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+The Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Guerre du Paraguay
+
+Author: Élisée Reclus
+
+Release Date: March 17, 2012 [EBook #39173]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
+
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+
+
+
+LA
+
+GUERRE DU PARAGUAY
+
+
+Il y a plus d'une année, nous parlions ici même de l'interminable guerre
+qu'a déchaînée le hautain _ultimatum_ du Brésil signifié au gouvernement
+de Montevideo le 18 mai 1864[1]. Depuis la terrible bataille de Tuyuti,
+la plus meurtrière de toutes celles qui ont ensanglanté le sol de
+l'Amérique méridionale, la situation des belligérans ne s'est point
+modifiée, et le grand empire brésilien reste toujours impuissant contre
+ce petit pays du Paraguay, dont la population égale à peine celle de
+deux départemens français. En dépit des bulletins de victoire que ne
+manque jamais de transmettre le télégraphe à l'arrivée des paquebots
+transocéaniques, les impériaux et les Argentins, leurs alliés, n'ont
+encore pour toute conquête que les terrains marécageux où ils ont établi
+leur camp, tandis que les soldats de Lopez n'ont point abandonné
+l'énorme territoire arraché à la province de Matto-Grosso. En vain le
+Brésil s'acharne contre la petite république; il a déjà perdu plus de
+40,000 hommes et se voit obligé d'armer ses esclaves; il a dépensé plus
+de 600 millions de francs, et doit maintenant avoir recours au fatal
+expédient du papier-monnaie; après quarante années d'une apparente
+prospérité, le jeune empire qui se donnait à lui-même le nom de «géant
+de l'Amérique du Sud» entre dans une période de crise redoutable et
+menaçante même pour la durée de ses institutions politiques et
+sociales. Son existence comme unité nationale est en danger, et il ne
+serait pas impossible qu'après la guerre actuelle le rétablissement de
+l'équilibre dans les états du continent s'opérât au détriment de
+l'empire esclavagiste. Il importe donc d'étudier avec soin et d'exposer
+clairement les principaux événemens d'une guerre dont les conséquences
+peuvent avoir une telle gravité.
+
+[1] Voyez la _Revue_ du 15 octobre 1866.--Voyez aussi, dans la livraison
+du 15 septembre 1866, _la Guerre du Paraguay et les institutions des
+états de la Plata_, par M. Duchesne de Bellecourt.
+
+
+I.
+
+Après que l'armée de terre, arrêtée dans les marais de Tuyuti, eut
+vainement essayé de s'ouvrir de vive force un chemin vers l'Assomption,
+c'était au tour de l'escadre de faire la même tentative. Les trois chefs
+des alliés, Mitre, Florès et Polydoro, tinrent conseil avec l'amiral
+Tamandaré, et décidèrent que la flotte aurait à forcer le passage du
+Paraguay et à bombarder les redoutes de l'ennemi, tandis que les troupes
+de débarquement monteraient à l'assaut. D'après les reconnaissances
+préliminaires, on croyait que les batteries de Curupaity, situées en
+aval d'Humayta sur la berge concave d'une anse de la rive gauche,
+étaient de ce côté les premiers travaux de défense; mais quelques
+navires brésiliens qui remontaient sans crainte le courant dans la
+direction de Curupaity furent brusquement salués à coups de canon par
+une nouvelle batterie qu'un rideau d'arbres leur avait cachée
+jusqu'alors. C'était la batterie de Curuzu, premier obstacle qui devait
+être dépassé avant qu'on essayât d'aborder les ouvrages plus formidables
+de Curupaity. Le 1er septembre 1866, tous les préparatifs de l'attaque
+étaient terminés, et le lendemain une force de 8,300 hommes débarquait
+en aval de Curuzu, protégée par le feu que les onze navires de l'escadre
+faisaient converger sur les défenseurs de la redoute. Ceux-ci, au nombre
+d'environ 2,000, et disposant d'une douzaine de pièces de divers
+calibres, avaient à la fois à répondre au bombardement de la flotte, à
+résister aux assauts combinés des colonnes d'infanterie, à garder leurs
+flancs contre les surprises des cavaliers ennemis; cependant ils purent
+tenir jusque dans la journée du 3, et, quand ils abandonnèrent le
+fortin, ils sauvèrent encore trois canons. Les alliés restaient maîtres
+de la position; mais ce triomphe avait été chèrement acheté: un millier
+des assaillans étaient tués ou blessés, un navire cuirassé, le
+_Rio-de-Janeiro_, avait sombré dans le fleuve, et deux autres vaisseaux
+avaient été mis hors de service.
+
+La prise de la redoute de Curuzu fut considérée à Buenos-Ayres et à
+Rio-de-Janeiro comme un grand triomphe, d'autant plus que peu de jours
+après le maréchal Lopez faisait une démarche inattendue en faveur de la
+réconciliation. Le 4 septembre, un parlementaire portant le drapeau
+blanc sortit des lignes de Curupaity pour inviter le général Mitre à une
+entrevue personnelle avec le président du Paraguay. Quel était le motif
+réel d'une pareille demande, venant d'un homme qui jusqu'alors s'était
+défendu avec un tel acharnement? On crut d'abord que, se sentant perdu,
+il voulait se ménager une capitulation honorable, et, malgré les
+conseils du maréchal brésilien Polydoro, le président Mitre, commandant
+en chef des alliés, consentit à l'entrevue. Elle eut lieu le lendemain,
+à moitié chemin des deux quartiers-généraux de Tuyuti et de Paso-Pucu,
+dans les bosquets de palmiers de Yataiti-Cora. Les deux présidens,
+suivis de loin par leurs états-majors, s'avancèrent au-devant l'un de
+l'autre avec beaucoup de gravité, des deux parts la courtoisie du
+langage et des manières fut parfaite, et le général Mitre crut devoir
+s'en féliciter dans sa dépêche officielle adressée au vice-président de
+la république argentine; mais le seul résultat des paroles échangées
+avec tant de pompe et de bonne grâce fut que les armées continueraient à
+s'entr'égorger. D'après les divers renseignemens obtenus depuis sur la
+conversation des deux généraux en chef, il paraît que Lopez s'attacha
+surtout à démontrer combien est funeste et déplorable pour la république
+de Buenos-Ayres cette alliance conclue avec l'empire esclavagiste du
+Brésil contre une république sœur ayant la même origine, la même
+histoire, les mêmes intérêts. Il parla du scandale auquel cette alliance
+avait à si bon droit donné lieu dans tout le Nouveau-Monde, et rappela
+la protestation solennelle que le Pérou venait de lancer au nom de la
+plupart des républiques hispano-américaines. D'ailleurs il se déclarait
+prêt à faire aux Argentins toutes les concessions compatibles avec
+l'honneur du Paraguay, pourvu que l'alliance avec le Brésil fût rompue.
+A ce prix, il se chargeait d'être le champion de toute l'Amérique
+espagnole et de triompher à lui seul de l'ennemi héréditaire. Sans doute
+le général Mitre dut comprendre cette vérité si facile à saisir, qu'en
+s'alliant pour une guerre de conquête avec l'empire brésilien il avait
+trahi les intérêts de toutes les républiques américaines; mais il resta
+sur la défensive en alléguant les termes du traité de la triple
+alliance, et déclara que la paix ne serait point conclue tant que le
+Paraguay n'aurait pas été vaincu et son président exilé.
+
+L'espoir que l'on avait conçu de voir enfin se terminer la lutte était
+donc mis à néant, et les hostilités recommencèrent. Se croyant d'autant
+plus forts qu'ils venaient de repousser une proposition de paix, les
+alliés résolurent de frapper un grand coup; mais l'opération qu'ils
+allaient entreprendre devait précisément se terminer pour eux par le
+plus désastreux des revers et leur démontrer combien ils s'étaient déçus
+en se figurant que leurs adversaires étaient réduits à la dernière
+extrémité. Le 22 septembre à sept heures et demie du matin, la flotte
+cuirassée de l'amiral Tamandaré remonta le fleuve, força l'estacade qui
+barrait le chenal à une faible distance en aval de Curupaity, et,
+choisissant près de la rive droite une position peu dangereuse, commença
+le bombardement des batteries de Lopez, que commandait le général Diaz,
+naguère encore simple soldat aux pieds nus. Les Paraguayens répondirent
+à peine, et l'on put croire qu'ils avaient beaucoup souffert. A midi, le
+général Mitre, s'imaginant sans doute que les canons de l'ennemi étaient
+déjà démontés, donna l'ordre de l'attaque sur le front méridional des
+défenses de Curupaity. Quatre colonnes d'assaut se dirigèrent à la fois
+de Curuzu vers les retranchemens de l'ennemi. A gauche, appuyées par le
+feu de l'escadre, marchaient parallèlement au fleuve les deux colonnes
+brésiliennes du baron de Porto-Alegre, fortes d'environ 8,000 hommes. A
+droite, les deux colonnes argentines, dont l'effectif était plus élevé
+d'à peu près un millier de combattans, s'élançaient à l'assaut en
+longeant la rive occidentale de la lagune de Piris. Le général Florès, à
+la tête de 3,000 excellens cavaliers, Orientaux pour la plupart, avait
+mission d'opérer sur l'autre bord de cette lagune et d'inquiéter du côté
+de l'est les défenseurs de Curupaity, tandis que le gros de l'armée
+brésilienne, commandé par le maréchal Polydoro, devait sortir de ses
+lignes de Tuyuti pour marcher directement à travers les bois sur
+Humayta. Le plan du président Mitre était d'attaquer ainsi les trois
+faces des retranchemens paraguayens: à l'ouest par les vaisseaux de
+l'escadre, au sud par ses colonnes d'assaut, à l'est par l'armée de
+Polydoro et la cavalerie de Florès; malheureusement pour lui, ce plan ne
+fut exécuté qu'en partie. Le baron de Tamandaré, craignant de voir
+sombrer ses navires, se tint à une distance respectueuse des batteries
+du fleuve, et, plus timide encore, le maréchal Polydoro se contenta de
+ranger ses troupes en ligne de bataille. Pendant ce temps les Argentins
+et les soldats de Porto-Alegre, essayant vainement de franchir les
+abatis d'arbres épineux et les larges fossés qui défendaient les abords
+de Curupaity, se laissaient mitrailler presque à bout portant par les
+canonniers paraguayens. Lorsque les colonnes d'assaillans, éclaircies
+par les balles et les boulets, renoncèrent enfin à leur œuvre
+impossible, 6,000 morts ou blessés, plus du tiers de l'armée, étaient
+épars sur le sol parmi les arbres abattus et les rameaux brisés. Çà et
+là brûlaient les hautes herbes des clairières, et les Paraguayens durent
+sortir de leurs retranchemens pour retirer des flammes les corps de
+leurs ennemis tombés.
+
+L'échec était grave; mais les récriminations, les disputes, les haines
+auxquelles il donna naissance entre les chefs alliés, furent bien plus
+graves encore au point de vue militaire. Le général Florès, mécontent du
+rôle secondaire que lui avaient fait jouer les chefs alliés, quitta
+brusquement l'armée, et revint à Montevideo se consoler par l'exercice
+de la dictature de tous les mécomptes éprouvés au camp. Le président
+Mitre, voilant sa personne sous le fier pseudonyme d'Orion, daigna
+prendre le public pour confident, et, dans ses lettres à la _Tribuna_ de
+Buenos-Ayres, expliqua combien il était déplorable que son plan de
+campagne «napoléonien» n'eût pas été compris par les généraux qui
+devaient le seconder. De leur côté, ceux-ci se plaignirent à leur
+gouvernement des façons despotiques du président argentin. Ainsi que le
+président du conseil des ministres, M. Zaccarias, l'avoua lui-même en
+pleine chambre à Rio-de-Janeiro, toute action commune entre les chefs
+alliés était devenue impossible: la flotte refusait de coopérer avec les
+troupes de terre; les impériaux, les Argentins, se reprochaient
+mutuellement le désastre. Il fallut que le Brésil confiât la direction
+de ses troupes à des hommes nouveaux. Tandis que le président Mitre
+gardait le titre de général en chef, que lui avait conféré le traité de
+la triple alliance, le maréchal brésilien Polydoro fut remplacé par le
+vieux marquis de Caxias, l'ancien adversaire de Garibaldi dans les
+troubles de Rio-Grande-do-Sul, et le baron de Tamandaré céda le
+commandement de la flotte à l'amiral Ignazio.
+
+Malheureusement pour leur gloire, les nouveaux titulaires avaient à
+peine eu le temps de s'occuper de la réorganisation des forces qui leur
+étaient confiées, qu'une série de contre-temps vint entraver leur œuvre.
+D'abord une insurrection redoutable éclata dans les provinces centrales
+de la république argentine, et, pour en triompher, le gouvernement de
+Buenos-Ayres fut obligé de rappeler en toute hâte les quatre ou cinq
+mille Argentins qui restaient encore dans le camp de Curuzu. Le marquis
+de Caxias dut s'en féliciter, car le président Mitre partait en même
+temps que ses troupes et lui laissait l'initiative des opérations
+militaires; mais les soldats qui s'éloignaient étaient les meilleurs de
+l'armée, et dans les combats avaient toujours marché à l'avant-garde
+contre les Paraguayens. Bientôt après survint le fléau du choléra, qui
+réduisit l'effectif des troupes beaucoup plus encore que ne l'avait fait
+le départ du contingent de Buenos-Ayres. L'insalubrité naturelle des
+marécages environnans s'était encore accrue par suite de l'incurie des
+troupes et de leur ignorance absolue des règles de l'hygiène: toutes les
+coulées d'eau stagnante avaient été changées en d'immondes cloaques,
+des milliers de cadavres humains restés sans sépulture se décomposaient
+sur le sol, plus de cent mille carcasses mêlées aux chairs putréfiées
+des animaux égorgés empestaient l'atmosphère; ainsi que l'avoue le
+rapport officiel du ministre Paranagua, plus du tiers de l'armée campée
+à Tuyuti fut atteint par le fléau; 7,500 malades se trouvèrent à la fois
+dans les trois hôpitaux de Cerrito, d'Itapirù et de Corrientes, et la
+mortalité prit de telles proportions que la moitié des patiens succomba.
+Du foyer d'infection de Tuyuti, la maladie se propagea dans toutes les
+villes des bords du Parana. Rendus furieux par la terreur, les _gauchos_
+presque barbares des environs de Corrientes voulaient se précipiter la
+lance au poing sur les hôpitaux de la cité et massacrer tous les
+malades: il fallut que le marquis de Caxias envoyât un fort détachement
+de troupes pour défendre les malheureux cholériques. Enfin, grâce à la
+saison froide, qui dans ces régions commence en avril et en mai, «grâce
+aussi, dit M. Paranagua, au zèle et à la charité des pères capucins,» la
+maladie cessa peu à peu ses ravages; mais un autre fléau, l'inondation,
+vint ravager les camps. Depuis soixante années, dit-on, la crue du
+Parana et de son affluent le Paraguay n'avait jamais atteint une
+pareille hauteur: les lagunes en forme de croissant qui marquent à
+droite et à gauche les anciens méandres du fleuve furent toutes remplies
+par les eaux débordées; les terres hautes, graduellement rétrécies par
+l'inondation, se changèrent en îles; les quelques milliers de Brésiliens
+campés à Curuzu furent obligés de se réfugier dans l'étroite redoute
+qu'assiégeaient de toutes parts les eaux rapides du Paraguay. Sous peine
+d'être emporté par le courant, il fallait évacuer la place en toute
+hâte. Afin de protéger la retraite, la flotte s'embossa devant
+Curupaity, mais elle essaya vainement de réduire au silence le canon du
+fort; elle fut obligée de redescendre le fleuve, hors de la portée des
+boulets, et de laisser les Paraguayens concentrer leur feu sur la
+redoute à demi submergée de Curuzu. Le 29 et le 30 mai, le bombardement
+produisit un effet terrible. S'échappant en toute hâte de l'enceinte où
+elle était parquée comme un troupeau et où les projectiles et les eaux
+envahissantes la menaçaient à la fois, la malheureuse garnison alliée,
+composée d'environ 3,000 hommes, perdit beaucoup de monde avant de
+pouvoir s'embarquer. Cette évacuation forcée, qui rendait à jamais
+impossibles les communications directes du camp de Tuyuti avec le
+Rio-Paraguay, fut peut-être l'épisode le plus lamentable de toute la
+guerre.
+
+
+II.
+
+Après la disparition complète du choléra et la fin de l'inondation, le
+marquis de Caxias, qui pendant l'absence du général Mitre commandait en
+chef les troupes alliées, put donner tous ses soins à la réorganisation
+de l'armée et préparer de nouvelles opérations de guerre. Durant toute
+la période d'inaction à laquelle avaient été condamnées les forces
+brésiliennes, le gouvernement de Rio-de-Janeiro s'était occupé
+d'expédier des renforts et d'accumuler dans les entrepôts de La Plata
+les approvisionnemens et les munitions. Les «volontaires de la patrie»
+ne se présentant plus qu'en très petit nombre, il avait fallu avoir
+recours à d'autres moyens que les appels et les proclamations pour
+remplir les cadres de l'armée: ainsi que l'a dit le sénateur Paranhos
+dans la séance du 9 septembre 1867, ce n'est point par un recrutement
+régulier, c'est bien par une véritable «chasse à l'homme» que l'on a dû
+trouver la quantité de _chair à canon_ nécessaire à la dignité de
+l'empire. Les gardes nationaux désignés qui ne se rendaient pas
+immédiatement à l'invitation des gouverneurs de provinces étaient
+traqués dans les bois, puis enchaînés et conduits aux ports
+d'embarquement comme des criminels; les gens sans aveu, les ivrognes
+errans, étrangers ou nationaux, les prolétaires blancs ou noirs que
+n'avaient point de protecteurs haut placés, étaient saisis et jetés dans
+les prisons servant de casernes aux recrues; les électeurs indépendans
+que redoutaient les candidats ministériels disparaissaient tout à coup,
+et quand on entendait de nouveau parler d'eux, ils se trouvaient sur la
+flotte ou dans les camps marécageux des bords du Parana.
+
+Cependant ces honteux moyens de recrutement ne suffisaient point. En
+dépit de l'éloquence officielle qui ne manque jamais de célébrer en
+termes pompeux le patriotisme _sublime_ des citoyens, les esclaves ont
+dû combler dans l'armée les vides que ne venaient pas remplir les
+volontaires. A la date du 26 avril 1867, suivant le rapport du ministre
+Paranagua, 1,710 esclaves avaient été livrés aux officiers recruteurs:
+il est vrai que, pour leur faire apprécier la gloire d'aller se faire
+tuer au Paraguay, on leur avait accordé le titre de Brésiliens et la
+liberté de leurs femmes; mais la loi n'avait pas affranchi leurs enfans.
+Sur le nombre de ces soldats improvisés, 344 avaient été la propriété de
+l'état ou de la couronne, 75 étaient une dîme offerte en contribution de
+guerre par divers couvens de bénédictins et de carmélites, 524
+remplaçaient des gardes nationaux désignés pour le service, et 770
+seulement avaient été offerts gratuitement à la nation par des
+propriétaires isolés. Ne se trouvant pas suffisamment payés par les
+titres honorifiques et les décorations dont le pouvoir est si prodigue
+au Brésil, les planteurs ne se montrent guère empressés à faire largesse
+de leur propriété vivante, et, pour obtenir le contingent nécessaire, le
+gouvernement doit s'adresser à des entrepreneurs qui vont acheter sur
+les plantations des chiourmes d'esclaves, bientôt après changées en
+régimens de patriotes[2]. Une autre couche de la population que les
+ministres brésiliens ont cru devoir employer dans la guerre contre le
+Paraguay est celle des criminels. Non-seulement dom Pedro, par un décret
+du 16 octobre 1866, a suspendu jusqu'à la fin de la lutte les décisions
+de tous les conseils de guerre, afin de ne se priver des services
+d'aucun militaire accusé de crime ou de malversation, non-seulement il a
+gracié en masse tous les déserteurs, à la condition qu'ils rentrassent
+dans les rangs de l'armée, il a aussi jugé convenable de transformer en
+défenseurs de la patrie plusieurs centaines des galériens de l'île de
+Fernando de Noronha, qui pour la plupart étaient accusés d'assassinat ou
+de tentative de meurtre[3]. Ce n'est pas tout: quoi qu'en disent les
+feuilles officielles, des multitudes de captifs paraguayens ont été
+enrôlés de force dans l'armée qui envahit le sol de leur pays. La preuve
+péremptoire de ce fait se trouve dans le rapport du ministre Paranagua,
+d'après lequel le nombre de tous les prisonniers de guerre retenus dans
+l'empire est seulement de 719, et pourtant, depuis la reddition de
+l'Uruguayana, où plus de 1,800 hommes tombèrent aux mains des
+Brésiliens, les alternatives de la guerre leur ont encore livré
+plusieurs milliers d'ennemis. C'est principalement à Tuyuti que ces
+malheureux captifs font leur service forcé dans les rangs des alliés.
+
+[2] Le _Correio Mercantil_ de Rio-de-Janeiro renferme à cet égard les
+plus curieuses révélations. Voyez surtout les numéros du 15 et du 25
+octobre et celui du 5 novembre 1867. Le prix moyen de chaque esclave
+acheté par le gouvernement est de 3,780 francs.
+
+[3] D'après le _Standard and River Plate News_ du 30 janvier 1867, le
+nombre des criminels graciés était à cette époque de 993.
+
+Grâce à tous ces moyens, de moralité plus que douteuse, qui doivent
+avoir pour résultat d'introduire dans l'armée des élémens d'indiscipline
+et de dissolution, les pertes subies par les forces brésiliennes furent
+largement compensées pendant les huit mois qui suivirent le désastre de
+Curupaity: l'effectif des renforts expédiés successivement au marquis de
+Caxias atteignit le total de 17,250 combattans. Quant au gouvernement
+argentin, il se contenta de renvoyer au camp de Tuyuti les 4,000 hommes
+qui venaient d'accomplir leur promenade militaire contre les insurgés de
+Cordova; à ces vétérans de la guerre on adjoignit seulement 400
+criminels tirés des prisons de Buenos-Ayres, car, suivant l'aveu candide
+du gouverneur Alsina, dans son message du 23 mai 1867, ce mode de
+recrutement apporte beaucoup moins de trouble dans la société que ne le
+ferait le départ de la garde nationale. Vers le milieu du mois de
+juillet, plus de 40,000 hommes étaient campés dans les forêts et dans
+les marécages du Paraguay, à 3,000 kilomètres de navigation de
+Rio-de-Janeiro. En outre les navires cuirassés et de nombreux vapeurs
+non blindés avaient renforcé la flotte; d'énormes quantités de munitions
+et d'approvisionnemens étaient empilées dans les entrepôts de Corrientes
+et d'Itapirù. Ce dernier village a surgi dans l'espace de quelques mois,
+à une faible distance de l'ancien fortin du même nom. Parfois des
+multitudes d'embarcations et de transports réunis dans cette partie du
+Parana donnent à la rade qui s'étend devant Itapirù plus d'animation que
+n'en offre même l'estuaire de la Plata au large de Buenos-Ayres.
+
+La réorganisation de l'armée étant aussi complète que possible, il
+fallait enfin se résoudre à satisfaire la nation brésilienne, qui
+demandait à grands cris quelque haut fait de guerre en échange de tous
+ses sacrifices d'hommes et d'argent. Le marquis de Caxias, après s'être
+concerté par dépêches avec le président Mitre, décida que le gros de
+l'armée abandonnerait le campement de Tuyuti pour tâcher de prendre à
+revers la place d'Humayta et d'en finir avec l'obstiné maréchal Lopez;
+soit en attaquant à l'improviste ses lignes sur quelque point mal gardé,
+soit en coupant ses communications avec l'intérieur du Paraguay et en le
+réduisant par la famine. Si l'ennemi, craignant d'être enfermé dans ses
+retranchemens, les abandonnait de lui-même, alors on se promettait de
+l'exterminer en bataille rangée. Tel était le plan de guerre auquel la
+flotte de l'amiral Ignazio devait coopérer en essayant de remonter le
+fleuve au-delà des forteresses paraguayennes.
+
+Le 22 juillet, après avoir fait exécuter de nombreuses reconnaissances,
+non-seulement par les éclaireurs ordinaires, mais aussi, par des
+aéronautes en ballon captif, le général brésilien donna l'ordre, depuis
+longtemps attendu, de procéder au changement de base. Environ 12,000
+hommes, sous les ordres du baron de Porto-Alegre, restaient au camp de
+Tuyuti pour maintenir les communications de l'armée avec le fleuve et
+les 2,000 soldats de la garnison d'Itapirù, tandis que le gros des
+troupes, comprenant plus de 25,000 combattans, allait s'aventurer loin
+des bords du Parana, dans les solitudes inconnues qui s'étendent à
+l'orient d'Humayta. Une marche de flanc, même entreprise par des forces
+bien supérieures en nombre à celles qui pourraient les assaillir, est
+toujours une périlleuse opération militaire; aussi le marquis de Caxias
+eut-il soin de faire accomplir à son armée un énorme détour à travers
+les marécages de l'Estero-Bellaco. Au lieu de marcher en droite ligne
+vers le nord pour gagner par le chemin le moins long et le plus facile
+les savanes où il voulait établir son nouveau camp, il prit la direction
+de l'est, parallèlement au cours du Parana, de manière à protéger sa
+gauche par de vastes marécages contre toute attaque des Paraguayens.
+Arrivée enfin à une assez grande distance des lignes ennemies pour que
+tout danger eût disparu, l'armée brésilienne se retourna vers le nord,
+puis vers l'ouest, les soldats traversèrent un profond _marigot_ où ils
+avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, et, rejoignant la cavalerie qui
+les avait précédés pour donner au besoin le cri d'alarme, ils se
+rapprochèrent avec précaution de la forteresse d'Humayta, dont les
+remparts se profilaient dans le lointain au-dessus des bouquets de
+palmiers. A vol d'oiseau, la distance qui sépare le camp de Tuyuti de
+celui de Tuyucué, où les Brésiliens allaient maintenant s'établir, est
+d'une dizaine de kilomètres seulement, et cependant l'armée avait
+employé une semaine entière à faire son évolution. Il est vrai que,
+grâce à ce long et prudent détour, les soldats impériaux ne furent point
+inquiétés dans leur marche; mais ils donnèrent aux défenseurs d'Humayta
+tout le temps nécessaire pour se mettre en garde. Quand les Brésiliens
+arrivèrent non loin de la forteresse, il était devenu impossible de
+donner l'assaut immédiatement: sur tous les renflemens du sol, les
+Paraguayens construisaient de nouvelles batteries de canons, protégées
+comme celles de Curupaity, de funeste mémoire, par des abatis, des
+chevaux de frise, des obstacles et des piéges de toute espèce.
+
+L'armée brésilienne avait à peine terminé son évolution militaire que la
+direction des troupes alliées passait en d'autres mains, au grand
+détriment de la concorde, si nécessaire dans ces conjonctures
+périlleuses. Le 31 juillet, le président de la république argentine,
+investi du titre de général en chef par le traité de la triple alliance,
+arrivait à Tuyucué pour reprendre au marquis de Caxias le commandement
+que ce vieillard avait exercé par _interim_. M. Mitre était accompagné
+du général Hornos, de quelques aides-de-camp et de deux bataillons
+formant un effectif d'un millier d'hommes à peine: c'étaient là tous les
+renforts qu'il amenait à ses alliés. Avec les débris des régimens
+argentins décimés à Tuyuti et à Curuzu, le contingent de Buenos-Ayres
+s'élevait au plus à la septième partie de l'armée, et cependant c'est au
+président Mitre, c'est à ce général sans troupes que revenait l'honneur
+de commander en chef, tandis que l'empire devait continuer à fournir
+seul les hommes et les ressources militaires. Aussi l'armée brésilienne
+reçut-elle de fort mauvaise grâce le généralissime étranger, et de
+toutes parts retentirent des plaintes contre l'intrus, qui, sans
+contribuer aux charges de la guerre, prétendait en recueillir la gloire.
+Des officiers donnèrent leur démission pour n'avoir pas à prêter
+obéissance au président argentin, et le marquis de Caxias lui-même, tenu
+à plus de circonspection que ses subordonnés, ne sut point cacher
+complétement son dépit. Dans une dépêche en date du 8 août, il relève
+avec une certaine aigreur que le général Mitre a jugé convenable d'être
+seul pour rédiger le plan des opérations communes.
+
+Du reste on attend encore l'exécution de ce plan si longuement mûri, et
+l'on se demande même s'il est possible de tenter quelque entreprise
+sérieuse. Les avantages obtenus par le déplacement du camp brésilien se
+réduisent à bien peu de chose. Il est vrai qu'en se portant à l'est du
+«quadrilatère» occupé par les forces paraguayennes, les assiégeans ont
+diminué d'un petit nombre de kilomètres l'espace qui les sépare de la
+citadelle d'Humayta; mais d'un côté comme de l'autre ils auront, s'ils
+se hasardent à tenter l'assaut, les mêmes obstacles à vaincre, les mêmes
+hommes à combattre. Sans doute maintenant il leur est beaucoup plus
+facile d'inquiéter les communications de la forteresse avec l'intérieur
+de la république; toutefois ce n'est qu'en s'exposant eux-mêmes à être
+coupés de leur ligne d'approvisionnemens et à souffrir la famine. La
+seule utilité réelle qu'ait eue pour les Brésiliens la translation de
+leurs tentes est celle de leur avoir procuré une position militaire
+moins insalubre que Tuyuti. Le nouveau camp, défendu au nord par le
+cours de l'Arroyo Hondo, tributaire du Paraguay, comprend les terres
+hautes de San-Solano, parsemées de bouquets de palmiers, et des savanes
+élevées que n'atteint jamais le niveau de l'inondation; quant au
+quartier-général, il se trouve dans une «vasière desséchée,» car telle
+est en guarani la signification du mot Tuyucué, dérivé comme Tuyuti du
+radical _tuyu_ (boue). D'anciens bourbiers sont évidemment préférables à
+des fondrières encore emplies de fange; mais les fièvres paludéennes et
+les maladies épidémiques ne peuvent manquer de s'y développer également
+pendant les chaleurs de l'été, alors que les eaux baissent dans les
+lagunes, et que les matières putréfiées se dessèchent au soleil. Aussi,
+vers la fin de septembre, dès que la saison torride eut commencé dans
+cette région du Paraguay, le choléra fit de nouveau son apparition dans
+le camp brésilien, et les populations de Buenos-Ayres et de plusieurs
+autres villes argentines ont dû imposer de rigoureuses quarantaines à
+tous les navires sortis du port d'Itapirù. D'ailleurs, il faut le dire,
+les mesures de précaution les plus élémentaires sont négligées par les
+inspecteurs du camp, et dans certains cas les officiers eux-mêmes
+semblent prendre à tâche d'augmenter les causes d'insalubrité. Un ancien
+canal du Parana qui permettait aux embarcations de remonter jusqu'à la
+berge même du village d'Itapirù s'étant récemment envasé, on y a
+construit une chaussée carrossable en se servant de cornes de bœufs, de
+carcasses d'animaux, de foin et de maïs en décomposition. Les quais où
+doivent s'entreposer toutes les denrées nécessaires à l'alimentation de
+l'armée sont ainsi transformés en foyers de pestilence.
+
+
+III.
+
+En opérant son mouvement sur Tuyucué, l'armée brésilienne s'attendait à
+être immédiatement soutenue dans sa marche par une diversion de la
+flotte. Le soldat le moins expérimenté comprenait sans peine que, si les
+navires cuirassés ne forçaient le passage du fleuve pour aller
+ravitailler les troupes en amont de la forteresse d'Humayta, toute
+campagne sérieuse dans l'intérieur du Paraguay serait absolument
+impossible. Cependant plus de trois semaines s'écoulèrent sans que la
+flotte quittât son ancrage en face des batteries abandonnées de Curuzu.
+L'irritation grandissait peu à peu dans les camps: on accusait les
+marins de pusillanimité, on se moquait de cette inutile canonnade qui
+tonnait depuis des mois jour et nuit contre les batteries de Curupaity.
+Enfin on apprit avec joie que, sur l'ordre exprès venu de
+Rio-de-Janeiro, l'amiral faisait ses préparatifs pour la difficile
+aventure dont il était chargé. Le 14 août au soir, tous les navires
+étaient à leur poste, et les équipages attendaient l'ordre de départ.
+Une bizarre proclamation, unique peut-être dans l'histoire des guerres
+modernes, venait de mettre la flotte, par un jeu de mots pieux, sous la
+protection de la Vierge, et les superstitieux matelots se répétaient ces
+paroles d'heureux présage: «Brésiliens! soyez remplis d'espoir! La
+sainte église a donné la mère de Dieu pour patronne au 15 août: c'est
+demain la fête de la sainte Vierge-de-Gloire, de Notre-Dame-de-Victoire,
+c'est le jour de l'Assomption! C'est donc avec la gloire et la victoire
+que nous irons à l'Assomption!»
+
+Au matin de ce grand jour qui devait éclairer le triomphe des
+Brésiliens, l'amiral Ignazio hissa le pavillon de départ sur le vaisseau
+le _Brasil_, et la flotte se mit en marche pour forcer le passage de la
+rivière. Un petit vapeur en bois, le _Lindoya_, garanti contre le canon
+de la forteresse par la masse épaisse du _Brasil_, accompagnait ce grand
+navire; mais tous les autres bâtimens qui se hasardaient l'un après
+l'autre dans la passe en suivant le sillage tracé par le vaisseau amiral
+étaient des frégates cuirassées: c'étaient le _Mariz-e-Barros_, le
+_Tamandaré_, le _Bahia_, le _Herval_, le _Colombo_, le _Cabral_,
+remorquant un mortier posé sur un radeau, le _Barroso_, le _Silvado_ et
+le _Lima-Barros_, fermant l'arrière-garde. Les navires en bois, restés
+prudemment en aval, se contentaient de lancer des boulets et des bombes
+sur les ouvrages de Curupaity, tandis que les noirs vaisseaux cuirassés
+remontaient en silence le rapide courant du Paraguay. Les drapeaux
+flottaient orgueilleusement à l'arrière des frégates, mais artilleurs et
+matelots restaient cachés sous les grandes carapaces de fer; les canons
+eux-mêmes avaient été mis à l'abri, les sabords étaient fermés, des sacs
+de sable protégeaient les bordages contre le choc des boulets ennemis.
+Afin de diminuer encore les risques d'avarie, l'amiral avait donné
+l'ordre à ses navires de longer au plus près la berge de Curupaity,
+haute d'environ 10 mètres; il espérait que, grâce à cette manœuvre, la
+flotte, composée tout entière de bâtimens peu élevés sur l'eau,
+passerait au-dessous des projectiles lancés par les Paraguayens.
+
+Toutefois les artilleurs du fort guettaient leur proie, et, dès qu'une
+ravine de la berge, une courbe de la rivière, un faux mouvement du
+timonier, leur permettaient de diriger la gueule des canons vers les
+navires brésiliens, leurs boulets allaient frapper en pleine armure.
+L'hélice du _Colombo_ est brisée, sa machine ne fonctionne plus, et la
+lourde masse commence à redescendre le courant; il faut que le _Silvado_
+aille à son secours et prenne l'immense épave à la remorque; le
+_Lima-Barros_ est frappé de 45 coups de canon; le _Brasil_ et le
+_Herval_ subissent aussi des avaries graves; les cuirasses de plusieurs
+frégates sont ployées et défoncées; un projectile entre dans la tourelle
+du _Tamandaré_, emporte le bras du capitaine et blesse les hommes qui
+l'entourent. Pendant les quarante minutes que les onze vaisseaux mettent
+à franchir le terrible défilé, ils ne reçoivent pas moins de 263 coups
+tirés à demi-portée par les 18 canons de Curupaity. Enfin ces batteries,
+qui ont arrêté deux années durant toutes les forces du Brésil, sont
+dépassées, la flotte arrive en lieu tranquille, loin des boulets qui
+plongent en sifflant dans les eaux du fleuve, et les matelots, remontés
+sur le pont, se félicitent à grands cris.
+
+Était-ce donc un triomphe que venait de remporter le Brésil? On l'eût
+dit au premier abord, et la presse officieuse de Rio-de-Janeiro
+s'empressa de célébrer la chute prochaine de la forteresse du Paraguay
+et la capture inévitable du maréchal Lopez; on comparait l'amiral
+Ignazio forçant le passage de Curupaity au vieux Farragut passant
+victorieusement sous le feu des cent pièces de Port-Hudson, et, pour le
+récompenser de son haut fait d'armes, dom Pedro II lui donnait le titre
+de baron d'Inhauma. Bientôt pourtant il fallut reconnaître que le facile
+exploit de la flotte brésilienne était plutôt un désastre qu'une
+victoire. Ce n'est point seulement la passe de Curupaity qui aurait dû
+être forcée, c'étaient les redoutes d'Humayta qu'il aurait fallu doubler
+pour entrer dans les eaux libres et tenter d'établir des communications
+avec l'armée de terre. Or les navires cuirassés avaient subi trop
+d'avaries dans leur première étape pour oser commencer la seconde, bien
+autrement périlleuse. Devant eux, à l'angle de la rivière, les
+Brésiliens peuvent voir, soutenue par trois bateaux plats, l'épaisse
+chaîne en câbles de fer tordus qui barre le Paraguay de l'une à l'autre
+rive; en aval de cet obstacle, que le brusque détour du courant empêche
+d'aborder directement et de briser sous l'éperon des navires, se dresse,
+au milieu d'autres redoutes moins apparentes, la formidable batterie
+casematée de Londres, armée de 16 canons de gros calibre pouvant tous
+concentrer leur feu vers un même point; puis au-delà, sur une longueur
+de plusieurs kilomètres, se succèdent d'autres batteries commandant de
+leurs embrasures tous les passages du tortueux chenal qu'auraient à
+suivre les vaisseaux. A ces obstacles visibles se joint le danger des
+torpilles cachées çà et là dans le courant. Si la flotte cuirassée du
+Brésil a déjà tant souffert en subissant le feu d'un simple ouvrage
+avancé comme Curupaity, est-il à croire qu'elle pourra se glisser
+impunément sous les canons en nombre inconnu de la grande forteresse
+d'Humayta, transformée depuis vingt ans en boulevard imprenable? Dès
+l'abord, l'amiral douta de la possibilité du succès, car, en dépit des
+ordres formels du ministère, il a dû se borner à de simples
+reconnaissances; protégé par une île, il se contenta de jeter de loin
+quelques bombes dans la place. Le jour solennellement invoqué de
+l'Assomption n'a donc pas été favorable aux Brésiliens.
+
+Dès que l'amiral Ignazio reconnut la folie qu'il y aurait de sa part à
+tenter le passage d'Humayta, il songea sans doute à redescendre en aval
+de Curupaity pour rejoindre le reste de la flotte et l'embouchure du
+Paraguay, bientôt même il reçut de Rio-de-Janeiro l'ordre d'avoir à
+réparer à tout prix sa première imprudence en revenant au plus vite à
+l'ancrage de Tres-Bocas; mais il était trop tard. Aussitôt après le
+passage des navires cuirassés, le maréchal Lopez s'était occupé de leur
+barrer la rivière en aval et de les emprisonner ainsi entre ses deux
+forteresses: il fit abaisser le niveau des berges afin que les
+artilleurs pussent incliner leurs canons et les pointer à bout portant
+sur les navires qui tenteraient de longer la rive; sur tous les points
+faibles, il fit construire des batteries supplémentaires armées d'une
+artillerie puissante; il fit immerger de nouvelles torpilles en diverses
+parties du chenal. Jour et nuit, le méandre du fleuve qui se déroule
+devant Curupaity est couvert d'embarcations et de radeaux qui se
+hasardent sans danger entre les deux flottes brésiliennes; jour et nuit,
+les affûts et les chars emplis de munitions encombrent le chemin qui
+rejoint la forteresse d'Humayta aux redoutes avancées. D'après les
+rapports officiels du mois de septembre, 130 grosses pièces d'artillerie
+défendent maintenant ce défilé du fleuve, qu'une vingtaine de canons
+avaient déjà rendu si périlleux pendant la journée du 15 août. Pour
+garder ses communications avec le reste de la flotte et son
+gouvernement, l'amiral bloqué a dû faire ouvrir un sentier à travers les
+épais fourrés et les marécages de la rive droite du Paraguay. Une garde
+de 2,000 hommes, détachée de l'armée principale, protége le chemin
+contre les attaques des maraudeurs; mais ceux-ci sont en si grand
+nombre, que les dépêches ont été fréquemment interceptées. D'ailleurs le
+sol de cette partie du Gran-Chaco est tellement bas et spongieux qu'on
+ne peut guère se servir du sentier que pour le transport d'objets d'un
+faible poids: la location d'une charrette pour ce trajet d'une dizaine
+de kilomètres ne coûte pas moins de 80 piastres fortes[4], et la tonne
+de combustible revient, dit-on, à 1,750 francs. La flotte ne se
+ravitaille qu'à grand'peine, elle épuise ses munitions sans pouvoir les
+remplacer, et ne peut même réparer ses avaries; les matelots désertent
+en foule pour ne pas être mis à la ration de disette ou pour échapper à
+l'ennui de leur captivité. Que va devenir cette flotte ainsi enfermée
+dans une impasse? Tentera-t-elle de se glisser de nouveau sous la
+formidable rangée des canons ennemis, au risque de sombrer tout entière
+dans ce dangereux voyage, ou bien sera-t-elle abandonnée comme un poste
+intenable par ses propres équipages? Après avoir été longtemps la gloire
+et l'espoir du Brésil, est-elle destinée à porter un jour en vue de
+Rio-de-Janeiro le pavillon du Paraguay? On dit qu'après le passage des
+navires cuirassés devant Curupaity, le maréchal Lopez félicita son armée
+par un ordre du jour. «Enfin, s'écriait-il, nos vœux sont accomplis! La
+flotte brésilienne est prisonnière. Il y a deux ans, au commencement de
+la guerre, nous avions tenté d'enfermer les vaisseaux ennemis entre
+Corrientes et les batteries de Cuevas, et maintenant ils viennent se
+placer d'eux-mêmes entre les deux forteresses d'Humayta et de
+Curupaity!»
+
+[4] Ce chiffre est donné par le _Standard and River Plate News_ du 4
+septembre 1867.
+
+
+IV.
+
+Il est facile de comprendre que, dans la situation redoutable où se
+trouvent à la fois leur flotte et leur armée, les alliés doivent
+ardemment désirer la paix; mais ce fatal amour-propre qui aveugle
+toujours les peuples et les gouvernemens ne permet pas aux trop confians
+signataires du traité de conquête d'avouer leur impuissance après tant
+de prétendues victoires, et d'entrer franchement en négociations avec le
+«tyran» qu'ils devaient détrôner en trois jours. Même après le sanglant
+revers de Curupaity, ils avaient décliné avec hauteur la médiation des
+États-Unis, que M. Washburn, ministre de la république fédérale à
+l'Assomption, leur avait offerte, le 11 mars 1867, en vertu des ordres
+de M. Seward; plus tard ils avaient repoussé bien plus fièrement encore
+une nouvelle proposition qu'avait présentée le général Asboth, ministre
+des États-Unis à Buenos-Ayres. Cependant, à la suite de pourparlers et
+d'intrigues dont le secret n'a pas été complétement dévoilé, les chefs
+de l'armée envahissante durent enfin se décider pour la première fois à
+faire des ouvertures de paix, tout en essayant de maintenir en apparence
+leur attitude martiale. Le secrétaire de la légation anglaise de
+Buenos-Ayres, M. Gould, jeune homme qui sans doute était désireux
+d'attacher son nom à un événement considérable de l'histoire américaine,
+s'offrit à servir d'intermédiaire entre les belligérans. Il fit demander
+au président Lopez l'autorisation de lui remettre officieusement les
+propositions des alliés, et, débarquant à Curuzu, se rendit par terre au
+quartier-général de Paso-Pucu, situé au sud-est de la forteresse
+paraguayenne. C'est là que M. Gould remit à Lopez le projet qui lui
+avait été confié par le général Mitre, et qui devait servir de base aux
+négociations de paix. Le premier article de ce programme, rédigé le 12
+septembre au camp de Tuyucué, se bornait à demander le secret au
+gouvernement du Paraguay sur la démarche que faisaient les commandans
+alliés: avant toutes choses, ils tenaient à sauvegarder leur
+amour-propre. Quant au fond même des questions en litige, le général
+Mitre et le marquis de Caxias en faisaient bon marché: d'après les
+divers articles du projet de négociation, l'indépendance et l'intégrité
+du Paraguay devaient être formellement reconnues, ses limites devaient
+être respectées, les territoires envahis par l'une ou l'autre armée
+devaient être réciproquement rendus, et les prisonniers de guerre mis en
+liberté; le Brésil renonçait même à demander la moindre indemnité pour
+les énormes dépenses que lui avait occasionnées la terrible lutte.
+Toutefois, si les alliés, reconnaissant ainsi que la vie de plus de
+100,000 hommes avait été vainement sacrifiée, se montraient si coulans
+sur les choses, ils ne voulaient point céder sur une question purement
+personnelle, et demandaient qu'aussitôt après la conclusion de la paix
+le président Lopez allât faire un voyage en Europe: repoussés par une
+nation, il leur fût du moins resté la puérile satisfaction d'avoir
+triomphé d'un homme.
+
+Ces propositions devaient être évidemment rejetées, car ce n'est point
+de l'étranger qu'un peuple invaincu doit recevoir des ordres pour élire
+ou renvoyer ses magistrats. Les offres portées par M. Gould étaient
+remises le 14 septembre, précisément un mois après le commencement du
+blocus de la flotte brésilienne entre Humayta et Curupaity, et au plus
+fort des difficultés qu'éprouvaient les impériaux pour se ravitailler
+dans leur camp de Tuyucué. D'ailleurs ce que l'on sait du maréchal Lopez
+porte à croire qu'il n'est point homme à se laisser exiler pour
+complaire à l'amour-propre d'adversaires qu'il a si souvent repoussés.
+Dans la réponse rédigée par le commissaire Caminos, il écarta donc
+nettement la dérisoire proposition qui lui était faite. On ne saurait
+l'en blâmer; mais ce qu'on peut lui reprocher avec justice, c'est le
+manque de modestie dont il a fait preuve en laissant vanter son héroïsme
+et ses sacrifices dans un document officiel: ce n'est point à lui, c'est
+à la nation qu'il incombe de reconnaître s'il a bien ou mal rempli ses
+devoirs de serviteur public.
+
+En terminant sa dépêche, M. Caminos prenait M. Gould à témoin que cette
+fois les alliés avaient bien certainement eu l'initiative des
+négociations; néanmoins, lorsque le voyage du diplomate anglais fut
+connu à Rio-de-Janeiro, on voulut croire à toute force que le maréchal
+Lopez, poussé à la dernière extrémité, demandait grâce aux envahisseurs
+de son pays. Les ministres n'osaient avouer de qui les premières
+démarches étaient venues, et, quand les nouvelles authentiques
+arrivèrent enfin, on se refusa longtemps à y voir autre chose que des
+calomnies d'origine paraguayenne. «Jamais, s'était écrié le président du
+conseil, M. Zaccarias, dans son discours du 7 juin 1867, jamais le
+gouvernement n'admettra cette supposition, que la petite république qui
+nous a offensés puisse ternir l'honneur de l'empire en nous opposant les
+avantages de son territoire et l'insalubrité de ses marais.» Pourtant il
+fallut bien ouvrir les yeux à l'évidence et reconnaître que le premier
+lassé dans cette interminable guerre, c'était le puissant empire et non
+l'imperceptible république. La joie qu'avait causée d'abord la
+perspective de la paix fit place à la colère. L'irritation fut grande,
+surtout à Rio-de-Janeiro et dans les autres villes du Brésil qui ont à
+supporter le poids si lourd des impôts de guerre, et qui ne cessent
+d'envoyer à l'armée leurs contingens d'hommes destinés à ne jamais
+revenir. On accusa les ministres d'ineptie et les généraux de lâcheté,
+on dénonça les Argentins comme des traîtres bien plus redoutables encore
+que de loyaux ennemis; on demanda que les troupes impériales, au lieu
+d'obéir au président Mitre, ce mauvais génie de l'expédition, se
+retournassent contre lui, afin de ne point revenir du Paraguay sans coup
+frapper. Il n'y a d'ailleurs point à s'étonner de ces récriminations des
+Brésiliens contre leurs alliés, car c'est l'empire qui a dû porter
+presque toutes les charges de la guerre, et les avantages de la paix
+doivent surtout profiter à la république argentine. Dans les pourparlers
+non officiels qui eurent lieu par l'entremise de M. Gould, le président
+Lopez, maintenant l'attitude qu'il avait prise à Yataiti-Cora, s'était
+montré, dit-on, très exigeant envers le Brésil et disposé aux plus
+larges concessions à l'égard des états républicains. Tandis qu'il
+demandait à l'empire la cession du territoire conquis dans le
+Matto-Grosso et l'évacuation immédiate de la Bande-Orientale, il avait
+exprimé le vœu de s'entendre à l'amiable avec le président Mitre sur
+toutes les questions litigieuses entre le Paraguay et les provinces de
+la Plata.
+
+En dépit de la haine qui sépare les deux peuples et des sourdes rancunes
+qui s'amassent entre les deux gouvernemens de Rio-de-Janeiro et de
+Buenos-Ayres, le traité d'alliance subsiste, et par conséquent la guerre
+continue, plus hideuse peut-être que par le passé. Il ne s'agit plus
+aujourd'hui de préparer de grands mouvemens stratégiques et de lutter en
+batailles rangées: les combats qui se livrent dans les bois, dans les
+marais, au bord des ruisseaux, n'ont d'autre but que de couper les
+lignes d'approvisionnemens et de saisir les convois. Un troupeau de
+bestiaux effarés, une rangée de charrettes pleines de maïs ou de farine,
+tels sont les prix de chaque escarmouche, de chaque tuerie: les deux
+armées se battent encore plus pour la nourriture que pour la gloire.
+Dans une de ces expéditions de fortune, les Brésiliens ont en la chance
+d'atteindre la rive gauche du fleuve Paraguay et de conquérir
+momentanément la petite ville del Pilar; le général Andrada Neves fut
+même nommé baron «du Triomphe» en récompense de ce haut fait d'armes;
+mais bientôt le canon de deux bateaux à vapeur vint précipiter sa
+retraite, à laquelle le manque de vivres l'eût forcé tôt ou tard.
+D'ordinaire ce sont les Paraguayens qui ont le privilége de l'attaque,
+grâce à leur connaissance du pays et à la série de remparts et de fossés
+d'où ils peuvent s'élancer à l'improviste sur les colonnes en marche. Le
+24 septembre, ils ont réussi, par une de ces apparitions soudaines, à
+s'emparer de la route directe qui relie le camp de Tuyuti à celui de
+Tuyucué: un engagement très meurtrier eut lieu sur les bords du marigot
+de Paso-Canoa que traverse le chemin; les impériaux furent dispersés, et
+les Paraguayens vainqueurs s'empressèrent de rattacher à leurs lignes le
+terrain qu'ils venaient de conquérir. Maintenant les convois doivent
+faire un long détour à travers les fondrières de l'Estero-Bellaco; à
+chaque voyage, les animaux risquent de mourir de fatigue ou de rester
+embourbés dans la fange: les deux côtés de la route sont parsemés de
+cadavres en décomposition.
+
+Les entrepôts de Corrientes et d'Itapirù sont, il est vrai, remplis de
+vivres et de fourrages. Le gouvernement brésilien achète à prix d'or
+dans le Rio-Grande et les provinces argentines les milliers de bestiaux
+nécessaires chaque mois à l'alimentation de l'armée, et les dirige en
+toute hâte vers le théâtre de la guerre; mais cela ne suffit point. En
+dépit de tous les beaux projets présentés par les ingénieurs, les
+généraux alliés n'ont pas encore su, comme le général Grant assiégeant
+Petersburg, relier par un chemin de fer leurs lignes fortifiées à leur
+port d'approvisionnement, et, quelles que soient la richesse de leurs
+magasins et la multitude de leurs animaux de boucherie, ils n'en sont
+pas moins toujours menacés par la disette; très fréquemment déjà les
+soldats ont dû se contenter de demi-rations. Dans une de ses dépêches,
+le marquis de Caxias avoue même que sa préoccupation constante est de
+pouvoir assurer à son armée une avance de huit ou dix jours de vivres.
+Le danger des surprises est tel que les marchands d'Itapirù, appartenant
+presque tous à cette race génoise si audacieuse et si âpre au gain,
+n'osent point s'aventurer isolément au-delà du camp de Tuyuti. Il n'en
+coûte pas moins de 10 francs par arrobe (12 kilogrammes) pour envoyer un
+chargement d'Itapirù au quartier-général, de sorte que la location d'une
+simple charrette à bœufs revient à 1,000 francs par voyage; aussi toutes
+les denrées qui ne sont pas distribuées gratuitement aux troupes par le
+commissariat se vendent-elles à des prix exorbitans[5]. D'ailleurs les
+Paraguayens ne sont pas les seuls ennemis à craindre; les maraudeurs des
+deux armées, cachés dans les broussailles, attendent les convois au
+passage pour s'emparer des bêtes égarées et piller les chars embourbés;
+les Indiens Guaycurus, que les commandans brésiliens avaient invités à
+pénétrer dans le Paraguay pour dévaster les plantations et voler le
+bétail, ont trouvé plus facile d'accomplir leur œuvre de rapine dans le
+voisinage du camp des alliés, et c'est en poussant devant eux des
+milliers de chevaux qu'ils se sont retirés dans leurs solitudes du
+Gran-Chaco; même les soldats de l'escorte, parmi lesquels se trouvent
+un grand nombre de condamnés pour crimes, pillent en détail les chariots
+qui leur sont confiés; enfin tout ce monde honteux de spéculateurs,
+d'aventuriers, de débauchés, qui pullule à la suite de l'armée prélève
+aussi sa part dans les entrepôts remplis à grand peine par les
+fournisseurs argentins. Quant au pays, il n'offre aucune ressource, tout
+ayant été dévasté par les Paraguayens eux-mêmes, qui ont abattu
+jusqu'aux cabanes de joncs, démoli jusqu'aux chapelles des hameaux; tout
+le territoire qui s'étend au sud du Rio-Tebicuari n'est plus qu'une
+solitude immense. Quelle sera la situation de l'armée brésilienne, si le
+général Urquiza fait exécuter avec rigueur la décision prise dans l'état
+d'Entre-Rios pour empêcher l'exportation du bétail, et si les provinces
+voisines en viennent à imiter cet exemple? Ce serait pour se voir
+arracher de la bouche la nourriture de chaque jour que les malheureux
+miliciens et esclaves de l'empire auraient été transportés à des
+milliers de kilomètres de leur pays, dans les terres à demi noyées du
+Paraguay! Quant à la garnison d'Humayta, elle est abondamment pourvue de
+toutes les denrées nécessaires à la vie, grâce au fleuve qui la fait
+communiquer avec l'Assomption, et sur lequel vont et viennent
+incessamment de nombreux bateaux à vapeur, rien de sérieux ne pourra
+donc être tenté par les Brésiliens contre le quadrilatère ennemi tant
+qu'ils ne l'auront pas investi, tant qu'ils n'auront pas étendu leurs
+lignes du fleuve Parana au Rio-Paraguay, sur une demi-circonférence de
+plus de 40 kilomètres; mais s'ils ont eu déjà tant de peine à maintenir
+leurs deux camps de Tuyuti et de Tuyucué, est-il probable que, même en
+doublant leur armée, ils puissent un jour se replier solidement au nord
+d'Humayta et se loger sur la rive gauche du Paraguay en prenant d'assaut
+le fortin de Tayi, situé sur une courbe du fleuve, au sud de la ville
+del Pilar? C'est là ce que l'avenir nous apprendra.
+
+[5] Le tarif des cantines de Tuyucué, fixé par ordre du marquis de
+Caxias, établit de véritables prix de famine. Même à Corrientes, en
+dehors des lignes brésiliennes, un poulet coûte 25 francs.
+
+Sur la frontière septentrionale de la république, les armes brésiliennes
+n'ont pas été plus heureuses que sur la frontière méridionale. Après
+avoir employé plus d'une année à terminer sa marche à travers les forêts
+coupées de rivières et de marécages qui séparent les plateaux
+atlantiques de la grande dépression centrale de l'Amérique du Sud, une
+petite troupe d'environ 2,000 hommes, recrutée dans les provinces de
+Goyaz, de São-Paolo et de Minas-Gerães, avait fini par atteindre en
+septembre 1866 le village de Miranda, situé sur la rivière du même nom,
+affluent du Haut-Paraguay. Elle y resta pendant trois ou quatre mois,
+s'occupant du commerce du sel et d'autres denrées avec les diverses
+tribus des Indiens du voisinage; mais bientôt elle fut décimée par les
+fièvres paludéennes, les maladies de foie, l'hydropisie. Vers le
+commencement de l'année 1867, elle devait abandonner les terres basses
+et humides de Miranda pour gagner le campement plus salubre de Nioac, à
+l'endroit où la rivière du même nom commence à devenir navigable.
+Toutefois ce n'était là qu'une halte, car les ordres du gouvernement
+étaient formels: l'expédition devait se diriger vers la rivière d'Apa,
+que l'empire réclame pour frontière au nord de la république du
+Paraguay, et le nouveau colonel de la petite armée, M. Camisão, tenait
+d'autant plus à exécuter ces ordres que son prédécesseur, le colonel de
+Carvalho, l'avait accusé de lâcheté devant les troupes. Le 23 février,
+les Brésiliens, qui n'avaient pas même un escadron de cavalerie, se
+mirent en marche, dans l'espérance insensée qu'en dépit de leur petit
+nombre ils pourraient non-seulement reconquérir la partie du
+Matto-Grosso occupée par les soldats de Lopez, mais aussi pénétrer dans
+le Paraguay et peut-être même occuper la ville de Concepcion, à 200
+kilomètres à peine de la capitale. Pendant leur pénible marche, qui dura
+près de deux mois, ils n'eurent d'ailleurs à lutter contre d'autres
+obstacles que ceux opposés par la nature elle-même: partout les petits
+détachemens de Paraguayens se retirèrent sans combat. Même sur la
+frontière de l'Apa, la garnison du fortin de Bella-Vista se hâta
+d'évacuer son poste à la vue du drapeau brésilien: les envahisseurs
+avaient le chemin libre, seulement ils étaient exposés à mourir de faim.
+Ils essayèrent vainement de surprendre, à une vingtaine de kilomètres
+plus au sud, l'_invernada_ de la Laguna, où le président Lopez faisait
+garder plusieurs milliers de têtes de bétail; à l'arrivée des Brésiliens
+les bœufs avaient disparu. Il fallut bien se résoudre à la retraite afin
+de ne pas succomber d'inanition. Dès que le colonel Camisão eût repassé
+l'Apa, les insaisissables cavaliers paraguayens apparurent tout à coup
+sur les flancs et en tête de la petite bande pour s'emparer des
+traînards, obstruer les chemins, saisir les convois de vivres expédiés
+de Nioac. Devant chaque marécage, au tournant de chaque rivière, les
+Brésiliens, épuisés de fatigue et de faim et graduellement réduits en
+nombre, devaient se serrer les uns contre les autres pour résister à de
+soudaines attaques. On dit même que dans les plaines ils eurent souvent
+à s'enfuir précipitamment pour éviter l'incendie que l'ennemi avait
+déchaîné contre eux en allumant les grandes herbes. Afin d'éviter leur
+terrible escorte de cavaliers paraguayens, les fuyards durent se jeter à
+droite dans un pays montueux où les attendaient d'autres fatigues. Le
+choléra se déclara brusquement parmi eux: des centaines de cadavres
+furent ensevelis à la hâte; 122 malades pour lesquels on n'avait plus de
+moyens de transport furent abandonnés dans la forêt; même le commandant
+de la troupe et son lieutenant, M. Cabral de Menezes, purent voir
+disparaître leurs soldats avant que n'eût commencé pour eux l'agonie de
+la mort. Enfin les malheureux faméliques, n'ayant pour toute ration
+qu'une once de viande par jour, atteignirent Nioac. Ils croyaient
+toucher au terme de leur lamentable odyssée; mais la place s'était
+rendue aux Paraguayens, et la retraite dut continuer encore plusieurs
+jours jusqu'au pied du Monte-Azul, où les survivans de l'expédition
+trouvèrent à la fois de la nourriture, des soins et le repos
+indispensable après tant de fatigues.
+
+Pendant que ces tristes événemens s'accomplissaient, le gouverneur de
+Cuyaba, M. Couto de Magalhães, qui aurait dû, semble-t-il, s'occuper
+avant tout de marcher au secours de l'infortuné colonel Camisão,
+dirigeait une force de 2,000 hommes vers un point tout opposé de la
+province, c'est-à-dire vers le fleuve Paraguay. Il voulait reconquérir
+le fortin de Corumba, dont les Paraguayens s'étaient emparés dès le
+commencement de la guerre, et où ils avaient laissé une petite garnison.
+Les débuts de l'expédition furent assez heureux: le 13 juin, la
+flottille brésilienne réussit à surprendre le fort, situé sur un
+monticule qu'entouraient les eaux débordées du fleuve. Après un combat
+acharné qui dura près de deux heures, les assaillans, beaucoup plus
+nombreux que leurs adversaires, finirent par l'emporter, et
+massacrèrent, dit-on, la plupart des blessés qui se trouvaient entre
+leurs mains. Toutefois ils ne devaient pas rester longtemps possesseurs
+des murs reconquis. Quatre jours après, ayant aperçu de loin quelques
+vapeurs paraguayens envoyés de l'Assomption pour reprendre Corumba, ils
+jugèrent prudent d'abandonner la place, où d'ailleurs la petite vérole
+commençait à les décimer, et laissèrent définitivement à leurs ennemis
+ce point important, d'où part la nouvelle route qui relie le Paraguay
+aux villes du plateau bolivien. Ainsi, au nord comme au sud de la petite
+république, les combats, les batailles, les expéditions diverses, n'ont
+presque rien changé, pendant les douze mois qui viennent de s'écouler,
+aux positions respectives des belligérans. Le Paraguay a su maintenir
+ses frontières militaires, et, s'il reste bloqué du côté de
+l'Atlantique, il garde toujours, par la Bolivie, ses libres
+communications avec la Mer du Sud.
+
+
+V.
+
+D'après les renseignemens que donnent sur l'état du Paraguay les
+journaux du pays et les rares étrangers qui ont pu franchir les lignes
+militaires, la nation est loin d'être épuisée. Tous les hommes valides
+étant soldats, la population, qu'elle soit de 1,500,000 âmes ou
+seulement de 1 million, est assez considérable pour opposer aux
+envahisseurs un nombre toujours égal de combattans. Si le Paraguay, dans
+une crise suprême, devait mettre sur pied autant d'hommes en proportion
+que les états à esclaves de l'Amérique du Nord en avaient dans leurs
+armées, le président Lopez pourrait compter sous ses ordres au moins
+60,000 soldats. Le fait est que jusqu'à présent les Brésiliens ont
+toujours trouvé leurs adversaires en nombre aux bords du Parana comme
+sur les rives de l'Apa et du Haut-Paraguay, et des milliers de recrues
+s'exercent en outre dans tous les camps de l'intérieur. Pourvu que
+l'armée de la république ait en quantité suffisante la nourriture, les
+vêtemens et les armes, elle peut résister indéfiniment à toutes les
+forces du Brésil, car elle ne reçoit point de solde et n'en demande
+aucune.
+
+En l'absence des hommes, ce sont les femmes qui cultivent le sol, et
+grâce à l'ensemble avec lequel elles ont su, en vue du salut public,
+combiner tous leurs travaux, la patrie paraguayenne n'a jamais eu à
+redouter de famine pendant la longue guerre; cette année surtout, les
+récoltes de maïs, de manioc, de légumes, de fourrages, ont été d'une
+grande abondance. Ce sont aussi les femmes qui filent la laine et
+tissent les étoffes de toute espèce; dans les entrepôts des camps, il
+n'est pas une pièce de vêtement qui ne soit sortie de la main des
+Paraguayennes, et qui n'ait été présentée au gouvernement en offrande
+patriotique. Quant à la fonderie de fer d'Ibicuy et à l'arsenal de
+l'Assomption, les ouvriers y travaillent jour et nuit sous la direction
+d'ingénieurs anglais pour fondre et rayer les canons, fabriquer les
+balles, les cartouches et la poudre, car c'est de l'incessante activité
+de ces établissemens que dépend l'indépendance même de la nation. En
+outre le blocus du Parana ne pouvait manquer de faire naître de
+nouvelles industries. Les Paraguayens construisent maintenant des
+machines, préparent d'excellent papier, utilisent pour la fabrication
+des étoffes certaines fibres textiles qui ne sont pas employées
+ailleurs, telles que le _caraguata_, l'_ibira_, l'ortie, remplacent les
+vins français par des vins indigènes. Les objets de luxe importés jadis
+de l'étranger ou bien introduits malgré le blocus sont d'une excessive
+cherté; cependant le chemin frayé pour la première fois en 1865 entre le
+Paraguay et la Bolivie par Corumba et Santa-Cruz de la Sierra est de
+plus en plus fréquenté des caravanes. Tout droit de douane et d'entrepôt
+ayant été supprimé en faveur des marchandises venues par cette voie, la
+ville de l'Assomption est devenue une place importante pour les
+négocians boliviens. Grâce à l'ouverture de la nouvelle route
+commerciale, les échanges du port de Cobija, sur le Pacifique, se sont
+accrus d'une manière notable.
+
+Non-seulement le Paraguay a les moyens matériels de continuer la guerre
+contre les envahisseurs brésiliens, mais il a aussi l'enthousiasme
+national, sans lequel rien de grand ne pourrait s'accomplir. La
+merveilleuse unanimité, la constance inébranlable dont le peuple a fait
+preuve dans cette lutte qui lui a déjà coûté tant de sang, ne peuvent
+être commandées par un despote; elles doivent être le produit le plus
+pur de la vie nationale. Les Hispano-Guaranis ne veulent à aucun prix se
+laisser asservir par cette race portugaise qu'ils ont combattue depuis
+trois siècles, et qui tente maintenant de faire conquérir leur
+territoire par des esclaves; ils préfèrent sacrifier leur fortune et
+leur vie, et c'est pour cela que, tout en commençant à comprendre leurs
+droits de citoyens, ils observent cependant une si rigoureuse
+discipline; la nation tout entière est devenue volontairement une armée.
+De toutes parts l'argent afflue au trésor; l'arsenal et la fonderie sont
+alimentés de fer et de cuivre par les ouvriers et les paysans, qui
+apportent leurs vieux outils; des quantités de dons en nature sont
+expédiés directement au camp d'Humayta, étoffes, barils de mélasse,
+légumes, charretées de foin, herbes médicinales, fruits de toute espèce.
+Dans cette généreuse rivalité, ce sont les femmes surtout qui se
+distinguent; elles couronnent de fleurs les jeunes gens qui vont
+rejoindre le camp, et ne prennent point le deuil pour ceux des leurs qui
+tombent sur le champ de bataille; elles demandent même à prendre les
+armes. Récemment les dames de l'Assomption, réunies en assemblée
+générale, ont décidé qu'elles donneraient à la patrie tous leurs bijoux
+d'or ou d'argent, et leur exemple a été aussitôt suivi dans toutes les
+villes et les villages de la république. Après avoir recueilli par
+boisseaux les broches et les pendans d'oreilles, les dames patronnesses
+présentèrent solennellement leur offrande au vice-président de la
+république. Toutefois le maréchal Lopez ne voulut point accepter ce
+magnifique présent; dans une lettre datée du quartier-général et remplie
+de complimens à l'adresse du «beau sexe,» il déclara que le Paraguay
+était assez riche pour que les femmes n'eussent pas encore à se priver
+de leurs bijoux; il consentait seulement à prélever, au nom de la
+patrie, un vingtième de l'offrande pour en frapper une monnaie d'or qui
+servirait bien plutôt à rappeler le patriotisme des Paraguayennes qu'à
+être utilisée comme moyen d'échange. Dans un pays où les femmes méritent
+vraiment un pareil honneur, le peuple ne saurait être destiné à un
+éternel servage. Les descendans des Guaranis, devenus plus fiers par la
+conscience de ce qu'ils ont su accomplir durant cette grande guerre, et
+se trouvant de plus en contact avec le monde moderne, finiront par
+comprendre un peu mieux le titre de républicains qu'ils se sont donné
+lors de leur séparation du grand empire colonial de l'Espagne. Il est
+seulement à craindre que la gloire militaire, ajoutée au prestige qu'a
+toujours eu le président ou _supremo_ aux yeux de ce peuple enfant, ne
+transforme pour eux le maréchal Lopez en une sorte de demi-dieu. S'il
+réussit à terminer triomphalement la guerre actuelle, et que sa victoire
+fasse de lui l'arbitre des destinées de la Plata, les soldats qui l'ont
+aidé à défendre le sol du Paraguay le suivront peut-être en conquérans
+sur les terres de leurs voisins. Il y a là un sérieux danger pour
+l'équilibre des nations platéennes; mais ce danger, ces nations l'ont
+elles-mêmes créé par leur traité funeste avec l'empire du Brésil.
+
+Si le peuple paraguayen s'est dressé comme un seul homme en face de
+l'étranger, on ne voit au contraire que troubles et dissensions dans les
+deux républiques de la Plata et de la Bande-Orientale. Après la révolte
+des provinces de Cordova, de San-Luis, de Mendoza, les districts andins
+du nord-ouest se sont soulevés à leur tour, les uns pour se rendre
+indépendans de Buenos-Ayres, les autres pour n'avoir à prendre aucune
+part à la guerre contre le Paraguay. A ces mouvemens locaux sont venues
+s'ajouter, paraît-il, bien des expéditions de pillage. D'anciens chefs
+de bande exilés du territoire argentin ont reparu tout à coup pour
+mettre les villes à contribution et saccager les _estancias_; des
+mineurs accourus du versant chilien des Andes viennent prendre leur part
+du butin, puis à la première alerte franchissent de nouveau la montagne
+pour se mettre en sûreté. Sur la lisière méridionale de la partie
+cultivée des pampas, les Indiens sauvages ont aussi multiplié leurs
+incursions, et même un jour les employés du chemin de fer du
+Grand-Central ont dû s'enfermer en toute hâte dans les bâtimens d'une
+station afin d'éviter d'être capturés au _lasso_. Dans les îles boisées
+du Parana, comme jadis sur les côtes inhospitalières de l'Océan, se sont
+installés des _naufrageurs_ qui s'emparent des embarcations isolées et
+s'attaquent même aux grands navires échoués sur les bancs de sable.
+Enfin le colonel Aparicio vient de franchir l'Uruguay et de pénétrer
+dans la Bande-Orientale à la tête de quelques _gauchos_; mais on ne sait
+encore s'il commande une simple expédition de pillage ou s'il vient se
+mettre à la tête d'une sérieuse révolution contre Florès, le proconsul
+brésilien. Quant aux dissensions intestines qui ne dégénèrent pas en
+lutte ouverte, elles se produisent sur tant de points à la fois et à
+propos d'un si grand nombre de questions, qu'il serait bien difficile
+d'en raconter l'histoire. Sauf dans l'Entre-Rios, que l'on pourrait
+considérer comme une sorte de domaine privé du général Urquiza, le
+continuel tournoiement des partis a pour conséquence un incessant
+va-et-vient dans le personnel de l'administration. Depuis la bataille de
+Pavon, en septembre 1861, vingt-deux gouverneurs, sur lesquels dix-huit
+généraux et quatre avocats, se sont succédé dans la province de Mendoza;
+dans le Catamarca, la rotation des places est bien plus rapide encore,
+puisque le nombre des gouverneurs a été de dix-neuf en une seule année.
+A Buenos-Ayres même, le ministère du président Mitre s'est modifié
+diverses fois, suivant les oscillations de la politique, la pression
+plus ou moins forte exercée par le cabinet de Rio-de-Janeiro et les
+alternatives des rivalités personnelles. L'approche des élections pour
+la présidence de la république surexcite les ambitions opposées, et les
+partisans d'Alsina, de Sarmiento, d'Urquiza, de Rawson, s'attaquent et
+s'injurient réciproquement dans leur zèle de propagande électorale. Ce
+qui augmente encore la confusion, c'est que la ville de Buenos-Ayres est
+toujours le siége de trois administrations souveraines, celles du
+municipe, de la province et de la république. D'après la loi, c'est
+précisément cette année que Buenos-Ayres a cessé d'être la capitale
+provisoire de la Plata; mais, le congrès s'étant séparé avant de s'être
+entendu sur le choix d'une nouvelle cité fédérale, il devra demander la
+permission à la ville de tenir sa prochaine session dans l'ancien
+palais. Les villes de province qui subissent avec impatience la
+suprématie des _Porteños_, ou qui espérent pour elles-mêmes le titre de
+capitale, menacent de refuser obéissance à ce congrès qui n'a pas même
+de domicile légal, et que la ville de Buenos-Ayres aurait strictement le
+droit d'expulser hors de ses murs.
+
+Quelle que soit pourtant la singulière instabilité des choses dans la
+république argentine, les avantages de la liberté sont tels que le pays
+n'en progresse pas moins d'une manière très rapide. Des écoles s'ouvrent
+dans toutes les villes et dans les villages des pampas, on fonde en
+divers endroits des colléges supérieurs et des bibliothèques publiques;
+les journaux deviennent de plus en plus nombreux, l'amour de la lecture
+se répand. La foule des immigrans ne cesse de s'accroître malgré la
+guerre, et cette année le chiffre de 12,000 individus, représentant un
+centième de la population totale, sera certainement dépassé. Italiens,
+Basques espagnols et français, Irlandais, Anglo-Saxons, Américains du
+Nord, tous apportent leur industrie et contribuent pour leur part à la
+prospérité du pays: ils défrichent les solitudes, apportent des procédés
+de culture, fondent des établissemens industriels, et travaillent, même
+sans le vouloir, à civiliser leurs nouveaux concitoyens: c'est ainsi
+que, grâce à eux, la législature de Santa-Fé vient d'adopter une loi
+qui, en retirant aux prêtres les registres de l'état civil, assuré
+désormais la liberté du mariage entre personnes de cultes différens. Par
+suite de l'accroissement du commerce sur les rives de la Plata et de ses
+affluens, la navigation y est devenue plus importante que sur tous les
+autres fleuves réunis de l'Amérique du Sud. Près de 2,500 navires, y
+compris 100 bateaux à vapeur, voguent sur les eaux intérieures de la
+république argentine, et transportent dans l'année plus de 1 million de
+tonnes de marchandises[6]. Enfin dans les provinces de la Plata comme
+dans la Bande-Orientale, les habitans se sont mis avec une sorte de
+fièvre à l'exécution de grands travaux publics; les chemins de fer
+argentins se prolongent rapidement à travers la pampa pour atteindre des
+localités naguère inconnues à la géographie, et déjà des compagnies
+offrent de construire des lignes ferrées se dirigeant des bords de
+l'Atlantique jusqu'à la base même des Andes.
+
+[6] Au 30 septembre 1867, le nombre total des navires qui desservent
+les côtes fluviales était de 2,490, jaugeant 114,000 tonneaux, et montés
+par 14,544 matelots, dont plus de 12,000 italiens. La navigation de la
+Plata s'est accrue d'un quart pendant l'année courante.
+
+Un fait explique l'étonnante activité des habitans de la Plata,
+relativement si peu nombreux. En dépit du traité d'alliance, les deux
+républiques de la Bande-Orientale et de la Plata sont devenues des
+puissances neutres dans la guerre du Paraguay. Les premiers efforts
+qu'elles ont faits leur suffisent: depuis longtemps, Montevideo n'envoie
+plus un homme aux camps, et le contingent de la république argentine,
+comparé au nombre des recrues brésiliennes, est d'une faiblesse
+dérisoire. Les subsides votés par les chambres de Buenos-Ayres ne
+forment non plus qu'une part bien minime dans le total énorme des sommes
+qui se dépensent dans la grande lutte. La haine contre le Brésil et la
+sympathie pour le Paraguay augmentent sans cesse, et ne permettent pas
+au gouvernement de continuer avec persévérance des hostilités contre
+Lopez; peu à peu les Argentins sont devenus de simples spectateurs du
+terrible drame dont le Brésil et le Paraguay font tous les frais. En
+même temps ils sont les intermédiaires commerciaux du grand mouvement
+d'hommes et de denrées qui s'opère entre Rio-de-Janeiro et le campement
+du Tuyucué. C'est à Montevideo, à Buenos-Ayres et dans les villes
+riveraines du Parana que se dépensent les millions du trésor brésilien;
+tandis que les impôts sont doublés et que les assignats remplacent l'or
+dans l'empire appauvri, les deux républiques recueillent au contraire
+toutes les richesses que prodigue leur puissant voisin pour satisfaire
+son ambition de conquête.
+
+VI.
+
+Le poids de la guerre retombant presque en entier sur le Brésil, on ne
+saurait s'étonner qu'il montre déjà les signes d'une bien grande
+lassitude. Seules dans toute l'étendue de l'empire, les populations du
+Rio-Grande-do-Sul sont assez rapprochées du Paraguay pour que la lutte
+les passionne et que la défaite leur fasse craindre des représailles:
+aussi est-ce dans cette province que le gouvernement a trouvé en
+proportion le plus grand nombre de volontaires. Dans les autres parties
+du Brésil, à une distance de plusieurs milliers de kilomètres de la
+république du Paraguay, les habitans ne sauraient éprouver pour la
+conquête du fort si lointain d'Humayta cette rage militaire qui porte à
+sacrifier joyeusement sa vie; ils se bornent à faire des vœux en faveur
+des succès de leurs compatriotes et ne se laissent arracher que par la
+force à leurs occupations ordinaires. Bien que dans la nation il ne se
+trouve pas moins d'un million d'hommes valides, le nombre des engagés
+volontaires ne s'est pas même élevé à la cinquantième partie de ce
+chiffre, et, quand le pays a perdu sa première armée de 30 à 40,000
+combattans, il a fallu, pour remplacer les victimes, armer jusqu'aux
+criminels et payer à grand prix des régimens d'esclaves. Récemment de
+nouveaux gouverneurs ont été envoyés dans la plupart des provinces, avec
+mission de presser de toutes leurs forces l'opération du recrutement;
+malheureusement les moyens qu'ils doivent employer pour arriver à leurs
+fins sont de nature à calmer tout ce qui peut rester d'enthousiasme
+guerrier chez les populations.
+
+La longue lutte n'a pas seulement rendu le recrutement très difficile,
+elle a aussi presque épuisé les ressources du pays et jeté le
+gouvernement dans les plus cruels embarras financiers. Les emprunts,
+soit à l'étranger, soit dans le pays lui-même, étant devenus
+complétement impossibles, il est désormais indispensable d'émettre du
+papier-monnaie en quantité relativement énorme. Déjà, vers le milieu du
+mois d'août 1867, lors de la discussion du budget par l'assemblée
+générale, la circulation fiduciaire, comprenant 110 millions de billets
+d'état et 180 millions de billets de la banque du Brésil, s'élevait à
+290 millions. A cette masse de papier, la loi votée par le parlement
+vient d'ajouter encore une nouvelle émission de 145 millions, en sorte
+que l'empire brésilien, avec ses 8 millions d'habitans libres, emploie
+pour ses échanges près d'un demi-milliard de billets et d'assignats
+garantis par un trésor sans ressources. Dans le monde entier, il n'est
+pas un seul pays qui ait en proportion une aussi forte quantité de
+papier-monnaie, et ce n'est là pourtant qu'un commencement. La
+redoutable avalanche de billets ne cessera de grossir jusqu'à ce que la
+nation soit complétement ruinée, car la guerre est toujours là,
+insatiable, dévorante, et les millions disparaissent avec une
+vertigineuse rapidité. Puisque les coffres sont vides, et que, par
+vanité nationale, on veut absolument continuer sur les bords du Paraguay
+cette déplorable tuerie qui coûte 1 million par jour, il faut bien
+remplacer le métal sonnant par de l'argent fictif et d'avance condamner
+le pays à la banqueroute. «Nous ne voulons pas, disait un orateur de
+l'opposition, M. Silveira da Motta, nous ne voulons pas refuser les
+moyens nécessaires à la continuation d'une guerre, désastreuse si l'on
+veut, mais nationale; nous devons nous résigner à la pauvreté et à
+l'inévitable infortune, mais non au déshonneur. Je vote donc pour la
+proposition du noble ministre; je vote pour ce fléau du papier-monnaie,
+je vote l'émission de 145 millions, et, si le ministre demande
+davantage, je le lui donnerai encore. Il faut que la guerre, cette
+effrayante calamité que l'on eût si bien pu éviter, apparaisse dans
+l'histoire suivie de tous les malheurs, comme d'un immense convoi
+funèbre.»
+
+Il est à craindre que les sinistres appréhensions de M. Silveira da
+Motta ne se réalisent bientôt. Sur la place de Londres, les titres des
+emprunts brésiliens se maintiennent à peu près au même cours, grâce à
+l'habileté des puissans capitalistes qui les possèdent et qui se sont
+entendus pour ne pas en laisser tomber la valeur nominale; mais ces
+mêmes financiers, qui se font ainsi par intérêt les garans du Brésil, se
+gardent bien maintenant de lui prêter leurs capitaux. Dans le pays
+lui-même, le crédit du trésor est fortement ébranlé. L'or est monté
+rapidement à 24 pour 100 de prime, l'argent est moins recherché,
+toutefois au commencement d'octobre il gagnait déjà 13 pour 100 d'agio;
+quant à la monnaie de cuivre, que l'on achète moyennant une commission
+de 20 pour 100, elle est devenue si rare que dans toutes leurs petites
+transactions les ménagères se trouvent fort embarrassées: elles se
+servent de timbres-poste, de billets d'omnibus, de chemin de fer et de
+bateau à vapeur; pour fournir les coupures indispensables à la vente et
+à l'achat des denrées de première nécessité, les commerçans, les
+propriétaires d'hôtel, les épiciers, émettent des assignats de toute
+forme et de toute dimension, aux légendes et aux figures les plus
+bizarres. Chaque jour, suivant le degré de confiance inspiré par les
+divers industriels, la valeur de ces petits carrés de papier se modifie;
+autour du moindre objet qu'un esclave marchande sur la place publique,
+il s'établit aussitôt une bourse en plein vent.
+
+En dehors des ressources fictives que procure le papier-monnaie, les
+seuls moyens de subvenir aux énormes besoins du trésor sont les
+cotisations volontaires et l'impôt. L'empereur dom Pedro, très désireux
+de contribuer à l'allégement des charges du peuple, a donné l'exemple
+des sacrifices patriotiques en faisant abandon du quart de sa liste
+civile, qui du reste est déjà fort minime, comparée à celle des autres
+souverains[7]; toutefois il n'a été suivi dans cette voie que par les
+princes de sa famille; les députés et les sénateurs l'ont très vivement
+applaudi, mais ils n'ont point imité son désintéressement. Ils se sont
+bornés à voter avec divers amendemens la grande augmentation d'impôts
+qui leur était proposée par le ministre Zaccarias. Le produit des
+nouvelles taxes est évalué d'avance à une trentaine de millions par an,
+soit au sixième des recettes nationales; toutefois il est à craindre
+qu'elles n'aient pour résultat d'amoindrir les ressources ordinaires en
+diminuant les charges. Elles frappent l'importation et l'exportation, de
+même que les héritages et tous les actes relatifs à la transmission des
+propriétés; elles grèvent l'exercice de toutes les industries, les
+loyers, les courtages; elles sont prélevées sur les lettres de change et
+les factures, sur les billets de loterie et les titres honorifiques. La
+servitude des noirs devient aussi une source de revenus pour le
+gouvernement, puisque les maîtres doivent acquitter par tête d'esclave
+une taxe variant de 10 à 27 francs, suivant les localités. Au point de
+vue fiscal, le plus dangereux de tous ces impôts est celui qui pèse sur
+l'exportation des denrées agricoles; le droit de 9 pour 100 qu'elles
+acquittent à la sortie, et auquel s'ajoutent encore les taxes perçues
+par les provinces, est beaucoup trop fort pour que la production et le
+commerce n'en soient pas gravement atteints[8]. Ces impôts sont en
+réalité une forte prime donnée aux pays étrangers qui récoltent les
+mêmes denrées que le Brésil. La pénurie du trésor est telle que le
+gouvernement se voit obligé de sacrifier ses ressources futures pour les
+besoins du présent; c'est ainsi que, sans l'opposition du sénat, il eût
+essayé de vendre pour une trentaine de millions le chemin de fer de dom
+Pedro II, qui rapporte chaque année plus du tiers de cette somme.
+
+[7] Elle est de 2,160,000 francs. Dès son arrivée au Mexique, l'empereur
+Maximilien avait fixé sa liste civile à une somme trois fois plus forte.
+
+[8] Le commerce extérieur du Brésil s'est élevé, pendant l'année fiscale
+1865-1866, à 295 millions de _milreis_, environ 800 millions de francs:
+c'est un mouvement d'à peu près 80 fr. par tête de Brésilien. Le
+commerce de la Plata a été dans la même année de plus de 400 millions de
+francs; en tenant compte de la moindre population, les échanges des
+républiques platéennes sont donc proportionnellement de deux à trois
+fois plus forts que ceux de l'empire voisin.
+
+On voit dans quelle périlleuse situation se trouvent les finances du
+Brésil, et cependant l'attitude politique du gouvernement rend une
+amélioration des choses tout à fait impossible. Quand même le marquis de
+Caxias réussirait à s'emparer d'Humayta, quand même il entrerait
+victorieusement à l'Assomption, l'empire serait toujours obligé de
+maintenir une forte armée dans le Paraguay et dans les républiques de la
+Plata, sous peine de perdre en un jour le fruit de toutes ses conquêtes.
+Ce ne sont pas seulement les descendans des Guaranis, ce sont aussi les
+Argentins et les Orientaux que les Brésiliens auraient à comprimer par
+la force, et cette tâche ardue ne saurait manquer tôt ou tard d'épuiser
+complétement la nation. Le cabinet de Saint-Christophe n'ignore point
+que la haine traditionnelle des Platéens contre leurs voisins d'origine
+portugaise s'est accrue pendant la guerre, il sait que la presse presque
+tout entière fait des vœux pour le succès des «frères» paraguayens, et
+que les chambres ont voté des fonds pour acheter des navires cuirassés
+qui pourront au besoin servir contre le Brésil. Chose bien plus grave
+encore, les représentans de la république argentine ont décidé qu'une
+somme de 2 millions de francs serait employée à fortifier la petite île
+de Martin-Garcia, qui commande à la fois les deux embouchures du Parana
+et de l'Uruguay. Après s'être épuisés pendant plus de deux années contre
+les remparts imprenables de la forteresse paraguayenne, dans le vain
+espoir de débloquer l'entrée militaire du Paraguay et du Haut-Parana,
+les Brésiliens verraient donc s'élever dans l'estuaire même de la Plata
+un autre Humayta qui leur interdirait à jamais l'entrée des eaux de
+l'intérieur. Ce funeste traité qui associait deux républiques à l'empire
+pour la conquête d'une autre république n'a réussi qu'à brouiller les
+alliés et à préparer entre eux une lutte future; déjà même on se demande
+si les Brésiliens, dans le ressentiment causé par leur insuccès contre
+Humayta, ne se retourneront pas contre Buenos-Ayres. Ainsi la guerre
+sortirait de la guerre; comme dans le drame antique, le crime
+enfanterait le crime.
+
+Et pourtant les immenses difficultés extérieures contre lesquelles se
+débat l'empire doivent être considérées comme peu de chose en
+comparaison des malheurs qui le menacent tant que subsistera
+l'esclavage, et qui ne manqueront pas de l'étreindre un jour. Selon M.
+Pompeu, le principal statisticien du Brésil, les noirs asservis sont au
+nombre de plus de 1,780,000, près du cinquième de la population; ils
+sont ainsi relativement plus nombreux que les esclaves des États-Unis
+avant la terrible guerre qui s'est terminée par le triomphe de la
+liberté. Quoi qu'on en dise, aucune mesure n'a encore été prise pour
+hâter l'affranchissement de ces hommes, qui sont de fait rejetés en
+dehors de la loi: quelques paroles tombées du trône, un projet du
+conseil d'état qui renverrait le décret d'émancipation à la première
+année du XXe siècle, tels sont les seuls motifs qui permettent aux
+Africains asservis d'espérer leur libération: d'ailleurs, dans les
+discussions qui ont eu lieu à ce sujet, les ministres ont donné aux
+sénateurs et aux députés l'assurance formelle qu'on se garderait bien de
+porter la moindre atteinte à leur propriété vivante tant que le pays se
+trouverait dans ses embarras financiers et politiques. C'est renvoyer la
+solution de la question à un avenir bien éloigné; mais les esclaves
+attendront-ils aussi patiemment que les ministres, et les maux engendrés
+par la servitude cesseront-ils comme par miracle de ronger le corps
+social pendant le long délai qu'impose l'aristocratie des planteurs à
+l'avènement du droit? Cela n'est point probable, et, sans crainte de se
+tromper, on peut affirmer d'avance que de gré ou de force les ilotes du
+Brésil se placeront bientôt comme citoyens à côté de leurs anciens
+maîtres. Les propriétaires ligués pour la conservation de leurs esclaves
+s'écrient avec effroi que l'empire ne peut manquer de succomber avec la
+servitude, et leurs craintes ne sont point sans fondement. A chaque état
+social correspond une forme politique particulière. Dans le Brésil et à
+Cuba, les deux seules contrées de l'Amérique latine où prévalent encore
+les institutions monarchiques importées du vieux monde, ces institutions
+se trouvent associées à l'esclavage, et ce n'est point là un pur hasard.
+Par un contraste des plus frappans, l'émancipation des noirs est devenue
+dans toutes les républiques espagnoles le complément indispensable de la
+révolution politique inaugurée en 1810. Est-il donc contraire aux lois
+historiques de penser que l'affranchissement des travailleurs encore
+asservis du Brésil, uni aux conséquences de la guerre du Paraguay,
+portera un coup fatal à la forme actuelle du gouvernement?
+
+
+ÉLISÉE RECLUS.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
+
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+Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
+the Online Distributed Proofreading Team at
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+used on or associated in any way with an electronic work by people who
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+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
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+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
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+status with the IRS.
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+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+The Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: La Guerre du Paraguay
+
+Author: Élisée Reclus
+
+Release Date: March 17, 2012 [EBook #39173]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
+
+
+
+
+
+
+
+LA
+
+GUERRE DU PARAGUAY
+
+
+Il y a plus d'une année, nous parlions ici même de l'interminable guerre
+qu'a déchaînée le hautain _ultimatum_ du Brésil signifié au gouvernement
+de Montevideo le 18 mai 1864[1]. Depuis la terrible bataille de Tuyuti,
+la plus meurtrière de toutes celles qui ont ensanglanté le sol de
+l'Amérique méridionale, la situation des belligérans ne s'est point
+modifiée, et le grand empire brésilien reste toujours impuissant contre
+ce petit pays du Paraguay, dont la population égale à peine celle de
+deux départemens français. En dépit des bulletins de victoire que ne
+manque jamais de transmettre le télégraphe à l'arrivée des paquebots
+transocéaniques, les impériaux et les Argentins, leurs alliés, n'ont
+encore pour toute conquête que les terrains marécageux où ils ont établi
+leur camp, tandis que les soldats de Lopez n'ont point abandonné
+l'énorme territoire arraché à la province de Matto-Grosso. En vain le
+Brésil s'acharne contre la petite république; il a déjà perdu plus de
+40,000 hommes et se voit obligé d'armer ses esclaves; il a dépensé plus
+de 600 millions de francs, et doit maintenant avoir recours au fatal
+expédient du papier-monnaie; après quarante années d'une apparente
+prospérité, le jeune empire qui se donnait à lui-même le nom de «géant
+de l'Amérique du Sud» entre dans une période de crise redoutable et
+menaçante même pour la durée de ses institutions politiques et
+sociales. Son existence comme unité nationale est en danger, et il ne
+serait pas impossible qu'après la guerre actuelle le rétablissement de
+l'équilibre dans les états du continent s'opérât au détriment de
+l'empire esclavagiste. Il importe donc d'étudier avec soin et d'exposer
+clairement les principaux événemens d'une guerre dont les conséquences
+peuvent avoir une telle gravité.
+
+[1] Voyez la _Revue_ du 15 octobre 1866.--Voyez aussi, dans la livraison
+du 15 septembre 1866, _la Guerre du Paraguay et les institutions des
+états de la Plata_, par M. Duchesne de Bellecourt.
+
+
+I.
+
+Après que l'armée de terre, arrêtée dans les marais de Tuyuti, eut
+vainement essayé de s'ouvrir de vive force un chemin vers l'Assomption,
+c'était au tour de l'escadre de faire la même tentative. Les trois chefs
+des alliés, Mitre, Florès et Polydoro, tinrent conseil avec l'amiral
+Tamandaré, et décidèrent que la flotte aurait à forcer le passage du
+Paraguay et à bombarder les redoutes de l'ennemi, tandis que les troupes
+de débarquement monteraient à l'assaut. D'après les reconnaissances
+préliminaires, on croyait que les batteries de Curupaity, situées en
+aval d'Humayta sur la berge concave d'une anse de la rive gauche,
+étaient de ce côté les premiers travaux de défense; mais quelques
+navires brésiliens qui remontaient sans crainte le courant dans la
+direction de Curupaity furent brusquement salués à coups de canon par
+une nouvelle batterie qu'un rideau d'arbres leur avait cachée
+jusqu'alors. C'était la batterie de Curuzu, premier obstacle qui devait
+être dépassé avant qu'on essayât d'aborder les ouvrages plus formidables
+de Curupaity. Le 1er septembre 1866, tous les préparatifs de l'attaque
+étaient terminés, et le lendemain une force de 8,300 hommes débarquait
+en aval de Curuzu, protégée par le feu que les onze navires de l'escadre
+faisaient converger sur les défenseurs de la redoute. Ceux-ci, au nombre
+d'environ 2,000, et disposant d'une douzaine de pièces de divers
+calibres, avaient à la fois à répondre au bombardement de la flotte, à
+résister aux assauts combinés des colonnes d'infanterie, à garder leurs
+flancs contre les surprises des cavaliers ennemis; cependant ils purent
+tenir jusque dans la journée du 3, et, quand ils abandonnèrent le
+fortin, ils sauvèrent encore trois canons. Les alliés restaient maîtres
+de la position; mais ce triomphe avait été chèrement acheté: un millier
+des assaillans étaient tués ou blessés, un navire cuirassé, le
+_Rio-de-Janeiro_, avait sombré dans le fleuve, et deux autres vaisseaux
+avaient été mis hors de service.
+
+La prise de la redoute de Curuzu fut considérée à Buenos-Ayres et à
+Rio-de-Janeiro comme un grand triomphe, d'autant plus que peu de jours
+après le maréchal Lopez faisait une démarche inattendue en faveur de la
+réconciliation. Le 4 septembre, un parlementaire portant le drapeau
+blanc sortit des lignes de Curupaity pour inviter le général Mitre à une
+entrevue personnelle avec le président du Paraguay. Quel était le motif
+réel d'une pareille demande, venant d'un homme qui jusqu'alors s'était
+défendu avec un tel acharnement? On crut d'abord que, se sentant perdu,
+il voulait se ménager une capitulation honorable, et, malgré les
+conseils du maréchal brésilien Polydoro, le président Mitre, commandant
+en chef des alliés, consentit à l'entrevue. Elle eut lieu le lendemain,
+à moitié chemin des deux quartiers-généraux de Tuyuti et de Paso-Pucu,
+dans les bosquets de palmiers de Yataiti-Cora. Les deux présidens,
+suivis de loin par leurs états-majors, s'avancèrent au-devant l'un de
+l'autre avec beaucoup de gravité, des deux parts la courtoisie du
+langage et des manières fut parfaite, et le général Mitre crut devoir
+s'en féliciter dans sa dépêche officielle adressée au vice-président de
+la république argentine; mais le seul résultat des paroles échangées
+avec tant de pompe et de bonne grâce fut que les armées continueraient à
+s'entr'égorger. D'après les divers renseignemens obtenus depuis sur la
+conversation des deux généraux en chef, il paraît que Lopez s'attacha
+surtout à démontrer combien est funeste et déplorable pour la république
+de Buenos-Ayres cette alliance conclue avec l'empire esclavagiste du
+Brésil contre une république soeur ayant la même origine, la même
+histoire, les mêmes intérêts. Il parla du scandale auquel cette alliance
+avait à si bon droit donné lieu dans tout le Nouveau-Monde, et rappela
+la protestation solennelle que le Pérou venait de lancer au nom de la
+plupart des républiques hispano-américaines. D'ailleurs il se déclarait
+prêt à faire aux Argentins toutes les concessions compatibles avec
+l'honneur du Paraguay, pourvu que l'alliance avec le Brésil fût rompue.
+A ce prix, il se chargeait d'être le champion de toute l'Amérique
+espagnole et de triompher à lui seul de l'ennemi héréditaire. Sans doute
+le général Mitre dut comprendre cette vérité si facile à saisir, qu'en
+s'alliant pour une guerre de conquête avec l'empire brésilien il avait
+trahi les intérêts de toutes les républiques américaines; mais il resta
+sur la défensive en alléguant les termes du traité de la triple
+alliance, et déclara que la paix ne serait point conclue tant que le
+Paraguay n'aurait pas été vaincu et son président exilé.
+
+L'espoir que l'on avait conçu de voir enfin se terminer la lutte était
+donc mis à néant, et les hostilités recommencèrent. Se croyant d'autant
+plus forts qu'ils venaient de repousser une proposition de paix, les
+alliés résolurent de frapper un grand coup; mais l'opération qu'ils
+allaient entreprendre devait précisément se terminer pour eux par le
+plus désastreux des revers et leur démontrer combien ils s'étaient déçus
+en se figurant que leurs adversaires étaient réduits à la dernière
+extrémité. Le 22 septembre à sept heures et demie du matin, la flotte
+cuirassée de l'amiral Tamandaré remonta le fleuve, força l'estacade qui
+barrait le chenal à une faible distance en aval de Curupaity, et,
+choisissant près de la rive droite une position peu dangereuse, commença
+le bombardement des batteries de Lopez, que commandait le général Diaz,
+naguère encore simple soldat aux pieds nus. Les Paraguayens répondirent
+à peine, et l'on put croire qu'ils avaient beaucoup souffert. A midi, le
+général Mitre, s'imaginant sans doute que les canons de l'ennemi étaient
+déjà démontés, donna l'ordre de l'attaque sur le front méridional des
+défenses de Curupaity. Quatre colonnes d'assaut se dirigèrent à la fois
+de Curuzu vers les retranchemens de l'ennemi. A gauche, appuyées par le
+feu de l'escadre, marchaient parallèlement au fleuve les deux colonnes
+brésiliennes du baron de Porto-Alegre, fortes d'environ 8,000 hommes. A
+droite, les deux colonnes argentines, dont l'effectif était plus élevé
+d'à peu près un millier de combattans, s'élançaient à l'assaut en
+longeant la rive occidentale de la lagune de Piris. Le général Florès, à
+la tête de 3,000 excellens cavaliers, Orientaux pour la plupart, avait
+mission d'opérer sur l'autre bord de cette lagune et d'inquiéter du côté
+de l'est les défenseurs de Curupaity, tandis que le gros de l'armée
+brésilienne, commandé par le maréchal Polydoro, devait sortir de ses
+lignes de Tuyuti pour marcher directement à travers les bois sur
+Humayta. Le plan du président Mitre était d'attaquer ainsi les trois
+faces des retranchemens paraguayens: à l'ouest par les vaisseaux de
+l'escadre, au sud par ses colonnes d'assaut, à l'est par l'armée de
+Polydoro et la cavalerie de Florès; malheureusement pour lui, ce plan ne
+fut exécuté qu'en partie. Le baron de Tamandaré, craignant de voir
+sombrer ses navires, se tint à une distance respectueuse des batteries
+du fleuve, et, plus timide encore, le maréchal Polydoro se contenta de
+ranger ses troupes en ligne de bataille. Pendant ce temps les Argentins
+et les soldats de Porto-Alegre, essayant vainement de franchir les
+abatis d'arbres épineux et les larges fossés qui défendaient les abords
+de Curupaity, se laissaient mitrailler presque à bout portant par les
+canonniers paraguayens. Lorsque les colonnes d'assaillans, éclaircies
+par les balles et les boulets, renoncèrent enfin à leur oeuvre
+impossible, 6,000 morts ou blessés, plus du tiers de l'armée, étaient
+épars sur le sol parmi les arbres abattus et les rameaux brisés. Çà et
+là brûlaient les hautes herbes des clairières, et les Paraguayens durent
+sortir de leurs retranchemens pour retirer des flammes les corps de
+leurs ennemis tombés.
+
+L'échec était grave; mais les récriminations, les disputes, les haines
+auxquelles il donna naissance entre les chefs alliés, furent bien plus
+graves encore au point de vue militaire. Le général Florès, mécontent du
+rôle secondaire que lui avaient fait jouer les chefs alliés, quitta
+brusquement l'armée, et revint à Montevideo se consoler par l'exercice
+de la dictature de tous les mécomptes éprouvés au camp. Le président
+Mitre, voilant sa personne sous le fier pseudonyme d'Orion, daigna
+prendre le public pour confident, et, dans ses lettres à la _Tribuna_ de
+Buenos-Ayres, expliqua combien il était déplorable que son plan de
+campagne «napoléonien» n'eût pas été compris par les généraux qui
+devaient le seconder. De leur côté, ceux-ci se plaignirent à leur
+gouvernement des façons despotiques du président argentin. Ainsi que le
+président du conseil des ministres, M. Zaccarias, l'avoua lui-même en
+pleine chambre à Rio-de-Janeiro, toute action commune entre les chefs
+alliés était devenue impossible: la flotte refusait de coopérer avec les
+troupes de terre; les impériaux, les Argentins, se reprochaient
+mutuellement le désastre. Il fallut que le Brésil confiât la direction
+de ses troupes à des hommes nouveaux. Tandis que le président Mitre
+gardait le titre de général en chef, que lui avait conféré le traité de
+la triple alliance, le maréchal brésilien Polydoro fut remplacé par le
+vieux marquis de Caxias, l'ancien adversaire de Garibaldi dans les
+troubles de Rio-Grande-do-Sul, et le baron de Tamandaré céda le
+commandement de la flotte à l'amiral Ignazio.
+
+Malheureusement pour leur gloire, les nouveaux titulaires avaient à
+peine eu le temps de s'occuper de la réorganisation des forces qui leur
+étaient confiées, qu'une série de contre-temps vint entraver leur oeuvre.
+D'abord une insurrection redoutable éclata dans les provinces centrales
+de la république argentine, et, pour en triompher, le gouvernement de
+Buenos-Ayres fut obligé de rappeler en toute hâte les quatre ou cinq
+mille Argentins qui restaient encore dans le camp de Curuzu. Le marquis
+de Caxias dut s'en féliciter, car le président Mitre partait en même
+temps que ses troupes et lui laissait l'initiative des opérations
+militaires; mais les soldats qui s'éloignaient étaient les meilleurs de
+l'armée, et dans les combats avaient toujours marché à l'avant-garde
+contre les Paraguayens. Bientôt après survint le fléau du choléra, qui
+réduisit l'effectif des troupes beaucoup plus encore que ne l'avait fait
+le départ du contingent de Buenos-Ayres. L'insalubrité naturelle des
+marécages environnans s'était encore accrue par suite de l'incurie des
+troupes et de leur ignorance absolue des règles de l'hygiène: toutes les
+coulées d'eau stagnante avaient été changées en d'immondes cloaques,
+des milliers de cadavres humains restés sans sépulture se décomposaient
+sur le sol, plus de cent mille carcasses mêlées aux chairs putréfiées
+des animaux égorgés empestaient l'atmosphère; ainsi que l'avoue le
+rapport officiel du ministre Paranagua, plus du tiers de l'armée campée
+à Tuyuti fut atteint par le fléau; 7,500 malades se trouvèrent à la fois
+dans les trois hôpitaux de Cerrito, d'Itapirù et de Corrientes, et la
+mortalité prit de telles proportions que la moitié des patiens succomba.
+Du foyer d'infection de Tuyuti, la maladie se propagea dans toutes les
+villes des bords du Parana. Rendus furieux par la terreur, les _gauchos_
+presque barbares des environs de Corrientes voulaient se précipiter la
+lance au poing sur les hôpitaux de la cité et massacrer tous les
+malades: il fallut que le marquis de Caxias envoyât un fort détachement
+de troupes pour défendre les malheureux cholériques. Enfin, grâce à la
+saison froide, qui dans ces régions commence en avril et en mai, «grâce
+aussi, dit M. Paranagua, au zèle et à la charité des pères capucins,» la
+maladie cessa peu à peu ses ravages; mais un autre fléau, l'inondation,
+vint ravager les camps. Depuis soixante années, dit-on, la crue du
+Parana et de son affluent le Paraguay n'avait jamais atteint une
+pareille hauteur: les lagunes en forme de croissant qui marquent à
+droite et à gauche les anciens méandres du fleuve furent toutes remplies
+par les eaux débordées; les terres hautes, graduellement rétrécies par
+l'inondation, se changèrent en îles; les quelques milliers de Brésiliens
+campés à Curuzu furent obligés de se réfugier dans l'étroite redoute
+qu'assiégeaient de toutes parts les eaux rapides du Paraguay. Sous peine
+d'être emporté par le courant, il fallait évacuer la place en toute
+hâte. Afin de protéger la retraite, la flotte s'embossa devant
+Curupaity, mais elle essaya vainement de réduire au silence le canon du
+fort; elle fut obligée de redescendre le fleuve, hors de la portée des
+boulets, et de laisser les Paraguayens concentrer leur feu sur la
+redoute à demi submergée de Curuzu. Le 29 et le 30 mai, le bombardement
+produisit un effet terrible. S'échappant en toute hâte de l'enceinte où
+elle était parquée comme un troupeau et où les projectiles et les eaux
+envahissantes la menaçaient à la fois, la malheureuse garnison alliée,
+composée d'environ 3,000 hommes, perdit beaucoup de monde avant de
+pouvoir s'embarquer. Cette évacuation forcée, qui rendait à jamais
+impossibles les communications directes du camp de Tuyuti avec le
+Rio-Paraguay, fut peut-être l'épisode le plus lamentable de toute la
+guerre.
+
+
+II.
+
+Après la disparition complète du choléra et la fin de l'inondation, le
+marquis de Caxias, qui pendant l'absence du général Mitre commandait en
+chef les troupes alliées, put donner tous ses soins à la réorganisation
+de l'armée et préparer de nouvelles opérations de guerre. Durant toute
+la période d'inaction à laquelle avaient été condamnées les forces
+brésiliennes, le gouvernement de Rio-de-Janeiro s'était occupé
+d'expédier des renforts et d'accumuler dans les entrepôts de La Plata
+les approvisionnemens et les munitions. Les «volontaires de la patrie»
+ne se présentant plus qu'en très petit nombre, il avait fallu avoir
+recours à d'autres moyens que les appels et les proclamations pour
+remplir les cadres de l'armée: ainsi que l'a dit le sénateur Paranhos
+dans la séance du 9 septembre 1867, ce n'est point par un recrutement
+régulier, c'est bien par une véritable «chasse à l'homme» que l'on a dû
+trouver la quantité de _chair à canon_ nécessaire à la dignité de
+l'empire. Les gardes nationaux désignés qui ne se rendaient pas
+immédiatement à l'invitation des gouverneurs de provinces étaient
+traqués dans les bois, puis enchaînés et conduits aux ports
+d'embarquement comme des criminels; les gens sans aveu, les ivrognes
+errans, étrangers ou nationaux, les prolétaires blancs ou noirs que
+n'avaient point de protecteurs haut placés, étaient saisis et jetés dans
+les prisons servant de casernes aux recrues; les électeurs indépendans
+que redoutaient les candidats ministériels disparaissaient tout à coup,
+et quand on entendait de nouveau parler d'eux, ils se trouvaient sur la
+flotte ou dans les camps marécageux des bords du Parana.
+
+Cependant ces honteux moyens de recrutement ne suffisaient point. En
+dépit de l'éloquence officielle qui ne manque jamais de célébrer en
+termes pompeux le patriotisme _sublime_ des citoyens, les esclaves ont
+dû combler dans l'armée les vides que ne venaient pas remplir les
+volontaires. A la date du 26 avril 1867, suivant le rapport du ministre
+Paranagua, 1,710 esclaves avaient été livrés aux officiers recruteurs:
+il est vrai que, pour leur faire apprécier la gloire d'aller se faire
+tuer au Paraguay, on leur avait accordé le titre de Brésiliens et la
+liberté de leurs femmes; mais la loi n'avait pas affranchi leurs enfans.
+Sur le nombre de ces soldats improvisés, 344 avaient été la propriété de
+l'état ou de la couronne, 75 étaient une dîme offerte en contribution de
+guerre par divers couvens de bénédictins et de carmélites, 524
+remplaçaient des gardes nationaux désignés pour le service, et 770
+seulement avaient été offerts gratuitement à la nation par des
+propriétaires isolés. Ne se trouvant pas suffisamment payés par les
+titres honorifiques et les décorations dont le pouvoir est si prodigue
+au Brésil, les planteurs ne se montrent guère empressés à faire largesse
+de leur propriété vivante, et, pour obtenir le contingent nécessaire, le
+gouvernement doit s'adresser à des entrepreneurs qui vont acheter sur
+les plantations des chiourmes d'esclaves, bientôt après changées en
+régimens de patriotes[2]. Une autre couche de la population que les
+ministres brésiliens ont cru devoir employer dans la guerre contre le
+Paraguay est celle des criminels. Non-seulement dom Pedro, par un décret
+du 16 octobre 1866, a suspendu jusqu'à la fin de la lutte les décisions
+de tous les conseils de guerre, afin de ne se priver des services
+d'aucun militaire accusé de crime ou de malversation, non-seulement il a
+gracié en masse tous les déserteurs, à la condition qu'ils rentrassent
+dans les rangs de l'armée, il a aussi jugé convenable de transformer en
+défenseurs de la patrie plusieurs centaines des galériens de l'île de
+Fernando de Noronha, qui pour la plupart étaient accusés d'assassinat ou
+de tentative de meurtre[3]. Ce n'est pas tout: quoi qu'en disent les
+feuilles officielles, des multitudes de captifs paraguayens ont été
+enrôlés de force dans l'armée qui envahit le sol de leur pays. La preuve
+péremptoire de ce fait se trouve dans le rapport du ministre Paranagua,
+d'après lequel le nombre de tous les prisonniers de guerre retenus dans
+l'empire est seulement de 719, et pourtant, depuis la reddition de
+l'Uruguayana, où plus de 1,800 hommes tombèrent aux mains des
+Brésiliens, les alternatives de la guerre leur ont encore livré
+plusieurs milliers d'ennemis. C'est principalement à Tuyuti que ces
+malheureux captifs font leur service forcé dans les rangs des alliés.
+
+[2] Le _Correio Mercantil_ de Rio-de-Janeiro renferme à cet égard les
+plus curieuses révélations. Voyez surtout les numéros du 15 et du 25
+octobre et celui du 5 novembre 1867. Le prix moyen de chaque esclave
+acheté par le gouvernement est de 3,780 francs.
+
+[3] D'après le _Standard and River Plate News_ du 30 janvier 1867, le
+nombre des criminels graciés était à cette époque de 993.
+
+Grâce à tous ces moyens, de moralité plus que douteuse, qui doivent
+avoir pour résultat d'introduire dans l'armée des élémens d'indiscipline
+et de dissolution, les pertes subies par les forces brésiliennes furent
+largement compensées pendant les huit mois qui suivirent le désastre de
+Curupaity: l'effectif des renforts expédiés successivement au marquis de
+Caxias atteignit le total de 17,250 combattans. Quant au gouvernement
+argentin, il se contenta de renvoyer au camp de Tuyuti les 4,000 hommes
+qui venaient d'accomplir leur promenade militaire contre les insurgés de
+Cordova; à ces vétérans de la guerre on adjoignit seulement 400
+criminels tirés des prisons de Buenos-Ayres, car, suivant l'aveu candide
+du gouverneur Alsina, dans son message du 23 mai 1867, ce mode de
+recrutement apporte beaucoup moins de trouble dans la société que ne le
+ferait le départ de la garde nationale. Vers le milieu du mois de
+juillet, plus de 40,000 hommes étaient campés dans les forêts et dans
+les marécages du Paraguay, à 3,000 kilomètres de navigation de
+Rio-de-Janeiro. En outre les navires cuirassés et de nombreux vapeurs
+non blindés avaient renforcé la flotte; d'énormes quantités de munitions
+et d'approvisionnemens étaient empilées dans les entrepôts de Corrientes
+et d'Itapirù. Ce dernier village a surgi dans l'espace de quelques mois,
+à une faible distance de l'ancien fortin du même nom. Parfois des
+multitudes d'embarcations et de transports réunis dans cette partie du
+Parana donnent à la rade qui s'étend devant Itapirù plus d'animation que
+n'en offre même l'estuaire de la Plata au large de Buenos-Ayres.
+
+La réorganisation de l'armée étant aussi complète que possible, il
+fallait enfin se résoudre à satisfaire la nation brésilienne, qui
+demandait à grands cris quelque haut fait de guerre en échange de tous
+ses sacrifices d'hommes et d'argent. Le marquis de Caxias, après s'être
+concerté par dépêches avec le président Mitre, décida que le gros de
+l'armée abandonnerait le campement de Tuyuti pour tâcher de prendre à
+revers la place d'Humayta et d'en finir avec l'obstiné maréchal Lopez;
+soit en attaquant à l'improviste ses lignes sur quelque point mal gardé,
+soit en coupant ses communications avec l'intérieur du Paraguay et en le
+réduisant par la famine. Si l'ennemi, craignant d'être enfermé dans ses
+retranchemens, les abandonnait de lui-même, alors on se promettait de
+l'exterminer en bataille rangée. Tel était le plan de guerre auquel la
+flotte de l'amiral Ignazio devait coopérer en essayant de remonter le
+fleuve au-delà des forteresses paraguayennes.
+
+Le 22 juillet, après avoir fait exécuter de nombreuses reconnaissances,
+non-seulement par les éclaireurs ordinaires, mais aussi, par des
+aéronautes en ballon captif, le général brésilien donna l'ordre, depuis
+longtemps attendu, de procéder au changement de base. Environ 12,000
+hommes, sous les ordres du baron de Porto-Alegre, restaient au camp de
+Tuyuti pour maintenir les communications de l'armée avec le fleuve et
+les 2,000 soldats de la garnison d'Itapirù, tandis que le gros des
+troupes, comprenant plus de 25,000 combattans, allait s'aventurer loin
+des bords du Parana, dans les solitudes inconnues qui s'étendent à
+l'orient d'Humayta. Une marche de flanc, même entreprise par des forces
+bien supérieures en nombre à celles qui pourraient les assaillir, est
+toujours une périlleuse opération militaire; aussi le marquis de Caxias
+eut-il soin de faire accomplir à son armée un énorme détour à travers
+les marécages de l'Estero-Bellaco. Au lieu de marcher en droite ligne
+vers le nord pour gagner par le chemin le moins long et le plus facile
+les savanes où il voulait établir son nouveau camp, il prit la direction
+de l'est, parallèlement au cours du Parana, de manière à protéger sa
+gauche par de vastes marécages contre toute attaque des Paraguayens.
+Arrivée enfin à une assez grande distance des lignes ennemies pour que
+tout danger eût disparu, l'armée brésilienne se retourna vers le nord,
+puis vers l'ouest, les soldats traversèrent un profond _marigot_ où ils
+avaient de l'eau jusqu'à la ceinture, et, rejoignant la cavalerie qui
+les avait précédés pour donner au besoin le cri d'alarme, ils se
+rapprochèrent avec précaution de la forteresse d'Humayta, dont les
+remparts se profilaient dans le lointain au-dessus des bouquets de
+palmiers. A vol d'oiseau, la distance qui sépare le camp de Tuyuti de
+celui de Tuyucué, où les Brésiliens allaient maintenant s'établir, est
+d'une dizaine de kilomètres seulement, et cependant l'armée avait
+employé une semaine entière à faire son évolution. Il est vrai que,
+grâce à ce long et prudent détour, les soldats impériaux ne furent point
+inquiétés dans leur marche; mais ils donnèrent aux défenseurs d'Humayta
+tout le temps nécessaire pour se mettre en garde. Quand les Brésiliens
+arrivèrent non loin de la forteresse, il était devenu impossible de
+donner l'assaut immédiatement: sur tous les renflemens du sol, les
+Paraguayens construisaient de nouvelles batteries de canons, protégées
+comme celles de Curupaity, de funeste mémoire, par des abatis, des
+chevaux de frise, des obstacles et des piéges de toute espèce.
+
+L'armée brésilienne avait à peine terminé son évolution militaire que la
+direction des troupes alliées passait en d'autres mains, au grand
+détriment de la concorde, si nécessaire dans ces conjonctures
+périlleuses. Le 31 juillet, le président de la république argentine,
+investi du titre de général en chef par le traité de la triple alliance,
+arrivait à Tuyucué pour reprendre au marquis de Caxias le commandement
+que ce vieillard avait exercé par _interim_. M. Mitre était accompagné
+du général Hornos, de quelques aides-de-camp et de deux bataillons
+formant un effectif d'un millier d'hommes à peine: c'étaient là tous les
+renforts qu'il amenait à ses alliés. Avec les débris des régimens
+argentins décimés à Tuyuti et à Curuzu, le contingent de Buenos-Ayres
+s'élevait au plus à la septième partie de l'armée, et cependant c'est au
+président Mitre, c'est à ce général sans troupes que revenait l'honneur
+de commander en chef, tandis que l'empire devait continuer à fournir
+seul les hommes et les ressources militaires. Aussi l'armée brésilienne
+reçut-elle de fort mauvaise grâce le généralissime étranger, et de
+toutes parts retentirent des plaintes contre l'intrus, qui, sans
+contribuer aux charges de la guerre, prétendait en recueillir la gloire.
+Des officiers donnèrent leur démission pour n'avoir pas à prêter
+obéissance au président argentin, et le marquis de Caxias lui-même, tenu
+à plus de circonspection que ses subordonnés, ne sut point cacher
+complétement son dépit. Dans une dépêche en date du 8 août, il relève
+avec une certaine aigreur que le général Mitre a jugé convenable d'être
+seul pour rédiger le plan des opérations communes.
+
+Du reste on attend encore l'exécution de ce plan si longuement mûri, et
+l'on se demande même s'il est possible de tenter quelque entreprise
+sérieuse. Les avantages obtenus par le déplacement du camp brésilien se
+réduisent à bien peu de chose. Il est vrai qu'en se portant à l'est du
+«quadrilatère» occupé par les forces paraguayennes, les assiégeans ont
+diminué d'un petit nombre de kilomètres l'espace qui les sépare de la
+citadelle d'Humayta; mais d'un côté comme de l'autre ils auront, s'ils
+se hasardent à tenter l'assaut, les mêmes obstacles à vaincre, les mêmes
+hommes à combattre. Sans doute maintenant il leur est beaucoup plus
+facile d'inquiéter les communications de la forteresse avec l'intérieur
+de la république; toutefois ce n'est qu'en s'exposant eux-mêmes à être
+coupés de leur ligne d'approvisionnemens et à souffrir la famine. La
+seule utilité réelle qu'ait eue pour les Brésiliens la translation de
+leurs tentes est celle de leur avoir procuré une position militaire
+moins insalubre que Tuyuti. Le nouveau camp, défendu au nord par le
+cours de l'Arroyo Hondo, tributaire du Paraguay, comprend les terres
+hautes de San-Solano, parsemées de bouquets de palmiers, et des savanes
+élevées que n'atteint jamais le niveau de l'inondation; quant au
+quartier-général, il se trouve dans une «vasière desséchée,» car telle
+est en guarani la signification du mot Tuyucué, dérivé comme Tuyuti du
+radical _tuyu_ (boue). D'anciens bourbiers sont évidemment préférables à
+des fondrières encore emplies de fange; mais les fièvres paludéennes et
+les maladies épidémiques ne peuvent manquer de s'y développer également
+pendant les chaleurs de l'été, alors que les eaux baissent dans les
+lagunes, et que les matières putréfiées se dessèchent au soleil. Aussi,
+vers la fin de septembre, dès que la saison torride eut commencé dans
+cette région du Paraguay, le choléra fit de nouveau son apparition dans
+le camp brésilien, et les populations de Buenos-Ayres et de plusieurs
+autres villes argentines ont dû imposer de rigoureuses quarantaines à
+tous les navires sortis du port d'Itapirù. D'ailleurs, il faut le dire,
+les mesures de précaution les plus élémentaires sont négligées par les
+inspecteurs du camp, et dans certains cas les officiers eux-mêmes
+semblent prendre à tâche d'augmenter les causes d'insalubrité. Un ancien
+canal du Parana qui permettait aux embarcations de remonter jusqu'à la
+berge même du village d'Itapirù s'étant récemment envasé, on y a
+construit une chaussée carrossable en se servant de cornes de boeufs, de
+carcasses d'animaux, de foin et de maïs en décomposition. Les quais où
+doivent s'entreposer toutes les denrées nécessaires à l'alimentation de
+l'armée sont ainsi transformés en foyers de pestilence.
+
+
+III.
+
+En opérant son mouvement sur Tuyucué, l'armée brésilienne s'attendait à
+être immédiatement soutenue dans sa marche par une diversion de la
+flotte. Le soldat le moins expérimenté comprenait sans peine que, si les
+navires cuirassés ne forçaient le passage du fleuve pour aller
+ravitailler les troupes en amont de la forteresse d'Humayta, toute
+campagne sérieuse dans l'intérieur du Paraguay serait absolument
+impossible. Cependant plus de trois semaines s'écoulèrent sans que la
+flotte quittât son ancrage en face des batteries abandonnées de Curuzu.
+L'irritation grandissait peu à peu dans les camps: on accusait les
+marins de pusillanimité, on se moquait de cette inutile canonnade qui
+tonnait depuis des mois jour et nuit contre les batteries de Curupaity.
+Enfin on apprit avec joie que, sur l'ordre exprès venu de
+Rio-de-Janeiro, l'amiral faisait ses préparatifs pour la difficile
+aventure dont il était chargé. Le 14 août au soir, tous les navires
+étaient à leur poste, et les équipages attendaient l'ordre de départ.
+Une bizarre proclamation, unique peut-être dans l'histoire des guerres
+modernes, venait de mettre la flotte, par un jeu de mots pieux, sous la
+protection de la Vierge, et les superstitieux matelots se répétaient ces
+paroles d'heureux présage: «Brésiliens! soyez remplis d'espoir! La
+sainte église a donné la mère de Dieu pour patronne au 15 août: c'est
+demain la fête de la sainte Vierge-de-Gloire, de Notre-Dame-de-Victoire,
+c'est le jour de l'Assomption! C'est donc avec la gloire et la victoire
+que nous irons à l'Assomption!»
+
+Au matin de ce grand jour qui devait éclairer le triomphe des
+Brésiliens, l'amiral Ignazio hissa le pavillon de départ sur le vaisseau
+le _Brasil_, et la flotte se mit en marche pour forcer le passage de la
+rivière. Un petit vapeur en bois, le _Lindoya_, garanti contre le canon
+de la forteresse par la masse épaisse du _Brasil_, accompagnait ce grand
+navire; mais tous les autres bâtimens qui se hasardaient l'un après
+l'autre dans la passe en suivant le sillage tracé par le vaisseau amiral
+étaient des frégates cuirassées: c'étaient le _Mariz-e-Barros_, le
+_Tamandaré_, le _Bahia_, le _Herval_, le _Colombo_, le _Cabral_,
+remorquant un mortier posé sur un radeau, le _Barroso_, le _Silvado_ et
+le _Lima-Barros_, fermant l'arrière-garde. Les navires en bois, restés
+prudemment en aval, se contentaient de lancer des boulets et des bombes
+sur les ouvrages de Curupaity, tandis que les noirs vaisseaux cuirassés
+remontaient en silence le rapide courant du Paraguay. Les drapeaux
+flottaient orgueilleusement à l'arrière des frégates, mais artilleurs et
+matelots restaient cachés sous les grandes carapaces de fer; les canons
+eux-mêmes avaient été mis à l'abri, les sabords étaient fermés, des sacs
+de sable protégeaient les bordages contre le choc des boulets ennemis.
+Afin de diminuer encore les risques d'avarie, l'amiral avait donné
+l'ordre à ses navires de longer au plus près la berge de Curupaity,
+haute d'environ 10 mètres; il espérait que, grâce à cette manoeuvre, la
+flotte, composée tout entière de bâtimens peu élevés sur l'eau,
+passerait au-dessous des projectiles lancés par les Paraguayens.
+
+Toutefois les artilleurs du fort guettaient leur proie, et, dès qu'une
+ravine de la berge, une courbe de la rivière, un faux mouvement du
+timonier, leur permettaient de diriger la gueule des canons vers les
+navires brésiliens, leurs boulets allaient frapper en pleine armure.
+L'hélice du _Colombo_ est brisée, sa machine ne fonctionne plus, et la
+lourde masse commence à redescendre le courant; il faut que le _Silvado_
+aille à son secours et prenne l'immense épave à la remorque; le
+_Lima-Barros_ est frappé de 45 coups de canon; le _Brasil_ et le
+_Herval_ subissent aussi des avaries graves; les cuirasses de plusieurs
+frégates sont ployées et défoncées; un projectile entre dans la tourelle
+du _Tamandaré_, emporte le bras du capitaine et blesse les hommes qui
+l'entourent. Pendant les quarante minutes que les onze vaisseaux mettent
+à franchir le terrible défilé, ils ne reçoivent pas moins de 263 coups
+tirés à demi-portée par les 18 canons de Curupaity. Enfin ces batteries,
+qui ont arrêté deux années durant toutes les forces du Brésil, sont
+dépassées, la flotte arrive en lieu tranquille, loin des boulets qui
+plongent en sifflant dans les eaux du fleuve, et les matelots, remontés
+sur le pont, se félicitent à grands cris.
+
+Était-ce donc un triomphe que venait de remporter le Brésil? On l'eût
+dit au premier abord, et la presse officieuse de Rio-de-Janeiro
+s'empressa de célébrer la chute prochaine de la forteresse du Paraguay
+et la capture inévitable du maréchal Lopez; on comparait l'amiral
+Ignazio forçant le passage de Curupaity au vieux Farragut passant
+victorieusement sous le feu des cent pièces de Port-Hudson, et, pour le
+récompenser de son haut fait d'armes, dom Pedro II lui donnait le titre
+de baron d'Inhauma. Bientôt pourtant il fallut reconnaître que le facile
+exploit de la flotte brésilienne était plutôt un désastre qu'une
+victoire. Ce n'est point seulement la passe de Curupaity qui aurait dû
+être forcée, c'étaient les redoutes d'Humayta qu'il aurait fallu doubler
+pour entrer dans les eaux libres et tenter d'établir des communications
+avec l'armée de terre. Or les navires cuirassés avaient subi trop
+d'avaries dans leur première étape pour oser commencer la seconde, bien
+autrement périlleuse. Devant eux, à l'angle de la rivière, les
+Brésiliens peuvent voir, soutenue par trois bateaux plats, l'épaisse
+chaîne en câbles de fer tordus qui barre le Paraguay de l'une à l'autre
+rive; en aval de cet obstacle, que le brusque détour du courant empêche
+d'aborder directement et de briser sous l'éperon des navires, se dresse,
+au milieu d'autres redoutes moins apparentes, la formidable batterie
+casematée de Londres, armée de 16 canons de gros calibre pouvant tous
+concentrer leur feu vers un même point; puis au-delà, sur une longueur
+de plusieurs kilomètres, se succèdent d'autres batteries commandant de
+leurs embrasures tous les passages du tortueux chenal qu'auraient à
+suivre les vaisseaux. A ces obstacles visibles se joint le danger des
+torpilles cachées çà et là dans le courant. Si la flotte cuirassée du
+Brésil a déjà tant souffert en subissant le feu d'un simple ouvrage
+avancé comme Curupaity, est-il à croire qu'elle pourra se glisser
+impunément sous les canons en nombre inconnu de la grande forteresse
+d'Humayta, transformée depuis vingt ans en boulevard imprenable? Dès
+l'abord, l'amiral douta de la possibilité du succès, car, en dépit des
+ordres formels du ministère, il a dû se borner à de simples
+reconnaissances; protégé par une île, il se contenta de jeter de loin
+quelques bombes dans la place. Le jour solennellement invoqué de
+l'Assomption n'a donc pas été favorable aux Brésiliens.
+
+Dès que l'amiral Ignazio reconnut la folie qu'il y aurait de sa part à
+tenter le passage d'Humayta, il songea sans doute à redescendre en aval
+de Curupaity pour rejoindre le reste de la flotte et l'embouchure du
+Paraguay, bientôt même il reçut de Rio-de-Janeiro l'ordre d'avoir à
+réparer à tout prix sa première imprudence en revenant au plus vite à
+l'ancrage de Tres-Bocas; mais il était trop tard. Aussitôt après le
+passage des navires cuirassés, le maréchal Lopez s'était occupé de leur
+barrer la rivière en aval et de les emprisonner ainsi entre ses deux
+forteresses: il fit abaisser le niveau des berges afin que les
+artilleurs pussent incliner leurs canons et les pointer à bout portant
+sur les navires qui tenteraient de longer la rive; sur tous les points
+faibles, il fit construire des batteries supplémentaires armées d'une
+artillerie puissante; il fit immerger de nouvelles torpilles en diverses
+parties du chenal. Jour et nuit, le méandre du fleuve qui se déroule
+devant Curupaity est couvert d'embarcations et de radeaux qui se
+hasardent sans danger entre les deux flottes brésiliennes; jour et nuit,
+les affûts et les chars emplis de munitions encombrent le chemin qui
+rejoint la forteresse d'Humayta aux redoutes avancées. D'après les
+rapports officiels du mois de septembre, 130 grosses pièces d'artillerie
+défendent maintenant ce défilé du fleuve, qu'une vingtaine de canons
+avaient déjà rendu si périlleux pendant la journée du 15 août. Pour
+garder ses communications avec le reste de la flotte et son
+gouvernement, l'amiral bloqué a dû faire ouvrir un sentier à travers les
+épais fourrés et les marécages de la rive droite du Paraguay. Une garde
+de 2,000 hommes, détachée de l'armée principale, protége le chemin
+contre les attaques des maraudeurs; mais ceux-ci sont en si grand
+nombre, que les dépêches ont été fréquemment interceptées. D'ailleurs le
+sol de cette partie du Gran-Chaco est tellement bas et spongieux qu'on
+ne peut guère se servir du sentier que pour le transport d'objets d'un
+faible poids: la location d'une charrette pour ce trajet d'une dizaine
+de kilomètres ne coûte pas moins de 80 piastres fortes[4], et la tonne
+de combustible revient, dit-on, à 1,750 francs. La flotte ne se
+ravitaille qu'à grand'peine, elle épuise ses munitions sans pouvoir les
+remplacer, et ne peut même réparer ses avaries; les matelots désertent
+en foule pour ne pas être mis à la ration de disette ou pour échapper à
+l'ennui de leur captivité. Que va devenir cette flotte ainsi enfermée
+dans une impasse? Tentera-t-elle de se glisser de nouveau sous la
+formidable rangée des canons ennemis, au risque de sombrer tout entière
+dans ce dangereux voyage, ou bien sera-t-elle abandonnée comme un poste
+intenable par ses propres équipages? Après avoir été longtemps la gloire
+et l'espoir du Brésil, est-elle destinée à porter un jour en vue de
+Rio-de-Janeiro le pavillon du Paraguay? On dit qu'après le passage des
+navires cuirassés devant Curupaity, le maréchal Lopez félicita son armée
+par un ordre du jour. «Enfin, s'écriait-il, nos voeux sont accomplis! La
+flotte brésilienne est prisonnière. Il y a deux ans, au commencement de
+la guerre, nous avions tenté d'enfermer les vaisseaux ennemis entre
+Corrientes et les batteries de Cuevas, et maintenant ils viennent se
+placer d'eux-mêmes entre les deux forteresses d'Humayta et de
+Curupaity!»
+
+[4] Ce chiffre est donné par le _Standard and River Plate News_ du 4
+septembre 1867.
+
+
+IV.
+
+Il est facile de comprendre que, dans la situation redoutable où se
+trouvent à la fois leur flotte et leur armée, les alliés doivent
+ardemment désirer la paix; mais ce fatal amour-propre qui aveugle
+toujours les peuples et les gouvernemens ne permet pas aux trop confians
+signataires du traité de conquête d'avouer leur impuissance après tant
+de prétendues victoires, et d'entrer franchement en négociations avec le
+«tyran» qu'ils devaient détrôner en trois jours. Même après le sanglant
+revers de Curupaity, ils avaient décliné avec hauteur la médiation des
+États-Unis, que M. Washburn, ministre de la république fédérale à
+l'Assomption, leur avait offerte, le 11 mars 1867, en vertu des ordres
+de M. Seward; plus tard ils avaient repoussé bien plus fièrement encore
+une nouvelle proposition qu'avait présentée le général Asboth, ministre
+des États-Unis à Buenos-Ayres. Cependant, à la suite de pourparlers et
+d'intrigues dont le secret n'a pas été complétement dévoilé, les chefs
+de l'armée envahissante durent enfin se décider pour la première fois à
+faire des ouvertures de paix, tout en essayant de maintenir en apparence
+leur attitude martiale. Le secrétaire de la légation anglaise de
+Buenos-Ayres, M. Gould, jeune homme qui sans doute était désireux
+d'attacher son nom à un événement considérable de l'histoire américaine,
+s'offrit à servir d'intermédiaire entre les belligérans. Il fit demander
+au président Lopez l'autorisation de lui remettre officieusement les
+propositions des alliés, et, débarquant à Curuzu, se rendit par terre au
+quartier-général de Paso-Pucu, situé au sud-est de la forteresse
+paraguayenne. C'est là que M. Gould remit à Lopez le projet qui lui
+avait été confié par le général Mitre, et qui devait servir de base aux
+négociations de paix. Le premier article de ce programme, rédigé le 12
+septembre au camp de Tuyucué, se bornait à demander le secret au
+gouvernement du Paraguay sur la démarche que faisaient les commandans
+alliés: avant toutes choses, ils tenaient à sauvegarder leur
+amour-propre. Quant au fond même des questions en litige, le général
+Mitre et le marquis de Caxias en faisaient bon marché: d'après les
+divers articles du projet de négociation, l'indépendance et l'intégrité
+du Paraguay devaient être formellement reconnues, ses limites devaient
+être respectées, les territoires envahis par l'une ou l'autre armée
+devaient être réciproquement rendus, et les prisonniers de guerre mis en
+liberté; le Brésil renonçait même à demander la moindre indemnité pour
+les énormes dépenses que lui avait occasionnées la terrible lutte.
+Toutefois, si les alliés, reconnaissant ainsi que la vie de plus de
+100,000 hommes avait été vainement sacrifiée, se montraient si coulans
+sur les choses, ils ne voulaient point céder sur une question purement
+personnelle, et demandaient qu'aussitôt après la conclusion de la paix
+le président Lopez allât faire un voyage en Europe: repoussés par une
+nation, il leur fût du moins resté la puérile satisfaction d'avoir
+triomphé d'un homme.
+
+Ces propositions devaient être évidemment rejetées, car ce n'est point
+de l'étranger qu'un peuple invaincu doit recevoir des ordres pour élire
+ou renvoyer ses magistrats. Les offres portées par M. Gould étaient
+remises le 14 septembre, précisément un mois après le commencement du
+blocus de la flotte brésilienne entre Humayta et Curupaity, et au plus
+fort des difficultés qu'éprouvaient les impériaux pour se ravitailler
+dans leur camp de Tuyucué. D'ailleurs ce que l'on sait du maréchal Lopez
+porte à croire qu'il n'est point homme à se laisser exiler pour
+complaire à l'amour-propre d'adversaires qu'il a si souvent repoussés.
+Dans la réponse rédigée par le commissaire Caminos, il écarta donc
+nettement la dérisoire proposition qui lui était faite. On ne saurait
+l'en blâmer; mais ce qu'on peut lui reprocher avec justice, c'est le
+manque de modestie dont il a fait preuve en laissant vanter son héroïsme
+et ses sacrifices dans un document officiel: ce n'est point à lui, c'est
+à la nation qu'il incombe de reconnaître s'il a bien ou mal rempli ses
+devoirs de serviteur public.
+
+En terminant sa dépêche, M. Caminos prenait M. Gould à témoin que cette
+fois les alliés avaient bien certainement eu l'initiative des
+négociations; néanmoins, lorsque le voyage du diplomate anglais fut
+connu à Rio-de-Janeiro, on voulut croire à toute force que le maréchal
+Lopez, poussé à la dernière extrémité, demandait grâce aux envahisseurs
+de son pays. Les ministres n'osaient avouer de qui les premières
+démarches étaient venues, et, quand les nouvelles authentiques
+arrivèrent enfin, on se refusa longtemps à y voir autre chose que des
+calomnies d'origine paraguayenne. «Jamais, s'était écrié le président du
+conseil, M. Zaccarias, dans son discours du 7 juin 1867, jamais le
+gouvernement n'admettra cette supposition, que la petite république qui
+nous a offensés puisse ternir l'honneur de l'empire en nous opposant les
+avantages de son territoire et l'insalubrité de ses marais.» Pourtant il
+fallut bien ouvrir les yeux à l'évidence et reconnaître que le premier
+lassé dans cette interminable guerre, c'était le puissant empire et non
+l'imperceptible république. La joie qu'avait causée d'abord la
+perspective de la paix fit place à la colère. L'irritation fut grande,
+surtout à Rio-de-Janeiro et dans les autres villes du Brésil qui ont à
+supporter le poids si lourd des impôts de guerre, et qui ne cessent
+d'envoyer à l'armée leurs contingens d'hommes destinés à ne jamais
+revenir. On accusa les ministres d'ineptie et les généraux de lâcheté,
+on dénonça les Argentins comme des traîtres bien plus redoutables encore
+que de loyaux ennemis; on demanda que les troupes impériales, au lieu
+d'obéir au président Mitre, ce mauvais génie de l'expédition, se
+retournassent contre lui, afin de ne point revenir du Paraguay sans coup
+frapper. Il n'y a d'ailleurs point à s'étonner de ces récriminations des
+Brésiliens contre leurs alliés, car c'est l'empire qui a dû porter
+presque toutes les charges de la guerre, et les avantages de la paix
+doivent surtout profiter à la république argentine. Dans les pourparlers
+non officiels qui eurent lieu par l'entremise de M. Gould, le président
+Lopez, maintenant l'attitude qu'il avait prise à Yataiti-Cora, s'était
+montré, dit-on, très exigeant envers le Brésil et disposé aux plus
+larges concessions à l'égard des états républicains. Tandis qu'il
+demandait à l'empire la cession du territoire conquis dans le
+Matto-Grosso et l'évacuation immédiate de la Bande-Orientale, il avait
+exprimé le voeu de s'entendre à l'amiable avec le président Mitre sur
+toutes les questions litigieuses entre le Paraguay et les provinces de
+la Plata.
+
+En dépit de la haine qui sépare les deux peuples et des sourdes rancunes
+qui s'amassent entre les deux gouvernemens de Rio-de-Janeiro et de
+Buenos-Ayres, le traité d'alliance subsiste, et par conséquent la guerre
+continue, plus hideuse peut-être que par le passé. Il ne s'agit plus
+aujourd'hui de préparer de grands mouvemens stratégiques et de lutter en
+batailles rangées: les combats qui se livrent dans les bois, dans les
+marais, au bord des ruisseaux, n'ont d'autre but que de couper les
+lignes d'approvisionnemens et de saisir les convois. Un troupeau de
+bestiaux effarés, une rangée de charrettes pleines de maïs ou de farine,
+tels sont les prix de chaque escarmouche, de chaque tuerie: les deux
+armées se battent encore plus pour la nourriture que pour la gloire.
+Dans une de ces expéditions de fortune, les Brésiliens ont en la chance
+d'atteindre la rive gauche du fleuve Paraguay et de conquérir
+momentanément la petite ville del Pilar; le général Andrada Neves fut
+même nommé baron «du Triomphe» en récompense de ce haut fait d'armes;
+mais bientôt le canon de deux bateaux à vapeur vint précipiter sa
+retraite, à laquelle le manque de vivres l'eût forcé tôt ou tard.
+D'ordinaire ce sont les Paraguayens qui ont le privilége de l'attaque,
+grâce à leur connaissance du pays et à la série de remparts et de fossés
+d'où ils peuvent s'élancer à l'improviste sur les colonnes en marche. Le
+24 septembre, ils ont réussi, par une de ces apparitions soudaines, à
+s'emparer de la route directe qui relie le camp de Tuyuti à celui de
+Tuyucué: un engagement très meurtrier eut lieu sur les bords du marigot
+de Paso-Canoa que traverse le chemin; les impériaux furent dispersés, et
+les Paraguayens vainqueurs s'empressèrent de rattacher à leurs lignes le
+terrain qu'ils venaient de conquérir. Maintenant les convois doivent
+faire un long détour à travers les fondrières de l'Estero-Bellaco; à
+chaque voyage, les animaux risquent de mourir de fatigue ou de rester
+embourbés dans la fange: les deux côtés de la route sont parsemés de
+cadavres en décomposition.
+
+Les entrepôts de Corrientes et d'Itapirù sont, il est vrai, remplis de
+vivres et de fourrages. Le gouvernement brésilien achète à prix d'or
+dans le Rio-Grande et les provinces argentines les milliers de bestiaux
+nécessaires chaque mois à l'alimentation de l'armée, et les dirige en
+toute hâte vers le théâtre de la guerre; mais cela ne suffit point. En
+dépit de tous les beaux projets présentés par les ingénieurs, les
+généraux alliés n'ont pas encore su, comme le général Grant assiégeant
+Petersburg, relier par un chemin de fer leurs lignes fortifiées à leur
+port d'approvisionnement, et, quelles que soient la richesse de leurs
+magasins et la multitude de leurs animaux de boucherie, ils n'en sont
+pas moins toujours menacés par la disette; très fréquemment déjà les
+soldats ont dû se contenter de demi-rations. Dans une de ses dépêches,
+le marquis de Caxias avoue même que sa préoccupation constante est de
+pouvoir assurer à son armée une avance de huit ou dix jours de vivres.
+Le danger des surprises est tel que les marchands d'Itapirù, appartenant
+presque tous à cette race génoise si audacieuse et si âpre au gain,
+n'osent point s'aventurer isolément au-delà du camp de Tuyuti. Il n'en
+coûte pas moins de 10 francs par arrobe (12 kilogrammes) pour envoyer un
+chargement d'Itapirù au quartier-général, de sorte que la location d'une
+simple charrette à boeufs revient à 1,000 francs par voyage; aussi toutes
+les denrées qui ne sont pas distribuées gratuitement aux troupes par le
+commissariat se vendent-elles à des prix exorbitans[5]. D'ailleurs les
+Paraguayens ne sont pas les seuls ennemis à craindre; les maraudeurs des
+deux armées, cachés dans les broussailles, attendent les convois au
+passage pour s'emparer des bêtes égarées et piller les chars embourbés;
+les Indiens Guaycurus, que les commandans brésiliens avaient invités à
+pénétrer dans le Paraguay pour dévaster les plantations et voler le
+bétail, ont trouvé plus facile d'accomplir leur oeuvre de rapine dans le
+voisinage du camp des alliés, et c'est en poussant devant eux des
+milliers de chevaux qu'ils se sont retirés dans leurs solitudes du
+Gran-Chaco; même les soldats de l'escorte, parmi lesquels se trouvent
+un grand nombre de condamnés pour crimes, pillent en détail les chariots
+qui leur sont confiés; enfin tout ce monde honteux de spéculateurs,
+d'aventuriers, de débauchés, qui pullule à la suite de l'armée prélève
+aussi sa part dans les entrepôts remplis à grand peine par les
+fournisseurs argentins. Quant au pays, il n'offre aucune ressource, tout
+ayant été dévasté par les Paraguayens eux-mêmes, qui ont abattu
+jusqu'aux cabanes de joncs, démoli jusqu'aux chapelles des hameaux; tout
+le territoire qui s'étend au sud du Rio-Tebicuari n'est plus qu'une
+solitude immense. Quelle sera la situation de l'armée brésilienne, si le
+général Urquiza fait exécuter avec rigueur la décision prise dans l'état
+d'Entre-Rios pour empêcher l'exportation du bétail, et si les provinces
+voisines en viennent à imiter cet exemple? Ce serait pour se voir
+arracher de la bouche la nourriture de chaque jour que les malheureux
+miliciens et esclaves de l'empire auraient été transportés à des
+milliers de kilomètres de leur pays, dans les terres à demi noyées du
+Paraguay! Quant à la garnison d'Humayta, elle est abondamment pourvue de
+toutes les denrées nécessaires à la vie, grâce au fleuve qui la fait
+communiquer avec l'Assomption, et sur lequel vont et viennent
+incessamment de nombreux bateaux à vapeur, rien de sérieux ne pourra
+donc être tenté par les Brésiliens contre le quadrilatère ennemi tant
+qu'ils ne l'auront pas investi, tant qu'ils n'auront pas étendu leurs
+lignes du fleuve Parana au Rio-Paraguay, sur une demi-circonférence de
+plus de 40 kilomètres; mais s'ils ont eu déjà tant de peine à maintenir
+leurs deux camps de Tuyuti et de Tuyucué, est-il probable que, même en
+doublant leur armée, ils puissent un jour se replier solidement au nord
+d'Humayta et se loger sur la rive gauche du Paraguay en prenant d'assaut
+le fortin de Tayi, situé sur une courbe du fleuve, au sud de la ville
+del Pilar? C'est là ce que l'avenir nous apprendra.
+
+[5] Le tarif des cantines de Tuyucué, fixé par ordre du marquis de
+Caxias, établit de véritables prix de famine. Même à Corrientes, en
+dehors des lignes brésiliennes, un poulet coûte 25 francs.
+
+Sur la frontière septentrionale de la république, les armes brésiliennes
+n'ont pas été plus heureuses que sur la frontière méridionale. Après
+avoir employé plus d'une année à terminer sa marche à travers les forêts
+coupées de rivières et de marécages qui séparent les plateaux
+atlantiques de la grande dépression centrale de l'Amérique du Sud, une
+petite troupe d'environ 2,000 hommes, recrutée dans les provinces de
+Goyaz, de São-Paolo et de Minas-Gerães, avait fini par atteindre en
+septembre 1866 le village de Miranda, situé sur la rivière du même nom,
+affluent du Haut-Paraguay. Elle y resta pendant trois ou quatre mois,
+s'occupant du commerce du sel et d'autres denrées avec les diverses
+tribus des Indiens du voisinage; mais bientôt elle fut décimée par les
+fièvres paludéennes, les maladies de foie, l'hydropisie. Vers le
+commencement de l'année 1867, elle devait abandonner les terres basses
+et humides de Miranda pour gagner le campement plus salubre de Nioac, à
+l'endroit où la rivière du même nom commence à devenir navigable.
+Toutefois ce n'était là qu'une halte, car les ordres du gouvernement
+étaient formels: l'expédition devait se diriger vers la rivière d'Apa,
+que l'empire réclame pour frontière au nord de la république du
+Paraguay, et le nouveau colonel de la petite armée, M. Camisão, tenait
+d'autant plus à exécuter ces ordres que son prédécesseur, le colonel de
+Carvalho, l'avait accusé de lâcheté devant les troupes. Le 23 février,
+les Brésiliens, qui n'avaient pas même un escadron de cavalerie, se
+mirent en marche, dans l'espérance insensée qu'en dépit de leur petit
+nombre ils pourraient non-seulement reconquérir la partie du
+Matto-Grosso occupée par les soldats de Lopez, mais aussi pénétrer dans
+le Paraguay et peut-être même occuper la ville de Concepcion, à 200
+kilomètres à peine de la capitale. Pendant leur pénible marche, qui dura
+près de deux mois, ils n'eurent d'ailleurs à lutter contre d'autres
+obstacles que ceux opposés par la nature elle-même: partout les petits
+détachemens de Paraguayens se retirèrent sans combat. Même sur la
+frontière de l'Apa, la garnison du fortin de Bella-Vista se hâta
+d'évacuer son poste à la vue du drapeau brésilien: les envahisseurs
+avaient le chemin libre, seulement ils étaient exposés à mourir de faim.
+Ils essayèrent vainement de surprendre, à une vingtaine de kilomètres
+plus au sud, l'_invernada_ de la Laguna, où le président Lopez faisait
+garder plusieurs milliers de têtes de bétail; à l'arrivée des Brésiliens
+les boeufs avaient disparu. Il fallut bien se résoudre à la retraite afin
+de ne pas succomber d'inanition. Dès que le colonel Camisão eût repassé
+l'Apa, les insaisissables cavaliers paraguayens apparurent tout à coup
+sur les flancs et en tête de la petite bande pour s'emparer des
+traînards, obstruer les chemins, saisir les convois de vivres expédiés
+de Nioac. Devant chaque marécage, au tournant de chaque rivière, les
+Brésiliens, épuisés de fatigue et de faim et graduellement réduits en
+nombre, devaient se serrer les uns contre les autres pour résister à de
+soudaines attaques. On dit même que dans les plaines ils eurent souvent
+à s'enfuir précipitamment pour éviter l'incendie que l'ennemi avait
+déchaîné contre eux en allumant les grandes herbes. Afin d'éviter leur
+terrible escorte de cavaliers paraguayens, les fuyards durent se jeter à
+droite dans un pays montueux où les attendaient d'autres fatigues. Le
+choléra se déclara brusquement parmi eux: des centaines de cadavres
+furent ensevelis à la hâte; 122 malades pour lesquels on n'avait plus de
+moyens de transport furent abandonnés dans la forêt; même le commandant
+de la troupe et son lieutenant, M. Cabral de Menezes, purent voir
+disparaître leurs soldats avant que n'eût commencé pour eux l'agonie de
+la mort. Enfin les malheureux faméliques, n'ayant pour toute ration
+qu'une once de viande par jour, atteignirent Nioac. Ils croyaient
+toucher au terme de leur lamentable odyssée; mais la place s'était
+rendue aux Paraguayens, et la retraite dut continuer encore plusieurs
+jours jusqu'au pied du Monte-Azul, où les survivans de l'expédition
+trouvèrent à la fois de la nourriture, des soins et le repos
+indispensable après tant de fatigues.
+
+Pendant que ces tristes événemens s'accomplissaient, le gouverneur de
+Cuyaba, M. Couto de Magalhães, qui aurait dû, semble-t-il, s'occuper
+avant tout de marcher au secours de l'infortuné colonel Camisão,
+dirigeait une force de 2,000 hommes vers un point tout opposé de la
+province, c'est-à-dire vers le fleuve Paraguay. Il voulait reconquérir
+le fortin de Corumba, dont les Paraguayens s'étaient emparés dès le
+commencement de la guerre, et où ils avaient laissé une petite garnison.
+Les débuts de l'expédition furent assez heureux: le 13 juin, la
+flottille brésilienne réussit à surprendre le fort, situé sur un
+monticule qu'entouraient les eaux débordées du fleuve. Après un combat
+acharné qui dura près de deux heures, les assaillans, beaucoup plus
+nombreux que leurs adversaires, finirent par l'emporter, et
+massacrèrent, dit-on, la plupart des blessés qui se trouvaient entre
+leurs mains. Toutefois ils ne devaient pas rester longtemps possesseurs
+des murs reconquis. Quatre jours après, ayant aperçu de loin quelques
+vapeurs paraguayens envoyés de l'Assomption pour reprendre Corumba, ils
+jugèrent prudent d'abandonner la place, où d'ailleurs la petite vérole
+commençait à les décimer, et laissèrent définitivement à leurs ennemis
+ce point important, d'où part la nouvelle route qui relie le Paraguay
+aux villes du plateau bolivien. Ainsi, au nord comme au sud de la petite
+république, les combats, les batailles, les expéditions diverses, n'ont
+presque rien changé, pendant les douze mois qui viennent de s'écouler,
+aux positions respectives des belligérans. Le Paraguay a su maintenir
+ses frontières militaires, et, s'il reste bloqué du côté de
+l'Atlantique, il garde toujours, par la Bolivie, ses libres
+communications avec la Mer du Sud.
+
+
+V.
+
+D'après les renseignemens que donnent sur l'état du Paraguay les
+journaux du pays et les rares étrangers qui ont pu franchir les lignes
+militaires, la nation est loin d'être épuisée. Tous les hommes valides
+étant soldats, la population, qu'elle soit de 1,500,000 âmes ou
+seulement de 1 million, est assez considérable pour opposer aux
+envahisseurs un nombre toujours égal de combattans. Si le Paraguay, dans
+une crise suprême, devait mettre sur pied autant d'hommes en proportion
+que les états à esclaves de l'Amérique du Nord en avaient dans leurs
+armées, le président Lopez pourrait compter sous ses ordres au moins
+60,000 soldats. Le fait est que jusqu'à présent les Brésiliens ont
+toujours trouvé leurs adversaires en nombre aux bords du Parana comme
+sur les rives de l'Apa et du Haut-Paraguay, et des milliers de recrues
+s'exercent en outre dans tous les camps de l'intérieur. Pourvu que
+l'armée de la république ait en quantité suffisante la nourriture, les
+vêtemens et les armes, elle peut résister indéfiniment à toutes les
+forces du Brésil, car elle ne reçoit point de solde et n'en demande
+aucune.
+
+En l'absence des hommes, ce sont les femmes qui cultivent le sol, et
+grâce à l'ensemble avec lequel elles ont su, en vue du salut public,
+combiner tous leurs travaux, la patrie paraguayenne n'a jamais eu à
+redouter de famine pendant la longue guerre; cette année surtout, les
+récoltes de maïs, de manioc, de légumes, de fourrages, ont été d'une
+grande abondance. Ce sont aussi les femmes qui filent la laine et
+tissent les étoffes de toute espèce; dans les entrepôts des camps, il
+n'est pas une pièce de vêtement qui ne soit sortie de la main des
+Paraguayennes, et qui n'ait été présentée au gouvernement en offrande
+patriotique. Quant à la fonderie de fer d'Ibicuy et à l'arsenal de
+l'Assomption, les ouvriers y travaillent jour et nuit sous la direction
+d'ingénieurs anglais pour fondre et rayer les canons, fabriquer les
+balles, les cartouches et la poudre, car c'est de l'incessante activité
+de ces établissemens que dépend l'indépendance même de la nation. En
+outre le blocus du Parana ne pouvait manquer de faire naître de
+nouvelles industries. Les Paraguayens construisent maintenant des
+machines, préparent d'excellent papier, utilisent pour la fabrication
+des étoffes certaines fibres textiles qui ne sont pas employées
+ailleurs, telles que le _caraguata_, l'_ibira_, l'ortie, remplacent les
+vins français par des vins indigènes. Les objets de luxe importés jadis
+de l'étranger ou bien introduits malgré le blocus sont d'une excessive
+cherté; cependant le chemin frayé pour la première fois en 1865 entre le
+Paraguay et la Bolivie par Corumba et Santa-Cruz de la Sierra est de
+plus en plus fréquenté des caravanes. Tout droit de douane et d'entrepôt
+ayant été supprimé en faveur des marchandises venues par cette voie, la
+ville de l'Assomption est devenue une place importante pour les
+négocians boliviens. Grâce à l'ouverture de la nouvelle route
+commerciale, les échanges du port de Cobija, sur le Pacifique, se sont
+accrus d'une manière notable.
+
+Non-seulement le Paraguay a les moyens matériels de continuer la guerre
+contre les envahisseurs brésiliens, mais il a aussi l'enthousiasme
+national, sans lequel rien de grand ne pourrait s'accomplir. La
+merveilleuse unanimité, la constance inébranlable dont le peuple a fait
+preuve dans cette lutte qui lui a déjà coûté tant de sang, ne peuvent
+être commandées par un despote; elles doivent être le produit le plus
+pur de la vie nationale. Les Hispano-Guaranis ne veulent à aucun prix se
+laisser asservir par cette race portugaise qu'ils ont combattue depuis
+trois siècles, et qui tente maintenant de faire conquérir leur
+territoire par des esclaves; ils préfèrent sacrifier leur fortune et
+leur vie, et c'est pour cela que, tout en commençant à comprendre leurs
+droits de citoyens, ils observent cependant une si rigoureuse
+discipline; la nation tout entière est devenue volontairement une armée.
+De toutes parts l'argent afflue au trésor; l'arsenal et la fonderie sont
+alimentés de fer et de cuivre par les ouvriers et les paysans, qui
+apportent leurs vieux outils; des quantités de dons en nature sont
+expédiés directement au camp d'Humayta, étoffes, barils de mélasse,
+légumes, charretées de foin, herbes médicinales, fruits de toute espèce.
+Dans cette généreuse rivalité, ce sont les femmes surtout qui se
+distinguent; elles couronnent de fleurs les jeunes gens qui vont
+rejoindre le camp, et ne prennent point le deuil pour ceux des leurs qui
+tombent sur le champ de bataille; elles demandent même à prendre les
+armes. Récemment les dames de l'Assomption, réunies en assemblée
+générale, ont décidé qu'elles donneraient à la patrie tous leurs bijoux
+d'or ou d'argent, et leur exemple a été aussitôt suivi dans toutes les
+villes et les villages de la république. Après avoir recueilli par
+boisseaux les broches et les pendans d'oreilles, les dames patronnesses
+présentèrent solennellement leur offrande au vice-président de la
+république. Toutefois le maréchal Lopez ne voulut point accepter ce
+magnifique présent; dans une lettre datée du quartier-général et remplie
+de complimens à l'adresse du «beau sexe,» il déclara que le Paraguay
+était assez riche pour que les femmes n'eussent pas encore à se priver
+de leurs bijoux; il consentait seulement à prélever, au nom de la
+patrie, un vingtième de l'offrande pour en frapper une monnaie d'or qui
+servirait bien plutôt à rappeler le patriotisme des Paraguayennes qu'à
+être utilisée comme moyen d'échange. Dans un pays où les femmes méritent
+vraiment un pareil honneur, le peuple ne saurait être destiné à un
+éternel servage. Les descendans des Guaranis, devenus plus fiers par la
+conscience de ce qu'ils ont su accomplir durant cette grande guerre, et
+se trouvant de plus en contact avec le monde moderne, finiront par
+comprendre un peu mieux le titre de républicains qu'ils se sont donné
+lors de leur séparation du grand empire colonial de l'Espagne. Il est
+seulement à craindre que la gloire militaire, ajoutée au prestige qu'a
+toujours eu le président ou _supremo_ aux yeux de ce peuple enfant, ne
+transforme pour eux le maréchal Lopez en une sorte de demi-dieu. S'il
+réussit à terminer triomphalement la guerre actuelle, et que sa victoire
+fasse de lui l'arbitre des destinées de la Plata, les soldats qui l'ont
+aidé à défendre le sol du Paraguay le suivront peut-être en conquérans
+sur les terres de leurs voisins. Il y a là un sérieux danger pour
+l'équilibre des nations platéennes; mais ce danger, ces nations l'ont
+elles-mêmes créé par leur traité funeste avec l'empire du Brésil.
+
+Si le peuple paraguayen s'est dressé comme un seul homme en face de
+l'étranger, on ne voit au contraire que troubles et dissensions dans les
+deux républiques de la Plata et de la Bande-Orientale. Après la révolte
+des provinces de Cordova, de San-Luis, de Mendoza, les districts andins
+du nord-ouest se sont soulevés à leur tour, les uns pour se rendre
+indépendans de Buenos-Ayres, les autres pour n'avoir à prendre aucune
+part à la guerre contre le Paraguay. A ces mouvemens locaux sont venues
+s'ajouter, paraît-il, bien des expéditions de pillage. D'anciens chefs
+de bande exilés du territoire argentin ont reparu tout à coup pour
+mettre les villes à contribution et saccager les _estancias_; des
+mineurs accourus du versant chilien des Andes viennent prendre leur part
+du butin, puis à la première alerte franchissent de nouveau la montagne
+pour se mettre en sûreté. Sur la lisière méridionale de la partie
+cultivée des pampas, les Indiens sauvages ont aussi multiplié leurs
+incursions, et même un jour les employés du chemin de fer du
+Grand-Central ont dû s'enfermer en toute hâte dans les bâtimens d'une
+station afin d'éviter d'être capturés au _lasso_. Dans les îles boisées
+du Parana, comme jadis sur les côtes inhospitalières de l'Océan, se sont
+installés des _naufrageurs_ qui s'emparent des embarcations isolées et
+s'attaquent même aux grands navires échoués sur les bancs de sable.
+Enfin le colonel Aparicio vient de franchir l'Uruguay et de pénétrer
+dans la Bande-Orientale à la tête de quelques _gauchos_; mais on ne sait
+encore s'il commande une simple expédition de pillage ou s'il vient se
+mettre à la tête d'une sérieuse révolution contre Florès, le proconsul
+brésilien. Quant aux dissensions intestines qui ne dégénèrent pas en
+lutte ouverte, elles se produisent sur tant de points à la fois et à
+propos d'un si grand nombre de questions, qu'il serait bien difficile
+d'en raconter l'histoire. Sauf dans l'Entre-Rios, que l'on pourrait
+considérer comme une sorte de domaine privé du général Urquiza, le
+continuel tournoiement des partis a pour conséquence un incessant
+va-et-vient dans le personnel de l'administration. Depuis la bataille de
+Pavon, en septembre 1861, vingt-deux gouverneurs, sur lesquels dix-huit
+généraux et quatre avocats, se sont succédé dans la province de Mendoza;
+dans le Catamarca, la rotation des places est bien plus rapide encore,
+puisque le nombre des gouverneurs a été de dix-neuf en une seule année.
+A Buenos-Ayres même, le ministère du président Mitre s'est modifié
+diverses fois, suivant les oscillations de la politique, la pression
+plus ou moins forte exercée par le cabinet de Rio-de-Janeiro et les
+alternatives des rivalités personnelles. L'approche des élections pour
+la présidence de la république surexcite les ambitions opposées, et les
+partisans d'Alsina, de Sarmiento, d'Urquiza, de Rawson, s'attaquent et
+s'injurient réciproquement dans leur zèle de propagande électorale. Ce
+qui augmente encore la confusion, c'est que la ville de Buenos-Ayres est
+toujours le siége de trois administrations souveraines, celles du
+municipe, de la province et de la république. D'après la loi, c'est
+précisément cette année que Buenos-Ayres a cessé d'être la capitale
+provisoire de la Plata; mais, le congrès s'étant séparé avant de s'être
+entendu sur le choix d'une nouvelle cité fédérale, il devra demander la
+permission à la ville de tenir sa prochaine session dans l'ancien
+palais. Les villes de province qui subissent avec impatience la
+suprématie des _Porteños_, ou qui espérent pour elles-mêmes le titre de
+capitale, menacent de refuser obéissance à ce congrès qui n'a pas même
+de domicile légal, et que la ville de Buenos-Ayres aurait strictement le
+droit d'expulser hors de ses murs.
+
+Quelle que soit pourtant la singulière instabilité des choses dans la
+république argentine, les avantages de la liberté sont tels que le pays
+n'en progresse pas moins d'une manière très rapide. Des écoles s'ouvrent
+dans toutes les villes et dans les villages des pampas, on fonde en
+divers endroits des colléges supérieurs et des bibliothèques publiques;
+les journaux deviennent de plus en plus nombreux, l'amour de la lecture
+se répand. La foule des immigrans ne cesse de s'accroître malgré la
+guerre, et cette année le chiffre de 12,000 individus, représentant un
+centième de la population totale, sera certainement dépassé. Italiens,
+Basques espagnols et français, Irlandais, Anglo-Saxons, Américains du
+Nord, tous apportent leur industrie et contribuent pour leur part à la
+prospérité du pays: ils défrichent les solitudes, apportent des procédés
+de culture, fondent des établissemens industriels, et travaillent, même
+sans le vouloir, à civiliser leurs nouveaux concitoyens: c'est ainsi
+que, grâce à eux, la législature de Santa-Fé vient d'adopter une loi
+qui, en retirant aux prêtres les registres de l'état civil, assuré
+désormais la liberté du mariage entre personnes de cultes différens. Par
+suite de l'accroissement du commerce sur les rives de la Plata et de ses
+affluens, la navigation y est devenue plus importante que sur tous les
+autres fleuves réunis de l'Amérique du Sud. Près de 2,500 navires, y
+compris 100 bateaux à vapeur, voguent sur les eaux intérieures de la
+république argentine, et transportent dans l'année plus de 1 million de
+tonnes de marchandises[6]. Enfin dans les provinces de la Plata comme
+dans la Bande-Orientale, les habitans se sont mis avec une sorte de
+fièvre à l'exécution de grands travaux publics; les chemins de fer
+argentins se prolongent rapidement à travers la pampa pour atteindre des
+localités naguère inconnues à la géographie, et déjà des compagnies
+offrent de construire des lignes ferrées se dirigeant des bords de
+l'Atlantique jusqu'à la base même des Andes.
+
+[6] Au 30 septembre 1867, le nombre total des navires qui desservent
+les côtes fluviales était de 2,490, jaugeant 114,000 tonneaux, et montés
+par 14,544 matelots, dont plus de 12,000 italiens. La navigation de la
+Plata s'est accrue d'un quart pendant l'année courante.
+
+Un fait explique l'étonnante activité des habitans de la Plata,
+relativement si peu nombreux. En dépit du traité d'alliance, les deux
+républiques de la Bande-Orientale et de la Plata sont devenues des
+puissances neutres dans la guerre du Paraguay. Les premiers efforts
+qu'elles ont faits leur suffisent: depuis longtemps, Montevideo n'envoie
+plus un homme aux camps, et le contingent de la république argentine,
+comparé au nombre des recrues brésiliennes, est d'une faiblesse
+dérisoire. Les subsides votés par les chambres de Buenos-Ayres ne
+forment non plus qu'une part bien minime dans le total énorme des sommes
+qui se dépensent dans la grande lutte. La haine contre le Brésil et la
+sympathie pour le Paraguay augmentent sans cesse, et ne permettent pas
+au gouvernement de continuer avec persévérance des hostilités contre
+Lopez; peu à peu les Argentins sont devenus de simples spectateurs du
+terrible drame dont le Brésil et le Paraguay font tous les frais. En
+même temps ils sont les intermédiaires commerciaux du grand mouvement
+d'hommes et de denrées qui s'opère entre Rio-de-Janeiro et le campement
+du Tuyucué. C'est à Montevideo, à Buenos-Ayres et dans les villes
+riveraines du Parana que se dépensent les millions du trésor brésilien;
+tandis que les impôts sont doublés et que les assignats remplacent l'or
+dans l'empire appauvri, les deux républiques recueillent au contraire
+toutes les richesses que prodigue leur puissant voisin pour satisfaire
+son ambition de conquête.
+
+VI.
+
+Le poids de la guerre retombant presque en entier sur le Brésil, on ne
+saurait s'étonner qu'il montre déjà les signes d'une bien grande
+lassitude. Seules dans toute l'étendue de l'empire, les populations du
+Rio-Grande-do-Sul sont assez rapprochées du Paraguay pour que la lutte
+les passionne et que la défaite leur fasse craindre des représailles:
+aussi est-ce dans cette province que le gouvernement a trouvé en
+proportion le plus grand nombre de volontaires. Dans les autres parties
+du Brésil, à une distance de plusieurs milliers de kilomètres de la
+république du Paraguay, les habitans ne sauraient éprouver pour la
+conquête du fort si lointain d'Humayta cette rage militaire qui porte à
+sacrifier joyeusement sa vie; ils se bornent à faire des voeux en faveur
+des succès de leurs compatriotes et ne se laissent arracher que par la
+force à leurs occupations ordinaires. Bien que dans la nation il ne se
+trouve pas moins d'un million d'hommes valides, le nombre des engagés
+volontaires ne s'est pas même élevé à la cinquantième partie de ce
+chiffre, et, quand le pays a perdu sa première armée de 30 à 40,000
+combattans, il a fallu, pour remplacer les victimes, armer jusqu'aux
+criminels et payer à grand prix des régimens d'esclaves. Récemment de
+nouveaux gouverneurs ont été envoyés dans la plupart des provinces, avec
+mission de presser de toutes leurs forces l'opération du recrutement;
+malheureusement les moyens qu'ils doivent employer pour arriver à leurs
+fins sont de nature à calmer tout ce qui peut rester d'enthousiasme
+guerrier chez les populations.
+
+La longue lutte n'a pas seulement rendu le recrutement très difficile,
+elle a aussi presque épuisé les ressources du pays et jeté le
+gouvernement dans les plus cruels embarras financiers. Les emprunts,
+soit à l'étranger, soit dans le pays lui-même, étant devenus
+complétement impossibles, il est désormais indispensable d'émettre du
+papier-monnaie en quantité relativement énorme. Déjà, vers le milieu du
+mois d'août 1867, lors de la discussion du budget par l'assemblée
+générale, la circulation fiduciaire, comprenant 110 millions de billets
+d'état et 180 millions de billets de la banque du Brésil, s'élevait à
+290 millions. A cette masse de papier, la loi votée par le parlement
+vient d'ajouter encore une nouvelle émission de 145 millions, en sorte
+que l'empire brésilien, avec ses 8 millions d'habitans libres, emploie
+pour ses échanges près d'un demi-milliard de billets et d'assignats
+garantis par un trésor sans ressources. Dans le monde entier, il n'est
+pas un seul pays qui ait en proportion une aussi forte quantité de
+papier-monnaie, et ce n'est là pourtant qu'un commencement. La
+redoutable avalanche de billets ne cessera de grossir jusqu'à ce que la
+nation soit complétement ruinée, car la guerre est toujours là,
+insatiable, dévorante, et les millions disparaissent avec une
+vertigineuse rapidité. Puisque les coffres sont vides, et que, par
+vanité nationale, on veut absolument continuer sur les bords du Paraguay
+cette déplorable tuerie qui coûte 1 million par jour, il faut bien
+remplacer le métal sonnant par de l'argent fictif et d'avance condamner
+le pays à la banqueroute. «Nous ne voulons pas, disait un orateur de
+l'opposition, M. Silveira da Motta, nous ne voulons pas refuser les
+moyens nécessaires à la continuation d'une guerre, désastreuse si l'on
+veut, mais nationale; nous devons nous résigner à la pauvreté et à
+l'inévitable infortune, mais non au déshonneur. Je vote donc pour la
+proposition du noble ministre; je vote pour ce fléau du papier-monnaie,
+je vote l'émission de 145 millions, et, si le ministre demande
+davantage, je le lui donnerai encore. Il faut que la guerre, cette
+effrayante calamité que l'on eût si bien pu éviter, apparaisse dans
+l'histoire suivie de tous les malheurs, comme d'un immense convoi
+funèbre.»
+
+Il est à craindre que les sinistres appréhensions de M. Silveira da
+Motta ne se réalisent bientôt. Sur la place de Londres, les titres des
+emprunts brésiliens se maintiennent à peu près au même cours, grâce à
+l'habileté des puissans capitalistes qui les possèdent et qui se sont
+entendus pour ne pas en laisser tomber la valeur nominale; mais ces
+mêmes financiers, qui se font ainsi par intérêt les garans du Brésil, se
+gardent bien maintenant de lui prêter leurs capitaux. Dans le pays
+lui-même, le crédit du trésor est fortement ébranlé. L'or est monté
+rapidement à 24 pour 100 de prime, l'argent est moins recherché,
+toutefois au commencement d'octobre il gagnait déjà 13 pour 100 d'agio;
+quant à la monnaie de cuivre, que l'on achète moyennant une commission
+de 20 pour 100, elle est devenue si rare que dans toutes leurs petites
+transactions les ménagères se trouvent fort embarrassées: elles se
+servent de timbres-poste, de billets d'omnibus, de chemin de fer et de
+bateau à vapeur; pour fournir les coupures indispensables à la vente et
+à l'achat des denrées de première nécessité, les commerçans, les
+propriétaires d'hôtel, les épiciers, émettent des assignats de toute
+forme et de toute dimension, aux légendes et aux figures les plus
+bizarres. Chaque jour, suivant le degré de confiance inspiré par les
+divers industriels, la valeur de ces petits carrés de papier se modifie;
+autour du moindre objet qu'un esclave marchande sur la place publique,
+il s'établit aussitôt une bourse en plein vent.
+
+En dehors des ressources fictives que procure le papier-monnaie, les
+seuls moyens de subvenir aux énormes besoins du trésor sont les
+cotisations volontaires et l'impôt. L'empereur dom Pedro, très désireux
+de contribuer à l'allégement des charges du peuple, a donné l'exemple
+des sacrifices patriotiques en faisant abandon du quart de sa liste
+civile, qui du reste est déjà fort minime, comparée à celle des autres
+souverains[7]; toutefois il n'a été suivi dans cette voie que par les
+princes de sa famille; les députés et les sénateurs l'ont très vivement
+applaudi, mais ils n'ont point imité son désintéressement. Ils se sont
+bornés à voter avec divers amendemens la grande augmentation d'impôts
+qui leur était proposée par le ministre Zaccarias. Le produit des
+nouvelles taxes est évalué d'avance à une trentaine de millions par an,
+soit au sixième des recettes nationales; toutefois il est à craindre
+qu'elles n'aient pour résultat d'amoindrir les ressources ordinaires en
+diminuant les charges. Elles frappent l'importation et l'exportation, de
+même que les héritages et tous les actes relatifs à la transmission des
+propriétés; elles grèvent l'exercice de toutes les industries, les
+loyers, les courtages; elles sont prélevées sur les lettres de change et
+les factures, sur les billets de loterie et les titres honorifiques. La
+servitude des noirs devient aussi une source de revenus pour le
+gouvernement, puisque les maîtres doivent acquitter par tête d'esclave
+une taxe variant de 10 à 27 francs, suivant les localités. Au point de
+vue fiscal, le plus dangereux de tous ces impôts est celui qui pèse sur
+l'exportation des denrées agricoles; le droit de 9 pour 100 qu'elles
+acquittent à la sortie, et auquel s'ajoutent encore les taxes perçues
+par les provinces, est beaucoup trop fort pour que la production et le
+commerce n'en soient pas gravement atteints[8]. Ces impôts sont en
+réalité une forte prime donnée aux pays étrangers qui récoltent les
+mêmes denrées que le Brésil. La pénurie du trésor est telle que le
+gouvernement se voit obligé de sacrifier ses ressources futures pour les
+besoins du présent; c'est ainsi que, sans l'opposition du sénat, il eût
+essayé de vendre pour une trentaine de millions le chemin de fer de dom
+Pedro II, qui rapporte chaque année plus du tiers de cette somme.
+
+[7] Elle est de 2,160,000 francs. Dès son arrivée au Mexique, l'empereur
+Maximilien avait fixé sa liste civile à une somme trois fois plus forte.
+
+[8] Le commerce extérieur du Brésil s'est élevé, pendant l'année fiscale
+1865-1866, à 295 millions de _milreis_, environ 800 millions de francs:
+c'est un mouvement d'à peu près 80 fr. par tête de Brésilien. Le
+commerce de la Plata a été dans la même année de plus de 400 millions de
+francs; en tenant compte de la moindre population, les échanges des
+républiques platéennes sont donc proportionnellement de deux à trois
+fois plus forts que ceux de l'empire voisin.
+
+On voit dans quelle périlleuse situation se trouvent les finances du
+Brésil, et cependant l'attitude politique du gouvernement rend une
+amélioration des choses tout à fait impossible. Quand même le marquis de
+Caxias réussirait à s'emparer d'Humayta, quand même il entrerait
+victorieusement à l'Assomption, l'empire serait toujours obligé de
+maintenir une forte armée dans le Paraguay et dans les républiques de la
+Plata, sous peine de perdre en un jour le fruit de toutes ses conquêtes.
+Ce ne sont pas seulement les descendans des Guaranis, ce sont aussi les
+Argentins et les Orientaux que les Brésiliens auraient à comprimer par
+la force, et cette tâche ardue ne saurait manquer tôt ou tard d'épuiser
+complétement la nation. Le cabinet de Saint-Christophe n'ignore point
+que la haine traditionnelle des Platéens contre leurs voisins d'origine
+portugaise s'est accrue pendant la guerre, il sait que la presse presque
+tout entière fait des voeux pour le succès des «frères» paraguayens, et
+que les chambres ont voté des fonds pour acheter des navires cuirassés
+qui pourront au besoin servir contre le Brésil. Chose bien plus grave
+encore, les représentans de la république argentine ont décidé qu'une
+somme de 2 millions de francs serait employée à fortifier la petite île
+de Martin-Garcia, qui commande à la fois les deux embouchures du Parana
+et de l'Uruguay. Après s'être épuisés pendant plus de deux années contre
+les remparts imprenables de la forteresse paraguayenne, dans le vain
+espoir de débloquer l'entrée militaire du Paraguay et du Haut-Parana,
+les Brésiliens verraient donc s'élever dans l'estuaire même de la Plata
+un autre Humayta qui leur interdirait à jamais l'entrée des eaux de
+l'intérieur. Ce funeste traité qui associait deux républiques à l'empire
+pour la conquête d'une autre république n'a réussi qu'à brouiller les
+alliés et à préparer entre eux une lutte future; déjà même on se demande
+si les Brésiliens, dans le ressentiment causé par leur insuccès contre
+Humayta, ne se retourneront pas contre Buenos-Ayres. Ainsi la guerre
+sortirait de la guerre; comme dans le drame antique, le crime
+enfanterait le crime.
+
+Et pourtant les immenses difficultés extérieures contre lesquelles se
+débat l'empire doivent être considérées comme peu de chose en
+comparaison des malheurs qui le menacent tant que subsistera
+l'esclavage, et qui ne manqueront pas de l'étreindre un jour. Selon M.
+Pompeu, le principal statisticien du Brésil, les noirs asservis sont au
+nombre de plus de 1,780,000, près du cinquième de la population; ils
+sont ainsi relativement plus nombreux que les esclaves des États-Unis
+avant la terrible guerre qui s'est terminée par le triomphe de la
+liberté. Quoi qu'on en dise, aucune mesure n'a encore été prise pour
+hâter l'affranchissement de ces hommes, qui sont de fait rejetés en
+dehors de la loi: quelques paroles tombées du trône, un projet du
+conseil d'état qui renverrait le décret d'émancipation à la première
+année du XXe siècle, tels sont les seuls motifs qui permettent aux
+Africains asservis d'espérer leur libération: d'ailleurs, dans les
+discussions qui ont eu lieu à ce sujet, les ministres ont donné aux
+sénateurs et aux députés l'assurance formelle qu'on se garderait bien de
+porter la moindre atteinte à leur propriété vivante tant que le pays se
+trouverait dans ses embarras financiers et politiques. C'est renvoyer la
+solution de la question à un avenir bien éloigné; mais les esclaves
+attendront-ils aussi patiemment que les ministres, et les maux engendrés
+par la servitude cesseront-ils comme par miracle de ronger le corps
+social pendant le long délai qu'impose l'aristocratie des planteurs à
+l'avènement du droit? Cela n'est point probable, et, sans crainte de se
+tromper, on peut affirmer d'avance que de gré ou de force les ilotes du
+Brésil se placeront bientôt comme citoyens à côté de leurs anciens
+maîtres. Les propriétaires ligués pour la conservation de leurs esclaves
+s'écrient avec effroi que l'empire ne peut manquer de succomber avec la
+servitude, et leurs craintes ne sont point sans fondement. A chaque état
+social correspond une forme politique particulière. Dans le Brésil et à
+Cuba, les deux seules contrées de l'Amérique latine où prévalent encore
+les institutions monarchiques importées du vieux monde, ces institutions
+se trouvent associées à l'esclavage, et ce n'est point là un pur hasard.
+Par un contraste des plus frappans, l'émancipation des noirs est devenue
+dans toutes les républiques espagnoles le complément indispensable de la
+révolution politique inaugurée en 1810. Est-il donc contraire aux lois
+historiques de penser que l'affranchissement des travailleurs encore
+asservis du Brésil, uni aux conséquences de la guerre du Paraguay,
+portera un coup fatal à la forme actuelle du gouvernement?
+
+
+ÉLISÉE RECLUS.
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
+
+***** This file should be named 39173-8.txt or 39173-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/9/1/7/39173/
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
+the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
+images of public domain material from the Google Print
+project.)
+
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+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
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+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
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+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
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+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
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+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+electronic work, or any part of this electronic work, without
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+ address specified in Section 4, "Information about donations to
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+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
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+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
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+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
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+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
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+where we have not received written confirmation of compliance. To
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+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
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+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: La Guerre du Paraguay
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+Author: Élisée Reclus
+
+Release Date: March 17, 2012 [EBook #39173]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
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+
+Produced by Adrian Mastronardi, Wilelmina Mailliere and
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+<h1>LA<br/> GUERRE DU PARAGUAY</h1>
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+<p>Il y a plus d'une année, nous parlions ici même de l'interminable
+guerre qu'a déchaînée le hautain <i>ultimatum</i> du Brésil signifié
+au gouvernement de Montevideo le 18 mai 1864<a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote_1_1" class="fnanchor">[1]</a>. Depuis la terrible
+bataille de Tuyuti, la plus meurtrière de toutes celles qui ont
+ensanglanté le sol de l'Amérique méridionale, la situation des belligérans
+ne s'est point modifiée, et le grand empire brésilien reste
+toujours impuissant contre ce petit pays du Paraguay, dont la population
+égale à peine celle de deux départemens français. En dépit
+des bulletins de victoire que ne manque jamais de transmettre le
+télégraphe à l'arrivée des paquebots transocéaniques, les impériaux
+et les Argentins, leurs alliés, n'ont encore pour toute conquête que
+les terrains marécageux où ils ont établi leur camp, tandis que les
+soldats de Lopez n'ont point abandonné l'énorme territoire arraché
+à la province de Matto-Grosso. En vain le Brésil s'acharne contre la
+petite république; il a déjà perdu plus de 40,000 hommes et se voit
+obligé d'armer ses esclaves; il a dépensé plus de 600 millions de
+francs, et doit maintenant avoir recours au fatal expédient du papier-monnaie;
+après quarante années d'une apparente prospérité,
+le jeune empire qui se donnait à lui-même le nom de «géant de
+l'Amérique du Sud» entre dans une période de crise redoutable et
+menaçante même pour la durée de ses institutions politiques et sociales.
+Son existence comme unité nationale est en danger, et il ne
+serait pas impossible qu'après la guerre actuelle le rétablissement
+de l'équilibre dans les états du continent s'opérât au détriment de
+l'empire esclavagiste. Il importe donc d'étudier avec soin et d'exposer
+clairement les principaux événemens d'une guerre dont les
+conséquences peuvent avoir une telle gravité.</p>
+
+<h2>I.</h2>
+
+<p>Après que l'armée de terre, arrêtée dans les marais de Tuyuti,
+eut vainement essayé de s'ouvrir de vive force un chemin vers l'Assomption,
+c'était au tour de l'escadre de faire la même tentative.
+Les trois chefs des alliés, Mitre, Florès et Polydoro, tinrent conseil
+avec l'amiral Tamandaré, et décidèrent que la flotte aurait à forcer
+le passage du Paraguay et à bombarder les redoutes de l'ennemi,
+tandis que les troupes de débarquement monteraient à l'assaut.
+D'après les reconnaissances préliminaires, on croyait que les batteries
+de Curupaity, situées en aval d'Humayta sur la berge concave
+d'une anse de la rive gauche, étaient de ce côté les premiers
+travaux de défense; mais quelques navires brésiliens qui remontaient
+sans crainte le courant dans la direction de Curupaity furent
+brusquement salués à coups de canon par une nouvelle batterie
+qu'un rideau d'arbres leur avait cachée jusqu'alors. C'était la batterie
+de Curuzu, premier obstacle qui devait être dépassé avant
+qu'on essayât d'aborder les ouvrages plus formidables de Curupaity.
+Le 1<sup>er</sup> septembre 1866, tous les préparatifs de l'attaque étaient
+terminés, et le lendemain une force de 8,300 hommes débarquait
+en aval de Curuzu, protégée par le feu que les onze navires de
+l'escadre faisaient converger sur les défenseurs de la redoute.
+Ceux-ci, au nombre d'environ 2,000, et disposant d'une douzaine
+de pièces de divers calibres, avaient à la fois à répondre au bombardement
+de la flotte, à résister aux assauts combinés des colonnes
+d'infanterie, à garder leurs flancs contre les surprises des cavaliers
+ennemis; cependant ils purent tenir jusque dans la journée du 3,
+et, quand ils abandonnèrent le fortin, ils sauvèrent encore trois
+canons. Les alliés restaient maîtres de la position; mais ce triomphe
+avait été chèrement acheté: un millier des assaillans étaient tués
+ou blessés, un navire cuirassé, le <i>Rio-de-Janeiro</i>, avait sombré
+dans le fleuve, et deux autres vaisseaux avaient été mis hors de
+service.</p>
+
+<p>La prise de la redoute de Curuzu fut considérée à Buenos-Ayres
+et à Rio-de-Janeiro comme un grand triomphe, d'autant plus que
+peu de jours après le maréchal Lopez faisait une démarche inattendue
+en faveur de la réconciliation. Le 4 septembre, un parlementaire
+portant le drapeau blanc sortit des lignes de Curupaity
+pour inviter le général Mitre à une entrevue personnelle avec le
+président du Paraguay. Quel était le motif réel d'une pareille demande,
+venant d'un homme qui jusqu'alors s'était défendu avec un
+tel acharnement? On crut d'abord que, se sentant perdu, il voulait
+se ménager une capitulation honorable, et, malgré les conseils du
+maréchal brésilien Polydoro, le président Mitre, commandant en
+chef des alliés, consentit à l'entrevue. Elle eut lieu le lendemain,
+à moitié chemin des deux quartiers-généraux de Tuyuti et de
+Paso-Pucu, dans les bosquets de palmiers de Yataiti-Cora. Les
+deux présidens, suivis de loin par leurs états-majors, s'avancèrent
+au-devant l'un de l'autre avec beaucoup de gravité, des deux
+parts la courtoisie du langage et des manières fut parfaite, et
+le général Mitre crut devoir s'en féliciter dans sa dépêche officielle
+adressée au vice-président de la république argentine; mais le seul
+résultat des paroles échangées avec tant de pompe et de bonne
+grâce fut que les armées continueraient à s'entr'égorger. D'après
+les divers renseignemens obtenus depuis sur la conversation des
+deux généraux en chef, il paraît que Lopez s'attacha surtout à
+démontrer combien est funeste et déplorable pour la république de
+Buenos-Ayres cette alliance conclue avec l'empire esclavagiste du
+Brésil contre une république s&#339;ur ayant la même origine, la même
+histoire, les mêmes intérêts. Il parla du scandale auquel cette alliance
+avait à si bon droit donné lieu dans tout le Nouveau-Monde,
+et rappela la protestation solennelle que le Pérou venait de lancer
+au nom de la plupart des républiques hispano-américaines. D'ailleurs
+il se déclarait prêt à faire aux Argentins toutes les concessions
+compatibles avec l'honneur du Paraguay, pourvu que l'alliance
+avec le Brésil fût rompue. A ce prix, il se chargeait d'être
+le champion de toute l'Amérique espagnole et de triompher à lui
+seul de l'ennemi héréditaire. Sans doute le général Mitre dut comprendre
+cette vérité si facile à saisir, qu'en s'alliant pour une guerre
+de conquête avec l'empire brésilien il avait trahi les intérêts de
+toutes les républiques américaines; mais il resta sur la défensive
+en alléguant les termes du traité de la triple alliance, et déclara
+que la paix ne serait point conclue tant que le Paraguay n'aurait
+pas été vaincu et son président exilé.</p>
+
+<p>L'espoir que l'on avait conçu de voir enfin se terminer la lutte
+était donc mis à néant, et les hostilités recommencèrent. Se croyant
+d'autant plus forts qu'ils venaient de repousser une proposition de
+paix, les alliés résolurent de frapper un grand coup; mais l'opération
+qu'ils allaient entreprendre devait précisément se terminer
+pour eux par le plus désastreux des revers et leur démontrer combien
+ils s'étaient déçus en se figurant que leurs adversaires étaient
+réduits à la dernière extrémité. Le 22 septembre à sept heures et
+demie du matin, la flotte cuirassée de l'amiral Tamandaré remonta
+le fleuve, força l'estacade qui barrait le chenal à une faible distance
+en aval de Curupaity, et, choisissant près de la rive droite
+une position peu dangereuse, commença le bombardement des
+batteries de Lopez, que commandait le général Diaz, naguère encore
+simple soldat aux pieds nus. Les Paraguayens répondirent à
+peine, et l'on put croire qu'ils avaient beaucoup souffert. A midi,
+le général Mitre, s'imaginant sans doute que les canons de l'ennemi
+étaient déjà démontés, donna l'ordre de l'attaque sur le front
+méridional des défenses de Curupaity. Quatre colonnes d'assaut
+se dirigèrent à la fois de Curuzu vers les retranchemens de l'ennemi.
+A gauche, appuyées par le feu de l'escadre, marchaient parallèlement
+au fleuve les deux colonnes brésiliennes du baron de
+Porto-Alegre, fortes d'environ 8,000 hommes. A droite, les deux
+colonnes argentines, dont l'effectif était plus élevé d'à peu près un
+millier de combattans, s'élançaient à l'assaut en longeant la rive
+occidentale de la lagune de Piris. Le général Florès, à la tête de
+3,000 excellens cavaliers, Orientaux pour la plupart, avait mission
+d'opérer sur l'autre bord de cette lagune et d'inquiéter du côté de
+l'est les défenseurs de Curupaity, tandis que le gros de l'armée
+brésilienne, commandé par le maréchal Polydoro, devait sortir de
+ses lignes de Tuyuti pour marcher directement à travers les bois
+sur Humayta. Le plan du président Mitre était d'attaquer ainsi les
+trois faces des retranchemens paraguayens: à l'ouest par les vaisseaux
+de l'escadre, au sud par ses colonnes d'assaut, à l'est par
+l'armée de Polydoro et la cavalerie de Florès; malheureusement
+pour lui, ce plan ne fut exécuté qu'en partie. Le baron de Tamandaré,
+craignant de voir sombrer ses navires, se tint à une distance
+respectueuse des batteries du fleuve, et, plus timide encore, le maréchal
+Polydoro se contenta de ranger ses troupes en ligne de bataille.
+Pendant ce temps les Argentins et les soldats de Porto-Alegre,
+essayant vainement de franchir les abatis d'arbres épineux et les
+larges fossés qui défendaient les abords de Curupaity, se laissaient
+mitrailler presque à bout portant par les canonniers paraguayens.
+Lorsque les colonnes d'assaillans, éclaircies par les balles et les
+boulets, renoncèrent enfin à leur &#339;uvre impossible, 6,000 morts
+ou blessés, plus du tiers de l'armée, étaient épars sur le sol parmi
+les arbres abattus et les rameaux brisés. Çà et là brûlaient les hautes
+herbes des clairières, et les Paraguayens durent sortir de leurs retranchemens
+pour retirer des flammes les corps de leurs ennemis
+tombés.</p>
+
+<p>L'échec était grave; mais les récriminations, les disputes, les
+haines auxquelles il donna naissance entre les chefs alliés, furent
+bien plus graves encore au point de vue militaire. Le général Florès,
+mécontent du rôle secondaire que lui avaient fait jouer les chefs
+alliés, quitta brusquement l'armée, et revint à Montevideo se consoler
+par l'exercice de la dictature de tous les mécomptes éprouvés
+au camp. Le président Mitre, voilant sa personne sous le fier pseudonyme
+d'Orion, daigna prendre le public pour confident, et, dans
+ses lettres à la <i>Tribuna</i> de Buenos-Ayres, expliqua combien il était
+déplorable que son plan de campagne «napoléonien» n'eût pas été
+compris par les généraux qui devaient le seconder. De leur côté,
+ceux-ci se plaignirent à leur gouvernement des façons despotiques
+du président argentin. Ainsi que le président du conseil des ministres,
+M. Zaccarias, l'avoua lui-même en pleine chambre à Rio-de-Janeiro,
+toute action commune entre les chefs alliés était devenue
+impossible: la flotte refusait de coopérer avec les troupes
+de terre; les impériaux, les Argentins, se reprochaient mutuellement
+le désastre. Il fallut que le Brésil confiât la direction de ses
+troupes à des hommes nouveaux. Tandis que le président Mitre
+gardait le titre de général en chef, que lui avait conféré le traité
+de la triple alliance, le maréchal brésilien Polydoro fut remplacé
+par le vieux marquis de Caxias, l'ancien adversaire de Garibaldi
+dans les troubles de Rio-Grande-do-Sul, et le baron de Tamandaré
+céda le commandement de la flotte à l'amiral Ignazio.</p>
+
+<p>Malheureusement pour leur gloire, les nouveaux titulaires avaient
+à peine eu le temps de s'occuper de la réorganisation des forces
+qui leur étaient confiées, qu'une série de contre-temps vint entraver
+leur &#339;uvre. D'abord une insurrection redoutable éclata dans
+les provinces centrales de la république argentine, et, pour en
+triompher, le gouvernement de Buenos-Ayres fut obligé de rappeler
+en toute hâte les quatre ou cinq mille Argentins qui restaient encore
+dans le camp de Curuzu. Le marquis de Caxias dut s'en féliciter,
+car le président Mitre partait en même temps que ses troupes et lui
+laissait l'initiative des opérations militaires; mais les soldats qui
+s'éloignaient étaient les meilleurs de l'armée, et dans les combats
+avaient toujours marché à l'avant-garde contre les Paraguayens.
+Bientôt après survint le fléau du choléra, qui réduisit l'effectif des
+troupes beaucoup plus encore que ne l'avait fait le départ du contingent
+de Buenos-Ayres. L'insalubrité naturelle des marécages environnans
+s'était encore accrue par suite de l'incurie des troupes et
+de leur ignorance absolue des règles de l'hygiène: toutes les coulées
+d'eau stagnante avaient été changées en d'immondes cloaques,
+des milliers de cadavres humains restés sans sépulture se décomposaient
+sur le sol, plus de cent mille carcasses mêlées aux chairs putréfiées
+des animaux égorgés empestaient l'atmosphère; ainsi que
+l'avoue le rapport officiel du ministre Paranagua, plus du tiers de
+l'armée campée à Tuyuti fut atteint par le fléau; 7,500 malades se
+trouvèrent à la fois dans les trois hôpitaux de Cerrito, d'Itapirù et
+de Corrientes, et la mortalité prit de telles proportions que la
+moitié des patiens succomba. Du foyer d'infection de Tuyuti, la
+maladie se propagea dans toutes les villes des bords du Parana.
+Rendus furieux par la terreur, les <i>gauchos</i> presque barbares des
+environs de Corrientes voulaient se précipiter la lance au poing sur
+les hôpitaux de la cité et massacrer tous les malades: il fallut que
+le marquis de Caxias envoyât un fort détachement de troupes pour
+défendre les malheureux cholériques. Enfin, grâce à la saison froide,
+qui dans ces régions commence en avril et en mai, «grâce aussi,
+dit M. Paranagua, au zèle et à la charité des pères capucins,» la
+maladie cessa peu à peu ses ravages; mais un autre fléau, l'inondation,
+vint ravager les camps. Depuis soixante années, dit-on, la
+crue du Parana et de son affluent le Paraguay n'avait jamais atteint
+une pareille hauteur: les lagunes en forme de croissant qui marquent
+à droite et à gauche les anciens méandres du fleuve furent
+toutes remplies par les eaux débordées; les terres hautes, graduellement
+rétrécies par l'inondation, se changèrent en îles; les quelques
+milliers de Brésiliens campés à Curuzu furent obligés de se réfugier
+dans l'étroite redoute qu'assiégeaient de toutes parts les eaux rapides
+du Paraguay. Sous peine d'être emporté par le courant, il
+fallait évacuer la place en toute hâte. Afin de protéger la retraite,
+la flotte s'embossa devant Curupaity, mais elle essaya vainement
+de réduire au silence le canon du fort; elle fut obligée de redescendre
+le fleuve, hors de la portée des boulets, et de laisser les
+Paraguayens concentrer leur feu sur la redoute à demi submergée
+de Curuzu. Le 29 et le 30 mai, le bombardement produisit un effet
+terrible. S'échappant en toute hâte de l'enceinte où elle était parquée
+comme un troupeau et où les projectiles et les eaux envahissantes
+la menaçaient à la fois, la malheureuse garnison alliée,
+composée d'environ 3,000 hommes, perdit beaucoup de monde
+avant de pouvoir s'embarquer. Cette évacuation forcée, qui rendait
+à jamais impossibles les communications directes du camp de Tuyuti
+avec le Rio-Paraguay, fut peut-être l'épisode le plus lamentable de
+toute la guerre.</p>
+
+<h2>II.</h2>
+
+<p>Après la disparition complète du choléra et la fin de l'inondation,
+le marquis de Caxias, qui pendant l'absence du général Mitre
+commandait en chef les troupes alliées, put donner tous ses soins
+à la réorganisation de l'armée et préparer de nouvelles opérations
+de guerre. Durant toute la période d'inaction à laquelle avaient été
+condamnées les forces brésiliennes, le gouvernement de Rio-de-Janeiro
+s'était occupé d'expédier des renforts et d'accumuler dans
+les entrepôts de La Plata les approvisionnemens et les munitions.
+Les «volontaires de la patrie» ne se présentant plus qu'en très
+petit nombre, il avait fallu avoir recours à d'autres moyens que les
+appels et les proclamations pour remplir les cadres de l'armée:
+ainsi que l'a dit le sénateur Paranhos dans la séance du 9 septembre
+1867, ce n'est point par un recrutement régulier, c'est
+bien par une véritable «chasse à l'homme» que l'on a dû trouver
+la quantité de <i>chair à canon</i> nécessaire à la dignité de l'empire.
+Les gardes nationaux désignés qui ne se rendaient pas immédiatement
+à l'invitation des gouverneurs de provinces étaient traqués
+dans les bois, puis enchaînés et conduits aux ports d'embarquement
+comme des criminels; les gens sans aveu, les ivrognes errans,
+étrangers ou nationaux, les prolétaires blancs ou noirs que
+n'avaient point de protecteurs haut placés, étaient saisis et jetés
+dans les prisons servant de casernes aux recrues; les électeurs indépendans
+que redoutaient les candidats ministériels disparaissaient
+tout à coup, et quand on entendait de nouveau parler d'eux, ils se
+trouvaient sur la flotte ou dans les camps marécageux des bords
+du Parana.</p>
+
+<p>Cependant ces honteux moyens de recrutement ne suffisaient
+point. En dépit de l'éloquence officielle qui ne manque jamais de
+célébrer en termes pompeux le patriotisme <i>sublime</i> des citoyens,
+les esclaves ont dû combler dans l'armée les vides que ne venaient
+pas remplir les volontaires. A la date du 26 avril 1867, suivant le
+rapport du ministre Paranagua, 1,710 esclaves avaient été livrés
+aux officiers recruteurs: il est vrai que, pour leur faire apprécier la
+gloire d'aller se faire tuer au Paraguay, on leur avait accordé le titre
+de Brésiliens et la liberté de leurs femmes; mais la loi n'avait pas
+affranchi leurs enfans. Sur le nombre de ces soldats improvisés,
+344 avaient été la propriété de l'état ou de la couronne, 75 étaient
+une dîme offerte en contribution de guerre par divers couvens de
+bénédictins et de carmélites, 524 remplaçaient des gardes nationaux
+désignés pour le service, et 770 seulement avaient été offerts
+gratuitement à la nation par des propriétaires isolés. Ne se trouvant
+pas suffisamment payés par les titres honorifiques et les décorations
+dont le pouvoir est si prodigue au Brésil, les planteurs
+ne se montrent guère empressés à faire largesse de leur propriété
+vivante, et, pour obtenir le contingent nécessaire, le gouvernement
+doit s'adresser à des entrepreneurs qui vont acheter sur les plantations
+des chiourmes d'esclaves, bientôt après changées en régimens
+de patriotes<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote_2_2" class="fnanchor">[2]</a>. Une autre couche de la population que les ministres
+brésiliens ont cru devoir employer dans la guerre contre le
+Paraguay est celle des criminels. Non-seulement dom Pedro, par un
+décret du 16 octobre 1866, a suspendu jusqu'à la fin de la lutte les
+décisions de tous les conseils de guerre, afin de ne se priver des
+services d'aucun militaire accusé de crime ou de malversation, non-seulement
+il a gracié en masse tous les déserteurs, à la condition
+qu'ils rentrassent dans les rangs de l'armée, il a aussi jugé convenable
+de transformer en défenseurs de la patrie plusieurs centaines
+des galériens de l'île de Fernando de Noronha, qui pour la plupart
+étaient accusés d'assassinat ou de tentative de meurtre<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote_3_3" class="fnanchor">[3]</a>. Ce n'est
+pas tout: quoi qu'en disent les feuilles officielles, des multitudes de
+captifs paraguayens ont été enrôlés de force dans l'armée qui envahit
+le sol de leur pays. La preuve péremptoire de ce fait se trouve
+dans le rapport du ministre Paranagua, d'après lequel le nombre
+de tous les prisonniers de guerre retenus dans l'empire est seulement
+de 719, et pourtant, depuis la reddition de l'Uruguayana, où
+plus de 1,800 hommes tombèrent aux mains des Brésiliens, les alternatives
+de la guerre leur ont encore livré plusieurs milliers d'ennemis.
+C'est principalement à Tuyuti que ces malheureux captifs
+font leur service forcé dans les rangs des alliés.</p>
+
+<p>Grâce à tous ces moyens, de moralité plus que douteuse, qui
+doivent avoir pour résultat d'introduire dans l'armée des élémens
+d'indiscipline et de dissolution, les pertes subies par les forces
+brésiliennes furent largement compensées pendant les huit mois
+qui suivirent le désastre de Curupaity: l'effectif des renforts expédiés
+successivement au marquis de Caxias atteignit le total de
+17,250 combattans. Quant au gouvernement argentin, il se contenta
+de renvoyer au camp de Tuyuti les 4,000 hommes qui venaient
+d'accomplir leur promenade militaire contre les insurgés de Cordova;
+à ces vétérans de la guerre on adjoignit seulement 400 criminels
+tirés des prisons de Buenos-Ayres, car, suivant l'aveu candide
+du gouverneur Alsina, dans son message du 23 mai 1867, ce
+mode de recrutement apporte beaucoup moins de trouble dans la
+société que ne le ferait le départ de la garde nationale. Vers le milieu
+du mois de juillet, plus de 40,000 hommes étaient campés
+dans les forêts et dans les marécages du Paraguay, à 3,000 kilomètres
+de navigation de Rio-de-Janeiro. En outre les navires cuirassés
+et de nombreux vapeurs non blindés avaient renforcé la
+flotte; d'énormes quantités de munitions et d'approvisionnemens
+étaient empilées dans les entrepôts de Corrientes et d'Itapirù. Ce
+dernier village a surgi dans l'espace de quelques mois, à une faible
+distance de l'ancien fortin du même nom. Parfois des multitudes
+d'embarcations et de transports réunis dans cette partie du Parana
+donnent à la rade qui s'étend devant Itapirù plus d'animation que
+n'en offre même l'estuaire de la Plata au large de Buenos-Ayres.</p>
+
+<p>La réorganisation de l'armée étant aussi complète que possible,
+il fallait enfin se résoudre à satisfaire la nation brésilienne, qui demandait
+à grands cris quelque haut fait de guerre en échange de
+tous ses sacrifices d'hommes et d'argent. Le marquis de Caxias,
+après s'être concerté par dépêches avec le président Mitre, décida
+que le gros de l'armée abandonnerait le campement de Tuyuti pour
+tâcher de prendre à revers la place d'Humayta et d'en finir avec
+l'obstiné maréchal Lopez; soit en attaquant à l'improviste ses lignes
+sur quelque point mal gardé, soit en coupant ses communications
+avec l'intérieur du Paraguay et en le réduisant par la famine. Si l'ennemi,
+craignant d'être enfermé dans ses retranchemens, les abandonnait
+de lui-même, alors on se promettait de l'exterminer en
+bataille rangée. Tel était le plan de guerre auquel la flotte de l'amiral
+Ignazio devait coopérer en essayant de remonter le fleuve
+au-delà des forteresses paraguayennes.</p>
+
+<p>Le 22 juillet, après avoir fait exécuter de nombreuses reconnaissances,
+non-seulement par les éclaireurs ordinaires, mais aussi,
+par des aéronautes en ballon captif, le général brésilien donna
+l'ordre, depuis longtemps attendu, de procéder au changement de
+base. Environ 12,000 hommes, sous les ordres du baron de Porto-Alegre,
+restaient au camp de Tuyuti pour maintenir les communications
+de l'armée avec le fleuve et les 2,000 soldats de la garnison
+d'Itapirù, tandis que le gros des troupes, comprenant plus de
+25,000 combattans, allait s'aventurer loin des bords du Parana,
+dans les solitudes inconnues qui s'étendent à l'orient d'Humayta.
+Une marche de flanc, même entreprise par des forces bien supérieures
+en nombre à celles qui pourraient les assaillir, est toujours
+une périlleuse opération militaire; aussi le marquis de Caxias eut-il
+soin de faire accomplir à son armée un énorme détour à travers
+les marécages de l'Estero-Bellaco. Au lieu de marcher en droite
+ligne vers le nord pour gagner par le chemin le moins long et le
+plus facile les savanes où il voulait établir son nouveau camp, il
+prit la direction de l'est, parallèlement au cours du Parana, de
+manière à protéger sa gauche par de vastes marécages contre toute
+attaque des Paraguayens. Arrivée enfin à une assez grande distance
+des lignes ennemies pour que tout danger eût disparu, l'armée brésilienne
+se retourna vers le nord, puis vers l'ouest, les soldats traversèrent
+un profond <i>marigot</i> où ils avaient de l'eau jusqu'à la
+ceinture, et, rejoignant la cavalerie qui les avait précédés pour donner
+au besoin le cri d'alarme, ils se rapprochèrent avec précaution
+de la forteresse d'Humayta, dont les remparts se profilaient dans le
+lointain au-dessus des bouquets de palmiers. A vol d'oiseau, la distance
+qui sépare le camp de Tuyuti de celui de Tuyucué, où les
+Brésiliens allaient maintenant s'établir, est d'une dizaine de kilomètres
+seulement, et cependant l'armée avait employé une semaine
+entière à faire son évolution. Il est vrai que, grâce à ce long et prudent
+détour, les soldats impériaux ne furent point inquiétés dans
+leur marche; mais ils donnèrent aux défenseurs d'Humayta tout
+le temps nécessaire pour se mettre en garde. Quand les Brésiliens
+arrivèrent non loin de la forteresse, il était devenu impossible de
+donner l'assaut immédiatement: sur tous les renflemens du sol, les
+Paraguayens construisaient de nouvelles batteries de canons, protégées
+comme celles de Curupaity, de funeste mémoire, par des
+abatis, des chevaux de frise, des obstacles et des piéges de toute
+espèce.</p>
+
+<p>L'armée brésilienne avait à peine terminé son évolution militaire
+que la direction des troupes alliées passait en d'autres mains,
+au grand détriment de la concorde, si nécessaire dans ces conjonctures
+périlleuses. Le 31 juillet, le président de la république argentine,
+investi du titre de général en chef par le traité de la triple
+alliance, arrivait à Tuyucué pour reprendre au marquis de Caxias
+le commandement que ce vieillard avait exercé par <i>interim</i>. M. Mitre
+était accompagné du général Hornos, de quelques aides-de-camp
+et de deux bataillons formant un effectif d'un millier d'hommes à
+peine: c'étaient là tous les renforts qu'il amenait à ses alliés. Avec
+les débris des régimens argentins décimés à Tuyuti et à Curuzu, le
+contingent de Buenos-Ayres s'élevait au plus à la septième partie
+de l'armée, et cependant c'est au président Mitre, c'est à ce général
+sans troupes que revenait l'honneur de commander en chef,
+tandis que l'empire devait continuer à fournir seul les hommes et
+les ressources militaires. Aussi l'armée brésilienne reçut-elle de
+fort mauvaise grâce le généralissime étranger, et de toutes parts
+retentirent des plaintes contre l'intrus, qui, sans contribuer aux
+charges de la guerre, prétendait en recueillir la gloire. Des officiers
+donnèrent leur démission pour n'avoir pas à prêter obéissance au
+président argentin, et le marquis de Caxias lui-même, tenu à plus
+de circonspection que ses subordonnés, ne sut point cacher complétement
+son dépit. Dans une dépêche en date du 8 août, il relève
+avec une certaine aigreur que le général Mitre a jugé convenable
+d'être seul pour rédiger le plan des opérations communes.</p>
+
+<p>Du reste on attend encore l'exécution de ce plan si longuement
+mûri, et l'on se demande même s'il est possible de tenter quelque
+entreprise sérieuse. Les avantages obtenus par le déplacement du
+camp brésilien se réduisent à bien peu de chose. Il est vrai qu'en
+se portant à l'est du «quadrilatère» occupé par les forces paraguayennes,
+les assiégeans ont diminué d'un petit nombre de kilomètres
+l'espace qui les sépare de la citadelle d'Humayta; mais d'un
+côté comme de l'autre ils auront, s'ils se hasardent à tenter l'assaut,
+les mêmes obstacles à vaincre, les mêmes hommes à combattre.
+Sans doute maintenant il leur est beaucoup plus facile d'inquiéter
+les communications de la forteresse avec l'intérieur de la république;
+toutefois ce n'est qu'en s'exposant eux-mêmes à être coupés
+de leur ligne d'approvisionnemens et à souffrir la famine. La seule
+utilité réelle qu'ait eue pour les Brésiliens la translation de leurs
+tentes est celle de leur avoir procuré une position militaire moins
+insalubre que Tuyuti. Le nouveau camp, défendu au nord par le
+cours de l'Arroyo Hondo, tributaire du Paraguay, comprend les
+terres hautes de San-Solano, parsemées de bouquets de palmiers,
+et des savanes élevées que n'atteint jamais le niveau de l'inondation;
+quant au quartier-général, il se trouve dans une «vasière
+desséchée,» car telle est en guarani la signification du mot Tuyucué,
+dérivé comme Tuyuti du radical <i>tuyu</i> (boue). D'anciens bourbiers
+sont évidemment préférables à des fondrières encore emplies
+de fange; mais les fièvres paludéennes et les maladies épidémiques
+ne peuvent manquer de s'y développer également pendant les chaleurs
+de l'été, alors que les eaux baissent dans les lagunes, et que
+les matières putréfiées se dessèchent au soleil. Aussi, vers la fin de
+septembre, dès que la saison torride eut commencé dans cette région
+du Paraguay, le choléra fit de nouveau son apparition dans le
+camp brésilien, et les populations de Buenos-Ayres et de plusieurs
+autres villes argentines ont dû imposer de rigoureuses quarantaines
+à tous les navires sortis du port d'Itapirù. D'ailleurs, il faut le
+dire, les mesures de précaution les plus élémentaires sont négligées
+par les inspecteurs du camp, et dans certains cas les officiers
+eux-mêmes semblent prendre à tâche d'augmenter les causes d'insalubrité.
+Un ancien canal du Parana qui permettait aux embarcations
+de remonter jusqu'à la berge même du village d'Itapirù s'étant
+récemment envasé, on y a construit une chaussée carrossable en se
+servant de cornes de b&#339;ufs, de carcasses d'animaux, de foin et de
+maïs en décomposition. Les quais où doivent s'entreposer toutes les
+denrées nécessaires à l'alimentation de l'armée sont ainsi transformés
+en foyers de pestilence.</p>
+
+<h2>III.</h2>
+
+<p>En opérant son mouvement sur Tuyucué, l'armée brésilienne s'attendait
+à être immédiatement soutenue dans sa marche par une diversion
+de la flotte. Le soldat le moins expérimenté comprenait sans
+peine que, si les navires cuirassés ne forçaient le passage du fleuve
+pour aller ravitailler les troupes en amont de la forteresse d'Humayta,
+toute campagne sérieuse dans l'intérieur du Paraguay serait
+absolument impossible. Cependant plus de trois semaines s'écoulèrent
+sans que la flotte quittât son ancrage en face des batteries
+abandonnées de Curuzu. L'irritation grandissait peu à peu dans les
+camps: on accusait les marins de pusillanimité, on se moquait de
+cette inutile canonnade qui tonnait depuis des mois jour et nuit
+contre les batteries de Curupaity. Enfin on apprit avec joie que,
+sur l'ordre exprès venu de Rio-de-Janeiro, l'amiral faisait ses préparatifs
+pour la difficile aventure dont il était chargé. Le 14 août
+au soir, tous les navires étaient à leur poste, et les équipages
+attendaient l'ordre de départ. Une bizarre proclamation, unique
+peut-être dans l'histoire des guerres modernes, venait de mettre la
+flotte, par un jeu de mots pieux, sous la protection de la Vierge,
+et les superstitieux matelots se répétaient ces paroles d'heureux
+présage: «Brésiliens! soyez remplis d'espoir! La sainte église a
+donné la mère de Dieu pour patronne au 15 août: c'est demain la
+fête de la sainte Vierge-de-Gloire, de Notre-Dame-de-Victoire,
+c'est le jour de l'Assomption! C'est donc avec la gloire et la victoire
+que nous irons à l'Assomption!»</p>
+
+<p>Au matin de ce grand jour qui devait éclairer le triomphe des
+Brésiliens, l'amiral Ignazio hissa le pavillon de départ sur le vaisseau
+le <i>Brasil</i>, et la flotte se mit en marche pour forcer le passage
+de la rivière. Un petit vapeur en bois, le <i>Lindoya</i>, garanti contre
+le canon de la forteresse par la masse épaisse du <i>Brasil</i>, accompagnait
+ce grand navire; mais tous les autres bâtimens qui se hasardaient
+l'un après l'autre dans la passe en suivant le sillage tracé
+par le vaisseau amiral étaient des frégates cuirassées: c'étaient le
+<i>Mariz-e-Barros</i>, le <i>Tamandaré</i>, le <i>Bahia</i>, le <i>Herval</i>, le <i>Colombo</i>,
+le <i>Cabral</i>, remorquant un mortier posé sur un radeau, le <i>Barroso</i>,
+le <i>Silvado</i> et le <i>Lima-Barros</i>, fermant l'arrière-garde. Les navires
+en bois, restés prudemment en aval, se contentaient de lancer des
+boulets et des bombes sur les ouvrages de Curupaity, tandis que
+les noirs vaisseaux cuirassés remontaient en silence le rapide courant
+du Paraguay. Les drapeaux flottaient orgueilleusement à l'arrière
+des frégates, mais artilleurs et matelots restaient cachés sous
+les grandes carapaces de fer; les canons eux-mêmes avaient été mis
+à l'abri, les sabords étaient fermés, des sacs de sable protégeaient
+les bordages contre le choc des boulets ennemis. Afin de diminuer
+encore les risques d'avarie, l'amiral avait donné l'ordre à ses navires
+de longer au plus près la berge de Curupaity, haute d'environ
+10 mètres; il espérait que, grâce à cette man&#339;uvre, la flotte,
+composée tout entière de bâtimens peu élevés sur l'eau, passerait
+au-dessous des projectiles lancés par les Paraguayens.</p>
+
+<p>Toutefois les artilleurs du fort guettaient leur proie, et, dès qu'une
+ravine de la berge, une courbe de la rivière, un faux mouvement
+du timonier, leur permettaient de diriger la gueule des canons
+vers les navires brésiliens, leurs boulets allaient frapper en pleine
+armure. L'hélice du <i>Colombo</i> est brisée, sa machine ne fonctionne
+plus, et la lourde masse commence à redescendre le courant; il faut
+que le <i>Silvado</i> aille à son secours et prenne l'immense épave à la
+remorque; le <i>Lima-Barros</i> est frappé de 45 coups de canon; le <i>Brasil</i>
+et le <i>Herval</i> subissent aussi des avaries graves; les cuirasses de
+plusieurs frégates sont ployées et défoncées; un projectile entre
+dans la tourelle du <i>Tamandaré</i>, emporte le bras du capitaine et
+blesse les hommes qui l'entourent. Pendant les quarante minutes
+que les onze vaisseaux mettent à franchir le terrible défilé, ils ne
+reçoivent pas moins de 263 coups tirés à demi-portée par les
+18 canons de Curupaity. Enfin ces batteries, qui ont arrêté deux
+années durant toutes les forces du Brésil, sont dépassées, la flotte
+arrive en lieu tranquille, loin des boulets qui plongent en sifflant
+dans les eaux du fleuve, et les matelots, remontés sur le pont, se
+félicitent à grands cris.</p>
+
+<p>Était-ce donc un triomphe que venait de remporter le Brésil? On
+l'eût dit au premier abord, et la presse officieuse de Rio-de-Janeiro
+s'empressa de célébrer la chute prochaine de la forteresse du Paraguay
+et la capture inévitable du maréchal Lopez; on comparait
+l'amiral Ignazio forçant le passage de Curupaity au vieux Farragut
+passant victorieusement sous le feu des cent pièces de Port-Hudson,
+et, pour le récompenser de son haut fait d'armes, dom Pedro II lui
+donnait le titre de baron d'Inhauma. Bientôt pourtant il fallut reconnaître
+que le facile exploit de la flotte brésilienne était plutôt un
+désastre qu'une victoire. Ce n'est point seulement la passe de Curupaity
+qui aurait dû être forcée, c'étaient les redoutes d'Humayta
+qu'il aurait fallu doubler pour entrer dans les eaux libres et tenter
+d'établir des communications avec l'armée de terre. Or les navires
+cuirassés avaient subi trop d'avaries dans leur première étape pour
+oser commencer la seconde, bien autrement périlleuse. Devant eux,
+à l'angle de la rivière, les Brésiliens peuvent voir, soutenue par
+trois bateaux plats, l'épaisse chaîne en câbles de fer tordus qui
+barre le Paraguay de l'une à l'autre rive; en aval de cet obstacle,
+que le brusque détour du courant empêche d'aborder directement
+et de briser sous l'éperon des navires, se dresse, au milieu d'autres
+redoutes moins apparentes, la formidable batterie casematée
+de Londres, armée de 16 canons de gros calibre pouvant tous concentrer
+leur feu vers un même point; puis au-delà, sur une longueur
+de plusieurs kilomètres, se succèdent d'autres batteries
+commandant de leurs embrasures tous les passages du tortueux
+chenal qu'auraient à suivre les vaisseaux. A ces obstacles visibles
+se joint le danger des torpilles cachées çà et là dans le courant. Si
+la flotte cuirassée du Brésil a déjà tant souffert en subissant le feu
+d'un simple ouvrage avancé comme Curupaity, est-il à croire qu'elle
+pourra se glisser impunément sous les canons en nombre inconnu
+de la grande forteresse d'Humayta, transformée depuis vingt ans
+en boulevard imprenable? Dès l'abord, l'amiral douta de la possibilité
+du succès, car, en dépit des ordres formels du ministère, il
+a dû se borner à de simples reconnaissances; protégé par une île,
+il se contenta de jeter de loin quelques bombes dans la place. Le
+jour solennellement invoqué de l'Assomption n'a donc pas été favorable
+aux Brésiliens.</p>
+
+<p>Dès que l'amiral Ignazio reconnut la folie qu'il y aurait de sa
+part à tenter le passage d'Humayta, il songea sans doute à redescendre
+en aval de Curupaity pour rejoindre le reste de la flotte et
+l'embouchure du Paraguay, bientôt même il reçut de Rio-de-Janeiro
+l'ordre d'avoir à réparer à tout prix sa première imprudence
+en revenant au plus vite à l'ancrage de Tres-Bocas; mais il était
+trop tard. Aussitôt après le passage des navires cuirassés, le maréchal
+Lopez s'était occupé de leur barrer la rivière en aval et de les
+emprisonner ainsi entre ses deux forteresses: il fit abaisser le niveau
+des berges afin que les artilleurs pussent incliner leurs canons
+et les pointer à bout portant sur les navires qui tenteraient de longer
+la rive; sur tous les points faibles, il fit construire des batteries
+supplémentaires armées d'une artillerie puissante; il fit immerger
+de nouvelles torpilles en diverses parties du chenal. Jour et nuit,
+le méandre du fleuve qui se déroule devant Curupaity est couvert
+d'embarcations et de radeaux qui se hasardent sans danger entre
+les deux flottes brésiliennes; jour et nuit, les affûts et les chars emplis
+de munitions encombrent le chemin qui rejoint la forteresse
+d'Humayta aux redoutes avancées. D'après les rapports officiels
+du mois de septembre, 130 grosses pièces d'artillerie défendent
+maintenant ce défilé du fleuve, qu'une vingtaine de canons avaient
+déjà rendu si périlleux pendant la journée du 15 août. Pour garder
+ses communications avec le reste de la flotte et son gouvernement,
+l'amiral bloqué a dû faire ouvrir un sentier à travers les
+épais fourrés et les marécages de la rive droite du Paraguay. Une
+garde de 2,000 hommes, détachée de l'armée principale, protége
+le chemin contre les attaques des maraudeurs; mais ceux-ci sont en
+si grand nombre, que les dépêches ont été fréquemment interceptées.
+D'ailleurs le sol de cette partie du Gran-Chaco est tellement
+bas et spongieux qu'on ne peut guère se servir du sentier que
+pour le transport d'objets d'un faible poids: la location d'une charrette
+pour ce trajet d'une dizaine de kilomètres ne coûte pas moins
+de 80 piastres fortes<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote_4_4" class="fnanchor">[4]</a>, et la tonne de combustible revient, dit-on,
+à 1,750 francs. La flotte ne se ravitaille qu'à grand'peine, elle
+épuise ses munitions sans pouvoir les remplacer, et ne peut même
+réparer ses avaries; les matelots désertent en foule pour ne pas être
+mis à la ration de disette ou pour échapper à l'ennui de leur captivité.
+Que va devenir cette flotte ainsi enfermée dans une impasse?
+Tentera-t-elle de se glisser de nouveau sous la formidable rangée des
+canons ennemis, au risque de sombrer tout entière dans ce dangereux
+voyage, ou bien sera-t-elle abandonnée comme un poste intenable
+par ses propres équipages? Après avoir été longtemps la
+gloire et l'espoir du Brésil, est-elle destinée à porter un jour en vue
+de Rio-de-Janeiro le pavillon du Paraguay? On dit qu'après le passage
+des navires cuirassés devant Curupaity, le maréchal Lopez félicita
+son armée par un ordre du jour. «Enfin, s'écriait-il, nos v&#339;ux
+sont accomplis! La flotte brésilienne est prisonnière. Il y a deux
+ans, au commencement de la guerre, nous avions tenté d'enfermer
+les vaisseaux ennemis entre Corrientes et les batteries de Cuevas,
+et maintenant ils viennent se placer d'eux-mêmes entre les deux
+forteresses d'Humayta et de Curupaity!»</p>
+
+<h2>IV.</h2>
+
+<p>Il est facile de comprendre que, dans la situation redoutable où
+se trouvent à la fois leur flotte et leur armée, les alliés doivent ardemment
+désirer la paix; mais ce fatal amour-propre qui aveugle
+toujours les peuples et les gouvernemens ne permet pas aux trop
+confians signataires du traité de conquête d'avouer leur impuissance
+après tant de prétendues victoires, et d'entrer franchement
+en négociations avec le «tyran» qu'ils devaient détrôner en trois
+jours. Même après le sanglant revers de Curupaity, ils avaient décliné
+avec hauteur la médiation des États-Unis, que M. Washburn,
+ministre de la république fédérale à l'Assomption, leur avait offerte,
+le 11 mars 1867, en vertu des ordres de M. Seward; plus tard ils
+avaient repoussé bien plus fièrement encore une nouvelle proposition
+qu'avait présentée le général Asboth, ministre des États-Unis à
+Buenos-Ayres. Cependant, à la suite de pourparlers et d'intrigues
+dont le secret n'a pas été complétement dévoilé, les chefs de
+l'armée envahissante durent enfin se décider pour la première
+fois à faire des ouvertures de paix, tout en essayant de maintenir
+en apparence leur attitude martiale. Le secrétaire de la légation
+anglaise de Buenos-Ayres, M. Gould, jeune homme qui sans doute
+était désireux d'attacher son nom à un événement considérable de
+l'histoire américaine, s'offrit à servir d'intermédiaire entre les belligérans.
+Il fit demander au président Lopez l'autorisation de lui
+remettre officieusement les propositions des alliés, et, débarquant à
+Curuzu, se rendit par terre au quartier-général de Paso-Pucu, situé
+au sud-est de la forteresse paraguayenne. C'est là que M. Gould
+remit à Lopez le projet qui lui avait été confié par le général Mitre,
+et qui devait servir de base aux négociations de paix. Le premier
+article de ce programme, rédigé le 12 septembre au camp de Tuyucué,
+se bornait à demander le secret au gouvernement du Paraguay
+sur la démarche que faisaient les commandans alliés: avant toutes
+choses, ils tenaient à sauvegarder leur amour-propre. Quant au fond
+même des questions en litige, le général Mitre et le marquis de
+Caxias en faisaient bon marché: d'après les divers articles du projet
+de négociation, l'indépendance et l'intégrité du Paraguay devaient
+être formellement reconnues, ses limites devaient être respectées,
+les territoires envahis par l'une ou l'autre armée devaient
+être réciproquement rendus, et les prisonniers de guerre mis en liberté;
+le Brésil renonçait même à demander la moindre indemnité
+pour les énormes dépenses que lui avait occasionnées la terrible
+lutte. Toutefois, si les alliés, reconnaissant ainsi que la vie de plus
+de 100,000 hommes avait été vainement sacrifiée, se montraient si
+coulans sur les choses, ils ne voulaient point céder sur une question
+purement personnelle, et demandaient qu'aussitôt après la conclusion
+de la paix le président Lopez allât faire un voyage en Europe:
+repoussés par une nation, il leur fût du moins resté la puérile satisfaction
+d'avoir triomphé d'un homme.</p>
+
+<p>Ces propositions devaient être évidemment rejetées, car ce n'est
+point de l'étranger qu'un peuple invaincu doit recevoir des ordres
+pour élire ou renvoyer ses magistrats. Les offres portées par
+M. Gould étaient remises le 14 septembre, précisément un mois
+après le commencement du blocus de la flotte brésilienne entre
+Humayta et Curupaity, et au plus fort des difficultés qu'éprouvaient
+les impériaux pour se ravitailler dans leur camp de Tuyucué. D'ailleurs
+ce que l'on sait du maréchal Lopez porte à croire qu'il n'est
+point homme à se laisser exiler pour complaire à l'amour-propre
+d'adversaires qu'il a si souvent repoussés. Dans la réponse rédigée
+par le commissaire Caminos, il écarta donc nettement la dérisoire
+proposition qui lui était faite. On ne saurait l'en blâmer; mais ce
+qu'on peut lui reprocher avec justice, c'est le manque de modestie
+dont il a fait preuve en laissant vanter son héroïsme et ses sacrifices
+dans un document officiel: ce n'est point à lui, c'est à la nation
+qu'il incombe de reconnaître s'il a bien ou mal rempli ses devoirs
+de serviteur public.</p>
+
+<p>En terminant sa dépêche, M. Caminos prenait M. Gould à témoin
+que cette fois les alliés avaient bien certainement eu l'initiative des
+négociations; néanmoins, lorsque le voyage du diplomate anglais
+fut connu à Rio-de-Janeiro, on voulut croire à toute force que le
+maréchal Lopez, poussé à la dernière extrémité, demandait grâce
+aux envahisseurs de son pays. Les ministres n'osaient avouer de
+qui les premières démarches étaient venues, et, quand les nouvelles
+authentiques arrivèrent enfin, on se refusa longtemps à y voir autre
+chose que des calomnies d'origine paraguayenne. «Jamais, s'était
+écrié le président du conseil, M. Zaccarias, dans son discours du
+7 juin 1867, jamais le gouvernement n'admettra cette supposition,
+que la petite république qui nous a offensés puisse ternir l'honneur
+de l'empire en nous opposant les avantages de son territoire et l'insalubrité
+de ses marais.» Pourtant il fallut bien ouvrir les yeux à
+l'évidence et reconnaître que le premier lassé dans cette interminable
+guerre, c'était le puissant empire et non l'imperceptible république.
+La joie qu'avait causée d'abord la perspective de la paix
+fit place à la colère. L'irritation fut grande, surtout à Rio-de-Janeiro
+et dans les autres villes du Brésil qui ont à supporter le poids
+si lourd des impôts de guerre, et qui ne cessent d'envoyer à l'armée
+leurs contingens d'hommes destinés à ne jamais revenir. On accusa
+les ministres d'ineptie et les généraux de lâcheté, on dénonça les
+Argentins comme des traîtres bien plus redoutables encore que de
+loyaux ennemis; on demanda que les troupes impériales, au lieu
+d'obéir au président Mitre, ce mauvais génie de l'expédition, se retournassent
+contre lui, afin de ne point revenir du Paraguay sans
+coup frapper. Il n'y a d'ailleurs point à s'étonner de ces récriminations
+des Brésiliens contre leurs alliés, car c'est l'empire qui a dû
+porter presque toutes les charges de la guerre, et les avantages de la
+paix doivent surtout profiter à la république argentine. Dans les
+pourparlers non officiels qui eurent lieu par l'entremise de M. Gould,
+le président Lopez, maintenant l'attitude qu'il avait prise à Yataiti-Cora,
+s'était montré, dit-on, très exigeant envers le Brésil et disposé
+aux plus larges concessions à l'égard des états républicains.
+Tandis qu'il demandait à l'empire la cession du territoire conquis
+dans le Matto-Grosso et l'évacuation immédiate de la Bande-Orientale,
+il avait exprimé le v&#339;u de s'entendre à l'amiable avec le président
+Mitre sur toutes les questions litigieuses entre le Paraguay
+et les provinces de la Plata.</p>
+
+<p>En dépit de la haine qui sépare les deux peuples et des sourdes
+rancunes qui s'amassent entre les deux gouvernemens de Rio-de-Janeiro
+et de Buenos-Ayres, le traité d'alliance subsiste, et par conséquent
+la guerre continue, plus hideuse peut-être que par le passé.
+Il ne s'agit plus aujourd'hui de préparer de grands mouvemens stratégiques
+et de lutter en batailles rangées: les combats qui se livrent
+dans les bois, dans les marais, au bord des ruisseaux, n'ont d'autre
+but que de couper les lignes d'approvisionnemens et de saisir les
+convois. Un troupeau de bestiaux effarés, une rangée de charrettes
+pleines de maïs ou de farine, tels sont les prix de chaque escarmouche,
+de chaque tuerie: les deux armées se battent encore plus pour
+la nourriture que pour la gloire. Dans une de ces expéditions de fortune,
+les Brésiliens ont en la chance d'atteindre la rive gauche du
+fleuve Paraguay et de conquérir momentanément la petite ville del
+Pilar; le général Andrada Neves fut même nommé baron «du
+Triomphe» en récompense de ce haut fait d'armes; mais bientôt le
+canon de deux bateaux à vapeur vint précipiter sa retraite, à laquelle
+le manque de vivres l'eût forcé tôt ou tard. D'ordinaire ce
+sont les Paraguayens qui ont le privilége de l'attaque, grâce à leur
+connaissance du pays et à la série de remparts et de fossés d'où
+ils peuvent s'élancer à l'improviste sur les colonnes en marche.
+Le 24 septembre, ils ont réussi, par une de ces apparitions soudaines,
+à s'emparer de la route directe qui relie le camp de Tuyuti
+à celui de Tuyucué: un engagement très meurtrier eut lieu sur les
+bords du marigot de Paso-Canoa que traverse le chemin; les impériaux
+furent dispersés, et les Paraguayens vainqueurs s'empressèrent
+de rattacher à leurs lignes le terrain qu'ils venaient de conquérir.
+Maintenant les convois doivent faire un long détour à
+travers les fondrières de l'Estero-Bellaco; à chaque voyage, les
+animaux risquent de mourir de fatigue ou de rester embourbés
+dans la fange: les deux côtés de la route sont parsemés de cadavres
+en décomposition.</p>
+
+<p>Les entrepôts de Corrientes et d'Itapirù sont, il est vrai, remplis
+de vivres et de fourrages. Le gouvernement brésilien achète à prix
+d'or dans le Rio-Grande et les provinces argentines les milliers de
+bestiaux nécessaires chaque mois à l'alimentation de l'armée, et les
+dirige en toute hâte vers le théâtre de la guerre; mais cela ne suffit
+point. En dépit de tous les beaux projets présentés par les ingénieurs,
+les généraux alliés n'ont pas encore su, comme le général
+Grant assiégeant Petersburg, relier par un chemin de fer leurs lignes
+fortifiées à leur port d'approvisionnement, et, quelles que soient
+la richesse de leurs magasins et la multitude de leurs animaux de
+boucherie, ils n'en sont pas moins toujours menacés par la disette;
+très fréquemment déjà les soldats ont dû se contenter de demi-rations.
+Dans une de ses dépêches, le marquis de Caxias avoue
+même que sa préoccupation constante est de pouvoir assurer à son
+armée une avance de huit ou dix jours de vivres. Le danger des
+surprises est tel que les marchands d'Itapirù, appartenant presque
+tous à cette race génoise si audacieuse et si âpre au gain, n'osent
+point s'aventurer isolément au-delà du camp de Tuyuti. Il n'en coûte
+pas moins de 10 francs par arrobe (12 kilogrammes) pour envoyer
+un chargement d'Itapirù au quartier-général, de sorte que la location
+d'une simple charrette à b&#339;ufs revient à 1,000 francs par
+voyage; aussi toutes les denrées qui ne sont pas distribuées gratuitement
+aux troupes par le commissariat se vendent-elles à des prix
+exorbitans<a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote_5_5" class="fnanchor">[5]</a>. D'ailleurs les Paraguayens ne sont pas les seuls ennemis
+à craindre; les maraudeurs des deux armées, cachés dans les
+broussailles, attendent les convois au passage pour s'emparer des
+bêtes égarées et piller les chars embourbés; les Indiens Guaycurus,
+que les commandans brésiliens avaient invités à pénétrer dans le Paraguay
+pour dévaster les plantations et voler le bétail, ont trouvé
+plus facile d'accomplir leur &#339;uvre de rapine dans le voisinage du
+camp des alliés, et c'est en poussant devant eux des milliers de chevaux
+qu'ils se sont retirés dans leurs solitudes du Gran-Chaco; même
+les soldats de l'escorte, parmi lesquels se trouvent un grand nombre
+de condamnés pour crimes, pillent en détail les chariots qui leur
+sont confiés; enfin tout ce monde honteux de spéculateurs, d'aventuriers,
+de débauchés, qui pullule à la suite de l'armée prélève aussi
+sa part dans les entrepôts remplis à grand peine par les fournisseurs
+argentins. Quant au pays, il n'offre aucune ressource, tout
+ayant été dévasté par les Paraguayens eux-mêmes, qui ont abattu
+jusqu'aux cabanes de joncs, démoli jusqu'aux chapelles des hameaux;
+tout le territoire qui s'étend au sud du Rio-Tebicuari
+n'est plus qu'une solitude immense. Quelle sera la situation de l'armée
+brésilienne, si le général Urquiza fait exécuter avec rigueur la
+décision prise dans l'état d'Entre-Rios pour empêcher l'exportation
+du bétail, et si les provinces voisines en viennent à imiter cet exemple?
+Ce serait pour se voir arracher de la bouche la nourriture
+de chaque jour que les malheureux miliciens et esclaves de l'empire
+auraient été transportés à des milliers de kilomètres de leur
+pays, dans les terres à demi noyées du Paraguay! Quant à la garnison
+d'Humayta, elle est abondamment pourvue de toutes les denrées
+nécessaires à la vie, grâce au fleuve qui la fait communiquer
+avec l'Assomption, et sur lequel vont et viennent incessamment de
+nombreux bateaux à vapeur, rien de sérieux ne pourra donc être
+tenté par les Brésiliens contre le quadrilatère ennemi tant qu'ils ne
+l'auront pas investi, tant qu'ils n'auront pas étendu leurs lignes du
+fleuve Parana au Rio-Paraguay, sur une demi-circonférence de plus
+de 40 kilomètres; mais s'ils ont eu déjà tant de peine à maintenir
+leurs deux camps de Tuyuti et de Tuyucué, est-il probable que,
+même en doublant leur armée, ils puissent un jour se replier solidement
+au nord d'Humayta et se loger sur la rive gauche du Paraguay
+en prenant d'assaut le fortin de Tayi, situé sur une courbe du
+fleuve, au sud de la ville del Pilar? C'est là ce que l'avenir nous
+apprendra.</p>
+
+<p>Sur la frontière septentrionale de la république, les armes brésiliennes
+n'ont pas été plus heureuses que sur la frontière méridionale.
+Après avoir employé plus d'une année à terminer sa marche
+à travers les forêts coupées de rivières et de marécages qui séparent
+les plateaux atlantiques de la grande dépression centrale
+de l'Amérique du Sud, une petite troupe d'environ 2,000 hommes,
+recrutée dans les provinces de Goyaz, de São-Paolo et de Minas-Gerães,
+avait fini par atteindre en septembre 1866 le village de
+Miranda, situé sur la rivière du même nom, affluent du Haut-Paraguay.
+Elle y resta pendant trois ou quatre mois, s'occupant
+du commerce du sel et d'autres denrées avec les diverses tribus
+des Indiens du voisinage; mais bientôt elle fut décimée par
+les fièvres paludéennes, les maladies de foie, l'hydropisie. Vers le
+commencement de l'année 1867, elle devait abandonner les terres
+basses et humides de Miranda pour gagner le campement plus salubre
+de Nioac, à l'endroit où la rivière du même nom commence
+à devenir navigable. Toutefois ce n'était là qu'une halte, car les
+ordres du gouvernement étaient formels: l'expédition devait se
+diriger vers la rivière d'Apa, que l'empire réclame pour frontière
+au nord de la république du Paraguay, et le nouveau colonel de
+la petite armée, M. Camisão, tenait d'autant plus à exécuter ces
+ordres que son prédécesseur, le colonel de Carvalho, l'avait accusé
+de lâcheté devant les troupes. Le 23 février, les Brésiliens, qui
+n'avaient pas même un escadron de cavalerie, se mirent en marche,
+dans l'espérance insensée qu'en dépit de leur petit nombre ils
+pourraient non-seulement reconquérir la partie du Matto-Grosso
+occupée par les soldats de Lopez, mais aussi pénétrer dans le Paraguay
+et peut-être même occuper la ville de Concepcion, à 200 kilomètres
+à peine de la capitale. Pendant leur pénible marche, qui
+dura près de deux mois, ils n'eurent d'ailleurs à lutter contre
+d'autres obstacles que ceux opposés par la nature elle-même: partout
+les petits détachemens de Paraguayens se retirèrent sans combat.
+Même sur la frontière de l'Apa, la garnison du fortin de Bella-Vista
+se hâta d'évacuer son poste à la vue du drapeau brésilien: les
+envahisseurs avaient le chemin libre, seulement ils étaient exposés
+à mourir de faim. Ils essayèrent vainement de surprendre, à une
+vingtaine de kilomètres plus au sud, l'<i>invernada</i> de la Laguna,
+où le président Lopez faisait garder plusieurs milliers de têtes de
+bétail; à l'arrivée des Brésiliens les b&#339;ufs avaient disparu. Il fallut
+bien se résoudre à la retraite afin de ne pas succomber d'inanition.
+Dès que le colonel Camisão eût repassé l'Apa, les insaisissables
+cavaliers paraguayens apparurent tout à coup sur les flancs
+et en tête de la petite bande pour s'emparer des traînards, obstruer
+les chemins, saisir les convois de vivres expédiés de Nioac.
+Devant chaque marécage, au tournant de chaque rivière, les Brésiliens,
+épuisés de fatigue et de faim et graduellement réduits en
+nombre, devaient se serrer les uns contre les autres pour résister à
+de soudaines attaques. On dit même que dans les plaines ils eurent
+souvent à s'enfuir précipitamment pour éviter l'incendie que l'ennemi
+avait déchaîné contre eux en allumant les grandes herbes. Afin
+d'éviter leur terrible escorte de cavaliers paraguayens, les fuyards
+durent se jeter à droite dans un pays montueux où les attendaient
+d'autres fatigues. Le choléra se déclara brusquement parmi eux:
+des centaines de cadavres furent ensevelis à la hâte; 122 malades
+pour lesquels on n'avait plus de moyens de transport furent abandonnés
+dans la forêt; même le commandant de la troupe et son
+lieutenant, M. Cabral de Menezes, purent voir disparaître leurs
+soldats avant que n'eût commencé pour eux l'agonie de la mort.
+Enfin les malheureux faméliques, n'ayant pour toute ration qu'une
+once de viande par jour, atteignirent Nioac. Ils croyaient toucher
+au terme de leur lamentable odyssée; mais la place s'était rendue
+aux Paraguayens, et la retraite dut continuer encore plusieurs jours
+jusqu'au pied du Monte-Azul, où les survivans de l'expédition
+trouvèrent à la fois de la nourriture, des soins et le repos indispensable
+après tant de fatigues.</p>
+
+<p>Pendant que ces tristes événemens s'accomplissaient, le gouverneur
+de Cuyaba, M. Couto de Magalhães, qui aurait dû, semble-t-il,
+s'occuper avant tout de marcher au secours de l'infortuné colonel
+Camisão, dirigeait une force de 2,000 hommes vers un point
+tout opposé de la province, c'est-à-dire vers le fleuve Paraguay.
+Il voulait reconquérir le fortin de Corumba, dont les Paraguayens
+s'étaient emparés dès le commencement de la guerre, et où ils
+avaient laissé une petite garnison. Les débuts de l'expédition furent
+assez heureux: le 13 juin, la flottille brésilienne réussit à surprendre
+le fort, situé sur un monticule qu'entouraient les eaux débordées
+du fleuve. Après un combat acharné qui dura près de deux
+heures, les assaillans, beaucoup plus nombreux que leurs adversaires,
+finirent par l'emporter, et massacrèrent, dit-on, la plupart
+des blessés qui se trouvaient entre leurs mains. Toutefois ils ne devaient
+pas rester longtemps possesseurs des murs reconquis. Quatre
+jours après, ayant aperçu de loin quelques vapeurs paraguayens
+envoyés de l'Assomption pour reprendre Corumba, ils jugèrent prudent
+d'abandonner la place, où d'ailleurs la petite vérole commençait
+à les décimer, et laissèrent définitivement à leurs ennemis ce
+point important, d'où part la nouvelle route qui relie le Paraguay
+aux villes du plateau bolivien. Ainsi, au nord comme au sud de la
+petite république, les combats, les batailles, les expéditions diverses,
+n'ont presque rien changé, pendant les douze mois qui
+viennent de s'écouler, aux positions respectives des belligérans.
+Le Paraguay a su maintenir ses frontières militaires, et, s'il reste
+bloqué du côté de l'Atlantique, il garde toujours, par la Bolivie,
+ses libres communications avec la Mer du Sud.</p>
+
+<h2>V.</h2>
+
+<p>D'après les renseignemens que donnent sur l'état du Paraguay
+les journaux du pays et les rares étrangers qui ont pu franchir les
+lignes militaires, la nation est loin d'être épuisée. Tous les hommes
+valides étant soldats, la population, qu'elle soit de 1,500,000 âmes
+ou seulement de 1 million, est assez considérable pour opposer
+aux envahisseurs un nombre toujours égal de combattans. Si le
+Paraguay, dans une crise suprême, devait mettre sur pied autant
+d'hommes en proportion que les états à esclaves de l'Amérique du
+Nord en avaient dans leurs armées, le président Lopez pourrait
+compter sous ses ordres au moins 60,000 soldats. Le fait est que
+jusqu'à présent les Brésiliens ont toujours trouvé leurs adversaires
+en nombre aux bords du Parana comme sur les rives de l'Apa et du
+Haut-Paraguay, et des milliers de recrues s'exercent en outre dans
+tous les camps de l'intérieur. Pourvu que l'armée de la république
+ait en quantité suffisante la nourriture, les vêtemens et les armes,
+elle peut résister indéfiniment à toutes les forces du Brésil, car elle
+ne reçoit point de solde et n'en demande aucune.</p>
+
+<p>En l'absence des hommes, ce sont les femmes qui cultivent le
+sol, et grâce à l'ensemble avec lequel elles ont su, en vue du salut
+public, combiner tous leurs travaux, la patrie paraguayenne n'a
+jamais eu à redouter de famine pendant la longue guerre; cette
+année surtout, les récoltes de maïs, de manioc, de légumes, de fourrages,
+ont été d'une grande abondance. Ce sont aussi les femmes
+qui filent la laine et tissent les étoffes de toute espèce; dans les entrepôts
+des camps, il n'est pas une pièce de vêtement qui ne soit
+sortie de la main des Paraguayennes, et qui n'ait été présentée au
+gouvernement en offrande patriotique. Quant à la fonderie de fer
+d'Ibicuy et à l'arsenal de l'Assomption, les ouvriers y travaillent
+jour et nuit sous la direction d'ingénieurs anglais pour fondre et
+rayer les canons, fabriquer les balles, les cartouches et la poudre,
+car c'est de l'incessante activité de ces établissemens que dépend
+l'indépendance même de la nation. En outre le blocus du Parana
+ne pouvait manquer de faire naître de nouvelles industries. Les
+Paraguayens construisent maintenant des machines, préparent
+d'excellent papier, utilisent pour la fabrication des étoffes certaines
+fibres textiles qui ne sont pas employées ailleurs, telles que le <i>caraguata</i>,
+l'<i>ibira</i>, l'ortie, remplacent les vins français par des vins
+indigènes. Les objets de luxe importés jadis de l'étranger ou bien
+introduits malgré le blocus sont d'une excessive cherté; cependant
+le chemin frayé pour la première fois en 1865 entre le Paraguay
+et la Bolivie par Corumba et Santa-Cruz de la Sierra est de plus
+en plus fréquenté des caravanes. Tout droit de douane et d'entrepôt
+ayant été supprimé en faveur des marchandises venues par
+cette voie, la ville de l'Assomption est devenue une place importante
+pour les négocians boliviens. Grâce à l'ouverture de la nouvelle
+route commerciale, les échanges du port de Cobija, sur le
+Pacifique, se sont accrus d'une manière notable.</p>
+
+<p>Non-seulement le Paraguay a les moyens matériels de continuer
+la guerre contre les envahisseurs brésiliens, mais il a aussi l'enthousiasme
+national, sans lequel rien de grand ne pourrait s'accomplir.
+La merveilleuse unanimité, la constance inébranlable dont le
+peuple a fait preuve dans cette lutte qui lui a déjà coûté tant de
+sang, ne peuvent être commandées par un despote; elles doivent
+être le produit le plus pur de la vie nationale. Les Hispano-Guaranis
+ne veulent à aucun prix se laisser asservir par cette race portugaise
+qu'ils ont combattue depuis trois siècles, et qui tente maintenant
+de faire conquérir leur territoire par des esclaves; ils préfèrent sacrifier
+leur fortune et leur vie, et c'est pour cela que, tout en commençant
+à comprendre leurs droits de citoyens, ils observent cependant
+une si rigoureuse discipline; la nation tout entière est devenue
+volontairement une armée. De toutes parts l'argent afflue au trésor;
+l'arsenal et la fonderie sont alimentés de fer et de cuivre par
+les ouvriers et les paysans, qui apportent leurs vieux outils; des
+quantités de dons en nature sont expédiés directement au camp
+d'Humayta, étoffes, barils de mélasse, légumes, charretées de foin,
+herbes médicinales, fruits de toute espèce. Dans cette généreuse
+rivalité, ce sont les femmes surtout qui se distinguent; elles couronnent
+de fleurs les jeunes gens qui vont rejoindre le camp, et ne
+prennent point le deuil pour ceux des leurs qui tombent sur le
+champ de bataille; elles demandent même à prendre les armes. Récemment
+les dames de l'Assomption, réunies en assemblée générale,
+ont décidé qu'elles donneraient à la patrie tous leurs bijoux
+d'or ou d'argent, et leur exemple a été aussitôt suivi dans toutes
+les villes et les villages de la république. Après avoir recueilli par
+boisseaux les broches et les pendans d'oreilles, les dames patronnesses
+présentèrent solennellement leur offrande au vice-président
+de la république. Toutefois le maréchal Lopez ne voulut point accepter
+ce magnifique présent; dans une lettre datée du quartier-général
+et remplie de complimens à l'adresse du «beau sexe,» il
+déclara que le Paraguay était assez riche pour que les femmes
+n'eussent pas encore à se priver de leurs bijoux; il consentait seulement
+à prélever, au nom de la patrie, un vingtième de l'offrande
+pour en frapper une monnaie d'or qui servirait bien plutôt à rappeler
+le patriotisme des Paraguayennes qu'à être utilisée comme moyen
+d'échange. Dans un pays où les femmes méritent vraiment un pareil
+honneur, le peuple ne saurait être destiné à un éternel servage.
+Les descendans des Guaranis, devenus plus fiers par la conscience
+de ce qu'ils ont su accomplir durant cette grande guerre, et se
+trouvant de plus en contact avec le monde moderne, finiront par
+comprendre un peu mieux le titre de républicains qu'ils se sont
+donné lors de leur séparation du grand empire colonial de l'Espagne.
+Il est seulement à craindre que la gloire militaire, ajoutée
+au prestige qu'a toujours eu le président ou <i>supremo</i> aux yeux de
+ce peuple enfant, ne transforme pour eux le maréchal Lopez en une
+sorte de demi-dieu. S'il réussit à terminer triomphalement la guerre
+actuelle, et que sa victoire fasse de lui l'arbitre des destinées de la
+Plata, les soldats qui l'ont aidé à défendre le sol du Paraguay le
+suivront peut-être en conquérans sur les terres de leurs voisins.
+Il y a là un sérieux danger pour l'équilibre des nations platéennes;
+mais ce danger, ces nations l'ont elles-mêmes créé par leur traité
+funeste avec l'empire du Brésil.</p>
+
+<p>Si le peuple paraguayen s'est dressé comme un seul homme en
+face de l'étranger, on ne voit au contraire que troubles et dissensions
+dans les deux républiques de la Plata et de la Bande-Orientale.
+Après la révolte des provinces de Cordova, de San-Luis, de
+Mendoza, les districts andins du nord-ouest se sont soulevés à leur
+tour, les uns pour se rendre indépendans de Buenos-Ayres, les autres
+pour n'avoir à prendre aucune part à la guerre contre le Paraguay.
+A ces mouvemens locaux sont venues s'ajouter, paraît-il,
+bien des expéditions de pillage. D'anciens chefs de bande exilés du
+territoire argentin ont reparu tout à coup pour mettre les villes à
+contribution et saccager les <i>estancias</i>; des mineurs accourus du
+versant chilien des Andes viennent prendre leur part du butin,
+puis à la première alerte franchissent de nouveau la montagne
+pour se mettre en sûreté. Sur la lisière méridionale de la partie
+cultivée des pampas, les Indiens sauvages ont aussi multiplié leurs
+incursions, et même un jour les employés du chemin de fer du
+Grand-Central ont dû s'enfermer en toute hâte dans les bâtimens
+d'une station afin d'éviter d'être capturés au <i>lasso</i>. Dans les îles
+boisées du Parana, comme jadis sur les côtes inhospitalières de
+l'Océan, se sont installés des <i>naufrageurs</i> qui s'emparent des embarcations
+isolées et s'attaquent même aux grands navires échoués
+sur les bancs de sable. Enfin le colonel Aparicio vient de franchir
+l'Uruguay et de pénétrer dans la Bande-Orientale à la tête de quelques
+<i>gauchos</i>; mais on ne sait encore s'il commande une simple expédition
+de pillage ou s'il vient se mettre à la tête d'une sérieuse
+révolution contre Florès, le proconsul brésilien. Quant aux dissensions
+intestines qui ne dégénèrent pas en lutte ouverte, elles se
+produisent sur tant de points à la fois et à propos d'un si grand
+nombre de questions, qu'il serait bien difficile d'en raconter l'histoire.
+Sauf dans l'Entre-Rios, que l'on pourrait considérer comme
+une sorte de domaine privé du général Urquiza, le continuel tournoiement
+des partis a pour conséquence un incessant va-et-vient
+dans le personnel de l'administration. Depuis la bataille de Pavon,
+en septembre 1861, vingt-deux gouverneurs, sur lesquels dix-huit
+généraux et quatre avocats, se sont succédé dans la province de
+Mendoza; dans le Catamarca, la rotation des places est bien plus
+rapide encore, puisque le nombre des gouverneurs a été de dix-neuf
+en une seule année. A Buenos-Ayres même, le ministère du président
+Mitre s'est modifié diverses fois, suivant les oscillations de la
+politique, la pression plus ou moins forte exercée par le cabinet de
+Rio-de-Janeiro et les alternatives des rivalités personnelles. L'approche
+des élections pour la présidence de la république surexcite
+les ambitions opposées, et les partisans d'Alsina, de Sarmiento,
+d'Urquiza, de Rawson, s'attaquent et s'injurient réciproquement
+dans leur zèle de propagande électorale. Ce qui augmente encore la
+confusion, c'est que la ville de Buenos-Ayres est toujours le siége
+de trois administrations souveraines, celles du municipe, de la province
+et de la république. D'après la loi, c'est précisément cette
+année que Buenos-Ayres a cessé d'être la capitale provisoire de la
+Plata; mais, le congrès s'étant séparé avant de s'être entendu sur le
+choix d'une nouvelle cité fédérale, il devra demander la permission
+à la ville de tenir sa prochaine session dans l'ancien palais. Les villes
+de province qui subissent avec impatience la suprématie des <i>Porteños</i>,
+ou qui espérent pour elles-mêmes le titre de capitale, menacent
+de refuser obéissance à ce congrès qui n'a pas même de domicile
+légal, et que la ville de Buenos-Ayres aurait strictement le
+droit d'expulser hors de ses murs.</p>
+
+<p>Quelle que soit pourtant la singulière instabilité des choses dans
+la république argentine, les avantages de la liberté sont tels que le
+pays n'en progresse pas moins d'une manière très rapide. Des
+écoles s'ouvrent dans toutes les villes et dans les villages des
+pampas, on fonde en divers endroits des colléges supérieurs et des
+bibliothèques publiques; les journaux deviennent de plus en plus
+nombreux, l'amour de la lecture se répand. La foule des immigrans
+ne cesse de s'accroître malgré la guerre, et cette année le chiffre
+de 12,000 individus, représentant un centième de la population
+totale, sera certainement dépassé. Italiens, Basques espagnols et
+français, Irlandais, Anglo-Saxons, Américains du Nord, tous apportent
+leur industrie et contribuent pour leur part à la prospérité du
+pays: ils défrichent les solitudes, apportent des procédés de culture,
+fondent des établissemens industriels, et travaillent, même
+sans le vouloir, à civiliser leurs nouveaux concitoyens: c'est ainsi
+que, grâce à eux, la législature de Santa-Fé vient d'adopter une loi
+qui, en retirant aux prêtres les registres de l'état civil, assuré désormais
+la liberté du mariage entre personnes de cultes différens.
+Par suite de l'accroissement du commerce sur les rives de la Plata
+et de ses affluens, la navigation y est devenue plus importante que
+sur tous les autres fleuves réunis de l'Amérique du Sud. Près de
+2,500 navires, y compris 100 bateaux à vapeur, voguent sur les
+eaux intérieures de la république argentine, et transportent dans
+l'année plus de 1 million de tonnes de marchandises<a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote_6_6" class="fnanchor">[6]</a>. Enfin dans
+les provinces de la Plata comme dans la Bande-Orientale, les habitans
+se sont mis avec une sorte de fièvre à l'exécution de grands
+travaux publics; les chemins de fer argentins se prolongent rapidement
+à travers la pampa pour atteindre des localités naguère inconnues
+à la géographie, et déjà des compagnies offrent de construire
+des lignes ferrées se dirigeant des bords de l'Atlantique
+jusqu'à la base même des Andes.</p>
+
+<p>Un fait explique l'étonnante activité des habitans de la Plata,
+relativement si peu nombreux. En dépit du traité d'alliance, les
+deux républiques de la Bande-Orientale et de la Plata sont devenues
+des puissances neutres dans la guerre du Paraguay. Les
+premiers efforts qu'elles ont faits leur suffisent: depuis longtemps,
+Montevideo n'envoie plus un homme aux camps, et le contingent
+de la république argentine, comparé au nombre des recrues brésiliennes,
+est d'une faiblesse dérisoire. Les subsides votés par
+les chambres de Buenos-Ayres ne forment non plus qu'une part
+bien minime dans le total énorme des sommes qui se dépensent
+dans la grande lutte. La haine contre le Brésil et la sympathie pour
+le Paraguay augmentent sans cesse, et ne permettent pas au gouvernement
+de continuer avec persévérance des hostilités contre Lopez;
+peu à peu les Argentins sont devenus de simples spectateurs
+du terrible drame dont le Brésil et le Paraguay font tous les frais.
+En même temps ils sont les intermédiaires commerciaux du grand
+mouvement d'hommes et de denrées qui s'opère entre Rio-de-Janeiro
+et le campement du Tuyucué. C'est à Montevideo, à Buenos-Ayres
+et dans les villes riveraines du Parana que se dépensent les
+millions du trésor brésilien; tandis que les impôts sont doublés et
+que les assignats remplacent l'or dans l'empire appauvri, les deux
+républiques recueillent au contraire toutes les richesses que prodigue
+leur puissant voisin pour satisfaire son ambition de conquête.</p>
+
+<h2>VI.</h2>
+
+<p>Le poids de la guerre retombant presque en entier sur le Brésil,
+on ne saurait s'étonner qu'il montre déjà les signes d'une bien
+grande lassitude. Seules dans toute l'étendue de l'empire, les populations
+du Rio-Grande-do-Sul sont assez rapprochées du Paraguay
+pour que la lutte les passionne et que la défaite leur fasse
+craindre des représailles: aussi est-ce dans cette province que le
+gouvernement a trouvé en proportion le plus grand nombre de volontaires.
+Dans les autres parties du Brésil, à une distance de plusieurs
+milliers de kilomètres de la république du Paraguay, les
+habitans ne sauraient éprouver pour la conquête du fort si lointain
+d'Humayta cette rage militaire qui porte à sacrifier joyeusement sa
+vie; ils se bornent à faire des v&#339;ux en faveur des succès de leurs
+compatriotes et ne se laissent arracher que par la force à leurs occupations
+ordinaires. Bien que dans la nation il ne se trouve pas
+moins d'un million d'hommes valides, le nombre des engagés volontaires
+ne s'est pas même élevé à la cinquantième partie de ce
+chiffre, et, quand le pays a perdu sa première armée de 30 à
+40,000 combattans, il a fallu, pour remplacer les victimes, armer
+jusqu'aux criminels et payer à grand prix des régimens d'esclaves.
+Récemment de nouveaux gouverneurs ont été envoyés dans la plupart
+des provinces, avec mission de presser de toutes leurs forces
+l'opération du recrutement; malheureusement les moyens qu'ils doivent
+employer pour arriver à leurs fins sont de nature à calmer tout
+ce qui peut rester d'enthousiasme guerrier chez les populations.</p>
+
+<p>La longue lutte n'a pas seulement rendu le recrutement très
+difficile, elle a aussi presque épuisé les ressources du pays et jeté
+le gouvernement dans les plus cruels embarras financiers. Les emprunts,
+soit à l'étranger, soit dans le pays lui-même, étant devenus
+complétement impossibles, il est désormais indispensable d'émettre
+du papier-monnaie en quantité relativement énorme. Déjà, vers le
+milieu du mois d'août 1867, lors de la discussion du budget par
+l'assemblée générale, la circulation fiduciaire, comprenant 110 millions
+de billets d'état et 180 millions de billets de la banque du
+Brésil, s'élevait à 290 millions. A cette masse de papier, la loi votée
+par le parlement vient d'ajouter encore une nouvelle émission
+de 145 millions, en sorte que l'empire brésilien, avec ses 8 millions
+d'habitans libres, emploie pour ses échanges près d'un demi-milliard
+de billets et d'assignats garantis par un trésor sans ressources.
+Dans le monde entier, il n'est pas un seul pays qui ait en proportion
+une aussi forte quantité de papier-monnaie, et ce n'est là
+pourtant qu'un commencement. La redoutable avalanche de billets
+ne cessera de grossir jusqu'à ce que la nation soit complétement
+ruinée, car la guerre est toujours là, insatiable, dévorante, et les millions
+disparaissent avec une vertigineuse rapidité. Puisque les coffres
+sont vides, et que, par vanité nationale, on veut absolument continuer
+sur les bords du Paraguay cette déplorable tuerie qui coûte
+1 million par jour, il faut bien remplacer le métal sonnant par de
+l'argent fictif et d'avance condamner le pays à la banqueroute.
+«Nous ne voulons pas, disait un orateur de l'opposition, M. Silveira
+da Motta, nous ne voulons pas refuser les moyens nécessaires
+à la continuation d'une guerre, désastreuse si l'on veut, mais nationale;
+nous devons nous résigner à la pauvreté et à l'inévitable
+infortune, mais non au déshonneur. Je vote donc pour la proposition
+du noble ministre; je vote pour ce fléau du papier-monnaie,
+je vote l'émission de 145 millions, et, si le ministre demande davantage,
+je le lui donnerai encore. Il faut que la guerre, cette
+effrayante calamité que l'on eût si bien pu éviter, apparaisse dans
+l'histoire suivie de tous les malheurs, comme d'un immense convoi
+funèbre.»</p>
+
+<p>Il est à craindre que les sinistres appréhensions de M. Silveira
+da Motta ne se réalisent bientôt. Sur la place de Londres, les titres
+des emprunts brésiliens se maintiennent à peu près au même cours,
+grâce à l'habileté des puissans capitalistes qui les possèdent et qui
+se sont entendus pour ne pas en laisser tomber la valeur nominale;
+mais ces mêmes financiers, qui se font ainsi par intérêt les garans
+du Brésil, se gardent bien maintenant de lui prêter leurs capitaux.
+Dans le pays lui-même, le crédit du trésor est fortement ébranlé.
+L'or est monté rapidement à 24 pour 100 de prime, l'argent est
+moins recherché, toutefois au commencement d'octobre il gagnait
+déjà 13 pour 100 d'agio; quant à la monnaie de cuivre, que l'on
+achète moyennant une commission de 20 pour 100, elle est devenue
+si rare que dans toutes leurs petites transactions les ménagères
+se trouvent fort embarrassées: elles se servent de timbres-poste,
+de billets d'omnibus, de chemin de fer et de bateau à vapeur; pour
+fournir les coupures indispensables à la vente et à l'achat des denrées
+de première nécessité, les commerçans, les propriétaires d'hôtel,
+les épiciers, émettent des assignats de toute forme et de toute
+dimension, aux légendes et aux figures les plus bizarres. Chaque
+jour, suivant le degré de confiance inspiré par les divers industriels,
+la valeur de ces petits carrés de papier se modifie; autour du
+moindre objet qu'un esclave marchande sur la place publique, il
+s'établit aussitôt une bourse en plein vent.</p>
+
+<p>En dehors des ressources fictives que procure le papier-monnaie,
+les seuls moyens de subvenir aux énormes besoins du trésor sont
+les cotisations volontaires et l'impôt. L'empereur dom Pedro, très
+désireux de contribuer à l'allégement des charges du peuple, a
+donné l'exemple des sacrifices patriotiques en faisant abandon du
+quart de sa liste civile, qui du reste est déjà fort minime, comparée
+à celle des autres souverains<a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote_7_7" class="fnanchor">[7]</a>; toutefois il n'a été suivi dans
+cette voie que par les princes de sa famille; les députés et les sénateurs
+l'ont très vivement applaudi, mais ils n'ont point imité son
+désintéressement. Ils se sont bornés à voter avec divers amendemens
+la grande augmentation d'impôts qui leur était proposée par
+le ministre Zaccarias. Le produit des nouvelles taxes est évalué
+d'avance à une trentaine de millions par an, soit au sixième des recettes
+nationales; toutefois il est à craindre qu'elles n'aient pour
+résultat d'amoindrir les ressources ordinaires en diminuant les
+charges. Elles frappent l'importation et l'exportation, de même que
+les héritages et tous les actes relatifs à la transmission des propriétés;
+elles grèvent l'exercice de toutes les industries, les loyers,
+les courtages; elles sont prélevées sur les lettres de change et
+les factures, sur les billets de loterie et les titres honorifiques. La
+servitude des noirs devient aussi une source de revenus pour le
+gouvernement, puisque les maîtres doivent acquitter par tête d'esclave
+une taxe variant de 10 à 27 francs, suivant les localités. Au
+point de vue fiscal, le plus dangereux de tous ces impôts est celui
+qui pèse sur l'exportation des denrées agricoles; le droit de 9 pour
+100 qu'elles acquittent à la sortie, et auquel s'ajoutent encore les
+taxes perçues par les provinces, est beaucoup trop fort pour que la
+production et le commerce n'en soient pas gravement atteints<a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote_8_8" class="fnanchor">[8]</a>.
+Ces impôts sont en réalité une forte prime donnée aux pays étrangers
+qui récoltent les mêmes denrées que le Brésil. La pénurie du
+trésor est telle que le gouvernement se voit obligé de sacrifier ses
+ressources futures pour les besoins du présent; c'est ainsi que,
+sans l'opposition du sénat, il eût essayé de vendre pour une trentaine
+de millions le chemin de fer de dom Pedro II, qui rapporte
+chaque année plus du tiers de cette somme.</p>
+
+<p>On voit dans quelle périlleuse situation se trouvent les finances
+du Brésil, et cependant l'attitude politique du gouvernement rend
+une amélioration des choses tout à fait impossible. Quand même le
+marquis de Caxias réussirait à s'emparer d'Humayta, quand même
+il entrerait victorieusement à l'Assomption, l'empire serait toujours
+obligé de maintenir une forte armée dans le Paraguay et dans les
+républiques de la Plata, sous peine de perdre en un jour le fruit de
+toutes ses conquêtes. Ce ne sont pas seulement les descendans des
+Guaranis, ce sont aussi les Argentins et les Orientaux que les Brésiliens
+auraient à comprimer par la force, et cette tâche ardue ne
+saurait manquer tôt ou tard d'épuiser complétement la nation.
+Le cabinet de Saint-Christophe n'ignore point que la haine traditionnelle
+des Platéens contre leurs voisins d'origine portugaise s'est
+accrue pendant la guerre, il sait que la presse presque tout entière
+fait des v&#339;ux pour le succès des «frères» paraguayens, et
+que les chambres ont voté des fonds pour acheter des navires cuirassés
+qui pourront au besoin servir contre le Brésil. Chose bien
+plus grave encore, les représentans de la république argentine ont
+décidé qu'une somme de 2 millions de francs serait employée à
+fortifier la petite île de Martin-Garcia, qui commande à la fois
+les deux embouchures du Parana et de l'Uruguay. Après s'être
+épuisés pendant plus de deux années contre les remparts imprenables
+de la forteresse paraguayenne, dans le vain espoir de débloquer
+l'entrée militaire du Paraguay et du Haut-Parana, les Brésiliens
+verraient donc s'élever dans l'estuaire même de la Plata un
+autre Humayta qui leur interdirait à jamais l'entrée des eaux de
+l'intérieur. Ce funeste traité qui associait deux républiques à l'empire
+pour la conquête d'une autre république n'a réussi qu'à brouiller
+les alliés et à préparer entre eux une lutte future; déjà même on
+se demande si les Brésiliens, dans le ressentiment causé par leur
+insuccès contre Humayta, ne se retourneront pas contre Buenos-Ayres.
+Ainsi la guerre sortirait de la guerre; comme dans le drame
+antique, le crime enfanterait le crime.</p>
+
+<p>Et pourtant les immenses difficultés extérieures contre lesquelles
+se débat l'empire doivent être considérées comme peu de chose
+en comparaison des malheurs qui le menacent tant que subsistera
+l'esclavage, et qui ne manqueront pas de l'étreindre un jour. Selon
+M. Pompeu, le principal statisticien du Brésil, les noirs asservis
+sont au nombre de plus de 1,780,000, près du cinquième de la
+population; ils sont ainsi relativement plus nombreux que les esclaves
+des États-Unis avant la terrible guerre qui s'est terminée par
+le triomphe de la liberté. Quoi qu'on en dise, aucune mesure n'a
+encore été prise pour hâter l'affranchissement de ces hommes, qui
+sont de fait rejetés en dehors de la loi: quelques paroles tombées
+du trône, un projet du conseil d'état qui renverrait le décret d'émancipation
+à la première année du XX<sup>e</sup> siècle, tels sont les seuls
+motifs qui permettent aux Africains asservis d'espérer leur libération:
+d'ailleurs, dans les discussions qui ont eu lieu à ce sujet, les
+ministres ont donné aux sénateurs et aux députés l'assurance formelle
+qu'on se garderait bien de porter la moindre atteinte à leur
+propriété vivante tant que le pays se trouverait dans ses embarras
+financiers et politiques. C'est renvoyer la solution de la question à
+un avenir bien éloigné; mais les esclaves attendront-ils aussi patiemment
+que les ministres, et les maux engendrés par la servitude
+cesseront-ils comme par miracle de ronger le corps social
+pendant le long délai qu'impose l'aristocratie des planteurs à
+l'avènement du droit? Cela n'est point probable, et, sans crainte
+de se tromper, on peut affirmer d'avance que de gré ou de force
+les ilotes du Brésil se placeront bientôt comme citoyens à côté
+de leurs anciens maîtres. Les propriétaires ligués pour la conservation
+de leurs esclaves s'écrient avec effroi que l'empire ne peut
+manquer de succomber avec la servitude, et leurs craintes ne sont
+point sans fondement. A chaque état social correspond une forme
+politique particulière. Dans le Brésil et à Cuba, les deux seules contrées
+de l'Amérique latine où prévalent encore les institutions monarchiques
+importées du vieux monde, ces institutions se trouvent
+associées à l'esclavage, et ce n'est point là un pur hasard. Par un
+contraste des plus frappans, l'émancipation des noirs est devenue
+dans toutes les républiques espagnoles le complément indispensable
+de la révolution politique inaugurée en 1810. Est-il donc contraire
+aux lois historiques de penser que l'affranchissement des travailleurs
+encore asservis du Brésil, uni aux conséquences de la guerre
+du Paraguay, portera un coup fatal à la forme actuelle du gouvernement?</p>
+
+<p>
+<span class="smcap">Élisée Reclus.</span><br />
+</p>
+
+<div class="footnotes"><p>NOTES:</p>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_1_1" id="Footnote_1_1"></a><a href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a>Voyez la <i>Revue</i> du 15 octobre 1866.&mdash;Voyez aussi, dans la livraison
+du 15 septembre 1866, <i>la Guerre du Paraguay et les institutions des
+états de la Plata</i>, par M. Duchesne de Bellecourt.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_2_2" id="Footnote_2_2"></a><a href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a>Le <i>Correio Mercantil</i> de Rio-de-Janeiro renferme à cet égard les
+plus curieuses révélations. Voyez surtout les numéros du 15 et du 25
+octobre et celui du 5 novembre 1867. Le prix moyen de chaque esclave
+acheté par le gouvernement est de 3,780 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_3_3" id="Footnote_3_3"></a><a href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a>D'après le <i>Standard and River Plate News</i> du 30 janvier 1867, le
+nombre des criminels graciés était à cette époque de 993.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_4_4" id="Footnote_4_4"></a><a href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a>Ce chiffre est donné par le <i>Standard and River Plate News</i> du 4
+septembre 1867.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_5_5" id="Footnote_5_5"></a><a href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a>Le tarif des cantines de Tuyucué, fixé par ordre du marquis de
+Caxias, établit de véritables prix de famine. Même à Corrientes, en
+dehors des lignes brésiliennes, un poulet coûte 25 francs.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_6_6" id="Footnote_6_6"></a><a href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a>Au 30 septembre 1867, le nombre total des navires qui desservent les
+côtes fluviales était de 2,490, jaugeant 114,000 tonneaux, et montés par
+14,544 matelots, dont plus de 12,000 italiens. La navigation de la Plata
+s'est accrue d'un quart pendant l'année courante.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_7_7" id="Footnote_7_7"></a><a href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a>Elle est de 2,160,000 francs. Dès son arrivée au Mexique, l'empereur
+Maximilien avait fixé sa liste civile à une somme trois fois plus forte.</p></div>
+
+<div class="footnote"><p><a name="Footnote_8_8" id="Footnote_8_8"></a><a href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a>Le commerce extérieur du Brésil s'est élevé, pendant l'année fiscale
+1865-1866, à 295 millions de <i>milreis</i>, environ 800 millions de francs:
+c'est un mouvement d'à peu près 80 fr. par tête de Brésilien. Le
+commerce de la Plata a été dans la même année de plus de 400 millions de
+francs; en tenant compte de la moindre population, les échanges des
+républiques platéennes sont donc proportionnellement de deux à trois
+fois plus forts que ceux de l'empire voisin.</p></div></div>
+
+
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+
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+<pre>
+
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+
+End of the Project Gutenberg EBook of La Guerre du Paraguay, by Élisée Reclus
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GUERRE DU PARAGUAY ***
+
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook, including all associated images, markup, improvements,
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+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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