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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 + +Author: Various + +Release Date: March 16, 2012 [EBook #39165] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + + + +L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 + +LA REVUE COMIQUE, par Henriot. + +Ce numéro contient: + +1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13: LA RUE DU SENTIER, de +MM. Pierre Decourcelle et André Maurel; + +2° UN SUPPLÉMENT ÉCONOMIQUE ET FINANCIER de deux pages. + + +L'ILLUSTRATION +SAMEDI 19 JUILLET 1913 +_Prix du Numéro: Un Franc._ +_71e Année.--Nº 3673._ + +[Illustration: LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revue +de Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie. +Photographies J. Clair-Guyot.] + + + +NOS CORRESPONDANTS DE GUERRE + +La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera +vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance, +tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la +valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que +l'_Illustration_ ne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre +des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs. + +La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de +rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de +se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine, +tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait +l'armée hellénique. + +D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges +Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si +impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les +nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat +bulgare, le soldat grec. + + + +SUPPLÉMENTS D'ART + +A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses +pages d'art. + +Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros, +et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès +maintenant citer: + +_Le Calme du soir_, par VAN DER WEYDEN (Salon de 1913); + +_La première Pipe_, par CODDE (musée de Lille); + +_Le jeune Mendiant_, par MURILLO (musée du Louvre); + +_Intérieur de la cathédrale de Delft_, par E.-M. DE WITT (musée de +Lille); + +_Jeune fille_, par GREUZE (musée du Louvre). + + + +COURRIER DE PARIS + +AU BORD DE L'EAU + +Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la +semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la +Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. +Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette +douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil. + +Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, +temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où +les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils +voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont +pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils +ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et +répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des +saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une +étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des +dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au +bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend +être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse... + +Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le +même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, +éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse +passagère. + +C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, +une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: +«La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables +hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide +et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, +l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de +cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à +_proximité d'une île_, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir +gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre +de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de +la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils +voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte +qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait +clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur +différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des +verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos +yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en +pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre +l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des +barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu +défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». +Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse +pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé. + +La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, +réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie +ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et +tacite rapproche--même dispersés--tous les convives de ce petit banquet +de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais +rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas +l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il +est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une +pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique... + +En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces +instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue +elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés +parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à +terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, +inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les +cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les +branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague +sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement +de sentir à la fois grisante et douloureuse... + +Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à +la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, +coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est +engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique +de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel +monde de choses, à quel _inexprimable_ délicieux et qui nous étouffe, le +simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... +le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé +par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille +d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous +comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé +jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous +donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, +qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... +nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous +éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en +vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka +peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide +étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le +_haschich_ immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux +et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. +Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés +par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses +qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs +aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! +Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par +l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la +mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance +s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon +est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une +mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une +surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous +voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les +mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. +Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. +Notre âme prend son absinthe. + +Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros +verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de +nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le +plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous +n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons +attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres +liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des +_harmonicas_ de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous +recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. +Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans +ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, +un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages +l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser +pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette _piquette_ d'émotion à +quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la +barrière. + +Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre +trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles +d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, +épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et +suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les +bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et +gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la +boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames +ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes. + +HENRI LAVEDAN. + +_(Reproduction et traduction réservées.)_ + + + +[Illustration: Après la remise des drapeaux et étendards par le +président de la République: les détachements rangés en ligne, pour le +salut au chef de l'État.] + +LA REVUE DU 14 JUILLET 1913 + +Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une +signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres +clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 +juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, +métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une +apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous +nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse +point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, +mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il +est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on +lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, +autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par +l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a +donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés +au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui +ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale. + +La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être +exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq +cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par +toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du +rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours +frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière +du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, +vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle +masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait +bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou +indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, +émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris. + +Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille +personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà +envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain +réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté +traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la +présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, +sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait +assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la +République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments +métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de +la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à +lui seul à évoquer tous les fastes africains. + +[Illustration: Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais, +décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les +faisceaux.--_Phot. J. Clair-Guyot._] + +[Illustration: Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant le +passage du président de la République.] + +A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête +militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le +commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce +moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu +des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le +président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui +se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration +énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir +le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à +côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les +attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. +Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir +un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune +présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine +de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, +les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments +de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs +sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de +tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le +régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, +très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de +la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien +exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout +notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les +France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. +Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le +drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations +de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien +gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires. + +Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, +fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue +de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris +dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. +Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du +Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris +de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille +façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, +presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne +cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes +pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements +et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, +ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour +leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si +intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a +donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés +le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en +l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la +veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des +tirailleurs, la _nouba_, qui, déjà, avec ses curieux instruments, +s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de +l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues +de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, +à leur quartier. + +[Illustration: LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens +sanitaires.] + +[Illustration: Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de +Longchamp. La Cascade. Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie, +et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation. Les troupes massées sur le +champ de courses avant le défilé.] + +[Illustration: Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp. LA +REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».--La foule +aux abords de l'hippodrome. _Photographies Bergeron._] + + + +[Illustration: = Route des Pyrénées (le trait interrompu indique les +lacunes).----- Autres routes.----- Chemins de fer. +++ Sections de la +route desservies par des services d'autocars.--desservies par des +services d'autocars.----- en construction (Transpyrénéens), Le tracé de +la route des Pyrénées.] + +LA ROUTE DES PYRÉNÉES + +Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour +établir la _Route des Alpes_ et avoir fourni lui-même une subvention +importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une _Route des +Pyrénées_. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au +pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en +traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle +présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis +sur divers points du parcours, sont à construire. + +Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du +Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des +services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but +de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne. + +La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie +du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie +d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit +Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles +parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie; +cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon, +Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour +toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès. + +[Illustration: LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêque +d'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065 +mètres).] + +Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner +dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des +points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un +des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les +mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces +magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les +plus célèbres des Alpes. + +Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque +et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune. + +Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de +bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine. + +D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau +pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de +Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves +de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant +nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée +entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville +fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de +prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les +magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable +abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième +siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent, +les premiers, les bains du Vernet. + +«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus +pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un +immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très +grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts +du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans +d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce +chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent +dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore +vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris. + +» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre +qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église, +orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc: +on n'y peut accéder que par des escaliers. + +» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et +peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière +moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009. + +» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu +les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle +n'était plus qu'un amas de ruines. + +» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en +1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui +complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des +visiteurs.» + +Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la +crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce +inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il +contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée +le Paradis des Pyrénées. + +Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en +cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la +ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre, +d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par +Pau. + +Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau +directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à +bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées. +Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du +chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint +actuellement 17.000 francs. + +F. HONORÉ + + + +[Illustration: Le drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).] + +[Illustration: Le drapeau du 2e étranger (Saïda).] + +LA LÉGION ÉTRANGÈRE _Photographies J. Geiser, Alger._ + +_La reproduction des photographies illustrant cet article est +autorisée.--Le correspondant-photographe de_ L'Illustration _à Alger, M. +Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux +allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion +étrangère._ + +Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec +une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion +étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de +nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un +légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé +Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune +Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et +demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance +grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux +français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des +faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les +renseignements qui furent recueillis par le _Matin_: + +Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais +Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois +ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son +poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire +était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait +été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel +Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de +près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche, +comme le fait remarquer notre confrère le _Temps_, qu'il a suffi à un +journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle +si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse +allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information +et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et +de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps +de déserteurs», d'«institution infâme». + +[Illustration: Salle d'honneur du 2e régiment.] + +[Illustration: Salle d'honneur du 1er régiment.] + +Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère, +M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à +l'un des banquets de l'Alliance coloniale française: + +«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure, +mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se +refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier +chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est +commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et +fraternelle.» + +[Illustration: Une chambrée.] + +[Illustration: Chez le coiffeur.] + +La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on +est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont +l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand +public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de +l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des +divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau +a consacré un excellent chapitre de son dernier livre: _En colonne_ +(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications, +parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil, +publiée en 1896 dans la _Revue des Deux-Mondes_, et le livre ardent de +M. Georges d'Esparbès sur la _Légion étrangère_. Pour l'organisation +même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un +exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du +«Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et +effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le +lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru +dans _l'Opinion_ du 11 mars 1911, et le très intéressant travail sur _la +Légion étrangère et les troupes coloniales_, publié par la librairie +Chapelot encore, sous la signature G. M. + +LES ORIGINES + +La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4 +septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était +point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses, +allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime +en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers +en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de +nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands, +Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion +avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments +mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7 +bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par +nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie +où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de +Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se +couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En +1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la +Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de +Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau +de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à +l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au +Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et +continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle +bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où, +seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de +service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de +cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des +journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense +nationale. + +[Illustration: A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger, +à Bel-Abbès: l'aération de la literie.] + +ORGANISATION ET RECRUTEMENT + +L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000 +hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments, +dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un +bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui +constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale. + +La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs +algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la +catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de +la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré +depuis bientôt trente ans. + +Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie +d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq +ans, et de rengagements. + +Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre +étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition, +l'état militaire de _l'étranger non naturalisé_ servant par engagement +ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette condition _est +partagée par le Français_ qui contracte un engagement volontaire dans +ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction +ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui +n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuvent +_exceptionnellement_ être autorisés par le ministère de la Guerre à +contracter un engagement volontaire de cinq ans _au titre français_ dans +les régiments étrangers». + +[Illustration: Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de +Bel-Abbès.] + +Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre +étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour +toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En +principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au +titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par +exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après +examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français +engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre +étranger au titre français. La condition essentielle habituellement +exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir +d'antécédents judiciaires. + +La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à +cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans +de services, pour le personnel servant au titre français comme pour +celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être +contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et +par continuation de service. Les seuls militaires des régiments +étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces +régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de +le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires +d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par +voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français +du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible, +soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un +corps français. + +[Illustration: Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est +prêt.] + +Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au +titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi +du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la +durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement, +haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde +mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport +du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7 +août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des +traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les +services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger; +et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires +étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les +militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime +d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces +propositions. + +En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer +pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée +métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments +étrangers servant au titre français. + +[Illustration: A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire, à +Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.] + +D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le +droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après +quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et +naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux +légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une +intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date +du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager +dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré +dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de +service, acquérir le droit à la pension proportionnelle. + +[Illustration: Roïdi, Turc, 2 ans de service; 2 campagnes.] + +[Illustration: Verhoven, Belge, 11 ans de service, 16 campagnes.] + +[Illustration: Monico, Grec, 2e étranger.] + +[Illustration: Schiaveneto, Italien 1er étranger.] + +[Illustration: Verollet, Français, 12 ans de service; 15 campagnes.] + +[Illustration: Dominguès, Cubain, 1er étranger.] + +LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER» + +Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la +jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages +et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des +Français--le plus grand nombre--servent dans ce corps au titre étranger +et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre +français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de +terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni le +_titre étranger_ avec _l'élément étranger_. + +L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à +65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités +quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se +compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service +militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie +est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on +soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie +et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et +le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui +comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant +satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la +légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement +remarquable au point de vue du développement et de la résistance +physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il +s'y trouve parfois des officiers étrangers. + +Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers +ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un +rengagement. + +L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des +contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ +3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés +allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains. + +Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus +élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un +nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on +soumette leur déclaration à une enquête. + +Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi, +bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement +du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne +conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements, +contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus +jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat +d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin +de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a +pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée. + +L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être +souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers, +c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou +gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu +avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion +que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un +engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé +des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier +le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus +généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant +à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation. + +Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à +la légion proviennent surtout des catégories suivantes: + +1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans +certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser +l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des +avantages pécuniaires; + +2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins +que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en +conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps; + +3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de +trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du +service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales, +où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet +1893. + +Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà +satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées +d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés +auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la +légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque +toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents +services militaires. + +Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres +corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion, +forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur de _la Légion +étrangère et les troupes coloniales_ note que ceux des hommes de ces +catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le +certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de +trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent +généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette +catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le +plus solide des compagnies de la légion. + +Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on +rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très +différentes. + +L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion +étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en +Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière +militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps +un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui +fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre +étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les +jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion +un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation +au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents +officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut +signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une +forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se +présentent comme Alsaciens. + +Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par +les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des +régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre +français. + +[Illustration: Angst, Alsacien, 2e étranger.] + +[Illustration: Bezdicek, Autrichien, ancien capitaine de l'armée +autrichienne, 15 ans de service; 29 campagnes.] + +[Illustration: Castel, Français (Breton) 2e étranger.] + +[Illustration: Monument aux soldats de la Légion étrangère et de l'armée +d'Afrique morts dans le Sud-Oranais, à Saïda.] + +[Illustration: Hesseling, Allemand, 1er étranger; 12 ans de service; 16 +campagnes.] + +[Illustration: Dorozinski, Polonais, 1er étranger; 2 ans de service; 2 +campagnes.] + +[Illustration: De Bulmerincq, Anglais, 2e étranger.] + +[Illustration: Kowalzik, Russe, 1 an de service; 1 campagne.] + +[Illustration: Huguet, Espagnol, 2e étranger.] + +[Illustration: Martinetti. Suisse italien. 3 ans de service; 4 +campagnes.] + +[Illustration: Philippin, Suisse français, 1er étranger.] + +[Illustration: Peter, Suisse allemand, 2 ans de service; 2 campagnes.] + +[Illustration: Berde, Hongrois, 2e étranger.] + +TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉS + +LES OFFICIERS + +Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français +sont régis par les règles générales applicables à tous les corps +français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1° +d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement +accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du +gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal +ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers +de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre +étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de +cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers +des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au +titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger, +soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du +10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous +corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de +reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger, +avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les +officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure +exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère. + +[Illustration: La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.] + +Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et +exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la +situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une +façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente +beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la +territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme +par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant +au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère. +Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sont +_révoqués_ et rendus à la vie civile. + +[Illustration: A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.] + +AMES DE LÉGIONNAIRES + +Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la +légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si +diverse, du légionnaire: + +J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un +régiment de la légion, le 2e étranger. + +Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu +cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir +de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la +légion romaine. + +Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, +Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, +Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque +paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont +les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en +quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces +éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, +ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à +fabriquer les héros! + +Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de +tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes +les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, +fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement +«voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu +l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire +soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre +civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la +fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de +voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en +cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de +l'homme de guerre, le légionnaire. + +[Illustration: La salle de lecture et de correspondance des +légionnaires, à Saïda.] + +Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable +diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. +Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par +exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de +Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un +Hohenzollern! + +«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur +son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y +trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable +personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet +évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la +division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894! + +J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et +j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général +Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente, +j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et +j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les +honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du +Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la +porte:--Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce +factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le +meilleur soldat de la légion. + +J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le +dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les +paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore +accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de +quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la +médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes +regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le +soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais, +je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient +quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son +regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des +lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse +attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un +grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel. + +Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois +une lettre recommandée portant le timbre de Vienne: + +«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de +renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire +connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû +s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est +actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger. +Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver, +quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un +événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une +fortune de 12 millions de couronnes. + +» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à +l'université de Prague.» + +Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de +vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte +barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de +préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux. + +[Illustration: La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.] + +--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait +à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant +Justus Perth. + +Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les +recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses. + +--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon +désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du +détachement? + +--Faites! dis-je. + +Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux +sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions. + +--Les hommes sont rassemblés, mon colonel. + +--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire +qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous +verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait. + +Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je +vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer +successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon +bureau. + +--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux +gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière +imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas +encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont +jamais appelés Justus Perth. + +--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses +mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention, +expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la +langue. + +[Illustration: La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.] + +--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé +Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter, +paraît-il, de 12 millions de couronnes! + +--Est-ce toi? + +--Nein! + +--Est-ce toi? + +--Nein! + +-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et +dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions +de couronnes! + +Rien! + +--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie: + +Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902 +je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires +étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une +exclamation de surprise. + +Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence +viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la +plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que +Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il +fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X... + +Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la +première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que +j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le +comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le +secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres +diables amenés dans mon cabinet! + +[Illustration: A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à +Bel-Abbès.] + +Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux +interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la +relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus +qu'à télégraphier. + +[Illustration: La caserne du 2e étranger, à Saïda.] + +[Illustration: Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.] + +La réponse me parvint le surlendemain. + +«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.» + +Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle +réponse: + +«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade +Singapour, resté introuvable.» + +Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère. + +LE LÉGIONNAIRE EN GARNISON + +Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces +lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre +d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la +France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le +légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement +que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop +souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne +saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte +discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que +celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui +doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse. +«Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer +dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur +souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une +juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la +bienveillance et la sévérité». + +Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à +Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps +d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements, +nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La +table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus +ci-contre. + +1er RÉGIMENT ÉTRANGER + +25e COMPAGNIE + +(Bel-Abbès) MENU du 11 au 17 Juillet + +Matin 11 Juillet Soir + +Soupe grasse Potage pâtes d'Italie +Boeuf sauce moutarde Boeuf rôti +Nouilles au gratin Salade panachée + +12 Juillet + +Soupe paysanne Potage vermicelle +Boeuf sauce piquante Ragoût de boeuf aux carottes +Haricots blancs à la maître d'hôtel +Salade Choux braisés + +13 Juillet (Dimanche) + +Potage pâtes d'Italie Soupe grasse +Biftecks +Haricots verts en salade Boeuf sauce moutarde +Tomates farcies +Salade garnie Riz au gras +Vin Salade + +14 Juillet (Menu spécial) + +Réveil + +Chocolat--Brioche + +Après la revue + +Vin blanc--Gâteaux secs + +Déjeuner + +Oeufs aux anchois +Tomates farcies +Oies rôties +Pommes duchesses +Salade russe +Crème à la vanille +Fromage de Lorraine +Vin +Café--Liqueurs +Cigares + +Matin 15 Juillet Soir + +Soupe à l'oignon Potage tapioca +Boeuf sauce piquante Boeuf rôti +Macaroni sauce tomates +Salade Ragoût de pommes et choux + +16 Juillet + +Soupe aux haricots Potage semoule +Boeuf en vinaigrette Ragoût de mouton aux pommes +Purée de pommes +Salade Carottes sauce blanche + +17 Juillet + +Soupe légumes Soupe au riz +Boeuf sauce Robert Boeuf sauce moutarde +Haricots blancs à la Bretonne +Salade Pommes au four + +Il ne semble point vraiment qu'à la légion on puisse se plaindre de la +nourriture. Quant aux officiers qui ont à appliquer la discipline, ils +forment généralement, par les soins de leur recrutement, un corps +d'élite. Il faut donc en finir avec la légende de mauvais traitements +qui seraient systématiquement appliqués aux légionnaires et qui +rendraient vraiment inexplicable l'afflux ininterrompu des engagements à +la légion, par exemple, ceux des Allemands qui désertent pour fuir les +brutalités en usage dans l'organisation militaire de l'empire. A chacune +des violentes et périodiques campagnes menées contre la légion par la +presse allemande, d'anciens légionnaires se sont dressés pour faire +eux-mêmes justice de ces attaques,--ces anciens légionnaires que chaque +année, à Paris, réunissent des belles fêtes de camaraderie où l'on voit +fraterniser officiers, sous-officiers et soldats des régiments étrangers +et qui suffisent à prouver, avec le culte que conservent à la légion +tous ceux qui y ont honnêtement servi, l'attachement des uns et la +reconnaissance des autres. + +ALBÉRIC CAHUET. + +[Illustration: Les légionnaires au jardinage, à Saïda.] + + + +[Illustration: UNE VISION DU PARIS NOCTURNE, PENDANT LES FÊTES DU 14 +JUILLET: LES DIVERTISSEMENTS DE QUARTIER.--_Phot. L. Gimpel._] + +Le temps, cette année, n'a guère favorisé les réjouissances du 14 +juillet: le lundi, jour de la fête nationale, une pluie inopportune vint +par instants troubler les bals des rues et des carrefours. Heureusement, +la veille, il avait fait beau, et, des trois soirées consacrées, suivant +l'usage, aux divertissements populaires, ce fut celle du dimanche la +plus joyeuse, la plus animée. Devant les estrades pavoisées où +s'essoufflaient les musiciens, on dansa avec entrain, fort avant dans la +nuit, et les obligatoires «chevaux de bois» eurent leur habituel succès: +notre photographie, prise sur l'un des emplacements qu'ils ont coutume +d'occuper, rue de Médicis, près des jardins du Luxembourg, en donne une +pittoresque image, montrant, en contraste, la foule attirée, autour de +l'éblouissant manège, par les lumières et le bruit, et le calme bassin +où dorment les eaux, éclairées de mouvants reflets. + + + +[Illustration: Le général Hessaptchief et les autres officiers du +détachement bulgare de Salonique.--_Phot. de Jessen._] + +LA GUERRE CONTRE LES BULGARES + +L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE +CORRESPONDANT PARTICULIER + +Athènes, 30 juin. + +Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de +la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais +royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le +sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement +fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares +ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque +de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes +grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque +inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre +la ligne serbe. + +Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux +compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend +compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été +repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté +bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un +point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent +être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un +instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des +assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul +beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de +la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des +arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont +pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde... + +A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce +soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son +armée... + +M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire +qu'il veut me parler: + +--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le +grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face +d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait? +En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait +pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez +reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à +envoyer à _L'Illustration_ des correspondances dignes de celles que vous +lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des +services que _L'Illustration_ nous a alors rendus, grâce à vous, nous +vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez +suivre et voir de près les événements... Et en disant _vous_, il est +bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous +deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président. +Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si +vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...» + +Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à +me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau +pour _L'Illustration_ la campagne qui se préparait. Et il donna +immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma +femme et moi, traités de façon toute particulière. + +C'est avec une profonde stupeur qu'à 9 heures du soir nous apprenons la +dernière grande nouvelle de la journée: la démarche de M. Hadji Mischef, +ministre de Bulgarie à Athènes, auprès du gouvernement hellénique. Il +est venu, en effet, au nom de son gouvernement, protester énergiquement +contre l'attaque injustifiable des troupes bulgares par les troupes +grecques. Il a protesté d'autant plus énergiquement, que le cabinet de +Sofia avait, d'après lui, des intentions plus pacifiques que jamais. M. +Danef n'était-il pas déjà dans le train qui devait le conduire à +Saint-Pétersbourg lorsqu'on vint lui annoncer l'incroyable nouvelle! + +Quel travestissement des faits! + +...A minuit, à Kephistia, la résidence d'été de tous les Athéniens qui +préfèrent la campagne à la mer. Avec M. Vassilopoulos, directeur de la +Banque d'Orient, qui nous donne chez lui la plus charmante des +hospitalités, nous allons voir à l'hôtel M. Kyros, le directeur du +journal _Hestia_, organe du gouvernement. Le téléphone lui aura sans +doute apporté quelque nouvelle intéressante. + +M, Kyros est naturellement très entouré, car tout le monde est anxieux. + +On se demande surtout ce qu'il a dû advenir dans la journée des 1.200 ou +1.300 soldats bulgares qui se trouvaient dans Salonique. Certains +prétendent qu'on leur a donné vingt-quatre heures pour quitter la ville. + +Une sonnerie de téléphone. On se précipite. M. Kyros a pris les +récepteurs. Autour de lui on se groupe en silence. + +«... Oui... oui... bien... fait M. Kyros... Alors on ne les a pas +laissés partir?... Très bien...» + +Maintenant il annonce les nouvelles: + +Le roi est parti à 5 heures poux Salonique. + +Le général Hessaptchief, attaché militaire représentant le gouvernement +bulgare au quartier général grec, est parti dans l'après-midi. Il avait +expédié ses bagages dès hier. Dans une lettre au commandant de la place, +le général Kalaris, il a expliqué qu'il quittait Salonique parce que son +gouvernement lui avait accordé un congé pour Sofia! + +Quant aux soldats bulgares, on les a sommés de se rendre. Une partie +s'est laissé désarmer, les autres ont voulu résister et ont été pris de +force: 1.208 prisonniers bulgares vont demain prendre le chemin +d'Ithaque!... + +Mardi, 1er juillet. + +Hier soir, le ministre de Bulgarie, M. Hadji Mischef, et le consul, M. +Stéphanof, ont manqué provoquer de graves incidents au restaurant Avérof +où ils dînent d'ordinaire. Le patron les voyant entrer se précipita vers +eux: + +--Je vous ai préparé un cabinet particulier. + +--Pourquoi cela? + +--Parce que... parce que... Enfin, vous savez, les gens sont plutôt +surexcités ce soir! + +--Eh bien, nous dînerons dans la salle commune, et qu'ils y viennent, +ceux qui ne seront pas contents, répondirent les deux diplomates à voix +très haute, pour être entendus de tous. + +Dans la salle, les dîneurs haussèrent les épaules. + +... Au ministère des Affaires étrangères, M. Caradja, chef de cabinet du +ministre, m'a remis nos «passes d'état-major» qui nous permettront de +partir demain matin pour Chalcis et Salonique. Des ordres spéciaux ont +été partout donnés nous concernant. + +J'ai déjeuné avec le général Eydoux. Il voit cette guerre avec beaucoup +de calme et de confiance, car il connaît l'armée qu'il a instruite. Il +sait ce dont elle est capable, sous le commandement de son roi. Il sait +combien son moral est élevé. C'est-à-dire qu'en faisant, bien entendu, +la part des accidents de guerre, toujours possibles, toutes les chances +de succès sont pour l'armée grecque. + +Et le général Eydoux me fait ressortir encore que l'armée bulgare va se +trouver en fort mauvaise posture pour son ravitaillement en vivres et en +munitions. + +La flotte grecque va, en effet, bloquer Cavalla et Dédé-Agatch, les deux +seuls ports par lesquels l'armée bulgare recevait vivres et munitions +des pays méditerranéens, et où elle pouvait se constituer des centres +d'approvisionnement à proximité de la ligne de combat. + +Ces deux ports bloqués, il lui faudra faire venir tout de Bulgarie même, +par la ligne ferrée d'Andrinople, car le pays occupé ne peut plus +nourrir l'armée qui l'a trop bien pillé et dévasté. Donc une seule ligne +ferrée de plusieurs centaines de kilomètres,--300.000 hommes à nourrir, +800 tonnes à transporter chaque jour. Jamais on n'y suffira. + +Tandis que les Grecs ont à Salonique même pour deux mois de vivres, +constitués par M. l'intendant Bonnier de la mission militaire française, +de bonnes routes, des camions automobiles, etc. Leur ravitaillement sera +facile. + +A 6 heures du soir, on annonce qu'une grande bataille est engagée autour +d'Istip entre Serbes et Bulgares, ceux-ci ayant en ligne de 120.000 à +150.000 hommes. C'est tout ce que l'on sait pour le moment... + +Je cours aux renseignements, au ministère de la Guerre, où M. Venizelos +me fait l'honneur de me recevoir aussitôt. + +Comme j'entre chez le président, le ministre de Russie en sort, les +sourcils froncés, l'air très mécontent... + +--Monsieur Leune, me dit le président, il faut que vous partiez demain +matin sans faute. Il est grand temps... Toutes facilités vous seront +données. Voici, en attendant, les dernières nouvelles: + +«Ce matin, à midi, le ministre de Russie est venu me dire que, M. Danef +acceptant d'aller à Saint-Pétersbourg, le gouvernement du tsar +m'invitait à m'y rendre également. J'avoue que j'ai souri de la +proposition, survenant en un tel moment.--J'accepte, ai-je répondu, mais +aux conditions suivantes: + +» 1° Que la Bulgarie désapprouve officiellement les derniers mouvements +de ses troupes; + +» 2° Qu'elle retire toutes ses troupes'au delà de la ligne de +démarcation fixée dernièrement et conjointement par le colonel Dousmani +et le général Ivanof; + +» 3° Qu'elle accepte officiellement l'arbitrage obligatoire pour les +quatre États et pour toutes les questions relatives au partage; + +» 4° Qu'enfin les trois premières conditions soient réalisées avant que +les troupes grecques et bulgares soient au contact... + +» J'ai dit au ministre de Russie que ces quatre conditions étaient +celles que je proposais personnellement, mais que je ne pourrais lui +donner de réponse _officielle_ que ce soir à 7 heures, après avoir pris +l'avis du roi et du conseil des ministres. J'ai aussitôt télégraphié au +roi, qui a approuvé ma façon de voir. Tout à l'heure le conseil des +ministres m'a également approuvé. Je viens donc à l'instant de notifier +officiellement au ministre de Russie les conditions précédentes +d'acceptation. + +» Est-il besoin d'ajouter que je ne crois pas au succès de ma +proposition?...» + +Et le président m'a longuement, longuement serré la main en me +souhaitant d'assister de nouveau à une campagne victorieuse de l'armée +hellénique... + +Mercredi, 2 juillet. + +Ce matin à 6 heures nous avons quitté Kephistia pour nous rendre en +voiture à la station de Boïati, où nous devions prendre le train pour +Chalcis. + +Le train arrive. Un soldat descend, nous aborde. «Vous êtes bien M. +Leune, de _L'Illustration_? Je suis envoyé par M. le colonel Condaratos +de l'état-major, qui m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de +rien.» + +Dans le train sont des officiers que nous avons connus en Macédoine ou +en Epire, le lieutenant-colonel Antonaropoulos, le capitaine Guytarakos. +Ils nous accueillent à bras ouverts. + +A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture +pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On +s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un +officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine +Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin, +à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe +sur la passerelle à côté de lui... + +J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer +combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à +_L'Illustration_... C'est un devoir bien agréable pour moi que de +remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les +officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont +eues pour nous... + +JEAN LEUNE. + + + +Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro, +ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla, +hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves +et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une +indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les +commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les +Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les +villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de +véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été +signalées en détail au journal le _Temps_ par notre confrère danois M. +de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée, +détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous +pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans +ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous +avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à +Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a +montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas +été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables +témoignages qui disparaissent. + +LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES + +Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre +correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant +officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du +général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque +étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait +espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant +le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route +de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir +des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier +numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des +Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de +Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et +qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince +héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre: + +Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de +Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats +qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit +bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient +dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de +nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les +grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on +sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le +poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui +se battent, également instruites, également braves, également mordantes. + +Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se +fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs +sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de +lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les +jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur +naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction +macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les +Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la +reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont +souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes +beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le +centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement +Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments +de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à +Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à +Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux +rapprochement dans la captivité des anciens adversaires. + +Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais +certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du +feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes +des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement, +avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme +justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces +terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares, +témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène +dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes +qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les +servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables +en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite. + +Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et +les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les +connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent... + +ALAIN DE PENENNRUN. + +Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en +repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui +tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les +Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans +rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs +franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas +contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de +Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire. +Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont +dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de +Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui +leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la +frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et +marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople. + +[Illustration: PENDANT LA MOBILISATION ROUMAINE.--Arrivée de réservistes +à Bucarest.--_Phot. Basiliade._] + + + +CE QU'IL FAUT VOIR + +PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS + +X...-les-Bains. + +C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve, +édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées +encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe, +et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer +leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et +les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se +repose? + +Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire, +c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un +mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de +tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on +lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette +clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer +davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le +jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner, +musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de +l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités +«mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un _cinéma-concert_. +Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique, +opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et +comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire, +d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une +sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est +l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups, +se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la +concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui +aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je +rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se +plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur +faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de +repos rendent injuste à ce point? + +Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux, +et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions». + +Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe... +doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent +la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de +champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au +hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher, +les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et +l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que +le calme trop grand des lieux _habités_ a quelque chose d'inquiétant et +d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble +que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de +ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont +été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village, +un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de +tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de +source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux +figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se +montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord +d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec +des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière +lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure. +Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à +cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au +village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela. +Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son +tour». + +... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve, +essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient +d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le +chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne +l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au +hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la +grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais +quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas +mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer +au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces +choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas; +et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être +autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est... + +[Illustration: Le peintre Gaston La Touche dans son jardin de +Saint-Cloud.--_Phot. H. Manuel._] + +L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la +ville, je retourne vers les tziganes, les _palaces_ et les petits +chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est +jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de +cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en +bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si +serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un +petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il +porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères _vivantes_. +En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à +la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de +vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et +que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye +assez bien... + +... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux +leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient +données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres +humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là; +et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore +classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir! + +UN PARISIEN. + + + +AGENDA (19-26 juillet 1913) + +EXAMENS ET CONCOURS.--Les examens oraux du concours d'admission à +l'École spéciale militaire de Saint-Cyr se continueront aux dates +suivantes: Paris (candidats de la province), les _24 et 30 juillet_ au +lycée Saint-Louis. + +CONGRÈS.--Un congrès international pour la protection de l'enfance se +tiendra à Bruxelles du _23 au 26 juillet._ + +EXPOSITIONS ARTISTIQUES.--Paris: hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29, +rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris.--Galerie Lévesque (109, +faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (clôture le _26 +juillet).--Province_: Brest (exposition de l'ouest de la France), +expositions à Vichy, Langres, Douai.--_Étranger_: expositions à Spa, +Ostende, Florence, Gand. + +CONCOURS HIPPIQUES.--Le concours hippique de Boulogne-sur-Mer, dont les +épreuves ont commencé le _18 juillet_, se terminera le _27 juillet_; le +_21 juillet_, arrivée des concurrents du raid militaire (parcours de 400 +kilomètres), le 22, sauts d'obstacles. + +SPORTS.--_Courses de chevaux_: le _19 juillet_, le Tremblay; le _20_, +Saint-Cloud, Aix-les-Bains, Ostende; le _21_, Saint-Ouen, Ostende; le +_22_, Compiègne; le _23_, le Tremblay; le _24_, Maisons-Laffitte; le +_25_, Compiègne; le 26, le Tremblay.--_Automobile_: le _27 juillet_, +coupe internationale des motocyclettes au Mans.--_Cyclisme_: au +Vélodrome Buffalo, le _20 juillet_ après-midi, challenge de la vie au +grand air, course d'une heure; le _24_, soir, Grand Prix national; +course de primes, course de 50 kilomètres.--_Yachting-automobile_: du +_10_ au _27 juillet_, semaine de yachting du Havre.--_Aviation_: le _20 +juillet_, à l'aérodrome de Port-Aviation (Juvisy), match Brindejonc des +Moulinais-Audemars.--_Armes_: le tournoi d'escrime de Vittel, commencé +le _18 juillet_, se continuera les _10 et 20 juillet_.--Tennis: du _21 +au 27 juillet_, tournoi annuel à Compiègne.--_Athlétisme_: le _20 +juillet_, à Maisons-Laffitte, réunion annuelle inter-clubs. + + + +GASTON LA TOUCHE + +Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur +mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs +chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément, +dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque, +en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de +cinquante-neuf ans. + +Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque +tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre +d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa +vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du +mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait +à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre, +s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon: +c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa +mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges +et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son +critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié +de compliments, une moitié de remerciements.» + +Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue. + +D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son +oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un +moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de +l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses. + +Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de +lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des +années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives +d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le +public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner +de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement +sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici, +ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des +classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret +et du grand poète de l'_Embarquement pour Cythère_. Il l'était dans son +âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de +pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes, +chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il +n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces +de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage. + +Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne, +des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un +sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores; +des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats, +ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade +en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de +précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse, +lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans +son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais +le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant +d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si +parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans +cesse renouvelé de la découverte. + +G. B. + + + +LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS + +LES VIVANTS ET LES MORTS + +Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur +la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si +j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y +a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et +l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes +humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos +méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère +de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation, +résurrection ou néant, ombre ou lumière. + +Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau +noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas +effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à +le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui +sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait +bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public +d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui +fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins +souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront. +La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent +avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour. + +Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de +Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des +«Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut, +en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et +divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable +d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois +désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort +hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des +poèmes de son dernier recueil: les _Vivants et les Morts_ (1). Vous ne +vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce +merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment +élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est +femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une +étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus +souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase +survit, l'être est encore vivant. + +[Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.] + + Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage, + Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin. + Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage + Tu me feras mourir de faim. + + Solitaire, nomade et toujours étonnée, + Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit. + J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année + Où je devrai souffrir de toi. + + Même quand je te vois dans l'air qui m'environne, + Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva, + Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne, + Car rien qu'en vivant tu t'en vas. + + Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches + Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc, + Cherchent à retenir dans leur errante bouche + L'ombre d'un papillon volant. + + Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes + Ressemblent à la source écartant les roseaux + Tout est aride et nu hors de mon âme, reste + Dans l'ouragan de mon repos! + + Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse, + Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours, + Je songe à la terrible et funèbre paresse + Qui viendra t'engourdir un jour. + + Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe, + Je songe, sous les cieux où la nuit va venir, + A cette éternité du temps et de l'espace + Dont tu ne pourras pas sortir. + +Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des +vivants précise son expression dans ces vers: + + Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête + Dispersera son feu, + Mais vous serez encore vivant comme vous êtes + Si je survis un peu. + + Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière + Et de si beaux contours, + Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première, + Je prolonge vos jours. + + Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être + Si dûment mélangé + Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître + Sans que rien soit changé. + +Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence, +dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité: + + A présent je ne vois, ne sens que ta venue, + Je suis le matelot par l'orage assailli + Qui ne regarde plus que le point de la nue + Où la foudre a jailli. + + Je compte l'âge immense et pesant de la terre + Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux + Et par le temps sans fin où ton corps solitaire + Dormira sous les cieux. + + Cette contemplation orgueilleuse de la + mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le + poète sous le dôme des Invalides, devant + le sarcophage contenant « cette cendre + d'un dieu resté chez les humains». + + On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant + Enferme ce qui fut votre âme et votre sang, + Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire + Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire! + +Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et +qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie, +ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer +l'élan qui l'emporte: + + J'accepte le bonheur comme une austère joie, + Comme un danger robuste, actif et surhumain; + J'obéis en soldat que la Victoire emploie + A mourir en chemin. + + Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles + Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os + Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille + Où gisent les héros. + +Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons +la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats» +s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée. +Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente, +les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en +Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités +descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur +fantaisie. + + Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort, + Où chaque fragment d'air fascine comme un disque, + Rome, lourde d'été, avec ses obélisques + Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or + Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port. + +Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un +disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien +nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de +lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride +qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de +ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de +même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections +voulues et l'orgueilleuse indiscipline. + +ALBÉRIC CAHUET. + + + +DOCUMENTS et INFORMATIONS + +LE NOUVEAU PONT DE L'ESTACADE. + +Le président de la République a inauguré ces jours derniers la nouvelle +passerelle qui a remplacé l'antique estacade construite à l'entrée du +petit bras de la Seine, à quelques mètres en amont du pont Sully. + +Cette estacade, destinée à arrêter les glaces en cas de débâcle, ne +laissait qu'un passage étroit pour les bateaux dont la manoeuvre était +rendue fort difficile par l'intensité du courant. A ce dispositif d'un +autre âge on a substitué une passerelle en béton armé reposant sur +quatre arches dont deux restent ouvertes en temps normal; les deux +autres, celles de la rive gauche, étant condamnées par un réseau +d'aiguilles fixes. + +Quant aux arches de la rive droite, elles peuvent être rapidement +fermées, grâce au! système imaginé par M. Drogue, ingénieur en chef du +service de la navigation. Deux caissons flottants en tôle, très +résistants, sont tenus en réserve à peu de distance le long d'une berge. +A l'approche d'une débâcle, on les remorque jusqu'à la passerelle et on +échoue chaque caisson contre les deux piles d'une arche sur des +entailles ménagées: à cet effet. + +La stabilité est assurée par deux séries d'_aiguilles_ en fer. + +Les unes, enfilées directement dans le caisson, vont s'ancrer dans le +lit du fleuve. Leur poids est calculé de façon qu'elles continuent à +s'enfoncer si le niveau de l'eau vient à baisser, entraînant le caisson +qui ne risque pas de rester suspendu au-dessus de l'eau. + +Les autres sont enfilées le long du tablier du pont et viennent +s'attacher au caisson. Une plaque d'arrêt butant sous le tablier limite +leur course et la remontée du caisson sous la poussée d'une crue. + +Outre que ce système paraît devoir offrir une résistance considérable à +la poussée des glaces qui dépasse parfois 3.000 kilos par mètre +linéaire, il permettra de laisser la navigation libre jusqu'au dernier +moment. En cas de danger, il suffira de quelques heures pour amener le +caisson à la place qu'il devra occuper. Au lieu de le laisser flotter, +on le remontera au moyen de treuils contre le tablier pour le descendre +et fermer le passage dès que la débâcle se sera suffisamment dessinée en +amont. + +LE PRIX DE LA HOUILLE BLANCHE. + +Une grande partie du public s'imagine que les chutes d'eau fournissent +de la force motrice gratuite; or, les travaux nécessaires pour capter et +utiliser la puissance hydraulique entraînent des frais considérables, +susceptibles de varier dans de très fortes proportions. + +Le prix d'installation dépend d'abord de la hauteur et du débit de la +chute; en général, les chutes hautes et à débit réduit sont plus +avantageuses que les chutes basses à débit énorme. + +Ainsi, à Jonage (France), une chute de 12 mètres, fournissant 100 mètres +cubes par seconde, donne une puissance de 12.000 chevaux, et le prix de +l'installation ressort à 1.800 francs par cheval. + +Au contraire, à Méran (Autriche), une chute de 60 mètres, débitant +seulement 9 à 15 mètres par seconde, donne une puissance de 8.000 +chevaux, et le prix du cheval ne dépasse pas 400 francs. De même, à +l'usine de la Praz, une chute de 78 mètres débitant 12 mètres fournit +une puissance de 12.500 chevaux, et le prix d'installation du cheval est +seulement de 212 francs. + +Ces quelques chiffres montrent que l'aménagement d'une chute d'eau +constitue toujours, au point de vue du rendement, un problème délicat. + +INFLUENCE DE LA FORET SUR LA NEIGE. + +La neige couvrant le sol fond d'autant plus vite que l'évaporation et la +température sont plus élevées, et l'on sait depuis longtemps que la +forêt contrarie ces deux phénomènes. Mais on n'avait pas encore songé à +chiffrer cette influence. + +M. Church, directeur de l'observatoire du Mont-Rose de la Nevada, à la +suite d'observations portant sur 36 stations, a formulé des conclusions +intéressantes. + +Un versant boisé renfermait une couche de neige double de celle de la +partie non boisée du même versant; l'abondance était particulièrement +marquée dans les clairières. + +Comme on a intérêt à conserver la neige sur les montagnes le plus +longtemps possible, afin de préserver la végétation des fortes gelées, +on doit donc maintenir dans les régions élevées c'es forêts assez +épaisses pour arrêter le vent et atténuer l'effet des rayons solaires, +mais en même temps assez claires pour laisser la neige tomber jusqu'au +sol. + +C'est ainsi que la futaie de résineux, mélangée de hêtres et de bouleaux +à feuilles caduques, conserve plus longtemps la neige que la futaie de +pins, sapins et épicéas. + +LES VICTIMES DES FAUVES DANS L'INDE. + +Malgré une chasse de plus en plus énergique, le nombre des personnes +victimes des fauves dans l'Inde anglaise est toujours aussi +considérable; il s'élève à 2.382 pour l'année 1911. + +Le tigre a tué 882 personnes, le léopard 366, l'ours 428, l'éléphant et +l'hyène 77; l'alligator et le crocodile 244, le sanglier 51, le buffle +16, le chien sauvage 24, etc. + +Les serpents ont causé encore plus de ravages, faisant 22.478 victimes, +soit 1.000 de plus que l'année précédente. + +D'autre part, on estime que, pendant la période 1905-1910, les bêtes +sauvages ont détruit 100.000 têtes de bétail. + +LA POPULATION ÉTRANGÈRE AUX ÉTATS-UNIS. + +D'après le dernier recensement cifectué par le gouvernement américain, +le nombre des étrangers résidant aux États-Unis dépasse 13 millions, +alors qu'il n'atteignait pas 7 millions en 1880. + +Les Allemands représentent 17% de ce groupe; les Russes 13%, les +Irlandais et les Austro-Hongrois 12, les Italiens 11, les Scandinaves +10, les Anglais 9. Le nombre des Français est minime. + +La proportion des Allemands a beaucoup diminué; elle était de 29% en +1880; de même la population irlandaise qui, à la même époque, +représentait 28%. + +Enfin, il est à remarquer que dans treize États, dont le New-York, les +étrangers forment plus de la moitié de la population; dans seize autres, +ils comptent pour une proportion variant du quart à la moitié. + +LE PLUS GROS DES RENTIERS DU MONDE + +On se souvient de l'attentat de Delhi, dans lequel, l'année dernière, +lord Hardinge, le vice-roi des Indes, fut grièvement blessé par +l'explosion d'une bombe, alors qu'il faisait son entrée solennelle dans +la ville rendue à son ancien rang de capitale. L'homme d'État dut son +salut, en bonne partie tout au moins, au sang-froid de l'éléphant, +choisi pour sa haute taille et sa docilité, qui le transportait en tête +du cortège. Loin de s'épouvanter du fracas de l'explosion qui mettait en +fuite plusieurs de ses congénères, le massif pachyderme continua +d'avancer de son pas majestueux, et son attitude calma à ce point la +panique qui s'emparait déjà de la foule qu'on ne remarqua pas dans +l'instant qu'un fonctionnaire installé derrière lord Hardinge et la +vice-reine avait été tué sur le coup et qu'une des parois du _howdah_ +(palanquin) était en pièces. + +Dès son complet rétablissement, le vice-roi tint à rendre visite à la +bonne bête. Sa reconnaissance vient de prendre une forme plus +substantielle: un décret accorde à l'éléphant le titre et la situation +de _State pensionner_. + +En sa qualité de pensionnaire de l'État, _Timouh_ recevra sa vie durant +tous les douze mois une somme équivalant à 2.500 francs, suffisante pour +lui assurer les services de deux _coolies_ (domestiques). Comme il n'a +guère que trente ans, et qu'un éléphant vit normalement plus d'un +siècle, on peut aisément calculer ce que son dévouement coûtera aux +contribuables hindous. + +LE DÉSARMEMENT... DES ABEILLES. + +Une curieuse nouvelle nous parvient d'Amérique. On pourrait l'accueillir +avec méfiance si le nom dont elle se recommande n'était pas celui d'un +des premiers apiculteurs des États-Unis. + +Après six années de recherches et d'innombrables tentatives +infructueuses, M. Louis J. Terrill, de Lawrenceburg (État d'Indiana), a +réussi à produire une race d'abeilles sans aiguillon en croisant des +reines de l'espèce italienne avec des bourdons de Chypre. + +M. Terrill a pu prouver que l'élimination du dard se traduit par de +précieux avantages: les abeilles sont plus réfractaires aux maladies qui +déciment les essaims des espèces communes; elles récoltent une plus +grande quantité de nectar et produisent un miel plus savoureux. + + + +LA COMMÉMORATION DE DENAIN + +La victoire de Denain, qui, le 24 juillet 1712, fut, selon l'expression +de Michelet, une éclaircie merveilleuse dans le ciel chargé qui +obscurcissait la France, était commémorée par un simple monolithe placé +dans la campagne sur le territoire d'Haulchin. + +La grande cité industrielle a voulu plus somptueusement honorer la +mémoire du maréchal de Villars. Déjà, en 1892, un comité, encouragé par +une importante souscription de la ville, s'était formé dans le but +d'élever un monument au héros de la grande journée du 24 juillet 1712 +qui rendit à la France la fortune des armes, hâta la conclusion de la +paix et prépara le traité d'Utrecht. Après le grand cortège historique +organisé l'an dernier pour fêter le bicentenaire de la bataille de +Denain (voir _L'Illustration_ du 3 août 1912), l'oeuvre a été poursuivie +et menée à bien, et une belle statue équestre de Villars a pu être +inaugurée dimanche sous la présidence de M. le marquis de Vogüé, de +l'Académie française, qui est rattaché par les liens du sang au maréchal +de Villars. + +[Illustration: La statue de Villars, inaugurée le 13 juillet, à +Denain.--_Phot, Lambert._] + +La statue, oeuvre d'un enfant de Denain, M. Henri Gauquié, avait déjà +été admirée au Salon des Artistes français, où elle avait obtenu la +grande médaille d'honneur. Le piédestal a été dessiné par l'architecte +Guillaume. + +M. Bricout, président du Comité, fit à la ville la remise du monument. +Après quoi, en un très beau discours, M. de Vogüé évoqua la glorieuse +journée. Des vers furent dits par un mineur poète, M. Jules Mousseron. +Puis les troupes de la garnison, commandées par le général Exelmans, +défilèrent devant le maréchal de Villars. + + + +LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU + +L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse +Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de +plus, héritier présomptif d'un des grands noms du _peerage_, était +présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite +personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste +étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la +province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur. +Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit +le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve. + +Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un +engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel +à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le +persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui +demanda. + +[Illustration: Miss Daisy Markham.--_Phot. Foulsham et Banfield._] + +Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse +contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste +qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il +l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi +à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée' +dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées _ladies_ +vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de +vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible +nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le +devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de +bénédictions: «Votre coeur brisé». + +La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien +conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de +la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en +rupture de promesse. + +Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père, +le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus +beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000 +francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du +Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy +Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise» +abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que +perdit sa cliente du fait de ce congé. + +Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il +l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000 +livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs. + +Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience +d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias +Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le +_Daily Mail_, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en +rupture de promesse». + +Comme, d'ailleurs, un bonheur n'arrive jamais seul, depuis ce jour, la +porte de miss Markham est assiégée par les directeurs de théâtres, +grands et petits, qui mettent aux pieds de la délaissée des ponts d'or. +Miss + +Markham fait assez bon marché de ces richesses. Ce qu'elle ambitionne, +c'est de se consacrer au grand art, de ne monter désormais que sur des +«scènes consacrées». _Legitimate stages._ + + + +UN HOMMAGE A LA GRACE + +Rome n'est plus dans Rome... + +Depuis des années les Danois nous enlèvent, à prix d'or, avec un très +sûr discernement et un goût rare, les plus belles productions de notre +art national. Tout récemment, encore, ils achetaient et emportaient +plusieurs des oeuvres les plus illustres de l'admirable Carpeaux. Or, +les voilà qui, reprenant pour leur compte les aimables traditions de +notre dix-huitième siècle, viennent d'ériger à Copenhague, ville +accueillante entre toutes, dans le parc du château de Rosenborg, un +monument à la Grâce. + +[Illustration: Un monument au corps de ballet de Copenhague: le Puits +des Danseuses. _Phot. J. Lourberg._] + +C'est le «Puits des Danseuses», futile et charmant objet d'art, vain +comme tous les bibelots,--car on n'imagine pas les ménagères des +environs y venant puiser: mais le sculpteur n'a plus guère, dans notre +société moderne, d'occasions de vouer son talent à embellir des oeuvres +d'utilité. + +L'auteur du «Puits des Danseuses», M. Rudolph Tegner, s'est souvenu +qu'il était du pays de Thorwaldsen. Et il a fait, à son tour, «de +l'antique modernisé». Ses trois figures, drapées légèrement, ont du +mouvement et, sans faire oublier le _Génie de la Danse_, ni quelques +autres figures ballantes, doivent être plaisantes à voir, dans l'air +subtil du nord. + + + +LE CIRCUIT DE PICARDIE + +Le cinquième Grand Prix de l'Automobile-Club de France s'est disputé le +12 juillet sur le circuit de Picardie, établi aux environs d'Amiens avec +Longueau comme point de départ. L'épreuve comportait 29 tours d'environ +31 kilomètres et demi, soit un parcours total de 916 kilom. 800 mètres; +elle a une fois encore affirmé de façon magnifique la supériorité de +l'industrie française. + +Sur les 9 voitures françaises engagées, 7 ont achevé le parcours; 4 +d'entre elles prenant respectivement les places 1, 2, 4, 5. Par contre, +sur 11 voitures étrangères parties, 4 seulement se trouvèrent au poteau +d'arrivée. Jamais nos constructeurs n'avaient obtenu un résultat aussi +catégorique. + +Le prix a été gagné par Boillot, montant une voiture Peugeot, qui avait +déjà triomphé au circuit de Dieppe en 1912. Le vainqueur, battant son +record de l'année précédente, effectua le parcours en 7 heures 53 +minutes 56 secondes, soit à une vitesse moyenne de 116 kilom. 190 +mètres; son camarade Goux, pilotant une voiture de la même marque, se +plaçait second à 3 minutes d'intervalle. + +Ce résultat est d'autant plus appréciable que le circuit de Picardie +semblait peu favorable aux grandes vitesses et que le règlement limitait +à 20 litres par 100 kilomètres la quantité de carburant dont pouvait +disposer chaque concurrent. + +Le lendemain du Grand Prix des voitures s'est couru sur le même circuit, +mais sur la distance réduite de 350 kilomètres, le grand prix des +motocyclettes, sidecars et cyclecars. + +Les concurrents français furent moins heureux; mais les insuccès furent +largement compensés par la victoire de Fentou qui atteignit une moyenne +de 78 kilomètres à l'heure, sur motocyclette Clément. + +[Illustration: Au circuit de Picardie: les tribunes pendant la course. +_Phot. Chusseau-Flaviens._] + + + +[Illustration: L'IDÉAL DE LA BEAUTÉ, par Henriot.] + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 *** + +***** This file should be named 39165-8.txt or 39165-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/6/39165/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913 + +Author: Various + +Release Date: March 16, 2012 [EBook #39165] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 *** + + + + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + +<div class="cont"> + + + + + + +<p>L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet 1913</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/000small.png"><br><a href="images/000large.png">(Agrandissement)</a></p> + +<div class="sml"> +<p>Ce numéro contient:<br> + +1º LA PETITE ILLUSTRATION, Série-Théâtre n° 13: <span class="sc">La Rue du Sentier</span>, de +MM. Pierre Decourcelle et André Maurel;<br> + +2° <span class="sc">Un Supplément économique et financier</span> de deux pages.</p> +</div> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/001.png"><br> + +<img alt="" src="images/001a.png"><br><b>LES ÉMERVEILLEMENTS DE NOS BRAVES SÉNÉGALAIS A la revue<br> +de Longchamp: le monstre volant qui passe et le casque qui flamboie.</b><br> +Photographies J. Clair-Guyot.</p> +<br><br> + +<h3>NOS CORRESPONDANTS DE GUERRE</h3> + +<p>La seconde guerre des Balkans, soudaine et violente, sera +vraisemblablement de courte durée. Mais elle a une telle importance, +tant au point de vue de ses conséquences politiques possibles que par la +valeur et l'entraînement des adversaires en présence, que +l'<i>Illustration</i> ne pouvait hésiter à envoyer de nouveau sur le théâtre +des opérations quelques-uns de ses meilleurs collaborateurs.</p> + +<p>La Bulgarie se trouvant encerclée d'ennemis, il n'était pas possible de +rejoindre ses armées. Nous avons donc demandé à M. Alain de Penennrun de +se rendre cette fois en Serbie, d'où il a aussitôt gagné la Macédoine, +tandis que M. Jean Leune, qui n'avait pas quitté la Grèce, rejoignait +l'armée hellénique.</p> + +<p>D'autre part, notre brillant collaborateur, le peintre militaire Georges +Scott, qui a rapporté de ses deux campagnes en Thrace de si +impressionnantes images de guerre, a bien voulu repartir vers les +nouveaux champs de bataille pour y étudier sur le vif, après le soldat +bulgare, le soldat grec.</p> + +<h3>SUPPLÉMENTS D'ART</h3> + +<p>A côté des pages d'actualité, nous publierons cet été de nombreuses +pages d'art.</p> + +<p>Parmi les suppléments en couleurs qui seront encartés dans nos numéros, +et dont le tirage a été particulièrement soigné, nous pouvons dès +maintenant citer:</p> + +<p><b><i>Le Calme du soir</i></b>, par <span class="sc">Van der Weyden</span> (Salon de 1913);</p> + +<p><b><i>La première Pipe</i></b>, par <span class="sc">Codde</span> (musée de Lille);</p> + +<p><b><i>Le jeune Mendiant</i></b>, par <span class="sc">Murillo</span> (musée du Louvre);</p> + +<p><b><i>Intérieur de la cathédrale de Delft</i></b>, par <span class="sc">E.-M. de Witt</span> (musée de +Lille);</p> + +<p><b><i>Jeune fille</i></b>, par <span class="sc">Greuze</span> (musée du Louvre).</p> + +<br><br> + +<h3>COURRIER DE PARIS</h3> + +<h4>AU BORD DE L'EAU</h4> + +<p>Emmené sans résistance par deux amis, j'ai passé le dimanche de la +semaine dernière aux environs de Paris--un peu loin--sur les bords de la +Seine où nous avions projeté de déjeuner dans un restaurant-guinguette. +Le temps était gris, presque morose, mais teinté de ce calme et de cette +douceur qu'ont précisément certaines journées dédaigneuses du soleil.</p> + +<p>Temps d'hôpital, qui me ouate le coeur... temps soucieux, réfléchi, +temps chagrin, temps qui pense et qui fait penser, temps de cendre où +les nuages, en composant un autre ciel, ne remplacent pas le vrai qu'ils +voilent. On dirait que ces temps-là, d'une langueur déterminée, ne sont +pas le fait du hasard ni de la malchance, mais que choisis, voulus, ils +ont été commandés pour mieux s'adapter au caractère du paysage et +répondre plus directement en nous à des nuances de sensations, à des +saveurs de sentiments. Or j'ai toujours eu, je ne m'en cache pas, une +étrange, une exquise et coupable faiblesse pour ce temps gris des +dimanches désoeuvrés, le temps de perle malade, qu'il fait souvent au +bord de l'eau, dans un endroit de plaisir facile, et retiré, qui prétend +être gai sans se douter une seconde de son enivrante tristesse...</p> + +<p>Voici le lieu, cent fois vu, parcouru, visité, qui peut n'être jamais le +même, changer de place et de nom, mais qui reste toujours pareil, +éternel décor d'un des fréquents états d'âme de notre jeunesse +passagère.</p> + +<p>C'est d'abord, en entrant dans les petits jardins compliqués et sinueux, +une fraîcheur de berge qui vous prépare, qui vous chuchote dans le dos: +«La rivière n'est pas loin.» On traverse des bosquets où sur des tables +hardiment peintes, d'un vert de rainette, la blancheur du linge humide +et lourd vous touche déjà les mains. Le sol est élastique et mou, +l'herbe épaisse et bien lavée. Une odeur de mousse, de vase et de +cuisine vous remplit la tête. Et brusquement, c'est le bord de l'eau, à +<i>proximité d'une île</i>, de l'île invariable que chacun affirme «pouvoir +gagner aisément à la nage». Tout du long, des couverts sont mis, contre +de grands arbres, des peupliers d'Italie poussés de côté, qui partent de +la rive pour aller obliquement au-dessus du fleuve, comme s'ils +voulaient pêcher à la ligne dedans. Ils s'y reflètent, de telle sorte +qu'on ne sait plus si c'est le flot en bas ou la brise en haut qui fait +clapoter leurs milliers de feuilles menues. Tour à tour de couleur +différente à l'endroit et à l'envers, elles miroitent ainsi que des +verroteries dont elles ont le bruissement frivole et cristallin, et nos +yeux sans défense s'y prennent comme des alouettes. Au bout du chemin en +pente et souillé, près du ponton rustique, se frottent l'une contre +l'autre avec un grincement de chaîne usée les barques plates comme des +barques de passeur... les barques sans gouvernail, toujours un peu +défoncées, les barques vides qui sont «les chevaux de bois de l'eau». +Sur leur plancher pourri bouge une flaque saumâtre d'où sort une grosse +pierre attachée par une corde et qui semble retirée du cou d'un noyé.</p> + +<p>La terrasse est déjà pleine de monde: familles, jeunes gens, ménages, +réguliers ou libres, couples discrets, amoureux d'une effronterie +ingénue, et une complaisance générale, une familiarité indulgente et +tacite rapproche --même dispersés--tous les convives de ce petit banquet +de la vie. On se regarde, on s'excuse, on se pardonne,... sans jamais +rien, même chez les aînés, qui blâme ou qui s'indigne. Ce n'est pas +l'heure ni l'endroit des sévérités inopportunes, et le plus sage, s'il +est là, se sent avec modestie une âme qui n'en mène pas large, une +pauvre âme sentimentale de banlieue, de bastringue mélancolique...</p> + +<p>En effet, la gaieté qui se manifeste en ces maigres jardins et à ces +instants dérobés est spéciale, sans exubérance. En montrant sa fatigue +elle la communique. C'est de l'allégresse avachie. Les groupes, isolés +parmi le chétif Eden des buissons, des malingres verdures, n'étalent à +terre et sur les bancs qu'une joie sans ressort, une joie allongée, +inquiétante, presque grave,... et tout, je ne sais pourquoi, même les +cris, les éclats, les rires, les chansons, les poursuites dans les +branches, tout dégage une impression particulière que, sous le vague +sourire avec lequel on lui fait bon accueil, on a l'équivoque étonnement +de sentir à la fois grisante et douloureuse...</p> + +<p>Ici l'esprit, le coeur, les pensées ont une tournure à part, inclinée à +la veulerie, au désenchantement. Tout en nous se laisse aller, coule, +coule comme l'eau tentatrice et douteuse. La force de vivre est +engourdie et l'on préfère les molles ritournelles du regret au cantique +de l'espérance. Qui peut dire à quoi nous fait songer alors, à quel +monde de choses, à quel <i>inexprimable</i> délicieux et qui nous étouffe, le +simple bruit monotone et sec des capsules, au tir du bout de l'allée... +le gémissement rythmé de la balançoire? N'est-ce pas moi qui suis visé +par les invisibles carabines? Chaque plomb met en miettes la coquille +d'oeuf de notre coeur fragile et léger que le sang fait danser en nous +comme à la pointe d'un jet d'eau..., et la vue du portique ébranlé +jusqu'aux racines par le coup de jarret d'une buveuse de l'air nous +donne le vertige. Nous suivons d'un oeil qui n'est plus à nos ordres, +qui nous échappe et qui s'éloigne d'elle, la jupe que berce le vent... +nous sommes incapables de formuler, nous ne comprenons pas ce que nous +éprouvons, nous ne pénétrons pas l'absurde et langoureux mystère en +vertu duquel à cette heure la moindre valse nous déchire et la polka +peut devenir navrante. Nous subissons, pris, enlacés, le morbide +étourdissement. Nous sommes pareils à ces dormeurs éveillés que le +<i>haschich</i> immobilise en décuplant leur lucidité. Comme en un rêve doux +et un peu malsain nous voyons et entendons tout sans y participer. +Spectateurs inertes et gorgés d'impressions aiguës, nous sommes accablés +par trop de souvenirs, d'idées compliquées, trop de petites angoisses +qui viennent d'ailleurs et ne restent pas là, nous entraînent ailleurs +aussi. Le bizarre dédoublement qui se fait en nos cerveaux surexcités! +Nous assistons à d'insignifiantes et banales scènes dont nous sommes par +l'esprit à des milliers de lieues... et les plus hautes pensées, la +mort, l'énigme de la vie... le pourquoi du mal et de la souffrance +s'éveillent en nous, tout à coup, nous habitent... parce qu'un bouchon +est parti, que des assiettes se choquent, ou bien que les mesures d'une +mazurka se sont mises à sautiller... Et voilà qu'une tristesse d'une +surprenante volupté est créée aussitôt par ce contraste inattendu. Nous +voudrions y résister, nous ne le pouvons pas. Nous sommes sous les +mancenilliers de la bohème. Il y a de l'agonie et du suicide dans l'air. +Nous sentons circuler dans nos veines heureuses l'indéfinissable poison. +Notre âme prend son absinthe.</p> + +<p>Il faut--puisque nous y sommes--que nous buvions jusqu'au fond du gros +verre le breuvage exquis et bourbeux. Et tout nous enchante, obtient de +nos lèvres entr'ouvertes un pâle sourire crispé. Nous nous mêlons, le +plus près possible, à cette humanité qui n'est pas la nôtre, dont nous +n'avons pas l'habitude et à laquelle cependant nous nous trouvons +attachés et comme accouplés à cette minute par d'obscurs et tendres +liens. Nous vibrons au frôlement des moindres détails, nous sommes des +<i>harmonicas</i> de sensibilité tendue, nerveuse et maladive. Et nous +recevons aussi le renvoi immédiat de notre sympathie facile et dégradée. +Les regards se rencontrent et s'abordent sans gêne. On se parle sans +ouvrir la bouche. Enfin, si tout à coup, dans le silence intermittent, +un piano mécanique fêlé, pris d'hystérie, jette à travers les feuillages +l'égrènement de ses arpèges, nous avons de la peine à ne pas laisser +pétiller à nos yeux la mousse des pleurs, cette <i>piquette</i> d'émotion à +quatre sous que nous versent la mélodie du trottoir et le concerto de la +barrière.</p> + +<p>Il nous jaillit alors à l'esprit, en un rétrospectif éclair, que notre +trouble a sa source lointaine et profonde dans les pages immortelles +d'une écoeurante et tragique vérité où Daudet et Maupassant ont décrit, +épuisé et pour ainsi dire tari, ce même genre de sensations, louches et +suaves, ce pervers et sensuel malaise qui nous prend dans les +bals-musettes des dimanches, au bord de l'eau, sur ces rives riantes et +gluantes où la pensée, comme le pied, glisse toujours un peu dans la +boue... même quand elle veut s'embarquer, et s'envoler... car les rames +ont beau vouloir les imiter, ce ne sont pas des ailes.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Henri Lavedan.</span></span></p> + +<p><i>(Reproduction et traduction réservées.)</i></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002a.png"><br><b>Après la remise des drapeaux et étendards par le<br> +président de la République: les détachements rangés en ligne, pour le +salut au chef de l'État.</b></p> + +<h3>LA REVUE DU 14 JUILLET 1913</h3> + +<p>Il faut retenir cette date. Elle aura dans le souvenir français une +signification éloquente. Elle se fixe dans notre histoire en chiffres +clairs. Elle sonne haut et net comme la voix d'un peuple. La revue du 14 +juillet 1913, qui restera la grande revue, la revue de nos deux armées, +métropolitaine et coloniale, la revue des quarante drapeaux, fut une +apothéose admirable de nos énergies civiques et militaires ralliées sous +nos trois couleurs. Il est donc vrai que l'enthousiasme ne se lasse +point et que, tout au contraire, il ne connaît point de limites prévues, +mesurées à l'avance, quand il tient aux ardeurs de l'âme nationale. Il +est donc vrai qu'un peuple sait être reconnaissant des sacrifices qu'on +lui demande, avec raison et avec justice, et que le courage civique, +autant que l'abnégation militaire, est puissamment compris par +l'intelligence des foules. Le spectacle que la population parisienne a +donné, lundi dernier à Longchamp, aux membres de notre Parlement mêlés +au public des tribunes, ne sera pas de sitôt oublié de ceux-là mêmes qui +ont pu un instant se tromper sur la pensée nationale.</p> + +<p>La foule, accourue sur le terrain de la revue, ne saurait être +exactement évaluée en chiffres. Etaient-ils quatre cent mille ou cinq +cent mille, ces Parisiens qui, depuis l'aube précoce, avaient, par +toutes les issues de la ville, gagné en hâte et en joie le lieu du +rendez-vous patriotique? Tout ce qui, dans notre grande et toujours +frémissante capitale, avait pu venir au drapeau était là, à la lisière +du Bois, sur le bord des pelouses, recueillie dans son attention, +vibrante dans son orgueil. Et quelle importance alors devant une telle +masse qui prétend elle aussi être consciente, quelle importance pouvait +bien alors prendre l'opposition des dix ou quinze mille égarés ou +indécis qui, dans les déclamations de meetings internationalistes, +émettent l'extravagante prétention de représenter le peuple de Paris.</p> + +<p>Dès 7 heures du matin, on avait été obligé de refuser à quarante mille +personnes, munies de cartes cependant, l'entrée des tribunes déjà +envahies. La police avait mis plus d'une heure à dégager le terrain +réservé aux troupes. On savait que le spectacle, en sa beauté +traditionnelle, comportait, cette fois, un pittoresque inédit dû à la +présence de divers détachements de tirailleurs algériens, annamites, +sénégalais, de spahis et de cavaliers soudanais. En outre, on voulait +assister à la scène grandiose de la distribution, par le président de la +République, des drapeaux, à la gendarmerie, et aux régiments +métropolitains de formation récente, ainsi qu'à la remise de la croix de +la Légion d'honneur au drapeau du 1er Sénégalais qui pourrait suffire à +lui seul à évoquer tous les fastes africains.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/002b.png"><br><b>Le drapeau du 1er régiment de tirailleurs sénégalais,<br> +décoré de la Légion d'honneur, et sa garde, derrière les +faisceaux.</b><br>--<i>Phot. J. Clair-Guyot.</i></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003a.png"><br><b>Les tirailleurs indo-chinois au port d'armes, avant le<br> +passage du président de la République.</b></p> + +<p>A 8 heures, toutes les troupes qui doivent participer à cette belle fête +militaire sont rangées face aux tribunes, sur trois lignes, sous le +commandement du général Michel, gouverneur militaire de Paris. A ce +moment, le canon tonne et le cortège présidentiel débouche, au milieu +des acclamations, par la route de la Cascade. On ovationne à la fois le +président de la République et le ministre de la Guerre, M. Etienne, qui +se trouve dans la même voiture et dont on sait la collaboration +énergique avec le président du Conseil, M. Louis Barthou, pour obtenir +le vote de la loi de trois ans. Après que la voiture du Président, à +côté de laquelle galope le général Michel et que suivent tous les +attachés militaires étrangers, a passé sur le front des troupes, M. +Poincaré s'avance vers les détachements des corps qui doivent recevoir +un drapeau ou un étendard et qui sont rangés devant la tribune +présidentielle. Ils représentent la gendarmerie, et, avec une douzaine +de régiments métropolitains, quatre régiments d'artillerie coloniale, +les six régiments d'infanterie coloniale mixte du Maroc, cinq régiments +de tirailleurs algériens, les 2e, 3e et 4e régiments de tirailleurs +sénégalais, le 1er régiment de tirailleurs annamites; le 4e régiment de +tirailleurs tonkinois, les 1er, 2e et 3e régiments malgaches, le +régiment indigène du Tchad, le régiment indigène du Gabon. Immobile, +très droit, avec son visage toujours grave et recueilli, le président de +la République en l'une de ces courtes allocutions où il sait si bien +exprimer, en quelques mots métalliques et bien frappés, ce que tout +notre pays sent et pense, a répété à tous ces défenseurs de toutes les +France d'au delà des mers la confiance que la patrie mettait en eux. +Puis, au milieu de l'émotion générale, il a remis à chaque délégation le +drapeau qui lui revenait, et décoré--en l'embrassant, aux acclamations +de la foule--le drapeau du 1er tirailleurs sénégalais, d'une croix bien +gagnée et qui sera le fétiche de nouvelles victoires.</p> + +<p>Notre armée noire, qui depuis tant d'années, et à peu près chaque jour, +fut la première à la peine, partout, dans cette Afrique où l'on continue +de se battre, fut, cette fois, la première à l'honneur dans ce Paris +dont la population, mieux que nulle autre, s'entend à fêter l'héroïsme. +Les tirailleurs, sous le commandement du général Gouraud revenu du +Maroc, et les spahis noirs furent, tous ces jours-ci, les enfants chéris +de notre capitale. On les acclama à la revue, au défilé. Et de mille +façons la sympathie populaire se manifesta à ces beaux soldats bronzés, +presque tous décorés de la médaille militaire ou coloniale, et qui ne +cessaient d'intéresser la foule parisienne par leurs silhouettes +pittoresques et leurs attitudes martiales, avec aussi leurs étonnements +et leurs joies naïves, lorsque, par exemple, dans le ciel de la revue, +ils virent passer le dirigeable. On a fait tout ce que l'on a pu pour +leur rendre agréable ce séjour à Paris. Le Cercle du soldat, l'oeuvre si +intéressante de M. René Thorel à qui devaient aller tous les concours a +donné une réception--que présidait le général, Michel ayant à ses côtés +le général Dodds--avec jeux, spectacle et rafraîchissements, en +l'honneur des soldats indigènes, dont les officiers avaient été fêtés la +veille au cercle militaire. Et lorsque, mardi soir, la musique des +tirailleurs, la <i>nouba</i>, qui, déjà, avec ses curieux instruments, +s'était fait entendre le samedi d'avant au concert à la garden-party de +l'Elysée, sortit de l'École militaire et traversa en retraite les rues +de Paris, une foule énorme leur fit cortège et les ramena, en triomphe, +à leur quartier.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/003b.png"><br><b>LA REVUE DU 14 JUILLET.--Le défilé des chiens +sanitaires.</b></p> + +<p><span class="sml">Les tribunes du pesage de Longchamp. Moulin et château de +Longchamp. La Cascade.</span><br> +<img alt="" src="images/004a.png"> +<span class="sml"> Piste. Troupes spéciales. Infanterie. Artillerie, +et plus loin cavalerie. Matériel d'aviation.</span></p> +<p class="mid"><b>Les troupes massées sur le +champ de courses avant le défilé.</b></p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/004b.png"><br><span class="sml">Amorce des tribunes. Le moulin. Château de Longchamp. </span><br> +<b>LA REVUE DU 14 JUILLET, VUE DU DIRIGEABLE «COMMANDANT-COUTELLE».<br>--La foule +aux abords de l'hippodrome.</b> <i>Photographies Bergeron.</i></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005asmall.png"><br><a href="images/005alarge.png">(Agrandissement)</a></p> + + +<h3>LA ROUTE DES PYRÉNÉES</h3> + +<p>Après avoir obtenu des pouvoirs publics les crédits nécessaires pour +établir la <i>Route des Alpes</i> et avoir fourni lui-même une subvention +importante, le Touring-Club s'est proposé d'établir une <i>Route des +Pyrénées</i>. Se développant de Hendaye au cap Cerbère, du pays basque au +pays catalan, cette route unirait l'Océan à la Méditerranée, en +traversant une série de paysages aussi beaux que variés; elle +présenterait une longueur totale de 734 kilomètres, dont 119, répartis +sur divers points du parcours, sont à construire.</p> + +<p>Le projet est encore à l'étude; mais, dès maintenant, la Compagnie du +Midi a tenu à le réaliser dans la mesure possible, en créant des +services d'autocars qui font partie d'un vaste programme ayant pour but +de développer le tourisme dans toute la région pyrénéenne.</p> + +<p>La semaine dernière, M. Guffet, chef de l'exploitation de la Compagnie +du Midi, et M. Leverve, sous-chef de l'exploitation de la Compagnie +d'Orléans, inauguraient avec quelques invités le circuit +Cauterets-Luchon-Argelès-Gazost, qui emprunte une des plus belles +parties des Pyrénées classiques: vallées de Cauterets et de Gavarnie; +cols de Tourmalet, d'Aspin, de Peyresourde; Luchon, +Saint-Bertrand-de-Cominges, d'où l'on gagne la route de plaine pour +toucher Capvern, Bagnères-de-Bigorre, Lourdes et Argelès.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/005b.png"><br><b> +LES PYRÉNÉES INCONNUES.--Mgr de Carsalade du Pont, évêque<br> +d'Elne et de Perpignan dans son abbaye de Saint-Martin du Canigou (1.065 +mètres).</b></p> + +<p>Dans quelques jours, deux autres services commenceront à fonctionner +dans les Pyrénées inconnues. Tous deux partiront de Font-Romeu, un des +points les plus pittoresques de notre admirable Cerdagne française. Un +des services conduira les touristes à Ax-les-Thermes: l'autre, les +mènera à Quillan en traversant le plateau sauvage du Capcir et ces +magnifiques gorges de l'Aude qui peuvent rivaliser avec les gorges les +plus célèbres des Alpes.</p> + +<p>Au mois de septembre, les auto-cars excursionneront dans le pays basque +et emmèneront les touristes jusqu'à Pampelune.</p> + +<p>Si, comme on l'espère, l'exploitation de ces nouveaux services donne de +bons résultats, on les multipliera dès l'année prochaine.</p> + +<p>D'autre part, la Compagnie du Midi a résolu d'électrifier son réseau +pyrénéen et elle vient de construire à Soulom, près de +Pierrefitte-Nestalas, une usine hydro-électrique alimentée par les gaves +de Gavarnie et de Cauterets, qui fournira une partie du courant +nécessaire. A la fin de ce mois, la traction électrique sera réalisée +entre Perpignan et Villefranche. De cette curieuse petite ville +fortifiée partira la ligne de Vernet-les-Bains, qu'il est question de +prolonger jusque vers le sommet du Canigou. A travers les aulnes, les +magnolias, les châtaigniers, on arriverait ainsi devant l'admirable +abbaye de Saint-Martin-du-Canigou, monastère-château fort du onzième +siècle, campé à 1.065 mètres d'altitude, et dont les moines aménagèrent, +les premiers, les bains du Vernet.</p> + +<p>«Il serait difficile, écrit J. d'Elne, d'imaginer un site plus +pittoresque. L'abbaye, placée comme sur une étagère, au pied d'un +immense rocher qui la domine, surplombe elle-même à pic et à une très +grande hauteur la vallée de la Ridourte. Autour d'elle, les contreforts +du Canigou décrivent un cercle étroit et l'enferment dans +d'infranchissables remparts. Une végétation luxuriante a poussé dans ce +chaos; des chênes, des châtaigniers, des bouleaux, des hêtres croissent +dans les anfractuosités et abritent sous leurs ombrages une flore +vigoureuse, remarquable par la richesse de ses formes et de ses coloris.</p> + +<p>» La physionomie de l'abbaye s'harmonise merveilleusement avec le cadre +qui l'entoure. Son architecture est simple, rustique même. L'église, +orientée vers le levant, semble posée en l'air sur la saillie d'un roc: +on n'y peut accéder que par des escaliers.</p> + +<p>» L'église abbatiale est, avec sa crypte, un type très curieux, et +peut-être unique, du style roman-byzantin. Elle date de la dernière +moitié du dixième siècle, et fut consacrée en 1009.</p> + +<p>» A la Révolution, l'abbaye tomba dans le domaine national. Peu à peu +les voûtes s'effondrèrent, les murs s'écroulèrent, et, en 1835, elle +n'était plus qu'un amas de ruines.</p> + +<p>» Mgr de Carsalade du Pont, évêque de Perpignan, a racheté ces ruines en +1902; peu à peu il a restauré l'antique abbaye qui, aujourd'hui +complètement reconstituée, ouvre ses portes hospitalières à la foule des +visiteurs.»</p> + +<p>Et, chaque saison, malgré son grand âge, l'exquis prélat quitte la +crosse épiscopale pour l'alpenstock, et vient, avec une bonne grâce +inexprimable, faire aux touristes les honneurs de sa montagne, d'où il +contemple en souriant cette région privilégiée qu'il a lui-même appelée +le Paradis des Pyrénées.</p> + +<p>Rappelons, en terminant, que deux chemins de fer transpyrénéens sont en +cours d'exécution: l'un, d'Ax-les-Thermes à Bourg-Madame, constituera la +ligne de plus courte distance entre Toulouse et Barcelone; l'autre, +d'Oloron au Somport, permettra d'aller directement de Paris à Madrid par +Pau.</p> + +<p>Grâce à ces initiatives multiples, dues en grande partie au nouveau +directeur de la Compagnie du Midi, M. Paul, il est permis d'entrevoir à +bref délai un développement considérable du tourisme dans les Pyrénées. +Un chiffre peut, d'ailleurs, fixer les idées: la recette kilométrique du +chemin de fer de Cerdagne, naguère évaluée à 2.000 francs, atteint +actuellement 17.000 francs.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">F. Honoré</span></span></p><br><br> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/006a.png"><br><b>Le drapeau du 1er étranger (Bel-Abbès).</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/006b.png"><br><b>Le drapeau du 2e étranger (Saïda).</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + +<h3>LA LÉGION ÉTRANGÈRE</h3> +<p class="mid"><i>Photographies J. Geiser, Alger.</i></p> + +<p><i>La reproduction des photographies illustrant cet article est +autorisée.--Le correspondant-photographe de</i> L'Illustration <i>à Alger, M. +Geiser, mettra gratuitement des épreuves à la disposition des journaux +allemands soucieux de compléter leur documentation sur la Légion +étrangère.</i></p> + +<div id="img007"> +<div id="img007a"> </div> +<div id="img007b"> </div> +<div id="img007c"> </div> + +<p>Ces derniers jours, une partie de la presse allemande a recommencé, avec +une violence nouvelle, sa campagne favorite contre notre légion +étrangère. Cette fois, les feuilles pangermanistes ont raconté qu'un de +nos officiers, le colonel Pierron, aurait fait fusiller à Oran un +légionnaire allemand de dix-sept ans, bien que celui-ci, un nommé +Muller, eût été gracié par le président de la République. Ce jeune +Allemand avait été porté déserteur et était revenu après trois jours et +demi d'absence. Telle est la fable qui, par son invraisemblance +grossière, ne méritait même pas un démenti. Cependant, des journaux +français ont enquêté pour savoir ce qui avait pu, dans la réalité des +faits, donner un sens à cette singulière histoire, et voici les +renseignements qui furent recueillis par le <i>Matin</i>:</p> + +<p><b>Salle d'honneur du 1er régiment.</b><span class="rig"><b>Salle d'honneur du 2e régiment.</b></span></p> + +</div><!--img006c--> + +<p>Un légionnaire, nommé Hans Muller, et qui n'était pas Allemand, mais +Suisse, avait été exécuté, non pas à Oran, mais à Oudjda, il y a trois +ans, à la suite d'une condamnation à mort, motivée par l'abandon de son +poste en face de l'ennemi et provocation à la désertion. Le légionnaire +était âgé de vingt ans révolus et le président de la République n'avait +été saisi d'aucun recours en grâce en sa faveur. En outre, le colonel +Pierron ne commandait pas à Oudjda en 1910 et n'avait pu être mêlé ni de +près ni de loin à cette affaire. Voilà toute la vérité. Il n'empêche, +comme le fait remarquer notre confrère le <i>Temps</i>, qu'il a suffi à un +journal wurtembergeois de second ordre de lancer au hasard une nouvelle +si peu sérieuse pour qu'aussitôt une grande partie de la presse +allemande, des organes importants en tête, accueillent cette information +et en fassent le prétexte d'une campagne d'injures contre la France et +de diffamations contre la légion, traitée, une fois de plus, de «corps +de déserteurs», d'«institution infâme».</p> + + + +<p>Insultes traditionnelles, auxquelles un ancien de la légion étrangère, +M. Candau-Maurer, ripostait naguère par ces nobles paroles prononcées à +l'un des banquets de l'Alliance coloniale française:</p> + +<p>«La légion est non seulement l'école de l'abnégation et de la bravoure, +mais encore le lieu de refuge où tant de malheureux égarés ont pu se +refaire une vie honorable. La soutenir, la défendre est, au premier +chef, un devoir sacré auquel nous ne saurions faillir, car il nous est +commandé par l'amour de la patrie et par la solidarité humaine et +fraternelle.»</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007a.png"><br><b>Une chambrée.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/007b.png"><br><b>Chez le coiffeur.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + +<p>La vérité, c'est que non seulement à l'étranger, mais en France même, on +est, d'une façon générale, très peu renseigné sur la légion dont +l'organisation et la composition sont choses fort mal connues du grand +public, du monde parlementaire, voire de certains milieux mêmes de +l'armée. La psychologie des régiments étrangers, le pittoresque des +divers contingents qui les alimentent et auxquels M. le général Bruneau +a consacré un excellent chapitre de son dernier livre: <i>En colonne</i> +(Calmann-Lévy, éditeur), ont fait l'objet de diverses publications, +parmi lesquelles il faut citer l'étude du colonel de Villebois-Mareuil, +publiée en 1896 dans la <i>Revue des Deux-Mondes</i>, et le livre ardent de +M. Georges d'Esparbès sur la <i>Légion étrangère</i>. Pour l'organisation +même des régiments étrangers, dont nous allons tâcher de donner un +exposé précis, on pourra consulter, avec l'édition méthodique du +«Bulletin officiel du Ministère de la Guerre» (2e partie, cadres et +effectifs), le Recueil de documents sur la légion présenté par le +lieutenant-colonel Morel (Chapelot, éditeur), un article anonyme paru +dans <i>l'Opinion</i> du 11 mars 1911, et le très intéressant travail sur <i>la +Légion étrangère et les troupes coloniales</i>, publié par la librairie +Chapelot encore, sous la signature G. M.</p> + +<h4>LES ORIGINES</h4> + +<p>La légion étrangère, qui a pour statut organique actuel le décret du 4 +septembre 1864, a été créée par l'ordonnance royale de 1831. Ce n'était +point un dernier vestige conservé des régiments étrangers suisses, +allemands, irlandais, qui entrèrent dans les armées de l'ancien régime +en France, comme chez les autres puissances. Encadrée par des officiers +en majorité français, et composée en grande partie, à l'origine, par de +nombreux bannis politiques, Polonais, Belges, Italiens, Allemands, +Espagnols, qui étaient venus chercher un refuge chez nous, la légion +avait, dès sa formation, pris un caractère très différent des régiments +mercenaires dont on achète les services. Le corps comprit d'abord 7 +bataillons de 8 compagnies chacun et les hommes étaient répartis par +nationalité dans les bataillons qui partirent, en 1831, pour l'Algérie +où les légionnaires prirent une part fort brillante aux deux sièges de +Constantine, à la prise de Zaatcha. Sous le second Empire, la légion se +couvrit de gloire en Crimée, en Italie, à Magenta, et au Mexique. En +1870-1871, un corps de légionnaires défend Orléans, avec l'armée de la +Loire, puis combat la Commune. Les légionnaires sont de l'expédition de +Tunisie; ils prodiguent l'héroïsme en Extrême-Orient, forment le noyau +de la colonne du général Doods, au Dahomey, et participent à +l'expédition de Madagascar. Enfin, dès que nous tirons le canon au +Maroc, les légionnaires y accourent. Ils s'illustrent partout et +continuent le feu, presque chaque jour, avec leur traditionnelle +bravoure et leur admirable résistance de vieux soldats d'un corps où, +seul, le service à long terme a été maintenu. Tels sont les états de +service--trois quarts de siècle de combats presque ininterrompus--de +cette troupe d'élite dont les attaques si directement intéressées des +journaux francophobes voudraient tenter de priver notre défense +nationale.</p> + + + +<p class="mid"><img alt="" src="images/007c.png"><br><b>A LA LÉGION.--Dans la cour de la caserne du 1er étranger,<br> +à Bel-Abbès: l'aération de la literie.</b></p> + +<h4>ORGANISATION ET RECRUTEMENT</h4> + +<p>L'organisation actuelle de la légion comporte, pour plus de 12.000 +hommes, 56 compagnies réparties en 13 bataillons formant 2 régiments, +dont les dépôts respectifs sont à Sidi-Bel-Abbès et Saïda, plus un +bataillon de marche, soit plus de 6.000 hommes par régiment, ce qui +constitue l'effectif de 3 régiments au moins de l'organisation normale.</p> + +<p>La loi du 7 juillet 1900 classe la légion étrangère avec les tirailleurs +algériens et les bataillons d'infanterie légère d'Afrique dans la +catégorie de réserve de l'armée coloniale, bien qu'en fait l'emploi de +la légion comme troupe d'occupation permanente coloniale soit consacré +depuis bientôt trente ans.</p> + +<p>Le recrutement des régiments étrangers s'opère exclusivement par voie +d'engagements volontaires, dont la durée est uniformément fixée à cinq +ans, et de rengagements.</p> + +<p>Les engagements volontaires pour la légion sont contractés au titre +étranger, et l'on entend par titre étranger la situation, la condition, +l'état militaire de <i>l'étranger non naturalisé</i> servant par engagement +ou par rengagement dans les régiments étrangers. Cette condition <i>est +partagée par le Français</i> qui contracte un engagement volontaire dans +ces régiments, sauf l'exception prévue par l'article 11 de l'instruction +ministérielle du 20 février 1902 spécifiant que «les jeunes Français qui +n'ont pas encore satisfait à leurs obligations militaires peuvent +<i>exceptionnellement</i> être autorisés par le ministère de la Guerre à +contracter un engagement volontaire de cinq ans <i>au titre français</i> dans +les régiments étrangers».</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008b.png"><br><b>Le déjeuner du poste, à l'entrée de la caserne de +Bel-Abbès.</b></p> + +<p>Les Français qui ont contracté pour la légion un engagement au titre +étranger sont liés au service dans les conditions du titre étranger pour +toute la durée du contrat spécial qu'ils ont volontairement souscrit. En +principe, ils ne peuvent pas obtenir de passer du titre étranger au +titre français au cours de leur engagement. Telle est la règle. Par +exception, néanmoins, sur autorisation spéciale du ministre et après +examen de leur situation particulière, quelques légionnaires français +engagés au titre étranger sont parfois autorisés à passer du titre +étranger au titre français. La condition essentielle habituellement +exigée de ceux qui sollicitent cette faveur est de ne pas avoir +d'antécédents judiciaires.</p> + + + +<p>La durée des rengagements, dans les régiments étrangers, varie d'un à +cinq ans; ils sont renouvelables jusqu'à une durée totale de quinze ans +de services, pour le personnel servant au titre français comme pour +celui servant au titre étranger. Ces rengagements ne peuvent être +contractés que par les militaires de ces régiments présents au corps et +par continuation de service. Les seuls militaires des régiments +étrangers pouvant être admis à rengager au titre français dans ces +régiments sont ceux qui servent au titre français et qui, nous venons de +le voir, constituent l'exception. 11 faut ajouter que les légionnaires +d'origine étrangère qui viennent à obtenir la nationalité française par +voie de naturalisation sont considérés comme servant au titre français +du jour de leur naturalisation. Dès ce moment, il leur est loisible, +soit de rengager au titre français, soit de demander à passer dans un +corps français.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008a.png"><br><b>Dans les cuisines, avant le repas du matin: tout est +prêt.</b></p> + +<p>Jusqu'en ces derniers temps, les militaires étrangers, ou servant au +titre étranger, ne bénéficiaient d'aucun des avantages prévus par la loi +du 21 mars 1905 pour les militaires des corps français ayant accompli la +durée du service légal, savoir: primes d'engagement et de rengagement, +haute paie dès l'ouverture de la troisième année de service, solde +mensuelle après cinq ans de service pour les sous-officiers. Un rapport +du ministre de la Guerre au président de la République, en date du 7 +août 1910, a fait ressortir qu'il était peu équitable d'appliquer des +traitements différents à des militaires d'un même corps suivant que les +services rendus par eux le sont au titre français ou au titre étranger; +et ce rapport, en conséquence, proposait d'étendre aux militaires +étrangers, ou au titre étranger, les divers avantages dont jouissent les +militaires des corps français, à l'exception, toutefois, de la prime +d'engagement et de rengagement. Un décret du 7 août 1910 a consacré ces +propositions.</p> + +<p>En ce qui concerne les changements de corps, sont seuls admis à passer +pour convenances personnelles dans les divers corps de l'armée +métropolitaine ou des troupes coloniales les militaires des régiments +étrangers servant au titre français.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/008c.png"><br><b>A LA LÉGION.--Devant l'infirmerie régimentaire,<br> à +Bel-Abbès: quelques blessés du Maroc.</b></p> + +<p>D'autre part, les dispositions de la loi du 18 mars 1889, réglant le +droit à l'obtention de la pension de retraite proportionnelle après +quinze ans de services, sont applicables aux militaires français et +naturalisés Français servant au titre étranger, mais non point aux +légionnaires étrangers qui n'ont point obtenu la naturalisation. Une +intéressante décision du Conseil d'État statuant au contentieux, en date +du 1er mai 1903, a établi que le Français qui, n'ayant pu se rengager +dans un corps français en raison d'antécédents judiciaires, est entré +dans un régiment étranger sous un nom supposé peut, après quinze ans de +service, acquérir le droit à la pension proportionnelle.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/009small.png"><br><a href="images/009large.png">(Agrandissement)</a></p> + + + +<h4>LE «TITRE ÉTRANGER» ET l'«ÉLÉMENT ÉTRANGER»</h4> + +<p>Voilà donc comment sont réglés par la législation actuelle et la +jurisprudence les conditions du recrutement à la légion et les avantages +et droits accordés aux légionnaires. Nous avons remarqué que des +Français--le plus grand nombre --servent dans ce corps au titre étranger +et que des étrangers, naturalisés il est vrai, y figurent au titre +français. Il ne faut donc point confondre, à cause des similitudes de +terminologie, les conditions avec les sources du recrutement, ni le +<i>titre étranger</i> avec <i>l'élément étranger</i>.</p> + +<p>L'élément étranger, qui demeure l'élément normal le plus important, 60 à +65% environ, se recrute parmi les volontaires de nationalités +quelconques et peut se diviser en trois catégories: la première se +compose des jeunes étrangers n'ayant pas encore accompli de service +militaire dans leurs pays d'origine. En raison de l'âge, cette catégorie +est inutilisable tout d'abord pour le service colonial. Aussi a-t-on +soin de maintenir ces jeunes gens dans les portions centrales d'Algérie +et ne les envoie-t-on aux colonies que lorsqu'ils ont atteint l'âge et +le développement physique désirables. Les deux autres catégories qui +comprennent: 1° les étrangers déserteurs, 2° les étrangers ayant +satisfait à la loi militaire de leur pays d'origine, fourniront à la +légion un nombreux contingent aussitôt utilisable et particulièrement +remarquable au point de vue du développement et de la résistance +physiques ainsi qu'au point de vue de l'éducation militaire, puisqu'il +s'y trouve parfois des officiers étrangers.</p> + +<p>Il faut, en outre, joindre à ces trois catégories celle des étrangers +ayant déjà accompli un congé à la légion et qui y contractent un +rengagement.</p> + +<p>L'Allemagne, y compris l'Alsace-Lorraine, fournit à peu près 40% des +contingents étrangers. Le contingent annuel des engagés est d'environ +3.000 hommes, dont 700 Allemands et 400 Alsaciens-Lorrains ou immigrés +allemands qui se présentent comme Alsaciens-Lorrains.</p> + +<p>Les formalités d'engagement pour les étrangers sont des plus +élémentaires. Ils doivent avoir dix-huit ans au moins. Ils donnent un +nom, indiquent une profession, et signent leur engagement, sans qu'on +soumette leur déclaration à une enquête.</p> + +<p>Pour les Français, les formalités d'engagement sont très simples aussi, +bien que soumises à certaines conditions indispensables: le consentement +du chef de corps n'est point exigé non plus que le certificat de bonne +conduite à la libération précédente. D'autre part les engagements, +contrairement à ce qui se passe dans les autres corps, sont reçus +jusqu'à quarante ans. Il suffit de produire, avec un certificat +d'identité, le livret militaire et un extrait du casier judiciaire afin +de s'assurer si l'homme a satisfait à la loi du recrutement et s'il n'a +pas subi de condamnations entraînant l'exclusion de l'armée.</p> + +<p>L'engagement des Français à la légion ne peut, nous l'avons dit, être +souscrit que dans des conditions identiques à celles des étrangers, +c'est-à-dire pour une durée de cinq ans et sans allocation de prime ou +gratification d'aucune sorte. Les conditions, on le voit, sont peu +avantageuses. D'où il suit que ne s'engagent généralement à la légion +que les Français empêchés par une raison majeure de contracter un +engagement volontaire ou un rengagement dans les corps où il est payé +des primes d'engagement ou de rengagement. Mais il ne faut pas oublier +le caractère de la légion et l'esprit dans lequel les hommes, le plus +généralement, se font incorporer, un grand nombre d'entre eux cherchant +à l'abri du drapeau un relèvement et une réhabilitation.</p> + +<p>Ceci dit, qu'il faut retenir, on doit noter que les Français engagés à +la légion proviennent surtout des catégories suivantes:</p> + +<p>1° Pour le plus grand nombre, des militaires de toutes armes sans +certificat de bonne conduite et qui, de ce fait, se sont vu refuser +l'accès des corps où sont reçus les rengagements comportant des +avantages pécuniaires;</p> + +<p>2° Des hommes présentant des antécédents judiciaires autres néanmoins +que ceux entraînant l'exclusion de l'armée, et n'ayant pas été admis en +conséquence à s'engager ou à rengager dans les mêmes corps;</p> + +<p>3° Pour une part beaucoup moindre, des hommes âgés de plus de +trente-deux ans, possesseurs de certificats et qui, désirant prendre du +service, n'ont pu contracter un rengagement dans les troupes coloniales, +où l'âge limite a été fixé à trente-deux ans par la loi du 30 juillet +1893.</p> + +<p>Ces trois catégories ne comprennent que des individus ayant déjà +satisfait à la loi militaire. Elles sont en conséquence composées +d'hommes ayant en général dépassé l'âge de vingt-cinq ans, engagés +auxquels il faut joindre les Français, assez nombreux, qui entrent à la +légion sous un nom et une nationalité d'emprunt et qui sont presque +toujours des hommes ayant dépassé la trentaine et comptant de précédents +services militaires.</p> + +<p>Les diverses catégories de Français libérés antérieurement par d'autres +corps et qui, pour une raison quelconque, viennent servir à la légion, +forment pour ces effectifs un appoint important. L'auteur de <i>la Légion +étrangère et les troupes coloniales</i> note que ceux des hommes de ces +catégories qui n'ont à leur actif que le fait de s'être vu refuser le +certificat de bonne conduite à leur sortie du régiment en France pour de +trop nombreuses punitions, de salle de police ou prison, deviennent +généralement à la légion de bons soldats coloniaux. L'amalgame de cette +catégorie française avec les catégories étrangères constitue le fond le +plus solide des compagnies de la légion.</p> + +<p>Il convient enfin, pour en finir avec les engagés français que l'on +rencontre à la légion, de citer deux sources de recrutement très +différentes.</p> + +<p>L'une de ces sources, d'ailleurs très faible, envoie à la légion +étrangère des jeunes gens libérés du service militaire en France ou en +Algérie, munis de leurs certificats et qui, désirant suivre la carrière +militaire en servant spécialement à la légion, contractent dans ce corps +un engagement volontaire «au titre étranger». A cette catégorie, qui +fournit nombre de sous-officiers et même quelques officiers au titre +étranger, on pouvait, il y a quelques années encore, rattacher les +jeunes Alsaciens et Lorrains nés avant 1870, qui fournirent à la légion +un très important appoint d'engagés volontaires et--après naturalisation +au cours de leur service militaire--un bon nombre d'excellents +officiers. Ces engagés sont devenus plus rares. Par contre, il faut +signaler comme venant à la légion depuis une vingtaine d'années une +forte proportion d'Allemands immigrés en pays annexés et qui se +présentent comme Alsaciens.</p> + +<p>Une seconde source de légionnaires français d'élite est représentée par +les sous-officiers venant, par permutation ou mutation d'office, des +régiments de France ou d'Algérie, et qui continuent de servir au titre +français.</p> + + + +<h4>TYPES DE LÉGIONNAIRES DE DIFFÉRENTES NATIONALITÉS</h4> + +<h4>LES OFFICIERS</h4> + +<p>Le recrutement et la situation des officiers servant au titre français +sont régis par les règles générales applicables à tous les corps +français. Les officiers servant au titre étranger proviennent: 1° +d'étrangers, officiers dans leurs pays d'origine, qui, généralement +accrédités par leurs gouvernements respectifs, obtiennent du +gouvernement français la faveur de servir dans la légion, à grade égal +ou inférieur, comme officiers au titre étranger; 2° des sous-officiers +de la légion, Français ou naturalisés Français, servant au titre +étranger et qui ont été admis à l'École de Saint-Maixent; ils sortent de +cette école sous-lieutenants au titre étranger; 3° des sous-officiers +des régiments étrangers, Français ou naturalisés Français, servant au +titre étranger, promus directement sous-lieutenants au titre étranger, +soit pour faits de guerre, soit en vertu des dispositions du décret du +10 août 1911 spéciales aux adjudants: 4° des officiers français de tous +corps, démissionnaires, qui obtiennent du chef de l'État la faveur de +reprendre du service, dans la légion, comme officiers au titre étranger, +avec leur ancien grade. On peut ajouter à cette dernière catégorie les +officiers de réserve qui, servant au Maroc, seront, par mesure +exceptionnelle, maintenus, au titre actif, dans la légion étrangère.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010a.png"><br><b>La bibliothèque des sous-officiers, à Bel-Abbès.</b></p> + +<p>Il n'existe, jusqu'à ce jour, aucun texte ayant caractère législatif et +exposant d'une façon précise et complète les règles qui régissent la +situation militaire des officiers servant au titre étranger. Mais, d'une +façon générale, on peut dire que l'état de ces officiers présente +beaucoup d'analogie avec celui des officiers de la réserve et de la +territoriale. Ainsi, la non-activité par retrait d'emploi et la réforme +par mesure disciplinaire ne sont pas applicables aux officiers servant +au titre étranger, qu'ils soient Français ou de nationalité étrangère. +Pour fautes graves contre la discipline ou le devoir militaire, ils sont +<i>révoqués</i> et rendus à la vie civile.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010c.png"><br><b>A LA LÉGION.--La salle d'armes du 2e étranger.</b></p> + +<h4>AMES DE LÉGIONNAIRES</h4> + +<p>Le général Bruneau, à qui l'on doit de si éloquentes pages sur la +légion, a tracé, en de vigoureux coups de crayon, la physionomie, si +diverse, du légionnaire:</p> + +<p>J'ai eu dans ma vie, écrit-il, un honneur suprême: j'ai commandé un +régiment de la légion, le 2e étranger.</p> + +<p>Mon éternel regret sera de n'avoir pas eu l'occasion de conduire au feu +cette troupe incomparable dont le nom évoque à juste titre le souvenir +de l'organisme militaire le plus puissant qui ait jamais existé, la +légion romaine.</p> + +<p>Attirés par la prestigieuse renommée de ce corps unique au monde, +Alsaciens-Lorrains, Belges, Suisses, Allemands, Hongrois, Slaves, +Italiens, Espagnols, Turcs même, arrivent par centaines à chaque +paquebot et sont immédiatement dirigés sur ces usines à soldats que sont +les dépôts de Sidi-Bel-Abbès et de Saïda. Là, en quelques semaines ou en +quelques mois, suivant l'origine ou la dureté du métal humain, tous ces +éléments hétérogènes, jetés dans l'ardent foyer de l'esprit de corps, +ont fondu comme cire, et sont définitivement coulés dans le moule à +fabriquer les héros!</p> + +<p>Princes, ducs, marquis, comtes ou vicomtes, généraux et officiers de +tous grades et de tous pays, soldats de toutes les armes et de toutes +les armées; magistrats, prêtres, financiers, diplomates, hommes de loi, +fonctionnaires de toutes sortes; braves gens qui veulent tout simplement +«voir du pays», neurasthéniques et désoeuvrés; tous ceux qui, ayant perdu +l'honneur, veulent le reconquérir, et tous ceux qui ont préféré se faire +soldats plutôt que de se brûler la cervelle; tous ceux que dégoûte notre +civilisation veule et décadente et tous ceux qui sont obligés de la +fuir; tous ceux qui crèvent de faim, et tous ceux qui sont rassasiés de +voluptés; tous, sans exception, tous, vous m'entendez bien, sont mués en +cet être brave, stoïque, loyal, dévoué, patient, tenace, prototype de +l'homme de guerre, le légionnaire.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/010b.png"><br><b>La salle de lecture et de correspondance des +légionnaires, à Saïda.</b></p> + +<p>Ce qu'on appelle en France le grand public ne soupçonne pas l'incroyable +diversité d'origine, d'éducation, de situation sociale de ces hommes. +Par suite de circonstances exceptionnelles on apprend, un jour, par +exemple, que le légionnaire de 2e classe Muller, mort à l'hôpital de +Géryville, est bel et bien le cousin de l'empereur d'Allemagne. Un +Hohenzollern!</p> + +<p>«Quand ce sera fini, dit-il à son capitaine, qui est venu le voir sur +son lit d'agonie, je vous prie de regarder sous mon traversin, vous y +trouverez un portefeuille et des papiers constatant ma véritable +personnalité; mais, d'ici là, permettez-moi de mourir en paix.» Et cet +évêque, que je trouvai en faction devant le quartier général de la +division d'Oran, aux grandes manoeuvres du 19e corps, en 1894!</p> + +<p>J'étais, à ce moment, chef d'état-major de la division d'Alger, et +j'avais été, la «bataille» terminée, présenter mes hommages au général +Détrie, mon ancien colonel du 2e zouaves. Avant d'entrer dans sa tente, +j'avais été frappé de la belle prestance du légionnaire de garde, et +j'avais remarqué la manière superbe avec laquelle il m'avait rendu les +honneurs. Après avoir causé quelques instants avec le héros du +Cerro-Borrègo, je pris congé de lui, et en m'accompagnant jusqu'à la +porte: --Tenez, mon cher Bruneau, me dit-il à demi-voix, vous voyez ce +factionnaire: c'est Mgr X..., évêque de Carinthie, le plus beau et le +meilleur soldat de la légion.</p> + +<p>J'eus un haut-le-corps, et, en sortant, je ne pus m'empêcher de le +dévisager avec une intense curiosité. Sans doute avait-il entendu les +paroles du général, car il était tout blême, et sa pâleur était encore +accentuée par le contraste d'une barbe d'un noir de jais, mêlée de +quelques fils d'argent, qui descendait en ondes soyeuses jusqu'à la +médaille du Tonkin, épinglée sur sa capote. Les yeux superbes +regardaient droit devant eux, vers les montagnes lointaines, où le +soleil se couchait dans une gloire d'or, de pourpre et de violet; mais, +je ne sais pourquoi, j'eus l'impression très nette qu'ils contemplaient +quelque chose de plus lointain encore, et que ce qui illuminait son +regard, ce n'étaient pas les flammes du soleil couchant, mais des +lumières de cierges, que ce qu'il fixait avec une si douloureuse +attention, ce n'était pas le disque éclatant de l'astre-roi, mais un +grand christ étincelant au milieu des splendeurs de l'autel.</p> + +<p>Après le prince et le prélat, voici le millionnaire! Un jour, je reçois +une lettre recommandée portant le timbre de Vienne:</p> + +<p>«Monsieur le colonel, m'écrivait le directeur d'une célèbre agence de +renseignements autrichienne, je vous serais reconnaissant de me faire +connaître si un jeune homme de nationalité austro-hongroise, qui a dû +s'engager à la légion étrangère sous le nom de Justus Perth, est +actuellement à Saïda, car mes recherches ont été vaines au 1er étranger. +Vous comprendrez sans peine l'intérêt que nous avons à le retrouver, +quand je vous aurai dit, très confidentiellement, qu'à la suite d'un +événement imprévu il est devenu, à son insu, l'unique héritier d'une +fortune de 12 millions de couronnes.</p> + +<p>» Ci-joint une de ses photographies du temps où il était étudiant à +l'université de Prague.»</p> + +<p>Je jetai les yeux sur le portrait. Il représentait un solide gaillard de +vingt à vingt-deux ans à la figure joufflue, encadrée d'une courte +barbe. Il portait un lorgnon et, il m'était, par suite, difficile de +préjuger de la couleur et de la forme de ses yeux.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011b.png"><br><b>La musique dans la cour de la caserne, à Bel-Abbès.</b></p> + +<p>--Allez voir chez le major, dis-je à mon adjudant-secrétaire qui entrait +à ce moment, s'il existe sur ses contrôles un particulier s'appelant +Justus Perth.</p> + +<p>Quelques instants après, l'adjudant revint me rendre compte que les +recherches faites sur la matricule du corps avaient été infructueuses.</p> + +<p>--Il s'est peut-être engagé sous un autre nom, fit-il en voyant mon +désappointement. Voulez-vous qu'on réunisse tous les Autrichiens du +détachement?</p> + +<p>--Faites! dis-je.</p> + +<p>Il alla à la fenêtre, appela le clairon de garde et fit sonner aux +sergents de semaine auxquels il donna brièvement des instructions.</p> + +<p>--Les hommes sont rassemblés, mon colonel.</p> + +<p>--Bien; prenez la photographie, et descendez avec Dhürmer, le secrétaire +qui parle allemand. Vous les examinerez attentivement un à un, et vous +verrez si quelqu'un d'entre eux ressemble à ce portrait.</p> + +<p>Je m'accoudai pendant cette inspection sur l'appui de la fenêtre, et je +vis Ramus passer devant le front des légionnaires puis les renvoyer +successivement, à l'exception de deux qui montèrent avec lui dans mon +bureau.</p> + +<p>--Mon colonel, dit-il en les introduisant, il n'y a que ces deux +gaillards-là qui répondent au signalement, et encore d'une manière +imparfaite. Ils sont arrivés par le dernier courrier, et ne parlent pas +encore français; mais ils ont déclaré à l'interprète qu'ils ne se sont +jamais appelés Justus Perth.</p> + +<p>--Voyons, dis-je au secrétaire qui tenait la photographie entre ses +mains, et paraissait les examiner avec la plus grande attention, +expliquez-leur bien de quoi il s'agit, cela leur déliera peut-être la +langue.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011a.png"><br><b>La salle de récréation du 2e étranger, à Saïda.</b></p> + +<p>--Ecoutez ce que dit le colonel: si l'un de vous est bien le nommé +Justus Perth, qu'il le dise carrément. Ce phénomène vient d'hériter, +paraît-il, de 12 millions de couronnes!</p> + +<p>--Est-ce toi?</p> + +<p>--Nein!</p> + +<p>--Est-ce toi?</p> + +<p>--Nein!</p> + +<p>-Mais vous ne comprenez donc rien! leur cria-t-il d'un air furieux, et +dans le plus pur dialecte viennois, vous avez hérité de douze millions +de couronnes!</p> + +<p>Rien!</p> + +<p>--Allons! En voilà assez! Renvoyez-les à leur compagnie:</p> + +<p>Cet incident était depuis longtemps sorti de ma mémoire, lorsqu'en 1902 +je reçus une grande enveloppe timbrée du sceau du ministère des Affaires +étrangères. Elle contenait une lettre dont la lecture m'arracha une +exclamation de surprise.</p> + +<p>Paraphrase diplomatique de la demande de renseignements de l'agence +viennoise, elle insistait pour que la nouvelle enquête fût menée avec la +plus grande discrétion. J'étais, en effet, averti confidentiellement que +Justus Perth n'était qu'un nom d'emprunt et que le personnage qu'il +fallait retrouver à tout prix s'appelait le comte Otto von X...</p> + +<p>Une photographie, plus récente que celle qui m'avait été adressée la +première fois, était épinglée au verso du pli ministériel, et, dès que +j'eus jeté les yeux sur elle, je poussai un cri de stupéfaction: le +comte Otto von X..., le pseudo Justus Perth, n'était autre que le +secrétaire Dhürmer qui avait si vivement interpellé les deux pauvres +diables amenés dans mon cabinet!</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/011c.png"><br><b>A LA LÉGION.--La salle de spectacle du 1er étranger, à +Bel-Abbès.</b></p> + +<p>Mon enquête était du coup simplifiée, car, peu de temps après le fameux +interrogatoire, notre ex-interprète était parti au Tonkin, avec la +relève annuelle des bataillons qui y étaient détachés. Je n'avais plus +qu'à télégraphier.</p> + +<table cellpadding="2" cellspacing="2" border="0" + style="width: 100%; text-align: left;" summary="illustration"> + <tbody> + <tr> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/012a.png"><br><b>La caserne du 2e étranger, à Saïda.</b></p> + </td> + <td style="vertical-align: top; width: 50%; text-align: center;"> +<p class="mid"><img alt="" src="images/012b.png"><br><b>Au poste de Beni-Ounif: l'entrée de la redoute.</b></p> + </td> + </tr> + </tbody> +</table> + + + + + +<p>La réponse me parvint le surlendemain.</p> + +<p>«Légionnaire Dhürmer rapatrié cause santé, en route Singapour.»</p> + +<p>Nouveau télégramme chiffré au consul de France à Singapour, nouvelle +réponse:</p> + +<p>«Légionnaire Dhürmer, alias comte Otto von X..., évadé paquebot en rade +Singapour, resté introuvable.»</p> + +<p>Je n'ai jamais eu la clef de ce mystère.</p> + +<h4>LE LÉGIONNAIRE EN GARNISON</h4> + +<p>Ce qu'est le légionnaire au feu, il est inutile de le rappeler en ces +lignes, car notre article prendrait les proportions d'un fabuleux livre +d'or. Mais toutes nos illustrations des campagnes coloniales de la +France ont toujours représenté, au premier plan de nos héros, le +légionnaire. Que ce soldat, admirable en campagne, soit plus facilement +que tous autres déprimé par la vie de garnison où se réveillent trop +souvent les instincts de ces natures ardentes et impulsives, on ne +saurait s'en étonner. Il en résulte la nécessité d'une stricte +discipline qui n'a point d'ailleurs le même caractère impitoyable que +celle dont on est obligé d'user pour les bataillons d'Afrique et qui +doit être opportune et appropriée à des éléments d'origine si diverse. +«Il faut, écrit le général Bruneau, un doigté spécial, «une main de fer +dans un gant de velours», et les colonels qui ont laissé le meilleur +souvenir à la légion sont précisément ceux qui ont su allier dans une +juste mesure ces deux manières si différentes de s'imposer: la +bienveillance et la sévérité».</p> + +<p>Au reste, la vie que l'on mène à la caserne des deux dépôts, à +Sidi-Bel-Abbès et à Saïda, est la même que celle des autres corps +d'Algérie, avec les manoeuvres et les corvées d'usage. Les casernements, +nos photographies en témoignent, ont tout le confortable militaire. La +table est substantielle et variée comme le montre la feuille de menus +ci-contre.</p> + +<pre> + 1er RÉGIMENT ÉTRANGER + + 25e COMPAGNIE + + (Bel-Abbès) MENU du 11 au 17 Juillet + +Matin 11 Juillet Soir + +Soupe grasse Potage pâtes d'Italie +Boeuf sauce moutarde Boeuf rôti +Nouilles au gratin Salade panachée + + 12 Juillet + +Soupe paysanne Potage vermicelle +Boeuf sauce piquante Ragoût de boeuf aux carottes +Haricots blancs à la maître d'hôtel +Salade Choux braisés + + 13 Juillet (Dimanche) + +Potage pâtes d'Italie Soupe grasse +Biftecks +Haricots verts en salade Boeuf sauce moutarde +Tomates farcies +Salade garnie Riz au gras +Vin Salade + + 14 Juillet (Menu spécial) + + Réveil + + Chocolat--Brioche + + Après la revue + + Vin blanc--Gâteaux secs + + Déjeuner + + Oeufs aux anchois + Tomates farcies + Oies rôties + Pommes duchesses + Salade russe + Crème à la vanille + Fromage de Lorraine + Vin + Café--Liqueurs + Cigares + +Matin 15 Juillet Soir + +Soupe à l'oignon Potage tapioca +Boeuf sauce piquante Boeuf rôti +Macaroni sauce tomates +Salade Ragoût de pommes et choux + + 16 Juillet + +Soupe aux haricots Potage semoule +Boeuf en vinaigrette Ragoût de mouton aux pommes +Purée de pommes +Salade Carottes sauce blanche + + 17 Juillet + +Soupe légumes Soupe au riz +Boeuf sauce Robert Boeuf sauce moutarde +Haricots blancs à la Bretonne +Salade Pommes au four +</pre> + + +<p>Il ne semble point vraiment qu'à la légion on puisse se plaindre de la +nourriture. Quant aux officiers qui ont à appliquer la discipline, ils +forment généralement, par les soins de leur recrutement, un corps +d'élite. Il faut donc en finir avec la légende de mauvais traitements +qui seraient systématiquement appliqués aux légionnaires et qui +rendraient vraiment inexplicable l'afflux ininterrompu des engagements à +la légion, par exemple, ceux des Allemands qui désertent pour fuir les +brutalités en usage dans l'organisation militaire de l'empire. A chacune +des violentes et périodiques campagnes menées contre la légion par la +presse allemande, d'anciens légionnaires se sont dressés pour faire +eux-mêmes justice de ces attaques,--ces anciens légionnaires que chaque +année, à Paris, réunissent des belles fêtes de camaraderie où l'on voit +fraterniser officiers, sous-officiers et soldats des régiments étrangers +et qui suffisent à prouver, avec le culte que conservent à la légion +tous ceux qui y ont honnêtement servi, l'attachement des uns et la +reconnaissance des autres.<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/012c.png"><br><b>Les légionnaires au jardinage, à Saïda.</b></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/013.png"><br><b>UNE VISION DU PARIS NOCTURNE, PENDANT LES FÊTES DU 14<br> +JUILLET: LES DIVERTISSEMENTS DE QUARTIER.</b>--<i>Phot. L. Gimpel.</i></p> + +<p>Le temps, cette année, n'a guère favorisé les réjouissances du 14 +juillet: le lundi, jour de la fête nationale, une pluie inopportune vint +par instants troubler les bals des rues et des carrefours. Heureusement, +la veille, il avait fait beau, et, des trois soirées consacrées, suivant +l'usage, aux divertissements populaires, ce fut celle du dimanche la +plus joyeuse, la plus animée. Devant les estrades pavoisées où +s'essoufflaient les musiciens, on dansa avec entrain, fort avant dans la +nuit, et les obligatoires «chevaux de bois» eurent leur habituel succès: +notre photographie, prise sur l'un des emplacements qu'ils ont coutume +d'occuper, rue de Médicis, près des jardins du Luxembourg, en donne une +pittoresque image, montrant, en contraste, la foule attirée, autour de +l'éblouissant manège, par les lumières et le bruit, et le calme bassin +où dorment les eaux, éclairées de mouvants reflets.</p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/014.png"><br> +<b>Le général Hessaptchief et les autres officiers du<br> +détachement bulgare de Salonique.</b>--<i>Phot. de Jessen.</i></p> + +<h3>LA GUERRE CONTRE LES BULGARES</h3> + +<h4>L'ÉTAT D'ESPRIT A ATHÈNES, A L'OUVERTURE DES HOSTILITÉS LETTRES DE NOTRE +CORRESPONDANT PARTICULIER</h4> + +<p>Athènes, 30 juin.</p> + +<p>Ce matin, à 11 h. 1/2, M. Venizelos sort en coup de vent du ministère de +la Guerre et monte dans sa voiture qui part au galop vers le palais +royal. Le président n'a point aujourd'hui l'expression de calme et le +sourire qui le caractérisent. Il semble au contraire extrêmement +fatigué. Je monte à son bureau pour avoir des nouvelles. Les Bulgares +ont attaqué brusquement ce matin, vers 6 heures, toute la ligne grecque +de Guevgheli à Elevtheraï. Ils ont occupé plusieurs points. Les troupes +grecques ont reculé partout de quelques kilomètres devant cette attaque +inattendue. On ne sait pas encore si les Bulgares ont agi de même contre +la ligne serbe.</p> + +<p>Tout le monde est plus ou moins affolé. Les troupes ont reculé!... Deux +compagnies sont cernées à Elevtheraï!... Peu à peu seulement on se rend +compte qu'il est bon, au contraire, que la ligne grecque ait été +repoussée. Car cela prouve irréfutablement que l'attaque vient du côté +bulgare et non du côté grec. Ceux qui se retirent ainsi, non sur un +point isolé, mais sur une ligne de plus de 100 kilomètres, ne peuvent +être, en effet, des assaillants. D'autant plus qu'ils n'ont reculé qu'un +instant et ont ensuite arrêté les Bulgares. S'ils avaient été des +assaillants battus, la rupture de leur élan eût provoqué un recul +beaucoup plus considérable, une retraite caractérisée, avec poursuite de +la part de leurs adversaires. Il est bon pour les Grecs d'avoir des +arguments à opposer aux nouvelles tendancieuses que les Bulgares ne vont +pas manquer de lancer vers toutes les capitales du monde...</p> + +<p>A midi, le président revient du palais. On apprend que le roi partira ce +soir à 5 heures pour Salonique où il prendra le commandement de son +armée...</p> + +<p>M. Venizelos m'a vu, causant avec ses aides de camp. Il me fait dire +qu'il veut me parler:</p> + +<p>--A l'heure actuelle, me dit-il, je ne veux pas encore prononcer le +grand mot de «guerre»... Peut-être nous trouvons-nous de nouveau en face +d'événements semblables à ceux de Nigrita ou du Panghaïon... qui sait? +En tout cas, si cette guerre, que je n'ai pas voulue, que j'ai tout fait +pour éviter, éclate quand même, alors j'espère bien que vous allez +reprendre vos fonctions de «correspondant de guerre» et recommencer à +envoyer à <i>L'Illustration</i> des correspondances dignes de celles que vous +lui avez adressées de Macédoine et d'Epire... D'ailleurs, en raison des +services que <i>L'Illustration</i> nous a alors rendus, grâce à vous, nous +vous donnerons, cette fois, toutes facilités pour que vous puissiez +suivre et voir de près les événements... Et en disant <i>vous</i>, il est +bien entendu que je veux dire vous et Mme Leune, car je sais qu'à vous +deux vous êtes une unité indivisible! ajoute en souriant le président. +Je vous prie de revenir me voir demain. Je pourrai vous dire alors si +vous devez partir ou non pour Salonique rejoindre notre armée...»</p> + +<p>Au ministère des Affaires étrangères, le ministre, M. Coromilas, tint à +me dire aussi l'importance qu'il attachait à me voir suivre de nouveau +pour <i>L'Illustration</i> la campagne qui se préparait. Et il donna +immédiatement des ordres pour qu'en cas de départ nous fussions, ma +femme et moi, traités de façon toute particulière.</p> + +<p>C'est avec une profonde stupeur qu'à 9 heures du soir nous apprenons la +dernière grande nouvelle de la journée: la démarche de M. Hadji Mischef, +ministre de Bulgarie à Athènes, auprès du gouvernement hellénique. Il +est venu, en effet, au nom de son gouvernement, protester énergiquement +contre l'attaque injustifiable des troupes bulgares par les troupes +grecques. Il a protesté d'autant plus énergiquement, que le cabinet de +Sofia avait, d'après lui, des intentions plus pacifiques que jamais. M. +Danef n'était-il pas déjà dans le train qui devait le conduire à +Saint-Pétersbourg lorsqu'on vint lui annoncer l'incroyable nouvelle!</p> + +<p>Quel travestissement des faits!</p> + +<p>...A minuit, à Kephistia, la résidence d'été de tous les Athéniens qui +préfèrent la campagne à la mer. Avec M. Vassilopoulos, directeur de la +Banque d'Orient, qui nous donne chez lui la plus charmante des +hospitalités, nous allons voir à l'hôtel M. Kyros, le directeur du +journal <i>Hestia</i>, organe du gouvernement. Le téléphone lui aura sans +doute apporté quelque nouvelle intéressante.</p> + +<p>M, Kyros est naturellement très entouré, car tout le monde est anxieux.</p> + +<p>On se demande surtout ce qu'il a dû advenir dans la journée des 1.200 ou +1.300 soldats bulgares qui se trouvaient dans Salonique. Certains +prétendent qu'on leur a donné vingt-quatre heures pour quitter la ville.</p> + +<p>Une sonnerie de téléphone. On se précipite. M. Kyros a pris les +récepteurs. Autour de lui on se groupe en silence.</p> + +<p>«... Oui... oui... bien... fait M. Kyros... Alors on ne les a pas +laissés partir?... Très bien...»</p> + +<p>Maintenant il annonce les nouvelles:</p> + +<p>Le roi est parti à 5 heures poux Salonique.</p> + +<p>Le général Hessaptchief, attaché militaire représentant le gouvernement +bulgare au quartier général grec, est parti dans l'après-midi. Il avait +expédié ses bagages dès hier. Dans une lettre au commandant de la place, +le général Kalaris, il a expliqué qu'il quittait Salonique parce que son +gouvernement lui avait accordé un congé pour Sofia!</p> + +<p>Quant aux soldats bulgares, on les a sommés de se rendre. Une partie +s'est laissé désarmer, les autres ont voulu résister et ont été pris de +force: 1.208 prisonniers bulgares vont demain prendre le chemin +d'Ithaque!...</p> + +<p>Mardi, 1er juillet.</p> + +<p>Hier soir, le ministre de Bulgarie, M. Hadji Mischef, et le consul, M. +Stéphanof, ont manqué provoquer de graves incidents au restaurant Avérof +où ils dînent d'ordinaire. Le patron les voyant entrer se précipita vers +eux:</p> + +<p>--Je vous ai préparé un cabinet particulier.</p> + +<p>--Pourquoi cela?</p> + +<p>--Parce que... parce que... Enfin, vous savez, les gens sont plutôt +surexcités ce soir!</p> + +<p>--Eh bien, nous dînerons dans la salle commune, et qu'ils y viennent, +ceux qui ne seront pas contents, répondirent les deux diplomates à voix +très haute, pour être entendus de tous.</p> + +<p>Dans la salle, les dîneurs haussèrent les épaules.</p> + +<p>... Au ministère des Affaires étrangères, M. Caradja, chef de cabinet du +ministre, m'a remis nos «passes d'état-major» qui nous permettront de +partir demain matin pour Chalcis et Salonique. Des ordres spéciaux ont +été partout donnés nous concernant.</p> + +<p>J'ai déjeuné avec le général Eydoux. Il voit cette guerre avec beaucoup +de calme et de confiance, car il connaît l'armée qu'il a instruite. Il +sait ce dont elle est capable, sous le commandement de son roi. Il sait +combien son moral est élevé. C'est-à-dire qu'en faisant, bien entendu, +la part des accidents de guerre, toujours possibles, toutes les chances +de succès sont pour l'armée grecque.</p> + +<p>Et le général Eydoux me fait ressortir encore que l'armée bulgare va se +trouver en fort mauvaise posture pour son ravitaillement en vivres et en +munitions.</p> + +<p>La flotte grecque va, en effet, bloquer Cavalla et Dédé-Agatch, les deux +seuls ports par lesquels l'armée bulgare recevait vivres et munitions +des pays méditerranéens, et où elle pouvait se constituer des centres +d'approvisionnement à proximité de la ligne de combat.</p> + +<p>Ces deux ports bloqués, il lui faudra faire venir tout de Bulgarie même, +par la ligne ferrée d'Andrinople, car le pays occupé ne peut plus +nourrir l'armée qui l'a trop bien pillé et dévasté. Donc une seule ligne +ferrée de plusieurs centaines de kilomètres,--300.000 hommes à nourrir, +800 tonnes à transporter chaque jour. Jamais on n'y suffira.</p> + +<p>Tandis que les Grecs ont à Salonique même pour deux mois de vivres, +constitués par M. l'intendant Bonnier de la mission militaire française, +de bonnes routes, des camions automobiles, etc. Leur ravitaillement sera +facile.</p> + +<p>A 6 heures du soir, on annonce qu'une grande bataille est engagée autour +d'Istip entre Serbes et Bulgares, ceux-ci ayant en ligne de 120.000 à +150.000 hommes. C'est tout ce que l'on sait pour le moment...</p> + +<p>Je cours aux renseignements, au ministère de la Guerre, où M. Venizelos +me fait l'honneur de me recevoir aussitôt.</p> + +<p>Comme j'entre chez le président, le ministre de Russie en sort, les +sourcils froncés, l'air très mécontent...</p> + +<p>--Monsieur Leune, me dit le président, il faut que vous partiez demain +matin sans faute. Il est grand temps... Toutes facilités vous seront +données. Voici, en attendant, les dernières nouvelles:</p> + +<p>«Ce matin, à midi, le ministre de Russie est venu me dire que, M. Danef +acceptant d'aller à Saint-Pétersbourg, le gouvernement du tsar +m'invitait à m'y rendre également. J'avoue que j'ai souri de la +proposition, survenant en un tel moment.--J'accepte, ai-je répondu, mais +aux conditions suivantes:</p> + +<p>»l° Que la Bulgarie désapprouve officiellement les derniers mouvements +de ses troupes;</p> + +<p>» 2° Qu'elle retire toutes ses troupes'au delà de la ligne de +démarcation fixée dernièrement et conjointement par le colonel Dousmani +et le général Ivanof;</p> + +<p>» 3° Qu'elle accepte officiellement l'arbitrage obligatoire pour les +quatre États et pour toutes les questions relatives au partage;</p> + +<p>» 4° Qu'enfin les trois premières conditions soient réalisées avant que +les troupes grecques et bulgares soient au contact...</p> + +<p>» J'ai dit au ministre de Russie que ces quatre conditions étaient +celles que je proposais personnellement, mais que je ne pourrais lui +donner de réponse <i>officielle</i> que ce soir à 7 heures, après avoir pris +l'avis du roi et du conseil des ministres. J'ai aussitôt télégraphié au +roi, qui a approuvé ma façon de voir. Tout à l'heure le conseil des +ministres m'a également approuvé. Je viens donc à l'instant de notifier +officiellement au ministre de Russie les conditions précédentes +d'acceptation.</p> + +<p>» Est-il besoin d'ajouter que je ne crois pas au succès de ma +proposition?...»</p> + +<p>Et le président m'a longuement, longuement serré la main en me +souhaitant d'assister de nouveau à une campagne victorieuse de l'armée +hellénique...</p> + +<p>Mercredi, 2 juillet.</p> + +<p>Ce matin à 6 heures nous avons quitté Kephistia pour nous rendre en +voiture à la station de Boïati, où nous devions prendre le train pour +Chalcis.</p> + +<p>Le train arrive. Un soldat descend, nous aborde. «Vous êtes bien M. +Leune, de <i>L'Illustration</i>? Je suis envoyé par M. le colonel Condaratos +de l'état-major, qui m'a chargé de veiller à ce que vous ne manquiez de +rien.»</p> + +<p>Dans le train sont des officiers que nous avons connus en Macédoine ou +en Epire, le lieutenant-colonel Antonaropoulos, le capitaine Guytarakos. +Ils nous accueillent à bras ouverts.</p> + +<p>A Chalcis, un caporal et deux hommes nous attendent avec une voiture +pour nous mener au bateau, à bord duquel on nous a retenu une cabine. On +s'empresse autour de nous. Le capitaine du port vise nos papiers, un +officier du génie surveille l'embarquement de nos bagages. Le capitaine +Guytarakos s'occupe de toutes les formalités qui nous concernent. Enfin, +à bord, le capitaine nous donne la meilleure cabine, puis nous installe +sur la passerelle à côté de lui...</p> + +<p>J'ai tenu à mentionner ici tous ces menus détails, afin de montrer +combien chacun tient, en nous secondant, à témoigner sa sympathie à +<i>L'Illustration</i>... C'est un devoir bien agréable pour moi que de +remercier en ces lignes les autorités militaires grecques et tous les +officiers que nous avons rencontrés des attentions délicates qu'ils ont +eues pour nous...<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Jean Leune.</span></span></p><br><br> + +<p>Les Grecs, continuant les progrès indiqués dans notre dernier numéro, +ont occupé Sérès et Drama, tandis que leur flotte s'emparait de Cavalla, +hâtivement évacuée par la garnison bulgare. Des faits extrêmement graves +et qui ont, aussitôt connus, provoqué une profonde émotion et une +indignation unanime en Europe ont été signalés, à chaque étape, par les +commandants hellènes, dans leurs télégrammes au roi Constantin: les +Bulgares, obligés de fuir, ont, en abandonnant les villages et les +villes occupés par eux, commis sur les populations grecques neutres de +véritables crimes contre la civilisation. Ces atrocités ont déjà été +signalées en détail au journal le <i>Temps</i> par notre confrère danois M. +de Jessen, qui a pu voir lui-même, à Nigrita, une ville pétrolée, +détruite, et une partie de la population égorgée et mutilée. Nous +pensions qu'il nous aurait été possible de donner, à nos lecteurs, dans +ce numéro, la vision de ces tristes spectacles, car M. de Jessen nous +avait aussitôt annoncé l'envoi des clichés qu'il avait pris en hâte à +Nigrita. Ces clichés nous sont bien parvenus. Mais le développement a +montré que l'appareil avait mal fonctionné: les pellicules n'avaient pas +été impressionnées, et ce sont ainsi de précieux et irréfutables +témoignages qui disparaissent.</p> +<br> + +<h3>LES SUCCÈS DES ARMÉES SERBES ET GRECQUES</h3> + +<p>Nous avons reçu cette semaine les premières notes de guerre de notre +correspondant du côté serbe, M. Alain de Penennrun. Le jeune et brillant +officier qui, lors de la campagne de Thrace, suivit, avec l'armée du +général Radko Dimitrief, la route de la victoire et qui, de chaque +étape, nous envoya de si remarquables relations et croquis, ne pouvait +espérer rejoindre à temps en Macédoine l'armée bulgare, en franchissant +le cercle des États coalisés. M. Alain de Penennrun a donc pris la route +de la Macédoine serbe et, dès son passage à Uskub, il a pu recueillir +des informations précises qui confirment ce que, dans notre dernier +numéro, nous avons dit des opérations du début de la seconde guerre des +Balkans; notre envoyé spécial, dont le dernier télégramme est daté de +Gradic, sur la rive gauche de la Bregalnitza, au nord-est d'Istip, et +qui doit, à l'heure actuelle, avoir rejoint l'état-major du prince +héritier Alexandre, termine, par ces appréciations, sa première lettre:</p> + +<p>Cette fois ce n'est plus une campagne un peu pour rire, comme celle de +Thrace, où seul l'un des adversaires existait vraiment. Ici, les soldats +qui combattent sont véritablement des «gens de guerre», et on le voit +bien à l'acharnement extraordinaire que de toutes parts ils déploient +dans la lutte. Les pertes sont lourdes et cruelles. Dans l'attaque de +nuit seulement où les Bulgares ont véritablement massacré les +grand'gardes des Serbes, ceux-ci accusent 3.200 tués ou blessés. L'on +sent bien d'ailleurs à l'allure de chacun toute la gravité, tout le +poids de la lutte engagée. Ce sont deux grandes armées européennes qui +se battent, également instruites, également braves, également mordantes.</p> + +<p>Dans les combats que livrent les armées hellènes, le même acharnement se +fait jour. Dans l'assaut des positions de Doïran, 5.000 soldats grecs +sont tombés. Les Bulgares cependant paraissent donner des signes de +lassitude et de fatigue. Ils n'ont plus le même élan qui jadis les +jetaient poitrine découverte contre les tranchées turques et malgré leur +naturelle bravoure ils luttent à regret, menés par la faction +macédonienne de Sofia, contre leurs frères, leurs alliés d'hier. Les +Bulgares connaissent maintenant le drapeau blanc et la honte de la +reddition. Les 4e et 7e divisions de l'armée du général Kovatchef ont +souffert extrêmement; elles ont l'une et l'autre laissé aux Serbes +beaucoup de prisonniers. Cependant l'une est la division qui troua le +centre turc à Karaagatch, l'autre est celle qui rejeta victorieusement +Fakri pacha sur Boulaïr au mois de février dernier. L'un des régiments +de la 7e division, le 13e, a été pris et détruit presque en entier à +Kotchana; son colonel, et 1.400 soldats sont aujourd'hui prisonniers à +Belgrade où ils voisinent avec les Turcs non encore rendus, curieux +rapprochement dans la captivité des anciens adversaires.</p> + +<p>Non seulement la lutte est chaude entre des ennemis aussi ardents, mais +certaines circonstances la rendent plus terrible encore. Les effets du +feu de l'infanterie, particulièrement, sont terrifiants, car les hommes +des deux partis en campagne, exercés depuis un an, tirent parfaitement, +avec un sang-froid merveilleux. L'artillerie ne le cède en rien comme +justesse. Mais elle a les plus grandes peines à manoeuvrer dans ces +terrains difficiles. Aussi les pertes de pièces ne sont-elles pas rares, +témoins 3 batteries bulgares enlevées par la cavalerie du prince Arsène +dans les fonds de la Bregalnitza, témoins aussi les 4 pièces serbes +qu'il fallut abandonner près de Krivolak, mais dont héroïquement les +servants se sacrifièrent pour avoir le temps de les rendre inutilisables +en enlevant les culasses et que l'on reprit d'ailleurs ensuite.</p> + +<p>Oui, dès le début, cette guerre apparaît acharnée et sauvage. Les uns et +les autres sont de rudes hommes et, de les connaître comme je les +connais, me permet de dire que ce sont des adversaires qui se valent...<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Alain de Penennrun.</span></span></p><br><br> + +<p>Les Serbes, ces derniers jours, ont fortifié toutes leurs positions en +repoussant au nord les troupes bulgares de la région de Kustendil qui +tentaient de tourner l'aile gauche serbe victorieuse. Cependant que les +Roumains, qui avaient achevé leur mobilisation, pénétraient, sans +rencontrer de résistance, sur le territoire bulgare et que les Turcs +franchissaient les lignes de Tchataldja. Les Roumains ne se sont pas +contentés de s'installer dans tout le district, revendiqué par eux, de +Fustukaï-Baltchitch, poussant jusqu'à Varna, au sud de ce territoire. +Ils ont franchi le Danube sur deux points, au centre et à l'ouest, ont +dépassé Rouchtchouk et Rahovo, et jeté leur cavalerie sur la route de +Sofia. Les Turcs, après avoir réoccupé les territoires de Thrace qui +leur sont attribués par le protocole du traité de Londres, ont passé la +frontière Enos-Midia, repris Lule-Bourgas, Bunar-Hissar, Visa et +marchent sur Kirk-Kilissé et Andrinople.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/015.png"><br><b> +PENDANT LA MOBILISATION ROUMAINE.--Arrivée de réservistes +à Bucarest.</b><br>--<i>Phot. Basiliade.</i></p> + +<br><br> + +<h3>CE QU'IL FAUT VOIR</h3> + +<h4>PETIT GUIDE DU PARISIEN HORS PARIS</h4> + +<p class="rig">X...-les-Bains.</p><br><br> + +<p>C'est une petite ville d'Auvergne,--une petite ville presque neuve, +édifiée autour de quelques sources très anciennes, bien plus âgées +encore que le très vieux petit village aux toits roux qui la surplombe, +et qui lui a donné son nom. Les gens des villes viennent là réparer +leurs fatigues et, disent-ils, chercher du repos. Sont-ils sincères, et +les gens des villes sauraient-ils vivre en un lieu où vraiment on se +repose?</p> + +<p>Je ne le crois pas; et la preuve que j'ai raison de ne pas le croire, +c'est que la Direction du Casino, qui s'y connaît, s'évertue depuis un +mois à organiser autour de cette foule avide de silence et de +tranquillité le plus de bruit possible. Or, loin qu'on l'en blâme, on +lui reprocherait plutôt de manquer d'audace; de ne point offrir, à cette +clientèle de citadins fatigués, de suffisantes occasions de se fatiguer +davantage. Dès le matin, les «malades» de X...-les-Bains sont, dans le +jardin de l'Établissement, guettés par un orchestre. Avant le déjeuner, +musique; et musique, après. Le soir, nouveau déchaînement de +l'orchestre, autour d'un panneau lumineux où défilent les actualités +«mondiales» de la semaine; c'est ce qu'on appelle un <i>cinéma-concert</i>. +Tout à côté, le petit théâtre a ouvert ses portes: opéra-comique, +opérette, vaudeville et mélodrame s'y succèdent ingénieusement... Et +comme nous sommes ici pour nous reposer, on a corsé, si je puis dire, +d'émotions supplémentaires celles du spectacle. A chaque entr'acte, une +sonnette retentit, et tout le monde sait ce que cela veut dire: c'est +l'appel des «petits chevaux» vers lesquels, en attendant les trois coups, +se précipitent nos malades. Est-ce tout? Mais non. Il y a la +concurrence. A côté et hors du Casino, il y a le Kursaal qui a, lui +aussi, son orchestre à jet continu, son cinéma, ses spectacles... Et je +rencontre ici des Parisiens qui, le plus sérieusement du monde, se +plaignent que cette ville manque de «distractions». Qu'est-ce qu'il leur +faut, juste ciel! et est-il possible que la maladie et le besoin de +repos rendent injuste à ce point?</p> + +<p>Pour moi, j'ai fui les musiques, les spectacles et les petits chevaux, +et c'est à la montagne que j'ai demandé de me donner des «distractions».</p> + +<p>Elle en procure d'exquises, et de tellement inattendues.. On grimpe... +doucement, et bientôt, on a quitté la grand'route où les autos soulèvent +la poussière et répandent leurs fumées. Il fait bon. Le chemin, bordé de +champs de fraises, est presque doux. Il mène, en s'élevant toujours, au +hameau de B... dont j'aperçois là-bas le petit cimetière, le clocher, +les maisonnettes trapues, toutes grises, faites de roches cassées. Et +l'on a l'impression d'entrer ici dans du silence. Avez-vous remarqué que +le calme trop grand des lieux <i>habités</i> a quelque chose d'inquiétant et +d'hostile? La plaine, la mer, les bois appellent le silence et il semble +que ce silence ajoute à leur grandeur; au contraire, l'esprit souffre de +ne percevoir aucun signe de vie, nul bruit humain dans des lieux qui ont +été justement créés pour la vie et pour le bruit: une ville, un village, +un hameau... Tout se tait. Les chemins sont déserts. A peine ce décor de +tristesse s'anime-t-il, çà et là, d'un cri d'oiseau, d'un murmure de +source. Et, tout de même, voici qu'au tournant d'un sentier, deux +figures apparaissent: c'est un petit gamin dont la face pâlotte se +montre à la fenêtre close d'une chaumière; et, plus loin, c'est, au bord +d'une fontaine, une très vieille femme qui savonne un peu de linge, avec +des gestes las. Elle porte de grosses lunettes bleues, derrière +lesquelles sourit avec une espèce de bonhomie tendre sa vieille figure. +Nous nous sommes dit bonjour, et nous causons. Elle m'explique qu'à +cette heure-ci, tout le monde est aux champs, et qu'on ne rencontre au +village que les malades et les infirmes. Et elle rit, en disant cela. +Elle dit qu'il faut bien qu'il en soit ainsi, et que «chacun a son +tour».</p> + + + +<p>... Une autre vieille. C'est là-haut, dans la forêt que je la trouve, +essuyant avec un chiffon le sang qui coule du doigt qu'elle vient +d'écorcher en cassant une branche de bois mort. Elle a tendu sur le +chemin deux cordes à l'aide desquelles une enfant qui l'accompagne +l'aide à lier le chargement de branches qu'elles vont traîner jusqu'au +hameau. Dure besogne; car la petite fille a dix ans à peine, et la +grand-mère (toute menue et toute cassée) en a soixante-quinze; mais +quoi? même au prix d'un peu plus de fatigue et de misère, ne vaut-il pas +mieux venir chercher son bois pour rien dans la montagne que de le payer +au marchand quarante-quatre sous le quintal? La vieille femme dit ces +choses d'une voix chevrotante et douce. Elle non plus ne se plaint pas; +et peut-être jamais l'idée ne lui est-elle venue qu'elle eût pu être +autre chose au monde que la pauvre petite créature qu'elle est...</p> + +<p>L'heure s'avance. J'ai repris, à travers les sapins, le chemin de la +ville, je retourne vers les tziganes, les <i>palaces</i> et les petits +chevaux. Un homme grimpe à pas lourds la côte que je descends. Il est +jeune encore, proprement vêtu de vêtements pauvres. Des jambières de +cuir sont attachées au-dessus de ses gros souliers; et il porte en +bandoulière un objet étrange: une cage à mailles noires si fines, si +serrées qu'on n'aperçoit pas, tout d'abord, ce qu'elle contient. Un +petit cadenas ferme la cage. Je lui dis bonjour, et lui demande ce qu'il +porte là. Il me montre... et je recule. Ce sont des vipères <i>vivantes</i>. +En petites phrases brèves et correctes, l'homme m'explique qu'il y a, à +la ville voisine, une Faculté des Sciences où l'on a besoin de +vipères... mais de vipères vivantes. Et, comme c'est un gibier rare et +que, pour chasser ce gibier-là, «il ne faut pas avoir peur», on le paye +assez bien...</p> + +<p>... Le soir, au Casino, j'ai mal écouté la musique. Je pensais aux +leçons de résignation, de sagesse, de courage que ces humbles m'avaient +données. Je me disais qu'ils sont, en France, des millions d'êtres +humains qui, chaque jour, à leur insu, nous les donnent, ces leçons-là; +et qu'il est bien fâcheux que le Paysan français ne soit pas encore +classé par Baedeker au nombre des spectacles... qu'il faut voir!<br> + +<span class="rig"><span class="sc">Un Parisien.</span></span></p><br><br> + +<h3>AGENDA (19-26 juillet 1913)</h3> + +<p><span class="sc">Examens et concours.</span>--Les examens oraux du concours d'admission à +l'École spéciale militaire de Saint-Cyr se continueront aux dates +suivantes: Paris (candidats de la province), les <i>24 et 30 juillet</i> au +lycée Saint-Louis.</p> + +<p><span class="sc">Congres</span>.--Un congrès international pour la protection de l'enfance se +tiendra à Bruxelles du <i>23 au 26 juillet.</i></p> + +<p><span class="sc">Expositions artistiques</span>.--Paris: hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (29, +rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris.--Galerie Lévesque (109, +faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (clôture le <i>26 +juillet).--Province</i>: Brest (exposition de l'ouest de la France), +expositions à Vichy, Langres, Douai.--<i>Étranger</i>: expositions à Spa, +Ostende, Florence, Gand.</p> + +<p><span class="sc">Concours hippiques</span>.--Le concours hippique de Boulogne-sur-Mer, dont les +épreuves ont commencé le <i>18 juillet</i>, se terminera le <i>27 juillet</i>; le +<i>21 juillet</i>, arrivée des concurrents du raid militaire (parcours de 400 +kilomètres), le 22, sauts d'obstacles.</p> + +<p><span class="sc">Sports</span>.--<i>Courses de chevaux</i>: le <i>19 juillet</i>, le Tremblay; le <i>20</i>, +Saint-Cloud, Aix-les-Bains, Ostende; le <i>21</i>, Saint-Ouen, Ostende; le +<i>22</i>, Compiègne; le <i>23</i>, le Tremblay; le <i>24</i>, Maisons-Laffitte; le +<i>25</i>, Compiègne; le 26, le Tremblay.--<i>Automobile</i>: le <i>27 juillet</i>, +coupe internationale des motocyclettes au Mans.--<i>Cyclisme</i>: au +Vélodrome Buffalo, le <i>20 juillet</i> après-midi, challenge de la vie au +grand air, course d'une heure; le <i>24</i>, soir, Grand Prix national; +course de primes, course de 50 kilomètres.--<i>Yachting-automobile</i>: du +<i>10</i> au <i>27 juillet</i>, semaine de yachting du Havre.--<i>Aviation</i>: le <i>20 +juillet</i>, à l'aérodrome de Port-Aviation (Juvisy), match Brindejonc des +Moulinais-Audemars.--<i>Armes</i>: le tournoi d'escrime de Vittel, commencé +le <i>18 juillet</i>, se continuera les <i>10 et 20 juillet</i>.--Tennis: du <i>21 +au 27 juillet</i>, tournoi annuel à Compiègne.--<i>Athlétisme</i>: le <i>20 +juillet</i>, à Maisons-Laffitte, réunion annuelle inter-clubs.</p> +<br><br> + +<h3>GASTON LA TOUCHE</h3> + +<p>Le peintre Gaston La Touche, dont maintes compositions égayèrent de leur +mouvement irrésistible, de leur délicate ironie, de leurs couleurs +chantantes, les pages de ce journal, vient d'être emporté prématurément, +dans la nuit de samedi à dimanche dernier, par une foudroyante attaque, +en pleine vigueur, en plein talent, en plein succès, à l'âge de +cinquante-neuf ans.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/016.png"><br><b> + +Le peintre Gaston La Touche dans son jardin<br> + + de Saint-Cloud.</b>--<i>Phot. H. Manuel.</i></p> + +<p>Né à Saint-Cloud où--dans une maison souriante, hospitalière à quiconque +tenait l'ébauchoir, le pinceau ou la plume, sans parler de nombre +d'admirateurs vite devenus des amis--s'est écoulée à peu près toute sa +vie, Gaston La Touche était le Parisien, dans le sens le meilleur du +mot, brillant, spirituel, et d'une bienveillance de coeur qui remettait +à chaque instant dans les mémoires la boutade d'un boulevardier célèbre, +s'émerveillant que l'un de ses amis, avec tant d'esprit, fût si bon: +c'est lui--l'intéressé le rappelait gentiment au lendemain de sa +mort--qui, n'ayant à se louer qu'à demi d'un article panaché de louanges +et de réserves, adressait, bon enfant, mais prompt à la riposte, à son +critique la moitié de sa carte de visite avec ces mots: «Pour une moitié +de compliments, une moitié de remerciements.»</p> + +<p>Gaston La Touche, en effet, n'avait pas rencontré sans lutte la vogue.</p> + +<p>D'abord, il s'était cherché longtemps. Élève d'Edouard Manet, dont son +oeuvre, en sa dernière période, apparaît si lointaine, il avait un +moment essayé de la sculpture, puis, au renouveau du succès de +l'eau-forte et de la pointe sèche, grava des planches curieuses.</p> + +<p>Mais ses dons natifs, son tempérament, sa nature de vrai peintre, de +lettré, d'artiste, allaient se manifester surtout plus tard, après des +années d'ardent et consciencieux labeur, dans ces toiles si décoratives +d'allure, si ingénieuses d'invention, si allègres de couleur, que le +public, après la critique, avait pris bien vite l'habitude de désigner +de ce titre pimpant: «fêtes galantes». C'était les placer directement +sous l'égide du suave et frémissant Watteau. L'instinct des foules, ici, +ne se trompait pas: Gaston La Touche était de la' pure lignée des +classiques français du dix-huitième siècle, des Fragonard, des Lancret +et du grand poète de l'<i>Embarquement pour Cythère</i>. Il l'était dans son +âme, plus que dans sa manière d'interpréter, car nulle trace de +pastiche, au fond, ne se peut relever dans ces oeuvres vibrantes, +chaudes, pleines de belle humeur, de vie, mais bien de leur temps. Il +n'oubliait point qu'il avait fréquenté l'atelier Manet, et les audaces +de coloriste de M. Albert Besnard l'avaient séduit au passage.</p> + +<p>Ses sujets favoris étaient, sous de nobles futaies dorées par l'automne, +des baigneuses lascives, livrant des corps ambrés aux caresses d'un +sombre bassin où des jets d'eau égrènent leurs pierreries multicolores; +des nymphes souples, dont un faune indiscret venait troubler les ébats, +ou bien le passage de quelque cortège de théâtre, de quelque mascarade +en chaises à porteurs, en palanquins hindous; ou encore, dans de +précieux salons aux ors éteints, quelque Cydalise désoeuvrée, rêveuse, +lutinant un sapajou favori, ou mirant dans «l'eau morte par l'ennui dans +son cadre gelée» d'un vieux miroir terni, des atours de bal paré. Mais +le peintre apportait à varier ces thèmes, souvent proches parents, tant +d'ingéniosité, de fantaisie inventive, et, dans l'exécution, une si +parfaite habileté qu'on éprouvait en les rencontrant le plaisir sans +cesse renouvelé de la découverte.<br> + +<span class="rig">G. B.</span></p><br><br> + +<h3>LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS</h3> + +<h4><span class="sc">Les Vivants et les Morts</span></h4> + +<p>Les philosophes et les poètes nous donnent, cette année, des livres sur +la mort. On ne s'en étonnera pas. La mort, depuis dix mois, est, si +j'ose dire, la plus vivante des actualités. On ne parle que d'elle. Il y +a tout près de nous des peuples qui s'entr'égorgent, sans lassitude, et +l'on perçoit, à l'aube et dans les crépuscules, le cri des hécatombes +humaines. La mort est, plus que jamais, à l'ordre du jour de nos +méditations, la mort dans l'apothéose de la victoire ou dans la misère +de la défaite, la mort fin d'énergie ou fin d'amour, espoir ou négation, +résurrection ou néant, ombre ou lumière.</p> + +<p>Un philosophe, il y a peu de semaines, s'essayait à soulever le manteau +noir de l'Inconnue et nous conviait à fixer son visage. Il n'est pas +effrayant, ce visage, nous disait Maurice Maeterlinck. Accoutumez-vous à +le regarder en face, vous le contemplerez vite sans tristesse, vous lui +sourirez bientôt comme à un ami. Et l'on sentait que Maeterlinck avait +bien à cette minute la conscience qu'il s'adressait à un public +d'Occident, car la mort vit dans l'intimité des âmes orientales. On lui +fait une place d'honneur aux foyers asiatiques et les Célestes ont moins +souci de parer le lit où ils passent que le cercueil où ils resteront. +La mort n'effraie pas tout le monde. Et si les philosophes en discutent +avec sérénité, il n'est pas rare que les poètes en parlent avec amour.</p> + +<p>Ce n'est point tout à fait, sans doute, le cas de Mme la comtesse de +Noailles. Le poète admirable du «Cour innombrable», des +«Éblouissements», du «Visage émerveillé», de «la Domination», ne peut, +en son panthéisme passionné, souhaiter la fin de cette joie multiple et +divine de vivre. Mais elle prévoit, sans tristesse, la fin inévitable +d'une ardeur qui, par ses épuisantes intensités, lui fait parfois +désirer le repos, l'immobilité qui seraient infinis. L'idée de mort +hante chacune de ses pensées et chante en leitmotiv dans chacun des +poèmes de son dernier recueil: les <i>Vivants et les Morts</i> (1). Vous ne +vous étonnerez point si l'expression, chez ce grand poète et ce +merveilleux artiste, est toujours grande, large, noble, et constamment +élevée aux cimes sur l'élan du rythme. Naturellement, car ce poète est +femme, la passion et la mort sont liées toujours, comme dans une +étreinte obligée. La passion prévoit et attend la mort, qui est plus +souvent encore la fin de l'extase que la fin de l'être. Car, si l'extase +survit, l'être est encore vivant.</p> + +<blockquote>Note 1: Arthème Fayard, éditeur, 3 fr. 50.</blockquote> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Tu vis, je bois l'azur qu'épanche ton visage,</p> +<p class="i14"> Ton rire me nourrit comme d'un blé plus fin.</p> +<p class="i14"> Je ne sais pas le jour où moins sûr et moins sage</p> +<p class="i18"> Tu me feras mourir de faim.</p> +<br> +<p class="i14"> Solitaire, nomade et toujours étonnée,</p> +<p class="i14"> Je n'ai pas d'avenir et je n'ai pas de toit.</p> +<p class="i14"> J'ai peur de la maison, de l'heure et de l'année</p> +<p class="i18"> Où je devrai souffrir de toi.</p> +<br> +<p class="i14"> Même quand je te vois dans l'air qui m'environne,</p> +<p class="i14"> Quand tu sembles meilleur que mon coeur ne rêva,</p> +<p class="i14"> Quelque chose de toi sans cesse m'abandonne,</p> +<p class="i18"> Car rien qu'en vivant tu t'en vas.</p> +<br> +<p class="i14"> Tu t'en vas, et je suis comme ces chiens farouches</p> +<p class="i14"> Qui, le front sur le sable où luit un soleil blanc,</p> +<p class="i14"> Cherchent à retenir dans leur errante bouche</p> +<p class="i18"> L'ombre d'un papillon volant.</p> +<br> +<p class="i14"> Ne bouge plus, ton souffle impatient, tes gestes</p> +<p class="i14"> Ressemblent à la source écartant les roseaux</p> +<p class="i14"> Tout est aride et nu hors de mon âme, reste</p> +<p class="i18"> Dans l'ouragan de mon repos!</p> +<br> +<p class="i14"> Hélas! Quand ton élan, quand ton départ m'oppresse,</p> +<p class="i14"> Quand je ne peux t'avoir dans l'espace où tu cours,</p> +<p class="i14"> Je songe à la terrible et funèbre paresse</p> +<p class="i18"> Qui viendra t'engourdir un jour.</p> +<br> +<p class="i14"> Mais puisque tout survit, que rien de nous ne passe,</p> +<p class="i14"> Je songe, sous les cieux où la nuit va venir,</p> +<p class="i14"> A cette éternité du temps et de l'espace</p> +<p class="i18"> Dont tu ne pourras pas sortir.</p> +</div></div> + +<p>Cette idée de survie du mort dans la pensée et par la volonté des +vivants précise son expression dans ces vers:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Mon ami, vous mourrez, votre pensive tête</p> +<p class="i20"> Dispersera son feu,</p> +<p class="i14"> Mais vous serez encore vivant comme vous êtes</p> +<p class="i20"> Si je survis un peu.</p> +<br> +<p class="i14"> Un autre coeur au vôtre a pris tant de lumière</p> +<p class="i20"> Et de si beaux contours,</p> +<p class="i14"> Que si ce n'est pas moi qui m'en vais la première,</p> +<p class="i20"> Je prolonge vos jours.</p> +<br> +<p class="i14"> Le souffle de la vie entre deux coeurs peut être</p> +<p class="i20"> Si dûment mélangé</p> +<p class="i14"> Que l'un peut demeurer et l'autre disparaître</p> +<p class="i20"> Sans que rien soit changé.</p> +</div></div> + +<p>Et voici encore un vers où la passion, avec quelle superbe violence, +dédaigne les fins humaines et fixe l'éternité:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> A présent je ne vois, ne sens que ta venue,</p> +<p class="i14"> Je suis le matelot par l'orage assailli</p> +<p class="i14"> Qui ne regarde plus que le point de la nue</p> +<p class="i14"> Où la foudre a jailli.</p> +<br> +<p class="i14"> Je compte l'âge immense et pesant de la terre</p> +<p class="i14"> Par l'escalier des nuits qui monte à tes aïeux</p> +<p class="i14"> Et par le temps sans fin où ton corps solitaire</p> +<p class="i14"> Dormira sous les cieux.</p> +</div></div> + +<p>Cette contemplation orgueilleuse de la +mort qui ne tue pas conduira, d'instinct, le +poète sous le dôme des Invalides, devant +le sarcophage contenant « cette cendre +d'un dieu resté chez les humains».</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> On contemple effrayé: ce lit pourpre et puissant</p> +<p class="i14"> Enferme ce qui fut votre âme et votre sang,</p> +<p class="i14"> Et vous êtes là, vous, à qui l'on ne peut croire</p> +<p class="i14"> Tant vous êtes encor au-dessus de la gloire!</p> +</div></div> + +<p>Ainsi chante sans résignation, mais avec une acceptation hautaine, et +qui parfois semble un défi, le poète de la mort. Le poète de la vie, +ivre de la passion de vivre, n'admet point qu'une prudence doive modérer +l'élan qui l'emporte:</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> J'accepte le bonheur comme une austère joie,</p> +<p class="i14"> Comme un danger robuste, actif et surhumain;</p> +<p class="i14"> J'obéis en soldat que la Victoire emploie</p> +<p class="i20"> A mourir en chemin.</p> +<br> +<p class="i14"> Le bonheur, si criblé de balles et d'entailles</p> +<p class="i14"> Que ceux qui l'ont connu dans leur chair et leurs os</p> +<p class="i14"> Viennent rêver, le soir, sur les champs de bataille</p> +<p class="i20"> Où gisent les héros.</p> +</div></div> + +<p>Dans les Passions, dans les Élévations, dans les Tombeaux, nous trouvons +la substance philosophique du livre de Mme de Noailles. Les «Climats» +s'y intercalent comme une halte claire, harmonieuse et parfumée. +Syracuse, les Soirs du Monde, le Port de Palerme, l'Auberge d'Agrigente, +les Journées romaines, la Messe de l'aurore à Venise, Un soir en +Flandre, le Printemps du Rhin, ont inspiré au poète des ingéniosités +descriptives qui parfois nous surprennent un peu par l'audace de leur +fantaisie.</p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Sous un ciel haletant, qui grésille et qui dort,</p> +<p class="i14"> Où chaque fragment d'air fascine comme un disque,</p> +<p class="i14"> Rome, lourde d'été, avec ses obélisques</p> +<p class="i14"> Dressés dans les agrès luisants du soleil d'or</p> +<p class="i14"> Tremblait comme un vaisseau qui va quitter le port.</p> +</div></div> + +<p>Le ciel qui dort en grésillant, ce fragment d'air qui fascine comme un +disque, ces agrès du soleil qui luisent ne dressent pas des images bien +nettes devant nos yeux. Mais il n'en demeure pas moins une sensation de +lumière impérieuse, en nous et autour de nous, un éblouissement torride +qui reste dans notre cerveau. Et il en est ainsi de tous les poèmes de +ce livre dont la flamme ardente monte très haut au-dessus des ombres, de +même que, par sa puissante beauté, son art domine les imperfections +voulues et l'orgueilleuse indiscipline.<br> + +<span class="span"><span class="sc">Albéric Cahuet.</span></span></p><br><br> + +<h3>DOCUMENTS et INFORMATIONS</h3> + +<p class="rig"><span class="sc">Le nouveau pont de l'Estacade.</span></p><br><br> + +<p>Le président de la République a inauguré ces jours derniers la nouvelle +passerelle qui a remplacé l'antique estacade construite à l'entrée du +petit bras de la Seine, à quelques mètres en amont du pont Sully.</p> + +<p>Cette estacade, destinée à arrêter les glaces en cas de débâcle, ne +laissait qu'un passage étroit pour les bateaux dont la manoeuvre était +rendue fort difficile par l'intensité du courant. A ce dispositif d'un +autre âge on a substitué une passerelle en béton armé reposant sur +quatre arches dont deux restent ouvertes en temps normal; les deux +autres, celles de la rive gauche, étant condamnées par un réseau +d'aiguilles fixes.</p> + +<p>Quant aux arches de la rive droite, elles peuvent être rapidement +fermées, grâce au! système imaginé par M. Drogue, ingénieur en chef du +service de la navigation. Deux caissons flottants en tôle, très +résistants, sont tenus en réserve à peu de distance le long d'une berge. +A l'approche d'une débâcle, on les remorque jusqu'à la passerelle et on +échoue chaque caisson contre les deux piles d'une arche sur des +entailles ménagées: à cet effet.</p> + +<p>La stabilité est assurée par deux séries d'<i>aiguilles</i> en fer.</p> + +<p>Les unes, enfilées directement dans le caisson, vont s'ancrer dans le +lit du fleuve. Leur poids est calculé de façon qu'elles continuent à +s'enfoncer si le niveau de l'eau vient à baisser, entraînant le caisson +qui ne risque pas de rester suspendu au-dessus de l'eau.</p> + +<p>Les autres sont enfilées le long du tablier du pont et viennent +s'attacher au caisson. Une plaque d'arrêt butant sous le tablier limite +leur course et la remontée du caisson sous la poussée d'une crue.</p> + +<p>Outre que ce système paraît devoir offrir une résistance considérable à +la poussée des glaces qui dépasse parfois 3.000 kilos par mètre +linéaire, il permettra de laisser la navigation libre jusqu'au dernier +moment. En cas de danger, il suffira de quelques heures pour amener le +caisson à la place qu'il devra occuper. Au lieu de le laisser flotter, +on le remontera au moyen de treuils contre le tablier pour le descendre +et fermer le passage dès que la débâcle se sera suffisamment dessinée en +amont.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Le prix de la houille blanche.</span></p><br><br> + +<p>Une grande partie du public s'imagine que les chutes d'eau fournissent +de la force motrice gratuite; or, les travaux nécessaires pour capter et +utiliser la puissance hydraulique entraînent des frais considérables, +susceptibles de varier dans de très fortes proportions.</p> + +<p>Le prix d'installation dépend d'abord de la hauteur et du débit de la +chute; en général, les chutes hautes et à débit réduit sont plus +avantageuses que les chutes basses à débit énorme.</p> + +<p>Ainsi, à Jonage (France), une chute de 12 mètres, fournissant 100 mètres +cubes par seconde, donne une puissance de 12.000 chevaux, et le prix de +l'installation ressort à 1.800 francs par cheval.</p> + +<p>Au contraire, à Méran (Autriche), une chute de 60 mètres, débitant +seulement 9 à 15 mètres par seconde, donne une puissance de 8.000 +chevaux, et le prix du cheval ne dépasse pas 400 francs. De même, à +l'usine de la Praz, une chute de 78 mètres débitant 12 mètres fournit +une puissance de 12.500 chevaux, et le prix d'installation du cheval est +seulement de 212 francs.</p> + +<p>Ces quelques chiffres montrent que l'aménagement d'une chute d'eau +constitue toujours, au point de vue du rendement, un problème délicat.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Influence de la foret sur la neige.</span></p><br><br> + +<p>La neige couvrant le sol fond d'autant plus vite que l'évaporation et la +température sont plus élevées, et l'on sait depuis longtemps que la +forêt contrarie ces deux phénomènes. Mais on n'avait pas encore songé à +chiffrer cette influence.</p> + +<p>M. Church, directeur de l'observatoire du Mont-Rose de la Nevada, à la +suite d'observations portant sur 36 stations, a formulé des conclusions +intéressantes.</p> + +<p>Un versant boisé renfermait une couche de neige double de celle de la +partie non boisée du même versant; l'abondance était particulièrement +marquée dans les clairières.</p> + +<p>Comme on a intérêt à conserver la neige sur les montagnes le plus +longtemps possible, afin de préserver la végétation des fortes gelées, +on doit donc maintenir dans les régions élevées c'es forêts assez +épaisses pour arrêter le vent et atténuer l'effet des rayons solaires, +mais en même temps assez claires pour laisser la neige tomber jusqu'au +sol.</p> + +<p>C'est ainsi que la futaie de résineux, mélangée de hêtres et de bouleaux +à feuilles caduques, conserve plus longtemps la neige que la futaie de +pins, sapins et épicéas.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Les victimes des fauves dans l'Inde.</span></p><br><br> + +<p>Malgré une chasse de plus en plus énergique, le nombre des personnes +victimes des fauves dans l'Inde anglaise est toujours aussi +considérable; il s'élève à 2.382 pour l'année 1911.</p> + +<p>Le tigre a tué 882 personnes, le léopard 366, l'ours 428, l'éléphant et +l'hyène 77; l'alligator et le crocodile 244, le sanglier 51, le buffle +16, le chien sauvage 24, etc.</p> + +<p>Les serpents ont causé encore plus de ravages, faisant 22.478 victimes, +soit 1.000 de plus que l'année précédente.</p> + +<p>D'autre part, on estime que, pendant la période 1905-1910, les bêtes +sauvages ont détruit 100.000 têtes de bétail.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">La population étrangère aux États-Unis.</span></p><br><br> + +<p>D'après le dernier recensement cifectué par le gouvernement américain, +le nombre des étrangers résidant aux États-Unis dépasse 13 millions, +alors qu'il n'atteignait pas 7 millions en 1880.</p> + +<p>Les Allemands représentent 17% de ce groupe; les Russes 13%, les +Irlandais et les Austro-Hongrois 12, les Italiens 11, les Scandinaves +10, les Anglais 9. Le nombre des Français est minime.</p> + +<p>La proportion des Allemands a beaucoup diminué; elle était de 29% en +1880; de même la population irlandaise qui, à la même époque, +représentait 28%.</p> + +<p>Enfin, il est à remarquer que dans treize États, dont le New-York, les +étrangers forment plus de la moitié de la population; dans seize autres, +ils comptent pour une proportion variant du quart à la moitié.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Le plus gros des rentiers du monde</span></p><br><br> + +<p>On se souvient de l'attentat de +Delhi, dans lequel, l'année dernière, lord Hardinge, le vice-roi des +Indes, fut grièvement blessé par l'explosion d'une bombe, alors qu'il +faisait son entrée solennelle dans la ville rendue à son ancien rang de +capitale. L'homme d'État dut son salut, en bonne partie tout au moins, +au sang-froid de l'éléphant, choisi pour sa haute taille et sa docilité, +qui le transportait en tête du cortège. Loin de s'épouvanter du fracas +de l'explosion qui mettait en fuite plusieurs de ses congénères, le +massif pachyderme continua d'avancer de son pas majestueux, et son +attitude calma à ce point la panique qui s'emparait déjà de la foule +qu'on ne remarqua pas dans l'instant qu'un fonctionnaire installé +derrière lord Hardinge et la vice-reine avait été tué sur le coup et +qu'une des parois du <i>howdah</i> (palanquin) était en pièces.</p> + +<p>Dès son complet rétablissement, le vice-roi tint à rendre visite à la +bonne bête. Sa reconnaissance vient de prendre une forme plus +substantielle: un décret accorde à l'éléphant le titre et la situation +de <i>State pensionner</i>.</p> + +<p>En sa qualité de pensionnaire de l'État, <i>Timouh</i> recevra sa vie durant +tous les douze mois une somme équivalant à 2.500 francs, suffisante pour +lui assurer les services de deux <i>coolies</i> (domestiques). Comme il n'a +guère que trente ans, et qu'un éléphant vit normalement plus d'un +siècle, on peut aisément calculer ce que son dévouement coûtera aux +contribuables hindous.</p> + +<p class="rig"><span class="sc">Le désarmement... des abeilles.</span></p><br><br> + +<p>Une curieuse nouvelle nous parvient d'Amérique. On pourrait l'accueillir +avec méfiance si le nom dont elle se recommande n'était pas celui d'un +des premiers apiculteurs des États-Unis.</p> + +<p>Après six années de recherches et d'innombrables tentatives +infructueuses, M. Louis J. Terrill, de Lawrenceburg (État d'Indiana), a +réussi à produire une race d'abeilles sans aiguillon en croisant des +reines de l'espèce italienne avec des bourdons de Chypre.</p> + +<p>M. Terrill a pu prouver que l'élimination du dard se traduit par de +précieux avantages: les abeilles sont plus réfractaires aux maladies qui +déciment les essaims des espèces communes; elles récoltent une plus +grande quantité de nectar et produisent un miel plus savoureux.</p> +<br><br> + +<h3>LA COMMÉMORATION DE DENAIN</h3> + +<p>La victoire de Denain, qui, le 24 juillet 1712, fut, selon l'expression +de Michelet, une éclaircie merveilleuse dans le ciel chargé qui +obscurcissait la France, était commémorée par un simple monolithe placé +dans la campagne sur le territoire d'Haulchin.</p> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/017.png"><br><b> +La statue de Villars, inaugurée<br> + le 13 juillet, à Denain.</b><br><i> + --Phot. Lambert.</i></p> + +<p>La grande cité industrielle a voulu plus somptueusement honorer la +mémoire du maréchal de Villars. Déjà, en 1892, un comité, encouragé par +une importante souscription de la ville, s'était formé dans le but +d'élever un monument au héros de la grande journée du 24 juillet 1712 +qui rendit à la France la fortune des armes, hâta la conclusion de la +paix et prépara le traité d'Utrecht. Après le grand cortège historique +organisé l'an dernier pour fêter le bicentenaire de la bataille de +Denain (voir <i>L'Illustration</i> du 3 août 1912), l'oeuvre a été poursuivie +et menée à bien, et une belle statue équestre de Villars a pu être +inaugurée dimanche sous la présidence de M. le marquis de Vogüé, de +l'Académie française, qui est rattaché par les liens du sang au maréchal +de Villars.</p> + + + +<p>La statue, oeuvre d'un enfant de Denain, M. Henri Gauquié, avait déjà +été admirée au Salon des Artistes français, où elle avait obtenu la +grande médaille d'honneur. Le piédestal a été dessiné par l'architecte +Guillaume.</p> + +<p>M. Bricout, président du Comité, fit à la ville la remise du monument. +Après quoi, en un très beau discours, M. de Vogüé évoqua la glorieuse +journée. Des vers furent dits par un mineur poète, M. Jules Mousseron. +Puis les troupes de la garnison, commandées par le général Exelmans, +défilèrent devant le maréchal de Villars.</p> +<br><br> + +<h3>LE PRIX D'UN MARIAGE ROMPU</h3> + +<p>L'année dernière, le comte Compton, ancien lieutenant aux Royal Horse +Guards, élégant cavalier, au masque bronzé, aux cheveux sombres, et, de +plus, héritier présomptif d'un des grands noms du <i>peerage</i>, était +présenté à miss Moss qui, sous le nom de Daisy Markham, menue petite +personne, douée d'une gentille figure pâlotte, qui brillait, modeste +étoile, au firmament des petits théâtres de Londres et même de la +province. Elle le captiva. Ils s'aimèrent,--en tout bien tout honneur. +Et le jeune gentleman brûlait si bien «pour le bon motif» qu'il promit +le mariage à la petite actrice. C'était pour elle un beau rêve.</p> + +<p class="rig"><img alt="" src="images/018a.png"><br><b> + Miss Daisy Markham.</b><br>-- + <i>Phot. Foulsham et Banfield.</i></p> + +<p>Mais le marquis de Northampton, père du fiancé, fut vite informé d'un +engagement qui n'était guère pour lui sourire. Il sermonna. Il fit appel +à la raison de son fils contre son coeur. Il eut l'heureuse chance de le +persuader. Le comte Compton écrivit la lettre de rupture qu'on lui +demanda.</p> + + + +<p>Il l'écrivit sans enthousiasme. Elle est tout imprégnée de tendresse +contenue, cette suprême épître à «la très chère Daisy». Il y proteste +qu'elle demeure la femme qu'il aime et respecte le plus au monde. S'il +l'abandonne, c'est pour son bien, en somme, et après avoir bien réfléchi +à la vie qu'il lui préparait, aux affronts auxquels elle serait exposée' +dans son monde: «Vous ne savez pas, Daisy, comment ces nommées <i>ladies</i> +vous traiteraient, et, réellement, je ne puis me faire à la pensée de +vous voir souffrir de telles choses qui, avec votre douce et sensible +nature, vous tortureraient.» C'est la lutte cornélienne, enfin, où le +devoir l'emporte sur le sentiment. Et il signe, après toutes sortes de +bénédictions: «Votre coeur brisé».</p> + +<p>La petite miss Moss n'en prit pas aussi aisément son parti, et, bien +conseillée, sans doute, connaissant d'autre part les lois et coutumes de +la vieille Angleterre, elle entama contre l'infidèle une action en +rupture de promesse.</p> + +<p>Sur ces entrefaites, le comte Compton devenait, par la mort de son père, +le 16 juin dernier, marquis de Northampton, possesseur de deux des plus +beaux châteaux du Royaume-Uni, maître d'un revenu annuel de 3.750.000 +francs. Comme l'observait, l'autre semaine, devant le juge du banc du +Roi, en présence d'une assistance de choix où des camarades de Daisy +Markham coudoyaient d'authentiques pairesses, l'avocat de la «promise» +abandonnée, c'était une situation magnifique et le titre de marquise que +perdit sa cliente du fait de ce congé.</p> + +<p>Lord Northampton, sixième du titre, ne contestait pas le dommage. Il +l'évaluait même très haut, puisqu'il offrait à son ex-fiancée 50.000 +livres de dommages-intérêts,--1.250.000 francs.</p> + +<p>Le juge a estimé l'indemnité suffisante, et, à la fin d'une audience +d'une demi-heure, plaidoiries comprises, il allouait à miss Moss, alias +Daisy Markham, ce million et un quart, «la plus forte somme, dit le +<i>Daily Mail</i>, qu'une cour anglaise ait jamais allouée dans une action en +rupture de promesse».</p> + +<p>Comme, d'ailleurs, un bonheur n'arrive jamais seul, depuis ce jour, la +porte de miss Markham est assiégée par les directeurs de théâtres, +grands et petits, qui mettent aux pieds de la délaissée des ponts d'or. +Miss</p> + +<p>Markham fait assez bon marché de ces richesses. Ce qu'elle ambitionne, +c'est de se consacrer au grand art, de ne monter désormais que sur des +«scènes consacrées». <i>Legitimate stages.</i></p> +<br><br> + +<h3>UN HOMMAGE A LA GRACE</h3> + +<p class="lef"><img alt="" src="images/018b.png"><br><b> +Un monument au corps de ballet de Copenhague:<br> + le Puits des Danseuses.</b> <i>Phot. J. Lourberg.</i></p> + +<p>Rome n'est plus dans Rome...</p> + +<p>Depuis des années les Danois nous enlèvent, à prix d'or, avec un très +sûr discernement et un goût rare, les plus belles productions de notre +art national. Tout récemment, encore, ils achetaient et emportaient +plusieurs des oeuvres les plus illustres de l'admirable Carpeaux. Or, +les voilà qui, reprenant pour leur compte les aimables traditions de +notre dix-huitième siècle, viennent d'ériger à Copenhague, ville +accueillante entre toutes, dans le parc du château de Rosenborg, un +monument à la Grâce.</p> + + + +<p>C'est le «Puits des Danseuses», futile et charmant objet d'art, vain +comme tous les bibelots,--car on n'imagine pas les ménagères des +environs y venant puiser: mais le sculpteur n'a plus guère, dans notre +société moderne, d'occasions de vouer son talent à embellir des oeuvres +d'utilité.</p> + +<p>L'auteur du «Puits des Danseuses», M. Rudolph Tegner, s'est souvenu +qu'il était du pays de Thorwaldsen. Et il a fait, à son tour, «de +l'antique modernisé». Ses trois figures, drapées légèrement, ont du +mouvement et, sans faire oublier le <i>Génie de la Danse</i>, ni quelques +autres figures ballantes, doivent être plaisantes à voir, dans l'air +subtil du nord.</p><br><br> + +<h3>LE CIRCUIT DE PICARDIE</h3> + +<p>Le cinquième Grand Prix de l'Automobile-Club de France s'est disputé le +12 juillet sur le circuit de Picardie, établi aux environs d'Amiens avec +Longueau comme point de départ. L'épreuve comportait 29 tours d'environ +31 kilomètres et demi, soit un parcours total de 916 kilom. 800 mètres; +elle a une fois encore affirmé de façon magnifique la supériorité de +l'industrie française.</p> + +<p>Sur les 9 voitures françaises engagées, 7 ont achevé le parcours; 4 +d'entre elles prenant respectivement les places 1, 2, 4, 5. Par contre, +sur 11 voitures étrangères parties, 4 seulement se trouvèrent au poteau +d'arrivée. Jamais nos constructeurs n'avaient obtenu un résultat aussi +catégorique.</p> + +<p>Le prix a été gagné par Boillot, montant une voiture Peugeot, qui avait +déjà triomphé au circuit de Dieppe en 1912. Le vainqueur, battant son +record de l'année précédente, effectua le parcours en 7 heures 53 +minutes 56 secondes, soit à une vitesse moyenne de 116 kilom. 190 +mètres; son camarade Goux, pilotant une voiture de la même marque, se +plaçait second à 3 minutes d'intervalle.</p> + +<p>Ce résultat est d'autant plus appréciable que le circuit de Picardie +semblait peu favorable aux grandes vitesses et que le règlement limitait +à 20 litres par 100 kilomètres la quantité de carburant dont pouvait +disposer chaque concurrent.</p> + +<p>Le lendemain du Grand Prix des voitures s'est couru sur le même circuit, +mais sur la distance réduite de 350 kilomètres, le grand prix des +motocyclettes, sidecars et cyclecars.</p> + +<p>Les concurrents français furent moins heureux; mais les insuccès furent +largement compensés par la victoire de Fentou qui atteignit une moyenne +de 78 kilomètres à l'heure, sur motocyclette Clément.</p> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/018c.png"><br><b>Au circuit de Picardie: les tribunes pendant la course.</b><br> +<i>Phot. Chusseau-Flaviens.</i></p><br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/019small.png"><br><a href="images/019large.png">(Agrandissement)</a></p> +<br><br> + +<p class="mid"><img alt="" src="images/supp01.png"><br> +Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés<br> en titre ne nous ont pas été fournis.</p> + + + + +<br><br> +</div> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of L'Illustration, No. 3673, 19 Juillet +1913, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ILLUSTRATION, NO. 3673, 19 *** + +***** This file should be named 39165-h.htm or 39165-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/1/6/39165/ + +Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth +in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER +WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO +WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. + +1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied +warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages. +If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the +law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be +interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by +the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any +provision of this agreement shall not void the remaining provisions. + +1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> +</html> + diff --git a/39165-h/images/000large.png b/39165-h/images/000large.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..99a096d --- /dev/null +++ b/39165-h/images/000large.png diff --git a/39165-h/images/000small.png b/39165-h/images/000small.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..7a952db --- /dev/null +++ b/39165-h/images/000small.png diff --git a/39165-h/images/001.png b/39165-h/images/001.png Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..6b6e5f3 --- /dev/null +++ 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