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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913, by Various
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: March 16, 2012 [EBook #39165]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 ***
+
+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+
+
+L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
+
+LA REVUE COMIQUE, par Henriot.
+
+Ce numéro contient:
+
+1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13: LA RUE DU SENTIER, de
+MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;
+
+2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages.
+
+
+L'ILLUSTRATION
+SAMEDI 19 JUILLET 1913
+_Prix du Numéro: Un Franc._
+_71e Année.--Nº 3673._
+
+[Illustration: LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revue
+de Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie.
+Photographies J. Clair-Guyot.]
+
+
+
+NOS CORRESPONDANTS DE GUERRE
+
+La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera
+vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance,
+tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la
+valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que
+l'_Illustration_ ne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre
+des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.
+
+La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de
+rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de
+se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine,
+tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait
+l'armée hellénique.
+
+D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges
+Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si
+impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les
+nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat
+bulgare, le soldat grec.
+
+
+
+SUPPLÉMENTS D'ART
+
+A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses
+pages d'art.
+
+Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros,
+et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès
+maintenant citer:
+
+_Le Calme du soir_, par VAN DER WEYDEN (Salon de 1913);
+
+_La première Pipe_, par CODDE (musée de Lille);
+
+_Le jeune Mendiant_, par MURILLO (musée du Louvre);
+
+_Intérieur de la cathédrale de Delft_, par E.-M. DE WITT (musée de
+Lille);
+
+_Jeune fille_, par GREUZE (musée du Louvre).
+
+
+
+COURRIER DE PARIS
+
+AU BORD DE L'EAU
+
+Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la
+semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la
+Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette.
+Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette
+douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.
+
+Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi,
+temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où
+les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils
+voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont
+pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils
+ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et
+répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des
+saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une
+étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des
+dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au
+bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend
+être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...
+
+Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le
+même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil,
+éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse
+passagère.
+
+C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux,
+une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos:
+«La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables
+hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide
+et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou,
+l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de
+cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à
+_proximité d'une île_, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir
+gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre
+de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de
+la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils
+voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte
+qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait
+clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur
+différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des
+verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos
+yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en
+pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre
+l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des
+barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu
+défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau».
+Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse
+pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.
+
+La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages,
+réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie
+ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et
+tacite rapproche--même dispersés--tous les convives de ce petit banquet
+de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais
+rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas
+l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il
+est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une
+pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...
+
+En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces
+instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue
+elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés
+parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à
+terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée,
+inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les
+cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les
+branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague
+sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement
+de sentir à la fois grisante et douloureuse...
+
+Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à
+la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule,
+coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est
+engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique
+de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel
+monde de choses, à quel _inexprimable_ délicieux et qui nous étouffe, le
+simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée...
+le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé
+par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille
+d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous
+comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé
+jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous
+donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres,
+qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent...
+nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous
+éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en
+vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka
+peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide
+étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le
+_haschich_ immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux
+et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer.
+Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés
+par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses
+qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs
+aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités!
+Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par
+l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la
+mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance
+s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon
+est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une
+mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une
+surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous
+voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les
+mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air.
+Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison.
+Notre âme prend son absinthe.
+
+Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros
+verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de
+nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le
+plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous
+n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons
+attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres
+liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des
+_harmonicas_ de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous
+recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée.
+Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans
+ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent,
+un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages
+l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser
+pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette _piquette_ d'émotion à
+quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la
+barrière.
+
+Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre
+trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles
+d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit,
+épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et
+suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les
+bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et
+gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la
+boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames
+ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.
+
+HENRI LAVEDAN.
+
+_(Reproduction et traduction réservées.)_
+
+
+
+[Illustration: Après la remise des drapeaux et étendards par le
+président de la République: les détachements rangés en ligne, pour le
+salut au chef de l'État.]
+
+LA REVUE DU 14 JUILLET 1913
+
+Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une
+signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres
+clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14
+juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées,
+métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une
+apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous
+nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse
+point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues,
+mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il
+est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on
+lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique,
+autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par
+l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a
+donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés
+au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui
+ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.
+
+La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être
+exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq
+cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par
+toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du
+rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours
+frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière
+du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention,
+vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle
+masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait
+bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou
+indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes,
+émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.
+
+Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille
+personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà
+envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain
+réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté
+traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la
+présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites,
+sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait
+assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la
+République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments
+métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de
+la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à
+lui seul à évoquer tous les fastes africains.
+
+[Illustration: Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,
+décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les
+faisceaux.--_Phot. J. Clair-Guyot._]
+
+[Illustration: Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant le
+passage du président de la République.]
+
+A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête
+militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le
+commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce
+moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu
+des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le
+président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui
+se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration
+énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir
+le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à
+côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les
+attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M.
+Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir
+un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune
+présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine
+de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale,
+les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments
+de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs
+sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de
+tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le
+régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile,
+très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de
+la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien
+exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout
+notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les
+France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux.
+Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le
+drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations
+de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien
+gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.
+
+Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour,
+fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue
+de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris
+dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme.
+Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du
+Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris
+de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille
+façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés,
+presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne
+cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes
+pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements
+et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue,
+ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour
+leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si
+intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a
+donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés
+le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en
+l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la
+veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des
+tirailleurs, la _nouba_, qui, déjà, avec ses curieux instruments,
+s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de
+l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues
+de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe,
+à leur quartier.
+
+[Illustration: LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens
+sanitaires.]
+
+[Illustration: Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de
+Longchamp. La Cascade. Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie,
+et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation. Les troupes massées sur le
+champ de courses avant le défilé.]
+
+[Illustration: Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp. LA
+REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».--La foule
+aux abords de l'hippodrome. _Photographies Bergeron._]
+
+
+
+[Illustration: = Route des Pyrénées (le trait interrompu indique les
+lacunes).----- Autres routes.----- Chemins de fer. +++ Sections de la
+route desservies par des services d'autocars.--desservies par des
+services d'autocars.----- en construction (Transpyrénéens), Le tracé de
+la route des Pyrénées.]
+
+LA ROUTE DES PYRÉNÉES
+
+Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour
+établir la _Route des Alpes_ et avoir fourni lui-même une subvention
+importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une _Route des
+Pyrénées_. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au
+pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en
+traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle
+présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis
+sur divers points du parcours, sont à construire.
+
+Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du
+Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des
+services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but
+de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.
+
+La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie
+du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie
+d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit
+Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles
+parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie;
+cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon,
+Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour
+toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.
+
+[Illustration: LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêque
+d'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065
+mètres).]
+
+Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner
+dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des
+points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un
+des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les
+mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces
+magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les
+plus célèbres des Alpes.
+
+Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque
+et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.
+
+Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de
+bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.
+
+D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau
+pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de
+Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves
+de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant
+nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée
+entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville
+fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de
+prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les
+magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable
+abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième
+siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent,
+les premiers, les bains du Vernet.
+
+«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus
+pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un
+immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très
+grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts
+du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans
+d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce
+chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent
+dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore
+vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.
+
+» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre
+qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église,
+orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc:
+on n'y peut accéder que par des escaliers.
+
+» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et
+peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière
+moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.
+
+» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu
+les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle
+n'était plus qu'un amas de ruines.
+
+» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en
+1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui
+complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des
+visiteurs.»
+
+Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la
+crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce
+inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il
+contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée
+le Paradis des Pyrénées.
+
+Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en
+cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la
+ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre,
+d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par
+Pau.
+
+Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau
+directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à
+bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées.
+Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du
+chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint
+actuellement 17.000 francs.
+
+F. HONORÉ
+
+
+
+[Illustration: Le drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).]
+
+[Illustration: Le drapeau du 2e étranger (Saïda).]
+
+LA LÉGION ÉTRANGÈRE _Photographies J. Geiser, Alger._
+
+_La reproduction des photographies illustrant cet article est
+autorisée.--Le correspondant-photographe de_ L'Illustration _à Alger, M.
+Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux
+allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion
+étrangère._
+
+Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec
+une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion
+étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de
+nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un
+légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé
+Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune
+Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et
+demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance
+grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux
+français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des
+faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les
+renseignements qui furent recueillis par le _Matin_:
+
+Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais
+Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois
+ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son
+poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire
+était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait
+été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel
+Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de
+près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche,
+comme le fait remarquer notre confrère le _Temps_, qu'il a suffi à un
+journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle
+si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse
+allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information
+et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et
+de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps
+de déserteurs», d'«institution infâme».
+
+[Illustration: Salle d'honneur du 2e régiment.]
+
+[Illustration: Salle d'honneur du 1er régiment.]
+
+Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère,
+M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à
+l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:
+
+«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure,
+mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se
+refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier
+chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est
+commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et
+fraternelle.»
+
+[Illustration: Une chambrée.]
+
+[Illustration: Chez le coiffeur.]
+
+La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on
+est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont
+l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand
+public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de
+l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des
+divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau
+a consacré un excellent chapitre de son dernier livre: _En colonne_
+(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications,
+parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil,
+publiée en 1896 dans la _Revue des Deux-Mondes_, et le livre ardent de
+M. Georges d'Esparbès sur la _Légion étrangère_. Pour l'organisation
+même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un
+exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du
+«Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et
+effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le
+lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru
+dans _l'Opinion_ du 11 mars 1911, et le très intéressant travail sur _la
+Légion étrangère et les troupes coloniales_, publié par la librairie
+Chapelot encore, sous la signature G. M.
+
+LES ORIGINES
+
+La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4
+septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était
+point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses,
+allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime
+en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers
+en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de
+nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands,
+Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion
+avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments
+mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7
+bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par
+nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie
+où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de
+Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se
+couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En
+1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la
+Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de
+Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau
+de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à
+l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au
+Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et
+continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle
+bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où,
+seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de
+service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de
+cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des
+journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense
+nationale.
+
+[Illustration: A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger,
+à Bel-Abbès: l'aération de la literie.]
+
+ORGANISATION ET RECRUTEMENT
+
+L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000
+hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments,
+dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un
+bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui
+constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.
+
+La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs
+algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la
+catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de
+la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré
+depuis bientôt trente ans.
+
+Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie
+d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq
+ans, et de rengagements.
+
+Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre
+étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition,
+l'état militaire de _l'étranger non naturalisé_ servant par engagement
+ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette condition _est
+partagée par le Français_ qui contracte un engagement volontaire dans
+ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction
+ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui
+n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuvent
+_exceptionnellement_ être autorisés par le ministère de la Guerre à
+contracter un engagement volontaire de cinq ans _au titre français_ dans
+les régiments étrangers».
+
+[Illustration: Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de
+Bel-Abbès.]
+
+Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre
+étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour
+toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En
+principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au
+titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par
+exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après
+examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français
+engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre
+étranger au titre français. La condition essentielle habituellement
+exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir
+d'antécédents judiciaires.
+
+La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à
+cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans
+de services, pour le personnel servant au titre français comme pour
+celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être
+contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et
+par continuation de service. Les seuls militaires des régiments
+étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces
+régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de
+le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires
+d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par
+voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français
+du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible,
+soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un
+corps français.
+
+[Illustration: Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est
+prêt.]
+
+Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au
+titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi
+du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la
+durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement,
+haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde
+mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport
+du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7
+août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des
+traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les
+services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger;
+et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires
+étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les
+militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime
+d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces
+propositions.
+
+En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer
+pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée
+métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments
+étrangers servant au titre français.
+
+[Illustration: A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire, à
+Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.]
+
+D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le
+droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après
+quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et
+naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux
+légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une
+intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date
+du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager
+dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré
+dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de
+service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.
+
+[Illustration: Roïdi, Turc, 2 ans de service; 2 campagnes.]
+
+[Illustration: Verhoven, Belge, 11 ans de service, 16 campagnes.]
+
+[Illustration: Monico, Grec, 2e étranger.]
+
+[Illustration: Schiaveneto, Italien 1er étranger.]
+
+[Illustration: Verollet, Français, 12 ans de service; 15 campagnes.]
+
+[Illustration: Dominguès, Cubain, 1er étranger.]
+
+LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER»
+
+Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la
+jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages
+et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des
+Français--le plus grand nombre--servent dans ce corps au titre étranger
+et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre
+français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de
+terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni le
+_titre étranger_ avec _l'élément étranger_.
+
+L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à
+65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités
+quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se
+compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service
+militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie
+est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on
+soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie
+et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et
+le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui
+comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant
+satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la
+légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement
+remarquable au point de vue du développement et de la résistance
+physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il
+s'y trouve parfois des officiers étrangers.
+
+Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers
+ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un
+rengagement.
+
+L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des
+contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ
+3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés
+allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.
+
+Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus
+élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un
+nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on
+soumette leur déclaration à une enquête.
+
+Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi,
+bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement
+du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne
+conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements,
+contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus
+jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat
+d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin
+de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a
+pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.
+
+L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être
+souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers,
+c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou
+gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu
+avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion
+que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un
+engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé
+des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier
+le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus
+généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant
+à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.
+
+Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à
+la légion proviennent surtout des catégories suivantes:
+
+1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans
+certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser
+l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des
+avantages pécuniaires;
+
+2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins
+que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en
+conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;
+
+3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de
+trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du
+service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales,
+où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet
+1893.
+
+Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà
+satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées
+d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés
+auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la
+légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque
+toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents
+services militaires.
+
+Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres
+corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion,
+forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur de _la Légion
+étrangère et les troupes coloniales_ note que ceux des hommes de ces
+catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le
+certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de
+trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent
+généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette
+catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le
+plus solide des compagnies de la légion.
+
+Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on
+rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très
+différentes.
+
+L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion
+étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en
+Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière
+militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps
+un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui
+fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre
+étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les
+jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion
+un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation
+au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents
+officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut
+signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une
+forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se
+présentent comme Alsaciens.
+
+Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par
+les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des
+régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre
+français.
+
+[Illustration: Angst, Alsacien, 2e étranger.]
+
+[Illustration: Bezdicek, Autrichien, ancien capitaine de l'armée
+autrichienne, 15 ans de service; 29 campagnes.]
+
+[Illustration: Castel, Français (Breton) 2e étranger.]
+
+[Illustration: Monument aux soldats de la Légion étrangère et de l'armée
+d'Afrique morts dans le Sud-Oranais, à Saïda.]
+
+[Illustration: Hesseling, Allemand, 1er étranger; 12 ans de service; 16
+campagnes.]
+
+[Illustration: Dorozinski, Polonais, 1er étranger; 2 ans de service; 2
+campagnes.]
+
+[Illustration: De Bulmerincq, Anglais, 2e étranger.]
+
+[Illustration: Kowalzik, Russe, 1 an de service; 1 campagne.]
+
+[Illustration: Huguet, Espagnol, 2e étranger.]
+
+[Illustration: Martinetti. Suisse italien. 3 ans de service; 4
+campagnes.]
+
+[Illustration: Philippin, Suisse français, 1er étranger.]
+
+[Illustration: Peter, Suisse allemand, 2 ans de service; 2 campagnes.]
+
+[Illustration: Berde, Hongrois, 2e étranger.]
+
+TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉS
+
+LES OFFICIERS
+
+Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français
+sont régis par les règles générales applicables à tous les corps
+français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1°
+d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement
+accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du
+gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal
+ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers
+de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre
+étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de
+cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers
+des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au
+titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger,
+soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du
+10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous
+corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de
+reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger,
+avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les
+officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure
+exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.
+
+[Illustration: La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.]
+
+Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et
+exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la
+situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une
+façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente
+beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la
+territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme
+par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant
+au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère.
+Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sont
+_révoqués_ et rendus à la vie civile.
+
+[Illustration: A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.]
+
+AMES DE LÉGIONNAIRES
+
+Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la
+légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si
+diverse, du légionnaire:
+
+J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un
+régiment de la légion, le 2e étranger.
+
+Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu
+cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir
+de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la
+légion romaine.
+
+Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde,
+Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves,
+Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque
+paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont
+les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en
+quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces
+éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps,
+ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à
+fabriquer les héros!
+
+Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de
+tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes
+les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi,
+fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement
+«voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu
+l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire
+soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre
+civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la
+fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de
+voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en
+cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de
+l'homme de guerre, le légionnaire.
+
+[Illustration: La salle de lecture et de correspondance des
+légionnaires, à Saïda.]
+
+Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable
+diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes.
+Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par
+exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de
+Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un
+Hohenzollern!
+
+«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur
+son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y
+trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable
+personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet
+évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la
+division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!
+
+J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et
+j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général
+Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente,
+j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et
+j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les
+honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du
+Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la
+porte:--Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce
+factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le
+meilleur soldat de la légion.
+
+J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le
+dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les
+paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore
+accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de
+quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la
+médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes
+regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le
+soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais,
+je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient
+quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son
+regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des
+lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse
+attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un
+grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.
+
+Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois
+une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:
+
+«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de
+renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire
+connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû
+s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est
+actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger.
+Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver,
+quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un
+événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une
+fortune de 12 millions de couronnes.
+
+» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à
+l'université de Prague.»
+
+Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de
+vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte
+barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de
+préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.
+
+[Illustration: La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.]
+
+--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait
+à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant
+Justus Perth.
+
+Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les
+recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.
+
+--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon
+désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du
+détachement?
+
+--Faites! dis-je.
+
+Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux
+sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.
+
+--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.
+
+--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire
+qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous
+verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.
+
+Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je
+vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer
+successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon
+bureau.
+
+--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux
+gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière
+imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas
+encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont
+jamais appelés Justus Perth.
+
+--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses
+mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention,
+expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la
+langue.
+
+[Illustration: La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.]
+
+--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé
+Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter,
+paraît-il, de 12 millions de couronnes!
+
+--Est-ce toi?
+
+--Nein!
+
+--Est-ce toi?
+
+--Nein!
+
+-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et
+dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions
+de couronnes!
+
+Rien!
+
+--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:
+
+Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902
+je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires
+étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une
+exclamation de surprise.
+
+Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence
+viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la
+plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que
+Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il
+fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...
+
+Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la
+première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que
+j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le
+comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le
+secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres
+diables amenés dans mon cabinet!
+
+[Illustration: A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à
+Bel-Abbès.]
+
+Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux
+interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la
+relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus
+qu'à télégraphier.
+
+[Illustration: La caserne du 2e étranger, à Saïda.]
+
+[Illustration: Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.]
+
+La réponse me parvint le surlendemain.
+
+«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»
+
+Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle
+réponse:
+
+«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade
+Singapour, resté introuvable.»
+
+Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.
+
+LE LÉGIONNAIRE EN GARNISON
+
+Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces
+lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre
+d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la
+France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le
+légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement
+que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop
+souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne
+saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte
+discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que
+celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui
+doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse.
+«Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer
+dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur
+souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une
+juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la
+bienveillance et la sévérité».
+
+Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à
+Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps
+d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements,
+nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La
+table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus
+ci-contre.
+
+1er RÉGIMENT ÉTRANGER
+
+25e COMPAGNIE
+
+(Bel-Abbès) MENU du 11 au 17 Juillet
+
+Matin 11 Juillet Soir
+
+Soupe grasse Potage pâtes d'Italie
+Boeuf sauce moutarde Boeuf rôti
+Nouilles au gratin Salade panachée
+
+12 Juillet
+
+Soupe paysanne Potage vermicelle
+Boeuf sauce piquante Ragoût de boeuf aux carottes
+Haricots blancs à la maître d'hôtel
+Salade Choux braisés
+
+13 Juillet (Dimanche)
+
+Potage pâtes d'Italie Soupe grasse
+Biftecks
+Haricots verts en salade Boeuf sauce moutarde
+Tomates farcies
+Salade garnie Riz au gras
+Vin Salade
+
+14 Juillet (Menu spécial)
+
+Réveil
+
+Chocolat--Brioche
+
+Après la revue
+
+Vin blanc--Gâteaux secs
+
+Déjeuner
+
+Oeufs aux anchois
+Tomates farcies
+Oies rôties
+Pommes duchesses
+Salade russe
+Crème à la vanille
+Fromage de Lorraine
+Vin
+Café--Liqueurs
+Cigares
+
+Matin 15 Juillet Soir
+
+Soupe à l'oignon Potage tapioca
+Boeuf sauce piquante Boeuf rôti
+Macaroni sauce tomates
+Salade Ragoût de pommes et choux
+
+16 Juillet
+
+Soupe aux haricots Potage semoule
+Boeuf en vinaigrette Ragoût de mouton aux pommes
+Purée de pommes
+Salade Carottes sauce blanche
+
+17 Juillet
+
+Soupe légumes Soupe au riz
+Boeuf sauce Robert Boeuf sauce moutarde
+Haricots blancs à la Bretonne
+Salade Pommes au four
+
+Il ne semble point vraiment qu'à la légion on puisse se plaindre de la
+nourriture. Quant aux officiers qui ont à appliquer la discipline, ils
+forment généralement, par les soins de leur recrutement, un corps
+d'élite. Il faut donc en finir avec la légende de mauvais traitements
+qui seraient systématiquement appliqués aux légionnaires et qui
+rendraient vraiment inexplicable l'afflux ininterrompu des engagements à
+la légion, par exemple, ceux des Allemands qui désertent pour fuir les
+brutalités en usage dans l'organisation militaire de l'empire. A chacune
+des violentes et périodiques campagnes menées contre la légion par la
+presse allemande, d'anciens légionnaires se sont dressés pour faire
+eux-mêmes justice de ces attaques,--ces anciens légionnaires que chaque
+année, à Paris, réunissent des belles fêtes de camaraderie où l'on voit
+fraterniser officiers, sous-officiers et soldats des régiments étrangers
+et qui suffisent à prouver, avec le culte que conservent à la légion
+tous ceux qui y ont honnêtement servi, l'attachement des uns et la
+reconnaissance des autres.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+[Illustration: Les légionnaires au jardinage, à Saïda.]
+
+
+
+[Illustration: UNE VISION DU PARIS NOCTURNE, PENDANT LES FÊTES DU 14
+JUILLET: LES DIVERTISSEMENTS DE QUARTIER.--_Phot. L. Gimpel._]
+
+Le temps, cette année, n'a guère favorisé les réjouissances du 14
+juillet: le lundi, jour de la fête nationale, une pluie inopportune vint
+par instants troubler les bals des rues et des carrefours. Heureusement,
+la veille, il avait fait beau, et, des trois soirées consacrées, suivant
+l'usage, aux divertissements populaires, ce fut celle du dimanche la
+plus joyeuse, la plus animée. Devant les estrades pavoisées où
+s'essoufflaient les musiciens, on dansa avec entrain, fort avant dans la
+nuit, et les obligatoires «chevaux de bois» eurent leur habituel succès:
+notre photographie, prise sur l'un des emplacements qu'ils ont coutume
+d'occuper, rue de Médicis, près des jardins du Luxembourg, en donne une
+pittoresque image, montrant, en contraste, la foule attirée, autour de
+l'éblouissant manège, par les lumières et le bruit, et le calme bassin
+où dorment les eaux, éclairées de mouvants reflets.
+
+
+
+[Illustration: Le général Hessaptchief et les autres officiers du
+détachement bulgare de Salonique.--_Phot. de Jessen._]
+
+LA GUERRE CONTRE LES BULGARES
+
+L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE
+CORRESPONDANT PARTICULIER
+
+Athènes, 30 juin.
+
+Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de
+la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais
+royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le
+sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement
+fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares
+ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque
+de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes
+grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque
+inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre
+la ligne serbe.
+
+Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux
+compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend
+compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été
+repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté
+bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un
+point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent
+être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un
+instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des
+assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul
+beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de
+la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des
+arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont
+pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde...
+
+A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce
+soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son
+armée...
+
+M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire
+qu'il veut me parler:
+
+--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le
+grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face
+d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait?
+En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait
+pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez
+reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à
+envoyer à _L'Illustration_ des correspondances dignes de celles que vous
+lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des
+services que _L'Illustration_ nous a alors rendus, grâce à vous, nous
+vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez
+suivre et voir de près les événements... Et en disant _vous_, il est
+bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous
+deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président.
+Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si
+vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...»
+
+Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à
+me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau
+pour _L'Illustration_ la campagne qui se préparait. Et il donna
+immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma
+femme et moi, traités de façon toute particulière.
+
+C'est avec une profonde stupeur qu'à 9 heures du soir nous apprenons la
+dernière grande nouvelle de la journée: la démarche de M. Hadji Mischef,
+ministre de Bulgarie à Athènes, auprès du gouvernement hellénique. Il
+est venu, en effet, au nom de son gouvernement, protester énergiquement
+contre l'attaque injustifiable des troupes bulgares par les troupes
+grecques. Il a protesté d'autant plus énergiquement, que le cabinet de
+Sofia avait, d'après lui, des intentions plus pacifiques que jamais. M.
+Danef n'était-il pas déjà dans le train qui devait le conduire à
+Saint-Pétersbourg lorsqu'on vint lui annoncer l'incroyable nouvelle!
+
+Quel travestissement des faits!
+
+...A minuit, à Kephistia, la résidence d'été de tous les Athéniens qui
+préfèrent la campagne à la mer. Avec M. Vassilopoulos, directeur de la
+Banque d'Orient, qui nous donne chez lui la plus charmante des
+hospitalités, nous allons voir à l'hôtel M. Kyros, le directeur du
+journal _Hestia_, organe du gouvernement. Le téléphone lui aura sans
+doute apporté quelque nouvelle intéressante.
+
+M, Kyros est naturellement très entouré, car tout le monde est anxieux.
+
+On se demande surtout ce qu'il a dû advenir dans la journée des 1.200 ou
+1.300 soldats bulgares qui se trouvaient dans Salonique. Certains
+prétendent qu'on leur a donné vingt-quatre heures pour quitter la ville.
+
+Une sonnerie de téléphone. On se précipite. M. Kyros a pris les
+récepteurs. Autour de lui on se groupe en silence.
+
+«... Oui... oui... bien... fait M. Kyros... Alors on ne les a pas
+laissés partir?... Très bien...»
+
+Maintenant il annonce les nouvelles:
+
+Le roi est parti à 5 heures poux Salonique.
+
+Le général Hessaptchief, attaché militaire représentant le gouvernement
+bulgare au quartier général grec, est parti dans l'après-midi. Il avait
+expédié ses bagages dès hier. Dans une lettre au commandant de la place,
+le général Kalaris, il a expliqué qu'il quittait Salonique parce que son
+gouvernement lui avait accordé un congé pour Sofia!
+
+Quant aux soldats bulgares, on les a sommés de se rendre. Une partie
+s'est laissé désarmer, les autres ont voulu résister et ont été pris de
+force: 1.208 prisonniers bulgares vont demain prendre le chemin
+d'Ithaque!...
+
+Mardi, 1er juillet.
+
+Hier soir, le ministre de Bulgarie, M. Hadji Mischef, et le consul, M.
+Stéphanof, ont manqué provoquer de graves incidents au restaurant Avérof
+où ils dînent d'ordinaire. Le patron les voyant entrer se précipita vers
+eux:
+
+--Je vous ai préparé un cabinet particulier.
+
+--Pourquoi cela?
+
+--Parce que... parce que... Enfin, vous savez, les gens sont plutôt
+surexcités ce soir!
+
+--Eh bien, nous dînerons dans la salle commune, et qu'ils y viennent,
+ceux qui ne seront pas contents, répondirent les deux diplomates à voix
+très haute, pour être entendus de tous.
+
+Dans la salle, les dîneurs haussèrent les épaules.
+
+... Au ministère des Affaires étrangères, M. Caradja, chef de cabinet du
+ministre, m'a remis nos «passes d'état-major» qui nous permettront de
+partir demain matin pour Chalcis et Salonique. Des ordres spéciaux ont
+été partout donnés nous concernant.
+
+J'ai déjeuné avec le général Eydoux. Il voit cette guerre avec beaucoup
+de calme et de confiance, car il connaît l'armée qu'il a instruite. Il
+sait ce dont elle est capable, sous le commandement de son roi. Il sait
+combien son moral est élevé. C'est-à-dire qu'en faisant, bien entendu,
+la part des accidents de guerre, toujours possibles, toutes les chances
+de succès sont pour l'armée grecque.
+
+Et le général Eydoux me fait ressortir encore que l'armée bulgare va se
+trouver en fort mauvaise posture pour son ravitaillement en vivres et en
+munitions.
+
+La flotte grecque va, en effet, bloquer Cavalla et Dédé-Agatch, les deux
+seuls ports par lesquels l'armée bulgare recevait vivres et munitions
+des pays méditerranéens, et où elle pouvait se constituer des centres
+d'approvisionnement à proximité de la ligne de combat.
+
+Ces deux ports bloqués, il lui faudra faire venir tout de Bulgarie même,
+par la ligne ferrée d'Andrinople, car le pays occupé ne peut plus
+nourrir l'armée qui l'a trop bien pillé et dévasté. Donc une seule ligne
+ferrée de plusieurs centaines de kilomètres,--300.000 hommes à nourrir,
+800 tonnes à transporter chaque jour. Jamais on n'y suffira.
+
+Tandis que les Grecs ont à Salonique même pour deux mois de vivres,
+constitués par M. l'intendant Bonnier de la mission militaire française,
+de bonnes routes, des camions automobiles, etc. Leur ravitaillement sera
+facile.
+
+A 6 heures du soir, on annonce qu'une grande bataille est engagée autour
+d'Istip entre Serbes et Bulgares, ceux-ci ayant en ligne de 120.000 à
+150.000 hommes. C'est tout ce que l'on sait pour le moment...
+
+Je cours aux renseignements, au ministère de la Guerre, où M. Venizelos
+me fait l'honneur de me recevoir aussitôt.
+
+Comme j'entre chez le président, le ministre de Russie en sort, les
+sourcils froncés, l'air très mécontent...
+
+--Monsieur Leune, me dit le président, il faut que vous partiez demain
+matin sans faute. Il est grand temps... Toutes facilités vous seront
+données. Voici, en attendant, les dernières nouvelles:
+
+«Ce matin, à midi, le ministre de Russie est venu me dire que, M. Danef
+acceptant d'aller à Saint-Pétersbourg, le gouvernement du tsar
+m'invitait à m'y rendre également. J'avoue que j'ai souri de la
+proposition, survenant en un tel moment.--J'accepte, ai-je répondu, mais
+aux conditions suivantes:
+
+» 1° Que la Bulgarie désapprouve officiellement les derniers mouvements
+de ses troupes;
+
+» 2° Qu'elle retire toutes ses troupes'au delà de la ligne de
+démarcation fixée dernièrement et conjointement par le colonel Dousmani
+et le général Ivanof;
+
+» 3° Qu'elle accepte officiellement l'arbitrage obligatoire pour les
+quatre États et pour toutes les questions relatives au partage;
+
+» 4° Qu'enfin les trois premières conditions soient réalisées avant que
+les troupes grecques et bulgares soient au contact...
+
+» J'ai dit au ministre de Russie que ces quatre conditions étaient
+celles que je proposais personnellement, mais que je ne pourrais lui
+donner de réponse _officielle_ que ce soir à 7 heures, après avoir pris
+l'avis du roi et du conseil des ministres. J'ai aussitôt télégraphié au
+roi, qui a approuvé ma façon de voir. Tout à l'heure le conseil des
+ministres m'a également approuvé. Je viens donc à l'instant de notifier
+officiellement au ministre de Russie les conditions précédentes
+d'acceptation.
+
+» Est-il besoin d'ajouter que je ne crois pas au succès de ma
+proposition?...»
+
+Et le président m'a longuement, longuement serré la main en me
+souhaitant d'assister de nouveau à une campagne victorieuse de l'armée
+hellénique...
+
+Mercredi, 2 juillet.
+
+Ce matin à 6 heures nous avons quitté Kephistia pour nous rendre en
+voiture à la station de Boïati, où nous devions prendre le train pour
+Chalcis.
+
+Le train arrive. Un soldat descend, nous aborde. «Vous êtes bien M.
+Leune, de _L'Illustration_? Je suis envoyé par M. le colonel Condaratos
+de l'état-major, qui m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de
+rien.»
+
+Dans le train sont des officiers que nous avons connus en Macédoine ou
+en Epire, le lieutenant-colonel Antonaropoulos, le capitaine Guytarakos.
+Ils nous accueillent à bras ouverts.
+
+A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture
+pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On
+s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un
+officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine
+Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin,
+à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe
+sur la passerelle à côté de lui...
+
+J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer
+combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à
+_L'Illustration_... C'est un devoir bien agréable pour moi que de
+remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les
+officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont
+eues pour nous...
+
+JEAN LEUNE.
+
+
+
+Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro,
+ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla,
+hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves
+et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une
+indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les
+commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les
+Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les
+villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de
+véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été
+signalées en détail au journal le _Temps_ par notre confrère danois M.
+de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée,
+détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous
+pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans
+ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous
+avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à
+Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a
+montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas
+été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables
+témoignages qui disparaissent.
+
+LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES
+
+Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre
+correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant
+officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du
+général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque
+étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait
+espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant
+le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route
+de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir
+des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier
+numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des
+Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de
+Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et
+qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince
+héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:
+
+Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de
+Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats
+qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit
+bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient
+dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de
+nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les
+grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on
+sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le
+poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui
+se battent, également instruites, également braves, également mordantes.
+
+Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se
+fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs
+sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de
+lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les
+jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur
+naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction
+macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les
+Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la
+reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont
+souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes
+beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le
+centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement
+Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments
+de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à
+Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à
+Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux
+rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.
+
+Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais
+certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du
+feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes
+des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement,
+avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme
+justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces
+terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares,
+témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène
+dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes
+qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les
+servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables
+en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.
+
+Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et
+les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les
+connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...
+
+ALAIN DE PENENNRUN.
+
+Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en
+repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui
+tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les
+Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans
+rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs
+franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas
+contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de
+Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire.
+Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont
+dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de
+Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui
+leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la
+frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et
+marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople.
+
+[Illustration: PENDANT LA MOBILISATION ROUMAINE.--Arrivée de réservistes
+à Bucarest.--_Phot. Basiliade._]
+
+
+
+CE QU'IL FAUT VOIR
+
+PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS
+
+X...-les-Bains.
+
+C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve,
+édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées
+encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe,
+et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer
+leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et
+les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se
+repose?
+
+Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire,
+c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un
+mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de
+tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on
+lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette
+clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer
+davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le
+jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner,
+musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de
+l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités
+«mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un _cinéma-concert_.
+Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique,
+opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et
+comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire,
+d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une
+sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est
+l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups,
+se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la
+concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui
+aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je
+rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se
+plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur
+faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de
+repos rendent injuste à ce point?
+
+Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux,
+et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions».
+
+Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe...
+doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent
+la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de
+champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au
+hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher,
+les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et
+l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que
+le calme trop grand des lieux _habités_ a quelque chose d'inquiétant et
+d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble
+que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de
+ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont
+été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village,
+un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de
+tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de
+source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux
+figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se
+montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord
+d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec
+des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière
+lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure.
+Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à
+cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au
+village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela.
+Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son
+tour».
+
+... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve,
+essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient
+d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le
+chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne
+l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au
+hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la
+grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais
+quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas
+mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer
+au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces
+choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas;
+et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être
+autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est...
+
+[Illustration: Le peintre Gaston La Touche dans son jardin de
+Saint-Cloud.--_Phot. H. Manuel._]
+
+L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la
+ville, je retourne vers les tziganes, les _palaces_ et les petits
+chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est
+jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de
+cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en
+bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si
+serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un
+petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il
+porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères _vivantes_.
+En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à
+la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de
+vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et
+que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye
+assez bien...
+
+... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux
+leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient
+données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres
+humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là;
+et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore
+classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir!
+
+UN PARISIEN.
+
+
+
+AGENDA (19-26 juillet 1913)
+
+EXAMENS ET CONCOURS.--Les examens oraux du concours d'admission à
+l'École spéciale militaire de Saint-Cyr se continueront aux dates
+suivantes: Paris (candidats de la province), les _24 et 30 juillet_ au
+lycée Saint-Louis.
+
+CONGRÈS.--Un congrès international pour la protection de l'enfance se
+tiendra à Bruxelles du _23 au 26 juillet._
+
+EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Paris: hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29,
+rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris.--Galerie Lévesque (109,
+faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (clôture le _26
+juillet).--Province_: Brest (exposition de l'ouest de la France),
+expositions à Vichy, Langres, Douai.--_Étranger_: expositions à Spa,
+Ostende, Florence, Gand.
+
+CONCOURS HIPPIQUES.--Le concours hippique de Boulogne-sur-Mer, dont les
+épreuves ont commencé le _18 juillet_, se terminera le _27 juillet_; le
+_21 juillet_, arrivée des concurrents du raid militaire (parcours de 400
+kilomètres), le 22, sauts d'obstacles.
+
+SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _19 juillet_, le Tremblay; le _20_,
+Saint-Cloud, Aix-les-Bains, Ostende; le _21_, Saint-Ouen, Ostende; le
+_22_, Compiègne; le _23_, le Tremblay; le _24_, Maisons-Laffitte; le
+_25_, Compiègne; le 26, le Tremblay.--_Automobile_: le _27 juillet_,
+coupe internationale des motocyclettes au Mans.--_Cyclisme_: au
+Vélodrome Buffalo, le _20 juillet_ après-midi, challenge de la vie au
+grand air, course d'une heure; le _24_, soir, Grand Prix national;
+course de primes, course de 50 kilomètres.--_Yachting-automobile_: du
+_10_ au _27 juillet_, semaine de yachting du Havre.--_Aviation_: le _20
+juillet_, à l'aérodrome de Port-Aviation (Juvisy), match Brindejonc des
+Moulinais-Audemars.--_Armes_: le tournoi d'escrime de Vittel, commencé
+le _18 juillet_, se continuera les _10 et 20 juillet_.--Tennis: du _21
+au 27 juillet_, tournoi annuel à Compiègne.--_Athlétisme_: le _20
+juillet_, à Maisons-Laffitte, réunion annuelle inter-clubs.
+
+
+
+GASTON LA TOUCHE
+
+Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur
+mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs
+chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément,
+dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque,
+en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de
+cinquante-neuf ans.
+
+Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque
+tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre
+d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa
+vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du
+mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait
+à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre,
+s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon:
+c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa
+mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges
+et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son
+critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié
+de compliments, une moitié de remerciements.»
+
+Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.
+
+D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son
+oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un
+moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de
+l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.
+
+Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de
+lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des
+années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives
+d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le
+public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner
+de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement
+sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici,
+ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des
+classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret
+et du grand poète de l'_Embarquement pour Cythère_. Il l'était dans son
+âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de
+pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes,
+chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il
+n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces
+de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.
+
+Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne,
+des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un
+sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores;
+des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats,
+ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade
+en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de
+précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse,
+lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans
+son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais
+le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant
+d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si
+parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans
+cesse renouvelé de la découverte.
+
+G. B.
+
+
+
+LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS
+
+LES VIVANTS ET LES MORTS
+
+Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur
+la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si
+j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y
+a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et
+l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes
+humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos
+méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère
+de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation,
+résurrection ou néant, ombre ou lumière.
+
+Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau
+noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas
+effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à
+le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui
+sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait
+bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public
+d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui
+fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins
+souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront.
+La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent
+avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour.
+
+Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de
+Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des
+«Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut,
+en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et
+divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable
+d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois
+désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort
+hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des
+poèmes de son dernier recueil: les _Vivants et les Morts_ (1). Vous ne
+vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce
+merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment
+élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est
+femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une
+étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus
+souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase
+survit, l'être est encore vivant.
+
+[Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.]
+
+ Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,
+ Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin.
+ Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage
+ Tu me feras mourir de faim.
+
+ Solitaire, nomade et toujours étonnée,
+ Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit.
+ J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année
+ Où je devrai souffrir de toi.
+
+ Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,
+ Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,
+ Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,
+ Car rien qu'en vivant tu t'en vas.
+
+ Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches
+ Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,
+ Cherchent à retenir dans leur errante bouche
+ L'ombre d'un papillon volant.
+
+ Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes
+ Ressemblent à la source écartant les roseaux
+ Tout est aride et nu hors de mon âme, reste
+ Dans l'ouragan de mon repos!
+
+ Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,
+ Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,
+ Je songe à la terrible et funèbre paresse
+ Qui viendra t'engourdir un jour.
+
+ Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,
+ Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,
+ A cette éternité du temps et de l'espace
+ Dont tu ne pourras pas sortir.
+
+Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des
+vivants précise son expression dans ces vers:
+
+ Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête
+ Dispersera son feu,
+ Mais vous serez encore vivant comme vous êtes
+ Si je survis un peu.
+
+ Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière
+ Et de si beaux contours,
+ Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,
+ Je prolonge vos jours.
+
+ Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être
+ Si dûment mélangé
+ Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître
+ Sans que rien soit changé.
+
+Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence,
+dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité:
+
+ A présent je ne vois, ne sens que ta venue,
+ Je suis le matelot par l'orage assailli
+ Qui ne regarde plus que le point de la nue
+ Où la foudre a jailli.
+
+ Je compte l'âge immense et pesant de la terre
+ Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux
+ Et par le temps sans fin où ton corps solitaire
+ Dormira sous les cieux.
+
+ Cette contemplation orgueilleuse de la
+ mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le
+ poète sous le dôme des Invalides, devant
+ le sarcophage contenant « cette cendre
+ d'un dieu resté chez les humains».
+
+ On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant
+ Enferme ce qui fut votre âme et votre sang,
+ Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire
+ Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire!
+
+Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et
+qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie,
+ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer
+l'élan qui l'emporte:
+
+ J'accepte le bonheur comme une austère joie,
+ Comme un danger robuste, actif et surhumain;
+ J'obéis en soldat que la Victoire emploie
+ A mourir en chemin.
+
+ Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles
+ Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os
+ Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille
+ Où gisent les héros.
+
+Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons
+la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats»
+s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée.
+Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente,
+les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en
+Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités
+descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur
+fantaisie.
+
+ Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,
+ Où chaque fragment d'air fascine comme un disque,
+ Rome, lourde d'été, avec ses obélisques
+ Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or
+ Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port.
+
+Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un
+disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien
+nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de
+lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride
+qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de
+ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de
+même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections
+voulues et l'orgueilleuse indiscipline.
+
+ALBÉRIC CAHUET.
+
+
+
+DOCUMENTS et INFORMATIONS
+
+LE NOUVEAU PONT DE L'ESTACADE.
+
+Le président de la République a inauguré ces jours derniers la nouvelle
+passerelle qui a remplacé l'antique estacade construite à l'entrée du
+petit bras de la Seine, à quelques mètres en amont du pont Sully.
+
+Cette estacade, destinée à arrêter les glaces en cas de débâcle, ne
+laissait qu'un passage étroit pour les bateaux dont la manoeuvre était
+rendue fort difficile par l'intensité du courant. A ce dispositif d'un
+autre âge on a substitué une passerelle en béton armé reposant sur
+quatre arches dont deux restent ouvertes en temps normal; les deux
+autres, celles de la rive gauche, étant condamnées par un réseau
+d'aiguilles fixes.
+
+Quant aux arches de la rive droite, elles peuvent être rapidement
+fermées, grâce au! système imaginé par M. Drogue, ingénieur en chef du
+service de la navigation. Deux caissons flottants en tôle, très
+résistants, sont tenus en réserve à peu de distance le long d'une berge.
+A l'approche d'une débâcle, on les remorque jusqu'à la passerelle et on
+échoue chaque caisson contre les deux piles d'une arche sur des
+entailles ménagées: à cet effet.
+
+La stabilité est assurée par deux séries d'_aiguilles_ en fer.
+
+Les unes, enfilées directement dans le caisson, vont s'ancrer dans le
+lit du fleuve. Leur poids est calculé de façon qu'elles continuent à
+s'enfoncer si le niveau de l'eau vient à baisser, entraînant le caisson
+qui ne risque pas de rester suspendu au-dessus de l'eau.
+
+Les autres sont enfilées le long du tablier du pont et viennent
+s'attacher au caisson. Une plaque d'arrêt butant sous le tablier limite
+leur course et la remontée du caisson sous la poussée d'une crue.
+
+Outre que ce système paraît devoir offrir une résistance considérable à
+la poussée des glaces qui dépasse parfois 3.000 kilos par mètre
+linéaire, il permettra de laisser la navigation libre jusqu'au dernier
+moment. En cas de danger, il suffira de quelques heures pour amener le
+caisson à la place qu'il devra occuper. Au lieu de le laisser flotter,
+on le remontera au moyen de treuils contre le tablier pour le descendre
+et fermer le passage dès que la débâcle se sera suffisamment dessinée en
+amont.
+
+LE PRIX DE LA HOUILLE BLANCHE.
+
+Une grande partie du public s'imagine que les chutes d'eau fournissent
+de la force motrice gratuite; or, les travaux nécessaires pour capter et
+utiliser la puissance hydraulique entraînent des frais considérables,
+susceptibles de varier dans de très fortes proportions.
+
+Le prix d'installation dépend d'abord de la hauteur et du débit de la
+chute; en général, les chutes hautes et à débit réduit sont plus
+avantageuses que les chutes basses à débit énorme.
+
+Ainsi, à Jonage (France), une chute de 12 mètres, fournissant 100 mètres
+cubes par seconde, donne une puissance de 12.000 chevaux, et le prix de
+l'installation ressort à 1.800 francs par cheval.
+
+Au contraire, à Méran (Autriche), une chute de 60 mètres, débitant
+seulement 9 à 15 mètres par seconde, donne une puissance de 8.000
+chevaux, et le prix du cheval ne dépasse pas 400 francs. De même, à
+l'usine de la Praz, une chute de 78 mètres débitant 12 mètres fournit
+une puissance de 12.500 chevaux, et le prix d'installation du cheval est
+seulement de 212 francs.
+
+Ces quelques chiffres montrent que l'aménagement d'une chute d'eau
+constitue toujours, au point de vue du rendement, un problème délicat.
+
+INFLUENCE DE LA FORET SUR LA NEIGE.
+
+La neige couvrant le sol fond d'autant plus vite que l'évaporation et la
+température sont plus élevées, et l'on sait depuis longtemps que la
+forêt contrarie ces deux phénomènes. Mais on n'avait pas encore songé à
+chiffrer cette influence.
+
+M. Church, directeur de l'observatoire du Mont-Rose de la Nevada, à la
+suite d'observations portant sur 36 stations, a formulé des conclusions
+intéressantes.
+
+Un versant boisé renfermait une couche de neige double de celle de la
+partie non boisée du même versant; l'abondance était particulièrement
+marquée dans les clairières.
+
+Comme on a intérêt à conserver la neige sur les montagnes le plus
+longtemps possible, afin de préserver la végétation des fortes gelées,
+on doit donc maintenir dans les régions élevées c'es forêts assez
+épaisses pour arrêter le vent et atténuer l'effet des rayons solaires,
+mais en même temps assez claires pour laisser la neige tomber jusqu'au
+sol.
+
+C'est ainsi que la futaie de résineux, mélangée de hêtres et de bouleaux
+à feuilles caduques, conserve plus longtemps la neige que la futaie de
+pins, sapins et épicéas.
+
+LES VICTIMES DES FAUVES DANS L'INDE.
+
+Malgré une chasse de plus en plus énergique, le nombre des personnes
+victimes des fauves dans l'Inde anglaise est toujours aussi
+considérable; il s'élève à 2.382 pour l'année 1911.
+
+Le tigre a tué 882 personnes, le léopard 366, l'ours 428, l'éléphant et
+l'hyène 77; l'alligator et le crocodile 244, le sanglier 51, le buffle
+16, le chien sauvage 24, etc.
+
+Les serpents ont causé encore plus de ravages, faisant 22.478 victimes,
+soit 1.000 de plus que l'année précédente.
+
+D'autre part, on estime que, pendant la période 1905-1910, les bêtes
+sauvages ont détruit 100.000 têtes de bétail.
+
+LA POPULATION ÉTRANGÈRE AUX ÉTATS-UNIS.
+
+D'après le dernier recensement cifectué par le gouvernement américain,
+le nombre des étrangers résidant aux États-Unis dépasse 13 millions,
+alors qu'il n'atteignait pas 7 millions en 1880.
+
+Les Allemands représentent 17% de ce groupe; les Russes 13%, les
+Irlandais et les Austro-Hongrois 12, les Italiens 11, les Scandinaves
+10, les Anglais 9. Le nombre des Français est minime.
+
+La proportion des Allemands a beaucoup diminué; elle était de 29% en
+1880; de même la population irlandaise qui, à la même époque,
+représentait 28%.
+
+Enfin, il est à remarquer que dans treize États, dont le New-York, les
+étrangers forment plus de la moitié de la population; dans seize autres,
+ils comptent pour une proportion variant du quart à la moitié.
+
+LE PLUS GROS DES RENTIERS DU MONDE
+
+On se souvient de l'attentat de Delhi, dans lequel, l'année dernière,
+lord Hardinge, le vice-roi des Indes, fut grièvement blessé par
+l'explosion d'une bombe, alors qu'il faisait son entrée solennelle dans
+la ville rendue à son ancien rang de capitale. L'homme d'État dut son
+salut, en bonne partie tout au moins, au sang-froid de l'éléphant,
+choisi pour sa haute taille et sa docilité, qui le transportait en tête
+du cortège. Loin de s'épouvanter du fracas de l'explosion qui mettait en
+fuite plusieurs de ses congénères, le massif pachyderme continua
+d'avancer de son pas majestueux, et son attitude calma à ce point la
+panique qui s'emparait déjà de la foule qu'on ne remarqua pas dans
+l'instant qu'un fonctionnaire installé derrière lord Hardinge et la
+vice-reine avait été tué sur le coup et qu'une des parois du _howdah_
+(palanquin) était en pièces.
+
+Dès son complet rétablissement, le vice-roi tint à rendre visite à la
+bonne bête. Sa reconnaissance vient de prendre une forme plus
+substantielle: un décret accorde à l'éléphant le titre et la situation
+de _State pensionner_.
+
+En sa qualité de pensionnaire de l'État, _Timouh_ recevra sa vie durant
+tous les douze mois une somme équivalant à 2.500 francs, suffisante pour
+lui assurer les services de deux _coolies_ (domestiques). Comme il n'a
+guère que trente ans, et qu'un éléphant vit normalement plus d'un
+siècle, on peut aisément calculer ce que son dévouement coûtera aux
+contribuables hindous.
+
+LE DÉSARMEMENT... DES ABEILLES.
+
+Une curieuse nouvelle nous parvient d'Amérique. On pourrait l'accueillir
+avec méfiance si le nom dont elle se recommande n'était pas celui d'un
+des premiers apiculteurs des États-Unis.
+
+Après six années de recherches et d'innombrables tentatives
+infructueuses, M. Louis J. Terrill, de Lawrenceburg (État d'Indiana), a
+réussi à produire une race d'abeilles sans aiguillon en croisant des
+reines de l'espèce italienne avec des bourdons de Chypre.
+
+M. Terrill a pu prouver que l'élimination du dard se traduit par de
+précieux avantages: les abeilles sont plus réfractaires aux maladies qui
+déciment les essaims des espèces communes; elles récoltent une plus
+grande quantité de nectar et produisent un miel plus savoureux.
+
+
+
+LA COMMÉMORATION DE DENAIN
+
+La victoire de Denain, qui, le 24 juillet 1712, fut, selon l'expression
+de Michelet, une éclaircie merveilleuse dans le ciel chargé qui
+obscurcissait la France, était commémorée par un simple monolithe placé
+dans la campagne sur le territoire d'Haulchin.
+
+La grande cité industrielle a voulu plus somptueusement honorer la
+mémoire du maréchal de Villars. Déjà, en 1892, un comité, encouragé par
+une importante souscription de la ville, s'était formé dans le but
+d'élever un monument au héros de la grande journée du 24 juillet 1712
+qui rendit à la France la fortune des armes, hâta la conclusion de la
+paix et prépara le traité d'Utrecht. Après le grand cortège historique
+organisé l'an dernier pour fêter le bicentenaire de la bataille de
+Denain (voir _L'Illustration_ du 3 août 1912), l'oeuvre a été poursuivie
+et menée à bien, et une belle statue équestre de Villars a pu être
+inaugurée dimanche sous la présidence de M. le marquis de Vogüé, de
+l'Académie française, qui est rattaché par les liens du sang au maréchal
+de Villars.
+
+[Illustration: La statue de Villars, inaugurée le 13 juillet, à
+Denain.--_Phot, Lambert._]
+
+La statue, oeuvre d'un enfant de Denain, M. Henri Gauquié, avait déjà
+été admirée au Salon des Artistes français, où elle avait obtenu la
+grande médaille d'honneur. Le piédestal a été dessiné par l'architecte
+Guillaume.
+
+M. Bricout, président du Comité, fit à la ville la remise du monument.
+Après quoi, en un très beau discours, M. de Vogüé évoqua la glorieuse
+journée. Des vers furent dits par un mineur poète, M. Jules Mousseron.
+Puis les troupes de la garnison, commandées par le général Exelmans,
+défilèrent devant le maréchal de Villars.
+
+
+
+LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU
+
+L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse
+Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de
+plus, héritier présomptif d'un des grands noms du _peerage_, était
+présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite
+personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste
+étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la
+province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur.
+Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit
+le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve.
+
+Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un
+engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel
+à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le
+persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui
+demanda.
+
+[Illustration: Miss Daisy Markham.--_Phot. Foulsham et Banfield._]
+
+Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse
+contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste
+qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il
+l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi
+à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée'
+dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées _ladies_
+vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de
+vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible
+nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le
+devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de
+bénédictions: «Votre coeur brisé».
+
+La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien
+conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de
+la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en
+rupture de promesse.
+
+Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père,
+le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus
+beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000
+francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du
+Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy
+Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise»
+abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que
+perdit sa cliente du fait de ce congé.
+
+Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il
+l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000
+livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs.
+
+Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience
+d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias
+Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le
+_Daily Mail_, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en
+rupture de promesse».
+
+Comme, d'ailleurs, un bonheur n'arrive jamais seul, depuis ce jour, la
+porte de miss Markham est assiégée par les directeurs de théâtres,
+grands et petits, qui mettent aux pieds de la délaissée des ponts d'or.
+Miss
+
+Markham fait assez bon marché de ces richesses. Ce qu'elle ambitionne,
+c'est de se consacrer au grand art, de ne monter désormais que sur des
+«scènes consacrées». _Legitimate stages._
+
+
+
+UN HOMMAGE A LA GRACE
+
+Rome n'est plus dans Rome...
+
+Depuis des années les Danois nous enlèvent, à prix d'or, avec un très
+sûr discernement et un goût rare, les plus belles productions de notre
+art national. Tout récemment, encore, ils achetaient et emportaient
+plusieurs des oeuvres les plus illustres de l'admirable Carpeaux. Or,
+les voilà qui, reprenant pour leur compte les aimables traditions de
+notre dix-huitième siècle, viennent d'ériger à Copenhague, ville
+accueillante entre toutes, dans le parc du château de Rosenborg, un
+monument à la Grâce.
+
+[Illustration: Un monument au corps de ballet de Copenhague: le Puits
+des Danseuses. _Phot. J. Lourberg._]
+
+C'est le «Puits des Danseuses», futile et charmant objet d'art, vain
+comme tous les bibelots,--car on n'imagine pas les ménagères des
+environs y venant puiser: mais le sculpteur n'a plus guère, dans notre
+société moderne, d'occasions de vouer son talent à embellir des oeuvres
+d'utilité.
+
+L'auteur du «Puits des Danseuses», M. Rudolph Tegner, s'est souvenu
+qu'il était du pays de Thorwaldsen. Et il a fait, à son tour, «de
+l'antique modernisé». Ses trois figures, drapées légèrement, ont du
+mouvement et, sans faire oublier le _Génie de la Danse_, ni quelques
+autres figures ballantes, doivent être plaisantes à voir, dans l'air
+subtil du nord.
+
+
+
+LE CIRCUIT DE PICARDIE
+
+Le cinquième Grand Prix de l'Automobile-Club de France s'est disputé le
+12 juillet sur le circuit de Picardie, établi aux environs d'Amiens avec
+Longueau comme point de départ. L'épreuve comportait 29 tours d'environ
+31 kilomètres et demi, soit un parcours total de 916 kilom. 800 mètres;
+elle a une fois encore affirmé de façon magnifique la supériorité de
+l'industrie française.
+
+Sur les 9 voitures françaises engagées, 7 ont achevé le parcours; 4
+d'entre elles prenant respectivement les places 1, 2, 4, 5. Par contre,
+sur 11 voitures étrangères parties, 4 seulement se trouvèrent au poteau
+d'arrivée. Jamais nos constructeurs n'avaient obtenu un résultat aussi
+catégorique.
+
+Le prix a été gagné par Boillot, montant une voiture Peugeot, qui avait
+déjà triomphé au circuit de Dieppe en 1912. Le vainqueur, battant son
+record de l'année précédente, effectua le parcours en 7 heures 53
+minutes 56 secondes, soit à une vitesse moyenne de 116 kilom. 190
+mètres; son camarade Goux, pilotant une voiture de la même marque, se
+plaçait second à 3 minutes d'intervalle.
+
+Ce résultat est d'autant plus appréciable que le circuit de Picardie
+semblait peu favorable aux grandes vitesses et que le règlement limitait
+à 20 litres par 100 kilomètres la quantité de carburant dont pouvait
+disposer chaque concurrent.
+
+Le lendemain du Grand Prix des voitures s'est couru sur le même circuit,
+mais sur la distance réduite de 350 kilomètres, le grand prix des
+motocyclettes, sidecars et cyclecars.
+
+Les concurrents français furent moins heureux; mais les insuccès furent
+largement compensés par la victoire de Fentou qui atteignit une moyenne
+de 78 kilomètres à l'heure, sur motocyclette Clément.
+
+[Illustration: Au circuit de Picardie: les tribunes pendant la course.
+_Phot. Chusseau-Flaviens._]
+
+
+
+[Illustration: L'IDÉAL DE LA BEAUTÉ, par Henriot.]
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 ***
+
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+1.E.9.
+
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913, by Various
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
+
+
+Title: L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913
+
+Author: Various
+
+Release Date: March 16, 2012 [EBook #39165]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 ***
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+
+
+
+Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<br><br>
+
+<div class="cont">
+
+
+
+
+
+
+<p>L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+<div class="sml">
+<p>Ce numéro contient:<br>
+
+1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13: <span class="sc">La Rue du Sentier</span>, de
+MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;<br>
+
+2° <span class="sc">Un Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p>
+</div>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br>
+
+<img alt="" src="images/001a.png"><br><b>LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revue<br>
+de Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie.</b><br>
+Photographies J. Clair-Guyot.</p>
+<br><br>
+
+<h3>NOS CORRESPONDANTS DE GUERRE</h3>
+
+<p>La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera
+vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance,
+tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la
+valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que
+l'<i>Illustration</i> ne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre
+des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.</p>
+
+<p>La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de
+rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de
+se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine,
+tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait
+l'armée hellénique.</p>
+
+<p>D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges
+Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si
+impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les
+nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat
+bulgare, le soldat grec.</p>
+
+<h3>SUPPLÉMENTS D'ART</h3>
+
+<p>A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses
+pages d'art.</p>
+
+<p>Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros,
+et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès
+maintenant citer:</p>
+
+<p><b><i>Le Calme du soir</i></b>, par <span class="sc">Van der Weyden</span> (Salon de 1913);</p>
+
+<p><b><i>La première Pipe</i></b>, par <span class="sc">Codde</span> (musée de Lille);</p>
+
+<p><b><i>Le jeune Mendiant</i></b>, par <span class="sc">Murillo</span> (musée du Louvre);</p>
+
+<p><b><i>Intérieur de la cathédrale de Delft</i></b>, par <span class="sc">E.-M. de Witt</span> (musée de
+Lille);</p>
+
+<p><b><i>Jeune fille</i></b>, par <span class="sc">Greuze</span> (musée du Louvre).</p>
+
+<br><br>
+
+<h3>COURRIER DE PARIS</h3>
+
+<h4>AU BORD DE L'EAU</h4>
+
+<p>Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la
+semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la
+Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette.
+Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette
+douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.</p>
+
+<p>Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi,
+temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où
+les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils
+voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont
+pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils
+ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et
+répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des
+saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une
+étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des
+dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au
+bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend
+être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...</p>
+
+<p>Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le
+même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil,
+éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse
+passagère.</p>
+
+<p>C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux,
+une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos:
+«La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables
+hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide
+et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou,
+l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de
+cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à
+<i>proximité d'une île</i>, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir
+gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre
+de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de
+la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils
+voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte
+qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait
+clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur
+différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des
+verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos
+yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en
+pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre
+l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des
+barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu
+défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau».
+Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse
+pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.</p>
+
+<p>La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages,
+réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie
+ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et
+tacite rapproche --même dispersés--tous les convives de ce petit banquet
+de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais
+rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas
+l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il
+est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une
+pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...</p>
+
+<p>En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces
+instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue
+elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés
+parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à
+terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée,
+inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les
+cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les
+branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague
+sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement
+de sentir à la fois grisante et douloureuse...</p>
+
+<p>Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à
+la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule,
+coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est
+engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique
+de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel
+monde de choses, à quel <i>inexprimable</i> délicieux et qui nous étouffe, le
+simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée...
+le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé
+par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille
+d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous
+comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé
+jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous
+donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres,
+qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent...
+nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous
+éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en
+vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka
+peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide
+étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le
+<i>haschich</i> immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux
+et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer.
+Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés
+par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses
+qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs
+aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités!
+Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par
+l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la
+mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance
+s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon
+est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une
+mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une
+surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous
+voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les
+mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air.
+Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison.
+Notre âme prend son absinthe.</p>
+
+<p>Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros
+verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de
+nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le
+plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous
+n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons
+attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres
+liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des
+<i>harmonicas</i> de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous
+recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée.
+Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans
+ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent,
+un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages
+l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser
+pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette <i>piquette</i> d'émotion à
+quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la
+barrière.</p>
+
+<p>Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre
+trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles
+d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit,
+épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et
+suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les
+bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et
+gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la
+boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames
+ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p>
+
+<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Après la remise des drapeaux et étendards par le<br>
+président de la République: les détachements rangés en ligne, pour le
+salut au chef de l'État.</b></p>
+
+<h3>LA REVUE DU 14 JUILLET 1913</h3>
+
+<p>Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une
+signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres
+clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14
+juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées,
+métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une
+apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous
+nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse
+point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues,
+mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il
+est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on
+lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique,
+autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par
+l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a
+donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés
+au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui
+ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.</p>
+
+<p>La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être
+exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq
+cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par
+toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du
+rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours
+frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière
+du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention,
+vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle
+masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait
+bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou
+indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes,
+émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.</p>
+
+<p>Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille
+personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà
+envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain
+réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté
+traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la
+présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites,
+sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait
+assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la
+République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments
+métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de
+la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à
+lui seul à évoquer tous les fastes africains.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,<br>
+décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les
+faisceaux.</b><br>--<i>Phot. J. Clair-Guyot.</i></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant le<br>
+passage du président de la République.</b></p>
+
+<p>A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête
+militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le
+commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce
+moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu
+des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le
+président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui
+se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration
+énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir
+le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à
+côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les
+attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M.
+Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir
+un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune
+présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine
+de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale,
+les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments
+de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs
+sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de
+tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le
+régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile,
+très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de
+la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien
+exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout
+notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les
+France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux.
+Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le
+drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations
+de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien
+gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.</p>
+
+<p>Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour,
+fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue
+de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris
+dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme.
+Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du
+Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris
+de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille
+façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés,
+presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne
+cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes
+pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements
+et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue,
+ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour
+leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si
+intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a
+donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés
+le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en
+l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la
+veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des
+tirailleurs, la <i>nouba</i>, qui, déjà, avec ses curieux instruments,
+s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de
+l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues
+de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe,
+à leur quartier.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens
+sanitaires.</b></p>
+
+<p><span class="sml">Les tribunes du pesage de Longchamp.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Moulin et château de
+Longchamp.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; La Cascade.</span><br>
+<img alt="" src="images/004a.png">
+<span class="sml">&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Piste.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Troupes spéciales.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Infanterie.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Artillerie,
+et plus loin cavalerie.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Matériel d'aviation.</span></p>
+<p class="mid"><b>Les troupes massées sur le
+champ de courses avant le défilé.</b></p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><span class="sml">Amorce des tribunes.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; Le moulin.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Château de Longchamp.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;</span><br>
+<b>LA REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».<br>--La foule
+aux abords de l'hippodrome.</b> <i>Photographies Bergeron.</i></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005asmall.png"><br><a href="images/005alarge.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+
+<h3>LA ROUTE DES PYRÉNÉES</h3>
+
+<p>Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour
+établir la <i>Route des Alpes</i> et avoir fourni lui-même une subvention
+importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une <i>Route des
+Pyrénées</i>. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au
+pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en
+traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle
+présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis
+sur divers points du parcours, sont à construire.</p>
+
+<p>Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du
+Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des
+services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but
+de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.</p>
+
+<p>La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie
+du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie
+d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit
+Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles
+parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie;
+cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon,
+Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour
+toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b>
+LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêque<br>
+d'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065
+mètres).</b></p>
+
+<p>Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner
+dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des
+points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un
+des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les
+mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces
+magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les
+plus célèbres des Alpes.</p>
+
+<p>Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque
+et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.</p>
+
+<p>Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de
+bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.</p>
+
+<p>D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau
+pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de
+Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves
+de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant
+nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée
+entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville
+fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de
+prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les
+magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable
+abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième
+siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent,
+les premiers, les bains du Vernet.</p>
+
+<p>«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus
+pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un
+immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très
+grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts
+du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans
+d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce
+chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent
+dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore
+vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.</p>
+
+<p>» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre
+qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église,
+orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc:
+on n'y peut accéder que par des escaliers.</p>
+
+<p>» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et
+peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière
+moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.</p>
+
+<p>» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu
+les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle
+n'était plus qu'un amas de ruines.</p>
+
+<p>» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en
+1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui
+complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des
+visiteurs.»</p>
+
+<p>Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la
+crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce
+inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il
+contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée
+le Paradis des Pyrénées.</p>
+
+<p>Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en
+cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la
+ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre,
+d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par
+Pau.</p>
+
+<p>Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau
+directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à
+bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées.
+Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du
+chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint
+actuellement 17.000 francs.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré</span></span></p><br><br>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Le drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Le drapeau du 2e étranger (Saïda).</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+<h3>LA LÉGION ÉTRANGÈRE</h3>
+<p class="mid"><i>Photographies J. Geiser, Alger.</i></p>
+
+<p><i>La reproduction des photographies illustrant cet article est
+autorisée.--Le correspondant-photographe de</i> L'Illustration <i>à Alger, M.
+Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux
+allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion
+étrangère.</i></p>
+
+<div id="img007">
+<div id="img007a">&nbsp;</div>
+<div id="img007b">&nbsp;</div>
+<div id="img007c">&nbsp;</div>
+
+<p>Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec
+une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion
+étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de
+nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un
+légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé
+Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune
+Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et
+demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance
+grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux
+français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des
+faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les
+renseignements qui furent recueillis par le <i>Matin</i>:</p>
+
+<p><b>Salle d'honneur du 1er régiment.</b><span class="rig"><b>Salle d'honneur du 2e régiment.</b></span></p>
+
+</div><!--img006c-->
+
+<p>Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais
+Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois
+ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son
+poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire
+était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait
+été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel
+Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de
+près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche,
+comme le fait remarquer notre confrère le <i>Temps</i>, qu'il a suffi à un
+journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle
+si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse
+allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information
+et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et
+de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps
+de déserteurs», d'«institution infâme».</p>
+
+
+
+<p>Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère,
+M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à
+l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:</p>
+
+<p>«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure,
+mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se
+refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier
+chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est
+commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et
+fraternelle.»</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Une chambrée.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Chez le coiffeur.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+<p>La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on
+est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont
+l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand
+public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de
+l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des
+divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau
+a consacré un excellent chapitre de son dernier livre: <i>En colonne</i>
+(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications,
+parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil,
+publiée en 1896 dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et le livre ardent de
+M. Georges d'Esparbès sur la <i>Légion étrangère</i>. Pour l'organisation
+même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un
+exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du
+«Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et
+effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le
+lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru
+dans <i>l'Opinion</i> du 11 mars 1911, et le très intéressant travail sur <i>la
+Légion étrangère et les troupes coloniales</i>, publié par la librairie
+Chapelot encore, sous la signature G. M.</p>
+
+<h4>LES ORIGINES</h4>
+
+<p>La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4
+septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était
+point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses,
+allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime
+en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers
+en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de
+nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands,
+Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion
+avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments
+mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7
+bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par
+nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie
+où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de
+Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se
+couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En
+1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la
+Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de
+Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau
+de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à
+l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au
+Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et
+continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle
+bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où,
+seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de
+service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de
+cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des
+journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense
+nationale.</p>
+
+
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger,<br>
+à Bel-Abbès: l'aération de la literie.</b></p>
+
+<h4>ORGANISATION ET RECRUTEMENT</h4>
+
+<p>L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000
+hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments,
+dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un
+bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui
+constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.</p>
+
+<p>La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs
+algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la
+catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de
+la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré
+depuis bientôt trente ans.</p>
+
+<p>Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie
+d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq
+ans, et de rengagements.</p>
+
+<p>Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre
+étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition,
+l'état militaire de <i>l'étranger non naturalisé</i> servant par engagement
+ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette condition <i>est
+partagée par le Français</i> qui contracte un engagement volontaire dans
+ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction
+ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui
+n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuvent
+<i>exceptionnellement</i> être autorisés par le ministère de la Guerre à
+contracter un engagement volontaire de cinq ans <i>au titre français</i> dans
+les régiments étrangers».</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de
+Bel-Abbès.</b></p>
+
+<p>Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre
+étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour
+toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En
+principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au
+titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par
+exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après
+examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français
+engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre
+étranger au titre français. La condition essentielle habituellement
+exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir
+d'antécédents judiciaires.</p>
+
+
+
+<p>La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à
+cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans
+de services, pour le personnel servant au titre français comme pour
+celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être
+contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et
+par continuation de service. Les seuls militaires des régiments
+étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces
+régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de
+le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires
+d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par
+voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français
+du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible,
+soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un
+corps français.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est
+prêt.</b></p>
+
+<p>Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au
+titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi
+du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la
+durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement,
+haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde
+mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport
+du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7
+août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des
+traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les
+services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger;
+et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires
+étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les
+militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime
+d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces
+propositions.</p>
+
+<p>En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer
+pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée
+métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments
+étrangers servant au titre français.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire,<br> à
+Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.</b></p>
+
+<p>D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le
+droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après
+quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et
+naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux
+légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une
+intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date
+du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager
+dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré
+dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de
+service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p>
+
+
+
+<h4>LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER»</h4>
+
+<p>Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la
+jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages
+et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des
+Français--le plus grand nombre --servent dans ce corps au titre étranger
+et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre
+français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de
+terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni le
+<i>titre étranger</i> avec <i>l'élément étranger</i>.</p>
+
+<p>L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à
+65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités
+quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se
+compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service
+militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie
+est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on
+soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie
+et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et
+le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui
+comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant
+satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la
+légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement
+remarquable au point de vue du développement et de la résistance
+physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il
+s'y trouve parfois des officiers étrangers.</p>
+
+<p>Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers
+ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un
+rengagement.</p>
+
+<p>L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des
+contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ
+3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés
+allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.</p>
+
+<p>Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus
+élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un
+nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on
+soumette leur déclaration à une enquête.</p>
+
+<p>Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi,
+bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement
+du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne
+conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements,
+contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus
+jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat
+d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin
+de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a
+pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.</p>
+
+<p>L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être
+souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers,
+c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou
+gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu
+avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion
+que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un
+engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé
+des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier
+le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus
+généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant
+à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.</p>
+
+<p>Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à
+la légion proviennent surtout des catégories suivantes:</p>
+
+<p>1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans
+certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser
+l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des
+avantages pécuniaires;</p>
+
+<p>2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins
+que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en
+conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;</p>
+
+<p>3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de
+trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du
+service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales,
+où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet
+1893.</p>
+
+<p>Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà
+satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées
+d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés
+auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la
+légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque
+toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents
+services militaires.</p>
+
+<p>Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres
+corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion,
+forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur de <i>la Légion
+étrangère et les troupes coloniales</i> note que ceux des hommes de ces
+catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le
+certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de
+trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent
+généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette
+catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le
+plus solide des compagnies de la légion.</p>
+
+<p>Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on
+rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très
+différentes.</p>
+
+<p>L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion
+étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en
+Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière
+militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps
+un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui
+fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre
+étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les
+jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion
+un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation
+au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents
+officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut
+signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une
+forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se
+présentent comme Alsaciens.</p>
+
+<p>Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par
+les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des
+régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre
+français.</p>
+
+
+
+<h4>TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉS</h4>
+
+<h4>LES OFFICIERS</h4>
+
+<p>Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français
+sont régis par les règles générales applicables à tous les corps
+français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1°
+d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement
+accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du
+gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal
+ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers
+de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre
+étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de
+cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers
+des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au
+titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger,
+soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du
+10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous
+corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de
+reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger,
+avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les
+officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure
+exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.</b></p>
+
+<p>Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et
+exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la
+situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une
+façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente
+beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la
+territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme
+par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant
+au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère.
+Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sont
+<i>révoqués</i> et rendus à la vie civile.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.</b></p>
+
+<h4>AMES DE LÉGIONNAIRES</h4>
+
+<p>Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la
+légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si
+diverse, du légionnaire:</p>
+
+<p>J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un
+régiment de la légion, le 2e étranger.</p>
+
+<p>Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu
+cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir
+de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la
+légion romaine.</p>
+
+<p>Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde,
+Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves,
+Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque
+paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont
+les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en
+quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces
+éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps,
+ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à
+fabriquer les héros!</p>
+
+<p>Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de
+tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes
+les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi,
+fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement
+«voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu
+l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire
+soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre
+civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la
+fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de
+voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en
+cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de
+l'homme de guerre, le légionnaire.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>La salle de lecture et de correspondance des
+légionnaires, à Saïda.</b></p>
+
+<p>Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable
+diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes.
+Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par
+exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de
+Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un
+Hohenzollern!</p>
+
+<p>«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur
+son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y
+trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable
+personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet
+évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la
+division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!</p>
+
+<p>J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et
+j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général
+Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente,
+j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et
+j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les
+honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du
+Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la
+porte: --Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce
+factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le
+meilleur soldat de la légion.</p>
+
+<p>J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le
+dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les
+paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore
+accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de
+quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la
+médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes
+regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le
+soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais,
+je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient
+quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son
+regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des
+lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse
+attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un
+grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.</p>
+
+<p>Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois
+une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:</p>
+
+<p>«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de
+renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire
+connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû
+s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est
+actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger.
+Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver,
+quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un
+événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une
+fortune de 12 millions de couronnes.</p>
+
+<p>» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à
+l'université de Prague.»</p>
+
+<p>Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de
+vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte
+barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de
+préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.</b></p>
+
+<p>--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait
+à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant
+Justus Perth.</p>
+
+<p>Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les
+recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.</p>
+
+<p>--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon
+désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du
+détachement?</p>
+
+<p>--Faites! dis-je.</p>
+
+<p>Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux
+sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.</p>
+
+<p>--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.</p>
+
+<p>--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire
+qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous
+verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.</p>
+
+<p>Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je
+vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer
+successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon
+bureau.</p>
+
+<p>--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux
+gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière
+imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas
+encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont
+jamais appelés Justus Perth.</p>
+
+<p>--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses
+mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention,
+expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la
+langue.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.</b></p>
+
+<p>--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé
+Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter,
+paraît-il, de 12 millions de couronnes!</p>
+
+<p>--Est-ce toi?</p>
+
+<p>--Nein!</p>
+
+<p>--Est-ce toi?</p>
+
+<p>--Nein!</p>
+
+<p>-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et
+dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions
+de couronnes!</p>
+
+<p>Rien!</p>
+
+<p>--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:</p>
+
+<p>Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902
+je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires
+étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une
+exclamation de surprise.</p>
+
+<p>Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence
+viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la
+plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que
+Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il
+fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...</p>
+
+<p>Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la
+première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que
+j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le
+comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le
+secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres
+diables amenés dans mon cabinet!</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"><br><b>A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à
+Bel-Abbès.</b></p>
+
+<p>Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux
+interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la
+relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus
+qu'à télégraphier.</p>
+
+<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0"
+ style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration">
+ <tbody>
+ <tr>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>La caserne du 2e étranger, à Saïda.</b></p>
+ </td>
+ <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;">
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.</b></p>
+ </td>
+ </tr>
+ </tbody>
+</table>
+
+
+
+
+
+<p>La réponse me parvint le surlendemain.</p>
+
+<p>«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»</p>
+
+<p>Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle
+réponse:</p>
+
+<p>«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade
+Singapour, resté introuvable.»</p>
+
+<p>Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.</p>
+
+<h4>LE LÉGIONNAIRE EN GARNISON</h4>
+
+<p>Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces
+lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre
+d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la
+France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le
+légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement
+que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop
+souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne
+saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte
+discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que
+celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui
+doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse.
+«Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer
+dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur
+souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une
+juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la
+bienveillance et la sévérité».</p>
+
+<p>Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à
+Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps
+d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements,
+nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La
+table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus
+ci-contre.</p>
+
+<pre>
+ 1er RÉGIMENT ÉTRANGER
+
+ 25e COMPAGNIE
+
+ (Bel-Abbès) MENU du 11 au 17 Juillet
+
+Matin 11 Juillet Soir
+
+Soupe grasse Potage pâtes d'Italie
+Boeuf sauce moutarde Boeuf rôti
+Nouilles au gratin Salade panachée
+
+ 12 Juillet
+
+Soupe paysanne Potage vermicelle
+Boeuf sauce piquante Ragoût de boeuf aux carottes
+Haricots blancs à la maître d'hôtel
+Salade Choux braisés
+
+ 13 Juillet (Dimanche)
+
+Potage pâtes d'Italie Soupe grasse
+Biftecks
+Haricots verts en salade Boeuf sauce moutarde
+Tomates farcies
+Salade garnie Riz au gras
+Vin Salade
+
+ 14 Juillet (Menu spécial)
+
+ Réveil
+
+ Chocolat--Brioche
+
+ Après la revue
+
+ Vin blanc--Gâteaux secs
+
+ Déjeuner
+
+ Oeufs aux anchois
+ Tomates farcies
+ Oies rôties
+ Pommes duchesses
+ Salade russe
+ Crème à la vanille
+ Fromage de Lorraine
+ Vin
+ Café--Liqueurs
+ Cigares
+
+Matin 15 Juillet Soir
+
+Soupe à l'oignon Potage tapioca
+Boeuf sauce piquante Boeuf rôti
+Macaroni sauce tomates
+Salade Ragoût de pommes et choux
+
+ 16 Juillet
+
+Soupe aux haricots Potage semoule
+Boeuf en vinaigrette Ragoût de mouton aux pommes
+Purée de pommes
+Salade Carottes sauce blanche
+
+ 17 Juillet
+
+Soupe légumes Soupe au riz
+Boeuf sauce Robert Boeuf sauce moutarde
+Haricots blancs à la Bretonne
+Salade Pommes au four
+</pre>
+
+
+<p>Il ne semble point vraiment qu'à la légion on puisse se plaindre de la
+nourriture. Quant aux officiers qui ont à appliquer la discipline, ils
+forment généralement, par les soins de leur recrutement, un corps
+d'élite. Il faut donc en finir avec la légende de mauvais traitements
+qui seraient systématiquement appliqués aux légionnaires et qui
+rendraient vraiment inexplicable l'afflux ininterrompu des engagements à
+la légion, par exemple, ceux des Allemands qui désertent pour fuir les
+brutalités en usage dans l'organisation militaire de l'empire. A chacune
+des violentes et périodiques campagnes menées contre la légion par la
+presse allemande, d'anciens légionnaires se sont dressés pour faire
+eux-mêmes justice de ces attaques,--ces anciens légionnaires que chaque
+année, à Paris, réunissent des belles fêtes de camaraderie où l'on voit
+fraterniser officiers, sous-officiers et soldats des régiments étrangers
+et qui suffisent à prouver, avec le culte que conservent à la légion
+tous ceux qui y ont honnêtement servi, l'attachement des uns et la
+reconnaissance des autres.<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"><br><b>Les légionnaires au jardinage, à Saïda.</b></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br><b>UNE VISION DU PARIS NOCTURNE, PENDANT LES FÊTES DU 14<br>
+JUILLET: LES DIVERTISSEMENTS DE QUARTIER.</b>--<i>Phot. L. Gimpel.</i></p>
+
+<p>Le temps, cette année, n'a guère favorisé les réjouissances du 14
+juillet: le lundi, jour de la fête nationale, une pluie inopportune vint
+par instants troubler les bals des rues et des carrefours. Heureusement,
+la veille, il avait fait beau, et, des trois soirées consacrées, suivant
+l'usage, aux divertissements populaires, ce fut celle du dimanche la
+plus joyeuse, la plus animée. Devant les estrades pavoisées où
+s'essoufflaient les musiciens, on dansa avec entrain, fort avant dans la
+nuit, et les obligatoires «chevaux de bois» eurent leur habituel succès:
+notre photographie, prise sur l'un des emplacements qu'ils ont coutume
+d'occuper, rue de Médicis, près des jardins du Luxembourg, en donne une
+pittoresque image, montrant, en contraste, la foule attirée, autour de
+l'éblouissant manège, par les lumières et le bruit, et le calme bassin
+où dorment les eaux, éclairées de mouvants reflets.</p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br>
+<b>Le général Hessaptchief et les autres officiers du<br>
+détachement bulgare de Salonique.</b>--<i>Phot. de Jessen.</i></p>
+
+<h3>LA GUERRE CONTRE LES BULGARES</h3>
+
+<h4>L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE
+CORRESPONDANT PARTICULIER</h4>
+
+<p>Athènes, 30 juin.</p>
+
+<p>Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de
+la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais
+royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le
+sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement
+fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares
+ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque
+de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes
+grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque
+inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre
+la ligne serbe.</p>
+
+<p>Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux
+compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend
+compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été
+repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté
+bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un
+point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent
+être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un
+instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des
+assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul
+beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de
+la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des
+arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont
+pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde...</p>
+
+<p>A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce
+soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son
+armée...</p>
+
+<p>M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire
+qu'il veut me parler:</p>
+
+<p>--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le
+grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face
+d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait?
+En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait
+pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez
+reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à
+envoyer à <i>L'Illustration</i> des correspondances dignes de celles que vous
+lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des
+services que <i>L'Illustration</i> nous a alors rendus, grâce à vous, nous
+vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez
+suivre et voir de près les événements... Et en disant <i>vous</i>, il est
+bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous
+deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président.
+Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si
+vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...»</p>
+
+<p>Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à
+me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau
+pour <i>L'Illustration</i> la campagne qui se préparait. Et il donna
+immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma
+femme et moi, traités de façon toute particulière.</p>
+
+<p>C'est avec une profonde stupeur qu'à 9 heures du soir nous apprenons la
+dernière grande nouvelle de la journée: la démarche de M. Hadji Mischef,
+ministre de Bulgarie à Athènes, auprès du gouvernement hellénique. Il
+est venu, en effet, au nom de son gouvernement, protester énergiquement
+contre l'attaque injustifiable des troupes bulgares par les troupes
+grecques. Il a protesté d'autant plus énergiquement, que le cabinet de
+Sofia avait, d'après lui, des intentions plus pacifiques que jamais. M.
+Danef n'était-il pas déjà dans le train qui devait le conduire à
+Saint-Pétersbourg lorsqu'on vint lui annoncer l'incroyable nouvelle!</p>
+
+<p>Quel travestissement des faits!</p>
+
+<p>...A minuit, à Kephistia, la résidence d'été de tous les Athéniens qui
+préfèrent la campagne à la mer. Avec M. Vassilopoulos, directeur de la
+Banque d'Orient, qui nous donne chez lui la plus charmante des
+hospitalités, nous allons voir à l'hôtel M. Kyros, le directeur du
+journal <i>Hestia</i>, organe du gouvernement. Le téléphone lui aura sans
+doute apporté quelque nouvelle intéressante.</p>
+
+<p>M, Kyros est naturellement très entouré, car tout le monde est anxieux.</p>
+
+<p>On se demande surtout ce qu'il a dû advenir dans la journée des 1.200 ou
+1.300 soldats bulgares qui se trouvaient dans Salonique. Certains
+prétendent qu'on leur a donné vingt-quatre heures pour quitter la ville.</p>
+
+<p>Une sonnerie de téléphone. On se précipite. M. Kyros a pris les
+récepteurs. Autour de lui on se groupe en silence.</p>
+
+<p>«... Oui... oui... bien... fait M. Kyros... Alors on ne les a pas
+laissés partir?... Très bien...»</p>
+
+<p>Maintenant il annonce les nouvelles:</p>
+
+<p>Le roi est parti à 5 heures poux Salonique.</p>
+
+<p>Le général Hessaptchief, attaché militaire représentant le gouvernement
+bulgare au quartier général grec, est parti dans l'après-midi. Il avait
+expédié ses bagages dès hier. Dans une lettre au commandant de la place,
+le général Kalaris, il a expliqué qu'il quittait Salonique parce que son
+gouvernement lui avait accordé un congé pour Sofia!</p>
+
+<p>Quant aux soldats bulgares, on les a sommés de se rendre. Une partie
+s'est laissé désarmer, les autres ont voulu résister et ont été pris de
+force: 1.208 prisonniers bulgares vont demain prendre le chemin
+d'Ithaque!...</p>
+
+<p>Mardi, 1er juillet.</p>
+
+<p>Hier soir, le ministre de Bulgarie, M. Hadji Mischef, et le consul, M.
+Stéphanof, ont manqué provoquer de graves incidents au restaurant Avérof
+où ils dînent d'ordinaire. Le patron les voyant entrer se précipita vers
+eux:</p>
+
+<p>--Je vous ai préparé un cabinet particulier.</p>
+
+<p>--Pourquoi cela?</p>
+
+<p>--Parce que... parce que... Enfin, vous savez, les gens sont plutôt
+surexcités ce soir!</p>
+
+<p>--Eh bien, nous dînerons dans la salle commune, et qu'ils y viennent,
+ceux qui ne seront pas contents, répondirent les deux diplomates à voix
+très haute, pour être entendus de tous.</p>
+
+<p>Dans la salle, les dîneurs haussèrent les épaules.</p>
+
+<p>... Au ministère des Affaires étrangères, M. Caradja, chef de cabinet du
+ministre, m'a remis nos «passes d'état-major» qui nous permettront de
+partir demain matin pour Chalcis et Salonique. Des ordres spéciaux ont
+été partout donnés nous concernant.</p>
+
+<p>J'ai déjeuné avec le général Eydoux. Il voit cette guerre avec beaucoup
+de calme et de confiance, car il connaît l'armée qu'il a instruite. Il
+sait ce dont elle est capable, sous le commandement de son roi. Il sait
+combien son moral est élevé. C'est-à-dire qu'en faisant, bien entendu,
+la part des accidents de guerre, toujours possibles, toutes les chances
+de succès sont pour l'armée grecque.</p>
+
+<p>Et le général Eydoux me fait ressortir encore que l'armée bulgare va se
+trouver en fort mauvaise posture pour son ravitaillement en vivres et en
+munitions.</p>
+
+<p>La flotte grecque va, en effet, bloquer Cavalla et Dédé-Agatch, les deux
+seuls ports par lesquels l'armée bulgare recevait vivres et munitions
+des pays méditerranéens, et où elle pouvait se constituer des centres
+d'approvisionnement à proximité de la ligne de combat.</p>
+
+<p>Ces deux ports bloqués, il lui faudra faire venir tout de Bulgarie même,
+par la ligne ferrée d'Andrinople, car le pays occupé ne peut plus
+nourrir l'armée qui l'a trop bien pillé et dévasté. Donc une seule ligne
+ferrée de plusieurs centaines de kilomètres,--300.000 hommes à nourrir,
+800 tonnes à transporter chaque jour. Jamais on n'y suffira.</p>
+
+<p>Tandis que les Grecs ont à Salonique même pour deux mois de vivres,
+constitués par M. l'intendant Bonnier de la mission militaire française,
+de bonnes routes, des camions automobiles, etc. Leur ravitaillement sera
+facile.</p>
+
+<p>A 6 heures du soir, on annonce qu'une grande bataille est engagée autour
+d'Istip entre Serbes et Bulgares, ceux-ci ayant en ligne de 120.000 à
+150.000 hommes. C'est tout ce que l'on sait pour le moment...</p>
+
+<p>Je cours aux renseignements, au ministère de la Guerre, où M. Venizelos
+me fait l'honneur de me recevoir aussitôt.</p>
+
+<p>Comme j'entre chez le président, le ministre de Russie en sort, les
+sourcils froncés, l'air très mécontent...</p>
+
+<p>--Monsieur Leune, me dit le président, il faut que vous partiez demain
+matin sans faute. Il est grand temps... Toutes facilités vous seront
+données. Voici, en attendant, les dernières nouvelles:</p>
+
+<p>«Ce matin, à midi, le ministre de Russie est venu me dire que, M. Danef
+acceptant d'aller à Saint-Pétersbourg, le gouvernement du tsar
+m'invitait à m'y rendre également. J'avoue que j'ai souri de la
+proposition, survenant en un tel moment.--J'accepte, ai-je répondu, mais
+aux conditions suivantes:</p>
+
+<p>»l° Que la Bulgarie désapprouve officiellement les derniers mouvements
+de ses troupes;</p>
+
+<p>» 2° Qu'elle retire toutes ses troupes'au delà de la ligne de
+démarcation fixée dernièrement et conjointement par le colonel Dousmani
+et le général Ivanof;</p>
+
+<p>» 3° Qu'elle accepte officiellement l'arbitrage obligatoire pour les
+quatre États et pour toutes les questions relatives au partage;</p>
+
+<p>» 4° Qu'enfin les trois premières conditions soient réalisées avant que
+les troupes grecques et bulgares soient au contact...</p>
+
+<p>» J'ai dit au ministre de Russie que ces quatre conditions étaient
+celles que je proposais personnellement, mais que je ne pourrais lui
+donner de réponse <i>officielle</i> que ce soir à 7 heures, après avoir pris
+l'avis du roi et du conseil des ministres. J'ai aussitôt télégraphié au
+roi, qui a approuvé ma façon de voir. Tout à l'heure le conseil des
+ministres m'a également approuvé. Je viens donc à l'instant de notifier
+officiellement au ministre de Russie les conditions précédentes
+d'acceptation.</p>
+
+<p>» Est-il besoin d'ajouter que je ne crois pas au succès de ma
+proposition?...»</p>
+
+<p>Et le président m'a longuement, longuement serré la main en me
+souhaitant d'assister de nouveau à une campagne victorieuse de l'armée
+hellénique...</p>
+
+<p>Mercredi, 2 juillet.</p>
+
+<p>Ce matin à 6 heures nous avons quitté Kephistia pour nous rendre en
+voiture à la station de Boïati, où nous devions prendre le train pour
+Chalcis.</p>
+
+<p>Le train arrive. Un soldat descend, nous aborde. «Vous êtes bien M.
+Leune, de <i>L'Illustration</i>? Je suis envoyé par M. le colonel Condaratos
+de l'état-major, qui m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de
+rien.»</p>
+
+<p>Dans le train sont des officiers que nous avons connus en Macédoine ou
+en Epire, le lieutenant-colonel Antonaropoulos, le capitaine Guytarakos.
+Ils nous accueillent à bras ouverts.</p>
+
+<p>A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture
+pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On
+s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un
+officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine
+Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin,
+à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe
+sur la passerelle à côté de lui...</p>
+
+<p>J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer
+combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à
+<i>L'Illustration</i>... C'est un devoir bien agréable pour moi que de
+remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les
+officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont
+eues pour nous...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Jean Leune.</span></span></p><br><br>
+
+<p>Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro,
+ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla,
+hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves
+et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une
+indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les
+commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les
+Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les
+villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de
+véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été
+signalées en détail au journal le <i>Temps</i> par notre confrère danois M.
+de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée,
+détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous
+pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans
+ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous
+avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à
+Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a
+montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas
+été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables
+témoignages qui disparaissent.</p>
+<br>
+
+<h3>LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES</h3>
+
+<p>Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre
+correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant
+officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du
+général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque
+étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait
+espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant
+le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route
+de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir
+des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier
+numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des
+Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de
+Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et
+qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince
+héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:</p>
+
+<p>Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de
+Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats
+qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit
+bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient
+dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de
+nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les
+grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on
+sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le
+poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui
+se battent, également instruites, également braves, également mordantes.</p>
+
+<p>Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se
+fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs
+sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de
+lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les
+jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur
+naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction
+macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les
+Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la
+reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont
+souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes
+beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le
+centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement
+Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments
+de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à
+Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à
+Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux
+rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.</p>
+
+<p>Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais
+certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du
+feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes
+des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement,
+avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme
+justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces
+terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares,
+témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène
+dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes
+qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les
+servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables
+en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.</p>
+
+<p>Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et
+les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les
+connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Alain de Penennrun.</span></span></p><br><br>
+
+<p>Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en
+repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui
+tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les
+Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans
+rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs
+franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas
+contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de
+Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire.
+Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont
+dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de
+Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui
+leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la
+frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et
+marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"><br><b>
+PENDANT LA MOBILISATION ROUMAINE.--Arrivée de réservistes
+à Bucarest.</b><br>--<i>Phot. Basiliade.</i></p>
+
+<br><br>
+
+<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3>
+
+<h4>PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS</h4>
+
+<p class="rig">X...-les-Bains.</p><br><br>
+
+<p>C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve,
+édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées
+encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe,
+et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer
+leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et
+les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se
+repose?</p>
+
+<p>Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire,
+c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un
+mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de
+tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on
+lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette
+clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer
+davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le
+jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner,
+musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de
+l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités
+«mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un <i>cinéma-concert</i>.
+Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique,
+opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et
+comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire,
+d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une
+sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est
+l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups,
+se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la
+concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui
+aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je
+rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se
+plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur
+faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de
+repos rendent injuste à ce point?</p>
+
+<p>Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux,
+et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions».</p>
+
+<p>Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe...
+doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent
+la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de
+champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au
+hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher,
+les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et
+l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que
+le calme trop grand des lieux <i>habités</i> a quelque chose d'inquiétant et
+d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble
+que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de
+ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont
+été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village,
+un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de
+tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de
+source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux
+figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se
+montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord
+d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec
+des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière
+lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure.
+Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à
+cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au
+village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela.
+Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son
+tour».</p>
+
+
+
+<p>... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve,
+essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient
+d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le
+chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne
+l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au
+hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la
+grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais
+quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas
+mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer
+au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces
+choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas;
+et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être
+autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est...</p>
+
+<p>L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la
+ville, je retourne vers les tziganes, les <i>palaces</i> et les petits
+chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est
+jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de
+cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en
+bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si
+serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un
+petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il
+porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères <i>vivantes</i>.
+En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à
+la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de
+vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et
+que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye
+assez bien...</p>
+
+<p>... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux
+leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient
+données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres
+humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là;
+et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore
+classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir!<br>
+
+<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>AGENDA (19-26 juillet 1913)</h3>
+
+<p><span class="sc">Examens et concours.</span>--Les examens oraux du concours d'admission à
+l'École spéciale militaire de Saint-Cyr se continueront aux dates
+suivantes: Paris (candidats de la province), les <i>24 et 30 juillet</i> au
+lycée Saint-Louis.</p>
+
+<p><span class="sc">Congres</span>.--Un congrès international pour la protection de l'enfance se
+tiendra à Bruxelles du <i>23 au 26 juillet.</i></p>
+
+<p><span class="sc">Expositions artistiques</span>.--Paris: hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29,
+rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris.--Galerie Lévesque (109,
+faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (clôture le <i>26
+juillet).--Province</i>: Brest (exposition de l'ouest de la France),
+expositions à Vichy, Langres, Douai.--<i>Étranger</i>: expositions à Spa,
+Ostende, Florence, Gand.</p>
+
+<p><span class="sc">Concours hippiques</span>.--Le concours hippique de Boulogne-sur-Mer, dont les
+épreuves ont commencé le <i>18 juillet</i>, se terminera le <i>27 juillet</i>; le
+<i>21 juillet</i>, arrivée des concurrents du raid militaire (parcours de 400
+kilomètres), le 22, sauts d'obstacles.</p>
+
+<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>: le <i>19 juillet</i>, le Tremblay; le <i>20</i>,
+Saint-Cloud, Aix-les-Bains, Ostende; le <i>21</i>, Saint-Ouen, Ostende; le
+<i>22</i>, Compiègne; le <i>23</i>, le Tremblay; le <i>24</i>, Maisons-Laffitte; le
+<i>25</i>, Compiègne; le 26, le Tremblay.--<i>Automobile</i>: le <i>27 juillet</i>,
+coupe internationale des motocyclettes au Mans.--<i>Cyclisme</i>: au
+Vélodrome Buffalo, le <i>20 juillet</i> après-midi, challenge de la vie au
+grand air, course d'une heure; le <i>24</i>, soir, Grand Prix national;
+course de primes, course de 50 kilomètres.--<i>Yachting-automobile</i>: du
+<i>10</i> au <i>27 juillet</i>, semaine de yachting du Havre.--<i>Aviation</i>: le <i>20
+juillet</i>, à l'aérodrome de Port-Aviation (Juvisy), match Brindejonc des
+Moulinais-Audemars.--<i>Armes</i>: le tournoi d'escrime de Vittel, commencé
+le <i>18 juillet</i>, se continuera les <i>10 et 20 juillet</i>.--Tennis: du <i>21
+au 27 juillet</i>, tournoi annuel à Compiègne.--<i>Athlétisme</i>: le <i>20
+juillet</i>, à Maisons-Laffitte, réunion annuelle inter-clubs.</p>
+<br><br>
+
+<h3>GASTON LA TOUCHE</h3>
+
+<p>Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur
+mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs
+chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément,
+dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque,
+en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de
+cinquante-neuf ans.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/016.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+Le peintre Gaston La Touche dans son jardin<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;
+ de Saint-Cloud.</b>--<i>Phot. H. Manuel.</i></p>
+
+<p>Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque
+tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre
+d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa
+vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du
+mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait
+à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre,
+s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon:
+c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa
+mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges
+et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son
+critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié
+de compliments, une moitié de remerciements.»</p>
+
+<p>Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.</p>
+
+<p>D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son
+oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un
+moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de
+l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.</p>
+
+<p>Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de
+lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des
+années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives
+d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le
+public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner
+de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement
+sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici,
+ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des
+classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret
+et du grand poète de l'<i>Embarquement pour Cythère</i>. Il l'était dans son
+âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de
+pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes,
+chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il
+n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces
+de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.</p>
+
+<p>Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne,
+des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un
+sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores;
+des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats,
+ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade
+en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de
+précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse,
+lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans
+son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais
+le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant
+d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si
+parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans
+cesse renouvelé de la découverte.<br>
+
+<span class="rig">G. B.</span></p><br><br>
+
+<h3>LES LIVRES &amp; LES ÉCRIVAINS</h3>
+
+<h4><span class="sc">Les Vivants et les Morts</span></h4>
+
+<p>Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur
+la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si
+j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y
+a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et
+l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes
+humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos
+méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère
+de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation,
+résurrection ou néant, ombre ou lumière.</p>
+
+<p>Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau
+noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas
+effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à
+le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui
+sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait
+bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public
+d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui
+fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins
+souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront.
+La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent
+avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour.</p>
+
+<p>Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de
+Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des
+«Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut,
+en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et
+divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable
+d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois
+désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort
+hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des
+poèmes de son dernier recueil: les <i>Vivants et les Morts</i> (1). Vous ne
+vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce
+merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment
+élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est
+femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une
+étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus
+souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase
+survit, l'être est encore vivant.</p>
+
+<blockquote>Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.</blockquote>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,</p>
+<p class="i14"> Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin.</p>
+<p class="i14"> Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage</p>
+<p class="i18"> Tu me feras mourir de faim.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Solitaire, nomade et toujours étonnée,</p>
+<p class="i14"> Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit.</p>
+<p class="i14"> J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année</p>
+<p class="i18"> Où je devrai souffrir de toi.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,</p>
+<p class="i14"> Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,</p>
+<p class="i14"> Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,</p>
+<p class="i18"> Car rien qu'en vivant tu t'en vas.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches</p>
+<p class="i14"> Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,</p>
+<p class="i14"> Cherchent à retenir dans leur errante bouche</p>
+<p class="i18"> L'ombre d'un papillon volant.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes</p>
+<p class="i14"> Ressemblent à la source écartant les roseaux</p>
+<p class="i14"> Tout est aride et nu hors de mon âme, reste</p>
+<p class="i18"> Dans l'ouragan de mon repos!</p>
+<br>
+<p class="i14"> Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,</p>
+<p class="i14"> Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,</p>
+<p class="i14"> Je songe à la terrible et funèbre paresse</p>
+<p class="i18"> Qui viendra t'engourdir un jour.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,</p>
+<p class="i14"> Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,</p>
+<p class="i14"> A cette éternité du temps et de l'espace</p>
+<p class="i18"> Dont tu ne pourras pas sortir.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des
+vivants précise son expression dans ces vers:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête</p>
+<p class="i20"> Dispersera son feu,</p>
+<p class="i14"> Mais vous serez encore vivant comme vous êtes</p>
+<p class="i20"> Si je survis un peu.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière</p>
+<p class="i20"> Et de si beaux contours,</p>
+<p class="i14"> Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,</p>
+<p class="i20"> Je prolonge vos jours.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être</p>
+<p class="i20"> Si dûment mélangé</p>
+<p class="i14"> Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître</p>
+<p class="i20"> Sans que rien soit changé.</p>
+</div></div>
+
+<p>Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence,
+dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> A présent je ne vois, ne sens que ta venue,</p>
+<p class="i14"> Je suis le matelot par l'orage assailli</p>
+<p class="i14"> Qui ne regarde plus que le point de la nue</p>
+<p class="i14"> Où la foudre a jailli.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Je compte l'âge immense et pesant de la terre</p>
+<p class="i14"> Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux</p>
+<p class="i14"> Et par le temps sans fin où ton corps solitaire</p>
+<p class="i14"> Dormira sous les cieux.</p>
+</div></div>
+
+<p>Cette contemplation orgueilleuse de la
+mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le
+poète sous le dôme des Invalides, devant
+le sarcophage contenant « cette cendre
+d'un dieu resté chez les humains».</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant</p>
+<p class="i14"> Enferme ce qui fut votre âme et votre sang,</p>
+<p class="i14"> Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire</p>
+<p class="i14"> Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire!</p>
+</div></div>
+
+<p>Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et
+qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie,
+ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer
+l'élan qui l'emporte:</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> J'accepte le bonheur comme une austère joie,</p>
+<p class="i14"> Comme un danger robuste, actif et surhumain;</p>
+<p class="i14"> J'obéis en soldat que la Victoire emploie</p>
+<p class="i20"> A mourir en chemin.</p>
+<br>
+<p class="i14"> Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles</p>
+<p class="i14"> Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os</p>
+<p class="i14"> Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille</p>
+<p class="i20"> Où gisent les héros.</p>
+</div></div>
+
+<p>Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons
+la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats»
+s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée.
+Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente,
+les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en
+Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités
+descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur
+fantaisie.</p>
+
+<div class="poem"><div class="stanza">
+<p class="i14"> Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,</p>
+<p class="i14"> Où chaque fragment d'air fascine comme un disque,</p>
+<p class="i14"> Rome, lourde d'été, avec ses obélisques</p>
+<p class="i14"> Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or</p>
+<p class="i14"> Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port.</p>
+</div></div>
+
+<p>Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un
+disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien
+nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de
+lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride
+qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de
+ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de
+même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections
+voulues et l'orgueilleuse indiscipline.<br>
+
+<span class="span"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br>
+
+<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le nouveau pont de l'Estacade.</span></p><br><br>
+
+<p>Le président de la République a inauguré ces jours derniers la nouvelle
+passerelle qui a remplacé l'antique estacade construite à l'entrée du
+petit bras de la Seine, à quelques mètres en amont du pont Sully.</p>
+
+<p>Cette estacade, destinée à arrêter les glaces en cas de débâcle, ne
+laissait qu'un passage étroit pour les bateaux dont la manoeuvre était
+rendue fort difficile par l'intensité du courant. A ce dispositif d'un
+autre âge on a substitué une passerelle en béton armé reposant sur
+quatre arches dont deux restent ouvertes en temps normal; les deux
+autres, celles de la rive gauche, étant condamnées par un réseau
+d'aiguilles fixes.</p>
+
+<p>Quant aux arches de la rive droite, elles peuvent être rapidement
+fermées, grâce au! système imaginé par M. Drogue, ingénieur en chef du
+service de la navigation. Deux caissons flottants en tôle, très
+résistants, sont tenus en réserve à peu de distance le long d'une berge.
+A l'approche d'une débâcle, on les remorque jusqu'à la passerelle et on
+échoue chaque caisson contre les deux piles d'une arche sur des
+entailles ménagées: à cet effet.</p>
+
+<p>La stabilité est assurée par deux séries d'<i>aiguilles</i> en fer.</p>
+
+<p>Les unes, enfilées directement dans le caisson, vont s'ancrer dans le
+lit du fleuve. Leur poids est calculé de façon qu'elles continuent à
+s'enfoncer si le niveau de l'eau vient à baisser, entraînant le caisson
+qui ne risque pas de rester suspendu au-dessus de l'eau.</p>
+
+<p>Les autres sont enfilées le long du tablier du pont et viennent
+s'attacher au caisson. Une plaque d'arrêt butant sous le tablier limite
+leur course et la remontée du caisson sous la poussée d'une crue.</p>
+
+<p>Outre que ce système paraît devoir offrir une résistance considérable à
+la poussée des glaces qui dépasse parfois 3.000 kilos par mètre
+linéaire, il permettra de laisser la navigation libre jusqu'au dernier
+moment. En cas de danger, il suffira de quelques heures pour amener le
+caisson à la place qu'il devra occuper. Au lieu de le laisser flotter,
+on le remontera au moyen de treuils contre le tablier pour le descendre
+et fermer le passage dès que la débâcle se sera suffisamment dessinée en
+amont.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le prix de la houille blanche.</span></p><br><br>
+
+<p>Une grande partie du public s'imagine que les chutes d'eau fournissent
+de la force motrice gratuite; or, les travaux nécessaires pour capter et
+utiliser la puissance hydraulique entraînent des frais considérables,
+susceptibles de varier dans de très fortes proportions.</p>
+
+<p>Le prix d'installation dépend d'abord de la hauteur et du débit de la
+chute; en général, les chutes hautes et à débit réduit sont plus
+avantageuses que les chutes basses à débit énorme.</p>
+
+<p>Ainsi, à Jonage (France), une chute de 12 mètres, fournissant 100 mètres
+cubes par seconde, donne une puissance de 12.000 chevaux, et le prix de
+l'installation ressort à 1.800 francs par cheval.</p>
+
+<p>Au contraire, à Méran (Autriche), une chute de 60 mètres, débitant
+seulement 9 à 15 mètres par seconde, donne une puissance de 8.000
+chevaux, et le prix du cheval ne dépasse pas 400 francs. De même, à
+l'usine de la Praz, une chute de 78 mètres débitant 12 mètres fournit
+une puissance de 12.500 chevaux, et le prix d'installation du cheval est
+seulement de 212 francs.</p>
+
+<p>Ces quelques chiffres montrent que l'aménagement d'une chute d'eau
+constitue toujours, au point de vue du rendement, un problème délicat.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Influence de la foret sur la neige.</span></p><br><br>
+
+<p>La neige couvrant le sol fond d'autant plus vite que l'évaporation et la
+température sont plus élevées, et l'on sait depuis longtemps que la
+forêt contrarie ces deux phénomènes. Mais on n'avait pas encore songé à
+chiffrer cette influence.</p>
+
+<p>M. Church, directeur de l'observatoire du Mont-Rose de la Nevada, à la
+suite d'observations portant sur 36 stations, a formulé des conclusions
+intéressantes.</p>
+
+<p>Un versant boisé renfermait une couche de neige double de celle de la
+partie non boisée du même versant; l'abondance était particulièrement
+marquée dans les clairières.</p>
+
+<p>Comme on a intérêt à conserver la neige sur les montagnes le plus
+longtemps possible, afin de préserver la végétation des fortes gelées,
+on doit donc maintenir dans les régions élevées c'es forêts assez
+épaisses pour arrêter le vent et atténuer l'effet des rayons solaires,
+mais en même temps assez claires pour laisser la neige tomber jusqu'au
+sol.</p>
+
+<p>C'est ainsi que la futaie de résineux, mélangée de hêtres et de bouleaux
+à feuilles caduques, conserve plus longtemps la neige que la futaie de
+pins, sapins et épicéas.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Les victimes des fauves dans l'Inde.</span></p><br><br>
+
+<p>Malgré une chasse de plus en plus énergique, le nombre des personnes
+victimes des fauves dans l'Inde anglaise est toujours aussi
+considérable; il s'élève à 2.382 pour l'année 1911.</p>
+
+<p>Le tigre a tué 882 personnes, le léopard 366, l'ours 428, l'éléphant et
+l'hyène 77; l'alligator et le crocodile 244, le sanglier 51, le buffle
+16, le chien sauvage 24, etc.</p>
+
+<p>Les serpents ont causé encore plus de ravages, faisant 22.478 victimes,
+soit 1.000 de plus que l'année précédente.</p>
+
+<p>D'autre part, on estime que, pendant la période 1905-1910, les bêtes
+sauvages ont détruit 100.000 têtes de bétail.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">La population étrangère aux États-Unis.</span></p><br><br>
+
+<p>D'après le dernier recensement cifectué par le gouvernement américain,
+le nombre des étrangers résidant aux États-Unis dépasse 13 millions,
+alors qu'il n'atteignait pas 7 millions en 1880.</p>
+
+<p>Les Allemands représentent 17% de ce groupe; les Russes 13%, les
+Irlandais et les Austro-Hongrois 12, les Italiens 11, les Scandinaves
+10, les Anglais 9. Le nombre des Français est minime.</p>
+
+<p>La proportion des Allemands a beaucoup diminué; elle était de 29% en
+1880; de même la population irlandaise qui, à la même époque,
+représentait 28%.</p>
+
+<p>Enfin, il est à remarquer que dans treize États, dont le New-York, les
+étrangers forment plus de la moitié de la population; dans seize autres,
+ils comptent pour une proportion variant du quart à la moitié.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le plus gros des rentiers du monde</span></p><br><br>
+
+<p>On se souvient de l'attentat de
+Delhi, dans lequel, l'année dernière, lord Hardinge, le vice-roi des
+Indes, fut grièvement blessé par l'explosion d'une bombe, alors qu'il
+faisait son entrée solennelle dans la ville rendue à son ancien rang de
+capitale. L'homme d'État dut son salut, en bonne partie tout au moins,
+au sang-froid de l'éléphant, choisi pour sa haute taille et sa docilité,
+qui le transportait en tête du cortège. Loin de s'épouvanter du fracas
+de l'explosion qui mettait en fuite plusieurs de ses congénères, le
+massif pachyderme continua d'avancer de son pas majestueux, et son
+attitude calma à ce point la panique qui s'emparait déjà de la foule
+qu'on ne remarqua pas dans l'instant qu'un fonctionnaire installé
+derrière lord Hardinge et la vice-reine avait été tué sur le coup et
+qu'une des parois du <i>howdah</i> (palanquin) était en pièces.</p>
+
+<p>Dès son complet rétablissement, le vice-roi tint à rendre visite à la
+bonne bête. Sa reconnaissance vient de prendre une forme plus
+substantielle: un décret accorde à l'éléphant le titre et la situation
+de <i>State pensionner</i>.</p>
+
+<p>En sa qualité de pensionnaire de l'État, <i>Timouh</i> recevra sa vie durant
+tous les douze mois une somme équivalant à 2.500 francs, suffisante pour
+lui assurer les services de deux <i>coolies</i> (domestiques). Comme il n'a
+guère que trente ans, et qu'un éléphant vit normalement plus d'un
+siècle, on peut aisément calculer ce que son dévouement coûtera aux
+contribuables hindous.</p>
+
+<p class="rig"><span class="sc">Le désarmement... des abeilles.</span></p><br><br>
+
+<p>Une curieuse nouvelle nous parvient d'Amérique. On pourrait l'accueillir
+avec méfiance si le nom dont elle se recommande n'était pas celui d'un
+des premiers apiculteurs des États-Unis.</p>
+
+<p>Après six années de recherches et d'innombrables tentatives
+infructueuses, M. Louis J. Terrill, de Lawrenceburg (État d'Indiana), a
+réussi à produire une race d'abeilles sans aiguillon en croisant des
+reines de l'espèce italienne avec des bourdons de Chypre.</p>
+
+<p>M. Terrill a pu prouver que l'élimination du dard se traduit par de
+précieux avantages: les abeilles sont plus réfractaires aux maladies qui
+déciment les essaims des espèces communes; elles récoltent une plus
+grande quantité de nectar et produisent un miel plus savoureux.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LA COMMÉMORATION DE DENAIN</h3>
+
+<p>La victoire de Denain, qui, le 24 juillet 1712, fut, selon l'expression
+de Michelet, une éclaircie merveilleuse dans le ciel chargé qui
+obscurcissait la France, était commémorée par un simple monolithe placé
+dans la campagne sur le territoire d'Haulchin.</p>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/017.png"><br><b>
+La statue de Villars, inaugurée<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le 13 juillet, à Denain.</b><br><i>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;--Phot. Lambert.</i></p>
+
+<p>La grande cité industrielle a voulu plus somptueusement honorer la
+mémoire du maréchal de Villars. Déjà, en 1892, un comité, encouragé par
+une importante souscription de la ville, s'était formé dans le but
+d'élever un monument au héros de la grande journée du 24 juillet 1712
+qui rendit à la France la fortune des armes, hâta la conclusion de la
+paix et prépara le traité d'Utrecht. Après le grand cortège historique
+organisé l'an dernier pour fêter le bicentenaire de la bataille de
+Denain (voir <i>L'Illustration</i> du 3 août 1912), l'oeuvre a été poursuivie
+et menée à bien, et une belle statue équestre de Villars a pu être
+inaugurée dimanche sous la présidence de M. le marquis de Vogüé, de
+l'Académie française, qui est rattaché par les liens du sang au maréchal
+de Villars.</p>
+
+
+
+<p>La statue, oeuvre d'un enfant de Denain, M. Henri Gauquié, avait déjà
+été admirée au Salon des Artistes français, où elle avait obtenu la
+grande médaille d'honneur. Le piédestal a été dessiné par l'architecte
+Guillaume.</p>
+
+<p>M. Bricout, président du Comité, fit à la ville la remise du monument.
+Après quoi, en un très beau discours, M. de Vogüé évoqua la glorieuse
+journée. Des vers furent dits par un mineur poète, M. Jules Mousseron.
+Puis les troupes de la garnison, commandées par le général Exelmans,
+défilèrent devant le maréchal de Villars.</p>
+<br><br>
+
+<h3>LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU</h3>
+
+<p>L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse
+Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de
+plus, héritier présomptif d'un des grands noms du <i>peerage</i>, était
+présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite
+personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste
+étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la
+province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur.
+Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit
+le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve.</p>
+
+<p class="rig"><img alt="" src="images/018a.png"><br><b>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;Miss Daisy Markham.</b><br>--
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<i>Phot. Foulsham et Banfield.</i></p>
+
+<p>Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un
+engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel
+à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le
+persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui
+demanda.</p>
+
+
+
+<p>Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse
+contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste
+qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il
+l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi
+à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée'
+dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées <i>ladies</i>
+vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de
+vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible
+nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le
+devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de
+bénédictions: «Votre coeur brisé».</p>
+
+<p>La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien
+conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de
+la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en
+rupture de promesse.</p>
+
+<p>Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père,
+le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus
+beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000
+francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du
+Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy
+Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise»
+abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que
+perdit sa cliente du fait de ce congé.</p>
+
+<p>Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il
+l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000
+livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs.</p>
+
+<p>Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience
+d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias
+Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le
+<i>Daily Mail</i>, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en
+rupture de promesse».</p>
+
+<p>Comme, d'ailleurs, un bonheur n'arrive jamais seul, depuis ce jour, la
+porte de miss Markham est assiégée par les directeurs de théâtres,
+grands et petits, qui mettent aux pieds de la délaissée des ponts d'or.
+Miss</p>
+
+<p>Markham fait assez bon marché de ces richesses. Ce qu'elle ambitionne,
+c'est de se consacrer au grand art, de ne monter désormais que sur des
+«scènes consacrées». <i>Legitimate stages.</i></p>
+<br><br>
+
+<h3>UN HOMMAGE A LA GRACE</h3>
+
+<p class="lef"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b>
+Un monument au corps de ballet de Copenhague:<br>
+&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;le Puits des Danseuses.</b> <i>Phot. J. Lourberg.</i></p>
+
+<p>Rome n'est plus dans Rome...</p>
+
+<p>Depuis des années les Danois nous enlèvent, à prix d'or, avec un très
+sûr discernement et un goût rare, les plus belles productions de notre
+art national. Tout récemment, encore, ils achetaient et emportaient
+plusieurs des oeuvres les plus illustres de l'admirable Carpeaux. Or,
+les voilà qui, reprenant pour leur compte les aimables traditions de
+notre dix-huitième siècle, viennent d'ériger à Copenhague, ville
+accueillante entre toutes, dans le parc du château de Rosenborg, un
+monument à la Grâce.</p>
+
+
+
+<p>C'est le «Puits des Danseuses», futile et charmant objet d'art, vain
+comme tous les bibelots,--car on n'imagine pas les ménagères des
+environs y venant puiser: mais le sculpteur n'a plus guère, dans notre
+société moderne, d'occasions de vouer son talent à embellir des oeuvres
+d'utilité.</p>
+
+<p>L'auteur du «Puits des Danseuses», M. Rudolph Tegner, s'est souvenu
+qu'il était du pays de Thorwaldsen. Et il a fait, à son tour, «de
+l'antique modernisé». Ses trois figures, drapées légèrement, ont du
+mouvement et, sans faire oublier le <i>Génie de la Danse</i>, ni quelques
+autres figures ballantes, doivent être plaisantes à voir, dans l'air
+subtil du nord.</p><br><br>
+
+<h3>LE CIRCUIT DE PICARDIE</h3>
+
+<p>Le cinquième Grand Prix de l'Automobile-Club de France s'est disputé le
+12 juillet sur le circuit de Picardie, établi aux environs d'Amiens avec
+Longueau comme point de départ. L'épreuve comportait 29 tours d'environ
+31 kilomètres et demi, soit un parcours total de 916 kilom. 800 mètres;
+elle a une fois encore affirmé de façon magnifique la supériorité de
+l'industrie française.</p>
+
+<p>Sur les 9 voitures françaises engagées, 7 ont achevé le parcours; 4
+d'entre elles prenant respectivement les places 1, 2, 4, 5. Par contre,
+sur 11 voitures étrangères parties, 4 seulement se trouvèrent au poteau
+d'arrivée. Jamais nos constructeurs n'avaient obtenu un résultat aussi
+catégorique.</p>
+
+<p>Le prix a été gagné par Boillot, montant une voiture Peugeot, qui avait
+déjà triomphé au circuit de Dieppe en 1912. Le vainqueur, battant son
+record de l'année précédente, effectua le parcours en 7 heures 53
+minutes 56 secondes, soit à une vitesse moyenne de 116 kilom. 190
+mètres; son camarade Goux, pilotant une voiture de la même marque, se
+plaçait second à 3 minutes d'intervalle.</p>
+
+<p>Ce résultat est d'autant plus appréciable que le circuit de Picardie
+semblait peu favorable aux grandes vitesses et que le règlement limitait
+à 20 litres par 100 kilomètres la quantité de carburant dont pouvait
+disposer chaque concurrent.</p>
+
+<p>Le lendemain du Grand Prix des voitures s'est couru sur le même circuit,
+mais sur la distance réduite de 350 kilomètres, le grand prix des
+motocyclettes, sidecars et cyclecars.</p>
+
+<p>Les concurrents français furent moins heureux; mais les insuccès furent
+largement compensés par la victoire de Fentou qui atteignit une moyenne
+de 78 kilomètres à l'heure, sur motocyclette Clément.</p>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/018c.png"><br><b>Au circuit de Picardie: les tribunes pendant la course.</b><br>
+<i>Phot. Chusseau-Flaviens.</i></p><br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/019small.png"><br><a href="images/019large.png">(Agrandissement)</a></p>
+<br><br>
+
+<p class="mid"><img alt="" src="images/supp01.png"><br>
+Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés<br> en titre ne nous ont pas été fournis.</p>
+
+
+
+
+<br><br>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet
+1913, by Various
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 ***
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+works. See paragraph 1.E below.
+
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
+metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be
+in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES.
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