une petite main +qui s'appuya sur son épaule et par le son d'une jolie voix qui lui dit:</p> + +<p>—A quoi pensez-vous donc,.. Albert?</p> + +<p>Par une de ces anomalies psychologiques, par une de ces contradictions +du cœur, par un de ces bizarres caprices de l'âme que l'homme +n'expliquera jamais, Albert jusque là si timide répondit, sans doute +emporté par une exaltation passionnée.</p> + +<p>«—Je pense à vous, Emma!!!</p> + +<p>«—Vrai... oh! si vous saviez quel plaisir vous me faites en me disant +cela,... Albert, répondit-elle d'une voix émue...»</p> + +<p>Et je ne sais non plus comment la main de la jeune fille descendit de +l'épaule, pour s'arrêter sur la main d'Albert, qui frissonnant de tout +son corps sentant l'impression électrique de cette peau douce et +fraîche, s'écria...<a name="page_118" id="page_118"></a></p> + +<p>«—Pardonnez-moi, Emma... je sais que je suis bien coupable...»</p> + +<p>—Le fat,—pensait Emma en disant pourtant: «—je vous pardonne,.... +Albert,..., mais répétez que vous pensez souvent à moi...»</p> + +<p>—Et, comme elle avait, par pudeur, dit ces mots à voix basse, sa figure +était tout proche de celle d'Albert, quand il s'écria de +nouveau...—«J'y pense toujours à vous, Emma, malheureusement et malgré +moi.... toujours!...</p> + +<p>Je ne sais encore par quel nouveau hasard la bouche d'Emma se trouvait +si près de la bouche d'Albert, quand il prononça ces derniers +mots;—mais ce fut entre deux baisers qu'elle demanda: «—Albert, vous +m'aimez donc... et qu'il répondit: «—Emma, pour la vie...»</p> + +<p>Après quoi se levant brusquement, égaré,<a name="page_119" id="page_119"></a> pâle, tremblant comme s'il +venait de commettre un crime,—il se précipita hors du salon,—y +laissant Emma radieuse, rose, animée, qui après un long soupir... +murmura ce mot avec un accent de reconnaissance et d'espoir ineffable.</p> + +<p>—Enfin!!!</p> + +<p><a name="page_120" id="page_120"></a></p> + +<p><a name="page_121" id="page_121"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_V-b" id="CHAPITRE_V-b"></a>CHAPITRE V.</h2> + +<p>Une fois seul dans sa chambre Albert se prit à penser à tout ce que sa +conduite avait d'infâme, de déloyal, de lâche; il se reprocha vingt fois +d'avoir <i>séduit</i> une jeune fille qu'il ne pouvait pas épouser de si +long-temps, d'avoir abusé du droit sacré de l'hospitalité—pour faire sa +déclaration bien avant le temps marqué pour que son notaire fît la +sienne au notaire de sa future,—de s'être exposé enfin au mépris +d'Emma;—car, combien Emma ne devait-elle pas mépriser un homme assez<a name="page_122" id="page_122"></a> +peu maître de ses passions pour oser insulter une innocente jeune fille +par l'aveu d'un amour déshonnête...</p> + +<p>Aussi, Albert ayant passé la nuit la plus affreuse, se décida à prendre +un parti violent qu'il exécuta le lendemain.</p> + +<p>Au point du jour il partit, après avoir demandé à sa mère la permission +d'aller visiter un de ses grands oncles qui demeurait à la ville +voisine,—promettant de revenir le soir même...</p> + +<p>Le matin, Emma ignorant ce cruel départ,—Emma qui s'était endormie +bercée par un doux rêve,—Emma se leva, plus heureuse, plus souriante +que jamais,—tant elle comptait sur l'influence de ce baiser qu'elle +avait presque ravi au chaste Albert.</p> + +<p>Oh! qu'il y avait de joie puissante et intime épanouie dans l'âme de +cette jeune fille qui aimait et qui se savait aimée;—comme elle<a name="page_123" id="page_123"></a> +grandissait à ses yeux,—comme elle méprisait ses compagnes qui n'en +étaient peut-être encore qu'à l'amour filial,—comme elle répétait avec +fierté ces jolis mots:—mon amant!—comme elle était plus belle.</p> + +<p>Oui plus belle... Si vous l'aviez vue Emma,—comme elle embellissait sa +toilette,—comme ses cheveux semblaient plus luisants, ses yeux plus +vifs, sa taille plus souple, ses pas plus légers.</p> + +<p>Si vous l'aviez vue, qu'elle était belle lorsqu'effleurant le gazon tout +trempé d'une rosée odorante, elle marchait sans autre but que de +marcher, de jouir du soleil, des fleurs, du Ciel, des arbres, que de +respirer l'air du matin, que d'entendre les oiseaux bruire sous le +feuillage—que de se sentir vivre, en un mot, tant la sève de cette +jeune et ardente organisation était animée par cette pensée:—j'ai un +amant.<a name="page_124" id="page_124"></a></p> + +<p>Si vous l'aviez entendue fredonnant, je ne sais quel air improvisé sans +doute, tant il était bizarrement coupé, là par des roulades +brillantes,... ici par des accents de voluptueuse langueur.</p> + +<p>Si vous l'aviez entendue, elle ne disait pas de paroles sur cet air +singulier, et pourtant sa voix fraîche et sonore vibrait si éclatante +que ces sons confus et sans suite paraissaient renfermer un sens... On +eût dit un chant d'amour tout étincelant d'espoir, d'ardeur et de +jeunesse.</p> + +<p>Mais n'allez par maudire Emma.—Pauvre enfant, avait-elle jamais eu le +cœur d'une mère pour cacher sa rougeur, ou répandre ces larmes amères +que toute jeune fille pleure à quinze ans en demandant: pourquoi +pleurai-je?...</p> + +<p>Non, sa mère ne l'aimait pas, c'étaient des âmes de valets qui avaient +reçu les chastes<a name="page_125" id="page_125"></a> confidences de ses premières émotions;—c'étaient des +mains mercenaires qui lui avaient donné les livres corrupteurs dont le +poison la brûlait, cette pauvre Emma...</p> + +<p>Ne la maudissez pas, c'était par chagrin qu'elle cherchait quelqu'un à +aimer. Seulement, des principes froids et sévères n'avaient pu engourdir +et glacer les sens neufs et irritables qu'elle avait reçus de la nature.</p> + +<p>C'était au milieu de nos mœurs mystérieusement corrompues, une folle +jeune fille qui agissait tout haut, au lieu d'agir tout bas comme les +autres... Une adorable fille d'Otahity livrée à tout l'instinct de ses +désirs, et ne connaissant pas de raisonnements capables d'empêcher son +cœur de battre—quand il battait,—ni sa pensée—d'errer—quand elle +errait.</p> + +<p>C'était une de ces femmes nées pour régner au sérail, et se baigner sous +les sycomores de<a name="page_126" id="page_126"></a> Stamboul, amoureuse, impressionnable, colère, +nerveuse, aimant la musique, mais faible et éloignée, aimant encore la +molle paresse du Divan, la rêverie dans l'ombre;... fuyant le grand +jour, et s'énivrant avec délices des parfums les plus forts;... mangeant +à peine, aimant le bal à la fureur,... et bonne et secourable aux +malheureux.</p> + +<p>Encore une fois, ne maudissez pas Emma.—Telle que vous la savez,... +n'est-elle pas assez à plaindre d'aimer Albert.<a name="page_127" id="page_127"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VI-b" id="CHAPITRE_VI-b"></a>CHAPITRE VI.</h2> + +<p>Aussi, qui pourrait exprimer ce que ressentit Emma lorsque le matin, +elle, si heureuse,—elle apprit le départ d'Albert!</p> + +<p>Elle bouda, pleura et maudit cette journée qu'elle s'était promise si +belle.</p> + +<p>Enfin, le soir, Albert revint, mais non pas seul, car le grand-oncle +l'accompagnait. En vain Emma se plaça sur son passage, en vain Emma +chercha son regard... elle n'obtint rien de lui qu'un froid +salut,—qu'une marque de politesse glaciale...<a name="page_128" id="page_128"></a></p> + +<p>Seulement, après une longue conférence qui dura près de deux heures,—et +qui se passa entre Albert, sa mère et le grand-oncle; le digne jeune +homme, le Bayard, le Scipion, s'approcha furtivement d'Emma qui, toute +rêveuse, assise devant la fenêtre du salon, sa tête appuyée sur sa main, +regardait les étoiles briller.—Le Bayard donc s'approcha d'Emma sans +rien dire, lui glissa, ma foi, un billet sur les genoux, et s'échappa...</p> + +<p>Son mouvement surprit Emma qui, baissant la tête, vit le bienheureux +billet un peu grand il est vrai,—ployé à peu près comme une lettre de +<i>faire part</i>;... mais pour Emma qu'importait la forme, je vous le +demande,... la jeune fille plia, replia, surplia vingt fois cette énorme +missive qui, écrite sur un papier épais s'ouvrait toujours, rebelle aux +plissements que tâchaient de lui imprimer les doigts effilés d'Emma... +Enfin elle parvint à grand'peine à<a name="page_129" id="page_129"></a> glisser cette lettre colossale dans +son sein palpitant.</p> + +<p>Misérable Albert,... au lieu d'écrire sur un tout petit papier mince, +soyeux, parfumé... d'écrire d'une écriture si fine, si fine, qu'Emma eût +été forcée de baiser sa lettre en la lisant.</p> + +<p>Misérable Albert, il écrit en jambages qu'un vieillard déchiffrerait à +vingt pas sans lunettes,... il écrit sur un papier rude qui va peut-être +écorcher par son grossier contact cette jolie gorge si rose et si +blanche, ce frais et mystérieux asile où une femme dépose son secret le +plus cher,—où elle enferme la pensée d'un amant, comme pour +dire,—repose là,—pensée chérie,—billet adoré,—les battements +précipités de mon cœur te diront si je pense à toi, pour toi et par +toi...</p> + +<p>Misérable, encore trois fois misérable Albert!<a name="page_130" id="page_130"></a></p> + +<p>Mais après tout, il me semble que j'ai tort d'invectiver Albert,... +est-il donc moins vertueux,—moins sage, moins délicat, moins homme de +mœurs,—moins chaste,—moins vierge,—moins à genoux devant l'honneur +des dames,—parce qu'il écrit en grosses lettres sur du gros papier.</p> + +<p>Sa grande lettre aurait-elle fait plus de plaisir à Emma si elle eût été +moins vaste,—non sans doute, à en juger par l'impatience qui agita la +jeune fille jusqu'au moment où seule, retirée dans sa chambre, elle put +ouvrir le délicieux billet.</p> + +<p>Mais que pouvait contenir le billet?<a name="page_131" id="page_131"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VII-b" id="CHAPITRE_VII-b"></a>CHAPITRE VII.</h2> + +<p>Quand Emma eut renvoyé ses femmes tout étonnées qu'elle voulût se +coiffer et se délacer elle-même,... la jeune fille tira peu à peu de son +corset la lettre d'Albert et se mit à la déplier.</p> + +<p>Puis soit qu'elle pensât qu'un tel travail serait bien long, soit +qu'elle voulût mieux savourer le plaisir en le retardant... elle posa le +gros vilain papier sous les dentelles de son oreiller et se déshabilla +lentement.</p> + +<p>Il y eut un instant où ses joues devinrent<a name="page_132" id="page_132"></a> pourpres, ce fut au moment +où debout devant sa glace, demi nue, elle élevait au-dessus de sa tête +ses beaux bras blancs et arrondis, pour soutenir son épaisse et longue +chevelure blonde.</p> + +<p>Ainsi placée, éclairée à demi par la lueur des bougies placées derrière +elle, qui trahissaient par un reflet doré les délicieux contours de ce +corps charmant à travers les plis diaphanes de la batiste... Ainsi +placée, Emma ne pouvant s'empêcher de se trouver belle, adorable, ne put +pas non plus s'empêcher de rougir de plaisir et d'orgueil, ou peut-être +même de modestie.</p> + +<p>Et puis aussi il lui sembla qu'elle en aimait deux fois plus Albert; car +il y a quelquefois dans le cœur des femmes de ces moments +d'abnégation entière;—ils sont rares—où elles aiment leur amant en +raison du bonheur et de l'ivresse dont elles peuvent le combler.<a name="page_133" id="page_133"></a></p> + +<p>Emma se coucha donc, prit une bougie près d'elle et après avoir vingt +fois approché ses jolies lèvres du rude papier, elle le déplia +lentement, soupirant à de longs intervalles... souriant... s'arrêtant +pour réfléchir une seconde et après continuer son travail avec ce soin +minutieux, cette attention dévorante que met l'antiquaire à dérouler un +précieux papyrus Syrien...</p> + +<p>Enfin la lettre se déploya tout entière, et Emma lut bien facilement ce +qui suit.</p> + +<p><a name="page_134" id="page_134"></a></p> + +<p><a name="page_135" id="page_135"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_VIII-b" id="CHAPITRE_VIII-b"></a>CHAPITRE VIII.</h2> + +<p class="indd">M<small>ADEMOISELLE</small>,</p> + +<p>«Je ne me serais jamais permis de vous écrire, si le motif qui me décide +n'était licite et honorable,—pour vous donner toute confiance, pour +vous engager à lire cette lettre en entier, Mademoiselle, je me hâte de +vous dire que ma mère, que mon grand-oncle l'ont approuvée...</p> + +<p>Emma s'arrêta, et eut bien envie de ne pas continuer; mais le +dépit,—mais la curiosité,—la colère l'emportant, elle lut encore.<a name="page_136" id="page_136"></a></p> + +<p>«J'ai été sur le point d'être bien coupable, Mademoiselle, mais +heureusement que les principes solides que ma mère m'a donnés—m'ont +arrêté à temps.—J'ai senti que j'allais vous aimer, que je vous +aimais... j'ai même poussé l'audace jusqu'à vous l'avouer... avant de +vous dire que mes vues étaient légitimes... avant de vous avouer que +d'après les ordres de ma mère, je ne pouvais penser à me marier qu'à +l'âge de vingt-cinq ans...—mais pardonnez ces détails à un malheureux +égaré un instant et qui fuit loin de vous.</p> + +<p>«Oui, Mademoiselle,—je pars,—je vais tâcher de vous +oublier,—l'honneur et la vertu le commandent et je réussirai, j'en suis +sûr;—plus tard je vous reverrai peut-être, assez fort pour ne rien +craindre,—assez heureux pour vous rappeler le moment qui a failli nous +être si fatal, et qui<a name="page_137" id="page_137"></a> n'a au contraire servi qu'à faire sortir notre +vertu plus pure et plus brillante de cette dangereuse épreuve.</p> + +<p>«Adieu, Mademoiselle, j'emporte avec moi la conscience d'un noble +sacrifice, d'une action honorable,—cette conviction consolante +adoucira, je n'en doute pas, les regrets que j'éprouverai d'être éloigné +de vous, et ma raison, et ma vertu les calmeront tout-à-fait.</p> + +<p>«Agréez, Mademoiselle, l'assurance des sentiments respectueux avec +lesquels j'ai l'honneur d'être,</p> + +<p class="r">«A<small>LBERT DE</small> N<small>ÉRIS</small>.» +</p> + +<p> </p> + +<p>La pauvre Emma lut cette lettre,—en entier,—sans passer un mot,—une +virgule,—avec l'attention désespérante qu'on met à lire une chose +curieuse,—inusitée, singulière, originale.<a name="page_138" id="page_138"></a></p> + +<p>Puis pâlissant de colère, elle froissa le papier dans ses petites mains, +le jeta loin d'elle disant en pleurant:—Mon Dieu! comment se fait-il +que j'aie aimé un pareil imbécile... que je l'aie aimé sans +arrière-pensée, que je l'aime peut-être encore... Mon Dieu! comme je +suis malheureuse. . . . . . . . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Le lendemain matin Albert partit sans voir Emma, pour se rendre chez son +oncle,—au grand contentement de madame de Néris qui avait d'autres vues +sur Albert, et qui trouvait d'ailleurs Emma beaucoup trop coquette pour +ce fils chéri.<a name="page_139" id="page_139"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IX-b" id="CHAPITRE_IX-b"></a>CHAPITRE IX.</h2> + +<p>L'été, l'automne, l'hiver se passèrent.</p> + +<p>Albert ne revint chez sa mère que huit mois après son départ.—Emma, +comme on le pense bien, n'était plus au château, elle l'avait quitté +avec sa mère trois mois après la vertueuse fuite du Scipion—à la fin de +l'automne.</p> + +<p>Comme toute première passion,—l'amour d'abord s'était fortement +enraciné dans le cœur d'Albert,—et pendant les deux premiers mois de +sa séparation avec Emma, il se<a name="page_140" id="page_140"></a> trouva si malheureux,—que pour le +distraire, le bon oncle le mena à Paris.</p> + +<p>Albert n'ayant pas encore fait son <i>académie</i>, comme disait son vieux +gentilhomme d'oncle, selon l'antique usage de nos pères.—Il l'envoya au +manége, à la salle d'armes, au tir.</p> + +<p>Là et dans quelques salons, Albert vit le monde, se forma, s'éclaira, se +grisa même parfois, et enfin, poussé par je ne sais quel +Méphistophélitique ami, il séduisit,—mais tout-à-fait et bien +positivement,—il séduisit la maîtresse de son bon vieil oncle, qui +s'était occupé d'une fort jolie figurante de l'Opéra.—<i>Coin du +roi</i>—comme disait encore le vieux gentilhomme.</p> + +<p>Entre nous, c'est le dépit du bon oncle qui causa, je crois, le retour +un peu subit d'Albert, qui quitta Paris avec le regret que vous pouvez +concevoir.<a name="page_141" id="page_141"></a></p> + +<p>Quand sa bonne et sa tendre mère le revit,—elle le trouva changé, et +commença par gémir comme mère;—mais comme femme elle ne put s'empêcher +de dire:—il est bien mieux maintenant.</p> + +<p>En effet Albert avait perdu cet heureux et mol embonpoint de +l'adolescence élevée sous l'aile maternelle,—ces fraîches et +vigoureuses couleurs qui dénotent une santé généreuse, une âme engourdie +par une existence régulière et monotone.</p> + +<p>Albert n'avait plus tout cela,—il était pâle maintenant, sa tournure +était amincie, partant plus svelte, plus élégante,—ses joues un peu +amaigries n'avaient plus cette rondeur couleur de rose qui le faisait +ressembler à un chérubin, ses yeux avaient plus d'éclat, son sourire +plus de malice.</p> + +<p>Et puis il avait ramené deux beaux et vigoureux chevaux anglais,—pour +remplacer<a name="page_142" id="page_142"></a> le bon vieux poney pacifique sur lequel il s'aventurait +parfois,—tremblant de tous ses membres...</p> + +<p>Et maintenant il faisait frémir sa pauvre mère à chaque saut, à chaque +bond qu'il exigeait audacieusement de sa monture, et dont il profitait +avec une grâce parfaite.—Enfin Albert était parti candide comme,... la +comparaison est difficile,... candide comme.... une jeune fille,.. oh! +non,—j'y suis,—candide comme un vieux savant, et il revenait hardi et +expérimenté comme un page de cour.</p> + +<p>J'oserais même certifier au besoin que le changement était si grand chez +Albert, que passant le long d'un corridor noir,—il serra très +cavalièrement, ma foi, la taille d'une jolie femme de chambre de sa +mère, en lui disant quelques mots si lestes que la pauvre fille... +sourit et rougit en même temps.<a name="page_143" id="page_143"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_X-b" id="CHAPITRE_X-b"></a>CHAPITRE X.</h2> + +<p>Quand Albert se retrouva seul avec ses pensées,—elles se tournèrent +naturellement vers Emma... Car maintenant il appréciait tout ce que +valait cette jolie fille,... tout ce que surtout elle aurait pu valoir +pour lui; Mais Albert n'était pas corrompu, et par cela même qu'alors il +savait un peu le monde maintenant,—il éprouvait une sorte de +satisfaction, de plaisir à avoir aidé Emma à échapper à la +séduction;—une de plus,—une de moins, disait-il,—qu'importe,.. +autrefois,.. j'en<a name="page_144" id="page_144"></a> étais ravi, parce que je croyais que, dans le cas +contraire, elle eût été une exception, et aujourd'hui j'en suis ravi +encore,.. un peu moins peut être;.. enfin je suis à peu près consolé de +ma vertu, en pensant qu'Emma est encore une exception... En sens +inverse.—</p> + +<p>Albert faisait ces judicieuses et morales réflexions, assis dans son +fauteuil et nettoyant avec insouciance les nombreux tiroirs d'un antique +secrétaire qu'il ouvrait pour la première fois depuis son retour, et +dans lequel il se disposait à ranger quelques papiers.</p> + +<p>Car pendant son absence,—un de ses amis ayant occupé sa chambre,—avait +laissé de ces traces qu'on rencontre toujours à la suite des gens peu +soigneux; ici un livre déchiré,—là des capsules pour amorcer un +fusil,.. là un vieux gant...</p> + +<p>Enfin Albert secouait chaque tiroir,—en<a name="page_145" id="page_145"></a> disant de son ami, dont le +moral lui paraissait connu;—diable d'Alexandre... pas plus d'ordre qu'à +l'ordinaire,... toujours brouillon,... sans soin,... bon garçon au +reste,.., qui m'effrayait beaucoup avec ses principes faciles et sa +morale complaisante, avant ma conversion... Eh bien! avec tout cela il +est imprudent, audacieux, laid, assez médiocre d'esprit, et c'est +pourtant un homme qui, m'a-t-on dit, a des succès dans le monde,... +auprès des femmes, je le conçois, il les obsède, il ne les quitte pas, +il les entoure de tant de soins, qu'elles doivent enfin lui céder par +amour,... ou pour s'en débarrasser;... mais,... tiens,... que vois-je +donc, un petit papier,... une écriture de femme sans +doute;—l'insouciant,... je le reconnais bien là,... et puis,... un +autre... oh diable!... quel papier froissé, on dirait une pétition mal +reçue et égarée dans la poche d'un ministre... Voyons<a name="page_146" id="page_146"></a> donc,... est-ce +que mon ami Alexandre... solliciterait?... Ah! mon Dieu!... s'écria +Albert, en jetant la pétition avec violence.</p> + +<p>Puis il prit le petit papier le déplia et lut avidement.</p> + +<p>Après quoi il pâlit,—blasphéma horriblement, et trépigna comme un +enfant en colère.</p> + +<p>Voici pourquoi:</p> + +<p>Le papier froissé,—c'était cette belle page de vertu et de dévouement +qu'il avait autrefois écrite à Emma.</p> + +<p>Le petit papier couvert d'une écriture de femme,—c'était une lettre +d'Emma adressée à Alexandre,—qui s'était rencontré avec elle au +château, et avec qui elle y était restée pendant trois mois, après la +vertueuse fuite d'Albert.</p> + +<p>Voici quelle était la lettre d'Emma:</p> + +<p>«Tu m'as demandé encore un sacrifice, mon Alexandre,—et je croyais n'en +avoir<a name="page_147" id="page_147"></a> plus aucun à te faire.—Tu veux donc lire ce chef-d'œuvre +d'innocence et de candeur dont nous avons tant ri,—le voici, après +l'avoir lu, déchire-le, ou plutôt garde-le... S'il te prenait jamais +fantaisie de séduire une pauvre jeune personne, relis cette page +édifiante, tâche de te bien pénétrer de la sublime morale qu'elle +respire,—et si tu parviens une fois à te mettre à cette hauteur de +pureté d'émotions, je te verrai sans crainte auprès d'une rivale.</p> + +<p>«Pourtant pour te punir de ta jalousie, sans motif, je dois t'avouer +qu'il était spirituel et beau comme un ange, et que je l'aurais +peut-être aimé à la folie;—mais il avait malheureusement un <i>vice</i> que +nous ne pardonnons jamais en amour, <i>la vertu</i>.</p> + +<p>«Mais, vous, qui n'avez peut-être que la vertu +contraire,—rassurez-vous,—adieu,<a name="page_148" id="page_148"></a>—à cette nuit,—maudite lune qui se +couche si tard...»</p> + +<p>Voilà ce qui fit pâlir si soudainement Albert, voilà pourquoi nous +répéterons ce que nous avons dit au commencement de ce conte.</p> + +<p>—«Albert est rongé par un cruel remords,» parce qu'Albert a commis une +de ces fautes qu'on se reproche toute la vie,—sur lesquelles il n'est +pas plus possible d'étendre le voile de l'oubli, qu'il n'est possible de +regagner un jour passé.</p> + +<p>Une de ces fautes <i>irréparables</i> dont le souvenir, au lieu de s'effacer +avec l'âge, s'envenime de plus en plus, et devient incurable,—une de +ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours,—parce que le +coupable étant à la fois, son juge et son bourreau,—est encore +livré,—quand sa conduite est connue,—au mépris et aux railleries du<a name="page_149" id="page_149"></a> +monde,—punition souvent plus sanglante que la hache du bourreau.</p> + +<p>Aux railleries du monde,—oui ceci n'est malheureusement pas un +paradoxe, oui au mépris du monde, soyez de bonne foi, qu'on vous montre +l'Albert vertueux, qu'on vous dise: Vous voyez bien ce frais et beau +garçon, si bien portant, si vermeil, si bien nourri. Eh bien... il s'est +trouvé une fois,—une jeune fille, jolie comme un ange, passionnée, qui +lui a fait des avances beaucoup par curiosité,—et encore plus par +désir;—figurez-vous qu'assez béni du ciel pour rencontrer un trésor +pareil,—une jeune fille de bonne compagnie, aussi délicieusement mal +élevée... qui d'un mot pouvait être à lui... toute à lui... une jeune +fille, dont le premier il a fait battre le cœur... figurez-vous que +cet Albert trouvant cela... a résisté, a fait le Scipion, et que le +lendemain d'un baiser que la petite lui avait<a name="page_150" id="page_150"></a> à peu près ravi, il s'est +sauvé pour ne pas succomber!!!...</p> + +<p>Eh bien le monde dira c'est un sot, un animal,—un niais,—je n'en +voudrais pas pour mon ami, tout au plus pour mon intendant, ou pour mon +notaire,—à la bonne heure.</p> + +<p>Voilà ce que dira le monde, cette majorité de la société qui seule fait +la représentation,—classe ce qui est bien ou mal,—reçu ou blâmé.</p> + +<p>Ce monde enfin par lequel et pour lequel on vit—méprisera profondément +le vertueux Albert,—le méprisera comme homme du monde,—et on a beau +dire, on n'accepte que les jugements de ce monde-là,—on y compte,—on y +croit,—on s'en pare, et d'être réputé <i>un homme bien moral</i> par un +épicier, si même les épiciers croient encore à la vertu—ne +dédommagerait pas des sarcasmes et des railleries de ce monde.<a name="page_151" id="page_151"></a></p> + +<p>Maintenant qu'on dise à ce même monde:—l'Albert d'autrefois a quelque +peu vécu.——Il arrive, et trouve une lettre qui lui apprend qu'un +autre, laid, bête, vain et insolent, a joui de ce qu'il a refusé.—Aussi +maintenant, Albert est poursuivi d'un remords atroce, cuisant, profond; +car il ne se pardonne, ni ne se pardonnera jamais sa sottise, car il a +toujours devant les yeux—ces charmes ravissants qui pouvaient être à +lui—et qu'il a refusés, par je ne sais quelle sotte +susceptibilité.—Maintenant, Albert cherche la solitude, poursuivi +encore une fois par ce remords implacable.</p> + +<p>Le monde répondra:—cela prouve qu'il a au moins le sens commun.—Péché +avoué est à moitié pardonné;—qu'il ne recommence plus, et l'on verra... +Mais par Dieu, il aura fort à faire pour faire oublier une pareille +énormité.</p> + +<p>Oui, voilà ce que dira le monde et ce qui<a name="page_152" id="page_152"></a> m'oblige à conclure par cet +aphorisme qui est peut-être désolant,—mais qui avant tout est vrai, je +crois.—</p> + +<p>—On se repent toujours du bien qu'on a fait,—et l'on regrette souvent +le mal qu'on aurait pu faire,—ou mieux,—disons avec la +Rochefoucault.—</p> + +<p><i>Le mal que nous faisons ne nous attire pas tant de persécution et de +haine, que nos bonnes qualités.</i><a name="page_153" id="page_153"></a></p> + +<h2><a name="UN_CORSAIRE" id="UN_CORSAIRE"></a>UN CORSAIRE.</h2> + +<p><a name="page_154" id="page_154"></a></p> + +<p><a name="page_155" id="page_155"></a></p> + +<h2><a name="FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU" id="FRAGMENT_DU_JOURNAL_DUN_INCONNU"></a>FRAGMENT DU JOURNAL D'UN INCONNU.</h2> + +<p>......Ayant obtenu de mon amiral un congé de quelques mois, je visitais +alors en curieux tous les ports de la Manche, qui dans notre dernière +guerre avec les Anglais, ont fourni une si grande quantité d'intrépides +corsaires.</p> + +<p>J'étais fort jeune alors, et comme je n'avais jamais vu de <i>corsaire</i>, +j'aurais tout donné au monde pour en voir un, mais un <i>vrai</i>, un type,<a name="page_156" id="page_156"></a> +le blasphème et la pipe à la bouche, fumant de la poudre à défaut de +tabac, l'œil sanglant, et le corps couvert d'un réseau de cicatrices +profondes à y fourrer le poing.</p> + +<p>Comme dans une de mes stations sur la côte, j'exprimais ce naïf désir à +un ami de ma famille, homme fort aimable et fort spirituel auquel +j'étais recommandé, il me dit:—Eh bien! demain je vous ferai dîner avec +un corsaire.—Un corsaire! lui fis-je—Un vrai corsaire reprit-il, un +corsaire comme il y en a peu, un corsaire qui à lui seul a fait plus de +prises que tous ses confrères depuis Dunkerque jusqu'à Saint-Malo.</p> + +<p>Je ne dormis pas de la nuit, et le jour me parut démesurément long, +quoique j'eusse essayé de lire <i>Conrad</i>, de Byron, pour me préparer à +cette sainte entrevue.</p> + +<p>A cinq heures j'arrivai chez mon ami. C'est stupide à dire, mais j'avais +presque mis de la<a name="page_157" id="page_157"></a> recherche dans ma toilette. En entrant je trouvai à +mon hôte un aspect soucieux qui m'effraya, et je frémis +involontairement.</p> + +<p>—Notre corsaire ne viendra qu'à la fin du dîner, me dit-il; il est en +conférence avec le capitaine du port.—Hélas! j'attendrai donc, +répondis-je, en sentant mon cœur se rasséréner.</p> + +<p>On se mit à table. J'étais placé à côté de la femme de mon hôte, et, à +ma droite, j'avais un monsieur de soixante ans, qui paraissait fort +intime dans la maison, et qu'on appelait familièrement Tom.</p> + +<p>Ce monsieur, fort carrément vêtu d'un habit noir qui tranchait +merveilleusement sur du linge d'une éblouissante blancheur, ce monsieur, +dis-je, avait une franche et joviale figure, l'œil vif, la joue +pleine et luisante, et un air de bonhomie répandue dans toute sa +personne qui faisait plaisir à voir. Il me fit mille récits sur <i>sa</i> +ville dont il paraissait fier, me parla des<a name="page_158" id="page_158"></a> embellissements projetés, +de la rivalité de l'école des frères et de l'enseignement mutuel, et +finit par m'apprendre, avec une sorte d'orgueilleuse modestie, qu'il +était membre du conseil municipal, capitaine de la garde nationale, et +qu'il jouissait même d'un certain crédit à la <i>fabrique</i>. Je le crus sur +parole. Ces détails m'eussent prodigieusement intéressé dans toute autre +circonstance; mais, je dois l'avouer, ils me paraissaient alors +monotones, dévoré que j'étais du désir de voir <i>mon</i> corsaire. Et <i>mon</i> +corsaire n'arrivait pas. En vain notre hôte, par une charitable +attention, et dans le but de me distraire, s'était mis à taquiner M. Tom +sur je ne sais quelle fontaine qui tombait en ruines quoique lui, Tom, +fût spécialement chargé de la surveillance de ce quartier. Je ne retirai +de ce charitable procédé de mon hôte que cette conviction: que M. Tom, +au nombre de ses autres qualités sociales et<a name="page_159" id="page_159"></a> municipales, joignait le +caractère le plus doux, le plus gai et le plus conciliant du monde.</p> + +<p>On servit le dessert. Les gens se retirèrent: j'étais désespéré; n'y +tenant plus, je m'adressai d'un air lamentable à l'amphitrion.—Hélas! +votre corsaire vous oublie, lui dis-je.—Quel corsaire? dit M. Tom, qui +cassait ingénument des noisettes.—Mais le commissaire de marine que +j'avais invité, dit mon hôte en riant aux éclats de cette bêtise.</p> + +<p>J'étais rouge comme le feu, et pardieu si colère qu'il fallut la +présence des deux femmes pour me contenir.</p> + +<p>Je ne sais où ma vivacité allait m'emporter, lorsque pour toute réponse, +je vis mon hôte sourire en regardant les autres convives, qui sourirent +aussi. J'en excepte pourtant M. Tom, qui devint rouge jusqu'aux +oreilles, et baissa la tête d'un air honteux.</p> + +<p>Il n'y a que cet honnête bourgeois qui soit<a name="page_160" id="page_160"></a> indigné de cette scène +ridicule, pensai-je en vouant un remercîment intime au digne conseiller +municipal.</p> + +<p>—C'est assez plaisanter, Monsieur, me dit alors l'hôte d'un air +sérieusement affectueux; excusez-moi si j'ai ainsi usé ou abusé de ma +position de vieillard pour vous mettre à l'abri des impressions +calculées à l'avance, car, grâce à ces préventions, Monsieur, on juge +mal, je crois, les hommes intéressants. Oui, quand on les rencontre tels +qu'ils sont au lieu de les trouver tels qu'on se les était figurés, +votre poésie s'en prend quelquefois à leur réalité, et par dépit d'avoir +mal jugé, vous les appréciez mal, ou vous persistez dans l'illusion que +vous vous étiez faite à leur égard.</p> + +<p>Je regardai mon hôte d'un air étonné. J'avais seize ans; il en avait 60, +et puis je trouvai tant de raison et de bienveillante raison<a name="page_161" id="page_161"></a> dans ce +peu de mots, que je ne savais trop comment me fâcher.</p> + +<p>—Une preuve de cela, ajouta-t-il, c'est que si tout à l'heure je vous +avais montré notre corsaire, en vous disant: le voici, vous eussiez, +j'en suis sûr, éprouvé une tout autre impression que celle que vous avez +éprouvé, et pourtant cet intrépide dont je vous ai parlé est ici au +milieu de nous, il a dîné avec nous.—Je fis un mouvement.—Je vous en +donne ma parole dit mon hôte d'un air si sérieux que je le crus.</p> + +<p>Alors je promenai mes yeux sur tous ces visages, qui s'épanouirent +complaisamment à ma vue, mais rien du tout de corsaire ne se révélait.</p> + +<p>—Regardez-nous donc bien, me dit M. Tom avec un rire singulier.</p> + +<p>Alors mon hôte me dit, en me désignant M. Tom de la main:—J'ai +l'honneur de vous<a name="page_162" id="page_162"></a> présenter le capitaine Thomas S....—Le capitaine +S...! vous êtes le brave capitaine S...? m'écriai-je, car le nom, +l'intrépidité et les miraculeux combats de l'homme m'étaient bien +connus, et je restai immobile d'admiration et de surprise: mon cœur +battait vite et fort.</p> + +<p>—Eh! mon Dieu oui, je suis tout cela... à moi tout seul, me dit le +corsaire, en continuant d'éplucher et de grignoter ses noisettes.—Vous +êtes le capitaine S...? dis-je encore à M. Tom en le couvant des yeux, +et m'attendant presque à voir depuis cette révélation, le front du +conseiller municipal se couvrir tout-à-coup des plis menaçants, son +œil flamboyer, sa voix tonner...</p> + +<p>Mais rien ne flamboya, ne tonna; seulement le corsaire me dit avec la +plus grande politesse:—Et je me mets à vos ordres, Monsieur, pour vous +faire visiter la rade et le port.</p> + +<p>Après quoi il se remit à ses noisettes. Il me<a name="page_163" id="page_163"></a> parut trop aimer les +noisettes pour un corsaire.</p> + +<p>En vérité, j'étais confondu, car, sans trop poétiser, je m'étais fait +une tout autre figure de l'homme qui avait vécu de cette vie sanglante +et hasardeuse. Je ne pouvais concevoir que tant d'émotions puissantes et +terribles n'eussent pas laissé une ride à ce front lisse et rayonnant, +un pli à ces joues rieuses et vermeilles.</p> + +<p>Mon hôte voyant mon étonnement dit au corsaire: «Oh! maintenant il ne +vous croira pas, Tom; pour le convaincre, parlez-lui métier, ou mieux, +racontez-lui votre évasion de <i>Southampton</i>.»</p> + +<p>Ici le capitaine Tom fit la moue.</p> + +<p>Sur mon observation, mon hôte n'insista pas, et je me mis à causer avec +le capitaine, serein et placide, de quelques-uns de ses magnifiques<a name="page_164" id="page_164"></a> +combats avec lesquels nous avons été bercés, nous autres aspirants.</p> + +<p>Cette attention de ma part flatta le capitaine Tom, la conversation +s'engagea entre nous deux; il me donna même quelques détails sur la +façon de combattre, mais tout cela d'un air, d'un ton doux et calme qui +faisait un singulier contraste avec la couleur tragique et sombre du +sujet de notre conversation.</p> + +<p>Entre autres choses, je n'oublierai jamais que, lui demandant de quelle +manière il abordait l'ennemi, il me répondit tranquillement en jouant +avec sa fourchette: «Mon Dieu je l'abordais presque toujours de long en +long, mais j'avais une habitude que je crois bonne et que je vous +recommande dans l'occasion, car c'est bien simple,» ajouta-t-il à peu +près du ton d'une ménagère qui hasarde l'éloge d'une excellente recette +pour faire les confitures; «cette habitude, reprit-il, la voici: au<a name="page_165" id="page_165"></a> +moment où j'étais bord à bord de l'ennemi, je lui envoyais tout +bonnement ma volée complète de mousqueterie et d'artillerie bourrée à +triple charge. Eh bien, vous n'avez pas d'idée de l'effet que ça +produisait,» ajouta le capitaine en se tournant à demi de mon côté et +secouant la tête d'un air de conviction.</p> + +<p>—Je pris la liberté d'assurer au capitaine que je me faisais +parfaitement une idée de l'effet que devait produire cette excellente +habitude qui, dans le fait, était bien simple.</p> + +<p>—Bah!... Tom fait le crâne comme ça, dit mon hôte d'un air malin, il ne +vous dit pas qu'il a peur des revenants!</p> + +<p>—Oh! des revenants! dit joyeusement Tom en remplissant son verre +d'excellent curaçao.</p> + +<p>—Des revenants, reprit mon hôte, enfin l'homme aux <i>yeux mangés</i> ne +vous visite-t-il jamais, Tom?...</p> + +<p>La figure du capitaine prit alors une bizarre<a name="page_166" id="page_166"></a> expression: il rougit, +son œil s'anima pour la première fois, et, posant son verre vide sur +la table, il me dit en passant la main dans ses cheveux gris et +découvrant son large front: «Aussi bien il veut me faire raconter mon +évasion de Southampton; cette diable d'aventure s'y rattache. +Écoutez-moi donc, jeune homme.»</p> + +<p>—Ah çà, Tom, songez à ces dames, dit mon hôte, en montrant sa femme et +une de ses amies.</p> + +<p>—Ma foi, dit le capitaine, si la chaleur du récit m'emporte, +figurez-vous bien, Mesdames, qu'au lieu du mot il y a des points.</p> + +<p>Je ne sais si ce fut une illusion, ou l'effet du curaçao réagissant sur +le capitaine, ou le charme sombre et magique que jette sur tout homme ce +fier nom de corsaire qu'on lui a écrit au front..., toujours est-il que +lorsque le capitaine commença son récit, il s'empara de<a name="page_167" id="page_167"></a> l'attention par +un geste muet de commandement. Il me sembla un homme extrêmement +distinct du conseiller municipal.</p> + +<p>Le capitaine commença donc en ces termes:</p> + +<p>«C'était dans le mois de septembre 1812, autant que je puis m'en +souvenir. Il ventait un joli frais de nord-ouest, j'avais fait une pas +trop mauvaise croisière, et je m'en revenais bien tranquillement à +Calais grand largue avec une prise, un brick de 280 tonneaux, chargé de +sucre et de bois des îles, lorsque mon second, qui le commandait, +signale une voile venant à nous. Je regarde; allons bien... Je vois des +huniers grands comme une maison: c'était une frégate du premier rang. Le +damné brick marchait comme une bouée, je donne ordre à mon second de +forcer de voiles, et je commence à couvrir mon pauvre petit lougre +d'autant de toile qu'il en pouvait porter; il était ardent comme un +démon, et ne demandait<a name="page_168" id="page_168"></a> qu'à aller de l'avant; aussi voilà que nous +commençons à prendre de l'air..... et à filer ferme..., ce qui n'empêcha +malheureusement pas la frégate d'être dans nos eaux au bout de trois +quarts-d'heure de chasse.</p> + +<p>«Pour me prier d'amener, elle m'envoya deux coups de canon qui me +tuèrent un novice et me blessèrent trois hommes.</p> + +<p>«Pour la forme, seulement pour la forme, je lui répondis par ma volée à +mitraille, qui pinça une demi-douzaine d'Anglais; c'était toujours ça, +et tout fut dit. Je fus genoppé, mais par exemple traité avec les plus +grands égards par le commandant anglais qui avait entendu parler de moi, +c'était la troisième fois qu'on me faisait prisonnier, mais j'avais +toujours eu le bonheur de m'échapper des pontons.</p> + +<p>«Nous ralliâmes Portsmouth et nous y arrivâmes à peu près à l'heure à +laquelle je<a name="page_169" id="page_169"></a> comptais rentrer à Calais. Oui, au lieu d'embrasser ma mère +et mon frère, de conduire ma prise au bassin et de coucher à terre, +j'allai droit vers un ponton, et peut-être pour y rester longtemps. +C'était dur; mais alors j'étais entreprenant, j'étais jeune et +vigoureux, j'avais une bonne ceinture remplie de guinées, et par-dessus +tout une <i>rage de France</i> qui me rendait bien fort, allez. Aussi quand +le commandant devant tout son animal d'état-major, me fit un grand +discours pour me dire que désormais j'allais être serré de près..., mis +dans une chambre à part, surveillé à chaque minute..., que c'était ma +vie que je jouais en tentant de m'évader....; enfin une bordée de +paroles superbes, je ne lui répondis, moi, pas autre chose que je +m'en....»</p> + +<p>«Tom..., Tom...., s'écria fort heureusement mon hôte...., car le +capitaine, dans la chaleur du récit, avait déjà fait entendre certaine<a name="page_170" id="page_170"></a> +consonne sifflante qui annonçait un mot des plus goudronnés.</p> + +<p>«—Mais c'est que c'était vrai, c'est comme je vous le dis, reprit le +capitaine, je m'en....</p> + +<p>«—Tom, s'écria encore mon hôte, ce n'est nullement votre véracité que +j'interromps; mais songez à ces dames, Tom!</p> + +<p>«—Ah! tiens, c'est vrai, reprit le capitaine.—Eh bien! non, je dis au +commandant: Je m'en <i>moque</i>. Je m'évaderai tout de même.—Nous verrons, +répondit l'Anglais.—Je l'espère bien, lui dis-je. Et on m'envoya à +<i>Southampton-Lake</i>, à bord du ponton <i>la Couronne</i>.</p> + +<p>«Southampton-Lake est un assez grand lac, situé à environ quinze lieues +de Portsmouth; ce lac n'a d'autre issue qu'un étroit chenal, ce chenal +débouche dans un bras de mer qui court du N.-O. au S.-E., et ce bras de +mer après avoir formé les rades de Portsmouth,<a name="page_171" id="page_171"></a> de Spithead et de +Sainte-Hélène, se jette enfin dans la Manche, après avoir contourné les +îles Portsea, Haling et Torney.</p> + +<p>«Je ne vous donne tous ces détails qu'afin de vous faire voir que ce +diable de lac était une position inexpugnable, et, à cause de cela même, +parfaitement choisie pour servir de mouillage à une douzaine de pontons +qui renfermaient alors quelques milliers de prisonniers de guerre +français, au nombre desquels j'allais me trouver, et au nombre desquels +je me trouvai bientôt comme je vous l'ai dit, à bord de <i>la Couronne</i>, +vaisseau de 80 rasé.</p> + +<p>«Ce ponton était commandé par un certain manchot, nommé Rosa, un malin, +un fin matois s'il en fût, beau, jeune et brave garçon d'ailleurs, qui +avait perdu un bras à Trafalgar, et exécrait autant les Français que moi +les Anglais: c'était de toute justice, je ne pouvais<a name="page_172" id="page_172"></a> lui en vouloir +pour cela, il était de son pays et moi du mien.</p> + +<p>«Le premier jour que je vins à bord, il me fit voir son ponton dans tous +ses détails, ses grilles, ses serrures, ses pièges, ses trappes, ses +verrous, ses barres, les rondes qu'on faisait tous les quarts-d'heure, +les visites, les sondages qui ne laissaient pas une minute de repos aux +murailles de ce pauvre vieux navire. Puis il finit par m'annoncer qu'en +outre de ces précautions, j'aurais encore à mes trousses et à mes ordres +un caporal qui ne me quitterait pas plus que mon ombre, afin, disait-il +d'un air gouailleur, <i>que mes moindres désirs fussent prévenus</i>.</p> + +<p>«Cependant, ajouta-t-il, si vous vouliez me donner votre <i>parole +d'honneur</i> de ne pas chercher à vous évader, capitaine, je vous +laisserais libre d'aller à terre tous les jours,<a name="page_173" id="page_173"></a> et, à bord, votre +chambre ne serait jamais visitée.</p> + +<p>«Vous êtes trop aimable, lui dis-je, mais je ne veux pas vous donner +cette parole-là; parce que, voyez-vous, le soir et le matin, la nuit et +le jour, je n'ai qu'une pensée, qu'une idée, qu'une volonté, celle de +m'évader.—Vous avez bien raison, et j'en ferais tout autant à votre +place, me répondit le manchot; seulement je vous préviens d'une chose, +c'est que vous me piquez au jeu, et que pour vous retenir <i>tout moyen</i> +me sera bon.—Mais c'est trop juste, lui dis-je, puisque <i>tout moyen</i> me +sera bon pour me sauver.</p> + +<p>«Le fait est que pour se sauver c'était bien le diable. Figurez-vous que +tous les sabords ou ouvertures qui donnaient du jour dans les batteries +étaient grillés, regrillés et surgrillés de telle sorte, qu'on ne +pouvait songer à y passer, d'autant plus que ces barreaux étaient<a name="page_174" id="page_174"></a> +visités cinq à six fois par jour, et autant de fois par nuit; en +admettant même que vous eussiez pu passer par un de ces sabords, il +régnait au-dessous une espèce de petit parapet qui faisait le tour du +navire, et sur cette galerie se promenait continuellement des +sentinelles. Or, dans le cas où vous auriez échappé à ces sentinelles, +vous n'eussiez pas échappé aux rondes de canots armés qui, la nuit, se +croisaient dans tous les sens autour des pontons. Enfin, eussiez-vous +même eu ce bonheur, il vous fallait encore gagner à la nage les rives de +ce lac, qui étaient environ éloignées d'une lieue et demie de tous les +côtés du ponton.</p> + +<p>«Ce n'est pas tout, si l'eau de ce lac eût été partout profonde ou +guéable, quoique extrêmement hasardeux, un tel trajet eût été possible; +mais ce qui le rendait presque impraticable, c'est que pour aller à +terre il fallait absolument traverser trois bancs d'une vase<a name="page_175" id="page_175"></a> épaisse, +molle et gluante, dans laquelle on ne pouvait ni nager, ni marcher...</p> + +<p>«Aussi, à vrai dire, ces bancs de vase faisaient-ils, en partie, la +sûreté des pontons.</p> + +<p>«L'espionnage aussi servait assez les Anglais, vu qu'il y a des gredins +partout, et plutôt sur les pontons qu'ailleurs, car la misère déprave; +et sur dix évasions manquées, il y en avait toujours neuf qui avortaient +par la trahison de faux-frères.</p> + +<p>«Les prisonniers avaient bien essayé de remédier à ces désagréments en +massacrant, avec des circonstances assez bizarres, que je tairai +d'ailleurs à cause de ces dames (ajouta fort galamment le capitaine), en +massacrant, dis-je, les traîtres qui les vendaient, lorsque les +commandants anglais ne les retiraient pas assez vite du bord; mais rien +n'y faisait, et la délation allait son train, parce que les Anglais la +payaient bien.<a name="page_176" id="page_176"></a></p> + +<p>«J'étais donc depuis huit jours à bord de <i>la Couronne</i>, lorsqu'un matin +on apprend qu'un nommé Dubreuil, un matelot de mon pays, assez mauvais +gueux du reste, s'était évadé pendant la nuit, ayant, à ce qu'il paraît, +trouvé moyen de se cacher le soir dans une grande chaloupe de ronde. Une +fois l'embarcation poussée au large, comme le temps était noir, on le +prit pour un matelot de service; puis, quand il vit le moment favorable, +il se jeta à l'eau, plongea et disparut sans qu'on ait jamais pu +parvenir à le rejoindre.</p> + +<p>«Vous concevez si cette nouvelle irrita mon désir de m'échapper à mon +tour; mais je ne trouvais personne de sûr à qui me confier, et je ne +voulais rien hasarder par les motifs que je vous ai dit, lorsque ma +bonne étoile amena, comme prisonnier à bord de <i>la Couronne</i>, un +capitaine corsaire de mes amis,<a name="page_177" id="page_177"></a> gaillard solide, entreprenant....., <i>un +homme</i> enfin.</p> + +<p>«Dès que nous nous fûmes reconnus, nous comprîmes tout de suite, sans +nous le dire, qu'il fallait surtout laisser ignorer cette rencontre au +commandant: aussi j'eus toujours l'air d'être plutôt mal que bien avec +Tilmont. (C'est comme ça qu'il s'appelait.)</p> + +<p>«Tilmont avait avec lui un vieux matelot, nommé Jolivet, dont il était +sûr, car ils naviguaient ensemble depuis 20 ans; nous convînmes de nos +faits, et huit jours après la fuite de Dubreuil, jour pour jour, les +choses étaient en bon train.</p> + +<p>«Le matin de ce jour-là, le manchot me fit appeler dans sa chambre, il +était radieux, pimpant et se carrait en se frottant le menton plutôt +d'un air à se faire casser les reins..... que souhaiter le +bonjour:—Capitaine, me dit-il, vous avez voulu jouer gros jeu contre<a name="page_178" id="page_178"></a> +moi, vous avez perdu; c'est malheureux, une autre fois choisissez mieux +vos confidents.</p> + +<p>«Comment cela? lui dis-je sans me déconcerter.</p> + +<p>«Oui, reprit-il en époussetant son collet d'un air dégagé, oui, vous +deviez vous sauver demain ou après par un trou fait à la muraille de la +coque du navire, à bâbord près du <i>Black Hole</i>; c'est un nommé Jolivet +qui faisait le trou, vous lui aviez donné dix louis pour le faire, il +m'a demandé quinze guinées pour me le vendre, et je les lui ai donné +bien vite; car, en vérité, c'était pour rien.</p> + +<p>«Comme bien vous pensez, j'étais exaspéré et j'aurais étranglé Jolivet, +si je l'avais tenu. Une fuite si bien ménagée! disais-je au manchot en +trépignant, une fuite à son heure! sur le point de réussir!... etc., +etc.</p> + +<p>«Je conçois que c'est désolant, me répondit le scélérat d'Anglais; mais, +pour vous consoler,<a name="page_179" id="page_179"></a> capitaine, buvons un verre de Madère à votre +prochaine évasion.</p> + +<p>«Que voulez-vous, lui dis-je, c'est à refaire... heureusement qu'il +reste de la muraille à percer. Et comme après tout il n'y a pas de quoi +se tuer pour cela, nous bûmes à la <i>prochaine</i>, et nous allâmes nous +promener dans la batterie basse.</p> + +<p>«J'étais ou plutôt j'avais l'air navré, désespéré, tandis que le manchot +n'avait jamais été plus gai; il ricanait, il sifflait, il roucoulait en +chantant faux comme un Anglais qu'il était, enfin il ne pouvait cacher +sa joie d'avoir fait rater ma fuite, et il était bien certainement dans +son droit.</p> + +<p>«Comme nous nous promenions depuis une demi-heure dans la batterie +basse, lui toujours guilleret, moi toujours triste, un tapage infernal +partit au-dessus de notre tête,<a name="page_180" id="page_180"></a> dans la batterie de 18, et interrompit +notre conversation qui n'était pas vive.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela? demanda le commandant à un aspirant qui descendait.</p> + +<p>«—Commandant, ce sont les prisonniers qui dansent; il y a bal là-haut +comme tous les jours.</p> + +<p>«Est-ce que ne voilà pas ce gueux de manchot qui s'avisa de dire: Faites +cesser, Monsieur; cette joie est inconvenante de la part des +prisonniers, le jour où l'un d'eux a vu son projet de fuite avorter... +faites cesser aujourd'hui, Monsieur.</p> + +<p>«Et avant que j'aie pu l'en empêcher, le chien d'aspirant remonte, et ce +bruit qui tonnait à nous étourdir, cesse à l'instant.</p> + +<p>«Alors, je l'avoue, malgré moi je pâlis comme un mort, car au moment où +la danse cessa, un léger bruit, heureusement imperceptible pour tout +autre que pour moi, se fit<a name="page_181" id="page_181"></a> entendre derrière la cloison qui formait la +chambre de Tilmont, chambre sur le plafond de laquelle les danseurs +paraissaient sauter le plus volontiers. Ce léger bruit, qui ressemblait +au cri d'une scie, dura à peine une seconde après que la danse n'ébranla +plus le plancher de la batterie; mais, comme je vous l'ai dit, cette +seconde suffit pour me faire un damné mal; on m'eût scié le cœur que +ça n'eût pas été pire.</p> + +<p>«Heureusement le manchot prit cette pâleur pour celle de la colère, car +aussitôt je m'écriai furieux: Et moi, Monsieur, je m'oppose à cela: +punir ces pauvres gens parce que j'ai été assez sot pour me laisser +surprendre, ce n'est pas juste; vous voulez me faire haïr de mes +compatriotes, c'est une lâcheté, Monsieur, entendez-vous, une lâcheté; +et si vous êtes homme d'honneur, vous leur permettrez de recommencer +leur danse.<a name="page_182" id="page_182"></a></p> + +<p>«—Calmez-vous, capitaine, me dit obligeamment le manchot; je vais +moi-même leur en donner l'autorisation.</p> + +<p>«Et la brute, le sot, le triple sot de manchot d'Anglais, y alla +lui-même..... concevez-vous, lui-même..... s'écriait le capitaine en +bondissant sur sa chaise, et tapant dans ses mains avec une joie +frénétique et des éclats de rire qui nous stupéfiaient.</p> + +<p>«Je vais vous expliquer pourquoi je ris tant à ce souvenir, ajouta-t-il +en se calmant, c'est que vous ne savez pas une chose... Ces hommes qui +dansaient, c'était moi qui, depuis huit jours, les payais vingt sols par +tête pour danser et faire un train d'enfer au-dessus de la chambre de ce +pauvre Tilmont, sous le prétexte de l'embêter, mais dans le fait, afin +qu'on n'entendît pas le bruit qu'il faisait, en me creusant, pendant ce +temps-là un trou<a name="page_183" id="page_183"></a> dans la muraille du navire, qui formait un des côtés +de sa cabane.</p> + +<p>«C'est que la trahison de <i>Jolivet</i> était convenue entre lui, moi et +Tilmont, et qu'il n'avait vendu le trou qu'il m'avait fait que pour +détourner l'attention, et renforcer nos fonds des quinze guinées que le +manchot lui avait données pour sa trahison. C'est qu'enfin, pendant +cette nuit même je devais m'évader, car le trou de Tilmont était à peu +près fini, et les vents paraissaient devoir souffler vigoureusement du +N.-O., ce qui nous annonçait une nuit sombre et orageuse.</p> + +<p>«Comme je vous l'ai dit, cela se passait huit jours après l'évasion de +Dubreuil; mon <i>faux trou</i> avait été vendu, la danse avait recommencé, et +j'avais le désespoir sur le front et la <i>France dans le cœur</i>...; car +Tilmont venait de m'avertir par un signe convenu que le trou était +tout-à-fait fini.<a name="page_184" id="page_184"></a></p> + +<p>«J'allais monter sur le pont pour voir encore d'où se faisait la brise, +lorsque j'entendis le bruit du sifflet du maître, qui appelait tout le +monde en haut.</p> + +<p>«Au même instant, un timonier vint me prévenir que le commandant me +demande sur la dunette.</p> + +<p>«Je n'y comprenais rien, je monte tout de même; mais qu'est-ce que je +vois? l'état-major anglais en grand uniforme, les troupes sous les +armes, les prisonniers rangés sur les gaillards, et, comme d'habitude, +sous le feu de quatre canonnades chargées à mitraille.</p> + +<p>«Le commandant Rosa avait un air grave et solennel que je ne lui +connaissais pas. Il se tenait debout: à ses pieds était un hamac posé +sur le pont et recouvert d'un pavillon noir.</p> + +<p>«Le manchot ordonna de battre un ban; et<a name="page_185" id="page_185"></a> quand les tambours eurent +cessé de rouler, il dit en français:</p> + +<p>«<i>Il y a huit jours qu'un des prisonniers de ce ponton s'est évadé.</i> +A<small>RRIVÉ AUX BANCS DE VASE</small>, <i>il y est resté engagé</i>. <i>Or, voici ce qui lui +est arrivé.</i> Puis, se tournant vers moi: <i>Capitaine</i>, me dit-il, <i>voyez +donc si par hasard vous ne reconnaîtriez pas ce camarade?</i> Et en disant +ces mots, il écarte d'un coup de pied le pavillon qui couvrait le hamac. +Alors je vois un cadavre tout nu, très gonflé, et d'une couleur +verdâtre; mais ce qu'il y avait d'horrible, c'était sa figure toute +déchiquetée, et surtout les orbites sanglants de ses yeux, qui étaient +vides; ils avaient été mangés par les corbeaux...</p> + +<p>«A voir ce visage en lambeaux, desséché par le soleil, il était clair +que ce malheureux, enfoui dans une vase épaisse et visqueuse, n'avait pu +s'en tirer; que plein de force de vie il y avait attendu la mort pendant +des<a name="page_186" id="page_186"></a> jours!! et que peut-être à la fin de son agonie, en voyant les +oiseaux de proie tourner sur sa tête, il avait pu prévoir ce qui +l'attendait!...</p> + +<p>«Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il m'est impossible de rendre +l'impression que fit la vue de ce cadavre sur l'équipage et sur +moi-même. Mon sang ne fit qu'un tour, je l'avoue; car la première pensée +qui me vint, fut que, pendant la nuit, j'allais avoir la même vase à +traverser, et que le même sort m'attendait peut-être. Mais comme j'ai +toujours eu assez d'empire sur moi, je me contins; et quand le maudit +manchot, après avoir regardé tout le monde pour juger de l'effet que ça +produisait, se retourna de mon côté et me dit de nouveau, <i>Eh bien! +capitaine, reconnaissez-vous ce camarade?</i></p> + +<p>«Je croisai mes mains derrière mon dos, et je lui dis d'un air dégagé +(qui me coûtait durement à prendre, je vous le jure):<a name="page_187" id="page_187"></a></p> + +<p>«—Je reconnais parfaitement le <i>camarade</i>, Monsieur... C'est Dubreuil, +un matelot de mon pays; mais il n'y a pas grand mal, c'était un mauvais +gueux qui battait sa mère.</p> + +<p>«Mon sang-froid déconcerta le manchot, qui, presque furieux, s'écria, en +poussant du pied une des jambes de ce cadavre à moitié rongées par les +reptiles:</p> + +<p>«—Vous voyez pourtant qu'un banc de vase est une promenade fatigante, +capitaine, car on y use jusqu'à sa peau.</p> + +<p>«—Oui, quand on est assez sot pour ne pas emporter de patins, lui +dis-je en ricanant malgré moi; car l'imbécile, en me montrant cette +jambe mutilée, venait de me donner une idée qui était excellente.</p> + +<p>«Il la prit pour une plaisanterie, resta court, et me dit sérieusement:</p> + +<p>«—Vous êtes gai, capitaine?</p> + +<p>«—Très gai, Monsieur, répondis-je; ainsi<a name="page_188" id="page_188"></a> croyez-moi, jetez cette +charogne à la mer. Ne jouez plus à <i>croquemitaine</i> avec moi, et +persuadez-vous bien de ceci: <i>c'est que le ciel du bon Dieu tomberait +sur moi, que je gratterais encore pour y faire un trou</i>. Sur ce... +bonsoir, Monsieur.</p> + +<p>«Et je m'en fus, car je n'y tenais plus. Ce cadavre en pourriture me +révoltait; et puis, devant m'évader la nuit-même, j'avais bien d'autres +chiens à tondre que de faire le <i>vis-à-vis</i> de M. Dubreuil.»</p> + +<p>—Et vous avez osé vous évader cette nuit-là, capitaine? dit une de ces +dames, dont la terreur était au comble.</p> + +<p>«—Oui, Madame, reprit le capitaine d'un air grave; et par l'enfer, ce +fut bien une mauvaise nuit que celle-là.»</p> + +<p>Et, probablement au souvenir de tout ce qu'il avait déployé de courage +et d'énergie dans cette terrible nuit, la figure du capitaine<a name="page_189" id="page_189"></a> Tom +révéla une magnifique expression de force indomptable et de résolution +désespérée. Son regard était fixe et profond, son attitude puissante. Il +était sublime ainsi. Un moment j'avais entrevu l'homme que je voulais +voir sous son enveloppe naïve et simple.</p> + +<p>Et le capitaine continua son récit.</p> + +<p>«Ainsi que je vous l'ai dit, continua le capitaine, le <i>trou</i> de Tilmont +étant terminé, si la nuit devenait bonne, je devais tenter l'affaire.</p> + +<p>«Or, elle devint bonne, la nuit, et si bonne, que, vers les sept heures +du soir, il ventait dans notre lac une brise à décorner les bœufs. Le +ciel se chargeait de grains dans le nord-ouest; il tombait une pluie +fine et glacée, et le temps tournait à l'orage, que c'était une +bénédiction.</p> + +<p>«A huit heures du soir on battit la retraite. Les matelots gagnèrent +leurs hamacs, les officiers<a name="page_190" id="page_190"></a> leurs chambres: dix minutes après, tous les +feux, hormis les feux de garde, étaient éteints, et l'on n'entendit plus +que la marche mesurée des factionnaires des batteries et des parapets. +Je me glissai alors à pas de loup dans la chambre de Tilmont. Jolivet +s'y trouvait. Il faut vous dire que le commandant ayant la conviction +que Tilmont ne savait pas nager, et par conséquent ne pouvait songer à +s'évader, cet officier était moins gêné que nous autres.</p> + +<p>«Je me rappelle cela comme si j'y étais. Jolivet sortit pour faire le +guet en dehors; j'entrai. Tilmont était assis sur son lit; devant lui +était un pliant, sur ce pliant un pot d'étain, et dedans, quelque chose +qui fumait.—Ah çà, ça va-t-il toujours pour cette nuit? me dit Tilmont.</p> + +<p>«—Toujours, mon matelot, toujours, la nuit est superbe.<a name="page_191" id="page_191"></a></p> + +<p>«Là-dessus Tilmont baissa un peu la planche qui cachait le trou, et il +vint dans la chambre une rafale d'air qui manqua d'éteindre une petite +lampe que nous avions cachée sous le lit; nous vîmes alors un ciel +sombre, une nuit noire comme de l'encre, et quelques gouttes de pluie ou +d'écume, fouettées par la violence du vent, tombèrent même dans la +chambre.—Alors Tilmont replaça la planche, me regarda entre les yeux, +et me dit:</p> + +<p>—«Mais là, sans rire, sais-tu qu'il ne fait f... pas beau, Tom?—Je le +vois, mais je m'<i>en f....</i> (pardon, mesdames).—Mais tu y laisseras ta +peau.—Encore une fois, je m'en... <i>moque</i>. Crever là ou ailleurs, c'est +tout un.—Mais entends donc ce vent, Tom, vois donc comme il nous +bourlingue, Tom.</p> + +<p>«En effet, le damné ponton roulait comme une galiote; c'était une jolie +tempête. Pour essayer encore de me dégoûter, Tilmont baissa<a name="page_192" id="page_192"></a> de nouveau +la planche du trou, et malgré l'obscurité, nous vîmes alors toute +l'étendue du lac blanchie par l'écume des lames; des lames d'un lac!... +vous jugez s'il ventait. Partout le ciel noir et un vent d'enfer. +J'avoue que c'était une folie de s'exposer à faire deux lieues et demie +à la nage par un temps pareil; mais je m'étais dit: je partirai; je +devais partir. Aussi je tins bon; et comme Tilmont regardait encore à +son trou:—Quand tu te mettras vingt fois le nez à la fenêtre, lui +dis-je, ça n'y changera rien; encore un coup, je pars; foi de Tom, je +pars.</p> + +<p>«Tilmont savait bien que dès que j'avais dit <i>foi de Tom</i>, c'était fini; +aussi me répondit-il d'un air très sérieux, en fermant son trou: <i>adieu, +va</i>.—Qu'est-ce que cela, lui dis-je en regardant le fond de ce pot +d'étain fumant, qui ne sentait pas absolument mauvais?</p> + +<p>—C'est du sucre, du rhum et du café fondus<a name="page_193" id="page_193"></a> et bouillis ensemble; il y +en a une pinte, et tu vas d'abord commencer par me boire ça, Tom.—Non, +lui dis-je; que le diable m'étrangle si je fais comme ces chiens +d'Anglais, qui ne se trouvent hommes que quand ils sont souls.....—Je +te dis que tu vas me boire ça, Tom...—Non.—Ah!....—Et malgré tout, je +bus, parce que quand cet enragé de Tilmont avait quelque chose dans sa +tête, il fallait que ça fût comme il le voulait; mais quoique j'eusse +avalé verre par verre sa diable de mécanique, j'avais le feu dans le +ventre. Ah ça maintenant, lui dis-je, et le <i>suif</i>?—Je l'ai, me dit-il; +car il en avait eu six ou sept livres, comme nous en étions convenus.</p> + +<p>«Je me mis alors nu comme la main (pardon mesdames); et nous deux +Tilmont, <i>nous me</i> frottâmes d'une couche de graisse d'au moins six +lignes d'épaisseur; ça n'est pas très-propre, mais c'est un procédé bien +simple<a name="page_194" id="page_194"></a> que je vous recommande dans l'occasion, car avec ça, vous +nageriez dans l'eau glacée comme dans l'eau tiède, sans seulement vous +apercevoir du froid.</p> + +<p>«Dès que je fus suifé comme une baleinière, Tilmont m'attacha au cou un +collier de guinées, cousues dans une peau d'anguille; je mis dans mon +chapeau ciré une petite carte de la <i>Manche</i>, que j'avais prise dans la +géographie de l'enfant d'un sergent d'armes. J'y mis encore une +boussole, de l'amadou et un briquet; je passai mon poignard dans le +cordon de mon chapeau, que j'attachai bien ferme sur ma tête; et je +bouclai sur mes épaules le petit sac de cuir qui contenait un vêtement +complet pour m'habiller, en sortant de l'eau.</p> + +<p>«Comme je finissais d'attacher la dernière courroie de ce sac, je sens +mon Tilmont y glisser quelque chose: c'étaient vingt guinées,<a name="page_195" id="page_195"></a> tout ce +qu'il possédait alors.—Tilmont, lui dis-je, c'est mal; tu abuses de ta +position.—Allons, allons, me dit-il d'un air extrêmement impatienté, +voyons, pas de <i>palabres</i>.... et tes patins pour les bancs de vase, où +sont-ils?—Là, derrière mon sac; en faisant la planche, je pourrai les +prendre et me les mettre aux pieds.—Ah ça, est-ce bien tout?—C'est +bien tout.—Alors, adieu, Tom; bon voyage.—Adieu, Tilmont.—Et il +ouvrit le trou en grand. Le vent était si fort qu'il éteignit la lampe. +J'embrassai Tilmont sans y voir: je lui dis:—Remercie bien Jolivet pour +moi. Et je me glissai par le trou.—Bien des choses chez toi, me dit +encore Tilmont....</p> + +<p>«Et je n'entendis plus rien, car je m'affalais en double le long d'une +corde que le vent faisait balancer. Là, grâce au suif, je ne m'aperçus<a name="page_196" id="page_196"></a> +que j'étais dans l'eau que lorsqu'elle me fouetta la figure.</p> + +<p>«En me laissant aller au ressac, je me trouvai près des chaînes du +gouvernail; et là, craignant, malgré le bruit infernal du vent et +l'agitation des vagues, d'être entendu ou vu par les factionnaires, je +plongeai une dizaine de brasses. Quand je revins à flot, j'avais le +ponton à ma gauche; je le reconnaissais à ses trois feux, qui brillaient +comme trois étoiles au milieu de la nuit.</p> + +<p>«Ce qu'il y avait de bon, c'est que le temps était si mauvais, qu'on +n'avait pas osé mettre d'embarcations dehors pour faire les rondes de +nuit. Du côté des hommes, j'étais déjà tranquille; il n'y avait plus que +l'eau, le vent et la vase qui me chiffonnaient.</p> + +<p>«Après ça, vanité à part, je nageai comme un poisson. Ce que m'avait +fait boire Tilmont me réchauffait au dedans, et le suif m'empêchait<a name="page_197" id="page_197"></a> de +sentir le froid au dehors. La position était tenable, mais il faisait un +bien vilain temps tout de même.</p> + +<p>«Quand je fus à deux cents brasses du ponton, je ne vis plus rien du +tout. Le seul horizon que je pouvais apercevoir tout autour de moi, +était un horizon de grosses vagues noirâtres qui devenaient blanches à +mesure qu'elles se brisaient sur ma poitrine. Le ciel était couvert +d'épais nuages roux qui couraient sous le vent, et la pluie qui tombait +à verse me fouettant le visage, m'empêchait de respirer librement, ce +qui me gênait le plus.</p> + +<p>«Je nageai encore courageusement pendant une demi-heure, et puis j'eus +un moment de faiblesse... Je réfléchis que j'aurais peut-être mieux fait +d'attendre au lendemain; mais après ça je pensai à ma mère, à mon frère: +alors mes forces revinrent; je me sentis comme enlevé sur l'eau, et je +ne pus m'empêcher<a name="page_198" id="page_198"></a> de crier <i>hourra</i>. Je fis à ce moment là, +certainement, les vingt meilleures brassées que j'aie jamais faites. +J'étais comme exaspéré. Il me semble qu'alors j'aurais nagé dans du feu.</p> + +<p>«Il y avait donc près de trois quarts d'heure que j'étais à l'eau, +lorsqu'il se fit au N.-O. une petite éclaircie. Je vis un peu de bleu et +quelques étoiles entourées de nuages gris. A la faveur de cette +éclaircie, je distinguai à l'horizon le faîte d'un moulin qui devait me +servir de direction pour passer les <i>bancs de vase</i>. Je m'aperçus alors +que j'étais plus près de ces bancs que je ne l'avais cru.</p> + +<p>«Et ici je ne sais comment vous avouer une chose qui vous paraîtra bien +bête, mais qui ne me parut pas telle à moi, car elle faillit me tuer... +C'est qu'à peine j'avais eu pensé à ces <i>bancs de vase</i>, que tout à coup +le souvenir de ce Dubreuil, qui avait eu les yeux<a name="page_199" id="page_199"></a> mangés sur ces mêmes +bancs, vint s'emparer de moi et ne me quitta plus.</p> + +<p>«Et ce souvenir était presque une réalité, car cette diable de figure +avait fait sur moi une telle impression!... je me la rappelais si bien, +qu'il me semblait la voir et si bien que je la voyais...</p> + +<p>«Oui, oui, je la voyais comme je la vois encore quelques fois dans mes +rêves; ce visage bruni et déchiré, ces lèvres noirâtres et retroussées, +ces dents blanches, et surtout ces deux trous saignants où il n'y avait +plus d'yeux. Encore une fois, je voyais tout cela; et dans ce moment, au +milieu de cette nuit d'orage, voir cela, c'était ennuyeux, croyez-moi...</p> + +<p>«J'eus beau me raidir, penser que c'était le rhum que j'avais bu, ouvrir +les yeux les plus grands que je le pouvais, les fermer; plonger, battre +l'eau, me toucher les bras et<a name="page_200" id="page_200"></a> le corps, la figure me poursuivait. +C'était un cauchemar: j'avais la fièvre, le délire, tout ce que vous +voudrez, mais je la voyais...</p> + +<p>«A ce moment-là, vraiment, j'ai manqué devenir fou; et pour me fuir +moi-même, ou plutôt la damnée figure qui s'attachait à moi, je plongeai +avec fureur; mais au bout de deux brasses je me trouvai arrêté par une +substance épaisse... Le fond diminua sensiblement..... J'étais dans la +vase...</p> + +<p>«Alors comme si le diable s'en fût mêlé, le vent redoubla de +sifflements, la pluie de force; la nuit devint plus épaisse, et il me +sembla voir et entendre des nuées de corbeaux au milieu desquels je +voyais toujours les deux yeux vides de ce s... Dubreuil qui me +regardaient. Ce fut plus fort que moi, je sentais comme une défaillance, +et pourtant je me raidissais en criant et râlant du fond de la gorge: +<i>Ah! mon Dieu!</i> On aurait dû m'entendre du<a name="page_201" id="page_201"></a> ponton, quoiqu'il y eût une +lieue. A bien dire, ce fut le plus vilain moment de cette nuit-là; car +après ça je revins à moi, et je me raisonnai un peu en tirant la brasse +pour me sauver de la vase, que je n'avais heureusement qu'effleurée. +Enfin, me disais-je... Tom, tu n'es pas une femme.... Si tu réussis, +pense que tu vas voir ta mère, ton frère; tu as échappé à ce gredin de +manchot. Dubreuil a été rongé dans la vase, c'est vrai; mais Dubreuil +était un gueux, et tu es un honnête homme; ou, ce qui est plus clair, tu +as des patins, et il n'en avait pas... Ainsi du cœur au ventre, +mordieu, et va de l'avant...</p> + +<p>«Je m'écoutai, et j'eus raison. Je fis de mon mieux; et, toujours +nageant et sondant avec mes mains les bords du banc, je trouvai un +endroit où la vase était assez compacte pour me soutenir un instant. Je +profitai de cela pour attacher mes patins à mes pieds; et<a name="page_202" id="page_202"></a> je glissai +accroupi sur cette boue liquide comme sur des roulettes. Ces patins +étaient faits de deux planches de sapin très-larges et très-minces, qui +par la grande surface qu'ils offraient à la vase, m'empêchaient d'y +enfoncer. Je traversai ainsi le premier banc: puis je me remis à l'eau +et à nager pour gagner les autres.</p> + +<p>«Une fois que j'eus goûté de mes patins, je vis que ce n'était qu'un jeu +d'enfant: aussi je traversai le second et le troisième banc sans y +penser, et je dus arriver au bord du lac environ deux heures et demie +après mon départ du ponton.</p> + +<p>«C'était bien quelque chose, mais ce n'était pas tout; il fallait songer +à <i>sa toilette</i>: j'étais couvert de limon comme un crabe, vu que ce que +j'avais traversé en dernier était de la vase. A force de chercher, je +trouvai un ruisseau tout près du moulin; je me débarbouillai,<a name="page_203" id="page_203"></a> et un +quart d'heure après j'étais mis fort décemment en bourgeois. Je bus une +goutte de rhum à une gourde dont ce pauvre Tilmont avait précautionné +mon sac; et, consultant ma boussole à l'aide de mon briquet, je me +dirigeai vers l'est, voulant marcher toute la nuit afin de me trouver le +matin assez loin de Southampton pour ne pas éveiller les soupçons.</p> + +<p>«Ce qu'il fallait à tout prix pour moi c'était gagner la côte, et là, de +gré ou de force, trouver un canot pour traverser la Manche.</p> + +<p>«Je ne vous dirai pas toutes les transes que j'éprouvai, obligé de me +cacher le jour et de ne marcher que la nuit, payant quelquefois le +silence à prix d'or, ou l'exigeant un peu brutalement; enfin vous +jugerez des assommantes marches et contre-marches que je dus faire, +quand vous saurez que j'avais quitté le ponton depuis neuf jours et que +je ne me<a name="page_204" id="page_204"></a> trouvais encore qu'aux environs de Winchelsea, à vingt-cinq ou +trente lieues de Portsmouth tout au plus.</p> + +<p>«Je commençais à me démoraliser: tant qu'il n'y avait eu que des +obstacles à vaincre, ça allait tout seul, parce que les obstacles.... ça +monte: mais quand il n'y eut plus qu'à se cacher comme un voleur, qu'à +prendre garde, qu'à avoir peur d'un schériff ou d'un watchman, ça ne +m'allait plus.</p> + +<p>«Enfin un matin, c'était, pardieu, un mercredi matin, j'avais marché +toute la nuit, et je me trouvais auprès de Falkstone, petit port pêcheur +sur la côte, à une douzaine de lieues de Douvres; j'étais harassé, +presque sans argent, abattu, de mauvaise humeur; il faisait chaud et je +m'étais assis sous deux grandes arbres qui ombrageaient un banc situé à +la porte d'une assez jolie maison, bâtie tout proche des falaises de la +côte.<a name="page_205" id="page_205"></a></p> + +<p>«J'étais donc là, mon bâton entre mes jambes, réfléchissant si je +n'aurais pas plus tôt fait d'engager tout bonnement, le poignard sur la +gorge, le premier pêcheur que je rencontrerais sur la côte, à me confier +son canot pour traverser la Manche, au lieu d'être là à me cacher comme +un malfaiteur, lorsque j'entends chantonner derrière le mur de cette +maison: c'était une voix de femme. Machinalement, ou par curiosité, je +monte sur le banc, et j'aperçois dans ce jardin une belle jeune femme +avec un grand chapeau de paille, des cheveux noirs superbes et une robe +blanche. Elle arrangeait des fleurs et ne se doutait pas que je fusse +là; mais, au moment où elle se tourne, qu'est-ce que je vois? un bijou +de l'Inde, assez précieux, mais surtout fort remarquable, que je +reconnais tout de suite. Ce bijou, et l'endroit de la côte où je me +trouvais, me rappelèrent une chose à laquelle je ne pensais<a name="page_206" id="page_206"></a> ma foi pas: +aussi d'un bond je suis sur le mur, du mur dans le jardin, et assez près +de la belle dame pour l'arrêter par le bras au moment où elle se sauvait +avec une peur horrible. La pauvre femme tremblait de tous ses membres, +et il y avait de quoi; mais je la rassurai bientôt en lui disant, en +parfait anglais: Vous êtes la femme du capitaine Dulow. Est-il +ici?—Oui, Monsieur.—Vous a-t-il parlé du capitaine Tom S., qui lui a +donné ce bijou, lui dis-je, en lui montrant un petit poisson d'or à +écailles articulées en pierreries qu'elle portait à son cou, suspendu à +une chaîne avec sa montre?—Sans doute, monsieur, c'est au capitaine S. +que mon mari doit sa liberté, me répondit cette femme en me regardant +avec ses grands beaux yeux étonnés.—Eh bien! madame, le capitaine +Thomas S. c'est moi, je suis prisonnier, je me sauve, cachez-moi?—Vous, +monsieur!... Ah! quel beau jour<a name="page_207" id="page_207"></a> pour mon William, monsieur... +Suivez-moi.</p> + +<p>«Dulow était à la promenade, il revint bientôt, et me reçut bravement, +comme j'y comptais; il me tint caché dans sa maison, dont la position +était assez commode pour cela. Le jour je ne sortais pas, et le soir, à +la brune, nous allions nous promener, sur les falaises, avec sa femme et +sa sœur, excellente personne aussi.</p> + +<p>«Quand Dulow me quitta dans les temps, je l'avais trouvé si bon garçon, +que je l'avais prié d'accepter pour sa femme, dont il me parlait +toujours, ce bijou que j'avais rapporté de l'Inde, en lui disant: Dulow, +qu'elle le porte en souvenir de son mari. Vous voyez que ça s'est bien +trouvé, car c'est à ce diable de poisson d'or que j'ai reconnu madame +Dulow. Quant à ce que j'ai fait pour Dulow, ce n'est pas la peine de +vous le dire, c'est une misère: dans ce temps-là ç'avait été beaucoup<a name="page_208" id="page_208"></a> +pour lui et rien pour moi, mais il s'en souvint; c'était tout simple, à +sa place j'aurais fait tout de même.</p> + +<p>«Par exemple, j'avais beau demander à Dulow les moyens de traverser la +Manche, il avait toujours de mauvaises raisons à me donner: c'était très +difficile de trouver un canot.... Il était impossible d'éviter les +gardes-côtes... Les vents étaient contraires... et variables (ce qui +n'était pas vrai). Enfin, je l'avoue, je commençais à douter de sa bonne +volonté. C'était dur, à trente lieues de France.</p> + +<p>«Il y avait déjà dix jours que j'étais chez lui. Un soir, il dit à sa +femme et à sa belle-sœur comme d'habitude: Mesdames, prenez vos +chapeaux, et allons nous promener sur les dunes. J'y allai avec eux. +Nous nous promenâmes assez longtemps sans rien dire; j'étais triste; le +temps se passait; j'étais inquiet de ma mère; la guerre continuait, et +je n'y étais<a name="page_209" id="page_209"></a> pas; et puis enfin il me chagrinait de douter du +dévouement de Dulow, qui pourtant n'aurait pas dû être ingrat. Le soleil +était couché et la nuit commençait à se faire noire, lorsqu'en arrivant +près d'une petite anse, Dulow me dit, en levant le nez en l'air: +Capitaine, que dites-vous de ce vent-là? (c'était une jolie brise de +plein nord). Pardieu, lui répondis-je, il n'en faudrait pas plus à un +pauvre prisonnier, qui aurait un canot, pour se trouver, demain matin, +couché dans la maison de sa mère.—Eh bien! alors, me dit Dulow, +capitaine, embrassez ces dames et partez.—Je ne compris pas tout de +suite: c'était trop loin de ma pensée du moment.</p> + +<p>«Dulow me prit par la main en haussant les épaules, et me mena derrière +un morne, où je vis un assez grand canot gréé avec une grande voile, une +misaine et une trinquette amarrée à une roche.—Excusez-moi, me dit<a name="page_210" id="page_210"></a> +alors Dulow, si je vous ai fait attendre si longtemps; mais il fallait +que j'attendisse le tour de service du garde-côte qui croisera cette +nuit dans ces parages; il m'est dévoué; il sait ce que je vous dois: +cette nuit vous pourrez passer sans crainte.</p> + +<p>«Je reconnus mon Dulow d'autrefois, et je ne m'étonnai de rien; +j'embrassai ces dames bien fort, lui aussi, et je sautai dans ce canot.</p> + +<p>«J'y trouvai des vivres, un compas, des armes, de la poudre, une +longue-vue de nuit et une mèche. Je fis un dernier signe à ces dames et +à Dulow, et je démarrai. J'étais libre...</p> + +<p>«Je courus grand large; la mer était superbe; un temps de +petite-maîtresse. La longue-vue de nuit me fut bonne; car, au bout d'une +heure de marche, je distinguai une corvette, peut-être anglaise, sur +laquelle j'avais<a name="page_211" id="page_211"></a> le cap; je virai de bord et fis quelques bordées. Ce +petit accident me retarda un peu; mais le lendemain matin, au point du +jour, j'eus le bonheur de voir la terre de France sortir de la brume, et +de distinguer la jetée de Calais. Il faisait un soleil magnifique, la +mer était comme un miroir, la brise fraîche et toujours du nord. Dans +deux heures je devais embrasser ma mère et mon frère.</p> + +<p>«Mais ce qu'il y eut de bon, c'est que les pilotes, les marins et les +flâneurs du port étaient, comme d'habitude, rassemblés sur la jetée, et +qu'en regardant de çà et de là avec leurs longues-vues, voilà qu'ils +m'aperçoivent dans mon bateau.—Tiens! un prisonnier qui s'échappe, dit +l'un.—Bon... si c'était le capitaine S..., dit l'autre.—Ça se +pourrait, dit un troisième.—Et ne voilà-t-il pas qu'un mousse au lieu +d'entendre: <i>si c'était</i>, entend: <i>c'est</i> le capitaine S... Il part +comme un trait,<a name="page_212" id="page_212"></a> et tombe chez ma mère et mon frère en criant comme un +sourd: Voilà le capitaine qui arrive d'Angleterre, tout seul, dans un +canot!</p> + +<p>«Heureusement que c'était vrai, car sans cela vous concevez quel +horrible coup c'eût été pour ma pauvre mère. Enfin elle accourt avec mon +frère sur la jetée d'où l'on m'avait déjà reconnu; je n'étais pas à une +portée de canon du port.</p> + +<p>«Je n'ose pas vous dire comme je fus accueilli. Tous les bateaux +pêcheurs et pilotes de Calais étaient venus à ma rencontre, et me +convoyaient: c'étaient des hommes, des femmes, des enfants; c'étaient +des hourras, une joie, des cris de vive le capitaine S...! qui me +faisaient pleurer comme une bête: et puis au bout de tout ça, sur la +jetée, je voyais mon frère soutenant ma pauvre vieille mère qui avait +tout au plus la force d'agiter son mouchoir, tant elle était émue.<a name="page_213" id="page_213"></a></p> + +<p>«Mais, comme je mettais le pied sur l'échelle pour sortir de mon canot, +en criant toujours, ma mère...! je me sens arrêté au bas de la jetée par +un pékin en noir et en écharpe, flanqué de deux gendarmes, qui me +demande mon <i>passeport</i>!</p> + +<p>«C'était pourtant le commissaire, qui était assez bête pour me demander +mon passeport. Mon passeport! l'animal! comme si j'arrivais dans sa +ville par la grand'-route et en vinaigrette. Demander son passeport au +capitaine Tom, qui s'échappait pour la troisième fois des pontons +d'Angleterre! C'était à en devenir commissaire soi-même! Un chien qui +venait me parler de passeport quand je voyais ma mère à vingt pieds +au-dessus de moi! Aussi comme il faisait mine de se mettre en travers de +l'échelle, je l'envoyai, lui et ses gendarmes se rafraîchir dans le +port; d'un saut je fus sur la jetée, et vous jugez si je fus embrassé +par<a name="page_214" id="page_214"></a> ma mère et mon frère. Mais ce qu'il y eût de fameux, c'est que ces +diables de marins étaient furieux, et qu'ils ne voulaient plus laisser +sortir de l'eau le commissaire et ses deux gendarmes, qui barbottaient +d'un canot à l'autre en criant comme trois caniches en détresse,» ajouta +le capitaine qui riait encore de souvenir. «Voilà, messieurs, nous dit +enfin Tom, de quelle façon je suis revenu cette fois-là d'Angleterre; +mais il ne se passe vraiment pas de semaine que je ne pense à ce +misérable Dubreuil, et que je ne voie en rêve sa damnée figure avec ses +deux trous sans yeux, qui ont manqué me jouer un si bête de tour.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Il me serait impossible de dire l'impression que me fit éprouver cette +narration, de dépeindre l'âpre énergie des gestes du capitaine, +l'inflexion de sa voix brève ou sonore, qui se<a name="page_215" id="page_215"></a> modifiait, qui se pliait +si bien à toutes les exigences de ce récit animé.</p> + +<p>Je n'ai rien omis, rien changé: mais quelle différence, que cela +maintenant me paraît froid, pâle, décoloré, à moi qui l'ai entendu, à +moi qui l'ai vu!</p> + +<p>Et puis, ce qu'il y avait encore de merveilleux, c'était ce mélange +bizarre de deux hommes: l'un grandiose, énergique, bouillant et +intrépide, dur comme l'acier, puisant sa force dans la résistance, ayant +vingt fois bravé la mort, les horreurs du carnage et de la tempête; et +puis l'homme doux, simple et bon, ayant l'air, pour ainsi dire, d'avoir +assisté seulement comme spectateur à cette imposante et terrible partie +de sa vie, et de s'en souvenir comme d'un sombre et magnifique drame +qu'il aurait vu jouer jadis et qu'il sait par cœur. Ce qui m'avait +encore frappé dans ce récit, c'était ce dévouement admirable des<a name="page_216" id="page_216"></a> marins +les uns pour les autres; ces services où il s'agit à chaque pas de vie +et de liberté, et qu'ils se rendent avec une insouciance si sublime. Et +cela sans se dire <i>merci, frère!</i> car ils ne se disent pas merci entre +eux. Mais si un jour le plomb vous atteint au milieu d'une grêle de +mitraille, si les vagues écumantes sont sur le point de vous engloutir, +vous sentirez une main amie ou reconnaissante vous arracher à son tour à +une mort certaine. Et puis, quand vous reviendrez à la vie, peut-être +cette main reconnaissante sera-t-elle glacée; mais c'est comme cela +qu'elle vous aura dit <i>merci</i>, c'est comme cela qu'une autre fois vous +direz <i>merci</i> à d'autres.<a name="page_217" id="page_217"></a></p> + +<h2><a name="DAJA" id="DAJA"></a>DAJA.<a name="page_218" id="page_218"></a></h2> + +<div class="blockquot"><p>Quelle folie de ne savoir pas se borner à n'aimer la créature que +comme on doit aimer ce qui est sujet à périr!</p> + +<p class="indd"> +<i>Confessions de Saint-Augustin</i>, L<small>IV. IV</small>, ch. <small>VII</small>.<br /> +</p> +</div> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-c" id="CHAPITRE_PREMIER-c"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2> + +<p>...Je venais de faire une campagne de deux ans dans l'Inde. De retour à +Paris depuis six mois, j'avais pour maîtresse la femme d'un de mes amis +d'enfance.</p> + +<p>C'était une fort jolie femme, un véritable type de race et de +distinction; frêle, blanche, délicate, nerveuse, pâle avec de grands +yeux bruns qui voyaient à peine; l'air fier et hautain; un pied +charmant; une main et une taille divines; de l'esprit; de l'âme! de +l'âme... ni peu ni trop, mais juste ce qu'il en fallait pour<a name="page_220" id="page_220"></a> mettre +quelque poésie dans notre liaison, sans tomber dans les exigences et les +ennuis de la <i>passion</i>...</p> + +<p>Un soir que nous avions dîné seuls, mon ami, sa femme et moi, il demanda +sa voiture et dit:</p> + +<p>—Je vous quitte, Jenny, car j'ai affaire et c'est votre jour d'Opéra je +crois...</p> + +<p>—Oui, répondit Jenny; mais j'ai donné ma loge aux Bressac.</p> + +<p>—Et que ferez-vous?</p> + +<p>—Je ne sais trop... Comme c'est le mercredi de madame d'Arville, j'irai +peut-être un moment...</p> + +<p>Je me levai, et me disposais à sortir avec mon ami quand sa femme me +dit:</p> + +<p>—Je ne vous renvoie pas, au moins; je n'ai demandé ma toilette que pour +neuf ou dix heures...</p> + +<p>—Je m'inclinai...<a name="page_221" id="page_221"></a></p> + +<p>—Sans doute, si tu n'as rien à faire, reste avec ma femme, tu lui +tiendras compagnie: car j'ai un diable de rendez-vous de notaire que je +ne puis remettre.</p> + +<p>—Adieu, Jenny, dit-il à sa femme en lui baisant la main; et, se +tournant vers moi: «N'oublie pas que j'irai te prendre demain à deux +heures, pour aller voir cet hôtel de la rue de Londres.</p> + +<p>Et il sortit.</p> + +<p>Quand le roulement de la voiture de mon ami m'eut appris son départ +définitif, je quittai ma chaise, et j'allai m'asseoir sur la causeuse +près de Jenny.</p> + +<p>—Voyez pourtant ce que je vous sacrifie, Arthur!... me dit-elle avec un +soupir.</p> + +<p>Cette réflexion était si étrange après une intimité de trois mois, si +peu en harmonie avec ce qui venait de se dire et de se passer, que<a name="page_222" id="page_222"></a> n'y +comprenant en vérité rien du tout, je lui répondis:</p> + +<p>—Comment.... Jenny.... quel sacrifice!...</p> + +<p>—Elle ne me répondit rien, prit sa cassolette sur une petite table, me +tourna le dos, et se mit à jouer avec ce bijou d'un air boudeur et +piqué.</p> + +<p>—Ah! lui dis-je en baisant ses jolies épaules,—je conçois.—Ecoutez, +ma chère;—nous sommes convenus d'être francs..., je veux donc vous dire +ce qui vous contrarie.—Vous m'avez parlé de sacrifice parce que vous +avez peut-être lu ce matin le roman de quelque passion malheureuse, ou +que le cours fantasque de vos idées vous porte à causer ce soir <i>faute +et remords</i>. D'honneur, je ne vous aurais pas refusé cette distraction, +si j'avais été prévenu, si vous aviez amené ce sujet plus +naturellement... Mais, en vérité, cela venait si peu à propos, au moment +où ce cher Octave vous<a name="page_223" id="page_223"></a> quittait pour son notaire, que je n'ai pu +réprimer un mouvement de surprise... Or, cette surprise vous empêche +d'utiliser la disposition d'esprit dans laquelle vous étiez ce soir, et +vous m'en voulez... Est-ce cela?</p> + +<p>Jenny sourit presque...</p> + +<p>—Allons, j'ai deviné juste, et puisque nous sommes en veine de +franchise, laissez-moi donc vous dire que, d'ailleurs c'était un mauvais +thême... que le <i>sacrifice</i>.—Entre nous et dans une liaison comme la +nôtre, qu'est-ce que vous sacrifiez? Etre adorée et environnée de soins, +d'hommages, avoir la conscience de tout ce qu'on fait pour vous plaire, +vous appelez cela vous <i>sacrifier</i>! A la bonne heure... c'est une +conséquence de l'habitude où nous sommes, nous autres, de vous remercier +du bonheur que nous vous donnons...</p> + +<p>—A merveille!... Et notre réputation? et nos principes?<a name="page_224" id="page_224"></a></p> + +<p>—Voilà un double emploi de mots, réputation dit tout. Eh bien! en ne +s'écrivant pas, et en ayant pour amant un galant homme qui sache vivre, +la réputation demeure intacte.</p> + +<p>—J'admets cela... et nos principes?</p> + +<p>—Oui..., mais moi je n'admets pas vos principes...</p> + +<p>—Arthur..., vous déraisonnez, ou vous êtes d'une fatuité ridicule.</p> + +<p>—Mais c'est au contraire parce que je ne suis pas fat, et que je me +compte pour fort peu que je ne crois pas aux principes...</p> + +<p>Comment voulez-vous sérieusement que je puisse croire à l'influence de +ce que vous appelez vos principes,—quand je vois un aussi mince mérite +que le mien en triompher? Et encore le mérite n'est rien... Si au moins +je vous avais prouvé mon amour par un dévoûment sans bornes, une +constance désintéressée, parfaite; mais non; je ne vous avais jamais<a name="page_225" id="page_225"></a> +vue, il y a six mois; je me suis occupé de vous comme on s'occupe de +toutes les femmes; vous m'avez accueilli comme on accueille tous les +hommes, et j'ai été heureux, parce que le bonheur entrait dans nos +arrangements de position, de relation. Vous ne me devrez pas plus que je +vous dois, nous avons cherché chacun nos convenances, nous les avons +trouvées; jouissons-en, mais ne parlons pas de sacrifice.</p> + +<p>—En vérité, ne dirait-on pas que ce mot doit être rayé de notre +langue!.....</p> + +<p>—Et le remords!... n'est-ce pas un sacrifice que de s'y exposer?</p> + +<p>—Mais nous avons traité la question du remords en parlant de la +réputation. Le remords.., c'est la peur d'être découvert... Or, avec de +la prudence et du mystère... on n'a pas de remords.</p> + +<p>—Vous êtes dans un de vos jours de paradoxes: soit! c'est une +coquetterie de votre<a name="page_226" id="page_226"></a> part... parce que vous savez que rien ne me séduit +et ne m'amuse autant que les paradoxes... Aussi, à bien prendre, mon +amour pour vous n'est-il...</p> + +<p>—Qu'un paradoxe.</p> + +<p>—Vous l'avez dit... Mais, pour en revenir à notre discussion, vous niez +donc qu'une femme puisse faire un sacrifice à son amant?</p> + +<p>—Pas du tout... Je nie qu'entre nous jusqu'à présent, nous nous soyons +fait le moindre sacrifice; et je dirai plus..., c'est que si quelqu'un +en a fait, c'est plutôt moi...</p> + +<p>—C'est fort amusant!... et comment cela?</p> + +<p>—Ecoutez donc, Jenny, vous êtes mariée, et je ne le suis pas; vous +n'avez pas à songer à un avenir, vous; et je me trouve dans la même +position qu'une jeune personne à <i>établir</i> qui a un amant...</p> + +<p>—Fou que vous êtes!</p> + +<p>—Le fait est si vrai que si je mourais demain,<a name="page_227" id="page_227"></a> j'aurais sur mon +cercueil une couronne de roses blanches et de beaux draps blancs; et, +mon Dieu! tout autant d'emblêmes de candeur et de pureté qu'un ange de +seize ans qui va monter au ciel... ce que c'est que le monde!...</p> + +<p>—Et les occasions dans lesquelles une femme peut faire un sacrifice à +son amant sont fort rares sans doute, Monsieur? reprit Jenny.</p> + +<p>—Heureusement,—fort rares, presqu'impossibles à rencontrer, en France +surtout... grâces à nos mœurs et à notre divine corruption, qui, +jusque dans le vice, veulent l'aise, le repos, et surtout la liberté.</p> + +<p>—Et ailleurs?</p> + +<p>—Oh! ailleurs c'est différent... Dans un pays presque sauvage, cela se +peut...., cela est..., cela même a été..., je puis le dire...</p> + +<p>—Ah! mon Dieu! un fait personnel à vous peut-être?...<a name="page_228" id="page_228"></a></p> + +<p>—Mais oui..., peut-être...</p> + +<p>—Oh! racontez-moi donc cela, je vous en prie!</p> + +<p>—Si j'étais fat... je dirais que vous seriez jalouse..., j'aime mieux +dire que cela vous ennuierait.</p> + +<p>—Vous savez bien que non, que rien ne m'intéresse autant que de vous +entendre parler de vos voyages... Mais vous voulez en parler si +rarement...—Voyons..., Arthur, je vous en prie... Oh! conte-moi +cela..., je le veux!...</p> + +<p>—Eh bien! écoute donc, dis-je à Jenny.—<a name="page_229" id="page_229"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-c" id="CHAPITRE_II-c"></a>CHAPITRE II.</h2> + +<p>«Il y a de cela environ dix-huit mois, j'étais dans l'Inde. L'amiral *** +m'avait chargé d'une mission assez importante pour... (pardonnez-moi cet +horrible mot) pour Vizagapatnam. Je partis de Madras, je remplis mes +instructions, et je revins... Je n'étais plus qu'à quinze lieues de +cette ville, lorsqu'un accident, arrivé à un des hommes qui portaient +mon palanquin, m'obligea de m'arrêter dans un village appelé +Tschina-Marmelong (encore pardon du nom); mais dans l'Inde, ils sont +tous comme ça.<a name="page_230" id="page_230"></a></p> + +<p>«Je ramenai avec moi un de mes officiers, excellent homme, nommé Duclos, +qui n'avait qu'un défaut: c'était d'aimer à savoir le matin ce qu'il +devait faire dans la journée, et de se désespérer quand un événement +imprévu venait bouleverser ses arrangements.</p> + +<p>«Or, à défaut d'événements imprévus, moi je me chargeais toujours de +déranger ses plans, parce qu'alors rien ne m'amusait tant que sa colère +et ses lamentations. Tu conçois bien qu'en route il faut se distraire.</p> + +<p>«Quand M. Duclos eut bien gémi sur le retard qui nous retenait dans la +chaudrerie de ce village, il me dit:—Enfin nous voilà tranquilles +jusqu'à demain..., que ferons-nous? J'aime à savoir sur quoi compter +(c'était son mot).</p> + +<p>«—Mais..., lui dis-je, ce que nous pouvons faire de mieux, c'est de +souper et de nous coucher ensuite, et de dormir si les moustiques nous +le permettent.<a name="page_231" id="page_231"></a></p> + +<p>«—A la bonne heure, me répondit l'excellent homme, car j'aime à savoir +sur quoi compter... Je vais donc aller me promener dans cette rizière en +attendant l'heure du repas; cela me donnera de l'appétit, et me +préparera à bien dormir.</p> + +<p>«Il s'en fut, et je me promis bien qu'il souperait, qu'il se coucherait, +et qu'il dormirait le moins qu'il me serait possible.</p> + +<p>«La chaudrerie se remplissait de voyageurs; une chaudrerie, Jenny, est +un caravansérail, une auberge publique fondée par de bonnes âmes, où +l'on trouve pour rien l'eau et le couvert, et dans quelques endroits des +aliments pour les pauvres.</p> + +<p>«Bientôt notre compagnie fut augmentée d'une troupe de daatcheries ou +danseuses ambulantes, accompagnées de leurs musiciens.</p> + +<p>«Après que ces bayadères, selon le vœu de leur religion, qui prescrit +deux ablutions par<a name="page_232" id="page_232"></a> jour, eurent été se baigner dans l'étang, la +conductrice ou bidda de la troupe vint me saluer en me présentant un +bouquet, et me demander, au nom de sa compagnie, la permission de danser +devant moi.</p> + +<p>«Cette demande fut pour moi un coup du ciel. Je décidai mentalement +qu'au lieu de souper, de se coucher et de dormir, le malheureux, ou +plutôt l'heureux Duclos ne souperait pas, assisterait au bal, et +veillerait toute la nuit.</p> + +<p>«Je dis donc à cette femme que j'aurais le plus grand plaisir à voir +danser sa troupe, mais qu'il fallait attendre pour cela l'arrivée de mon +camarade.</p> + +<p>«A peine eus-je fait connaître ma détermination, que tous les assistants +témoignèrent leur joie par les exclamations de <i>nela doré!</i> <i>maaradjha!</i> +ce qui veut dire grand prince et brave seigneur.<a name="page_233" id="page_233"></a></p> + +<p>«On mit donc de petites lampes d'argile sur les niches pratiquées à cet +usage dans les murs de la chaudrerie; j'ordonnai à mes porteurs d'aller +abattre de nombreuses branches de tamarin et de manguiers, dont on +joncha la grande salle... Je fis apporter le matelas de mon palanquin +dans un coin; mon fidèle Fritz me fit un bowl de punch à l'arrach.... +J'allumai mon kouka, et j'attendis Duclos...</p> + +<p>Tu aurais ri comme moi, Jenny, en voyant l'air étonné, stupide de ce +pauvre homme à l'aspect de tout ce monde, de cet éclat, de cette verdure +éclairée par les lampes, de cet air de fête enfin qui semblait présager +quelque chose de si fatal pour son souper et son sommeil.</p> + +<p>«Il se fit jour à travers la foule, et s'approchant de moi...—Eh bien! +me dit-il..., nous ne soupons donc plus à présent? C'est insoutenable, +avec vous on ne peut compter sur<a name="page_234" id="page_234"></a> rien... Encore une fois... nous ne +soupons donc plus?</p> + +<p>«—Pas du tout, mon cher monsieur Duclos..., puisque nous sommes au +bal... Et pour preuve, j'ordonnai à mon principal corelis d'aller +prévenir les bayadères.</p> + +<p>«—Au bal, au bal..., alors pourquoi me faites-vous compter sur le +souper et le sommeil?... Je m'arrange dans cette idée, maintenant c'est +le contraire...</p> + +<p>«—C'était une surprise, mon cher Duclos.....</p> + +<p>«—Mais, mon Dieu, vous savez que justement ce que j'abhorre le plus au +monde, c'est une surprise...</p> + +<p>«—Madame Duclos ne vous a donc jamais souhaité votre fête avec une +couronne et des pétards, monsieur Duclos?...</p> + +<p>«—Si Monsieur....., me répondit-il, mais nous tressions la couronne +ensemble quinze<a name="page_235" id="page_235"></a> jours à l'avance, et c'est moi qui allumais les +pétards.</p> + +<p>«—Allons, un verre de punch à la santé de madame Duclos, qui ne vous +faisait pas de surprise...</p> + +<p>«—Je vous remercie bien, Monsieur.—Quand je m'attends à boire du +punch, je bois du punch; quand je m'attends à souper, je soupe,—ou si +je ne soupe pas, au moins je ne bois pas de punch,—me répondit-il d'un +air piqué.</p> + +<p>«Le fait est qu'il était désespéré; car cet excellent homme poussait si +loin cet amour du prévu, que lors de notre combat de Tarifa, en 18..., +ce qui le contraria le plus fut, non pas le danger qu'il affronta avec +une froide intrépidité, mais ce fut le désordre que cet incident +inattendu jeta dans sa journée.</p> + +<p>«La danse commença,—elles étaient sept bayadères. La musique résonna, +et fit retentir<a name="page_236" id="page_236"></a> la chaudrerie des sons perçants des cymbales, des +caresas, des matatans et autres instruments du pays.</p> + +<p>«C'est qu'en vérité, Jenny, elles étaient charmantes: leur costume était +si séduisant, leurs cheveux si noirs, si lisses; et puis les petites +plaques d'or attachées à un filet de soie pourpre qu'elles se posent sur +le sommet de la tête, leurs longues boucles d'oreilles, les anneaux d'or +et d'argent qui entourent leurs jambes et leurs bras..., leurs robes +d'étoffe de soie rayée, attachées sur les hanches avec une ceinture +d'argent battu...; tout cela était si élégant, si oriental..., leurs +poses enfin lascives et passionnées, avaient un caractère si +particulier, que j'eusse donné et donnerais encore vingt de vos +brillants ballets d'Opéra pour cette danse naïve des daatcheries dans +une pauvre chaudrerie du Carnate.</p> + +<p>«Quand le bal eut duré environ une heure,<a name="page_237" id="page_237"></a> je leur fis signe de cesser, +au grand chagrin de Duclos, dont les yeux s'animaient, et qui avait fini +par jouir de la danse, du kouka et du punch, comme s'il s'y fût attendu +depuis huit jours...; de Duclos, qui, paraissant oublier les couronnes +conjugales et les pétards de madame Duclos, semblait s'abandonner à des +pensées malhonnêtes.</p> + +<p>«Comme je parlais passablement la langue hindoue, je remerciai ces +bonnes filles, en les assurant que Rambhé, la déesse de la danse, ne les +surpassait pas; mais je les priai de chanter quelque peu...</p> + +<p>«Mes louanges leur plurent, les surprirent beaucoup de la part d'un +Européen; et elles me demandèrent ce qu'elles pourraient chanter pour +m'être agréable.—Je leur indiquai la <i>Kamie</i>, que j'aimais beaucoup et +que j'avais déjà entendue à Surate.</p> + +<p>Elles me chantèrent donc les aventures de<a name="page_238" id="page_238"></a> la princesse Bedd'hia, épopée +maratte pleine de grâce et de fraîcheur.</p> + +<p>«Il était minuit lorsque leurs chants cessèrent. Elles voulurent +commencer un autre <i>giez</i> ou poëme; mais je les remerciai, et après que, +selon l'usage, j'eus offert à la première danseuse mon présent sur un +plateau couvert de feuilles de bétel et de noix d'arèque,—tous les +spectateurs se retirèrent, les uns dans leurs huttes, les autres dans la +chaudrerie.</p> + +<p>«Duclos voulut se coucher (il ne soupa pas) sous l'appentis; quant à moi +je fis porter mon palanquin sous un énorme cocotier, et je m'y étendis, +respirant avec délice l'odeur vive et pénétrante de cette végétation si +nourrie et si parfumée...</p> + +<p>«A peine étais-je endormi qu'un mouvement fait à la couverture de mon +palanquin m'éveilla... Qui est là? dis-je assez étonné...</p> + +<p>«Une voix de femme me répondit:<a name="page_239" id="page_239"></a></p> + +<p>«C'est moi, monsieur, la bidda des daatcheries; je viens vers vous avec +mille compliments de la jeune fille au corset jaune et à la couronne de +mongaries,—Daja.—Son cœur s'est ouvert en votre faveur comme le +sourdjoupers s'ouvre aux rayons du soleil!</p> + +<p>«Recevez le bétel qu'elle vous a préparé elle-même. Elle est assise au +pied de votre palanquin, où elle attend vos ordres.</p> + +<p>«Le diable m'emporte, Jenny, si je me rappelais la danseuse au corset +jaune! D'ailleurs, j'avais envie de dormir, je voulais repartir le +lendemain de bonne heure pour Madras; et puis enfin ces avances +m'eussent peut-être convenu la veille, le lendemain,—mais alors elles +ne me convenaient pas. Aussi je remerciai la bidda de son honnête +intervention, et l'engageai à aller offrir le bétel d'amour à mon ami +Duclos, dans l'intention de lui ménager une surprise de plus.<a name="page_240" id="page_240"></a></p> + +<p>«<i>Tembrane meharsa!</i> Dieu seul est grand! me répondit la bidda; ce qui +me parut peu concluant relativement à la surprise que je l'engageais à +faire à Duclos. Elle s'en alla.</p> + +<p>«Le lendemain, les corelis nous éveillèrent. Duclos était prêt, et nous +nous disposions à partir, lorsque les daatcheries vinrent prendre congé +de moi.</p> + +<p>Je cherchais, par pure curiosité..., la jeune fille au corset jaune..., +elle n'y était pas... Je la demandai à la bidda, qui l'appela. Elle vint +un moment sur la porte de la chaudrerie, me regarda avec fierté, colère +et mépris, porta ensuite la main sur la poitrine pour me saluer, et +disparut.</p> + +<p>«Nous partîmes. A cent pas de la chaudrerie, je soulevai un des pans de +mon palanquin; et comme je regardais dans la direction du village, je +vis avec étonnement Daja qui paraissait avoir pleuré; car elle +s'essuyait les<a name="page_241" id="page_241"></a> yeux, et deux de ses compagnes semblaient la +consoler...»</p> + +<p>—Mais était-elle jolie, cette fille? me demanda Jenny avec impatience.</p> + +<p>—Ravissante et faite à peindre! lui répondis-je.</p> + +<p><a name="page_242" id="page_242"></a></p> + +<p><a name="page_243" id="page_243"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-c" id="CHAPITRE_III-c"></a>CHAPITRE III.</h2> + +<p>«Je ne sais pourquoi, pendant toute la route, continuai-je en souriant +du léger nuage qui avait obscurci le front de Jenny, je ne sais pourquoi +le souvenir de Daja me poursuivit. J'avais beau me dire que ce n'était +après tout qu'une fille, une de ces bayadères qui se livrent au premier +venu; j'avais beau me faire tous les raisonnements du monde, boire du +punch, faire courir mes porteurs, mâcher du bétel, ménager des surprises +à Duclos, ou fumer<a name="page_244" id="page_244"></a> de l'opium: rien ne pouvait me distraire de la +pensée qui m'obsédait.»</p> + +<p>—Et c'était une fille? me demanda Jenny.</p> + +<p>—Oh! tout ce qu'il y a de plus fille! «Enfin, n'y pouvant plus tenir, +le soir de notre arrivée à Tunipatnam, au moment où nos porteurs +allaient se coucher..., j'allai trouver Duclos.</p> + +<p>«L'excellent homme se préparait à monter dans son hamac qu'il avait +amoureusement suspendu dans un coin bien obscur de la nouvelle +chaudrerie où nous venions d'arriver.</p> + +<p>«L'infortuné Duclos ne soupçonnait pas le moins du monde le but de ma +visite; car me montrant avec complaisance l'installation de son hamac, +qui à vrai dire donnait envie de s'y coucher, tant cela était bien +arrangé, frais et tranquille:</p> + +<p>«—Avouez, me dit le brave homme, que<a name="page_245" id="page_245"></a> je vais passer une fameuse nuit +dans ce bon petit coin-là!»</p> + +<p>—En vérité, Jenny, il me fallut un courage surhumain pour sacrifier +Duclos à Daja, pour renverser d'un souffle ce bonheur si bien apprêté: +j'eus ce courage, cet admirable courage.</p> + +<p>«—Je suis désolé, mon cher Duclos, lui dis-je, mais nous repartons à +l'instant... nous retournons sur nos pas...</p> + +<p>«—Farceur de commandant!—me dit Duclos en sautant d'un bond dans son +hamac, et faisant avec calme toutes ses dispositions pour sa nuit, +arrangeant son oreiller, poussant son traversin..., tant il était loin +de penser à l'affreux imprévu qui le menaçait...</p> + +<p>«—Je ne plaisante pas, monsieur Duclos, dis-je très sérieusement, nous +partons... Voici mes porteurs qui viennent me prendre... J'ai fait aussi +prévenir les vôtres.<a name="page_246" id="page_246"></a></p> + +<p>«Duclos se croyait sous l'obsession d'un horrible +cauchemar...—Retourner sur ses pas! à cette heure!... retourner!... se +lever!... disait-il à voix entrecoupée en se tâtant pour voir s'il +n'était pas le jouet d'une illusion...</p> + +<p>«—Oui, il faut partir... et à l'instant..... Voyons, Duclos, du +courage...</p> + +<p>«—Allons donc! je ne pars pas..., non je ne partirai <i>fichtre</i> pas! dit +tout à coup mon homme se raidissant dans son hamac comme un désespéré, +et me regardant d'un air hagard.</p> + +<p>«—Monsieur Duclos, lui dis-je, j'ai pu oublier un instant que j'étais +votre supérieur, maintenant je vous l'ordonne.</p> + +<p>«—Mais monsieur, pourquoi retourner?</p> + +<p>«—Monsieur, je n'ai de compte à rendre qu'à l'amiral, et vous devez +m'obéir aveuglément...</p> + +<p>«M. Duclos, ne répondit pas un mot, s'habilla, fit décrocher son hamac, +monta dans<a name="page_247" id="page_247"></a> son douli et suivit mon palanquin. Duclos était bleu de +colère.</p> + +<p>«Mon intention était, Jenny, de rencontrer les bayadères, la bidda +m'ayant dit qu'elles se rendaient aussi à Madras. Comme il n'y avait pas +d'autre chemin que celui où nous voyagions, j'étais sûr de mon fait; +aussi marchâmes-nous toute la nuit.»</p> + +<p>—Et ce malheureux M. Duclos? me demanda Jenny.</p> + +<p>«En arrivant le matin au village où je croyais rencontrer les danseuses, +je m'arrêtai, avant que d'entrer à la chaudrerie.</p> + +<p>«Je fis appeler M. Duclos, et pour m'en débarrasser, je lui dis:</p> + +<p>«—Je veux bien oublier, monsieur, votre scène inconvenante d'hier, et +vous donner une nouvelle marque de ma confiance; vous allez monter sur +le morne qui est situé vers le nord-ouest. Emportez votre graphomètre<a name="page_248" id="page_248"></a> +et votre niveau,—et relevez un plan exact de toute la partie du pays +qui s'étend entre la direction du nord-ouest au sud-ouest du compas.</p> + +<p>«—Mais pourquoi n'avoir pas fait cela hier..., et à quoi bon?... C'est +le premier plan depuis Vizagapatnam... me répondit Duclos étonné au +dernier point.</p> + +<p>«Je coupai court à son interrogation avec ma réponse habituelle,—que je +ne devais de compte de ma conduite qu'à l'amiral;—et l'excellent Duclos +se chargea de ses instruments et descendit dans le nord-ouest, en +faisant des suppositions à perte de vue sur la nécessité qui m'obligeait +de revenir sur mes pas pour lever le plan de Jaffanapatnam.</p> + +<p>«Alors, faisant diriger mon palanquin vers la chaudrerie, j'arrivai par +une longue allée de cocotiers qui ombrageait un fort bel étang maçonné +dans lequel se baignait beaucoup de<a name="page_249" id="page_249"></a> monde, et entre autres, tout à +l'extrémité, une petite troupe de femmes.</p> + +<p>«Tout à coup, j'entends un cri perçant sortir de ce groupe; je regarde +avec plus d'attention, et je reconnais Daja, ma danseuse au corset +jaune, qui venant de se baigner avec ses compagnes, ne faisait que +sortir de l'eau, car elle avait encore son pagne de bain.</p> + +<p>«La pauvre fille m'avait reconnu, je lui fis signe d'approcher; elle +s'enveloppa d'une grande couverture de coton blanc et accourut toute +honteuse.</p> + +<p>—«Daja, je viens pour toi, lui dis-je....., pour te chercher... Veux-tu +venir avec moi?</p> + +<p>«Elle leva ses grands yeux noirs, et n'osait pas comprendre.</p> + +<p>«—Veux-tu Daja?</p> + +<p>«—Avec vous?...</p> + +<p>«—Oui, Daja, venir avec moi à Madras...</p> + +<p>«Alors cette pauvre fille, tremblant de tous<a name="page_250" id="page_250"></a> ses membres et n'ayant pas +sans doute la force de me répondre, me regarda comme en extasse, joignit +ses deux mains avec force, et me fit signe de la tête qu'elle y +consentait.»</p> + +<p>—Et vous emmenâtes cette créature? me demanda Jenny.</p> + +<p>«Oui, ma chère, dans un douli que je pus me procurer; et je repartis +pour Madras avec ce bon Duclos, qui m'apporta son plan, et crut qu'une +haute combinaison diplomatique se liait et au mystérieux douli dont il +ne soupçonnait pas le contenu, et au plan qu'il avait levé par un soleil +ardent.</p> + +<p>«Enfin le bon homme oublia sa marche rétrograde. Seulement un soir en me +montrant son verre qu'il allait porter à ses lèvres, il me +dit:—Voyez-vous, quelqu'un maintenant me dirait: Vous vous attendez à +boire un verre d'arack, et à vous coucher après, n'est-ce pas, monsieur +Duclos? Eh bien! non, au<a name="page_251" id="page_251"></a> lieu de cela, vous allez vous en aller mesurer +la pagode de Mehemonpa, à douze milles d'ici. Je répondrais à ce +quelqu'un-là: Cela ne m'étonnerait pas...</p> + +<p>«—Et vous auriez raison, dis-je à Duclos, qui pourtant cette fois huma +son verre d'arack, et passa la nuit comme il s'était proposé de le +faire: car depuis que j'avais Daja je ne ménageais plus de surprise à +mon compagnon.»</p> + +<p>—Ah ça? mais le sacrifice? me demanda Jenny; jusqu'ici il me semble que +c'est vous.</p> + +<p>—Attends donc, lui dis-je en voulant l'embrasser.</p> + +<p>Elle me repoussa..... en me disant: Une fille... ah!...</p> + +<p>—C'est-à dire, Jenny, une fille, oui, mais qui, par une bizarrerie +singulière, était restée pure au milieu de cette troupe ambulante. Elle +ne s'y était engagée que depuis environ six<a name="page_252" id="page_252"></a> mois; jusque-là elle avait +vécu chez sa mère. Mais, dans une de ces guerres sans nombre qui +ravagent le Carnate, sa mère avait été tuée, son champ dévasté, et pour +vivre elle s'était en allée avec les daatcheries. Or, quand elle me vit, +son cœur n'avait pas parlé; il parla, et elle me le dit tout +naïvement.</p> + +<p>—Et vous avez cru à cela? me dit Jenny...</p> + +<p>—Mais que vous êtes singulière, Jenny! il faut bien que cela soit vrai, +au moins une fois..., et cette enfant n'avait pas seize ans.<a name="page_253" id="page_253"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-c" id="CHAPITRE_IV-c"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<p>«En arrivant à Madras, je rendis compte à l'amiral de ma mission; je +rompis quelques relations de société que j'avais dans la ville blanche, +et même dans la ville noire, pour donner tout mon temps à Daja.»</p> + +<p>—Mais c'était une passion, me dit Jenny d'un air moqueur.</p> + +<p>«Mieux que cela, c'était un plaisir, et un plaisir de tous les jours. +J'avais loué une assez grande maison avec un jardin épais et touffu qui +s'étendait sur un étang dont l'eau était<a name="page_254" id="page_254"></a> limpide, transparente comme du +cristal: c'est dans ce délicieux séjour que j'avais établi Daja.»</p> + +<p>—Et vous aviez mis cette fille sur un pied honorable, je suppose? me +dit Jenny avec un sourire sarcastique.</p> + +<p>«Fort honorable, ma chère: et puis la pauvre fille ne connaissait pas +une âme dans Madras, ne sortait jamais; ses vêtements étaient des +espèces de grands peignoirs de coton; elle couchait à la mode du pays, +sur une natte de jonc, mangeait un peu de riz cuit dans de l'eau +poivrée, et mâchait du bétel; vivant en vérité de paresse, de bains, +d'amour et de soleil. Oh! si vous saviez, Jenny, quel plaisir c'était +pour moi, au lever de l'aurore, quand les blanches fleurs du lotus +étaient encore fermées et que les bandes de perroquets et de hérons +n'avaient pas encore pris leur volée; et quel plaisir c'était d'aller +avec Daja<a name="page_255" id="page_255"></a> au bord de ce paisible étang, et de nous plonger dans cette +onde fraîche et silencieuse, de voir l'adresse et l'agilité de mon +Indienne qui l'effleurait à peine en nageant; de voir l'eau rouler en +perles sur cette peau brune et veloutée!...»</p> + +<p>Jenny fit un mouvement d'impatience.</p> + +<p>«Et puis, après le bain, j'allais à mon bord, et je revenais le soir. +Alors, couché sur une natte, fumant mon kouka, je regardais Daja +danser..., ou bien elle me chantait les chansons de son pays, un +<i>khyourou</i>, un <i>giet</i>, en accompagnant sa belle voix sonore du péha, +espèce de guitare à trois cordes.</p> + +<p>«D'autres fois elle me contait des histoires de son enfance, me parlait +de ses dieux, de ses naïves croyances, de ses usages bizarres; +conversation pleine d'intérêt, qui irritait ma curiosité sans la +satisfaire.</p> + +<p>«Tantôt, à la mode du pays, elle me proposait<a name="page_256" id="page_256"></a> des énigmes et employait +enfin, la pauvre fille, tous les moyens qu'elle pouvait imaginer pour me +faire passer le temps; et puis, le soir, elle me préparait le riz avec +une jatte de mologonier et d'eau aromatique, et nous partagions +joyeusement ce frugal repas.»</p> + +<p>—Mais en vérité, me dit Jenny, c'est touchant et digne de Bernardin de +Saint-Pierre... C'est une pastorale; une idylle, qui eût inspiré +Gessner.</p> + +<p>—Ma chère amie, lui répondis-je, c'est à dix-huit ans qu'on fait des +idylles en action; car alors on aime une femme, non pour soi, mais pour +elle, on vit d'abnégation: aussi est-on généralement trompé ou +malheureux comme les pierres; à vingt-cinq, on commence à vouloir sa +part de bonheur; mais à trente, on devient égoïste et l'on aime +tout-à-fait pour soi: au moins, si l'on est trompé, on a joui.</p> + +<p>«Or, comme Daja m'amusait infiniment, et<a name="page_257" id="page_257"></a> comme les cercles de Madras +m'assommaient; comme les femmes y ressemblaient à tout et à rien, +n'ayant ni naturel, ni charmes, ni originalité, et ne pouvaient me +parler que de ce que je savais mieux qu'elles; comme il est toujours +malheureusement temps d'en revenir à la civilisation, c'est-à-dire aux +corsets et à une fade coquetterie, je m'arrangeai parfaitement de mon +existence, et m'en arrangeai pendant trois mois, sans connaître un +moment d'ennui, et sans voir âme qui vive.</p> + +<p>—Je le conçois parfaitement, me dit Jenny; mais heureusement que la +misanthropie a cela de bon, qu'elle débarrasse des misanthropes.</p> + +<p>—Que voulez-vous, ma chère! quand on a beaucoup voyagé, on a tant de +souvenirs, tant de points de comparaison, qu'on devient comme Louis XIV, +<i>difficile à amuser</i>, ainsi que disait madame de Maintenon.</p> + +<p>C'est un malheur..., mais c'est comme cela<a name="page_258" id="page_258"></a> c'est à prendre ou à +laisser. Revenons à Daja. «Un jour, que je lui avais promis de la mener +à deux lieues de Madras, par mer, voir une pagode assez renommée, par +des raisons que vous concevez, ne voulant pas prendre d'embarcation de +ma frégate, j'avais loué une chelingue qui devait me transporter moi, +Daja et une vieille métisse qu'elle avait prise pour la servir. Nous +arrivâmes sur la côte, la chelingue attendait avec son randel ou patron, +et six rameurs.</p> + +<p>«Nous y entrâmes, et j'ordonnai de gagner au large.</p> + +<p>«A peine à vingt brasses du bord, je m'aperçus que la diable de +chelingue était horriblement chargée: car il ne restait pas six pouces +de ses œuvres mortes hors de l'eau.</p> + +<p>—Chien, dis-je au patron en m'avançant sur lui, pourquoi as-tu chargé +ainsi cette chelingue, sans m'en prévenir? tu vas retourner<a name="page_259" id="page_259"></a> à terre ou +je te casse la figure avec cette rame.</p> + +<p>—«Dieu est grand, me dit cet animal avec son sang-froid—Mais, quoique +Dieu fut grand il était trop tard, nous nous trouvions au milieu des +brisants. Le premier nous prit la poupe, et nous emplit à moitié. La +damnée barque était si lourde que j'eus beau me mettre au gouvernail, il +me fut impossible de la manœuvrer. Un second brisant nous emplit +tout-à-fait.</p> + +<p>—Il n'y avait pas une minute à perdre.—Daja, suis-moi, dis-je à +l'Indienne en me précipitant dans la mer, sans inquiétude sur son sort, +car elle nageait comme une dorade.</p> + +<p>«A peine étais-je à l'eau qu'un autre brisant me passa en grondant sur +la tête; je plongeai pour prendre fond et d'un vigoureux coup de pied, +je revins à la surface de l'eau; au loin je vis les rames de la +chelingue, et près de moi Daja, qui poussa un cri de joie en se +précipitant de mon côté, et me disant de m'appuyer<a name="page_260" id="page_260"></a> sur elle si j'étais +fatigué.... Je remerciai Daja..., lui offrant au contraire mon secours, +et lui conseillant de me suivre pour éviter les récifs à fleur d'eau; +car j'avais sondé cette côte, et je la connaissais comme ma chambre.</p> + +<p>«Nous nageâmes ainsi pendant quelques minutes, riant même de notre +mésaventure; car nous avions le rivage à trois cents pas devant nous.</p> + +<p>«Mais tout à coup je me sens entraîné à fond par un poids énorme; en +plongeant je regarde: c'était la vieille métisse qui s'était accrochée à +une de mes jambes, se rattrapant où elle avait pu; car elle était venue +jusque-là entre deux eaux à moitié morte... C'était son agonie. Il n'y +avait rien à en espérer; je tâchai de m'en débarrasser. Impossible. Tout +ce que je pus faire, ce fut de m'élever encore une fois au-dessus de +l'eau, et de crier;</p> + +<p>—Daja, au secours!...<a name="page_261" id="page_261"></a></p> + +<p>«Cette bonne créature, effrayée vint aussitôt, et me dit de m'appuyer de +mes deux mains sur ses épaules, tandis qu'elle nageait seulement avec +ses pieds. Je le fis car la damnée métisse ne me lâchait pas, et j'étais +dans l'impossibilité de faire un mouvement. Daja s'agitait avec +violence, et avançait quelque peu en criant au secours.—Lorsque tout à +coup la s... métisse me mord au genou en expirant, et ce mouvement nous +fait couler à fond Daja et moi.»</p> + +<p>—Heureusement que vous êtes revenu, me dit Jenny avec +sang-froid.—Heureusement, lui dis-je...</p> + +<p>«Déjà fort affaibli, je perdis connaissance, et un brisant, m'emportant +à ce qu'il paraît, me jeta sur un écueil à fleur d'eau, où je me fis +cette blessure à la tête dont vous me demandiez l'origine. Enfin, +toujours est-il qu'environ quinze jours après ce fatal événement, je<a name="page_262" id="page_262"></a> +revins complètement à moi: j'étais couché à terre à l'hôpital.</p> + +<p>«Auprès de moi était ce bon et excellent Duclos.—Ah! cordieu! me dit-il +en me voyant ouvrir les yeux, ce n'est pas sans peine.. Comment +êtes-vous?... Vous nous avez joliment inquiétés...</p> + +<p>—«Je me sens bien faible, lui dis-je en tâchant de rappeler nos +souvenirs... Et Daja?</p> + +<p>—«Qui ça, Daja?... un chien.</p> + +<p>«Je réprimai un mouvement d'impatience.—Savez-vous où est Fritz, mon +valet de chambre, monsieur Duclos?...</p> + +<p>—«Il est sorti, et va revenir dans une heure.</p> + +<p>—«Dans une heure... c'est bien long. J'attendrai...</p> + +<p>—«Je crois bien, que vous attendrez!..... Ah dame! ça ne sera plus +comme dans ce diable de voyage où vous me faisiez trotter de<a name="page_263" id="page_263"></a> çà, de là, +et où je n'étais sûr de dormir ma nuit que le lendemain matin en me +réveillant... Cette fois du plan de Jaffanapatnam..., vous +rappelez-vous?</p> + +<p>—«Que dit-on de nouveau, monsieur Duclos? lui dis-je, pour écarter ces +souvenirs qui m'étaient cruels, dans l'état d'incertitude où je me +trouvais sur le sort de Daja.</p> + +<p>—«Oh! une bonne histoire, figurez-vous donc; ça court tous les salons +de la ville blanche; figurez-vous qu'à ce qu'il paraît un des officiers +de la division entretenait une fille du pays... Très +bien.—C'est-à-dire, je dis très bien,—ce n'est pas dire qu'il +l'entretenait très bien, ça ne me regarde pas;—c'est une réflexion que +je fais... Très bien.—Voilà donc que ça le tenait tant et tant, qu'il +n'allait plus dans les sociétés, et que les dames de sociétés se dirent: +il faut ravoir ce charmant garçon qui faisait les délices de nos fêtes +et<a name="page_264" id="page_264"></a> pour le ravoir il faut lui faire farce..... Vous ne savez pas la +farce qu'on lui a faite? Devinez!</p> + +<p>—«Dites... dites donc...—Et j'étais pâle comme la mort, Jenny..., car +je ne sais quel effroyable pressentiment me brisait le cœur.—Duclos +continua...</p> + +<p>«C'est-à-dire, la farce, pas à lui..., mais à l'autre..., à la fille... +L'officier, que, sur l'honneur, je ne connaissais pas, était malade..... +Qu'est-ce qu'on va faire?—On dit à la fille: Serviteur..., de tout mon +cœur... Votre amant est mort, n'y pensez plus et retournez dans votre +pays, la belle aux yeux doux...</p> + +<p>«—On a fait cela!... Qui a fait cela... Duclos?... m'écriai-je en me +jetant à demi hors de mon lit...</p> + +<p>«—Ma foi! je n'en sais rien, moi je ne vais pas dans le monde, et c'est +du commissaire que je tiens cette histoire... Qui a fait<a name="page_265" id="page_265"></a> cela? +peut-être les dames et les messieurs qui voulaient ravoir l'officier qui +était si charmant garçon. Ecoutez donc, dans une fichue ville comme +Madras, il est bien naturel de tenir à sa société... Mais ce n'est pas +tout.</p> + +<p>«—Comment, ce n'est pas tout!...—Et je croyais rêver, Jenny, en +parlant à Duclos, j'écoutais machinalement...</p> + +<p>«—Mais non... Voilà que ma bête de fille, qui croit ça, mais voyez +jusqu'où va le fanatisme et la superstition de ces imbéciles-là..., +voilà-t-il pas que ma bête de fille, qui croit ça, n'en fait ni une ni +deux. Sachant bien qu'elle ne peut avoir le corps de son amant qu'elle +croit mort, parce que dans notre religion nous n'avons pas la folie de +nous brûler comme eux après le <i>de profundis</i> qu'est-ce que fait donc +mon enragée de fille? Elle ramasse toutes les nippes qu'elle avait de +l'officier, en fait un bûcher, et v'lan se brûle dessus, au chant<a name="page_266" id="page_266"></a> de +leurs animaux de prêtre, qui étaient enchantés de la chose, vu que la +chose devenait rare.</p> + +<p>«Voilà à peu près tout ce que j'entendis, Jenny; car un affreux +tremblement me saisit,—une sueur froide m'inonda... Je n'eus que le +temps de crier Daja, et je m'évanouis.»</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Pendant cette longue et cruelle narration, j'avais attentivement regardé +Jenny, et rien que de l'étonnement, de la surprise, ne s'était peint sur +son joli visage.</p> + +<p>—Eh bien me dit-elle, était-ce véritablement cette fille qui s'était +brûlée, vous croyant mort?</p> + +<p>—C'était elle, Jenny...</p> + +<p>—J'avoue que c'est un genre de sacrifice que je ne comprends pas... +Cette fille était folle...</p> + +<p>—Folle à lier! répondis-je...<a name="page_267" id="page_267"></a></p> + +<p>A ce moment la femme de chambre de Jenny vint lui demander si elle +voulait sa toilette.</p> + +<p>—Sans doute, lui répondit-elle.</p> + +<p>En effet, quelque sèche que fût l'âme de Jenny, cette histoire l'avait +un peu remuée: son teint s'était animé, soit de dépit, soit de jalousie; +elle se trouvait bien, et voulait profiter des avantages physiques que +lui donnait son émotion... C'était si naturel!...</p> + +<p>—Seriez-vous assez bon pour passer dans mon parloir, me dit Jenny; car +je vais m'habiller, et je vous demanderai votre bras pour aller chez +madame d'Arville?</p> + +<p>—A vos ordres, Madame, lui dis-je et j'entrai dans le parloir.</p> + +<p>Ces souvenirs de l'Inde m'avaient attristé; car cette époque de ma vie +est une de celles que je tâche le plus d'oublier. J'étais triste,<a name="page_268" id="page_268"></a> +pensif, rêveur, quand Jenny reparut, éblouissante de beauté, d'élégance +et de grâce.</p> + +<p>Une idée me vint...</p> + +<p>—Comment me trouvez-vous? dit-elle en se mirant à la glace... et +finissant d'agrafer un bracelet.</p> + +<p>—Ravissante, Jenny! jamais vous n'avez été plus jolie: ces yeux +brillants..., ces joues rosées...</p> + +<p>—A qui dois-je tout cela? dit-elle en me donnant sa main à baiser... +N'est-ce pas à vous, à vos vilaines histoires, qui vous émeuvent malgré +vous?...</p> + +<p>Mais vraiment, ne suis-je pas trop rouge aussi?...</p> + +<p>—Pas du tout, cela vous sied à ravir; mais puisque c'est à moi, Jenny, +que vous devez tout cela..., sacrifiez-le moi, Jenny. Vous voilà belle, +éblouissante, parée.... ne sortez pas. Ces souvenirs m'ont attristé...; +je serais si<a name="page_269" id="page_269"></a> heureux de passer ma soirée seul près de vous! Jenny....., +le veux-tu?... Oh! je t'en prie! lui dis-je...</p> + +<p>—Allons donc, dit-elle..... en riant..... Quelle folie! à quoi bon?... +Je n'ai jamais été si bien; et vous voulez que je sacrifie cela..., à +quoi?... à des rêveries... Si le sacrifice en valait la peine, à la +bonne heure...</p> + +<p>—Mais moi qui le demande..., j'en suis juge, Jenny...</p> + +<p>—Vous êtes un enfant, me dit-elle. Puis sonnant:</p> + +<p>—Julie..., ma voiture.</p> + +<p>Je ne pus retenir un mouvement d'impatience.</p> + +<p>—Holà!..., me dit Jenny de sa douce voix, de l'humeur! prenez garde; on +m'entoure d'hommages, et si j'étais coquette...</p> + +<p>—Quant à cela, ma chère, je ne suis plus un enfant, et je suis arrivé à +ce point d'insouciance<a name="page_270" id="page_270"></a> qui fait que je me contente d'une seule +conviction.</p> + +<p>—Et laquelle?...</p> + +<p>—C'est qu'il est impossible qu'une femme ait deux amants à la fois. Or, +avec de tels principes, on n'est jamais embarrassé sur le choix de ses +maîtresses: aussi j'espère bien en trouver en Angleterre... où je vais.</p> + +<p>—Ah! du dépit!... un départ!... c'est fort gai, dit Jenny +nonchalamment.</p> + +<p>—Du dépit! oh! mon Dieu, non; c'est un voyage arrangé depuis longtemps; +car voilà un siècle que cette petite Louisa me tourmente pour voir le +pays des vrais mylords, comme dit la naïve enfant... Si vous doutez du +voyage, on vient justement de me donner une lettre de mon carrossier... +Lisez.</p> + +<p>Jenny prit brusquement la lettre et lut:</p> + +<p>«J'ai l'honneur de prévenir monsieur, que sa dormeuse et son briska +seront prêts<a name="page_271" id="page_271"></a> demain vendredi, ainsi que les caisses à chapeau de femme, +etc.»</p> + +<p>—Ainsi, Monsieur, vous partiez..., sans me prévenir, sans égards..., +sans mesure...</p> + +<p>—Oh! voyez-vous, Jenny, je hais à la mort les scènes de départ... Et +puis, j'aurais écrit à ce cher Octave.</p> + +<p>—A merveille, Monsieur!... vous me quittez le premier, vous partez, +vous avez le beau jeu...</p> + +<p>—Ecoutez donc, ma chère, on joue, c'est pour cela.</p> + +<p>Et lui baisant la main, je sortis. . .</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Je fis mon voyage d'Angleterre, et je laissai Louisa à lord Nottington +qui me la demanda.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p><a name="page_272" id="page_272"></a></p> + +<p><a name="page_273" id="page_273"></a></p> + +<h2><a name="UNE_FEMME_HEUREUSE" id="UNE_FEMME_HEUREUSE"></a>UNE FEMME HEUREUSE.</h2> + +<p><a name="page_274" id="page_274"></a></p> + +<p><a name="page_275" id="page_275"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER-d" id="CHAPITRE_PREMIER-d"></a>CHAPITRE PREMIER.<br /><br /> +<small>MONSIEUR DE NOIRVILLE.</small></h2> + +<p>Ce monsieur occupait le premier étage d'une fort belle maison toute +neuve dans la Chaussée-d'Antin.</p> + +<p>C'était une suite de pièces meublées avec un luxe écrasant; c'était une +profusion de soieries, de dorures et de glaces, de bronzes d'un modèle +fort cher, mais fort commun, de ces gravures magnifiquement encadrées, +que tout le monde peut avoir; mais pas un tableau, mais rien d'intime, +mais rien qui pût révéler un goût de prédilection, mais pas un +portrait,<a name="page_276" id="page_276"></a> pas un de ces meubles anciens auxquels se rattachent souvent +tant de souvenirs d'enfance ou de famille; en un mot, tout dans cette +maison était riche, neuf, opulent, et pourtant cette maison paraissait +vide, triste et déserte.</p> + +<p>Dans l'antichambre il y avait des laquais splendidement habillés, mais +de livrées de mauvais goût; dans l'écurie il y avait de beaux chevaux, +sous les remises de belles voitures; mais tout cela manquait de cet +ensemble, de cette tenue, de ce je ne sais quoi, de ce rien qui est +tout, car sans lui tant de belles choses sont souvent bien près d'être +extrêmement ridicules.</p> + +<p>Ce jour-là, sur le midi, M. de Noirville, enveloppé d'une admirable robe +de chambre, bâilla, rumina, se détira, et se mit à une des fenêtres de +son salon, qui s'ouvrait sur la rue la plus affreusement bruyante de cet +étourdissant quartier.<a name="page_277" id="page_277"></a></p> + +<p>Or, M. de Noirville ne se logeait jamais que <i>sur la rue</i>; car c'était +un plaisir et une occupation pour lui que de regarder passer les +passants.</p> + +<p>Après deux heures employées avec autant de fruit, il demanda ses chevaux +et alla se promener au bois. Maintenant, disons quelque chose de M. de +Noirville.</p> + +<p>M. de Noirville était un assez bel homme, mais trop obèse, haut en +couleur, et atteignant à peine sa trentième année.</p> + +<p>Avant que de s'appeler de Noirville, il se nommait simplement Corniquet; +mais ses amis, trouvant que ce nom n'avait pas le sens commun et les +humiliait au possible quand ils le prononçaient en public, M. Corniquet +l'avait changé pour celui d'une de ses terres, <i>Noirville</i>, qu'il +choisit parmi cinq ou six propriétés magnifiques que lui avait léguées +son père, feu M. Grégoire Corniquet, d'abord chaudronnier,<a name="page_278" id="page_278"></a> puis +démolisseur, puis usurier, puis enfin riche à millions.</p> + +<p>Malgré son immense fortune, M. Corniquet avait été loin de donner une +brillante éducation à son fils; il l'avait envoyé interne dans un +collége de Paris, avec un trousseau complet, un couvert d'argent et dix +sous par semaine; puis tranquille sur l'avenir intellectuel de ce fils +chéri, il avait continué de prêter son argent à cent pour cent +d'intérêt.</p> + +<p>De sorte que ce fils chéri, déjà d'une nature fort bornée, devint ce qui +s'appelle un <i>cancre</i> en langage d'écolier; sale, déguenillé, sot et +lourd, bafoué par ses camarades, il traîna sa paresse et sa bonasserie +sur les bancs de toutes les classes jusqu'à l'âge de dix-huit ans; alors +M. Corniquet père mourut, et M. Corniquet fils se trouva riche de +cinquante mille écus de rente.</p> + +<p>Le tuteur du jeune héritier était un ami de<a name="page_279" id="page_279"></a> son père, un homme qui, +s'étant aussi enrichi dans les affaires, voyait une compagnie, sinon +fort bonne, au moins fort nombreuse.</p> + +<p>Ce digne tuteur prit chez lui son pupille, le nettoya, le siffla, le +dégrossit un peu, et le lâcha au milieu de sa société, qui l'accueillit +comme elle accueillait tout être ayant une valeur intrinsèque de +cinquante mille écus de rente.</p> + +<p>Au bout d'un an, M. Corniquet, se trouvant émancipé et maître de sa +fortune, se lia avec des jeunes gens à peu près aussi riches et aussi +nuls que lui: ce fut alors qu'il changea de nom.</p> + +<p>Comme ses amis, il dépensa quelques milliers de louis en plaisirs assez +grossiers; puis, par un instinct conservateur que lui avait légué son +père, se voyant en avance d'une année de revenu, il s'arrêta +tout-à-coup, calcula fort sagement ses recettes et ses dépenses,<a name="page_280" id="page_280"></a> et, +chose fort rare pour un homme de vingt-cinq ans, il prit le parti +d'économiser un tiers de son revenu et de vivre fort grandement +d'ailleurs avec le reste.</p> + +<p>En effet, il eut des chevaux, une fille de théâtre, une maison à lui, un +cuisinier et un équipage de chasse, qui lui valut le titre de louvetier +de son département.</p> + +<p>Malgré cet instinct d'ordre qui le dirigeait dans l'administration de la +fortune, M. de Noirville était un sot accompli, sans l'ombre d'esprit +naturel, n'ayant rien su, rien appris, rien fait, rien pensé, n'étant +pas même doué de cette oisive curiosité qui fait chercher quelque +distraction dans les arts; non, il vivait comme l'huître sur son banc, +sans passions, sans chagrins, sans idées: ne possédant pas la moindre +délicatesse de choix ou de goût, il prenait l'opulence pour l'élégance +et la richesse pour le plaisir, car il ne connaissait<a name="page_281" id="page_281"></a> de bonheurs que +ceux qu'on paie avec l'or.</p> + +<p>Fort indifférent d'ailleurs pour le souvenir de son père qui l'avait +enrichi, il lui en savait à peu près autant de gré qu'on en a pour un +banquier qui vous a fait faire une bonne affaire.</p> + +<p>Après cela, quoique d'une espèce commune, M. de Noirville n'avait pas de +façons par trop mauvaises; son tailleur l'habillait passablement; ses +amis disaient qu'il était <i>très bon enfant</i>; sa position de fortune lui +donnait assez d'influence dans le monde qu'il voyait. Enfin, il se +trouvait fort heureux, et il atteignit sa trentième année en s'amusant +de tout ce qui pouvait amuser un homme d'une stupidité désespérante.</p> + +<p>Pourtant ce bonheur eut un terme, et quoique nous ayons vu M. de +Noirville vêtu de sa belle robe de chambre, et occupé à regarder<a name="page_282" id="page_282"></a> les +passants avec un plaisir si profondément senti, une amère et pénible +mélancolie était sur le point de l'accabler.</p> + +<p>En effet, les événements les plus cruels semblèrent s'être réunis pour +le désoler. Dix de ses meilleurs chiens venaient d'être décousus dans +une chasse, une fille d'Opéra, qu'il payait fort cher, avait pris la +fuite avec son coiffeur, et il s'était aperçu que son maître-d'hôtel le +volait.</p> + +<p>En se promenant au bois, M. de Noirville réfléchit mûrement sur la +fatalité qui le poursuivait, et il trouva que le seul moyen de remédier +désormais à de pareilles mésaventures était de se marier. «Une fois +marié, se dit-il, je n'aurai plus besoin de maîtresse (car M. de +Noirville avait des principes fort arrêtés); ma femme s'occupera de ma +maison, et mon maître-d'hôtel ne me volera plus; et puis d'ailleurs il +est probable que<a name="page_283" id="page_283"></a> je me suis assez amusé, car, depuis deux mois, je +m'ennuie à crever. Or, j'aime mieux m'ennuyer avec ma femme que tout +seul. C'est dit, demain j'irai trouver mon notaire; car, pardieu, il +faut que je me marie le plus tôt possible.»</p> + +<p>Et le lendemain son notaire lui disait:—Puisque vous êtes assez galant +homme pour ne pas tenir à la fortune, mon cher monsieur, j'ai votre +affaire; une demoiselle d'Elmont, d'une très grande famille, jolie et +élevée dans la perfection. Ce soir même, j'en parlerai à son oncle, qui +sera aux anges; car, pour elle, c'est un quine à la loterie qu'une telle +union.</p> + +<p>Et, selon l'usage, parce qu'un imbécile avait été trompé par une +danseuse, volé par un laquais, et s'ennuyait de sa propre sottise, voilà +que l'avenir d'une pauvre jeune fille, qui n'en peut mais, se trouve, +dès ce moment à peu près enchaîné au sort de cet homme auquel elle n'a +jamais pensé.</p> + +<p><a name="page_284" id="page_284"></a></p> + +<p><a name="page_285" id="page_285"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_II-d" id="CHAPITRE_II-d"></a>CHAPITRE II.<br /><br /> +<small>MADEMOISELLE D'ELMONT.</small></h2> + +<p>Cécile d'Elmont était parfaitement née; son père, le marquis d'Elmont, +ayant perdu à la révolution une fortune qu'il avait réalisée presque +tout entière en valeurs sur l'État, ne trouva, dans l'indemnité, qu'une +fraction bien minime de ce qu'il possédait.</p> + +<p>Chargé à cette époque d'une mission diplomatique fort importante, et +tenant à représenter dignement son pays, M. d'Elmont dépensa ainsi une +portion de ce que la Restauration lui avait rendu; les dettes qu'il<a name="page_286" id="page_286"></a> +avait été forcé de contracter pendant l'émigration absorbèrent le reste, +et lorsqu'il mourut, sa femme et sa fille se trouvèrent réduites à une +pension fort médiocre.</p> + +<p>La marquise d'Elmont ne survécut pas longtemps à la perte de son mari, +et Cécile fut confiée aux soins d'un de ses oncles, le comte d'Elmont, +excellent homme, colonel en retraite, qui s'était <i>rallié</i> à l'empereur, +avait fait toutes ses campagnes, et rongé de blessures et de +rhumatismes, vivait modestement de sa solde; car sa part d'indemnités à +lui avait en partie passé au jeu, ce dont il se repentit amèrement, +lorsqu'il se vit chargé de pourvoir à l'avenir de sa nièce.</p> + +<p>Cécile n'était pas rigoureusement belle; mais elle avait une de ces +physionomies pleines de charme, de grâce et de distinction, dont +l'attrait doit vivement frapper les gens d'un goût épuré, qui cherchent +dans la figure<a name="page_287" id="page_287"></a> d'une femme autre chose qu'une régularité froide et +symétrique.</p> + +<p>Tout en Cécile révélait une âme noble, grande, et surtout un esprit +d'une excessive délicatesse: ayant toujours vécu dans le monde le plus +choisi, façonnée par son père et sa mère aux habitudes les plus +recherchées, dotée d'un tact exquis, don si précieux et si cruel à la +fois, qui lui faisait éprouver des jouissances et des peines inconnues +aux autres organisations, on ne pouvait reprocher à mademoiselle +d'Elmont qu'une sorte de sauvagerie; et cette sauvagerie, on +l'expliquerait peut-être par la crainte que Cécile éprouvait de +rencontrer dans le monde des idées dont le prosaïsme l'eût +douloureusement arrachée de la sphère de pensées d'élite, au milieu +desquelles elle aimait à s'isoler.</p> + +<p>Les pertes désolantes qu'elle avait faites augmentèrent son goût pour la +rêverie et<a name="page_288" id="page_288"></a> la solitude; frêle et nerveuse, ses impressions devinrent +plus vives, puisqu'on dirait que le chagrin double la faculté de sentir; +enfin ce sentiment de répulsion instinctive que Cécile éprouvait pour +tout ce qui était vulgaire se prononça de plus en plus; car elle n'avait +jamais apprécié la fortune que comme moyen de poétiser, par un luxe +plein de goût, tout le matériel de l'existence.</p> + +<p>Cécile vivait pourtant aussi heureuse qu'elle pouvait vivre depuis la +mort de son père et de sa mère; son esprit étendu, profond et naïf, +avait trouvé un charme consolant dans la lecture des livres saints et +des chefs-d'œuvre de toutes les littératures.</p> + +<p>Cette nature si distinguée s'assimilait ces nobles idées, ce magnifique +langage, ces caractères imposants qui seuls pouvaient répondre à +l'élévation de sa pensée ou à la pureté de son âme, et elle passait +ainsi son<a name="page_289" id="page_289"></a> existence en contemplant les visions splendides de ce monde +intellectuel qu'elle évoquait.</p> + +<p>Aimant aussi les arts avec passion, et surtout la musique, qui pour elle +était la langue divine qui seule pouvait traduire les tristes et +sublimes rêveries que lui inspiraient la religion, le souvenir de sa +mère, ou l'amour éthéré qu'elle rêvait parfois. Aux arts aussi Cécile +demandait des consolations et l'oubli du présent.</p> + +<p>Elle resta donc dans la plus profonde retraite jusqu'au moment où son +oncle lui fit part des propositions de M. de Noirville.</p> + +<p>Ce jour-là, ne se doutant de rien, la pauvre Cécile était retirée dans +le parloir qui précédait sa chambre à coucher.</p> + +<p>Ce parloir était pour mademoiselle d'Elmont l'objet d'un culte +religieux.</p> + +<p>Lorsque le marquis d'Elmont avait quitté<a name="page_290" id="page_290"></a> son ambassade, se voyant +presque sans fortune, il avait dû choisir un appartement modeste; or, +par le plus grand hasard, il trouva ce qui lui convenait dans l'ancien +hôtel d'Elmont, propriété qu'il avait vendue avant la révolution, +voulant réaliser sa fortune pour passer à l'étranger.</p> + +<p>Ce fut donc dans le logement de garçon qu'il avait occupé du vivant de +son père, que le marquis d'Elmont se retira avec sa femme et sa fille: +c'était six petites pièces situées au troisième étage, et donnant sur le +vaste et magnifique jardin de l'hôtel bâti dans le centre du faubourg +Saint-Germain.</p> + +<p>Le reste de l'habitation était loué à je ne sais quelle compagnie +d'assurance.</p> + +<p>Il fallait bien du courage pour braver ainsi tant de souvenirs amers, +et, malgré cela, M. d'Elmont trouvait un charme doux et triste à pouvoir +raconter à sa famille son enfance<a name="page_291" id="page_291"></a> et sa jeunesse dans les mêmes lieux +où elles s'étaient écoulées si heureuses et si insouciantes.</p> + +<p>Il aimait encore à lui montrer le jardin où il jouait tout petit enfant, +et le banc de marbre sur lequel sa grand'mère aimait à s'asseoir pour +jouir des derniers rayons du soleil.</p> + +<p>Ces vieux arbres, qui avaient vu sous leur ombrage tant de générations +de cette ancienne famille, étaient pour M. d'Elmont autant de témoins +muets de son opulence passée. Cette idée le consolait, et il éprouvait +ainsi moins de chagrin à voir l'antique berceau de sa famille livré à +des mains étrangères.</p> + +<p>On conçoit avec quel respect Cécile conserva l'appartement qu'elle +habitait dans cet hôtel; son oncle vint s'y établir avec elle, et elle +se garda de changer rien à ses dispositions.<a name="page_292" id="page_292"></a></p> + +<p>Ce parloir, qu'elle aimait tant, était la pièce où sa mère se tenait +d'habitude; une harpe, un piano, un chevalet et une bibliothèque de +<i>Boulle</i>, en faisaient les principaux ornements.</p> + +<p>Les murailles étaient cachées par de vieux et nobles portraits de +famille, par ceux de sa mère et de son père, puis, sur des étagères, on +voyait une foule d'objets rares et précieux que M. d'Elmont avait +rapportés de ses voyages, ou que des amis bien chers lui avaient donnés +comme des souvenirs; çà et là on admirait encore quelques tableaux de +l'école italienne ou hollandaise, un beau morceau de sculpture, ou une +magnifique esquisse offerte par un de ces grands artistes de tous les +pays, que le père de Cécile admettait avec tant de bonheur dans son +intimité.</p> + +<p>Enfin des jardinières remplies de fleurs garnissaient<a name="page_293" id="page_293"></a> les fenêtres +ombragées par la cime des hauts tilleuls du jardin et quelques camélias, +ou quelque autre arbuste de prédilection, soigneusement placé dans un +beau vase de vieux Sèvres bleu, aux armes de sa famille, ornait la table +de travail de Cécile, car tout, dans cette retraite élégante et modeste, +rappelait un ami, une impression ou un souvenir.</p> + +<p>Mais ce qui surtout était d'un prix inestimable pour Cécile, c'était un +antique nécessaire à écrire qui avait servi à sa mère pendant +l'émigration, et qu'elle ne regardait jamais sans sentir ses yeux se +mouiller de larmes.</p> + +<p>Ce jour-là, nous l'avons dit, mademoiselle d'Elmont était loin de penser +à la demande qui la menaçait.</p> + +<p>Assise dans le fauteuil de sa mère, elle lisait..., son beau front +appuyé sur sa main<a name="page_294" id="page_294"></a> blanche et effilée, que les longues boucles de ses +cheveux bruns voilaient sans la cacher; elle était vêtue d'une robe +blanche, et chaussée avec la plus minutieuse élégance d'un petit soulier +de satin noir, quoiqu'il fût encore de très bonne heure.</p> + +<p>Une vieille femme de chambre anglaise, que la marquise d'Elmont avait +conservée depuis l'émigration, heurta à la porte du parloir, entra et +demanda à Cécile si M. le marquis (le colonel avait pris le titre de son +frère) pouvait se présenter chez Mademoiselle.</p> + +<p>Cécile répondit que oui.</p> + +<p>La demande et la réponse furent faites en anglais; car mademoiselle +d'Elmont parlait à merveille l'anglais, l'italien et l'allemand.</p> + +<p>—Que peut donc me vouloir mon oncle, de si bonne heure? demanda +Cécile.<a name="page_295" id="page_295"></a></p> + +<p>Et je ne sais quel cruel pressentiment vint l'affliger.</p> + +<p>Avant que de parler à sa nièce des intentions que lui avait manifestées +le notaire de M. de Noirville, l'excellent colonel avait pris les +renseignements les plus minutieux sur ce prétendu, et, il faut le dire, +partout ils furent des plus satisfaisants.</p> + +<p>En effet, sauf son origine, M. de Noirville était un homme fort +honorable, qui, par une économie bien entendue, avait presque doublé sa +fortune. D'un caractère facile, généreux sans prodigalité, ayant +toujours mis la plus grande convenance dans les liaisons qu'il avait +eues, obligeant, d'une figure assez avenante, homme de manières sinon +distinguées, au moins décentes, monsieur de Noirville pouvait passer, +aux yeux des gens les plus scrupuleux, pour ce qu'on appelle <i>un +excellent parti</i>.<a name="page_296" id="page_296"></a></p> + +<p>J'oubliais de dire qu'il était à peu près certain d'être nommé député +dans un département où il possédait d'immenses propriétés.</p> + +<p>Des avantages aussi positifs avaient frappé le marquis d'Elmont, qui, +avouons-le, étant d'une nature assez peu clairvoyante, ne comprenait pas +le moins du monde le caractère de Cécile, et qui, voyant un homme jeune, +immensément riche, d'une figure agréable, demander la main de sa nièce, +éprouvait le plus vif désir de voir cette union se conclure.</p> + +<p>Or, le matin que vous savez, il entra chez mademoiselle d'Elmont, et lui +dit brusquement:</p> + +<p>—«Ma chère enfant, voilà ce qui arrive: un M. de Noirville, énormément +riche, jeune, beau et bon garçon, qui sera bientôt député, vous demande +en mariage. J'ai pris<a name="page_297" id="page_297"></a> les renseignements, ils sont parfaits; seulement +son origine est assez commune, son père était un parvenu; mais, au temps +où nous vivons, on fait peu de cas des noms. Et puis d'ailleurs, ce +garçon-là a l'espoir d'être député; une fois député, comme il est grand +propriétaire, il peut bien devenir pair de France; quoique la pairie +soit une bêtise maintenant, c'est un titre qui est toujours un peu plus +décent que celui de député... Quelles sont vos intentions, mon +enfant?...»</p> + +<p>Cette proposition si inattendue et si étrange stupéfia Cécile, qui, à +vrai dire, était bien loin de songer à se marier. S'isolant le plus +possible de la réalité, elle s'était fait dans sa retraite un monde de +pensées, où elle vivait tout entière; aussi répondit-elle d'abord à son +oncle qu'elle ne voulait pas se marier.</p> + +<p>«—C'est fort bien, mon enfant, dit le<a name="page_298" id="page_298"></a> colonel; c'est fort bien quant à +présent; mais que demain je meure, à qui vous confier? Voulez-vous que +j'emporte avec moi la douloureuse incertitude de ne pas être fixé sur +votre avenir que je voudrais voir si prospère et si beau? N'avez-vous +pas promis à votre mère de vous fier à moi pour assurer votre sort?...»</p> + +<p>A ces raisons, Cécile objecta qu'il fallait au moins qu'elle vît M. de +Noirville.</p> + +<p>Le surlendemain, il fut présenté chez le marquis.</p> + +<p>Au premier abord, M. de Noirville déplut souverainement à Cécile; et +après une conversation de cinq minutes, elle eut mesuré l'immense +intervalle qui les séparait; aussi, lorsque la première visite fut +terminée, elle déclara positivement à son oncle qu'elle aimerait mieux +mourir que d'épouser jamais M. de Noirville.<a name="page_299" id="page_299"></a></p> + +<p>Ce dernier continua nonobstant à se présenter chez le marquis, et Cécile +persista plus que jamais dans ses refus.</p> + +<p>En voyant la conduite de sa nièce, le colonel commença par se mettre en +colère, puis il finit par se chagriner beaucoup, et sa santé s'altéra +visiblement.</p> + +<p>Aux yeux de cet excellent homme, Cécile passait pour folle et +extravagante, et il s'affligeait profondément de la voir, de gaîté de +cœur, manquer un aussi beau parti, et perdre ainsi son avenir.</p> + +<p>—Mais enfin, qu'a-t-il pour vous déplaire? Trouvez-lui un défaut, un +vice, et je me rends,—disait le colonel désespéré.—Est-ce son origine?</p> + +<p>—Toutes les origines sont respectables quand elles sont honnêtes, +disait Cécile.</p> + +<p>—Mais alors, qu'avez-vous à lui reprocher?<a name="page_300" id="page_300"></a></p> + +<p>—Rien; M. de Noirville est rigoureusement convenable.</p> + +<p>—Et vous le refusez pourtant? et pourquoi?...</p> + +<p>Cécile était dans une position cruelle. Son père et sa mère ne lui +eussent jamais fait cette question, ou plutôt n'eussent jamais songé à +M. de Noirville pour leur fille, eût-il été cent fois plus millionnaire +qu'il ne l'était.</p> + +<p>Comment expliquer au colonel quel était le sentiment de répulsion qui +l'éloignait de ce prétendu, cela était au-delà du pouvoir de Cécile et +de l'intelligence de son oncle.</p> + +<p>Mademoiselle d'Elmont se fût résignée à passer pour folle et fantasque, +si elle n'avait pas vu la santé de son oncle s'altérer par la peine +qu'il éprouvait. Aussi n'eût-elle pas le courage de résister à cette +douleur si profonde: elle se sacrifia.</p> + +<p>Ce fut le mot qu'elle employa, et qui fit<a name="page_301" id="page_301"></a> beaucoup rire le bon colonel, +qui s'écriait en se frottant les mains:—«Se sacrifier à deux cent mille +livres de rente et à un brave garçon qu'elle mènera comme elle +voudra!.... Peste! on n'en fait pas tous les jours des sacrifices comme +ceux-là...»</p> + +<p><a name="page_302" id="page_302"></a></p> + +<p><a name="page_303" id="page_303"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_III-d" id="CHAPITRE_III-d"></a>CHAPITRE III.<br /><br /> +<small>MARIAGE.</small></h2> + +<p>M. de Noirville était encore en robe de chambre, occupé de regarder les +passants, lorsque son notaire vint lui annoncer qu'il était agréé.</p> + +<p>—C'est fini, elle consent, lui dit l'homme de loi.</p> + +<p>—Tant mieux, répondit son client, car je m'étais dit: Si au bout d'un +mois, jour pour jour après ma présentation, elle me refuse, je +chercherai ailleurs. Au reste je suis fort content, car <i>mamzelle</i> +d'Elmont n'est pas une<a name="page_304" id="page_304"></a> beauté, mais elle a une petite figure chiffonnée +qui me revient assez; et puis, elle paraît avoir une très jolie +éducation, et être assez <i>bonne enfant</i>: seulement je ne lui crois pas +beaucoup d'esprit, car elle est taciturne en diable; mais j'aime mieux +cela qu'une femme qui <i>jabotte</i> comme une <i>pie borgne</i>. Il y aurait bien +encore quelque chose à redire, car elle a l'air bien maigre?</p> + +<p>—Ma foi, je ne trouve pas, moi, dit le notaire, qui pensait au contrat.</p> + +<p>—Mais bah! reprit son client,—sa première couche l'engraissera, comme +on dit.</p> + +<p>Ah çà! je ne vous parle pas de sa naissance, ajouta-t-il, car ça ne +prouve rien. La preuve est que moi, qui suis fils d'un chaudronnier, +j'épouse la fille d'un marquis.</p> + +<p class="cb">. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . . +. . . . .</p> + +<p>Les noces se firent et furent splendides,<a name="page_305" id="page_305"></a> mais d'une splendeur +horriblement bourgeoise.</p> + +<p>La corbeille et les diamants valaient bien cent mille écus.</p> + +<p>Aussi pendant huit jours tout Paris parla de la corbeille, et par +conséquent du bonheur de mademoiselle d'Elmont, qui avait pourtant les +yeux bien rouges en allant à l'autel.</p> + +<p>Entre autres choses, elle pensait avec désespoir qu'il lui faudrait +quitter son petit appartement du faubourg Saint-Germain, où se +rattachaient tant de souvenirs, pour aller habiter le riche hôtel que M. +de Noirville avait déjà acheté dans la rue de Londres.</p> + +<p>Car une des habitudes de cette race d'hommes est de changer de demeure +avec une effroyable facilité. En effet, que leur importe, qu'ont-ils +dans la pensée qui puisse les lier au passé, au présent ou à l'avenir?</p> + +<p>En revenant de l'église, M. de Noirville fit<a name="page_306" id="page_306"></a> voir à sa femme tout son +gros luxe, qu'elle admira médiocrement. Dans <i>son boudoir</i>, comme il +disait, elle trouva un nécessaire à écrire tout en or et surchargé de +pierreries.</p> + +<p>M. de Noirville, en lui montrant le meuble d'un air étonnamment +satisfait, dit à Cécile:</p> + +<p>—J'espère que cela vaut un peu mieux que cette antiquaille qui était +chez toi.</p> + +<p>—Je ne vous comprends pas, Monsieur, dit Cécile, affreusement blessée +de ce tutoiement si subit.</p> + +<p>—Parbleu! c'est bien clair, je <i>te</i> dis que j'ai remplacé cette vieille +machine à écrire que <i>tu</i> avais envoyée ici.</p> + +<p>—Mon Dieu! qu'avez-vous fait de cet ancien nécessaire qui +m'appartenait, Monsieur? s'écria Cécile, agitée par une crainte +indéfinissable.</p> + +<p>—Ma foi, je n'en sais rien, moi; c'est<a name="page_307" id="page_307"></a> mon valet de chambre qui +profite de tous ces vieux rogatons.</p> + +<p>—Ah! Monsieur c'était l'écritoire de ma mère dit Cécile en pleurant.</p> + +<p>—Console-<i>toi</i>, <i>tu</i> n'as pas tout vu, lui dit son mari, et, souriant, +il ouvrit le nécessaire.</p> + +<p>—Il y a là 20,000 fr., ce sont <i>tes</i> épingles, <i>tu</i> vois que je fais +bien les choses, chère amie.</p> + +<p>—Au nom du ciel! Monsieur, dit Cécile sans lui répondre, retrouvez-moi +à tout prix le nécessaire de ma mère.</p> + +<p>M. de Noirville prit ce désir pour un caprice de jeune fille, fit tout +au monde pour avoir ce meuble; mais ce fut en vain, son laquais l'avait +déjà vendu à un brocanteur qu'on ne rencontra plus.</p> + +<p>Si l'imparfaite analyse de ces deux caractères a pu en donner quelque +idée, on comprendra<a name="page_308" id="page_308"></a> s'il est au monde une position plus horrible que le +fut celle de mademoiselle d'Elmont lorsqu'elle se vit seule avec son +mari, dans son immense hôtel.</p> + +<p>Et pourtant, aux yeux du monde <i>raisonnable</i>, que lui manquait-il pour +être heureuse?<a name="page_309" id="page_309"></a></p> + +<h2><a name="CHAPITRE_IV-d" id="CHAPITRE_IV-d"></a>CHAPITRE IV.</h2> + +<p class="r"> +Noirville, le 13 avril 18...<br /> +</p> + +<p class="c"><small>LETTRE DE M. DE NOIRVILLE A M. DUMONT, AVOCAT</small>.</p> + +<p>«Je te remercie bien, mon cher Dumont, des avis que tu me donnes sur +l'expropriation que je médite; car, si on laissait faire ces canailles +de fermiers, les fermes seraient les tombeaux de notre argent; sans être +avare, je tiens à ce que j'ai; car si je n'en avais plus, personne ne +m'en donnerait. Je te remercie bien aussi du modèle de four pour la +pâtisserie; mon cuisinier en est enchanté, et par<a name="page_310" id="page_310"></a> conséquent moi aussi; +j'ai encore à te remercier de la consultation que tu m'as envoyée pour +ma femme; depuis six mois que je me suis lancé dans le <i>conjungo</i>, comme +on dit, c'est la septième ou huitième fois que j'ai recours aux +médecins, et ce ne sera probablement pas la dernière; la santé de ma +femme ne s'améliore pas du tout, au contraire, et personne ne conçoit +rien à son état; il faut qu'elle ait une maladie de famille, quelque +chose comme d'être poitrinaire, car elle maigrit à vue d'œil, ce qui +n'est pas très agréable pour moi; car elle n'était pas déjà trop grasse: +aussi je fais tout ce que je peux pour qu'elle mange de la viande et de +la pâtisserie, ça lui donnerait du corps; mais il n'y a pas moyen; moi, +j'en mange toujours, et cela me profite si bien que j'engraisse pour +deux, et que si j'ai quelque chose, c'est trop de santé. Ma femme a +perdu ce vieil oncle qu'elle avait;<a name="page_311" id="page_311"></a> entre nous, je n'en suis pas fâché, +car il était sans cesse à me relancer pour savoir pourquoi sa nièce +était triste comme un bonnet de nuit: est-ce que j'en savais quelque +chose, moi? Et au fait, que lui manque-t-il pour être heureuse? +Voitures, hôtel à Paris, diamants, loge aux Bouffons et à l'Opéra, belle +terre, bonne table et bon feu, elle a tout, aussi je suis tranquille +comme Baptiste. Ma conscience est satisfaite, puisque je fais tout pour +son bonheur, et elle le mérite, mon cher Dumont, car elle mène très bien +ma maison: je n'ai plus ces peurs que j'avais avant mon mariage, d'être +volé par mon maître d'hôtel; c'est elle qui se mêle de tout ça, je ne +m'en occupe plus; je dors sur les deux oreilles, comme dit le proverbe; +je deviens gourmand comme un dindon et gros comme un tonneau; c'est moi +qui ai un ventre maintenant! mais ça m'est égal, car je n'ai, tu le sais +bien, jamais tenu à<a name="page_312" id="page_312"></a> être un céladon, et encore bien moins depuis que je +suis marié.</p> + +<p>«Et, en vérité, je ne suis pas fâché de l'être...—Ah! tiens, de +l'être!... c'est comme dans une pièce des Variétés. Non, <i>d'être marié</i>! +entends-tu, farceur de Dumont; pas d'équivoque. Car c'est un ange que ma +femme; seulement, tout ce que je craignais, c'est qu'étant noble, elle +fût fière. Eh bien! pas du tout, au contraire, car je n'ai jamais pu +l'habituer à me tutoyer, tandis que moi, je l'ai tutoyée tout de suite, +dès le premier jour de mes noces.</p> + +<p>«Nous voyions peu de monde dans les commencements de notre mariage. Elle +avait quelques-unes des connaissances de sa famille qui venaient la +voir, petit à petit tout ça s'est éloigné, et je n'ai plus vu chez moi +ou ailleurs que ma société à moi; mais ma femme n'y va<a name="page_313" id="page_313"></a> presque jamais: +entre nous, je conçois son éloignement; car dans ma société, elle a paru +gauche, pas très jolie et un peu bête. Entre nous, Dumont, un mari peut +bien juger sa femme. Eh bien! moi, je ne la crois pas <i>très forte</i>, +comme on dit; après ça, il n'est pas donné à tout le monde d'avoir de +l'esprit; n'est-ce pas, Dumont?</p> + +<p>«Ce qui la rend si triste parfois, ma femme, c'est peut-être aussi +qu'elle a été jalouse de l'effet de cette belle mademoiselle Germon, la +fille du fournisseur, qui fut mariée en même temps que nous deux ma +femme, une créature superbe, qui avait des couleurs magnifiques, une +poitrine admirable, enfin une prestance de reine, et de l'esprit! Ah! +que d'esprit! Un vrai boute-en-train, une rieuse, qui, à la campagne, +était toujours pour qu'on fit des niches dans les chambres, et qui par<a name="page_314" id="page_314"></a> +farce veut faire ses enfants protestants, pour taquiner le curé de sa +campagne.</p> + +<p>«Tu conçois bien qu'auprès d'une femme aussi amusante, la mienne devait +être joliment enfoncée, avec sa figure pâle, sa taille à croire qu'on +allait la casser en soufflant dessus, et son air triste et presque +bégueule. Après ça, ce que je crois, vois-tu, Dumont, c'est qu'elle est +triste parce que c'est son caractère d'être triste; on naît comme ça, et +on n'en est pas plus malheureuse; c'est dans le sang, comme on dit. +Aussi je ne m'en inquiète guère. Qu'est ce qu'il lui manque à ma femme? +N'est-ce pas, Dumont?</p> + +<p>«Quant à être bégueule, c'est la mauvaise éducation qui donne ce +défaut-là. Et à propos de ça, tu sais bien, Bercourt, cet agent de +change qui est si spirituel, qui est ventriloque, imite le basson à s'y +méprendre, et lit si<a name="page_315" id="page_315"></a> drôlement les charges de Monnier; Bercourt, qui +vivait maritalement avec la petite Augusta. Eh bien! ma femme l'a relevé +si durement une fois qu'il disait, sur les prêtres et les religieuses, +des choses pourtant pas trop fortes pour une femme mariée, que ce pauvre +Bercourt n'a plus osé revenir chez nous.</p> + +<p>«Voilà comme c'est arrivé: pendant que Bercourt continuait de dire ses +bêtises, qui me faisaient rire comme un bossu, voilà que ma femme a +sonné, et de son air de princesse, que je ne lui ai vu prendre du reste +que cette fois, elle a dit au domestique, en lui montrant ce pauvre +Bercourt d'un geste très insolent: <i>Monsieur demande si ses gens sont +là</i>. Tu conçois bien qu'il s'en est allé tout de suite et tout penaud: +ce qui m'a vexé, car il était bien amusant. Enfin, mon cher Dumont, je +suis ici à Noirville depuis le mois d'avril; car<a name="page_316" id="page_316"></a> ma femme a voulu +quitter Paris avant l'hiver terminé. Je chasse, je mange et je dors, +voilà ma vie qui n'est pas trop mauvaise, comme tu vois; et surtout je +ne m'occupe pas de ma maison; comme ma femme ne parle pas beaucoup, j'ai +imaginé un moyen pour passer nos soirées plus agréablement; j'ai fait +monter un tour dans mon salon, et je tourne pendant que ma femme lit son +anglais, ou rêvasse à je ne sais quoi; j'aurais bien aimé qu'elle me +<i>fasse</i> de la musique pour m'endormir, mais elle n'a pas voulu, sous le +prétexte qu'elle ne peut faire de la musique que toute seule, ce qui m'a +fait soupçonner qu'elle joue très mal de la harpe, ce que je saurais si +j'étais musicien; mais je n'ai jamais pu apprendre une note; car c'est +une fière bêtise que la musique, n'est-ce pas, Dumont?</p> + +<p>«Enfin le soir, à dix heures sonnant nous<a name="page_317" id="page_317"></a> nous couchons. Et à propos de +ça, est-ce que ma femme ne s'était pas imaginé d'avoir son appartement +séparé; mais pas de ça, Lisette, et comme quand je veux une chose, je +suis têtu comme un mulet, nous vivons à la bourgeoise, comme on dit. A +propos de cela, tu sais que tu es de droit le parrain de mon premier (si +j'ai un premier)!</p> + +<p>«En voilà bien long pour ne te dire que des balivernes, mon cher Dumont; +viens donc à Noirville aux vacances; tu nous apporteras ta <i>Gazette des +Tribunaux</i>, que tu lis d'une manière si farce, en imitant la voix des +juges et des accusés; mais, ce qu'il y aura d'ennuyant, c'est qu'il +faudra gazer, à cause de ma bigote de femme; car, j'oubliais encore ça, +elle est bigote; mais je lui passe ça, on dit que c'est d'un bon effet +pour les domestiques.<a name="page_318" id="page_318"></a></p> + +<p>«Adieu, mon cher Dumont; je t'envoie ci-joint une autorisation pour +retirer des fonds de chez ***, tu les emploieras à acheter de la rente +de Naples, si elle continue à être en baisse.</p> + +<p class="r">«Adolphe <small>DE</small> N<small>OIRVILLE</small>.»</p> + +<p> </p> + +<p class="c"><small>FIN DU DEUXIÈME VOLUME.</small></p> + +<p class="figcenter"> +<img src="images/back.jpg" width="328" height="550" alt="" title="" /> +</p> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of La coucaratcha (II/III), by Eugène Sue + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUCARATCHA (II/III) *** + +***** This file should be named 39024-h.htm or 39024-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/0/2/39024/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images available at The Internet Archive) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> diff --git a/39024-h/images/back.jpg b/39024-h/images/back.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..248c765 --- /dev/null +++ b/39024-h/images/back.jpg diff --git a/39024-h/images/colophon.jpg b/39024-h/images/colophon.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7040cf5 --- /dev/null +++ b/39024-h/images/colophon.jpg diff --git a/39024-h/images/colophon_1.jpg b/39024-h/images/colophon_1.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..5fd1bab --- /dev/null +++ b/39024-h/images/colophon_1.jpg diff --git a/39024-h/images/cover.jpg b/39024-h/images/cover.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..4d2e454 --- /dev/null +++ b/39024-h/images/cover.jpg diff --git a/39024-h/images/nouvelle.jpg b/39024-h/images/nouvelle.jpg Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..e354bbd --- /dev/null +++ b/39024-h/images/nouvelle.jpg diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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