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+ <title>The Project Gutenberg ebook of Picciola, by X.-B. Saintine.</title>
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+Project Gutenberg's Picciola, by X.-B. Saintine and Paul Louis Jacob
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: Picciola
+
+Author: X.-B. Saintine
+ Paul Louis Jacob
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+Release Date: March 8, 2012 [EBook #39071]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICCIOLA ***
+
+
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+
+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This book was
+produced from scanned images of public domain material
+from the Google Print project.)
+
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+
+<h1>PICCIOLA,</h1>
+
+<p class="c"><big>PAR X.-B. SAINTINE,</big></p>
+
+<p class="c"><small>PRÉCÉDÉ DE</small><br>
+QUELQUES RECHERCHES<br>
+<b>SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'ÉTAT</b></p>
+
+<p class="c"><small>PAR</small><br>
+PAUL L. JACOB,<br>
+<small>BIBLIOPHILE.</small></p>
+
+<p class="c">NOUVELLE ÉDITION, REVUE ET CORRIGÉE.</p>
+
+<p class="c">À NEW-YORK:<br>
+LEAVITT ET COMPAGNIE, No. 12 VESEY-ST.<br>
+1851.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="intro" id="intro"></a>QUELQUES RECHERCHES SUR L'EMPLOI DU TEMPS DANS LES PRISONS D'ÉTAT.</h2>
+
+
+<p>L'ouvrage de M. Saintine est jugé: l'opinion publique
+avait devancé cette fois la justice solennelle que
+l'Académie Française s'est empressée de lui rendre en
+le proclamant digne d'un prix qui fait également honneur
+au caractère et au talent de l'écrivain. Aujourd'hui
+<i>Picciola</i>, dont la publication remonte à peine
+à cinq ans, jouit déjà de cette réputation solide et
+inaltérable que nos meilleurs classiques n'ont acquise
+qu'après l'épreuve du temps, et cet admirable livre de
+philosophie morale et religieuse a pris sa place dans les
+bibliothèques à côté de la <i>Confession du Vicaire Savoyard</i>,
+par Jean-Jacques Rousseau, et de <i>Paul et Virginie</i>,
+par Bernardin de Saint-Pierre.</p>
+
+<p>Je ne répéterai donc pas les éloges unanimes qui ont
+été accordés à ce petit chef-d'&oelig;uvre, comparable, et
+préférable peut-être, aux <i>Prigioni</i> de Silvio Pellico;
+je ne dirai pas que M. Saintine a donné un exemple
+remarquable des immenses ressources d'intérêt que
+peut renfermer le sujet le plus simple et le plus exigu
+en apparence; je ne dirai pas qu'il a tenté une espèce
+de tour de force littéraire en taillant un volume dans
+l'étoffe d'une courte nouvelle; je ne dirai pas, enfin,
+qu'il a su éviter les écueils presque inévitables d'une
+composition où il avait à chaque pas la crainte de
+tomber dans le faux, ou dans le froid, ou même dans le
+ridicule. Tout a été dit là-dessus pour faire ressortir
+le singulier mérite de l'auteur, qui s'est tenu constamment
+dans les bornes délicates et indécises du vrai et
+du beau. <i>Picciola</i> est désormais rangé au nombre de
+ces livres qu'on se dispense de louer, parce qu'on les
+relit sans cesse, en les aimant et en les admirant toujours
+davantage.</p>
+
+<p>Certes, si je n'avais craint d'être taxé de complaisance,
+bien plus, de camaraderie, je me serais fait un
+plaisir de revenir lentement sur les impressions douces,
+mélancoliques et suaves que m'a procurées la lecture
+de <i>Picciola</i>; j'aurais cherché à découvrir la cause des
+charmes de cette lecture, qui pourtant ne soutient ni
+n'éveille l'attention par la multiplicité et la bizarrerie
+des événemens, par l'éclat et la force des péripéties,
+par le choc et le tumulte des passions, par tous les ressorts,
+déjà usés ou affaiblis, de la dramaturgie moderne;
+j'aurais sans doute réussi à prouver, ce modèle à la
+main, que de tous les écrits conçus pour nous intéresser
+et nous émouvoir, les plus uniformes sont d'ordinaire
+les plus touchans, et que souvent une modeste étude
+physiologique, approfondie par la science et illuminée
+par l'imagination, trouve en nous des sympathies intimes
+que n'atteignent pas les grandes &oelig;uvres du génie.</p>
+
+<p>L'histoire de l'homme solitaire, le journal minutieux
+de ses pensées et de ses actions dans l'isolement, la
+peinture du prisonnier dans sa captivité, du moine
+dans sa cellule, du naufragé dans son île déserte, ce
+sont là des sources éternelles de rêverie et de méditation.
+Il semble que chacun de nous s'attache de
+préférence au spectacle de l'homme luttant corps à
+corps avec l'adversité, dont il triomphe par la patience,
+cette force des faibles. <i>Robinson Crusoé</i>, n'est-il pas
+le livre de tous les âges et de toutes les conditions?
+Nous le savons par c&oelig;ur avant de l'avoir pu lire, et
+quand la vieillesse nous invite à rétrécir le cercle de
+nos lectures comme celui de nos amis, que la mort a
+décimés autour de nous, c'est encore <i>Robinson Crusoé</i>
+qui nous fait compagnie et qui nous apprend à ne
+jamais désespérer de la Providence.</p>
+
+<p>M. Saintine, en écrivant <i>Picciola</i>, connaissait bien
+la prédilection que nous autres, petits ou grands enfans,
+avons pour le récit des infortunes d'un prisonnier.
+Les <i>Mémoires</i> du baron de Trenck et ceux de Latude
+avaient, dans le dernier siècle, témoigné de l'empressement
+du public pour ce genre d'ouvrage, qui pourrait,
+à la rigueur, se passer du savoir-faire du rédacteur,
+tant est saisissant et entraînant l'intérêt qu'il emprunte
+de la situation même du principal personnage. Mais
+M. Saintine ne crut pas nécessaire d'accumuler dans
+la biographie de son prisonnier ces miracles d'industrie,
+d'adresse, et de persévérance, enfantés par l'amour
+de la liberté; ces échelles de corde gigantesques
+tissues avec du linge, ces instrumens de délivrance
+façonnés avec un mauvais couteau, ces souterrains
+creusés dans le roc à l'aide d'un chandelier de fer,
+ces larges brèches faites en silence dans des murailles
+épaisses de dix pieds, ces énormes barreaux sciés au
+moyen d'un ressort de montre; en un mot, ces évasions
+incroyables, effectuées, la nuit ou en plein jour,
+presque sous les yeux des geôliers et des sentinelles,
+malgré les portes, les verroux, les cadenas, les grilles,
+et tout l'appareil formidable d'une prison d'état. M.
+Saintine a choisi, au contraire, un prisonnier résigné,
+qui n'essaie pas de s'enfuir, et qui finit par être plus
+heureux dans sa prison qu'il ne l'était en liberté au
+milieu des vains plaisirs et des bruyantes illusions du
+monde. M. Saintine a concentré son drame, pour
+ainsi dire, sur la tête d'une fleur.</p>
+
+<p>Cette fleur est la véritable héroïne de son roman;
+on croirait volontiers qu'elle parle et qu'elle agit; elle
+joue un rôle que le ciel a l'air de lui dicter; elle s'anime,
+elle devient un être vivant et intelligent; elle
+console et instruit le prisonnier; elle lui révèle l'&oelig;uvre
+de la création; elle le retire de l'abyme de l'incrédulité;
+elle le conduit, sous l'égide de la foi, au bonheur
+qu'il avait nié, et dont il s'éloignait de plus en plus en
+poursuivant un fantôme. C'est un ange qui a pris cette
+forme végétale pour arracher un malheureux aux tortures
+du doute et aux horreurs du désespoir.</p>
+
+<p>Eh bien! cette fleur sublime, sur laquelle repose la
+pieuse et poétique histoire du prisonnier de Fenestrelle,
+n'a pas été comprise par le matérialisme des uns
+et par l'ignorance des autres. On a critiqué ce qu'on
+devait surtout admirer; on a discuté au lieu de sentir,
+et cette critique aride, qui s'épuise à découvrir un ver
+imperceptible dans les plus beaux fruits, a condamné
+une invraisemblance et une exagération dans cet amour
+du pauvre prisonnier pour sa fleur inconnue. Sans
+doute cette injuste critique n'est pas de celles qui ont
+de l'écho ni de la portée; mais comme elle peut vouloir
+se reproduire à la faveur des nouvelles et nombreuses
+éditions qui attendent <i>Picciola</i>, je lui répondrai dès
+à présent pour en finir avec elle, et je lui opposerai
+quelques recherches sur la manière dont les prisonniers
+célèbres ont employé le temps durant leur captivité.
+De ces exemples, fournis par différentes époques, il
+résultera que l'amant de <i>Picciola</i> s'est créé un délassement
+et une affection que justifient les tristes annales
+des prisons d'état, de Pignerol, de Vincennes et de la
+Bastille.</p>
+
+<p>Que si j'étais botaniste, ce que je ne suis pas, faute
+de pouvoir retenir dans ma chétive mémoire douze
+mille mots de technologie plus ou moins barbare, je
+ne perdrais pas cette occasion de réhabiliter <i>Picciola</i>
+aux yeux des botanistes qui regrettent de ne pas connaître
+le nom scientifique de cette fleur, et qui hésitent
+à lui assigner son rang d'espèce et de genre dans la
+classification des plantes, selon Linnée et Tournefort,
+ou bien selon Jussieu et Mirbel. J'avoue tout bas que
+je ne ferais pas une grosse querelle à M. Saintine s'il
+s'était avisé de tendre un piége aux savans, et d'inventer
+une fleur qui n'existât que dans son livre. Que
+nous importe de savoir exactement si cette fleur était
+<i>polypétale</i> ou <i>monocotylédone</i>, si elle appartenait à
+la classe <i>dodécandrie</i> ou <i>polygamie</i>, si elle devait
+figurer dans la famille des <i>blackweliacées</i> ou des <i>licopodiums</i>,
+<i>etc.</i>? Ces détails, fort inutiles pour le lecteur
+qui demande des pensées et des émotions, deviendraient
+certainement indispensables, si M. Saintine
+avait la prétention de faire couronner <i>Picciola</i> par
+l'Académie des Sciences.</p>
+
+<p>On cite peu de prisonniers qui se soient passionnés
+pour les fleurs, parce que les objets de cette passion,
+si naturelle à l'homme isolé, ne leur étaient pas permis.
+Une prison, en effet, se prête mal aux exigences
+de l'horticulture, et il n'y a pas de plante qui consentirait
+à végéter dans l'atmosphère étouffée d'un cachot.
+Dans les cours étroites où les prisonniers d'état obtenaient
+à grand'peine la faveur de respirer sous le
+ciel; pressé par de hautes murailles noires et nues,
+un rosier aurait demandé grâce, une marguerite n'eût
+pas essayé de fleurir, car les plantes ne peuvent se
+passer d'air et de soleil; elles ne s'accoutument jamais
+au méphitisme et aux ténèbres: les plus vivaces auraient
+péri le lendemain de leur entrée à la Bastille.</p>
+
+<p>Le grand Condé, qui fut prisonnier d'état dans le
+château de Vincennes en 1650, avait pourtant des
+fleurs pour se consoler. Le cardinal Mazarin n'était
+donc pas un ennemi cruel et sans pitié. Le prince se
+fit un petit parterre dans les fossés du donjon, au-dessous
+des fenêtres de sa prison; il cultivait lui-même
+ses plantations, et donnait particulièrement des soins
+assidus à une brillante famille d'&oelig;illets qui le rendaient
+aussi fier que ses victoires. Mademoiselle de
+Scudéry, ayant été admise à pénétrer jusqu'à lui, le
+trouva, sans pourpoint et sans chapeau, occupé à ces
+travaux de jardinage; elle se sentit touchée d'admiration,
+et improvisa ces jolis vers, qui servirent long-temps
+d'inscription au jardin du grand Condé:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">En voyant ces &oelig;illets, qu'un illustre guerrier</span><br>
+ <span class="i0">Arrosa d'une main qui gagna des batailles,</span><br>
+ <span class="i0">Souviens-toi qu'Apollon bâtissait des murailles,</span><br>
+ <span class="i0">Et ne t'étonne pas que Mars soit jardinier.</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Le cardinal de Retz, qui remplaça le prince de
+Condé à Vincennes, n'hérita pas de son jardin et de
+ses &oelig;illets: Mazarin craignait que l'activité et l'audace
+de son rival politique ne vissent dans la bêche
+et dans la serpette que des instrumens de délivrance.
+Le cardinal, gardé de près dans sa chambre, aimait
+mieux jouer aux dames ou aux échecs avec ses gardiens
+que de lire son bréviaire. Il méditait son évasion,
+et repassait dans son esprit les circonstances de
+la conjuration de Fiesque, qu'il s'était proposé pour
+modèle. Il ne songeait pas encore à écrire ses
+mémoires.</p>
+
+<p>La démangeaison d'écrire est cependant bien
+grande en prison pour tous ceux qui savent tenir une
+plume! Mais, comme le régime des prisons d'état
+s'opposait à ce que ce moyen de distraction y fût
+autorisé, tous les prisonniers imaginaient d'ingénieux
+procédés pour suppléer aux plumes, à l'encre et au
+papier, qu'on leur refusait rigoureusement au nom
+du roi.</p>
+
+<p>Pellisson-Fontanier, que son dévouement au surintendant
+Fouquet fit incarcérer à la Bastille en même
+temps que cette illustre victime de la haine de Louis
+XIV, n'aurait pas eu le courage de supporter l'affreux
+supplice du secret pendant plus d'une année, si la
+nécessité ne lui eût appris quelques-unes de ces inventions
+qui étaient traditionnelles dans les prisons
+d'état: il remplit d'écriture les murs de sa chambre
+blanchie à la chaux; il écrivit ensuite sur le plomb
+des vitres avec la pointe d'une épingle; et, quand il
+eut couvert de ses pensées toutes les pages de pierre,
+de bois, et de plomb, que renfermait sa prison, il composa
+de l'encre en broyant dans du vin des croûtes
+de pain brûlées, il tira une plume de la paillasse de
+son lit, et traça des ouvrages de littérature entre les
+lignes et sur les marges de quelques livres de piété
+qu'on lui laissait pour l'amener à trahir son bienfaiteur
+et son ami.</p>
+
+<p>Mais ce n'était point assez de pouvoir écrire pendant
+cinq années d'une rude captivité: Pellisson, qui
+se sacrifiait ainsi à l'amitié en prenant hautement la
+défense du surintendant, avait besoin qu'on l'aimât.
+On mit près de lui, pour l'espionner, un Allemand,
+qui ne résista pas à l'entraînement et aux séductions
+de l'éloquence du prisonnier; cet Allemand s'employa
+même à favoriser les correspondances qu'il devait intercepter,
+et ce fut par sa généreuse entremise que
+Pellisson publia, du fond de la Bastille, cette admirable
+apologie qui sauva la tête de Fouquet. Après
+s'être fait aimer d'un espion, il trouva plus aisé d'apprivoiser
+une araignée: cette araignée avait tendu sa
+toile entre les barreaux du soupirail à travers lequel
+l'air et le jour pénétraient dans la prison; il lui
+épargna la peine de guetter une proie dans ses fils,
+et il plaça des mouches à demi mortes sur le bord du
+soupirail, où l'araignée descendait les chercher. Elle
+ne tarda pas à s'accoutumer à ce manége, et elle se
+hasarda bientôt à venir prendre son butin jusque dans
+la main de Pellisson. Celui-ci poussa plus loin ses
+expériences et l'éducation de l'araignée: elle accourait
+non seulement à la voix de son maître, mais
+encore, au son de la musette jouée par un Basque
+idiot qui le surveillait; elle se promenait familièrement
+sur les genoux de Pellisson, et elle avait l'air
+d'être reconnaissante envers l'homme qui s'occupait
+d'elle avec tant de sollicitude. Ce n'était plus une
+araignée aux yeux de Pellisson: c'était une amie,
+une compagne d'infortune, une prisonnière d'état.</p>
+
+<p>Nous voulons ne pas croire qu'un gouverneur de
+la Bastille, M. de Besemaux, ait eu la barbarie
+d'écraser sous son pied cette compagne, cette amie
+d'un malheureux. Ce serait presque un crime, d'autant
+plus odieux qu'il n'aurait pour motif qu'une
+basse et stupide méchanceté; mais un porte-clefs brutal
+et à moitié ivre est peut-être l'auteur de ce meurtre,
+qui arracha cette douloureuse exclamation au
+prisonnier: «Ah! monsieur, vous m'avez fait plus de
+mal que vous ne m'en sauriez faire avec toutes les
+tortures du monde! J'aurais préféré que vous me
+tuassiez moi-même!»</p>
+
+<p>Le surintendant Fouquet, condamné à la prison
+perpétuelle, qu'il subit durant seize ans à Pignerol,
+depuis 1664 jusqu'en 1680, époque de sa mort, aurait
+également apprivoisé une araignée, si l'on ajoute
+foi au témoignage d'un prisonnier fameux, presque
+contemporain, Constantin de Renneville; mais il y a
+trop d'analogie entre l'araignée de Pellisson et celle-ci,
+que Saint-Mars aurait écrasée aussi, en disant à
+Fouquet que <i>les criminels comme lui étaient indignes
+du moindre divertissement</i>, pour qu'on ne reconnaisse
+pas la même tradition appliquée à deux personnages
+différens. Or, Saint-Mars, lieutenant du roi dans la
+citadelle de Pignerol, n'eût pas osé se porter à cet
+excès de mesquine et insolente cruauté contre un
+prisonnier qu'il avait ordre de traiter, au contraire,
+avec beaucoup de distinction; et, en outre, Fouquet,
+à la suite de sa disgrâce et de son procès, aurait
+craint de se rendre ridicule en s'amusant à un pareil
+jeu, qu'on n'eût pas manqué de livrer aux railleries
+des courtisans. Fouquet ne s'adonnait qu'à des occupations
+graves et austères: il lisait quelques ouvrages
+de dévotion approuvés, choisis même par le roi et
+ses ministres&mdash;la Bible, les &oelig;uvres de saint Jérôme et
+d'autres pères de l'Église; on ne lui accorda pas sans
+difficulté l'Histoire de France (on ne sait laquelle),
+le Dictionnaire des Rimes, et une pharmacopée.</p>
+
+<p>Fouquet resta plus de seize ans sans sortir de sa
+chambre, et sans communiquer avec personne excepté
+un valet qui devait partager sa prison perpétuelle et
+<i>n'en sortir qu'à la mort</i>, suivant le langage terrible
+de Louvois. Pendant ces seize années, au bout desquelles
+il obtint quelque adoucissement à sa captivité,
+il varia les occupations qui lui permettaient de n'être
+pas surpris par l'ennui, le découragement et le désespoir.
+Il avait surtout une infatigable ardeur à écrire,
+en dépit de la surveillance sévère à laquelle il était
+soumis par ordre spécial du roi. Il fabriqua des
+plumes avec des os de volailles, et de l'encre avec de
+la suie délayée dans du vin; il remplit d'abord d'écriture
+tous les livres qu'on lui mit entre les mains;
+quand on l'eut privé de livres, il changea la destination
+du papier qu'on était forcé de lui fournir pour
+l'usage de sa garderobe, et il en fit des manuscrits,
+qu'il cachait dans son lit et dans le dossier de son
+fauteuil. Ces manuscrits furent découverts, et on lui
+ôta les moyens de les continuer: alors il écrivit sur
+ses rubans, sur ses mouchoirs, sur la doublure de ses
+habits. On le fit habiller de brun et on ne lui donna
+plus que des rubans de couleur sombre. Le ministre
+répondit aux plaintes de Saint-Mars qu'il était bien
+difficile d'apporter reméde à cette fureur d'écrire.</p>
+
+<p>On lui rendit pourtant des livres, en les soumettant
+à un examen minutieux lorsqu'il demandait à les
+échanger contre de nouveaux: on reconnut qu'il
+écrivait encore sur les marges avec des encres chimiques
+invisibles, qui paraissaient à l'approche du feu.
+On finit sans doute par fermer les yeux et tolérer une
+désobéissance aussi persévérante, que rien au monde
+ne pouvait empêcher. Fouquet reprit donc ses écritures
+avec une prodigieuse activité, et il rédigea un
+grand nombre d'ouvrages en prose et en vers, la plupart
+traitant de matières morales et ascétiques: les
+uns furent délivrés à son fils après sa mort, les autres
+transmis à Louis XIV; quelques-uns, dit-on, virent le
+jour sous le non du père Boutaud, jésuite, et l'on
+retrouve dans le plus connu, intitulé <i>Conseils de la
+Sagesse de Salomon</i>, les sentimens de résignation et de
+philosophie chrétiennes qui allégèrent le poids de
+cette inique captivité.</p>
+
+<p>Fouquet, quoique toujours enfermé, pouvait se procurer
+sans doute beaucoup de plantes salutaires qui
+croissent dans les montagnes; car il reprit les études
+pharmaceutiques qu'il avait faites autrefois sous les
+yeux de sa pieuse mère, qui possédait tant de secrets
+précieux pour la guérison de toutes les maladies, et
+qui les employait elle-même au soulagement des
+pauvres. Fouquet donna des leçons de pharmacie au
+valet emprisonné avec lui, et dans les derniers temps
+de sa vie il eut la satisfaction, bien douce pour une
+âme évangélique comme la sienne, de venir en aide
+à un de ses geôliers les plus impitoyables: Louvois
+lui fit demander un collyre, appelé <i>eau de casse-lunette</i>,
+qu'il distillait pour le mal d'yeux, avec la recette
+de cette eau et la manière de s'en servir. Mais
+à cette époque le prisonnier de Pignerol voyait se
+relâcher la rigueur de sa détention: il avait la permission
+de descendre sur les boulevarts de la citadelle;
+de dîner à la table des officiers; sa femme, ses enfans,
+et ses amis pénétraient jusqu'à lui; bientôt sa grâce
+entière lui eût été accordée, lorsqu'il mourut subitement
+le 23 mars 1680.</p>
+
+<p>Je crois avoir prouvé ailleurs, par de bien étranges
+rapprochemens de faits et de dates, que la mort de
+Fouquet ne fut pas véritable, et que cet infortuné, expiant
+la haine ou la terreur qu'il inspirait au roi,
+avait vécu encore vingt-trois ans, à Pignerol, à Exile,
+aux îles Sainte-Marguerite et à la Bastille, toujours
+sous la garde de Saint-Mars, mais le visage couvert
+d'un masque, et entouré de précautions extraordinaires
+pour empêcher qu'on ne le reconnût. Fouquet,
+devenu <i>l'homme au masque de fer</i>, écrivait encore
+avec la pointe d'un couteau sur une assiette d'argent,
+et avec une encre composée, sur son linge, qu'on
+brûla lorsqu'il fut réellement mort, en 1703; mais sa
+principale récréation consistait, dit-on, à épiler sa
+barbe avec des <i>pincettes d'acier très-luisantes</i>.</p>
+
+<p>Lauzun, le célèbre amant de Mademoiselle, duchesse
+de Montpensier, fut prisonnier d'état à Pignerol
+en même temps que Fouquet; mais il n'avait
+garde de se faire les mêmes distractions: léger, frivole,
+ignorant, capricieux, il ne lisait et n'écrivait rien;
+il travaillait sans cesse à gagner par des promesses
+magnifiques les soldats qui faisaient sentinelle sous
+ses fenêtres et les valets qui l'approchaient dans sa
+chambre; il fut cause de la fin tragique de plusieurs,
+accusés d'avoir préparé son évasion, et pendus par
+ordre arbitraire du gouverneur. Quand la fâcheuse
+issue de ces tentatives l'eut réellement convaincu de
+leur inutilité, il chercha d'autres manières de tuer le
+temps. À l'aide d'une lunette d'approche qu'on lui
+avait fait parvenir secrètement, il passait des journées
+entières à observer tout le pays qu'on découvrait de
+ses fenêtres. Lorsque le gouverneur lui eut enlevé
+cette lunette, il se vengea en l'humiliant par toutes
+sortes d'insolences; ensuite, il s'occupa si passionnément
+de sa toilette, qu'il restait en contemplation
+devant un miroir; il avait obtenu qu'on lui envoyât
+de Paris des perruques et des habits à la mode, des
+dentelles et des bijoux: il ne lui manquait que de
+pouvoir se montrer. Plus tard, Louis XIV, cédant
+aux prières de Mademoiselle, qui ne se consolait pas
+d'avoir perdu son beau Lauzun, adoucit la captivité
+du prisonnier, et lui permit d'avoir quatre chevaux,
+qu'il montait dans les cours de la citadelle.</p>
+
+<p>L'ancien gouverneur de Pignerol, Saint-Mars, avait
+pendant trente ans appris comment on garde des prisonniers
+d'état, lorsqu'il passa du commandement des
+îles Sainte-Marguerite à celui de la Bastille; mais
+comme il trouva dans cette forteresse, dont la population
+était toujours fort nombreuse, un régime beaucoup
+moins rigoureux que celui qu'il avait établi
+d'après les instructions secrètes du roi pour Lauzun
+et Fouquet, il ne jugea pas nécessaire de réformer
+l'organisation intérieure de la Bastille. Les prisonniers
+étaient la plupart livrés aux caprices des gardiens
+subalternes; ils habitaient plusieurs ensemble
+dans chaque chambre; et ils avaient ainsi la consolation
+de voir des visages humains et d'entendre des
+voix humaines. Quelquefois, il est vrai, la discorde
+s'allumait entre ceux que le malheur aurait dû rendre
+frères, et d'horribles luttes nécessitaient alors leur
+séparation, qu'ils eussent vainement demandée à grands
+cris. Dans ces <i>chambrées</i>, où l'on réunissait jusqu'à
+cinq personnes, la conversation était presque permanente:
+après s'être mutuellement raconté leur histoire
+et les motifs de leur incarcération, ces malheureux
+s'entretenaient de leurs projets ou de leurs espérances
+de délivrance; mais souvent un d'eux, signalé à la
+défiance de tous comme un espion, retenait dans un
+prudent silence les sentimens généreux ou les confidences
+qui auraient pu aggraver ou prolonger leur
+funeste position. Chacun renfermait en soi son ressentiment
+contre ses bourreaux et ses ennemis; car toute
+parole imprudente avait un écho dans le cabinet du
+gouverneur de la Bastille ou du lieutenant de police.
+Les prisonniers dangereux, rebelles ou forcenés,
+étaient seuls enchaînés isolément dans de petites cellules,
+sous la calotte de plomb des tours, ou dans
+d'affreux cachots contigus aux fossés.</p>
+
+<p>Un de ces prisonniers, Constantin de Renneville,
+nous a révélé, dans son <i>Inquisition française</i>, les souffrances
+de toute espèce auxquelles un long séjour à
+la Bastille l'avait initié; il s'est fait l'historiographe
+de ses compagnons de captivité, en nous disant ce
+que fut la sienne dans l'espace de onze ans. Il composait
+des vers avec une grande facilité, et outre les
+poèmes qu'il traça entre les lignes d'un Nouveau-Testament,
+au moyen d'une plume faite d'os de poisson et
+trempée dans un mélange de vin, de sucre, et de noir
+de fumée, il tapissa de ses sonnets, de ses rondeaux,
+et de ses madrigaux, les murs de toutes les chambres
+de la Bastille. Ce fut lui qui inventa la <i>manière
+de parler du bâton</i>, pour communiquer avec les
+détenus des chambres voisines, mystérieux langage
+que la tradition de la Bastille conserva fidèlement
+parmi les prisonniers. Ce langage se transmettait en
+frappant la muraille ou le plafond avec une bûche,
+selon le rang que chaque lettre occupait dans l'alphabet;
+ainsi, un coup pour un <i>a</i>, deux coups pour un
+<i>b</i>, trois pour un <i>c</i>, quatre pour un <i>d</i>, et ainsi du
+reste jusqu'à <i>z</i>, représenté par vingt-quatre coups.
+Constantin de Renneville et ses élèves étaient parvenus
+à exécuter cette man&oelig;uvre avec tant de rapidité
+et d'adresse, qu'ils échangeaient de longues
+conversations malgré l'épaisseur des murs, la vigilance
+des sentinelles, et la colère des porte-clefs.</p>
+
+<p>Mais c'était surtout la lecture et la méditation des
+livres saints que Constantin de Renneville appelait à
+son secours dans la solitude de son cachot: «Je lus
+et relus mon Nouveau-Testament, dit-il, avec tout le
+respect et l'attention que mérite un livre si saint; et
+plus je le lisais, et plus j'y trouvais cette manne
+cachée, dont plus on mange, plus on sent redoubler
+sa faim; j'y découvrais ces lumières qui sont voilées
+aux yeux du monde... Pendant le premier mois de ma
+prison, je lus très-attentivement tout le Nouveau-Testament
+jusqu'à neuf fois, et la dernière fois que je le
+lisais, c'était avec plus d'avidité que la précédente.»</p>
+
+<p>Il ne nous dit pas qu'il ait jamais essayé de se faire
+une société privée des petits animaux, rats, souris,
+araignées, qui ont toujours accès dans les plus impénétrables
+prisons d'état. On le voit seulement attirant
+des pigeonneaux dans sa chambre, et leur attachant des
+billets sous les ailes, dans l'espoir que ces billets tomberaient
+dans les mains d'un ami ou d'un étranger
+compatissant. Le gouverneur de la Bastille, Bernaville,
+successeur de Saint-Mars, ayant été averti des
+messages que les pigeons portaient de la sorte aux
+prisonniers, fit tuer à coups de fusil tous les oiseaux
+qui avaient leurs nids autour de la Bastille ou qui
+osaient s'en approcher.</p>
+
+<p>Un prisonnier, nommé Liard, que Constantin de
+Renneville eut pour compagnon de chambre et de
+cachot, avait apprivoisé des rats qui mangeaient et
+couchaient avec lui. Cet homme, coupable d'avoir
+affiché des libelles contre le roi et la cour, n'ayant
+personne au monde qui s'intéressât à sa liberté, s'était
+attaché à sa prison par l'affection qu'il avait su inspirer
+à de vils animaux: il ne se plaisait qu'avec eux, et
+maudissait quiconque partageait l'horrible <i>pourpoint de
+pierre</i> où il croupissait sur la paille: «Il les connaissait
+tous par les noms qu'il leur avait imposés et les
+distinguait les uns des autres; l'un s'appelait <i>Ratapon</i>,
+l'autre le <i>Goulu</i>, cet autre le <i>Friand</i>, et ainsi des
+autres. Quand il mangeait, vous voyiez tous ces rats
+venir autour de son plat faire une musique enragée,
+pendant que, lui, s'empressait à les mettre d'accord.
+'Allons, Goulu,' disait-il à l'un, 'tu manges trop vite!
+laisse approcher le Friand, qu'il en ait sa part. Pourquoi
+as-tu mordu Ratapon?'» Et tâchait à policer
+ces bêtes indociles, comme si elles avaient eu de l'intelligence...
+«Si j'avais tué quelqu'un de ces vilains
+animaux,» dit le témoin oculaire, «il m'aurait sauté à
+la gorge. C'était un plaisir qui m'a diverti bien des
+fois, de lui voir appeler ces bêtes par leurs noms.
+Vous les voyiez sortir de leurs crevasses, comme pour
+venir recevoir ses ordres: il leur donnait un petit
+morceau de pain; après quoi, il les renvoyait dans
+leurs trous en les frappant d'un petit coup sur la
+queue.»</p>
+
+<p>Les rats et les souris jouaient un grand rôle dans
+les passe-temps et les affections des prisonniers; mais
+lorsque la spirituelle mademoiselle de Launay, plus connue
+sous le nom de madame de Staal, fut conduite à la
+Bastille par la découverte de la conspiration Cellamare,
+elle ne put surmonter la répugnance que lui inspiraient
+ces animaux, et elle invoqua contre eux la protection
+des chats, qu'elle aimait. «Je ne sentis point en
+prison,» dit-elle dans ses Mémoires, «l'ennui qu'on y
+redoute généralement... Je m'en garantis, quand je
+fus plus calme, par les occupations que je me fis et
+par tous les amusemens qui se présentèrent à moi, que
+j'avais besoin de recueillir. Ce n'est pas l'importance
+des choses qui nous les rend précieuses, c'est le besoin
+que nous en avons. Je fus étonnée du parti que je tirai
+d'une chatte que j'avais demandée simplement dans
+l'intention de me délivrer des souris dont j'étais persécutée.
+Cette chatte était pleine, elle fit des petits
+chats, et ceux-ci en firent d'autres. J'eus le loisir d'en
+voir plusieurs générations. Cette jolie famille faisait
+des jeux et des danses devant moi, dont je me divertissais
+bien, quoique je n'aie jamais aimé aucune sorte
+de bête.» Le malheur donne de la bonté aux c&oelig;urs
+les plus secs: Mademoiselle de Launay, qui ne put
+pas conserver un ami à la cour, resta fidèle à ses chats
+en prison.</p>
+
+<p>Mais, en général, le temps de la captivité n'était
+point assez prolongé pour que le prisonnier eût recours
+à ce genre de distraction; l'effet ordinaire d'une lettre
+de cachet ne dépassait pas quelques mois, pendant
+lesquels on vivait trop hors de la prison par le souvenir
+et l'espérance pour y vouloir prendre racine par des
+habitudes et des affections. La lecture défrayait donc
+presque seule les loisirs des détenus, qui étaient souvent
+devenus pensionnaires de la Bastille à cause des
+livres qu'ils avaient écrits ou publiés. L'abbé Lenglet
+Dufresnoy, qui fit sept ou huit voyages dans les prisons
+d'état, déclarait ingénument qu'il n'avait nulle part
+trouvé autant de tranquillité pour l'étude, et dès qu'il
+voyait entrer dans sa chambre l'exempt de police
+chargé de l'arrêter, loin de se troubler et de s'affliger,
+il réclamait seulement la permission d'apprêter son
+linge, ses livres, et ses manuscrits; puis il écrivait à
+son libraire: «Je vais terminer promptement l'ouvrage
+que vous savez; on me mène, de par le roi, dans mon
+cabinet de travail.»</p>
+
+<p>À la Bastille, Freret relut avec fruit tous les auteurs
+de l'antiquité, et rédigea une grammaire chinoise;
+Voltaire ébaucha plusieurs tragédies et médita son
+avenir littéraire; Marmontel rédigea ses <i>Contes Moraux</i>.
+À Vincennes, Fréron, qui ne pouvait se figurer
+lire Ovide dans la relation des <i>Miracles de saint Ovide</i>,
+qu'on lui avait apportée par un quiproquo jésuitique,
+employait la journée à cuver le vin qu'il buvait le
+matin, «pour être en état,» disait-il, «de supporter l'ennui
+de ce terrible prédicateur appelé le donjon de Vincennes.»
+Diderot pilait de l'ardoise, la faisait infuser
+dans du vin et taillait un cure-dent, pour écrire sur les
+marges de son <i>Platon</i> l'<i>Essai philosophique sur les
+règnes de Claude et de Néron</i>. L'abbé Prieur, qui en
+était réduit pour se distraire à commenter et à réfuter
+la grammaire française de Vailly sur le grabat où il
+mourut, ne réussit pas à obtenir du lieutenant de police
+un Nouveau-Testament, grec et latin, <i>pour sanctifier
+ses souffrances</i>.</p>
+
+<p>Ce n'étaient là que des gens de lettres et des philosophes:
+on les honorait encore de quelques égards, de
+quelques ménagemens, parce qu'ils sortaient toujours
+de prison la plume à la main. Mais les prisonniers que
+l'on craignait moins après ces rudes épreuves, ceux
+qui n'en devaient pas de long-temps voir le terme, ceux
+qui sentaient peser sur leur tête la vengeance d'un
+ennemi puissant, ils retombaient quelquefois dans les
+horreurs de l'ancienne Bastille, où la torture morale
+surpassait encore la torture physique: combien de
+misérables, lentement assassinés par l'oisiveté et l'abrutissement
+au fond de ces ténébreux cachots, où
+Latude languit trente-quatre ans! Quel séjour, que
+ces antres de pierre que le jour ne visitait jamais, où
+se concentrait un air empoisonné, où le sol fangeux
+s'exhaussait d'immondices, où rampaient les crapauds
+et la vermine! Eh bien! pour échapper à l'ennui,
+plus redoutable encore que cette mortelle prison, les
+êtres livides et décharnés qui s'y mouraient, oubliés
+des hommes, cherchaient une occupation, un intérêt,
+un plaisir, dans cette vermine même dont ils étaient
+dévorés: ils apprivoisaient, ils instruisaient des puces!</p>
+
+<p>Latude, ce génie actif et persévérant qui ne put se
+montrer que dans les prodiges de son évasion, ne perdait
+pas l'espoir de la renouveler avec des efforts plus
+incroyables encore; mais en attendant que les circonstances
+la favorisassent, il avait besoin de dépenser
+le trop plein de son imagination, et d'exercer les belles
+facultés de cette intelligence qui lui aurait acquis une
+supériorité réelle dans quelque carrière qu'il eût suivie,
+s'il ne s'était pas vu, à vingt ans, retranché de la
+vie sociale par l'inexplicable vengeance de madame
+de Pompadour. Ce fut surtout pour se procurer les
+moyens d'écrire qu'il eut besoin de toutes les ressources
+de son invention: «Pour remplacer le papier, qui me
+manquait,» raconte-t-il dans ses <i>Mémoires</i> assez mal
+rédigés par l'avocat Thierry, et peut-être trop souvent
+empreints de romanesque, «je pris pendant long-temps
+la mie du pain qu'on me donnait; je la broyais dans mes
+mains, je la pétrissais avec ma salive; puis, en l'aplatissant,
+j'en fis des tablettes de six pouces carrés ou
+environ et de deux lignes d'épaisseur. À défaut de
+plume, je pris l'arête triangulaire que l'on trouve sous
+le ventre des carpes: elles sont larges et fortes; en les
+fendant, on peut les employer facilement au lieu de
+plume. Il ne me manquait plus que de l'encre: mon
+sang pouvait y suppléer, et je m'en servis. Je tirai des
+fils d'un pan de ma chemise; je liai fortement la première
+phalange de mon pouce pour en faire enfler
+l'extrémité, que je perçai avec l'ardillon d'une de mes
+boucles. Mais chaque piqûre ne me fournissait que
+peu de gouttes de sang, il fallait les renouveler souvent.
+Déjà tous mes doigts en étaient pleins, ce qui avait
+causé une irritation forte et une enflure dont je craignais
+les suites. D'un autre côté, à chaque lettre que
+j'écrivais, mon sang se figeait et j'étais obligé de tremper
+ma plume de nouveau. Pour remédier à ces inconvéniens,
+je fis couler quelques gouttes de mon sang
+dans un peu d'eau au fond de mon gobelet; je délayai
+le tout ensemble, ce qui me fit une encre très-coulante,
+et, par ce moyen, je parvins à écrire très-lisiblement
+et à rédiger un mémoire.»</p>
+
+<p>Qu'écrivait-il ainsi avec son sang sur ces tablettes
+de mie de pain? des projets d'économie politique, des
+plans d'administration civile et militaire, des réflexions
+de morale publique, le tout destiné à réformer les erreurs
+et les abus du gouvernement! Ces curieuses
+tablettes, que le prisonnier remit lui-même au savant
+jésuite le père Griffet, aumônier de la Bastille, ne
+furent pas même conservées dans les archives de cette
+forteresse, comme l'échelle de corde et les divers
+instrumens qui avaient servi à l'évasion de Latude.
+Il écrivit encore avec d'autres procédés non moins
+ingénieux: ses chemises et ses mouchoirs lui tinrent
+lieu de papier, et sa passion calligraphique ne se
+découragea pas même dans un cachot tout-à-fait
+obscur, où, pendant les courts intervalles de ses repas,
+il profitait de la lumière qui lui était accordée, pour
+tracer sur la toile, avec son sang ou avec du charbon
+pilé, le triste récit de ses souffrances.</p>
+
+<p>Il ne fut pas toujours seul et abandonné à lui-même
+durant cette affreuse captivité de trente-quatre ans:
+après avoir été séparé de son ami d'Alègre, qui avait
+partagé les travaux inouïs et l'heureuse issue de sa
+première évasion, il chercha dans d'abjects animaux
+une autre sorte d'amitié qui l'aidât du moins à supporter
+le fardeau de la solitude: ces nouveaux amis
+étaient des rats qu'il avait apprivoisés. «Je leur ai dû,»
+dit-il, «la seule distraction heureuse que j'aie éprouvée
+dans tout le cours de ma longue infortune.» Ces
+rats l'incommodaient beaucoup, en venant lui disputer
+la paille de son lit et en le mordant même au visage;
+il résolut, puisqu'il était forcé de vivre avec eux, de
+leur inspirer de l'affection. Un jour, un gros rat étant
+sorti de la meurtrière, il l'appela doucement et lui jeta
+des miettes de pain, que ce rat vint prendre après
+quelque hésitation et emporta dans son trou. Le
+lendemain, le rat reparut et se fit moins prier pour
+s'emparer du pain qu'on lui offrait; le troisième jour,
+ce rat devint plus familier et aussi plus vorace, parce
+que Latude se priva d'une partie de sa ration de viande
+pour attirer ce commensal affamé; les jours suivans, le
+rat, dont la confiance augmentait à chaque repas, alla
+en trottinant quérir sa pitance dans la main du prisonnier.
+Ce n'est pas tout: l'exemple est aussi contagieux
+chez les rats que chez les hommes. Ce rat
+changea de résidence et appela dans le cachot sa
+femelle et sa famille, composée de cinq ou six ratons;
+ils se fixèrent tous auprès de Latude, qui leur donna
+des noms et leur apprit à cabrioler pour gagner leur
+pâture, suspendue en l'air à deux pieds du sol. Cette
+société de rats se trouvaient si bien d'être hébergés
+aux dépens de leur maître et seigneur, qu'ils montraient
+les dents aux intrus qui essayaient de s'introduire
+dans leurs rangs: ils multiplièrent patriarchalement
+jusqu'au nombre de vingt-six, gros et petits,
+nourris comme Latude avec le pain du roi.</p>
+
+<p>Les araignées étaient sans doute d'un caractère
+plus sauvage et moins reconnaissant que les rats, car
+Latude ne put jamais réussir à en apprivoiser une
+seule. Il eut beau leur présenter des mouches et des
+insectes, il eut beau les appeler en sifflant et en jouant
+du flageolet (il avait fabriqué cet instrument avec un
+morceau de sureau qu'il trouva dans la paille de son
+lit), il eut beau les enlever de leur toile et les retenir
+de force sur sa main; ces araignées ne se laissèrent
+pas séduire, et il finit par conclure que celle de Pelisson
+n'avait existé que dans les livres et la tradition.
+Cependant le baron de Trenck, enfermé à la même
+époque dans la forteresse de Magdebourg, avait su
+tirer meilleur parti des araignées de sa prison: il
+s'était même promis de rendre un éclatant hommage
+au merveilleux instinct de ces insectes, et il eût fourni
+de puissans argumens en faveur du système de l'âme
+des bêtes.</p>
+
+<p>Il raconte seulement dans ses Mémoires l'histoire
+touchante de la souris qu'il avait apprivoisée au point
+qu'elle jouait avec lui et venait manger dans sa bouche.
+«Je ne saurais tracer ici,» dit-il, «toutes les réflexions
+que fit naître en moi l'étonnante intelligence de ce
+petit animal.» Une nuit, la souris, courant, sautant,
+grattant, rongeant, fit tant de bruit, que le major,
+appelé par les sentinelles, commanda une ronde dans
+la prison et visita lui-même les serrures et les verroux,
+pour s'assurer qu'on n'exécutait pas une tentative
+d'évasion. Le baron de Trenck avoua que tout ce
+bruit provenait de sa souris, qui ne dormait pas et qui
+demandait la liberté pour lui. Le major confisqua
+la souris et la transféra dans la chambre de l'officier
+de garde; le lendemain, la souris, qui avait travaillé
+de grand courage pour percer la porte de l'endroit où
+elle était enfermée, attendit l'heure du dîner pour
+rentrer chez son maître à la suite du geôlier. Trenck
+fut bien surpris de la retrouver grimpant dans ses
+jambes et lui faisant mille caresses. Le major se saisit
+une seconde fois du pauvre animal, qu'il refusa de
+restituer au prisonnier; mais il en fit don à sa femme,
+et celle-ci, qui la mit en cage pour la conserver, espérait
+la consoler par une nourriture choisie et abondante.
+Deux jours après, la souris, qui ne mangeait
+plus, fut trouvée morte. Le chagrin l'avait tuée.</p>
+
+<p>Le baron de Trenck, qui composait des vers allemands
+et français avec autant de goût que le roi de
+Prusse, ne fut pas embarrassé de les écrire, quoique
+le grand Frédéric eût défendu sous peine de mort de
+lui parler et de lui donner encre ou plume. «Pour
+y suppléer,» dit-il, «je me faisais une piqûre au doigt;
+j'en recueillais le sang, et lorsqu'il venait à se cailler,
+je le chauffais dans ma main; puis j'en faisais écouler
+la partie liquide et je jetais le reste. C'est ainsi que
+je parvins à me faire de bonne encre bien coulante,
+avec laquelle je pouvais écrire, et qui me servait en
+même temps de couleur quand je voulais peindre.»
+La plume qu'il avait inventée fut tour à tour un brin
+de paille, un cure-dent et un os de chapon. En
+outre, à l'aide d'un clou tiré du plancher, il cisela
+ses gobelets d'étain avec tant d'habileté et de délicatesse,
+que ces gobelets, couverts de dessins et de devises,
+étaient vendus à des prix fort élevés. C'est à
+un de ces gobelets qu'il dut sa délivrance, et l'impératrice
+Marie-Thérèse, dans les mains de qui le hasard
+fit tomber ce chef-d'&oelig;uvre d'art et de patience, s'interposa
+auprès du roi Frédéric pour obtenir la grâce
+d'un innocent, après plus de neuf ans de fers.</p>
+
+<p>Les prisons d'état n'étaient pas plus <i>dures</i> en Allemagne
+qu'en France, où les lettres de cachet se distribuaient
+et même se vendaient par milliers. À la
+fin du règne de Louis XV, les ministres se faisaient
+un jeu de la liberté des citoyens les plus recommandables.
+La Bastille ne fut jamais mieux remplie
+que sous les ministères du duc de La Vrillière et du
+comte de Saint-Florentin. Ce dernier eut le déplorable
+courage de faire arrêter La Chalotais, procureur
+du parlement de Bretagne, accusé d'avoir insulté
+le roi dans des billets anonymes, et seulement
+coupable de s'être opposé aux envahissemens du pouvoir
+royal en Bretagne. La Chalotais, conduit à
+Saint-Malo et enfermé dans la citadelle, fut privé des
+moyens de se défendre et de répondre à ses calomniateurs,
+pendant que son procès s'instruisait avec une
+lenteur calculée; mais, à peine relevé d'une maladie
+mortelle, il rassembla ses forces pour composer trois
+mémoires justificatifs, qui sortirent de sa prison
+comme une voix du ciel. Il les avait écrits avec un
+cure-dent et une encre faite de suie dans de l'eau
+sucrée et du vinaigre, sur des papiers qui servaient à
+envelopper du sucre et du chocolat. «J'ai reçu le
+Mémoire de l'infortuné La Chalotais,» dit Voltaire,
+dans une de ses lettres. «Malheur à toute âme sensible
+qui ne sent pas le frémissement de la fièvre en
+le lisant! Son cure-dent grave pour l'immortalité!...»</p>
+
+<p>Quand Louis XVI monta sur le trône, l'aspect des
+prisons changea tout-à-coup, et bientôt le vertueux
+Malesherbes fit pénétrer les rayons de la justice et de
+l'humanité dans les plus profonds souterrains de la
+Bastille, qu'ébranlait déjà un cri unanime de malédiction.
+Sous le ministère de Malesherbes, Mirabeau,
+qui avait fait son apprentissage de prisonnier dans la
+citadelle de l'île de Rhé, au château d'If et au fort
+de Joux, entra au donjon de Vincennes pour une
+détention de quarante-deux mois. Mirabeau consacra,
+pour ainsi dire, le temps de cette détention à sa
+maîtresse, madame de Monier, enfermée aussi dans un
+couvent: il correspondait librement avec <i>Sophie</i>, par
+l'entremise du lieutenant de police Lenoir, qui avait
+consenti à faire passer les lettres des deux amans,
+pourvu qu'elles retournassent en dépôt à son secrétariat.
+Ce piquant échange de lettres d'amour ne
+suffisait pas à l'inquiète et dévorante activité de Mirabeau,
+qui noircissait une immense quantité de papier
+qu'on lui fournissait à discrétion, ainsi que des livres:
+il traduisait Tibulle et les <i>Baisers</i> de Jean second;
+il écrivait des romans et des poésies érotiques; il improvisait
+son éloquent plaidoyer contre les lettres de
+cachet et les prisons d'état. Ces occupations littéraires
+n'étaient au fond que des alimens destinés à
+éteindre les appétits immodérés d'un tempérament de
+feu: au milieu de ses lectures et de ses commentaires
+de la Bible, c'était toujours Sophie qu'il couvrait de
+baisers en approchant de ses lèvres les tresses de cheveux
+qu'elle lui envoyait: c'était Sophie enfin qui jour
+et nuit remplissait sa prison.</p>
+
+<p>Elles n'étaient plus, ces horribles prisons de Constantin
+de Renneville et de Latude, quoique la Bastille
+fût encore debout. Lorsqu'elle tomba sous les
+coups des haines populaires amassées depuis quatre
+siècles, on n'eut pas le loisir d'écouter les lugubres
+révélations qui sortaient de ces ruines, et le public,
+qui avait fait une sorte d'ovation à Latude, prêta
+l'oreille à peine au récit de trente-neuf ans de captivité
+que voulut lui raconter Le Prevot de Beaumont.
+La révolution, qui commençait, préparait des prisons
+moins effrayantes et plus tyranniques, des captivités
+moins longues et plus atroces. Louis XVI, prisonnier
+au Temple, en sortit bientôt pour marcher à la guillotine;
+Madame Élisabeth tricotait en attendant son
+arrêt de mort, et le jeune dauphin, portant déjà des
+germes de mort dans son sein, tandis que l'infâme
+Simon tuait chez lui le moral, le fils de Louis XVI
+détachait les carreaux de sa chambre pour en faire
+des petits palets!</p>
+
+<p>Les prisons révolutionnaires avaient une physionomie
+toute particulière: on y était presque libre, si ce
+n'est qu'on n'avait guère de délivrance à espérer que
+de l'échafaud. Cette réunion de personnes distinguées
+par leur naissance, leur éducation, et leur rang social,
+conservait fidèlement sous les verroux toutes les traditions
+de la haute société élégante et spirituelle qui
+devait disparaître avec ses derniers représentans. Les
+femmes faisaient de la toilette; les hommes devenaient
+amoureux et rivaux. Il y avait des poètes qui rimaient,
+des peintres qui peignaient, des musiciens qui
+chantaient, des militaires qui combinaient des plans
+de campagne. Ô la douce vie qu'on eût menée au
+Luxembourg, à Saint Lazare, à l'Abbaye et au Châtelet,
+si le tribunal de sang n'avait pas réclamé chaque
+jour sa provision de victimes! Roucher, l'auteur du
+poème des <i>Mois</i>, quoique incarcéré à Sainte-Pélagie,
+continuait l'éducation de ses enfans par correspondance,
+poursuivait l'achèvement de ses ouvrages commencés,
+traduisait Virgile en vers, et classait un
+herbier avec les plantes que sa fille lui choisissait au
+jardin du <i>Muséum</i>. Ces fleurs, ces feuillages, apportaient
+comme un parfum de liberté dans sa prison.
+Il contemplait mélancoliquement cette espèce de tribut
+que la nature envoyait à son poète prisonnier, et ses
+pensées tombaient d'elles-mêmes dans le moule du
+vers.</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i0">«Ô vous, en qui la nature déploie</span><br>
+ <span class="i0">Le jeu brillant des plus riches couleurs,</span><br>
+ <span class="i0">Dans les ennuis où mon âme est en proie,</span><br>
+ <span class="i0">À mon secours quelle main vous envoie,</span><br>
+ <span class="i0">Êtres charmans, fraîches et tendres fleurs?</span><br>
+ <span class="i0">. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .</span><br>
+ <span class="i0">L'aimable aspect des branchages fleuris</span><br>
+ <span class="i0">Vient éclairer ma noire solitude:</span><br>
+ <span class="i0">Ma fille a su dans sa sollicitude</span><br>
+ <span class="i0">M'environner de ces rameaux chéris.</span><br>
+ <span class="i0">Sa piété naïve, ingénieuse,</span><br>
+ <span class="i0">A trouvé l'art de corriger mon sort;</span><br>
+ <span class="i0">Ces beaux <i>asters</i> à tête radieuse</span><br>
+ <span class="i0">Et cette indule à taille ambitieuse</span><br>
+ <span class="i0">Vont sous mes doigts triompher de la mort.</span><br>
+ <span class="i0">Oh! quand ces fleurs orneront le parterre</span><br>
+ <span class="i0">Que la science ouvre aux plants desséchés,</span><br>
+ <span class="i0">Oh! puisse alors ma fille solitaire</span><br>
+ <span class="i0">Sur ces rameaux bienfaiteurs de son père</span><br>
+ <span class="i0">Tenir parfois ses regards attachés!</span><br>
+ <span class="i0">Puis, les baignant de ses pieuses larmes,</span><br>
+ <span class="i0">Leur dire: 'Vous, qu'en ma jeune saison</span><br>
+ <span class="i0">J'osai cueillir dans nos grands jours d'alarmes,</span><br>
+ <span class="i0">Je vous salue, ô fleurs, de qui les charmes</span><br>
+ <span class="i0">Ont de mon père adouci la prison!'»</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+<p>Ces touchantes allocutions de Roucher aux fleurs
+cueillies par sa fille furent interrompues par l'arrivée
+de la charrette qui le conduisit à l'échafaud avec
+André Chénier et le baron de Trenck.</p>
+
+<p>Sous l'empire, les prisons redevinrent à peu près
+ce qu'elles avaient été du temps de Louis XIV, mystérieuses,
+impénétrables, terribles. M. Saintine les a
+peintes dans <i>Picciola</i>, et il n'est pas possible d'ajouter
+un coup de pinceau à cette peinture vraie et saisissante.
+Sous la restauration, les prisons perdirent tout-à-fait
+leur caractère solennel, grave, et redoutable: un
+prisonnier, fût-ce un criminel d'état, avait le droit de
+discuter à grand fracas, par l'organe de la presse;
+l'assassin du duc de Berry, Louvet, n'était pas traité
+autrement qu'un garde national aux arrêts, excepté
+pour les précautions de surveillance; le journaliste
+Magalon, enchaîné côte à côte avec un galérien qu'on
+transférait à Bicêtre, fit retentir pendant six mois tous
+les échos de la polémique quotidienne; on n'eut point
+assez de colère et d'indignation contre le pouvoir, qui
+ordonna la translation de Fontan à Poissy. Depuis
+la révolution de juillet, cet état de choses a empiré
+ou s'est amélioré, selon le point de vue d'où on l'examine:
+les prisons les plus épouvantables ont un
+régime plus doux et plus bénin que celui des colléges
+de l'université; on y a des livres, des plumes,
+de l'encre, et du papier plus qu'on n'en peut consommer;
+on y fume; on y boit; on y est parfaitement,
+en un mot, hormis qu'on est en prison. Les
+régicides Pépin et Fieschi ne tarissaient pas sur tous
+les égards qu'on avait pour eux, et Dieu sait la chère
+qu'ils faisaient. Quant aux prisonniers d'état de la
+citadelle de Ham, ils ont reconnu que la souveraineté
+du peuple, telle que le gouvernement actuel l'a entendue,
+n'est pas plus cruelle à l'égard de ses ennemis
+que la légitimité de la branche aînée envers les
+siens. On peut dire qu'il n'y a plus de prison d'état
+possible en France, même au mont Saint-Michel.</p>
+
+<p>Mais la prison d'état, la prison <i>dure</i>, a résisté dans
+les gouvernemens absolus aux systèmes pénitentiaires
+des philanthropes, et Silvio Pellico, sous les plombs
+de Venise, nous rappelle les anciens habitans de notre
+Bastille; et ce noble, ce généreux Andryane, enseveli
+dix ans, quoique Français, dans le tombeau du Spielberg,
+nous apprend que les raffinemens barbares de la
+captivité du baron de Trenck subsistent encore sous
+la protection de l'empereur d'Autriche: Andryane,
+privé de ses livres, écrivait avec la pointe d'une
+aiguille sur les parois de son cachot, et y recomposait
+une bibliothèque à l'aide de ses souvenirs; Sylvio
+Pellico, en méditant sur les secrets de la création et
+de la Providence, nourrissait des fourmis et approvisionnait
+une araignée. Heureux s'ils avaient eu
+l'un et l'autre à leur disposition la fleur miraculeuse
+du prisonnier de Fénestrelle!</p>
+
+<p class="r"><span class="sc">Paul L. Jacob</span>, <i>bibliophile</i>.
+</p>
+
+
+
+<h2><a name="epitre" id="epitre"></a>À MADAME VIRGINIE ANCELOT.</h2>
+
+
+<p>Je viens de relire mon &oelig;uvre, et je tremble en
+vous l'offrant. Cependant, qui mieux que vous
+peut l'apprécier?</p>
+
+<p>Vous n'aimez ni les gros romans, ni les longs
+drames.</p>
+
+<p>Mon livre n'est ni un drame, ni un roman.</p>
+
+<p>L'histoire que je vais vous conter, madame, est
+simple, tellement simple, que jamais plume peut-être
+n'aborda un sujet plus audacieusement restreint!
+Mon héroïne est si peu de chose! Non que je
+veuille d'avance, en cas d'insuccès, en rejeter la
+faute sur elle! Dieu m'en garde! Si l'action de
+cet ouvrage est peu apparente, la pensée n'en est
+pas dépourvue de grandeur, le but en est élevé, et
+si je ne l'atteins pas, c'est que les forces m'auront
+manqué. J'attache du prix pourtant à sa réussite,
+car j'y ai déposé des convictions profondes;
+et, par un sentiment de bienveillance plutôt que de
+vanité, j'aime à croire que si la foule des liseurs
+vulgaires le rejette et le dédaigne, pour quelques-uns,
+du moins, il ne sera pas sans charme, pour
+quelques autres sans utilité.</p>
+
+<p>La vérité des faits est-elle pour vous de quelque
+valeur? Ici je la certifie, et vous l'offre en compensation
+de ce que vous regretterez peut-être de
+ne pas trouver suffisamment dans ce volume.</p>
+
+<p>Vous vous rappellez cette bonne et gracieuse
+femme, morte depuis quelques mois seulement, la
+comtesse de Charney, dont le regard, quoique voilé
+par une pensée de deuil, vous frappa, tant il portait
+une double et céleste empreinte.</p>
+
+<p>Ce regard si candide, si doux, qui vous caressait
+en vous parcourant, qui vous dilatait le c&oelig;ur en
+s'arrêtant sur vous, et dont on se détournait malgré
+soi-même, pour le rechercher bientôt; ce regard,
+d'abord presque timide comme celui d'une jeune
+fille, vous l'avez vu ensuite briller, s'animer, jeter
+des flammes, et trahir tout-à-coup des sentimens
+de force, d'énergie et de dévouement. Eh bien!
+ce regard, c'était toute la femme! Cette femme,
+c'était le mélange incroyable de la douceur et
+de l'audace, de la faiblesse des sens et de la
+résolution de l'âme; c'était une lionne terrible,
+qu'un enfant apaisait d'un mot; c'était une colombe
+craintive, capable de porter la foudre sans
+trembler, s'il se fût agi de la défense de ses
+amours,&mdash;de ses amours de mère s'entend!</p>
+
+<p>Telle je l'ai connue, telle d'autres l'avaient connue
+long-temps avant moi, alors que son âme ne
+s'exaltait que dans son culte de fille, puis
+d'épouse. C'est avec un plaisir bien vif que je
+vous entretiens ici de cette noble créature: les
+occasions seront trop rares où je pourrai vous en
+parler encore. Elle n'est pas l'héroïne principale
+de cette histoire.</p>
+
+<p>Dans l'unique visite que vous lui fîtes à Belleville,
+où elle s'était fixée pour toujours, car le tombeau
+de son mari est là (et le sien aussi maintenant),
+plusieurs choses semblèrent vous étonner.
+Ce fut d'abord la présence d'un vieux domestique,
+à cheveux blancs, assis auprès d'elle à table.
+Vous parûtes surtout vous stupéfier en entendant
+ce domestique, aux gestes brusques, aux manières
+communes, même pour des gens de cette classe,
+tutoyer la fille de la comtesse, et la jeune femme,
+élégante et parée, belle comme sa mère l'avait
+été, répondre au vieillard avec déférence et respect,
+avec amitié même, en l'interpellant du titre
+de parrain: en effet, elle est sa filleule. Puis,
+peut-être il vous souvient d'une fleur desséchée,
+effacée de couleurs, enfermée dans un riche médaillon,
+et, lorsque vous l'interrogeâtes sur cette
+relique, de l'expression douloureuse qu'exprima la
+figure de la pauvre veuve. Elle laissa même, je
+crois, votre demande sans réponse: c'est que cela
+eût exigé du temps, et ne pouvait s'adresser à un
+indifférent.</p>
+
+<p>Cette réponse, je vais vous la faire aujourd'hui.</p>
+
+<p>Honoré de l'affection de cette excellente femme,
+plus d'une fois, en face de ce médaillon, assis entre
+elle et son vieux serviteur, j'ai entendu, de l'un et
+de l'autre, sur cette fleur fanée, des récits longs
+et détaillés, qui m'ont ému vivement. J'ai long-temps
+gardé entre mes mains les manuscrits du
+comte, sa correspondance et le double journal de
+sa prison, sur toile et sur papier: pièces justificatives
+et documens historiques ne m'ont pas
+manqué.</p>
+
+<p>Ces récits, je les ai retenus précieusement dans
+ma mémoire; ces manuscrits, je les ai compulsés
+attentivement; cette correspondance, j'en ai extrait
+des fragmens précieux; ce journal, j'y ai puisé
+mes inspirations, et si je parviens à faire passer
+dans votre âme le sentiment dont je fus saisi moi-même
+en présence de tous ces souvenirs du captif,
+c'est à tort que j'aurai tremblé pour la destinée de
+ce livre.</p>
+
+<p>Encore un mot. J'ai conservé à mon héros
+son titre de <i>comte</i>, dans un temps où les dénominations
+nobiliaires avaient cessé d'avoir cours; c'est
+que toujours on me le désignait ainsi, soit en français,
+soit en italien. Dans ma mémoire, son nom
+était invariablement cloué à son titre: titre et
+nom, j'ai tout laissé aller au courant de la plume.</p>
+
+<p>Vous voilà avertie, madame. Ne demandez
+donc pas à ce livre des événemens de haute importance,
+ni même un récit attrayant sur quelque
+aventure amoureuse. J'ai parlé d'utilité, et à qui
+un récit d'amour peut-il être utile? Dans ce doux
+savoir surtout, pratique vaut mieux que théorie, et
+chacun a besoin de sa propre expérience: cette
+expérience, on court joyeusement au-devant d'elle
+pour l'acquérir, et on ne se soucie guère de la
+trouver toute faite dans des livres. Les vieillards,
+devenus moralistes par nécessité, auront beau
+s'écrier:&mdash;Évitez cet écueil, sur lequel nous nous
+sommes brisés autrefois! les jeunes gens répondront:&mdash;Cette
+mer que vous avez bravée, nous
+voulons la braver à notre tour, et nous réclamons
+notre droit de naufrage.</p>
+
+<p>Il y a cependant encore de l'amour dans ce que
+je vais vous conter; mais il ne s'agit ici, avant
+tout, que de l'amour d'un homme pour... Vous le
+dirai-je?... Non; lisez, et vous saurez.</p>
+
+<p class="r"><span class="sc">X. Boniface-Saintine.</span>
+</p>
+
+
+
+<h2><a name="livre" id="livre"></a>PICCIOLA.</h2>
+
+
+
+
+<h2>LIVRE PREMIER.</h2>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c1" id="l1c1"></a>I.</h3>
+
+
+<p>Le comte Charles Véramont de Charney, dont le
+nom sans doute n'est pas encore entièrement oublié des
+savans de notre temps, et pourrait même au besoin se
+retrouver sur les registres de la police impériale, était
+né avec une prodigieuse facilité d'apprendre; mais sa
+haute intelligence, façonnée dans les écoles, y avait
+contracté le pli de l'argumentation. Il discutait beaucoup
+plus qu'il n'observait. Bref, il devait faire plutôt
+un savant qu'un philosophe, et c'est ce qui lui advint.</p>
+
+<p>Dès l'âge de vingt-cinq ans, il possédait la connaissance
+complète de sept langues. Bien différent de tant
+d'estimables polyglottes, qui semblent ne s'être donné
+la peine d'étudier divers idiomes qu'afin de pouvoir
+faire preuve d'ignorance et de nullité devant les étrangers
+aussi bien que devant leurs compatriotes (car on
+peut être un sot en plusieurs langues), le comte de
+Charney usait de ces études préparatoires pour s'avancer
+vers d'autres beaucoup plus importantes.</p>
+
+<p>S'il avait de nombreux valets au service de son intelligence,
+chacun d'eux du moins avait sa charge, ses
+occupations et ses landes à défricher. Avec les Allemands,
+il s'occupait de la métaphysique; avec les
+Anglais et les Italiens, de la politique et de la législation;
+avec tous de l'histoire, qu'il pouvait interroger,
+en remontant jusqu'à ses sources premières, grâce aux
+Hébreux, aux Grecs et aux Romains.</p>
+
+<p>Il se livra donc tout entier à ces graves spéculations,
+ne négligeant point les sciences accessoires qui s'y rapportaient.
+Mais bientôt, effrayé de cet horizon qui
+s'élargissait devant lui, se sentant broncher à chaque
+pas dans ce labyrinthe où il s'était engagé, fatigué de
+poursuivre vainement une vérité douteuse, il n'envisagea
+plus l'histoire que comme un grand mensonge
+traditionnel, et tenta de la reconstruire sur de nouvelles
+bases. Il fit un autre roman, dont les savans se moquèrent
+par envie, et le monde par ignorance.</p>
+
+<p>Les sciences politiques et législatives lui présentaient
+quelque chose de plus positif; mais elles semblaient
+appeler tant de réformes en Europe! Et lorsqu'il essaya
+d'en signaler quelques-unes à faire, les abus
+lui parurent tellement enracinés dans l'édifice social,
+tant d'existences étaient assises et clouées sur un faux
+principe, qu'il se découragea, ne se sentant ni assez
+de force ni assez d'insensibilité pour renverser chez
+les autres ce que l'ouragan révolutionnaire n'avait pu
+détruire entièrement chez nous.</p>
+
+<p>Puis combien de braves gens, avec autant de lumières
+et de bonnes intentions que lui peut-être,
+avaient des théories en tout opposées à la sienne!
+S'il allait mettre le feu aux <i>quatre coins du globe</i>,
+pour un doute! Cette réflexion l'humilia plus encore
+que les aberrations de l'histoire, et le laissa dans une
+perplexité pénible.</p>
+
+<p>La métaphysique lui restait.</p>
+
+<p>C'est le monde des idées. Là les bouleversemens
+paraissent moins effrayans, car les idées se choquent
+sans bruit dans les espaces imaginaires, comme l'a dit
+un poète allemand; vérité douteuse ainsi que tant
+d'autres, la pensée muette a un écho sonore.</p>
+
+<p>Avec la métaphysique, Charney croyait ne plus
+risquer le repos des autres; et il perdit le sien.</p>
+
+<p>Là surtout, là, plus il s'avança vers les profondeurs
+de la science, analysant, discutant, argumentant, plus
+il n'entrevit qu'obscurité et confusion. L'insaisissable
+vérité, toujours fuyant à son approche, s'évanouissait
+sous ses pas, et, moqueuse, semblait voltiger à ses yeux
+comme un feu follet, qui vous attire pour vous égarer.
+Il la voyait lumineuse devant lui, et elle s'éteignait sous
+son regard, pour renaître où il ne la soupçonnait pas.
+Infatigable et tenace, s'armant de patience, il la suivait
+avec une prudente lenteur, pour la forcer dans son
+sanctuaire, et, rapide, elle s'éloignait; il voulait hâter
+sa course pour l'atteindre, et dès son premier mouvement
+il l'avait dépassée. Il croyait enfin la tenir!
+elle était sous sa main, dans sa main! et elle glissait
+entre ses doigts, se divisant, se multipliant sur des
+points différens. Vingt vérités brillaient à la fois autour
+de l'horizon de son intelligence: fanaux menteurs
+qui mettaient au défi sa raison! Ballotté entre Bossuet
+et Spinosa, entre le déisme et l'athéisme, tiraillé par
+les spiritualistes, les sensualistes, les animistes, les ontologistes,
+les éclectistes, et les matérialistes, il fut saisi
+d'un doute immense, qu'il résolut enfin par une négation
+complète.</p>
+
+<p>Laissant de côté les <i>idées innées</i> et la <i>révélation</i> des
+théologiens, la <i>raison suffisante</i> et l'<i>harmonie préétablie</i>
+de Leibnitz, la <i>perception</i> et la <i>réflexion</i> de Locke, l'<i>objectif</i>
+et le <i>subjectif</i> de Kant, les sceptiques, les dogmatiques
+et les empiriques, les réalistes et les nominaux,
+l'observation et l'expérience, le sentiment et le
+témoignage, la science des choses particulières et la
+puissance des universaux, il se renferma dans un panthéisme
+grossier; il refusa de croire à une intelligence
+suprême. Le désordre inhérent à la création, les
+contradictions perpétuelles entre les idées et les choses,
+l'inégale répartition des biens et des forces fixèrent
+dans sa cervelle cette conviction que la matière aveugle
+avait seule tout produit, et seule organisait et dirigeait
+tout.</p>
+
+<p>Le hasard devint son dieu, le néant fut son espoir!
+Il s'attacha à ce système avec transport, presque avec
+orgueil, comme s'il l'eût créé lui-même; se sentant
+heureux, en pleine incrédulité, d'être débarrassé de
+tous les doutes qui l'avaient assiégé.</p>
+
+<p>La mort d'un parent venait de le laisser possesseur
+d'une vaste fortune. Il dit adieu à la science, et résolut
+de vivre pour le bonheur.</p>
+
+<p>Depuis l'installation du consulat aux affaires, la société
+en France s'était réorganisée avec luxe, avec
+éclat. Au milieu des fanfares de la victoire, qui se faisaient
+entendre de tant de côtés à la fois, tout était joie
+et fêtes à Paris. Charney fréquenta le monde&mdash;le
+monde opulent, le monde aimable et brillant, le monde
+des lumières, de la grâce, et de l'esprit; puis, au sein
+de ce tourbillon de vie oisive et occupée, de ce grand
+mouvement de plaisir, il fut tout surpris de ne point se
+sentir heureux.</p>
+
+<p>Des airs de contredanse, la parure des femmes, et les
+parfums qui s'exhalaient autour d'elles, voilà seulement
+ce qui lui parut mériter quelque attention.</p>
+
+<p>Il avait essayé d'une liaison d'intimité avec des
+hommes réputés pour leur savoir et leur bon sens; mais
+qu'il les trouva faibles, ignorans et saturés d'erreurs!
+Il les prit en pitié.</p>
+
+<p>C'est là un des grands inconvéniens de l'excès dans
+les sciences humaines; on ne trouve plus personne à
+son niveau; ceux même qui en savent autant que vous
+ne le savent pas comme vous. Du faîte où l'on est
+monté, on voit les autres au-dessous de soi, misérables
+et petits; car, dans la hiérarchie de l'intelligence,
+comme dans celle du pouvoir, l'isolement naît de la
+grandeur. Vivre isolé, c'est le châtiment de quiconque
+veut trop s'élever!</p>
+
+<p>Notre philosophe appela de plus en plus à son aide
+les jouissances matérielles et positives. Dans cette société
+renaissante, si long-temps sevrée de joie et de
+fêtes, maculée encore des orgies sanglantes de la révolution,
+et qui, traînant après elle ses lambeaux de
+vertus romaines, dépassait du premier bond les fastueuses
+orgies de la régence, il se signala par l'exagération
+de ses dépenses, de ses profusions, de ses
+folies! Efforts stériles! Il eut des chevaux, des voitures,
+une table ouverte; il donna des concerts, des
+bals, des chasses; et le plaisir ne se montra nulle
+part avec lui! Il eut des amis pour l'aduler dans ses
+triomphes, des maîtresses pour l'aimer dans ses instans
+de loisir, et, quoiqu'il eût mis un bon prix à tout cela,
+il ne connut ni l'amitié ni l'amour.</p>
+
+<p>Toutes ces parades, toutes ces parodies de vie
+joyeuse, ne purent dérider son c&oelig;ur et le forcer à sourire
+une seule fois. Vainement il tenta de se laisser
+prendre en aveugle à toutes les amorces de la société.
+La sirène, à moitié hors des eaux, faisait éclater
+devant l'homme sa beauté de nymphe et sa voix séductrice;
+et le regard insensé du philosophe plongeait
+aussitôt malgré lui sous l'onde pour y chercher le corps
+écailleux et la queue bifurquée du monstre!</p>
+
+<p>Charney ne pouvait plus être heureux ni par la vérité
+ni par l'erreur.</p>
+
+<p>La vertu lui était étrangère, le vice indifférent.</p>
+
+<p>Il avait sondé la vanité de la science, et le doux
+non-savoir lui était interdit. Les portes de cet Éden se
+trouvaient fermées à jamais derrière lui.</p>
+
+<p>La raison lui semblait fausse; le plaisir lui semblait
+menteur.</p>
+
+<p>Le bruit des fêtes le fatiguait; la retraite et le silence
+lui étaient pénibles.</p>
+
+<p>En compagnie, il s'ennuyait des autres; seul, il
+s'ennuyait de lui-même.</p>
+
+<p>Une profonde tristesse le saisit.</p>
+
+<p>L'analyse philosophique, malgré tous ses efforts pour
+l'écarter, dominait toujours sa pensée, et se mêlant à
+ses regards, ternissait, rapetissait, éteignait les plaisirs
+et le luxe au milieu desquels il vivait. Les éloges de
+ses amis, les baisers de ses maîtresses, n'étaient plus
+pour lui que la monnaie courante avec laquelle on
+payait la part que l'on prenait de sa fortune, et ne
+témoignaient que de la nécessité de vivre à ses
+dépens!</p>
+
+<p>Décomposant tout, réduisant tout à ses premiers
+élémens, par ce même esprit d'analyse, il fut atteint
+d'une singulière maladie; maladie affreuse, plus commune
+qu'on ne le pense, et qui s'attaque aux superbes
+pour les humilier. Dans le tissu du drap fin de ses
+habits, Charney croyait sentir l'odeur infecte de l'animal
+qui en avait fourni la laine; sur la soie de ses
+riches tentures, il voyait se promener le ver dégoûtant
+qui l'avait filée; sur ses meubles élégans, ses tapis, ses
+reliures, ses colifichets de nacre et d'ivoire, il ne voyait
+que des débris et des dépouilles; la Mort, la Mort enjolivée,
+fécondée sous la sueur d'un sale artisan!</p>
+
+<p>L'illusion était détruite, l'imagination paralysée.</p>
+
+<p>Il fallait à Charney des émotions cependant. Cet
+amour incapable de s'arrêter sur un seul objet, il
+prétendit l'étendre sur un peuple entier. Il devint philanthrope!</p>
+
+<p>Pour être utile à ces hommes qu'il méprisait, de
+nouveau il se livra à la politique, non plus à la politique
+spéculative, mais à la politique d'action. Il se
+fit initier à des sociétés secrètes; sectaire, il s'efforça
+de ressentir ce genre de fanatisme qui peut convenir
+encore aux esprits désillusionnés. Il conspira enfin!
+Et contre qui? Contre la puissance de Bonaparte!</p>
+
+<p>Peut-être cet amour patriotique, cet amour universel
+qui semblait l'animer, n'était-il au fond que de la haine
+pour un seul homme, dont la gloire et le bonheur l'importunaient.</p>
+
+<p>L'aristocrate Charney en revenait aux principes
+d'égalité; le fier gentilhomme, à qui on avait enlevé
+son titre de comte, qu'il tenait de ses pères, ne voulait
+pas qu'on prît impunément celui d'empereur, qu'on ne
+pouvait tenir que de son épée.</p>
+
+<p>Quelle fut cette conspiration? Peu importe! Il
+n'en manquait point à cette époque. Je sais seulement
+qu'elle couvait de 1803 à 1804; mais elle n'eut même
+pas le loisir d'éclater: la police, providence occulte qui
+veillait déjà aux destinées du futur empire, l'éventa à
+temps. On ne jugea point à propos pour elle de faire
+du bruit, même celui d'une fusillade à la plaine de
+Grenelle. Les principaux chefs de la conjuration,
+surpris, enlevés à domicile, condamnés presque sans
+jugement, furent séparément distribués dans les prisons,
+citadelles ou forteresses des quatre-vingt-seize départemens
+de la France consulaire.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c2" id="l1c2"></a>II.</h3>
+
+
+<p>Je me rappelle que traversant les Alpes grecques
+pour me rendre en Italie, moi, touriste, voyageant à
+pied, la sacoche sur l'épaule et le bâton ferré à la main,
+je m'arrêtai pensif à contempler, non loin du col de
+Rodoretto, un gros torrent, enflé par la fonte des glaciers
+supérieurs. Le bruit qu'il faisait en roulant, les
+cascades écumeuses dont son cours était parsemé, les
+couleurs variées dont ses eaux se montraient teintes,
+tour à tour jaunes, blanches, noires, témoignant qu'il
+avait creusé son lit à travers des couches de marne, de
+calcaire et d'ardoise; les blocs énormes de marbre et de
+silex qu'il avait pu déchausser, mais non arracher du
+sol, et qui formaient comme autant de cataractes, ajoutant
+un bruit nouveau à tous ces bruits, des cascades
+nouvelles à toutes ses autres cascades; les arbres entiers
+qu'il chariait sortant à moitié de l'eau, ayant d'un
+côté leur feuillage agité par le vent, qui soufflait avec
+force, et de l'autre tourmenté par les flots bondissans,
+les fragmens de berges encore couverts de leur verdure,
+îlots détachés de ses rivages, qui flottaient de même à
+la surface du torrent, et allaient se briser contre les
+arbres, comme les arbres se fracassaient en passant
+contre les blocs de marbre et de silex; tout ce clapotage,
+tous ces murmures, tout ce fracas, tous ces spectacles,
+resserrés entre deux hautes rives escarpées, me
+tinrent quelque temps en émoi et en méditation. Ce
+torrent, c'est le Clusone.</p>
+
+<p>Je côtoyai ses bords, et j'arrivai avec lui dans l'une
+des quatre vallées dites protestantes, en souvenir des
+anciens Vaudois, réfugiés là jadis. Mon torrent
+n'avait plus son allure rapide et désordonnée et ses cent
+voix hurlantes et glapissantes. Il s'était adouci, il avait
+rejeté ses arbres et ses îlots sur quelque rive aplatie ou
+dans le fond de quelque anse; ses couleurs s'étaient
+fondues en une seule, et la vase de son lit ne venait
+plus obscurcir sa surface. Coulant encore avec force,
+mais avec décence, propre, presque coquet, il singeait
+la petite rivière pour caresser de ses flots les murailles
+de Fénestrelle.</p>
+
+<p>Je vis alors Fénestrelle, gros bourg célèbre par l'eau
+de menthe qu'on y fabrique, et plus encore par les forts
+qui couronnent les deux montagnes entre lesquelles le
+bourg est placé. Ces forts, qui communiquent ensemble
+par des chemins couverts, avaient été démantelés
+en partie durant les guerres de la république; l'un
+d'eux cependant, réparé, ravitaillé, était devenu prison
+d'état aussitôt que le Piémont était devenu France.</p>
+
+<p>Eh bien! c'est là, dans ce fort de Fénestrelle, que
+fut confiné Charles Véramont, comte de Charney,
+accusé d'avoir voulu renverser le gouvernement régulier
+et légal de son pays, pour y substituer un régime de
+désordre et de terreur.</p>
+
+<p>Le voici donc séparé des hommes, du plaisir et de la
+science, ne regrettant ni les uns ni les autres, oubliant,
+sans trop d'amertume, cet espoir de régénération politique
+qui un instant sembla ranimer son c&oelig;ur usé,
+disant un adieu forcé, mais plein de résignation, à sa
+fortune, dont toute la pompe n'a pu l'étourdir; à ses
+amis, qui l'ennuyaient; à ses maîtresses, qui le trompaient;
+ayant pour demeure, au lieu de son vaste et
+brillant hôtel, une chambre triste et nue; pour unique
+valet, son geôlier; et renfermé seul avec sa pensée
+désolante.</p>
+
+<p>Que lui importent à lui la tristesse et la nudité de sa
+chambre! L'indispensable nécessaire s'y trouve, et il
+est las du superflu. Son geôlier même lui paraît supportable.
+Sa pensée seule lui pèse.</p>
+
+<p>Cependant, quelle autre distraction lui reste? Aucune.
+Du moins, il n'en voit point alors de possible.</p>
+
+<p>Toute correspondance avec l'extérieur lui est interdite.
+Il ne possède et ne peut posséder ni livres, ni
+plumes, ni papier. Ainsi l'exige la discipline de la
+prison. Ce n'eût point été là une privation pour lui
+autrefois, quand il ne songeait qu'à se dérober au mal
+scientifique dont il était obsédé. Aujourd'hui, un livre
+lui eût donné un ami à consulter ou un adversaire à
+combattre. Privé de tout, séquestré du monde, il fallut
+bien se réconcilier avec soi-même, vivre avec son ennemi,
+avec sa pensée.</p>
+
+<p>Ô qu'elle était âcre et accablante cette pensée qui
+sans cesse l'entretenait de sa position désespérée!
+qu'elle était froide et lourde pour lui, pour lui que la
+nature avait d'abord comblé de ses dons, que la société
+avait entouré dès sa naissance de ses faveurs et de ses
+priviléges; lui, aujourd'hui captif et misérable; lui, qui
+a tant besoin de protection et de secours, et qui ne
+croit ni à Dieu ni à la pitié des hommes!</p>
+
+<p>Il essaie encore de se débarrasser de cette pensée qui
+le glace, qui le brûle quand il la laisse se débattre
+enfermée dans ses rêveries. De nouveau, il veut vivre
+avec le monde du dehors, dans le monde matériel.
+Mais qu'il se montre rétréci devant son regard ce
+monde! Jugez-en.</p>
+
+<p>Le logement occupé par le comte de Charney est à
+l'arrière-partie de la citadelle, dans un petit bâtiment
+élevé sur les débris d'une ancienne et forte construction
+qui tenait autrefois aux ouvrages de défense de la place,
+mais que le développement des nouveaux travaux de
+fortifications a rendue inutile.</p>
+
+<p>Quatre murs nouvellement blanchis à la chaux, et
+qui ne lui permettent même plus de retrouver les traces
+de ceux qui avant lui ont habité ce lieu de désolation;
+une table, sur laquelle il ne peut que manger; une
+chaise, dont la poignante unité semble l'avertir que
+jamais un être humain ne viendra là, s'asseoir près de
+lui; un coffre pour son linge et ses vêtemens; un petit
+buffet de bois blanc peint, à moitié vermoulu, avec
+lequel contraste singulièrement un riche nécessaire en
+acajou, placé dessus, et damasquiné d'argent sur toutes
+ses faces (c'est la seule part qu'on lui ait laissée de sa
+splendeur passée); un lit étroit, mais assez propre;
+une paire de rideaux de toile bleue, qui pendent à sa
+fenêtre comme un objet de luxe dérisoire, comme une
+raillerie amère; car, vu l'épaisseur de ses barreaux, et
+le haut mur s'élevant à dix pieds en face, il ne doit
+craindre ni les regards curieux, ni l'importunité des
+rayons trop ardens du soleil: tel est l'ameublement de
+sa chambre.</p>
+
+<p>Au-dessus de lui, une autre chambre pareille à la
+sienne, mais vide, inoccupée; car il n'a point de compagnons
+dans cette partie détachée de la forteresse.</p>
+
+<p>Le reste de son univers se borne à un escalier de
+pierre court et massif, tournant brusquement en spirale
+pour aboutir à une petite cour pavée, enfoncée dans un
+des anciens fossés de la citadelle. C'est là le lieu de
+promenade où, deux heures par jour, il va prendre
+autant d'exercice et jouir d'autant de liberté que le permet
+le régime prescrit par le commandant.</p>
+
+<p>De là le prisonnier peut apercevoir la sommité des
+montagnes et les vapeurs de la plaine; car les constructions
+de la forteresse, s'abaissant tout-à-coup à
+l'orient du préau, y laissent pénétrer l'air et le soleil.
+Mais une fois enfermé dans sa chambre, un horizon de
+maçonnerie frappe seul ses regards, au milieu de cette
+nature pittoresque et sublime qui l'entoure. À sa
+droite s'élèvent les coteaux enchantés de Saluces; à sa
+gauche se développent les dernières ondulations des
+vallées d'Aoste et les rives de la Chiara; il a devant lui
+les plaines merveilleuses de Turin; derrière lui les
+Alpes, qui grandissent, s'échelonnent, parées de rochers,
+de forêts et d'abîmes, du mont Genèvre au mont
+Cenis; et il ne voit rien, rien qu'un ciel brumeux suspendu
+sur sa tête dans un cadre de pierres, rien que les
+pavés de sa cour et le grillage de sa prison, rien que
+cette haute muraille qui lui fait face, et dont l'uniformité
+fatigante n'est interrompue que, vers son extrémité,
+par une petite fenêtre carrée, où de temps en temps lui
+est apparue à travers les barreaux une figure triste et
+renfrognée.</p>
+
+<p>Voilà le monde circonscrit où désormais il lui faut
+chercher ses distractions et trouver ses joies!</p>
+
+<p>Il s'évertua l'esprit pour y réussir. Il crayonna, il
+charbonna les murs de sa chambre de chiffres et de
+dates qui lui rappelaient les événemens heureux de sa
+jeunesse; mais qu'ils étaient en petit nombre! Il sortait
+de ces souvenirs le c&oelig;ur plus affaissé.</p>
+
+<p>Puis son démon fatal, sa pensée, revint avec ses convictions
+désolantes, et il les formula en sentences terribles,
+qu'il inscrivit aussi sur son mur, près des souvenirs
+sacrés de sa mère et de sa s&oelig;ur!</p>
+
+<p>Voulant triompher enfin de sa pensée maladive et de
+son oisiveté pesante, il tâcha de se façonner aux choses
+frivoles et puériles; il courut de lui-même au-devant de
+cet abrutissement que donne le long séjour des prisons:
+il s'y plongea, il s'y vautra avec transport.</p>
+
+<p>Il parfila du linge et de la soie, le savant!</p>
+
+<p>Il fit des chalumeaux de paille, il construisit des
+vaisseaux pavoisés avec des coquilles de noix, le
+philosophe!</p>
+
+<p>Il fabriqua des sifflets, des coffrets ciselés et des
+paniers à claire-voie, avec des noyaux, l'homme de
+génie! des chaînes et des instrumens sonores avec
+l'élastique de ses bretelles!</p>
+
+<p>Puis il s'admira dans ses &oelig;uvres; puis, bientôt après,
+le dégoût le prit, et il foula tout aux pieds!</p>
+
+<p>Pour varier ses occupations, il sculpta sur sa table
+mille dessins bizarres. Jamais écolier ne découpa son
+pupitre, ne le chargea d'arabesques, en relief et en intaille,
+avec plus de patience et d'adresse. Le pour-tour
+de l'église de Caudebec, la chaire et les palmiers de
+Sainte-Gudue, à Bruxelles, ne sont pas décorés d'une
+plus grande profusion de figures sur bois. C'étaient
+des maisons sur des maisons, des poissons sur des
+arbres, des hommes plus hauts que des clochers, des
+bateaux sur les toits, des voitures en pleine eau, des
+pyramides naines et des mouches gigantesques. Tout
+cela horizontal, vertical, oblique, sens-dessus-dessous,
+pêle-mêle, tête-bêche, véritable chaos hiéroglyphique,
+dans lequel parfois il s'efforçait à chercher un sens
+symbolique, une suite, une action; car celui qui
+croyait tant à la puissance du hasard, pouvait bien
+espérer trouver un poème complet sur les découpures
+de sa table, comme un dessin de Raphaël sur les veines
+bigarrées du buis de sa tabatière.</p>
+
+<p>Il s'ingénia ainsi à multiplier des difficultés à vaincre,
+des problèmes à résoudre, des énigmes à deviner;
+et l'ennui, le formidable ennui, vint le surprendre
+encore au milieu de toutes ces graves occupations!</p>
+
+<p>Cet homme dont la figure s'était montrée à l'extrémité
+de la grande muraille eût pu lui fournir des distractions
+plus réelles peut-être; mais il semblait éviter
+son regard, se retirant de ses barreaux aussitôt que le
+comte paraissait vouloir l'examiner avec quelque attention.
+Charney le prit tout d'abord en haine. Il avait
+si bonne opinion de l'espèce, qu'il ne lui fallut pas plus
+que ce mouvement de retraite pour lui donner à penser
+que l'inconnu était un espion chargé de le surveiller
+jusque dans les loisirs de sa prison, ou un ancien ennemi
+jouissant de sa misère et de son abaissement.</p>
+
+<p>Quand il interrogea le geôlier là-dessus, celui-ci dut
+le détromper.</p>
+
+<p>&mdash;C'est un Italien, lui dit-il, bon enfant, bon chrétien,
+car je le trouve souvent en prières.</p>
+
+<p>Charney haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi est-il ici? lui demanda-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;Il a voulu assassiner l'empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce donc un patriote?</p>
+
+<p>&mdash;Patriote? oh! non; mais le pauvre homme avait
+un fils et une fille, et il n'a plus qu'une fille; et son fils
+est mort en Allemagne... Un boulet lui a cassé une
+dent. <i>Povero figliuolo!</i></p>
+
+<p>&mdash;Alors c'était un transport d'égoïsme! murmura
+Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Tête-bleue! vous n'êtes pas père, <i>signor conte</i>?
+ajouta le geôlier. Si mon petit Antonio, qui tette encore,
+devait être sevré au profit de l'empire, qui a dans
+ce moment le même âge que lui, à peu près... <i>Cristo
+santo!</i> Mais silence, je ne veux loger à Fénestrelle
+qu'avec des clefs à ma ceinture et sous mon chevet.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelles sont aujourd'hui les occupations de ce
+hardi conspirateur?</p>
+
+<p>&mdash;Il attrape des mouches, dit le geôlier avec un regard
+demi-railleur.</p>
+
+<p>Charney ne le détesta plus; il le méprisa.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc un fou! s'écria-t-il.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Perche pazzo, signor conte?</i> Plus nouveau que
+lui au logis, vous êtes déjà devenu un <i>maëstro</i> dans
+l'art de la sculpture sur bois. <i>Pazienza!</i></p>
+
+<p>Malgré l'ironie qu'exprimaient ces derniers mots,
+Charney reprit ses travaux manuels, l'explication de ses
+hiéroglyphes, remèdes toujours impuissans contre le mal
+dont il était tourmenté. Dans ces puérilités, dans ces
+ennuis, passa tout un hiver.</p>
+
+<p>Heureusement pour lui, un nouveau sujet de distraction
+allait bientôt venir à son aide.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c3" id="l1c3"></a>III.</h3>
+
+
+<p>Un jour, à l'heure prescrite, Charney respirait l'air
+de la forteresse, la tête baissée, les bras croisés derrière
+le dos, marchant pas à pas, lentement, doucement,
+comme pour agrandir l'étroite carrière qu'il lui était
+permis de parcourir.</p>
+
+<p>Le printemps s'annonçait; un air plus doux dilatait
+ses poumons, et vivre libre, maître du terrain et de
+l'espace, lui semblait bien désirable alors. Il comptait
+un à un les pavés de sa petite cour, sans doute pour
+vérifier l'exactitude de ses anciens calculs, car il n'était
+pas à les nombrer pour la première fois, quand il
+aperçut, là, devant lui, sous ses yeux, un faible monticule
+de terre légèrement soulevé entre deux pavés, et
+divisé béant à son sommet.</p>
+
+<p>Il s'arrête, et le c&oelig;ur lui bat sans qu'il puisse
+s'en rendre compte. Mais tout est espoir ou crainte
+pour un captif! Dans les objets les plus indifférens,
+dans l'événement le plus minime, il cherche une cause
+merveilleuse qui lui parle de délivrance.</p>
+
+<p>Peut-être ce faible dérangement à la surface est-il
+produit par un grand travail dans l'intérieur de la
+terre! Des conduits souterrains existent sous ce sol
+qui va s'effondrer, et lui livrer un passage à travers
+les champs et les montagnes! Peut-être ses amis ou
+ses complices d'autrefois emploient la sape et la mine
+pour arriver jusqu'à lui, et le rendre à la vie et à la
+liberté!</p>
+
+<p>Il écoute, attentif, et croit entendre au-dessous de
+lui un bruit sourd et prolongé; il relève la tête, et
+l'air ébranlé lui apporte les tintemens rapides du tocsin.
+Le roulement des tambours se répète le long des
+remparts, comme un signal de guerre. Il tressaille, et
+porte à son front, mouillé de sueur, une main convulsive.</p>
+
+<p>Va-t-il donc être libre! la France a-t-elle changé de
+maître!</p>
+
+<p>Ce rêve ne fut qu'un éclair. La réflexion tua l'illusion.
+Il n'a plus de complices et n'eut jamais d'amis!
+Il écoute encore; les mêmes bruits frappent son oreille,
+mais en lui apportant d'autres pensées. Ce n'est plus
+que le son lointain d'une cloche d'église qu'il entend
+tous les jours à la même heure, et le tambour qui bat
+le rappel accoutumé.</p>
+
+<p>Il sourit amèrement et jette un regard de pitié sur
+lui-même, en songeant qu'un animal obscur, une taupe
+fourvoyée de son chemin sans doute, un mulot qui a
+gratté la terre sous ses pieds, lui a fait croire un instant
+à l'affection des hommes et au bouleversement du grand
+empire!</p>
+
+<p>Il voulut en avoir le c&oelig;ur net cependant, et s'accroupissant
+près du petit monticule, il enleva légèrement
+du doigt l'une des parties de son sommet divisé,
+puis l'autre. Et il vit avec étonnement que cette folle
+et rapide émotion dont il s'était senti saisi un instant
+n'avait même pas été causée par un être agissant,
+remuant, grattant, armé de dents et de griffes, mais
+par une faible végétation, une plante germant à peine,
+pâle et languissante. Il se releva profondément humilié,
+et l'allait écraser du pied, lorsqu'une brise
+fraîche, après avoir passé sur des buissons de chèvrefeuille
+et de seringa, arriva jusqu'à lui, comme pour
+lui demander grâce pour la pauvre plante, qui, peut-être
+aussi, aurait un jour des parfums à lui donner.</p>
+
+<p>Une autre idée lui vint, qui l'arrêta encore dans son
+mouvement de vengeance. Comment cette herbe tendre,
+molle, et si fragile qu'on l'eût brisée en la touchant,
+avait-elle pu soulever, diviser et rejeter en dehors
+cette terre séchée et durcie au soleil, foulée par lui-même
+et presque cimentée aux deux fragmens de grès
+entre lesquels elle était resserrée? Il se courba de
+nouveau et l'examina avec plus d'attention.</p>
+
+<p>Il vit à son extrémité supérieure une espèce de
+double valve charnue qui, se repliant sur les premières
+feuilles, les préservait de l'atteinte des corps trop rudes,
+et les mettait à même de percer cette croûte terreuse
+pour aller chercher l'air et le soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se dit-il, voilà tout le secret! Elle tient de
+sa nature ce principe de force, ainsi que les petits
+poulets, qui, avant de naître, sont déjà armés d'un bec
+assez dur pour briser la coquille épaisse qui les renferme.
+Pauvre prisonnière, tu possédais, du moins
+dans ta captivité les instrumens qui pouvaient t'aider
+à t'en affranchir!</p>
+
+<p>Il la regarda encore quelques instans, et ne songea
+plus à l'écraser.</p>
+
+<p>Le lendemain, à sa promenade ordinaire, marchant
+à grands pas, distrait, il faillit mettre le pied dessus,
+et s'arrêta tout court. Surpris lui-même de l'intérêt
+que lui inspire sa nouvelle connaissance, il prend acte
+de ses progrès.</p>
+
+<p>La plante a grandi, et les rayons du soleil l'ont débarrassée
+à moitié de cette pâleur maladive apportée
+par elle en naissant. Il réfléchit sur la puissance que
+possède cette faible tige étiolée d'absorber l'essence
+lumineuse, de s'en nourrir, de s'en fortifier, et d'emprunter
+au prisme les couleurs dont elle se revêt, couleurs
+assignées d'avance à chacune de ses parties.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ses feuilles, sans doute, pensa-t-il, seront
+teintes d'une autre nuance que sa tige; et ses fleurs
+donc! quelles couleurs auront-elles? Comment, nourries
+des mêmes sucs, pourront-elles emprunter à la
+lumière leur azur ou leur écarlate? Elles s'en revêtiront
+cependant; car, malgré la confusion et le désordre
+des choses d'ici-bas, la matière suit une marche
+régulière quoique aveugle. Bien aveugle! répéta-t-il;
+je n'en voudrais pour preuve que ces deux lobes
+charnus qui ont facilité à la plante sa sortie de terre,
+mais qui, maintenant inutiles à sa conservation, se
+nourrissent encore de sa substance, et pendent renversés
+en la fatiguant de leur poids! À quoi lui servent-ils?</p>
+
+<p>Comme il disait, et que la nuit était proche, nuit de
+printemps, parfois glaciale, les deux lobes se relevèrent
+lentement sous ses yeux, et, semblant vouloir se
+justifier du reproche, ils se rapprochèrent et renfermèrent
+dans leur sein, pour le protéger contre le froid
+et la morsure des insectes, ce tendre et fragile feuillage
+à qui le soleil allait manquer, et qui alors, abrité et
+réchauffé, dormit sous les deux ailes que la plante
+venait de replier mollement sur lui.</p>
+
+<p>Le savant comprit d'autant mieux cette réponse
+muette, mais décisive, que les parois extérieures du
+bivalve végétal avaient été entamées, mordillées, la
+nuit précédente, par de petites limaces dont elles conservaient
+encore les traces argentées.</p>
+
+<p>Cet étrange colloque, de pensées d'un côté et d'action
+de l'autre, entre l'homme et la plante, n'en devait
+point rester là. Charney ne s'était pas si long-temps
+occupé de discussions métaphysiques, pour se rendre
+si facilement à une bonne raison.</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien, répliqua-t-il; ici, comme ailleurs, un
+heureux concours de circonstances fortuites a favorisé
+cette création débile. Naître armé d'un levier pour
+soulever le sol, et d'un bouclier pour protéger sa tête,
+c'était une double condition de son existence; si elle
+n'eût été remplie, cette herbe serait morte étouffée
+dans son germe, comme des myriades d'autres individus
+de son espèce, que la nature sans doute a créés imparfaits,
+inachevés, inhabiles à se conserver et à se reproduire,
+et qui n'ont eu qu'une heure de vie sur la terre.
+Peut-on calculer combien de combinaisons fausses et
+impuissantes elle a essayées pour parvenir à enfanter
+un seul être organisé pour la durée? Un aveugle peut
+atteindre au but; mais que de flèches il aura perdues
+avant d'arriver à ce résultat! Depuis des milliers de
+siècles, un double mouvement d'attraction et de répulsion
+triture la matière; est-il donc étonnant que le
+hasard ait tant de fois frappé juste? Cette enveloppe
+peut protéger les premières feuilles, j'y consens; mais
+grandira-t-elle, s'élargira-t-elle pour conserver et garantir
+aussi les autres feuilles de la froidure et de l'attaque
+de leurs ennemis? Non! Rien donc n'a été calculé
+là-dedans; rien n'y est le fruit d'une pensée intelligente,
+mais bien d'un hasard heureux!</p>
+
+<p>Monsieur le comte, la nature vous garde encore plus
+d'une réponse capable de rétorquer vos argumens.
+Patientez, et observez là dans cette production faible
+et isolée, sortie de ses mains et jetée dans la cour de
+votre prison, au milieu de vos ennuis, peut-être moins
+par un coup du hasard que par une bienveillante prévision
+de la Providence. Vous avez eu raison, monsieur
+le comte, ces ailes protectrices qui jusqu'à présent
+couvraient si maternellement la jeune plante, ne se
+développeront point avec elle; elles tomberont même
+bientôt, desséchées et flétries, impuissantes qu'elles sont
+de l'abriter encore! Mais la nature veille, et tant que
+les vents du nord feront descendre des Alpes les brouillards
+humides et les flocons de neige, ses nouvelles
+feuilles, encore dans le bourgeon, y trouveront un asile
+sûr, un logement disposé pour elles, fermé aux impressions
+de l'air, calfeutré de gomme et de résine, qui se
+distendra selon leurs besoins, ne s'ouvrira qu'à temps
+et sous un ciel favorable. Elles n'en sortiront que
+pressées les unes contre les autres, se prêtant un fraternel
+appui, et couvertes de chaudes fourrures, de
+duvets cotonneux, qui les défendront des dernières
+gelées ou des caprices atmosphériques. Mère jamais
+a-t-elle veillé avec plus d'amour à la conservation de ses
+enfans? Voilà ce que vous sauriez depuis long-temps,
+monsieur le comte, si, descendant des régions abstraites
+de la science humaine, vous aviez autrefois daigné
+abaisser vos regards sur les simples et naïfs ouvrages de
+Dieu. Plus vos pas se seraient tournés vers le nord, et
+plus ces communes merveilles eussent surgi patentes à
+vos yeux. Là où le danger s'accroît, les soins de la
+Providence redoublent!</p>
+
+<p>Le philosophe avait suivi attentivement tous les progrès
+et les transformations de la plante. De nouveau,
+il avait lutté contre elle par le raisonnement, et de nouveau
+elle avait eu réponse à tout!</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon ces poils épineux qui garnissent ta
+tige? lui disait-il.</p>
+
+<p>Et le lendemain, elle les lui montrait chargés d'un
+givre léger, qui, grâce à eux, tenu à distance, n'avait
+pu glacer sa tendre écorce.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi te servira dans les beaux jours ta chaude
+douillette de ouate et de duvet?</p>
+
+<p>Les beaux jours étaient venus, et elle s'était dépouillée
+sous ses yeux de son manteau d'hiver, pour se parer
+de sa verte toilette de printemps, et ses nouveaux
+rameaux naissaient affranchis de ces soyeuses enveloppes,
+désormais inutiles.</p>
+
+<p>&mdash;Mais que l'orage gronde, et le vent te brisera,
+et la grêle hachera tes feuilles trop tendres pour lui
+résister.</p>
+
+<p>Le vent avait soufflé, et la jeune plante, bien faible
+encore pour oser lutter, courbée jusqu'à terre, s'était
+défendue en cédant. La grêle était venue, et, par une
+nouvelle man&oelig;uvre, les feuilles se redressant le long de
+la tige pour la garantir, serrées les unes contre les
+autres, pour se protéger mutuellement, ne se présentant
+qu'à revers aux coups de l'ennemi, avaient opposé leurs
+solides nervures à la pesanteur des projectiles atmosphériques;
+leur union avait fait leur force, et, cette
+fois comme l'autre, la plante était sortie du combat,
+non sans quelques légères mutilations, mais vive et
+forte encore, et prête à s'épanouir devant le soleil qui
+allait cicatriser ses blessures.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard est-il donc intelligent? s'écriait Charney.
+Faut-il spiritualiser la matière ou matérialiser
+l'esprit? Et il ne cessait d'interroger sa muette interlocutrice;
+il aimait à la voir, à la suivre dans ses métamorphoses;
+et un jour, après qu'il l'eut contemplée
+long-temps, il se surprit à rêver près d'elle, et ses
+rêveries avaient une douceur inaccoutumée, et il se
+sentit heureux de les prolonger en marchant à grands
+pas dans sa cour. Puis, relevant la tête, il aperçut à
+la fenêtre grillée du grand mur l'<i>attrapeur de mouches</i>,
+qui semblait l'observer. Il rougit d'abord, comme si
+l'autre eût pu deviner sa pensée, et il lui sourit ensuite,
+car il ne le méprisait plus. En avait-il le droit?
+Ne venait-il pas, lui aussi, d'absorber son esprit dans
+la contemplation d'une des créations infimes de la
+nature?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, se disait-il, si cet Italien n'a pas découvert
+dans une mouche autant de choses dignes d'être
+étudiées, que moi dans ma plante?</p>
+
+<p>En rentrant dans sa chambre, le premier objet qui
+frappa sa vue, ce fut cette sentence fataliste, inscrite
+par lui sur le mur deux mois auparavant:</p>
+
+<p><i>Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la
+création.</i></p>
+
+<p>Il prit un charbon, et écrivit dessous:</p>
+
+<p><span class="sc">Peut-être!</span></p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c4" id="l1c4"></a>IV.</h3>
+
+
+<p>Charney ne crayonnait plus sur son mur, il ne sculptait
+plus sur sa table que des tiges naissantes, protégées
+par leurs cotylédons, que des feuilles avec leurs découpures
+et leurs nervures saillantes. Il passait la plus
+grande partie de ses heures de promenade devant sa
+plante, à l'examiner, à l'étudier dans ses développemens,
+et, rentré dans sa chambre, souvent, à travers
+ses barreaux, il la contemplait encore.</p>
+
+<p>C'est là maintenant l'occupation favorite, le jouet, la
+marotte du prisonnier. S'en fatiguera-t-il aussi facilement
+que des autres?</p>
+
+<p>Un matin, de sa fenêtre, il vit le geôlier, traversant
+sa cour d'un pas rapide, passer si près de la plante,
+qu'il semblait l'avoir dû briser de son pied. Le frisson
+lui en prit.</p>
+
+<p>Quand Ludovic vint lui apporter sa pitance pour le
+déjeuner, il se disposa à le prier d'épargner l'unique
+ornement de sa promenade; mais il ne sut trop comment
+s'y prendre d'abord pour formuler une demande
+aussi simple.</p>
+
+<p>Peut-être le régime de propreté de la prison exige-t-il
+qu'on débarrasse la cour de cette végétation parasite:
+c'est donc une faveur qu'il va implorer; et le comte
+possède bien peu pour la payer ce que lui-même l'estime.&mdash;Ce
+Ludovic l'a déjà si fort pressuré, en le rançonnant
+sur tous les objets que la geôle se réserve le
+droit de fournir aux prisonniers.&mdash;D'ailleurs, Charney
+a jusque là rarement adressé la parole à cet homme,
+dont les manières brusques et le caractère sordide lui
+répugnent. Sans doute, il le trouvera peu disposé à lui
+être agréable.&mdash;Puis, sa fierté souffre de se montrer
+par ses goûts sur la même ligne, à peu de chose près,
+que l'<i>attrapeur de mouches</i>, pour lequel il a si clairement
+témoigné de son mépris.&mdash;Puis enfin il peut
+éprouver un refus; car l'inférieur, à qui sa position
+donne momentanément le droit d'admettre ou de refuser,
+use presque toujours de son pouvoir avec rudesse:
+il ne sait pas que l'indulgence est un acte de
+force.</p>
+
+<p>Un refus eût profondément blessé le noble prisonnier
+dans ses espérances et son orgueil.</p>
+
+<p>Ce ne fut donc qu'avec une foule de précautions
+oratoires et en s'étayant de la connaissance philosophique
+qu'il avait des faiblesses humaines, que Charney
+entama son discours, logiquement disposé dans sa tête,
+pour arriver à son but sans compromettre son amour-propre,
+ou plutôt sa vanité.</p>
+
+<p>Il commença d'abord par adresser la parole au geôlier
+en Italien: c'était réveiller ses souvenirs d'enfance et
+de nationalité. Il lui parla de son fils, de son jeune
+Antonio: il savait faire vibrer sa fibre sensible, et le
+forcer de lui prêter attention; ensuite, tirant de son
+riche nécessaire une petite timbale de vermeil, il le
+chargea de la donner de sa part à l'enfant.</p>
+
+<p>Ludovic sourit et refusa.</p>
+
+<p>Charney, quoique un peu décontenancé, ne se tint
+pas pour battu. Il insista, et par une adroite transition:&mdash;Je
+sais, lui dit-il, que des jouets, un hochet ou
+des fleurs, lui conviendraient peut-être mieux; mais
+vous pouvez vendre cette timbale, brave homme, et consacrer
+le prix à lui en acheter.</p>
+
+<p>Il lança alors un: <i>Mais à propos de fleurs!</i> qui le fit
+enfin entrer en matière.</p>
+
+<p>Ainsi l'amour du pays, l'amour paternel, les souvenirs
+d'enfance, l'intérêt personnel, ces grands mobiles de
+l'humanité, il avait tout mis en &oelig;uvre pour arriver à ses
+fins. Qu'eût-il fait de plus s'il se fût agi de son propre
+sort? Jugez s'il aimait déjà sa plante!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Signor conte</i>, lui dit Ludovic, quand il eut cessé
+de parler, gardez votre <i>nacchera indorata</i>; son absence
+ferait pleurer les autres bijoux de votre jolie cassette.
+Vous avez oublié que <i>mio caro bambino</i> a trois mois de
+date, et peut boire encore sans gobelet. Quant à votre
+giroflée...</p>
+
+<p>&mdash;Comment une giroflée! C'est une giroflée! s'écria
+Charney, sottement contrarié d'avoir entouré de
+tant de soins une fleur aussi vulgaire.</p>
+
+<p>&mdash;Sac-à-papious! je n'en sais rien, <i>signor conte</i>. À
+mes yeux, toutes les plantes sont plus ou moins des
+giroflées; je ne m'y connais pas. Mais, puisqu'il est
+question de celle-là, vous vous y êtes pris un peu tard
+pour la recommander à ma miséricorde. Dès long-temps
+j'aurais mis la botte dessus, sans nulle intention
+de nuire ni à vous ni à elle, si je ne m'étais aperçu du
+tendre intérêt que vous portez à la belle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! cet intérêt, dit Charney un peu confus, n'a
+rien que de très-simple.</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta, je sais ce qui retourne, reprit Ludovic,
+en cherchant à cligner de l'&oelig;il d'un air entendu: il
+faut une occupation aux hommes; ils ont besoin de
+s'attacher à quelque chose, et les pauvres prisonniers
+n'ont pas le choix. Tenez, <i>signor conte</i>, nous avons de
+nos pensionnaires qui sans doute autrefois étaient de
+gros personnages, de fines cervelles (car ce n'est pas le
+fretin qu'on amène ici), eh bien! aujourd'hui, ils
+s'amusent et s'occupent à peu de frais, je vous jure.
+L'un attrape des mouches, il n'y a pas de mal; l'autre,&mdash;ajouta-t-il
+avec un nouveau clignement d'yeux qu'il
+essaya de rendre plus significatif encore que le premier,&mdash;l'autre
+trace, à grands renforts de canifs et de couteaux,
+des images sur sa table de sapin, sans songer que
+je suis responsable du mobilier de l'endroit.&mdash;Le comte
+voulut prendre la parole, il ne lui en laissa pas le temps.&mdash;Ceux-ci
+élèvent des serins et des chardonnerets,
+ceux-là des petites souris blanches. Moi, je respecte
+leur goût, et à tel point, <i>Benedetto Dio!</i> que j'avais un
+chat superbe, énorme, à longs poils blancs, angora; il
+sautait et gambadait le plus gentiment du monde, et
+quand il faisait son somme, on eût dit un manchon qui
+dormait; ma femme en était folle, moi aussi: eh bien!
+je l'ai donné, car ce petit gibier-là pouvait le tenter, et
+tous les chats du monde ne valent pas la souris d'un
+captif!</p>
+
+<p>&mdash;C'est très-bien à vous, monsieur Ludovic, lui
+répondit Charney,&mdash;se sentant mal à l'aise de ce qu'on
+pouvait lui supposer le goût de semblables puérilités;&mdash;mais
+cette plante est pour moi mieux qu'une distraction.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! si elle vous rappelle seulement la
+verdure de l'arbre sous lequel votre mère vous a bercé
+dans votre enfance, <i>per Bacco!</i> elle peut ombrager la
+moitié de la cour! D'ailleurs, la consigne n'en parle
+pas, et j'ai l'&oelig;il fermé de ce côté-là. Qu'elle devienne
+arbre et puisse vous servir à escalader le mur, ce sera
+autre chose! Mais nous avons le temps d'y songer,
+n'est-ce pas?&mdash;ajouta-t-il en riant d'un gros rire,&mdash;non
+que je ne vous souhaite de tout c&oelig;ur le plein air et
+la liberté de vos jambes; mais ça doit arriver à son
+temps, d'après la règle, avec permission des chefs.
+Oh! si vous cherchiez à vous évader de la citadelle...</p>
+
+<p>&mdash;Que feriez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce que je ferais? Tonnerre! je vous barrerais le
+passage, dussiez-vous me tuer! ou je ferais tirer sur
+vous par la sentinelle, sans plus de pitié que sur un
+lapin; c'est l'ordre. Mais toucher à une des feuilles de
+votre giroflée! oh! non, non! mettre le pied dessus!
+jamais! J'ai toujours regardé comme un profond scélérat
+cet homme, indigne d'être geôlier, qui méchamment,
+écrasa l'araignée du pauvre prisonnier. C'est là
+une vilaine action, c'est là un crime!</p>
+
+<p>Charney se sentit à la fois ému et surpris de trouver
+tant de sensibilité dans son gardien; mais, par cette
+raison même qu'il commençait à l'estimer un peu plus,
+sa vanité s'obstinait à motiver par des raisons de
+quelque valeur l'intérêt qu'il portait à la plante.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher monsieur Ludovic, lui dit-il, je vous
+remercie de vos bons procédés. Oui, je l'avoue, cette
+plante est pour moi la source d'une foule d'observations
+philosophiques pleines d'intérêt. J'aime à l'étudier
+dans ses phénomènes physiologiques...&mdash;Et comme il
+vit le geôlier témoigner par un signe de tête qu'il
+écoutait sans comprendre, il ajouta:&mdash;De plus, l'espèce
+à laquelle elle appartient possède des vertus médicinales
+très-favorables dans certaines indispositions assez graves
+auxquelles je suis sujet!</p>
+
+<p>Il mentait; mais il lui en eût trop coûté de se montrer
+descendu jusqu'aux bizarres puérilités des prisons
+devant cet homme, qui venait en partie de se relever à
+ses yeux, le seul être qui l'approchât, et en qui, pour
+lui, se résumait aujourd'hui le genre humain.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! si votre plante, <i>signor conte</i>, vous a
+rendu tant de services, répliqua Ludovic en se disposant
+à sortir de la chambre, vous devriez vous montrer plus
+reconnaissant envers elle et l'arroser parfois; car si je
+n'avais pris soin, en vous apportant votre provision de
+liquide, de l'humecter de temps en temps, la <i>povera
+picciola</i> serait morte de soif. <i>Addio, signor conte.</i></p>
+
+<p>&mdash;Un instant, mon brave Ludovic!&mdash;s'écria Charney,
+de plus en plus surpris de trouver un tel instinct de
+délicatesse enfermé dans une étoffe grossière, et presque
+repentant de l'avoir méconnu jusque alors.&mdash;Quoi!
+vous vous occupiez ainsi de mes plaisirs, et vous gardiez
+le silence devant moi! Ah! de grâce, acceptez
+ce petit présent comme un souvenir de ma gratitude.
+Si, plus tard, je puis entièrement m'acquitter envers
+vous, comptez sur moi.</p>
+
+<p>Et il lui présenta de nouveau la timbale de vermeil.
+Cette fois, Ludovic la prit, et tout en l'examinant avec
+une sorte de curiosité:</p>
+
+<p>&mdash;Vous acquitter de quoi, <i>signor conte</i>? Les plantes
+ne demandent que de l'eau, et l'on peut leur payer à
+boire sans se ruiner an cabaret. Si celle-là vous distrait
+<i>un poco</i> de vos soucis, si elle produit de bons fruits
+pour vous, tout est dit.</p>
+
+<p>Et il alla sur-le-champ remettre lui-même la timbale
+en place dans la cassette.</p>
+
+<p>Le comte fit un pas vers Ludovic, et lui tendit la
+main.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, non, dit celui-ci en se reculant d'un air
+contraint et respectueux: on ne donne la main qu'à son
+égal ou à son ami.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! Ludovic, soyez mon ami!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, répéta le geôlier, cela ne se peut pas,
+<i>eccellenza</i>. Il faut tout prévoir, pour faire toujours, demain
+comme aujourd'hui, son métier en conscience.
+Si vous étiez mon ami et que vous cherchiez à nous
+fausser compagnie, aurais-je donc encore le courage de
+crier à la sentinelle: Tirez! Non, je suis votre gardien,
+votre geôlier, et <i>divotissimo servo</i>.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c5" id="l1c5"></a>V.</h3>
+
+
+<p>Après le départ de Ludovic, Charney réfléchit, et
+songea combien, avec tous ses avantages personnels, il
+était resté au-dessous de cet homme grossier, dans les
+rapports établis entre eux. Quels misérables subterfuges
+il avait entassés pour surprendre le c&oelig;ur de cet
+être si simple et si bienveillant! Il n'avait pas rougi de
+descendre jusqu'au mensonge!</p>
+
+<p>Qu'il lui savait gré des soins secrets prodigués à sa
+plante! Quoi! ce geôlier, supposé capable d'un refus
+quand il ne s'agissait que de s'abstenir d'une méchante
+action, il l'a prévenu dans ses v&oelig;ux! il l'a épié, non
+pour se railler de sa faiblesse, mais pour le favoriser
+dans ses plaisirs; et son désintéressement a forcé le
+noble comte de se reconnaître son obligé!</p>
+
+<p>L'heure de la promenade étant arrivée, il n'oublia
+pas de partager avec sa plante la portion d'eau qui lui
+était dévolue. Non content de l'arroser, il veilla à la
+débarrasser de la poussière qui en ternissait les feuilles
+et de la vermine qui les attaquait.</p>
+
+<p>Encore préoccupé de cette besogne, il voit un gros
+nuage noir obscurcir le ciel, et s'arrêter suspendu,
+comme un dôme grisâtre et flottant, sur les hautes
+tourelles de la forteresse. Bientôt de larges gouttes de
+pluie commencent à tomber, et Charney, rebroussant
+chemin, songe à se mettre à couvert en rentrant, quand
+des grêlons, mêlés à la pluie, rebondissent tout-à-coup
+sur les pavés du préau. La <i>povera</i>, tournoyant sous
+l'orage, les branches échevelées, semblait près d'être
+arrachée du sol; et ses feuilles humectées, froissées les
+unes contre les autres, frémissantes sous les secousses
+du vent, faisaient entendre comme des murmures plaintifs
+et des cris de détresse.</p>
+
+<p>Charney s'arrête. Il se rappelle les reproches de
+Ludovic, et cherche avidement autour de lui un objet
+capable de garantir sa plante; il ne le voit pas: les
+grêlons cependant tombent plus forts, plus nombreux, et
+menacent de la briser. Il tremble pour elle, pour elle
+qu'il a vue naguère si bien résister à la violence des
+vents et de la grêle; mais il aime déjà trop sa plante
+pour risquer de lui faire courir un danger en essayant
+d'avoir raison contre elle. Prenant alors une résolution
+digne d'un amant, digne d'un père, il se rapproche, il
+se place devant son élève, comme un mur interposé
+entre elle et le vent; il se courbe sur sa pupille, lui
+servant ainsi de bouclier contre le choc de la grêle; et
+là, immobile, haletant, battu par l'orage dont il la garantit,
+l'abritant de ses mains, de son corps, de sa tête,
+de son amour, il attend que le nuage ait passé.</p>
+
+<p>Il passa. Mais un semblable danger ne pourrait-il
+pas la menacer encore, quand lui, son protecteur, se
+trouverait retenu sous les verroux? Bien plus, la
+femme de Ludovic, suivie d'un gros chien de garde,
+vient visiter quelquefois la cour. Ce chien, en se
+jouant, ne peut-il d'un coup de gueule ou d'un coup de
+patte briser la joie du philosophe? Rendu plus prévoyant
+par l'expérience, Charney consacre le reste du
+jour à méditer un plan, et le lendemain il en prépare
+l'exécution.</p>
+
+<p>Sa mince portion de bois lui suffit à peine dans ce
+climat de transition, où parfois, même en plein été,
+les nuits et les matinées sont froides. Qu'importe!
+Qu'est-ce donc qu'une privation de quelques jours?
+N'aura-t-il pas la chaleur de son lit? il se couchera
+plus tôt, il se lèvera plus tard. Il amasse son bois, il
+en fait provision; et quand Ludovic l'interroge à ce
+sujet:</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour bâtir un palais à ma maîtresse, dit-il.</p>
+
+<p>Le geôlier cligna de l'&oelig;il comme s'il comprenait;
+mais il n'y comprit rien.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Charney fend, taille, épointe ses
+cotrets, met à part les rameaux les plus souples, conserve
+soigneusement l'osier flexible qui sert à lier son
+fagot quotidien. Puis, dans son coffre à linge, il découvre
+une toile grossière, à trame épaisse et lâche, qui
+en garnit le fond; il la détache, il en extrait les fils les
+plus forts, les plus rudes; et, ses matériaux ainsi préparés,
+il se met bravement à l'ouvrage, aussitôt que les
+lois de la geôle et la scrupuleuse exactitude du geôlier
+le lui permettent.</p>
+
+<p>Autour de sa plante, entre les pavés de sa cour,
+enfonçant de solides branchages d'inégale grandeur, il
+les assure encore à leur base au moyen d'un ciment
+composé de terre recueillie péniblement çà et là dans
+les intervalles du pavage; de plâtre et de salpêtre, dont
+il fait des emprunts furtifs aux parois humides des
+anciens fossés de la citadelle; et lorsque les principales
+pièces de charpente sont ainsi disposées, il y entrelace,
+dans certaines parties, de légers rameaux, formant une
+espèce de claie, qui doit au besoin garantir la <i>povera</i> du
+choc d'un corps étranger ou de l'approche du chien;
+et ce qui le rassure tout-à-fait durant ces travaux, c'est
+que Ludovic les voyant commencer, a d'abord paru incertain
+s'il en permettrait la continuation. Il branlait
+la tête, et faisait entendre un petit grognement sourd,
+de mauvais augure. Mais aujourd'hui il en a pris son
+parti; et parfois même, fumant doucement sa pipe à
+l'extrémité du préau, l'épaule appuyée contre la porte
+d'entrée, une jambe en travers, il contemple en souriant
+le travailleur encore inexpérimenté; puis il interrompt
+son plaisir de fumeur pour lui donner quelque bon
+conseil, que celui-ci ne sait pas toujours mettre à
+profit.</p>
+
+<p>Néanmoins l'ouvrage avance. Afin de le compléter,
+Charney appauvrit, en faveur de sa plante, sa mince
+couchette de prisonnier. C'est un nouveau sacrifice
+qu'il s'impose pour elle. Il emprunte à la paillasse de
+son lit de quoi fabriquer de légères nattes, et les dispose,
+selon la circonstance, autour de son échafaudage,
+soit que les rafales des Alpes menacent de s'engouffrer
+de ce côté, soit que le soleil, à son midi, lance trop
+directement sur le faible végétal ses rayons répercutés
+encore par les fragmens de grès et par les murailles.</p>
+
+<p>Un soir, le vent souffla avec force. Charney, déjà
+sous les verroux, vit de sa fenêtre la cour jonchée de
+brins de paille et de petits rameaux. Les paillassons et
+les intervalles de la claie n'avaient pas été doués par
+lui d'une force suffisante de résistance. Il se promit
+de remédier au mal le lendemain; mais le lendemain,
+quand il descendit à l'heure voulue, tout était déjà
+réparé. Une main plus habile que la sienne avait
+solidement réorganisé l'entrelas des branchages et des
+nattes, et il sut bien qui en remercier dans son c&oelig;ur.</p>
+
+<p>Ainsi grâce à lui, grâce à eux, la plante s'environnait
+contre les périls de remparts et de toitures; et lui, lui
+Charney, s'attachant à elle de plus en plus par les soins
+qu'il en prend, il la voit avec ravissement grandir, se
+développer, et lui prodiguer sans cesse de nouvelles merveilles
+à admirer.</p>
+
+<p>Le temps semblait la consolider; l'herbe devenait
+bois; l'écorce ligneuse entourant sa tige, d'abord si
+fragile, lui donnait de jour en jour une garantie de
+durée, et son heureux possesseur se sentait saisi d'un
+désir curieux et impatient de la voir fleurir.</p>
+
+<p>Il désirait donc enfin quelque chose, cet homme à la
+fibre usée, au cerveau de glace; cet homme si fier de
+son intelligence, et qui vient de tomber du haut de sa
+science orgueilleuse pour abîmer sa vaste pensée dans
+la contemplation d'un brin d'herbe!</p>
+
+<p>Cependant ne vous hâtez pas trop de l'accuser de
+faiblesse puérile et de démence. Le célèbre quaker
+Jean Bertram, après avoir passé de longues heures à
+examiner la structure d'une violette, ne voulut plus
+appliquer les facultés de son esprit qu'à l'étude des merveilles
+végétales de la nature, et prit bientôt place parmi
+les maîtres de la science. Si un philosophe du
+Malabar devint fou en cherchant à s'expliquer les phénomènes
+de la sensitive, le comte de Charney trouvera
+peut-être dans sa plante la vraie sagesse. N'y a-t-il pas
+déjà découvert l'arcane qui a le pouvoir de dissiper son
+ennui et d'élargir sa prison?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! la fleur! la fleur! se disait-il; cette fleur
+dont la beauté ne frappera que mes regards, dont les
+parfums seront pour moi seul, quelles formes affectera-t-elle?
+quelles nuances coloreront ses pétales? Sans
+doute, elle doit m'offrir de nouveaux problèmes à résoudre
+et jeter un dernier défi à ma raison. Eh bien!
+qu'elle vienne! que mon frêle adversaire se montre
+armé enfin de toutes pièces; je ne renonce point encore
+à la lutte. Peut-être alors seulement pourrai-je saisir
+dans son ensemble ce secret que sa formation incomplète
+m'a permis à peine d'entrevoir jusqu'à présent.
+Mais fleuriras-tu? te montreras-tu un jour devant moi
+dans tout ton éclat de beauté et de parure, <span class="sc">Picciola</span>?</p>
+
+<p><span class="sc">Picciola!</span> c'est le nom qu'il lui a donné lorsque,
+dans le besoin d'entendre une voix humaine retentir à
+son oreille au milieu de ses travaux, il converse hautement
+avec sa compagne de captivité, en l'entourant de
+ses soins. <i>Povera picciola!</i> telle a été l'exclamation
+de Ludovic s'apitoyant sur la <i>pauvre petite</i>, qui avait
+failli mourir faute d'être arrosée. Charney s'en était
+souvenu.</p>
+
+<p>&mdash;Picciola! Picciola! dois-tu fleurir bientôt? répétait-il
+en écartant avec précaution les feuilles garnissant
+l'extrémité ou les aisselles des rameaux de sa
+plante, afin de voir si la fleur s'annonçait; et ce nom de
+Picciola lui était doux à prononcer, car il lui rappelait
+à la fois les deux êtres qui peuplaient son univers: sa
+plante et son geôlier.</p>
+
+<p>Un matin, qu'à l'heure de sa promenade habituelle il
+interroge Picciola feuille par feuille, ses yeux s'arrêtent
+fixement tout-à-coup sur une des parties du végétal,
+et son c&oelig;ur bat avec force. Il y porte la main et
+rougit. Depuis long-temps il n'a éprouvé une émotion
+aussi vive. C'est qu'il vient de voir, au sommet de la
+tige principale, une excroissance inaccoutumée, verdâtre,
+soyeuse, de forme sphérique, imbriquée de légères
+écailles placés les unes sur les autres, comme des
+ardoises au dôme arrondi d'un élégant kiosque. Il
+n'en peut douter, c'est là le bouton! La fleur n'est
+pas loin.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c6" id="l1c6"></a>VI.</h3>
+
+
+<p>L'attrapeur de mouches paraissait souvent à sa
+grille, et prenait plaisir à suivre du regard le comte, si
+affairé autour de sa plante. Il l'a vu combiner et préparer
+son mortier, tresser ses nattes, nouer ses paillassons,
+édifier enfin ses palissades, et, prisonnier comme
+lui, et depuis plus long-temps que lui, il s'est facilement
+uni par la pensée aux grandes préoccupations du philosophe.</p>
+
+<p>À cette même fenêtre grillée, une autre figure,
+fraîche et souriante, vint aussi se montrer une fois.
+C'était une femme&mdash;une jeune fille, à la démarche tout
+ensemble alerte et craintive. Dans l'allure de sa tête,
+dans l'éclair de ses yeux, la modestie seule semblait
+tempérer la vivacité. Son regard, plein d'âme et d'expression,
+s'éteignait à moitié en passant au travers de
+ses longs cils abaissés. Au premier abord, en la
+voyant, le front incliné dans l'ombre, gardant une attitude
+rêveuse derrière ces sombres barreaux, sur
+lesquels s'appuyait en se repliant sa main blanche, on
+l'eût prise pour un chaste emblème de la captivité.</p>
+
+<p>Mais quand son front se relevait et qu'un rayon du
+jour venait l'éclairer, l'harmonie et la sérénité de ses
+traits, sa carnation ferme et colorée, disaient assez que
+c'était dans le mouvement et le grand air et non sous
+les verroux qu'elle avait vécu.</p>
+
+<p>Fallait-il alors l'admirer comme un de ces anges de
+la charité qui visitent les prisons? Non; l'amour filial
+jusqu'ici a seul rempli son c&oelig;ur; c'est dans cet amour
+qu'elle puise sa force, et presque sa beauté. Fille de
+l'Italien Girhardi, <i>l'attrapeur de mouches</i>, elle a quitté
+Turin, ses fêtes, ses belles promenades et les rives de la
+Doria-Riparia, pour venir se fixer dans le petit bourg de
+Fénestrelle, non d'abord pour voir son père, car la permission
+ne lui en était pas accordée, mais pour vivre du
+même air que lui, pour penser à lui près de lui. Aujourd'hui,
+à force d'instances et de sollicitations, elle a
+obtenu de pouvoir le visiter de temps en temps, et voilà
+pourquoi elle est joyeuse, fraîche et belle!</p>
+
+<p>Un mouvement de curiosité l'a poussée vers la fenêtre
+grillée qui donne sur la petite cour; un sentiment
+d'intérêt l'y retient malgré elle, car elle craint d'être
+aperçue du prisonnier. Qu'elle se rassure. Charney
+ne la verra pas: dans ce moment, <i>Picciola</i> et son
+bouton naissant s'emparent seuls de toute son attention.</p>
+
+<p>La semaine écoulée, lorsque la jeune fille revint
+auprès de son père, elle se dirigea furtivement encore
+vers la petite grille, pour donner un regard à l'autre
+captif; Girhardi la retint.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis trois jours il n'a point paru près de sa
+plante, lui dit-il. Il faut que le pauvre homme soit bien
+malade!</p>
+
+<p>&mdash;Malade! dit-elle, d'un air étonné.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu les médecins traverser la cour, et d'après ce
+que m'en a dit Ludovic, ils ne sont d'accord que sur un
+seul point, c'est qu'il en peut mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Mourir! répéta la jeune fille.&mdash;Et son &oelig;il s'agrandissait,
+et l'effroi, plus que la pitié peut-être, se
+peignait sur sa figure.&mdash;Oh! que je le plains! le malheureux!&mdash;Puis,
+attachant sur son père un regard
+plein d'inquiétude et d'angoisse:&mdash;On peut donc
+mourir ici? ou plutôt y peut-on vivre! C'est sans doute
+le séjour de cette prison et la pestilence qui s'exhale des
+anciens fossés qui ont causé sa maladie! s'écria-t-elle
+en pressant le vieillard entre ses bras, car en parlant de
+Charney elle ne pensait qu'à son père.</p>
+
+<p>Girhardi essaya de la consoler et lui tendit sa main;
+elle la couvrit de larmes.</p>
+
+<p>Dans ce moment, Ludovic entra. Il apportait à <i>l'attrapeur
+de mouches</i> une nouvelle capture qu'il venait de
+faire pour lui. C'était une <i>cétoine</i>, un beau coléoptère
+tout doré, qu'il lui présenta d'un air triomphant. Girhardi
+sourit, le remercia, et, sans qu'il s'en aperçût,
+rendit la liberté à l'insecte, car c'était le vingtième individu
+de la même espèce que Ludovic lui offrait ainsi
+depuis quelques jours. Il profita ensuite de la bien-venue
+du geôlier pour lui demander des nouvelles de
+Charney.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per mio santo, padrone!</i> dit Ludovic, je ne l'oublie
+pas plus que les autres, et tant qu'il ne sera pas le
+pensionnaire de Dieu, il restera le mien, <i>signore</i>. Aussi
+viens-je encore, à l'instant d'arroser sa plante.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon, s'il ne doit plus la voir fleurir? interrompit
+tristement la jeune fille.</p>
+
+<p><i>Perche, damigella?</i> dit Ludovic.&mdash;Puis il ajouta
+d'un air entendu, avec son clignement d'yeux ordinaire,
+et en agitant légèrement sa main, l'index relevé:&mdash;Nos
+seigneurs les médecins pensent que le pauvre
+homme s'est couché sur le dos pour l'éternité; mais
+moi, le seigneur geôlier, <i>non lo credo!</i> <i>Trondédious!</i>
+j'ai mon secret.</p>
+
+<p>Il fit un tour sur les talons, et sortit, après avoir
+essayé de reprendre sa voix rude et sa figure sévère,
+pour signifier à la jeune fille qu'il ne lui restait plus, la
+montre à la main, que vingt-deux minutes à passer auprès
+de son père. Au bout des vingt-deux minutes, il
+était de retour, et faisait exécuter la consigne.</p>
+
+<p>La maladie de Charney n'était que trop réelle.
+Quelle qu'en ait été la cause, un soir, après avoir rendu
+à <i>Picciola</i> sa visite et ses soins ordinaires, un fort engourdissement
+l'avait atteint. La tête appesantie et les
+membres agités de tremblemens nerveux, il s'était
+couché, dédaignant d'appeler quelqu'un à son aide, et
+remettant au sommeil le soin de sa guérison.</p>
+
+<p>Le sommeil n'était pas venu, mais la douleur; et le
+lendemain, lorsque le comte voulut se lever, une puissance
+plus forte que sa volonté le retint cloué sur son
+grabat. Il ferma les yeux et se résigna.</p>
+
+<p>Devant le péril, son calme philosophique et son
+orgueil de conspirateur revinrent. Il se fût cru déshonoré
+d'exhaler un soupir, une plainte, ou d'implorer
+secours de ceux qui, violemment, l'avaient séquestré du
+monde. Il donna seulement quelques instructions à
+Ludovic au sujet de sa plante, dans le cas où il serait
+indéfiniment retenu captif dans son lit, dans ce <i>carcere
+duro</i> qui venait aggraver encore son autre captivité.
+Les médecins arrivèrent, et il refusa de répondre à
+leurs questions. Il lui semblait que sa vie n'étant plus
+à lui, il n'était pas chargé de sa conservation, pas plus
+que de la gestion de ses biens confisqués, et que c'était
+à ceux qui s'appropriaient le tout à veiller sur le tout!</p>
+
+<p>Les médecins ne tinrent compte d'abord de cette
+révolte, et ils insistèrent. Rebutés enfin par le silence
+obstiné du malade, ils se décidèrent à ne plus interroger
+que la maladie elle-même.</p>
+
+<p>Les signes pathognomoniques répondirent à chacun
+dans un sens contraire, car chacun des savans docteurs
+appartenait à un système différent. Dans la dilatation
+de la pupille et la teinte violacée des lèvres, l'un vit les
+symptômes certains d'une fièvre putride; l'autre ceux
+d'une inflammation des viscères dans le météorisme du
+ventre; le dernier enfin (car ils étaient trois) conclut à
+l'apoplexie ou à la paralysie, d'après la coloration du
+cou et des tempes, la froideur des extrémités, la rigidité
+de la face, et déclara que le silence du malade ne
+devait être attribué qu'à un commencement de congestion
+cérébrale.</p>
+
+<p>Deux fois le capitaine-commandant de la citadelle
+vint visiter le prisonnier dans sa chambre. La première,
+il s'informa auprès de lui s'il n'avait pas quelque
+chose à désirer. Il offrit même de le faire changer de
+logement, s'il pensait que le lieu habité par lui fût en
+partie cause de son malaise. Le comte ne répondit que
+par un signe négatif, ou par un refus.</p>
+
+<p>La seconde fois, le commandant se montra suivi d'un
+prêtre.</p>
+
+<p>Charney condamné par les médecins, il était du devoir
+de sa charge de préparer le prisonnier à recevoir
+les secours de la religion.</p>
+
+<p>S'il est dans le sacerdoce une fonction auguste et
+sacrée, c'est celle du prêtre des prisons, de ce prêtre le
+seul spectateur dont la présence sanctifie l'échafaud.
+Et cependant le scepticisme de notre siècle n'a pas
+craint de la railler avec amertume. Cuirassés par
+l'habitude, a-t-on dit, ils ne savent plus s'émouvoir, ils
+ne savent plus pleurer avec le coupable, et dans leurs
+exhortations, dans leurs consolations, retournant sans
+cesse les mêmes pensées, chez eux le métier vient
+glacer l'inspiration.</p>
+
+<p>Eh! qu'importe que les phrases soient les mêmes!
+Est-il donc un homme qui doive les entendre deux fois?
+Un métier, dites-vous? Mais ce métier, ils l'ont choisi,
+ils le subissent. Eux, c&oelig;urs vertueux et purs, ils
+vivront au milieu de c&oelig;urs endurcis, qui répondront
+peut-être à leurs paroles de paix, d'espérance et de
+fraternité, par des paroles d'insulte et de mépris! Ils
+auraient pu, comme vous, connaître les joies et le luxe
+du monde; ils se frotteront contre des haillons, et respireront
+l'air humide et infect des cachots; nés sensibles
+aussi, et avec cette horreur du sang et de la mort
+qui tient à l'espèce humaine, ils se sont volontairement
+condamnés à voir, cent fois dans leur vie, monter et
+retomber le couteau sanglant de la guillotine. Sont-ce
+donc là des voluptés bien grandes? Et s'en doit-on
+blaser si facilement?</p>
+
+<p>Au lieu de cet homme de douleur, dévoué d'avance,
+et pour toujours, à de si rudes fonctions, au lieu de cet
+homme qui, par vertu, s'est fait le compagnon du bourreau,
+faites venir un nouveau prêtre pour chaque
+nouveau condamné!</p>
+
+<p>Oui, sans doute, il s'émouvra, il s'attendrira, il
+pleurera plus, mais il consolera moins. Ses paroles,
+s'il en trouve, seront entrecoupées de sanglots. Sera-t-il
+donc maître de lui-même et de ses idées? l'émotion
+ressentie trop vivement par lui ne le rendra-t-elle pas
+incapable d'accomplir son devoir, et le spectacle de sa
+faiblesse portera-t-il le patient à donner courageusement
+sa vie à la société, en expiation de son crime, à se
+racheter de son propre sang?</p>
+
+<p>Si la constance et la fermeté du nouveau consolateur
+sont telles, que du premier coup il n'éprouve ni cette
+émotion, ni cette faiblesse, croyez-le, il est mille fois
+plus insensible par nature que l'autre par habitude.</p>
+
+<p>Alors, voulez vous donc abolir ce métier du prêtre
+des prisons! Ah! n'ôtez pas leur dernier ami à ceux
+qui vont mourir! Qu'en montant sur l'échafaud, le
+coupable repentant ait une croix devant les yeux pour
+ne pas voir la hache, ou du moins, que de son dernier
+regard il aperçoive auprès du représentant de la justice
+des hommes, celui de la clémence de Dieu!</p>
+
+<p>Grâce au ciel, le prêtre, vraiment digne de ce nom,
+appelé au lit de Charney, n'avait pas d'aussi pénibles
+devoirs à remplir. Homme d'indulgence et de pardon,
+il comprit non seulement au silence et à l'immobilité
+du malade, mais mieux encore aux inscriptions désolantes
+qu'il lut sur la muraille, combien peu il devait
+espérer de cette âme orgueilleuse.</p>
+
+<p>Il se contenta de passer la nuit en prières à son chevet,
+ne dédaignant pas d'interrompre son pieux office
+pour partager avec Ludovic les soins que celui-ci prodiguait
+au souffrant, attendant avec résignation un moment
+favorable où il pourrait éclairer d'un rayon d'espoir
+ces profondes ténèbres de l'incrédulité.</p>
+
+<p>Dans cette même nuit, nuit décisive, le sang, refluant
+avec force vers la tête, détermina des transports au
+cerveau, un délire, qui, durant plus d'une heure, contraignirent
+le confesseur et le geôlier d'unir leurs efforts
+pour empêcher le malade de s'élancer hors du lit. Et
+tandis qu'il se débattait entre leurs bras, au milieu
+d'une foule de paroles incohérentes, de discours sans
+suite, d'apostrophes bizarres, les mots: <i>Picciola</i>, <i>povera
+Picciola!</i> sortirent à plusieurs reprises de la bouche de
+Charney.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Andiamo!</i> <i>andiamo!</i> le moment est venu, murmura
+Ludovic; oui, il est venu..., répétait-il avec impatience;
+mais le moyen de laisser là le chapelain tout
+seul lutter contre ce furibond! Et pourtant dans une
+heure, il sera peut-être trop tard, cordieu! Ah! Sainte-Vierge!
+je crois qu'il s'apaise... il ferme les yeux, il
+étend les bras, comme pour dormir! Si, à mon retour,
+il n'est pas mort, houra! huzza! houra!</p>
+
+<p>En effet, le transport du malade s'était calmé; Ludovic
+chargea le prêtre de veiller sur lui, et il disparut
+aussitôt de la chambre.</p>
+
+<p>Dans cette chambre, à peine éclairée par la faible
+lueur d'une lampe vacillante, on n'entendit plus de bruit
+que celui de la respiration irrégulière du mourant, la
+prière monotone du prêtre, et le vent des Alpes qui
+murmurait entre les barreaux de la fenêtre. Deux fois
+seulement le son d'une voix humaine sembla s'y mêler.
+C'était le <i>qui vive</i> d'une sentinelle, lorsque Ludovic
+passa et repassa près de la poterne, se rendant à son
+logis, puis revenant à la <i>camera</i> du malade.</p>
+
+<p>Une demi-heure à peine s'était écoulée quand son
+pieux compagnon de veillée le vit reparaître, tenant à la
+main un pot rempli d'un liquide fumant.</p>
+
+<p>&mdash;Saint Christ! j'ai failli tuer mon chien, dit-il en
+entrant. Il commençait à hurler: c'est mauvais signe.
+Mais comment ça va-t-il? A-t-on encore gesticulé?
+En tout cas, voici de quoi le faire tenir tranquille. Je
+viens d'y goûter. C'est bien amer comme les cinq cent
+mille diables!... Pardon, <i>mio padre!</i>... goûtez plutôt
+vous-même.</p>
+
+<p>Le prêtre repoussa doucement le vase.</p>
+
+<p>&mdash;Au fait, ce n'est pas pour nous; une pinte de moscadello,
+avec force tranches de citron, réussirait mieux
+à nous soutenir durant la nuit froide; n'est-il pas vrai,
+<i>signor Capellano</i>? Mais ceci, c'est pour lui, pour lui
+seul... Il faut qu'il boive ça&mdash;qu'il boive tout! c'est
+l'ordonnance.</p>
+
+<p>Et, en parlant ainsi, il transvasait une partie du
+liquide dans une tasse, la balançait et soufflait dessus
+pour en tempérer la chaleur; et quand il crut la potion
+à son point, il la fit prendre presque de force à Charney,
+tandis que le prêtre lui soutenait la tête. Puis,
+enveloppant bien le malade dans ses draps et couvertures:</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons voir l'effet, dit-il, ça ne peut tarder.
+Au surplus, je ne bouge point d'ici que l'affaire ne soit
+faite. Tous mes oiseaux sont en cage, ils ne s'envoleront
+pas, et ma femme se passera bien de moi pour une
+nuit. N'est-ce pas votre avis, <i>signor Capellano</i>? Pardon,
+<i>mio padre</i>, répéta-t-il en s'apercevant d'un geste
+presque imperceptible de réprimande de la part de son
+discret interlocuteur.</p>
+
+<p>Et Ludovic alla se placer, debout, immobile, près du
+lit, l'&oelig;il fixé sur la figure du moribond, retenant son
+souffle, faisant silence, comme dans l'attente d'un événement
+prochain.</p>
+
+<p>Voyant que rien ne s'annonçait encore, il redoubla
+la dose, recommença son manège muet, et l'inquiétude
+le gagna, en n'apercevant aucun changement dans l'état
+du malade. Il craignit d'avoir, par imprudence, hâté
+sa mort. Il se promena à grands pas dans la chambre,
+frappant du pied, faisant claquer ses doigts, menaçant
+du geste le vase qui contenait le reste du liquide.</p>
+
+<p>Au milieu de tout ce mouvement, il s'arrêta un instant
+pour contempler la figure pâle et immobile de
+Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai tué! s'écria-t-il en proférant un épouvantable
+juron, mélangé de français, d'italien et de provençal;
+car, né à Nice, puis soldat de la république,
+ayant long-temps séjourné dans le midi de la France,
+Ludovic maugréait également bien dans les trois
+langues, comme on a dû s'en apercevoir.</p>
+
+<p>En l'entendant jurer si fort, le chapelain releva la
+tête. Ludovic n'y fit nulle attention, et se remit à marcher,
+à frapper du pied, à jurer, à faire claquer ses
+doigts de plus belle; puis enfin, fatigué de gestes et
+d'émotion, il alla s'agenouiller auprès du prêtre, en
+murmurant des <i>meâ culpâ</i>, et s'endormit au milieu
+d'une prière.</p>
+
+<p>À l'aube naissante, il dormait encore; le chapelain
+priait toujours. Une main brûlante se pose alors sur la
+tête de Ludovic, qui s'éveille en sursaut.</p>
+
+<p>&mdash;À boire! dit le malade.</p>
+
+<p>Au son de cette voix, qu'il croyait ne plus entendre,
+Ludovic ouvre de grands yeux et regarde avec stupéfaction
+Charney, dont la figure ne lui apparaît que sous
+une nappe de sueur. Ses membres ruissellent, un
+nuage de vapeur sort de ses draps et de ses couvertures
+humectés. Soit qu'une crise salutaire ait eu lieu tout-à-coup,
+et que, la nature aidant, le tempérament vigoureux
+du prisonnier triomphât du mal, soit que la
+double dose de liquide à lui administrée par Ludovic
+fût douée d'une grande puissance sudorifique, cette
+forte transpiration semble avoir à la fois rendu le
+malade à la vie et à la raison. Il ordonne lui-même
+ce qu'il lui paraît convenable de faire pour son soulagement.
+Puis, se tournant vers le prêtre, qui se tenait
+humble au chevet de son lit:</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point mort encore, monsieur, lui dit-il;
+vous le voyez. Si j'en réchappe, et j'espère que
+j'en réchapperai, je vous prie de dire de ma part à mon
+trio de docteurs, que ce n'est point à eux que j'en rends
+grâce, et qu'ils me tiennent quitte de leurs visites et de
+leur science, folle et menteuse comme toutes les autres.
+J'ai assez compris leurs discours pour être convaincu
+qu'un hasard heureux m'est seul venu en aide.</p>
+
+<p>&mdash;Le hasard! murmura le chapelain, les yeux fixés
+sur cette inscription de la muraille:</p>
+
+<p><i>Le hasard est aveugle, et seul il est le père de la
+création.</i></p>
+
+<p>Puis, articulant solennellement le dernier mot que
+Charney lui-même y avait ajouté:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Peut-être!</i> dit-il, et il sortit.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c7" id="l1c7"></a>VII.</h3>
+
+
+<p>Tout entier à l'enivrement du succès, Ludovic paraissait
+plongé dans une stupeur extatique en entendant
+le comte parler ainsi, non qu'il prêtât la moindre attention
+au sens de ses paroles; il n'avait garde! Mais
+son moribond prononçait des mots, assemblait des idées,
+regardait, vivait, suait! voilà ce qui le mettait en si
+grand émoi, et le saturait de satisfaction et d'orgueil.
+Après quelques instans de silence admiratif:</p>
+
+<p>&mdash;Vivat! s'écria-t-il enfin, vivat! <i>che maraviglia!</i>
+Il est sauvé! grâce à qui?...</p>
+
+<p>Et il agitait en l'air le pot de faïence vide de tisane,
+et lui adressait, en le baisant, les mots les plus doux de
+son vocabulaire.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à qui? répéta le prisonnier. Grâce à vos
+bons soins peut-être, mon honnête Ludovic. Mais si je
+guéris en effet, messieurs les médecins n'en attribueront
+pas moins l'honneur à leurs ordonnances, et le chapelain
+à ses prières.</p>
+
+<p>&mdash;Ni eux, ni moi, n'en aurons la gloire! répondit
+Ludovic en s'agitant de plus belle... Quant au <i>signor
+Capellano</i>... on ne sait pas... ça n'a pu que bien faire...
+Mais l'autre!... mais l'autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Quel est donc ce sauveur, ce protecteur inconnu?
+dit Charney avec une sorte d'indifférence; car il s'attendait
+que Ludovic attribuerait sa guérison à l'intervention
+de quelque saint.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est point un protecteur, dit celui-ci, mais une
+protectrice.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? que voulez-vous dire? une madone,
+n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ce n'est point une madone, <i>signor conte</i>.
+Celle qui vous a sauvé de la mort et des griffes du
+diable, sans doute, car vous mouriez sans confession,
+c'est d'abord et avant tout la <i>signora Picciola! la signorina
+Picciolina! Piccioletta!</i> ma filleule... oui, ma
+filleule, puisque c'est moi qui, le premier, lui ai donné
+son nom... son nom de <i>Picciola</i>. Ne me l'avez-vous
+pas dit? Elle est donc ma filleule... je suis donc son
+parrain... et j'en suis fier, <i>per Bacco</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Picciola! s'écrie le comte, se relevant tout-à-coup
+sur son séant, s'accoudant sur son oreiller, et donnant
+à ses traits ranimés l'expression de l'intérêt le plus
+vif.&mdash;Expliquez-vous, mon brave Ludovic, expliquez-vous!</p>
+
+<p>&mdash;Faites l'étonné! répliqua celui-ci avec son clignement
+d'&oelig;il obligé.&mdash;Est-ce donc la première fois
+qu'elle vous rend le même service? Lorsque vous vous
+sentez atteint de ce mal, auquel vous êtes sujet, n'est-ce
+point toujours avec cette herbe qu'on vous guérit?
+Vous me l'avez dit du moins, et je m'en suis souvenu,
+Dieu merci; car il paraît que Picciola en sait plus dans
+une de ses feuilles que tous les bonnets carrés de Montpellier
+et de Paris attachés ensemble. Oui, ma petite
+filleule, dans cette affaire-là, aurait défié un régiment
+complet de médecins, fût-il de quatre bataillons, à
+quatre cents hommes par bataillon! À preuve, que
+vos trois grimauds ont lâché pied en battant la chamade
+et vous jetant la couverture sur le nez; au lieu que
+Picciola!... ah! la brave petite plante! que Dieu en
+conserve la graine!... quant à moi, je n'oublierai pas la
+recette, et si jamais mon petit Antonio tombe dans la
+maladie, je lui en ferai boire en bouillon et manger en
+salade, quoique ce soit plus amer encore que la chicorée.
+Elle n'a eu qu'à se montrer, et la victoire a été
+décidée, puisque vous voilà guéri, oui, vraiment guéri;
+car maintenant vous ouvrez de grands yeux, vous
+riez!... Ah! vivat à <i>illustrissima signora Picciola</i>!</p>
+
+<p>Charney prenait plaisir à la joie bruyante et loquace
+de son digne gardien; son retour à la vie, l'idée de la
+devoir à cette même plante qui déjà avait charmé ses
+longues heures de captivité, faisaient naître en lui un
+vif sentiment de bonheur, et le sourire en effet se montrait
+sur les lèvres fiévreuses encore, quand soudain une
+idée pénible, cruelle, lui traversa l'esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin cette plante, dit-il à Ludovic, comment
+a-t-elle contribué à ma guérison? comment l'avez-vous
+employée?</p>
+
+<p>Et une sorte de terreur l'agitait en faisant cette
+question.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, répliqua tranquillement le
+geôlier; une pinte d'eau sur un bon feu, trois bouillons...
+tisane parfaite; ça va tout seul.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu! s'écria Charney, retombant sur son
+oreiller, et portant la main à son front, vous l'avez détruite!
+Ah! je n'ai point de reproches à vous adresser,
+Ludovic; et cependant... ma pauvre <i>Picciola</i>! Que
+vais-je faire, que vais-je devenir sans elle?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, calmez-vous, lui dit Ludovic se
+rapprochant de lui et prenant un son de voix presque
+paternal pour consoler le captif, accablé de douleur
+comme l'enfant à qui l'on vient d'enlever un jouet
+favori.&mdash;Calmez-vous, et ne vous découvrez pas comme
+vous faites. Écoutez-moi bien, ajouta-t-il tout en s'occupant
+de rajuster les draps et de remédier au désordre
+général du lit, occasioné par les brusques mouvemens
+du malade.&mdash;Aurais-je dû hésiter à sacrifier une herbe
+pour sauver un homme? non, n'est-ce pas? Eh bien!
+cependant je n'aurais pu me décider à la tuer ainsi du
+premier coup, et à la faire entrer tout entière dans la
+marmite. D'ailleurs, c'était inutile. Je ne lui ai fait
+qu'un emprunt. Avec les ciseaux de ma femme, je lui
+ai coupé un tas de feuillage dont elle n'avait pas besoin,
+quelques petits rameaux sans boutons... car elle a trois
+boutons à présent! hein? c'est beau à elle!... L'opération
+s'est bien faite, et elle n'en est pas morte. Au
+contraire, <i>cap de dious!</i> elle ne s'en porte que mieux à
+présent, et vous aussi! Vous voyez bien qu'il faut être
+sage... Soyez sage, suez bien, achevez de guérir, et
+vous la reverrez!</p>
+
+<p>Charney lui adressa un regard de reconnaissance et
+lui tendit la main.</p>
+
+<p>Cette fois, Ludovic avança la sienne, et pressa celle
+du comte avec émotion, car sa paupière s'humecta.
+Mais tout-à-coup, se reprochant sans doute cette infraction
+à la règle invariable de conduite qu'il s'était tracée
+d'avance, les muscles de sa face s'allongèrent, sa voix
+devint plus rudoyante. Enfin, tenant toujours entre
+ses mains celle du prisonnier, mais cherchant à lui
+faire prendre le change sur le motif de ce premier
+mouvement:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez bien que vous vous découvrez encore!
+dit-il, et il fit rentrer doucement et doctoralement le
+bras du malade dans le lit; puis, après de nouvelles
+recommandations, faites d'un ton officiel, il sortit de la
+chambre, en fredonnant avec gravité:</p>
+
+<div class="poem">
+ <div class="stanza">
+ <span class="i2">Je suis geôlier,</span><br>
+ <span class="i2">C'est mon métier</span><br>
+ <span class="i0">Mieux vaut ça qu'être prisonnier.</span><br>
+ <br>
+ </div>
+</div>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c8" id="l1c8"></a>VIII.</h3>
+
+
+<p>Le même jour et le jour suivant, un abattement
+extrême, suite naturelle des grandes crises et d'une
+transpiration abondante, rendit Charney presque incapable
+de se mouvoir et de penser; mais dès le troisième
+jour, une amélioration sensible était survenue; et si,
+avec sa faiblesse, il lui fallait encore garder le lit, du
+moins il entrevoyait, dans un terme assez rapproché,
+l'instant où il pourrait se lever, marcher, reprendre sa
+promenade ordinaire, et revoir sa compagne et sa libératrice.</p>
+
+<p>Car toutes ses idées se dirigent vers elle. Il ne peut
+s'expliquer par quelles circonstances singulières cette
+faible végétation, jetée sous ses pas, dans la cour de sa
+prison, l'a guéri de son ennui, lui que l'éclat du monde
+et de la fortune n'avait pu distraire; l'a arraché à la
+mort, lui que la science humaine y avait condamné.
+Dans l'impuissance où il se trouve d'appliquer les forces
+de sa raison pour éclaircir ce point mystérieux, c'est
+avec un sentiment de superstition qu'il s'attache de plus
+en plus à sa Picciola. Sa reconnaissance pour cet être
+inerte, insensible, ne peut se baser sur rien de réfléchi
+et d'intentionné; il éprouve cependant un besoin de lui
+donner son affection, en échange des biens qu'il lui
+doit. Où la raison ne peut, l'imagination travaille.
+La sienne s'exalte; et son amour pour Picciola devient
+bientôt un culte.</p>
+
+<p>Il se persuade qu'un lien surnaturel les enchaîne l'un
+à l'autre; qu'il existe ainsi dans la matière de secrètes
+attractions, d'incompréhensibles sympathies qui rapprochent
+l'homme de la plante. Celui qui refuse encore
+de proclamer Dieu va tomber peut-être dans les croyances
+puériles de l'astrologie judiciaire. Picciola,
+c'est son étoile, sa madone, son talisman!</p>
+
+<p>Pourquoi a-t-on vu des hommes, illustres par leur
+science ou par leur génie, dénier la Providence, et se
+montrer en même temps atteints d'idées superstitieuses?
+C'est que, aveuglés par l'orgueil humain, ils voulaient
+tout s'attribuer à eux-mêmes de leur gloire ou de leur
+force; mais le sentiment instinctif, religieux, qu'ils
+étouffaient dans leur c&oelig;ur, détourné alors de ses véritables
+voies, se faisait jour malgré eux, tout en subissant
+l'empreinte bizarre de leurs pensées. L'hommage
+qu'ils arrêtaient dans son essor vers le ciel retombait
+sur la terre. Ils prétendaient juger et non croire; et
+leur génie, étroit dans sa grandeur, rétrécissant l'horizon
+devant eux, ne leur permettait de saisir que
+quelques-unes des combinaisons du Grand-Tout. Ils
+négligeaient l'ensemble pour le détail, parce que ce
+détail isolé, ils croyaient pouvoir le mesurer et le soumettre
+à l'analyse de leur raison, n'apercevant pas les
+points de suture qui le reliaient au reste du monde
+créé; car la création, la terre, le ciel, les hommes, les
+astres, l'univers tout entier, ne sont-ils pas un seul être,
+immense, complet, varié à l'infini, qui vit et palpite sous
+la main puissante de Dieu?</p>
+
+<p>Ainsi Charney, l'imagination encore excitée par la
+fièvre peut-être, ne voit que Picciola dans la nature; et,
+pour lui trouver des analogues, il réveille sa mémoire
+puissante, et lui demande l'histoire des plantes miraculeuses,
+depuis le moly d'Homère, le palmier de Latone,
+le frêne d'Odin, jusqu'à l'herbe d'or qui s'illumine devant
+le paysan breton, ou la fleur d'épine qui sauve des
+mauvaises pensées les bergères de la Brie. Il se rappelle
+le figuier Rumine des Romains, le Teutatès des
+Celtes, adoré sous la figure d'un chêne; la verveine
+des Gaulois, le lotus des Grecs, les fèves des pythagoriciens,
+la mandragore des prêtres hébreux. Il se rappelle
+le campac azuré des Persans, qui ne croît pour
+eux que dans le Paradis; l'arbre Touba, ombrageant le
+trône céleste de Mahomet; le magique Camalata, le
+verdoyant Amrita, auxquels les Indiens voient suspendus
+des fruits d'ambroisie et de volupté. Il attache
+enfin un sens symbolique à cet usage des Japonais,
+donnant pour pièdestal à leurs divinités des héliotropes
+ou des nénuphars, et faisant naître l'amour dans le sein
+d'une corolle. Il admire ce religieux scrupule des
+Siamois, qui va jusqu'à défendre d'attenter à l'existence
+de certaines plantes, et les protége même contre la mutilation.
+Ce qui autrefois excitait sa raillerie et ses
+mépris, sans doute, et ravalait la faible humanité devant
+lui, aujourd'hui la relève à ses yeux; car il sait quels
+graves enseignemens peuvent sortir d'une tige ou d'un
+rameau; et dans les coutumes de l'idolâtrie il ne veut
+plus voir que le sentiment de gratitude qui leur a donné
+naissance.</p>
+
+<p>Il entend Charlemagne, législateur et philosophe, du
+haut de son trône occidental, recommander à ses
+peuples la sainte culture des fleurs. Il en vient jusqu'à
+comprendre la vive tendresse que Xerxès, au rapport
+d'Élien et d'Hérodote, ressentit pour un platane, le
+caressant, le pressant dans ses bras, dormant avec
+délices sous son ombre, le décorant de bracelets et
+de colliers d'or, et se désolant lorsqu'il lui fallut le
+quitter!</p>
+
+<p>Déjà en pleine convalescence, absorbé par ses pensées,
+Charney était un matin dans sa chambre, dont prudemment
+il n'avait pas franchi le seuil depuis sa maladie,
+lorsque sa porte s'ouvrant tout-à-coup, Ludovic,
+la figure radieuse, s'élance vers lui.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est en fleur! <i>Picciola, Piccioletta, figlioccia
+mia!</i></p>
+
+<p>&mdash;En fleur! s'écrie Charney. Je veux la voir!</p>
+
+<p>En vain l'honnête geôlier lui remontra qu'il y aurait
+imprudence peut-être à sortir si tôt, qu'il fallait
+patienter un jour ou deux, que la matinée n'était pas
+assez avancée, que l'air était frais, qu'une rechute fait
+rarement grâce: tout fut inutile. La seule chose
+qu'il put obtenir, c'est que le prisonnier se contiendrait
+une heure encore, afin que le soleil se trouvât
+de la fête.</p>
+
+<p>Cette heure, qu'elle se traîne lentement! et cependant
+il l'occupe du mieux qu'il peut. D'abord, pour la
+première fois depuis sa captivité, il songe à sa toilette.
+Oui, à sa toilette, à sa parure, en l'honneur de Picciola,
+de Picciola en fleur! Ses vêtemens étaient poudreux,
+ses cheveux en désordre, sa barbe longue. Il approprie
+tout cela. Un miroir, jusqu'à cet instant oublié dans sa
+précieuse cassette, en est tiré; il se rase soigneusement,
+il se rase pour la voir en fleur! C'est sa sortie
+de convalescence, la visite du malade à son médecin,
+de l'obligé à sa bienfaitrice, de l'amant à sa maîtresse!
+Et lorsqu'il s'est ajusté, les yeux fixés sur la glace, il
+s'étonne de se trouver, malgré sa maladie récente, le
+regard moins terne, les traits moins abattus, le front
+moins ridé qu'autrefois. Il se souvient qu'il est jeune
+encore, et comprend que s'il y a des pensées amères et
+vénéneuses, qui flétrissent jusqu'à leur enveloppe, il en
+est d'autres douées du pouvoir de la raviver.</p>
+
+<p>Au moment précis, Ludovic se présenta. Il soutint
+le comte pour l'aider à descendre les hauts degrés de
+l'escalier tournant et massif; et quand celui-ci entra
+dans la petite cour, soit l'influence de l'air pur et de la
+lumière du ciel, soit le privilége de ces facultés vives et
+neuves dont sont redoués les convalescens, il lui semble
+que les émanations de sa fleur ont tout embaumé autour
+de lui, et c'est à elle qu'il attribue les douces et fraîches
+impressions du bien-être qu'il ressent.</p>
+
+<p>Cette fois, Picciola se montrait dans tout le prestige
+de sa beauté: elle étalait à ses yeux sa corolle nuancée
+et brillante; le blanc, le pourpre et le rose se confondaient
+sur ses larges pétales bordés de petits cils argentés,
+entre lesquels se brisait un rayon du soleil, qui
+faisait scintiller autour de la fleur comme une lumineuse
+auréole. Charney la contemple avec transport;
+il craint de la ternir de son souffle, ou de la flétrir en y
+portant la main. Il ne songe plus à l'analyser, à l'étudier;
+il l'admire, il la savoure de la vue et de l'odorat.
+Mais bientôt une autre idée vient le distraire de celle-là,
+et ce n'est plus sur la fleur que s'arrêtent ses
+regards. Il a vu les traces de la mutilation sur sa Picciola;
+des rameaux abattus, des feuilles à demi déchirées
+par le contact des ciseaux. Les cicatrices n'en
+sont pas encore fermées. Il sent alors qu'il lui doit la
+vie, et ses bienfaits lui font oublier son éclat et ses
+parfums.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c9" id="l1c9"></a>IX.</h3>
+
+
+<p>Par ordonnance des médecins, le convalescent eut le
+droit, les jours suivans, de jouir de la promenade de sa
+cour aux heures qui lui conviendraient, et de la prolonger
+même selon ses désirs. Ce fut alors qu'il put
+reprendre avec ardeur ses études commencées.</p>
+
+<p>Dans l'intention de relater par écrit les observations
+faites sur sa plante, depuis le premier jour jusqu'au
+moment présent, il tenta de séduire Ludovic, afin de se
+procurer par lui encre, plumes et papier. Il s'attendait
+à le voir froncer d'abord le sourcil, prendre son air
+d'importance, se faire long-temps prier, et céder enfin,
+soit par l'intérêt qu'il portait à son malade et à sa filleule,
+soit par l'espoir du gain; car cette fois il s'agissait
+de fourniture.</p>
+
+<p>Il n'en fut pas ainsi. Ludovic prit tout d'abord la
+proposition gaiement.</p>
+
+<p>&mdash;Comment donc! <i>signor conte</i>, rien n'est plus facile!&mdash;dit-il
+en bourrant légèrement sa pipe, et se
+détournant pour en tirer quelques aspirations, afin de
+l'empêcher de s'éteindre; car il cessait toujours de
+fumer devant Charney, qu'incommodait l'odeur du
+tabac.&mdash;Je suis loin de m'y opposer. Mais tous ces
+petits outils-là sont de ceux qui restent sous la clef du
+gouverneur et non sous la mienne. Si vous voulez
+avoir de quoi écrire, adressez-lui <i>più presto</i> une belle
+pétition sur l'objet, et ça pourra se faire.</p>
+
+<p>Charney sourit, et ne se découragea pas.</p>
+
+<p>&mdash;Mais pour écrire cette pétition, mon cher Ludovic,
+il me faudrait d'abord ce que je demande: encre,
+plumes et papier!</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, <i>signor conte</i>, c'est juste. J'ai tiré
+l'âne par la queue pour le faire marcher plus vite, répliqua
+le geôlier. Voilà comme la chose d'une pétition
+se pratique d'ordinaire,&mdash;ajouta-t-il d'un air entendu,
+la tête à demi renversée et les bras croisés derrière le
+dos. Je vais trouver le gouverneur, et je lui dis que
+vous avez à lui adresser une demande, sans m'expliquer
+sur quoi... Ça ne me regarde pas; ça le regarde, et ça
+vous regarde. S'il ne peut venir lui-même en causer
+avec vous, il vous envoie un homme à lui. Cet homme
+vous remet une plume, un papier timbré et paraphé,
+une seule feuille; vous écrivez dessus, lui présent; il
+cachète ça devant vous; vous lui rendez la plume; il
+emporte la lettre, et tout est dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, Ludovic, ce n'est point du gouverneur que
+je veux tenir tout cela, c'est de vous!</p>
+
+<p>&mdash;De moi, mordious! Vous ne connaissez donc pas
+ma consigne? dit le geôlier, reprenant tout-à-coup son
+air rude et sévère.</p>
+
+<p>Il tira une longue bouffée de sa pipe, l'exhala lentement,
+comme pour tenir le comte à distance, fit un
+demi-tour à droite, et sortit. Et le lendemain, quand
+Charney revint à la charge, il se contenta de cligner de
+l'&oelig;il et de hocher la tête.</p>
+
+<p>Trop fier pour s'humilier devant le gouverneur, mais
+trop désireux d'accomplir ses projets pour les abandonner
+si vite, avec un cure-dent le prisonnier fit une plume;
+son rasoir lui tint lieu de canif; de la suie délayée
+dans de l'eau, un flacon doré de sa cassette lui servirent
+d'encre et d'encrier; et de blancs et fins mouchoirs de
+batiste, restes de sa splendeur passée, lui tinrent lieu de
+papier. C'est ainsi que Charney, séparé de Picciola,
+pouvait encore s'occuper d'elle en écrivant le résultat
+de ses observations.</p>
+
+<p>Qu'il en fit de douces, d'étonnantes! qu'il eût ressenti
+de plaisir à les communiquer à une oreille attentive!
+Son voisin, l'<i>attrapeur de mouches</i>, lui semblait
+digne de recevoir ses confidences: cette figure, trouvée
+par lui d'abord si maussade, si refrognée, il l'avait vue
+depuis s'épanouir avec bonté, et briller même de ce
+genre d'éclat que donne une vive intelligence. Quand,
+de sa petite fenêtre, le vieillard promenait sur lui et sur
+Picciola son regard demi-curieux, demi-rêveur, Charney
+se sentait attiré par ce regard. Un geste de la main,
+un sourire avaient même déjà été échangés entre eux;
+mais le régime de la prison leur interdisait à tous deux
+de s'adresser la parole, même pour se demander des
+nouvelles de leur santé; et le grand explorateur des
+merveilles de la nature dut garder pour lui seul ses
+précieuses découvertes.</p>
+
+<p>Au nombre de celles-ci, il faut citer la propriété singulière
+qu'il surprit dans sa fleur de se tourner vers le
+soleil et de lui faire face pendant toute la durée de son
+cours pour mieux aspirer ses rayons; et quand le soleil
+se cachait derrière les nuages et que la pluie menaçait,
+elle s'abritait aussitôt sous ses pétales recourbés, comme
+le vaisseau pliant ses voiles devant l'orage.</p>
+
+<p>&mdash;La chaleur lui est-elle donc tant nécessaire? pensait
+Charney; et pourquoi?... Pourquoi aussi craint-elle
+même une légère ondée, qui la rafraîchirait?...
+Oh! j'ai confiance en elle maintenant; elle me l'expliquera.</p>
+
+<p>Picciola avait déjà été pour lui une pharmacie bien
+faisante; elle pouvait au besoin lui servir de boussole
+et de baromètre; elle allait lui tenir lieu d'horloge.</p>
+
+<p>À force de savourer ses parfums, il crut remarquer
+qu'ils variaient vers certaines époques de la journée.
+Ce phénomène lui parut être d'abord une illusion de ses
+sens; mais des expériences réitérées lui en démontrèrent
+la réalité, et il en vint à désigner avec certitude
+l'heure du jour, d'après l'odeur de sa plante.<a id="FNanchor_1" name="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">1</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a>
+<a href="#FNanchor_1">
+<span class="label">[1]</span></a> Le botaniste anglais Smith a remarqué les mêmes propriétés
+dans l'<i>Antirrinum repens</i> (la linaire rayée), <i>Flore britannique</i>,
+t. II, p. 658.</p>
+</div>
+<p>Les fleurs s'étaient multipliées, et, vers le soir surtout,
+Picciola répandait ses émanations les plus douces.
+Aussi combien alors l'heureux captif aimait à se rapprocher
+d'elle! Au moyen de quelques planches dues
+à la munificence de Ludovic, il avait construit un petit
+banc appuyé sur quatre solides bûchettes épointées à
+leur extrémité, et enfoncées dans les interstices du
+pavage. Un dossier raboteux lui prêtait son appui,
+lorsqu'il voulait penser et s'oublier, en vivant dans l'atmosphère
+de sa plante. Là il se sentait plus à l'aise
+qu'il ne s'était jamais senti sur ses riches canapés de
+soie, et il y passait parfois des heures entières, méditant
+en s'enivrant de parfums, rappelant en lui-même les
+jours de sa jeunesse, écoulés sans plaisirs et sans affections,
+perdus au milieu de vaines chimères, dans un
+désenchantement prématuré.</p>
+
+<p>Il arrivait souvent qu'à la suite de ces examens faits
+en arrière, il tombait dans de profondes rêveries, participant
+à la fois de la veille et du sommeil, dans une
+espèce d'engourdissement apathique du corps, pendant
+lequel son imagination surexcitée peuplait la cour de sa
+prison de songes délicieux.</p>
+
+<p>Il se retrouvait alors à ces mêmes fêtes où naguère
+l'ennui l'avait poursuivi, où il prodiguait à tous des
+plaisirs et du bonheur dont il ne savait pas prendre
+sa part.</p>
+
+<p>Il voyait, par une soirée d'hiver, s'illuminer spontanément
+la façade de son ancien hôtel de la rue de
+Verneuil. Le bruit de mille voitures retentissait à son
+oreille; à la clarté des torches, elles entraient dans sa
+cour circulaire, et chacune d'elles jetait tour à tour sur
+les marches de son péristyle, couvert de tapis et décoré
+de tentures, les Merveilleuses en renom, empaquetées
+dans d'épaisses fourrures, sous lesquelles frisonnait la
+soie; des Incroyables, au feutre pointu, à la haute
+cravate, aux jarrets enrubanés; des artistes célèbres,
+au col nu, aux cheveux courts, au costume semi-grec,
+semi-français; et des généraux empanachés et ceinturés
+aux trois couleurs; et des savans, et des hommes de
+lettres, avec ou sans collets verts. Un monde de valets
+se montrait partout à la fois, narguant, sous leurs nouvelles
+livrées, les décrets de la république conventionnelle,
+passée de mode.</p>
+
+<p>Dans ses salons, il retrouvait, pêle-mêle, confondues,
+toutes les illustrations, toutes les bizarreries de l'époque.
+La toge et la chlamyde s'y frottaient en passant contre
+le frac et la soubre-veste; les escarpins à rosettes, les
+bottes galonnées ou éperonnées y glissaient sur le
+parquet en même temps que la calige et le cothurne.
+Hommes de loi, hommes de plume, hommes d'épée,
+hommes d'argent, ministres et fournisseurs, artistes et
+gouvernans tourbillonnaient côte à côte dans ce tohu-bohu
+du Directoire. Un acteur s'y montrait près d'un
+membre de l'ancien clergé; un ci-devant noble près
+d'un ci-devant pauvre; l'Aristocratie et la Démocratie
+s'y donnaient la main; la Richesse et la Science s'y
+promenaient bras-dessus bras-dessous. C'était la société
+renaissante, raillant autour d'un centre commun
+toutes ses parties, dont chacune se sentait trop faible
+pour faire un monde à part. On remettait la scission
+à un autre temps. Ainsi font les enfans de classes
+diverses, que l'âge et le besoin du plaisir rassemblent;
+en grandissant, ils s'éloignent peu à peu de leurs compagnons
+de jeux, entraînés qu'ils sont, à leur insu, par
+la puissante attraction du système d'ordre social.</p>
+
+<p>Charney contemplait en souriant cette bigarrure de
+m&oelig;urs, d'états et de costumes. Ce qui avait été pour
+lui autrefois une source amère et féconde de pensées
+méprisantes pour l'humanité tout entière, ne soulevait
+plus dans son sein qu'une légère moquerie contre ces
+années de folie et de vains essais.</p>
+
+<p>Soudain de brillans orchestres éclatent en mesures
+vives, variées et stridentes, et la fête prend son vol!
+Charney reconnaît les airs qu'il a entendus déjà; mais
+l'impression qu'il en reçoit est bien plus active sur ses
+sens. La lueur scintillante des lustres, leurs reflets
+prismatiques dans les glaces, dans les cristaux, l'air
+chaud et embaumé d'une salle de bal ou de festin, la
+saveur des mets, la gaieté pétulante des convives, les
+groupes bondissans des valseurs, qui le frôlent en passant,
+les propos légers et frivoles qui se croisent, qui se
+heurtent autour de lui, les rires qui retentissent, tout
+lui fait éprouver une impression de joie ineffable, qu'il
+n'a jamais connue.</p>
+
+<p>Puis des femmes, à la taille élégante et svelte, aux
+blanches épaules, au col de cygne, parées d'étoffes
+somptueuses, de gazes striées d'or, étincelantes de
+pierreries, se montrent devant ses pas, et le saluent en
+lui souriant. Il les reconnaît. C'étaient les conviées
+ordinaires et l'ornement de ses splendides soirées, alors
+que, riche et libre, on le citait comme un des heureux
+de la terre. Là brillaient sans rivales la fière Tallien,
+vêtue à la grecque, et portant des joyaux et des bagues
+de prix jusque dans les doigts de ses beaux pieds nus, à
+peine emprisonnés dans de légères sandales dorées; la
+charmante Récamier, qu'Athènes eût divinisée; enfin
+la douce et touchante Joséphine, ci-devant comtesse
+de Beauharnais, qui, à force de grâces, passait souvent
+pour la plus belle des trois. Même auprès d'elles,
+d'autres encore se faisaient remarquer, éblouissantes de
+fraîcheur, de coquetterie et de parure! Qu'aujourd'hui
+Charney les trouve jeunes et jolies! Que leurs regards
+ont bien plus d'attraction et de douceur qu'autrefois!
+Qu'il se sentirait heureux de pouvoir faire un choix
+parmi tant de femmes brillantes!</p>
+
+<p>Il l'essaie; et, après avoir erré indécis de l'une à
+l'autre, tout-à-coup, au milieu de leur foule, il en distingue
+une, mais non plus aux épaules découvertes et
+aux parures de diamans.</p>
+
+<p>Simple dans sa mise et dans son maintien, elle baisse
+timidement le front et craint de se montrer. Pourtant
+elle est belle aussi! C'est une jeune fille vêtue de
+blanc, n'ayant pour ornement que sa grâce naïve et la
+rougeur qui colore ses joues. Charney ne l'a jamais
+vue, et, à mesure qu'il la contemple, les autres s'effacent
+et disparaissent. Bientôt elle se trouve seule; il
+peut l'examiner à loisir, et l'émotion le gagne en attachant
+ses yeux sur elle. Mais combien son émotion
+redouble en remarquant dans sa noire chevelure une
+fleur! Cette fleur... c'est celle de sa plante! la fleur de
+sa prison! Il tend les bras vers la jeune fille; mais
+soudain tout se trouble à sa vue, tout s'agite autour de
+lui; une dernière fois, les orchestres du bal se font entendre
+avec un redoublement de force; puis la jeune
+fille et la fleur semblent se perdre l'une dans l'autre;
+les feuilles étalées, les corolles ouvertes et embaumées
+se multiplient autour de la jolie figure, et la cachent
+bientôt entièrement.</p>
+
+<p>Déjà les murs du salon, dépouillés de leurs tentures,
+s'obscurcissent, et n'offrent plus aux regards de Charney
+qu'une sorte de vapeur nuageuse. Le lustre, s'éteignant
+graduellement, se détache du plafond, décrit
+tout-à-coup une courbe de lumière, et va rayonner mourant
+à l'extrémité inférieure du nuage. De lourds
+pavés remplacent le parquet luisant et sonore. C'est
+la froide raison qui revient au milieu du délire; c'est
+le souvenir qui tue l'illusion; la vérité qui tue le songe.</p>
+
+<p>Le prisonnier ouvre les yeux. Il est sur son banc,
+les pieds sur le pavé de son préau; sa fleur est devant
+lui, et le soleil se couche à l'horizon.</p>
+
+<p>Les premières fois qu'il se trouva en proie à cette
+espèce de vertige, il restait frappé d'étonnement, en
+pensant que c'était toujours lorsqu'il siégeait sur son
+banc rustique et près de sa plante que ces doux songes
+lui arrivaient. Rien pourtant n'était plus naturel que
+les effets qu'il venait d'en éprouver. Lui-même se les
+expliqua, en se rappelant que les douces émanations
+gazeuses qui s'exhalent des fleurs peuvent causer parfois
+une légère et voluptueuse asphyxie. Alors, émerveillé,
+il comprend tous les rapports existant entre lui
+et sa plante, l'influence presque magique exercée par
+elle sur lui, et que ces fêtes brillantes auxquelles il vient
+d'assister, c'est Picciola qui les lui donne!</p>
+
+<p>Mais cette jeune fille modeste et candide, dont la
+présence inattendue le jeta dans un trouble étrange et
+plein de charme, qui est-elle? l'a-t-il déjà vue? Et,
+comme ces autres femmes, n'est-ce là qu'un souvenir
+de son temps passé? Sa mémoire cependant ne lui
+rappelle rien de semblable. Si c'était, au contraire,
+une révélation de l'avenir! Mais a-t-il un avenir, et
+doit-il croire aux révélations? Non! la jeune fille à la
+robe blanche, à la pudique rougeur; la jeune fille, à la
+fois si simple et si attrayante, qui fit pâlir et s'éclipser
+ses brillantes rivales, c'est Picciola! Picciola personnifiée
+et poétisée dans un songe! Eh bien! c'est elle
+qu'il doit aimer, c'est elle qu'il aimera! Il saura sans
+peine se remémorer sa taille gracieuse et les traits
+ingénus qu'elle avait revêtus alors. C'est désormais
+avec cette douce image qu'il bercera ses rêveries, qu'il
+remplira les vides de son c&oelig;ur et de son cerveau; du
+moins, elle pourra le comprendre, lui répondre, venir
+s'asseoir près de lui, marcher près de lui, le suivre, lui
+sourire, l'aimer! elle vivra de sa vie, de son souffle, de
+son amour; il lui parlera dans sa pensée, et fermera
+les yeux pour la voir. Ils ne seront qu'un, et il sera
+deux!</p>
+
+<p>Ainsi le captif de Fénestrelle à ses études chéries
+faisait succéder le charme non moins enivrant des illusions,
+et entrait de plus en plus dans cette sphère de
+poésie, d'où l'on sort comme l'abeille du sein des fleurs,
+tout parfumé et avec sa récolte de miel. À côté de sa
+vie positive, il avait sa vie d'imagination, complément
+de l'autre, et sans laquelle l'homme ne jouit qu'à
+moitié des bienfaits du Créateur.</p>
+
+<p>Maintenant, son temps se partage entre Picciola
+plante et Picciola jeune fille. Après le raisonnement et
+le travail, il a le plaisir et l'amour.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c10" id="l1c10"></a>X.</h3>
+
+
+<p>Poursuivant ses expériences investigatrices sur la
+floraison, Charney s'extasiait chaque jour devant les
+prodiges réguliers de la nature. Mais ses yeux étaient
+inhabiles à pénétrer dans ces mystères si déliés, insaisissables
+à la vue. Il s'irritait de son impuissance,
+lorsque Ludovic lui remit, de la part de son voisin le
+conspirateur italien, une forte lentille de verre, à l'aide
+de laquelle celui-ci avait pu nombrer huit mille facettes
+oculaires sur la cornée d'une mouche. Charney tressaille
+de joie. Grâce à cet instrument, les parties les
+moins perceptibles de la plante saillissent tout-à-coup
+à ses regards, en centuplant leur volume ordinaire.
+Alors, il marche ou croit marcher à grands pas dans la
+route des découvertes! Il a détaillé, analysé l'enveloppe
+externe de sa fleur; il a cru deviner que ces
+brillantes couleurs des pétales, leur forme, leurs taches
+de pourpre, ces bandes de velours ou de satin moiré qui
+garnissent leur base ou festonnent leurs contours, n'étaient
+pas là seulement pour récréer la vue par le spectacle
+de leur beauté, mais aussi pour diviser ou réfléchir
+les rayons du soleil, atténuer leur force ou l'augmenter,
+selon le besoin qu'en avait la fleur, accomplissant le
+grand acte de la fructification. Ces plaques luisantes et
+vernissées, avec leur éclat de porcelaine, ce sont sans
+doute des amas glanduleux de vaisseaux absorbans
+chargés d'aspirer l'air, la lumière et les vapeurs humides,
+pour la nourriture des graines; car, sans lumière,
+pas de couleur; sans air et sans chaleur, pas de vie!
+Humidité, chaleur, lumière, voilà donc de quoi se composent
+les végétaux, ces merveilles de la terre, et voilà
+aussi ce qu'ils doivent restituer lorsqu'ils meurent.</p>
+
+<p>À son insu, souvent, durant ces heures d'étude et
+d'extase, Charney avait deux spectateurs attentifs qui
+le suivaient dans tous ses mouvemens, et, par sympathie,
+prenaient part à ses émotions: Girhardi et sa
+fille.</p>
+
+<p>Celle-ci, élevée par un père profondément religieux,
+vivant d'une vie contemplative et solitaire, présentait
+une de ces natures formées de toutes les saintes exaltations
+réunies. Avec sa beauté, ses vertus, les grâces
+de son esprit et de sa personne, elle n'avait pu manquer
+d'adorateurs; douée d'une sensibilité profonde et expansive,
+elle semblait plus qu'une autre devoir connaître
+les affections tendres; mais si quelques légers penchans
+ont autrefois, au milieu des fêtes de Turin, troublé un
+instant la sérénité de son âme, la captivité de son père
+les a tout d'abord absorbés dans une grande douleur.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, pourrait-elle aimer celui-là qui s'offrirait
+à ses regards avec l'éclat du bonheur, elle qui, dans son
+double culte filial et religieux, voit son Dieu sur la
+croix, et son père en prison! Non que la jolie Turinaise
+s'abandonne facilement à la tristesse et à la mélancolie!
+Tous ses devoirs lui sont doux, tous ses
+sacrifices lui laissent une joie au c&oelig;ur; mais est-ce
+donc près des heureux du monde qu'elle peut se plaire?
+Là où elle va sécher une larme et réveiller un sourire,
+là est sa place, là son orgueil, là son triomphe! Cette
+tâche si belle, c'est près d'un seul qu'elle l'a remplie
+jusqu'à ce jour. Mais depuis qu'elle voit Charney, elle
+se sent prise à la fois pour lui d'intérêt et de compassion.
+Il est captif comme son père et près de son
+père! Il n'a plus à aimer dans le monde qu'une pauvre
+plante, et il l'aime tant! Certes, la figure du prisonnier,
+son front noble, sa taille élégante, aident peut-être
+un peu à la pitié de la jeune fille; mais si elle l'avait
+connu au temps de sa fortune, dans ce temps où
+de faux dehors de bonheur l'environnaient, non, elle ne
+l'eût point distingué des autres. Ce qui la charme en
+lui, c'est son isolement, son désastre, sa résignation.
+Elle lui a voué d'instinct son amitié, son estime même;
+car, dans son ignorance des choses, elle a mis le malheur
+au nombre des vertus.</p>
+
+<p>L'excellente jolie fille, aussi hardie devant une bonne
+action à faire, que timide devant un regard à affronter,
+trop oublieuse peut-être du danger, sans cesse encourage,
+aiguillonne son père dans ses bonnes intentions
+vis-à-vis de Charney.</p>
+
+<p>Un jour enfin, Girhardi se montrant à sa fenêtre, ne
+se contente pas de saluer le comte de la main, selon
+son habitude; il lui fait signe d'approcher le plus possible,
+et modérant les éclats de sa voix, comme dans
+une grande appréhension d'être entendu d'un autre, il
+entame avec lui le dialogue suivant:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai peut-être une bonne nouvelle à vous donner,
+monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, monsieur, j'ai des remercîmens à vous
+faire pour ce microscope que vous avez daigné me
+prêter.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai même pas eu le mérite de l'idée; c'est ma
+fille qui m'y a fait songer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez une fille, monsieur, et l'on vous accorde
+la faveur de la voir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, je suis père, et j'en rends grâces à Dieu chaque
+jour; car ma pauvre enfant, c'est un ange! Elle
+a pris un grand intérêt à vous, mon cher monsieur,
+lorsque vous étiez malade, et depuis, en vous voyant
+prodiguer tant de soins à votre fleur. Vous-même, ne
+l'avez-vous donc pas aperçue parfois à ce grillage?</p>
+
+<p>&mdash;En effet... je crois...</p>
+
+<p>&mdash;Mais en vous parlant de ma fille, j'oublie de vous
+faire part de la grande nouvelle. L'empereur va se
+rendre à Milan, où il doit être sacré roi d'Italie.</p>
+
+<p>&mdash;Roi d'Italie! eh bien! alors, monsieur, il sera
+plus que jamais votre maître et le mien. Quant au
+microscope, poursuivit Charney, que la grande nouvelle
+n'avait que fort peu distrait de son idée première,
+et qui n'y soupçonnait pas une suite,&mdash;vous vous en
+êtes long-temps privé pour moi... pardon; peut-être en
+aurai-je besoin encore pour de prochaines expériences,
+cependant je vous le rendrai... bientôt...</p>
+
+<p>&mdash;Je puis m'en passer, j'en ai d'autres, répliqua avec
+bienveillance l'<i>attrapeur de mouches</i>, devinant au son
+de voix de son interlocuteur le regret qu'il éprouvait de
+se séparer de cet instrument; gardez-le, monsieur,
+gardez-le en souvenir d'un compagnon de captivité, qui
+vous porte, veuillez le croire, un vif intérêt.</p>
+
+<p>Charney voulut témoigner sa gratitude à l'homme
+généreux; celui-ci l'interrompit:</p>
+
+<p>&mdash;Mais laissez-moi donc achever ce qui me reste à
+vous apprendre.</p>
+
+<p>Et, baissant encore la voix:</p>
+
+<p>&mdash;On assure que des grâces doivent être accordées
+au sujet de cette autre couronne du nouvel empereur.
+Avez-vous des amis à Turin ou à Milan? Y a-t-il
+moyen de les faire agir?</p>
+
+<p>L'interpellé hocha tristement la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai point d'amis, dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Pas d'amis! répéta le vieillard, avec un regard
+plein de commisération: avez-vous donc douté des
+hommes! car l'amitié ne manque pas à ceux-là qui
+croient en elle. Eh bien! j'ai des amis, moi; des amis
+que l'adversité même n'a pas ébranlés; ils pourront
+peut-être pour vous ce qu'ils n'ont pu encore pour
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien implorer du général Bonaparte,
+répliqua le comte d'un ton sec et fier, où ses anciennes
+rancunes surgirent tout-à-coup.</p>
+
+<p>&mdash;Chut! parlez plus bas... Je crois entendre venir...
+mais non...</p>
+
+<p>Il y eut un moment de silence, puis l'Italien poursuivit
+avec une inflexion de voix où le reproche s'adoucissait
+comme en passant par une bouche de père:</p>
+
+<p>&mdash;Cher compagnon, vous êtes aigri encore; j'aurais
+cru que les études auxquelles vous vous livrez depuis
+quelques mois, avaient éteint en vous ces haines que
+Dieu réprouve et qui faussent la vie d'un homme. Les
+parfums de votre fleur n'ont-ils donc pas entièrement
+cicatrisé vos blessures du monde? Ce Bonaparte que
+vous semblez haïr, j'ai à m'en plaindre plus que vous
+peut-être; car mon fils est mort pour l'avoir servi.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi, ce fils, vous l'avez voulu venger! interrompit
+vivement Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois que ces faux bruits sont venus jusqu'à
+vous, dit le vieillard relevant noblement la tête vers le
+ciel, comme pour en appeler au témoignage de Dieu.&mdash;Moi,
+me venger par un crime! non; mais dans les
+premiers momens de ma douleur, je ne pus me contenir,
+il est vrai; et tandis que le peuple de Turin saluait le
+vainqueur par des acclamations de joie, j'opposai mes
+cris de désespoir aux vivats de la foule. On m'arrêta;
+j'avais un couteau sur moi. Des infâmes, afin de se
+faire valoir auprès du maître, n'eurent pas de peine à
+lui faire accroire que j'en voulais à ses jours. On me
+traita d'assassin, et je n'étais qu'un malheureux père
+qui venait d'apprendre la mort de son fils! Eh bien!
+je comprends qu'il a pu être trompé; je comprends
+même que ce Bonaparte n'est pas un méchant homme,
+car ni vous, ni moi, il ne nous a fait mourir. S'il me
+rend à la liberté, ce sera réparer seulement une erreur
+à mon égard; je le bénirai cependant, non que je ne
+puisse supporter ma captivité. Plein de foi dans la
+Providence, je me résigne à tout. Mais ma prison pèse
+sur ma fille, c'est pour ma fille que je veux être libre,
+pour mettre un terme à son exil du monde, pour qu'elle
+retrouve les plaisirs de son âge. N'avez-vous pas aussi
+un être qui vous intéresse, une femme qui pleure sur
+vous, et à qui vous serez heureux de sacrifier même
+votre orgueil d'opprimé? Allons, autorisez mes amis à
+parler en votre nom.</p>
+
+<p>Charney sourit.&mdash;Aucune femme ne pleure sur moi,
+dit-il, aucune ne soupire après mon retour; car je n'ai
+plus d'or à leur donner. Qu'irai-je donc faire dans ce
+monde, où j'étais moins heureux que je ne le suis même
+ici? Mais dussé-je y retrouver des amis, la fortune et
+le bonheur, je dirais encore non! mille fois non! s'il
+me fallait pour cela m'abaisser devant le pouvoir que
+j'ai voulu détruire.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tout espoir vous est-il donc interdit par
+vous-même?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais je ne saluerai du titre d'empereur celui qui
+fut mon égal.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde de sacrifier follement votre avenir à
+un sentiment plus de vanité que de patriotisme peut-être...
+mais... chut!&mdash;fit de nouveau le vieux Girhardi.&mdash;Pour
+cette fois, je ne me trompe pas; on vient!
+adieu! Et il s'éloigna de la fenêtre grillée.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, merci du microscope! lui cria Charney
+avant qu'il eût entièrement disparu à ses regards.</p>
+
+<p>Dans ce moment, Ludovic fit crier sur ses gonds la
+porte basse de la petite cour. Il apportait au prisonnier
+sa provision de vivres de chaque jour. Il le vit pensif
+et rêveur, et ne voulant pas le distraire, il se contenta
+en passant près de lui de frapper légèrement sur les
+assiettes qu'il tenait, comme pour l'avertir que son dîner
+était prêt. Montant ensuite le tout dans la chambre, il
+se retira bientôt, après avoir salué silencieusement
+<i>Monsieur</i> et <i>Madame</i>, comme il le disait parfois; c'est-à-dire,
+l'homme et la plante.</p>
+
+<p>&mdash;Le microscope est à moi! pensait Charney. Mais
+comment ai-je pu mériter la bienveillance de cet honnête
+étranger? Et voyant alors Ludovic traverser la
+cour: Celui-ci de même a gagné mon estime. Sous
+son écorce de geôlier bat un noble c&oelig;ur; j'en suis sûr.
+Il est donc des hommes bons et sensibles; mais où
+viennent-ils se réfugier!</p>
+
+<p>Et il lui sembla entendre une voix lui répondre:
+C'est parce que le malheur vous a appris à comprendre
+un bienfait, que les hommes vous paraissent moins
+dignes de vos mépris. Qu'ont donc fait ces deux
+hommes? L'un a arrosé votre plante à votre insu,
+l'autre vous a procuré les moyens de la mieux connaître
+et de l'analyser.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! se disait Charney, le c&oelig;ur ne s'y trompe pas;
+il y a eu de leur part générosité vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, reprenait la voix; mais c'est par ce que cette
+générosité s'est exercée envers vous, que vous leur
+rendez justice. Si Picciola n'était pas née, de ces deux
+hommes, l'un serait peut-être encore à vos yeux un
+vieillard imbécile, livré à des occupations dégradantes;
+l'autre, un être grossier, d'une avarice lâche et sordide!
+Dans votre monde d'autrefois, aviez-vous aimé quelque
+chose, monsieur le comte? non; votre c&oelig;ur était livré
+à l'isolement comme votre pensée. Ici, c'est parce que
+vous aimez Picciola, que ces deux hommes vous ont
+aimé; c'est par elle qu'ils sont venus à vous!</p>
+
+<p>Et Charney regarde tour à tour sa plante et son
+précieux microscope.&mdash;Napoléon, empereur des Français,
+roi d'Italie!&mdash;Cette terrible formule, dont il n'a
+fallu que la moitié autrefois pour faire de lui un conspirateur
+forcené, se présente à peine à son esprit en ce
+moment.</p>
+
+<p>Que lui importent à lui les triomphes du nouvel élu
+de la nation, et les libertés de l'Europe! Un insecte
+qui bourdonne menaçant autour de ses fleurs lui cause
+plus d'angoisses et de soucis que tous les envahissemens
+du nouvel empire!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c11" id="l1c11"></a>XI.</h3>
+
+
+<p>Il a repris ses travaux: armé de sa loupe, désormais
+sa propriété, il a réitéré ses observations, il a étendu
+le champ de ses découvertes, et, de plus en plus, l'enthousiasme
+le gagne. Il faut le dire, cependant, inexpérimenté
+dans l'analyse, privé des notions premières
+et d'instrumens assez puissans, parfois à son insu, l'esprit
+de système et de paradoxe vient se mêler à son
+esprit d'examen. C'est ainsi qu'il inventa mille théories
+sur la circulation de la séve, sur les moyens qu'elle
+emploie pour monter, pour s'étendre, pour se transformer,
+sans se douter de son double courant; sur les
+colorations diverses de la plante, ainsi que sur la source
+des différens arômes de la tige, des feuilles et des fleurs;
+sur la gomme et les résines distillées par les végétaux;
+sur la cire et le miel qu'en retirent les abeilles. Il
+trouvait d'abord réponse à tout; mais les systèmes du
+lendemain venaient détruire ceux de la veille, et lui-même
+se plaisait dans son impuissance, puisqu'elle le
+forçait d'exercer toutes les facultés de son esprit et de
+son imagination, et ne lui laissait pas prévoir un terme
+à ces attrayantes occupations.</p>
+
+<p>Un jour de triomphe allait naître pour lui, jour
+glorieux, où il pourrait inscrire la plus importante de
+ses observations!</p>
+
+<p>Il avait autrefois entendu, mais en n'y prêtant qu'une
+moqueuse attention, raconter les amours des fleurs,
+cette ingénieuse et sublime découverte de Linnée, et
+ces hymens nombreux accomplis dans une corolle, à
+l'ombre des pétales. Aidé de son microscope, il se
+livre bientôt tout entier à cette nouvelle série d'études:
+il épie, il patiente; il pénètre enfin dans les mystères
+de ce lit nuptial! Sous ses yeux, un mouvement de
+vie et d'amour se manifeste dans toutes les parties de la
+fleur; par une double attraction, le pistil et les étamines,
+rapprochés l'un de l'autre, semblent un instant
+ressentir l'animation des êtres aimans et pensans! Atterré,
+confondu, Charney doute s'il veille; sa tête ne
+peut contenir l'ardente admiration dont il est pénétré.
+Par l'analogie, remontant de la plante aux animaux,
+il embrasse l'échelle de la création tout entière dans
+son harmonie, dans son immensité! Il doute si le
+secret de l'univers n'est pas en sa possession! ses yeux
+se troublent, l'instrument s'échappe de ses mains; le
+philosophe anéanti tombe sur son siége rustique, croise
+les bras, puis, après une longue méditation, s'adressant
+à sa plante:</p>
+
+<p>&mdash;Picciola, lui dit-il, autrefois j'avais la terre à parcourir,
+j'avais de nombreux amis, j'étais entouré de
+savans de toute espèce; eh bien! jamais aucun de ces
+savans ne m'en a appris autant que toi; pas un de mes
+amis, ou plutôt des hommes qui usurpaient ce titre, ne
+m'a rendu les bons offices que j'ai reçus de toi seule;
+et dans ce terrain circonscrit où tu végètes misérablement
+entre deux pavés, marchant çà et là, autour de
+toi, sans te perdre de l'&oelig;il, j'ai plus pensé, plus senti,
+plus observé que dans mes longues courses à travers
+l'Europe! Quel était mon aveuglement! lorsque tu
+t'offris à moi si faible, si pâle, si languissante, je n'attendis
+rien de ta venue, et c'est une Compagne qui
+m'arrivait, un Livre qui s'ouvrait devant moi, un Monde
+qui se révélait à mes yeux! Cette Compagne, elle
+adoucit mes ennuis et les fit disparaître; elle me
+rattacha à cette existence qu'elle devait me conserver;
+elle m'apprit à connaître les hommes, et me réconcilia
+avec eux! Ce Livre, il me fit prendre en pitié tous
+les autres; il me convainquit de mon ignorance et
+rabaissa mon orgueil. Il me força de comprendre que
+la science, comme la vertu, ne s'acquiert que par
+l'humilité, qu'il faut descendre pour s'élever; que le
+premier échelon de cette échelle immense dont nous
+croyons dépasser le faîte est enfoui sous le sol, et que
+c'est par lui qu'il faut commencer! C'est le livre de
+lumière, peut-être! Écrit en caractères vivans, dans
+une langue mystérieuse encore pour moi, il m'offrit à
+deviner ces énigmes sublimes, dont chaque mot est une
+consolation! Ce Monde, c'est celui de la pensée, je
+n'en saurais plus douter; c'est la création intelligente,
+c'est le résumé, le critérium du monde éternel et
+céleste; la révélation de cette immense loi d'amour,
+qui régit l'univers, qui fait graviter les atômes et les
+soleils, qui enchaîne d'un même lien depuis la plante
+jusqu'aux astres, depuis l'insecte, qui fouille la terre,
+jusqu'à l'homme qui relève son front vers le ciel pour
+y trouver... son auteur, sans doute!</p>
+
+<p>Charney, violemment agité, se promena alors à
+grands pas dans sa cour; les pensées succédaient aux
+pensées dans sa tête, une lutte s'engageait dans son
+c&oelig;ur; puis il revint vers Picciola, la contempla avec
+attendrissement, jeta un regard rapide plus haut, et
+murmura ces paroles:</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! mon Dieu! trop de fausse science a
+obscurci ma raison, trop de sophismes ont endurci mon
+cerveau pour que vous y pénétriez si vite. Je ne puis
+vous entendre encore, mais je vous appelle; je ne puis
+vous voir, mais je vous cherche!</p>
+
+<p>Rentré dans sa chambre, il lut sur la muraille.</p>
+
+<p><i>Dieu n'est qu'un mot.</i></p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p><i>Ce mot ne serait-il pas celui de la grande énigme de
+l'univers?</i></p>
+
+<p>Il y avait là encore l'expression du doute; mais
+douter, pour cet esprit superbe, n'était-ce pas déjà
+s'avouer à moitié vaincu, frapper d'anathème sa première
+négation, et rebrousser chemin sur sa fausse
+route? Maintenant, ce n'est plus sur lui seul que
+s'appuie le philosophe ébranlé; il n'a plus seulement
+foi que dans sa force et dans sa raison, et se livrant
+à ses émotions inconnues, auxquelles il trouve un
+charme si doux, c'est à Picciola qu'il demande une
+croyance, un Dieu, un appui, et de nouveau il l'interroge
+avec ferveur, afin de dissiper ce reste d'obscurité
+qui l'environne.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c12" id="l1c12"></a>XII.</h3>
+
+
+<p>Ainsi s'écoulaient ses journées; et après des heures
+consacrées entières à l'étude et à l'analyse, las de ses
+travaux et songeant à s'en distraire par d'agréables
+passe-temps, il quittait Picciola plante pour Picciola
+jeune fille. Lorsque déjà les parfums de ses fleurs
+arrivaient à lui en abondantes effluves, lorsque sa tête
+s'appesantissait, que ses yeux évitaient l'éclat du jour:</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, il y aura fête chez Picciola, se disait-il.</p>
+
+<p>En effet, livré à ses rêveries, il ne tardait pas à tomber
+dans ce demi-sommeil peuplé de songes, qu'une
+lueur de raison instinctive savait diriger encore.</p>
+
+<p>Oh! ne serait-ce pas là une des jouissances les plus
+enivrantes, réservées à l'homme, que de pouvoir donner
+l'impulsion à ses rêves, et vivre de cette autre vie où
+les événemens se pressent avec tant de rapidité, où les
+siècles ne nous coûtent qu'une heure d'existence, où
+un reflet magique semble colorer tous les acteurs du
+drame qui se joue, où les émotions seules sont réelles?
+Là, le positif de toutes choses s'efface, pour ne laisser
+que leur essence pure. Le voulez-vous? d'harmonieux
+concerts vont se faire entendre, et vous n'aurez pas à
+subir le râlement de l'accord, la figure contractée des
+musiciens, les formes bizarres et disgracieuses des instrumens;
+c'est la vie des âmes, c'est le plaisir sans
+regrets, c'est l'arc-en-ciel sans l'orage!</p>
+
+<p>Charney s'abandonnait à ces illusions. Fidèle à la
+douce image de Picciola, c'est elle qu'il appelait, c'est
+elle qui se montrait à lui la première, toujours sous les
+mêmes traits, avec les mêmes grâces, jeune, modeste,
+charmante; lui apparaissant, tantôt au milieu de ses
+anciens compagnons de science et de plaisir, tantôt
+près des seuls êtres qu'il avait aimés, et qui n'étaient
+plus: sa mère, sa s&oelig;ur; et elle renouvelait pour lui les
+scènes pleines de suavité, ineffables au souvenir, de
+l'adolescence et de la famille, et elle s'y mêlait comme
+pour les rendre plus douces encore.</p>
+
+<p>Parfois elle l'introduisait tout-à-coup dans une maison
+d'apparence modeste, mais où respiraient l'aisance
+et le bon goût. Les gens avec lesquels il s'y trouvait
+lui étaient inconnus, mais ils l'accueillaient avec des
+sourires, et il se sentait là comme jadis au foyer paternel.
+Après avoir ranimé sa famille éteinte, ses joies
+du passé, évoquait-elle donc une autre famille qui devait
+exister un jour pour Charney, et lui préparer les joies
+de l'avenir? Il ne pouvait se l'expliquer; mais à son
+réveil il prenait confiance dans sa destinée, et tenait
+régulièrement note, sur son journal de fine toile, des
+événemens de ses rêves; c'étaient les seuls événemens
+heureux de sa vie, sauf sa captivité.</p>
+
+<p>Il arriva pourtant qu'une fois Picciola, dans l'une
+de ces fêtes où il avait l'habitude de trouver près d'elle
+le calme et le bonheur, le frappa d'une subite épouvante.
+Plus tard, il ne se le rappela que pour croire
+aux révélations, à la prescience de l'âme. Voici ce qui
+arriva.</p>
+
+<p>Les parfums de la plante marquaient la sixième heure
+du soir. Jamais ils n'avaient été plus forts, plus puissans;
+car trente fleurs épanouies concouraient à entretenir
+cette atmosphère magnétique, au milieu de laquelle
+s'assoupissait Charney.</p>
+
+<p>S'écartant de la foule, il respirait l'air sur une verte
+esplanade, où son fantôme chéri avait seul suivi ses pas.
+Picciola s'avançait en lui souriant du regard et du
+geste; et lui, dans une attitude contemplative, il admirait
+la taille souple de la jeune fille, la légère ondulation
+des plis de sa robe blanche, qui trahissait l'harmonie de
+ses mouvemens et les boucles de ses cheveux noirs d'où
+ressortait la fleur accoutumée. Soudain, il la voit s'arrêter;
+elle chancelle, lui tend les bras; le sceau de la
+mort est empreint sur son front. Il veut s'élancer vers
+elle; un obstacle qu'il ne peut vaincre le retient enchaîné;
+il pousse un cri et s'éveille; mais, éveillé, un
+autre cri a répondu au sien; oui, un cri... une voix de
+femme!</p>
+
+<p>Cependant Charney se retrouve bien dans sa cour,
+sur son banc, près de sa plante! Il tourne les yeux, et
+comme une autre apparition de jeune fille se montre à
+lui à travers la petite fenêtre grillée. D'abord cette
+figure mélancolique et gracieuse, placée dans une demi-ombre,
+semble à ses yeux flotter dans le vague; mais
+peu à peu il la voit s'éclaircir, un regard pénétrant
+arrive jusqu'à lui; il se lève, s'approche, et tout-à-coup
+la douce vision s'efface, ou plutôt la jeune fille s'enfuit.</p>
+
+<p>Quelque rapide qu'ait été sa fuite, pourtant il a entrevu
+ses traits, sa chevelure, sa taille, la blancheur de
+sa robe; il reste immobile; il pense que son réveil n'est
+pas complet, et que cet obstacle insurmontable qui,
+dans son rêve, le séparait de Picciola, c'est une grille
+de prison!</p>
+
+<p>Ludovic accourut alors en grand ébahissement, et
+trouvant Charney encore tout troublé:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Signor conte</i>, lui dit-il, est-ce que votre mal va
+vous reprendre? Tête-Dieu! pour cette fois on fera
+venir les médecins, parce que c'est l'ordre; mais c'est
+madame Picciola et moi qui nous chargerons de la
+guérison.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne suis point malade, répond Charney, à peine
+revenu de son émotion; qui a pu vous faire croire?...</p>
+
+<p>&mdash;La fille de l'<i>attrapeur de mouches</i> donc! Elle
+vous a vu, vous a entendu crier, et s'est hâtée de
+m'avertir.</p>
+
+<p>Charney devint pensif. Il se ressouvint alors seulement
+qu'une jeune fille habitait parfois cette partie de
+la forteresse.</p>
+
+<p>&mdash;La ressemblance que j'ai cru trouver entre l'étrangère
+et Picciola, n'est sans doute qu'une illusion de mes
+sens encore sous le charme, se dit-il.</p>
+
+<p>Puis il se rappela l'intérêt que lui avait déjà témoigné
+la jeune Piémontaise, au dire du vieillard. Elle a
+eu pitié de lui durant sa maladie, c'est à elle qu'il doit
+la possession du précieux microscope, et il se sent tout-à-coup
+le c&oelig;ur rempli d'une douce reconnaissance!
+Dans le premier mouvement de sa gratitude, ayant encore
+devant les yeux la double image de la jeune fille,
+de ses songes et de celle de son réveil, une pensée lui
+vient:&mdash;Celle-ci ne portait point une fleur dans ses
+cheveux!</p>
+
+<p>Non sans hésiter, non sans s'adresser un reproche
+secret, comme si dans ce moment il se rendait coupable
+d'une profanation, il rompt, il cueille silencieusement,
+et d'une main émue, un petit rameau fleuri sur sa
+plante.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, se dit-il en lui-même, que d'or j'ai follement
+prodigué pour couvrir de perles et de diamans des
+fronts prostitués au parjure! À combien de femmes
+trompeuses et d'amis menteurs ai-je jeté ma fortune
+par lambeaux, sans m'en plus soucier alors que des
+propres sentimens de mon c&oelig;ur, que je mettais aussi
+sous leurs pieds et sous les miens! Ah! si l'objet
+donné n'acquiert de prix que par la valeur qu'on y
+attache, je le jure, jamais n'a été offert par moi un don
+plus précieux que celui-là, que je t'emprunte aujourd'hui,
+Picciola!&mdash;Et remettant le petit rameau
+aux mains du geôlier:&mdash;Mon bon Ludovic, présentez
+ceci de ma part à la fille de mon vieux compagnon.
+Dites que je la remercie de l'intérêt qu'elle daigne me
+porter, et que le comte de Charney, pauvre et prisonnier,
+ne possède rien de plus digne de lui être offert.</p>
+
+<p>Ludovic reçut la fleur d'un air stupéfait.</p>
+
+<p>Il avait fini par s'initier tellement à l'amour que
+ressentait le prisonnier pour sa plante, que c'est à peine
+s'il concevait comment un si léger service pouvait valoir
+à la fille de l'<i>attrapeur de mouches</i> une marque de si
+haute munificence.</p>
+
+<p>&mdash;C'est égal! <i>Per il capo di san Pasquale!</i> dit-il
+en sortant, ils n'ont vu encore ma filleule que de loin;
+ils vont juger sur l'échantillon combien elle est gentille
+et comme elle a bonne odeur!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c13" id="l1c13"></a>XIII.</h3>
+
+
+<p>Quant à Charney, il lui faudra faire avant peu bien
+d'autres sacrifices de ce genre; car l'époque de la fructification
+arrive pour sa Picciola. Quelques-unes de
+ses fleurs ont déjà perdu leurs brillans pétales, leurs
+étamines devenues inutiles. Ils sont tombés, comme
+autrefois les cotylédons lorsque les premières feuilles,
+arrivées à l'âge de la force, ont pu se passer de leurs
+secours. Maintenant l'ovaire, contenant le germe des
+graines, commence à se gonfler sous le calice élargi.
+Les fleurs mères se dépouillent de leur éclat, comme
+ces femmes dédaigneuses d'une vaine parure quand arrivent
+pour elles les soins sacrés de la maternité.</p>
+
+<p>Charney se prépare à de nouvelles observations, les
+plus grandes, les plus sublimes qu'il eût faites encore
+sans doute; car elles se rattachent à la durée des races
+créées, à la reproduction des êtres, dont la fécondation
+n'est que l'acte déterminant. Déjà, en analysant un
+bouton, coupé, détaché de la tige par la morsure d'un
+insecte, il a entrevu ce germe primitif, cet embryon
+débile, qui n'est pas né des amours de la fleur, mais qui
+en a besoin pour vivre et se développer. Prévoyance admirable,
+combinaison saisissante de la nature, et que la
+science n'a pu encore expliquer. Il s'agit aujourd'hui
+de l'enfantement de l'être complet, de cette graine dont
+l'étroite enveloppe contient la plante tout entière; phénomène
+dont les autres n'ont été que la préparation.
+Le moment est venu pour l'observateur d'étudier la
+gestation de l'&oelig;uf végétal à toutes ses époques, dans le
+bouton, dans la fleur brillante et parée, sous le calice
+découronné de ses pétales. Il va lui falloir de nouveau
+mutiler Picciola; mais ne réparera-t-elle pas facilement
+ses pertes? De tous côtés, aux n&oelig;uds de sa tige, sous
+l'aisselle de ses feuilles, surgissent de naissans rameaux,
+s'annonce une floraison future; puis Charney saura la
+ménager. Demain donc il se mettra à l'ouvrage.</p>
+
+<p>Le lendemain, il prend place sur son banc, avec cette
+gravité de l'homme qui va tenter une expérience difficile,
+et dont le succès peut se faire attendre. Au premier
+coup d'&oelig;il jeté sur sa plante, il est surpris de l'état
+de langueur manifesté dans toutes ses parties. Les
+fleurs, courbées sur leurs pédoncules, semblent n'avoir
+plus la force de se tourner vers le soleil; les feuilles, à
+demi renversées, ont perdu l'éclat de leur luisante verdure.
+Charney pense d'abord qu'un violent orage se
+prépare, et, dans un premier mouvement, il dispose ses
+nattes, ses treillis, pour garantir Picciola des atteintes
+trop rudes du vent ou de la grêle. Cependant le ciel
+est pur de nuages, l'air est calme, et l'invisible alouette
+chante, perdu dans l'espace.</p>
+
+<p>Son front se rembrunit. Après un instant de recueillement:&mdash;Elle
+manque d'eau, se dit-il. Il court
+en chercher dans sa chambre, s'agenouille devant la
+plante, en écartant ses rameaux inférieurs pour mieux
+l'arroser au pied, et là il demeure tout-à-coup frappé
+d'immobilité. Son regard se fixe à terre, sur le même
+point; le bras qui soutient l'arrosoir reste suspendu, et
+tous les signes de la stupeur passent sur son front. Il
+vient de découvrir la source du mal.</p>
+
+<p>Picciola va mourir.</p>
+
+<p>Tandis qu'elle multipliait devant lui les fleurs et les
+parfums pour ses études et ses plaisirs, sa tige aussi se
+développait. Resserrée à sa base entre deux pavés,
+étranglée sous une double pression, elle s'est d'abord
+entourée d'un large bourrelet; mais le frottement l'a
+bientôt déchirée aux angles du grès, et les sucs nourriciers
+de la plante se perdent par plusieurs fissures à la
+fois.</p>
+
+<p>Le sol manque à Picciola; épuisée de force et de
+sève, elle va mourir, si on ne lui porte un prompt secours.
+Elle va mourir! Charney le voit. Un seul
+moyen reste de la sauver; c'est d'enlever les pavés qui
+pèsent sur elle: mais le peut-il? privé d'outils, ses
+efforts seraient impuissans. Il s'élance vers la petite
+porte d'entrée, il y frappe à coups redoublés, en appelant
+Ludovic. Celui-ci se montre enfin. Le récit,
+la vue du désastre, le laissent confondu; mais, malgré
+le sentiment d'intérêt que lui inspire sa filleule, aux
+prières de Charney qui le conjure d'enlever les pavés, à
+ses emportemens mêlés de supplications, il ne répond
+que par ces mots, qu'il accompagne d'un gros soupir et
+d'un mouvement d'épaules:</p>
+
+<p>&mdash;Je n'y puis rien! rien, <i>signor conte</i>.</p>
+
+<p>Cette fois, le prisonnier lui offre, non plus un bijou
+de sa précieuse cassette, mais la cassette entière, avec
+tout ce qu'il possède. Ludovic se redresse, serre fortement
+ses bras sur sa poitrine, et reprenant ses allures
+de geôlier, son ton moitié provençal, moitié piémontais:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Per Bacco; mordious!</i> vous m'offririez un trésor!
+je suis un vieux soldat, et je connais ma consigne.
+Adressez-vous au commandant.</p>
+
+<p>&mdash;Non! s'écrie Charney; plutôt briser moi-même
+ces pavés, les arracher de terre, dussé-je y laisser mes
+ongles!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que nous verrons! En tout cas, à votre
+aise! Et Ludovic, qui en entrant dans le préau a pris
+soin d'éteindre à demi sa pipe avec le pouce, et la tient
+à distance en s'adressant au prisonnier, la replaçant
+brusquement sous sa lèvre, la ranimant par une forte
+aspiration, se dispose tout-à-coup à s'éloigner. Charney
+le retient.</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon Ludovic, vous que j'ai toujours trouvé
+si compatissant, ne pouvez-vous donc rien pour moi?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Trondédious!</i> dit celui-ci, cherchant à se défendre,
+par des jurons, de l'émotion qui le gagne; donnez-moi
+la paix, vous et votre herbe maudite! Pardon pour
+la <i>povera</i>; elle n'est pas cause de votre diabolique entêtement.
+Quoi! vous aurez donc le c&oelig;ur de la laisser
+mourir ainsi, sans secours!</p>
+
+<p>&mdash;Mais que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Adressez-vous au commandant, vous dis-je.</p>
+
+<p>&mdash;Jamais!</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, dit Ludovic, si ça vous coûte, voulez-vous
+que je lui parle, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le défends! lui cria Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! vous me le défendez! reprit le geôlier.
+<i>Dannazione!</i> Ai-je des ordres à recevoir de
+vous? Si je voulais lui en parler, moi! Eh bien!
+non; je ne lui en parlerai point. Au fait, vous avez
+raison, est-ce que ça me regarde? Qu'elle meure,
+qu'elle vive! ai-je à m'en soucier? <i>Che m'importa!</i>
+Vous ne voulez pas? bonsoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais votre commandant me comprendra-t-il donc
+seulement? dit le comte, s'adoucissant soudain.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi pas? le prenez-vous pour un kaïserlick?
+expliquez-lui ça gentiment, avec de jolies phrases... pas
+trop longues; vous êtes un savant, voilà le moment d'en
+faire preuve. Pourquoi ne comprendrait-il pas la chose
+qui vous porte à aimer votre herbe? je l'ai bien comprise,
+moi. Puis, je serai là, soyez tranquille. Je lui
+dirai comme c'est bon en tisane, pour toutes sortes de
+maux... il a justement son rhumatisme dans ce moment-ci...
+ça se trouve bien... il comprendra mieux...</p>
+
+<p>Charney hésitait encore; Ludovic cligna de l'&oelig;il, et
+lui montra Picciola dans son attitude maladive. L'autre
+fit un geste, et Ludovic sortit.</p>
+
+<p>Quelques instans après, un homme, en costume
+moitié civil, moitié militaire, apporta au prisonnier une
+écritoire complète et une feuille de papier portant le
+timbre du commandant. Ainsi que Ludovic l'avait
+annoncé, l'homme resta présent tandis que Charney
+écrivit sa demande; il la reprit cachetée de ses mains,
+le salua, et emporta l'écritoire.</p>
+
+<p>Vous souriez peut-être de mépris, en voyant l'orgueil
+du noble comte s'abattre si facilement, et cette haute
+volonté céder à l'aspect d'une fleur qui se flétrit.
+Avez-vous donc oublié que Picciola, c'est tout pour le
+prisonnier? Ne savez-vous donc pas ce que peuvent
+l'isolement et la captivité sur l'esprit le plus ferme et le
+plus fier? Oh! cet acte de faiblesse que vous lui reprochez,
+y a-t-il eu recours, lorsque lui-même, abattu
+par la souffrance, manquait de l'air de la liberté, pressé
+entre les pierres de sa prison comme sa plante entre ses
+deux pavés? non! mais de lui à elle se sont établis des
+redevances mutuelles, des engagemens sacrés; elle l'a
+sauvé de la mort, et il faut qu'il la sauve à son tour!</p>
+
+<p>Le vieux Girhardi vit Charney se promener de long
+en large dans sa cour, s'agiter avec tous les signes de
+l'attente et de l'impatience. Que la réponse lui paraissait
+lente à venir! trois heures s'étaient passées depuis
+son message au gouverneur, et, pendant ce temps, la
+plante s'épuisait par la perte de sa séve. Charney eût
+vu couler son sang avec plus de calme, sans doute. Le
+vieillard essaya quelques consolations, lui rendit de
+l'espoir, et, plus expérimenté que lui sur la connaissance
+des végétaux et de leurs maladies, il lui indiqua
+un moyen de fermer les blessures de Picciola, et de la
+préserver du moins de l'un des dangers dont elle était
+menacée.</p>
+
+<p>D'après son conseil, Charney, avec un mélange de
+paille hachée finement et de terre humectée, compose
+un mastic qu'il applique sur la plaie. Son mouchoir,
+déchiré, lui fournit des bandages et des ligatures, pour
+le fixer en place. Dans ces occupations, une heure
+encore passa; mais la réponse n'arrivait pas.</p>
+
+<p>Quand vient le moment de dîner, Ludovic entre
+dans la cour. Sa contenance brusque et affairée n'annonce
+rien de bon. À peine s'il daigne répondre aux
+questions du prisonnier par des phrases saccadées et
+tranchantes.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, que diable!&mdash;Vous êtes bien pressé!&mdash;Laissez-lui
+le temps d'écrire!</p>
+
+<p>Il semble pressentir et se préparer d'avance au rôle
+qu'il doit jouer dans tout ceci.</p>
+
+<p>Charney ne dîna pas.</p>
+
+<p>Il tâcha de patienter en attendant l'arrêt de vie ou
+de mort de Picciola, et pour se donner du courage, il
+s'efforça de se prouver à lui-même que le gouverneur
+ne pouvait, sans être un homme cruel, lui refuser une
+demande aussi simple. Son impatience cependant
+s'irritait de plus en plus, et il s'étonnait comme si le
+commandant n'avait pu avoir d'affaire plus pressée à
+expédier que celle-là. Au moindre bruit, ses yeux se
+tournaient tout-à-coup vers la petite porte par laquelle
+il croyait toujours voir revenir son message.</p>
+
+<p>Le soir arriva; rien! la nuit... rien! Il n'en put
+fermer l'&oelig;il.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l1c14" id="l1c14"></a>XIV.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, cette réponse si vivement attendue lui
+fut enfin remise. Le commandant lui disait, dans un
+style sec et laconique, qu'aucun changement ne pouvait
+être fait aux murs, fossés ou fortifications de la citadelle,
+sans autorisation expresse du gouverneur de Turin; que,
+sur sa demande, il en référerait à son excellence; car,
+ajoutait-il, <i>le pavage d'une cour de prison, c'est encore
+une muraille</i>.</p>
+
+<p>Charney resta confondu à la lecture de ce message.
+Faire de l'existence d'une fleur une question d'état!
+un déplacement de fortifications! Attendre la décision
+du gouverneur de Turin! Attendre un siècle quand
+un jour peut tuer! Ce gouverneur ne voudra-t-il pas à
+son tour en référer au ministre, le ministre au sénat, le
+sénat à l'empereur? Oh! qu'alors son mépris des
+hommes se réveille profond! Ludovic lui-même ne lui
+semble plus que l'agent de son bourreau. Au cri de
+son désespoir celui-ci répond en langage administratif,
+à ses supplications celui-là oppose sa consigne militaire.</p>
+
+<p>Il se rapproche de la malade, dont l'éclat s'affaiblit,
+dont les couleurs s'effacent. Il la contemple avec tristesse.
+C'est son bonheur, c'est sa poésie qui s'en vont!
+Ses parfums n'accusent plus qu'une heure trompeuse,
+comme une montre détraquée, dont les ressorts s'arrêtent;
+chaque corolle, repliée sur elle-même, a cessé
+entièrement de se tourner vers le soleil, ainsi qu'une
+jeune fille mourante ferme les yeux pour ne point voir
+l'amant qu'elle craint de trop regretter.</p>
+
+<p>Au milieu de ses réflexions désolantes, la parole
+de son vieux compagnon de captivité se fit entendre
+encore:</p>
+
+<p>&mdash;Cher monsieur, lui disait, avec son accent paternel,
+le bon vieillard, baissant la voix et courbant son
+front jusqu'aux derniers barreaux de sa grille, pour se
+rapprocher plus de celui auquel il s'adressait,&mdash;si elle
+meurt, et elle mourra, je le crains, que ferez-vous ici,
+seul, tout seul? Quelles occupations pourront vous
+distraire après celle-là, qui avait tant de charmes pour
+vous? L'ennui vous tuera à votre tour; la solitude
+interrompue redevient si lourde! vous n'y pourrez
+résister; c'est comme moi, si maintenant on me séparait
+de ma fille! de cet ange gardien dont le sourire
+sait me consoler de tout! Quant à votre plante, le
+vent des Alpes vous en avait sans doute apporté le
+germe, ou peut-être, en passant, un oiseau en laissa
+tomber une graine dans cette cour; mais maintenant
+une même circonstance vous enverrait une autre Picciola,
+ce ne serait que pour renouveler le regret laissé
+par la première; car d'avance il faudrait vous attendre
+à la voir mourir comme elle. Croyez-moi, cher monsieur,
+laissez agir mes amis; fléchissez enfin. La
+liberté vous sera peut-être plus facile que vous ne
+pensez. On cite déjà plusieurs traits de clémence et
+de générosité du nouvel empereur. Dans ce moment
+il est à Turin, et Joséphine l'accompagne.</p>
+
+<p>Il prononça le nom de Joséphine comme si la certitude
+du succès y était attachée.</p>
+
+<p>&mdash;À Turin! interrompit Charney, en redressant
+vivement sa tête, jusque là penchée sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;À Turin, depuis deux jours, répéta le vieillard,
+tout joyeux de ne pas voir cette fois comme l'autre ses
+bons conseils n'exciter dans l'esprit du comte qu'une
+attention douteuse.</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle est la distance exacte de Fénestrelle à
+Turin?</p>
+
+<p>&mdash;En prenant par Giaveno, Avigliano, et la grande
+route, il y a seize milles, ou près de sept lieues.</p>
+
+<p>&mdash;En combien de temps peut-on les franchir?</p>
+
+<p>&mdash;Il faut quatre à cinq heures au moins, car, dans ce
+moment, la route doit être obstruée par les troupes,
+les équipages, les chariots de tous les alentours qui
+se rendent pour assister aux fêtes... Le chemin qui
+tourne par les vallées, en côtoyant le fleuve, est le plus
+long, sans doute; mais il demanderait moins de temps,
+je crois.</p>
+
+<p>&mdash;Dites-moi, monsieur, par vos communications avec
+le dehors, trouveriez-vous quelqu'un qui pût se rendre
+à Turin aujourd'hui... avant ce soir?</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille s'en occupera.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous dites que le général Bonaparte... le... premier
+consul...</p>
+
+<p>&mdash;L'empereur, reprit doucement Girhardi.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'empereur, l'empereur est encore à Turin,
+n'est-il pas vrai?&mdash;reprit Charney, fortement dominé
+par une grande résolution;&mdash;eh bien! je vais lui
+écrire, lui adresser une supplique... à l'empereur! Il
+pesa sur ce mot, comme pour bien s'affermir dans sa
+nouvelle route.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! béni soit Dieu! s'écria le vieillard, car c'est
+de lui que vous vient cette bonne pensée, où l'orgueil
+humain a le dessous... Oui, écrivez, adressez-vous à lui
+pour votre demande en grâce; Fossombroni, Cotenna
+et Delarue, mes amis, vous appuieront vivement, comme
+ils m'appuieront moi-même auprès du ministre Marescalchi,
+du cardinal Caprara, et même de Melzi, qui
+vient d'être nommé garde-des-sceaux du nouveau royaume.
+Mon cher compagnon, nous quitterons peut-être
+cette prison ensemble, le même jour, vous pour recommencer
+la vie active et forte, moi pour suivre ma fille où
+elle voudra aller.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur, pardon, si je ne semble pas
+encore entièrement satisfait de ces protections que vous
+m'offrez avec tant de bienveillance et de désintéressement.
+Mon estime et ma reconnaissance vous sont
+acquises; mais c'est à l'empereur lui-même qu'il faut
+que ma demande soit remise, ce soir, demain matin au
+plus tard. Pouvez-vous me répondre d'un messager
+fidèle et dévoué?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme de moi-même! dit le vieillard, après
+avoir réfléchi quelque temps.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une question, ajouta Charney; ne craignez
+vous point d'être compromis par les services signalés
+que vous allez me rendre?</p>
+
+<p>&mdash;Le plaisir d'obliger efface toute crainte, cher monsieur.
+Si je puis quelque peu contribuer à soulager
+votre infortune, advienne que pourra. Je sais me soumettre
+aux décrets du ciel.</p>
+
+<p>Charney se sentit remué jusqu'au fond du c&oelig;ur par
+ces paroles si simples; il contempla le vieillard avec des
+yeux attendris.</p>
+
+<p>&mdash;Que je voudrais presser votre main! lui dit-il; et
+il leva fortement son bras vers la petite fenêtre. Girhardi
+passa le sien à travers la grille; mais ce fut vainement;
+il ne put atteindre la main qui se tendait vers
+lui. Alors, inspiré par un de ces sentimens d'exaltation
+tendre, si vifs dans l'âme d'un reclus, il dénoua subitement
+sa cravate, en retint un bout, jeta l'autre à Charney,
+qui s'en saisit avec transport, et une double
+étreinte, une double émotion, donnèrent à plusieurs
+reprises une vibration affectueuse à ce linge insensible.</p>
+
+<p>En repassant près de Picciola: Je te sauverai! murmura
+Charney.</p>
+
+<p>Il se retira dans sa <i>camera</i>, prit le plus blanc et le
+plus fin de ses mouchoirs, tailla soigneusement son cure-dent,
+renouvela son encre, se mit aussitôt à l'ouvrage,
+et lorsque son placet fut terminé, ce qui n'arriva pas
+sans causer de dures angoisses, à son orgueil révolté,
+une petite corde descendit de la fenêtre grillée le long
+du mur de la cour; le pétitionnaire y attacha sa supplique,
+et la corde remonta.</p>
+
+<p>Une heure après, la personne chargée de remettre le
+placet à l'empereur prenait, accompagnée d'un guide,
+sa route à travers les vallées de Suse, de Bussolino et
+de Saint-Georges, en côtoyant la rive droite de la Doria
+riparia: tous deux étaient à cheval; mais ils eurent
+beau se hâter, des obstacles inattendus les retardèrent
+dans leur course. Des pluies récentes avaient défoncé
+le terrain, la rivière était débordée en plusieurs endroits;
+des torrens semblaient unir entre eux la Doria
+et les lacs d'Avigliano. Déjà les forges de Giaveno,
+rougissant de plus en plus au loin derrière eux, annonçaient
+que le jour allait leur manquer bientôt. Trop
+heureux alors de suivre la voie commune, ils gagnèrent
+la magnifique avenue de Rivoli, non sans peine; et ce
+ne fut que bien avant dans la soirée qu'ils arrivèrent à
+Turin. Là ils apprirent que l'empereur-roi venait de
+partir pour Alexandrie.</p>
+
+
+
+
+<h2>LIVRE DEUXIÈME.</h2>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c1" id="l2c1"></a>I.</h3>
+
+
+<p>Le lendemain, dès le point du jour, la ville d'Alexandrie
+était toute dans ses habits de fête. Une population
+immense circulait déjà dans ses rues tapissées et
+pavoisées de feuillages et de banderolles. La foule se
+portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon
+et Joséphine, à l'arc de triomphe élevé à l'extrémité
+du faubourg qu'ils devaient suivre pour aller
+visiter les plaines illustres de Marengo.</p>
+
+<p>Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude
+de peuple, mêmes cris, mêmes fanfares.</p>
+
+<p>Jamais pèlerinage à Notre-Dame de Lorette, jamais
+cérémonies du jubilé à Rome n'avaient attiré affluence
+pareille à celle qui se dirigeait alors vers ce champ de
+bataille à peine refroidi.</p>
+
+<p>C'est que là va se passer l'acte le plus important des
+fêtes du jour. L'empereur Napoléon doit assister à un
+combat simulé, donné en commémoration de la victoire
+remportée en ce lieu même, cinq ans auparavant, par le
+premier consul Bonaparte.</p>
+
+<p>Des tables, des tréteaux, sont placés le long de la
+route. On y mange, on y joue la comédie en plein
+vent.</p>
+
+<p>Dans la longue et unique rue du village de Marengo,
+toutes les maisons, transformées en hôtelleries, présentent
+l'image de la confusion et du mouvement.</p>
+
+<p>À toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands,
+pendent des jambons fumés, des mortadelles, des
+guirlandes de bartavelles et de cailles, des chapelets de
+croquettes et de sucreries. On entre, on sort, on se
+presse, Italiens et Français, bourgeois et soldats; les
+monceaux de macaroni, les pyramides de massepains,
+de lassagnes et de ravioles s'effacent sous la main des
+acheteurs.</p>
+
+<p>Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on
+se coudoie sur une double ligne ascendante et descendante;
+quelques-uns, chargés encore de leurs provisions,
+pour les mettre à l'abri de la rapacité de leurs
+voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans
+les ténèbres, une main, plus longue ou plus habile que
+la leur, soustrait le friand fardeau, soit un pain beurré,
+des figues, des oranges, un jambonneau de Turin, ou
+une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte,
+un excellent <i>stufato</i> dans sa terrine, contenant et contenu,
+tout est pris; et ce sont des cris, des quolibets et
+des rires prolongés, qui gagnent depuis la première
+marche jusqu'à la dernière; et le voleur de la ligne
+ascendante, content de son lot, fait volte-face et veut
+descendre, et le volé de la ligne descendante, contraint
+de retourner à la pitance, veut remonter; et toute la
+bande, ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps,
+tournoyant de force sur elle-même, au milieu des éclats
+de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard,
+est rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où
+les buveurs chantent déjà à tue-tête.</p>
+
+<p>À travers les tables chargées de mets, les bancs
+chargés de convives, d'une chambre à l'autre, on voit se
+multiplier les dames et les <i>Giannine</i> du logis, les unes
+avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés
+et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal
+ornement de leur parure; les autres en jupon
+court, en longues tresses nattées, le col et les oreilles
+chargés de joyaux dorés, et les pieds nus.</p>
+
+<p>À ces tableaux si vifs, si animés de la route et du
+village, de la chambre et de la rue, à ces bourdonnemens,
+à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces
+bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres
+tableaux, d'autres bruits, vont bientôt succéder.</p>
+
+<p>Dans une heure, le canon tonnera contre ce village,
+canon presque inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera
+que les vitres; cette rue ne retentira plus que du cri
+des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande;
+et chacune de ces maisons disparaîtra sous la
+fumée des mousquetades... à poudre. Alors, gare au
+pillage, si les provisions ne sont pas mises à l'abri d'un
+coup de main! gare même à la <i>Giannina</i> aux pieds
+nus! car la petite guerre singe parfois la grande dans
+ses excès.</p>
+
+<p>Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles,
+et rien n'est plus imposant et plus majestueux que
+celui qui se prépare en ce moment dans les champs
+de Marengo.</p>
+
+<p>Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores,
+s'élève sur l'une des rares collines qui bombent
+le terrain; déjà des troupes de toutes les armes, de tous
+les uniformes, se déploient rapidement pour prendre
+place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour
+étend ses roulemens sur toute la surface du sol,
+que l'artillerie et les fourgons semblent ébranler. Les
+aides de camp, couverts de leurs brillans costumes,
+passent, repassent, se croisent dans mille directions.
+Les drapeaux se déroulent au vent, qui fait onduler en
+même temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes
+et de plumets diaprés aux trois couleurs; et le
+soleil, ce grand convié des fêtes de Napoléon, ce lustre
+radieux des pompes de l'empire, se montre, et fait
+resplendir de feu l'or des broderies, le bronze des
+canons, les casques, les cuirasses, et les soixante mille
+baïonnettes dont la plaine se hérisse.</p>
+
+<p>Bientôt, devant les troupes, qui débouchent au pas
+accéléré sur le champ de leurs opérations, la foule des
+curieux, refluant en arrière, décrit un cercle immense
+de retraite, comme les flots de l'Océan sur lesquels
+vient tout-à-coup peser une vague énorme. Quelques
+cavaliers, lancés au galop contre les groupes retardataires,
+nettoient rapidement la place.</p>
+
+<p>Le village est désert, les tentes joyeuses sont pliées,
+les tréteaux abattus, les chants, les cris ont cessé de se
+faire entendre. On voit de tous côtés, dans le vaste circuit
+de la plaine, courir des hommes, interrompus dans
+leurs jeux ou dans leurs repas, et des femmes, effrayées
+par l'éclair des sabres ou le hennissement des chevaux,
+traînant leurs enfans après elles.</p>
+
+<p>Que si de l'&oelig;il on parcourt alors les rangs de l'armée,
+encore dans son unité et rangée sous les mêmes drapeaux,
+à la contenance des soldats, au caractère de
+fierté ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs traits,
+on reconnaît sans peine ceux que les ordres du général
+en chef, le maréchal Lannes, a d'avance désignés
+comme vaincus ou vainqueurs futurs. Lui-même, on
+le voit, suivi d'un nombreux état-major, reconnaître le
+terrain sur lequel il a si vaillamment figuré naguère, et
+distribuer à chacun son rôle.</p>
+
+<p>Là doivent se répéter les principaux mouvemens
+exécutés dans la terrible journée du 14 juin de l'année
+1800; mais on aura soin d'omettre les fautes qui y
+furent commises, car c'est une flatterie stratégique, un
+madrigal à coups de canon que l'on prépare pour le
+nouvel empereur et roi.</p>
+
+<p>Donc, les troupes s'alignaient, se développaient, se
+repliaient d'après les ordres du chef, lorsque de bruyantes
+symphonies se font entendre sur la route d'Alexandrie.
+Un vague murmure va en grossissant et se
+propage parmi ces nombreuses populations, qui, protégées
+par les rives du Tanaro, de la Bormida, de
+l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la ceinture
+flottante et animée de cette vaste arène. Tout-à-coup
+le tambour bat aux champs; des cris et des vivats
+s'élèvent de tous côtés au milieu des flots de poussière;
+les sabres brillent au jour; les fusils se redressent et
+résonnent comme par un mouvement unanime, et une
+brillante voiture, attelée de huit chevaux caparaçonnés,
+blasonnée aux armes d'Italie et de France, amène jusqu'au
+pied de leur trône Joséphine et Napoléon!</p>
+
+<p>Celui-ci, après avoir reçu les hommages de toutes les
+députations de l'Italie, des envoyés de Lucques, de
+Gènes, de Florence, de Rome et de la Prusse elle-même,
+s'irritant du repos, s'élance sur son cheval, et
+bientôt la plaine entière s'illumine de feux et se couvre
+de fumée.</p>
+
+<p>C'étaient là les jeux du jeune conquérant! La guerre
+pour amuser ses loisirs; la guerre pour l'accomplissement
+de ses hautes destinées. Il la fallait à cette âme
+ardente, née pour la domination, et que la conquête du
+monde eût seule laissée dés&oelig;uvrée.</p>
+
+<p>Un officier désigné par l'empereur expliquait à Joséphine,
+restée isolée sur son trône, et presque épouvantée
+de ce spectacle, le secret de ces évolutions et
+le but de ces grands mouvemens. Il lui avait montré
+l'autrichien Mélas, chassant les Français du village de
+Marengo, les culbutant à Pietra-Buona, à Castel-Ceriolo,
+et Bonaparte l'arrêtant soudain au milieu de son
+triomphe, avec les neuf cents hommes de sa garde consulaire.
+Puis il appelle toute son attention sur l'un
+des momens décisifs de la bataille. Les républicains
+se replient; mais Desaix vient de paraître sur la route
+de Tortone. La terrible colonne hongroise, sous les
+ordres de Zac, s'ébranle pesamment et marche à sa
+rencontre...</p>
+
+<p>Tandis que l'officier parlait encore, Joséphine s'aperçut
+d'un léger tumulte autour d'elle. En ayant demandé
+la cause, elle apprit qu'une jeune fille, après
+avoir imprudemment franchi la ligne des opérations, au
+risque d'être mille fois brisée au milieu d'une charge de
+cavalerie ou par le choc d'un caisson, occasionnait
+seule ce mouvement, en s'obstinant, malgré la résistance
+des gardes et les remontrances des dames de la
+suite, à vouloir pénétrer jusqu'à sa majesté.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c2" id="l2c2"></a>II.</h3>
+
+
+<p>En apprenant que l'empereur avait quitté Turin pour
+Alexandrie, la fille de Girhardi,&mdash;car c'est elle qui,
+suivie d'un guide, emporte la pétition de Charney,&mdash;Teresa
+resta d'abord anéantie et presque découragée.
+Mais bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment
+elle tenait entre ses mains, palpitant, l'unique espoir
+d'un pauvre captif.&mdash;Le comte ignorait toutefois quelle
+personne s'était chargée de la dangereuse supplique.&mdash;Sans
+tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque
+d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au
+guide que le but de leur course n'était plus Turin, mais
+Alexandrie.</p>
+
+<p>&mdash;C'est deux fois le chemin que nous venons de
+faire.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il faut nous mettre en route sur-le-champ.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me mettrai en route, lui répondit tranquillement
+celui-ci, qu'à l'aube du jour, et ce sera pour retourner
+à Fénestrelle.&mdash;Bon voyage, signora.</p>
+
+<p>Tout ce qu'elle put dire pour lui faire changer de
+résolution fut inutile. Il resta enfermé dans sa ténacité
+piémontaise, déharnacha ses chevaux, les conduisit à
+l'écurie, et se coucha près d'eux.</p>
+
+<p>Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait
+plus en arrière. Décidée à continuer seule sa
+route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était
+descendue, dans la rue <i>Dora-Grossa</i>, de lui procurer
+des moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt
+prêts, et les plus rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse
+envoya ses garçons par la ville; mais ils eurent
+beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de
+Suze à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais,
+voitures publiques, charrois, bêtes de charge, de selle et
+de bât, étaient partis, ou retenus dès long-temps à
+l'avance, à cause des solennités d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Teresa se désolait du fatal contre-temps. Absorbée
+dans sa rêverie, le front baissé, elle se tenait sur le pas
+de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui
+pourraient la reconnaître dans sa ville natale, quand un
+bruit de roues, égayé par un bruit de sonnettes, se fit
+entendre. Bientôt, s'arrêtèrent devant elle deux fortes
+mules, traînant une de ces longues voitures foraines,
+dont le coffre profond, fermé et cadenassé comme une
+armoire, contient les objets de vente, n'offrant du reste
+pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette
+de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.</p>
+
+<p>Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des
+marchandises, descendus de la banquette, poussèrent
+de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied, se
+détendirent les bras, pour se dégourdir ou se réveiller,
+et saluant l'hôtesse d'un air de connaissance, ils se
+réfugièrent aussitôt aux deux coins de la cheminée,
+offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarmens
+qui y pétillait; puis, après avoir recommandé qu'on mît
+leurs mules à l'écurie, se félicitant mutuellement d'être
+arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de
+gagner leur lit le plus tôt possible.</p>
+
+<p>L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant;
+les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant
+de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive,
+douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs,
+songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se
+perdait, à la fleur qui se mourait!</p>
+
+<p>&mdash;Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux
+comptera les minutes tandis que je dormirai! Demain,
+peut-être, il me sera de même impossible de trouver une
+occasion de départ!</p>
+
+<p>Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux
+marchands attablés, comme si son unique ressource
+était en eux. Cependant elle ignorait quelle route ils
+devaient tenir, s'ils voudraient, s'ils pourraient se charger
+d'elle; et la pauvre, fille, peu habituée à se trouver
+seule, ainsi livrée à elle-même au milieu d'étrangers,
+n'osait les interroger, et, poussée par son bon vouloir,
+retenue par sa timidité, un pied en avant, la bouche
+entr'ouverte, elle restait en place, muette, indécise,
+lorsque soudain, se montrant devant elle, la servante lui
+présente une lumière et une clef, en lui désignant du
+doigt la chambre qu'elle doit occuper.</p>
+
+<p>Rappelée au sentiment de sa position, forcée de se
+décider, Teresa aussitôt écarte légèrement du bras la
+<i>Giannina</i>, et s'avançant, non sans grande émotion, vers
+le couple attablé:</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez à ma question, dit-elle d'une voix
+tremblante:&mdash;Quelle route devez-vous prendre en
+quittant Turin?</p>
+
+<p>&mdash;La route d'Alexandrie, ma belle enfant.</p>
+
+<p>&mdash;D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a
+conduits jusqu'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains
+chemins, signorina, dit la femme; aussi nous
+sommes moulus.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, voyons, à quoi pouvons-nous vous être
+utiles? dit le marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Une affaire pressante m'appelle à Alexandrie;
+voulez-vous m'y conduire?</p>
+
+<p>&mdash;C'est impossible! dit la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous païerai bien!... deux pièces à Saint-Jean-Baptiste!
+dix livres de France.</p>
+
+<p>&mdash;C'est difficile, reprit l'homme. D'abord, la banquette
+est étroite, et c'est à grand'peine qu'on y tiendrait
+trois. Il est vrai que vous ne devez pas être
+gênante; mais il y a une autre difficulté, mon enfant.
+Nous nous rendons au <i>mercato</i> de Revigano, près
+d'Asti, et non à Alexandrie. C'est à moitié route, et
+voilà tout.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu'à
+la porte d'Asti; mais partons ce soir même, à
+l'instant.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible! impossible! répéta le couple marchand.
+Nous ne vendons ni notre sommeil, ni nos
+fatigues.</p>
+
+<p>&mdash;Je doublerai la somme! interrompit Teresa à voix
+basse.</p>
+
+<p>Le mari regarda sa femme en la consultant de l'&oelig;il.</p>
+
+<p>&mdash;Non! non! dit celle-ci; c'est vouloir se rendre
+malade; puis <i>Losca</i> et <i>Zoppa</i> ont besoin de repos.
+Veux-tu les tuer?</p>
+
+<p>&mdash;Quatre pièces! murmura le mari. Quatre pièces.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Losca</i> et <i>Zoppa</i> valent mieux que cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pour la moitié du chemin, la somme double!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe! mieux vaut un simple sequin de
+Venise qu'une double parpaïole de Gènes!</p>
+
+<p>Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un gain
+si facile, ne tarda pas d'agir sur la femme comme sur le
+mari; et après quelque résistance d'un côté, force supplications
+et prières de l'autre, les mules revinrent à la
+voiture. Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause du
+froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la
+banquette, entre les deux époux, et l'on se remit en
+route. Onze heures sonnaient alors à toutes les horloges
+de Turin.</p>
+
+<p>Dans son impatience d'arriver au but de son voyage,
+et de pouvoir bientôt transmettre une bonne nouvelle à
+Fénestrelle, Teresa eût voulu se sentir emportée dans
+un char impétueux, par des chevaux rapides comme le
+vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le
+sol; les mules foraines cheminaient pas à pas, lentement,
+levant un pied après l'autre, et la régularité de
+leur sonnerie semblait donner encore à leur allure un
+caractère plus marqué de nonchalance.</p>
+
+<p>La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que
+la marche réveillerait avant peu les pauvres bêtes, ou
+que le fouet de leur conducteur saurait bien hâter leur
+course. Mais, voyant celui-ci rester inactif du geste,
+et se contenter seulement d'un petit claquement de
+langue pour exciter son attelage, elle prit sur elle de lui
+témoigner combien il lui importait d'arriver promptement
+à Asti, afin de toucher à la porte d'Alexandrie
+dans la matinée.</p>
+
+<p>&mdash;Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide,
+il ne me plaît pas plus qu'à vous de passer la nuit à
+compter les étoiles, mais il faut que le marchand veille
+à sa marchandise. C'est de la faïence et de la porcelaine
+que je vais débiter à Revigano, et si mes mules
+s'emportent, elles pourront fort bien ne faire que des
+tessons de toute ma pacotille.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! monsieur, vous êtes faïencier! s'écria Teresa,
+la figure terrifiée.</p>
+
+<p>&mdash;Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! dit en gémissant la voyageuse.
+Mais du moins, il vous est sans doute facile d'aller un
+peu plus vite?</p>
+
+<p>&mdash;Voulez-vous ma ruine?</p>
+
+<p>&mdash;C'est que j'ai tant besoin d'arriver!</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc! ma belle enfant. Est-ce une
+raison pour tout briser?</p>
+
+<p>En guise de concession, le faïencier cependant multiplia,
+pendant quelques instans, ses petits claquemens
+de langue; mais les mules étaient trop bien accoutumées
+à leur pas pour en changer facilement.</p>
+
+<p>Teresa se reprocha alors, avec amertume, de ne pas
+s'être informée plus tôt du temps qu'ils devaient mettre
+pour gagner Asti; elle se reprocha surtout de n'avoir
+point elle-même parcouru Turin, pour y découvrir,
+avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen
+plus prompt de transport; mais elle n'avait plus maintenant
+qu'à se résigner: elle se résigna.</p>
+
+<p>La voiture suivait son train ordinaire. <i>Losca</i> et
+<i>Zoppa</i> n'allaient ni plus vite ni plus lentement; seulement
+marchant sur les bas côtés du chemin, elles ne
+faisaient plus retentir le pavé du bruit des roues. Le
+marchand et sa femme, qui jusqu'alors avaient échangé
+entre eux force paroles sur les chances de leur commerce
+à la foire de Revigano, se taisaient, et, dans
+cette obscurité, au milieu de ce silence, malgré le froid
+dont ses pieds ressentaient l'engourdissement, Teresa
+commençait à s'assoupir au tintement monotone des
+clochettes. Sa tête, balancée d'abord de droite à
+gauche, cherchait tour à tour un oreiller, soit sur l'épaule
+de la femme, soit sur celle du mari, et retombait
+pesante sur sa poitrine.</p>
+
+<p>&mdash;Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur,
+et bonne nuit, ma belle enfant.</p>
+
+<p>Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit
+tout-à-fait.</p>
+
+<p>Elle dormit si bien durant plusieurs heures, que
+l'éclat du jour naissant lui fit seul ouvrir les yeux.
+Étonnée de se trouver ainsi au grand air, en pleine
+route, la mémoire lui revint, et, inspection faite autour
+d'elle, elle vit avec surprise, avec douleur, que la voiture
+ne bougeait plus, et semblait depuis long-temps
+immobile en place. Le marchand, sa femme, les mules
+elles-mêmes, sommeillaient profondément, et la double
+sonnerie ne faisait point entendre le plus léger tintement.</p>
+
+<p>Teresa aperçut non loin derrière elle la pointe de
+plusieurs clochers, et les vapeurs du matin, dessinant
+des figures bizarres dans un horizon rétréci, lui montraient
+fantastiquement groupés, les sonnets de la Superga,
+le château de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la
+Reine, l'église des Capucins, et toutes les belles décorations
+de la magnifique colline de Turin.</p>
+
+<p>&mdash;Miséricorde! mon Dieu! s'écria-t-elle, où sommes-nous!
+le jour paraît, et à peine avons-nous quitté
+les faubourgs!</p>
+
+<p>Le marchand s'éveille à ses cris; et après s'être
+frotté les yeux, il se hâte de la rassurer.</p>
+
+<p>&mdash;Nous approchons d'Asti, lui dit-il, et ces clochers
+que vous voyez là, derrière vous, ce sont ceux de Revigano.
+Il n'y a pas trop de quoi gronder <i>Losca</i> et
+<i>Zoppa</i>; elles viennent de s'endormir seulement, et elles
+devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient
+pas profité de mon sommeil pour trotter un peu trop
+fort.&mdash;Teresa sourit.&mdash;Allons, en route!</p>
+
+<p>Et il fit claquer inopinément son fouet, dont le bruit
+éveilla d'un même coup sa femme et ses mules.</p>
+
+<p>À la porte d'Asti, l'honnête faïencier prit congé de
+Teresa, la déposa à terre, figura le signe de la croix
+avec les vingt francs qu'il reçut d'elle, et lui souhaitant
+bon voyage, il fit faire volte-face à ses mules pour regagner
+le chemin de Revigano.</p>
+
+<p>La moitié de la route était donc faite! mais Teresa
+n'espérait plus d'arriver pour le petit lever de l'empereur.&mdash;Cependant,
+se disait-elle, un empereur doit se
+lever tard! Oh! qu'elle eût voulu replonger sous
+l'horizon ce soleil qui déjà annonçait sa venue par un
+redoublement de lumière! Il lui semblait qu'autour
+d'elle, tout devait ressentir l'agitation qui la tourmentait,
+qu'elle allait voir la population entière d'Asti sur
+pied, se préparant au voyage d'Alexandrie, et alors,
+dans cette multitude de chariots et de voitures, elle
+obtiendrait bien une place, fût-ce même dans la patache
+publique.</p>
+
+<p>Quel fut donc son étonnement, à son entrée dans la
+ville, en trouvant les rues désertes et silencieuses. La
+clarté du soleil y pénétrait à peine, et n'éclairait encore
+que la toiture des maisons les plus élevées et le dôme
+des églises.</p>
+
+<p>Elle se souvint d'un de ses parens maternels, qui
+habitait Asti depuis longues années. Il pouvait lui
+être d'un grand secours, et voyant, au rez-de-chaussée
+d'une maison d'assez mince apparence, briller une lumière
+rougeâtre à travers la vitre plombée, elle osa
+frapper et s'enquérir de la demeure de ce parent.</p>
+
+<p>Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sèche et criarde
+lui dit que depuis trois mois l'individu dont il s'agissait
+habitait sa maison de plaisance de Monbercello, et le
+carreau se referma.</p>
+
+<p>Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à
+s'effrayer de son isolement. Pour se donner du courage,
+elle fit sa prière du matin, en se tournant vers une
+madone enfoncée dans le mur, à quelques pas de là, et
+devant laquelle brûlait une petite lampe. Puis, sa
+prière à peine terminée, elle entendit des pas retentir
+dans la rue; un homme se montra:</p>
+
+<p>&mdash;Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui dit-elle,
+les voitures qui se rendent à Alexandrie?</p>
+
+<p>&mdash;Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit l'étranger;
+voitures et voiturins, tout est retenu depuis
+trois jours. Et il passa.</p>
+
+<p>Un second vint à elle. À cette même demande de
+Teresa, il s'arrêta, la regarda d'un air sombre et dur:</p>
+
+<p>&mdash;Vous aimez donc bien les Français! <i>Razza maledetta!</i>
+Et il s'éloigna plus rapidement que le premier.</p>
+
+<p>La pauvre questionneuse resta quelque temps intimidée,
+et ne se remit de son émotion qu'à la vue d'un
+jeune ouvrier qui sortait de chez lui en chantant. Pour
+la troisième fois, elle réitéra sa question:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de belle humeur,
+vous voulez voir une bataille! Mais il n'y aura
+pas de place pour les jolies filles là-bas. Croyez-moi,
+restez des nôtres. C'est aujourd'hui fête, et les <i>drudi
+ballarini</i> se battront à qui vous aura pour danseuse.
+Vous en valez bien la peine. Une petite guerre en
+votre honneur, hein! cela vous tente-t-il?</p>
+
+<p>Et, s'avançant en gracieusant, il essaya de la saisir
+par la taille; mais, au coup d'&oelig;il qu'elle lui lança, il
+reprit sa chanson, et poursuivit sa route.</p>
+
+<p>Un quatrième, un cinquième traversèrent la rue à
+leur tour. Teresa ne songea plus à les interroger; et
+ses regards se dirigeaient vers les portes, s'ouvrant alors
+de tous côtés, vers les voitures stationnant au fond des
+cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spéciale,
+on la reçut dans un <i>carrosse</i>, pour la conduire seulement
+à <i>Annone</i>, où l'on devait prendre un voyageur
+dont elle occupait temporairement la place. D'Annone
+à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres
+contrariétés, d'autres embarras. Elle triompha de
+tout.</p>
+
+<p>En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait
+déjà que l'empereur ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y
+arrêter un moment, elle prit avec la foule et à pied le
+chemin de Marengo.</p>
+
+<p>Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle est
+environnée, épiant avec soin les intervalles, côtoyant
+les bords de la route, elle tente sans cesse de gagner du
+terrain sur ceux qui la devancent. Ne prêtant nulle
+attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des bateleurs,
+au milieu de ce peuple de curieux, qui parle,
+chante, hurle, bondit de joie et d'ivresse en se débattant
+dans des flots de chaleur et de poussière, seule
+étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète, l'&oelig;il
+fixe et préoccupé, essuyant de la main la sueur qui lui
+coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses
+traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.</p>
+
+<p>Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action
+de sa marche, dans sa volonté d'avancer. À peine,
+durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre,
+si l'idée qui la fait agir se présente à son esprit. Mais
+un mouvement de halte, imprimé à la foule par les
+premiers rangs, la forçant de ralentir son pas, la pensée
+alors lui revient. Elle songe à son père, qui tourmentera
+bientôt la prolongation de son absence; car le
+guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à
+lui pour l'instruire des causes de ce retard. Elle songe
+à Charney, maudissant le choix du messager peut-être,
+et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une
+émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme
+si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son
+père se présente de nouveau à ses yeux! Le vieillard
+se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille
+perdue pour lui!</p>
+
+<p>Au souvenir de ce père adoré, une larme vint humecter
+la paupière de Teresa, et, dans ce moment, elle ne
+sortit de sa méditation qu'en entendant de bruyans cris
+de joie éclater près d'elle. Un vide immense s'était
+formé derrière ses pas, et autour de ce vide la foule
+paraissait tourbillonner. Teresa se retourne. Aussitôt
+deux mains saississent les siennes des deux côtés à la
+fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue, et le peu de dispositions
+qu'en cet instant surtout elle devait apporter à
+une telle distraction, elle se voit forcément partie active
+d'une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant
+çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de
+bonne volonté.</p>
+
+<p>Ce ne fut pas le moins pénible accident de son
+voyage. Mais le courage ne l'abandonna pas encore,
+car elle croyait toucher au but.</p>
+
+<p>Après s'être dégagée de cette singulière association,
+faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers
+la multitude qui la devance, elle arrive enfin en vue de
+la plaine, et ses regards, surpris et satisfaits, se promenant
+quelque temps sur cette belle armée déployée dans
+les champs de Marengo, s'arrêtent soudain avec saisissement
+sur le monticule qui sert de base au trône
+impérial.</p>
+
+<p>Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur
+lui revient alors! Mais comment arriver jusque-là, à
+travers ces miliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle
+songer?</p>
+
+<p>Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait
+lui venir en aide.</p>
+
+<p>Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie,
+pour conserver une position favorable, se divisaient
+de droite et de gauche, gagnant les bords du
+Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où,
+poussés tout-à-coup par les rangs suivans, ils débordèrent
+si rapidement dans la plaine, qu'ils semblaient
+vouloir envahir le champ de bataille.</p>
+
+<p>Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de
+cette multitude désordonnée, et, faisant briller leurs
+sabres nus et piétiner leurs montures, la forcèrent sans
+peine de rentrer dans ses limites. Tous perdirent le
+terrain en aussi peu de temps qu'ils avaient mis à le
+conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!</p>
+
+<p>Sur l'un des plis de ce même terrain coule une
+source entourée de quelques arbres et d'une forte haie
+d'aubépine.</p>
+
+<p>Poussée par la vague des curieux, Teresa, pâle,
+tremblante, se dirigeant encore par instinct vers ce
+trône élevé devant elle, avait été lancée, entraînée
+jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente
+impulsion, craignant de se briser contre ces arbres,
+fermant les yeux, comme l'enfant qui croit le
+danger passé lorsqu'il a cessé de le voir, elle avait saisi
+entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour s'en faire un
+appui, et s'était tenue ainsi quelque temps immobile, les
+oreilles remplies du bruissement de la foule et du
+feuillage.</p>
+
+<p>Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si
+rapide à l'approche des soldats, que, quand Teresa
+releva la tête et regarda autour d'elle, elle se vit seule,
+bien seule, séparée de l'armée par le bouquet d'arbres
+et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais
+tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation
+des fuyards.</p>
+
+<p>N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se
+jette tout aussitôt dans le massif, et, son émotion un peu
+calmée, la voyageuse prend alors connaissance des lieux.</p>
+
+<p>Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles,
+la source, encaissée dans le sol, tapissée de lierre
+rampant, de mousse et de cymbalaire, bouillonne à petit
+bruit, en s'échappant par un ruisseau, dont on peut
+suivre de l'&oelig;il le cours dans la plaine, à la quantité de
+myosotis et de renoncules blanches qui passementent
+ses eaux. La vapeur qui s'en élève aide encore à remettre
+Teresa de son trouble et de son agitation. Il
+lui semble qu'elle vient de s'introduire dans une oasis
+de fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la
+protège à la fois contre la poussière, la chaleur et le
+bruit. Un instant, la plaine est devenue presque silencieuse;
+elle n'entend ni les cris des officiers, ni les
+hourras de la foule, ni les hennissemens des chevaux.</p>
+
+<p>Mais un mouvement singulier se manifeste au-dessus
+de sa tête. Ce sont des titillations, des pétillemens
+continus dans les arbres. Elle regarde, et voit les rameaux
+des trembles et des peupliers couverts d'une innombrable
+quantité de moineaux, qui, chassés de tous
+les alentours par la marche circulaire et le tumulte des
+populations, sont venus, comme la jeune fille, chercher
+un abri dans cette petite solitude de verdure. On eût
+dit que la peur les avait paralysés de l'aile et de la
+voix: pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de
+leurs bandes. Ils ont vu presque envahir leur nouvel
+asile sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont
+ils sont entourés les a frappés de mutisme et de stupeur.
+Maintenant, des régimens de cavalerie, au bruit des
+clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place
+où tout à l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux
+n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant
+leur bec, sautant de branche en branche, se tournant
+d'un côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de
+tout ceci; et c'est ce mouvement, multiplié à travers
+le feuillage, qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.</p>
+
+<p>Cependant ces soldats, lui fermant toute communication
+avec la route, attirent bientôt exclusivement les
+regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée
+ainsi par les troupes.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle,
+et si je fus imprudente, Dieu connaît le but de mes
+efforts, il me protégera.</p>
+
+<p>Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avançant
+jusqu'à l'extrémité du massif, elle entrevoit, à trois
+cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon
+viennent de s'asseoir.</p>
+
+<p>De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve
+parfois rempli par des soldats sous les armes, exécutant
+leurs man&oelig;uvres; mais parfois aussi, le terrain débarrassé
+laisse ouvert un passage possible.</p>
+
+<p>Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle écarte
+la haie pour la franchir; mais aussitôt elle songe, avec
+un mouvement de honte et de confusion, au désordre
+de sa toilette. Ses cheveux sont épars et dénattés,
+collés à ses joues ou flottant sur ses épaules; ses mains,
+sa figure, sont couvertes de sueur et de poussière.&mdash;Se
+présenter ainsi devant les souverains de France et
+d'Italie, c'est vouloir se faire repousser, et compromettre
+peut-être la réussite de sa mission!</p>
+
+<p>Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la
+source, dénoue son large chapeau de paille, secoue sa
+noire chevelure, y passe les doigts, en reforme les
+tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa collerette;
+puis, s'agenouillant près de la source, elle s'y
+mire, y plonge ses mains, les purifie de toute souillure,
+ainsi que son visage, et, sans se relever, adresse au ciel
+une prière fervente pour son père et pour Charney.</p>
+
+<p>Ah! n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane,
+apparaissant tout-à-coup au hasard sur une grande
+toile de bataille de Salvator-Rosa, que cette chaste toilette
+de jeune fille faite au milieu d'une armée?</p>
+
+<p>Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable
+à sa traversée, soudain, de vingt côtés à la fois,
+de bruyantes détonations d'artillerie se firent entendre.
+Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux perchés sur les
+arbres, prenant tous leur vol dans un même essor, poussant
+des cris, se heurtant, tournoyant, gagnèrent les bois
+de Valpedo et les ombrages de Voghera.</p>
+
+<p>La bataille venait de s'engager.</p>
+
+<p>Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée
+par tout ce fracas, restait dans une sorte de torpeur, les
+yeux toujours fixés sur ce trône, qui tour à tour se montrait
+devant elle, ou disparaissait sous un rideau de
+lances et de baïonnettes.</p>
+
+<p>Après une demi-heure, pendant laquelle toute autre
+pensée que celle d'un effroi instinctif sembla l'abandonner,
+son énergie d'âme reprit le dessus. Elle examina
+avec plus de calme les obstacles à vaincre pour arriver
+au monticule pavoisé, et ne les jugea point insurmontables.</p>
+
+<p>Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une
+longue ligne, dont la double base s'appuyait aux flancs
+du massif, venaient d'engager une vive fusillade l'une
+contre l'autre. Elle espéra pouvoir, à travers ce brouillard
+de poudre, se frayer un chemin sans être même
+aperçue. Elle hésitait cependant, lorsqu'une troupe de
+hussards brûlés de soif font invasion dans son asile.</p>
+
+<p>Alors elle n'hésita plus; son courage se renforçant
+d'un accès de pudeur, elle s'élance en courant entre les
+deux colonnes d'infanterie, et quand la fumée vient à
+se dissiper, les soldats poussent une clameur de surprise
+en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un
+chapeau de femme, une fugitive jolie, charmante, qui,
+malgré leurs cris, poursuit sa course.</p>
+
+<p>Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer
+une des lignes. Le capitaine faillit renverser Teresa;
+mais, la saisissant à temps entre ses bras, il l'enlève de
+terre, et, jurant, sacrant, sans plus s'informer par quel
+hasard une jeune fille se trouve en plein champ de
+bataille, il charge deux soldats de la conduire au quartier
+des femmes.</p>
+
+<p>Il lui fallut monter en croupe derrière un des cuirassiers,
+et ce fut ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit où
+les dames de la suite de l'impératrice Joséphine, accompagnées
+de quelques aides de camp et de messieurs les
+députés des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.</p>
+
+<p>Arrivée là, touchant enfin au but, Teresa ne pouvait
+plus faillir dans son entreprise. Elle avait surmonté
+trop de difficultés pour se laisser vaincre par la dernière;
+aussi, lorsque, sur sa demande de parler à l'empereur,
+on lui répondit qu'il parcourait alors la plaine à la tête
+de ses troupes:&mdash;Eh bien! je veux voir l'impératrice!
+s'écria-t-elle avec fermeté.&mdash;Mais l'un n'était guère
+plus facile que l'autre. Pour se débarrasser de son
+importunité, on essaya de l'intimider; on n'y put parvenir.
+On lui dit qu'il fallait attendre la fin des évolutions;
+elle s'y refusa, et voulut marcher vers l'estrade
+impériale; on la retint, elle se débattit, éleva la voix
+avec véhémence, jusqu'à ce qu'enfin l'attention de Joséphine
+elle-même se tournât de son côté.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c3" id="l2c3"></a>III.</h3>
+
+
+<p>Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au
+milieu d'un groupe s'entr'ouvrant, la jeune fille se montra
+suppliante, retenue et résistant encore.</p>
+
+<p>À un signe plein de bonté de l'impératrice, et que
+chacun comprit, on s'effaça devant la captive, qui, s'élançant
+libre, encore désordonnée par la lutte qu'elle
+venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux marches
+du trône, se courba, et tirant précipitamment de son
+sein un mouchoir qu'elle agita vivement:</p>
+
+<p>&mdash;Madame! madame! un pauvre prisonnier!</p>
+
+<p>Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce
+mouchoir à elle présenté.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce une pétition que vous voulez me remettre?
+dit-elle.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, madame, la voici! C'est la pétition d'un
+pauvre prisonnier!</p>
+
+<p>Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante,
+dont un sourire céleste d'espérance animait le
+visage. L'impératrice lui répondit par un autre sourire,
+lui tendit la main, la força de se relever, et se penchant
+vers elle d'un air plein de bonté:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, mon enfant, remettez-vous. Il vous
+intéresse donc beaucoup ce pauvre prisonnier?</p>
+
+<p>La jeune fille rougit, baissa les yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est
+si malheureux! Lisez, madame.</p>
+
+<p>Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant
+de combien de misères et de privations témoignait ce
+linge, péniblement empreint d'une encre factice; puis
+s'arrêtant dès le premier mot:</p>
+
+<p>&mdash;Mais, c'est à l'empereur qu'il s'adresse!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe? n'êtes-vous pas sa femme? Lisez,
+lisez, madame; lisez, de grâce! c'est si pressé!</p>
+
+<p>On en était au plus fort du combat. La colonne hongroise,
+quoique mitraillée par l'artillerie de Marmont,
+avait repris son formidable mouvement.</p>
+
+<p>Zach et Desaix se trouvaient enfin en présence, et de
+leur choc allait résulter le salut ou la perte de l'armée.
+Le canon grondait dans toutes les directions; le champ
+de bataille était embrasé; les cris des soldats, mêlés aux
+fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme un
+ouragan.</p>
+
+<p>L'impératrice lut ce qui suit:</p>
+
+<p class="s">«<span class="sc">Sire</span>,
+</p>
+<p>«Deux pavés de moins dans la cour de ma prison
+n'ébranleront pas les fondemens de votre empire, et
+telle est l'unique faveur que je viens demander à votre
+majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets
+de votre protection; mais dans ce désert muré, où
+j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter
+quelque adoucissement à mes peines, un seul être a jeté
+quelque charme sur ma vie. C'est une plante, sire;
+c'est une fleur, inopinément venue entre les pavés de la
+cour où il m'est permis parfois de respirer l'air et de
+voir le ciel. Ah! ne vous hâtez pas de m'accuser de
+délire et de folie! Cette fleur fut pour moi un sujet
+d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur
+elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui
+dois la raison, le repos, la vie peut-être! Je l'aime
+comme vous aimez la gloire!</p>
+
+<p>«Eh bien! en ce moment, ma pauvre plante meurt
+faute d'espace et de terre; elle meurt, et je ne puis la
+secourir, et le commandant de Fénestrelle renvoie ma
+plainte au gouverneur de Turin, et quand ils se décideront,
+ma plante sera morte! et voilà pourquoi, sire,
+c'est à vous que je m'adresse, à vous, qui d'un mot
+pouvez tout, même sauver ma fleur! Faites arracher
+ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle,
+sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir!
+Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande;
+je vous la demande avec instance, avec supplication,
+les genous en terre, et, je le jure, dans mon c&oelig;ur
+ce bienfait vous sera compté.</p>
+
+<p>«Pourquoi mourrait-elle? Elle a, je l'avoue, amorti
+le coup que votre main puissante voulait faire tomber
+sur moi; mais elle a rompu mon orgueil aussi, et c'est
+elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du
+haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard
+sur nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent
+rapprocher un homme d'une plante, dans cet isolement
+qui ne laisse au prisonnier qu'une existence végétative?
+Non, vous ne savez pas, sire, et que votre étoile vous
+garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur
+l'esprit le plus ferme et le plus fier! Je ne me plains
+pas de la mienne, je la supporte avec résignation: prolongez-la;
+qu'elle dure autant que ma vie; mais grâce
+pour ma plante!</p>
+
+<p>«Songez bien, sire, que cette grâce que j'implore de
+votre majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui
+même qu'il me la faut! Vous pouvez laisser le glaive
+de la loi suspendu quelque temps sur le front du condamné,
+et le relever ensuite pour pardonner; mais la
+nature suit d'autres lois que la justice des hommes;
+encore deux jours, et peut-être l'empereur Napoléon ne
+pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.</p>
+
+<p class="r">«<span class="sc">Charney</span>.»
+</p>
+<p>Un grand fracas d'artillerie éclata tout-à-coup; une
+épaisse fumée, coupée en cercles, en losanges de feu
+par les cent mille éclairs de la fusillade, couvrit le
+champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux
+et sombre; puis les feux s'éteignirent, et il sembla
+qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce
+rideau de nuages qui cachait les combattans. Ce fut
+alors un magnifique spectacle à contempler au soleil!
+Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu
+la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés
+de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la
+cavalerie de Kellermann, tourbillonnaient en désordre,
+et l'intrépide consul, rétablissant aussitôt sa nouvelle
+ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien, reprenait
+l'offensive, culbutait les impériaux sur tous les
+points, et forçait Mélas à sonner la retraite.</p>
+
+<p>Ce changement subit de position, ces grands mouvemens
+de l'armée, ce flux et ce reflux d'hommes,
+obéissant à la voix d'un chef, seul immobile au milieu
+de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir
+l'imagination la plus froide; aussi du sein des groupes
+de spectateurs, placés autour du trône, partirent des
+applaudissemens et des vivats; et ce bruit, contrastant
+avec les autres bruits qui l'entouraient, tira enfin l'impératrice
+de la profonde méditation dans laquelle elle
+était plongée. Car, de ces dernières et brillantes
+man&oelig;uvres, de ces imposans tableaux se succédant
+devant elle, la future reine d'Italie n'a rien vu, attentive,
+préoccupée, les yeux fixés sur ce singulier placet qu'elle
+tient encore à la main, mais qu'elle ne lit plus cependant.</p>
+
+<p>Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout
+devant elle, rêvait aussi de son côté.</p>
+
+<p>Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces
+promesses, Teresa, certaine du succès, baise mille fois
+avec reconnaissance, avec attendrissement, cette main,
+tout à la fois frêle et puissante, où brille l'anneau nuptial
+de Napoléon. Elle rejoint le quartier des femmes,
+et, la plaine devenue libre, elle cherche aussitôt une
+église, une chapelle où elle puisse répandre en silence
+ses pleurs et ses actions de grâces aux pieds de la Vierge,
+cette autre protectrice de ceux qui souffrent.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c4" id="l2c4"></a>IV.</h3>
+
+
+<p>Jugez si l'impératrice-reine a dû être saisie d'un vif
+sentiment de pitié à la lecture de cette supplique.
+Chaque mot ne devait-il pas éveiller toute sa sympathie?
+Joséphine aussi faisait son culte d'une fleur; c'était sa
+science, sa passion, et plus d'une fois elle avait oublié
+l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton
+qui s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle
+dans ses belles serres de la Malmaison.</p>
+
+<p>Là souvent elle s'était sentie plus heureuse à contempler
+la pourpre de ses cactus que la pourpre de son
+manteau impérial, et les parfums de ses magnolias l'avaient
+plus doucement enivrée que les vénéneuses flatteries
+de ses courtisans. C'est là qu'elle aimait à
+trôner, qu'elle réunissait sous un même sceptre mille
+peuplades végétales venues de tous les coins du monde.
+Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par
+ordres et par races; et lorsqu'un de ses sujets nouveau-venu
+se montrait à elle pour la première fois, elle savait
+bien, par l'analyse, l'interroger sur son âge et sur ses
+habitudes, et apprendre de lui son nom et sa famille;
+alors il allait dans la foule de ses frères prendre son
+rang naturel; car là chaque peuplade avait son drapeau,
+chaque famille son guidon.</p>
+
+<p>À l'exemple de Napoléon, elle respectait les lois et
+les coutumes des peuples vaincus. Les plantes de tous
+les pays retrouvaient dans les serres de la Malmaison
+leur sol primitif et leur climat natal. C'était un monde
+en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit,
+des savannes et des rochers, la terre des forêts vierges et
+le sable des déserts, des bancs de marne et d'argile, des
+lacs, des cascades et des grèves inondées; on y passait
+des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes
+des zones les plus tempérées. Là, toutes ces
+races différentes croissaient et se développaient côte à
+côte, séparées seulement par une légère muraille de verdure
+ou par des frontières vitrées.</p>
+
+<p>Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces
+rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs.
+L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom
+de sa fille; des pensées de gloire lui arrivaient aussi;
+car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé
+sa part de butin, et les souvenirs d'Italie et d'Égypte
+semblaient grandir et s'épanouir sous ses yeux. La
+soldanelle des Alpes, la violette de Parme, l'adonide de
+Castiglione, l'&oelig;illet de Lodi, le saule et le platane
+d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hybiscus de
+Syrie, la rose de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à
+elle! Et de celles là du moins, quelques-unes sont
+restées à la France!</p>
+
+<p>Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa
+fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la
+Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée
+par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance,
+ses parures de jeune fille, le toit paternel, et ses
+premières amours avec un premier époux!</p>
+
+<p>Oh! qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux
+pour sa plante! Qu'il doit l'aimer! il n'en a
+qu'une! Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort
+du pauvre prisonnier? La veuve de Beauharnais n'eut
+pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial.
+Elle n'a point oublié ses jours de captivité.
+Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier,
+si insouciant au milieu des plaisirs du monde, si railleur
+vis-à-vis des plus douces affections humaines!&mdash;Quel
+changement s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre
+cet esprit superbe? Tu refusais de te courber
+même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant
+grâce pour ta plante! Oh! elle te sera conservée!</p>
+
+<p>Dans cette disposition d'esprit, les dernières man&oelig;uvres
+des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne
+lui causent plus qu'impatience et dépit; car elle craint
+de voir se perdre un de ces instans si nécessaires peut-être
+à l'existence de la fleur du captif.</p>
+
+<p>Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux,
+vint la rejoindre, dans l'attente sans doute de ses félicitations
+et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui
+plaisait tant:</p>
+
+<p>&mdash;Sire, un ordre pour le commandant de Fénestrelle!
+Un exprès sur-le-champ! s'est-elle écriée, l'&oelig;il
+animé, la voix haute, comme s'il se fût agi d'une nouvelle
+victoire, et que c'eût été son tour de déployer
+toute l'activité du commandement. Et elle montrait le
+mouchoir, le tenait tendu, à deux mains, pour qu'il pût
+lire sur-le-champ.</p>
+
+<p>Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête,
+d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa.
+On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement
+de l'inspecter la dernière.</p>
+
+<p>Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de
+bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait,
+couché sur la terre, que la moisson naissante.</p>
+
+<p>Les blés, les riz, étaient broyés, hachés. Dans quelques
+endroits, le terrain défoncé, déchiré par de profondes
+ornières, témoignait des évolutions de l'artillerie;
+on voyait çà et là disséminés des gants de
+dragons, des plumets, des épaulettes; puis, quelques
+fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient.
+C'était tout.</p>
+
+<p>Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un
+certain moment. Les soldats occupant le village de
+Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le
+rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au-delà du
+temps indiqué par le programme. Il en résulta une
+vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux
+régimens étaient d'armes différentes et avaient eu des
+rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de
+part et d'autre; les baïonnettes se croisèrent.</p>
+
+<p>Une collision terrible allait avoir lieu; il fallut tous
+les efforts des généraux pour empêcher que la petite
+guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans
+peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les
+gourdes; mais les gourdes étaient vides; pour les remplir,
+on visita de force les caveaux du village; des excès
+eurent lieu, mais au cri de Vive l'empereur! on mit le
+tout sur le compte de l'enthousiasme. Après vingt pourparlers
+et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à
+battre en retraite en chancelant, et les Français vainqueurs
+firent leur entrée dans Marengo en dansant la
+farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à
+leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de Vive la république!
+On mit le tout sur le compte de l'ivresse.</p>
+
+<p>Les troupes remises en ligne, Napoléon fit une distribution
+de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui,
+cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même
+place. À leur tour, les principaux magistrats de la
+Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine,
+il posa la première pierre d'un monument destiné
+à perpétuer le souvenir de la bataille de Marengo.
+Après quoi, l'empereur, l'impératrice, les ambassadeurs,
+les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route
+d'Alexandrie.</p>
+
+<p>Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c5" id="l2c5"></a>V.</h3>
+
+
+<p>Le soir, dans un des appartemens préparés pour eux
+à l'hôtel-de-ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine,
+après le dîner public qui venait d'avoir lieu, se tenaient,
+l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à
+grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction;
+l'autre, devant une haute glace, admirant avec une
+naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse
+des ornemens dont on venait de la revêtir.</p>
+
+<p>Quand le secrétaire fut parti, Napoléon s'assit, s'accouda
+les deux bras sur une longue table recouverte
+d'un velours rouge à franges d'or, appuya sa tête dans
+ses mains et sembla réfléchir; mais ses réflexions devaient
+s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure
+conservait un caractère de douce rêverie.</p>
+
+<p>Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit.
+Il l'avait déjà mal menée une fois ce jour
+même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et, comprenant
+alors que sa protection avait été maladroite,
+pour être trop précipitée, elle s'était bien promis de
+mieux choisir l'instant.</p>
+
+<p>Elle crut qu'il était venu; et allant s'asseoir de l'autre
+côté de la table pour faire face à son mari, elle s'accouda
+comme lui, comme lui affecta un air d'abstraction,
+et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant
+de la voix et du regard.</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort
+bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en
+faire entrer un dans ton écrin.</p>
+
+<p>Le sourire de Joséphine s'effaça graduellement; celui
+de Napoléon devint plus marqué, car il aimait à
+combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle
+ne pouvait encore se défendre en songeant au degré
+d'élévation où ils étaient récemment arrivés. Ce n'était
+pas pour elle qu'elle tremblait, la noble femme!</p>
+
+<p>&mdash;N'aimes-tu donc pas mieux me voir empereur que
+général? poursuivit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Certes, empereur, vous avez le droit de faire
+grâce, et j'en ai une à vous demander.</p>
+
+<p>Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire
+s'effaça, pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça
+le sourcil, et se prépara à tenir ferme, craignant que
+l'influence qu'exerçait Joséphine sur son c&oelig;ur ne le fît
+tomber dans de fâcheuses faiblesses.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! Joséphine, vous m'aviez promis de ne
+plus chercher à interrompre ainsi le cours de la justice!
+Pensez-vous que le droit de faire grâce ne nous soit accordé
+que pour satisfaire aux caprices de notre c&oelig;ur?
+Non, nous n'en devons faire usage que pour adoucir
+l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer les
+erreurs des tribunaux! Toujours tendre la main à
+ses ennemis, c'est vouloir augmenter leur nombre et
+leur insolence!</p>
+
+<p>&mdash;Sire, répliqua Joséphine en retenant un éclat de
+rire prêt à lui échapper, vous m'accorderez cependant
+la faveur que j'implore de votre majesté.</p>
+
+<p>&mdash;J'en doute.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout,
+je viens vous demander le renvoi de deux... oppresseurs!
+oui, sire, qu'ils sortent de leur place! qu'ils en soient
+chassés, arrachés, s'il le faut!</p>
+
+<p>Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa
+bouche; car, en voyant la figure étonnée de Napoléon,
+elle n'était plus maîtresse d'elle-même.</p>
+
+<p>&mdash;Comment? c'est vous qui m'excitez à punir, vous,
+Joséphine! Et de quoi s'agit-il donc?</p>
+
+<p>&mdash;De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une
+cour.</p>
+
+<p>Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa
+enfin. Il se leva, et jetant vivement ses bras derrière son
+dos, la regardant avec l'air du doute et de la surprise:</p>
+
+<p>&mdash;Comment! qu'est-ce à dire? Deux pavés! te
+moques-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Non! dit-elle en se levant à son tour, et s'approchant
+de lui, s'appuyant de ses deux mains croisées sur
+son épaule, avec sa gracieuse nonchalance de créole:</p>
+
+<p>&mdash;De ces deux pavés dépend une existence précieuse.
+Écoutez-moi bien, sire, car il vous faut toute
+votre bonne volonté pour me comprendre.</p>
+
+<p>Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce
+qu'elle avait appris de la jeune fille touchant le prisonnier,
+qu'elle ne nomma point cependant, et quel avait
+été le dévouement de la pauvre enfant; puis, en lui parlant
+du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait,
+les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres,
+caressantes, pleines de charme, et de cette éloquence
+qui lui venait du c&oelig;ur si naturellement.</p>
+
+<p>Et en l'écoutant l'empereur souriait, et en souriant il
+admirait sa femme.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c6" id="l2c6"></a>VI.</h3>
+
+
+<p>Charney comptait les heures, les minutes, les secondes.
+Il lui semblait que les plus légères divisions
+du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre pour peser sur
+sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés; le
+messager n'apportait point de nouvelles, et le vieillard
+lui-même, inquiet, tourmenté à son tour, ne savait
+qu'augurer de ce silence et de ce retard, supposait des
+obstacles, répondait du zèle, du dévouement de la personne
+chargée du message (sans désigner sa fille toutefois),
+et tâchait encore de faire renaître dans le c&oelig;ur
+de son compagnon une espérance qui s'éteignait dans
+le sien.</p>
+
+<p>&mdash;Teresa! mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé?
+répétait-il avec désolation.</p>
+
+<p>Le troisième jour s'écoula, et sa fille ne revint pas.</p>
+
+<p>Durant toute la journée du quatrième, Girhardi ne se
+montra point à la petite fenêtre de la cour. Charney
+ne put le voir; mais s'il eût attentivement prêté l'oreille,
+il aurait entendu peut-être les prières mêlées de sanglots
+qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le
+coup terrible qui venait de le frapper.</p>
+
+<p>On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain
+sur ce lieu de misère, où naguère encore, même en
+l'absence de la liberté, des rayons de joie et de bonheur
+apparaissaient par intervalles.</p>
+
+<p>La plante avançait de plus en plus dans sa voie de
+destruction, et Charney inconsolable assistait à l'agonie
+de Picciola. Il y avait chez lui double sujet d'abattement;
+il craignait de perdre l'objet de ses travaux, le
+charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi!
+vainement son front se serait courbé! Il aurait mendié
+une grâce, prosterné jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé
+du pied! Comme si tout se fût conjuré contre
+lui, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif, maintenant
+évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et
+bourru, il venait, il montait, il passait, fumant à pleine
+pipe, sans le regarder à peine, et semblait lui en vouloir
+de son malheur. C'est que d'abord Ludovic, lorsqu'il
+eut connaissance des refus du commandant, prévit l'instant
+où il allait se trouver entre son penchant et son
+devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il se fit
+brutal et maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui
+les rigueurs vont sans doute redoubler, et
+d'avance sa mauvaise humeur redouble.</p>
+
+<p>Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation
+n'a pas polis. Ils compriment les élans généreux de
+leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions,
+plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous
+quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par
+des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves
+de la bonté de son c&oelig;ur, c'est par des actes! Les
+actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié qu'il
+ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le
+tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet
+homme lui-même. Il s'efforce de se montrer insensible
+en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là
+il s'attire la haine: eh bien! tant mieux! son devoir
+lui sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et
+le bourreau, entre le captif et le geôlier!</p>
+
+<p>Quand vint l'heure du dîner du prisonnier, Ludovic
+vit Charney debout devant sa plante, dans une profonde
+et cruelle contemplation. Il se garda bien de se présenter
+gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule
+des titres caressans de <i>Giovanetta</i>, de <i>Fanciuletta</i>, ou
+en s'informant des nouvelles de <i>Monsieur</i> et de <i>Madame</i>;
+il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de
+croire Charney dans sa chambre et de lui porter ses provisions
+en tout hâte. Mais, à un mouvement qu'il fit,
+leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta surpris,
+en voyant le changement survenu en si peu de jours
+dans les traits du prisonnier. L'impatience et l'attente
+avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et
+son teint décolorés, ses joues maigries lui imprimaient
+un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le
+désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui,
+Ludovic resta quelque temps immobile pendant cet examen,
+et tout-à-coup, se rappelant sans doute ses
+grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à
+la plante, cligna de l'&oelig;il ironiquement, haussa l'épaule
+avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à
+reprendre route, quand d'une voix dolente, mais expressive:</p>
+
+<p>&mdash;Que vous ai-je donc fait, Ludovic? lui dit Charney.</p>
+
+<p>&mdash;À moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé
+de ce ton de reproche, et plus ému qu'il ne le voulait
+paraître.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit le comte en s'avançant vers lui et
+s'emparant vivement de sa main, sauvons-la! il en est
+temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui!... le commandant
+ne peut s'en alarmer. Il l'ignorera même.
+Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons
+les pavés, mais pour un instant seulement... Qui le
+saura? nous transplanterons...</p>
+
+<p>&mdash;Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa
+main: au diable la fleur! Elle nous a fait assez de
+mal à tous. À commencer par vous, qui allez retomber
+malade. Faites-vous-en de la tisane; elle n'est plus
+bonne qu'à ça!...</p>
+
+<p>Charney lui lança un regard d'indignation et de
+mépris.</p>
+
+<p>&mdash;S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit
+Ludovic; c'est votre affaire, à la bonne heure! mais ce
+pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la
+verra plus, et c'est à vous qu'il le doit.</p>
+
+<p>&mdash;Sa fille! comment?... s'écria le comte, ouvrant des
+yeux terrifiés.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est ça, comment!&mdash;continua l'autre en
+posant à terre son panier de provisions, se croisant les
+bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à
+gourmander vertement:&mdash;On fouette les chevaux, et on
+ne veut pas que la voiture roule; on lance le stylet, et
+on s'étonne de la blessure! <i>Trondédious! o che frascheria!</i>
+Vous avez voulu écrire à l'empereur; vous
+avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant;
+il vous punira comme il l'entendra; rien de
+plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter
+votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vous-même.
+Ce messager, ce fut la <i>Giovanna</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cette jeune fille... c'est elle!...</p>
+
+<p>&mdash;Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre
+correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le
+télégraphe? On l'emploi à autre chose. Tant il y a
+que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment...
+Par le guide sans doute; car la <i>Giovanna</i> ne
+pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la
+porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père
+vivront séparés. À qui la faute?</p>
+
+<p>Charney se couvrit la figure de ses deux mains.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation
+Et sait-il?...</p>
+
+<p>&mdash;Il sait tout depuis hier. Jugez s'il doit vous aimer.
+Mais votre dîner refroidit.</p>
+
+<p>Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt
+dans le logis du prisonnier.</p>
+
+<p>Le comte tomba accablé sur son banc. Il eut un instant
+la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de
+la briser lui-même. Mais le courage lui faillit bientôt.
+Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant
+lui. Cette pauvre jeune fille, qui s'est généreusement
+dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement
+expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de
+retour. Peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur.
+Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi, et c'est ce
+qui a irrité le commandant contre elle! S'il a entre
+les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi
+tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur
+le veut!&mdash;Oh! bénie sois tu, noble enfant! malheureuse
+enfant séparée de ton père!... à cause de moi!
+Oh! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi!...
+pour ton bonheur! Je la donnerais... seulement pour
+qu'on te rouvrît la porte de cette prison.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c7" id="l2c7"></a>VII.</h3>
+
+
+<p>Une demi-heure s'est à peine écoulée; deux officiers
+civils, revêtus de l'écharpe nationale, accompagnés du
+commandant de Fénestrelle, se présentent devant Charney
+et l'invitent à monter chez lui. Lorsqu'ils furent
+dans sa <i>camera</i>, le commandant prit la parole.</p>
+
+<p>C'était un homme d'une forte corpulence, au front
+chauve et bombé, aux moustaches épaisses et grisonnantes.
+Une cicatrice, partant du sourcil gauche, lui
+divisait la figure en deux, et venait se terminer inclusivement
+à la lèvre supérieure. Une longue redingote
+bleue à larges pans, boutonnée jusqu'en haut, des bottes
+à revers par-dessus le pantalon, un reste de poudre sur
+ses cheveux nattés de côté, des boucles à ses oreilles, et
+des éperons à ses bottes (sans doute par signe distinctif,
+car, par raisons rhumastimales autant que par les exigences
+de sa place, il était de fait le premier prisonnier
+de la citadelle), tel se montrait à l'extérieur ce personnage,
+qui, pour toute arme, portait une canne à la main.
+Commis à la garde de détenus politiques, appartenant
+pour la plupart à des familles distinguées, il se piquait
+de bonnes manières malgré ses fréquens accès d'emportement,
+et de beau langage en dépit de certaines
+consonnances fâcheuses. Il se tenait le corps droit,
+avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en
+saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le
+colonel Morand, commandant de Fénestrelle, pouvait
+encore passer pour ce qu'on appelle un beau militaire.</p>
+
+<p>Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure
+officielle de ses deux compagnons, Charney crut qu'ils
+lui apportaient les lettres de grâce de Picciola.</p>
+
+<p>Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait
+mal usé envers lui, dans l'exercice de ses fonctions, par
+manque de soins ou par abus de pouvoir.</p>
+
+<p>Ce préambule était de bon augure. Charney attesta
+tout ce qu'il voulut.</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie,
+tous les secours vous ont été prodigués; s'il ne vous a
+pas plu de vous soumettre aux ordonnances des médecins,
+la faute n'est ni à eux ni à moi. J'ai pensé que
+votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le
+grand air et l'exercise, et liberté presque entière vous
+fut accordée d'aller et de venir dans votre cour.</p>
+
+<p>Charney le salua, comme pour le remercier; mais
+l'impatience contractait ses lèvres.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant, monsieur, poursuivit le commandant
+du ton d'un homme dont la délicatesse a été blessée,
+dont les égards ont été méconnus, vous avez enfreint
+les lois réglementaires de la maison, que vous ne pouviez
+ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre
+dans ma responsibilité vis-à-vis de monsieur le gouverneur
+du Piémont, le général Menou, et même vis-à-vis
+de l'empereur, en faisant parvenir à Sa Majesté un
+placet...</p>
+
+<p>&mdash;Parvenir! Il l'a donc reçu! interrompit Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien?... Et le malheureux tressaillait d'espérance.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! répondit le commandant, pour ce fait
+seul, vous allez être transporté dans une des loges du
+vieux bastion, où vous resterez au secret durant un
+mois.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin,&mdash;s'écria Charney, essayant de lutter
+encore contre la cruelle réalité qui le dépouillait de ses
+dernières illusions,&mdash;l'empereur, qu'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises,
+lui fut-il dédaigneusement répondu.</p>
+
+<p>Charney prit la chaise unique dont sa chambre était
+meublée, s'assit, et ce qui se passa ensuite autour de lui
+parut à peine distraire son attention.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas tout. Vos moyens de communications
+connus, vos relations avec le dehors dévoilées, il
+est naturel de penser que votre correspondance s'est
+étendue plus loin. Avez-vous écrit à d'autres personnes
+qu'à Sa Majesté?</p>
+
+<p>Charney ne répondit pas.</p>
+
+<p>&mdash;Une visite a été ordonnée, continua le commandant
+d'un ton plus sec, et ces messieurs que voici, délégués
+par le gouverneur de Turin, y vont procéder sur-le-champ,
+en votre présence, comme le veut la loi.
+Avant l'exécution de cet ordre, désirez-vous faire des
+révélations? Elles ne peuvent être que favorables à
+votre cause.</p>
+
+<p>Même silence de la part du prisonnier.</p>
+
+<p>Le commandant fronça les sourcils; son front chauve
+se plissa dans toute sa hauteur, et se tournant vers les
+envoyés de Menou:</p>
+
+<p>&mdash;Allons, messieurs, dit-il.</p>
+
+<p>Tous deux se mirent aussitôt en devoir de visiter depuis
+la cheminée et la paillasse du lit, jusqu'à la doublure
+des vêtemens du comte. Pendant ce temps, le
+commandant, se promenant pas à pas dans l'étroite
+chambre, frappait alternativement du bout de sa canne
+chaque carreau du plancher, afin de juger s'ils ne recouvraient
+pas quelques excavations secrètes, destinées
+à recéler des papiers importons, ou même les préparatifs
+d'une évasion. Il se rappelait Latude et les autres
+échappés de la Bastille. Là des fossés larges et profonds,
+des murs de dix pieds d'épaisseur, des grilles, des
+contrescarpes, des mâchicoulis, des remparts hérissés de
+fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes,
+sur tous les parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance
+d'un homme armé d'une corde et d'un clou.
+La Bastille de Fénestrelle était loin de pouvoir présenter
+une pareille ceinture de sûreté. Depuis '96, ses
+fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si
+quelques soldats faisaient le guet autour de ses murailles
+extérieures.</p>
+
+<p>Après des recherches prolongées autant qu'il était
+possible de le faire dans un pareil logis, on ne découvrit
+rien de suspect, sinon une petite bouteille en verre
+blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute l'encre
+du prisonnier.</p>
+
+<p>Interrogé sur les moyens employés par lui pour se
+mettre en possession de cette encre, celui-ci se tourna
+sur sa chaise du coté de sa fenêtre, et se mit à promener
+en mesure ses doigts sur les vitres, sans répondre autrement
+à la question.</p>
+
+<p>Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la
+clef. Il la laissa tomber plutôt qu'il ne la donna.</p>
+
+<p>Le colonel Morand n'avait plus de courtoisie, ni dans
+son geste ni dans son regard. L'indignation lui montait
+à la gorge. La figure pourpre, les yeux animés, se
+démenant dans le petit espace de la camera, il boutonnait
+et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes,
+comme pour imposer une distraction au vif
+transport de colère qui s'élevait en lui.</p>
+
+<p>Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires
+judiciaires, occupés à l'inventaire de la cassette, la
+tenant d'une main, la fouillant de l'autre, se rapprochent
+vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au jour, et,
+la joie au front, s'écrient ensemble:</p>
+
+<p>&mdash;Nous tenons! nous tenons!</p>
+
+<p>Alors, tirant d'un double fond une assez grande
+quantité de mouchoirs, tous noircis d'une écriture fine
+et serrée, ils pensent avoir découvert les preuves d'une
+vaste conspiration.</p>
+
+<p>À la vue de ses précieuses archives profanées, Charney
+se lève, étend le bras comme pour les ressaisir,
+ouvre la bouche... puis, se calmant tout-à-coup, il se
+rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un mot.
+Mais ce premier élan si expressif a suffi au commandant
+pour lui faire attacher une haute importance à cette
+capture. Par son ordre, les mouchoirs sont déposés
+sur-le-champ dans des sacs étiquetés et scellés; on confisque
+la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport
+est dressé. Charney, invité à le signer pour en attester
+l'exactitude, refuse par un geste. Acte est pris du
+refus, et il lui est enjoint de se rendre à l'instant même
+à la loge du vieux bastion.</p>
+
+<p>Ah! combien ce qui se passait alors dans sa tête
+était pénible, vague, confus! Le prisonnier atterré ne
+s'en pouvait rendre compte que comme d'un sentiment
+de douleur dominant tous les autres. Il n'avait même
+pas eu un sourire de pitié à donner au triomphe de ces
+hommes, si fiers d'emporter, comme pièces de procédure,
+comme preuve d'un complot, ses observations sur
+sa plante! Il allait être à jamais séparé de ses souvenirs!
+L'amant à qui l'on enlève les lettres et le portrait
+d'une maîtresse adorée qu'il ne doit plus revoir
+peut seul comprendre l'angoisse profonde du prisonnier.
+Pour sauver Picciola, il a compromis son orgueil, son
+honneur; il a brisé le c&oelig;ur d'un vieillard et l'existence
+d'une jeune fille; et, de ce qui l'avait rattaché à la vie,
+rien ne lui reste, pas même ces lignes tracées par lui, et
+qui résumaient ses saintes études!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l2c8" id="l2c8"></a>VIII.</h3>
+
+
+<p>L'intercession de Joséphine n'avait donc pas été
+aussi puissante qu'elle promettait de l'être d'abord?
+Non. Après sa douce plaidoirie en faveur de la plante
+et du prisonnier, lorsqu'elle remit le mouchoir contenant
+la missive entre les mains de Napoléon, celui-ci se
+rappela les singulières distractions, offensantes pour son
+orgueil, que l'impératrice avait eues le matin même,
+durant les cérémonies guerrières de Marengo, et la
+signature de Charney redoubla la fâcheuse impression
+qu'il en ressentit.</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme est-il devenu fou? avait-il dit, et quelle
+comédie prétend-il jouer avec moi? Un jacobin botaniste!
+Il me semble entendre encore Marat s'extasier
+sur les beautés de la nature champêtre, ou voir Couthon
+se présenter à la Convention avec une rose à sa boutonnière!</p>
+
+<p>Joséphine voulut élever la voix, et réclamer contre ce
+titre de jacobin, si légèrement donné au noble comte;
+mais, dans ce moment, un chambellan vint prévenir
+l'empereur que messieurs les généraux, ainsi que les
+ambassadeurs et députés des provinces italiennes, l'attendaient
+dans le salon de réception. Il se hâta de les
+rejoindre; et, inspiré bien plus par leur présence que
+par le contenu de la pétition, il prit occasion du nom
+du pétitionnaire pour faire une sortie vigoureuse contre
+les idéologues, les philosophes; revenant encore sur les
+jacobins, qu'il saurait bien, disait-il, mater et amener à
+merci!&mdash;Et il élevait la voix d'un ton de résolution et
+de menace, non qu'il fût aussi vivement animé qu'il le
+faisait paraître; mais, habile à profiter des circonstances,
+il voulait que ses paroles fussent entendues et
+répétées, surtout par l'ambassadeur prussien, présent à
+cette assemblée. C'était son acte de divorce avec la
+Révolution qu'il proclamait là!</p>
+
+<p>Pour complaire au maître, chacun renchérit sur ses
+discours. Le général gouverneur de Turin surtout,
+Jacques-Abdallah Menou, oubliant ou plutôt reniant ses
+anciennes convictions, se répandit en brusques attaques
+contre les Brutus des clubs et des tavernes d'Italie et de
+France, et ce fut bientôt, dans le cercle impérial, un
+chorus unanime d'imprécations virulentes contre les
+conspirateurs, les révolutionnaires, les jacobins, tel, que
+Joséphine se sentit troublée un instant devant ce terrible
+orage qu'elle venait de soulever. Remise de sa
+terreur, elle s'approcha de l'oreille de Napoléon; et
+d'une voix demi-railleuse.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! sire, dit-elle, pourquoi donc tout ce bruit? Il
+ne s'agit ni de jacobins ni de révolutionnaires, mais d'une
+pauvre fleur qui n'a jamais conspiré contre personne.</p>
+
+<p>L'empereur haussa les épaules.</p>
+
+<p>&mdash;Croit-on me duper par de pareilles sornettes?
+s'écria-t-il. Ce Charney est un homme dangereux,
+mais non pas un niais! La fleur est le prétexte... le but
+l'enlèvement des pavés. C'est une évasion qu'il prépare,
+sans doute! Vous y veillerez, Menou. Et comment
+cet homme a-t-il pu écrire sans que sa demande passât
+par les mains du commandant? Est-ce ainsi que la
+surveillance s'exerce dans les prisons d'état?</p>
+
+<p>L'impératrice essaya encore de défendre sa protégée:</p>
+
+<p>&mdash;Laissons cela, madame! dit le maître.</p>
+
+<p>Et Joséphine, interdite, découragée, se tut, et baissa
+les yeux sous le regard qu'il venait de lui adresser.</p>
+
+<p>Menou, gourmandé par l'empereur, n'avait pas ménagé
+les reproches au colonel-commandant de la citadelle de
+Fénestrelle; et celui-ci, à son tour, s'était hâté de
+sévir contre les prisonniers auxquels il devait d'avoir
+reçu de si vertes réprimandes.</p>
+
+<p>Déjà séparé de sa fille, qui, le c&oelig;ur plein d'espoir,
+n'avait revu les donjons de la forteresse que pour recevoir
+l'ordre de quitter sur-le-champ le territoire de Fénestrelle
+et de n'y plus reparaître, Girhardi avait, le
+matin même, été soumis, comme Charney, à une visite
+domiciliaire; mais il n'en était rien résulté de compromettant
+pour lui.</p>
+
+<p>Quant au comte, des émotions plus pénibles que l'enlèvement
+de ses manuscrits lui étaient encore réservées.</p>
+
+<p>Lorsque, pour se rendre à la loge du bastion, il fut
+descendu dans le préau, à la suite du commandant et
+de ses deux acolytes, soit que le colonel Morand n'y eût
+prêté nulle attention en arrivant, soit plutôt qu'il se
+voulût venger du silence obstiné de Charney durant la
+visite, sa colère sembla redoubler à la vue des frêles
+échafaudages élevés autour de la plante.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que tout cela? dit-il à Ludovic, accouru
+aussitôt sur son ordre. Est-ce ainsi que vous surveillez
+les prisonniers?</p>
+
+<p>&mdash;Ça, mon colonel? répond avec une sorte de grognement
+et d'hésitation le geôlier, retirant d'une main
+sa pipe de sa bouche, tandis qu'il porte l'autre à son
+bonnet, comme au salut militaire:&mdash;c'est la plante que
+vous savez... qui est si bonne pour la goutte et autres
+maladies.</p>
+
+<p>Puis, faisant graviter ses bras dans un sens contraire
+au mouvement précédent, il laissa glisser sa main droite
+le long de sa poitrine, jusqu'à sa cuisse, et la gauche,
+en se relevant, remit la pipe à sa place habituelle.</p>
+
+<p>&mdash;Malepeste! reprit le colonel, si on laissait faire ces
+messieurs, les chambres et les préaux de la citadelle
+deviendraient des jardins, des ménageries, des boutiques,
+et se transformeraient en champ de foire! Allons!
+faites disparaître cette mauvaise herbe, ainsi que tout
+ce qui l'entoure!</p>
+
+<p>Ludovic regarde tour à tour la plante, Charney,
+le commandant; il veut murmurer quelques mots de
+justification.</p>
+
+<p>&mdash;Taisez-vous! lui crie ce dernier, et obéissez sur-le-champ!</p>
+
+<p>Ludovic se tait. Il retire de nouveau sa pipe de sa
+bouche, l'éteint, la secoue, la dépose sur l'un des rebords
+de la muraille, et se prépare à exécuter l'ordre.</p>
+
+<p>Il ôte sa veste, son bonnet, se frotte les mains pour se
+donner du courage. Tout-à-coup, comme s'il se fut
+retrempé à la colère de son chef, il saisit, il enlève les
+nattes et les paillassons; il les déchire, il les disperse
+dans la cour avec une sorte d'emportement. Vient le
+tour des étais qui servaient à les soutenir; il les arrache
+l'un après l'autre, les brise sur son genou, les
+jette à ses pieds. Il semble, à le voir, que son ancienne
+affection pour Picciola s'est changée en haine, et que
+lui aussi a une vengeance à exercer.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Charney se tenait immobile, les
+yeux avidement fixés sur sa plante, mise à découvert,
+comme si son regard devait la protéger encore.</p>
+
+<p>La journée avait été fraîche, le ciel nuageux; la tige
+s'était redressée depuis la veille, et du sein des branches
+flétries sortaient de petits rameaux verdoyans. On eût
+dit que Picciola prenait des forces pour mourir!</p>
+
+<p>Quoi! Picciola, sa Picciola! son monde réel et son
+monde d'illusions, le pivot sur lequel tournait sa vie,
+l'axe qui faisait rayonner sa pensée, elle ne sera plus!
+Et lui, pauvre captif dont la Providence avait suspendu
+l'expiation, il lui va donc falloir s'arrêter dans son vol
+vers les sphères de la vraie science! Comment occupera-t-il
+ses tristes loisirs maintenant? Qui remplira
+les vides de son c&oelig;ur? Picciola, le désert peuplé par
+toi redevient le désert! Plus de projets, plus d'études,
+plus de songes enivrans, plus d'observations à inscrire,
+plus rien à aimer! Oh! que sa prison à lui sera
+étroite! que l'air qu'on y respire y sera lourd! Ce
+n'est plus qu'un tombeau! celui de Picciola! Quoi! ce
+rameau d'or; ce rameau sibyllin, qui a chassé loin de lui
+les démons malfaisans dont il était obsédé, il ne sera plus
+là pour le défendre contre lui-même! Le philosophe incrédule
+et désenchanté devra-t-il vivre encore de son ancienne
+vie, avec ses pensées amères, et face à face avec
+le néant?&mdash;Non! plutôt mourir que de rentrer dans
+cette nuit froide d'où elle m'a tiré!</p>
+
+<p>En ce moment, Charney vit comme une ombre apparaître
+à la petite fenêtre grillée. C'était le vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! se dit-il, je lui ai ravi son seul bien, je l'ai
+privé de sa fille! Il vient jouir de mon tourment, me
+maudire, sans doute! N'en a-t-il pas le droit? et qu'est
+donc mon malheur près de son désespoir?</p>
+
+<p>Lorsqu'il se tourna de ce côté, il l'aperçut étreignant
+les barreaux de ses mains débiles, tremblantes d'émotion.
+Charney n'osait lever le front pour crier grâce du
+c&oelig;ur à ce seul homme dont il eût voulu conserver l'estime;
+il craignait de trouver sur cette noble figure le
+signe mérité du reproche ou celui du dédain; et, quand
+leurs yeux se rencontrèrent, au regard plein de tendre
+compassion que lui adressa le pauvre père, oublieux de
+ses propres douleurs pour partager celles de son compagnon
+d'infortune, il se sentit remuer jusqu'au fond
+des entrailles, et deux larmes, les seules qu'il eût jamais
+répandues, jaillirent de sa paupière.</p>
+
+<p>Ces larmes lui étaient douces; mais un reste de fierté
+les lui fit essuyer vivement. Il craignit d'être soupçonné
+d'une lâche faiblesse par ces hommes dont il
+était entouré.</p>
+
+<p>De tous les témoins de cette scène, les deux sbires
+seuls, spectateurs indifférens, ne semblaient rien comprendre
+à ce drame auquel ils assistaient. Ils examinaient
+tour à tour le prisonnier, le vieillard, le commandant,
+le geôlier, s'étonnaient des émotions vives et diverses
+empreintes sur toutes ces figures, et se demandaient
+tout bas si quelque cachette importante ne devait
+pas exister sous cette herbe si bien barricadée.</p>
+
+<p>Cependant l'&oelig;uvre fatale s'achevait. Excité par le
+colonel, Ludovic avait essayé d'enlever les appuis du
+banc rustique; mais ils opposaient résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Un merlin! prenez un merlin! cria le colonel.</p>
+
+<p>Ludovic en prit un; il lui échappa des mains.</p>
+
+<p>&mdash;Finissons-en, morbleu! répéta l'autre.</p>
+
+<p>Du premier coup, le banc craqua; au troisième, il
+était abattu. Alors Ludovic se courba vers la plante,
+seule restée debout au milieu des débris.</p>
+
+<p>Le comte était hâve, défait; la sueur ruisselait de
+son front.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur! monsieur! pourquoi la tuer? Elle va
+mourir! s'écria-t-il enfin, redescendu encore une fois à
+l'état de suppliant.</p>
+
+<p>Le colonel le regarda, sourit ironiquement, et, à son
+tour, ne répondit rien.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Charney avec violence, je veux la
+briser! je veux l'arracher moi-même!</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le défends! dit le commandant avec sa
+forte voix, et il étendit sa canne devant Charney, comme
+pour placer une barrière entre le prisonnier et sa compagne.
+Alors, sur son geste impératif, Ludovic saisit
+Picciola de ses mains pour la déraciner du sol.</p>
+
+<p>Charney, atterré, anéanti, attacha de nouveau ses
+yeux sur elle.</p>
+
+<p>Au bas de la tige, vers les derniers rameaux, là où la
+séve continuait de monter, une petite fleur venait de
+s'entr'ouvrir brillante et nuancée. Déjà les autres pendaient
+abattues sur leurs pédoncules brisés. Seule elle
+avait vie encore, seule elle n'était point froissée, comprimée,
+étouffée, entre les mains larges et rudes du
+geôlier. Sa corolle, à peine voilée de quelques feuilles,
+s'épanouissait, tournée vers Charney. Il en crut sentir
+les parfums, et, les paupières humides de larmes, il la
+vit scintiller, grandir, disparaître et se remontrer.</p>
+
+<p>L'homme et la plante échangeaient un dernier regard
+d'adieu.</p>
+
+<p>Si, en ce moment où tant de passions et d'intérêts
+s'agitaient autour d'un faible végétal, des hommes
+étaient apparus soudain dans cette cour de prison, où le
+ciel ne jetait alors que des teintes sombres et blafardes,
+au tableau qui aurait frappé leur vue, à l'aspect de ces
+gens de justice, revêtus de leurs écharpes tricolores, de
+ce chef militaire dictant ses ordres impitoyables, n'auraient-ils
+pas cru assister à quelque exécution secrète et
+sanglante, où Ludovic jouait le rôle du bourreau, et
+Charney celui du criminel à qui l'on vient de lire sa sentence?
+Oui, n'est-il pas vrai? Eh bien! ces hommes,
+ils viendront! ils viennent! les voilà!</p>
+
+<p>L'un, c'est un aide de camp du général Menou; l'autre,
+un page de l'impératrice. La poussière qui les couvre
+dit assez qu'ils ont fait bonne diligence pour arriver.</p>
+
+<p>Il était temps!</p>
+
+<p>Au bruit qui signale leur entrée, Ludovic lâche Picciola,
+relève la tête, et Charney et lui se regardent,
+pâles tous les deux!</p>
+
+<p>L'aide de camp remit au colonel Morand un ordre du
+gouverneur de Turin; le colonel en prit connaissance,
+parut saisi d'un mouvement d'hésitation, fit deux tours
+dans le préau en agitant sa canne, compara le message
+qu'il venait de recevoir avec celui qu'il avait reçu la
+veille; puis enfin, après avoir, à plusieurs reprises, fait
+monter et descendre ses sourcils en témoignage de
+grand étonnement, il affecta un air semi-courtois, se
+rapprocha de Charney, et déposa gracieusement entre
+ses mains la lettre du général.</p>
+
+<p>Le prisonnier lut à haute voix ce qui suit:</p>
+
+<p>«Sa majesté l'empereur et roi vient de me transmettre
+l'ordre, monsieur le commandant, de vous faire savoir
+qu'il consent enfin à la demande du sieur Charney, relative
+à la plante qui croît parmi les pavés de sa prison.
+Ceux qui la gênent seront enlevés. Je vous charge de
+veiller à l'exécution du présent ordre, et de vous entendre
+à ce sujet avec le sieur Charney.»</p>
+
+<p>&mdash;Vive l'empereur! cria Ludovic.</p>
+
+<p>&mdash;Vive l'empereur! murmura une autre voix qui
+semblait sortir de la muraille.</p>
+
+<p>Pendant cette lecture, le commandant s'appuyait de
+la hanche sur sa canne, pour se donner un maintien;
+les deux hommes en écharpe, ne pouvant encore trouver
+le mot de tout ceci, semblaient confondus, et cherchaient
+en eux-mêmes par quels moyens ils rattacheraient
+ces événemens à la conspiration rêvée par eux,
+l'aide de camp et le page se demandaient pourquoi on
+les avait fait venir si vite. Enfin, ce dernier s'adressant
+à Charney:</p>
+
+<p>&mdash;Il y a une apostille de l'impératrice, lui dit-il.</p>
+
+<p>Et Charney lut sur la marge:</p>
+
+<p>«Je recommande M. de Charney aux bons soins de
+M. le colonel Morand. Je lui serai particulièrement
+reconnaissante de ce qu'il voudra bien faire pour adoucir
+la position de son prisonnier.</p>
+
+<p class="r">«<i>Signé</i> <span class="sc">Joséphine</span>.»
+</p>
+<p>&mdash;Vive l'impératrice! cria Ludovic.</p>
+
+<p>Charney baisa la signature, et tint quelques instans
+le message sur ses yeux.</p>
+
+
+
+
+<h2>LIVRE TROISIÈME</h2>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c1" id="l3c1"></a>I.</h3>
+
+
+<p>Le commandant de Fénestrelle avait repris toute sa
+courtoisie envers le protégé de sa majesté l'impératrice
+et reine. Non seulement Charney n'alla point occuper
+la loge du bastion, mais on l'autorisa à reconstruire les
+échafaudages et les abris dont plus que jamais <i>Picciola</i>
+languissante, à demi transplantée, réclamait le secours.
+Les fureurs du colonel Morand contre l'homme et la
+plante s'étaient si bien calmées, que, chaque matin,
+Ludovic venait de sa part demander au prisonnier s'il
+n'avait rien à désirer, et comment se portait <i>la Picciola</i>.</p>
+
+<p>Usant de cette bonne volonté, Charney obtint de sa
+munificence des plumes, de l'encre, du papier, afin de
+relater sur de nouveaux frais, par le souvenir, ses études
+et ses observations de physiologie végétale; car la lettre
+du gouverneur de Turin n'annulait point le droit d'enquête
+et de saisie; les deux sbires judiciaires avaient
+emporté ses archives sur toile, et, après un examen
+approfondi, déclarant <i>ne pouvoir, malgré leurs efforts,
+trouver la clef de cette correspondance</i>, ils avaient
+dépêché le tout vers Paris, au ministère de la police,
+pour y être commenté, analysé, déchiffré, par de plus
+habiles et de plus experts qu'eux.</p>
+
+<p>Une privation autrement importante, car il n'y put
+suppléer aussi facilement, fut encore imposée à Charney.
+Le commandant, punissant Girhardi des reproches
+adressés à lui par le général Menou sur son défaut de
+surveillance, l'avait fait reléguer dans une autre partie
+de la forteresse, où il ne pouvait communiquer avec
+personne. Cette séparation, qui jetait le vieillard dans
+un complet isolement, retombait sur le c&oelig;ur de Charney
+comme un remords, et paralysait l'effet des faveurs du
+colonel.</p>
+
+<p>Il passait une grande partie de sa journée les yeux
+attachés sur la grille et sur la petite fenêtre close. Il
+y croyait voir encore le bon vieillard au moment où,
+avec effort, passant son bras à travers les barreaux inférieurs,
+il avait essayé vainement de lui faire toucher
+une main amie; il voyait sa supplique à l'empereur
+frôler le mur et remonter jusqu'à cette grille au bout
+d'un cordon, pour aller de lui à Girhardi, de Girhardi à
+Teresa, de Teresa à l'impératrice; et derrière ces barreaux,
+brillait et s'animait de nouveau ce regard de pitié
+et de pardon qu'il l'était venu soutenir récemment au
+milieu de ses angoisses, et il entendait ce cri de joie
+sortir d'un c&oelig;ur brisé quand la grâce de Picciola était
+enfin venue!</p>
+
+<p>Cette grâce, c'est à lui, c'est à eux qu'il la doit, et de
+cette tentative insensée, qui ne pouvait profiter qu'à
+Charney, seuls ils ont été punis, punis cruellement!
+Pauvre père! pauvre jeune fille!</p>
+
+<p>Elle aussi se montrait souvent à lui, à cette même
+place, où il l'avait vue apparaître un instant, au sortir
+de ce rêve pénible qui lui prédisait la mort de sa plante.
+Alors, dans le trouble de ses idées, il lui avait semblé
+découvrir en elle tous les traits de la Picciola de ses
+songes, et c'est encore ainsi qu'il croyait la revoir
+aujourd'hui.</p>
+
+<p>Un jour que le prisonnier se nourrissait de ces douces
+visions, quelque chose s'agita derrière le vitrage terne
+et dépoli; on ouvrit la petite fenêtre; une femme se
+montra à la grille. Elle avait la peau brune et terreuse,
+un goître énorme, et des yeux avares et méchans. C'était
+la femme de Ludovic.</p>
+
+<p>Depuis ce temps, Charney n'y vit plus rien.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c2" id="l3c2"></a>II.</h3>
+
+
+<p>Dégagée de ses entraves, entourée de bonne terre,
+largement encadrée dans ses pavés, Picciola réparait
+ses désastres, se redressait, et sortait triomphante de
+toutes ses tribulations. Elle y avait perdu ses fleurs néanmoins,
+à l'exception de la petite fleur, qui, la dernière,
+s'était ouverte au bas de la tige.</p>
+
+<p>Devant son terrain agrandi, devant la graine qui se
+gonflait, qui mûrissait dans le calice, Charney pressentait
+de nouvelles et sublimes découvertes, et rêvait
+même au <i>Dies seminalis</i>, à la fête des semailles! Car
+maintenant le terrain ne manque plus; il est plus que
+suffisant pour Picciola; elle peut devenir mère, et voir
+ses filles croître sous son ombre!</p>
+
+<p>En attendant ce grand jour, il est possédé du désir
+de connaître le nom véritable de cette compagne avec
+laquelle il a passé de si doux instans.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ne pourrai-je donc jamais donner à Picciola,
+la pauvre enfant trouvée, ce nom dont la science
+ou l'usage l'ont dotée d'avance, et qu'elle porte en communauté
+avec ses s&oelig;urs des plaines ou des montagnes!</p>
+
+<p>Le commandant l'étant venu visiter, Charney lui
+parla du désir qu'il avait de posséder un ouvrage de
+botanique. Sans se refuser à sa demande, l'autre,
+voulant mettre sa responsabilité à couvert, songea
+d'abord à obtenir l'autorisation du gouverneur du
+Piémont; et Menou non seulement s'empressa de la lui
+donner complète, mais encore il lui envoya, de la bibliothèque
+de Turin, une masse énorme de volumes, pour
+aider le prisonnier dans ses recherches.&mdash;<i>Espérant</i>,
+écrivait-il, <i>que S. M. l'impératrice et reine, très-versée
+elle-même dans ce genre de connaissances, comme dans
+bien d'autres, ne serait pas fâchée de savoir le nom de
+cette fleur, à laquelle elle s'était si vivement intéressée.</i></p>
+
+<p>À la vue de cet amas de science que lui apporta Ludovic,
+ployant sous le faix, Charney sourit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il donc besoin de si grosse artillerie, dit-il,
+pour contraindre la fleur à me dire son nom?</p>
+
+<p>Néanmoins, c'est avec un sentiment de plaisir qu'il
+pose encore une fois sa main sur des livres. Il les
+feuillète avec ce frémissement d'amour qu'il avait ressenti
+naguère, quand le savoir était pour lui chose mystérieuse
+et désirable! Depuis si long-temps, il n'a pu
+promener ses yeux sur des caractères d'imprimerie!
+Déjà dans sa tête fermentait un projet d'études saintes
+et douces!</p>
+
+<p>&mdash;Si jamais je sors de ces lieux, se dit-il, je serai
+botaniste! Là, plus de ces controverses scolastiques et
+pédantesques qui vous égarent au lieu de vous éclairer.
+La nature doit se montrer la même à tous ses disciples,
+toujours vraie quoique changeante, toujours belle quoique
+nue!</p>
+
+<p>Et il interroge ces livres nouveau-venus, leur demandant
+aussi à eux leurs titres et leurs noms. C'étaient
+le <i>Species plantarum</i> de Linnée, les <i>Institutiones rei
+herbariæ</i> de Tournefort, le <i>Theatrum botanicum</i> de
+Bauhin, puis la <i>Phytographia</i>, la <i>Dendrologia</i>, l'<i>Agrostographia</i>,
+de Plukenet, d'Aldrovande et de Scheuchzer;
+puis d'autres livres, écrits en français ou en italien.</p>
+
+<p>Quoique un peu effrayé de cet appareil tout scientifique,
+Charney ne se découragea pas, et, pour se préparer
+à des recherches plus sérieuses, il ouvrit tout
+d'abord le plus mince volume, afin d'y chercher au
+hasard, dans la table, les plus charmantes dénominations
+que puisse porter un végétal.</p>
+
+<p>Qu'il eût voulu se trouver le maître de choisir dans
+ce calendrier floral, entre Alcea, Alisma, Andryala,
+Bromelia, Celosia, Coronilla, Euphrasia, Helvella, Passiflora,
+Primula, Santolina, ou tout autre nom doux à
+la lèvre, harmonieux à l'oreille!</p>
+
+<p>La crainte lui vient tout-à-coup dans l'esprit que sa
+plante ne porte, avec un nom bizarre et disgracieux, une
+termination masculine ou neutre, ce qui eût brouillé
+toutes ses idées à l'égard de son amie, de sa compagne.</p>
+
+<p>Que deviendrait la jeune fille de ses rêves, s'il allait
+falloir lui appliquer une désignation comme <i>Rumex obtusifolius</i>,
+ou <i>Satyrium hyoscyamus</i>, ou <i>Gossypium</i>,
+<i>Cynoglossum</i>, ou <i>Cucubalus</i>, <i>Cenchrus</i>, <i>Buxus</i>! ou
+même quelque nom français, plus barbare encore, tel
+que Arrête-b&oelig;uf, Attrape-mouche, Herbe à pauvre
+homme, Bec de grue, Casse-lunette, Dent de chien,
+Langue de cerf ou Fleur de coucou! N'y aurait-il pas
+là de quoi le désenchanter à jamais? Non! il ne risquera
+point une semblable épreuve!</p>
+
+<p>Malgré lui, pourtant, il reprenait tour à tour chaque
+volume, l'ouvrait, le feuilletait de nouveau, s'extasiant
+devant les merveilles innombrables de la nature, s'irritant
+contre l'esprit systématique des hommes, qui, de
+cette étude jusque alors si attrayante pour lui, avaient
+fait la science la plus rude, la plus technique, la plus
+embrouillée de toutes les sciences!</p>
+
+<p>Durant huit jours entiers, il tenta l'analyse de sa
+plante pour arriver à connaître son nom; il n'y put
+réussir. Dans le chaos de tant de mots étranges, rejeté
+d'un système à l'autre, égaré au milieu de cette lourde
+et vaste synonymie, véritable filet de Vulcain, qui couvre
+la botanique d'un réseau comme pour cacher ses
+charmes, et pèse sur elle au point de l'étouffer, en vain
+il consulta tous ses auteurs les uns après les autres,
+descendant de la classe à l'ordre, de l'ordre à la famille,
+de la famille au genre, du genre à l'espèce; sans cesse
+il perdait la trace, et finissait toujours par maudire ses
+guides infidèles, qui souvent n'étaient d'accord entre
+eux ni sur les caractères généraux, ni même sur l'usage
+et la dénomination de chacune des parties du végétal!<a id="FNanchor_2" name="FNanchor_2"></a><a href="#Footnote_2" class="fnanchor">2</a></p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2" id="Footnote_2"></a>
+<a href="#FNanchor_2">
+<span class="label">[2]</span></a> Je ne citerai ici qu'un seul exemple de cette singulière divergence
+d'opinions entre les botanistes. Pour les <i>Asclépiades</i> (famille
+des <i>Apocynées</i>), Linnée regarde les écailles comme les étamines;
+Adanson prend les cornets pour les filamens des étamines, et les
+écailles pour les anthères; Jacquin pense que les anthères sont
+enfermées dans les loges des écailles; Desfontaines regarde les
+corpuscules noirs comme les vraies anthères, Richard comme des
+stigmates mobiles; enfin, Lamarck regarde les écailles comme des
+étamines, et les deux loges de leur face interne comme des anthères.
+(Voyez la <i>Flore française</i>, t. III. p. 668.)</p>
+</div>
+<p>Au milieu de ces investigations mille fois renouvelées,
+la petite fleur, la fleur unique, interrogée pétale par
+pétale, fouillée jusque dans son calice, se détacha tout-à-coup
+sous la main de l'analyseur, du disséqueur, et
+tomba, emportant avec elle les projets d'étude sur la
+graine, l'espoir des semailles, et la maternité de Picciola!</p>
+
+<p>Charney demeura consterné; et après un long silence,
+apostrophant d'une voix émue et d'un regard
+courroucé les livres qu'il tenait encore ouverts sur ses
+genoux:</p>
+
+<p>&mdash;Elle se nomme Picciola! s'écria-t-il, rien que Picciola,
+la plante du prisonnier, sa consolatrice, son amie!
+Qu'a-t-elle besoin d'un autre nom, et que voulais-je
+donc savoir? Insensé! quoi! contre cette soif de connaître,
+n'est-il donc pas un remède certain, et n'en peut-on
+guérir?</p>
+
+<p>Dans un mouvement de colère, saisissant l'un après
+l'autre les livres qu'il avait devant lui, il les lança vivement
+contre terre. Un petit papier sortit des feuillets
+de l'un d'eux, et vola dans la cour. Charney le ramassa
+aussitôt. Il contenait quelques mots, récemment tracés,
+et d'une écriture de femme. Il lut ce qui suit:</p>
+
+<p><i>Espérez, et dites à votre voisin d'espérer, car ni lui
+ni vous, je ne vous oublie.</i></p>
+
+<p class="r">(<i>Évangile selon saint Matthieu</i>.)
+</p>
+
+
+
+<h3><a name="l3c3" id="l3c3"></a>III.</h3>
+
+
+<p>Charney avait lu et relu vingt fois ce billet, dont le
+sens ne pouvait être douteux, car parmi les femmes une
+seule avait été pour lui tout c&oelig;ur et tout dévouement:
+et cette femme, il l'avait à peine entrevue, pensait-il, il
+ignorait le son de sa voix; et si tout-à-coup elle se fût
+présentée devant lui, il ne l'eût pu reconnaître sans
+doute. Mais par quel moyen, trompant la vigilance de
+ses argus, a-t-elle pu lui faire parvenir ces lignes?&mdash;<i>Dites
+à votre voisin d'espérer</i>. Pauvre fille, qui n'osait
+nommer son père! Pauvre père, à qu'il ne pourra
+même montrer le souvenir de sa fille!</p>
+
+<p>En songeant à ce bon vieillard, dont il avait comblé
+le malheur, dont il lui était interdit d'adoucir la peine,
+Charney se sentait navré de regrets, et au milieu de ses
+nuits sans sommeil, l'idée de Girhardi venait l'assaillir
+douloureusement.</p>
+
+<p>Durant une de ces nuits, un bruit inaccoutumé se fit
+entendre au-dessus de lui, dans la chambre de l'étage
+supérieur, jusque là restée vide, et lui tint l'esprit rempli
+de conjectures plus bizarres les unes que les autres.</p>
+
+<p>Vers le matin, Ludovic entra dans sa chambre, l'air
+affairé, et quoiqu'il essayât de contraindre ses traits à
+la discrétion, ses yeux brillans et animés annonçaient
+une grande nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'y a-t-il? lui dit Charney, et que s'est-il passé
+là-haut cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rien, <i>signor conte</i>, rien; sinon qu'il nous est
+arrivé d'hier une recrue de prisonniers et que les logemens
+vacans vont cesser de l'être. Oui, poursuivit-il
+avec un ton emprunté de commisération, il vous va
+falloir partager la jouissance de votre cour avec un compagnon
+de captivité; mais rassurez-vous, nous ne recevons
+ici que de braves gens... Quand je dis braves gens,
+reprit-il aussitôt: c'est-à-dire qu'il n'y a pas de voleurs
+parmi eux! Mais tenez, voilà le <i>nouveau</i> qui vient
+vous faire sa visite d'installation.</p>
+
+<p>À cette annonce inattendue, Charney s'était levé,
+saisi de surprise, ne sachant s'il devait se réjouir ou
+s'affliger de ce changement, quand soudain il vit entrer
+dans sa chambre... Girhardi!</p>
+
+<p>Tous deux se regardèrent comme s'ils doutaient encore
+de la réalité de cette rencontre, et au même instant
+leurs mains, pressées et confondues, témoignèrent
+du plaisir qu'ils éprouvaient à se revoir.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, allons, dit Ludovic en riant, je vois que la
+connaissance sera bientôt faite; et il sortit, les laissant
+tous deux en extase l'un devant l'autre.</p>
+
+<p>Après un moment de silence:&mdash;Qui donc nous a
+réunis? dit Charney.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ma fille, je n'en saurais douter! Et comment
+m'y tromperais-je? Tout ce qui m'arrive d'heureux
+dans la vie ne me vient-il pas d'elle?</p>
+
+<p>Charney baissa le front d'un air interdit, et ses mains
+pressèrent de nouveau avec force celles du vieillard.
+Enfin, tirant de sa cassette un petit papier, il le lui présenta:&mdash;Connaissez-vous
+cette écriture?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la sienne! s'écria Girhardi; c'est celle de
+ma fille! de ma Teresa! Non, elle ne nous a pas oubliés,
+et sa promesse n'a pas tardé à se réaliser, puisque
+nous voilà réunis tous deux. Mais comment ce billet
+vous est-il parvenu?</p>
+
+<p>Charney le lui dit, et ensuite par un mouvement irréfléchi,
+il fit un geste comme pour rentrer en possession
+du billet; mais voyant Girhardi le tenir entre ses mains
+tremblantes d'émotion, le lire lentement, mot par mot,
+lettre par lettre, le baiser cent fois, il comprit qu'il ne
+lui appartenait plus, et il en éprouva au fond du c&oelig;ur
+un vif sentiment de regret, qu'il ne sut comment s'expliquer
+à lui-même.</p>
+
+<p>Les premiers momens passés, quand ils eurent épuisé
+à l'égard de Teresa toutes leurs conjectures sur son
+sort, et sur le lieu habité par elle, Girhardi, promenant
+ses yeux avec un sentiment naïf de curiosité sur le logement
+de son hôte, s'arrêta devant chacune des inscriptions
+de la muraille. Deux d'entre elles avaient été
+modifiées déjà; il comprit l'influence de la plante, et
+s'expliqua aussitôt le rôle important qu'elle avait dû
+jouer près du prisonnier. À son tour il prit un charbon.
+Une des sentences contenait ces mots:</p>
+
+<p><i>Les hommes se tiennent sur la terre, comme, plus tard,
+ils se tiendront dessous: les uns près des autres, mais
+sans liens entre eux. Pour les corps, ce monde est une
+arène populeuse, où l'on se heurte de tous côtés; pour
+les c&oelig;urs, c'est un désert.</i></p>
+
+<p>Il ajouta:</p>
+
+<p><i>Si l'on n'a pas un ami!</i></p>
+
+<p>Puis, se retournant doucement vers son compagnon,
+il lui tendit les bras.</p>
+
+<p>Encore ému des pensées qui venaient de l'agiter, le
+c&oelig;ur palpitant, les yeux humides, Charney s'y précipita,
+et tous deux scellèrent ce saint pacte d'amitié par une
+étreinte vive et prolongée.</p>
+
+<p>Le lendemain, ils déjeunaient ensemble, en tête-à-tête,
+dans la <i>camera</i> du premier étage, l'un assis sur le
+lit, l'autre sur la chaise, ayant entre eux la petite table
+sculptée, supportant alors, avec la double ration de la
+prison, une belle truite du lac, des écrevisses de la
+Cenise, une bouteille de l'excellent vin de Mondovi, et
+un appétissant morceau de ce délicieux fromage de
+Millesimo, connu dans toute l'Italie sous le nom de
+<i>Rubiola</i>. C'était là un festin pour des captifs! Mais
+Girhardi ne manquait point d'argent, ni le commandant
+de complaisance, depuis de nouveaux ordres reçus.</p>
+
+<p>Une causerie pleine de confiance et de douceur s'établit
+entre les deux amis. Jamais Charney n'a si bien
+et si long-temps savouré les plaisirs de la table; jamais
+repas ne lui a semblé si succulent. C'est que, si l'exercice
+et les eaux de l'Eurotas pouvaient servir d'assaisonnement
+au brouet noir des Spartiates, la présence et
+la conversation d'un ami ajoutent mieux encore au goût
+des mets les plus fins.</p>
+
+<p>Bientôt les confidences suivirent leur cours. Ils
+s'aimaient déjà si bien tous deux, quoique se connaissant
+à peine! Sans y être autrement excité, sans hésitation,
+sans préambule, seulement comme exécution de
+ce contrat d'amitié passé la veille, Charney raconta les
+travaux orgueilleux et les folies vaniteuses de sa jeunesse.
+Le vieillard prit la parole à son tour, et confessa
+de même les premières erreurs de sa vie.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c4" id="l3c4"></a>IV.</h3>
+
+
+<p>Girhardi était né à Turin, où son père possédait de
+vastes manufactures d'armes. Le Piémont a de tout
+temps servi de passage aux marchandises et aux idées
+qui vont de France en Italie, comme aux idées et aux
+marchandises qui vont d'Italie en France. De cela, il
+reste toujours quelque chose en route. Le vent de France
+avait soufflé sur son père; il était philosophe, voltairien,
+réformiste; le vent d'Italie avait soufflé sur sa mère;
+elle était dévote à l'excès. Quant à lui, pauvre enfant,
+les aimant, les respectant, les écoutant tous deux avec
+la même confiance, il devait nécessairement participer
+des deux natures; c'est ce qui lui arriva. Républicain
+dévot, il rêvait le règne de la religion et de la liberté,
+alliance fort belle sans doute; mais il l'entendait à sa
+manière, et il avait vingt ans. On était jeune alors à
+cet âge.</p>
+
+<p>Il ne tarda pas à donner des gages aux deux partis.</p>
+
+<p>Dans ce temps, la noblesse piémontaise jouissait de
+certains priviléges fort humilians pour les autres classes
+de la société. Ses membres seuls, par exemple, pouvaient
+se montrer en loge au spectacle, et, le croirait-on,
+danser dans un bal public! car la danse était alors
+réputée exercice aristocratique, et les bourgeois n'y
+devaient assister que comme spectateurs.</p>
+
+<p>À la tête d'une bande de jeunes gens de la bourgeoisie,
+Giacomo Girhardi brava publiquement un jour
+ce singulier privilége. Il ne craignit pas d'établir un
+quadrille roturier au milieu des nobles quadrilles. Les
+danseurs gentilhommes s'indignèrent; danseurs et spectateurs
+plébéiens poussèrent un cri terrible en réclamant
+<i>la danse pour tous</i>! À cette clameur séditieuse,
+d'autres cris de liberté succédèrent, et, dans le tumulte
+qui s'ensuivit, après vingt cartels proposés et refusés,
+non par lâcheté, mais par orgueil, l'imprudent Giacomo,
+emporté par la fougue de son âge et de ses idées, appliqua
+un soufflet sur la joue du plus fier et du plus haut
+titré de ses adversaires.</p>
+
+<p>L'insulte était grave. La puissante famille de San-Marsano
+jurait de se venger. Les chevaliers de Saint-Maurice,
+ceux même de l'Annonciade, toute la noblesse
+du pays enfin, qui, dans le péril, ne fait qu'un corps,
+semblait n'avoir plus qu'un visage, tant chacun se sentit
+offensé pour son propre compte.</p>
+
+<p>Par l'ordre de son père, Giacomo se réfugia chez un
+de ses parens, curé d'un petit village de la principauté
+de Masserano, aux environs de Bielle. Mais malgré sa
+fuite, il fut condamné par contumace à cinq ans d'exil
+hors de Turin.</p>
+
+<p>L'importance maladroite donnée à cette affaire, qu'on
+nomma la conspiration dansante, grandit Giacomo aux
+yeux de ses compatriotes. Les uns le regardèrent
+comme le vengeur du peuple; les autres, comme un de
+ces novateurs dangereux qui rêvaient encore l'indépendance
+du Piémont; et tandis qu'à la cour on signalait
+le donneur de soufflets comme l'un des membres les plus
+actifs du parti démocratique, le pauvre petit factieux
+servait tranquillement la messe au village, et ne sortait
+point de l'église où il venait de communier saintement.</p>
+
+<p>Ce terrible début d'une vie qui devait s'écouler si
+calme, influa bien long-temps sur le sort de Giacomo
+Girhardi. Le vieillard paya chèrement les folies du
+jeune homme, car, lors de son arrestation pour l'attentat
+prétendu contre le premier consul, ses accusateurs ne
+manquèrent pas de faire valoir le jugement qui l'avait
+atteint déjà comme perturbateur et républicain effréné.</p>
+
+<p>À compter de sa sortie de Turin, et durant son exil,
+Giacomo, laissant s'éteindre entièrement cet amour de
+l'égalité que son père avait fait naître en lui, vit se développer
+de plus en plus au contraire les sentimens religieux
+qu'il tenait de sa mère. Il les porta bientôt à
+l'excès, et son parent, brave et digne ecclésiastique,
+dont l'esprit peut-être manquait d'étendue, mais dont
+l'âme était noble et les convictions sincères, au lieu de
+chercher à calmer en lui ce commencement d'exaltation,
+l'excita, espérant faire pour lui de l'humilité chrétienne
+un bouclier contre la vivacité de son caractère. Plus
+tard, il comprit lui-même l'imprudence de son calcul.
+Giacomo n'avait plus qu'un désir, ne formait plus qu'un
+v&oelig;u, celui d'être prêtre.</p>
+
+<p>Pour parer à ce coup, qui les eût privés de leur fils
+unique, son père et sa mère le rappelèrent auprès d'eux,
+et, s'appuyant sur la vive tendresse qu'il leur conservait,
+ils firent tant qu'ils le décidèrent, ou plutôt le contraignirent,
+à force de supplications et de larmes, à se
+marier.</p>
+
+<p>Giacomo se maria donc; mais son mariage tourna
+d'abord bien autrement qu'on ne s'y attendait. Il vécut
+avec sa femme comme avec une s&oelig;ur. Elle était jeune
+et belle, et ressentait pour lui la plus tendre affection.
+Il se servit de son influence sur son c&oelig;ur, il usa de son
+éloquence naturelle et passionnée, non pour lui faire
+comprendre le bonheur du ménage, mais les douceurs
+de la vie religieuse. Il y réussit complètement, si bien
+qu'après une année passée pour eux dans une union
+chaste comme celle des anges, la jeune épouse se retira
+dans un couvent, et lui, il retourna dans les environs de
+Bielle.</p>
+
+<p>À peu de distance du village qu'il habitait, se dresse
+une chaîne de hauteurs, dernier embranchement des
+Alpes pennines. À la base du <i>monte Mucrone</i>, le pic
+le plus élevé de ces montagnes, une petite vallée, s'enfonçant
+tout-à-coup, sombre, noire, couverte de vapeurs,
+hérissée de rochers, bordée de précipices, semble de
+loin répondre à la description que Virgile et Dante nous
+font des bouches de l'enfer. Mais à mesure qu'on s'en
+approche, les rochers se montrent parés d'une belle
+verdure, plaisante à la vue, les précipices offrent des
+versans en pente douce, où des arbustes fleuris s'échelonnent
+en petites collines charmantes, couvertes de bosquets
+naturels, et la vapeur, changeant de nuance aux
+rayons de soleil, tour-à-tour blanche, rose, violacée, finit
+par s'évanouir tout-à-fait. Alors on aperçoit, au fond
+de la jolie vallée, un lac de cinq cents pas de largeur,
+alimenté par des sources, et d'où sort, en murmurant, la
+petite rivière d'Oroppa, qui va, à quelque distance de là,
+ceindre un des mamelons de la chaîne, au sommet duquel
+s'élève une église consacrée à grands frais à la
+Vierge Marie par la piété des peuples. Cette église est
+la plus célèbre du pays.</p>
+
+<p>Si l'on en croit la légende, saint Eusèbe, à son retour
+de la Syrie, déposa dans cet endroit isolé la statue en
+bois de la Vierge, sculptée par saint Luc l'évangéliste,
+et qu'il voulait soustraire aux profanations des ariens.</p>
+
+<p>Eh bien! dans cette petite vallée, sur la pointe de ces
+rochers, sur les versans de ces précipices, sur les bords
+de ce lac et de cette rivière, sur cette montagne, dans
+cette église, au pied de cette statue, Giacomo Girhardi
+passa encore cinq années de sa vie, oubliant le monde
+entier, ses amis, sa famille, sa femme, sa mère, pour la
+Vierge d'Oroppa!</p>
+
+<p>Ignorant que la crédulité n'est pas la croyance, que
+la superstition mène à l'idolâtrie, et que tous les excès
+éloignent de Dieu, ce n'était pas la Marie céleste, la
+mère du Christ, qu'il adorait, c'était sa Vierge à lui! sa
+Vierge de la montagne! Ses jours et ses nuits s'écoulaient
+à prier, à pleurer devant elle, sur des fautes imaginaires,
+car son c&oelig;ur était celui d'un enfant. En vain,
+son parent, le bon curé, s'alarmant de plus en plus de
+cette trop vive ferveur, cherchait à le ramener à la
+raison; rien n'y faisait. En vain, pour le distraire de
+cette ardente et dangereuse préoccupation, il lui proposa
+de visiter d'autres lieux où la Vierge était honorée:
+qu'importaient à Giacomo Notre-Dame de Lorette et
+Sainte-Marie de Bologne ou de Milan? ce n'était que
+l'objet matériel, l'image, ce morceau de bois noir et vermoulu,
+qu'il adorait, et non la sainte femme représentée
+là si indignement!</p>
+
+<p>Ce sentiment d'exaltation ne perdit de sa profondeur
+que pour gagner en étendue.</p>
+
+<p>La Vierge d'Oroppa avait autour d'elle son cortége
+de saints et de saintes.</p>
+
+<p>Sur eux Giacomo avait distribué tous les pouvoirs
+célestes, toutes les attributions de la divinité. À l'un,
+il demandait de dissiper les nuages chargés de grêle,
+qui parfois, des hauteurs du <i>Monte-Mucrone</i>, descendaient
+sur sa montagne; à l'autre, d'adoucir les regrets
+de sa mère ou de soutenir sa femme dans ses épreuves;
+à celui-ci, de veiller sur son sommeil; à celui-là, de le
+défendre contre le tentateur; ainsi du reste; et sa dévotion
+devenait un polythéisme impur, et sa montagne
+d'Oroppa un Olympe, où Dieu seul n'avait pas sa place.</p>
+
+<p>S'imposant les privations et les pénitences les plus
+rudes, il jeûnait, il se macérait, restait parfois jusqu'à
+trois jours sans prendre de nourriture, et il tombait dans
+des faiblesses honorées par lui du nom d'extases. Il avait
+des visions, des révélations; comme certains quiétistes,
+à force de dompter sa nature matérielle, il croyait être
+parvenu à rendre son âme visible, et il conversait avec
+elle, et sa santé se détruisait, sa raison se perdait; il
+était fou!</p>
+
+<p>Un jour, il entendit une voix, venue d'en haut, lui ordonner
+d'aller convertir des Vaudois hérétiques, dont
+quelques débris existaient encore, non loin de lui, dans
+le Valais. Il se mit en route, traversa les pays arrosés
+par la Sesia, atteignit au sommet des grandes Alpes, du
+côté du mont Rosa; mais soudainement enfermé par
+l'hiver au milieu d'une peuplade de pâtres, il lui fallut
+passer plusieurs mois abrité sous le vaste toit d'un chalet;
+car les neiges amoncelées avaient obstrué tous les
+passages.</p>
+
+<p>Ce chalet, appelé dans le pays <i>las strablas</i>, ou les
+étables, était un carré long de cinq cents pieds d'étendue,
+ouvert seulement du côté du sud, et fermé, calfeutré,
+dans ses autres parties, de fortes planches de
+sapin, liées entre elles par des gommes, des résines, des
+mousses et des lichens. Dans la saison rigoureuse,
+hommes, femmes, enfans, troupeaux, tout s'y réunissait
+sous le sceptre du plus ancien de la peuplade. Au
+centre de l'habitation, un foyer sans cesse alimenté y
+faisait bouillir à grands flots une énorme chaudière où,
+tour à tour, et parfois ensemble, s'apprêtaient pour la
+communauté, les légumes secs, le lard, le mouton, les
+quartiers de chamois et les côtelettes de marmottes,
+qu'on accompagnait, durant les repas, d'un pain de châtaignes,
+et, en guise de vin, d'une liqueur aigre-douce
+composée de busserolles et d'airelles fermentées.</p>
+
+<p>Là, des occupations nombreuses, le soin des troupeaux
+et des enfans, les fromages à préparer, le chanvre
+à filer, des instrumens aratoires à fabriquer, pour forcer
+plus tard, durant le rapide été de ces climats, les
+rochers à produire, les vêtemens de peau de mouton, les
+paniers d'écorces, les petits meubles élégans de bois de
+mélèse et de sycomore, destinés à la ville, tenaient en
+éveil toute la population du chalet, population laborieuse
+et enjouée, qui mêlait ses rires et ses chansons au bruit
+des haches, des roues et des marteaux. Là le travail
+semblait doux; l'étude et la prière étaient réputées devoirs
+et plaisirs. On y chantait de saints cantiques avec
+des voix harmonieuses et exercées; les plus vieux y enseignaient
+aux plus jeunes la connaissance des livres et
+du calcul, aux mieux disposés la musique et même un
+peu de latin; car la civilisation des Hautes-Alpes,
+comme sa végétation, se conserve sous la neige, du
+moins parmi ces peuplades, et il n'est pas rare de voir,
+au retour des premières chaleurs, descendre de ces <i>étables</i>
+vers les villages de la plaine des ménétriers et des
+maîtres d'école, qui vont propager au bas de la montagne
+l'instruction et le plaisir.</p>
+
+<p>Les hôtes de Giacomo étaient Vaudois.</p>
+
+<p>Pour un convertisseur l'occasion se montrait belle;
+mais, dès le premier mot articulé par lui au sujet de sa
+mission, le chef de la famille, vieillard octogénaire,
+moins respectable encore par son âge que par les
+travaux et les vertus dont tous les instans de sa vie
+avaient été marqués, lui imposa silence.</p>
+
+<p>&mdash;Nos pères, lui dit-il, ont souffert l'exil, la dispersion,
+la mort même, plutôt que de consentir au culte
+des images: n'espérez donc pas faire sur nous ce que
+n'ont pu sur eux des siècles de persécution. Étranger,
+vous voilà condamné à vivre sous notre toit: priez à
+votre manière, nous prierons à la nôtre; mais unissez
+vos efforts à nos efforts dans un travail commun; car
+ici, loin des bruits et des distractions de la terre, l'oisiveté
+vous tuerait. Soyez notre compagnon, notre frère,
+tant que les neiges pèseront sur nous. Ensuite, les
+chemins libres, vous pourrez nous quitter, si bon vous
+semble, sans bénir le foyer qui vous aura réchauffé, sans
+vous retourner même pour saluer du geste ceux qui vous
+auront logé et nourri. Vous ne leur devrez rien, car
+vous aurez travaillé avec eux; et si le reste du compte
+est de notre côté, Dieu l'acquittera.</p>
+
+<p>Forcé de se soumettre, Giacomo resta pendant cinq
+mois le compagnon de ces braves gens; pendant cinq
+mois, il fut le témoin de leurs vertus; pendant cinq
+mois, matin et soir, il entendit les actions de grâces
+qu'ils adressaient à Dieu seul. Son esprit, cessant
+d'être excité par la vue des objets de son culte exclusif,
+se calma; et quand cette prison, que la glace avait
+fermée derrière ses pas lui fut rouverte par le soleil, à
+l'aspect de ce soleil et des magnificences de la nature
+dont il avait été sevré durant si long-temps, et qui se
+développaient à ses regards du haut des Alpes, l'idée du
+Maître éternel et tout-puissant entra grande et vive dans
+son c&oelig;ur, et y reprit sa place usurpée.</p>
+
+<p>L'arrivée des premiers oiseaux, la vue des premières
+plantes qui sortaient toutes fleuries de dessous la neige;
+autour d'elles, les frémissemens des essaims d'abeilles,
+tout excitait ses transports de joie et d'amour!</p>
+
+<p>Un volume entier ne suffirait pas pour peindre les
+sensations nombreuses et diverses par lesquelles passa
+alors Giacomo. Le bon vieillard l'avait pris en affection;
+il connaissait peu les livres des savans; mais il
+avait joint ses propres observations à celles de ses pères,
+et se plaisait à lui expliquer le créateur par la création.
+Enfin, de cet asile devant lequel il s'était présenté la
+tête remplie d'idées de fanatisme et d'intolérance le
+convertisseur sortit presque entièrement converti lui-même.
+L'habitude du travail, le spectacle de la famille,
+ramenèrent les idées de Giacomo vers les devoirs qui
+lui restaient à remplir.</p>
+
+<p>Il courut se présenter au parloir de sa femme.</p>
+
+<p>Ce serait là encore une histoire complète à raconter,
+que celle des moyens qu'il dut employer afin de reconquérir
+ce c&oelig;ur d'abord repoussé par lui. Cette histoire
+vaudra peut-être d'être dite un jour.</p>
+
+<p>Bref, après des efforts inouïs pour arracher sa femme
+à la vie claustrale, pour détruire lui-même l'effet de ses
+premières leçons, de ses premiers enseignemens, Giacomo
+Girhardi, revenu à la raison, au bonheur, aux
+croyances vraies, devint le meilleur des époux, et, quelques
+années après, le plus heureux des pères.</p>
+
+<p>Vingt-cinq ans de sagesse et de vertus rachetèrent
+ses erreurs.</p>
+
+<p>De retour à Turin, au milieu des siens, il s'était créé,
+par son industrie, des occupations dignes de lui. Il
+possédait une assez belle fortune, que le travail eût
+augmentée encore, si sa bienfaisance n'avait su donner
+un écoulement à ses bénéfices. Faire du bien lui était
+si doux! L'amour de ses semblables remplissait son
+c&oelig;ur de joie, et l'étude de la nature ajoutait un charme
+inépuisable à sa vie. La nature animée excita surtout
+ses curieuses investigations; et comme Dieu est grand
+jusque dans ses plus minimes ouvrages, les insectes,
+s'offrant plus facilement sous la main du philosophe
+religieux, obtinrent la préférence sur les autres productions
+du sublime ouvrier. Voilà comment, plus tard,
+durant ses jours de captivité, le vieux Girhardi s'était
+attiré de la part de Ludovic le surnom singulier de l'<i>attrapeur
+de mouches</i>.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c5" id="l3c5"></a>V.</h3>
+
+
+<p>Les deux captifs n'eurent bientôt plus de secrets l'un
+pour l'autre. Après s'être rapidement raconté les principaux
+événemens de leur existence, ils la reprenaient
+en détail, pour se faire part des moindres émotions qui
+en avaient signalé le cours. Ils parlaient aussi de
+Teresa; mais, à ce nom, Charney, embarrassé, sentait
+tout-à-coup la rougeur lui monter au front; le vieillard
+lui-même devenait pensif, et un moment de silence,
+triste et solennel, accompagnait toujours le souvenir de
+l'ange absent.</p>
+
+<p>Plus volontiers, leurs récits étaient interrompus par
+quelque grande discussion sur un point de morale, ou
+par des observations sur les bizarreries de la nature
+humaine. La philosophie de Girhardi, douce et consolante,
+faisait consister le bonheur dans l'amour du prochain;
+et Charney, parfois en désaccord avec lui, ne
+pouvait comprendre que ce foyer d'indulgence et de tendresse
+se fût ainsi entretenu pour les hommes, malgré
+l'injustice et les persécutions que le vertueux Piémontais
+avait eues à supporter d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, lui disait-il, ne les avez-vous donc pas
+maudits ces hommes, le jour où, après vous avoir lâchement
+calomnié, ils vous privèrent de votre liberté et
+de la vue de..... votre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;La faute de quelques-uns devait-elle retomber sur
+tous? Ceux-là même qui m'ont nui, qui sait? abusés
+par les apparences, aveuglés par un fanatisme politique,
+peut-être étaient-ils de bonne foi! Croyez-moi, mon
+ami, il faut penser au mal qu'on nous a fait avec l'idée
+du pardon au fond du c&oelig;ur. Qui de nous n'en a eu
+besoin pour lui-même? qui de nous n'a pris l'erreur
+pour la vérité? L'apôtre saint Jean a dit que Dieu
+était tout amour. Oh! que cette parole est belle et
+vraie! Oui, et c'est en aimant qu'on s'élève à Dieu,
+et qu'on prend de lui sa force pour supporter le malheur.
+Si j'étais entré en prison avec une pensée en
+haine contre l'humanité, j'y serais mort de désespoir
+sans doute! Mais non, le ciel en soit loué! ces sentimens
+pénibles étaient loin de moi! Le souvenir de
+tant de bons amis, restés fidèles à mon infortune, de
+tant de c&oelig;urs qui ont souffert de mes souffrances, me
+faisait aimer plus encore mes semblables, et le moment
+néfaste de ma captivité fut celui où la vue même d'un
+homme me fut interdite!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! usa-t-on de telles rigueurs envers vous? dit
+Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Dès le premier moment de nom arrestation, poursuivit
+son nouvel ami, j'avais été transporté à la citadelle
+de Turin, mis au secret et renfermé dans une
+galerie souterraine, où les geôliers eux-mêmes ne
+pouvaient communiquer avec moi. On me passait ma
+nourriture au moyen d'un tour, et, durant un long mois,
+rien ne vint interrompre cette muette solitude. Il faut
+savoir ce que j'éprouvai alors pour comprendre combien,
+malgré toutes les rêveries de nos philosophes sauvages,
+l'état de société est l'état naturel de la race humaine,
+et quelle privation supporte le malheureux condamné à
+l'isolement! Ne pas voir un homme! vivre sans être
+soutenu par un regard, sans qu'une voix retentisse à
+votre oreille, sans toucher une main de votre main!
+ne reposer son front, sa poitrine, son c&oelig;ur, que sur des
+objets froids et insensibles! c'est affreux! et la raison
+la plus forte y succomberait! Un mois, un mois éternel
+s'écoula ainsi pour moi cependant. Il avait à peine
+commencé, et déjà, quand mon porte-clefs venait, tous
+les deux jours, renouveler mes provisions, le bruit seul
+de ses pas me causait des joies inexprimables. J'attendais
+ce moment avec anxiété. Je lui criais bonjour à
+travers la porte de fer qui nous séparait; mais il ne me
+répondait point: je m'appliquais à tâcher, durant le
+mouvement de rotation du tour, d'entrevoir sa figure, sa
+main, son habit même! Je n'y pouvais réussir, et je
+m'en désolais! Eût-il porté sur ses traits le signe de
+la cruauté et du vice, je l'eusse trouvé beau! Il aurait
+tendu son bras vers moi, ne fût-ce que pour me repousser,
+je l'aurais béni! Mais rien! rien! Je ne le vis
+qu'au jour de ma translation à Fenestrelle. J'avais
+donc pour toute distraction, pour unique plaisir, pour
+seule compagnie, de petites araignées que j'observais
+des heures entières; mais j'en avais déjà tant observé!
+Je m'en étais fait des amies, car j'émiettais mon pain
+pour elles. Les rats non plus ne manquaient point dans
+mon cachot; mais ces animaux m'ont toujours causé un
+effroi, un dégout invincibles. Je les nourrissais aussi
+de mon mieux, tout en me défendant de leur approche
+et de leur contact. Cependant, le soin que je prenais
+de mes araignées, la terreur même que m'inspiraient
+mes pauvres vilains rats, ne suffisaient point pour me
+distraire, et le désespoir s'emparait de moi en songeant
+à ma fille!</p>
+
+<p>Charney fit un mouvement. Girhardi comprit ce qui
+se passait en lui, et se hâta de poursuivre en reprenant
+un air de sérénité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mais une bonne fortune ne tarda pas à m'arriver!
+La lumière pénétrait dans ma galerie par une
+lucarne fortement barrée au moyen d'une croix de fer
+(c'est même devant cette croix de ma prison que je
+faisais ma prière matin et soir); un auvent oblique, qui
+allait en s'élargissant, s'élevait devant la lucarne, et ne
+me permettait d'arrêter mes yeux qu'à l'extrémité supérieure
+d'un large pan de muraille, jeté comme attache
+entre deux bastions. Au-dessus de moi était situé le
+donjon de la citadelle. Un jour, Ô céleste Providence,
+combien je t'en rendis grâce! l'ombre d'un
+homme se dessina tout-à-coup sur la partie du mur qui
+se développait sous mes regards! Le corps, je ne pus
+le voir; mais je devinais ses mouvemens par ceux de
+son ombre! Cette ombre allait et venait. C'était celle
+d'un soldat récemment mis en sentinelle sur la plate-forme
+du donjon. Je distinguais la coupe de son habit,
+ses épaulettes, la saillie de sa giberne, la pointe de sa
+baïonnette, les vacillations de son plumet! Comment
+vous dire, mon ami, la joie dont mon âme fut alors
+remplie? Je n'étais plus seul! un compagnon venait
+de m'arriver! Le lendemain, les jours suivans, l'ombre
+projetée du soldat reparut sur le mur, son ombre ou
+celle d'un autre! Mais enfin c'était toujours un
+homme, un de mes semblables, qui se mouvait, qui
+vivait, là, presque sous mes yeux! J'observais, je
+suivais les alternations d'allée et de venue de l'ombre;
+je me mettais en communication avec elle; je marchais
+le long de ma galerie, dans le même sens que le soldat
+le long de la plate-forme. Quand on venait relever la
+sentinelle, je disais adieu au partant, bonjour à l'arrivant,
+dont c'était le tour de faction. Je connaissais
+le caporal; je connus même bientôt tous mes gardiens
+militaires, rien qu'à leur silhouette. Vous le dirai-je,
+pour quelques-uns je me sentais des préférences inexplicables.
+D'après leur attitude, leur démarche, la
+lenteur ou la vivacité de leurs gestes, je prétendais
+deviner leur âge, leur caractère, leurs sentimens!
+Celui-ci précipitait son pas, faisait rapidement tourner
+son fusil entre ses mains, ou balançait sa tête en
+mesure; sans doute il était jeune, d'un naturel gai; il
+fredonnait ou se berçait de rêves d'amour. Celui-là
+passait, le front courbé, s'arrêtait parfois, et s'appuyant
+des deux bras sur son arme, il restait long-temps dans
+une attitude mélancolique; il pensait à sa mère absente,
+à son village, à tout ce qu'il avait laissé derrière lui!
+Sa main se portait à sa figure... pour essuyer une larme
+peut-être! Et il y avait de ces chères ombres que je
+prenais en affection; je m'intéressais à leur sort, et je
+faisais des v&oelig;ux, et je priais pour eux; et c'étaient de
+nouvelles tendresses qui germaient dans mon c&oelig;ur et le
+consolaient! Croyez-moi, mon ami, il faut aimer ses
+semblables: il faut les aimer de tous ses efforts; le
+bonheur n'est que là!</p>
+
+<p>&mdash;Homme excellent! lui dit Charney attendri; qui
+ne vous aimerait, vous! Pourquoi ne vous ai-je pas
+connu plus tôt! Ma vie eût été changée. Mais dois-je
+me plaindre? N'ai-je point trouvé ici ce que le
+monde m'avait refusé, un c&oelig;ur dévoué, un appui solide,
+la vertu, la vérité, vous et Picciola?</p>
+
+<p>Car, au milieu de ces épanchemens, Picciola n'était
+pas oubliée. Les deux compagnons avaient construit
+ensemble, auprès d'elle, un banc plus large, plus doux,
+plus commode que le premier. Ils s'y asseyaient l'un
+près de l'autre, en face de la plante, et ils croyaient être
+trois à converser. Ce banc était appelé par eux le
+<i>banc des conférences</i>. C'est là que l'homme simple,
+modeste, s'efforçait d'être éloquent pour être persuasif,
+d'être persuasif pour être utile, et l'éloquence naturelle
+et la persuasion ne lui manquaient pas. Ce banc, c'est
+le banc de l'école et la chaire d'instruction. C'est là
+que siégent le professeur et l'élève; le professeur, c'est
+celui qui sait le moins, mais qui sait le mieux; le professeur,
+c'est Girhardi; l'élève, c'est Charney; le livre,
+c'est Picciola!</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c6" id="l3c6"></a>VI.</h3>
+
+
+<p>Ils étaient assis à leur place accoutumée. L'automne
+s'annonçait: Charney, perdant l'espoir de voir refleurir
+sa Picciola, entretenait son ami de ses regrets sur la
+chute de sa dernière fleur; et celui-ci, pour suppléer
+cette perte autant qu'il était en son pouvoir de la faire,
+développait devant lui le tableau général de la fructification
+des plantes.</p>
+
+<p>Là, comme ailleurs, l'empreinte d'une main divine
+se montrait dans tous les actes de la nature. Girhardi
+racontait comment certains végétaux, à feuilles larges
+et étalées, et qui s'étoufferaient mutuellement en croissant
+les uns près des autres, ont leurs semences couronnées
+d'aigrettes, afin que le vent puisse opérer plus
+facilement leur dispersion; comment, quand les aigrettes
+manquent, ces graines naissent renfermées dans des
+cosses, dans des siliques pourvues d'un ressort élastique,
+dont la détente jouant tout-à-coup au moment de leur
+maturité, les lance au loin pour les isoler. Aigrettes et
+ressorts, ce sont des pieds, ce sont des ailes que Dieu
+leur donne, afin que chacune puisse aller à son choix
+prendre sa place au soleil.</p>
+
+<p>Quel &oelig;il pourrait suivre dans leur vol rapide à travers
+les airs agités les fruits membraneux de l'orme, ceux
+des érables, des pins et des frênes, tournoyant dans l'atmosphère
+au milieu d'une poussière d'autres graines,
+auxquelles leur légèreté suffit pour s'élever, et qui semblent
+d'elles-mêmes courir au-devant des oiseaux dont
+elles vont apaiser la faim?</p>
+
+<p>Le vieillard expliquait aussi comment les plantes
+fluviatiles, les plantes destinées à l'ornement des ruisseaux,
+ou à parer le bord des étangs, affectent dans
+leurs semences une forme qui leur permet de voguer
+sur l'eau pour aller s'implanter sur les flancs de la
+berge, et d'une rive à l'autre; comment, quand leur
+pesanteur les entraîne au fond, c'est qu'elles doivent
+croître dans le lit même du fleuve, ou dans la vase des
+marais: ainsi, les fucus, les roseaux, sortant comme une
+armée de lances du sein des eaux stagnantes, et ces
+brillans nénuphars qui, les pieds dans la fange, viennent
+étaler à la surface de l'onde leurs feuilles luisantes et
+arrondies, et leurs belles fleurs blanches ou dorées. Et
+il lui disait alors les amours de la Vallisnérie, séparée
+de son époux, et s'allongeant, détendant la spirale qui
+lui sert de pédoncule pour fleurir au-dessus des flots,
+tandis que l'époux, privé de cette faculté d'extension,
+brise violemment les liens qui le retiennent pour venir
+s'épanouir près d'elle, et mourir en la fécondant.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ces choses existent, s'écria Charney, et la
+plupart des hommes ne daignent point tourner leurs regards
+de ce côté!</p>
+
+<p>Ce fut là une des leçons du vieillard.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, lui disait un jour son compagnon, tandis
+qu'ils siégeaient encore tous deux sur le banc des
+conférences, les insectes, dont vous avez fait votre
+étude chérie, ont-ils donc pu vous offrir autant de merveilles
+à observer qu'à moi ma Picciola?</p>
+
+<p>&mdash;Tout autant, répondit le professeur. Croyez-moi
+vous n'apprécierez même bien votre Picciola qu'en faisant
+connaissance avec ces petits êtres animés qui viennent
+parfois la visiter, voler et bourdonner autour d'elle.
+Alors vous verrez ces nombreux rapports, ces lois secrètes
+qui lient l'insecte à la plante, comme l'insecte et
+la plante au reste du monde; car tout est né de la même
+volonté, tout est gouverné par la même intelligence!
+Newton l'a dit: L'univers a été créé d'un seul jet. De
+là cette harmonie, cet accord général que nous ne pouvons
+saisir dans son vaste ensemble, mais qui existe
+cependant.</p>
+
+<p>Girhardi allait donner du développement à sa pensée,
+quand, s'arrêtant tout-à-coup, les yeux fixés sur Picciola,
+il garda quelques minutes un silence attentif.</p>
+
+<p>Un papillon aux riches couleurs se tenait sur un des
+rameaux de la plante, les ailes agitées d'un frémissement
+tout particulier.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi pensez-vous, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Je pense, répliqua le professeur, que Picciola va
+m'aider à répondre à votre précédente question. Regardez
+ce papillon. Dans le moment où je parle, il
+force votre plante de contracter un engagement avec
+lui. Oui, car il a déposé l'espoir de sa postérité sur
+une de ses branches.</p>
+
+<p>Charney se pencha pour vérifier le fait. Le papillon
+partit après avoir enduit ses &oelig;ufs d'un suc gommeux
+capable de les bien fixer à l'écorce du végétal.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! reprit Girhardi, est-ce par hasard et à la
+bonne aventure qu'il est ainsi venu, charger Picciola de
+son précieux dépôt? Gardez-vous de le croire! La
+nature a réservé une espèce de plantes à chaque espèce
+d'insectes. Toute plante a son hôte à loger, à nourrir.
+Maintenant, comprenez ce qu'il y a de saisissant dans
+l'action de ce papillon. Il a d'abord été chenille lui-même,
+et, chenille, il s'est nourri de la substance d'une
+plante pareille à celle-ci; ensuite il a subi ses transformations;
+et, infidèle à ses premières amours, il a volé
+indistinctement sur toutes les fleurs pour aspirer les
+sucs de leurs nectaires. Eh bien! quand le moment de
+la maternité est venu pour lui, pour lui, qui n'a point
+connu sa mère, et qui ne verra point ses enfans (car
+son &oelig;uvre est accomplie, et il va mourir), pour lui, que,
+par conséquent, l'expérience n'a pu instruire, il est venu
+confier sa ponte à la plante, semblable à celle qui l'a
+nourri lui-même sous une autre forme et dans une autre
+saison. Il sait que de petites chenilles sortiront de ses
+&oelig;ufs, et il a oublié pour elles ses habitudes vagabondes
+de papillon. Qui lui a donc appris cela? Qui donc
+lui a donné le souvenir, le raisonnement et la faculté de
+reconnaître cette végétation, dont le feuillage n'est plus
+aujourd'hui ce qu'il était au printemps? Des yeux
+exercés s'y trompent parfois, mais lui il ne s'y est pas
+trompé!&mdash;Charney allait témoigner de sa surprise.&mdash;Oh!
+vous n'y êtes pas! interrompit Girhardi. Examinez
+maintenant la branche choisie par lui. C'est une
+des plus anciennes, des plus fortes; car les nouvelles
+pousses, faibles et tendres, peuvent être gelées et détruites
+par l'hiver, ou brisées par le vent. Voilà ce
+qu'il sait aussi. Encore une fois, qui donc le lui a
+enseigné?</p>
+
+<p>Charney restait confondu.&mdash;Mais, dit-il, pardon, mon
+ami; je crains que vous ne soyez abusé par quelque
+illusion.</p>
+
+<p>&mdash;Silence! sceptique, lui cria le vieillard avec un de
+ses fins sourires. Vous croirez peut-être à ce que vous
+verrez! Écoutez-moi bien. Picciola va jouer son rôle
+à son tour! Il ne s'agit plus seulement de la prévoyance
+de l'insecte, mais de celle de la nature, d'une de
+ces lois d'harmonie dont je vous entretenais tout-à-l'heure,
+et qui forcent la plante d'accepter le legs du
+papillon. Au printemps prochain, nous pourrons vérifier
+le prodige ensemble,&mdash;dit-il en retenant un soupir
+adressé à sa fille.&mdash;Alors, quand les premières feuilles
+de Picciola se montreront, les petites larves renfermées
+dans les &oelig;ufs se hâteront de briser leurs coquilles.
+Vous le savez sans doute, les bourgeons des divers
+arbustes ne s'ouvrent pas tous à la même époque; de
+même les &oelig;ufs des différentes espèces de papillons
+n'éclosent pas au même jour; mais ici une loi d'unité
+va régler l'essor de la plante, comme celui de l'insecte.
+Si les larves venaient avant les feuilles, elles ne trouveraient
+pas de quoi se nourrir; si les feuilles prenaient
+de la force avant la naissance des petites chenilles,
+celles-ci seraient impuissantes à les broyer avec leurs
+faibles mâchoires. Il n'en peut être ainsi; la nature
+ne trompe jamais! Chaque plante suit dans ses progrès
+la marche de l'insecte qu'elle est chargée de nourrir;
+l'une ouvre ses bourgeons, quand s'ouvrent les &oelig;ufs de
+l'autre; et après avoir grandi et s'être fortifiés ensemble,
+ensemble ils déploient leurs fleurs et leurs ailes!</p>
+
+<p>&mdash;Picciola! Picciola! murmura Charney, tu ne
+m'avais pas encore tout dit!</p>
+
+<p>Ainsi de jour en jour se succédaient les doux enseignemens,
+et, le soir venu, les captifs s'embrassaient en
+se disant adieu, et rentraient dans leur <i>camera</i> pour y
+attendre le sommeil, ou pour y penser, souvent à l'insu
+l'un de l'autre, au même objet, à la fille du vieillard.
+Qu'est-elle devenue depuis qu'un ordre du capitaine l'a
+forcément exilée de la prison de son père?</p>
+
+<p>Teresa avait d'abord suivi l'empereur à Milan; mais
+elle apprit bientôt là, par expérience, qu'il est plus difficile
+parfois de traverser une antichambre qu'une armée.
+Cependant les amis de Girhardi, excités de nouveau par
+elle, redoublaient d'efforts, promettaient de faire, avant
+peu, cesser sa captivité; et Teresa, plus tranquille,
+avait repris la route de Turin, où une parente lui offrait
+un asile.</p>
+
+<p>Le mari de cette parente était bibliothécaire de la
+ville. Ce fut lui que Menou chargea du choix des livres
+à envoyer à la forteresse de Fénestrelle. La nature de
+ces livres mit Teresa à même de deviner facilement à
+qui ils étaient destinés. De là, dans un des volumes,
+l'insertion de ce petit billet dont la forme mystique ne
+pouvait compromettre ni son parent ni son protégé.
+Elle ignorait alors que son père et Charney vivaient
+plus que jamais séparés l'un de l'autre; et quand la
+nouvelle lui en vint par le messager même chargé du
+transport des livres, effrayée des conséquences que
+pouvait avoir pour le vieillard un isolement peut-être
+complet, une seule pensée avant tout remplit son c&oelig;ur:
+la réunion des deux captifs!</p>
+
+<p>Quelque temps après, lorsque, présentée par madame
+Menou au gouverneur du Piémont, elle vint lui offrir
+ses remerciemens et s'épancher devant lui en témoignages
+de reconnaissance, le vieux général, doucement
+surpris à sa vue, touché de cette onction de tendresse
+filiale qu'elle laissait éclater devant lui, se dépouilla un
+instant de sa rudesse ordinaire, et lui prenant affectueusement
+la main:</p>
+
+<p>&mdash;Venez me voir de temps en temps, lui dit-il, ou
+plutôt venez voir ma femme. Peut-être, avant un mois,
+aura-t-elle une bonne nouvelle à vous donner!</p>
+
+<p>Teresa pensa aussitôt que la faveur lui allait être accordée
+de retourner à Fénestrelle, d'y passer une partie
+de ses journées en prison, près de son père; elle se jeta
+aux pieds du général, et le remercia vingt fois, avec une
+figure rayonnante de bonheur!</p>
+
+<p>Par un de ces beaux soleils d'octobre, qui rappellent
+ceux du printemps, Girhardi et Charney se tenaient sur
+leur banc. Tous deux étaient silencieux, pensifs, et,
+accoudés à chacune des extrémités de leur siège rustique,
+on les eût crus indifférens l'un à l'autre, si, parfois,
+le regard du comte, avec une expression d'intérêt
+et d'inquiétude, ne s'était tourné vers son compagnon,
+alors entièrement absorbé dans une profonde rêverie.</p>
+
+<p>Les traits de Girhardi ne revêtaient que bien rarement
+cette sombre apparence de tristesse. Charney
+pouvait facilement se tromper sur la cause qui la faisait
+naître, et il s'y trompa.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, s'écria-t-il, sortant tout-à-coup de ce long
+silence: la captivité est horrible! horrible! quand elle
+n'est pas méritée! vivre séparé de ce qu'on aime!</p>
+
+<p>Girhardi leva la tête, et se débarrassant à son tour de
+cette enveloppe méditative:</p>
+
+<p>&mdash;La séparation, c'est la grande épreuve de la vie;
+n'est-il pas vrai, mon ami?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, votre ami! reprit le comte; ce nom me convient-il?
+N'est-ce pas moi qui vous ai séparé d'elle?
+le pouvez-vous oublier? Ah! ne vous en défendez
+pas, vous songiez à votre fille, et en y songeant, vous
+n'osiez tourner vos yeux vers les miens! Lorsque ces
+pensées vous viennent, je le comprends, ma vue doit
+vous être odieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous trompez étrangement sur les causes de
+ma rêverie, dit le vieillard. Jamais peut-être le souvenir
+de ma fille ne m'est revenu à l'esprit plus consolant
+qu'aujourd'hui, car elle m'a écrit, et j'ai sa lettre!</p>
+
+<p>&mdash;Il serait possible! Elle vous a écrit? on l'a permis!&mdash;Et
+Charney se rapprocha de l'heureux père
+avec un mouvement de joie aussitôt réprimé:&mdash;Mais
+cette lettre vous instruit-elle donc de quelque nouvelle
+sinistre?</p>
+
+<p>&mdash;Nullement... au contraire.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi cette tristesse?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! que voulez-vous, mon ami? l'homme est
+ainsi fait! Un regret se mêle toujours à nos plus belles
+espérances! nos bonheurs ici-bas portent leur ombre
+devant eux, et c'est sur cette ombre que s'arrêtent
+d'abord nos regards! Vous parliez de séparation!...
+tenez, la voici cette lettre; lisez, et vous devinerez
+pourquoi, ce matin, un sentiment de tristesse m'a saisi
+près de vous.</p>
+
+<p>Charney prit la lettre, et il la tint quelque temps sans
+l'ouvrir. Les yeux fixés sur Girhardi, il semblait vouloir
+deviner, par la physionomie de son cher compagnon, ce
+que la lettre contenait; puis il examina la suscription,
+et s'émut doucement en reconnaissant l'écriture. Enfin,
+dépliant le papier, il essaya d'en faire la lecture à haute
+voix; mais sa voix tremblait, les mots séchaient ses
+lèvres en passant: il s'interrompit et acheva la lettre en
+lui-même.</p>
+
+<p>Voici ce qu'il lut:</p>
+
+<p>«Mon bon père, ce billet que vous tenez maintenant
+entre vos mains, baisez-le mille et mille fois; mille fois
+je l'ai baisé moi-même, et il y a pour vous une moisson
+complète à faire sur lui!»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'y ai pas manqué, murmura Girhardi...
+Chère enfant!</p>
+
+<p>Charney poursuivit.</p>
+
+<p>«C'est pour vous, comme pour moi, une vive satisfaction,
+n'est-il pas vrai, qu'il nous soit permis enfin de
+correspondre ensemble? Nous en devons garder au
+général Menou une éternelle reconnaissance! C'est
+lui qui a mis fin à ce silence qui nous séparait plus
+encore que la distance. Béni soit-il! Désormais, du
+moins, nos pensées pourront voler au-devant les unes
+des autres; je vous dirai mes espérances, et elles vous
+soutiendront; vous me direz vos chagrins, et en pleurant
+sur eux, je croirai pleurer près de vous! Mais, mon
+bon père, si une faveur plus grande encore nous était
+réservée!... Oh! de grâce, suspendez ici pendant quelques
+instans la lecture de ce billet, et, avant d'aller plus
+loin, préparez votre âme aux joies soudaines qu'il me
+reste à vous faire connaître!... Père, s'il m'était bientôt
+accordé de retourner près de vous! Vous voir de
+temps en temps, vous entendre, vous entourer de mes
+soins; durant deux années ce bonheur m'a suffi, et alors
+la captivité vous paraissait légère! Eh bien! si mon
+espoir se réalise... bientôt je rentrerai dans ces murs
+dont je fus exilée!»</p>
+
+<p>&mdash;Elle va revenir! Quoi! ici? près de vous? interrompit
+Charney avec un cri de joie.</p>
+
+<p>&mdash;Lisez, lisez, répondit tristement le vieillard.</p>
+
+<p>Charney relut la dernière phrase, et continua:</p>
+
+<p>«Bientôt, je rentrerai dans ces murs dont je fus exilée!...
+Vous voilà content, bien content, j'en suis sûre.
+Reposez-vous donc encore un peu sur cette consolante
+idée... Votre fille, votre Teresa, vous en supplie! ne
+vous hâtez pas trop de parcourir la fin de cette lettre.
+Une émotion trop vive est parfois bien dangereuse! ce
+que j'ai dit ne vous suffit-il pas? Chargé d'accomplir
+vos souhaits, un ange fût descendu des cieux, vous
+n'auriez osé lui en demander plus... Moi, trop exigeante
+peut-être, avant qu'il reprît son vol, j'aurais intercédé
+près de lui pour votre liberté, pour votre délivrance
+complète! À votre âge, il est si cruel de vivre privé
+de la vue du pays natal! Les bords de la Doria sont
+si beaux, et dans vos jardins de la Colline les arbres
+plantés par ma défunte mère et par mon pauvre frère
+ont pris tant d'accroissement! Là, leur souvenir vit
+plus que partout ailleurs! Puis, vous devez tant regretter
+vos amis, vos amis dont les efforts généreux ont
+si bien aidé à mes faibles tentatives!... Oh! père, père!
+la plume me brûle les doigts; mon secret va s'échapper.
+Il m'est échappé déjà, sans doute! De grâce, armez-vous
+de force et de constance, car voici le bonheur qui
+vient! Dans peu de jours, j'irai vous rejoindre, non
+plus seulement pour adoucir votre captivité, mais pour
+la faire cesser! non plus pour rester près de vous aux
+heures marquées et dans l'enceinte d'une prison, mais
+pour vous emmener avec moi, libre et fier! Oui, fier!
+vous aurez le droit de l'être, car vos fidèles Delarue et
+Cotenna, ce n'est point une grâce qu'ils ont obtenue,
+c'est une justice, c'est une réparation!</p>
+
+<p>«Adieu, mon bon père; oh! que je vous aime, et
+que je suis heureuse!</p>
+
+<p class="s">«<span class="sc">Teresa.</span>»
+</p>
+<p>Il n'y avait point dans cette lettre un mot, un seul
+mot de souvenir pour Charney. Ce mot absent, il l'avait
+cherché avec angoisse pendant toute la durée de sa
+lecture, et cependant, malgré le désappointement
+éprouvé par lui en ne le trouvant pas, ce fut une explosion
+de joie qu'il fit tout d'abord éclater:</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez être libre! s'écria-t-il; vous pourrez
+vous reposer sous l'abri des arbres, et voir se lever le
+soleil!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit le vieillard, je vais... vous quitter! Et
+c'est là cette ombre qui marche devant mon bonheur,
+comme pour l'obscurcir!</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe, reprit Charney, prouvant, par la
+véhémence de ses transports et le généreux oubli de
+lui-même, combien il était devenu digne de comprendre
+l'amitié:&mdash;vous lui serez rendu enfin! Elle aura
+cessé de souffrir par ma faute! Vous serez heureux!
+et je ne sentirai plus là, au fond de ma pensée, ce poids
+qui m'obsédait! Durant ce peu d'instans qui nous
+restent encore à passer ensemble, nous pourrons parler
+d'elle, du moins!</p>
+
+<p>Ces derniers mots, il les avait achevés dans les bras
+de son vieil ami.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c7" id="l3c7"></a>VII.</h3>
+
+
+<p>L'idée d'une séparation prochaine semblait avoir redoublé
+la tendresse mutuelle des deux captifs. Toujours
+ensemble, ils ne se lassaient pas de ces longs et
+fructueux entretiens du banc des conférences.</p>
+
+<p>Il était certain sujet néanmoins, sujet bien grave, que
+Girhardi tentait parfois d'aborder, et que Charney, au
+contraire, évitait. Le vieillard y attachait trop d'importance
+pour se laisser facilement décourager. Car,
+après la réussite, il se fût éloigné avec moins de regrets.
+Un jour, l'occasion d'y revenir se présenta.</p>
+
+<p>&mdash;N'admirez-vous pas, lui disait son compagnon, le
+sort qui nous a réunis ici tous deux, nous qui, séparés
+l'un de l'autre par les pays qui nous ont vus naître,
+imbus de préjugés contraires, par des routes bien différentes,
+étions arrivés au même point vis-à-vis de la
+Divinité?</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce dernier article, je m'en défends, répliqua
+Girhardi en souriant; oublier n'est pas nier.</p>
+
+<p>&mdash;D'accord; mais lequel des deux fut le plus aveugle,
+le plus à plaindre?</p>
+
+<p>&mdash;Vous! dit le vieillard sans hésiter; oui, vous, mon
+ami. Tout excès peut conduire l'homme à sa perte,
+sans doute; mais dans la superstition il y a croyance,
+il y a passion, il y a vie! Dans l'incrédulité, tout est
+mort! L'une, c'est le fleuve détourné de son véritable
+cours; il inonde, il submerge, il déplace le terrain
+végétal et nourricier; mais il s'imprègne de sa substance
+et la charrie avec lui: il pourra plus tard réparer
+les désastres qu'il cause! L'autre, c'est la sécheresse,
+c'est la stérilité. Elle tue, elle brûle sans retour; de
+la terre elle fait du sable, et de l'opulente Palmyre une
+ruine dans un désert! L'incrédulité, non contente de
+nous séparer de notre Créateur, relâche les liens de la
+société, et ceux même de la famille; en privant l'homme
+de sa dignité, elle fait naître autour de lui l'isolement et
+l'abandon, et le laisse seul, seul avec son orgueil!...
+J'avais bien dit: une ruine dans un désert!</p>
+
+<p>&mdash;Seul avec son orgueil! murmura Charney, le
+coude sur l'appui du banc, le front dans sa main.&mdash;L'orgueil
+de la science humaine! Pourquoi l'homme
+se plaît-il donc à détruire les élémens de son bonheur
+en voulant les approfondir et les analyser? Quand il
+ne devrait ce bonheur qu'à un mensonge, pourquoi
+chercher à soulever le masque, et courir de lui-même
+au-devant de la perte de ses illusions? La vérité lui
+est-elle si douce? La science suffit-elle donc à ses
+désirs ambitieux? Insensé! c'est ainsi que j'étais!&mdash;Je
+ne suis qu'un vermisseau! me disais-je alors; un
+vermisseau destiné au néant; mais, me redressant sur
+mon fumier, j'étais fier de le savoir! J'étais fier de
+mon infirme nudité! J'avais douté du bonheur de la
+vertu; mais devant le néant mon scepticisme s'arrêta:
+je crus! Ma dégradation me devint glorieuse, puisque
+je l'avais découverte! Et, en effet, ne devais-je pas
+bien m'en applaudir! en échange de cette belle trouvaille,
+je n'avais donné que mon manteau de roi et mon
+trésor d'immortalité.</p>
+
+<p>Le vieillard tendit la main à son compagnon:</p>
+
+<p>&mdash;Le vermisseau, après avoir rampé sur la terre, lui
+dit-il, après s'être nourri de feuilles amères, après s'être
+traîné dans la fange des marais et dans la poussière des
+chemins, construira sa chrysalide, cercueil passager,
+d'où il ne sortira que transformé, purifié, pour voler de
+fleur en fleur, vivre de leurs parfums, et, déployant alors
+deux ailes brillantes, il s'élèvera vers le ciel. L'histoire
+du vermisseau, c'est la nôtre en effet.</p>
+
+<p>Charney fit un geste négatif de tête.</p>
+
+<p>&mdash;Incrédule! reprit Girhardi en le grondant d'un
+sourire empreint de tristesse; vous le voyez, votre mal
+était plus grand que le mien! la cure en est plus longue.
+Avez-vous donc oublié les leçons de votre Picciola?</p>
+
+<p>&mdash;Non, dit Charney d'une voix grave et pénétrée;
+je confesse Dieu! Je crois maintenant à cette cause
+première, que Picciola m'a révélée, à cette puissance
+éternelle, admirable régulatrice de l'univers! Mais
+dans votre comparaison du vermisseau, il s'agit de
+l'homme, et qui la prouve?</p>
+
+<p>&mdash;Qui la prouve? sa pensée! Elle est toute d'avenir,
+et le porte sans cesse en avant. Sa vie s'épuise à
+désirer toujours; toujours il se tourne malgré lui vers
+ce pôle inconnu qui l'attire, car son lot le plus glorieux
+est-il un fruit de la terre? Chez quel peuple les idées
+d'une vie future n'ont-elles point existé? Et pourquoi
+cette espérance ne s'accomplirait-elle pas? La pensée
+de l'homme irait-elle donc plus loin que la puissance de
+Dieu? Qui la prouve?... Je ne veux point invoquer les
+autorités de la révélation et des saintes Écritures: convaincantes
+pour moi, elles seraient sans force sur vous,
+comme le vent qui pousse le navire dans sa route ne
+peut rien contre l'immobilité du rocher, car le rocher
+n'a pas de voiles pour le recevoir, et sa base est enfoncée
+dans le sol. Mais, mon ami, nous croirions à
+l'immortalité de la matière, et non à l'éternité de cette
+intelligence qui sert à régler nos jugemens sur la
+matière elle-même! Quoi! la vertu, l'amour, le génie,
+tout cela nous viendrait par les affinités de certaines
+molécules terrestres, insensibles? Ce qui ne pense pas
+nous ferait penser? Quoi! la matière brute aurait
+créé l'intelligence, quand l'intelligence dirige et gouverne
+la matière? Alors les pierres devraient aimer,
+devraient penser aussi! Dites; dites, répondez!</p>
+
+<p>&mdash;Que la matière soit douée de la pensée, répliqua
+Charney, l'Anglais Locke paraissait enclin à le supposer.
+Il y eut chez lui contradiction, car il repoussait
+les idées innées, en admettant la connaissance intuitive.&mdash;Puis,
+s'interrompant, il s'écria en riant:&mdash;Prenez
+donc garde, mon ami! Voulez-vous m'entraîner de
+nouveau dans ce labyrinthe à sol mouvant de la métaphysique?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'entends rien à la métaphysique, dit Girhardi.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, pas grand'chose, répondit Charney. Ce
+n'est pas faute cependant de lui avoir consacré du
+temps! Mais laissons là une discussion qui ne peut
+être que stérile ou fatale. Vous êtes convaincu, gardez
+vos convictions. Elles vous sont chères, je le conçois:
+si j'allais les ébranler?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne le pourrez pas; et j'accepte la lutte.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avez-vous à y gagner?</p>
+
+<p>&mdash;De vous ramener tout-à-fait à des croyances consolantes.
+Vous me citiez Locke tout à l'heure: je ne
+sais de lui qu'un fait, c'est que sans cesse, et même à
+son lit de mort, il déclarait que le seul bonheur réel
+pour l'homme était dans une conscience pure et dans
+l'espoir d'une autre vie!</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ce qu'il y a de douceur à se verser
+d'avance un breuvage d'immortalité; mais ma raison se
+refuse à m'en laisser prendre ma part. N'en parlons
+plus, croyez-moi.</p>
+
+<p>Tous deux gardèrent alors un silence contraint.</p>
+
+<p>Dans ce moment, quelque chose qui tournoyait au-dessus
+de leur tête vint s'abattre tout-à-coup devant eux
+sur le feuillage de la plante. C'était un insecte verdâtre,
+un beau bupreste brodé, à ondes blanches et
+ondulées, à corselet étroit.</p>
+
+<p>&mdash;Tenez, mon ami, dit Charney, voici une distraction
+qui nous arrive. Révélez-moi encore quelques-unes
+des merveilles de Dieu!</p>
+
+<p>Girhardi prit l'insecte avec certaines précautions,
+l'examina, sembla réfléchir, puis soudain ses traits se
+contractèrent comme de l'espoir du triomphe! on eut
+dit qu'il venait de lui tomber du ciel un argument irrésistible;
+et, reprenant d'abord son ton professoral, mais
+l'exaltant peu à peu, à mesure que le motif secret de la
+leçon perçait dans ses discours:</p>
+
+<p>&mdash;Moi, l'<i>attrapeur de mouches</i>, dit-il avec une apparente
+bonhomie, je dois, je le vois bien, me renfermer
+dans les attributions de mes modestes études. Je ne
+suis point un savant!</p>
+
+<p>&mdash;L'esprit le plus éclairé, le mieux armé de science,
+répondit Charney, aperçoit rapidement les bornes de son
+intelligence et de sa force, quand il veut pénétrer trop
+avant dans les choses mystérieuses d'ici-bas. Le génie
+lui-même s'y use, s'y brise, avant d'en avoir pu faire
+jaillir la lumière vraie!</p>
+
+<p>&mdash;Nous autres ignorans, reprit le vieillard, nous
+allons au but par le chemin le plus facile et le plus
+court: nous ouvrons simplement les yeux, et Dieu se
+révèle à nous dans la sublimité de ses ouvrages.</p>
+
+<p>&mdash;Sur ce point, nous sommes d'accord, dit Charney.</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivons donc notre route! Un brin d'herbe
+a suffi pour vous faire comprendre cette intelligence qui
+gouverne le monde, un papillon vous a fait entrevoir
+la loi de l'harmonie universelle; maintenant ce joli
+bupreste, qui a la vie et le mouvement aussi, et dont
+l'organisation est même supérieure à celle du papillon,
+nous conduira peut-être plus loin. Vous n'avez encore
+lu qu'une page du livre immense de la nature. Je vais
+retourner le feuillet.</p>
+
+<p>Charney se rapprocha de lui, et d'un air très attentionné
+examina à son tour l'insecte que le vieillard lui
+montrait.</p>
+
+<p>&mdash;Vous voyez ce petit être. Avec la puissance de
+créer, tout le génie humain ne pourrait rien ajouter à
+son organisation, tant elle est bien calculée selon ses
+besoins et le but qui lui a été assigné. Il a des ailes
+pour se transporter d'un endroit à l'autre, des élytres
+par-dessus ses ailes, pour les protéger et se défendre
+lui-même de l'approche des corps durs. Il a de plus la
+poitrine recouverte d'une cuirasse, les yeux d'un réseau
+de mailles pour que l'épine d'un églantier ou l'aiguillon
+d'un ennemi ne puisse lui ravir la lumière. Il a des
+antennes pour interroger les obstacles qui se présentent;
+vivant de chasse, il a des pieds rapides pour atteindre
+sa proie, des mandibules de fer pour la dévorer, pour
+creuser la terre, s'y faire un logement, y déposer son
+butin ou sa ponte. Si un adversaire dangereux ose
+l'attaquer, il tient en réserve une liqueur âcre et corrosive
+qui saura bien l'éloigner. Un instinct inné lui a
+dès l'abord indiqué les moyens de pourvoir à sa nourriture,
+de se construire une habitation, de faire usage de
+ses instrumens et de ses armes! Et ne croyez pas que
+les autres insectes soient moins favorisés que lui. Tous
+ont eu leur part dans cette magnifique distribution des
+dons de la nature! L'imagination s'effraie à la variété,
+à la multiplicité des moyens employés par elle pour
+assurer l'existence et la durée de ces races infimes!
+Maintenant, comparons, et vous verrez que cette frêle
+créature que voilà suffit au besoin pour établir la ligne
+immense de démarcation qui sépare l'homme de la
+brute!</p>
+
+<p>L'homme a été jeté nu sur la terre, faible, incapable
+de voler comme l'oiseau, de courir comme le cerf, de
+ramper comme le serpent! sans moyens de défense au
+milieu d'ennemis terribles, armés de griffes et de dards;
+sans moyens pour braver l'intempérie des saisons, au
+milieu d'animaux couverts de toisons, d'écailles, de
+fourrures; sans abris, quand chacun avait sa tannière,
+son terrier, sa carapace, sa coquille; sans armes, quand
+tout se montrait armé autour de lui et contre lui! Eh
+bien! il a été demander au lion sa caverne pour se
+loger, et le lion s'est retiré devant son regard; il a ravi
+à l'ours sa dépouille, et ce fut là son premier vêtement;
+il a arraché sa corne au taureau, et ce fut là sa première
+coupe; puis il a fouillé le sol jusque dans ses
+entrailles, afin d'y chercher les instrumens de sa force
+future; d'une côte, d'un nerf et d'un roseau, il s'est
+fait des armes; et l'aigle, qui d'abord, en voyant sa
+faiblesse et sa nudité, s'apprêtait à saisir sa proie,
+frappé au milieu des airs, est tombé mort à ses pieds,
+seulement pour lui fournir une plume, comme ornement
+à sa coiffure!</p>
+
+<p>Parmi les animaux, en est-il un, un seul, qui eût pu
+vivre et se conserver à de telles conditions? Isolons
+pour un instant l'ouvrier de son &oelig;uvre; séparons Dieu
+et la nature! Eh bien! la nature a tout fait pour cet
+insecte, et rien pour l'homme! C'est que l'homme
+devait être le produit de l'intelligence, bien plus que
+celui de la matière, et Dieu, en lui octroyant ce don
+céleste, ce jet de lumière parti du foyer divin, le créa
+faible et misérable, pour qu'il eût à en faire usage, et
+qu'il fût contraint de trouver en lui-même les élémens
+de sa grandeur!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, interrompit Charney, qu'a donc de
+si précieux cette faculté, soi-disant divine, dévolue à
+notre espèce? Supérieurs aux animaux sous tant de
+rapports, nous leur sommes inférieurs sous bien d'autres;
+et cet insecte lui-même, dont vous venez de me détailler
+les merveilles, n'est-il pas digne d'exciter notre
+envie, et de faire naître en nous plutôt un sentiment
+d'humilité qu'un sentiment d'orgueil?</p>
+
+<p>&mdash;Non! car les animaux, dans leurs opérations essentielles,
+n'ont jamais varié. Tels ils sont, tels ils ont
+toujours été; ce qu'ils savent, ils l'ont toujours su.
+S'ils sont nés parfaits, c'est qu'il ne peut y avoir progrès
+chez eux. Ils ne vivent point de leur propre mouvement,
+mais de celui que leur a donné le Créateur.
+Ainsi, depuis les commencemens du monde, les castors
+ont bâti leurs cabanes sur le même plan, les chenilles
+et les araignées ont filé et tissé leurs coques et leurs
+toiles d'après les mêmes formes; les alvéoles des abeilles
+ont toujours formé l'hexagone régulier; et les fourmis-lions
+ont de tout temps tracé sans compas des cercles et
+des volutes. Le caractère de leur industrie, c'est l'uniformité,
+la régularité; celui de l'industrie humaine,
+c'est la diversité; car elle vient d'une pensée libre et
+créatrice aussi. Jugez maintenant. De tous les êtres
+de la création, l'homme seul a la mémoire, le pressentiment,
+l'idée du devoir et des causes occultes, la contemplation,
+l'amour! Seul il se détermine par le
+raisonnement et non par l'instinct; seul, il peut entrevoir
+l'univers dans son ensemble; seul, il a la prévision
+d'un autre monde; seul, il sait la vie et la mort!</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Charney; mais, encore une fois,
+ce qui le distingue des animaux est-il donc tant à son
+avantage? Pourquoi Dieu nous a-t-il donné une raison
+qui nous égare, une science qui nous trompe? Avec
+notre haute intelligence, nous nous faisons souvent
+pitié à nous-mêmes! Pourquoi le seul être privilégié
+est-il aussi le seul sujet à l'erreur? Pourquoi n'avons-nous
+pas l'instinct des animaux, ou les animaux notre
+raison?</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'ils n'ont pas été créés pour la même fin.
+Dieu n'attend pas d'eux des vertus. Accordez-leur la
+raison, la liberté du choix dans leurs demeures et dans
+leur nourriture, et vous rompez à l'instant l'équilibre du
+monde. Le Créateur a voulu que la surface de ce
+globe, et même ses profondeurs, fussent remplies d'êtres
+animés, que la vie y fût partout. Et, en effet, dans les
+plaines, dans les vallées, dans les forêts, depuis le
+sommet des montagnes jusque dans les abîmes, sur les
+arbres comme sur les rochers, dans les mers, les lacs,
+les fleuves, les ruisseaux, sur leurs bords comme dans
+leurs lits, dans les sables comme dans les marais, dans
+tous les climats, sous toutes les latitudes, d'un pôle à
+l'autre, tout est peuplé, tout se meut avec harmonie,
+avec ensemble. Au fond des déserts comme derrière
+un fétu de paille, le lion et la fourmi sont au poste qui
+leur a été assigné. Chacun a sa part, chacun a sa
+place marquée d'avance; chacun y tourne dans son
+cercle providentiel; chacun y est enchaîné dans ses
+limites; car il fallait que toutes les cases de cet immense
+échiquier fussent remplies: elles le sont; nul ne
+peut sortir de la sienne sans mourir. L'homme seul va
+partout et vit partout! il traverse les océans et les
+déserts; il plante sa tente dans les sables, ou construit
+ses palais au bord des lacs; il habite au milieu des
+neiges de nos Alpes, comme sous les feux du tropique;
+il a le monde pour prison!</p>
+
+<p>&mdash;Mais si ce monde est gouverné par Dieu, dit Charney,
+pourquoi tant de crimes au sein des sociétés humaines,
+et de désastres dans la nature? J'admire avec
+vous la sublime distribution des êtres créés; ma raison
+se confond devant cet ensemble saisissant; mais quand
+mes yeux se reportent vers l'homme...</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, interrompit le sage, n'accusez Dieu, ni
+des erreurs de l'homme ni des éruptions du volcan; il a
+imposé à la matière des lois éternelles, et son &oelig;uvre
+s'accomplit sans qu'il ait à s'inquiéter si un vaisseau
+sombre au milieu de la tempête, ou si une ville disparaît
+sous les secousses du sol. Qu'importent à lui
+quelques existences de plus ou de moins? Croit-il donc
+à la mort? Non; mais à notre âme il a laissé le soin
+de se régler elle-même, et, ce qui le prouve, c'est l'indépendance
+de nos passions. Je vous ai montré les
+animaux obéissant tous à l'instinct qui les conduit,
+n'ayant que des tendances aveugles, ne possédant que
+des qualités inhérentes à leurs espèces; l'homme seul
+fait ses vertus et ses vices; seul, il a le libre arbitre,
+car pour lui seul cette terre est une terre d'épreuves.
+L'arbre du bien, que nous cultivons ici-bas avec tant
+d'efforts, ne fleurira pour nous que dans le ciel. Oh!
+ne pensez pas que Dieu puisse changer le c&oelig;ur du
+méchant sans le faire! qu'il puisse laisser le juste dans
+la douleur sans lui réserver une récompense! Qu'aurait-il
+donc voulu en nous créant? Si nous devions,
+dès ce monde, recevoir le prix dû à nos vertus ou à nos
+forfaits, toutes les prospérités seraient honorables, et un
+coup de foudre serait une mort infamante!</p>
+
+<p>Charney restait frappé de surprise en entendant cet
+homme si simple arriver tout-à-coup à l'éloquence par
+la conviction; il suivait son regard, il admirait sa noble
+figure, sur laquelle éclataient toutes les splendeurs de
+l'âme religieuse, et, malgré lui, il se sentait ému et
+pénétré.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, murmura-t-il, pourquoi Dieu ne nous a-t-il
+pas donné la certitude de notre éternité?</p>
+
+<p>&mdash;L'a-t-il voulu? le devait-il vouloir? répliqua le
+saint vieillard, en se levant avec majesté et posant affectueusement
+la main sur l'épaule de son compagnon.&mdash;Le
+doute peut-être nous était nécessaire pour abaisser
+l'orgueil de notre raison. Que serait la vertu, si son
+prix était certain d'avance? Que deviendrait le libre
+arbitre? La pensée de l'homme est immense et non
+infinie; elle est à la fois grande et restreinte. Elle est
+grande, pour lui faire comprendre sa dignité et le mettre
+à même de monter jusqu'à Dieu par la contemplation
+de ses &oelig;uvres; elle est restreinte, pour qu'il sente sa
+dépendance de ce même Dieu. L'homme ici-bas ne
+doit qu'entrevoir: la foi fait le reste!&mdash;Mon Dieu!
+mon Dieu! s'écria Girhardi, croisant les mains avec
+ferveur et portant vers le ciel ses yeux humides de
+larmes, donne-moi donc ta force pour relever entièrement
+cet homme abattu et qui veut marcher vers toi!
+Prête-moi ton secours pour faire reprendre l'essor à
+cette âme immortelle qui s'ignore elle-même! Que
+mes paroles soient persuasives, puisque mon c&oelig;ur est
+convaincu! Mais ici que fait l'avocat à la cause, quand
+la nature entière apporte son témoignage unanime?
+En a-t-il même tant fallu? Une fleur, un insecte,
+suffisent pour proclamer ta toute-puissance, et révéler
+à l'homme sa destinée future. Eh bien! que cette
+plante que voilà achève son ouvrage! n'est-elle pas, mon
+Dieu! comme toutes tes créatures, éclairée par ton
+soleil, et fécondée par le souffle émané de toi?</p>
+
+<p>Le vieillard alors sembla s'oublier dans une extase
+silencieuse; sans doute il priait en lui-même; et, lorsqu'il
+se retourna vers son compagnon, il le trouva les
+deux mains appuyées sur le dossier du banc rustique;
+son front était courbé, et ses traits gardaient encore le
+caractère d'un saint recueillement.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c8" id="l3c8"></a>VIII.</h3>
+
+
+<p>Dans le c&oelig;ur purifié de Charney, le sang coulait plus
+calme; dans sa tête agrandie, les pensées se succédaient
+plus douces, plus consolantes, plus affectueuses.
+Ainsi que le sage Piémontais, il sentait un besoin
+vague de donner à son âme une expansion de tendresse.
+Il rêvait alors avec délice aux êtres que, par un lien de
+reconnaissance ou d'amitié, il pouvait rattacher à lui.
+Parmi ceux-ci, Joséphine, Girhardi et Ludovic s'offraient
+d'abord pour peupler son monde céleste; puis
+comme deux ombres de femmes se dessinaient aux
+extrémités de cet arc-en-ciel d'amour, venu après
+l'orage: ainsi qu'on voit, dans des tableaux d'église,
+deux séraphins, la tête inclinée, la robe flottante, les
+ailes à demi déployées, marquer les limites d'un Éden.</p>
+
+<p>L'une de ces ombres, c'était la fée de ses rêves, la
+Picciola jeune fille, cette fraîche image née des parfums
+de sa fleur; l'autre, l'ange de sa prison, sa seconde
+providence, Teresa Girhardi.</p>
+
+<p>Par une opposition bizarre, la première, qui n'existait
+pour lui que comme idéalité, s'offrait seule cependant à
+son souvenir, sous des formes fixes, distinctes, arrêtées.
+Il voyait se contracter légèrement son front, son &oelig;il
+briller, sa bouche sourire. Telle elle lui était apparue
+dans un songe, telle il la retrouvait toujours. Quant à
+Teresa, n'ayant jamais arrêté son regard sur elle, ou du
+moins croyant ne l'avoir aperçue qu'à travers une
+illusion, sous quels traits pouvait-il se la représenter?
+Le séraphin avait la face voilée; et, si Charney voulait
+forcément soulever ce voile, c'était encore la figure de
+Picciola qui saillissait devant lui, de Picciola se multipliant
+tout-à-coup, quoi qu'il en ait, pour recevoir cet
+hommage du c&oelig;ur, destiné à sa rivale.</p>
+
+<p>Un matin, le prisonnier, tout éveillé, se crut entièrement
+en proie à cette singulière hallucination.</p>
+
+<p>Le jour naissait. Déjà debout, il pensait à Girhardi.
+Ce dernier pressentant sa délivrance prochaine, ses
+adieux du soir s'étaient manifestés par de si touchantes
+expressions de regrets, que le comte n'en avait pu
+dormir de la nuit, tant l'idée de cette séparation le
+troublait lui-même. Après avoir quelque temps marché
+dans sa chambre, ses yeux se portaient machinalement
+vers le banc des conférences, où, la veille encore, il
+s'était entretenu de la fille avec le père, quand, dans la
+cour de la prison, sur ce même banc, à travers un de
+ces brouillards grisâtres de l'automne, il vit tout-à-coup
+une jeune femme assise. Elle était seule, et, dans une
+attitude attentionnée, paraissait en contemplation devant
+la plante.</p>
+
+<p>Aussitôt Charney pensa à Teresa, à son arrivée.</p>
+
+<p>&mdash;C'est elle! se dit-il; et je vais la voir un instant,
+pour ne plus la voir jamais! et mon vieux compagnon
+la suivra!</p>
+
+<p>Comme il disait, la jeune femme tourna la tête de son
+côté; et la figure qu'il aperçut alors, ce fut de nouveau,
+et encore, et toujours, celle de Picciola!</p>
+
+<p>Stupéfait, il passa sa main sur son front, sur ses
+yeux, toucha ses vêtemens, les froids barreaux de sa
+fenêtre, pour bien s'assurer que, cette fois, ce n'était
+point un songe.</p>
+
+<p>La jeune femme se leva, fit quelques pas vers lui, et,
+souriante, confuse, le salua d'un geste timide. Charney
+ne répondit ni à ce geste ni à ce sourire; il regarda
+fixement ces formes gracieuses, qui se mouvaient à
+travers le brouillard: c'étaient bien les mêmes qu'il
+avait vues naguère dans les fêtes que lui donnait
+Picciola, les mêmes traits qui le poursuivaient sans
+cesse dans ses pensées et dans ses rêveries; et, se
+croyant atteint d'un délire fiévreux, il alla se jeter sur
+son lit pour recouvrer ses sens.</p>
+
+<p>Quelques minutes après, sa porte s'ouvrit, et Ludovic
+entra:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ohimè</i>! <i>ohimè</i>! bonne et mauvaise nouvelle, <i>signor
+conte</i>! s'écria-t-il. Un de mes oiseaux va s'envoler,
+non par-dessus les murs, mais par la porte. Tant mieux
+pour lui, tant pis pour vous!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! est-ce donc pour aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne crois pas, <i>signor conte</i>. Cependant ça ne
+peut tarder, car l'acte est signé à Paris, dit-on, et il doit
+être en route pour Turin. Du moins, la <i>Giovane</i> l'a
+raconté ainsi devant moi à son père.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! s'écria Charney, se soulevant à moitié
+sur son lit, elle est arrivée? elle est ici?</p>
+
+<p>&mdash;À Fénestrelle, depuis hier, dans la soirée, avec
+une permission en bonne forme pour entrer chez nous.
+Malheureusement, la consigne ne veut pas qu'on baisse
+le pont-levis si tard devant une femme; il lui a fallu
+remettre sa visite au lendemain. Je la savais là, moi;
+mais <i>cap-de-Dious</i>! je me suis bien gardé de le dire au
+pauvre vieux: il n'aurait pu en fermer l'&oelig;il de la nuit,
+et le temps lui aurait trop duré, s'il avait su sa fille si
+près de lui! Ce matin, elle était levée avant le soleil,
+et elle est venue avec le jour attendre, au milieu du
+brouillard, à la porte de la citadelle; la digne créature
+du bon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, interrompit Charney, interdit, confondu, n'a-t-elle
+point séjourné quelque temps dans le préau, assise
+sur le banc?</p>
+
+<p>Et il s'élança vers la fenêtre, plongea un regard du
+côté de la cour, et se retournant vers Ludovic:</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'y est plus! dit-il.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, elle n'y est plus, mais elle y a été,
+répondit celui-ci. Oui, elle est restée là, tandis que
+j'étais monté près du bon homme pour le préparer à la
+visite, car on meurt de joie. La joie, à ce qu'il paraît,
+ressemble aux liqueurs fortes: une petite taupette de
+temps en temps, c'est bien; mais il ne faut pas vider la
+gourde d'un seul coup. Maintenant ils sont ensemble,
+bien contens tous les deux; et moi, les voyant si remplis
+d'aise, <i>per Bacco</i>! je me suis senti navré tout-à-coup.
+J'ai pensé à vous, <i>signor conte</i>, à vous, qui allez demeurer
+bientôt sans compagnon; et je suis venu pour
+que vous vous souveniez que Ludovic vous reste, et
+Picciola aussi. Elle commence à perdre ses feuilles;
+mais c'est l'effet de la saison: il ne faut pas la mépriser
+pour cela.</p>
+
+<p>Et il sortit, sans attendre la réponse de Charney.</p>
+
+<p>Quant à celui-ci, non encore remis de sa surprise et
+de son émotion, il cherchait à s'expliquer sa singulière
+vision, et commençait enfin à penser que la douce
+image, revêtue par Picciola jeune fille, pourrait bien
+n'avoir été autre que celle de Teresa, entrevue par lui
+naguère à la petite fenêtre grillée, et dont, à son insu,
+le souvenir sans doute était venu se retracer dans ses
+rêves.</p>
+
+<p>Tandis qu'il se raisonnait ainsi, le murmure de deux
+voix arriva à son oreille, du haut de l'escalier, et il
+entendit glisser sur les marches, à côté des pas bien
+connus du vieillard, un pas léger, furtif, à peine effleurant
+la pierre. Bientôt ce bruit régulier cessa tout-à-coup
+devant sa porte. Il tressaillit; mais Girhardi seul
+parut:</p>
+
+<p>&mdash;Elle est ici, dit-il, et elle vous attend près de la
+plante.</p>
+
+<p>Charney le suivit silencieusement, sans avoir la force
+d'articuler un mot, et le c&oelig;ur rempli d'une sorte de
+gêne plutôt que de plaisir.</p>
+
+<p>Était-ce donc l'embarras de se présenter devant une
+femme à laquelle il devait tout, et envers laquelle il ne
+pouvait s'acquitter? Se souvenait-il de quelle façon, le
+matin même, il avait accueilli son sourire et son salut?
+Alors que la séparation approchait, sentait-il faillir son
+courage et sa résignation? Quoi qu'il en soit de ces
+causes et de bien d'autres peut-être, quand il se présenta
+devant elle, à ses manières, à son langage, nul n'eût pu
+reconnaître le brillant comte de Charney; l'aisance de
+l'homme du monde, la fermeté du philosophe, avaient
+fait place à un balbutiement, à une gaucherie, auxquels
+Teresa dut sans doute l'apparence de froideur et de circonspection
+dont elle revêtit ses réponses et son maintien.</p>
+
+<p>Malgré tous les soins que Girhardi se donna pour
+mettre en rapport l'un vis-à-vis de l'autre sa fille et son
+ami, l'entretien ne roula d'abord que sur des lieux communs
+d'espérance et de consolation pour l'avenir. Revenu
+de son premier trouble, Charney, sur les traits si
+calmes de la Turinaise, ne vit qu'indifférence, et se persuada
+facilement que, dans ses services rendus, elle
+n'avait fait qu'obéir à son caractère aventureux, ou aux
+ordres de son père.</p>
+
+<p>Alors, il en vint à regretter presque de l'avoir vue;
+car retrouvait-il encore, en pensant à elle, tout ce
+charme d'autrefois? Tandis qu'ils étaient assis tous
+trois sur le banc, Girhardi en contemplation devant sa
+fille, et Charney articulant quelques froides paroles sans
+suite, dans un mouvement que fit Teresa vers son père,
+un large médaillon, suspendu à son cou et caché sous
+un pli de sa robe, s'en échappa. Charney y put voir,
+d'un coté, les cheveux blancs du vieillard, de l'autre,
+une fleur desséchée, précieusement conservée entre la
+soie et le cristal. C'était la fleur que lui-même lui avait
+envoyée par Ludovic.</p>
+
+<p>Quoi! cette fleur, elle l'avait gardée, conservée, placée
+précieusement près des cheveux de son père! de
+son père qu'elle adorait! La fleur de Picciola ne brillait
+plus sur le front de la jeune fille; elle reposait sur
+son c&oelig;ur! Cette vue avait changé toutes les dispositions
+de Charney. Il se reprenait à examiner de nouveau
+Teresa, comme si elle venait de se métamorphoser
+devant lui, et qu'il dût découvrir en elle ce qui ne s'y
+était pas encore montré. Et en effet, son visage, tourné
+vers son père, s'éclairait d'une double expression de tendresse
+et de sérénité; elle était belle alors comme les
+vierges de Raphaël sont belles, comme sont belles les
+âmes aimantes et pures! Charney suivait lentement du
+regard ce profil gracieux et animé sur lequel s'harmoniaient
+si bien la douceur et la force, l'énergie et la
+timidité! Depuis si long-temps il n'avait pu contempler
+une face humaine, ainsi resplendissante de l'éclat de la
+jeunesse, de la beauté, de la vertu! Il s'enivrait de ce
+spectacle, et après avoir parcouru l'ensemble séduisant
+du cou, des épaules et de la taille, ses yeux revenaient
+ardemment se fixer sur le médaillon.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'avez donc pas dédaigné mon faible présent?
+murmura-t-il; et si bas qu'il l'eût murmuré,
+Teresa se redressa avec vivacité vers lui, et son premier
+mouvement fut de remettre le bijou en place; mais en
+même temps, à son tour, elle examinait le changement
+survenu sur les traits du comte, et tous deux rougirent
+à la fois.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu, mon enfant? demanda Girhardi en la
+voyant troublée.</p>
+
+<p>&mdash;Rien, dit-elle;&mdash;et, se reprenant aussitôt, comme
+si elle eût craint devant elle-même de nier un sentiment
+pur et honorable:&mdash;C'est ce médaillon... Tenez, mon
+père, ce sont vos cheveux.&mdash;Puis, se tournant vers
+Charney:&mdash;Voyez, monsieur, voici la fleur que j'ai
+reçue de votre part, et que je garde... que je garderai
+toujours!</p>
+
+<p>Il y avait dans ses paroles, dans le son de sa voix,
+dans cet instinct de la pudeur, qui lui inspirait de
+s'adresser dans son explication aussi bien à son père
+qu'à l'étranger, tant de franchise et de modestie à la
+fois, une expression si tendre et si chaste, que Charney
+en ressentit un ravissement tel qu'il n'en avait jamais
+éprouvé de pareil.</p>
+
+<p>Le reste de la journée s'écoula ensuite pour eux dans
+les épanchemens et les effusions d'une amitié qui semblait
+s'accroître de minute en minute. À part l'attraction
+secrète qui nous rapproche les uns des autres, l'intimité
+marche toujours en raison de la mesure de temps
+que nous avons à donner à nos affections nouvelles.</p>
+
+<p>Charney et Teresa ne s'étaient jamais parlé avant ce
+jour; mais ils avaient tant pensé l'un à l'autre, et si peu
+d'heures leur restaient peut-être! Aussi, quand Charney,
+par une considération purement d'étiquette et de
+savoir-vivre, fit un mouvement pour se retirer, voulant,
+disait-il, après une si longue absence, laisser le père et
+la fille tout entiers au bonheur de se revoir:</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous quittez!&mdash;s'écria Teresa, le retenant
+d'un regard, tandis que Girhardi l'arrêtait d'un geste:&mdash;Êtes-vous
+donc un étranger pour mon père... et pour
+moi? ajouta-t-elle avec un ton charmant de reproche.</p>
+
+<p>Pour mieux lui faire comprendre combien sa présence
+le gênait peu, elle se mit à détailler tout ce
+qu'elle avait fait depuis sa sortie de Fénestrelle, et les
+moyens employés par elle pour réunir les deux captifs.
+Ayant achevé son récit, elle adjura Charney de commencer
+le sien, et de dire l'emploi de ses journées et ses
+occupations près de Picciola.</p>
+
+<p>Celui-ci dut donc entamer l'histoire des premiers
+temps de sa prison, ses ennuis et ses travaux manuels, la
+bien-venue de sa plante, son développement progressif;
+et Teresa, d'un air curieux et enjoué, le pressait de
+questions sur chacune de ses découvertes.</p>
+
+<p>Assis entre les deux interlocuteurs, Girhardi, tenant
+d'une main la main de la fille qui lui était rendue, et de
+l'autre celle de l'ami qu'il allait quitter, les écoutait et
+les regardait tour-à-tour avec un sentiment mélangé de
+joie et de tristesse. Mais parfois les mains du vieillard
+se rapprochaient l'une de l'autre, et aussi, par le même
+mouvement, celles de Charney et de Teresa. Alors les
+deux jeunes gens, émus, embarrassés, s'animaient du
+regard et se taisaient de la voix. Enfin la jeune fille,
+sans nulle apparence de pruderie ou d'affectation, dégagea
+doucement sa main, et, la posant sur l'épaule de
+son père, y appuyant nonchalamment sa tête, dans une
+attrayante posture, tourna, en souriant, les yeux vers
+Charney, pour l'engager à continuer.</p>
+
+<p>Enhardi, entraîné par tant de grâce et d'abandon,
+celui-ci en vint jusqu'à raconter ses rêves auprès de sa
+plante. Je l'ai dit, c'étaient là les grands événemens de
+sa vie durant sa solitude. Il parla de cette jeune fille
+naïve et séduisante, dans laquelle Picciola se montrait
+personnifiée, et tandis qu'avec chaleur, avec transport,
+il en esquissait le portrait, la figure de Teresa se dépouillait
+graduellement de son sourire, et sa poitrine se
+gonflait en l'écoutant.</p>
+
+<p>Le narrateur se garda bien de nommer le vrai modèle
+de cette douce image; mais, achevant l'histoire et
+les malheurs de sa plante, il rappela l'instant où, par
+ordre du commandant, Picciola mourante allait être arrachée
+de terre sous ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre Picciola! s'écria alors Teresa attendrie!
+oh! tu m'appartiens aussi à moi, chère petite! car j'ai
+contribué à ta délivrance.</p>
+
+<p>Et Charney, transporté de joie, la remercia dans son
+c&oelig;ur de cette adoption, qui venait d'établir une sainte
+communauté entre elle et lui.</p>
+
+
+
+
+<h3><a name="l3c9" id="l3c9"></a>IX.</h3>
+
+
+<p>Certes, Charney eût pour toujours, et bien volontairement,
+renoncé à la liberté, à la fortune, au monde,
+si ses jours avaient dû s'écouler ainsi dans une prison,
+entre Teresa et son père. Cette jeune fille, il l'aimait
+comme il n'avait jamais aimé. Ce sentiment, jusque
+alors étranger à son âme, venait d'y pénétrer, à la fois
+violent et doux, amer et onctueux, tel qu'un fruit acide
+qui parfume la bouche en l'irritant. Il se révélait à lui
+par les angoisses d'une joie inconnue, par des élancemens
+de tendresse, qui étreignaient tout ensemble Dieu
+et les hommes, et la nature entière. Il croyait sentir sa
+tête, son c&oelig;ur, sa poitrine, se détendre, s'élargir, pour
+contenir les espérances, les projets, les sensations qui
+lui arrivaient en foule.</p>
+
+<p>Le lendemain, tous trois se tenaient encore dans le
+préau, près de la plante; les deux, amis sur le banc,
+Teresa, leur faisant face, sur une chaise que Ludovic
+avait eu la précaution de descendre.</p>
+
+<p>Elle avait apporté quelque ouvrage de femme, une
+broderie, et, l'enjouement sur les traits, la figure colorée
+d'une teinte de bien-être et de satisfaction, suivant de
+la tête le mouvement de son aiguille, levant les yeux en
+même temps que la main, elle arrêtait tour à tour son sourire
+sur son père et sur Charney, en jetant quelques propos
+frivoles au milieu de leurs graves entretiens. Puis, ensuite,
+elle se leva, et, sans plus se soucier d'interrompre
+la conversation des deux penseurs, elle alla presser son
+père entre ses bras et baiser ses cheveux.</p>
+
+<p>Cette conversation, interrompue par elle, ne fut pas
+reprise. Charney venait de tomber dans une profonde
+méditation.</p>
+
+<p>Est-il aimé de Teresa?&mdash;À cette question qu'il s'adresse
+à lui-même, deux pensées contrastantes l'agitent
+en même temps: il craint de le croire; il tremble d'en
+douter! Elle a conservé la fleur donnée par lui, et
+promis de la garder toujours; elle s'est troublée lorsque,
+la veille, leurs deux mains se rapprochaient sur les
+genoux du vieillard; son sein s'est ému au récit de ses
+rêves passionnés; mais ces mots, articulés d'une voix si
+tendre, c'est devant son père qu'elle les a prononcés.
+Quel sens prêter à tous ces charmans témoignages,
+indices de pitié, d'intérêt, de dévouement? Ne lui en
+avait-elle pas donné des preuves bien avant cette entrevue,
+et quand leurs regards ne s'étaient pas rencontrés
+encore, que leurs paroles n'avaient jamais été
+échangées? Insensé! insensé! qui croit si facilement
+avoir place dans ce c&oelig;ur qu'un sentiment de tendresse
+filiale emplit tout entier, et prend pour des palpitations
+d'amour les pudiques tressaillemens d'une vierge!</p>
+
+<p>Qu'importe? il l'aime, lui; il veut l'aimer long-temps,
+toujours, et substituer à une idéalisation, désormais insuffisante,
+cette angélique réalité.</p>
+
+<p>Cet amour, il le renfermera en lui-même: chercher à
+le faire partager serait un crime. Pourquoi vouloir empoisonner
+un si bel avenir? Ne sont-ils pas destinés à
+vivre séparés l'un de l'autre? elle, libre, heureuse, au
+milieu d'un monde où elle ne tardera pas à se choisir
+un époux; lui, seul, dans sa prison, où il doit rester
+avec Picciola et ses éternels souvenirs d'un instant?</p>
+
+<p>Aussi, le parti de Charney est bien pris: dès ce jour,
+dès ce moment, il affectera l'insouciance auprès de
+Teresa, ou, du moins, il saura s'envelopper des faux
+semblans d'une amitié calme et tranquille! Malheur à
+lui, malheur à tous deux, si elle l'aimait!</p>
+
+<p>Plein de ces beaux projets, quand il sortit de ses
+réflexions, il prêta l'oreille à des phrases vivement
+échangées entre Girhardi et sa fille.</p>
+
+<p>Celle-ci s'abandonnait toute à l'idée de la prochaine
+délivrance de son père, et paraissait vouloir dissuader
+le vieillard, qui, soit feinte ou conviction, affirmait que
+l'année finirait sans doute avant sa captivité:</p>
+
+<p>&mdash;Je connais les retards de cour; si peu de chose
+suffit pour suspendre la justice ou la bonne volonté des
+hommes puissants!</p>
+
+<p>&mdash;S'il en est ainsi, dit la jeune fille, demain je retournerai
+à Turin, pour hâter l'exécution de leurs
+promesses.</p>
+
+<p>&mdash;Qui nous presse tant? répondait Girhardi.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! préférez-vous donc votre chambre étroite
+et obscure et cette vilaine cour à votre habitation et à
+vos beaux jardins de la Colline?</p>
+
+<p>Cette apparente disposition de Teresa, l'espèce d'impatience
+qu'elle témoignait à s'éloigner de Fénestrelle,
+eût dû plaire à Charney, en lui prouvant qu'il n'était
+pas aimé, et que le danger redouté pour elle était
+loin d'être à craindre; cependant ce qui le servait si
+bien dans ses désirs le troubla au point de lui faire
+oublier tout-à-coup son rôle projeté. Il n'affecta ni
+insouciance, ni amitié calme et tranquille. En proie à
+un dépit douloureux, il ne put s'empêcher de le manifester;
+mais Teresa ne parut y prêter attention que
+pour plaisanter sur son silence et son air boudeur, et de
+nouveau elle reprit sa thèse pour prouver que, si le
+décret attendu tardait encore, elle devait au plus tôt se
+rendre auprès de Menou, et même auprès de l'empereur,
+à Paris même, s'il le fallait!</p>
+
+<p>Elle, d'ordinaire si indulgente, si réservée, semblait
+soudainement dominée par un incompréhensible besoin
+de raillerie et de loquacité.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc, ce matin? lui disait son père, tout
+étonné de la voir se réjouir devant le pauvre captif,
+qu'ils allaient bientôt laisser derrière eux.</p>
+
+<p>Charney ne savait que penser d'elle.</p>
+
+<p>C'est que Teresa, de son côté, s'était livrée aux
+mêmes réflexions que Charney. Dans la journée de la
+veille, elle n'avait pas senti l'amour venir, mais elle
+avait compris qu'il était venu déjà depuis long-temps.
+Comme Charney, elle voulait bien l'accepter pour elle
+à ses risques et périls, mais, comme lui encore, elle le
+redoutait pour l'autre! Et cette joie d'aimer, cette
+crainte d'être aimée, la jetait dans ces contradictions
+avec elle-même, et dans cette activité de paroles où son
+c&oelig;ur cherchait à s'étourdir.</p>
+
+<p>Mais bientôt tous ces efforts, toute cette contrainte
+pour déguiser leurs vrais sentimens, tombèrent soudain
+d'eux-mêmes, des deux côtés à la fois. Doucement
+attentifs aux récits de Girhardi, qui leur racontait
+combien souvent il avait vu des prisonniers, dont la
+grâce était publiquement annoncée, en attendre vainement
+l'effet durant des mois entiers, ils se laissèrent
+persuader avec délice, avec transport: on eût dit que
+désormais et à toujours, cette prison devait leur servir
+d'asile, tant les projets se succédaient pour le lendemain
+et les jours suivans, et que réunis là, avec leur ange
+gardien, les captifs n'avaient plus à redouter qu'une
+seule chose, la liberté pour un seul!</p>
+
+<p>Tous trois rassérénés, les philosophes reprirent leur
+entretien, Teresa sa broderie et ses joyeux propos.</p>
+
+<p>Un pâle rayon de soleil égayait encore la cour et
+venait éclairer le visage de Teresa; le vent qui fraîchissait
+agitait légèrement les plis et les rubans de sa collerette,
+et, suspendant un instant son travail, le front
+renversé, secouant sa chevelure, elle semblait s'enivrer
+tout ensemble d'air, de lumière et de bonheur, quand
+tout-à-coup s'ouvre la petite porte du préau.</p>
+
+<p>Le colonel Morand, suivi d'un officier et de Ludovic,
+vient signifier à Girhardi son acte de libération. Girhardi
+doit quitter la forteresse sur-le-champ; une voiture
+l'attend près du glacis de la place, et va le transporter
+à Turin, lui et sa fille!</p>
+
+<p>À l'arrivée du commandant, Teresa s'était levée;
+elle retomba bientôt sur sa chaise, et, dans le regard
+qu'elle jeta alors sur Charney, celui-ci eût pu voir combien
+s'étaient rapidement effacés de ce noble visage les
+vives couleurs et les joyeux sourires. Mais Charney
+lui-même, resté sur le banc, se tenait le front baissé,
+tandis qu'on donnait à Girhardi communication des
+papiers qui le réhabilitaient dans son honneur et le
+rendaient à la liberté. Les préparatifs du départ ne
+pouvaient être longs.</p>
+
+<p>Déjà Ludovic était descendu de la chambre de l'ex-prisonnier,
+avec la malle contenant ses effets. L'officier
+l'attendait pour l'accompagner jusqu'à Turin. L'heure
+de la séparation avait sonné. Teresa se leva de nouveau,
+et parut s'occuper du soin de serrer sa broderie
+dans son sac, de ranger sa collerette; puis elle essaya
+de se ganter... elle n'en put venir à bout.</p>
+
+<p>Charney alors, s'armant de résolution, s'avança vers
+Girhardi et lui ouvrit les bras:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils! mon cher fils! balbutia son vieux compagnon...
+du courage! comptez sur nous... Adieu!
+adieu!</p>
+
+<p>Il le pressa quelque temps contre sa poitrine, et tout-à-coup,
+mettant fin à cette étreinte, il se tourna vers
+Ludovic, et, pour mieux cacher son émotion, lui fit
+quelques dernières recommandations inutiles, au sujet
+de celui qu'il laissait seul. Ludovic ne répondit rien;
+mais il offrit son bras au vieillard, car il avait besoin
+d'un appui.</p>
+
+<p>Pendant ce temps, Charney s'était approché de Teresa
+pour prendre aussi congé d'elle. Une main sur le
+dossier de sa chaise, l'&oelig;il fixé vers la terre, elle restait
+rêveuse, immobile, en place, comme si jamais elle n'eût
+dû quitter ce séjour. Quand elle vit Charney près
+d'elle, sortant de sa rêverie, elle le considéra quelques
+instans sans rien dire. Il était pâle et défait, et les
+paroles aussi semblaient manquer à sa poitrine. Soudain
+la jeune fille, oubliant ses résolutions, étendit son
+bras vers la plante du captif:</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre Picciola que je prends à témoin, dit-elle...</p>
+
+<p>Elle n'en put articuler davantage.</p>
+
+<p>Une de ses mitaines de soie, qu'elle tenait à la main,
+tomba; Charney la ramassa, déposa un baiser dessus,
+et la lui rendit silencieusement.</p>
+
+<p>Teresa prit la mitaine, s'en essuya les pleurs qui
+venaient de jaillir abondamment de ses yeux, et, la
+rejetant aussitôt à Charney, avec un dernier regard
+d'amour, avec un dernier sourire d'espérance:</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir! lui cria-t-elle; et elle entraîna son
+père hors de la petite cour.</p>
+
+<p>Le comte les avait suivis des yeux: ils étaient partis,
+la petite porte s'était refermée depuis long-temps entre
+eux et lui, qu'il demeurait comme pétrifié, le regard en
+arrêt de ce côté, et que sa main pressait encore convulsivement
+sur son c&oelig;ur la petite mitaine de Teresa.</p>
+
+
+
+
+<h2><a name="conclusion" id="conclusion"></a>CONCLUSION.</h2>
+
+
+<p>Un philosophe a dit que la grandeur a besoin d'être
+quittée pour être sentie; il l'eût pu dire également de
+la fortune, du bonheur, et de toutes ces jouissances si
+douces dont l'âme prend facilement l'habitude.</p>
+
+<p>Jamais le prisonnier n'avait tant apprécié la sagesse
+de Girhardi, les vertus et les charmes de sa fille, que
+depuis le départ de ses deux hôtes. Un profond accablement
+succéda pour lui à l'enivrement d'un jour.
+Les efforts de Ludovic, les soins que réclamait Picciola,
+ne suffisaient plus même à le distraire; cependant ces
+germes de force et de moralisation, puisés au sein de
+ses douces études, fructifièrent enfin, et l'homme abattu
+se releva.</p>
+
+<p>Dans la lutte, son âme s'était complétée. Il avait
+d'abord béni sa solitude, qui lui permettait de s'entretenir
+en lui-même de ces amis absens; plus tard, il vit
+avec joie quelqu'un venir s'asseoir sur le banc où la
+place du sage vieillard restait vide.</p>
+
+<p>De ces nouveaux compagnons, le premier et le plus
+assidu fut le chapelain de la prison, ce bon prêtre qu'il
+avait autrefois repoussé si durement. Averti, par Ludovic,
+de la sombre tristesse à laquelle était en proie le
+prisonnier, il se présenta, oublieux du passé, pour offrir
+ses consolations, et on les accueillit avec reconnaissance.
+Mieux disposé envers les hommes, Charney ne
+tarda pas d'aimer celui-ci, et le siége rustique redevint
+encore le banc des conférences. Le philosophe exaltait
+les merveilles de sa plante, celles de la nature, et répétait
+les leçons du vieux Girhardi; le prêtre, sans entrer
+dans la discussion des dogmes disait la sublime morale
+du Christ, et tous deux se fortifiaient en s'appuyant l'un
+contre l'autre.</p>
+
+<p>Le second visiteur, ce fut le commandant de la forteresse,
+le colonel Morand. Vu de près, il était assez
+bon homme, avait le c&oelig;ur militairement placé, c'est-à-dire
+qu'il ne tourmentait son monde que par ordre: il
+réconcilia presque Charney avec les tyrans subalternes.</p>
+
+<p>Enfin, Charney dut bientôt faire ses adieux à l'abbé
+comme au colonel. Un beau jour, quand il s'y attendait
+le moins, les portes de la prison s'ouvrirent aussi
+pour lui!</p>
+
+<p>À son retour d'Austerlitz, Napoléon, importuné par
+Joséphine, qui de son côté peut-être avait de même
+quelqu'un intercédant auprès d'elle en faveur du prisonnier
+de Fénestrelle, se fit rendre compte de la saisie
+opérée chez celui-ci. On apporta devant l'empereur les
+linges manuscrits, jusque là déposés aux archives du ministère
+de la justice; il les parcourut lui-même, et après
+un mûr examen, déclara hautement que le comte de
+Charney était un fou, mais un fou désormais peu dangereux:&mdash;Celui
+qui a pu ainsi prosterner sa pensée
+devant un brin d'herbe, dit-il, peut faire un excellent
+botaniste et non plus un conspirateur. Je lui accorde
+sa grâce; qu'on lui rende ses biens, et qu'il les cultive
+lui-même, si tel est son bon plaisir!</p>
+
+<p>Charney, à son tour, quitta donc Fénestrelle! mais
+il n'en partit pas seul. Pouvait-il se séparer de sa première,
+de sa constante amie? Après l'avoir fait transplanter
+dans une large caisse, bien garnie de bonne
+terre, il emporte, triomphant, avec lui, sa Picciola!
+Picciola, à qui il doit la raison; Picciola, qui lui a
+sauvé la vie; Picciola, dans le sein de laquelle il a
+puisé ses croyances consolantes; Picciola, qui lui a fait
+connaître l'amitié et l'amour; Picciola enfin, qui vient
+de le rendre à la liberté!</p>
+
+<p>Et comme il allait franchir le pont-levis de la forteresse,
+une main rude et large se tendit tout-à-coup
+vers lui:&mdash;<i>Signor conte</i>, disait Ludovic en étouffant
+une grosse émotion, donnez-moi votre main; maintenant
+nous pouvons être amis, puisque vous partez,
+puisque vous nous quittez, puisque nous ne nous
+verrons plus!... Dieu merci!</p>
+
+<p>Charney lui sauta au cou:&mdash;Nous nous reverrons
+encore, mon cher Ludovic! Ludovic, mon ami! Et
+après l'avoir embrassé, lui avoir pressé la main vingt
+fois, il sortit de la citadelle.</p>
+
+<p>Il avait traversé l'esplanade, laissé derrière lui la
+montagne sur laquelle est située la forteresse, franchi
+le pont jeté sur le Clusone, et tournait déjà le chemin
+de Suze, qu'une voix s'élevait encore, criant du haut
+des remparts:</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, <i>signor conte</i>! adieu, Picciola!</p>
+
+<p>Six mois après, un riche équipage s'arrêta devant la
+prison d'état de Fénestrelle. Un voyageur en descendit
+et demanda Ludovic Ritti. C'était l'ancien captif, qui
+venait faire une visite à son ami le geôlier. Une jeune
+dame s'appuyait tendrement des deux bras sur le bras
+du voyageur. Cette jeune dame c'était Teresa Girhardi,
+comtesse de Charney. Ensemble, ils visitèrent
+le préau, et la chambre naguère habitée par l'ennui,
+l'incrédulité, la désillusion! De toutes les sentences
+désespérées qui avaient sillonné les blanches parois, une
+seule restait:</p>
+
+<p>&mdash;<i>Science, esprit, beauté, jeunesse, fortune, tout, ici-bas,
+est impuissant à donner le bonheur.</i></p>
+
+<p>Teresa ajouta:&mdash;<i>Sans l'amour!</i></p>
+
+<p>Un baiser que Charney déposa sur son front confirma
+ce qu'elle venait d'écrire.</p>
+
+<p>Le comte était venu prier Ludovic d'être parrain de
+son premier enfant, comme il l'avait été de Picciola; et
+des signes ostensibles chez la comtesse annonçaient
+assez que Ludovic devait se tenir prêt vers la fin de
+l'année.</p>
+
+<p>Leur mission accomplie, les deux époux retournèrent
+à Turin, où les attendait Girhardi, dans leur beau domaine
+de la Colline.</p>
+
+<p>Près de son logis particulier, au sein d'une riche
+plate-bande, éclairée, réchauffée par les rayons du soleil
+levant, Charney avait fait déposer sa plante, qu'aucune
+autre ne venait gêner dans son développement. Par
+son ordre, nulle main étrangère ne devait s'occuper
+d'elle, de sa culture, de son bien-être. Il l'avait défendu!
+Lui seul y devait veiller. C'était une occupation,
+un devoir, un acquit, imposés à sa reconnaissance.</p>
+
+<p>Que les jours alors s'écoulaient rapidement! Entouré
+de jardins immenses, aux bords d'un fleuve, sous
+un beau ciel, Charney savourait la vie des heureux de
+ce monde. Le temps ajoutait un nouveau charme, une
+nouvelle force à tous ses liens; car l'habitude, comme
+le lierre de nos murailles, cimente et consolide ce
+qu'elle ne peut détruire. L'amitié de Girhardi, l'amour
+de Teresa, les bénédictions de ceux qui vivaient sous
+son toit, rien ne manquait à son bonheur; et le moment
+arriva où ce bonheur allait s'accroître encore. Charney
+devint père!</p>
+
+<p>Oh! alors son c&oelig;ur déborda de félicité. Sa tendresse
+pour sa fille sembla redoubler celle qu'il portait
+à sa femme. Il ne se laissait point de les contempler,
+de les adorer toutes deux. Se séparer d'elles un moment,
+lui était un supplice!</p>
+
+<p>Dans ce temps, Ludovic arriva pour tenir sa promesse:
+il voulut visiter d'abord sa première filleule,
+celle de la prison. Mais, hélas! au milieu de ces
+transports d'amour, de ces prospérités qui remplissaient
+l'habitation de la Colline, la source de toutes ces joies,
+de tout ce bonheur, la <i>povera Picciola</i> était morte...
+morte faute de soins!</p>
+
+
+<p class="c"><small>FIN.</small></p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Picciola, by X.-B. Saintine and Paul Louis Jacob
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK PICCIOLA ***
+
+***** This file should be named 39071-h.htm or 39071-h.zip *****
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+Produced by Laurent Vogel and the Online Distributed
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+will be renamed.
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+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
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+subject to the trademark license, especially commercial
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+
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
+
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