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+ <title>The Project Gutenberg eBook of L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843 by Various</title>
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+Title: L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843
+
+Author: Various
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+Release Date: March 12, 2012 [EBook #39117]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0033, 14 ***
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+
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+Produced by Rénald Lévesque
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+
+
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+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre 1843</p>
+
+ <p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"></p>
+
+<p class="mid">Nº 33. Vol. II.--SAMEDI 14 OCTOBRE 1843.<br>
+Bureaux, rue de Seine, 33.</p>
+
+<pre>
+ Ab. pour Paris.--3 mois. 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr. Pris de
+ chaque Nº, 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.
+
+ Ab. pour les Dep.--3 mois 9 fr.--6 mois 17 fr.--Un an, 32 fr. pour
+ l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 10.
+</pre>
+
+<div class="somm">
+<h3>SOMMAIRE.</h3>
+
+<p><b>Camp de Lyon</b>: <i>une gravure</i>.--<b>Courrier de Paris.</b> <i>La rentrée des
+Classes; les Canotiers</i>--<b>Histoire de la semaine</b>. <i>Portraits de M. Duret:
+gravures d'après les procédés Rémon et Tissier.</i>--<b>Chemin de fer de
+Londres à Folkestone</b>. <i>Vue du Port de Folkestone et Banquet
+d'inauguration du Chemin de fer.</i><b>--Réouverture du Théâtre-Italien.</b>
+<i>Portraits de Ronconi et de Salvi.</i><b>--Académie des Beaux-Arts.</b>
+Exposition des Grands-Prix et des Envois de Rome. <i>Premiers Grands Prix
+de Sculpture, de peinture et de Gravure en médaille; Envois de Rome;
+trois Gravures.</i><b>--Romanciers américains.</b> Charles Dickens. Un journal
+américain: Intérieur d'une Pension bourgeoise; <i>Vue de Bureau du
+Rowdy</i>.-- <b>Margherita Pusterla</b>. Roman de C. Cantù. Chapitres XI et XII.
+<i>Quinze Gravures</i> --<b>Bulletin bibliographique. --Annonces. --Modes</b>. <i>Cinq
+Gravures.</i> --<b>Amusements des Sciences. --Rébus.</b></p>
+</div>
+<br>
+
+<h2>Camps d'Instruction.</h2>
+
+<h3>CAMP DE LYON.</h3>
+
+<p><i>L'Illustration</i> a déjà expliqué à ses lecteurs (tome 1er, page 407)
+l'origine, et le but des camps d'instruction formés chaque année dans la
+plupart des États européens; elle les a fait également assister en
+quelque sorte, à la création et à la naissance des deux camps de Pélan,
+en Bretagne, et de Lyon: il lui reste maintenant à donner quelques
+détails sur les travaux de ce dernier, levé le 30 septembre, et dont le
+dessin ci-joint représente la vue générale.</p>
+
+<p>Les premières grandes manoeuvres du camp de Lyon eurent lieu le 2
+septembre, dans une vaste plaine située sur les bords du Rhône, en face
+de Miribel. Les deux brigades d'infanterie et deux demi-batteries
+d'artillerie y ont pris part: la cavalerie était absente.</p>
+
+<p>Le 9, toutes les armes réunies tirent de grandes manoeuvres à feu sur le
+champ d'exercice, près du Rhône, au-dessus de Vaulx. A dix heures, les
+divers corps occupaient les positions qui leur avaient été assignées,
+et, quelques instants après, ils repoussaient les attaques d'une année
+ennemie qui était censée s'avancer sur Lyon par la rive gauche du
+fleuve. Les hommes du métier font le plus grand éloge de l'intelligence
+et de la promptitude avec lesquelles les ordres ont été compris et
+exécutés pendant ces exercices, qui ont duré toute la journée.</p>
+
+<p>De grandes manoeuvres furent exécutées les 13 et 15 septembre. Le 20, M.
+le duc de Nemours, arrivé le 19 à Lyon, fit sa première visite au camp.</p>
+
+<p>Le 22 septembre, la division d'infanterie était réunie à sept heures et
+demie du matin sur les terrains de manoeuvre, et formée sur une seule
+ligne. Diverses évolutions ont été commandées par M. le
+lieutenant-général de Lascours. Les troupes, disposées d'abord en
+échelons par régiment, l'aile gauche en avant, ont bientôt formé les
+carrés, qui ont été rompus, après un feu de deux rangs des faces
+extérieures.</p>
+
+<p>On a formé ensuite deux lignes parallèles; la deuxième brigade, qui,
+après ce mouvement, se trouvait en avant, a exécuté un passage des
+lignes en retraite; puis on a changé de front sur la droite de la
+première ligne, l'aile gauche en avant; et, se trouvant ainsi dans une
+direction parallèle au ruisseau du Gua, les deux brigades ont passé
+successivement les ponts sur trois colonnes au pas de charge. La plupart
+de ces évolutions étaient couvertes par des tirailleurs, et simulaient
+des mouvements de guerre. Le même jour, les trois régiments de cavalerie
+du camp ont exécuté de grandes manoeuvres, qui avaient attiré un immense
+concours de spectateurs, et qui ont duré trois heures.</p>
+
+<p>Après une demi-heure de repos, les trois régiments, formés en colonne,
+ont défilé au trot devant M. le duc de Nemours, placé à la tête de son
+état-major. Dès que les escadrons ont été rompus pour regagner leurs
+cantonnements, le prince s'est dirigé sur le camp du Molar occupé par le
+16e léger. Madame la duchesse de Nemours est arrivée en calèche
+découverte, en compagnie du général Boyer. Au moment où le duc et la
+duchesse ont pénétré dans l'intérieur du camp; en passant sur le front
+de bandière, les troupes étaient sur pied et en bon ordre, quoique sans
+armes, entre le premier et le second rang de tentes. Les tambours ont
+battu aux champs; une musique guerrière s'est fait entendre: une
+multitude immense, compacte, bordait les deux côtés de la route qui
+conduit au camp et sur laquelle un arc de triomphe avait été improvisé.
+Franchissant les quatre rangs de tentes, le cortège s'est rendu à la
+tente de M. le duc de Nemours, placée en arriére et au centre du camp.
+De là, il est revenu à. Lyon, en passant par la Guillotière.</p>
+
+<p>De nouvelles manoeuvres ont en lieu le 25 et le 27. Une foule immense
+s'était portée sur les hauteurs de la Croix-Rousse, de Montessuy et de
+la Pape, pour assister à cette dernière, qui devait consister dans le
+passage militaire du Rhône sur un pont de bateaux, avec un simulacre de
+combat, entre le corps d'armée destiné à cette opération et celui qui
+devait s'opposer à la marche du premier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001a.png"><br><b>Vue du camp de Lyon.</b></p>
+
+<p>Enfin la revue d'honneur des troupes du camp de Lyon a été passée dans
+la plaine du Grand-Camp, le 28 septembre, par M. le duc de Nemours, qui
+a distribué les décorations de la Légion-d'Honneur accordées aux divers
+régiments, savoir: quatre croix de commandeurs, six croix d'officiers,
+et trente-huit croix de chevaliers. Par l'ordre du jour, le commandant
+en chef a «félicité les troupes du camp de Lyon sur leur bonne tenue,
+leur discipline et leur zèle. Dans l'infanterie, la marche est bonne et
+régulière; dans la cavalerie, les hommes conduisent bien leurs chevaux;
+l'artillerie a montré l'intelligence et la précision qui lui sont
+habituelles; les autres armes ne méritent pas moins d'élites pour le
+zèle dont chacune d'elles a fait preuve dans les missions spéciales qui
+lui ont été confiées.»</p>
+
+<p>D'après les ordres du ministre de la guerre, le camp de Lyon a été levé
+le 30 septembre. Dès cinq heures du matin, les tambours battant la
+marche et les trompettes sonnant le départ ont donné le premier signal
+de la retraite; aussitôt plusieurs colonnes se sont mises en route pour
+rejoindre leurs garnisons ou en aller occuper de nouvelles. Les autres
+régiments se sont mis en route le 2 octobre, et dès ce même jour, il
+n'est plus resté au camp un seul homme.</p>
+<br><br>
+
+
+<h2>Courrier de Paris.</h2>
+
+<p>Il n'y a pas huit jours qu'on ne voyait, sur toute la surface de la
+France, que des mères occupées à embrasser des fils, et des fils se
+jetant dans les bras des mamans et des pères.</p>
+
+<p>«Adieu, papa! adieu, maman!--Adieu, mon enfant! sois bien sage!
+travaille bien! écris-nous dès que tu seras arrivé.» Et ils
+recommençaient à s'embrasser, et ils essuyaient quelques larmes, tandis
+que la petite soeur ou la petite cousine se tenait dans un coin, la joue
+en feu, l'oeil humide, le coeur gros, tout près d'éclater en sanglots.</p>
+
+<p>«Monsieur Charles, dit la femme de chambre en descendant l'escalier
+quatre à quatre, vous oubliez votre casquette! Monsieur Charles! s'écrie
+la cuisinière à l'autre extrémité, monsieur Charles, vos petits
+gâteaux!--Aie bien soin de n'avoir pas froid pendant la nuit, ajoute la
+mère.--Et surtout, dit le père, soigne ta santé et les mathématiques
+...»</p>
+
+<p>On attelle le cheval à la carriole si le père est un honnête fermier ou
+un simple cultivateur; on fait venir le cabriolet s'il s'agit d'un père
+bourgeois et riche rentier; on met la calèche en route si ledit père
+fait souche de gros monsieur, gentilhomme ou millionnaire; et puis tout
+est dit; on part, on est parti.--Les soeurs agitent leurs mouchoirs au
+balcon des fenêtres ou du haut de la terrasse, en dernier signe d'adieu;
+la mère et l'aïeule, au fond du jardin, suivent du regard le cher enfant
+qui s'en va, jusqu'à ce qu'il disparaisse derrière les haies et les
+anfractuosités du chemin; lui cependant se retourne à chaque pas vers la
+maison paternelle; il ne peut déjà plus la voir, qu'il la regarde
+encore.</p>
+
+<p>Maintenant, allez au bourg voisin ou à la ville voisine, et arrêtez-vous
+au bureau des diligences royales et des messageries Laffitte et
+Gaillard; les Achille, les Léon, les Eugène, les Charles, les Victor,
+les Fernand, les Léopold, les Jules, les Gustave, les Arthur, les Louis,
+les Henri, les René, les Adolphe, les Alexis, les Auguste, les
+Hippolyte, les Armand y abondent; les uns se glissent dans le coupé, les
+autres s'engouffrent dans l'<i>intérieur</i>; ceux-là sont entassés dans la
+rotonde, ceux-ci perchés sur l'<i>impériale.</i>--Qu'est-ce donc? D'où sort
+cette multitude adolescente?--Eh! ne le devinez-vous pas à ces bras
+ballants, à ces airs éventés, à ces uniformes gros bleu, à ce sac de
+nuit pour tout bagage, à ces poches bouffantes et remplies de poires, de
+pommes, de biscuits, de dragées, de chocolat et de pâte-ferme? c'est la
+nation des écoliers qui retourne au collège; l'heure fatale est sonnée;
+le 1er octobre, cet ennemi capital des collégiens, est venu les éveiller
+en sursaut et les saisir au milieu de la liberté et du bonheur des
+vacances; l'un envoyait sa poudre aux moineaux; l'autre jetait sa ligne
+au poisson crédule; celui-ci se roulait sur l'herbe; celui-là glissait
+sur l'eau, et tous jouissaient des caresses du mois bienheureux, du mois
+longtemps attendu, si vite évanoui, du mois qui se nomme de ce beau et
+adorable nom: les vacances!</p>
+
+<p>Cependant Laffitte et Gaillard roulent sur la route au galop; l'écolier,
+tapi dans son coin, garde une attitude silencieuse et triste; il voit
+vers l'horizon, à travers les nuages de poussière que le pied des
+chevaux soulève, le thème et la version, monstres tout barbouillés
+d'encre, qui lui font signe de venir et grimacent au milieu d'un
+horrible mélange de barbarismes, de contresens et de solécismes. Tout
+près d'eux, le <i>pensum</i> se dresse sur des monceaux de vers éclopés et de
+noirs <i>trognons</i> de plumes; et le haricot, légume inamovible, annonce,
+par les nuages de vapeur qu'il exhale, que le temps des dîners de
+Lucullus et des soupers de Balthasar n'est pas encore venu pour les
+Collèges.</p>
+
+<p>On arrive enfin; les grilles s'ouvrent et se referment sur nos écoliers:
+la salle d'étude ressaisit sa proie; le maître reprend sa leçon,
+magistralement armé de la syntaxe et du <i>Gradus ad parnassum</i>. Tout est
+dit; Virgile et Cicéron, le <i>De Viris</i> et la table de Pythagore vous ont
+reconquis, mes enfants! ils vous tiennent et ne vous lâcheront pas,
+chers petits amis, avant que septembre ait ramené les jours de liberté.
+Alors la porte de votre cage se rouvrira, et vous vous échapperez,
+par-ci et par-là, vers le nid maternel, en gazouillant et par joyeuses
+volées.</p>
+
+<p>Nous avons tous passé par cette épreuve: qui ne se rappelle les gros
+soupirs qu'il poussait en voyant arriver le dernier jour de vacances et
+le terrible moment de rentrer au collège?--Regarde ce jeune garçon, ici
+présent, que <i>l'Illustration</i> a fait graver sur bois, pour tes menus
+plaisirs, ô mon lecteur! c'est l'image de tous les écoliers passés,
+présents et futurs; tout à l'heure, il était libre, et l'arbrisseau
+s'épanouissait en plein vent; voici que M. le proviseur ou M. le censeur
+renferme dans la serre, pour l'arroser de grec et de latin. Tout en
+obéissant à l'illustre pédagogue, l'écolier éprouve un serrement de
+coeur, et, malgré la présence respectable du personnage, il jette à la
+dérobée un regard plein de regret à l'azur du ciel qu'il aperçoit encore
+à travers la fenêtre entre ouverte de sa prison. Ce regard veut dire que
+dans l'azur et dans les nuages qui voltigent, il n'y a ni maîtres
+d'études, ni dictionnaires, ni thèmes grecs, ni version latine, ni règle
+de trois, ni pain sec, ni <i>pensum</i>, ni haricots éternels. O azur!...
+Cependant, pauvres reclus, songez-y, et prenez votre parti en braves: le
+haricot et le thème grec et le maître d'études ne sont que médiocrement
+récréatifs et caressants, je l'avoue; on aurait pu inventer mieux; mais
+enfin, puisqu'on n'a pas encore trouvé autre chose, vous verrez plus
+tard qu'il était nécessaire de commencer par là, et que, pour vivre en
+ce bas monde et y faire son lit, l'azur tout cru est une viande bien
+creuse.</p>
+
+<p>Ainsi les collèges de Paris, repeuplés depuis huit jours, ont ressaisi
+la férule, et le professeur rébarbatif reprend d'un air maussade son
+collier de misère; M. le professeur, au fond de l'âme, pleure ses
+vacances comme l'écolier, sauf toutefois qu'il se donne une contenance
+et se fait un visage stoïque. Que de soupirs se sont exhalés sur le
+seuil! que de larmes le collégien a furtivement essuyées en touchant le
+pavé de la cour emprisonnée de ses noires murailles! que de baisers et
+de caresses le concierge a entendus retentir, ardemment donnés par les
+lèvres maternelles! O grandes douleurs, en effet! ô terrible désespoirs!
+Enfants que vous êtes, priez Dieu qu'il ne vous envoie jamais d'autres
+peines, et d'autres pleurs!</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/002a.png"></p>
+
+<p>Les écoliers ne sont pas les seuls mortels à plaindre; la première
+quinzaine d'octobre a fait d'autres victimes, et, au premier rang, il
+faut placer le <i>canotier</i>.</p>
+
+<p>Le canotier appartient à l'espèce amphibie; le ciel lui a donné deux
+pieds, deux jambes, deux mains, pour vivre sur terre comme vous et moi;
+et cependant il a la fureur d'aller sur l'eau; il ne manque à cet animal
+singulier que des nageoires et des écailles pour s'enrôler dans le
+bataillon des saumons et des brochets. Le canotier supplée à cet oubli
+de la nature en achetant ou en se construisant une barque, une
+nacelle ou un canot, comme son nom de canotier l'indique; et dès qu'il a
+son canot, notre homme est plis heureux et plus ami de l'onde que le
+plus forcené et le plus vagabond des goujons.</p>
+
+<p>A peine les premiers souffles du printemps ont-ils amené les jours
+favorables, que le canotier quitte le rivage et livre sa voile au vent.
+Vous pensez peut-être, à voir cette ardeur nautique, que le canotier est
+petit-fils de Christophe Colomb ou du capitaine Cook? Pas le moins du
+monde: il naquit sur les bords de la Seine, entre le pont Notre-Dame et
+le pont de Bercy, d'une part, et, de l'autre, le Pont-Neuf et le pont de
+Sèvres. Longtemps on le connut petit marchand dans quelque coin du
+faubourg Saint-Denis, ou petit employé au Mont-de-Piété et à la mairie;
+quelques-uns ont servi comme sergents ou sous-lieutenants tout au plus;
+quelques autres ont été concierges, ou valets de chambre de bonne
+maison; mais, au milieu de leurs honneurs et de leurs fonctions, la même
+soif les possédait, et nos amphibies s'échappaient souvent pour aller
+voir couler l'eau, se promener sur la rive et se mouiller le bout du
+pied au courant du fleuve.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"></p>
+
+<p>Une fois libre, une fois retiré des affaires, le canotier ne se possède
+plus et se livre immodérément à sa passion hydraulique. C'est alors
+qu'il a un canot et qu'il se promène, de long en large, à travers la
+Sine, vêtu d'une camisole bleue ou rouge, coiffé d'un chapeau de
+matelot, et ramant comme un forçat. Sa plus grande prétention est de
+ressembler à un capitaine de vaisseau; si vous l'appeliez, Neptune, il
+unis ferait son héritier et vous donnerait sa fille.</p>
+
+<p>Il va sans dire que le canotier, comme tous les mortels atteints de
+monomanie, impose aux autres son goût avec intolérance, avec tyrannie:
+un voisin, un ami, un parent ne lui rend pas visite sans que l'enragé,
+démarrant son canot, ne dise: «Ah çà! si nous faisions une promenade sur
+l'eau?» Il vous prend, il vous emmène de force, il vous livre ne proie
+au soleil ou aux rafales, et par-ci, par-là, vous procure l'agrément
+d'un plongeon. Dans ses moments de désastre, le canotier se transforme
+en chien de Terre-Neuve, vous saisit par la nuque et vous ramène
+triomphant au rivage, à moins que, par distraction, il ne vous laisse au
+fond de l'eau.</p>
+
+<p>Le canotier est dilettante et possède tout le répertoire de musique
+maritime, fluviale et riveraine qui se chante depuis que l'eau coule et
+la romance avec elle: <i>O pastor dell'onda!--Eh! vogue ma
+nacelle!--Notre vaisseau sur une onde tranquille!--Chantons la
+barcarolle!--Au bord de la rive fleurie!--J'entends le ruisseau qui
+murmure!</i> et le reste.</p>
+
+<p>De son côté, le Cirque-Olympique plie son drapeau et abandonne son
+palais d'été, pour reprendre sa résidence d'hiver.--La réouverture s'est
+faite jeudi dernier, par un mimodrame à grand spectacle, dont nous vous
+dirons deux mots prochainement. Est-ce encore de Napoléon? est-ce de
+Murat ou du prince Eugène qu'il s'agit? Non pas; le Cirque a donné,
+cette fois, la préférence à don Quichotte; il faut bien un peu varier
+ses héros!</p>
+
+<p>Les journaux, à propos de ce mimodrame, ont raconté un fait que je me
+permets de déclarer invraisemblable et parfaitement impossible: c'est de
+Rossinante qu'il est question. Or, disent les conteurs, le Cirque, ayant
+choisi pour sa pièce d'ouverture le héros de la Manche, n'était
+embarrassé que d'une chose, à savoir, de trouver un coursier assez
+maigre, assez éthique, assez dépourvu de chair, assez exclusivement
+composé d'os et de peau, pour représenter au naturel, et dans toute la
+vraisemblance historique, le fidèle compagnon du héros de la
+Triste-Figure, Rossinante, pour tout dire. Que faire? faute d'un cheval
+maigre, le Cirque s'adressa à un cheval gras, qui accepta le rôle, sans
+se douter de ce qu'il lui en coûterait, le pauvre animal: les chevaux
+sont si bêtes!</p>
+
+<p>Dès la première répétition, on lui retrancha son picotin d'avoine; à la
+seconde, on supprima la botte de foin; à la troisième, il ne déjeuna
+qu'avec un peu de paille et ne soupa point; à la cinquième, son
+palefrenier lui imposa un jeûne complet, et, pendant huit jours,
+continua avec acharnement ce dernier système de restauration. Tout alla
+bien d'abord: le cheval dodu disparut peu à peu, et fit place à tout ce
+qu'on peut imaginer de plus Rossinante; on comptait ses côtes une à une;
+le dos s'était dentelé comme une selle. Quel succès! le Cirque était
+ravi, et déjà il annonçait que don Quichotte lui-même n'avait pas
+possédé un Rossinante pareil; malheureusement, on trouva le lendemain la
+pauvre bête morte d'inanition: elle avait trop consciencieusement étudié
+son rôle.</p>
+
+<p>Non, encore un coup, on ne nous fera pas croire que le Cirque ait eu
+besoin de recourir à cet assassinat pour faire un Rossinante, dans un
+pays comme celui-ci, qui a des chevaux de fiacre, le jockey-club et les
+haras de Viroflay.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Histoire de la Semaine.</h2>
+
+<p>On a dit que les peuples heureux étaient ceux dont l'histoire était
+ennuyeuse. Le monde entier, si cette maxime était vraie dans toutes ses
+acceptions et dans toutes ses conséquences, aurait été cette semaine au
+comble du bonheur, car nous croyons bien difficile d'intéresser le
+lecteur en racontant les événements qui l'ont marquée.--En Espagne, même
+situation: des partis armés, se tenant réciproquement en échec; des
+luttes électorales donnant sur certains points l'avantage aux
+mécontents; sur d'autres, peut-être en plus grand nombre, au ministère
+et au parti de Narvaez. Voilà la position qu'éclaircira peut-être un peu
+la réunion des cortès, fixée au 15 de ce mois.--C'est le même jour que
+se réunira à Athènes l'assemblée nationale, par suite du mouvement
+survenu dans la nuit du 14 au 15 septembre, pendant laquelle le peuple
+s'est rendu sous les fenêtres du roi Othon et lui a dit: «Sire, si vous
+ne dormez pas, donnez-nous donc une de ces constitutions que vous
+promettez si bien,» Le 15 on se mettra à l'oeuvre.--Ajoutons, pour en
+finir avec cette date, que le 15 aussi commencera la session du
+conseil-général de la Seine, à laquelle la polémique récente au sujet de
+certaines parties de la fortification de Paris, peut faire prêter une
+attention que cette réunion annuelle n'obtient pas toujours.--Le
+ministère anglais vient de prendre le parti d'interdire les <i>Meetings</i>
+d'Irlande. L'influence d'O'Connell a su prévenir toute résistance, toute
+rébellion contre la proclamation du cabinet de Saint-James, qui avait
+réuni de nombreuses forces militaires. La conduite habile du tribun
+irlandais, en évitant un conflit violent, semble avoir fait éprouver
+quelque mécompte aux auteurs de cette mesure, car les journaux
+ministériels de Londres lui prodiguent, à cette occasion, les reproches
+de couardise et de lâcheté.--Après l'Irlande et le pays de Galles, voici
+l'Écosse qui donne aussi des inquiétudes à l'Angleterre. Les membres de
+l'Église libre n'ayant point encore de temples ouverts pour leur
+communion, et fatigués d'attendre la décision de l'assemblée des chefs,
+se sont portés à des violences, dans plusieurs parties de l'Écosse,
+contre les personnes et les temples de l'ancienne Église. Un soulèvement
+a eu lieu à Rosolio. Les perturbateurs, hommes et femmes, ont entouré
+l'église et sonné la cloche avec violence. Les autorités étant
+survenues, elles ont été reçues par des hurlements et par une grêle de
+pierres. L'agitation est arrivée à un point que force a été
+d'envoyer chercher des troupes à Cromarty. Les soldats ont été
+contraints de se servir de leurs armes, et bientôt de se retirer avec
+les autorités, de peur de plus grands malheurs. Une femme seulement
+avait pu être arrêtée. Roskeen, Kiltearn, avaient été le théâtre de
+scènes semblables.--La <i>Gazette Générale de Prusse</i> et la <i>Gazette
+d'Augsbourg</i> annoncent que, le 19 septembre, on a tiré sur la voiture de
+l'empereur Nicolas, à Posen, dans un des faubourgs. La <i>Gazette de
+Prusse</i> ne parle que d'un coup de feu, et paraît douter s'il y a eu
+intention ou inadvertance. La Gazette d'Augsbourg, plus formelle, dit
+qu'il y a eu plusieurs coups de feu, qu'ils ont été tirés dans la
+direction de la place occupée d'ordinaire par l'empereur, qui se
+trouvait avoir, à l'insu des conspirateurs, devancé sa suite de huit
+heures. L'aide-de-camp de Nicolas, qui était assis à sa place, aurait,
+suivant ce dernier journal, été atteint par les balles, et blessé. La
+Gazette Universelle Allemande réduit, au contraire, le fait aux plus
+minimes proportions. Le coup de feu, d'après sa version, serait parti
+par l'inadvertance d'un domestique assis derrière la voiture et ayant un
+fusil à côté de lui. La crainte d'être réprimandé l'aurait porté à dire
+qu'on avait fait feu sur la voiture, et qu'il avait aperçu de loin
+l'auteur de l'attentat prenant la fuite. Nous avons rapporté tous les
+dires: que d'autres prononcent.</p>
+
+<p>Un traité de commerce et de navigation a été conclu entre la France et
+la Sardaigne. Cet État, qui avait déjà fait subir, il y a un an, des
+réductions considérables à presque tous les articles de son tarif des
+douanes, réduit encore, par ce traité, les droits sur les eaux-de-vie,
+les vins, les objets de mode et les porcelaines venant de France; en
+échange, nous supprimons pour le pavillon sarde, et à charge de
+réciprocité, les surtaxes de navigation qui sont, chez nous, de 4 fr. 12
+cent. par tonneau, et en Sardaigne de 1 fr. 30 cent. seulement; et, de
+plus, nous diminuons les droits sur le riz, sur la céruse, sur les
+oranges de Nice et autres fruits de table, et aussi sur le bétail du
+Piémont. Un article, dont on a fait ressortir l'intérêt et l'importance,
+assure à nos auteurs, sur leurs ouvrages, les mêmes droits dans les
+États sardes qu'en France. De plus, les frontières du Piémont, au
+travers duquel transitaient toutes les contrefaçons belges qui étaient
+expédiées en Italie, demeureront fermées aux ballots de Bruxelles.--On
+ne dit pas que notre ministère ait amené le roi Léopold à reconnaître
+également les droits de nos auteurs. Mais ce à quoi le souverain n'a
+encore consenti pour aucun de nos producteurs littéraires, les évêques
+de ce pays viennent de le faire pour le plus grand nombre. Une récente
+instruction pastorale, publiée par ces prélats, défend, sous peine de
+péché mortel, d'imprimer, de vendre, de colporter, de distribuer ou de
+donner tous livres, journaux, revues, feuilles périodiques contraires à
+la foi ou aux <i>moeurs</i>, sous quelque dénomination et format que ce suit;
+elle défend également d'acheter ces ouvrages, de les accepter, lire,
+conserver, prôner ou conseiller. Ces messieurs peuvent maintenant dormir
+bien tranquilles, ou tout au moins l'enfer les vengerait de leurs
+contrefacteurs s'il s'en pouvait trouver encore.--La Chine tient de
+ratifier le traité de commerce avec l'Angleterre, en stipulant qu'il
+serait commun à toutes les autres puissances <i>barbares</i>. Le maximum des
+droits fixés par le tarif annexé au traité ne s'élève pas, dit-on,
+au-dessus de 10 pour 100 <i>ad valorem</i>, et il sera seulement de 5 pour
+1000 pour tous les objets non portés au tarif. Si, comme cela est
+probable, les Chinois ont stipulé la réciprocité, les chinoiseries
+pourront abonder sur le marché de Paris. C'est à notre mission de Chine
+à prendre les mesures nécessaires pour que nos articles trouvent de leur
+côté un large débouché dans le Céleste Empire. La question de l'opium a
+été ajournée. En attendant, notre consul général à Manille, M. le comte
+de Ratti-Menton, qui avait déjà su, à Damas, se compromettre par la
+forme dans une circonstance où il pouvait avoir raison au fond, semble
+vouloir ruiner par avance l'influence que la France doit chercher à
+conquérir dans ces contrées nouvellement ouvertes. Il a engagé contre un
+agent français fort capable, dit-on, M. Dubois de Jancigny, chargé d'une
+mission spéciale par le ministère des affaire étrangères et du commerce
+une polémique que rien ne nécessitait, dont le ton est inqualifiable, et
+dont l'effet ne saura probablement être trop déploré.</p>
+
+<p>M. le ministre de la marine a reçu et publié le rapport du capitaine
+Bouet, gouverneur du Sénégal, sur l'expédition vigoureuse que cet
+officier a dirigée contre le pays de Fonta, situé sur les bords du
+fleuve. Dans l'engagement qui a eu lieu, et à la suite duquel le village
+de Cascas a été pris par nous et livré aux flammes, les insurgés ont
+perdu quarante des leurs et ont compté un pareil nombre de blessés.
+Notre perte a été nulle; quelques sous officiers et cavaliers d'un
+peloton de spahis sénégalais, qui s'est particulièrement distingué, ont
+été blessés. Le gouverneur a la confiance que cette expédition garantira
+pour longtemps la paix sur les deux rives du fleuve et la sûreté de
+notre commerce, par l'opinion qu'elle a donnée à tous les peuples
+indigènes, noirs ou maures, des moyens d'action dont nous pouvons
+disposer.--M. le ministre de la guerre a, de son côté, publié des
+rapports nouveaux de notre armée d'Afrique. Ce sont encore des récits de
+rencontres avec Abd-el-Kader et ses lieutenants, dans lesquelles nos
+braves soldats font preuve d'une ardeur qui ne se ralentit pas, et qui
+amèneront prochainement, il faut l'espérer, la fin ou du moins une
+longue interruption des hostilités.</p>
+
+<p>Les nouvelles de désastres ont abondé. Le navire qui a apporté le récit
+détaillé de la perte, sur les rôles d'Afrique, du bateau à vapeur
+anglais faisant le service de l'Inde, mentionnée la semaine dernière, a
+fait connaître qu'outre ce bateau-poste (<i>le Memnon</i>), on avait
+également à déplorer la perte d'un autre bâtiment anglais, <i>le
+Capitaine-Cook</i>, parti d'Angleterre avec 700 tonneaux de charbon qu'il
+portait aux stations de la mer Rouge.--A Constantinople, une tempête a
+plus ou moins maltraité tous les bâtiments en rade. On porte de 60 à 80
+le nombre des personnes qui ont péri.--Des nouvelles de Java annoncent
+que, par suite d'un tremblement de terre dont les secousses ont duré
+neuf minutes, des maisons se sont écroulées et ont enseveli leurs
+habitants sous les décombres; une partie du mont Horeffa s'est éboulée
+dans la vallée et a écrasé les bâtiments du gouvernement, à l'exception
+de la demeure du commandant; un grand établissement particulier, le
+Mego, a été emporté par une vague énorme, et beaucoup de monde y a perdu
+la vie. Le même flot a enlevé, près du mont Sie-Tolie, situé à une lieue
+plus au nord, des bateaux indiens avec tant de violence, hors de la
+rivière, que ces bâtiments, parmi lesquels était une croisière du
+gouvernement, ont été lancés sur le rivage à cent et à cent soixante pas
+de leur mouillage.--Un effroyable Incendie a éclaté le 26 août, à une
+heure de l'après-midi, à Kingstown (Jamaïque); force a été, pour
+circonscrire le ravage, de faire venir un détachement d'artillerie avec
+un obusier de 12 pour canonner les maisons qui allaient fournir un
+nouvel aliment aux flammes. Ce moyen réussit: le 27, on fut maître du
+feu. <i>Quatre cents</i> maisons ont été détruites. On évalue la perte à plus
+de douze millions de francs. Dans cet immense désastre, on n'a eu à
+déplorer que la mort d'un seul habitant, tué par un des boulets lancés
+pour arrêter l'incendie.</p>
+
+<p>Une humanité bienfaisante viendra, espérons-le, en aide à tant de
+malheurs. La France, dans une circonstance où le mal était bien
+autrement irréparable, le désastre de la Guadeloupe, a noblement montré
+ce qu'elle savait faire pour ses enfants malheureux. Cette semaine
+encore le <i>Courrier de la Moselle</i> nous apprenait qu'un homme de bien,
+qui fait de sa fortune le plus louable, le plus digne usage, auquel les
+établissements de bienfaisance de Metz doivent leurs plus importantes
+fondations, et qui a donné 140,000 francs pour concourir à l'oeuvre de
+la colonie agricole de Mettray, M. le comte Léon d'Ourches venait
+d'envoyer de nouveau 60,000 fr. pour les malheureux de la
+Pointe-à-Pitre. Le <i>Courrier de la Moselle</i> dit que c'est là un don
+<i>presque royal</i>.--La semaine est aux riches souscriptions: sir Hébert
+Peel vient de remettre un mandat de 4000 livres sterling (100,000 fr.)
+aux commissions ecclésiastiques chargées de recueillir les offrandes
+pour la construction des églises. Dans la lettre qui accompagne ce don
+magnifique, sir Hubert dit que c'est une dette qu'il acquitte envers
+celui qui a bien voulu que l'industrie lui valût une fortune
+considérable.--Enfin, l'empereur d'Autriche, de son côté, s'est associé
+à l'idée conçue par le roi de Bavière de fonder, parmi les membres de la
+Confédération germanique, une association pour l'achèvement de
+l'admirable cathédrale de Cologne. Il s'est engagé à contribuer
+annuellement pour la somme de 40,000 florins (100,000 fr.).</p>
+
+<p>Jamais on n'a semblé plus tenir aux quartiers et aux ancêtres
+qu'aujourd'hui. Nous lisons dans les annonces de certaines feuilles un
+<i>Avis</i> par lequel les maisons ducales et les familles nobles sont
+invitées à transmettre, sans retard, les corrections et additions
+qu'elles jugeront convenables aux éditeurs d'un <i>Annuaire de la noblesse
+de France</i> pour 1844. Les journaux officiels annoncent, d'un autre côté,
+que M. le ministre du commerce et de l'agriculture vient de faire
+dresser le <i>Stud-Book</i> français, ou catalogue de tous les chevaux pur
+sang de la France, avec leur généalogie, et qu'il fait préparer
+également un <i>Herd-Book</i>, ou liste et généalogie des taureaux et des
+vaches pur sang.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/003.png"><br><b>&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;M. Duret.</b></p>
+
+<p>L'Académie des beaux-arts a eu à procéder à la nomination au fauteuil
+demeuré vacant par la mort du sculpteur Cortot. La section de sculpture
+avait désigné, comme candidats, M. Duret, Lemaire, Raggi, Seurre aîné et
+Jouffroy; l'Académie avait complété la liste en y ajoutant les noms de
+MM. Halley, Desprez et Danlan aîné. Le nombre des votants était de 54;
+M, Duret a obtenu 19 voix; M. Lemaire, 15; M. Raggi, I, et M. Jouffroy,
+1. M. Duret a donc été proclamé membre de l'Institut. Le public
+applaudira à ce choix, que sanctionnera également l'approbation des
+artistes. M. Duret, élève du baron Mosio, et à coup sûr un de ses
+meilleurs disciples a produit, quoique jeune encore, un grand nombre
+d'ouvrages qui ont obtenu le succès le plus mérité. Il débuta par être
+musicien, puis voulut se livrer à la déclamation; mais ses hésitations
+ne furent pas de longue durée, et ne lui firent perdre que bien peu de
+temps, car à dix-huit ans il obtint le grand prix de Rome. Ses statues
+sont: <i>Mercure inventant la lyre; le Danseur Napolitain,</i> et
+<i>l'Improvisateur Italien</i>, qui sont aux Luxembourg; le <i>Molière</i>, qui
+est dans la salle de l'Institut; le <i>Casimir Périer</i>, de la Chambre des
+Députés; le <i>Christ</i> et <i>l'Ange</i>, de la Madelaine; <i>la malice</i>, des
+salons du Palais-Royal; le <i>Dunois</i>, le <i>Richelieu</i> et le <i>Régent</i>, de
+Versailles, et le <i>Chactus au tombeau d'Atala</i>, du musée de
+Lyon.--L'Académie des sciences a à pourvoir à la vacance survenue dans
+sa section de mécanique par le décès de M. Coriolis. Nous ignorons
+encore quels seront les compétiteurs à cette succession.--Quant à
+l'Académie des inscriptions et belles-lettres, appelée à nommer
+prochainement à la place d'académicien libre qu'a laissée en mourant
+l'excellent et respectable M. de Fortia d'Urban, elle n'a vu jusqu'ici
+frapper à sa porte qu'un candidat dont on vante les sentiments
+religieux, et un autre dont on loue les dîners. Mais comme il ne s'agit,
+en définitive, ni de l'élection d'un pape, ni de celle d'un membre du
+Caveau, elle attendra sans doute qu'un historien ou un archéologue se
+présente.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004a.png"><br><b>Gravure d'après le procédé Rémon.</b></p>
+
+<p>L'administration des Musées royaux, qui devrait bien faire enlever enfin
+l'ignoble et dangereuse galerie de bois accolée à la galerie du Musée du
+Louvre, laquelle menace incessamment d'incendie le dépôt de toutes nos
+richesses d'art, l'administration des Musées royaux s'est bornée à faire
+monter le Musée naval dans le local qu'occupait la galerie léguée par M.
+Standish, et à faire descendre celle-ci dans le local qu'occupait le
+Musée naval. C'est un double déménagement qu'elle était parfaitement
+dans son droit d'opérer, et auquel, pour notre part, nous ne trouvons
+rien à reprendre ni à louer,--bientôt le public pourra visiter, dans
+une des salles du rez-de-chaussée du Louvre disposée à cet effet, les
+marbres sculptés provenant du temple de Diane qu'on avait provisoirement
+déposés sur l'esplanade, et dont nous avons donné des gravures, t. 1, p.
+289. Ces débris, rapportés de l'Asie Mineure, ont occasionné une dépense
+d'un million. Cette somme nous eut paru infiniment mieux employée et eut
+épargné de trop justes reproches, si on l'eût consacrée à ne pas laisser
+sortir de France et à acquérir pour le Musée la statue en bronze trouvée
+à Lillebonne, la <i>Madeleine</i>, de Canova, la <i>Vierge en candélabre</i>, de
+Raphaël, le <i>Francia</i> et plusieurs tableaux de la collection de madame
+la duchesse de Berri, dont la plupart ont été acquis à un prix peu
+élevé, et pour lesquels la direction des Musées n'a pu enchérir,
+a-t-elle dit, faute de fonds.--Un artiste distingué, ancien pensionnaire
+de Rome, M. Boulanger, vient d'être envoyé, aux frais du budget des
+arts, pour mesurer et dessiner les monuments d'Athènes. Il nous semble
+que c'est encore là une dépense assez mal entendue, car tous ces
+monuments se trouvent très-exactement reproduits dans une foule de
+voyages et de collections; et quant à leur mesure plus d'une fois prise,
+nous ne savons pas trop comment elle se serait modifiée. Les missions
+sont une excellente chose, quand, en les arrêtant, on a en vue l'intérêt
+de l'art et non l'agrément de ceux à qui on les confie. Ou vient
+d'organiser au premier étage du palais de l'École des Beaux-Arts, dans
+la salle dite de Louis XIV, un petit musée d'architecture en miniature,
+composé du 104 monuments égyptiens, grecs et romains, disposés sur deux
+grandes tables au milieu de la salle. Les uns sont en liège, les autres
+en plâtre, tous modelés sur une petite échelle, avec une précision et un
+soin très-remarquables. Ce sont des colonnes, des temples, des cirques,
+des théâtres, des arcs de triomphe, des tours, des obélisques, des
+tombes; enfin, Thèbes, Athènes et Rome vus par le gros bout d'une
+lorgnette. Dans les embrasures des fenêtres de cette galerie, on a placé
+de fort jolies statuettes en plâtre et en marbre, de deux pieds environ
+de hauteur, représentant en assez, grand nombre des artistes célèbres,
+et qui sont l'oeuvre de sculpteurs de la dernière moitié du dernier
+siècle, dont les noms sont oubliés aujourd'hui, mais qui n'étaient pas
+sans mérite. Enfin, dans la salle où se font les expositions, on
+remarque une cheminée sur laquelle on a en quelque sorte incrusté deux
+anges d'une admirable exécution, dont l'inscription suivante, placée au
+bas, fait connaître l'auteur et l'ancienne destination: «L'arrière-neveu
+d'un chancelier de France, qui fut le patron des beaux-arts, a fait don
+à l'école fondée pour leur gloire des fragments d'un tombeau de sa
+famille, par Germain Pilon, 1835. Le donateur est M. Seguier.»--Des
+caisses contenant des moulages de sculptures remarquables de la Grèce,
+exécutés sous la direction de M. Lobas, membre de l'Institut, chargé
+d'une mission scientifique et artistique par MM. les ministres de
+l'Instruction publique et de l'Intérieur, sont attendues prochainement à
+la même École.--Les grands dignitaires qui président à la restauration
+du jardin du Luxembourg font dire et répéter qu'elle a été entreprise
+avec un zèle et un goût qui promettent prochainement l'une des plus
+remarquables décorations qui aient jamais été exécutées. Nous verrons
+bien. Ce qu'il y a de constant, c'est que nous ne tarderons pas à voir
+disparaître toutes ces malheureuses statues mutilée, dégradées, ruinées
+par le temps et l'humidité, qui ont affligé les regards de plusieurs
+générations d'étudiants. Outre l'<i>Hercule</i> de M. Othon, qui est déjà en
+place, des statues de <i>Jeanne d'Albret,</i> de la <i>reine Clotilde, Blanche
+de Castille, Velleda, Sainte-Geneviève</i>, et autres personnages de toutes
+les époques et de toutes les légendes, sont confiées à MM Brian, Dumont,
+Husson Hoguenin, Klagmann, Mandron. Mercier, et autres artistes. De
+nouvelles commandes doivent encore être faites.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"></p>
+
+<p><i>L'Illustration</i> a déjà fait connaître (t. 1, p. 235) le procédé de
+galvanographie de M. Rémon. Aujourd'hui, nous avons à mentionner, en
+attendant que nous y revenions, le procédé de gravure typographique sur
+pierre avec un relief obtenu à l'aide de moyens chimiques, par M.
+Tissier, appelé du nom de son inventeur, Tissiérographie. Déjà l'auteur
+avait fait paraître, des 1839, des épreuves de gravures obtenues par son
+système, mais elles accusaient une sécheresse et une dureté qui
+pouvaient faire craindre que ce mode de gravure ne fût guère applicable
+qu'à l'ornementation. Celles qu'il est arrivé à obtenir depuis dénotent
+des progrès très-remarquables et des améliorations complètement
+satisfaisantes. Nous donnons aujourd'hui un dessin de Lemud, gravé en
+relief sur métal par le procédé Rémon, et un dessin gravé sur pierre par
+le procédé Tissier. Ce dernier serait bien plus sûr de se voir accorder
+la préférence par les artistes si, comme le procédé Rémon, il admettait
+l'usage du crayon de mine de plomb. La plume lithographique présente des
+difficultés d'exécution, et la plupart des dessinateurs, faute de s'être
+exercés à l'employer, pourront faire longtemps obstacle au procédé de M.
+Tissier.</p>
+
+<p>La ville de Rome a été mise en émoi par le récit des crimes et la
+condamnation d'un prêtre, nomme Abbo, qui, joignant à une instruction
+remarquable une adresse et une hypocrisie peu communes, avait su,
+jusqu'au jour de son arrestation, couvrir des apparences de la
+régularité et de la religion les désordres les plus infâmes, les crimes
+les plus horribles, gagner l'amitié du premier ministre, Génois comme
+lui, et se taire ouvrir toutes les maisons de Rome, sans excepter celles
+des ambassadeurs. Il devait être créé prélat le lendemain du jour qu'il
+choisit pour se débarrasser de sa dernière victime. C'était son neveu,
+jeune garçon de huit à neuf ans, que le frère d'Abbo, habitant Gênes,
+lui avait confié, et qui mourut après une série de traitements que nous
+ne pouvons retracer. La servante de ce monstre a déclaré que deux
+enfants nés de leur cohabitation avaient été également sacrifiés par
+lui, et qu'elle était enceinte d'un troisième auquel le même sort eût
+été à coup sûr réservé. La population, que de tels forfaits trouvent
+toujours implacable, attendait le jour de la justice, quand elle a
+appris que le pape venait de commuer la peine de mort prononcée contre
+le coupable. Le premier sentiment a été celui de l'indignation, mais
+elle s'est calmée par la pensée que cette mesure devait équivaloir à une
+abolition du dernier supplice dans les États pontificaux, et qu'il était
+bien impossible désormais d'exécuter les sentences capitales que
+pourrait prononcer la commission spéciale appelée à juger les accusés
+politiques détenus au fort de Saint-Leo.--Des crimes d'un tout autre
+genre viennent d'être commis à Berlin par une jeune et jolie danseuse
+espagnole, mademoiselle Lola-Montez, de Cordoue. Montée sur un beau
+cheval andalous, l'artiste-amazone était allée assister aux grandes
+manoeuvres exécutées en présence du roi de Prusse et de l'empereur de
+Russie. La détonation de l'artillerie effraya sa monture, qui prit le
+mors aux dents et se précipita dans la suite des deux souverains, au
+milieu de laquelle la jeune Andalouse parvint à grand'peine à l'arrêter.
+Un gendarme (Berlin n'est pas sans gendarmes), un gendarme survint, qui
+menaça l'amazone et maltraita le cheval. Un coup de cravache vint lui
+cingler la figure; il en dressa procès-verbal. Le lendemain un huissier
+(Berlin a aussi des huissiers), un huissier se présenta chez
+mademoiselle Montez pour lui remettre une assignation judiciaire, La
+mère de mademoiselle Montez (La mère d'actrice n'est pas inconnue en
+Prusse), la mère de mademoiselle Montez, qui survint, ne se doutant
+guère plus que Chicaneau des <i>Plaideurs</i> que ce fut <i>un exploit que sa
+fille faisait</i>. Le papier timbré, mis en morceaux, fut lancé à la figure
+de l'huissier; l'huissier en dressa procès-verbal. Les journaux de
+Berlin disent, avec toute la gravité allemande, qu'il y a là un double
+chef d'accusation qui menace de priver pour longtemps la coupable de sa
+liberté.</p>
+
+<p>Nous avons cette semaine à enregistrer le décès d'un certain nombre de
+personnes regrettables:--Un orateur auquel son talent à la seconde
+chambre des États de Bavière et au barreau de Munich avaient valu un
+grand renom en Allemagne, et une fortune de 800,000 florins (1,300,000
+fr.). M. Charles de Batz vient de mourir, léguant tout re qu'il
+possédait aux veuves et orphelins d'avocats du barreau dont il avait
+fait partie--La ville d'Arles a perdu M. le baron Langier de Chartreuse,
+son ancien maire, son ancien conseiller-général, son ancien député, qui
+laisse, en outre, de précieux souvenirs comme savant et comme,
+antiquaire.--L'armée d'Afrique a rendu les derniers devoirs à un des
+officiers les plus distingués du corps royal d'état-major, le chef
+d'escadron Delcambe, qui mettait fin, dit-on, à de nombreuses et
+importantes recherches sur la langue arabe et l'histoire géographique du
+nord de l'Afrique.--Les sciences archéologiques ont vu mourir M. Allou,
+qui fut successivement secrétaire bibliothécaire, puis président de la
+Société Royale des Antiquaires de France. Il a publié entre autres
+travaux d'archéologie, une <i>Description des Monuments du département de
+la Haute-Vienne</i>, et un <i>Essai sur les armures du Moyen-Age</i>.--Enfin, M.
+Domeny de Rienzi, auteur de plusieurs ouvrages de géographie, et du
+volume intitulé <i>Océanie</i>, faisant partie de <i>L'Univers Pittoresque</i>,
+vient de mourir à l'hôpital de Versailles. Atteint, il y a un certain
+temps, d'une fièvre cérébrale, il avait eu le malheur de perdre en
+partie ses facultés intellectuelles. Plus d'une fois depuis lors il
+tenta de se remettre à l'étude et de terminer des ouvrages inachevés. Ce
+fut vainement; le travail était devenu impossible à son cerveau
+affaibli. Cet affaiblissement et la conscience qu'il en avait ont fait
+naître chez lui le désespoir, et M. de Rienzi s'est tiré, au milieu du
+parc de Versailles, un coup de pistolet dans la tête. Il a succombé à la
+blessure qu'il s'était faite.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Chemin de Fer de Londre à Folkestone.</h2>
+
+<h4>VOYAGE DE BOULOGNE À LONDRES EN SIX HEURES.</h4>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005.png"><br><b>Vue du Port de Folkestone; banquet d'inauguration du
+Chemin de fer.</b></p>
+
+<p>L'ouverture d'une nouvelle voie de communication a toujours été
+considérée comme un événement important pour le pays dont elle doit
+activer les relations, pour les populations dont elle développe et
+satisfait les besoins. Quand cette voie de communication est un chemin
+de fer, un intérêt plus vif encore s'attache à son inauguration; car on
+commence à comprendre partout, et en Angleterre on a déjà compris depuis
+longtemps, quel essor nouveau on doit en attendre pour l'industrie et le
+Commerce. Mais lorsque ce chemin de fer relie non pas seulement une
+ville à une ville, mais un grand royaume à un autre grand royaume, alors
+ce ne sont plus seulement les intérêts particuliers qui s'agitent et se
+félicitent; alors les hommes d'État eux-mêmes qui voient loin dans
+l'avenir et qui sont un doivent être toujours un peu prophètes,
+tressaillent et sentent qu'une nouvelle ère de civilisation va
+commencer. En effet, plus les hommes se voient et se connaissent, plus
+les préjugés disparaissent; plus leurs relations commerciales sont
+intimes et continues plus la guerre devient difficile à déclarer. Aussi
+est-ce avec bonheur que nous avons accueilli l'inauguration du chemin de
+fer de Londres à Folkestone, ou plutôt de Londres à Paris par Boulogne.
+Nous donnerons prochainement à nos lecteurs, avec la carte de la
+Grande-Bretagne, une notice sur les chemins de fer en exploitation dans
+ce pays; aujourd'hui, nous nous bornons à constater un fait qui nous a
+paru un des plus considérables par l'influence qu'il doit avoir en
+France sur le choix du tracé du chemin de Paris au littoral de la
+Manche.</p>
+
+<p>Nous devons le dire, la question qui hier encore était entière, ne l'est
+plus aujourd'hui; elle vient d'être résolue de l'autre côté du détroit:
+l'arrivée des convois à Folkestone, l'appropriation du port à la
+navigation à vapeur, le temps de la traversée entre Folkestone et
+Boulogne, tout semble se réunir pour imposer au gouvernement la
+construction de la ligne d'Amiens à Boulogne, sans préjudice toutefois
+de ce qu'il doit faire pour Calais, qu'il y aurait injustice et mauvaise
+politique à abandonner.</p>
+
+<p>Le chemin de Londres à Douvres a été autorisé en 1836: il emprunte,
+entre ces deux points extrêmes, une portion de leur parcours à trois
+autres chemins. Il part de Londres avec le chemin de Greenwich, qu'il
+suit pendant 3 kilomètres, passe pendant 12 kilomètres sur le chemin de
+Croydon, se lie au chemin de Brighton sur 9 kilomètres, et en le
+quittant prend le nom de <i>South Eastern Railway</i> jusqu'à Douvres, sur
+une longueur de 115 kilomètres environ. Sa longueur totale est donc
+d'environ 115 kilomètres. Les travaux de ce chemin n'ont pas été poussés
+avec une grande activité, puisque ce n'est qu'au mois d'août 1843,
+c'est-à-dire sept ans après sa concession, qu'on l'a inauguré sur la
+presque totalité de son parcours, de Londres à Folkestone. La portion
+comprise entre Folkestone et Douvres a environ 15 kilomètres et réunit
+toutes les difficultés possibles: c'est là que se trouve les fameux
+rochers de Shakspere dont les ingénieurs anglais ont renversé des
+quartiers énormes au moyen de la poudre. Nous pouvons dire avec
+certitude que si le port de Folkestone eût <i>été découvert</i>, au moment où
+l'autorisation de construire le South Eastern a été demandée, la
+compagnie aurait reculé devant les 15 kilomètres qui séparent les deux
+ports. D'un autre côté cependant, Douvres étant un des <i>cinq ports</i>
+d'Angleterre qui sont gratifiés d'un gouverneur, et ce gouverneur étant
+lord Wellington, il est probable que l'adoption du bill du South Eastern
+aurait été subordonnée à la promesse du prolongement de Folkestone à
+Douvres.</p>
+
+<p>Le port de Folkestone était, il y a six mois, un des ports les moins
+fréquentés du Royaume-Uni; il était envasé, les jetées en partie
+détruites, et il pouvait à peine donner abri à quelques misérables
+bateau pêcheurs. A cette époque, la compagnie du South Eastern l'achète:
+les jetées sont relevées, le port débarrassé des masses de pierres et de
+sable qui l'encombrent, des grues implantées sur les quais; et
+aujourd'hui, de ce port naguère abandonné, parlent de gracieux steamers
+qui, en trois heures, traversent la Manche et lui assurent un rang parmi
+les plus importants de la Grande-Bretagne.</p>
+
+<p>Le dessin que nous donnons à nos lecteurs représente la vue de ce port
+restauré: c'est derrière la hauteur qui domine la mer, et d'où l'on a la
+vue la plus admirable, qu'a été placée la station du chemin de fer; le
+seul inconvénient de cette station, c'est d'être à vingt-cinq minutes de
+chemin du port; mais on assure que quand l'exploitation sera
+complètement organisée, un embranchement conduisant jusqu'au port
+permettra de parcourir cette distance en moins de cinq minutes.</p>
+
+<p>Le premier bateau à vapeur a quitté le port régénéré de Folkestone le 2
+juin 1843. Les directeurs du South Eastern étaient partis de Londres ce
+jour-là même à six heures du matin; à huit heures quarante minutes, ils
+étaient à Folkestone, ayant franchi 82 milles en deux heures quarante
+minutes, à raison de 49 kilomètres et demi par heure; à neuf heures
+vingt minutes ils montaient sur le bateau à vapeur qui, à midi trente
+minutes, abordait les quais de Boulogne. Le voyage n'avait pas duré <i>six
+heures</i> en tout.</p>
+
+<p>Qu'on suppose maintenant le chemin de fer de Paris à Boulogne par Amiens
+construit; ce chemin doit avoir 208 kilomètres environ, et il exigera,
+pour être parcouru à raison de 52 kilomètres à l'heure, huit heures
+vingt minutes à peu près. Il sera donc possible d'aller de Paris à
+Londres en moins de quinze heures. Ce chiffre seul indique suffisamment
+l'importance de ce tracé, et nous n'avons pas besoin de présenter
+aujourd'hui de calculs comparatifs. La solution de la question de la
+jonction des deux capitales découle de cet axiome (qui heureusement se
+trouve d'accord avec les intérêts généraux des deux pays): <i>Le plus
+court chemin d'un point à un autre est la ligne droite.</i></p>
+
+<p>La visite que les directeurs du South Eastern avaient faite à Boulogne
+devait leur être rendue à Folkestone, et eux-mêmes devaient reconnaître
+la généreuse hospitalité des Français par un banquet offert aux
+personnes considérables de Boulogne.</p>
+
+<p>Le 1er août dernier, le paquebot <i>la Ville de Boulogne</i>, ayant à bord M.
+Adam, maire de Boulogne, le défenseur le plus infatigable des intérêts
+de cette ville, et d'autres notables habitants, quitta les côtes de
+France à neuf heures trente-cinq minutes, et arriva à Folkestone à midi
+un quart.</p>
+
+<p>Un magnifique banquet de deux cents personnes, préparé sous un pavillon
+à la station du chemin de fer, fut présidé par le maire de Folkestone:
+c'était une fête vraiment nationale pour chacun des deux peuples qui y
+prenaient part. Dans les toasts qui y furent portés, on dit beaucoup de
+bien de Boulogne et de Folkestone, ce qui se comprend parfaitement, et
+fort peu de mal de Douvres et de Calais, ce qui prouve la grande
+générosité des vainqueurs du jour.</p>
+
+<p>Quoi qu'il en soit, la question, comme nous le disions plus haut, nous
+semble jugée, non pas que Calais doive être déshérité à tout jamais de
+tout moyen d'amélioration. A Calais, le transit de l'Angleterre vers la
+Belgique et l'Allemagne, mais à Boulogne les voyageurs de Paris à
+Londres.</p>
+
+<p>Nous reviendrons sur toutes ces questions quand nous donnerons une
+nouvelle carte des chemins de fer en France.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Théâtre-Italien.</h2>
+
+<p class="mid">Lucia di Lammermoor.--Débuts de MM. <span class="sc">Ronconi</span> et <span class="sc">Salvi.</span></p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustation">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/006a.png"><br><b>M. Ronconi.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<img alt="" src="images/006b.png"><br><b>M. Salvi.</b>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Il n'y a pas d'ouvrage peut-être, <i>Anna Bolena</i> exceptée, où M.
+Donizetti ait mis autant de génie que dans <i>Lucia di Lammermoor</i>. Le
+sujet de cet opéra, tiré du roman si connu de Walter Scott, convenait
+particulièrement à la nature de son talent. Sans aucun doute, M.
+Donizetti est un de ces artistes éminents qui ont le droit de tout
+tenter, et qui peuvent réussir à tout. Mais il y a des thèses que le
+génie le plus puissant ne saurait produire qu'avec contrainte, et au
+prix de beaucoup d'efforts, tandis que d'autres semblent lui échapper
+d'elles-mêmes et pour ainsi dire malgré lui.</p>
+
+<p>C'est donc dans cette charmante partition de <i>Lucia</i> que M. Donizetti a
+pu déployer dans de plus larges proportions les qualités qui lui sont
+propres, une mélodie naturelle, facile, abondante; un style dont
+l'élégance ne se dément jamais; une sensibilité passionnée qui s'élève
+quelquefois jusqu'aux effets les plus pathétiques. Le final du deuxième
+acte de <i>Lucia di Lammermoor</i> renferme en ce genre des passages
+très-remarquables, et il est impossible d'entendre l'air d'Edgar, au
+troisième acte, sans être ému jusqu'aux larmes. C'est là un beau
+triomphe sans doute: connaissez-vous beaucoup de compositeurs qui vous
+aient fait pleurer?</p>
+
+<p>Le début de deux artistes nouveaux, dans les deux rôles d'Ashlon et
+d'Edgar ajoutait, cette année, un intérêt tout particulier à la reprise
+de Lucia di Lammermoor.</p>
+
+<p>Ce sont MM. Ronconi et Salvi qui ont pris la place de MM. Tamburini et
+Mario.</p>
+
+<p>Non que Mario nous ait quittés: à Dieu ne plaise! Où retrouverions-nous
+cette voix si pure et si fraîche, et dont le timbre est si flatteur que
+Mario, débutant après Rubini, et dans les rôles de Rubini, n'a pas vu
+son succès contesté un seul instant? Mario est aujourd'hui l'une des
+plus solides colonnes de ce temple élevé, sur la place Ventadour, à la
+muse de la mélodie et de l'harmonie vocales. Mais enfin, pour soutenir
+l'arceau d'une voûte, une seule colonne ne suffit pas: il en faut deux
+parallèles, et M. Salvi sera la seconde.</p>
+
+<p>Quant à M. Ronconi, c'est en effet pour remplacer M. Tamburini qu'il est
+venu. En ce moment même, M. Tamburini doit être en Russie, avec Rubini
+et madame Viardot-Garcia. Souhaitons à ces artistes éminents tout le
+succès qu'ils méritent, mais n'ayons pas la fatuité de les plaindre.
+Autant vaudrait plaindre les hirondelles, lorsqu'elles entreprennent, au
+mois d'octobre, leur lointaine pérégrination. L'artiste est un oiseau
+voyageur: le nord, le midi, l'est et l'ouest lui appartiennent également
+et au même titre; les limites qui séparent les divers états de l'Europe
+n'opposent aucun obstacle à son vol; la marchandise qui fait la base de
+ses opérations commerciales brave toutes les douanes de l'univers, et
+n'est considérée nulle part comme marchandise prohibée. Partout où
+l'artiste peut se faire écouter, il est chez lui: partout où on
+l'applaudit il est heureux.</p>
+
+<p>Quelques feuilletons cependant ont paru méconnaître ces vérités. Ils se
+sont attendris sur le triste sort de ces artistes que nous avions l'an
+dernier, et que nous aurons peut-être de nouveau l'an
+prochain.--Malheureux Tamburini! Infortunée Pauline! quitter le peuple
+<i>le plus spirituel de la terre</i> pour les <i>barbares du Nord!</i> Au lieu de
+ces aimables Parisiens à larges paletots et à longues barbes, ne plus
+avoir pour auditeurs que de roides Moscovites, étranglés dans
+l'uniforme, et rasés selon l'ordonnance!</p>
+
+<p>En effet, voilà un grand malheur. J'aime à croire pourtant que ces
+infortunés n'en eussent pas pris leur parti aussi facilement ni aussi
+vite, s'ils n'y avaient entrevu la chance de quelques consolations. Qui
+sait? La caisse de l'empereur Nicolas est peut-être aussi bien garnie
+que celle de M. Vatel, et s'ouvre plus facilement.</p>
+
+<p>Allez sans inquiétude, artistes charmants, et ne craignez pas qu'on vous
+oublie. Nos pensées et nos voeux vous accompagnent. Nous applaudirons
+d'ici à vos succès de là-bas, et quand vous nous reviendrez, renouvelés
+et peut-être grandis par l'absence, vous nous retrouverez tout prêts à
+ôter, pour vous saluer, nos mains des poches de côté de nos paletots, et
+même à quitter un moment nos cigares pour crier <i>bravo!</i> et <i>brava!</i></p>
+
+<p>Et, en attendant ce beau jour, sachons jouir de Salvi et de Ronconi en
+toute sûreté de conscience.</p>
+
+<p>Il ne faut pas attendre de M. Salvi des grands cris ni du bruit hors de
+saison, ni peut être beaucoup de vigueur la même où elle serait à sa
+place. C'est une voix très-bien posée, qui s'émet facilement, et dont le
+timbre doux et un peu velouté a un grand charme dans le <i>piano</i>; mais
+elle n'est pas assez, énergique, assez éclatante pour certains effets.
+Elle plaît, elle flatte, elle caresse, elle attendrit. Quant aux
+émotions violentes, elle y arrive, mais avec effort, et il faut toute
+l'adresse de l'artiste pour dissimuler la contrainte qu'il s'impose dans
+ces moments-là, et pour ôter à cette lutte qu'il soutient contre
+lui-même tout ce qu'elle devrait naturellement avoir de pénible pour le
+spectateur. C'est par son habileté surtout que ce chanteur est
+remarquable.</p>
+
+<p>Son style est sage et d'une simplicité très-élégante. Il a beaucoup de
+goût, une expression toujours juste, ce qui est une grande qualité, et
+presque toujours suffisante. En un mot, il sera parfait dans son emploi.</p>
+
+<p>Car il n'est pas venu chanter ici les grands rôles de ténor, tels que
+celui d'Othello, ou d'Osiris dans <i>Moïse</i>, ou de Rodrigo dans <i>la Dame du
+Lac</i>, mais bien ceux qui demandent de la ductilité et de la grâce, avec
+un développement vocal médiocre. C'est enfin ce que les Italiens
+appellent un ténor de <i>demi-caractère, di mezzo carattere</i>, ce qu'on
+appelle à Paris un ténor <i>gracieux</i>, et en province un ténor <i>léger</i>. A
+l'Opéra-Comique, il serait charmant dans <i>la Dame Blanche</i>, et à
+l'Académie royale de Musique, dans Raimbaud de <i>Robert-le-Diable</i>, et
+peut-être dans <i>le Comte Ory.</i></p>
+
+<p>La voix de M. Ronconi est très-bornée et d'un caractère douteux. On ne
+sait trop si c'est une basse qui ne peut descendre, ou un ténor qui ne
+peut monter. Mais qu'importe? s'il tire de cette voix, telle quelle, un
+parti merveilleux, s'il donne à tout ce qu'il chante une physionomie
+originale et saisissante, s'il intéresse constamment son auditeur, s'il
+l'échauffé en s'échauffant, s'il l'émeut, s'il l'entraîne, n'est-ce pas
+vraiment un grand artiste, et le résultat qu'il obtient n'est-il pas
+d'autant plus admirable qu'il se sert d'un instrument plus défectueux?</p>
+
+<p>Ce résultat, il ne l'a pas obtenu tout d'abord. La victoire a été pour
+lui le prix d'un rude combat. Le publie est ainsi fait chez nous; il
+tient prodigieusement à ses habitudes. A chaque phrase dite par Ronconi,
+il comparait la même phrase telle que Tamburini la lui avait longtemps
+fait entendre. Il regrettait ici une gamme rapide, ici un arpège, la une
+trille, que sais-je, moi? Mais peu à peu l'impression actuelle est
+devenue si puissante qu'elle a complètement effacé l'impression passée,
+et l'on s'est aperçu que si Tamburini avait une voix plus volumineuse,
+une qualité de son plus pleine et une plus grande agilité, Ronconi
+pousse bien plus loin l'art de <i>phraser</i>, la faculté d'exprimer et le
+don d'émouvoir.</p>
+
+<p>Le duo du second acte, avec madame Persiani, a commencé son succès, qui
+a grandi pendant le final, et qui s'est élevé au plus haut point après
+le duo du troisième acte. Il faut ajouter que dans ce dernier morceau il
+a été fort bien secondé par Salvi.</p>
+
+<p>En résumé, ce sont deux succès brillants une nous avons à constater, et
+l'administration du Théâtre-Italien vient d'augmenter son armée
+mélodieuse de deux excellentes recrues. Grâce à leur concours, elle va
+monter successivement plusieurs ouvrages nouveaux, et tout nous prestige
+que la saison qui vient de commencer sera l'une des plus intéressantes
+que nous avons vues depuis plusieurs années.</p>
+
+<p>Madame Persiani ... mais à quoi bon répéter ce qu'on a dit cent fois, ce
+qui est connu de tout le monde? Madame Persiani est aujourd'hui ce
+qu'elle était l'année dernière. Cela suffit, et nous ne pouvons rien
+dire de plus.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>Académie de Beaux-Arts</h2>
+
+<h4>EXPOSITION DES GRANDS PRIX ET DES ENVOIS DE ROME.</h4>
+
+<p class="mid">--SÉANCE ANNUELLE.</p>
+
+<p>Lorsque des lettres-patentes de Louis XIV eurent, en 1655, confirmé la
+naissante Académie de peinture, elle reçut presque immédiatement son
+complément par la création de l'École de Rome, dont Charles Errard, de
+Nantes, fut le premier directeur. Il y a eu constamment, depuis, un
+échange annuel entre l'ancienne et la nouvelle capitale du monde
+civilisé. Nous envoyons à Rome, pendant cinq années, aux appointements de
+trois mille francs, des peintres, des sculpteurs, des architectes, des
+graveurs, voire, même des musiciens; et, pour répondre à la munificence
+de l'État, ils sont tenus de nous envoyer des travaux déterminés par les
+règlements, La Révolution française n'a modifié sur ce point les
+institutions monarchiques que pour les refondre en deux corps homogènes,
+l'Institut et l'École Royale des Beaux-Arts. Chaque année, un certain
+nombre de jeunes gens, Français et vaccinés, obtiennent, par voie de
+concours, le droit d'assister gratuitement à des cours de dessin, de
+perspective, d'anatomie, de constructions, d'architecture, etc. Deux
+concours d'essai (un seul pour les architectes) déterminent ceux des
+élèves qui doivent se disputer le grand prix. Les élèves entrent en
+loge, c'est-à-dire qu'on les enferme dans une chambre pour y composer
+une esquisse dont ils doivent suivre les indications, et où ils passent
+leurs journées pendant un espace de temps fixé. Cette réclusion
+temporaire est propre à glacer les inspirations les plus chaleureuses.
+Jugez-en par les conditions imposées aux logistes peintres: ils ne
+peuvent introduire ni dessins ni draperies; on ne laisse passer que les
+bosses et les études qu'ils peuvent faire chez eux d'après des modèles
+de femme; car les modèles d'homme seuls posent en loge. Le gardien a le
+droit de fouiller chaque concurrent à l'entrée ou à la sortie; les
+toiles sont timbrées pour qu'on n'en puisse changer. Défense est faite
+aux logistes, sous peine d'exclusion, de se visiter avant le dernier
+jour de leur emprisonnement. Quand ce jour est arrivé, le secrétaire
+perpétuel, assisté d'un membre de l'Académie, vient apposer les scellés
+sur les tableaux, qui sèchent en paix jusqu'au moment où ils sont vernis
+et encadrés pour l'exposition publique.</p>
+
+<p>Cette année, les peintres sont restés en loge du 1er juin au 26 août;
+les sculpteurs, du 15 juin au 11 septembre; les architectes, du 9 mai au
+16 septembre; les graveurs, du 12 avril au 11 septembre. Cent cinquante,
+peintres s'étaient présentés au concours d'esquisse, dont le sujet était
+<i>Ulysse reconnu par sa nourrice Eurydice</i>. Vingt d'entre eux ont été
+choisis pour peindre une figure d'après nature, en quatre jours, en
+travaillant sept heures par jour. Les dix concurrents sortis victorieux
+de cette dernière épreuve ont été MM. Damery, élève de Delaroche;
+Debedeucq, élève de Coignet; Picou, Jobbé-Duval, élèves de Delaroche;
+Bénouville, élève de Picot; Hillemaker, élève de Coignet; Villaine,
+Charles Jalabert, élèves de Delaroche; Duveau, élève de Coignet; et
+Cambard, élève de Signol. Leurs productions ont été soumises à
+l'appréciation du public les 27, 28 et 29 septembre, et l'Académie, dans
+sa séance du samedi 30, a décerné le premier grand prix à M. Eugène-Jean
+Damery, de Paris, âgé de vingt ans; le premier second grand prix à M.
+François-Léon Bénouville, de Paris, âgé de vingt-deux ans et demi; et le
+deuxième second grand prix à M. Henri-Augustin Gambard, de Sceaux
+(Seine), âgé de vingt-quatre ans.</p>
+
+<p>Selon l'usage immémorial et presque sans exception, on avait extrait le
+sujet du concours de la mythologie païenne. La peste afflige la ville de
+Thèbes; l'oracle déclare que les Thébains sont punis de n'avoir pas
+vengé la mort de leur roi Laïus. Oedipe, apprenant qu'il est
+involontairement parricide et incestueux, s'arrache les yeux et se
+condamne à l'exil. Ses fils le chassent de son palais; il quitte Thèbes,
+maudit par les citoyens et soutenu par sa fille Antigone.</p>
+
+<p>Ce programme était indiqué comme <i>tiré de la tragédie d'Oedipe roi</i>, de
+Sophocle. Nous avons sous les yeux une édition grecque avec le mot-à-mot
+latin (Cambridge, 1673, in-8°), et nous pouvons affirmer que [Grec:
+Oidipios torannos] ne renferme rien de semblable. Les Théhains, loin de
+maudire Oedipe, lui témoignent constamment la plus vive sympathie;
+Antigone et sa soeur Ismène sont représentées comme deux enfants dont
+<i>le bas âge excite l'intérêt</i>, et les fils d'Oedipe ne figurent même pas
+au nombre des personnages de la pièce. On doit donc considérer ce sujet
+comme imaginé par MM. les membres de la section de sculpture, et nous ne
+nous en plaindrions pas s'il n'avait l'inconvénient de nous étaler de
+hideux spectacles, un vieillard qui s'est crevé les veux, des
+pestiférés, du sang et des plaies répugnantes.</p>
+
+<p>Le tableau de M. Damery est sagement composé, sagement exécuté, mais
+sans hardiesse et sans vigueur. L'incorrection de la perspective
+rapproche trop les figures des monuments; la tête de l'Oedipe n'est pas
+assez grosse pour le corps; cette peinture a toutefois des parties bien
+traitées, comme la tête d'un Thébain placé derrière Oedipe, et le groupe
+qui occupe la gauche.</p>
+
+<p>Il y a des tableaux qui, reproduits par la gravure, excitent une juste
+admiration, mais dont le coloris défigure l'original. Tel est l'Oedipe
+de M. Bénouville. L'ensemble a de l'harmonie, le dessin de la pureté, la
+perspective de la justesse; les têtes et les attitudes ont cette dignité
+calme dont Poussin fournit les modèles; mais pourquoi avoir donné aux
+chairs, aux draperies, aux monuments, des tons chocolat, bronze,
+vert-pomme, ou des teintes qui n'ont de nom dans aucune langue?</p>
+
+<p>La manière de M. Gambard rappelle, exactement celle de M. Signol, son
+maître, du moins par le coloris. La composition, exécutée en hauteur,
+est simple et harmonieuse, mais déparée par un défaut essentiel.
+Antigone a les épaules carrées, les membres solides, la taille
+majestueuse; Oedipe, au contraire, rabougri, chétif, est péniblement
+remorqué par sa robuste compagne.</p>
+
+<p>De même que les peintres, les sculpteurs ont eu à traiter un sujet grec
+pour le concours d'essai, <i>les Adieux d'Hector à Andromaque</i>; un second
+sujet grec pour le concours définitif, <i>la Mort d'Épaminondas</i>. Les huit
+élèves admis en loge ont été MM. Moreau, Thomas, Maréchal, élèves de MM.
+Ramey et Dumont: Lequesne, élève de M. Pradier: Lavigne, élève de MM.
+Ramey et Dumont; Maillet, élève de M. Fouchères; Leharivel, élève de MM,
+Ramey et Dumont; Guillaume, élève de M. Pradier. On a pu voir, les 13,
+14 et 15 septembre, les huit bas-reliefs exposés au rez-de-chaussée du
+palais des Beaux-Arts; et, le 16, ont été proclamés les noms de MM.
+René-Ambroise Maréchal, de Paris, âgé de vingt-cinq ans et demi; Eugène
+Lequesne, de Paris, âgé de vingt-huit ans et demi; et Hubert Lavigne, de
+Cons-la-Grand-Ville (Moselle), âgé de vingt-cinq ans.</p>
+
+<p>Le bas-relief de M. Maréchal est bien conçu. Un soldat présente à
+Épaminondas son bouclier; un autre, arrivant tout haletant du combat,
+lui tend une branche de laurier en signe de victoire. Les chairs sont
+étudiées avec soin, et les draperies, un peu épinglées, attestent dans
+l'artiste la science de l'ajustement. La figure du vieux guerrier, qu'on
+voit à l'extrémité droite appuyé sur son javelot, est une excellente
+académie. La tête de d'Épaminondas exprime à la fois les souffrances
+physiques et la joie morale; mais la position du trait fatal dans le
+corps du mourant présente une grave invraisemblance. D'après les détails
+que Xénophon, Pausanias, Diodore de Sicile, Plutarque et Cornélius Nepos
+nous ont transmis sur la mort d'Épaminondas, il fut rapporté dans sa
+tente et eut le temps, avant d'expirer, d'apprendre, des nouvelles du
+combat. Le fer de lance, comme l'a placé M. Maréchal, traverse le grand
+dentelé, le diaphragme, et pénètre dans le poumon gauche; or, avec une
+pareille blessure, il nous paraît difficile de soutenir la moindre
+conversation.</p>
+
+<p>Le travail de M. Lequesne n'a point paru à l'exposition générale des
+grands prix. Une affiche annonçait qu'en vertu d'une décision prise par
+l'Académie dans la séance du 27 septembre 1843, le bas-relief était
+exclu de l'exposition, «parce qu'il y avait été fait, après le jugement,
+et avant le moulage, des retouches et des changements considérables.»
+Ces changements considérables se réduisaient à la correction d'une tête
+de profil visible à peine sur le dernier plan, et d'un casque jeté à
+terre aux pieds du personnage principal. Il est fâcheux qu'on ait
+invoqué ce prétexte contre M. Lequesne, dont la composition se
+recommandait par le mouvement et la vigueur.</p>
+
+<p>Dans le bas-relief de M. Lavigne, Épaminondas, levant la main gauche,
+remercie les dieux du triomphe de sa patrie; de l'autre main, il arrache
+le fer de sa plaie. Un soldat posant la main sur le coeur du mourant
+fait signe au médecin que la mort est prochaine. A l'extrémité droite,
+est un autre soldat nu qui pleure la perte de son général. Les figures
+de M. Lavigne sont heureusement groupées, et les parties nues d'un
+modelé satisfaisant.</p>
+
+<p>Les prix d'architecture ont été adjugés à MM. Jacques-Martin Tétaz, de
+Paris, âgé de vingt-cinq ans et demi, élève de MM. Huyot et Lebas;
+Pierre-Joseph Dupont, de Dijon, âgé de vingt-huit ans, élève de MM.
+Debret et Huvé; Louis-Jules André, de Paris, âgé de vingt-quatre ans,
+élève de MM, Huyot et Lebas. Le sujet était un <i>Palais de l'Institut
+destiné à recevoir les cinq grandes Académies</i>: le projet de M. Tétaz ne
+manquait pas d'élégance; le portique corinthien couronné de statues, le
+dôme coupé par une terrasse à la partie supérieure, les corps de logis
+doriques de l'enceinte offraient un ensemble imposant. Le plan de M.
+Dupont était surchargé d'ornements de l'extérieur, mais l'emportait sur
+celui du premier grand prix par les distributions intérieures. On
+remarquait dans le travail de M. André le dôme central et la colonnade
+dorique du mur d'enceinte. Les autres concurrents étaient MM. Delage,
+Desbuissons, Lecoeuvre, Dubois et Louvet. Tous leurs projets, exposés
+les 20, 21 et 22 septembre, avaient entre eux la plus grande analogie,
+et paraissent calqués sur le bâtiment actuel des Quatre-Nations.</p>
+
+<p>Le prix de gravure en médaille et sur pierre fine n'a pas été disputé,
+La glyphique illustrée chez les Grecs, et au treizième siècle par
+d'habiles artistes, est tombée aujourd'hui en discrédit, et n'est guère
+cultivée que comme métier par les fabricants de cachets. Seul reçu en
+loge, M. Louis Merley, de Saint-Etienne (Loire), âgé de vingt-huit ans
+et demi, élève de MM. David et Galle, a obtenu sans contestation le
+premier grand prix. Il avait à exécuter en bas-relief <i>Ardon précipité
+dans la mer, reçu par un dauphin et transporté au cap Ténare</i>; puis il
+devait réduire ce bas-relief en creux sur un coin d'acier, et copier sur
+pierre fine un camée antique. M. Merley s'est acquitte
+consciencieusement de ces différents travaux, et il était juste de
+l'encourager dans une carrière à laquelle bien peu de jeunes gens
+daignent se consacrer aujourd'hui.</p>
+
+<p>Aux expositions partielles a succédé, du 1er au 8 octobre, l'exposition
+générale des grands prix et des envois de Rome. Cette année, différentes
+circonstances, les maladies, le mauvais vouloir, on des obstacles
+imprévus, ont empêché plusieurs pensionnaires d'accomplir leurs
+obligations. Les travaux expédiés sont en petit nombre et peu saillants;
+l'oeuvre capitale, celle qui prime tous les autres envois par les
+dimensions et l'importance du sujet, est le <i>Jérémie</i>, de M. Murat,
+pensionnaire de cinquième année. Le peintre, s'inspirant du chapitre 21
+des <i>Lamentations</i> du prophète, l'a représenté au milieu des vieillards
+et des jeunes filles de Jérusalem, gémissant sur le sort de la Ville
+Sainte et des Hébreux captifs de l'étranger. La scène est éclairée par
+les rayons d'un soleil couchant dont l'effet est rendu avec une
+remarquable puissance de couleur. En louant, dans la composition de M.
+Murat, l'arrangement des groupes et la grâce de quelques figures de
+femmes, nous lui reprocherons l'absence de caractère. Rien n'indique que
+l'action soit en Judée, au temps de Nabuchodonosor; le prophète n'est
+pas assez distinct de ceux qui l'entourent; son attitude exprime moins
+l'inspiration que l'accablement. En lui donnant les rides et la barbe
+blanche d'un vieillard, M. Murat n'a point songé que Jérémie, qui,
+destiné à la prophétie des le sein de sa mère, commença ses prédications
+sous le règne de Josias, l'an 629 avant Jésus-Christ, était jeune encore
+à l'époque de la prise de Jérusalem par les Babyloniens, l'an 606 avant
+notre ère.</p>
+
+<p>M. Pils, pensionnaire de quatrième année, a envoyé la copie d'une
+fresque du cloître de l'Annunziata de Florence, <i>la Mort de saint
+Philippe Benizzi</i>, par Andréa del Sarto, et une petite esquisse, <i>les
+Prisonniers athéniens récitant les tragédies d'Euripide</i>. La copie
+reproduit fidèlement une de ces peintures religieuses d'un siècle où la
+forme était sacrifiée au sentiment. L'esquisse est peinte avec vigueur
+et témoigne d'une étude sérieuse des décorations grecques et étrusques.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/007.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;La Mort d'Épaminondas, premier<br> Grand-Prix de Sculpture
+par M. Maréchal.</b></p>
+
+<p>Nous avons de M. Hébert, pensionnaire de troisième année, un passage
+d'un ton chaud, et la Rêverie. Deux femmes demi-nues sont assises sur
+une terrasse; l'une, vue de dos, tient un narguillié; l'autre, vue de
+profil, laisse échapper de ses mains une mandoline. Sur le second plan,
+on aperçoit les dômes et les minarets de Constantinople, et dans le
+lointain l'azur limpide du Bosphore. M. Hébert, sans avoir jamais visité
+l'Orient, en a deviné, l'éclatante lumière; ses tons ont une vigueur qui
+n'exclut point la transparence, mais ses figures sont dépourvues de
+modelé; et puis est-ce là un sujet assez sérieux? est-ce pour arriver à
+peindre dus vignettes sur une grande échelle qu'on envoie les élèves
+évoquer les souvenirs de la Ville Éternelle, et ne doit-on pas laisser
+les odalisques à ceux qui fabriquent des lithographies à l'usage des
+boudoirs parisiens?</p>
+
+
+
+<p>M. Brisset, pensionnaire de deuxième année, voulant peindre une
+académie, a pris pour prétexte <i>le Fils de Priam, tué par Achille au
+siège de Troie</i>. M. Lebouy a représenté un jeune berger, un pasteur de
+Virgile courtisant une jeune bergère, et lui répétant ces vers d'André
+Chénier:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Ma belle Pammyrhis, il faut bien que tu m'aimes;</p>
+<p class="i14"> Nous avons mêmes yeux; nos âges sont les mêmes.</p>
+</div></div>
+
+<p>L'inexpérience d'un pensionnaire de première année est sensible dans
+cette peinture qui a toutefois le charme d'une simplicité naïve.</p>
+
+<p>M. Lanoue, paysagiste de première année, a bizarrement implanté une
+scène du <i>Nouveau Testament</i> dans un site des États romains. Après avoir
+retracé une <i>Vue de la route d'Albano à Striccia</i>, il y a placé les
+<i>Saintes femmes au tombeau de Notre-Seigneur</i> comme si de lourds massifs
+d'arbres européens, et une grotte creusée dans les flancs d'un verdoyant
+coteau, pouvaient représenter les âpres rochers et la végétation brûlée
+du Golgotha.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>
+Oedipe s'en allant de Thèbes, premier Grand-Prix de<br>
+Peinture, par M. Damery.</b></p>
+
+<p>L'envoi de sculpture ne se compose que de trois morceaux: <i>l'Empereur
+Commode aux jeux du Cirque</i>, ébauche sans conséquence de Ml. Vilain
+(pensionnaire de quatrième année); une copie en marbre du <i>Mars</i> de la
+villa Ludovisi, par M. Godde, élève de première année, et <i>Oreste
+poursuivi par les Furies</i>, statue en marbre par M. Chambard, élève de
+cinquième année. Cette grande figure en pied n'est pas plus un Oreste
+que n'importe quel autre personnage en garde contre un invisible ennemi,
+mais elle a des muscles bien exécutés.</p>
+
+<p>M. Vathier, élève de troisième année, graveur en médaille, n'a pas eu le
+temps d'achever sa <i>médaille commémorative des secours apportés aux
+victimes des inondations qui ont ravagé la France en 1840</i>. Les parties
+terminées font augurer favorablement de l'oeuvre complète. Le bas-relief
+du même pensionnaire, <i>la Douleur pleurant sur la terre</i>, manque
+complètement de modelé.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Ardon sauvé par un Dauphin, premier<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Grand-Prix de Gravure en médaille<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;par M. Merley.</b></p>
+
+<p>Les graveurs en médaille que le gouvernement français entretient à Rome
+nous envoient de la sculpture en guise de médailles; de même les
+graveurs ne nous donnent presque jamais de gravures; ils se bornent à
+copier à l'aquarelle des tableaux des différents maîtres. C'est ce
+qu'ont fait cette année, avec beaucoup de soin et de talent, MM.
+Saint-Eve et Pollet, M. Saint-Eve, élève de deuxième année, a reproduit
+la <i>Madone</i> d'Andréa del Sarto, et le portrait de ce maître par
+lui-même, tableaux tirés de la galerie <i>dei Uffizzi</i> de Florence. M.
+Pollet, pensionnaire de quatrième année, a exposé de charmantes copies
+d'après Raphaël, Titien, Léonard de Vinci et Andréa del Sarto. Nous
+signalerons surtout le <i>Joueur de Violon</i> et la <i>Madona alla seggiola</i>,
+d'après les originaux de Raphaël, qui sont, l'un dans La galerie Pitti
+de Florence, l'autre dans le palais Sciarra de Rome.</p>
+
+<p>Deux architectes seulement ont satisfait à leurs engagements envers
+l'Académie des Beaux-Arts. M. Picard, élève de première année, a trouvé
+une excuse trop légitime dans une grave indisposition; M. Ballo, de
+deuxième année, n'a pu obtenir à temps l'autorisation de pénétrer dans
+un couvent de femmes où sont encloses les ruines qu'il se propose
+d'étudier. M. Lefuel, de troisième année, n'a terminé que quinze dessins
+sur vingt qu'il avait promis de livrer. Ces lavis, exécutés avec soin,
+représentent des portions de l'arc de Septime Sévère, des temples de la
+Concorde et de Jupiter Tonnant, du portique des douze grands dieux et du
+Tabularum, édifice antérieur aux empereurs, où se gardaient les actes
+public; et les senatus-consultes, gravés sur des tables de bronze. M.
+Guenepin, de cinquième année, a présenté, à titre de projet d'<i>Hôtel des
+Invalides de la marine</i>, un entassement confus de toitures, de dômes, et
+de pavillons. L'Académie attendait du même artiste une <i>restauration des
+thermes de Titus</i>; mais ce travail, commencé depuis deux ans, nécessite
+des fouilles considérables qu'il a été impossible d'achever.</p>
+
+<p>L'Académie des Beaux-Arts n'a pas cru devoir accorder cette année le
+premier grand prix de composition musicale.</p>
+
+<p>Un second prix seulement a été décerné à M. Henri-Louis-Charles
+Duvernoy, élève de M. Halévy.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>
+Envois de Rome--Le Joueur de Violon,<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>fac similé</i> du dessin de M. Pellet<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;d'après Raphaël.</b></p>
+
+<p>Sa cantate a été exécutée par mademoiselle Lavoye. MM. Alexis Dupont et
+Bouché, soutenus par un excellent orchestre, que dirigeait M. Battu,
+lieutenant en premier de M. Habeneck à l'Opéra. Ce morceau a paru
+généralement d'une longueur démesurée. Le jeune auteur n'avait pas sans
+doute répandu sur son oeuvre assez de variété.</p>
+
+<p>Son instrumentation est en général bien traitée; il est bon harmoniste.
+Comment un élève de M. Halévy ne le serait-il pas? Comme mélodiste, il
+est beaucoup plus faible, et ses études, selon nous, doivent tendre
+désormais à lui faire acquérir ce qui lui manque sous ce rapport.</p>
+
+<p>La composition instrumentale de M. Gounod, pensionnaire de Rome, qui a
+servi d'ouverture à la séance, est assez bien faite; mais ne peut-on pas
+lui adresser le même reproche qu'à la cantate de M. Duvernoy?</p>
+
+<p>La partie la plus longue et la plus intéressante de cette séance
+solennelle a été la lecture de la <i>Notice historique sur la Vie et les
+Ouvrages de Chérubini</i>. Ce travail assez long, mais fait avec soin,
+écrit d'un excellent style, plein d'aperçus ingénieux, et où brillent çà
+et là de spirituelles saillies, a constamment tenu l'auditoire en
+haleine, et des applaudissements unanimes ont plus d'une fois interrompu
+l'orateur.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009a.png"><br><b>
+Envois de Rome.--Les Lamentations de Jérémie, tableau de M. Murat.</b></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/009b.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Envois de Rome.--Oreste poursuivi<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;par les Furies, statue en marbre<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;par M. Chambard.</b></p>
+
+<p>Il serait superflu de suivre M. Raoul Rochette dans tous les détails de
+cette biographie. Tous les faits qu'il raconte sont connus depuis
+longtemps. Quant à l'appréciation à laquelle il se livre des travaux de
+Chérubini, nous ne saurions la prendre au sérieux. «Où la critique n'est
+pas permise, de Figaro, il n'y a point d'éloge flatteur.» M. Raoul
+Rochette ne critiquant rien,--et l'on comprend que le lieu, la
+circonstance et sa position officielle le lui aient défendu,--ses éloges
+ne sont guère à discuter. Nous ne reprocherons donc pas à M. le
+secrétaire perpétuel d'avoir vanté la <i>grâce</i> et le <i>charme</i> des
+mélodies de Chérubini, et de lui avoir bravement fait honneur de toutes
+les inventions de Gluck, d'Haydn et de Mozart. Mais n'est-ce pas pousser
+un peu loin l'hyperbole académique que d'avoir représenté Napoléon et
+Chérubini comme deux adversaires, deux ennemis, dont l'un fut
+persécuteur et l'autre victime. Quel mal Napoléon a-t-il jamais fait à
+Chérubini? l'a-t-il jamais entravé dans sa marche? a-t-il empêché qu'on
+jouât ses opéras? Pas le moins du monde. Il ne lui a point accordé de
+faveurs; mais à quel titre lui en aurait-il dû? A ne consulter que son
+sentiment personnel, la musique de Chérubini l'ennuyait; à consulter le
+sentiment public, les opéras de Chérubini tombaient presque toujours.
+Pouvait-il deviner que l'auteur de <i>Démaphon</i> et de <i>l'Hôtellerie
+portugaise</i> ferait sous la Restauration de magnifiques <i>motets</i> et des
+messes sublimes? Chérubini, malgré un talent immense, que nous ne
+songeons pas à contester, a joué pendant la moitié de sa vie le rôle de
+grand homme <i>incompris</i>, et il y avait pour cela d'excellentes raisons
+que nous dirions à toute autre occasion qu'à celle de son oraison
+funèbre.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>ROMANCIERS CONTEMPORAINS.--CHARLES DICKENS.</h3>
+
+<h4>Un Journal américain.--Intérieur d'une Pension bourgeoise.</h4>
+
+<p class="mid">(Suite.--Voir t. II, p. 26 et 58.)</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009c.png"><br><b>Intérieur du bureau de <i>Rowdy</i>, journal américain.</b></p>
+
+<p>«M. Jefferson Brick, ici présent, monsieur, dit le colonel en
+remplissant son verre et celui de Martin, et passant la bouteille à son
+collaborateur, va nous donner, au lieu d'un <i>toast</i> de la vieille
+Europe, un <i>sentiment</i> de la jeune civilisation.</p>
+
+<p>--Puisque vous en appelez à moi, s'écria le foudre de guerre, je
+répondrai. Buvons au Rowdy et à tous ses frères de la Presse, puits de
+Vérité, dont l'onde noire (délicate allusion à l'encre d'imprimerie) est
+cependant assez transparente pour réfléchir brillantes les glorieuses
+destinées de mon immortelle patrie!</p>
+
+<p>--Écoutez! écoutez! s'écria le colonel. Vit-on jamais style plus riche
+en métaphores, plus fleuri?</p>
+
+<p>--Non, en vérité, dit Martin.</p>
+
+<p>--Voilà le <i>Rowdy</i> du jour, monsieur, reprit l'éditeur américain, lui
+tendant le journal. Lisez-le! vous y verrez Jefferson Brick à son poste,
+à l'avant-garde de la civilisation humaine, de l'incorruptibilité
+morale.»</p>
+
+<p>Le colonel s'était de nouveau hissé sur la table, et de ce poste avancé,
+lui et son collaborateur vidèrent à l'envi plusieurs verres de
+champagne, regardant Martin lire le journal, puis échangeant l'un avec
+l'autre des regards significatifs. Ils achevaient leur seconde
+bouteille, lorsque Martin termina la dernière colonne.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'en pensez-vous? demanda l'éditeur.</p>
+
+<p>--Mais c'est d'une personnalité qui passe les bornes,» répliqua Martin.</p>
+
+<p>Le colonel parut singulièrement flatté de cette remarque et dit qu'il
+espérait n'avoir jamais ménagé personne.</p>
+
+<p>«Nous sommes indépendants ici, monsieur, ajouta M. Jefferson, libres de,
+faire et de dire tout ce qu'il nous plaît.</p>
+
+<p>--En revanche, à en juger par ce spécimen, reprit Martin, vous avez ici
+nombre de gens qui, loin d'être indépendants, font le contraire de tout
+ce qu'il leur plairait.</p>
+
+<p>--Qu'importe! il faut bien qu'ils cèdent aux institutions de la
+toute-puissante Institutrice des Masses. Ils bronchent parfois; mais,
+tout compté, nous maintenons le grappin, et notre empire sur la vie
+publique et privée des citoyens est aussi absolu que celui....</p>
+
+<p>--Du blanc sur le nègre, suggéra M. Brick.</p>
+
+<p>--Po-si-tivement, ajouta le colonel.</p>
+
+<p>--Oserais-je vous demander, dit Martin, non sans hésiter un peu (un
+passage de votre journal provoque ma question), oserais-je vous demander
+si l'institutrice des Masses ne se permet pas quelquefois..... en
+vérité, je ne sais comment nommer poliment la chose..... bref,
+n'aurait-elle pas recours aux falsifications, aux faux? Par exemple,
+poursuivit-il, trouvant un encouragement dans l'aisance et le calme de
+ses auditeurs, ne lui arrive-t-il pas de publier de fausses lettres,
+avec l'attestation solennelle qu'elles ont été récemment écrites par des
+hommes vivants?</p>
+
+<p>--Oui, monsieur, répliqua le colonel, cela se fait.</p>
+
+<p>--Et ce public éclairé, les Masses, que font-elles? demanda Martin.</p>
+
+<p>--Elles achètent, répliqua le colonel riant aux éclats, tandis qu'un
+sourire approbateur passait sur la figure de M. Jefferson.</p>
+
+<p>--Oui, vraiment, elles achètent, lisent, et par centaine de mille
+exemplaires, continua l'éditeur; nous sommes de rusés gaillards, nous
+autres, et nous savons apprécier la finesse.</p>
+
+<p>--Est-ce que, par hasard, en Amérique, fin serait le synonyme de fourbe?
+demanda Martin.</p>
+
+<p>--Et quand cela serait? dit le colonel; les termes varient avec les
+points de vue. Vous ne pouvez mettre la main au plat dans votre vieille
+Europe; nous le pouvons, nous.</p>
+
+<p>--Et vous le faites, pensa Martin, sans la moindre cérémonie.</p>
+
+<p>--D'ailleurs, reprit le colonel en se penchant en et faisant rouler la
+troisième bouteille vide dans un coin près de ses sieurs, laissant de
+côté les vocabulaires, je présume que l'art de forger des lellres n'est
+pas de notre création.</p>
+
+<p>--Je n'ai rien dit de pareil.</p>
+
+<p>--Non plus que nous n'avons inventé toutes les autres espèces de ruses.</p>
+
+<p>--Inventé! non, je ne dis pas.</p>
+
+<p>--Eh bien! puisque tout cela nous vient de la vieille Europe, que la
+vieille Europe en réponde, et brisons là-dessus. Maintenant, si vous
+voulez bien prendre les devants avec M. Jefferson, je fermerai la
+porte.»</p>
+
+<p>Martin suivit le collaborateur chargé du département de la guerre, qui
+le précédait majestueusement dans l'escalier tortueux. Le colonel vint
+ensuite, et tous trois cheminèrent ensemble, l'Anglais entretenant à
+part lui quelques doutes, et se demandant si sa propre dignité
+n'exigeait pas qu'il administrât quelques coups de pied au colonel, pour
+punir ce drôle d'avoir osé l'aborder, ou s'il entrait dans les choses
+possibles que cet homme et son journal fussent au nombre des appuis
+sérieux de cette terre régénérée.</p>
+
+<p>Du reste, il était évident que le colonel, heureux et fier de la
+position qu'il s'était faite et de sa profonde intelligence des
+sympathies populaires, se souciait fort peu de ce que Martin ou tout
+autre penserait de lui. Ses denrées, follement épicées pour la vente, se
+vendaient bien. Ses milliers de lecteurs ne pouvaient pas plus lui
+reprocher leur goût pour cette littérature fangeuse qu'un gourmand ne
+peut rendre son cuisinier responsable de ses appétits brutaux.</p>
+
+<p>Apprendre qu'un homme de sa trempe n'aurait pu se pavaner ainsi en
+sûreté dans les rues d'aucune ville de l'Europe, eut été pour le colonel
+un triomphe. Il eut déduit de cette assurance la parfaite harmonie de
+ses travaux avec le goût du jour, s'admirant lui-même comme un des types
+nationaux de l'indépendance américaine.</p>
+
+<p>Ils firent plus d'un mille dans une belle et large rue, appelée
+<i>Broadway</i> qui, au dire de M. Jefferson, «donnait les étrivières au
+monde entier.» Tournant enfin dans une des nombreuses rues de traverse,
+ils s'arrêtèrent devant une maison de mesquine apparence. Un petit
+perron conduisait à une petite porte verte, et de chaque côté la rampe
+était ornée de petits ornements blancs et lisses, pareils à une pomme de
+pin pétrifiée. Sur une petite plaque oblongue de même métal on lisait le
+nom de «Pawkins» gravé au-dessus du marteau. Quatre cochons errants
+contemplaient les passants du haut de l'estrade.</p>
+
+<p>Le colonel frappa à la porte de l'air d'un homme qui rentre chez lui:
+une servante irlandaise mit le nez à la fenêtre la plus haute pour
+<i>reconnaître</i>, et pendant son voyage du premier au rez-de-chaussée, les
+cochons se recrutèrent de deux ou trois amis de la rue voisine, et se
+couchèrent de compagnie dans le ruisseau.</p>
+
+<p>«Le major y est-il? demanda le colonel en entrant.</p>
+
+<p>--Lequel, monsieur?... Le maître? répliqua la servante avec une
+hésitation qui prouvait que les majors étaient en <i>majorité</i> dans la
+maison.</p>
+
+<p>--Le maître? dit le colonel Diver, s'arrêtant tout court et se
+retournant vers son collaborateur du département de la guerre.</p>
+
+<p>--O flétrissantes institutions que l'empire britannique! dit Jefferson
+Brick. Maître!</p>
+
+<p>--Qu'y a-t-il d'étonnant dans ce mot? demanda Martin.</p>
+
+<p>--De l'entendre prononcer ici, monsieur, sur la terre de la liberté! dit
+Jefferson Brick. J'espère qu'il n'y sortira jamais que de la bouche de
+quelque créature avilie, quelque <i>aide-ménage</i>, aussi novice aux
+bienfaits de notre forme de gouvernement que l'aide que voilà. Il n'est
+point de maître ici.</p>
+
+<p>--Tous sont propriétaires alors?» reprit Martin.</p>
+
+<p>M. Jefferson Brick s'abstenant de répondre, marcha sur les traces du
+<i>Rowdy</i> incarné. Ainsi fit Martin, se disant à part lui, tout le long de
+la route, que le citoyen libre et indépendant qui peut condescendre à
+reconnaître pour chefs de pareils hommes, se fait de la liberté une
+moins noble image que le serf russe qui, la nuit, rêve d'elle sur le
+four qui lui sert de lit.</p>
+
+<p>Le colonel introduisit ses compagnons dans une arrière-salle du
+rez-de-chaussée, vaste, bien éclairée, mais des moins confortables.
+Entre les quatre murs blancs s'étendait un misérable tapis: une table à
+manger de dimensions démesurées régnait d'un bout à l'autre, et
+l'assortiment de chaises à fond de canne dispersées çà et là dissimulait
+mal la nudité du lieu. A l'extrémité, du cette salle de festin se
+trouvait un poêle flanqué des deux côtés d'un immense crachoir en
+cuivre, et fait de trois petits tonneaux de fer superposés l'un à
+l'autre au dessus d'un garde-cendre, et réunis d'après le principe
+d'union des jumeaux siamois. Devant le poêle un gros homme, étendu dans
+une <i>berceuse</i>, se balançait en avant et en arriére, s'amusant à cracher
+tour à tour dans le crachoir de droite et dans celui de gauche. Un jeune
+nègre, vêtu d'une sale veste blanche, se hâtait d'aligner sur la table
+deux longues files de couteaux et de fourchettes, dont l'uniformité
+n'était rompue de distance en distance que par des cruches pleines
+d'eau. Le négrillon voyageait péniblement de haut en bas, de long en
+large, tirant et unissant de ses mains sales la nappe plus sale encore,
+dont les plis et les taches rappelaient le déjeuner. L'atmosphère, que
+la chaleur du poêle rendait suffocante, épaissie encore par les vapeurs
+nauséabondes qui s'échappaient de la cuisine, et par les exhalaisons de
+tabac flottant dans l'air, était tout à fait intolérable pour un
+étranger.</p>
+
+<p>Le gros homme dans la berceuse tournait le dos à la porte; tout absorbé
+par son passe-temps intellectuel, il ne s'aperçut, de l'arrivée des
+nouveaux venus que lorsque le colonel marcha droit au poêle. Le major
+Pawkins, car c'était lui, leva la tête, et dit de l'air las et endormi
+d'un homme qui aurait veillé toute la nuit, air que Martin avait déjà
+remarqué dans le colonel et dans M. Jefferson Brick:</p>
+
+<p>«Eh bien! colonel?</p>
+
+<p>--Voilà un gentilhomme fraîchement débarqué d'Angleterre, major, qui est
+disposé à se caser ici si les <i>dédommagements</i> à offrir pour le logement
+et la table lui conviennent.</p>
+
+<p>--Fort aise de vous voir, monsieur, répliqua le major, échangeant une
+poignée de main avec Martin, sans qu'un muscle de son visage remuât;
+vous vous trouvez bien, j'espère?</p>
+
+<p>--On ne peut mieux, dit Martin.</p>
+
+<p>--De votre vie vous n'avez, chance de vous trouver aussi bien que dans
+notre pays, reprit le major. Vous y verrez du moins briller le soleil.</p>
+
+<p>--Je crois me rappeler l'avoir vu briller parfois en Angleterre, dit
+Martin avec un sourire.</p>
+
+<p>--Je ne le crois pas,» répliqua le major avec une indifférence stoïque,
+il est vrai, mais d'un ton péremptoire qui n'admettait pas le doute.
+Ayant ainsi tranché la question, il mit son chapeau un peu de côté pour
+se gratter plus commodément la tête, et salua M. Jefferson Brick d'un
+air assoupi.</p>
+
+<p>Le major Pawkins, originaire de la Pensylvanie, se distinguait par la
+grosseur de son crâne et le vaste développement de son front jaune,
+avantages qui lui valaient dans les cabarets, cafés et autres lieux de
+rendez-vous le renom d'une immense sagacité. Il avait l'oeil terne,
+s'exprimait avec lenteur et lourdeur, et était de ces gens qui,
+mentalement parlant, tiennent de la baleine et prennent autant de place
+et de temps pour se retourner. Mais en trafiquant de son mince capital
+de sagesse, il avait pour principe invariable de mettre en montre le
+tout et au delà, ce qui contribuait puissamment à lui valoir
+l'admiration de la foule, sans en excepter même celle de M. Jefferson
+Brick, qui murmura à l'oreille de Martin:</p>
+
+<p>«Un des hommes les plus remarquables de notre patrie, monsieur!»</p>
+
+<p>L'exposition perpétuelle de tout ce qu'il avait de sagesse à vendre ou
+à louer, ne constituait pas le seul titre du major à la sympathie de ses
+compatriotes. C'était de plus un politique consommé. Le premier article
+de son credo, en tout ce qui touchait à la bonne foi publique, à
+l'intégrité, à la probité nationale, pouvait se résumer ainsi;
+«Passez-moi un bon trait de plume sur tout cela, et recommençons de plus
+belle.» Cet axiome en avait fait un patriote. En affaires commerciales,
+c'était un hardi spéculateur. A parler net, il avait un génie de premier
+ordre pour duper son monde. Personne n'était plus habile à fonder une
+banque, à négocier un emprunt, à former une compagnie de défrichement,
+inoculant la ruine, la peste et la mort à des centaines de familles.
+Aussi passait-il pour entendre admirablement les affaires. Il pouvait
+discuter, douze heures durant, des intérêts de la nation avec la plus
+imperturbable monotonie, chiquant tout le temps plus de tabac, fumant
+plus de cigares, buvant plus de rhum, de julep à la menthe et de vin
+qu'aucun autre membre de son club: ce qui lui avait valu le renom
+d'orateur et d'homme populaire. En un mot, le major, devenu un
+personnage important, pouvait d'un moment à l'autre être porté par le
+flot populaire à la députation de l'État de New-York, et plus tard,
+peut-être, au congrès, à Washington même. Mais comme la prospérité
+particulière d'un homme n'est pas toujours au niveau de son dévouement
+patriotique, et comme les transactions frauduleuses ont des hauts et des
+bas, le major s'éclipsait parfois derrière un nuage. De là venait que
+madame Pawkins tenait pour l'instant une pension bourgeoise, tandis que
+son héroïque époux mangeait, dormait, se berçait et cloquait, par
+manière de passe-temps.</p>
+
+<p>«Vous êtes venu visiter notre pays, monsieur, dans une saison où le
+commerce est aux abois dit le major.</p>
+
+<p>--A l'époque d'une crise tout à fait alarmante, reprit le colonel.</p>
+
+<p>--Lors d'une stagnation sans précédent, ajouta M. Jefferson Brick.</p>
+
+<p>--Je suis fâché d'apprendre que les choses aillent si mal, répliqua
+Martin. Cela ne durera pas, j'espère.»</p>
+
+<p>Martin était encore assez peu au fait des usages de l'Amérique, sinon il
+aurait su qu'à en croire chaque citoyen, chaque individu, le pays est
+toujours dans un état de crise, toujours réduit aux abois, toujours
+défaillant, quoique les mêmes gens, en corps, soient prêts à jurer sur
+l'Évangile, à toute heure de jour ou de nuit, que sur la face du globe
+il n'est pas une contrée plus prospère, un pays plus florissant.</p>
+
+<p>«J'espère que cela ne durera pas, répéta Martin.</p>
+
+<p>--Il faudra bien marcher d'une façon ou de l'autre, reprit le major, et
+nous nous en tirerons, après tout.</p>
+
+<p>--Le sol de notre patrie est élastique, dit l'éditeur du <i>Rowdy</i>.</p>
+
+<p>--Nous sommes le jeune lion, ajouta M. Jefferson Brick.</p>
+
+<p>--Nous avons en nous-mêmes des principes de vie et de force, fit
+observer le major. Si nous prenions un petit-verre d'absinthe avant
+dîner, colonel; qu'en dites-vous?»</p>
+
+<p>Le colonel ne demandait pas mieux, et le major proposa de se réunir au
+cabaret voisin. Il renvoya Martin à madame Pawkins pour qu'il eut à
+s'entendre avec elle des dédommagements à offrir pour la table et le
+logis, le prévenant qu'il aurait bientôt le plaisir de voir cette dame
+au dîner, car on le servait à deux heures, et les trois quarts étaient
+sonnés. Se rappelant alors qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour se
+réconforter par le petit-verre d'amer, il sortit, laissant aux autres la
+liberté de le suivre.</p>
+
+<p>Quand le major, se levant de sa berceuse, déplaça, par ce mouvement, une
+certaine masse d'air, toutes les odeurs qui se combattaient furent
+absorbées dans une immense exhalaison de tabac. Martin s'y déroba au
+plus vite, et regardant cheminer son hôte dans sa majestueuse corpulence
+et son apathique lenteur, il ne put s'empêcher de le comparer à quelque
+gigantesque plante parasite croissant sur le sol vierge de la république,
+pour s'engraisser à ses dépens.</p>
+
+<p>Ils rencontrèrent d'autres végétaux de la même famille au cabaret
+voisin, entre autres un gentilhomme prêt à partir pour un voyage
+d'affaires, d'environ six mois, dans l'Ouest: il ne parlait que de
+millions, de défrichements, de villes à fonder, et avait pour tout
+bagage un chapeau de toile cirée et une petite valise de cuir
+jaune-pâle, comme celle de certain voyageur qui avait fait la traversée
+de l'Atlantique dans le <i>Screw</i>.</p>
+
+<p>Ils revenaient à pas comptés, Martin donnant le bras à M. Jefferson, et
+le colonel et le major marchant côte à côte, lorsqu'à cinquante pas de
+la maison ils entendirent le son bruyant d'une grosse cloche. Aussitôt
+le colonel et le major s'élancèrent en avant, franchirent les marches,
+enjambèrent le perron, et poussant la porte entrebâillée, se
+précipitèrent dans l'intérieur comme deux échappés de l'hôpital des
+fous. De son côté, M. Jefferson Brick, dégageant rapidement son bras de
+celui de Martin, prit son élan dans la même direction et disparut.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! pensa Martin, le feu est au logis!... c'est sûrement le
+tocsin!»</p>
+
+<p>Mais il ne voyait ni feu ni flamme, rien qui annonçât un incendie. Comme
+il glissait sur le pavé boueux, trois autres personnages courant à
+toutes jambes débusquèrent d'une rue voisine, l'anxiété et l'agitation
+peintes sur le visage, se coudoyèrent le long des marches, luttèrent un
+moment à qui aurait le pas sur l'autre, puis se jetèrent dans la maison,
+ne formant plus qu'un amas confus de jambes et de bras. Dans l'anxiété
+du doute, Martin se mit à courir à son tour: mais il fui dépassé et
+presque renversé par deux survenants qui semblaient avoir perdu la tête,
+tant leur exaltation était grande.</p>
+
+<p>«Qu'y a-t-il?--Où est-ce? s'écria Martin hors d'haleine, s'adressant au
+nègre qu'il trouva dans le vestibule..</p>
+
+<p>--Par la! dans la salle à manger, monsieur; mais vous pas prend'peur; le
+colonel avoir gardé une place à vous, tout contre lui.</p>
+
+<p>--Un place! s'écria Martin.</p>
+
+<p>--Oui, pour le dîner, monsieur!»</p>
+
+<p>Martin le regarda d'un air effaré, puis partit d'un grand éclat de rire;
+sur quoi le nègre autant par bonne humeur naturelle que dans le désir de
+lui être agréable, rit aussi jusqu'à ce que ses dents blanches
+brillassent, au milieu de sa face noire, comme un sillon lumineux.</p>
+
+<p>«Sur ma foi, tu es de beaucoup le plus sociable camarade que j'aie
+rencontré ici, dit Martin, lui donnant une tape amicale sur le dos, et
+tu m'ouvres mieux l'appétit que tous les amers du monde!»</p>
+
+<p>Il fit alors son entrée dans le salon et se glissa discrètement sur la
+chaise que le colonel (qui avait déjà plus d'à moitié dîné) gardait pour
+lui, ayant pris la sage précaution de la coucher le dos contre la table.</p>
+
+<br><br>
+
+<h2>MARGHERITA PUSTERLA.</h2>
+
+<p>Lecteur, as-tu souffert?--Non.<br>--Ce livre n'est pas pour toi.</p>
+
+<h3>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<h4>LA PRISONNIÈRE.</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/33-01.png"></span><span class="sc">T</span> Marguerite?</p>
+
+<p>Heureux de ce monde, si ce récit tout entier n'est pas fait pour vous,
+ce chapitre, qui ne roule que sur des souffrances solitaires, vous
+convient encore moins, et vous ne sauriez le comprendre. Mais celui qui
+souffre, celui qui a souffert, sauront m'entendre et compatiront aux
+malheurs de Marguerite.</p>
+
+<p>Nul peut-être parmi mes lecteurs (car je ne puis espérer que ces pages
+dépassent de beaucoup l'enceinte de Milan), nul d'entre eux n'est passé
+sur le pont de la porte Romaine sans jeter un coup d'oeil sur la maison
+qu'on voit à droite et qui porte des bas-reliefs représentant la
+réédification de Milan par ses alliés lombards.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/33-02.png"></p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-03.png"></p>
+
+<p>Ces sculptures,
+témoignage de la grossièreté d'exécution qu'on apportait dans les
+beaux-arts au douzième siècle, ornaient la porte de la muraille, bâtie
+et percée de deux arches, précisément au temps de la ligue lombarde. A
+l'endroit où s'élève aujourd'hui la maison dont nous venons de parler,
+Luchino avait élevé une forteresse qui s'étendait fort au loin sur les
+bords de la rue del Terragio et du fosse des remparts. A l'époque où les
+événements de notre histoire se passent, cette forteresse n'était pas
+encore terminée, et il n'y avait d'achevé qu'une tour très-élevée.</p>
+
+
+
+<p>Ce fut dans les étages supérieurs de cette tour qu'on enferma
+Marguerite. La chambre qu'on lui avait destinée n'avait rien de cette
+sordide saleté qui est un premier châtiment infligé par ce qu'on nomme
+la justice à l'homme qui n'a point encore été jugé coupable. Une petite
+fenêtre lui permettait de voir à travers les barreaux de fer le faîte
+des maisons de la ville. Elle s'apercevait encore de la vie qui
+s'agitait autour d'elle; elle entendait encore les cloches, les
+cavalcades, le fracas des ateliers; elle voyait le ciel, le soleil, la
+verdure. Faibles dédommagements pour un coeur qui avait tout perdu,
+dédommagements toutefois aux yeux de celui qui en connaît le prix
+immense, lorsque les raffinements de la cruauté lui ont prouvé tout ce
+qu'il y a d'intolérable à en être privé.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustation">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/33-04.png"><br>Elle était donc là solitaire, arrachée à toutes les habitudes de sa vie,
+à la liberté de ses occupations et de ses loisirs. Il lui fallait
+demeurer sous la puissance de gens inconnus, dont elle n'entendait
+jamais une parole de compassion, dont elle n'avait jamais reçu
+un regard
+pitoyable; là, chaque bruit est une main glaciale qui lui serre le
+coeur, chaque retentissement des verrous un coup de poignard!
+</p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<br><br><p class="mid"><img alt="" src="images/33-05.png"></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/33-06.png"></p>
+
+<p>Et pourquoi ce supplice? Une profonde obscurité lui voile toute chose.
+Et que sont devenus tous ceux qui lui sont chers? Ah! les larmes qui
+n'avaient point coulé lorsqu'elle ne contemplait que ses propres
+malheurs, dès qu'elle reportait sa pensée sur son fils et sur son époux,
+s'échappaient à torrents de ses yeux désolés. Frémissante, elle cachait
+sa tête dans ses mains et se précipitait à genoux en poussant des cris
+de désespoir. Puis, c'était une alternative de calme et de délire,
+d'espérances et de douleurs, de réflexions courageuses et d'abattement
+profond, rêves heureux ou terribles, qui, au cliquetis des chaînes ou au
+grincement des clefs, s'évanouissaient, pour rappeler l'infortunée au
+sentiment de la sombre réalité.</p>
+
+<p>Pendant que Marguerite était ainsi abandonnée à ses souffrances, Luchino
+dit un jour, en souriant, au bouffon, son compagnon inséparable:</p>
+
+<p>«Eh! Grillincervello, te souvient-il de la belle dame que je te montrai
+naguère sur la terrasse à la <i>Balla</i>, et que tu me dis ...</p>
+
+<p>--Que ce n'était pas avoine pour tes dents, répondit le fâcheux.</p>
+
+<p>--Sais-tu où elle est? reprit le prince.</p>
+
+<p>--En cage, je le sais.</p>
+
+<p>--Donc?</p>
+
+<p>--Hum! prenez garde, répliqua le bouffon, que ce donc ne soit un peu
+prématuré. Combien de fois n'ai-je pas vu sur votre plat quelque friand
+morceau qui me faisait venir l'eau à la bouche, et pour cela pouvais-je
+y mettre la dent? C'était beaucoup pour moi d'en savourer l'odeur.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-07.png"></p>
+
+<p>Luchino sourit et ajouta: «Va, bouffon, et dis au geôlier que je le
+mande en ma présence.»</p>
+
+<p>Alors l'étiquette était moins raffinée qu'elle ne l'a été depuis; aussi
+bien que l'astrologue et le fou, le geôlier et le bourreau faisaient
+partie de la cour. Aussi ne doit-on point s'étonner de voir s'établir
+des relations directes entre le souverain et le gardien de la prison de
+Milan.</p>
+
+
+
+<p>Le geôlier de Marguerite, on le nommait Macaruffo Lasagnone, était un
+grand benêt, long, large, flasque, à la peau toute tachetée; ses yeux
+louches étaient comme enfouis sous l'arc de ses sourcils aux poils
+rudes; ses cheveux roux s'éparpillaient sur son front et formaient comme
+un cadre singulier à la petite partie de ses traits que ne cachait point
+une barbe sale et touffue. Toute sa physionomie était à donner des
+nausées et à faire peur. Il était ne dans le Bergamasque, mais las de
+travailler comme ses bons compatriotes, il entra dans les rangs des
+<i>giorgi</i>, et prit part à leurs dévastations. Mais comme il n'était pas
+assez courageux pour bien réussir dans ce métier de bandit, il ne tarda
+pas à tomber entre les mains du capitaine de justice.</p>
+
+<p>Un autre eût été pendu. Ce fut l'origine de sa fortune. Il dénonça si
+bien et donna de si bons renseignements contre ses anciens camarades,
+que Lucio le prit sous sa protection, et voyant ce museau rébarbatif et
+cette âme plus dure encore, il en fit d'abord un argousin, puis il le
+nomma gardien de la tour de la porte Romaine.</p>
+
+<p>Lâche avec ses supérieurs, intraitable à l'égard de ses subordonnés, il
+ne fut point désarmé par la douceur inaltérable de Marguerite, et se
+plut à lui faire subir ces mille petits supplices, ces tortures
+journalières qui aggravent si lourdement les grandes infortunes.</p>
+
+<p>Pour en donner un exemple, je raconterai, sans avoir égard à la dignité
+de l'histoire, cette minutieuse circonstance. Un jour (c'était dans les
+jours de mai), Lasagnone entra dans la prison avec une belle rose à
+l'oreille. Une fleur, ce frais coloris, ce rougissant éclat, éveillèrent
+mille tendres idées dans l'âme de Marguerite. Saisie d'un innocent désir
+et montrant la rose avec une douce émotion: «Donnez-la-moi, dit-elle au
+geôlier.</p>
+
+<p>--Ah! oui! elle vous plaît,» répondit le butor. Il prit la rose entre
+ses doigts, la respira lourdement, fit semblant de l'offrir à
+l'infortunée, puis la retirant tout à coup, et l'effeuillant, il la jeta
+par la fenêtre; puis, souriant comme d'une bonne plaisanterie, il s'en
+alla.</p>
+
+<p>Ce n'est rien sans doute. Mais le coup porta cependant; Marguerite se
+souvint de cette grossièreté, et lorsqu'elle put s'épancher avec un
+confident, elle la rappela plutôt que cent autres injures.</p>
+
+<p>Grillincervello introduisit Macaruffo dans l'appartement du prince, de
+préférence à tous ceux qui attendaient le bon plaisir de son audience,
+et faisant sonner ses sonnettes, il imitait malignement le bruit des
+clefs qui résonnaient à chaque pas de Macaruffo. Et comme celui-ci, le
+béret en main, se rapetissait dans un coin de la porte, faisait de
+grands saluts en tirant de grandes jambes, le bouffon lui disait en lui
+donnant des coups: «Prends donc garde, grossier manant, de ne pas
+déchirer le tapis: il vient de Damas, et tu me le paierais avec un
+morceau aussi large de ta peau.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-08.png"></p>
+
+<p>Luchino lui demanda des nouvelles de Marguerite et ce qu'elle disait de
+lui. Le geôlier s'épuisa en révérences, en seigneuries, en sérénissimes,
+et ne sut que répondre, parce qu'il ne pouvait deviner sur l'impassible
+visage du prince s'il fallait que Marguerite eût dit du mal ou du bien
+ou n'eût rien dit de son seigneur. Enfin, Luchino dit au geôlier:
+«Dorénavant, que son sort soit adouci. Tu viendras chaque jour à midi
+chercher un plat de ma table pour le lui porter, et tu lui diras que le
+prince se souvient d'elle.»</p>
+
+<p>Grillincervello montrant le geôlier à Luchino, lui dit: «Lasagnone
+mériterait son nom de Lourdaud au superlatif, s'il ne se rendait la
+gorge plus onctueuse avec ce plat, et s'il ne vous donnait à entendre
+que la dame en devient plus grasse et qu'elle vous en rend grand merci.</p>
+
+<p>--Il pourrait se faire, répondit Visconti avec un grand éclat du rire,
+il pourrait se faire que ce plat lui fit le même profit que le lièvre de
+l'autre jour à celui qui le mangea.»</p>
+
+<p>Il faut savoir que la veille on avait pris un malheureux qui avait eu
+l'impardonnable audace de tuer un levraut. Le prince avait froidement
+décrété que le délinquant mangerait la bête toute crue, avec les os et
+la peau tout entière. La sentence fut exécutée, et il en mourut.</p>
+
+<p>Grillincervello comprit l'allusion, et s'écriant: «Dieu garde les chiens
+de pareils morceaux!» il congédia Macaruffo avec, un coup de pied.
+Celui-ci souhaitait entre ses dents que le déjeuner de ce bouffon bavard
+fût empoisonné, parce qu'il avait éventé ses desseins sur les plats et
+la cuisine princière.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<h4>LES MALHEURS S'AGGRAVENT</h4>
+
+<p><span class="lef"><img alt="" src="images/33-09.png"></span><span class="sc">L</span> arriva que le jour suivant, à l'heure où Lasagnone avait coutume
+d'apporter à Marguerite un pain, une écuelle de soupe et un broc d'eau
+fraîche, il parut devant elle avec un visage plus agréable et semblable
+à un ours faisant des cérémonie... C'était pour obéir à celui qui aurait
+également obtenu son obéissance s'il lui eût dit: «Laisse-la mourir de
+faim.» Lorsqu'il eut déposé par terre le vase d'eau et arrangé, la
+portion congrue, comme quelqu'un qui veut mettre en goût d'une chose
+inattendue, il disait: «Qu'y a-t-il après? Qu'y a-t-il de friand pout
+votre seigneurie?» Puis tout doucement, j'allais dire avec dévotion, il
+allait relevant les plis d'une serviette, et on vit apparaître un ragoût
+fumant. Il aspira l'odeur avec ses narines, comme un limier qui flaire
+le gite dans la forêt, et, mettant la main sur son coeur, il s'écria:
+«Oh! que c'est bon!» Puis il mit le plat devant l'infortunée, qui, à ces
+grâces si insolites et si grotesques, à cette voix si étrangement
+adoucie, si disgracieusement courtoise, ne répondait que par un
+mélancolique sourire. «Ceci, ajouta-t-il, est envoyé à votre seigneurie
+par l'illustrissime seigneur Luchino, notre maître et le maître de tout
+Milan; il dit qu'il lui en enverra tous les jours, qu'il veut qu'elle
+soit traitée à l'égal de lui-même, et il a dit qu'il se souvenait de
+votre seigneurie.»</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/33-10.png"><br></p>
+
+<p>Cette amélioration dans la conduite de son oppresseur fut loin
+d'apporter quelque consolation à Marguerite. Elle sentit que ces
+procédés cachaient un piège, et elle, vit s'ouvrir devant son
+imagination toute une série de souffrances nouvelles et d'autres
+martyres. Élevant donc au ciel un regard plein de larmes, elle laissa
+involontairement échapper ces mots de sa poitrine: «Seigneur, je me
+recommande à vous!»</p>
+
+<p>Puis se retournant vers Macaruffo et repoussant doucement le plat qu'il
+lui présentait: «Non, dit-elle, non; ces mets délicats ne s'accordent
+point avec ma position. Ce pain et cette soupe suffisent à soutenir ma
+vie. Trouvez, de grâce, un pauvre, quelque infirme que vous saurez, le
+plus nécessiteux, donnez-lui ce plat, et recommandez-lui de prier pour
+moi.</p>
+
+<p>--Comment, vous n'en voulez pas? s'écria Lasagnone stupéfait, et déjà
+transporté de l'espoir d'en faire son profit; mais sentez, sentez, donc!
+c'est un parfum! c'est un pâté de becligues engraissés, c'est tout lard.
+Ah! c'est bon! un morceau à faire revenir un mort.</p>
+
+<p>--Tant mieux, répliquai! Marguerite; le pauvre le mangera avec plus de
+plaisir.</p>
+
+<p>--Mai ... ai ... ais, reprit Lasagnone d'un air sérieux et contrit, le
+seigneur prince a ordonné de vous le donner à vous, à vous-même, ou
+qu'il m'arriverait des malheurs. Il m'a fait une menace ... que le
+Seigneur veuille m'en garder!</p>
+
+<p>--Le prince ne le saura pas. J'accepte; c'est comme si je l'avais mangé.
+Et destinez le plat, je vrais prie, à l'usage que je vous ai dit.</p>
+
+<p>--Donc, il faut le donnera un pauvre? poursuivit le geôlier.</p>
+
+<p>--Oui, et qu'il prie pour ceux qui souffrent, et aussi pour ceux qui
+font souffrir.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-11.png"></p>
+
+<p>--Un bon dîner à votre seigneurie! s'écria Macaruffo, et tirant son
+béret avec une reconnaissance inusitée, il tira la porte après lui, et
+s'en allait si content qu'il croyait rêver. Il n'était pas à la moitié
+de l'escalier, qu'il s'assit en posant le plat sur ses genoux; il se mit
+à l'engloutir avec avidité. Dans l'extase de sa gourmandise, il se
+lamentait de la petite quantité de becligues contenue dans l'assiette;
+léchant ses doigts, ses lèvres, sa barbe, le plat, il enviait presque à
+l'air environnant les émanations qu'il lui avait ravies.</p>
+
+<p>Le jour suivant, Luchino monta à cheval et vint à la prison. A son
+arrivée, le pont su baisse, les gardes crient, les gardes accourent, une
+obséquiosité universelle, tout le monde s'apprête à obéir à son moindre
+signe; et tout cela, pourquoi? parce qu'il a le nom de maître.</p>
+
+
+
+<p>Gonflé de tant d'hommages, ivre de l'obéissance générale, de la commune
+bassesse, il se retire dans un appartement qu'il s'était préparé dans
+cette tour comme un refuge contre la première fureur d'un mouvement
+populaire. Pendant qu'un page détache son armure, il ordonne qu'on aille
+<span class="lef"><img alt="" src="images/33-12.png"></span>
+chercher Marguerite. Luchino l'attendait sur un fauteuil à sculptures
+dorées. Ses yeux, pleins de vivacité, éclairaient un visage d'une beauté
+mâle, et la maturité de l'âge avait gravé d'une manière ineffaçable les
+rides d'abord creusées par la colère et l'orgueil. Une riche chevelure
+descendait en anneaux de sa tête nue sur ses larges épaules, et ses
+regards fixés sur la porte exprimaient un mélange de honteux désirs et
+de vengeance satisfaite. Marguerite comparut devant lui dans un vêtement
+de couleur brune et modeste, mais qui, dans ses plis et son arrangement,
+révélait les habitudes élégantes de la femme gracieuse qui, en d'autres
+temps, arrachait à ceux qui la voyaient un cri d'admiration. Depuis
+lors, combien elle avait changé! Cependant, au milieu des ravages de la
+douleur, sa beauté était encore plus attrayante que ne l'eût souhaité
+Marguerite, afin d'échapper aux criminels désirs de son oppresseur.
+Luchino salua courtoisement l'infortunée et lui dit:</p>
+
+<p>«En quel état je vous revois, madame!</p>
+
+<p>--Dans l'état, reprit Marguerite, où il a plu à votre sérénité de me
+réduire.</p>
+
+<p>--Voilà! s'écria Luchino, voilà! Dès les premiers mots, une parole
+hautaine et superbe. Les malheurs n'ont donc point abaissé votre
+orgueil? Pourquoi ne pas reconnaître plutôt vos erreurs? pourquoi ne pas
+dire: «Je suis dans l'état où m'ont entraînée mes folies et celles
+d'autrui. Elles sont bien fortes, madame, elles sont bien puissantes,
+les raisons qui m'ont réduit à renfermer dans ces murs une personne pour
+laquelle vous savez combien j'ai d'estime et ... d'affection.»</p>
+
+<p>Elle répondait: «S'il est vrai, ô prince, que vous m'aimez, pourquoi ne
+pas vous rendre à ma prière, la première et la dernière peut-être que je
+vous adresse? Sauvez mon époux! sauvez mon fils!» Et se jetant aux pieds
+de Luchino, elle lui embrassait les genoux et répétait avec toute
+l'éloquence d'une beauté innocente et malheureuse: «Sauvez-les:</p>
+
+<p>--Oui, répondait-il, leur sort est entre vos mains. Vous savez le moyen
+de les sauver, Moins d'orgueil de votre part, et je les sauve, et je
+vous les rends.»</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-13.png"></p>
+
+<p>La crainte que les objets de son amour ne fussent déjà victimes de
+l'inimitié, de Luchino avait toujours torturé Marguerite. Je ne saurais
+dire si c'était avec réflexion qu'elle avait adressé à Luchino cette
+prière, pour découvrir la vérité; mais quand la réponse lui donna
+l'assurance qu'ils étaient vivants, elle laissa éclater les transports
+de sa joie, «Quoi! s'écria-t-elle, ils vivent donc encore: ô prince! ô
+monseigneur, rendez-les moi, ils sont innocents ... Je suis seule
+coupable: punissez-moi; mais mon fils, mais Pusterla! Oh! monseigneur,
+je vous en prie avec autant d'ardeur que vous en mettrez à prier Dieu de
+vous pardonner au moment de votre mort ... Oh! accordez-moi de les voir
+... Les voir une seule fois; et puis infligez-moi le supplice que vous
+voudrez!»</p>
+
+<p>Mais Luchino, honteux d'avoir laissé deviner son secret et d'avoir donné
+sur lui un avantage, commit de nouvelles fautes en voulant effacer la
+première, et il ne tarda pas à lui apprendre que Pusterla et Venturino
+n'étaient pas entre ses mains. Alors, la joie de Marguerite ne connut
+plus de bornes, et ne craignant plus rien pour les objets de sa
+tendresse, elle recouvra toute sa fierté et triompha des tentatives du
+tyran. «Tremble, lui dit-il en sortant, tu ne sais pas jusqu'où peut
+aller ma vengeance.» Mais Marguerite leva au ciel ses yeux pleins de
+cette pure sérénité qui brille comme un rayon du ciel sur le front de la
+vertu échappée au péril, et rendant grâce à Dieu, elle retourna dans sa
+prison.</p>
+
+<p>Grillincervello se présenta sur les pas du prince, qui sortait de cette
+entrevue avec Marguerite, et, avec un impertinent sourire, voulut le
+railler sur sa déconvenue. Le moment était mal choisi, l'orage éclata
+sur le bouffon, qui, précipité du haut en bas de l'escalier de la
+prison, à la grande joie des courtisans, en demeura boiteux pour le
+reste de sa vie.</p>
+
+<p>Pour faire diversion à sa sombre fureur, Luchino appela son chancelier
+et s'occupa avec lui des affaire» de la principauté.</p>
+
+<p>«Le châtelain de Robecco, dit le chancelier, donne avis qu'on a pris un
+berger dans les bois de votre sérénité, et qu'il y façonnait un épieu.</p>
+
+<p>--Qu'on lui coupe les mains,» répondit Luchino.</p>
+
+<p>Le secrétaire s'inclina et poursuivit: «Dans le bourg d'Abbiate-Grasso,
+où est la villa de votre magnificence, on a logé un pèlerin venant de
+Toscane, et quelques cas de peste se sont déclarés.</p>
+
+<p>--Qu'on brûle l'auberge, le pèlerin, les hôtes et tout.</p>
+
+<p>--Le connétable Sfolcada Melik écrit de Lecco qu'un de ses soldats a
+volé la bêche d'un laboureur.</p>
+
+<p>--Qu'on le pende à côté de la bêche.</p>
+
+<p>--C'est ce qu'on a fait, et on a payé la bêche au manant. Mais celui-ci
+est venu la nuit retirer son outil de la potence.</p>
+
+<p>--Eh bien! qu'il soit aussi pendu à la même potence, et la fourche entre
+eux deux.</p>
+
+<p>--Votre sérénité sera obéie. Voici une lettre de Ramengo de Casale. Il
+vous écrit de Pise qu'il est sur la piste de la proie que votre sérénité
+désire prendre, et qu'il vous la livrera bientôt.</p>
+
+<p>--Ah, bien, très-bien! très à propos, vraiment! s'écria Luchino avec un
+sourire de sauvage consolation.</p>
+
+<p>--Il implore en outre de votre sérénité l'impunité de tous délits commis
+par lui ou par son fils.</p>
+
+<p>--Son fils? je ne lui en connais point.</p>
+
+<p>--Il se réserve de le faire connaître à votre sérénité.</p>
+
+<p>--Bien, bien, oui! expédiez-lui le bref d'impunité la plus entière, la
+plus absolue; mais qu'il soit prompt à me remettre entre les mains celui
+qu'il sait. Allez.» Et le chancelier se retira, et laissa Luchino se
+repaître du féroce espoir de sa vengeance.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/33-14.png"></p>
+
+<p>On pense bien qu'une bonne partie des ordres cruels de cette journée
+retomba sur Marguerite. Non-seulement on enleva à sa table le surcroît
+dont elle n'avait pas profité, mais on la jeta dans un cachot
+souterrain, bien différent de la cellule qu'elle occupait au sommet de
+la tour. Macaruffo devint plus intraitable que jamais, et comme il
+s'était un peu adouci depuis la pitance journalière dont il se
+gratifiait aux dépens de Marguerite, il lui fit un crime d'avoir été
+privée de ce qui n'était un bien que pour lui, et lui en fit sentir sa
+vengeance. Cependant, privée du spectacle de la nature, privée du
+soleil, du ciel, de la verdure, des mélancoliques splendeurs de la lune
+au sein d'une belle nuit; privée de toutes les distractions que la vue
+de l'air libre et de la vie qui s'agitait autour d'elle pouvait lui
+procurer, elle était plus tranquille. Plus d'une fois Lasagnone,
+approchant l'oreille de la porte du cachot, dans l'espoir barbare de se
+repaître des plaintes de l'infortunée, n'avait entendu que les litanies
+qu'elle chantait d'une voix douce, comme une flûte qui résonne dans le
+lointain, et des prières à la Mère des affligés. Elle savait que son
+fils et son mari jouissaient en liberté des délices de la lumière, et
+son imagination calmée se plaisait à les suivre partout où ils devaient
+être. Ces images, chèrement caressées pendant l'oisiveté de ses jours,
+se reproduisaient ensuite dans le sommeil de ses nuits, et la
+consolaient du moins en songe. Elle souffrait, hélas! elle souffrait
+encore; mais un rayon de paix avait illuminé son âme, et quelquefois
+elle eût paru joyeuse.</p>
+
+
+
+<p>Son cachot n'avait jour que par en haut, et l'ouverture du soupirail
+était à fleur de terre dans une petite cour où passait une sentinelle.
+De temps en temps elle voyait amener quelque nouveau malheureux, et elle
+frissonnait; quelque autre prisonnier qu'on délivrait, et elle se
+réjouissait comme lui; quelque autre qui partait pour le gibet, et il
+lui échappait quelquefois de dire: «Au moins celui-là va mourir!» Et ses
+yeux s'emplissaient de larmes, elle descendait du soupirail et priait:
+puis, comme si l'idée de la mort, qui cause une si grande frayeur aux
+heureux du monde, la consolait en l'assurant que ses maux ne seraient
+pas éternels, elle s'asseyait plus tranquille sur son grossier tréteau,
+et là elle se rappelait les jours passés, les vertueuses joies, les
+bienfaisances fleuries: elle pensait à ceux qu'elle aimait, à ses
+espérances; quelquefois enfin elle répétait les chansons qu'elle avait
+entendues ou répétées elle-même, lorsque, jeune fille, elle était
+appliquée à son travail, ou lorsque, avec ses compagnes, elle errait au
+printemps, cueillant des bouquets de primevères et des branches de
+myrte. L'été lui revenait aussi en pensée, lorsque, dans une barque, le
+long des rives heureuses du Vergante, elle s'abandonnait aux souffles
+d'une paisible brise, saluait les beautés de la nature et offrait au
+Créateur l'hommage d'un coeur pur et joyeux. C'étaient des cantilènes
+d'amour, le plus souvent des airs mélancoliques, dont la triste harmonie
+s'accordait mieux avec l'état de son âme. Une romance surtout lui allait
+au coeur; Buonvicino l'avait faite dans d'autres temps, et il avait
+plusieurs fois accompagné Marguerite sur le luth pendant qu'elle la
+chantait sur l'air qu'il avait aussi composé lui-même. La voici;</p>
+
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+
+<p class="i20">AMÉLIE.</p><br>
+
+<p class="i16"> Tu t'endors joyeuse, Amélie;</p>
+<p class="i16"> Ton bien-aimé revient enfin.</p>
+<p class="i16"> Tu le verras dès l'aube amie</p>
+<p class="i20"> Du lendemain.</p>
+<br>
+<p class="i16"> Le voici. Son casque splendide</p>
+<p class="i16"> A fait pâlir plus d'un guerrier.</p>
+<p class="i16"> Contre ton coeur son coeur avide</p>
+<p class="i20"> Bat sous l'acier.</p>
+<br>
+<p class="i16"> O joie! ô transport! ô délire!</p>
+<p class="i16"> Comme pour fêter le retour,</p>
+<p class="i16"> Vous changez les pleurs en sourire,</p>
+<p class="i20"> Baisers d'amour.</p>
+<br>
+<p class="i16"> Ah! c'est un songe, une chimère,</p>
+<p class="i16"> Que lui créait un doux sommeil,</p>
+<p class="i16"> Et qui s'enfuit, ombre éphémère,</p>
+<p class="i20"> A son réveil.</p>
+<br>
+<p class="i16"> Sanglant, à l'aurore nouvelle.</p>
+<p class="i16"> Ils lui présentent le cimier</p>
+<p class="i16"> Dont elle orna, la jouvencelle,</p>
+<p class="i20"> Son chevalier.</p>
+
+<p class="i16"> Près des rives de la patrie.</p>
+<p class="i16"> Un traître a conjuré sa mort.</p>
+<p class="i16"> Il tombe, et sa bouche flétrie</p>
+<p class="i20"> T'appelle encor.</p>
+<br>
+<p class="i16"> Des beaux palais de l'autre vie,</p>
+<p class="i16"> Esprit, peux-tu franchir le seuil?</p>
+<p class="i16"> Etends-tu les pleurs d'Amélie?</p>
+<p class="i20"> Vois-tu son deuil?</p>
+<br>
+<p class="i16"> O doux esprit, avance l'heure</p>
+<p class="i16"> Où, laissant le voile mortel,</p>
+<p class="i16"> Avec toi l'amante qui pleure,</p>
+<p class="i20"> Jouira du ciel.</p>
+</div></div>
+
+<p>Marguerite s'arrêtait un instant, puis répétait:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> O joie! ô transport! ô délire!</p>
+<p class="i16"> Comme pour fêter le retour,</p>
+<p class="i16"> Vous changez les pleurs en sourire,</p>
+<p class="i20"> Baisers d'amour!</p>
+</div></div>
+
+<p>Après quelques moments d'un silence pensif, elle se reprenait à chanter:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i16"> Ah! c'est un songe, une chimère,</p>
+<p class="i16"> Que lui créait un doux sommeil.</p>
+<p class="i16"> Et qui s'enfuit, ombre éphémère,</p>
+<p class="i20"> A son réveil.</p>
+</div></div>
+
+<p>A qui pensait-elle? Quels étaient ses souvenirs?</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/33-15.png"></p>
+
+
+
+<p>Un jour, aux approches de la nuit, ses chants furent interrompus par un
+piétinement inusité dans la petite cour. C'était un mélange de rires
+ironiques, d'insultes et de plaintes plus douces qu'on n'a coutume d'en
+entendre parmi les prisonniers. Le coeur de l'infortuné est toujours
+ouvert à la crainte. Avec l'anxiété d'une colombe qui a vu le coucou
+contempler son nid fécond, Marguerite se hissa jusqu'au soupirail, de
+ses mains délicates elle se suspendit aux grosses barres de fer, et
+regarda la foule qui se pressait. Elle vit un enfant dont la chevelure
+blonde descendait sur les yeux, et qui, pleurant et se débattant entre
+les mains des soldats, criait: «Mon père! mon père!» vers un homme qui,
+tout chargé de chaînes, le suivait le désespoir sur le visage.</p>
+
+<p>«Ah!» Marguerite poussa ce cri comme un homme frappé au coeur, et tomba
+évanouie sur le pavé. Ses yeux, ses oreilles, bien que de loin et à la
+lumière incertaine du crépuscule, lui avaient fait reconnaître dans ces
+deux infortunés Pusterla et son Venturino. La malheureuse! au moins si
+elle avait conservé son erreur!</p>
+
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010.png"><br>
+
+<h2>Bulletin bibliographique.</h2>
+
+<p><i>Fables de La Fontaine</i>, nouvelle édition précédée d'une notice
+biographique et littéraire, et accompagnée de notes; par <span class="sc">E. Gérusez</span>.
+Chez <i>Hachette</i>, rue Pierre-Sarrazin, 12.</p>
+
+<p>Il n'est point d'auteur sur lequel on ait autant et aussi bien écrit que
+sur La fontaine; chaque critique a voulu mêler sa voix au concert
+unanime de louanges qui, depuis tantôt deux cents ans, s'élève en
+l'honneur du bonhomme; chaque Académie a proposé à son tour l'éloge
+officiel de notre grand fabuliste. Il semble qu'il y ait je ne sais quel
+charme secret qui excite tout écrivain à tenter lui aussi de louer La
+Fontaine, quoique tant d'autres l'aient déjà fait, quoique, tant
+d'autres doivent le faire encore, et que personne ne puisse espérer de
+dire le dernier mot sur ce merveilleux génie. Aussi, qui le croirait?
+(En Allemagne, passe encore; mais en France...) qui le croirait, dis-je,
+plus d'une métaphysique de la fable a été conçue et écrite dans le seul
+dessein d'apprécier La Fontaine, et l'un a édité de lourds systèmes pour
+expliquer cette brillante bulle de savon, la fable. Que dirait le
+bonhomme en voyant la peine que ces gens-là ont prise à son intention?
+Et comme il éclaterait de rire au nez de ces pédants qui n'ont rien dit,
+malgré leur profondeur, d'aussi bon que ce simple mot: «Le fablier
+portail des fables, comme l'arbre porte des fruits.»</p>
+
+<p>M. Gérusez, qui a fait précéder d'une notice historique et critique la
+nouvelle édition des fables de La Fontaine, a bien su se garder de
+l'écueil que nous signalions tout à l'heure. Sans doute il n'a pas fait
+abnégation de sa critique devant son auteur, il ne s'est pas borné pour
+toute raison au <i>quia facit dormire</i>; mais il a évité de se creuser le
+cerveau pour expliquer difficilement des qualités naturelles, et n'a
+point voulu raffiner à propos du bonhomme. Il adopté, comme le meilleur,
+le mot de La Fontaine sur la fable: «C'est proprement un charme,» et il
+a bien raison d'y voir plutôt une affaire de sentiment que d'esprit.
+Rappelez-vous ce que les gens d'esprit ont fait de la fable! Voyez
+Lamotte, qui met en scène don Jugement et demoiselle Perspicacité;
+voyez Florian, Grécourt et les autres! Ils voulaient faire des fables,
+le gâteau du bonhomme les tentait; mais la fable n'était point pour eux
+la chose du coeur, ils n'avaient point de tendresse pour l'apologue. Ils
+versifiaient des fables, ils voyaient le genre, en étudiaient les
+conditions, puis se mettaient à l'oeuvre, s'imaginant que pour faire une
+véritable fable, il suffit d'établir un colloque entre Jean Lapin et
+dame Belette. «Le charme suprême de ces compositions, dit justement M.
+Gérusez, c'est la vie. L'illusion est complète; elle va du poète, qui a
+été le premier séduit, au spectateur, qu'elle entraîne.» Oui, c'est la
+vie, et si l'on se demande pourquoi toutes les fables de La Fontaine ont
+cet air de famille si frappant, c'est que toutes sont la représentation
+de la vie. Pourquoi cependant pas une ne ressemble à l'autre? c'est
+encore et toujours parce qu'elles reproduisent la vie, la vie, qui est
+la même, qui est une, en tous temps, en tous lieux, et qui cependant
+offre l'idée de la plus grande variété que l'esprit puisse concevoir. Et
+c'est par là que La Fontaine, si différent de tous ses contemporains,
+leur ressemble pourtant si fort. Racine, Molière, Boileau, que
+faisaient-ils, si ce n'est qu'ils puisaient dans la vie leur inspiration
+toujours une et toujours variée?</p>
+
+<p>Enfin, comme l'a très-bien vu et très-bien dit M. Gérusez, la fable de
+La Fontaine est unique, inimitable, parce qu'elle est la fable, telle qu'il
+l'a faite, est une des plus heureuses créations de l'esprit humain», le
+cadre le plus charmant et le plus commode pour toutes les fantaisies de
+la pensée, pour tous les sentiments du coeur: «Libre en son cours, la
+fable tourne et dérive, tantôt à l'élégie et à l'idylle, tantôt à
+l'épître et au conte; c'est une anecdote, une conversation, une lecture
+élevées à la poésie, un mélange d'aveux charmants, de douce philosophie
+et de plainte rêveuse. Il se met volontiers dans ses vers, et nous
+entretient de lui, de son âme, de ses caprices et de ses faiblesses
+(1).» C'est une poésie de nonchalant, une poésie de distrait et de
+paresseux; elle s'épanche volontiers, mais demeure toujours sobre de
+paroles, et le bonhomme se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, parce
+que Phèdre était plus elliptique et plus bref que lui. «On ne trouvera
+pas ici, dit-il en sa préface, l'élégance ni l'extrême brièveté qui
+rendent Phèdre recommandable: ce sont qualités au-dessus de ma portée.
+Comme il m'était impossible de l'imiter en cela, j'ai cru qu'il fallait,
+en récompense, égayer l'ouvrage plus qu'il n'a fait.»</p>
+
+<blockquote>Note 1: Sainte-Beuve, Portraits Littéraires.</blockquote>
+
+<p>Cependant, tout en reconnaissant la spontanéité naturelle, la veine de
+simplicité du bonhomme, M. Gérusez n'a point manqué de nous montrer
+qu'on l'a fait encore plus bonhomme qu'il n'était. L'auteur de la notice
+s'est bien gardé, il est vrai, de heurter la tradition aimable qui nous
+représente La Fontaine causant tout bas en lui-même avec sa petite
+république, et oubliant la belle société pour s'asseoir en idée
+vis-à-vis de Jean Lapin, qui siège avec gravité sur son derrière et se
+frotte le museau de sa patte. On aura beau dire, beau faire, La Fontaine
+devait être tel, ou à peu près, que nous le montrent ses fables, et nous
+rirons toujours au nez des gens qui s'en vont relevant les sots préjugés
+littéraires et nous soutiennent, à notre confusion, que La Fontaine
+était «un génie sceptique et railleur, manichéen, fataliste, etc.,
+etc.,» car tout cela a été écrit. Si c'est là votre La Fontaine, ce
+n'est point le nôtre, et, à coup sûr, ce n'est point l'auteur des fables
+que nous savons. Mais, tout en respectant le caractère consacré, tout en
+admettant la distraction, la rêverie, la flânerie poétique à tel degré
+que vous voudrez, toujours est-il qu'on ne peut se dissimuler que le
+bonhomme était passe maître dans son métier, et qu'il aurait rendu des
+points au plus fin pour les finesses de son art. «Ou remarque, dit
+encore Vauvenargues, avec la même surprise la profonde intelligence de
+son art, et on admire qu'un esprit si fin ait été en même temps si
+naturel.» La préface mise en tête de ses fables et écrite par lui-même,
+est sans contredit le plus savant, je veux dire le plus profond traité
+qu'on ait jamais fait de l'apologue, et sa pratique est encore plus
+merveilleuse de finesse et d'artifice que sa théorie. M. Gérusez a donc
+voulu seulement expliquer cette habileté et concilier les deux qualités,
+inconciliables en apparence, la finesse et la naïveté, l'art et la
+nature. Pour cela, il n'avait qu'à ouvrir la biographie de La Fontaine,
+et il trouvait dans les études du bonhomme, dans les sociétés quelque
+peu raffinées qu'il fréquentait, l'explication que plusieurs ont
+cherchée bien loin et n'ont pas trouvée qui pis est. Tous les grands
+poètes du dix-septième siècle surent leur métier mieux qu'homme du
+monde, et La Fontaine avait beau être distrait et naïf, il ne devait pas
+être moins habile que ses amis, Molière, Boileau, Racine. Le métier est
+une misère pour le génie, il le sait de naissance.</p>
+
+<p>Il nous reste à dire quelques mots des notes que M. Gérusez a mises au
+bas de chacune des pages de la nouvelle édition; là encore était un
+écueil, et il y avait à craindre que le commentateur de La Fontaine ne
+tombât dans le défaut de ces malheureux Saumaises qui ont si lourdement
+lesté de notes et éclaircissements pédantesques les strophes légères
+d'Anacréon et d'Horace. M. Gérusez, en homme de goût et d'esprit, a eu
+garde de détruire le charme, et s'est efforcé d'être, dans la note, bref
+et simple, à faire envie à la fable elle-même: «Si je n'étais la fable,
+je voudrais être la note.» De discrètes observations philologiques sur
+les ternies gaulois, qui abondent dans le style de La Fontaine,
+complètent cet excellent travail.--Nous ferons seulement une toute
+petite réserve aux louanges que nous donnons de grand coeur à ces notes
+spirituelles et souvent exquises. Il nous semble que l'auteur s'est un
+peu trop attaché parfois à éclaircir la moralité de la fable: il sait
+mieux que nous que La Fontaine s'en souciait assez peu, qu'il s'en
+passait même au besoin, surtout quand elle n'était pas possible:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i30"> ... Et quae</p>
+<p class="i14"> Desperat tractata nitescere posse relinquit.</p>
+</div></div>
+
+<p>Peut-être donc l'annotateur ne devait-il pas se piquer d'être plus moral
+que le fabuliste. Il est vrai de dire que M. Gérusez avait à faire une
+édition classique, et tout maître doit moraliser ses écoliers plutôt
+deux fois qu'une, quoique ceux-ci en prennent à leur aise.</p>
+
+<p><i>Voyage au pôle sud et dans l'Océanie</i>, sur les corvettes l'<i>Astrolabe
+et la Zélée</i>, exécuté par ordre du roi pendant les années 1837, 1838,
+1839, 1840, sous le commandement de <span class="sc">J. Dumont d'Urville</span>, Capitaine de
+vaisseau. Publié par ordonnance de Sa Majesté. Sous la direction
+supérieure de <span class="sc">M. Jacquinot</span>, commandant de <i>la Zélée</i>.--Mise en vente du
+tome Ve de l'<i>Histoire du Voyage</i>.--Paris, 1843. <i>Gide</i>.</p>
+
+<p>Le tome V de l'<i>Histoire du Voyage au pôle sud et dans l'Océanie</i>, sur
+les corvettes l'<i>Astrolabe et la Zélée</i>, qui vient de paraître à la
+librairie Gide, n'embrasse qu'une période de quatre mois environ
+Commencé le 29 octobre 1838, il se termine le 19 février 1839; mais ces
+quatre mois avaient été si utilement employés par le chef de
+l'expédition et ses compagnons du péril et de gloire, que ce volume
+offre l'intérêt de ses quatre aînés.</p>
+
+<p>En quittant l'archipel des Iles Viti, Dumont d'Urville devait diriger
+ses corvettes vers le groupe des îles Salomon. Toutefois il lui restait
+des recherches importantes àà faire dans cette nouvelle route. D'abord
+il constata que l'île <i>Hunter</i> était mal placée; puis, après avoir
+double l'île <i>Aurore</i>, la plus septentrionale des Nouvelles-Hébrides, il
+commença la recherche des Iles <i>Banks</i>, qui, découvertes en 1783 par le
+capitaine <i>Bligh</i>, n'avaient point été revues depuis cette époque.
+Dumont d'Urville explora complètement ce groupe, sur lequel les
+hydrographes n'avaient que des données très-vagues.--<i>Vanikoro</i> reçut
+ensuite sa visite. Il espérait y retrouver encore quelques débris des
+vaisseaux de l'infortuné Lapérouse; mais toutes ses recherches furent
+inutiles.</p>
+
+<p>De Vanikoro, l'<i>Astrolabe</i> et <i>la Zélée</i> se dirigèrent sur l'Ile
+<i>Nitendi</i>, où elles ne purent s'arrêter, et elles firent route pour les
+îles <i>Salomon</i>, que l'expédition explora pendant un mois environ. Un
+long chapitre intitulé: <i>Séjour au port de l'Astrolabe</i> se compose
+presque entièrement des récits rapportes à leur commandant par les
+divers membres de l'expédition qui eurent le courage d'entreprendre des
+excursions dans ces îles jusqu'alors si peu connues, dont les habitants
+sont anthropophages.--Les Salomoniens avaient de peints par tous les
+voyageurs sous les couleurs les plus défavorables. Dumont d'Urville est
+le premier qui puisse, selon ses propres expressions, inscrire dans leur
+histoire une page en faveur de leur caractère.</p>
+
+<p>Au <i>Séjour au port de l'Astrolabe</i> succède un curieux chapitre ayant
+pour titre <i>Considérations générales sur les iles Salomon</i>--Dumont
+d'Urville raconte l'histoire de ces îles depuis leur première
+découverte, en 1567, par Alvaro Mendana de Neira, jusqu'à sa dernière
+expédition, et résume tout ce qu'il a pu apprendre sur leur géographie,
+leurs productions et leurs habitants. Grâce aux pénibles reconnaissances
+qu'il a opérées, on connaît aujourd'hui la géographie complète des Iles
+Salomon. «Cependant il reste encore pour nos successeurs, dit-il après
+avoir constaté cet important résultat, de beaux travaux hydrographiques
+à faire; ils auront surtout beaucoup à nous apprendre sur les moeurs et
+les cérémonies des insulaires qui peuplent cet immense archipel.»</p>
+
+<p>En quittant le port de l'Astrolabe', l'expédition gouverna directement
+sur les îles <i>Hogolen</i>. Chemin faisant, elle aperçut les îles de
+<i>Sir-Charles-Hardy</i>, la <i>Nouvelle Islande</i>, l'île <i>Saint-Jean</i>, les îles
+<i>Vigurris. Monte-Verde, Dunkins</i> et <i>St-Cyrille</i>. Enfin le, le 21
+décembre, les deux corvettes laissaient tomber leur ancre tout près de
+l'Ile Isis, au milieu du groupe intéressant que leur commandant désirait
+visiter. Les premiers voyages à terre furent d'abord heureux; mais
+bientôt les naturels, qui semblaient être très-heureux et
+très-bienveillants, manifestèrent des dispositions menaçantes; il fallut
+même repousser la force par la force. Plusieurs membres de l'expédition
+échappèrent comme par miracle aux plus; graves dangers. Heureusement
+tous les travaux étaient terminés quand la guerre éclata, et les
+corvettes n'eurent à regretter la mort d'aucun homme. La réputation des
+Carolins est à jamais ternie, s'écrie Dumont-d'Urville: nous n'avons
+trouvé ici que des hommes méchants et perfides avec une figure
+prévenante, des formes agréables et des manières posées..»</p>
+
+<p>Suivons encore l'expédition sur la carte. Laissant derrière elle le
+groupe Ouluthy, elle débarqua le 1er janvier 1839 à l'île <i>Gouaham</i> ou
+<i>Umata</i> où elle devait faire un séjour de dix jours. Rien de plus
+agréable à lire que la narration d'une chasse au cerf à Umata, par M.
+Demas. Dumont d'Urville ne voulant pas répéter ce qu'avait déjà dit M.
+Freycinet (Voyage de l'Uranie) a donné une preuve de tact et d'esprit en
+insérant dans son journal cet amusant récit. D'excellents vivres frais,
+de l'exercice et le bon air d'Umata rendirent en peu de temps aux
+équipages fatigués toute la force et l'énergie nécessaire pour les
+travaux pénibles qui restaient encore à faire. Le 10 janvier on remit à
+la voile. Tant de voyageurs ont décrit cette terre féconde et le moeurs
+indolentes de ses habitants, que le commandant de l'<i>Astrolabe</i> ne crut
+pas devoir leur consacrer, comme aux îles Salomon, un chapitre entier.
+Toutefois, il publie de curieux détails sur les immenses changements
+opèrés depuis dix années dans le gouvernement de Mariannes, où flotte
+depuis si longtemps le pavillon espagnol.</p>
+
+<p>Le 13 janvier on reconnut l'île <i>Gowam</i>; le 14, les principales îles
+<i>Pelew</i>; le 19, l'île <i>Palmas</i>; le 23, <i>Serangan, Mindanao, Bulk,
+Limtua</i>; le 23, <i>Haycock</i> et <i>Booken-Island</i>; le 26, Sanguir. Ce jour-là
+faillit être fatal à l'expédition: les deux corvettes n'échappèrent que
+par un hasard providentiel au plus grand danger qu'un navire puisse
+courir. Après avoir chenalé entre les îles <i>Kurakitu</i> et <i>Rocky-Islets</i>,
+le 28, Dumont d'Urville aperçut la pointe de Siao et les îles Moudang;
+puis il se dirigea directement sur <i>Ternate</i>, où il arriva le 29.--Une
+excursion au volcan de Ternate, par M. Dombron, les visites de Dumont
+d'Urville et de M. Jacquinot au résident hollandais et au sultan
+détrôné, la description de la ville, l'histoire des anciens souverains
+de l'île et de la colonie hollandaise; enfin des réflexions importantes
+sur l'avenir de cet établissement, terminent le cinquième chapitre de ce
+volume.</p>
+
+<p>Le chapitre sixième et dernier a pour titre: <i>Séjour à Amboine</i>. La
+traversée de Ternate à Amboine n'avait duré que deux jours. Le 3 février
+à midi, <i>l'Astrolabe</i> et <i>la Zélée</i>, parties le 1er de Ternate,
+laissaient tomber leurs ancres sous le fort <i>Victoria</i>, devant la
+capitale des Moluques. C'était la troisième fois que, commandait
+l'expédition scientifique, Dumont d'Urville venait demander au port
+d'Amboine l'hospitalité et les moyens de continuer sa route aventureuse.
+En 1839, comme dans les deux précédents voyages, il reconnut que le
+peuple hollandais est le peuple le plus hospitalier du monde, pourvu
+cependant que la mission de l'étranger ne soit point commerciale. La
+relâche fut de dix-huit jours, pendant lesquels des excursions
+intérieures, des dîners et des bals se succédèrent sans interruption ...
+Dumont d'Urville; conclut cette longue partie de plaisir par des
+réflexions pleines d'intérêt sur cette colonie hollandaise, la plus
+importante des Moluques, empruntées au journal de M. Dubouzet.</p>
+
+<p>Tel fut l'itinéraire suivi par les corvettes <i>l'Astrolabe</i> et <i>la
+Zélée</i>, du 29 octobre 1839 au 19 février 1840; tels sont les résultats
+principaux de ces quatre mois de navigation et de relâche. Dès que le
+tome VI aura paru, nous continuerons cette analyse. Les abonnés de
+<i>l'Illustration</i> qui ne liront pas <i>l'Histoire du Voyage</i> pourront du
+moins suivre sur une mappemonde la dernière expédition commandée par
+Dumont d'Urville, et se faire une idée approximative des services
+qu'elle a rendus à la science.</p>
+<br>
+
+<p><i>Contes du Bocage</i>; par <span class="sc">Édouard Ourliac</span>. I vol. in-18,--Paris, ISC.
+1843. 3 fr. 50 c.</p>
+
+<p>Les <i>Contes du Bocage</i> contiennent, nous devons l'avouer, une sorte
+d'apologie de l'insurrection vendéenne. Les blancs y jouent peut-être un
+trop beau rôle; mais M. Ed. Ourliac n'est pas un historien, c'est un
+conteur. Que ses récits soient écrits d'un style facile et pur et qu'ils
+offrent de l'intérêt, la critique n'a pas le droit de lui rien demander
+de plus. Or, sous ce double rapport, il satisfera, si nous ne nous
+trompons, les amateurs de nouvelles les plus blasés et les plus
+difficiles; les <i>bleus</i> eux-mêmes seront forces de rendre un juste
+hommage à son talent.</p>
+
+<p>Les Contes du bocage sont au nombre de quatre; ils ont pour titre:
+<i>Mademoiselle de la Charnaye, Hector de Locmaria, la Commission
+militaire</i> et <i>la Statue de saint Georges</i>.--Mademoiselle de la Charnaye
+occupe à elle seule plus de la moitié du volume. C'est l'histoire d'une
+jeune fille qui, pour ne pas affliger son vieux père aveugle, lui
+persuade que les chouans sont partout triomphants, et que son fils
+Gaston, mort sur le champ de bataille, est à la tête de ses soldats
+victorieux. Chaque jour des incidents imprévus déjouent ses calculs:
+d'abord, enfermée avec lui dans un vieux château, elle parvient sans
+peine à tromper complètement la crédulité de l'infortuné vieillard; mais
+bientôt il faut fuir, se déguiser, se cacher; de nouveaux mensonges, de
+nouvelles ruses, de plus en plus difficilcs à inventer et à soutenir,
+deviennent nécessaires. Après de nombreuses péripéties habilement
+ménagées, M. de la Charnaye découvre enfin la triste vérité. Sa fille,
+qui le faisait passer pour fou, se sacrifie vainement pour le sauver;
+elle est blessée et arrêtée par les bleus. Abandonné, le vieillard
+aveugle allume de ses propres mains un feu qui doit le trahir, la fumée
+trahit le lieu de sa retraite et on s'empare de sa personne. Alors il
+apprend en même temps la ruine de la monarchie, la mort de son fils, la
+défaite des armées vendéennes, la blessure et la captivité de sa fille;
+il se dénonce hautement et donne un démenti solennel à ceux qui veulent
+le traiter comme un insensé. Le père et la fille ne devaient plus se
+retrouver ensemble qu'au pied de l'échafaud. A la vue de son père,
+l'Antigone vendéenne se mit à fondre en larmes. Après l'avoir embrassé
+une dernière fois, elle implora son pardon à genoux. Quant à lui, ses
+dernières paroles adressées à l'exécuteur, furent que prier de tuer sa
+fille avant lui. «Moi, du moins, ajouta-t-il, je ne la verrai pas;» et
+cette grâce lui fut accordée.</p>
+
+<p>Hector de Locmaria est un jeune émigré qui, pris à Quiberon et relâché
+sur parole pour vingt-quatre heures, revient à Vannes et meurt fusillé
+dans la prairie de Preauray--Dans la <i>Commission militaire</i>, M. Ed.
+Ourliac nous fait assister à l'exécution d'un pauvre curé des environs
+de Lyon. Enfin dans la <i>Statue de saint Georges</i>, il nous raconte
+comment un soldat marseillais, grand profanateur de chapelles, trouva
+miraculeusement la mort au moment où il allait faire sauter une statue
+colossale dans l'église de l'abbaye de Saint-Cyr, entre Bourganeuf et
+Machecoul.</p>
+
+<p>M. Ed. Ourliac possède toutes les qualités nécessaires à un bon
+romancier. Espérons que le succès mérité des <i>Contes du Bocage</i> le
+déterminent à entreprendre un ouvrage de plus longue haleine.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Modes.</h2>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/011a.png"></p>
+
+<p>L'ouverture du théâtre Italien est une solennité que la mode attend
+chaque année pour montrer toutes ses charmantes recherches; aussi la
+représentation de mardi a-t-elle été très-brillante. Nous y avons
+remarqué des robes de pékin glacé à larges raies satinées, de nuances
+pâles, dont quelques-unes avaient des revers décolletés, bordés
+d'effilés;--d'autres garnies de riches dentelles posées en
+tablier,--soit en échelle jusqu'à la ceinture,--soit à plat en montant.
+Nous avons vu également une robe lacée sur les côtés, au corsage, et sur
+le milieu de la petite manche; tous les lacets étaient terminés par des
+aiguillettes. Cette dernière a été trouvée très-jolie. Enfin, les
+coiffures de dentelles, en velours ou satin, avec des ornements plus ou
+moins riches; la plume, élégante, la fleur coquette ou le simple noeud
+de ruban, toutes fantaisies nouvelles, faisaient leur entrée dans la
+belle salle des dilettanti.</p>
+
+<p>Mais on ne s'occupe pas seulement des élégéries qui doivent se montrer à
+la clartè des lustres et dans les salons dorés; les toilettes de ville
+se préparent, et nous ne saurions rien conseiller de mieux que cette
+robe dont notre dessin donne le modèle. Les pattes qui garnissent la
+jupe et le corsage sont en étoffe pareille à la robe; elles sont
+attachées de chaque côté et au milieu par des boutons. Le chapeau sort
+des salons de madame Alexaudrine, qui, à chaque saison, sait donner aux
+modes nouvelles des aspects aussi gracieux que variés.</p>
+
+<p>Nous avons distingué dans les mêmes salons un chapeau en velours à lame,
+orné de plumes nuancées de deux couleurs.</p>
+
+<p>Une capote à grosse paille sur laquelle il est de la dernière élégance
+de faire poser des follettes.</p>
+
+<p>Et enfin un chapeau sans bavolet, enrichi d'un oiseau-héron.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br>
+<table cellpadding="2" cellspacing="4" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustation">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>Chapeau de velours à lame, avec plume de deux couleurs.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 34%; text-align: center;">
+<b>Capote à grosses pailles, avec cinq follettes.</b>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 33%; text-align: center;">
+<b>Chapeau sans bavolet, avec oiseau-héron.</b>
+ </td>
+
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+<p>Les étoffes nouvelles destinées aux costumes d'automne et qui pourront
+se porter dans l'hiver, encombrent nos magasins; on y remarque les
+popelines diamantées en toutes nuances, la popeline à double reflet, les
+alpagas brochés et les pékins rayés: ceux-ci ont beaucoup de vogue.
+C'est une petite raie satinée nuancée, en quatre tons différents sur un
+fond mat, par exemple, vert sur violet ou bleu sur fond gris; cette
+ligne de quatre bleus fondus fait très-bien sur gris pâle. Du reste, ce
+pékin existe en toutes nuances.</p>
+
+<p>Il y a encore le pékin à larges raies de plusieurs couleurs sur un fond
+uni chatoyant, qui, par sa solidité, pourra résister aux intempéries de
+la mauvaise saison.</p>
+
+<p>En étoffes de soie il se portera beaucoup de glacé: les satins à triples
+reflets, les moirés à colonnes de satins; puis toujours les pékins de
+soie et les pekinés varies à l'infini, qui tiennent un rang fort
+important, dans la hiérarchie des étoffes.</p>
+
+<p>On s'occupe déjà des manteaux. La forme crispin sera mise de côté pour
+faire place aux pardessus à manches larges dans lesquelles on passe les
+bras à volonté. Une pèlerine très-grande cache ce que ces manches vides
+pourraient avoir de disgracieux. On parle aussi d'un paletot; mais il
+faudrait bien du talent pour en rendre la forme gracieuse.</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>AMUSEMENTS DES SCIENCES.</h3>
+
+<h4>SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE DERNIER NUMÉRO.</h4>
+
+<p>I. On trouve, par l'analyse que le bien du père était de 360 000 fr.,
+qu'il y avait six enfants, et qu'ils ont eu chacun 60,000 fr.</p>
+
+<p>En effet, le premier prenant 10 000 fr., le restant du bien est de 350
+000 fr., dont la septième partie est 50 000, qui, avec 10 000, font 60
+000. Le premier enfant ayant pris sa portion, il reste 300 000 fr.; sur
+cette somme, le second prend 20 000 fr.; le reste est 280 000 dont la
+septième partie est 40 000, qui, avec 20 000 ci-dessus, font encore 600
+000 fr.; et ainsi de suite.</p>
+
+<p>II. Il y avait 28 pauvres, et cet homme avait dans sa bourse, 11 fr.;
+car, en multipliant 28 par 9, on trouve 252, dont ôtant 32, puisqu'il
+manquait 32 sous, le reste est 220 sous, qui valent 11 fr.: mais, en
+donnant à chacun des pauvres 7 sous, il n'en faudrait que 196; par
+conséquent il reste 24 sous.</p>
+
+<p>III. Prenez une boule du jeu de quilles et faites-y un trou qui n'aille
+point jusqu'au centre, mettez-y du plomb et bouchez-le si bien qu'il ne
+soit pas aisé de découvrir. Quoiqu'on roule cette boule en la jetant
+droit vers les quilles, elle ne manquera pas de se détourner, à moins
+qu'on ne la jette, par hasard ou par adresse de telle sorte que le plomb
+se trouve dessus ou dessous, en faisant rouler la boule.</p>
+
+<p>C'est là le principe du défaut qu'ont toutes les billes de billard; car,
+comme elles sont faites d'ivoire, et que dans une masse d'ivoire il y a
+toujours des parties plus solides les unes que les autres, il n'y a
+peut-être pas une bille dont le centre de gravité soit au centre de
+figure. Cela fait que toute bille se détourne plus ou moins de la ligne
+dans laquelle elle est poussée, lorsqu'on lui imprime un petit
+mouvement, comme pour donner son acquit vers le milieu de l'autre moitié
+du billard, à moins que l'endroit le plus lourd, qu'on appelle <i>le fort</i>
+ne soit mis dessus ou dessous. Un grand fabricant de billards disait
+qu'il donnerait 40 francs, d'une bille qui n'eût ni fort ni faible, mais
+qu'il n'en avait jamais trouvé qui fût parfaitement exempte de ce
+défaut.</p>
+
+<p>De là il suit que, lorsqu'on tire sur une bille fort doucement, on
+s'impute souvent de l'avoir mal prise et d'avoir mal joué, tandis que
+c'est par suite du défaut de la bille qu'on a poussée. Un bon joueur de
+billard doit conséquemment, avant de s'engager dans une forte partie,
+avoir adroitement éprouve sa bille, pour connaître le fort et le faible.
+On tient cette règle d'un excellent joueur de billard.</p>
+
+<h4>NOUVELLES QUESTIONS À RÉSOUDRE.</h4>
+
+<p>I. Un père, en mourant, laisse sa femme enceinte. Il ordonne, par son
+testament, que si elle accouche d'un mâle, il héritera des deux tiers de
+son bien, et sa femme de l'autre tiers; mais si elle accouche d'une
+fille, la mère héritera des deux tiers, et la fille d'un tiers. Cette
+femme accouche de deux enfants, un garçon et une fille. Quelle sera la
+part de chacun?</p>
+
+<p>II. Un particulier a acheté, pour la somme de 110 fr., un lot de
+bouteilles de vin, composé de 100 bouteilles de vin de Bourgogne et 80
+de vin de Champagne. Un autre a pareillement acheté au même prix, polir
+la somme du 95 fr., 85 bouteilles du premier et 70 du second. On demande
+combien leur a coûté l'une et l'autre espère de vin?</p>
+
+<p>III. Un homme a perdu sa bourse et ne sait pas précisément le compte
+qu'il y avait; il se rappelle seulement qu'en comptant les pièces deux à
+deux, ou trois à trois, ou cinq à cinq, il en restait toujours une;
+mais, en les comptant sept à sept, il ne restait rien.</p>
+<br><br>
+
+<h2>Rébus.</h2>
+
+<h4>EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.</h4>
+
+<p class="mid">Espartero, régent d'Espagne, s'est sauvé sur un vaisseau anglais.</p>
+<br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"></p>
+
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 0033, 14 Octobre
+1843, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 0033, 14 ***
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
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+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+with these requirements. We do not solicit donations in locations
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+approach us with offers to donate.
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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