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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 20:12:25 -0700
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+ The Project Gutenberg eBook of Les mystères du peuple, by Eugène Sue.
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+<pre>
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+The Project Gutenberg EBook of Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Les mystères du peuple, Tome V
+ Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges
+
+Author: Eugène Sue
+
+Release Date: March 30, 2012 [EBook #39311]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES MYSTÈRES DU PEUPLE, TOME V ***
+
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+
+Produced by Sébastien Blondeel, Carlo Traverso, Pierre
+Lacaze and the Online Distributed Proofreading Team at
+http://www.pgdp.net (This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+<h1>LES MYSTÈRES DU PEUPLE.</h1>
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+<h1>TOME V.
+</h1>
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+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Correspondance_avec_les_Editeurs_etrangers" id="Correspondance_avec_les_Editeurs_etrangers"></a>Correspondance avec les Editeurs étrangers.</h2>
+
+
+<p>L'éditeur des <i>Mystères du Peuple</i> offre aux éditeurs étrangers, de leur
+donner des épreuves de l'ouvrage, quinze jours avant l'apparition des
+livraisons à Paris, moyennant 15 francs par feuille, et de leur fournir des
+gravures tirées sur beau papier, avec ou sans la lettre, au prix de 10 francs
+le cent.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+
+<p>Travailleurs qui ont concouru à la publication du volume:</p>
+
+<p><i>Protes et Imprimeurs</i>: Richard Morris, Stanislas Dondey-Dupré, Nicolas Mock,
+Jules Desmarest, Louis Dessoins, Michel Choque, Charles Mennecier, Victor Peseux,
+Etienne Bouchicot, Georges Masquin, Romain Sibillat, Alphonse Perrève, Hy père,
+Marcq fils, Verjeau, Adolphe Lemaître, Auguste Mignot, Benjamin.</p>
+
+<p><i>Clicheurs</i>: Curmer et ses ouvriers.</p>
+
+<p><i>Fabricants de papiers</i>: Maubanc et ses ouvriers, Desgranges et ses ouvriers.</p>
+
+<p><i>Artistes Dessinateurs</i>: Charpentier, Masson, Castelli.</p>
+
+<p><i>Artistes Graveurs</i>: Ottweit, Langlois, Lechard, Audibran, Roze, Frilley, Hopwood,
+Massard, Masson.</p>
+
+<p><i>Planeurs d'acier</i>: Héran et ses ouvriers.</p>
+
+<p><i>Imprimeurs en taille-douce</i>: Drouart et ses ouvriers.</p>
+
+<p><i>Fabricants pour les primes, Associations fraternelles d'Horlogers, de Lampistes et
+d'ouvriers en Bronze</i>: Duchâteau, Deschiens, Journeux, Suireau, Lecas, Ducerf,
+Renardeux, etc., etc.</p>
+
+<p><i>Employés et correspondants de l'Administration</i>: Maubanc, Gavet, Berthier, Henry,
+Rostaing, Jamot, Blain, Rousseau, Toussaint, Rodier, Swinnens, Porcheron, Gavet fils,
+Dallet, Delaval, Renoux, Vincent, Charpentier, Dally, Berlin, Sermet, Chalenton,
+Blot, Thomas, Gogain, Philibert, Nachon, Lebel, Plunus, Grossetête, Charles, Poncin,
+Vacheron, Colin, Carillan, Constant, Fonteney, Boucher, Darris, Adolphe, Renoux,
+Lyons, Letellier, Alexandre, Nadon, Normand, Rongelet, Bouvet, Auzurs, Dailhaux,
+Lecerf, Bailly, Baptiste, Debray, Saunier, Tuloup, Richer, Daran, Camus, Foucaud,
+Salmon, Strenl, Seran, Tetu, Sermet, Chauffour, Caillaut, Fondary, C. de Poix, Bresch,
+Misery, Bride, Carron, Charles, Celcis, Chartier, Lacoste, Dulac, Delaby, Kaufried,
+Chappuis, etc., etc., de Paris; Férand, Collier, Petit-Bertrand, Périé. Plantier, Etchegorey,
+Giraudier, Gaudin, Saar, Dath-Godard, Hourdequin, Weelen, Bonniol, Alix,
+Mengelle, Pradel, Manlius Salles, Vergnes, Verlé, Sagnier, Samson, Ay, Falick, Jaulin,
+Fort-Mussat, Freund, Robert, Carrière, Guy, Gilliard, Collet, Ch. Celles, Laurent,
+Castillon, Drevet, Jourdan Moral, Bonnard, Legros, Genesley, Bréjot, Ginon, Féraud,
+Vandeuil, Châtonier, Bayard, Besson, Delcroix, Delon, Bruchet, Fournier, Tronel,
+Binger, Molini, Bailly, Fort-Mussot, Laudet, Bonamici, Pillette, Morel, Chaigneau,
+Goyet, Colin-Morard, Gerbaldi, Fruges, Raynaut, Chatelin, Bellue, etc., etc., des
+principales villes de France et de l'étranger.</p>
+
+<p>La liste sera ultérieurement complétée, dès que nos fabricants et nos correspondants
+des départements, nous auront envoyé les noms des ouvriers et des employés qui
+concourent avec eux à la publication et à la propagation de l'ouvrage.</p>
+
+<p>
+<i>Le Directeur de l'Administration.</i><br />
+</p>
+
+<p>
+Paris.&mdash;Typ. Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 16, au Marais.<br />
+</p>
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h1>
+LES MYSTÈRES DU PEUPLE</h1>
+
+<h4>ou</h4>
+<h1>HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES À TRAVERS LES ÂGES</h1>
+<h4>PAR</h4>
+<h1>EUGÈNE SUE.</h1>
+
+<blockquote><p>Il n'est pas une réforme religieuse, politique ou sociale,
+que nos pères n'aient été forcés de conquérir de siècle en
+siècle, au prix de leur sang, par l'<span class="smcap">INSURRECTION</span>.</p></blockquote>
+
+<h1>TOME V.</h1>
+
+<h4>SPLENDIDE ÉDITION<br />
+<br />
+ILLUSTRÉE DE GRAVURES SUR ACIER.<br />
+<br />
+ON S'ABONNE<br />
+À L'ADMINISTRATION DE LIBRAIRIE, RUE NOTRE-DAME DES VICTOIRES, 32<br />
+(PRÈS LA BOURSE).<br />
+<br />
+PARIS.<br />
+1851<br />
+</h4>
+
+<h2>LES MYSTÈRES DU PEUPLE OU HISTOIRE D'UNE FAMILLE DE PROLÉTAIRES À TRAVERS LES ÂGES.</h2>
+
+<h2>KARADEUK LE BAGAUDE ET RONAN LE VAGRE.</h2>
+
+<h3>ÉPILOGUE.</h3>
+
+<h3>LE MONASTÈRE DE CHAROLLES</h3>
+
+<h3>ET</h3>
+
+<h3>LE PALAIS DE LA REINE BRUNEHAUT.</h3>
+
+<h3>560-615.</h3>
+
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<blockquote><p>Le château de Brunehaut.&mdash;Le marchand d'esclaves.&mdash;<i>Aurélie</i>, la pleureuse, et <i>Blandine</i>,
+la rieuse.&mdash;Ce que faisait la reine Brunehaut de ses petits-fils.&mdash;Lettre du
+<span class="smcap">PAPE</span> <i>saint Grégoire le Grand</i> à cette sainte femme sur l'<span class="smcap">ÉDUCATION DE SON FILS</span>.&mdash;<i>Childebert</i>,
+<i>Corbe</i>, <i>Mérovée</i>, arrière-petits-enfants de la reine Brunehaut.&mdash;La
+bonne aïeule.&mdash;Arrivée de Sigebert, fils aîné du défunt roi Thierry.&mdash;Le maire du
+palais Warnachaire.&mdash;Loysik et Brunehaut.&mdash;La reine marche à la tête de son armée
+pour aller combattre Clotaire II, fils de Frédégonde.</p></blockquote>
+
+
+<p>«Vive celui qui aime les Franks! que le Christ maintienne leur
+puissance! qu'il remplisse leur chef des clartés de sa grâce, qu'il
+protége l'armée, qu'il fortifie la foi, qu'il accorde paix et bonheur
+à ceux qui les gouvernent sous les auspices de Notre-Seigneur Jésus
+Christ!»</p>
+
+<p>&mdash;Foi de vieux Vagre, ce début tout catholique de la loi salique
+vous revient toujours à la pensée lorsqu'il s'agit des rois franks ou
+de leurs reines.... Entrons donc dans le repaire de Brunehaut,
+splendide repaire! non pas rustique comme celui du comte Neroweg,
+vaste burg, que nous autres anciens de la Vagrerie nous avons vu
+joyeusement réduire en cendres! non, cette grande reine a le goût
+raffiné: une de ses passions est l'architecture; elle aime les arts antiques
+de la Grèce et de l'Italie, cette noble femme! oui, elle aime
+les arts, doux délassement des belles âmes! Voyez plutôt le magnifique
+château qu'elle a fait construire à Châlons-sur-Saône, capitale
+de la Bourgogne; ses autres châteaux, même celui de <i>Bourcheresse</i>,
+ne sont rien auprès de son habitation royale, dont les jardins magnifiques
+s'étendent jusqu'aux bords de la Saône... palais à la fois splendide
+et guerrier; car en ces temps de batailles incessantes les rois et
+les seigneurs se fortifient de plus en plus dans leurs repaires. Le palais
+de Brunehaut est ceint d'épaisses murailles, flanqué de tours
+massives; on y arrive par une seule entrée, voûte profonde fermée à
+ses deux extrémités par des portes énormes, renforcées de barres de
+fer. Sous cette voûte veillent jour et nuit les guerriers de Brunehaut,
+toujours armés; dans les cours intérieures sont d'autres logis pour
+un grand nombre de cavaliers et de gens de pied. Les salles du palais
+sont immenses, pavées de marbre ou de mosaïque, enrichies de colonnades
+de jaspe, de porphyre et d'albâtre oriental, surmontées de
+chapiteaux de bronze doré; ces magnificences architecturales, chefs-d'&oelig;uvre
+de l'art, dépouilles des temples et des palais de la Gaule,
+ont été transportées à grand renfort de dos d'esclaves et de chariots
+dans le palais de la reine. Ces salles immenses, ornées de meubles
+d'ivoire, d'argent ou d'or massif, de statues païennes du travail le
+plus rare, de vases précieux, de trépieds, précèdent l'appartement
+particulier de Brunehaut.... Le jour est à peine levé; déjà ces grandes
+salles se remplissent des esclaves domestiques de la reine, des officiers
+de ses troupes, des hauts dignitaires de sa maison, chambellans,
+écuyers, majordomes, connétables, venant attendre les ordres
+de leur maîtresse.</p>
+
+<p>Une pièce de forme circulaire, pratiquée dans une des tours du
+palais, avoisine la chambre où se tient habituellement la reine; trois
+portes sont percées dans le mur: l'une conduit à la salle où se tiennent
+les officiers du palais, l'autre à la chambre à coucher de Brunehaut;
+la troisième, simple baie fermée par un rideau de cuir doré,
+donne sur un petit escalier tournant, pratiqué dans l'épaisseur de la
+muraille. Cette pièce est somptueusement meublée: sur une table
+recouverte d'un riche tapis brodé sont des parchemins préparés pour
+écrire, et un grand coffret d'or, enrichi de pierreries. Autour de la
+table sont rangés des siéges ornés de coussins d'étoffe pourpre; çà et
+là des fûts de colonne servent de piédouches à des vases de jaspe,
+d'onyx ou de bronze de Corinthe, plus précieux que l'or ou l'albâtre
+rose. Sur un socle de vert antique est un magnifique groupe de
+marbre de Paros d'un travail exquis, représentant l'Amour païen
+caressant Vénus. Non loin de là, deux figures en airain, verdi par les
+siècles, offrent l'image obscène d'un faune et d'une nymphe. Entre
+ces chefs-d'&oelig;uvre de l'art païen, un tableau peint sur bois, apporté
+à grands frais de Byzance, représente le Christ enfant et saint Jean-Baptiste
+aussi enfant. Ce tableau de sainteté rappelle que Brunehaut
+est une fervente catholique... n'est-elle pas en correspondance réglée
+avec le pape de Rome, le pieux Grégoire, qui n'a pas assez de
+bénédictions pour cette sainte fille de l'Église! Et plus loin, sur cette
+console d'ivoire, quel est ce riche médaillier rempli de grandes médailles
+romaines et gauloises en argent et en or? Parmi elles en voici
+une de bronze, la seule qui soit de ce métal... Que représente-t-elle?</p>
+
+<p>Quoi! ici! dans ce lieu! ce visage auguste et vénéré?</p>
+
+<p>Ah! si le Dieu des catholiques veut faire un miracle, jamais moment
+ne fut plus opportun, plus solennel, et bientôt, oui, si le
+Seigneur veut terrifier les méchants, cette effigie de bronze devra,
+prodige effrayant, frissonner d'horreur et d'épouvante!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Une vieille femme richement vêtue et d'une physionomie froide,
+sardonique, rusée, sortant de la chambre à coucher de Brunehaut,
+entre dans la salle de la tour. Cette femme, de noble race franque,
+est Chrotechilde, confidente depuis longues années des crimes et des
+débauches de la reine; elle s'approche d'un timbre, le fait vibrer et
+attend. Bientôt paraît à la porte, qui s'ouvre sur le petit escalier pratiqué
+dans l'épaisseur du mur, une autre vieille femme; son costume
+annonce un rang inférieur:</p>
+
+<p>&mdash;J'ai entendu le timbre, noble dame Chrotechilde, me voici.</p>
+
+<p>&mdash;Samuel le marchand d'esclaves est-il venu?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis une heure il attend dans la salle basse avec deux jeunes
+filles et un vieillard à longue barbe blanche.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ce vieillard?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, je l'ignore; c'est sans doute un esclave que le juif
+Samuel doit conduire ailleurs en sortant d'ici.</p>
+
+<p>&mdash;Ordonne à Samuel d'amener à l'instant les deux filles.</p>
+
+<p>La vieille femme disparaît: presque au même instant Brunehaut
+sort de sa chambre; cette reine est âgée de soixante-six ou sept ans;
+l'on retrouve les traces d'une beauté remarquable sur ses traits, encore
+moins flétris par l'âge que par la débauche, et par la dévorante
+ardeur de la haine ou de l'ambition. Son visage blafard, ridé, semble
+illuminé par le sombre éclat de ses deux grands yeux, profondément
+caves et cernés; ils sont noirs comme ses longs sourcils, ses cheveux
+seuls ont blanchi; front d'airain, lèvres impassibles, regard profond,
+port de tête altier, démarche fière, superbe, car sa taille s'est conservée
+droite et svelte, telle est Brunehaut. À peine entrée, elle prête
+l'oreille et dit à Chrotechilde:</p>
+
+<p>&mdash;Qui vient là, par le petit escalier?</p>
+
+<p>&mdash;Le marchand d'esclaves; il amène les deux jeunes filles.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'il entre... qu'il entre...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, à qui voulez-vous faire don de ces esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le sauras... Mais j'ai hâte d'examiner ces créatures, le choix
+est important.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voici Samuel.</p>
+
+<p>Le marchand de chair gauloise, juif d'origine comme la plupart
+de ceux qui se livraient à ce trafic, entra bientôt suivi des deux
+esclaves qu'il amenait; elles étaient enveloppées de longs voiles
+blancs, assez transparents pour qu'elles pussent voir à se conduire.</p>
+
+<p>&mdash;Illustre reine,&mdash;dit le juif en mettant dès la porte un genou
+en terre et inclinant son front presque à toucher le plancher,&mdash;je
+me rends à vos ordres; voici deux jeunes esclaves, véritables trésors
+de beauté, de douceur, de grâces, de gentillesse et surtout de virginité.
+Votre excellence sait que le vieux Samuel n'a qu'une qualité...
+celle d'être honnête homme.</p>
+
+<p>&mdash;Debout, debout!&mdash;dit Brunehaut s'adressant aux deux esclaves
+qui, en présence de la terrible reine, s'étaient agenouillées comme le
+marchand au seuil de la porte,&mdash;debout, les filles, et ôtez vos voiles.</p>
+
+<p>Les deux esclaves se hâtèrent de se relever et d'obéir à la reine; le
+juif, afin de mieux mettre en valeur sa marchandise, avait vêtu les
+deux jeunes filles de tuniques à manches courtes et dont la jupe
+descendait à peine au-dessus du genou, tandis que l'échancrure du
+corsage découvrait à demi le sein et les épaules. L'une des esclaves,
+grande et svelte, portait une tunique blanche; elle avait les
+yeux bleus, une torsade de corail s'enroulait dans les nattes de ses
+cheveux noirs: on pouvait lui donner dix-huit ou vingt ans; son
+visage, d'une beauté touchante et candide, était baigné de larmes,
+abîmée dans la douleur et la honte, tremblant de tous ses membres,
+elle tenait constamment baissé son regard noyé de pleurs, de crainte
+de rencontrer les yeux de Brunehaut. La vieille reine, après avoir
+longtemps et attentivement examiné cette jeune fille, en la faisant se
+tourner et se retourner devant elle en tous sens, échangea un signe
+approbatif avec Chrotechilde, non moins occupée à examiner l'esclave,
+et dit à celle-ci:</p>
+
+<p>&mdash;De quel pays es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de la ville de Toul,&mdash;répondit la jeune fille d'une voix
+altérée.</p>
+
+<p>&mdash;Aurélie! Aurélie!&mdash;s'écria Samuel en frappant du pied,&mdash;est-ce
+ainsi que tu te rappelles mes leçons? On répond: Glorieuse
+reine, je suis de la ville de Toul...&mdash;Et se tournant vers Brunehaut:</p>
+
+<p>&mdash;Veuillez lui pardonner, madame... mais c'est si naïf, si simple,
+que...</p>
+
+<p>Brunehaut coupa d'un geste la parole au juif, et s'adressant à
+l'esclave:&mdash;Où as-tu été prise?</p>
+
+<p>&mdash;À Toul, madame, lors du sac de cette ville par les troupes du
+roi de Bourgogne.</p>
+
+<p>&mdash;Étais-tu de condition libre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... mon père était maître armurier.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu lire? écrire? As-tu des talents agréables?</p>
+
+<p>&mdash;Je sais lire, écrire, et ma mère m'avait appris à jouer du théorbe
+et à chanter.</p>
+
+<p>Et en disant qu'elle savait chanter, la malheureuse ne put retenir
+ses sanglots convulsifs... Elle songeait sans doute à sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, pleure encore et pleure toujours!&mdash;maugréa Samuel
+avec dépit,&mdash;voilà ce que tu fais de mieux... Mais, vous le savez,
+grande reine! on a une certaine dose de larmes à pleurer, après
+quoi, c'est fini... la poche est vide...</p>
+
+<p>&mdash;Tu crois cela, juif? heureusement tu calomnies l'espèce humaine,&mdash;reprit
+la reine avec un cruel sourire en continuant d'examiner
+la jeune fille, à qui elle dit:&mdash;Tu n'as été jusqu'ici esclave
+nulle part?</p>
+
+<p>&mdash;Foi de Samuel, illustre reine, elle est aussi neuve à l'esclavage
+qu'un enfant dans le sein de sa mère!&mdash;s'écria le juif, voyant la
+jeune Gauloise éclater en sanglots et hors d'état de répondre.&mdash;J'ai
+acheté Aurélie le jour même de la bataille de Toul, et depuis,
+ma femme Rebecca et moi nous avons veillé sur cette chère fille
+comme sur notre propre enfant, sachant que nous tirerions d'elle un
+très-haut prix.</p>
+
+<p>Brunehaut, après avoir contemplé de nouveau la jeune fille, qui
+cachait à demi sa figure dans ses mains, dit à Samuel:</p>
+
+<p>&mdash;Remets-lui son voile et fais approcher l'autre.</p>
+
+<p>Aurélie reçut son voile des mains du juif comme un bienfait et se
+hâta de s'envelopper dans les plis de l'étoffe pour y cacher sa douleur,
+sa honte et ses larmes. À l'ordre de la reine, l'autre esclave
+était prestement accourue; mignonne et fraîche comme une Hébé,
+si elle avait seize ans, c'était beaucoup: un collier de perles s'enroulait
+dans les nattes épaisses de ses cheveux d'un blond doré; ses
+grands yeux, d'un brun orangé, pétillaient de malice et de feu;
+son nez fin, légèrement relevé, ses narines roses, palpitantes, ses
+lèvres vermeilles, un peu charnues, ses petites dents d'émail, son
+menton et ses joues à fossettes, donnaient à cette fillette la physionomie
+la plus vive, la plus gaie, la plus effrontée qui fût au monde...
+Sa tunique de soie vert-pâle rendait plus éblouissante encore la blancheur
+de son sein et de ses épaules... Oh! le juif n'eut pas besoin de
+lui dire à celle-là de se tourner, de se retourner, pour que la vieille
+reine pût examiner à son aise les charmes de sa taille; elle se
+rengorgeait, se cambrait, se redressait sur la pointe de ses petits
+pieds, arrondissait gracieusement les bras, faisant enfin de son mieux
+la belle aux yeux de Brunehaut et de Chrotechilde, qui échangeaient
+entre elles des regards approbatifs, tandis que le juif, aussi inquiet
+de l'audace de cette esclave que de l'accablement de sa compagne,
+lui disait à demi-voix:</p>
+
+<p>&mdash;Tiens-toi donc en place, Blandine... ne remue pas ainsi les
+jambes et les bras... Un peu de retenue, ma fille, en présence de
+notre illustre et bien aimée reine! On dirait que tu as du salpêtre
+dans les veines! Que votre excellence l'excuse, illustrissime princesse;
+c'est si jeune, si gai, si fou... ça ne demande qu'à s'envoler
+de sa cage pour faire admirer son plumage et son ramage. Baisseras-tu
+les yeux, Blandine! oser regarder ainsi en face notre auguste
+reine!!</p>
+
+<p>Blandine, en effet, au lieu de fuir le noir regard de Brunehaut, le
+cherchait, le provoquait d'un air malin, souriant et assuré; aussi la
+reine lui dit-elle après un long et minutieux examen:</p>
+
+<p>&mdash;L'esclavage ne t'attriste pas, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, glorieuse reine, car pour moi l'esclavage a été
+la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, effrontée?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais une marâtre, quinteuse, revêche, grondeuse; elle me
+faisait passer sur le froid parvis des basiliques tout le temps que je
+n'employais pas à manier l'aiguille; cette vieille furie me battait,
+lorsque par malheur, levant le nez de dessus ma couture, je souriais
+aux garçons par ma fenêtre; aussi, grande reine, quel sort que le
+mien! mal nourrie, moi si friande! mal vêtue, moi si coquette! sur
+pied au chant du coq, moi si amoureuse de me dorloter dans mon
+lit! de sorte que grande a été ma joie quand votre invincible petit-fils,
+ô reine illustre! est approché l'an passé de Tolbiac, où j'habitais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ta joie?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi, glorieuse reine? Oh! je savais, moi, que les guerriers
+franks ne tuent jamais les jolies filles; aussi, me disais-je:
+«Peut-être je serai prise par un baron de Bourgogne, un comte ou
+même un duk, et une fois esclave, si je m'en crois, je deviendrai
+maîtresse... car l'on a vu des esclaves...»</p>
+
+<p>&mdash;Devenir reine, comme Frédégonde, n'est-ce pas, ma mie?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi donc pas, quand elles sont gentilles?&mdash;répondit audacieusement
+cette fillette sans baisser les yeux devant Brunehaut qui
+l'écoutait et la contemplait d'un air pensif.&mdash;Mais, hélas!&mdash;reprit
+Blandine avec un demi-soupir,&mdash;je n'ai pas eu cette fois le bonheur
+de tomber aux mains d'un seigneur. Un vieux leude, à moustaches
+blanches et des moins amoureux, m'a eue pour sa part du
+butin, et il m'a vendue tout de suite au seigneur Samuel; mais enfin
+peut-être une chance heureuse me viendra-t-elle? Que dis-je!&mdash;ajouta
+Blandine en adressant à Brunehaut son plus gracieux sourire,&mdash;n'est-ce
+pas déjà un grand, un inespéré bonheur que d'avoir été
+conduite en votre présence, ô reine illustre!</p>
+
+<p>Brunehaut, après avoir réfléchi pendant quelques instants, dit au
+marchand:&mdash;Juif, je t'achèterai une de ces deux esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Illustre reine! laquelle des deux prenez-vous, Aurélie ou
+Blandine?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais encore... elles resteront au palais jusqu'à ce soir...
+on va les conduire dans l'appartement de mes femmes.</p>
+
+<p>Chrotechilde, à un signe de la reine, frappa le timbre; la vieille
+femme reparut; la confidente de Brunehaut lui dit:&mdash;Emmenez
+ces deux esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Illustre reine! choisissez-moi...&mdash;dit Blandine en se retournant
+une dernière fois vers Brunehaut, tandis que le juif enveloppait
+soigneusement de son voile cette petite diablesse.&mdash;Oh! choisissez-moi,
+glorieuse reine! vous ferez une bonne &oelig;uvre... je voudrais
+tant rester à la cour...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi donc, effrontée,&mdash;disait tout bas Samuel en poussant
+doucement Blandine vers la porte de la chambre à coucher de la
+reine que Chrotechilde désignait du geste.&mdash;Trop est trop, ces familiarités
+peuvent déplaire à notre redoutable souveraine!</p>
+
+<p>Les deux jeunes filles, l'une toute joyeuse, l'autre chancelante et
+accablée, entrèrent dans l'appartement de la reine, tandis que, après
+avoir une dernière fois humblement salué Brunehaut, le juif quitta
+la salle en refermant sur lui le rideau de cuir qui masquait la baie
+de l'escalier tournant.</p>
+
+<p>Brunehaut et sa confidente restèrent seules.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>(Et maintenant, ô vous! descendants de Joël, qui en ce moment
+allez continuer de lire ce récit, le dégoût, l'horreur, l'épouvante que
+vous éprouverez n'égalera jamais le dégoût, l'horreur, l'épouvante
+dont je suis saisi en écrivant la scène sans nom qui va se passer
+entre ces deux exécrables vieilles.)</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;dit Chrotechilde à Brunehaut,&mdash;à qui donc destinez-vous
+celle des deux esclaves que vous voulez acheter?</p>
+
+<p>&mdash;Tu me le demandes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Chrotechilde... l'âge affaiblit ta pénétration habituelle... c'est
+fâcheux...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, expliquez-vous!...</p>
+
+<p>&mdash;Il faut que j'éprouve jusqu'où peut aller ce manque d'intelligence
+si nouveau chez toi...</p>
+
+<p>&mdash;En vérité, madame, je m'y perds...</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi, Chrotechilde, lorsque mon fils Childebert est mort
+assassiné par Frédégonde, il m'a laissé, n'est-ce pas, la tutelle de
+mes deux petits-fils <i>Thierry</i> et <i>Theudebert</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... madame... mais moi je vous parlais de ces esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Justement... mais écoute... À quel âge mon petit-fils Theudebert
+était-il père?...</p>
+
+<p>&mdash;À <span class="smcap">TREIZE ANS</span>, madame[A]; car à cet âge il eut un fils de <i>Bilichilde</i>,
+cette esclave brune aux yeux verts, que vous avez payée si
+cher... Je vois encore son regard fauve, étrange comme sa beauté...
+Du reste, une taille de nymphe, des cheveux crépus d'un noir de jais
+traînant jusqu'à terre... Je n'ai de ma vie vu pareille chevelure...</p>
+
+<p>&mdash;Cette esclave... qui la mit un soir dans le lit de mon petit-fils,
+alors à peine âgé de douze ans?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, <span class="smcap">Madame</span>[B]; je vous accompagnais... Ah! ah! ah! j'en
+ris de souvenir... Il avait d'abord une peur, cet innocent; mais
+comme vous voilà devenue sombre...</p>
+
+<p>&mdash;Cette vile esclave! cette Bilichilde, malgré les autres concubines
+que nous avons données à mon petit-fils Theudebert, n'avait-elle
+pas pris sur lui un funeste ascendant?</p>
+
+<p>&mdash;Si funeste, madame, qu'elle nous a fait toutes deux chasser de
+Metz et conduire prisonnières jusqu'à Arcis-sur-Aube, confins de la
+Bourgogne, royaume de votre autre petit-fils Thierry. Mais c'est là,
+madame, une vieille histoire: cette Bilichilde n'a-t-elle pas été, l'an
+dernier, étranglée par votre petit-fils[C], ce farouche idiot ayant
+passé de l'amour à la haine, et lui-même, après la bataille de Tolbiac,
+vaincu par son frère, que vous aviez déchaîné contre lui, n'a-t-il
+pas été, selon vos ordres, tonsuré, puis poignardé? Enfin son fils,
+âgé de cinq ans, n'a-t-il pas eu la tête brisée contre une pierre[D]?
+que voulez-vous de plus?...</p>
+
+<p>&mdash;Chez moi la haine survit à la vengeance, comme le poignard
+survit au meurtre.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous n'êtes point, madame, en ceci, raisonnable... Haïr au
+delà de la tombe, c'est naïf pour notre âge.</p>
+
+<p>&mdash;Mais passons... Ainsi, ce que nous venons de dire ne t'ouvre
+point l'esprit...</p>
+
+<p>&mdash;À l'endroit de ces deux jolies esclaves?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivons... Puisque ton intelligence est à ce point devenue
+obtuse... dis-moi, avant que nous n'ayons mis cette Bilichilde dans
+son lit, quel était le caractère de mon petit-fils Theudebert?</p>
+
+<p>&mdash;Violent, actif, déterminé, opiniâtre et surtout fort glorieux...
+À dix ans ou onze ans, il sentait déjà l'orgueilleuse ardeur de son sang
+loyal, et disait fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»</p>
+
+<p>&mdash;Et deux ans... un an même après qu'il a eu possédé cette
+esclave brune aux yeux verts et aux cheveux crépus, si judicieusement
+choisie par toi, Chrotechilde, quel était le caractère de mon
+petit-fils?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! madame, Theudebert était méconnaissable... Énervé, indécis,
+languissant, il n'avait plus que la volonté d'aller du lit à la table
+avec ses concubines... Car nous avions donné des compagnes à la
+Bilichilde... C'est à peine s'il avait le courage de chasser au faucon,
+divertissement de femme; la chasse aux bêtes fauves était pour lui
+trop fatigante. Cela ne m'étonnait point; né robuste, pétulant,
+aimant dans sa première enfance les jeux bruyants, le grand air, il
+était devenu chétif, pâle, étiolé, recherchant le demi-jour, comme
+si l'éclat du soleil eût blessé sa vue; enfin, il annonçait devoir être
+de grande taille, et il est mort tout rabougri, presque imberbe!</p>
+
+<p>&mdash;Mes v&oelig;ux s'accomplissaient, Chrotechilde... Les débauches précoces
+énervent l'âme autant que le corps, et la postérité de Theudebert
+n'est pas née viable...</p>
+
+<p>&mdash;De fait, je n'ai jamais vu d'enfants si chétifs... Quelle race,
+d'ailleurs, pouvait laisser un père nabot et presque idiot?</p>
+
+<p>&mdash;Et dès l'âge de douze ou treize ans, Theudebert disait-il encore
+fièrement: «Je suis roi d'Austrasie, moi!»</p>
+
+<p>&mdash;Non, certes, madame... car s'il vous arrivait par manière
+d'épreuve de lui parler des affaires de l'État, sous prétexte qu'il était
+roi, l'enfant vous répondait de sa voix allanguie et les yeux à demi
+fermés: «Grand'mère, je suis roi de mes femmes, de mes amphores
+de vin vieux et de mes faucons! Régnez pour moi, grand'mère...
+régnez pour moi si cela vous plaît!»</p>
+
+<p>&mdash;Et cela m'a plu, Chrotechilde... Et de fait, j'ai régné en
+Austrasie, pour mon petit-fils Theudebert, jusqu'au jour où cette
+vile esclave Bilichilde, usant de son ascendant sur cet idiot, m'a
+chassée de Metz... m'a chassée, moi, Brunehaut!</p>
+
+<p>&mdash;Encore ce souvenir, encore l'orage sur votre front, encore
+des éclairs dans vos yeux! Mais pour Dieu, madame, l'esclave a été
+étranglée, l'idiot et son fils tués... j'oubliais même, pour compléter
+l'hécatombe de ces animaux malfaisants... j'oubliais <i>Quintio</i>, maire
+du palais, duk de Champagne, qui, s'étant incongruement mêlé de
+l'affaire de Metz, a été mis à mort par vos ordres[E]! Que vouliez-vous
+de plus? et d'ailleurs, est-ce que pour une Austrasie perdue
+vous n'avez pas retrouvé une Bourgogne? Si Theudebert vous a
+chassée de Metz, ne vous êtes-vous pas réfugiée ici, à Châlons, auprès
+de votre autre petit-fils Thierry? Hébété, énervé par les femmes que
+nous lui choisissions, ne l'avez-vous pas, par vengeance, poussé à une
+guerre implacable contre son frère qu'il a vaincu à Toul, à Tolbiac,
+et qui, après cette défaite, a été mis à mort lui et son fils, comme je
+vous le rappelais tout à l'heure? Ainsi vengée de l'exil de Metz,
+n'avez-vous point dominé Thierry et régné à sa place? <i>Aegila</i>, maire
+du palais, vous inquiétait par son influence sur votre petit-fils, vous
+vous défaites d'Aegila et vous le remplacez par votre amant <i>Protade</i>,
+qui devient ainsi maire du palais, juste récompense des services de
+ce beau garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Il me l'ont tué... Chrotechilde! ils me l'ont tué... mon
+Protade[F]!</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame, entre nous, avouez qu'il n'est pas qu'un
+Protade au monde; une reine ne chôme jamais d'amoureux! Vous
+n'avez qu'à choisir parmi les plus beaux, les plus jeunes et les plus
+fringants de la cour de Bourgogne; et puis, madame, sans reproche,
+s'ils vous ont tué Protade, vous leur avez tué l'évêque <i>Didier</i>[G].</p>
+
+<p>&mdash;Il ne méritait pas son sort, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Lui! madame! jamais punition n'a été plus légitime! Astucieux
+prélat! vouloir nous supplanter dans notre commerce amoureux!
+Imaginer de faire épouser cette princesse d'Espagne à votre
+petit-fils, afin de l'arracher, disait ce <i>Didier</i>, aux fangeuses débauches
+dont nous étions les pourvoyeuses[H]. Aussi, qu'est-il arrivé?...
+les flots de la Chalaronne ont emporté le corps de l'évêque. Cette
+Espagnole, sur laquelle il comptait pour vous évincer et dominer
+par elle Thierry, et par Thierry la Bourgogne; cette Espagnole, répudiée
+par votre petit-fils, est retournée dans son pays au bout de
+six mois de mariage, et nous avons mis la main sur sa dot[I]; enfin,
+Thierry est mort cette année de la dyssenterie (dites donc, madame,&mdash;ajouta
+la vieille avec un sourire affreux,&mdash;mort de la dyssenterie?);
+de sorte que par la grâce de cette bienheureuse dyssenterie, vous voici
+aujourd'hui maîtresse et reine souveraine de ce pays de Bourgogne,
+puisque Sigebert, le plus âgé des fils de Thierry, vos arrière-petits-enfants,
+n'a pas encore onze ans... Il ne faut pas qu'ils meurent, ces
+roitelets, car par leur mort, le fils de Frédégonde deviendrait l'héritier
+de leurs royaumes... Il faut seulement qu'ils vivotent, afin que
+vous régniez à leur place... Eh bien, madame, ils vivoteront...
+Mais, j'y songe, nous oublions l'esclave que vous voulez acheter à
+Samuel.</p>
+
+<p>&mdash;Au contraire, Chrotechilde, cet entretien nous ramène à
+l'esclave...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a plus à en douter, l'âge amortit ton intelligence; autrefois
+si prompte à me comprendre, depuis un quart d'heure tu me
+donnes la preuve de ce fâcheux affaiblissement de ton esprit.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, autrefois au lieu de me demander ce que je compte faire
+d'une de ces deux esclaves de Samuel, tu m'aurais devinée; mais je
+viens de me convaincre tout à mon aise de la lenteur sénile de ta
+perception... cela est triste, Chrotechilde.</p>
+
+<p>&mdash;Triste... autant pour moi que pour vous, madame... Mais
+expliquez-vous... je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cervelle appesantie! Tu sais que j'ai la tutelle de mes
+arrière-petits-enfants, et sottement tu me demandes ce que je
+compte faire de ces jolies esclaves? devines-tu, maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! oui, madame, je devine, mais vos reproches sont injustes!
+Comment imaginer que vous songiez à cela... Sigebert n'a pas onze
+ans!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai,&mdash;reprit l'autre monstre avec un éclat de rire
+épouvantable,&mdash;c'est vrai, tant mieux!</p>
+
+<p>Pendant cet horrible entretien, l'auguste masque de bronze, toujours
+immobile dans son médaillier sur la console d'ivoire, ne sourcilla
+pas... Sa bouche d'airain ne fit pas entendre un cri de malédiction,
+retentissant comme les clairons du dernier jugement. Non;
+ces monstruosités se dirent impunément... Où était-il donc le Dieu
+des catholiques, qui se manifestait par de si grands miracles en faveur
+de Clotaire, le tueur d'enfants?</p>
+
+<p>L'entretien des deux matrones continua:</p>
+
+<p>&mdash;Donner une concubine à votre arrière-petit-fils Sigebert,&mdash;avait
+dit Chrotechilde à la reine;&mdash;mais il n'a pas onze ans!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux!&mdash;reprit Brunehaut;&mdash;seulement, vois-tu, Chrotechilde,
+l'exemple de cette infâme Bilichilde me donne à réfléchir,
+et je ne sais laquelle préférer de ces deux esclaves... Qu'en pense
+ton expérience?</p>
+
+<p>&mdash;Madame, la chose est délicate... La grande brune qui pleure
+toujours ne sera jamais dangereuse; c'est doux, candide et bête
+comme une brebis... Il n'y a point à craindre que cette innocente
+donne jamais à Sigebert de méchantes pensées contre vous.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi je penche fort pour cette pleureuse; l'autre me paraît
+une petite commère par trop effrontée... As-tu remarqué cette impudente?
+elle n'a pas baissé les yeux devant moi, dont le regard fait
+baisser les plus fermes, les plus audacieux regards!</p>
+
+<p>&mdash;Il se peut, madame, que cette frétillante petite diablesse ait trop
+de ce que la grande pleureuse n'a point assez... ou point du tout;
+mais ce sera peut-être un mal pour un bien. Examinons en experts
+le vrai des choses. Sigebert n'a pas onze ans, il est très-enfant, ne
+songe qu'à la toupie ou aux osselets, il est de plus doux et timide,
+c'est un véritable agneau; or, cette grande innocente étant de son
+côté une manière de sotte brebis... vous m'entendez, madame?
+D'un autre côté, cette petite endiablée pourrait effaroucher notre
+agneau... Je me rappelle toujours la peur de Theudebert, à la vue
+de l'esclave aux yeux verts et aux cheveux crépus... Aussi je vous
+le répète, madame, ceci demande réflexion... D'ailleurs, rien ne
+presse... Sigebert est en Germanie avec le duk Warnachaire, maire
+du palais de Bourgogne.</p>
+
+<p>&mdash;Ils peuvent être de retour d'un moment à l'autre... Je les
+attends...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, peut-être arriveront-ils ici aujourd'hui; aussi j'ai d'autant
+plus hâte d'acheter une esclave pour Sigebert, que je crains que
+pendant ce voyage en Germanie, Warnachaire n'ait pris une certaine
+influence sur Sigebert; or, cette influence serait bientôt perdue
+au milieu du trouble et des curiosités du premier amour de cet
+enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous vous défiez du duk, madame, pourquoi lui avoir
+confié Sigebert?</p>
+
+<p>&mdash;Excepté en toi, peut-être, en qui ai-je confiance ici? Ne fallait-il
+pas faire accompagner Sigebert... La vue de cet enfant roi, d'une
+douce figure, aura intéressé les chefs de tribus germaines d'au delà
+du Rhin, dont ce Warnachaire est allé rechercher l'alliance... Leurs
+troupes doubleront mon armée... Oh! dans cette guerre suprême,
+sans merci entre moi et Clotaire II... ce fils de Frédégonde sera
+écrasé... Il le faut... il le faut...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela sera, madame. Jusqu'ici vos ennemis ont toujours
+tombé sous vos coups..... La mort du fils de Frédégonde couronnera
+l'&oelig;uvre..... cependant ce duk Warnachaire m'inquiète.....
+Tenez, madame..... ces maires du palais qui ont, il y a quarante
+ou cinquante ans, sous le règne des fils du vieux Clotaire, commencé
+par être intendants des maisons royales... et qui, peu à peu,
+sont devenus gouvernants des peuples, ces maires du palais finiront
+par manger les rois si les rois ne les mangent point. Ces habiles
+gens disent aux princes: «Ayez des concubines, buvez, jouez,
+chassez, dormez, prodiguez l'argent dont nous remplirons vos
+coffres, tenez-vous en joie, ne prenez point souci de régner,
+nous nous chargeons de ce fardeau.» Ce sont là, madame, de dangereuses
+scélératesses; qu'une mère, qu'une aïeule, agisse ainsi envers
+ses fils et ses petits-fils, c'est chose concevable; mais chez les
+maires du palais, ceci touche fort à l'usurpation, et ce Warnachaire,
+à qui vous avez laissé son office de maire après la mort de Thierry,
+me semble vouloir dominer Sigebert et vous évincer, madame... Je
+sais que nous aurons la petite ou la grande esclave... pour nous maintenir
+contre le duk. Mais souvenez-vous, madame, de votre exil de
+Metz!</p>
+
+<p>&mdash;Tu prêches une convertie... j'ai dernièrement écrit à <i>Aimoin</i>,
+qui revient avec Warnachaire, de le tuer en route.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! madame, que ne parliez-vous! je vous aurais épargné ma
+rhétorique.</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement Aimoin n'a pas exécuté mes ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Quel serviteur!... et pourquoi n'a-t-il pas obéi?</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ignore encore; je le saurai aujourd'hui peut-être.</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, il ne faut point nous hâter de penser mal de cet Aimoin.
+Une favorable occasion lui aura peut-être manqué; qui sait
+si vous n'allez pas le voir revenir seul avec le petit Sigebert! En cas
+contraire, une fois ici, à Châlons, dans ce château, il en sera, madame,
+ce qu'il vous plaira de Warnachaire... et croyez-moi, ces
+maires du palais! oh! ces maires du palais me semblent menaçants
+pour les royautés. Aussi, madame, les rois ne seront tranquilles sur
+leurs trônes que lorsqu'ils sauront se délivrer de ces dangereux rivaux
+toujours grandissants.</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais, mais il faut du temps pour abattre leur puissance;
+ils ont rallié à eux tous ces seigneurs bénéficiers enrichis par la générosité
+royale! Oh! le temps! le temps! ah! que la vie est courte,
+lorsque l'on sent en soi vouloir, pouvoir et force! Ce temps qu'il me
+faut, c'est un long règne, je l'aurai; les tribus barbares, de l'autre
+côté du Rhin, ont répondu à mon appel; elles se joindront à mon
+armée. Grâce à ce renfort, les troupes de Clotaire II écrasées, il
+tombe en mon pouvoir! lui, Chrotechilde, lui... le fils de Frédégonde!
+Oh! la frapper dans son fils! puisque du fond de sa tombe
+elle brave ma haine! oh! faire lentement expirer le fils dans les
+tortures que je rêvais pour la mère! venger ainsi le meurtre de ma
+s&oelig;ur Galeswinthe et de mon époux Sigebert! m'emparer des royaumes
+de Clotaire et régner seule sur la Gaule entière durant de longues
+années, car, malgré mes soixante ans passés, je me sens pleine de
+vie, de force et de volonté!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'ai souvent dit, madame, vous vivrez cent ans et
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, je le sens; oui, je sens en moi un vouloir, une
+vitalité indomptables. Oh! régner! ambition des grandes âmes! régner
+comme régnaient les empereurs de Rome, mes modèles! Oui,
+je veux les imiter dans leur toute-puissance souveraine! compter par
+millions les instruments de mes volontés! d'un signe redouté faire
+obéir les multitudes! d'un geste pousser mes armées d'un bout à
+l'autre du monde! agrandir mes royaumes à l'infini! et dire: Ces
+contrées des plus voisines aux plus lointaines, c'est à moi! c'est à
+moi! Courber cent peuples divers sous un même joug! toutes ces
+forces éparses les concentrer dans ma main, ainsi que faisaient les
+empereurs de Rome... Dire je veux, et voir tant de populations
+différentes soumises à une loi unique, la mienne! dire je veux, et
+voir s'élever sur toute la Gaule ces merveilles de l'art, dont j'ai
+déjà couvert la Bourgogne; châteaux forts, palais splendides, basiliques
+aux nefs d'or, chaussées immenses, prodigieux monuments,
+qui diront aux siècles futurs le grand nom de Brunehaut! et pour
+arriver à de si grandes choses quelques scrupules m'arrêteraient!
+Voyons? ces enfants que j'énerve! ces hommes que je tue parce qu'ils
+me gênent! pourraient-ils accomplir ou seulement concevoir mes
+desseins gigantesques? de quel prix est la vie de ces obscures victimes?
+Leurs os seront poussière, leur nom oublié depuis des siècles,
+tandis que d'âge en âge mon nom continuera d'étonner le monde!
+Mes victimes! eh! s'il en est quelques-unes dont la mémoire survive,
+c'est qu'elles auront été frappées par Brunehaut! on les plaint... je
+les immortalise...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà, madame, une raison que sauraient faire pieusement,
+pour votre salut, ces prêtres cupides et rusés qui vous assiégent de
+demandes de terres et d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Ne médis pas des prêtres, ils traînent mon char triomphal...</p>
+
+<p>&mdash;L'attelage, madame, est ruineux.</p>
+
+<p>&mdash;Pour qui? les dons que je leur fais afin qu'ils enseignent aux
+peuples à vénérer Brunehaut; ces dons m'appauvrissent-ils? n'est-ce
+pas le superflu de mon superflu? ne vais-je pas rétablir les impôts
+autrefois décrétés par les empereurs, et remplir ainsi incessamment
+mes coffres? Les peuples crieront! ils m'appelleront la <i>Romaine</i>!
+Peu m'importe, si mon fisc atteint à la fois les plus pauvres et les
+plus riches! et puis que veux-tu, Chrotechilde? Il est du devoir
+d'une grande reine de payer royalement ceux qui l'amusent... quand
+ils l'amusent.</p>
+
+<p>&mdash;Que trouvez-vous donc, madame, de divertissant chez ces mendiants
+hypocrites?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens... prends cette clef, ouvre ce coffret qui est sur la
+table, et cherches-y un parchemin noué d'un ruban pourpre.</p>
+
+<p>&mdash;Le voici.</p>
+
+<p>&mdash;Baise-le.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, madame, vous voulez rire.</p>
+
+<p>&mdash;Baise ce parchemin, te dis-je, femme de peu de foi; il est écrit
+de la main d'un pape... d'un pape vivant, du pieux Grégoire, en un
+mot.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends, mais je ne baiserai point le parchemin, madame,
+s'il vous plaît... Ainsi le pieux Grégoire, détenteur des clefs
+du paradis, vous promet de vous ouvrir toutes grandes les portes du
+séjour éternel?</p>
+
+<p>&mdash;N'est-ce pas justice? ne les ai-je pas assez richement dorées les
+clefs de leur paradis?... Ah! tu me demandes ce que je trouve d'amusant
+chez ces prêtres que je rémunère royalement? lis tout haut
+ce que contient ce parchemin; je me sens en gaieté aujourd'hui...
+Allons, lis.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, voici: «<i>Grégoire, à Brunehaut, reine des Franks.&mdash;La
+manière dont vous gouvernez le royaume et l'éducation de votre
+fils attestent les vertus de votre excellence...</i>» Chrotechilde ne put
+continuer; elle poussa un éclat de rire diabolique en regardant Brunehaut
+qui fit chorus d'hilarité avec sa confidente; celle-ci reprit se
+contenant à peine:&mdash;Par ma foi, madame, vous avez raison, lire
+de telles choses écrites de la main du pape, le pieux Grégoire, c'est
+là un divertissement que l'on ne saurait payer trop cher... Je continue,
+nous en étions, je crois, madame, à vos vertus...</p>
+
+<p>&mdash;Nous en étions à mes vertus...</p>
+
+<p>&mdash;Donc je reprends: «<i>... L'éducation que vous donnez à votre
+fils atteste les vertus de votre excellence, vertus que l'on doit louer
+et qui sont agréables à Dieu; vous ne vous êtes point contentée de
+laisser intacte à votre fils la gloire des choses temporelles, vous lui
+avez aussi amassé les biens de la vie éternelle, en jetant dans son
+âme les germes de la vraie foi avec une pieuse sollicitude maternelle</i>[J].»</p>
+
+<p>Et les deux vieilles de rire de nouveau, de rire tant et tant, ces
+deux monstres, que les larmes leur vinrent aux yeux, après quoi Brunehaut
+dit à sa confidente:&mdash;Va, Chrotechilde... je me suis fait lire
+souvent les comédies satiriques des Romains... jamais celles de <i>Plaute</i>
+et de <i>Térence</i> ne vaudront celles que jouent chaque jour devant moi
+ces odieux hypocrites pour gagner les richesses dont je les comble.</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité, madame, ce sont de fières comédies que les
+leurs; ils mettent Dieu en scène!</p>
+
+<p>&mdash;Et quelle scène! le ciel, le paradis, l'enfer, l'éternité... Ah!
+comédie, te dis-je, comédie! royale comédie!...</p>
+
+<p>À cette nouvelle saillie de la reine, les deux vieilles recommencèrent
+de rire aux éclats; mais soudain cette hilarité fut interrompue
+par le bruit de cris joyeux et enfantins, partant de la chambre voisine;
+presque au même instant les trois frères de Sigebert, alors en voyage,
+entrèrent suivis de leurs gouvernantes et coururent entourer leur
+bisaïeule. Childebert, le moins jeune de ces arrière-petits-fils de Brunehaut,
+avait dix ans, Corbe neuf ans, Mérovée, le dernier, six ans;
+nées d'un père presque épuisé avant son adolescence par la précocité
+des excès de toutes sortes où sa grand'mère Brunehaut l'avait plongé
+par une infernale prévoyance, ces trois petites créatures, délicates,
+frêles, étiolées déjà, faisaient peine à voir; leur gaieté même attristait;
+au lieu d'être rondes, fermes et roses, leurs joues creuses,
+d'une pâleur maladive, semblaient rendre plus grands encore leurs
+yeux caves et cernés; leur longue chevelure, symbole de la royauté
+franque, tombait fine et rare sur leurs épaules; ils portaient de petites
+dalmatiques d'étoffes d'or ou d'argent. La gouvernante, après
+avoir respectueusement fléchi le genou à l'entrée de la salle, se tint
+auprès de la porte, tandis que les enfants entouraient leur bisaïeule.
+Childebert, le moins jeune, se tenait debout auprès d'elle; Corbe et
+Mérovée, les deux plus petits, avaient grimpé sur ses genoux, tandis
+qu'elle leur disait:</p>
+
+<p>&mdash;Vous voici très-gais ce matin, chers enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Grand'mère, c'est Corbe, notre frère, qui nous faisait rire...</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, qu'a donc dit Corbe de si plaisant?</p>
+
+<p>&mdash;Tu sais bien, grand'mère, sa tourterelle blanche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Il lui a arraché toutes les plumes, et elle criait... et elle criait...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous de rire... et de rire... démons!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grand'mère; seulement à la fin notre petit frère Mérovée
+a pleuré!</p>
+
+<p>&mdash;Tant il riait, ce garçonnet?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, moi j'ai pleuré, parce qu'à la fin l'oiseau était tout
+saignant.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi j'ai dit à mon frère Mérovée: Tu n'as donc pas de
+courage, que le sang te fait peur? Et quand nous irons à la bataille,
+cela te fera donc pleurer, de voir le sang couler? N'est-ce pas, Childebert,
+que j'ai dit cela?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, grand'mère; et moi, pendant que Corbe parlait ainsi
+à Mérovée, j'ai pris un couteau et j'ai coupé le cou à la colombe...
+Ah! c'est que je n'ai pas peur du sang, moi; et quand j'aurai l'âge,
+j'irai à la guerre, n'est-ce pas, grand'mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes enfants, vous ne savez pas ce que vous désirez! On
+peut bien, voyez-vous, chers petits, s'amuser à couper le cou à des
+colombes, sans pour cela se croire obligé d'aller un jour à la guerre.
+Figurez-vous donc que la guerre, mes enfants, c'est chevaucher
+jour et nuit, souffrir de la faim, du chaud, du froid, coucher
+sous la tente, et qui plus est, risquer de se faire tuer ou blesser, ce
+qui cause une grande douleur; ne vaut-il pas mieux, chers enfants,
+se promener tranquillement en char ou en litière? coucher
+dans un lit douillet? manger des friandises tout son soûl? s'amuser
+tant que la journée dure? satisfaire aux moindres fantaisies qui nous
+viennent? Dites, n'est-ce point préférable aux vilaines fatigues de la
+guerre? Le sang des races royales est trop précieux pour l'exposer
+ainsi, mes jolis roitelets; vous avez vos leudes pour combattre l'ennemi
+à la bataille, vos serviteurs pour tuer les gens qui vous déplaisent
+ou vous offensent, vos prêtres pour vous faire obéir de vos
+peuples et vous absoudre de vos crimes, si vous en commettez. Vous
+n'avez donc qu'à vous amuser, qu'à jouir des délices de la vie, heureux
+enfants, sans autre souci que de dire: <i>Je veux</i>. Comprenez-vous
+bien mes paroles, chers petits? Dis, Childebert, toi l'aîné de
+vous trois? toi un garçon déjà raisonnable?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, grand'mère, moi je ne suis pas plus soucieux qu'un
+autre d'aller à la guerre attraper de bons coups, je préfère m'amuser
+et faire ce qui me plaît; mais alors, pourquoi donc notre frère Sigebert
+s'en est-il allé à cheval, suivi de guerriers, en compagnie du duk
+Warnachaire?</p>
+
+<p>&mdash;Votre frère est maladif, mes enfants; les médecins m'ont conseillé
+de lui faire entreprendre, pour le bien de sa santé, un long
+voyage...</p>
+
+<p>&mdash;Et reviendra-t-il bientôt?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être demain... peut-être aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! tant mieux, grand'mère, tant mieux, sa place ne restera
+pas vide dans notre chambre, il nous manque...</p>
+
+<p>&mdash;Ne vous réjouissez pas trop quant à cela, chers roitelets;
+désormais Sigebert aura sa chambre à part... Oh! c'est que c'est déjà
+un petit homme, lui!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'a pourtant qu'un an de plus que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! mais dans un an tu seras aussi un homme, toi, mon
+petit Childebert,&mdash;répondit Brunehaut en échangeant avec Chrotechilde
+un épouvantable regard,&mdash;alors, comme ton frère, tu auras ta
+chambre à part et... et tout ce qui s'en suit; n'est-ce pas, Chrotechilde?</p>
+
+<p>&mdash;Certainement, madame... il ne faut point faire de jaloux.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que j'aurai donc, grand'mère, de plus que ma
+chambre à part?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mais, tes chambellans, tes écuyers, tes serviteurs, tes
+esclaves, tous gens soumis à tes caprices, comme les chiens à la
+houssine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que je voudrais donc être plus vieux d'un an!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, je te voudrais voir plus vieux d'un an... et Corbe
+aussi, et toi aussi, petit Mérovée, je voudrais vous voir tous de l'âge
+de Sigebert.</p>
+
+<p>&mdash;Patience, madame,&mdash;dit Chrotechilde en échangeant de nouveau
+un regard diabolique avec Brunehaut,&mdash;patience, cela
+viendra... Mais quel est ce bruit dans la grande salle... De nombreux
+pas approchent... si c'était le seigneur Warnachaire...</p>
+
+<p>Chrotechilde ne se trompait pas, c'était en effet le maire du palais
+de Bourgogne, accompagné de Sigebert; cet enfant, à peine âgé
+de onze ans, était comme ses frères chétif et pâle; cependant l'animation
+du voyage, la joie de revoir ses frères coloraient légèrement
+son doux visage, car, ainsi que l'avait dit Chrotechilde à
+Brunehaut, ce pauvre enfant, malgré les exécrables conseils de sa
+bisaïeule, conservait jusqu'alors un caractère angélique; il courut
+dès qu'il entra embrasser la vieille reine, puis il répondit aux caresses
+et aux questions empressées de ses frères qui l'entouraient; à
+chacun d'eux il remit de petits présents rapportés de son voyage et
+renfermés dans un coffret qu'il avait voulu prendre des mains d'un
+des serviteurs de sa suite, afin d'offrir plus tôt à ses frères ces témoignages
+de son souvenir. Chrotechilde, s'approchant alors de la reine,
+lui dit tout bas:&mdash;Madame... si vous m'en croyez, gardons les deux
+esclaves jusqu'à ce soir; d'ici là nous aviserons...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est le meilleur parti à prendre,&mdash;répondit Brunehaut;
+et s'adressant à l'enfant:&mdash;Va te reposer... tu raconteras ton voyage
+à tes petits frères; j'ai à causer avec le duk Warnachaire...</p>
+
+<p>Chrotechilde emmena les enfants, la reine resta seule avec le
+maire du palais de Bourgogne, homme de grande taille, d'une figure
+froide, impénétrable et résolue; il portait une riche armure d'acier
+rehaussée d'or à la mode romaine; sa large épée pendait à son côté,
+son long poignard à sa ceinture. Brunehaut, après avoir attaché
+longtemps son noir et profond regard sur Warnachaire, toujours
+impassible, lui fit signe de s'asseoir auprès de la table, s'y assit elle-même,
+et lui dit:&mdash;Quelles nouvelles?</p>
+
+<p>&mdash;Bonnes... et mauvaises, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Les mauvaises d'abord.</p>
+
+<p>&mdash;La trahison des duks Arnolfe et Pépin, ainsi que la défection
+de plusieurs autres grands seigneurs d'Austrasie, n'est plus douteuse;
+ils se sont rendus au camp de Clotaire II avec leurs hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis longtemps je soupçonnais cette trahison. Ah! seigneurs
+enrichis, rendus si puissants par la générosité des rois, vous poussez à
+ce point l'ingratitude! Soit; je préfère la franche guerre à la guerre
+sourde; les domaines, terres saliques ou bénéfices de ces traîtres,
+retourneront à mon fisc. Continue...</p>
+
+<p>&mdash;Clotaire II a levé son camp d'Andernach, et il est entré au c&oelig;ur
+de l'Austrasie. Sommé de respecter les royaumes de ses neveux, dont
+vous avez, madame, la tutelle, il a répondu qu'il s'en remettrait au
+jugement des grands d'Austrasie et de Bourgogne.</p>
+
+<p>&mdash;Le fils de Frédégonde espère soulever contre moi les peuples
+et les seigneurs de mes royaumes; il se trompe; des exemples prompts,
+prochains, terribles, épouvanteront les traîtres... tous les traîtres,
+entends-tu, Warnachaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Tous les traîtres, quel que soit leur rang, leur puissance,
+quel que soit le masque dont ils se couvrent, entends-tu, Warnachaire?
+maire du palais de Bourgogne...</p>
+
+<p>&mdash;J'entends, madame... J'entends même ce que vous ne me
+dites pas...</p>
+
+<p>&mdash;Tu lis dans ma pensée?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous me croyez un traître... Vous me soupçonnez surtout
+depuis votre récent retour de Worms?</p>
+
+<p>&mdash;Je soupçonne toujours...</p>
+
+<p>&mdash;Votre soupçon, madame, s'est changé en certitude; vous avez
+écrit à Aimoin, un homme à vous, de me poignarder.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne fais poignarder... que mes ennemis...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis donc pour vous un ennemi, madame? Voici les morceaux
+de la lettre écrite de votre main à Aimoin pour lui ordonner
+de me tuer[K].</p>
+
+<p>Et le duk déposa sur la table plusieurs morceaux de parchemins
+déchirés; la reine regarda le maire du palais d'un &oelig;il défiant.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi Aimoin t'a livré ma lettre?</p>
+
+<p>&mdash;Non, madame, le hasard a mis en ma possession ces morceaux
+de parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant... tu reviens ici?</p>
+
+<p>&mdash;Pour vous prouver l'injustice de vos soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Ou pour mieux me trahir.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, si j'avais voulu vous trahir, je me serais rendu,
+comme tant d'autres seigneurs de Bourgogne, auprès de Clotaire II;
+je lui aurais donné votre petit-fils en otage, et je serais resté dans le
+camp de votre ennemi avec les tribus que j'ai ramenées de Germanie.</p>
+
+<p>&mdash;Ces tribus me sont dévouées... elles ne t'auraient pas suivi,
+elles viennent ici pour renforcer mon armée...</p>
+
+<p>&mdash;Ces tribus, madame, viennent ici pour piller, peu leur importe
+que ce soit comme auxiliaires de Brunehaut ou de Clotaire II; pays
+de Soissons, de Bourgogne ou d'Austrasie, ces Franks n'ont pas
+de préférence, pourvu qu'après s'être vaillamment battus et avoir
+aidé à la victoire, ils puissent ravager la contrée vaincue, faire un
+gros butin, et emmener de nombreux esclaves de l'autre côté du
+Rhin, tels sont les Franks que je vous ramène.</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis, moi, que la vue de mon petit-fils, ce roi enfant, venant
+demander par ta bouche aide et force aux Germains, a intéressé
+ces barbares.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'aviez, madame, expressément promis à ces tribus le
+pillage des territoires vaincus, ils seraient demeurés, croyez-moi, insensibles
+à la jeunesse de Sigebert; ils sont aussi sauvages que l'étaient
+nos pères, les premiers compagnons de Clovis; il m'a fallu de
+grands efforts pour les empêcher de tout ravager sur notre route;
+dans leur farouche impatience ils se croyaient déjà en pays conquis;
+chaque jour leurs chefs me demandaient à grands cris la bataille,
+afin d'être de retour en Germanie avec leur butin et leurs esclaves
+avant la saison d'hiver qui rend périlleuse la traversée.</p>
+
+<p>&mdash;Et ces tribus où sont-elles?</p>
+
+<p>&mdash;Je les ai laissées vers Montsarran.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi si loin de Châlons?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré mes recommandations, ces barbares ont volé et tué sur
+leur passage; les conduire ici, au c&oelig;ur de la Bourgogne, puis les
+renvoyer ensuite en une autre contrée, selon les besoins de la guerre,
+c'était exposer à des désastres inutiles les populations qu'ils auraient
+traversées... Ces nouveaux malheurs pouvaient augmenter l'irritation;
+or, vous le savez, madame... de ce côté-ci de la Bourgogne
+une certaine agitation fermente dans la populace esclave.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... à l'instigation de ces traîtres qui ont rejoint le fils de
+Frédégonde, ils tentent de soulever le peuple contre moi, contre <i>la
+Romaine</i>, comme ils m'appellent; oh! seigneurs et populace sauront
+ce que pèse le bras de Brunehaut.</p>
+
+<p>&mdash;Les ennemis de Brunehaut trembleront toujours devant elle,
+mais j'ai craint d'augmenter leur nombre en rendant nos populations
+victimes de la barbarie de vos nouveaux alliés; le territoire où j'ai fait
+camper ces tribus sera dévasté sans doute, mais ce ravage sera du
+moins limité. De plus, la position est assez centrale pour que ces
+auxiliaires soient dirigés partout où il le faudra selon les mouvements
+de l'armée de Clotaire II; j'ai donc agi, je crois, madame, avec
+sagesse et prévoyance.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'armée? quelles sont ses dispositions?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est pleine d'ardeur, ne demande que la bataille; le souvenir
+des deux dernières victoires de Toul et de Tolbiac, et surtout
+l'immense butin, le grand nombre d'esclaves que les troupes ont enlevés,
+redoublent leur désir de combattre le fils de Frédégonde...
+Ce sont là, madame, les bonnes nouvelles qui, selon moi, balancent
+les mauvaises. Brunehaut croit-elle encore, que Warnachaire ait agi
+en traître?</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je le sais, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Un homme dont on a voulu se défaire, qui l'apprend, et qui
+revient à vous; ah! Warnachaire, Warnachaire! cela donne à penser!</p>
+
+<p>&mdash;Brunehaut est prompte au soupçon et au châtiment; mais elle
+est magnifique envers qui la sert fidèlement.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as donc quelque chose à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, madame, mais seulement après la guerre, ou plutôt, je
+l'espère, après la victoire... si je la remporte sur Clotaire II, si je
+parviens à vous l'amener prisonnier...</p>
+
+<p>&mdash;Warnachaire!&mdash;s'écria la reine, frémissant d'une joie féroce
+à la pensée de tenir en son pouvoir le fils de Frédégonde...&mdash;si
+tu m'amènes Clotaire prisonnier, je te défierai alors de former
+un v&oelig;u qui ne soit accompli par Brunehaut, et...&mdash;Mais se ravisant,
+elle jeta un sombre regard sur le maire du palais, et ajouta:&mdash;Si
+c'est un piége que tu me tends pour détourner mes soupçons,
+Warnachaire, il est habile...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, madame, je suis un traître; vous frappez sur ce timbre,
+à l'instant vos chambellans, vos écuyers accourent, et me tuent là!
+sous vos yeux; me voilà mort?... Mais quel est l'homme que vous ne
+soupçonnez pas? Voyons? Qui prendrez-vous pour général? est-ce
+le duk <span class="smcap">Alethée</span>! Est-ce le duk <span class="smcap">Roccon</span>?</p>
+
+<p>&mdash;Non!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le duk <span class="smcap">Sigowald</span>?</p>
+
+<p>&mdash;Lui? tu railles!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le duk <span class="smcap">Eubelan</span>?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être... et encore ses anciennes liaisons avec Arnolfe et
+Pépin... ces deux traîtres! Non, jamais je ne me fierai à Eubelan!</p>
+
+<p>&mdash;Ceux-là seuls pourtant, madame, sont capables de commander
+l'armée; ceux-là seuls sont des hommes de guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais je n'ai voulu faire tuer aucun d'eux... ou du moins
+ils l'ignorent... tandis que j'ai voulu ta mort, Warnachaire.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, raisonnons froidement...</p>
+
+<p>&mdash;Peux-tu raisonner autrement, homme impassible... homme
+impénétrable...</p>
+
+<p>&mdash;Impénétrable à la trahison, madame...</p>
+
+<p>&mdash;Des mots... des mots...</p>
+
+<p>&mdash;Voici des faits: vous me croyez animé contre vous d'un ressentiment
+de haine, parce que vous avez voulu ma mort? L'espoir
+de la vengeance me ramène, dites-vous, ici? Alors, madame, qui
+m'empêche de mettre la main sur ce timbre pour vous empêcher
+d'appeler aide?</p>
+
+<p>Et le duk fit ce qu'il disait.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'empêche de tirer ce poignard?</p>
+
+<p>Et le duk fit briller cette arme aux yeux de Brunehaut, dont le premier
+mouvement fut de se rejeter en arrière sur le dossier de son
+siége.</p>
+
+<p>&mdash;Qui m'empêche enfin de vous tuer d'un seul coup de ce fer
+empoisonné comme l'étaient les poignards des pages de Frédégonde?</p>
+
+<p>Et en disant ces derniers mots, Warnachaire s'était tellement rapproché
+de Brunehaut qu'il pouvait la frapper avant qu'elle eût poussé
+un cri... La reine, sauf un premier mouvement de crainte ou plutôt
+de surprise, n'avait pas sourcillé; son regard indomptable était resté
+hardiment fixé sur les yeux du maire du palais; elle écarta d'un geste
+de dédain la lame du poignard, demeura quelques instants pensive,
+et reprit comme à regret:&mdash;Il faut pourtant croire à quelque
+chose; tu aurais pu me tuer, c'est vrai; tu ne l'as pas fait... je ne
+peux nier l'évidence. Tu ne veux donc pas te venger de moi... à
+moins que tu me réserves un sort selon toi plus terrible que la mort;
+pourtant, non, un homme qui hait fermement, tombe peu dans ces
+raffinements hasardeux. L'avenir n'appartient à personne; on trouve
+une belle occasion pour frapper son ennemi, on le frappe tôt et vite...
+Donc, je te crois sans haine contre moi; tu conserveras le commandement
+de l'armée. Écoute, Warnachaire, tu l'as dit: Brunehaut est
+implacable dans ses soupçons et sa haine; mais elle est magnifique
+pour qui la sert fidèlement... Que par toi le fils de Frédégonde
+tombe entre mes mains, et ma faveur dépassera tes espérances... Oublions
+le passé.</p>
+
+<p>&mdash;Il est oublié, madame.</p>
+
+<p>&mdash;Vrai?</p>
+
+<p>&mdash;Vrai...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, il faut, vois-tu, Warnachaire, aller au fond des choses.
+J'ai voulu te faire tuer... Eh! mon Dieu! c'est vrai! j'en ai fait tuer
+tant d'autres! Mais ce n'est pas, je t'en assure, par amour du sang.
+Que veux-tu? il faut se mettre à la place des gens... On m'a tué ma
+s&oelig;ur Galeswinthe, on m'a tué mon mari, on m'a tué mon fils, on m'a
+tué mes plus fidèles serviteurs; seule j'ai eu à défendre les royaumes
+de mon fils et de mes petits-fils contre des rois acharnés à ma perte;
+toute arme m'a été bonne, et, après tout, j'ai remporté de brillantes
+victoires, j'ai accompli, avoue-le, Warnachaire, de grandes choses.
+Et pourtant l'on me hait, les seigneurs franks me jalousent... cette
+vile plèbe gauloise, esclave ou populace, sourdement excitée contre
+moi... se rebellerait peut-être sans la terreur que je lui inspire... Et...
+mais, cet homme! quel est cet homme?&mdash;s'écria Brunehaut en
+s'interrompant. Et se levant brusquement, elle indiqua du geste
+Loysik, qui, debout au seuil de la porte donnant sur l'escalier tournant
+pratiqué dans l'épaisseur de la muraille, soulevait d'une main
+le rideau qui l'avait jusqu'alors tenu caché aux yeux de la reine et
+du maire du palais de Bourgogne. Warnachaire fit quelques pas à
+l'encontre du vieil ermite-laboureur qui s'avançait lentement et dit:&mdash;Moine,
+comment te trouves-tu là? Ton audace est grande de
+t'introduire dans l'appartement de la reine... Qui es-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis le supérieur du monastère de la vallée de Charolles.</p>
+
+<p>&mdash;Tu mens,&mdash;dit Brunehaut,&mdash;j'ai envoyé l'un de mes chambellans
+à cette abbaye pour s'assurer de la personne de ce Loysik.</p>
+
+<p>&mdash;Votre chambellan,&mdash;reprit le moine d'une voix moins assurée,&mdash;votre
+chambellan, ainsi que l'archidiacre et vos hommes de
+guerre, sont à cette heure prisonniers dans le monastère.</p>
+
+<p>Venir annoncer soi-même, supérieur de la communauté, une nouvelle
+non moins improbable qu'offensante pour l'orgueil despotique
+de Brunehaut, venir l'annoncer à cette femme implacable, et s'exposer
+ainsi à une mort certaine, cela parut tellement exorbitant à la
+reine qu'elle n'y crut pas; elle haussa les épaules d'un air de pitié
+dédaigneuse et dit au maire du palais:&mdash;Duk... ce vieillard est
+fou... Mais comment ce mendiant s'est-il introduit ici?</p>
+
+<p>D'autres circonstances devaient bientôt augmenter la créance de
+Brunehaut à l'insanité de la raison du moine. Loysik avait continué
+de s'avancer lentement vers la reine; mais malgré cette fermeté
+d'âme, dont il avait donné tant de preuves durant sa longue vie, à
+mesure qu'il s'approchait de cette femme épouvantable, il perdit
+peu à peu son assurance, son esprit se troubla, ses lèvres se refusèrent
+à la parole, il sentit ses genoux vaciller, il fut obligé de
+s'arrêter et de s'appuyer un instant sur une console d'ivoire à sa
+portée; cette émotion profonde, insurmontable était encore moins
+causée par l'horreur qu'inspirait la reine au vieux moine, que par
+la conscience de la terrible position où il se trouvait; peu lui importait
+la vie, il en avait fait le sacrifice en se rendant chez
+Brunehaut; mais il voulait sauver ses frères de la vallée d'un horrible
+désastre, quel que fût l'héroïsme de leur résistance; et quoiqu'il
+eût une ferme confiance dans le moyen qu'il espérait employer
+pour arriver à ses fins, son trouble lui faisait momentanément
+perdre le fil de ses idées; la tête penchée sur sa poitrine il
+tâchait, déplorant sa faiblesse, de raffermir ses esprits, de relier ses
+pensées... En réfléchissant ainsi, son regard s'arrêta par hasard sur
+le médaillier que soutenait la console d'ivoire où il s'appuyait. La
+grande médaille de bronze attira d'autant plus facilement les yeux
+du moine, que celle-là seule était de ce métal, au milieu d'autres
+effigies en or et argent. D'abord Loysik la contempla machinalement,
+puis peu à peu attiré malgré lui par un intérêt indéfinissable,
+il se baissa, observa de plus près l'empreinte, et lut une inscription
+placée au-dessous de visage auguste qui semblait saillir du bronze...
+Le vieillard tressaillit, éprouva une impression soudaine, extraordinaire,
+mélangée d'enthousiasme, de stupeur et d'espoir; le trouble
+de son esprit cessa, il se sentit rassuré, reconforté, comme s'il eût
+trouvé un appui aussi inattendu que puissant; il voyait enfin
+quelque chose de providentiel dans ce rapprochement formidable:&mdash;<i>L'image
+de Victoria, dans le palais de Brunehaut</i>.&mdash;Oui, cette
+médaille, c'était celle de la mère des camps; au-dessous de son effigie
+on lisait: <span class="smcap">Victoria empereur</span>.</p>
+
+<p>Loysik s'était courbé, afin de contempler de plus près les traits de
+l'héroïne gauloise; lorsqu'il l'eut reconnue il fléchit un genou, et
+levant ses deux mains vers l'image auguste, il murmura:</p>
+
+<p>&mdash;O Victoria... sainte guerrière de la Gaule! ta présence en cet
+horrible lieu raffermit mon esprit et mon espoir; il me semble
+qu'elle me donnera la force de sauver la descendance de Scanvoch,
+ce fidèle soldat que tu appelais ton frère, et qui fut un de mes
+aïeux!... Oui, je le sauverai lui et tous nos frères de cette vallée,
+où ta mémoire auguste est encore glorifiée.</p>
+
+<p>Brunehaut et Warnachaire, stupéfaits de l'étrangeté de ce vieillard,
+qui n'avait d'ailleurs rien d'offensif, tantôt le suivaient des yeux,
+tantôt se regardaient en silence durant le peu d'instants qui suffirent
+à Loysik pour reconnaître l'effigie de Victoria. La reine, de plus en
+plus convaincue que ce moine était fou, perdit patience, frappa du
+pied et s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Duk, appelle mes pages, qu'ils chassent d'ici à coups de
+houssine ce vieux fou qui se dit abbé du monastère de Charolles, et
+qui vient s'agenouiller devant mes médailles antiques, en leur
+adressant je ne sais quelles invocations insensées; mais je ferai rudement
+châtier ceux qui ont laissé ce vagabond s'introduire ici.</p>
+
+<p>Brunehaut parlait encore lorsqu'un de ses pages entra par la
+porte de la grande salle, et après avoir fléchi le genou lui dit:</p>
+
+<p>&mdash;Glorieuse reine... un messager arrive à l'instant de l'armée, il
+est porteur de lettres urgentes pour le seigneur Warnachaire.</p>
+
+<p>&mdash;Cela est important, duk, va recevoir ce messager, reviens
+promptement m'instruire des nouvelles qu'il apporte.&mdash;Puis s'adressant
+au page et lui montrant Loysik qui, le front haut, le regard
+ferme, s'avançait vers elle:&mdash;Va chercher quelques-uns de tes compagnons
+et chasse d'ici, à coups de houssine, ce vieux moine fou;
+la perte de sa raison lui épargne un autre châtiment.&mdash;La reine se
+levant alors se dirigea vers sa chambre à coucher, disant au maire
+du palais:&mdash;Warnachaire, reviens au plus tôt m'instruire des nouvelles
+apportées par le messager.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, madame, le recevoir à l'instant; mais ce fou...</p>
+
+<p>&mdash;Cela regarde mes pages... Allons, aux houssines... aux houssines!</p>
+
+<p>Le maire du palais sortit; au moment où la porte se trouvait
+ainsi ouverte, le page, sans quitter la salle, appela plusieurs de ses
+compagnons rassemblés dans la pièce voisine. Loysik voyant la
+reine, sans s'occuper plus de lui que l'on ne s'occupe d'un insensé,
+rentrer dans sa chambre, Loysik courut vers Brunehaut, et lui
+présentant un parchemin qu'il venait de tirer de sa robe, il lui
+dit d'une voix forte:&mdash;Je ne suis pas fou... Cette charte du feu roi
+Clotaire I<sup>er</sup> vous prouvera que je suis le supérieur du monastère de
+Charolles, où votre chambellan et ses soldats sont à cette heure, je
+vous le répète, retenus prisonniers par mon ordre.</p>
+
+<p>&mdash;Loysik!&mdash;s'écria l'un des jeunes pages qui venaient d'accourir
+à la voix de leur compagnon,&mdash;le frère Loysik ici?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! ce moine!&mdash;s'écria Brunehaut stupéfaite,&mdash;c'est Loysik?...
+l'abbé du monastère de Charolles?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, glorieuse reine!</p>
+
+<p>&mdash;D'où le connais-tu?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a montré et nommé au dernier marché d'esclaves; il
+achetait des captifs pour les affranchir; ce matin je l'ai vu traverser
+une des cours du palais en compagnie du juif Samuel, que tout le
+monde connaît à Châlons.</p>
+
+<p>Brunehaut fit signe aux pages de sortir, et après un instant de
+réflexion, s'adressant à l'un d'eux:&mdash;Va dire à l'ami Pog de se
+rendre dans sa cave avec ses garçons; il allumera son brasier, ses lanternes
+et il attendra.</p>
+
+<p>Le page s'inclina en pâlissant; mais avant de s'éloigner il jeta
+sur le vieillard un regard de commisération et d'épouvante. La reine,
+restée seule avec Loysik, marcha quelques instants silencieuse et
+d'un pas agité; puis elle dit à l'ermite laboureur d'une voix sourde
+et brève:&mdash;Donc, tu es Loysik, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis Loysik, supérieur du monastère de Charolles.</p>
+
+<p>&mdash;Et d'abord, comment as-tu pénétré ici?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai rencontré ce matin aux abords de ce château un marchand
+d'esclaves nommé Samuel; dernièrement encore je lui avais acheté
+plusieurs captifs: il m'a appris qu'il se rendait ici; sachant que
+l'on entrait difficilement dans ce palais, j'ai demandé à Samuel de
+l'accompagner; il a d'abord hésité, deux pièces d'or l'ont décidé.</p>
+
+<p>&mdash;Ces juifs! Et comme les gardiens des portes avaient l'ordre
+d'introduire Samuel et des esclaves, tu as passé avec sa marchandise?</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vérité.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que pendant que le juif m'a amené ici les deux jeunes
+filles, tu attendais dans la salle basse?</p>
+
+<p>Loysik fit un signe de tête affirmatif.</p>
+
+<p>&mdash;Mais ensuite, lorsque Samuel a quitté le palais?</p>
+
+<p>&mdash;Le juif m'ayant dit que de la salle basse on montait ici par
+cet escalier, j'y suis monté tout à l'heure, et, caché derrière le rideau,
+j'ai entendu votre entretien avec une de vos femmes.</p>
+
+<p>Brunehaut bondit sur son siége, puis regardant le moine d'un
+air de doute effrayant:&mdash;Ainsi, cet entretien tu l'as entendu?</p>
+
+<p>&mdash;Oui; j'allais entrer, vous croyant seule; les premiers mots
+de votre conversation avec votre confidente m'ont frappé... j'ai écouté;
+ailleurs je ne me serais jamais permis cette action basse et
+déloyale... mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais dans le palais de Brunehaut, tout est permis, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Le palais de Brunehaut est hors de l'humanité; lorsqu'on met
+le pied ici, l'on sort du monde connu; ses lois n'existent plus.
+Lorsque je me suis approché de cette porte, il m'a semblé entendre
+deux damnées dans l'enfer des catholiques... Cette rencontre est
+rare... j'ai écouté.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard... j'aime ton courage, tu supporteras vaillamment la
+torture, elle durera plus longtemps. Tu connais l'ami Pog et ses
+garçons, que j'ai tout à l'heure fait avertir par un de mes pages?</p>
+
+<p>&mdash;Le bourreau et ses aides, je suppose...</p>
+
+<p>&mdash;Justement... Dis-moi... quel âge as-tu?</p>
+
+<p>&mdash;L'âge d'un homme qui va mourir.</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'attendais à la mort?</p>
+
+<p>Loysik haussa les épaules sans répondre.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste,&mdash;reprit Brunehaut avec un sourire affreux,&mdash;apporter
+de pareilles nouvelles, c'était courir au-devant du supplice...</p>
+
+<p>&mdash;Je suis venu ici de mon plein gré, votre chambellan et ses
+hommes sont restés prisonniers dans le monastère; il ne leur sera
+fait aucun mal.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, tu te trompes... Oh! un châtiment terrible les attend.
+Infamie... lâcheté... honte et trahison! Un officier, des
+hommes de guerre de Brunehaut prisonniers d'une poignée de
+moines! L'ami Pog et ses garçons auront plus de besogne que je ne
+le croyais.</p>
+
+<p>&mdash;Vos hommes de guerre n'ont pas été lâches; eussent-ils été
+deux fois plus nombreux, ils n'auraient pu résister aux gens du monastère
+et de la vallée de Charolles...</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment...</p>
+
+<p>&mdash;Non, car mes frères ont résolu de vivre ou de mourir libres. Si
+vous méconnaissez les droits que leur garantit une charte du feu roi
+Clotaire I<sup>er</sup>.</p>
+
+<p>&mdash;Et cette charte... tu l'invoques auprès de moi?...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non?</p>
+
+<p>&mdash;Tu le demandes? Une charte du père du mari de Frédégonde?
+une charte de l'aïeul de Clotaire II, fils de Frédégonde, mon
+plus mortel ennemi. Moine, je te croyais un homme dangereux
+et subtil, je me trompais; tu viens ici me parler d'une charte
+signée de l'aïeul de l'homme que je poursuivrai jusqu'à la tombe...
+Mais, vieillard insensé! un arbre qui aurait prêté son ombrage
+au fils de Frédégonde, je le ferais brûler, cet arbre! Une source
+où cet homme se serait désaltéré... je la ferais empoisonner, cette
+source... Et il s'agit, non plus d'objets inanimés, mais d'hommes,
+de femmes, d'enfants qui doivent leur liberté à l'aïeul du fils de
+Frédégonde! Je peux, ces affranchis de Clotaire I<sup>er</sup>, les faire souffrir
+dans leur âme, dans leur chair et dans leur race! Oh! merci!
+moine, merci; dès demain tous les habitants de cette vallée seront
+envoyés comme esclaves à ces farouches tribus qui me viennent de
+Germanie... Ce sera une avance sur le pillage promis.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, vous allez envoyer de nombreuses troupes dans la vallée;
+elles y pénétreront de vive force, elles écraseront nos habitants malgré
+leur résistance héroïque: hommes, femmes, enfants sauront
+mourir. Vos soldats, après un combat acharné, entrant dans la vallée
+n'y trouveront que cendres et cadavres; c'est dit; maintenant,
+écoutez ceci. La guerre est déclarée entre vous et le fils de Frédégonde;
+le moment est suprême, vous avez besoin de toutes vos
+forces. Exécrée du peuple, exécrée des grands, dont les plus considérables
+sont déjà dans le camp de Clotaire II, soupçonnant vos généraux,
+ne rêvant que trahison; à peine êtes-vous certaine de la fidélité
+de votre armée, puisqu'il vous faut appeler comme auxiliaires
+des tribus barbares et leur promettre le pillage... Écoutez encore...
+Notre malheureux peuple est énervé par l'esclavage, je le sais; mais,
+guidé par son instinct et voyant s'accroître de jour en jour la grandeur
+des maires du palais, il fait des v&oelig;ux pour eux; songez-y, à
+leur voix il se soulèvera, parce que il voit en eux les ennemis des rois
+franks; et cette lutte sanglante nous profitera tôt ou tard, à nous
+peuple conquis!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu sais bien que l'on ne périt qu'une fois dans les tortures,
+de là vient ton audace,&mdash;dit Brunehaut frappée, malgré sa fureur,
+des paroles de Loysik.&mdash;Continue... je veux voir jusqu'où ira ton
+insolence!</p>
+
+<p>&mdash;Nos gens de la vallée, malgré leur résistance héroïque, seront
+écrasés... Cependant, voyons! croyez-vous que les populations voisines,
+si hébétées, si craintives qu'elles soient devenues, resteront
+impassibles lorsqu'elles auront vu des hommes de leur race, défendant
+leur liberté, se faire exterminer jusqu'au dernier? Savez-vous
+que l'horreur de la conquête, la haine de la servitude, l'excès de
+la misère, ont souvent poussé à d'indomptables révoltes des peuples
+encore plus abâtardis que le nôtre! Savez-vous que demain... demain!
+une insurrection terrible peut éclater contre vous à la voix des
+grands qui vous abhorrent!</p>
+
+<p>&mdash;Insensé! est-ce que ces grands ne sont pas autant que nous
+les ennemis de ta vile race conquise!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, leur but atteint, votre perte accomplie, ces grands écraseront
+ce peuple comme vous l'écrasiez vous-même, c'est le droit
+qu'ils vous disputent; oui, après l'explosion de sa colère, ce malheureux
+peuple reprendra son joug avec docilité... car les temps, hélas!
+ne sont pas encore venus! Mais qu'importe! Cette révolte au c&oelig;ur
+de votre royaume en ce moment où votre implacable ennemi menace
+vos frontières, en ce moment où la trahison vous enveloppe...
+cette révolte serait aujourd'hui votre perte... et vous livrerait vous,
+vos royaumes, au fils de Frédégonde!</p>
+
+<p>À ce nom Brunehaut tressaillit de fureur... Puis, le front penché,
+le regard fixe, elle parut plus attentive encore aux paroles de Loysik,
+qui continua avec un amer dédain:</p>
+
+<p>&mdash;La voilà donc cette reine si fameuse par l'effrayante audace
+de sa politique! Pour assurer son empire elle a commis des
+crimes qui feront un jour douter de la vérité de l'histoire... Et elle
+va risquer ses royaumes, sa vie, par haine d'une poignée d'hommes
+inoffensifs! L'avaient-ils donc outragée? Non, ils lui étaient inconnus
+jusqu'ici; son attention a été attirée sur eux par la cupidité
+d'un évêque envieux de posséder leurs biens. Mais ces hommes
+qu'elle veut réduire à l'héroïsme du désespoir! ces hommes, si elle
+les épargnait, seraient-ils pour elle de dangereux ennemis? Non,
+ils ne demandent qu'à continuer de vivre libres, paisibles, laborieux;
+s'ils peuvent devenir redoutables, c'est par l'exemple de leur
+martyre... et cette femme n'a qu'une idée fixe: leur martyre... Il
+peut provoquer des soulèvements dont elle sera la première victime...
+Elle les brave... pourquoi? Pour se venger de ce que la liberté de
+ces hommes a été garantie par un roi mort il y a un demi-siècle...
+Oh! vertige du crime! avec quelle joie je te verrais pousser cette
+femme aux abîmes, si le pied ne devait lui glisser dans le sang de
+mes frères!</p>
+
+<p>Brunehaut, après avoir écouté Loysik avec une attention profonde,
+garda un moment le silence et reprit:&mdash;Moine... il est fâcheux que
+tu aies l'âge des gens qui vont mourir... tu serais devenu mon
+conseiller le plus écouté; je ne raille pas, je suivrai tes avis. Cette
+vallée sera épargnée pour le présent... Tu dis vrai; en ce moment
+où la guerre menace... où les grands n'attendent que l'occasion de
+se rebeller contre moi, réduire les habitants de cette vallée au désespoir,
+au martyre, serait de ma part une folie.</p>
+
+<p>&mdash;Mon but est rempli; je ne vous demande pas de promesse au
+sujet du monastère et des habitants de la vallée de Charolles, votre
+intérêt est pour moi la meilleure garantie. Maintenant je voudrais
+une feuille de parchemin pour écrire...</p>
+
+<p>&mdash;À qui?</p>
+
+<p>&mdash;À mon frère... et à mes moines... quelques lignes seulement;
+vous pourrez les lire... Ce sont des adieux à ma famille; je désire
+aussi prier les membres de ma communauté de laisser libres votre
+chambellan, l'archidiacre et vos hommes de guerre; un de vos messagers
+portera ma lettre.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a là sur cette table ce qu'il faut pour écrire. Assieds-toi...</p>
+
+<p>Loysik s'assit et se mit à écrire avec sérénité; cependant sa joie
+était si grande d'avoir heureusement réussi dans cette difficile occurrence,
+que sa main vacillait un peu; Brunehaut l'observait, sombre
+et silencieuse; elle lui dit:&mdash;Tu trembles... vieillard?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, mais excusable; la satisfaction d'avoir épargné tant
+de maux à mes frères m'émeut et ma main tremble.</p>
+
+<p>&mdash;As-tu fini?</p>
+
+<p>&mdash;Voici la lettre... Lisez.</p>
+
+<p>Brunehaut lut, et reprit en roulant le parchemin:&mdash;Ces adieux
+sont simples, dignes et touchants; je comprends de mieux en mieux
+la puissante et dangereuse influence que tu exerces sur ces gens-là...
+Ils sont le bras, tu es la tête. Tout à l'heure ils ne seront plus qu'un
+corps sans tête... et, après la guerre, je les réduirai plus facilement.
+Tu n'as rien à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Rien... sinon de hâter mon supplice.</p>
+
+<p>&mdash;Je serai généreuse; ton inébranlable fermeté me plaît; je te
+fais grâce de la torture, et te laisse le choix de ta mort...</p>
+
+<p>&mdash;Faites-moi simplement couper la gorge...</p>
+
+<p>&mdash;De quelle manière?</p>
+
+<p>&mdash;Avec un rasoir; j'indiquerai le bon endroit à l'ami Pog; je suis
+assez chirurgien pour renseigner votre bourreau.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras content... Allons, cherche bien, moine... Tu n'as
+rien de plus à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Si,&mdash;répondit Loysik en se dirigeant lentement vers la console
+d'ivoire où était le médaillier,&mdash;je voudrais emporter cette grande
+médaille de bronze; je la garderais seulement pendant le peu de
+temps qui me reste à vivre... Il me serait doux de mourir les yeux
+attachés sur cette glorieuse effigie.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! cette médaille à laquelle en entrant ici tu as adressé je
+ne sais quelle invocation, qui m'a fait te prendre pour un fou?
+Voyons-la donc, cette médaille... Ce sont de ces choses antiques que
+l'on a par curiosité. Vraiment... cette femme est belle et fière sous
+son casque de guerrière... Qu'y a-t-il de gravé au-dessous: <i>Victoria,
+empereur</i>. Une femme empereur? Qu'est-ce à dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce titre souverain lui fut décerné après sa mort...</p>
+
+<p>&mdash;C'était tard... Et pendant sa vie, que faisait-elle donc?</p>
+
+<p>&mdash;Elle aimait son fils...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! elle avait un fils? Elle était sans doute de race royale?</p>
+
+<p>&mdash;Elle était de race plébéienne.</p>
+
+<p>&mdash;Mais sa vie... quelle fut sa vie?</p>
+
+<p>&mdash;Simple... austère, illustre! Sa grande âme se lisait dans ses
+traits, d'une sérénité grave... Figure auguste que le bronze a reproduite
+pour la postérité.</p>
+
+<p>&mdash;Moine... assez sur sa figure... Quelle fut sa vie?...</p>
+
+<p>&mdash;Sa vie fut celle d'une chaste épouse... d'une mère sublime...
+d'une vaillante Gauloise. Elle ne quittait sa modeste demeure que
+pour suivre son fils à la guerre ou aux camps. Les soldats l'adoraient;
+ils l'appelaient leur mère. Elle élevait virilement son fils
+dans le saint amour de la patrie, et lui donnait l'exemple des plus
+hautes vertus. Son ambition...</p>
+
+<p>&mdash;Cette femme austère était ambitieuse!</p>
+
+<p>&mdash;Autant qu'une mère peut l'être pour son fils; elle avait l'ambition
+de faire de ce fils un grand citoyen, l'ardent désir de le rendre
+digne d'être un jour élu chef de la Gaule par le peuple et par
+l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Élevé par une mère... si incomparable, il fut élu?</p>
+
+<p>&mdash;Citoyens et soldats l'acclamèrent d'une seule voix. En le choisissant,
+ils glorifiaient encore Victoria... Victoria, sa mâle éducatrice!
+Ces qualités brillantes qu'ils honoraient en lui, c'était son
+&oelig;uvre à elle! L'élection du fils consacrait l'influence souveraine de
+la mère... Oh! véritablement souveraine par le courage, le génie,
+la bonté. Alors commença pour le pays une ère de gloire et de
+prospérité. S'affranchissant du joug de Rome, la Gaule libre, forte,
+refoula les Franks hors de ses frontières, et jouit enfin des bienfaits
+de la paix! Aussi d'un bout à l'autre du territoire un nom était
+idolâtré! Ce nom! le premier que les mères apprenaient à leurs enfants,
+après celui de Dieu... Ce nom si populaire, ce nom entouré
+de tant de vénération, de tant d'amour, c'était celui de Victoria!</p>
+
+<p>&mdash;Enfin, moine... cette femme... que dis-je? cette divinité régnait
+pour son fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui... comme la vertu règne sur le monde! Invisible aux yeux,
+c'est aux c&oelig;urs qu'elle se révèle; Victoria la Grande, aussi modeste
+dans ses goûts que la plus obscure matrone, fuyait l'éclat et les honneurs.
+Retirée dans son humble maison de Trèves ou de Mayence, elle
+jouissait de la gloire de son fils, de la prospérité de la Gaule... Mais
+pour régner en reine... non... non... elle méprisait trop les
+royautés.</p>
+
+<p>&mdash;Et la cause de ce dédain superbe!</p>
+
+<p>&mdash;Victoria disait sagement que le pouvoir royal héréditaire
+se transmettant avec la possession des peuples comme un domaine
+avec ses esclaves est une usurpation monstrueuse. Victoria disait
+encore que ce pouvoir presque sans bornes finit tôt ou tard par
+dépraver les meilleurs naturels et par rendre les méchants l'exécration
+du monde... Fidèle à ses principes, elle refusa de rendre le pouvoir
+héréditaire pour son petit-fils!</p>
+
+<p>&mdash;Il eût été dommage qu'une si glorieuse race s'éteignît... Ah!
+elle avait un petit-fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, comme vous... Victoria était aïeule...</p>
+
+<p>Et Loysik regarda fixement la reine. Dans la manière dont le vieux
+moine accentua ces mots adressés à Brunehaut:&mdash;<i>Comme vous,
+Victoria était aïeule</i> il y avait quelque chose de si souverainement
+écrasant! une condamnation si flétrissante des épouvantables moyens
+employés par ce monstre pour dépraver, énerver, tuer moralement
+ses petits-fils dont elle était forcée de respecter la vie pour régner en
+leur nom... que Brunehaut, livide de rage, mais se contenant toujours,
+de crainte de laisser voir les blessures saignantes de son orgueil
+infernal, ne put soutenir le regard du vieillard et baissa les
+yeux devant lui. Loysik poursuivit:</p>
+
+<p>&mdash;Oui, Victoria était aïeule, et tout en régnant sur la Gaule par
+son génie, dont le renom s'étendait jusqu'aux nations voisines,
+Victoria la Grande filait sa quenouille auprès du berceau de son
+petit-fils; elle veillait sur lui comme elle avait veillé sur le père de
+cet enfant, avec une mâle sollicitude; son espoir était de faire de
+lui un bon citoyen, un brave soldat; cet espoir fut détruit, une trame
+épouvantable enveloppa le fils et le petit-fils de cette femme auguste;
+ils périrent dans un soulèvement populaire.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha!&mdash;s'écria Brunehaut avec un éclat de rire sardonique
+et joyeux, comme si sa haine contre l'héroïne gauloise eût été assouvie.&mdash;Elle
+a dû bien souffrir... Telle est donc, moine, la justice
+de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Telle est la justice de Dieu... car ce crime permit à Victoria de
+léguer à l'admiration des siècles un noble exemple d'abnégation et
+de patriotisme! Après la mort de son fils et de son petit-fils, Victoria,
+suppliée par le peuple, par l'armée, par le sénat, de gouverner
+la Gaule... refusa. Oui,&mdash;ajouta Loysik, répondant à un geste
+de surprise échappé à Brunehaut, ce monstre qui pour régner avait
+dépassé les limites des crimes connus,&mdash;oui, Victoria refusa par
+deux fois; elle désigna ceux qu'elle croyait les plus dignes d'être
+élus chefs du pays, leur offrant le tout-puissant appui de sa popularité,
+les conseils de sa haute sagesse, pour le bien de l'État; il en fut
+ainsi; Victoria continua de vivre modestement dans la retraite, et
+tant que dura sa vie la Gaule vécut grande et prospère. Victoria
+mourut...</p>
+
+<p>&mdash;Enfin... elles meurent ces héroïnes... Continue, maître.</p>
+
+<p>&mdash;La mort de Victoria couronnait une série de crimes dont son
+fils et son petit-fils avaient été victimes... Cette femme illustre mourut
+par le poison.</p>
+
+<p>&mdash;Ha! ha!&mdash;s'écria Brunehaut avec un nouvel éclat de rire sardonique...&mdash;Moine...
+moine... tu vois... toujours la justice de
+Dieu!...</p>
+
+<p>&mdash;Toujours la justice de Dieu... car la mort des plus grands
+génies qui aient illustré le monde n'a jamais été pleurée comme fut
+pleurée la mort de Victoria! On eût dit les funérailles de la Gaule!
+Dans les plus grandes cités, dans les plus obscurs villages, les larmes
+coulaient partout. Partout on entendait ces mots entrecoupés de sanglots:
+Nous avons perdu notre mère... Les soldats, ces rudes guerriers
+des légions du Rhin, bronzés par cent batailles, les soldats
+pleuraient avec les enfants... C'était un deuil universel, imposant
+comme la mort. À Mayence, où Victoria mourut, ce fut un spectacle
+de douleur sublime!</p>
+
+<p>&mdash;Assez, moine...&mdash;murmura Brunehaut les dents serrées de
+rage,&mdash;oh! assez...</p>
+
+<p>&mdash;Ce fut, disais-je, un spectacle de douleur sublime; Victoria,
+couchée sur un lit d'ivoire recouvert de drap d'or, fut exposée pendant
+huit jours; hommes, femmes, enfants, l'armée, le sénat, encombraient
+les abords de son humble maison; chacun venait une
+dernière fois contempler dans un pieux recueillement les traits augustes
+de celle qui fut la gloire la plus chérie, la plus admirée de la
+Gaule...</p>
+
+<p>&mdash;Moine...&mdash;s'écria Brunehaut en saisissant le bras du vieillard
+et voulant l'entraîner avec elle,&mdash;les bourreaux attendent...
+Viens... viens... Oh! je serai là...</p>
+
+<p>Loysik n'employa qu'une force d'inertie pour résister à la reine,
+resta immobile, et continua d'une voix calme et solennelle:</p>
+
+<p>&mdash;Les restes de Victoria la Grande, portés sur le bûcher, disparurent
+dans une flamme pure, brillante, radieuse comme sa vie;
+enfin, pour honorer son génie viril à travers les âges, le peuple des
+Gaules, lorsqu'il eut perdu sa mère, lui décerna ce titre souverain
+que toujours elle avait refusé, par une modestie sublime; oui, il y a
+plus de quatre siècles, ce bronze fut frappé à l'immortelle effigie de
+<i>Victoria, empereur</i>!</p>
+
+<p>En disant ces derniers mots, Loysik avait pris la médaille entre
+ses mains. Brunehaut, dont la rage était arrivée à son paroxysme,
+arracha l'auguste image des mains du vieillard, la jeta sur le sol, et
+foula ce bronze sous ses pieds avec une fureur aveugle.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! Victoria... Victoria!&mdash;s'écria Loysik, la figure rayonnante
+d'enthousiasme,&mdash;ô femme empereur! héroïne des Gaules!
+je peux mourir! ta vie aura été pour Brunehaut le châtiment de ses
+crimes;&mdash;et se tournant vers la reine toujours possédée de son vertige
+frénétique:&mdash;Va... ainsi que ce bronze que tu foules aux pieds, elle
+défie ta rage impuissante, la gloire immortelle de Victoria la Grande!</p>
+
+<p>Soudain Warnachaire entra dans la salle en s'écriant:</p>
+
+<p>&mdash;Madame... madame... désastreuse nouvelle... Un second
+messager arrive à l'instant de l'armée... Clotaire II, par une man&oelig;uvre
+habile, a enveloppé nos tribus germaines; l'espoir d'un
+prompt pillage les a réunies à ses troupes; il s'avance à marches forcées
+sur Châlons. Votre présence et celle des jeunes princes au
+milieu de l'armée est indispensable en un moment si grave. Je
+viens de donner les ordres nécessaires pour votre prompt départ.
+Venez, madame, venez; il s'agit du salut de vos états, de votre vie
+peut-être... Car, vous le savez, le fils de Frédégonde est implacable...</p>
+
+<p>Brunehaut, frappée de stupeur à cette brusque nouvelle, resta
+d'abord pétrifiée... tenant encore son pied sur la médaille de Victoria;
+puis ce premier saisissement passé, elle s'écria d'une voix
+retentissante comme le rugissement d'une lionne en furie.</p>
+
+<p>&mdash;À moi, mes leudes! un cheval... un cheval... Brunehaut se
+fera tuer à la tête de son armée! ou le fils de Frédégonde trouvera
+la mort en Bourgogne. Qu'on amène les princes... et, à cheval! à
+cheval!...</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h2>
+
+<blockquote><p>Camp de Clotaire II.&mdash;Le village de Ryonne.&mdash;Sigebert, Corbe et Mérovée, petits-fils
+de Brunehaut.&mdash;Entretien d'un roi et d'une reine.&mdash;Trois jours de supplice.&mdash;Loysik.&mdash;Entrevue.&mdash;Le
+chameau et le cheval indompté.&mdash;Le bûcher.&mdash;La charte
+de l'évêque de Châlons.&mdash;Fête dans la vallée de Charolles.</p></blockquote>
+
+
+<p>Le village de Ryonne, situé sur les bords de la petite rivière de la
+Vigenne, est éloigné d'environ trois jours de marche de Châlons.
+Autour de ce village sont campées une partie des troupes de Clotaire
+II, fils de Frédégonde. La tente de ce roi a été dressée sous
+des arbres plantés au milieu du village. Le soleil vient de se lever;
+on voit, non loin de ce royal abri, une masure un peu plus grande
+et moins délabrée que les autres; sa porte fermée est gardée par deux
+guerriers franks; une seule petite fenêtre donne jour dans l'intérieur
+de cette masure; de temps en temps l'un des guerriers postés au
+dehors, écoute ou regarde par cette fenêtre; un coffre vermoulu,
+deux ou trois escabeaux, quelques ustensiles de ménage, une sorte
+de caisse remplie de bruyères desséchées; tel est l'ameublement de
+la hutte; sur le lit de bruyères sont trois enfants vêtus de leurs habits
+de soie brodés d'or ou d'argent. Quels sont ces enfants si magnifiquement
+habillés et couchés comme des fils d'esclaves sur ce grabat?
+Ce sont les fils de Thierry, défunt roi de Bourgogne, ce sont les
+arrière-petits de la reine Brunehaut; ces enfants dorment tous trois
+enlacés. Sigebert, l'aîné, est couché au milieu de ses deux frères; appuyée
+sur sa poitrine est la tête de Mérovée, le plus jeune; Corbe, le
+second, a un bras passé autour du cou de Sigebert. Les traits de ces
+petits princes, plongés dans un sommeil profond, sont à demi cachés
+par leurs longs cheveux, symbole de race royale; ils semblent paisibles,
+presque souriants; la douce figure de l'aîné surtout a une expression
+d'angélique sérénité... Le soleil montant de plus en plus à
+l'horizon darda bientôt en plein ses vifs rayons sur le groupe des
+enfants endormis. Sigebert, éveillé le premier par l'ardeur de cette
+vive lumière, passa ses mains blanches et fluettes sur ses grands yeux
+encore demi-clos, les ouvrit, regarda autour de lui d'un air surpris,
+se dressa presque sur son séant, puis, sans doute, se souvenant
+de la triste réalité, il retomba sur son grabat; bientôt les larmes
+inondèrent son pâle visage, et il appuya sa main sur ses lèvres
+afin de comprimer ses sanglots convulsifs; le pauvre enfant craignait
+d'éveiller ses frères; ils dormaient toujours, et, malgré le mouvement
+de Sigebert, qui, en se dressant, avait un peu dérangé la tête
+du petit Mérovée, son sommeil profond ne fut pas interrompu.
+Mais Corbe, à demi éveillé par l'ardeur des rayons du soleil, se frotta
+les yeux et murmura:&mdash;Crotechilde... je veux... mon lait et mes gâteaux...
+j'ai faim...</p>
+
+<p>&mdash;Corbe,&mdash;reprit Sigebert la figure baignée de pleurs et les
+lèvres encore palpitantes,&mdash;mon frère... éveille-toi donc... Hélas!
+nous ne sommes plus dans notre palais, à Châlons...</p>
+
+<p>Corbe, à ces mots de son frère, s'étant éveillé tout à fait, répondit
+avec un soupir:&mdash;C'est vrai... je me croyais encore dans notre palais...</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'y sommes plus, mon frère... pour notre malheur...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi dis-tu: Pour notre malheur? est-ce que nous ne
+sommes pas fils de roi... nous?</p>
+
+<p>&mdash;Pauvres fils de roi... car nous sommes en prison, et notre
+grand'mère, où est-elle? et notre frère Childebert! où est-il?... Tous
+deux peut-être sont aussi prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Et à qui la faute? À l'armée qui a trahi notre grand'mère,&mdash;s'écria
+Corbe avec colère.&mdash;On le disait autour de nous... les troupes
+ont fui sans combattre. Le duc Warnachaire... le chien qu'il est,
+avait préparé cette trahison!</p>
+
+<p>&mdash;Plus bas, Corbe... plus bas,&mdash;reprit Sigebert d'une voix étouffée,&mdash;tu
+vas éveiller Mérovée... cher petit! je voudrais dormir
+comme lui, je ne penserais à rien.</p>
+
+<p>&mdash;Tu pleures toujours, toi, Sigebert... que veux-tu qu'on nous
+fasse?</p>
+
+<p>&mdash;Ne sommes-nous pas entre les mains de l'ennemi de notre
+grand'mère?</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains rien, elle va venir nous délivrer avec une autre
+armée, et elle tuera Clotaire... Tu n'as pas faim, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non... oh! non!</p>
+
+<p>&mdash;Le soleil est levé depuis longtemps; on va sans doute nous
+apporter à manger. Ah! elle disait vrai, notre grand'mère: c'est
+fatigant et ennuyeux la guerre, même quand on n'est pas prisonnier...
+Mais comme il dort, ce Mérovée; éveille-le donc.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon frère, laissons-le dormir; il se croit peut-être, comme
+toi tout à l'heure, dans notre palais de Châlons.</p>
+
+<p>&mdash;Tant pis! nous sommes éveillés nous autres. Je ne veux plus
+qu'il dorme, lui...</p>
+
+<p>&mdash;Corbe... ce que tu dis là n'est pas d'un bon c&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Sigebert! Sigebert! la porte s'ouvre... on nous apporte à
+manger.</p>
+
+<p>La porte s'ouvrit en effet; quatre personnages entrèrent dans l'intérieur
+de la masure; deux étaient vêtus de casaques de peaux de
+bête, et l'un tenait à la main un paquet de cordes. Clotaire II et
+Warnachaire accompagnaient ces deux hommes: le duk portait son
+armure de bataille, le roi une longue robe de soie de couleur
+claire, bordée de fourrure.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur roi,&mdash;lui dit à demi-voix le duc Warnachaire,&mdash;vous
+ne voulez décidément pas attendre le retour du connétable
+Herpon?...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait s'il sera seulement de retour aujourd'hui?</p>
+
+<p>&mdash;Songez qu'il a des chevaux frais, que ceux de Brunehaut sont
+épuisés de fatigue. Il est impossible qu'il n'ait pas atteint la reine au
+pied des montagnes du Jura, où elle n'aura pas osé s'aventurer. Le
+connétable peut d'un moment à l'autre arriver avec elle.</p>
+
+<p>&mdash;Warnachaire, j'ai hâte d'en finir; ce coup ne serait que peu
+sensible à Brunehaut, pourquoi l'attendre? Cela doit être fait...
+Allons!...</p>
+
+<p>Et le jeune roi ayant fait un signe aux deux hommes, ils s'approchèrent
+des enfants. Le sommeil du premier âge est si profond, que
+le petit Mérovée, de qui Sigebert avait doucement déposé la tête sur
+la bruyère, continuait de dormir. Ses deux frères, interdits, effrayés
+surtout par la figure sinistre des deux hommes portant des casaques
+de peau de bête, se reculèrent jusqu'à l'extrémité de leur couche; là
+ils se serrèrent l'un contre l'autre, tout tremblants et sans mot dire.
+Au signe de Clotaire II, l'un des hommes, celui qui portait un paquet
+de cordes, le déroula, et s'avança vers les petits princes, tandis
+que son compagnon tirait de sa ceinture un couteau, large, long,
+droit et aigu comme celui d'un boucher; il tâta légèrement du bout
+du doigt le fil de la lame fraîchement aiguisée, tandis que le fils de
+Frédégonde lui disait:</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout, hâte-toi.</p>
+
+<p>Le bourreau répondit au roi par un signe de la main qui semblait
+signifier:&mdash;Soyez tranquille, j'irai vite.&mdash;L'autre homme s'était
+approché des deux enfants livides et muets d'épouvante, tremblant
+si fort que l'on entendait leurs dents se choquer; le bourreau mit
+sur chacun d'eux sa large main, et dit sans retourner la tête.</p>
+
+<p>&mdash;Roi... par qui commencer?... Le plus grand, le plus petit, ou
+celui qui dort?</p>
+
+<p>&mdash;Commence par l'aîné,&mdash;dit Clotaire II d'une voix sourde et
+brève;&mdash;dépêchons, dépêchons...</p>
+
+<p>Les deux enfants se rencognèrent dans l'angle du mur où était
+appuyé le grabat, et s'enlacèrent étroitement dans les bras l'un de
+l'autre.&mdash;Grâce!&mdash;criait Sigebert d'une voix plaintive et étouffée,&mdash;grâce
+pour mon frère! grâce pour moi!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes fils de roi!&mdash;criait Corbe avec plus de colère encore
+que d'épouvante.&mdash;Si vous nous faites du mal, ma grand'mère
+vous tuera tous!...</p>
+
+<p>À ce moment le petit Mérovée, enfin éveillé par le bruit, s'assit
+sur son séant et regarda autour de lui avec surprise, mais sans terreur...
+Cet enfant de six ans ne pouvait comprendre ce dont il s'agissait,
+et, se frottant les yeux, il tournait de-ci, de-là, sa petite tête
+aux yeux encore bouffis par le sommeil, regardant tour à tour les
+quatre nouveaux venus et ses frères, comme pour leur demander ce
+que cela signifiait. L'un des bourreaux, à ces mots du roi:&mdash;Commence
+par l'aîné,&mdash;s'était emparé de Sigebert... La pauvre créature,
+plus morte que vive, ne fit aucune résistance; il se laissa garrotter
+les pieds et les mains ainsi que l'agneau se laisse garrotter par le boucher;
+il murmurait seulement d'une voix dolente, en tâchant de
+tourner la tête vers Clotaire II:&mdash;Seigneur roi! bon seigneur roi,
+ne nous faites pas mourir... Pourquoi nous tuer? nous serons esclaves
+si vous voulez... Envoyez-nous garder vos troupeaux bien loin
+d'ici; nous vous obéirons en tout; seulement, grâce, bon seigneur
+roi! grâce de la vie pour mes petits frères et pour moi!...</p>
+
+<p>Clotaire II, digne petit-fils du tueur d'enfants, resta impassible aux
+prières de sa victime, il dit seulement au bourreau:&mdash;Hâtons-nous...</p>
+
+<p>Sigebert passa des mains de l'un des bourreaux dans celles de
+l'autre: l'enfant avait les bras liés derrière le dos et les jambes aussi
+attachées; sa défaillance l'empêchait de se tenir debout. Il tomba
+sur ses deux genoux aux pieds de l'égorgeur... Celui-ci prit l'enfant
+par sa longue chevelure, avança l'un de ses genoux, y appuya fortement
+la nuque de l'enfant, de sorte que sa gorge bien tendue s'offrait
+à son couteau. Sigebert murmurait cependant encore d'une voix
+étouffée, en jetant un regard agonisant sur le maire du palais:&mdash;Warnachaire,
+vous qui m'appeliez en voyage votre <i>cher enfant</i>, vous
+ne demandez pas ma grâce...</p>
+
+<p>Ce furent les derniers mots de l'innocente créature. Clotaire II
+fit un signe d'impatience. Le bourreau approcha son couteau
+du cou de l'enfant; mais, éprouvant sans doute malgré lui un ressentiment
+de pitié éphémère, l'égorgeur détourna, pendant un
+instant, la tête en fermant les yeux, comme pour échapper au regard
+mourant de Sigebert; puis cessant de s'apitoyer, il plongea son
+large couteau dans la gorge de l'enfant en imprimant à la lame un
+mouvement de scie jusqu'à ce qu'il eût rencontré les vertèbres du
+cou... Deux jets de sang vermeil jaillirent de cette large plaie béante,
+et allèrent tomber çà et là comme une rosée rouge sur l'un des pans
+de la robe du fils de Frédégonde et sur les jambards de fer du duk
+Warnachaire... L'enfant avait cessé de vivre. Le bourreau, retirant
+son genou, qui lui avait servi de billot, abandonna le petit corps à
+son propre poids; il tomba à la renverse; la tête inerte rebondit sur
+la sol: quelques tressaillements convulsifs agitèrent les épaules et les
+jambes, puis le cadavre resta immobile au milieu d'une mare de
+sang[A]. Pendant ce premier meurtre, Mérovée, toujours assis sur
+la bruyère, avait pleuré à chaudes larmes parce qu'il voyait bien que
+l'on <i>faisait du mal</i> à son frère; mais l'idée de la mort ne pouvait
+apparaître clairement à la pensée d'un enfant de cet âge; son frère
+Corbe, d'un caractère violent, vindicatif, n'avait pas imité la douce
+résignation de Sigebert; il s'était débattu en poussant des cris aigus,
+tâchant d'égratigner ou de mordre le bourreau chargé de le lier...
+aussi celui-ci terminait-il de serrer les derniers n&oelig;uds lorsque l'égorgement
+de l'autre enfant s'achevait.&mdash;Chiens! meurtriers!&mdash;s'écria
+Corbe de sa petite voix grêle, tandis que ses yeux flamboyaient
+au milieu de son pâle visage, et il se roidissait, se tordait si convulsivement
+dans ses liens, que le bourreau pouvait à peine le contenir.&mdash;Oh!&mdash;ajoutait-il
+en grinçant des dents tout haletant de cette
+lutte,&mdash;oh! ma grand'mère vous fera tous torturer... tous... par
+Pog, son bourreau... vous verrez... vous verrez...</p>
+
+<p>Clotaire II, se retournant vers le maire du palais de Bourgogne,
+lui désigna Corbe du geste et lui dit:&mdash;Warnachaire, il eût été impolitique
+de laisser vivre cet enfant haineux et vindicatif! il serait
+devenu un homme dangereux, quoique détrôné.</p>
+
+<p>Les deux bourreaux franks eurent facilement raison de Corbe,
+malgré ses cris et ses soubresauts; mais comme il s'agitait violemment
+dans ses liens, l'un des deux tueurs, afin de contenir l'enfant,
+s'agenouilla sur sa poitrine, tandis que l'autre, enroulant autour
+de son poignet gauche la longue chevelure du petit prince, attira
+ainsi fortement la tête à lui, de sorte que le cou très-tendu offrit
+toute facilité au couteau. Une seconde fois la lame joua, une seconde
+fois le sang jaillit... et le cadavre de Corbe tomba sur celui de son
+frère[B]. Il restait à égorger le petit Mérovée, toujours assis sur la
+bruyère; soit ignorance du danger, soit insouciance du premier âge,
+lorsqu'il vit le bourreau s'approcher, il se leva, vint à lui d'un air
+soumis, et voulant parler sans doute de la résistance de Corbe, il dit
+de sa voix enfantine, en tâchant de contenir ses pleurs:&mdash;Mon frère
+Sigebert ne s'est pas débattu... moi, je serai doux comme Sigebert...</p>
+
+<p>Et l'enfant, renversant sa petite tête blonde en arrière, tendit de
+lui-même le cou.</p>
+
+<p>Soudain un cavalier couvert de poussière entra en criant d'une
+voix à demi étouffée par la joie:&mdash;Grand roi! je précède de peu le
+connétable Herpon; il ramène la reine Brunehaut prisonnière...
+Après deux jours de poursuite acharnée, il a pu la joindre à Orbe,
+au delà des premières montagnes du Jura...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère! tu vas tressaillir de joie dans ton sépulcre... La
+voici enfin entre mes mains, cette femme que tu n'as pu frapper!&mdash;s'écria
+le fils de Frédégonde. Et s'adressant aux bourreaux qui tenaient
+entre leurs mains le petit Mérovée:&mdash;Ne tuez pas cet enfant...
+qu'on le conduise dans ma tente... Vous attendrez mes
+ordres... vous ne savez pas la gloire qui vous attend,&mdash;ajouta Clotaire
+II avec une expression de férocité sardonique. Puis, se tournant
+vers Warnachaire:&mdash;Viens, allons recevoir dignement cette fille de
+roi, cette femme de roi, cette aïeule et bisaïeule de rois, Brunehaut,
+reine de Bourgogne et d'Austrasie... Viens... viens...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Quel est ce bruit? on dirait les pas sourds et les cris lointains d'une
+grande multitude... Grande est la multitude en effet qui s'avance
+vers le village de Ryonne, où sont campés les guerriers de Clotaire II.
+Cette multitude, d'où vient-elle? Oh! elle vient de loin, des montagnes
+du Jura d'abord; puis en route elle s'est grossie d'un grand
+nombre d'habitants des lieux qu'elle traversait; des esclaves, des colons,
+des hommes des cités, des femmes, des enfants, des vieillards,
+tous ont quitté leurs champs, leurs huttes, leurs villes; colons et
+esclaves, au risque de la mutilation, de la prison et du fouet au retour;
+citadins, au risque de la fatigue de ce voyage rapide, qui, pour
+les uns, durait depuis deux jours, pour les autres, depuis un jour,
+un demi-jour, deux heures, une heure, selon qu'ils s'étaient joints à
+la foule depuis plus ou moins longtemps. Mais cette foule si empressée,
+qui l'attirait ainsi? Ces mots répétés de proche en proche:&mdash;C'est
+la reine Brunehaut qui passe... on l'emmène prisonnière pour
+la livrer au fils de Frédégonde...&mdash;Oui, telle était la haine, le dégoût,
+l'horreur, l'épouvante qu'inspiraient en Gaule ces deux noms,
+Frédégonde et Brunehaut, qu'un grand nombre de gens n'avaient
+pu résister à la curiosité terrible de voir et de savoir ce qu'il allait
+advenir de la capture de Brunehaut par le fils de Frédégonde. Cette
+multitude s'avançait donc vers le village de Ryonne... Une cinquantaine
+de guerriers à cheval ouvraient la marche, puis venait le connétable
+Herpon, armé de toutes pièces, derrière lui, entre deux cavaliers
+qui tenaient la bride de sa haquenée, on voyait Brunehaut;
+cette vieille reine, garrottée sur sa selle, avait les mains liées derrière
+le dos, sa longue robe pourpre brodée d'or, couverte de poussière
+et de boue, tombait presque en lambeaux, par suite de la résistance
+désespérée de cette femme indomptable lorsqu'elle fut atteinte
+par le connétable Herpon et par ses hommes; une des manches et
+la moitié de son corsage arrachés, laissaient nus un des bras de la
+reine, ainsi que son cou et ses épaules couvertes de meurtrissures
+livides, bleuâtres, à demi cachées par ses longs cheveux blancs,
+dénoués, hérissés, emmêlés; on voyait sur sa chevelure des débris
+d'ordures et de fumier, que le peuple lui avait jetés sur la route en
+l'accablant d'injures. De temps à autre elle tâchait, par un mouvement
+de tête convulsif, de dégager son front voilé par son épaisse chevelure...
+alors apparaissait son visage, hideux, horrible. Avant de se
+laisser prendre, elle s'était défendue comme une lionne; on voulait
+surtout l'amener vivante au fils de Frédégonde. Dans la lutte brutale
+et acharnée du connétable Herpon et de ses hommes contre Brunehaut,
+on lui avait donné des coups de poing, des coups de pied;
+on lui avait meurtri les bras, les épaules, le sein, le visage; un de
+ses yeux portait encore l'empreinte d'une atteinte violente; les paupières
+et une partie de la joue disparaissaient sous une large contusion
+noirâtre; sa lèvre supérieure, fendue et gonflée, par suite d'un
+coup qui lui avait cassé deux dents, était couverte de sang desséché;
+cependant, telle était l'énergie sauvage de cette créature, que son
+front restait altier, son regard étincelant d'un orgueil farouche...
+Chargée de liens, meurtrie, déguenillée, couverte de poussière, de
+boue, Brunehaut semblait encore redoutable: cris, huées, menaces,
+rien, durant cette longue route, n'avait pu ébranler cette âme
+inflexible...</p>
+
+<p>Bientôt Clotaire II, sortant du village dans sa hâte de jouir de la
+vue de sa victime, accourut à sa rencontre, accompagné de Warnachaire;
+d'autres seigneurs de Bourgogne et d'Austrasie, qui avaient
+pris parti pour Clotaire, l'accompagnaient; c'étaient les duks Pépin,
+Arnolf, Alethée, Eudelan, Roccon, Sigowald, l'évêque de Troyes,
+et d'autres encore. Le connétable Herpon, à la vue du roi, voulut
+se rapprocher de lui; il fit un signe aux deux cavaliers qui conduisaient
+la monture de Brunehaut, et partit au galop; les deux
+guerriers, se guidant sur son allure, emmenèrent la vieille reine;
+celle-ci, non garrottée, se fût tenue en selle comme une <i>amazone</i>;
+mais gênée par les liens qui l'assujettissaient, elle ne pouvait suivre
+avec souplesse les mouvements de sa monture, de sorte que le galop
+de sa haquenée imprimait au corps de Brunehaut des soubresauts
+ridicules. La foule et les guerriers de l'escorte, la suivant en courant,
+l'accablèrent de railleries et de huées. Enfin, le connétable
+Herpon rejoignit le roi, sauta à bas de son cheval, et dit à ses
+hommes en leur montrant la reine:&mdash;Mettez-la par terre... laissez-lui
+seulement les mains attachées derrière le dos.</p>
+
+<p>Les cavaliers obéirent, et dénouèrent les cordes qui garrottaient
+la reine sur sa selle; mais la rude pression des liens avait tellement
+endolori ses jambes, que, ne pouvant se tenir debout, elle tomba
+d'abord sur ses genoux. Craignant que l'on n'attribuât sa chute à la
+faiblesse ou à la crainte, elle s'écria:&mdash;J'ai les membres engourdis,
+sans cela je resterais debout... Brunehaut ne s'agenouille pas!...</p>
+
+<p>Les guerriers franks ayant relevé la reine, la soutinrent. Sa haquenée
+de prédilection, qu'elle montait le jour de la bataille, et dont
+elle venait de descendre, allongea sa tête intelligente et lécha doucement
+les mains de la reine attachées derrière son dos... Pour la
+première fois, et pendant un moment, les traits de Brunehaut exprimèrent
+autre chose qu'un orgueil farouche ou une rage concentrée;
+elle tourna comme elle put la tête par-dessus son épaule et
+dit à sa haquenée d'une voix presque attendrie:&mdash;Pauvre animal!
+tu as tâché de me sauver par la rapidité de ta course... tes forces ont
+trahi ton courage; maintenant tu me dis adieu à ta manière... Toi
+seul tu n'éprouves pas de haine contre Brunehaut; mais Brunehaut
+est fière d'être haïe par tous... car elle est redoutée par tous...</p>
+
+<p>Clotaire II s'approcha lentement de la vieille reine. Un cercle
+immense, composé des seigneurs franks, des guerriers de l'armée et
+de la foule qui l'avait suivie, se forma autour du fils de Frédégonde
+et de sa mortelle ennemie. La vue de ce roi, la volonté de ne pas défaillir
+devant lui, donnèrent à Brunehaut une énergie, une force
+surhumaines. Elle s'écria d'un air farouche en s'adressant aux guerriers
+qui la soutenaient par-dessous les bras:&mdash;Arrière! je saurai
+me tenir debout!...</p>
+
+<p>Elle se tint debout en effet, et fit deux pas à l'encontre du
+roi, comme pour lui prouver qu'elle ne ressentait ni faiblesse ni
+crainte. Clotaire et Brunehaut se trouvèrent ainsi tous deux face à
+face au milieu du cercle qui se rétrécit de plus en plus. Un grand silence
+se fit dans cette foule; toutes les respirations étaient suspendues,
+on attendait avec anxiété le résultat de cette terrible entrevue.
+Le fils de Frédégonde, les deux bras croisés sur sa poitrine palpitante
+d'un triomphe farouche, contemplait silencieusement sa
+victime. Celle-ci, le front superbe, le regard intrépide, dit de sa voix
+mordante, sonore, qui retentit au loin:</p>
+
+<p>&mdash;Et d'abord, bonjour, duk Warnachaire, lâche soldat... toi qui
+as commandé à mon armée de fuir sans combattre; ton infâme trahison
+m'a perdue... Gloire à toi! tu as vaincu mes soupçons, tu m'as
+livrée à mon ennemi... me voici donc moi, moi, fille, femme, mère
+de rois... me voici garrottée, me voici la figure meurtrie de coups
+de poing que l'on m'a donnés... me voici souillée de fumier, de boue
+et d'ordures que les populations m'ont jetés sur la route... Triomphe,
+fils de Frédégonde! triomphe, jeune homme! depuis deux jours le
+peuple couvre de huées, de mépris et de fange, non-seulement moi,
+mais en ma personne la royauté franque! la tienne, celle de ta race!
+Triomphe! la royauté ne se relèvera pas du coup que tu m'as porté!</p>
+
+<p>&mdash;Glorieux roi!&mdash;dit tout bas l'évêque de Troyes à Clotaire II,&mdash;si
+vous m'en croyez, vous ne laisserez point parler cette femme
+diabolique; sa langue est plus venimeuse que celle d'un aspic...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; je veux d'abord la torturer dans son orgueil, je
+veux la rendre l'horreur et la risée de cette populace!</p>
+
+<p>Pendant ces quelques mots, échangés entre le prélat et le roi,
+Brunehaut avait continué d'une voix de plus en plus retentissante
+en se tournant vers la foule des guerriers:</p>
+
+<p>&mdash;Et le peuple stupide! le peuple hébété nous respecte... nous
+craint, nous autres de race royale, qui nous traitons si royalement
+entre nous... C'est pourtant une face royale et couronnée que ma
+figure meurtrie à coups de poing, comme celle d'une vile esclave!
+Tenez, guerriers, la mère de votre roi que voilà, devait me ressembler
+lorsqu'elle avait été battue par quelque goujat, son amant! vous
+savez, Frédégonde... cette infâme créature, prostituée à tous les
+valets du palais de Chilpérik, avant d'être la concubine, puis l'épouse
+de ce glorieux roi, lorsqu'il eut, de ses propres mains, étranglé
+ma s&oelig;ur Galeswinthe!...</p>
+
+<p>&mdash;Oses-tu parler de prostitution, vieille louve blanchie dans la
+débauche!&mdash;s'écria Clotaire d'une voix non moins retentissante que
+celle de Brunehaut,&mdash;toi qui, rebutante et ridée, ne pouvais avoir
+d'amants qu'en les payant avec les fonctions du palais...</p>
+
+<p>&mdash;Et ta mère Frédégonde! la chaste femme!... avec sa cour de
+jeunes pages qui, tout chauds de ses baisers lubriques, ont poignardé
+mon mari Sigebert et mon fils Childebert!...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi, vieille chienne altérée de carnage! tu irais dans ta soif
+de meurtre lécher le sang corrompu des charniers!... N'as-tu pas fait
+égorger <i>Lupence</i>, évêque de Saint-Privat, par le comte Gabale, un de
+tes amants!...</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu... je suis un monstre, moi! un monstre couronné!
+c'est tout dire, entendez-vous, guerriers? apprenez en un jour à
+juger vos rois! Mais, écoute, Clotaire; évêque pour évêque, ta mère
+Frédégonde n'a-t-elle pas fait poignarder Prétextat dans sa basilique
+de Rouen, parce que, après le meurtre de mon mari, Prétextat m'avait
+mariée à <i>Mérovée</i>, ton frère...</p>
+
+<p>&mdash;Si mon frère t'a épousée, c'est grâce à tes maléfices, abominable
+sorcière! car après avoir abusé de sa jeunesse, tu as poussé Mérovée
+au parricide... tu l'as armé contre son père, qui était aussi le mien.</p>
+
+<p>&mdash;Quel tendre père! Écoutez, guerriers, et admirez la paternité de
+vos rois. Ce Chilpérik, non content de faire égorger son fils Mérovée
+à Noisy, a livré au poignard ou au poison de Frédégonde tous les enfants
+qu'il avait eus de ses autres femmes!...</p>
+
+<p>&mdash;Te tairas-tu!&mdash;s'écria Clotaire grinçant les dents de rage.&mdash;Tu
+mens, monstre! tu mens!...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur roi, que ne m'avez-vous écouté?&mdash;dit à demi-voix
+l'évêque de Troyes.&mdash;Cette femme est un véritable basilic!...</p>
+
+<p>&mdash;Il restait à ton père Chilpérik, parmi ses épouses répudiées,
+une seule femme vivante, Audowère,&mdash;reprit Brunehaut;&mdash;Audowère
+avait deux enfants, Clodwig et Basine: la mère est étranglée,
+le fils poignardé, la fille, livrée aux pages de Frédégonde qui la violent
+sous ses yeux à elle[C]... l'auteur de ces meurtres!... Hein!
+vaillants guerriers! ces reines! comme elles sont raffinées dans leurs
+sanglantes débauches!...</p>
+
+<p>&mdash;Et toi!&mdash;s'écria Clotaire II, ne voulant pas laisser sans réplique
+ces effroyables accusations contre la mémoire de sa mère,&mdash;et
+toi, infâme entremetteuse! qui mets des concubines dans le lit de
+tes petits-fils pour les énerver et régner à leur place; toi qui fais
+égorger les honnêtes gens que ces monstruosités révoltent: témoin
+Berthoald, maire du palais de Bourgogne, poignardé par tes ordres;
+l'évêque Didier, écrasé à coups de pierre aux bords de la Chalaronne.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai... je ne recule devant aucune monstruosité, moi.
+J'aime à voir torturer mes ennemis: je suis de bon sang royal...
+comme ton père. Jugez-en, guerriers. Chilpérik, après avoir fait
+assassiner mon mari, s'empare de mon parent Sigila et lui fait brûler
+les jointures des membres avec des fers ardents, arracher les narines
+et les yeux, enfoncer des fers entre les ongles, après quoi on coupe à
+la victime les mains, les bras, les jambes et les cuisses... Hein! ces
+rois, quels fins bourreaux de naissance!...</p>
+
+<p>&mdash;Warnachaire,&mdash;dit Clotaire II, rugissant de fureur,&mdash;rappelle-toi
+ces supplices; n'oublie rien... ils trouveront leur place.&mdash;Puis
+s'adressant à Brunehaut:&mdash;Et toi, n'as-tu pas rougi tes mains
+du sang de ton petit-fils Theudebert, après la bataille de Tolbiac? Son
+fils, un enfant de cinq ans, n'a-t-il pas eu, par tes ordres, la tête
+brisée sur une pierre?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai. Mais, réponds, toi qui avais mes petits-fils en ton
+pouvoir, réponds, quel est ce sang tout frais dont ta robe est rougie?
+c'est le sang innocent de trois enfants, dont tu viens d'usurper les
+royaumes! Voilà comme nous agissons, nous autres de race royale.
+Nous voulons régner à la place de nos enfants, nous les énervons;
+des héritiers nous gênent, nous les tuons; des parents nous gênent,
+nous les tuons; notre époux nous gêné, nous le tuons. Ton père
+Chilpérik gênait ta mère Frédégonde dans ses crapuleuses débauches,
+elle le fait poignarder!</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, monstre, qui as fait assassiner mon père!</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux rire... c'est ta mère...</p>
+
+<p>&mdash;C'est toi, bête féroce!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ta mère... Tu ne me crois pas? Tiens, interroge Landri,
+que je vois là derrière toi, Landri, un de tes fidèles, et l'un des
+anciens amants de ta mère, il te le dira comme moi, qu'elle a fait
+poignarder ton père!</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'enfer que cette femme!&mdash;s'écria Clotaire.&mdash;Qu'on
+l'entraîne! qu'on la bâillonne!...</p>
+
+<p>&mdash;Ô mes chers fils en Christ!&mdash;s'écria l'évêque de Troyes, afin
+de couvrir la voix haletante de Brunehaut,&mdash;comment pourriez-vous
+croire les paroles de cette femme exécrable, qui accuse de forfaits
+inouïs, impossibles, la vénérable famille de notre glorieux roi Clotaire...</p>
+
+<p>&mdash;Guerriers, écoutez-moi!&mdash;s'écria Brunehaut.&mdash;Je vais mourir...
+mais je veux...</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, démon! Belzébuth femelle!...&mdash;reprit l'évêque de
+Troyes d'une voix tonnante. Puis il dit tout bas à Clotaire:&mdash;Glorieux
+roi! faites-la donc bâillonner... Il est temps, plus que temps...</p>
+
+<p>Deux leudes, qui sur le premier ordre de Clotaire s'étaient mis en
+quête d'une écharpe, la mirent sur la bouche de Brunehaut et la
+nouèrent derrière sa tête.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monstre sorti de l'enfer!&mdash;lui dit alors l'évêque de Troyes,&mdash;si
+cette glorieuse race de rois franks, à qui le Seigneur a octroyé
+la possession de la Gaule en récompense de leur foi catholique et de
+leur soumission à l'Église; si ces rois avaient commis les crimes dont
+tu as l'audace de les accuser par tes impostures diaboliques, seraient-ils,
+comme le prouve le visible appui que Dieu leur prête en terrassant
+leurs ennemis, seraient-ils les fils chéris de notre sainte Église?
+Est-ce que nous, les pères en Christ du peuple des Gaules, nous lui
+ordonnerions l'obéissance, la résignation devant ses maîtres, s'ils
+n'étaient pas les élus du Seigneur? Va, rechercheuse de maléfices!
+tu es l'effroi du monde; il te revomit en enfer d'où tu es sortie.
+Retournes-y, monstre, qui t'es faite l'entremetteuse de tes petits-enfants
+pour les énerver. Dites, ô mes frères en Christ! qui de vous
+ne frémira d'épouvante à la pensée de ce crime inouï, dont ce
+monstre, vous l'avez entendu, s'est glorifié?...</p>
+
+<p>L'évêque toucha le but... Ce crime, le plus exécrable de tous ceux
+de cette reine infâme, révoltait si profondément la nature humaine,
+que les âmes les plus grossières s'émurent d'horreur, et un seul cri
+vengeur sortit de la foule:&mdash;À mort, le monstre! qu'il périsse dans
+les supplices!...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Trois jours se sont passés depuis que Brunehaut est tombée au
+pouvoir de Clotaire II, le soleil de midi commence à décliner. Un
+homme à longue barbe blanche, vêtu d'un froc brun à capuchon, et
+monté sur une mule, suit la route par laquelle Brunehaut, accompagnée
+de son escorte et de la foule, est arrivée au village. Cet homme
+est Loysik; il a échappé à la mort que lui destinait Brunehaut, oublié
+par cette reine lorsqu'elle fut obligée de quitter précipitamment
+Châlons pour marcher à la tête de son armée à la rencontre de
+Clotaire II; un des jeunes frères de la communauté accompagne à pied
+le vieux moine et guide sa mule par la bride. Venant à la rencontre
+du moine, un guerrier, armé de toutes pièces, gravissait au pas de
+son cheval la route ardue que Loysik descendait au pas de sa mule.
+Lorsque ce Frank fut à quelques pas du vieillard, celui-ci lui dit:&mdash;Vous
+êtes de la suite du roi Clotaire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, saint patron.</p>
+
+<p>&mdash;Est-il encore dans le village de Ryonne?</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'à ce soir... Je vais faire préparer ses logements sur la
+route.</p>
+
+<p>&mdash;Le duk Roccon n'est-il pas parmi les seigneurs qui accompagnent
+le roi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... Tu le connais?</p>
+
+<p>&mdash;Je le connais... la reine Brunehaut a été, dit-on, menée prisonnière
+au roi Clotaire, qui s'est aussi emparé de ses petits-fils.</p>
+
+<p>&mdash;C'est une vieille nouvelle... D'où viens-tu donc?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens de Châlons, où j'ai appris ces choses par des gens arrivant
+de l'armée... Qu'est-ce que le roi a fait de sa prisonnière et
+des enfants?</p>
+
+<p>&mdash;Mon cheval a besoin de souffler, après la rude montée de cette
+côte... Je peux te répondre, saint patron, d'autant mieux qu'il est,
+dit-on, d'un bon présage d'avoir rencontré un prêtre au commencement
+de sa route.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds-moi, je te prie; qu'a-t-on fait de Brunehaut et de ses
+quatre petits-fils?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, il n'y a eu que trois enfants de pris sur les bords de
+la Saône; le quatrième, Childebert, n'a pu être retrouvé... A-t-il été
+tué dans la mêlée? s'est-il échappé? on l'ignore...</p>
+
+<p>&mdash;Et les trois autres?</p>
+
+<p>&mdash;L'aîné et le second ont été tués...</p>
+
+<p>&mdash;Dans la bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non... ils ont été tués dans le village... là-bas... Le roi
+les a fait périr sous ses yeux, afin d'être certain de leur mort, ne
+voulant pas que ces enfants reviennent un jour revendiquer leur
+royaume... Pourtant on dit que le roi a fait grâce au plus petit des
+trois... M'est avis qu'il a tort; car... Mais qu'as-tu, saint patron? tu
+frissonnes... C'est le froid du matin, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;C'est le froid du matin... et la reine Brunehaut?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est arrivée ici avec une fière escorte! un véritable triomphe!
+du fumier pour encens et des injures pour hosannah.</p>
+
+<p>&mdash;On m'a dit cela sur la route; mais la reine, à son arrivée dans
+le village, a été mise à mort, sans doute?</p>
+
+<p>&mdash;Non; elle est encore en vie.</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'a gardée prisonnière pendant trois jours, Clotaire a donc
+eu pitié d'elle?</p>
+
+<p>&mdash;Clotaire... pitié de Brunehaut? Il faut, en effet, bon patron,
+que tu viennes de loin pour parler de la sorte... Écoute bien ceci...
+Il y a trois jours Brunehaut a été conduite dans ce village que tu
+vois là-bas; on l'a amenée dans la maison où ont été tués ses petits-fils:
+deux bourreaux fort experts et quatre aides, munis de toutes
+sortes d'ustensiles, se sont enfermés avec la vieille reine, il y a de
+cela trois jours, et elle n'est pas encore morte[D]. Je dois ajouter
+qu'on lui laissait la nuit pour se reposer. De plus, comme elle avait
+entrepris de se laisser mourir de faim, on lui entonnait de force,
+tantôt du vin épicé, tantôt de la farine détrempée de lait, ce qui la
+soutenait suffisamment... Mais, saint patron, voilà que tu frissonnes
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;C'est toujours le froid du matin... Et à cette torture de trois
+jours, Clotaire assistait?</p>
+
+<p>&mdash;Je vais te dire... La porte de la maison de torture était fermée
+à tous et gardée; mais il y avait une petite fenêtre donnant dans l'intérieur
+de la maison: c'est par là que le roi, les duks, l'évêque et
+quelques leudes favoris allaient regarder chacun à son tour. Clotaire,
+lui, en connaisseur, n'allait jamais regarder au dedans lorsque Brunehaut
+criait, car elle criait parfois à être entendue d'un bout du
+village à l'autre; mais dès qu'elle ne faisait plus que gémir, il allait
+jeter un coup d'&oelig;il par la fenêtre, car il paraît que les moments où
+l'on gémit sont plus terribles que ceux-là où l'on crie. C'est d'ailleurs
+une vraie fête dans le village; Clotaire, en roi généreux, a permis
+à bon nombre de gens qui ont suivi Brunehaut jusqu'ici d'y rester
+jusqu'à la fin; il leur a fait distribuer des vivres... Ah! patron!
+il faut les entendre, chaque fois que les cris de la reine arrivent
+jusqu'à eux, ils y répondent par des huées... Mais mon cheval a
+soufflé... Adieu, bon patron; je te conseille de te hâter, si tu es curieux
+d'assister à un spectacle que tu n'as jamais vu et que tu ne verras
+jamais... On parle de choses extraordinaires pour la fin des tortures;
+le roi a fait revenir de dix lieues d'ici un des chameaux qui
+portaient ses bagages. Que va-t-on faire de ce chameau? c'est encore
+un secret; mais tu le sauras si tu te hâtes. Adieu, donne-moi ta
+bénédiction.</p>
+
+<p>&mdash;Je souhaite que ton voyage soit heureux.</p>
+
+<p>&mdash;Merci, bon patron; mais hâte-toi, car lorsque j'ai quitté le
+village, on venait de sortir le chameau de la grange où il avait passé
+la nuit. Que va-t-on faire de ce chameau? Enfin, adieu...</p>
+
+<p>Et le cavalier, pressant son cheval de l'éperon, s'éloigna rapidement.
+Peu de temps après Loysik arriva à l'entrée du village de
+Ryonne. Le vieillard descendit de sa mule et pria le jeune frère de
+l'attendre. Un leude, auquel Loysik demanda la demeure du duk
+Roccon, le conduisit à la tente de ce seigneur frank, voisine de celle
+du roi. Presque aussitôt le moine fut introduit auprès du duk, qui
+lui dit avec un accent de déférence respectueuse:&mdash;Vous ici, mon
+bon père en Christ?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens te demander une chose juste.</p>
+
+<p>&mdash;Parlez... si elle est en mon pouvoir, je vous l'accorde d'avance.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es ami du roi Clotaire? tu as quelque influence sur lui?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, si vous avez à lui demander une grâce, vous ne pouvez
+arriver plus à propos; il est très-joyeux... car, vous savez?... Brunehaut...</p>
+
+<p>&mdash;Je sais, je ne sais que trop,&mdash;se hâta de répondre le vieillard.&mdash;Je
+ne veux pas de grâce de ton roi... je veux justice... Voici une
+charte octroyée par son aïeul Clotaire I<sup>er</sup>; en droit, elle n'a pas besoin
+d'être confirmée, puisque la concession est absolue; mais l'évêque
+de Châlons nous inquiète; il élève des prétentions sur les biens
+du monastère, sur ceux des habitants de la vallée, et par suite, sur
+leur liberté, biens et liberté garantis par la charte que voici... Nous
+nous soucierions peu des prétentions de l'évêque, et nous saurions
+lui résister au besoin par les armes, si la charte était de nouveau confirmée
+par ton roi, puisqu'en ces temps-ci les droits les plus sacrés
+ont besoin de confirmation... Veux-tu donc demander à Clotaire,
+maintenant roi de Bourgogne, d'apposer son sceau sur cette charte
+octroyée par son aïeul?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon père en Christ, c'est là toute la faveur que vous
+sollicitez du roi? Rien de plus facile... Le roi honore trop la mémoire
+de son glorieux aïeul pour ne pas confirmer une charte
+octroyée par ce grand prince. Clotaire doit être à cette heure dans sa
+tente... Attendez-moi ici, mon père en Christ, je reviens.</p>
+
+<p>Pendant la courte absence du seigneur frank, Loysik entendit au
+dehors le tumulte, les cris de la foule impatiente des guerriers appelant
+à grands cris Brunehaut. Le duk Roccon reparut bientôt rapportant
+la charte sur laquelle Clotaire le jeune avait apposé son sceau
+au-dessous de ces mots fraîchement écrits:</p>
+
+<p>«<i>Nous voulons et ordonnons à tous leudes, duks, comtes et évêques,
+que ladite charte, signée de notre glorieux aïeul Clotaire, soit maintenue
+et respectée en tout ce qu'elle contient pour le présent et pour l'avenir,
+croyant en ceci honorer la mémoire de notre glorieux aïeul. Que ceux
+qui me succéderont maintiennent donc cette donation inviolablement,
+en tant qu'ils voudront participer à la vie éternelle, en tant qu'ils voudront
+être sauvés du feu éternel. Quiconque retranchera quelque chose
+de cette donation, que le portier du ciel retranche sa part dans le ciel;
+quiconque y ajoutera quelque chose, que le portier du ciel y ajoute
+quelque chose.</i>»</p>
+
+<p>Le vieillard haussa imperceptiblement les épaules et dit au duk:</p>
+
+<p>&mdash;Qui a écrit ces mots sur cette charte?</p>
+
+<p>&mdash;Le saint évêque de Troyes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aviez pas parlé à votre roi des prétentions de l'évêque
+de Châlons?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas cru cela nécessaire... J'ai dit à Clotaire: Je te prie,
+moi, ton fidèle, de confirmer cette charte octroyée par ton aïeul en
+faveur d'un saint homme de Dieu.&mdash;«Je n'ai rien à te refuser, a-t-il
+répondu,»&mdash;et il a prié l'évêque d'écrire ce qu'il fallait. Après quoi
+le roi a apposé son sceau royal au-dessous de l'écriture.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, Roccon,&mdash;dit le vieillard,&mdash;je te remercie...
+adieu...</p>
+
+<p>Puis, se ravisant, Loysik ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Tu me l'as dit, le moment est favorable pour obtenir une faveur
+de ton roi... promets-moi de lui demander l'affranchissement de
+quelques esclaves du fisc royal, et de me les envoyer à mon monastère
+de la vallée de Charolles.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon père en Christ, j'étais certain que notre entretien ne
+se passerait pas sans quelque demande d'affranchissement.</p>
+
+<p>&mdash;Roccon, tu as une femme, des enfants... les chances de la
+guerre sont variables: Brunehaut est prisonnière et vaincue; mais
+si cette reine implacable, tant de fois victorieuse dans les batailles,
+n'eût pas été trahie par son armée, par ses auxiliaires... oui, si elle
+eût vaincu Clotaire, quel aurait été votre sort, à vous, seigneurs de
+Bourgogne, qui avez pris parti pour ce roi? que seraient devenues ta
+femme, ta fille?</p>
+
+<p>&mdash;Brunehaut m'aurait fait couper le cou; elle aurait livré ma
+femme et mes filles à l'esclavage des farouches tribus d'outre-Rhin!
+Malédiction! mes deux filles, Bathilde et Hermangarde, esclaves!...
+Mon père en Christ, ne parlons pas de cela. À cette seule pensée, la
+sueur me vient au front... Non, ne parlons pas de cela...</p>
+
+<p>&mdash;Parlons-en, au contraire, car parmi ces esclaves inconnus
+dont je te demande la liberté, il en est peut-être qui ont avec eux
+des filles qu'ils chérissent autant que tu chéris les tiennes... Juge
+donc de la joie que leur causerait leur délivrance par la joie que
+tu éprouverais, toi et tes enfants, si, étant esclaves, on vous affranchissait.
+Roccon, deux mots seulement, deux mots de toi à ton roi,
+et tu peux donner cette ineffable joie à de pauvres captifs...</p>
+
+<p>&mdash;C'est donner grande joie à bon marché. Allons, mon père en
+Christ, je vous promets les dix esclaves... Clotaire ne me les refusera
+pas.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur duk,&mdash;dit un serviteur en entrant précipitamment
+dans la tente,&mdash;la promenade du chameau va commencer.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! c'est un des meilleurs spectacles de la fête... je ne le
+manquerai pas... Venez-vous, mon père en Christ? je vous ferai
+convenablement placer.</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;s'écria le vieillard avec horreur,&mdash;je ne veux pas rester
+un moment de plus dans cet horrible lieu... Adieu, Roccon; j'ai
+ta parole...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, père en Christ; mais en retour vous prierez pour moi, afin
+que j'aie une bonne part de paradis.</p>
+
+<p>&mdash;L'homme trouve le paradis dans son c&oelig;ur lorsqu'il fait le
+bien: les prêtres qui promettent le ciel sont des fourbes. Je demanderai
+à Dieu qu'il t'inspire souvent des pensées charitables... Adieu.</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, père en Christ; je songerai à vos paroles... Je cours
+voir le chameau.</p>
+
+<p>Loysik quitta la tente du duk, espérant sortir à l'instant du village;
+cet espoir fut déçu. En s'éloignant, il se trouva dans une ruelle
+étroite, séparant deux rangées de huttes, et coupée transversalement
+par une voie plus large. Loysik se dirigeait de ce côté afin d'aller
+rejoindre le jeune frère qui gardait sa mule, lorsque soudain les cris
+qu'il avait déjà plusieurs fois entendus redoublèrent; presque aussitôt
+un flot de ce peuple, qui avait suivi Brunehaut pour jouir de la vue
+de son supplice, faisant irruption par cette rue transversale, vint à
+l'encontre de Loysik, et, malgré ses efforts, l'entraîna: hommes,
+femmes, enfants, tous déguenillés, étaient esclaves et de race gauloise;
+ils criaient:</p>
+
+<p>&mdash;Brunehaut revient du camp! elle va passer!...</p>
+
+<p>Loysik ne chercha pas à lutter vainement contre cette foule; bientôt
+il se trouva porté, malgré lui, presque au premier rang, et fut
+forcé de s'arrêter aux abords de l'espèce de place, au milieu de laquelle
+s'élevait la tente de Clotaire II, plusieurs guerriers à pied formant
+le cordon autour de cette place, empêchaient la foule d'y
+pénétrer; voici ce que vit Loysik: En face de lui, une sorte d'avenue
+assez large et complétement déserte; à gauche, l'entrée de la tente
+royale; devant cette tente, Clotaire II, entouré des seigneurs de sa
+suite, parmi lesquels se trouvait l'évêque de Troyes. Deux esclaves à
+pied venaient d'amener sous les yeux du roi un étalon fougueux, ils
+pouvaient à peine le contenir au moyen de deux longes pesant sur
+son mors; il se cabrait violemment, quoique ses deux pieds de derrière
+fussent entravés: l'&oelig;il sanglant, les naseaux fumants, il faisait
+de tels efforts pour échapper aux esclaves, que sa robe, d'un noir
+foncé, ruisselait d'écume aux flancs et au poitrail; il ne portait pas
+de selle, sa longue crinière, tantôt flottait au vent, désordonnée par
+les bonds de cet animal furieux, tantôt cachait presque entièrement
+sa tête farouche. Les esclaves parvinrent cependant à l'amener devant
+Clotaire II; il fit un signe, et aussitôt ces malheureux, rampant
+à genoux, et au risque d'être broyés, passèrent à chacune des jambes
+de derrière du cheval le n&oelig;ud coulant d'une longue corde; puis
+d'autres esclaves, raidissant ces liens, empêchèrent ainsi les ruades
+du cheval, que leurs compagnons purent alors délivrer de ses premières
+entraves. Durant cette périlleuse man&oelig;uvre, l'étalon devint
+si furieux, qu'il se cabra de nouveau avec une force irrésistible, et
+de ses pieds de devant atteignit la tête de l'un des esclaves; il tomba
+sanglant sous les pieds du cheval, qui, s'acharnant alors sur lui,
+l'écrasa sous ses sabots. Le cadavre fut roulé loin de là; et deux
+autres esclaves reçurent l'ordre de se joindre à ceux qui, pour
+maintenir l'étalon, se cramponnaient de toutes leurs forces à chacune
+de ses longes. De nouveaux cris, d'abord lointains, puis de plus en
+plus rapprochés, retentirent. La voie, d'abord déserte, qui aboutissait
+à la place, en face de Loysik, se remplit d'une foule innombrable
+de soldats à pied; bientôt un chameau, dominant de toute l'élévation
+de sa taille cette multitude armée, apparut aux yeux du vieillard. La
+troupe de soldats franks poussait des clameurs furieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Brunehaut! Brunehaut!&mdash;criaient ces milliers de voix.&mdash;Triomphe
+à Brunehaut!... Bonne reine, regarde donc ton bon peuple
+de Bourgogne! Brunehaut! Brunehaut!...</p>
+
+<p>Quoique mourante, quoique brisée par cette torture de trois jours,
+la vieille reine, rappelée sans doute à elle par ce redoublement de
+cris féroces, eut la force de se redresser une dernière fois sur le dos
+du chameau, où elle avait été mise à cheval et garrottée. À ce moment,
+elle n'était qu'à quelques pas de Loysik. Ce qu'il vit alors...
+oh! ce qu'il vit est sans nom, comme les crimes de Brunehaut...
+Ses longs cheveux blancs, maculés de sang caillé, couvraient seuls...
+seuls la nudité de la vieille reine... Ses jambes, ses cuisses, ses
+bras, ses épaules, son sein, son corps enfin, n'avait plus forme humaine;
+ce n'étaient que plaies vives, ou brûlures boursouflées, noirâtres,
+sanguinolentes; plusieurs ongles de ses pieds ayant été arrachés,
+pendaient encore, soutenus par une pellicule rougeâtre au bout
+des orteils; à d'autres doigts des pieds et des mains, on voyait, plantées
+entre l'ongle et la chair, de longues aiguilles de fer... Le visage
+seul n'avait pas été martyrisé; malgré sa lividité cadavéreuse, malgré
+les traces de souffrances inouïes, surhumaines, qu'y avaient laissées
+ces tortures de trois jours, il respirait encore l'orgueil et le défi: un
+sourire affreux crispait les lèvres bleuâtres de la reine; un éclair de
+fierté farouche illuminait encore parfois son regard agonisant... Et,
+fatalité! ce regard s'arrêta par hasard sur Loysik, au moment où
+Brunehaut passait devant lui. À la vue du vieux moine, dont le froc,
+la longue barbe blanche et la haute stature avaient sans doute attiré
+le regard mourant de la reine, elle parut frappée d'une commotion
+soudaine, se redressa, et rassemblant le peu de force qui lui restait,
+elle s'écria d'une voix désespérée, presque repentante:</p>
+
+<p>&mdash;Moine, tu disais vrai... il est une justice au ciel!... À cette
+heure, sais-tu à quoi je pense?... à la mort de <span class="smcap">Victoria la Grande</span>...
+cette femme empereur, pleurée de tout un peuple...</p>
+
+<p>Les clameurs furieuses de la foule couvrirent la voix de Brunehaut;
+son dernier effort pour se redresser et parler à Loysik avait
+épuisé ses forces défaillantes... Elle tomba renversée en arrière, et
+son corps inerte ballotta sur la croupe du chameau. Loysik avait
+longtemps lutté contre l'horreur de cet épouvantable spectacle; Brunehaut
+cessait à peine de parler, qu'il sentit sa vue se troubler, ses
+genoux faiblir; sans deux pauvres femmes qui, frappés de compassion
+pour sa vieillesse, le soutinrent, le moine eût été foulé aux
+pieds.</p>
+
+<p>Loysik resta longtemps privé de sentiment... Lorsqu'il reprit ses
+sens, la nuit était venue; il se trouva couché dans une masure, sur
+un lit de paille; à côté de lui, le jeune frère, qui était parvenu à le
+rejoindre, en demandant si l'on n'avait pas vu un vieux moine
+laboureur à barbe blanche. Deux pauvres femmes esclaves avaient
+fait transporter Loysik dans leur misérable hutte. Le premier mot
+qu'il prononça, encore sous l'impression de l'horrible scène dont il
+avait été témoin, fut le nom de Brunehaut.</p>
+
+<p>&mdash;Bon père,&mdash;dit une des femmes,&mdash;cette horrible reine a été
+descendue de son chameau, elle n'était plus qu'un cadavre... On l'a
+liée par les bras au bout des cordes que l'on avait attachées aux jambes
+de derrière d'un cheval fougueux, et puis on a lâché l'animal; mais,
+par malheur, le supplice n'a pas duré longtemps: le cheval, dès sa
+première ruade, a cassé la tête de Brunehaut; son crâne a éclaté
+comme une coque de noix, et sa cervelle a jailli partout.</p>
+
+<p>Soudain le jeune moine laboureur dit à Loysik, en lui montrant
+sur le seuil de la porte une lueur causée sans doute par la réverbération
+d'une grande flamme lointaine:</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon père, entendez-vous ces cris éloignés? voyez donc
+cette lueur!</p>
+
+<p>&mdash;Cette lueur, mon enfant, est celle du bûcher,&mdash;dit la vieille;&mdash;ces
+cris sont ceux des gens qui dansent joyeusement à l'entour du
+feu!</p>
+
+<p>&mdash;Quel bûcher?&mdash;demanda Loysik en tressaillant;&mdash;de quel
+bûcher parlez-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Quand le cheval fougueux a eu d'une bonne ruade brisé la tête
+de ce vieux monstre de Brunehaut, ceux qui l'avaient suivie pour la
+voir mourir ont demandé au roi de porter sur un bûcher les restes
+maudits de cette vieille louve: le roi y a consenti avant son départ,
+car il est parti depuis tantôt... et... mais, tenez, tenez, bon père...
+voyez quelle belle flamme il fait, ce bûcher! Il est dressé là-bas sur
+la place, et la lueur vient jusqu'ici; nous y voyons comme en plein
+jour... et ces cris... entendez-vous? écoutez...</p>
+
+<p>Et le vent du soir apporta jusqu'à Loysik ces cris poussés par la
+foule dans l'ivresse de sa vengeance:</p>
+
+<p>&mdash;Brûlez, brûlez, vieux os de Brunehaut la maudite! brûlez, brûlez,
+vieux os maudits[E]!...</p>
+
+<p>Loysik alors s'écria:</p>
+
+<p>&mdash;Oh! rapprochement formidable comme la voix de l'histoire!...
+<i>Le bûcher de</i> <span class="smcap">Brunehaut</span>... <i>le bûcher de</i> <span class="smcap">Victoria la Grande</span>!...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Ronan, la vieille petite Odille, le Veneur et l'évêchesse, se promenaient
+sur le rivage de la rivière de Charolles, en face la logette destinée
+aux moines du monastère et aux habitants de la vallée, qui,
+tour à tour, venaient la nuit veiller sur le bac. En outre, depuis la
+révélation des prétentions de l'évêque de Châlons, dix frères et vingt
+colons, bien armés, gardaient tour à tour ce passage, et campaient
+là sous une cabane de planches.</p>
+
+<p>&mdash;Mon vieux Veneur,&mdash;disait tristement Ronan,&mdash;voici le
+septième jour depuis le départ de Loysik; il n'est pas encore de retour;
+je ne peux vaincre mon inquiétude...</p>
+
+<p>&mdash;Le voici là-bas!&mdash;s'écria joyeusement Odille;&mdash;voyez-vous
+sa mule blanche? il descend le coteau et se dirige vers la rivière.</p>
+
+<p>C'était Loysik. Ronan, le Veneur, Odille, l'évêchesse, quelques
+moines et colons se jettent dans le bac; on passe la rivière, on
+aborde, et tous de courir au-devant du bon moine. La vieille
+Odille et la vénérable évêchesse retrouvèrent ce jour-là leurs jambes
+de quinze ans. À peine donne-t-on à Loysik le temps de descendre
+de sa mule; c'est un pêle-mêle de bras, de mains, de têtes, autour
+du vieillard; c'est à qui l'embrassera le premier. Il ne sait à quelles
+caresses répondre. Enfin cette tempête de tendresse s'apaise; on se
+calme, la joie n'étouffe plus, l'on peut causer en revenant au monastère,
+Loysik alors raconte à ses amis ce qu'il sait des tortures et de
+la mort de la reine Brunehaut; il leur apprend la confirmation de la
+charte de Clotaire I<sup>er</sup> par Clotaire II.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin,&mdash;ajouta Loysik,&mdash;à mon retour de Ryonne, je suis
+allé trouver l'évêque de Châlons... La confirmation de notre charte
+par Clotaire II, c'était beaucoup, mais ce n'était pas tout.</p>
+
+<p>&mdash;Frère Loysik,&mdash;reprit Ronan,&mdash;nous avons eu des nouvelles
+de l'évêque de Châlons... Voici comment: ensuite du départ des
+hommes de guerre de Brunehaut, que nous avons relâchés, selon tes
+ordres, après que tu as eu échappé à la mort que ce monstre te réservait,
+l'archidiacre n'a-t-il pas eu l'audace de revenir ici à la tête
+d'une cinquantaine de tonsurés et d'autant de pauvres esclaves de
+l'évêché... Esclaves et tonsurés, armés tant bien que mal, portaient
+une croix en guise de drapeau à la tête de leur troupe cléricale, ils
+venaient bravement nous déclarer la guerre, si nous refusions d'obéir
+aux ordres de l'évêque, et de laisser mettre nos biens dans son sac
+épiscopal.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la bonne journée!&mdash;reprit en riant le Veneur;&mdash;cette
+troupe cléricale avait amené sur des chariots une barque pour traverser
+la rivière... J'étais ce jour de veille ici avec une trentaine de nos
+hommes; nous voyons d'abord mettre à l'eau la barque et y entrer
+l'archidiacre avec deux clercs pour rameurs. Trois hommes nous inquiétaient
+peu; nous les laissons aborder. L'archidiacre met pied à
+terre, casqué, cuirassé, par-dessus sa robe de prêtre, avec une longue
+épée au côté. «Si vous ne voulez pas vous soumettre aux ordres de
+l'évêque de Châlons,&mdash;nous dit d'un ton triomphant ce capitaine
+de basilique,&mdash;ma troupe va entrer dans cette vallée, afin de la
+réduire de vive force... Je vous accorde un quart d'heure pour
+réfléchir.»</p>
+
+<p>&mdash;Il ne m'en faut pas tant, à moi, pour me décider, saint homme
+armé en guerre,&mdash;lui ai-je répondu.&mdash;Écoute ceci: Nous t'avons
+déjà une fois relâché la peau sauve, malgré tes insolences; cette
+fois-ci tu vas recevoir d'abord une rude discipline, mon capitaine de
+Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vieux Vagre, vieux Vagre!&mdash;dit Loysik en secouant la
+tête,&mdash;voilà des violences que je n'aime pas... Si j'avais été là, vous
+n'eussiez point ainsi gâté votre cause...</p>
+
+<p>&mdash;Bon père,&mdash;reprit le Veneur en riant, ainsi que Ronan, les
+vieux damnés!&mdash;il n'y a eu rien de gâté que le cuir de l'archidiacre.
+Aussitôt dit que fait: on prend mon homme, on trousse sa robe de
+prêtre, et à grands coups de ceinturon on applique une rude discipline
+à mon capitaine de Dieu, tout casqué, cuirassé qu'il était...
+après quoi on le met dans le bac; moi et mes gens nous y entrons, et
+nous trouvons en ligne, sur l'autre bord, l'armée cléricale. Cinq ou
+six de ces tonsurés s'étaient munis d'arcs; ils nous envoient une
+volée de flèches assez mal visées; mais le hasard veut qu'elle tue l'un
+des nôtres et en blesse deux; nous étions trente au plus, nous abordons
+cette centaine de soldats d'église et de pauvres esclaves, amenés
+là de force; ils essayent de nous résister, mais nous invoquons notre
+très-sainte Trinité: épée, lance et hache; aussi les vaillants de l'évêque
+de Châlons nous montrent bientôt comment est cousu le derrière
+de leurs chausses... Le glorieux capitaine épiscopal saute sur
+sa mule et donne le signal de la retraite en fuyant au galop; les tonsurés
+l'imitent... nous enterrons une demi-douzaine de morts; nous
+ramassons quelques blessés, qui ont été soignés au monastère, plus
+tard, remis en liberté; or, depuis nous n'avons pas entendu parler
+de la vaillante armée épiscopale.</p>
+
+<p>&mdash;Je savais cela, mes amis, et je vous approuve, sauf la discipline
+de l'archidiacre, que je blâme fort,&mdash;dit Loysik;&mdash;car j'ai eu
+grand'peine à calmer la juste colère de l'évêque de Châlons à ce sujet...
+Vous avez donc agi comme il fallait; oui, défendre son bon
+droit, repousser la force par la force, c'est justice, et de plus, la résistance
+poussée jusqu'à l'héroïsme est souvent politique; car, Brunehaut,
+je vous l'ai dit, a reculé devant l'idée de vous pousser au désespoir...
+À mon retour du camp de Clotaire, j'ai vu l'évêque; je
+l'ai trouvé furieux de votre résistance et de l'outrage fait à l'archidiacre.
+Je lui ai dit ceci:&mdash;Je blâme fort l'outrage, mais j'approuve
+fort la résistance légitime de mes frères de la vallée... Voyez à quoi
+bon la violence? Vous, homme d'église, vous avez envoyé des gens
+armés contre des moines et des colons qui ne demandaient qu'à vivre
+libres, paisibles et laborieux, selon leur droit. Vos gens ont été battus,
+et ils le seront encore s'ils reviennent... Renoncez donc à toute
+prétention sur cette vallée, nous reconnaîtrons, de notre côté, vos
+droits de juridiction spirituelle, mais rien de plus...&mdash;«Alors,&mdash;s'est
+écrié l'évêque furieux,&mdash;je vous retirerai les prêtres qui disent
+la messe au monastère! tremblez! j'excommunierai la vallée!»&mdash;Soit,
+évêque; nous serons excommuniés; cependant nos prairies
+continueront de verdir, nos bois de brancher, nos champs de produire
+le blé, nos vignes le vin, nos troupeaux leur lait, nos abeilles
+le miel; les enfants naîtront robustes et vermeils comme par le passé:
+votre excommunication, vous le savez, ne peut rien changer à la nature
+des choses; seulement nos voisins se diront:&mdash;Oh! oh! voici une
+vallée excommuniée toujours fertile; voici des gens excommuniés
+toujours gais et bien portants; c'est donc une raillerie que l'excommunication.&mdash;Or,
+évêque, croyez-moi, de ce châtiment que vous
+dites, et que tant de pauvres gens croient terrible, l'on se souciera
+peu ou point... Suivez mon avis, renoncez à la violence, à la bataille;
+vos soldats tonsurés ne brillent pas, vous le voyez, à la guerre;
+respectez nos biens, nos libertés, nous respecterons votre juridiction
+spirituelle... sinon, non; et les malheurs que peut causer votre iniquité
+retomberont sur vous!... Enfin, mes amis, après de longs débats,
+j'ai obtenu de l'évêque la charte que voici; écoutez-en attentivement
+la lecture. Il y a peut-être là, en germe, l'affranchissement
+de la Gaule: je vous dirai tout à l'heure pourquoi.</p>
+
+<p>Et Loysik lut ce qui suit:</p>
+
+<p>«Au saint et vénérable frère en Christ Loysik, supérieur du monastère
+de Charolles, bâti en la vallée de ce nom, concédée audit
+frère Loysik en donation perpétuelle, en vertu d'une charte octroyée
+par le glorieux roi Clotaire, l'an 558, et confirmée par l'illustre
+Clotaire II, cet an-ci 613, Salvien, évêque de Châlons: Nous
+croyons devoir insérer dans cette feuille ce que nous et nos successeurs
+devront faire, avec l'assistance du Saint-Esprit: 1º l'évêque
+de Châlons, par respect pour le lieu, et <i>sans en recevoir aucun
+prix</i>, bénira l'autel du monastère de Charolles et accordera, si on
+le lui demande, le saint chrême chaque année; 2º lorsque, par la
+volonté divine, un supérieur aura passé du monastère à Dieu, l'évêque,
+<i>sans en attendre de récompense</i>, élèvera au rang de supérieur
+ou d'abbé le moine remarquable par les mérites de sa vie, <i>qui aura
+été choisi par la communauté</i>; 3º nos successeurs évêques ou archidiacres,
+ou tous autres administrateurs, ou quelque personne
+que ce puisse être de la cité de Châlons, <i>ne s'arrogeront aucune autre
+puissance sur le monastère de Charolles, ni dans l'ordination des
+personnes, ni sur les biens, ni sur les métairies de la vallée, déjà
+données par le glorieux roi Clotaire I<sup>er</sup>, et confirmées par l'illustre
+roi Clotaire II;</i> 4º <i>nos successeurs n'oseront pas non plus prétendre
+extorquer, à titre de présent, quoi que ce soit du monastère ou
+des paroisses de la vallée</i>; 5º nos successeurs, à moins d'être priés
+par le supérieur et la communauté de venir faire la prière au monastère,
+<i>n'entreront jamais dans son intérieur ou ne franchiront
+l'enceinte de ses limites</i>, et après la célébration des saints mystères,
+et avoir reçu de courts et simples remercîments, <i>l'évêque songera
+à regagner sa demeure sans besoin d'en être requis par personne</i>;
+6º si quelqu'un de nos successeurs (ce qu'à Dieu ne plaise),
+rempli de perfidie, et poussé par la cupidité, voulait, dans un
+esprit de témérité, violer les choses ci-dessus contenues, qu'abattu
+sous le coup de la vengeance divine, il soit soumis à l'anathème.
+Et pour que cette constitution demeure toujours en vigueur,
+nous avons voulu la corroborer de notre signature.</p>
+
+<p>«<span class="smcap">Salvien.</span></p>
+
+<p>«Fait à Châlons, le huitième jour des kalendes de novembre de
+l'an de l'Incarnation 613[F].»</p>
+
+<p>&mdash;Mon bon frère Loysik,&mdash;dit Ronan,&mdash;cette charte garantit
+nos droits; merci à toi de l'avoir obtenue; mais n'avions-nous pas nos
+épées pour les défendre, ces droits?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! toujours ce vieux levain de Vagrerie! les épées, toujours
+les épées! ainsi les meilleures choses deviennent mauvaises par l'abus
+et l'emportement; oui, l'épée, oui, la résistance, oui, la révolte
+poussée jusqu'au martyre, lorsque votre droit est violé par la force;
+mais pourquoi le sang? pourquoi la bataille? lorsque le bon droit est
+reconnu, garanti? et d'ailleurs, qui vous dit que dans de nouvelles
+luttes vous auriez le dessus? qui vous dit que l'évêque de Châlons,
+ou son successeur, si vous refusiez de reconnaître sa juridiction,
+n'appellerait pas, malgré la charte royale confirmée par Clotaire,
+n'appellerait pas quelque seigneur bourguignon à son aide?... Vous
+sauriez mourir, c'est vrai... mais à quoi bon mourir lorsqu'on peut
+vivre libres et paisibles? Cette charte engage l'évêque et ses successeurs
+à respecter les droits des moines de ce monastère et des habitants
+de cette vallée; c'est une garantie de plus; mais si quelque
+jour on la foule aux pieds, alors à vous les résolutions héroïques;
+jusque-là, mes amis, vivez les jours tranquilles que cette charte vous
+assure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison, Loysik,&mdash;reprit Ronan;&mdash;ce vieux levain de
+Vagrerie fermente toujours en nous... Un mot encore... cette soumission
+à la juridiction spirituelle de l'évêque, soumission consacrée
+par cette charte, n'est-ce pas une humiliation?</p>
+
+<p>&mdash;N'exerçait-il pas auparavant, plus ou moins, son pouvoir spirituel?
+La reconnaître est peu de chose, la méconnaître c'est nous exposer
+à des luttes sans fin... Et à quoi bon? nos biens, notre liberté,
+ne sont-ils pas consacrés? Attendez du moins qu'on les attaque.</p>
+
+<p>&mdash;C'est juste, mon bon frère...</p>
+
+<p>&mdash;Et puis, tenez, mes amis, je vous le disais tout à l'heure, cette
+charte, obtenue de l'évêque parce que vous avez su énergiquement
+résister à son iniquité, au lieu de vous résigner lâchement à son
+usurpation, cette charte, si l'avenir ne me trompe, contient en germe
+l'affranchissement progressif de la Gaule...</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela, bon frère Loysik?</p>
+
+<p>&mdash;Tôt ou tard, ce que nous avons fait ici dans la vallée de Charolles
+s'accomplira en d'autres provinces, le vieux sang gaulois ne
+restera pas toujours engourdi; quelque jour nos fils, se comptant enfin,
+diront à leur tour aux seigneurs et aux évêques, malgré leur
+puissance: Reconnaissez nos droits et nous reconnaîtrons le pouvoir
+que vous vous êtes arrogé; sinon, guerre à outrance, guerre à mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant, Loysik!&mdash;s'écria Ronan,&mdash;honte! iniquité!...
+reconnaître ce pouvoir maudit, né d'une conquête spoliatrice et sanglante!
+le reconnaître, ce droit du vol et du meurtre! l'oppression de
+la race gauloise par la race franque!...</p>
+
+<p>&mdash;Frère, autant que toi je déplore ces malheurs; mais que faire?
+Hélas! la conquête et l'Église, sa complice, pèsent sur la Gaule depuis
+plus d'un siècle, elles y ont déjà poussé de détestables mais
+profondes racines; les populations hébétées, énervées par les prêtres,
+sont accoutumées à respecter ce pouvoir odieux que le temps, l'habitude,
+la peur, l'ignorance des peuples, ont déjà en partie consacré.
+Notre descendance aura donc à compter avec ce pouvoir fortifié par
+les années; elle devra forcément le reconnaître, tout en revendiquant
+de lui, par la force s'il le faut, une partie des droits dont nos
+pères ont été déshérités par la conquête. Mais qu'importe, mes amis!
+ce premier pas fait, d'autres suivront d'âge en âge, hélas! au prix de
+luttes terribles sans doute; mais à chacun de ces pas, marqué par son
+sang, notre race se rapprochera de plus en plus de l'affranchissement...
+oui, viendra enfin ce beau jour prophétisé par Victoria la
+Grande, ce beau jour où la Gaule, foulant enfin sous ses pieds la
+couronne des rois franks et des papes de Rome, se relèvera fière, glorieuse
+et libre...</p>
+
+<p>La nouvelle du retour de Loysik, volant de bouche en bouche,
+amena spontanément à la communauté tous les habitants de la
+vallée. On fêta ce jour avec une joyeuse cordialité; il assurait de
+nouveau le repos, les biens, la liberté des moines du monastère et de
+la colonie de Charolles.</p>
+
+<p>Moi, Ronan, fils de Karadeuk, j'ai terminé d'écrire ce dernier récit
+deux ans après la mort de la reine Brunehaut, vers la fin des kalendes
+d'octobre de l'année 615. Clotaire II continue de régner sur
+toute la Gaule, comme avait régné seul son bisaïeul Clovis et son
+aïeul Clotaire I<sup>er</sup>. Le meurtrier des petits-enfants de Brunehaut ne
+dément pas les sinistres commencements de sa vie. Cependant la
+charte royale et la charte épiscopale, relatives à la colonie et à la
+communauté, ont été jusqu'ici respectées. Mon frère Loysik, ma
+bonne vieille petite Odille, l'évêchesse et mon ami le Veneur, continuent
+de défier l'âge par leur santé.</p>
+
+<p>Je charge le fils de mon fils de porter ce récit aux descendants de
+Kervan, frère de mon père, et comme lui fils de Jocelyn... La Bretagne
+est toujours la seule province de la Gaule qui soit jusqu'ici restée
+indépendante; elle a repoussé les troupes franques de Clotaire II,
+comme elle a repoussé les attaques des autres rois. L'esprit druidique
+inspire et soutient l'indomptable Armorique; puisse Hésus la préserver
+ainsi à travers les âges du souffle empoisonné, cadavéreux,
+liberticide, de l'Église catholique et romaine!</p>
+
+<p>Mon petit-fils arrivera, je l'espère, sans malencontre jusqu'au berceau
+de notre famille, situé près des pierres sacrées de Karnak, ainsi
+que j'ai fait moi-même ce pieux pèlerinage, il y a cinquante ans et
+plus. Là, dans cette terre libre, mon petit-fils retrempera, comme
+moi, sa foi à l'indépendance future de la Gaule.</p>
+
+<p>Je consigne sur cette feuille un fait important pour notre famille,
+divisée en deux branches, l'une habitant la Bourgogne, l'autre la
+Bretagne. En ces temps de guerre civile et de désordre, la paix, la
+liberté dont nous jouissons peuvent être violemment attaquées; nos
+descendants sauront, je l'espère, mourir plutôt que de redevenir esclaves;
+mais si, par faiblesse, ce malheur arrivait, si des événements
+imprévus s'opposaient à une résolution héroïque, si notre race devait
+de nouveau subir la servitude et être emmenée au loin captive, il serait
+bon, en prévision d'infortunes, hélas! toujours possibles, que
+tous ceux de notre famille portent, ainsi que les enfants de mon fils,
+un signe de reconnaissance ineffaçable imprimé sur le bras au
+moyen de la pointe d'une aiguille rougie au feu et trempée dans le
+suc de baies de troëne; la douleur n'est pas grande, et la peau délicate
+des enfants reçoit et conserve à jamais ces traces indélébiles: les
+mots gaulois <i>Brenn</i> et <i>Karnak</i>, mots qui rappellent les glorieux souvenirs
+de nos ancêtres, devraient être écrits sur le bras droit de tous
+les enfants de notre descendance, et toujours ainsi de génération en
+génération... Qui sait s'il n'adviendra pas à travers les âges des rencontres
+telles que notre famille, maintenant divisée en deux branches,
+puisse trouver dans ce signe convenu le moyen de se reconnaître et
+de se prêter secours?</p>
+
+<p>Et maintenant, ô nos fils! vous qui lirez ces récits dictés, comme
+les autres légendes de nos aïeux, par l'ardent désir de conserver en
+vous le saint amour de la patrie, de la famille, l'horreur du joug
+des conquérants, et l'espoir de le briser un jour, ce joug abhorré...
+ô nos fils! que la moralité des aventures de ma vie, de celle de mon
+père Karadeuk et de mon frère Loysik, ne soit pas perdue pour vous;
+puisez-y enseignement, exemple, espoir, courage... oui, guerre éternelle
+aux deux ennemis mortels de la Gaule, les rois franks, les évêques
+de Rome! guerre à outrance contre la royauté, contre l'Église,
+jusqu'au jour de liberté!... prédit par Victoria la Grande à notre
+aïeul Scanvoch!</p>
+
+<h3>FIN DE RONAN LE VAGRE ET KARADEUK LE BAGAUDE.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="LA_CROSSE_ABBATIALE" id="LA_CROSSE_ABBATIALE"></a>LA CROSSE ABBATIALE</h2>
+
+<h4>OU</h4>
+
+<h2>BONAIK L'ORFÉVRE ET SEPTIMINE LA COLIBERTE.</h2>
+
+<h3>615-793.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h2>
+
+<blockquote><p>Les Arabes en Gaule.&mdash;Ils ravagent la Bourgogne, le Limousin; prennent Bordeaux et
+s'avancent jusqu'à <i>Blois</i>, <i>Tours</i> et <i>Poitiers</i>.&mdash;<i>Abd-el-Melek</i>.&mdash;<i>Abd-el-Kader</i> et
+ses cinq fils à Narbonne.&mdash;<i>Rosen-aër</i>.&mdash;Arrivée de <i>Karl-Martel</i> (ou Marteau).&mdash;Le
+monastère de Saint-Saturnin.&mdash;<i>Septimine</i> la Coliberte.&mdash;Le dernier rejeton de
+<i>Clovis</i>.&mdash;Comment <i>Amael</i> avait changé son nom pour celui de Berthoald, capitaine
+aventurier.&mdash;Karl-Martel.</p></blockquote>
+
+
+<p>Moi, <span class="smcap">Amael</span>, pour accomplir le v&oelig;u de notre ancêtre <i>Joël</i>, <i>le brenn
+de la tribu de Karnak</i>, j'ai écrit les récits suivants: Né en l'année 712,
+j'avais pour père <i>Guen-aël</i>, pour grand-père <i>Wanoch</i>, pour bisaïeul
+<i>Alan</i>, fils de <i>Grégor</i>, petit-fils de <i>Ronan le Vagre</i>, mort en 616,
+dans la vallée de Charolles, paisible colonie où, à l'abri des guerres
+civiles qui désolaient la Gaule, la descendance de Ronan vécut libre
+et heureuse jusqu'en 732. À cette époque, les Arabes, depuis longtemps
+établis dans le midi de la Gaule, envahirent la Bourgogne,
+pillèrent et incendièrent Châlons-sur-Saône, ravagèrent la vallée de
+Charolles, et emmenèrent esclaves le peu d'habitants qui avaient survécu
+à une défense désespérée. Pendant les cent vingt ans qui s'écoulèrent
+entre la mort de Ronan et l'année 737, où commence ce
+récit, dix rois de la race de Clovis régnèrent sur la Gaule: <i>Clotaire II</i>,
+justicier de Brunehaut, mourut en 628; <i>Dagobert</i> en 638, <i>Clovis II</i>
+en 660, <i>Childérik II</i> en 673, <i>Thierry III</i> en 690, <i>Clovis III</i> en 695,
+<i>Childebert III</i> en 711, <i>Dagobert II</i> en 715, <i>Chilpérik II</i> en 720,
+<i>Thierry IV</i> en 736.</p>
+
+<p>Après la mort de Dagobert I<sup>er</sup>, commença le véritable règne des
+<i>maires du palais</i>, fonctions devenues presque toujours héréditaires,
+entre autres dans la famille de <i>Pépin d'Héristal</i>, famille de race
+franke, issue de l'évêque <i>Arnulf</i>, dont les immenses domaines,
+dus à la sanglante iniquité de la conquête, embrassaient une grande
+partie de l'est de la Gaule. La plupart des rois descendant de Clovis,
+dépossédés de l'exercice de la royauté par l'ambition toujours croissante
+des maires du palais, se montrèrent dignes de leur royale lignée
+par leurs vices, leurs crimes, leurs précoces et honteuses débauches.
+N'ayant de rois que le nom, ils furent appelés <i>rois fainéants</i>.
+Sauf la Bretagne, toujours rebelle au joug des Franks,
+et la Bourgogne, qui trouvait sa sécurité dans son éloignement des
+contrées que les Franks d'Ostrasie et les Franks de Neustrie se disputaient
+dans de sanglantes batailles, la Gaule continua d'être livrée
+à toutes les misères de l'esclavage, à tous les désastres des guerres
+civiles, désastres portés à leur comble en 719 par la première invasion
+des Arabes venus d'Afrique à travers l'Espagne, leur première
+conquête. Ces fils de Mahomet, après s'être établis en Languedoc, en
+Provence et en Roussillon, ravagèrent la Bourgogne, s'avancèrent
+jusqu'à la Loire, prirent la cité de Bordeaux, pillèrent Tours, Blois,
+Poitiers, ville près de laquelle ils furent battus, en 732, par Karl-Martel,
+maire du palais de Thierry IV et bâtard de Pépin d'Héristal.
+Malgré cette défaite, les Arabes conservèrent le Languedoc, où ils
+vivaient en maîtres depuis plus de vingt ans.</p>
+
+<p>Les premiers événements de cette nouvelle légende de notre famille
+se passent en Languedoc, pays cher à nos souvenirs; l'époux
+de <i>Siomara</i>, cette vaillante Gauloise, aïeule de <i>Margarid</i>, femme de
+<i>Joël</i>, n'était-il pas chef d'une des tribus originaires de cette contrée,
+qui allèrent en Asie fonder l'empire oriental des Gaules? Plus tard,
+grand nombre des mêmes peuplades accompagnèrent Brennus lors
+de cette campagne d'Italie, où il fit payer rançon à Rome,
+rançon que la Rome des empereurs et que la Rome des papes
+n'a fait que trop chèrement payer à la Gaule, conquise à son
+tour! Les funestes divisions suscitées par les descendants des rois
+détrônés et rasés par <i>Ritta-Gaür</i> vinrent ensuite ébranler et désunir
+la glorieuse <i>république des Gaules</i>, à qui le pays, sous la sage
+et patriotique inspiration des druides, avait dû tant de siècles de
+grandeur et de prospérité; alors le Languedoc, presque livré à ses
+propres forces pour résister à l'invasion romaine, combattit intrépidement,
+ayant à sa tête <i>Budok</i>, ce guerrier géant, qui, dédaigneux
+de la mort, allait demi-nu, à la bataille, armé d'une massue de fer;
+<i>Bituit</i>, un des plus vaillants hommes de l'Auvergne, ce chef qui
+donnait pour repas à sa meute de guerre une légion romaine, se
+joignit à <i>Budok</i>; mais, malgré leur résistance héroïque, ils furent
+écrasés par les forces supérieures des Romains, et ceux-ci établirent
+en Gaule leur première colonie, dont <i>Narbonne</i> fut la capitale.
+Triste souvenir!... ce fut non loin de <i>Narbonne</i> que notre aïeul
+<span class="smcap">Sylvest</span>, livré aux animaux féroces dans le cirque d'Orange, échappa
+à une mort presque certaine, pour entendre les cris déchirants de
+sa s&oelig;ur <i>Siomara</i>, la courtisane, expirant dans les tortures sous les
+yeux de <i>Faustine</i>, la patricienne. Lors de la grande insurrection nationale
+de <i>Vindex</i>, le Languedoc, à la voix de ses druides, se souleva
+de nouveau. À cette formidable insurrection, ce pays gagna d'être
+régi par ses propres lois, d'élire ses chefs, et de faire respecter le
+culte druidique, dont les innombrables monuments sont encore debout,
+à cette heure... pierres sacrées qui défieront les âges! Cette
+fertile province, sous le nom de <i>Gaule narbonnaise</i>, grandit de nouveau
+en prospérité, en richesse; et au temps où vivait <i>Victoria la
+Grande</i>, nulle contrée ne fut plus opulente, plus civilisée; partout les
+arts, les lettres florissaient; partout s'élevaient des écoles dont le
+renom s'étendait jusqu'aux confins du monde connu; les vaisseaux
+de commerce sillonnaient la Méditerranée ou naviguaient sur la
+Garonne et sur le Rhône; mais bientôt les prêtres catholique envahirent
+ces provinces, prêchant d'abord, ainsi qu'ils le firent partout
+ailleurs, la divine parole de Jésus; puis, lui substituant peu à peu,
+en abusant de la confiante crédulité populaire, la religion des papes
+de Rome, ils commencèrent, là comme ailleurs, à dégrader, à hébéter
+les peuples.</p>
+
+<p>Lors de l'invasion des hordes venues des forêts du Nord, les
+Franks de Clovis conquirent le nord de la Gaule; les Wisigoths,
+autres tribus franques, conquirent le midi, et, après des ravages sans
+nombre, ils s'établirent en Languedoc, vers 460, sous leur chef
+<i>Théodorik</i>. Les peuples du midi de la Gaule avaient jusqu'alors professé
+l'<i>arianisme</i>, secte dissidente, qui, se rapprochant davantage du
+primitif Évangile, voyait avec raison dans Jésus, le charpentier de
+Nazareth, non pas un Dieu, mais un sage. Les Évêques, après avoir,
+selon leur coutume, lâchement adulé et consacré la conquête des
+Wisigoths, afin de partager avec eux la puissance et le butin, appelèrent
+à leur aide Clovis, l'orthodoxe, contre Théodorik, roi de ces
+Wisigoths, dont le crime était de tolérer l'hérésie arienne. Clovis,
+ce fils chéri de l'Église, accourut à l'appel de ses bons amis les évêques,
+et, pour mériter le paradis, il désola, pilla le pays sur son
+passage, exterminant ou emmenant esclaves les populations accusées
+d'arianisme. Dans cette guerre horrible, prêchée par les prêtres
+catholiques, de nouveau le sang coula par torrents, de nouveau les
+ruines s'amoncelèrent, et, en 508, Clovis, entrant à Toulouse, incendie,
+massacre, et s'en retourne au nord de la Gaule, traînant à
+sa suite de nombreux captifs. Après son départ, les anciens chefs
+wisigoths se disputent cette contrée, les discussions civiles la, déchirent
+encore. En 561, elle est partagée entre les trois fils de <i>Clotaire I</i>.
+Nouvelles guerres, nouveaux désastres. En 613, le Languedoc rentre
+sous la domination de <i>Clotaire II</i>, justicier de Brunehaut, et seul
+roi de toute la Gaule; plus tard, en 630, le <i>bon roi Dagobert</i> cède
+à son frère <i>Charibert</i> une partie du Languedoc, l'Aquitaine et la
+<i>Septimanie</i> (ainsi nommée à cause des sept villes principales de cette
+province). Bientôt <i>Charibert</i> meurt; son fils est tué au berceau par
+ordre de Dagobert. Plus tard, ce roi cède l'Aquitaine, à titre de duché
+héréditaire, aux deux frères de <i>Charibert</i>; leur descendant <i>Eudes</i>,
+duc d'Aquitaine, se soulève alors contre les rois franks du nord, déjà
+gouvernés par les maires du palais; de cruelles guerres intestines dévastent
+encore ce pays jusqu'à l'invasion et la conquête des Arabes,
+en 719. Ceux-ci chassent ou asservissent les Wisigoths; les Gaulois,
+énervés par l'Église, subissent la domination arabe, comme ils
+avaient autrefois subi la domination des Wisigoths, gagnant presque
+à ce changement, les conquérants du Midi, fidèles à la religion de
+Mahomet, étaient du moins, malgré leur ardeur guerrière, plus civilisés
+que les conquérants du Nord. Un grand nombre de ces Gaulois,
+hommes libres, colons, <i>Coliberts</i> [A] ou esclaves, avaient même,
+autant par haine de l'Église catholique que pour vivre en paix avec
+leurs nouveaux dominateurs, embrassé la religion de Mahomet [B],
+religion qui, du moins, exaltant le sentiment de nationalité chez ses
+croyants, et ne mettant pas son paradis au prix d'atroces souffrances,
+ou d'une lâche résignation à la conquête de l'étranger, promettait à
+ses élus un paradis peuplé de charmantes houris.&mdash;Le <i>croyant vertueux</i>
+(disait le Koran, évangile des Mahométans) <i>doit être introduit
+dans les délicieuses demeures d'Éden, jardins enchantés où coulent des
+fleuves aux rives ombragées. Là le croyant, paré de bracelets d'or,
+vêtu d'habits verts tissus de soie, rayonnant de gloire, reposera sur
+le lit nuptial, prix fortuné du séjour de délices</i>.</p>
+
+<p>Ainsi, grand nombre de Gaulois du midi, préférant les blanches
+houris promises par le Koran aux séraphins joufflus du paradis des
+catholiques, embrassèrent avec ardeur le mahométisme. Les mosquées
+s'élevaient en Languedoc à côté des basiliques; les Arabes,
+plus tolérants que les évêques, permettaient aux catholiques restés
+fidèles à leur culte de l'exercer paisiblement. Le mahométisme, fondé
+par Mahomet pendant le siècle passé (vers 608), proclamait d'ailleurs
+la divinité des saintes Écritures, reconnaissait Moïse et les prophètes
+juifs comme élus du Seigneur; mais ne reconnaissait pas Jésus comme
+fils de Dieu.&mdash;<i>O vous qui avez reçu les Écritures, ne passez pas les
+bornes de la foi; ne dites de Dieu que la vérité: Jésus est le fils de
+Marie, l'envoyé du Très-Haut, mais non son fils. Ne dites pas qu'il y
+ait une Trinité en Dieu, il est un. Jésus ne rougira pas d'être le serviteur
+de Dieu: les anges qui environnent le trône de Dieu obéissent à
+Dieu!</i>&mdash;Telles sont les paroles du Koran; elles sembleront peut-être
+curieuses à notre descendance, à nous, fils de Joël... Voilà pourquoi
+Amael les cite ici.</p>
+
+<p>La ville de Narbonne, capitale du Languedoc, sous la domination
+arabe, avait, en 737, un aspect tout oriental, autant par la pureté
+du ciel et l'ardeur du soleil, que par le costume et les habitudes
+d'un grand nombre de ses habitants: les lauriers-roses, les chênes
+verts, les palmiers, rappelaient la végétation africaine. Les femmes
+sarrazines allaient aux fontaines ou en revenaient une amphore d'argile
+rouge, élégamment posée sur leur tête, et drapées dans leurs vêtements
+blancs, comme les femmes du temps d'Abraham ou du
+jeune homme de Nazareth, que Geneviève, notre aïeule, avait vu
+mettre à mort plus de six siècles avant cette époque. Des chameaux
+au long cou, chargés de marchandises, sortaient de la cité pour se
+rendre à <i>Nîmes</i>, à <i>Béziers</i>, à <i>Toulouse</i> ou à <i>Marseille</i>; souvent ces
+caravanes rencontraient dans les champs, tantôt des masures de
+boue, recouvertes de roseaux, habitées par les Gaulois laboureurs,
+tour à tour esclaves des Wisigoths et des Musulmans, tantôt les tentes
+d'une tribu de <i>Berbères</i>, montagnards arabes, descendus des sommets
+de l'Atlas, et qui conservaient en Gaule leurs habitudes nomades et
+guerrières, toujours prêts à monter leurs infatigables et rapides chevaux
+pour aller combattre au premier appel de l'émir de la province;
+de loin en loin, sur les crêtes des montagnes, l'on voyait des tours
+élevées, où les Sarrazins, en temps de guerre, allumaient des feux
+afin de correspondre entre eux par ces signaux de nuit.</p>
+
+<p>Dans la cité presque musulmane de Narbonne, ainsi que dans toutes
+les autres villes de la Gaule, soumises aux Franks et aux évêques,
+il y avait, hélas! des marchés publics où l'on vendait des esclaves;
+mais ce qui donnait au marché de Narbonne un caractère particulier,
+c'était la diversité de race des captifs que l'on offrait aux acheteurs:
+on voyait là grand nombre de nègres, de négresses et de négrillons
+d'Éthiopie d'un noir d'ébène; des <i>métis</i>, au teint cuivré, de belles
+jeunes filles et de beaux enfants grecs venant d'Athènes, de Crète ou
+de Samos, captifs enlevés lors des nombreuses courses des Arabes,
+chez qui Mahomet, leur prophète, avait, en politique habile, développé
+la passion des expéditions maritimes:&mdash;<i>Le croyant qui meurt
+sur terre n'éprouve qu'une douleur à peine comparable à celle d'une
+piqûre de fourmi</i>,&mdash;dit le Koran;&mdash;<i>mais le croyant qui meurt
+sur mer éprouve, au contraire, la délicieuse sensation qu'éprouverait
+l'homme en proie à une soif ardente, à qui l'on offrirait de l'eau glacée
+mélangée de citron et de miel</i>.&mdash;Autour du marché aux esclaves
+s'élevaient de nombreuses boutiques arabes remplies d'objets fabriqués
+surtout à Grenade et à Cordoue, alors centres des arts et de la
+civilisation sarrazine: c'étaient des armes brillantes, des tasses d'or et
+d'argent ornées d'arabesques délicats, des coffrets d'ivoire ciselé, des
+coupes de cristal, de riches étoffes de soie, des chaussures brodées,
+des colliers, des bracelets précieux; à l'entour de ces boutiques se
+pressait une foule aussi variée de race que de costume: ici les Gaulois
+originaires du pays, avec leurs larges braies, vêtement qui avait
+fait, depuis des siècles, donner à cette partie de la Gaule le nom de
+<i>Bracciata</i> (ou brayée); là les descendants des Wisigoths conservaient,
+fidèles à la vieille mode germanique, leurs habits de fourrures
+malgré la chaleur du climat; ailleurs c'étaient des Arabes
+portant robes et turbans de couleurs variées; de temps à autre, les
+cris des prêtres musulmans, appelant les croyants à la prière du haut
+des mosquées, se joignaient aux tintements des cloches des basiliques,
+appelant les catholiques à la prière.&mdash;Chiens de chrétiens!&mdash;disaient
+les Arabes ou Gaulois musulmans.&mdash;Maudits païens! damnés
+renégats!&mdash;répondaient les catholiques; et chacun s'en allait,
+paisiblement d'ailleurs, exercer son culte. Mahomet, beaucoup plus
+tolérant que ces évêques de Rome qui faisaient massacrer, au nom
+du Seigneur, les Gaulois ariens par les Franks de Clovis, Mahomet
+ayant dit dans le Koran:&mdash;<i>Ne faites aucune violence aux hommes
+à cause de leur foi</i>.</p>
+
+<p><i>Abd-el-Kader</i>, l'un des plus vaillants chefs des guerriers d'<i>Abd-el-Rhaman</i>,
+lors du vivant de cet émir, tué depuis cinq ans dans les
+plaines de Poitiers, où il livra une grande bataille à Karl-Martel (ou
+marteau), Abd-el-Kader, après avoir ravagé et pillé le pays et les
+églises de Tours et de Blois, occupait une des plus belles maisons de
+la cité de Narbonne, depuis la conquête arabe; il avait fait accommoder
+cette demeure à la mode orientale, boucher les fenêtres extérieures,
+et planter de lauriers-roses la cour intérieure, au milieu de
+laquelle jaillissait une fontaine d'eau vive: son sérail occupait une
+des ailes de cette maison; dans l'une des chambres de ce harem,
+tapissée d'une riche tenture, entourée de divans de soie et éclairée
+par une fenêtre garnie d'un treillis doré, se trouvait une femme
+encore d'une beauté rare, quoique elle eût environ quarante ans. Il
+était facile de reconnaître, à la blancheur de son teint, à la couleur
+blonde de ses cheveux, à l'azur de ses yeux, qu'elle n'était pas de
+race arabe; on lisait sur ses traits pâles, attristés, l'habitude d'un
+chagrin profond; le rideau qui fermait la porte de la chambre où
+elle se tenait se souleva et Abd-el-Kader entra; ce guerrier, au teint
+basané, avait environ cinquante ans; sa barbe et sa moustache grisonnaient;
+sa figure, calme, grave, avait une expression de dignité
+douce. Il s'avança lentement vers la femme et lui dit:&mdash;<i>Rosen-Aër</i>,
+nous nous voyons peut-être aujourd'hui pour la dernière fois...</p>
+
+<p>La matrone gauloise parut surprise et répondit:&mdash;Si je ne dois
+plus vous revoir, je vous regretterai; je suis votre esclave; mais vous
+avez été compatissant et généreux envers moi. Jamais je n'oublierai
+qu'il y a six ans, lorsque les Arabes ont envahi la Bourgogne, et
+sont venus ravager la vallée de Charolles, où ma famille vivait libre,
+paisible, heureuse, depuis plus d'un siècle, vous m'avez respectée:
+prise par vos soldats et conduite à votre tente, je vous ai déclaré qu'à
+la moindre violence je me tuerais..... vous m'avez crue, depuis
+vous m'avez toujours dignement traitée en femme libre et non pas en
+esclave...</p>
+
+<p>&mdash;<i>La miséricorde est le partage des croyants</i>,&mdash;dit notre Koran;
+je n'ai fait qu'obéir à la voix du prophète; mais toi, Rosen-Aër, peu
+de temps après avoir été amenée ici captive, lorsque <i>Ibrahim</i>, mon
+dernier né, a failli mourir, ne m'as-tu pas demandé à lui donner les
+soins d'une mère? ne l'as-tu pas veillé durant de longues nuits
+comme s'il eût été ton propre fils? Aussi, par récompense, et pour
+accomplir ces paroles du Koran:&mdash;<i>Délivrez vos frères de l'esclavage</i>,&mdash;je
+t'ai offert la liberté.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'en aurais-je fait? où serais-je allée?... J'ai vu tuer sous mes
+yeux mon frère, mon mari, dans leur résistance désespérée contre
+vos soldats, lors de l'attaque de la vallée de Charolles, et déjà, en ce
+triste temps, je pleurais mon fils Amael, disparu depuis six années,
+je le pleurais, hélas! comme je le pleure encore chaque jour.</p>
+
+<p>Rosen-Aër, en disant ces mots, ne put retenir ses larmes; elles
+inondèrent son visage. Abd-el-Kader la regarda tristement et reprit:
+&mdash;Ta douleur de mère m'a souvent touché; je ne peux malheureusement
+ni te consoler ni te donner quelque espoir. Comment retrouver
+ton enfant disparu si jeune, car il avait, m'as-tu dit, quinze ans à
+peine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et maintenant il en aurait vingt-cinq; mais,&mdash;ajouta Rosen-Aër
+en essuyant ses larmes,&mdash;ne parlons plus de mon fils; il
+est à jamais perdu pour moi... Pourquoi m'avez-vous dit que nous
+nous voyions peut-être aujourd'hui pour la dernière fois?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Karl-Martel</i>, le chef des Franks, s'avance à marches forcées à
+la tête d'une armée formidable pour nous chasser des Gaules. Hier,
+nous avons été instruits de son approche; dans deux jours peut-être
+les Franks seront sous les murs de Narbonne. Abd-el-Melek, notre
+nouvel émir, venu d'Espagne, pense, et je partage cet avis, que
+nos troupes doivent aller à la rencontre de Karl... Nous partons; la
+bataille sera sanglante: peut-être Dieu voudra-t-il m'envoyer la mort
+dans ce combat; voilà pourquoi je viens te dire: Rosen-Aër, il se
+peut que nous ne nous voyions plus... Si tel est le dessein de Dieu,
+que deviendras-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le savez, la mort de mon époux et de mon frère m'a brisée;
+un espoir insensé de retrouver mon enfant me rattache seul à
+la vie... Plus d'une fois vous m'avez généreusement offert, non-seulement
+la liberté, mais de l'or, mais un guide pour voyager à
+travers les Gaules à la recherche de mon fils; mais le courage, mais
+la force m'ont manqué, ou plutôt ma raison m'a démontré la folie
+d'une pareille entreprise au milieu des guerres civiles qui désolent
+ce malheureux pays... Aussi mes jours se passent à gémir sur la vanité
+de mes espérances, et cependant à espérer malgré moi; si je ne
+dois plus vous revoir, si je dois quitter cette maison, où j'ai du
+moins pu pleurer en paix, à l'abri des hontes et des misères de
+l'esclavage, j'ignore ce que je deviendrai: si ma triste vie m'est
+trop pesante... je m'en délivrerai...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux pas que toi, qui as été une seconde mère pour mon
+fils, tu te désespères ainsi. Rosen-Aër, voici ce que je crois sage:
+Pendant mon absence, tu quitteras Narbonne.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Nous allons à la rencontre des Franks; notre armée est vaillante,
+mais la volonté de Dieu est immuable; ils peuvent nous
+vaincre, nous poursuivre, mettre le siége devant cette ville et la
+prendre. Alors, toi, ainsi que tous les habitants, vous serez exposés
+au sort de ceux qui se trouvent dans une ville enlevée d'assaut: ce
+sort, c'est la mort ou l'esclavage. Pour ne pas t'exposer à ces maux,
+je t'offre de te faire conduire à quelques lieues d'ici, dans un lieu
+écarté, chez l'un des colons gaulois qui cultivent mes terres.</p>
+
+<p>&mdash;Vos terres!&mdash;reprit Rosen-Aër avec amertume,&mdash;dites plutôt
+celles dont vos guerriers se sont emparés par la force et la violence.</p>
+
+<p>&mdash;Telle a été la volonté de Dieu...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pour vous et votre race, Abd-el-Kader, je souhaite que la
+volonté de Dieu vous épargne la douleur de voir un jour les champs
+de vos pères à la merci des conquérants!</p>
+
+<p>&mdash;Les desseins de Dieu sont à lui... l'homme se soumet. Si
+Dieu veut que dans la prochaine bataille contre Karl-Martel nous
+soyons victorieux, tu reviendras ici à Narbonne; si nous sommes
+vaincus, si je suis tué dans le combat, si nous sommes chassés des
+Gaules, tu n'auras rien à craindre, je l'espère, dans la solitude où je
+t'envoie. Le colon est, comme toi, de race gauloise; il est honnête
+homme. Tu resteras près de lui et de sa famille... Voici un petit sac
+de pièces d'or; tu vivrais jusqu'à cent ans, que tu ne seras jamais à
+charge à ce colon, et tu te souviendras de moi comme d'un homme
+humain.</p>
+
+<p>&mdash;Je me souviendrai de vous, Abd-el-Kader, comme d'un homme
+généreux, malgré le mal que votre race a fait à la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Dieu nous a envoyés ici pour faire triompher la religion prêchée
+par Mahomet, la seule vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Les évêques disent aussi leur religion la seule vraie.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'ils le prouvent... nous les laissons libres de prêcher leurs
+croyances. La foi musulmane, depuis un siècle à peine qu'elle a été
+proclamée, a déjà soumis l'Orient presque tout entier, l'Espagne et
+une partie de la Gaule... Nous sommes, je te le répète, les instruments
+de la volonté divine. Si elle veut que je meure dans la prochaine
+bataille, nous ne nous reverrons plus; si, malgré ma mort,
+nos armes triomphent, mes fils, s'ils me survivent, prendront soin
+de toi... Ibrahim te vénère comme sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! lui si jeune, vous l'emmenez à la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;L'adolescent qui peut dompter un cheval et tenir un sabre est
+en âge de se battre... Ainsi, tu acceptes mes offres, Rosen-Aër?</p>
+
+<p>&mdash;Je les accepte... J'aurais horreur de tomber aux mains des
+Franks! Triste temps que le nôtre! l'on n'a que le choix de la
+servitude. Heureux du moins ceux qui, comme moi, rencontrent
+des c&oelig;urs compatissants.</p>
+
+<p>&mdash;Fais donc tes préparatifs de voyage... Moi-même je vais partir
+dans une heure à la tête d'une partie de nos troupes; je reviendrai te
+chercher, et nous quitterons ensemble cette maison, toi, pour aller
+chez le colon, moi, pour aller à la rencontre de l'armée des Franks.</p>
+
+<p>Lorsque Abd-el-Kader revint chercher Rosen-Aër, il avait revêtu
+son costume de bataille: il portait une cuirasse d'acier brillant, un
+turban rouge enroulé autour de son casque doré; à son côté pendait
+un cimeterre d'un merveilleux travail: le fourreau, d'or massif ainsi
+que la poignée, était orné d'arabesques, de corail et de diamants. Le
+guerrier arabe dit à Rosen-Aër avec une émotion contenue:&mdash;Permets
+que je t'embrasse comme ma fille.</p>
+
+<p>Rosen-Aër tendit son front en répondant à Abd-el-Kader:&mdash;Je
+fais des v&oelig;ux pour que vos enfants conservent longtemps leur père.</p>
+
+<p>L'Arabe et la Gauloise quittèrent ensemble le harem. À l'extérieur
+de la maison, ils trouvèrent les cinq fils du vieillard: <i>Abd-Allah</i>,
+<i>Hasem</i>, <i>Abul-Casem</i>, <i>Mohamed</i> et <i>Ibrahim</i>, son dernier né, tous armés
+et à cheval, portant par-dessus leurs armes de longs et légers
+manteaux de laine blanche à houppes noires. Le plus jeune de la
+famille, adolescent de quinze ans au plus, descendit de cheval en
+voyant Rosen-Aër, alla lui prendre la main, la baisa respectueusement
+et lui dit:&mdash;Tu as été pour moi une mère, permets que je te
+salue comme un fils.</p>
+
+<p>La matrone gauloise répondit les larmes aux yeux en songeant à
+son fils Amael, qui avait aussi quinze ans lorsqu'il disparut de la
+vallée de Charolles:&mdash;Que Dieu te protége, toi, qui, si jeune encore,
+vas courir les danger de la guerre!</p>
+
+<p>&mdash;<i>Croyants, lorsque vous marchez à l'ennemi soyez inébranlables</i>,
+dit le prophète,&mdash;reprit l'adolescent d'une voix grave et douce.&mdash;Nous
+allons guerroyer contre ces Franks, maudits infidèles! Je combattrai
+vaillamment sous les yeux de mon père... Dieu a marqué le
+terme de notre vie!</p>
+
+<p>Et le jeune Arabe, après avoir de nouveau respectueusement baisé
+la main de Rosen-Aër, l'aida à monter sur une mule amenée par un
+esclave noir qui la tenait par la bride. Alors on entendit au loin le
+bruit guerrier des clairons. Abd-el-Kader fit de la main et du regard
+un dernier adieu à Rosen-Aër; puis l'Arabe, dont l'âge n'avait pas
+affaibli la vigueur, s'élança sur son cheval, et partit bientôt au galop
+suivi de ses cinq fils. Pendant un moment encore, la Gauloise suivit
+des yeux les longs manteaux blancs que soulevait la course rapide de
+l'Arabe et de ses fils; puis, lorsqu'ils eurent disparu à ses yeux, dans
+un nuage de poussière, Rosen-Aër dit à l'esclave noir de diriger la
+mule vers la porte de Narbonne, afin de gagner la campagne et la
+demeure du colon.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Environ un mois s'était passé depuis le départ d'Abd-el-Kader et
+de ses cinq fils, allant à la tête de l'armée arabe combattre les Franks
+de Karl-Martel.</p>
+
+<p>Un enfant de onze à douze ans, renfermé dans le couvent de Saint-Saturnin,
+en Anjou, s'accoudait à l'appui d'une étroite fenêtre, située
+au premier étage, de l'un des bâtiments de l'Abbaye, ayant vue
+sur la campagne; la chambre voûtée où se tenait cet enfant était
+froide, vaste, nue et dallée de pierres; dans un coin l'on voyait un
+petit lit, et sur une table quelques jouets grossièrement taillés dans
+du bois brut; des escabeaux et un coffre meublaient seuls cette grande
+salle. L'enfant, vêtu d'une robe de serge noire, tout usée, çà et là
+rapiécée, était d'un aspect malingre; ses traits, d'une pâleur bilieuse,
+avaient une expression de tristesse profonde; il regardait au loin les
+champs, et des larmes coulaient lentement sur ses joues creuses.
+Pendant qu'il rêvait ainsi, la porte de sa chambre s'ouvrit, et une
+jeune fille de seize ans au plus entra doucement; elle avait le teint
+très-brun, mais d'une fraîcheur extrême, la bouche vermeille, les
+cheveux d'un noir de jais, ainsi que ses grands yeux, et ses sourcils
+finement arqués; l'on ne pouvait imaginer une plus gracieuse personne,
+malgré son cotillon de bure et son tablier de grosse toile bise,
+rattaché par les coins à sa ceinture, et rempli de chanvre prêt à être
+filé, car Septimine tenait sa quenouille d'une main, et de l'autre un
+petit coffret de bois. À la vue de l'enfant, toujours tristement accoudé
+à la fenêtre, la jeune fille soupira et se dit d'un air appitoyé:&mdash;Pauvre
+petit... toujours chagrin... je ne sais si cette nouvelle
+sera pour lui un mal ou un bien... S'il accepte, puisse-t-il ne jamais
+regretter ce sombre couvent...&mdash;Puis elle s'approcha légèrement de
+l'enfant, toujours sans qu'il l'entendît, lui mit avec une gentille familiarité
+la main sur l'épaule, en disant d'un air enjoué:&mdash;À quoi
+pensez-vous là?</p>
+
+<p>L'enfant tressaillit de surprise, tourna son visage baigné de larmes
+vers Septimine, et répondit en se laissant tomber avec accablement
+sur un escabeau près de la fenêtre:&mdash;Hélas! je m'ennuie... je m'ennuie
+à mourir.&mdash;Et ses pleurs continuèrent de couler de ses yeux
+fixes et rougis.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, séchez ces vilaines larmes,&mdash;lui dit affectueusement
+la jeune fille.&mdash;Je viens justement vous désennuyer; j'ai apporté une
+grosse provision de chanvre afin de filer auprès de vous, en causant,
+à moins que vous ne préfériez une partie d'osselets, qu'en
+dites-vous?</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne m'amuse...</p>
+
+<p>&mdash;Voilà ce que je vous reproche: rien ne vous amuse, rien ne
+vous plaît, vous êtes toujours accablé, taciturne, vous ne prenez aucun
+soin de votre personne. Voyez comme vos cheveux sont emmêlés...
+et cette vieille robe toute rapiécée? elle vous fait honte. Pourquoi
+n'en pas demander une neuve au père Clément?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon!</p>
+
+<p>&mdash;Vous seriez du moins proprement vêtu, et puis si vos cheveux
+étaient lissés sur votre front, au lieu de tomber ainsi en désordre,
+vous n'auriez pas l'air d'un petit sauvage... Voilà deux jours que
+vous ne m'avez pas voulu laisser arranger votre chevelure, mais aujourd'hui
+il n'en sera pas ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;Non... non, je ne veux pas,&mdash;dit l'enfant en frappant du
+pied avec une impatience fébrile,&mdash;laisse-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! vos trépignements ne me font pas peur,&mdash;reprit
+gaiement Septimine,&mdash;j'ai ma volonté aussi... Allons, tournez
+votre escabeau du côté du jour; j'ai apporté dans cette boîte tout ce
+qu'il me faut pour vous peigner.</p>
+
+<p>&mdash;Septimine, je t'en prie... laisse-moi.</p>
+
+<p>Mais la jeune fille, bon gré, mal gré, tourna la chaise du récalcitrant,
+et avec l'autorité d'une <i>grande s&oelig;ur</i>, le força de laisser démêler
+sa chevelure en désordre; tout en lui rendant ces soins avec
+autant d'affection que de bonne grâce, Septimine, debout derrière
+l'enfant, lui disait:&mdash;Je vous demande si vous n'êtes pas ainsi cent
+fois plus gentil?</p>
+
+<p>&mdash;Que m'importe cela! je m'ennuie tant dans ce couvent... ne
+pouvoir jamais en sortir, mon Dieu... qu'ai-je donc fait pour être si
+malheureux?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon pauvre petit... vous êtes fils de roi!</p>
+
+<p>L'enfant ne répondit rien, cacha sa figure entre ses mains, et se
+mit à pleurer de nouveau en disant d'une voix étouffée:&mdash;Mon
+père... mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si vous recommencez à pleurer et surtout à parler de
+votre père, vous me ferez pleurer aussi, car si je vous gronde de votre
+incurie, j'ai grand'-pitié de vos chagrins, oui, grand'-pitié; je venais
+ici ce matin pour vous donner peut-être un bon espoir.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire, Septimine?</p>
+
+<p>La jeune fille ayant donné ses soins à la chevelure de l'enfant,
+s'assit près de lui sur un escabeau, prit sa quenouille et commençant
+à filer lui dit à demi-voix d'un air grave et mystérieux:&mdash;Me
+promettez-vous d'être discret?</p>
+
+<p>&mdash;À qui veux-tu que je parle? j'ai en aversion tous ceux qui sont
+ici.</p>
+
+<p>&mdash;Excepté moi... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, excepté toi, Septimine... tu es la seule qui m'inspires un
+peu de confiance.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle défiance pourrait vous inspirer une pauvre <i>Coliberte</i>,
+comme on dit en Septimanie, où je suis née? ne suis-je pas esclave,
+ainsi que ma mère, femme du portier extérieur de ce couvent? Lorsqu'il
+y a dix-huit mois, vous avez été conduit ici, je n'avais pas
+quinze ans, j'étais enfant comme vous; on m'a mis auprès de
+votre personne pour tâcher de vous distraire, en partageant vos jeux;
+depuis ce temps-là nous avons grandi ensemble; vous vous êtes habitué
+à moi... n'est-il pas naturel que vous me témoigniez quelque
+confiance?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure tu me disais que peut-être tu me ferais espérer...
+quelle espérance peux-tu me donner?</p>
+
+<p>&mdash;D'abord me promettez-vous d'être discret? très-discret?</p>
+
+<p>&mdash;Je te le promets.</p>
+
+<p>&mdash;Promettez-moi aussi de ne pas recommencer à pleurer... car
+il faut que je vous parle du roi, votre père...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne pleurerai plus, Septimine.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a dix-huit mois de cela, le roi Thierry, votre père, est mort
+dans son domaine de Compiègne, et le maire du palais, ce méchant
+<i>Karl-Marteau</i>, vous a fait conduire et emprisonner ici...</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant mon père m'avait toujours dit: «Mon petit Chilpérik,
+tu seras roi! comme moi, tu auras des chiens et des faucons
+pour chasser, de beaux chevaux, des chars pour te promener,
+des esclaves pour te servir...» Et ici je n'ai rien de tout cela,
+moi! Mon Dieu! mon Dieu!... que je suis malheureux!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous allez recommencer à pleurer, malgré vos promesses?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Septimine... non je ne pleure pas.</p>
+
+<p>&mdash;Ce méchant Karl-Marteau vous a donc fait conduire en ce couvent
+pour régner à votre place, comme il régnait, dit-on, à la place
+de votre père.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a pourtant en ce pays des Gaules assez de chiens, de faucons,
+de chevaux, d'esclaves pour que ce Karl en ait sa suffisance,
+et moi la mienne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... si régner c'est seulement avoir toutes ces choses... mais
+moi, pauvre fille, je n'en sais rien. Voilà seulement ce que je sais:
+votre père avait des amis qui sont les ennemis de Karl-Marteau, et
+ils voudraient vous voir hors de ce couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, va, Septimine, je voudrais être hors d'ici!</p>
+
+<p>Après un moment d'hésitation la jeune fille, cessant de filer, dit
+au jeune prince d'une voix plus basse encore et regardant autour
+d'elle comme si elle eût craint d'être entendue:&mdash;Vous voulez sortir
+de ce couvent... cela dépend de vous.</p>
+
+<p>&mdash;De moi!&mdash;s'écria Chilpérik,&mdash;et comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;De grâce, ne parlez pas si haut,&mdash;reprit Septimine avec inquiétude
+en jetant les yeux sur la porte.&mdash;Je crains toujours que
+quelqu'un soit là... à épier...&mdash;Puis se levant elle alla sur la pointe
+du pied écouter à la porte et regarder par le trou de la serrure. Rassurée
+par cet examen, Septimine revint prendre sa place, se remit à
+filer, et dit à Chilpérik:&mdash;Durant le jour vous pouvez vous promener
+dans le jardin?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais ce jardin est entouré d'une clôture, et je suis toujours
+suivi d'un moine; aussi j'aime mieux rester dans cette chambre
+que de me promener.</p>
+
+<p>&mdash;Le soir on vous renferme ici...</p>
+
+<p>&mdash;Et un moine couche au dehors à ma porte.</p>
+
+<p>&mdash;Regardez un peu par cette fenêtre.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi cela?</p>
+
+<p>&mdash;Pour voir si l'élévation de cette croisée à terre vous semble
+très-effrayante...</p>
+
+<p>Chilpérik regarda au dehors et répondit:&mdash;C'est très-haut, Septimine.</p>
+
+<p>&mdash;Très-haut? il y a là peut-être huit à dix pieds au plus...
+Supposez qu'une corde garnie de gros n&oelig;uds soit attachée à cette
+barre de fer que voilà... auriez-vous le courage, la nuit, de descendre
+le long de cette corde?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, Septimine... oh! mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Vous auriez peur?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!</p>
+
+<p>&mdash;Êtes-vous peu courageux... Je n'aurais pas peur, moi qui ne
+suis qu'une fille...</p>
+
+<p>L'enfant regarda de nouveau par la fenêtre et reprit en réfléchissant:&mdash;Tu
+as raison... c'est moins élevé que cela ne me l'avait
+paru d'abord; mais cette corde, Septimine, comment me la procurer?
+et puis lorsque je serais en bas... pendant la nuit? que ferais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Au bas de cette fenêtre vous trouveriez mon père, il vous jetterait
+sur les épaules la mante à capuchon que je porte habituellement;
+je ne suis guère plus grande que vous; en croisant bien la mante et
+rabaissant le capuchon sur votre visage, mon père pourrait, la nuit
+aidant, vous faire passer pour moi, traverser l'intérieur du couvent,
+regagner sa loge au dehors; là des amis de votre père vous attendraient
+avec des chevaux; vous partiriez vite, vous auriez toute la nuit devant
+vous, et le matin quand on s'apercevrait de votre fuite, il serait trop
+tard pour courir après vous... Maintenant, répondez, aurez-vous le
+courage de descendre par cette fenêtre pour regagner votre liberté?</p>
+
+<p>&mdash;O Septimine! j'en ai fort envie, mais...</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous avez peur... Fi! un grand garçon comme vous!</p>
+
+<p>&mdash;Et cette corde qui me la donnerait?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... Répondez: êtes-vous décidé? Il faut-vous hâter, les
+amis de votre père sont dans les environs... ils viendront durant cette
+nuit et celle de demain attendre avec les chevaux, non loin des murs
+du couvent...</p>
+
+<p>&mdash;Septimine, j'aurai le courage de descendre...</p>
+
+<p>&mdash;Un dernier mot, Chilpérik,&mdash;dit la jeune fille d'une voix
+triste et émue:&mdash;Ma mère, mon père et moi nous nous exposons
+à des peines terribles, à la mort peut-être... en favorisant votre fuite!
+nous n'avons d'autre intérêt à cela que la pitié que vous nous faites...
+lorsque l'on a proposé à mon père d'aider à votre évasion, on lui a
+offert de l'argent; il a refusé, disant: «&mdash;Je ne veux d'autre récompense
+que la satisfaction de contribuer à la délivrance de ce
+pauvre petit, qui est toujours triste ou pleurant depuis dix-huit
+mois, et qui périrait ici de chagrin.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! sois tranquille; quand je serai roi comme mon père, je
+te ferai de beaux présents.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin de vos présents; vous êtes un enfant très à
+plaindre; voilà ce qui nous touche, et comme disait mon père, qui
+sait bien des choses, quoique esclave: «&mdash;Ce n'est pas parce que ce
+pauvre petit est fils de roi qu'il m'intéresse, car, après tout, il est
+de la race de ces Franks qui nous tiennent en esclavage, nous
+autres Gaulois, depuis Clovis; non, je veux tâcher de le sauver
+parce qu'il me fait peine à voir...»&mdash;Songez-y, Chilpérik, la
+moindre indiscrétion de votre part attirerait sur nous de terribles
+malheurs.</p>
+
+<p>&mdash;Septimine, je te le promets, je ne dirai rien à personne, j'aurai
+du courage, et cette nuit même, je tâcherai de fuir pour aller
+rejoindre les amis de mon père. Oh! quel bonheur!&mdash;ajouta l'enfant
+en frappant dans sa main,&mdash;quel bonheur! demain je serai
+libre... je redeviendrai Roi comme mon père...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez pour vous réjouir que vous soyez hors d'ici... Maintenant,
+écoutez-moi bien: on vous enferme toujours après la prière
+du soir; la nuit est alors tout à fait noire; il vous faudra attendre
+environ une demi-heure, puis attacher votre corde et descendre;
+mon père, je vous l'ai dit, vous attendra au bas de cette fenêtre...
+Est-ce pour cette nuit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est convenu; mais cette corde, où est-elle?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez,&mdash;dit Septimine en tirant du milieu du chanvre contenu
+dans son tablier, une corde enroulée, mince, mais très-forte, garnie
+çà et là de gros n&oelig;uds,&mdash;il y a, vous le voyez, à ce bout, un crochet de
+fer; vous l'attacherez à la barre de cette croisée, puis vous descendez,
+n&oelig;ud à n&oelig;ud, jusqu'à terre; vous n'aurez ainsi rien à craindre.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je n'ai plus peur. Mais, cette corde, où la cacher?</p>
+
+<p>&mdash;Sous les matelas de votre lit.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... donne vite...&mdash;Et le jeune prince, aidé de
+Septimine, cacha la corde vers le milieu du lit, entre deux matelas.
+À peine le lit était-il recouvert, que l'on entendit au loin et au dehors
+un bruit lointain de clairons. Septimine et Chilpérik se regardèrent
+un moment interdits; puis la jeune fille dit vivement en
+retournant s'asseoir sur son escabeau et reprenant sa quenouille.&mdash;Il
+se passe quelque chose d'inaccoutumé au dehors de l'abbaye; on
+va peut-être venir ici... prenez vos osselets et jouez vite, vite...</p>
+
+<p>Chilpérik obéit machinalement à la jeune fille, s'assit à terre, et
+se mit à jouer aux osselets, tandis que Septimine continuait de filer
+tranquillement sa quenouille auprès de la fenêtre. Peu d'instants
+après, la porte de la chambre s'ouvrit; le père Clément, abbé du
+monastère, entra, et dit à la jeune fille:&mdash;Laisse-nous.</p>
+
+<p>Septimine se hâta de se retirer; mais croyant profiter d'un moment
+où le moine ne la verrait pas, elle mit son doigt sur ses
+lèvres, pour recommander une dernière fois la discrétion à Chilpérik.
+L'abbé s'étant alors retourné brusquement, elle n'eut que le
+temps de porter la main à sa chevelure pour dissimuler la signification
+de son premier geste; cependant la Coliberte craignit d'avoir
+éveillé les soupçons du père Clément, qui la suivit d'un regard pénétrant,
+ainsi qu'elle s'en aperçut, lorsque arrivée au seuil de la porte,
+et se retournant une dernière fois pour saluer le père, elle rencontra
+l'&oelig;il scrutateur du moine toujours fixé sur elle.</p>
+
+<p>&mdash;Que Dieu nous sauve,&mdash;dit la jeune fille saisie d'une angoisse
+mortelle, en sortant de la chambre.&mdash;À la vue du moine, le malheureux
+enfant est devenu pourpre, et il ne quitte pas des yeux son
+lit, où est caché la corde. Ah! je tremble pour le petit prince et
+pour nous.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p><i>Karl-Marteau</i> (ou Martel) venait d'arriver au couvent de Saint-Saturnin,
+escorté seulement d'une centaine de guerriers; il devait
+bientôt rejoindre un détachement de son armée, qui faisait halte à
+quelque distance du monastère. Le maire du palais et l'un des chefs
+de bande qui l'accompagnait venaient d'être introduits dans l'appartement
+du père Clément, pendant que celui-ci se rendait auprès du
+jeune prince. Karl-Marteau, alors dans toute la vigueur de
+l'âge, exagérait encore, dans son langage et dans son costume, la
+rudesse de la race germanique; sa barbe et sa chevelure d'un blond
+vif, incultes, hérissées, encadraient ses traits fortement colorés, où
+se peignait une rare énergie jointe à une sorte de bonhomie parfois
+joviale et narquoise; son regard audacieux révélait une intelligence
+supérieure; il portait, comme le dernier de ses soldats, une casaque
+de peau de chèvre par-dessus son armure ternie; ses bottines de gros
+cuir étaient armées d'éperons de fer rouillé; à son baudrier de
+buffle pendait une longue et large épée de <i>Bordeaux</i>, ville alors renommée
+pour la fabrication de ses armes.</p>
+
+<p>Le guerrier qui accompagnait Karl-Marteau paraissait âgé d'environ
+vingt-cinq ans; grand, svelte, robuste, il portait avec une
+aisance militaire sa brillante armure d'acier, à demi cachée par un
+long manteau blanc à houppes noires à la mode arabe; son magnifique
+cimeterre à fourreau et à poignée d'or massif, orné d'arabesques
+de corail et de diamants, était aussi d'origine arabe;
+l'on ne pouvait imaginer une figure d'une beauté plus accomplie
+que celle de ce jeune homme; il avait déposé son casque sur une
+table; sa chevelure noire bouclée, séparée au milieu de son front,
+sillonné d'une profonde cicatrice, tombait de chaque côté de son
+mâle visage, ombragé d'une légère barbe brune; ses yeux bleus de
+mer, au regard ordinairement doux et fier, semblaient cependant exprimer
+parfois l'obsession d'un chagrin ou d'un remords caché...
+Alors un tressaillement nerveux fronçait ses noirs sourcils, ses traits,
+pendant quelques instants, devenaient sombres; mais bientôt ils reprenaient
+leur expression habituelle, grâce à la mobilité de ses impressions,
+à l'ardeur de son sang et à l'impétuosité de son caractère.
+Karl, gardant depuis quelques instants le silence, contemplait son
+jeune compagnon avec une sorte de satisfaction narquoise. Enfin il
+lui dit de sa grosse voix rauque:&mdash;Berthoald, comment trouves-tu
+cette abbaye et les champs que nous venons de traverser?</p>
+
+<p>&mdash;L'abbaye me semble vaste, les champs fertiles; mais pourquoi
+cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Parce que je voudrais te faire un cadeau selon ton goût, mon
+garçon.&mdash;Le jeune homme regarda le chef des Franks avec une
+surprise profonde. Karl-Marteau continua:&mdash;Écoute... En 732, il
+y a bientôt six ans de cela, lorsque ces païens d'Arabes, établis en
+Gaule, s'étaient avancés jusqu'à Tours et à Blois, je marchais vers
+eux; j'ai vu arriver à mon camp un jeune chef suivi d'une cinquantaine
+de braves diables...</p>
+
+<p>&mdash;Ce guerrier, c'était moi...</p>
+
+<p>&mdash;C'était toi... fils d'un seigneur frank, mort, m'as-tu dit, dépossédé
+de ses bénéfices, comme tant d'autres; peu m'importait à
+moi ta naissance; quand la lame est de bonne trempe, je me soucie peu
+du nom de l'armurier,&mdash;poursuivit Karl sans remarquer un léger
+tressaillement des sourcils de Berthoald, dont le front rougit et dont
+le regard s'abaissa avec une sorte de confusion involontaire.&mdash;Tu
+cherchais fortune à la guerre, tu avais rassemblé ta bande de gens
+déterminés, tu venais m'offrir ton épée et leurs services. Le lendemain,
+dans les plaines de Poitiers, toi et tes hommes, vous vous battiez
+si rudement contre les Arabes, que tu perdais les trois quarts de
+ton monde; tu tuais de ta main Abd-el-Rhaman, le général de ces
+païens, et tu recevais deux blessures en me dégageant d'un groupe de
+cavaliers Berbères qui sans toi me tuaient.</p>
+
+<p>&mdash;C'était mon devoir de soldat de défendre mon chef.</p>
+
+<p>&mdash;Et à moi, mon devoir de chef était de récompenser ton courage
+de soldat. Jamais je ne l'oublierai, ta vaillance m'a sauvé la vie:
+mes fils ne l'oublieront pas non plus, ils liront dans quelques notes
+que j'ai fait écrire sur mes guerres: <i>Lors de la bataille de Poitiers,
+Karl a dû la vie à Berthoald; que mes fils s'en souviennent en voyant
+la cicatrice que porte au front ce courageux guerrier</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, tes louanges m'embarrassent.</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît de te louer; je t'aime sincèrement; depuis la bataille
+de Poitiers je t'ai regardé comme l'un de mes meilleurs compagnons
+d'armes, quoique tu sois parfois têtu comme un mulet et
+bizarre dans tes goûts.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, s'il s'agissait de guerroyer au nord ou à l'est contre les
+Frisons ou les Saxons, au midi contre les Arabes, il n'était pas de
+plus enragé tapeur que toi; mais lorsqu'il a fallu deux ou trois fois
+comprimer quelques révoltes de gens de race gauloise, tu bataillais
+mollement, presque à contre-c&oelig;ur...</p>
+
+<p>&mdash;Karl, les goûts varient,&mdash;reprit Berthoald en souriant d'un
+air forcé qui trahissait une pensée amère.&mdash;Il en est souvent du
+goût des batailleurs comme de celui des femmes: les uns aiment les
+blondes, les autres les brunes; ils sont de feu pour celles-ci, de glace
+pour celles-là... Ainsi je préfère à toutes la guerre contre les Saxons
+et les Arabes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne connais point ces délicatesses; aussi vrai que l'on
+m'a surnommé <i>Marteau</i>, pourvu que je frappe ou que j'écrase ce
+qui me fait obstacle, tout ennemi m'est bon; je démolis pour fonder...
+Écoute encore, je croyais après leur déroute à Poitiers, ces
+chiens d'Arabes, si rudement martelés, qu'ils repasseraient en hâte
+les Pyrénées; je me suis trompé, ils ont tenu, ils tiennent encore
+ferme dans le Languedoc; malgré le succès de notre dernière
+bataille nous n'avons pu nous emparer de Narbonne, place de refuge
+de ces païens. Il me faut retourner dans le nord de la Gaule; les
+Saxons redeviennent menaçants. Je regrette de laisser Narbonne
+aux mains des Sarrazins; mais du moins nous avons ravagé les environs
+de cette grande cité, fait un immense butin, emmené beaucoup
+d'esclaves, dévasté, en nous retirant, les pays de Nîmes, de Toulouse
+et de Béziers; bonne leçon pour ces populations qui avaient
+pris parti pour les Arabes; elles se rappelleront ce qu'on gagne à
+quitter l'Évangile pour le Koran, ou plutôt, car je me soucie de Mahomet
+comme du Pape, ce qu'on gagne à s'allier aux Arabes contre
+les Franks. Du reste, quoiqu'ils restent maîtres de Narbonne, ces
+païens m'inquiètent peu: des voyageurs arrivés d'Espagne m'ont appris
+que la guerre civile a éclaté entre les deux kalifes de Grenade et
+de Cordoue; occupés à batailler entre eux, ils n'enverront pas de
+nouvelles troupes en Gaule, et ces maudits Sarrazins n'oseront sortir
+du Languedoc, d'où je les chasserai plus tard... Tranquille au midi,
+je retourne au nord; je voudrais auparavant caser à leur goût et au
+mien bon nombre de braves soldats, qui, comme toi, m'ont vaillamment
+servi, et faire d'eux de gros abbés, de riches évêques ou de
+grands bénéficiers.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, tu voudrais faire de moi un abbé ou un évêque?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi non? L'abbaye et l'évêché ne font-ils pas l'évêque et
+l'abbé?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute encore... Tu l'as vu, je n'ai pu soutenir mes grandes et
+continuelles guerres du nord et du midi, qu'en recrutant sans cesse
+des tribus germaines au delà du Rhin, afin de renforcer mes armées;
+les descendants de ces seigneurs bénéficiers, créés par Clovis et par
+ses fils, se sont amollis; ils sont devenus aussi fainéants que leurs
+rois; ils tâchent d'échapper à leur obligation d'amener leurs colons
+à la guerre, sous prétexte que faute de colons pour cultiver la terre
+elle ne produit point; enfin, à part quelques évêques batailleurs,
+vieux endiablés, qui ont quitté le casque pour la mitre, et qui,
+reprenant la cuirasse, m'amenaient leurs hommes, l'Église n'a pas
+voulu, ne veut pas contribuer aux frais de la guerre... Or, foi de
+Marteau, cela ne peut durer... Mes braves guerriers, nouveaux venus
+de Germanie, les chefs de bande qui, comme toi, m'ont bravement
+servi, ont droit à leur tour au partage des terres de la Gaule; voyons!
+n'y ont-ils pas plus droit que ces évêques rapaces, que ces abbés débauchés,
+qui ont pardieu des sérails comme les kalifes des Arabes!
+Non, non, je veux mettre ordre à cela, récompenser les courageux,
+châtier les fainéants et les lâches... Je distribuerai à mes hommes
+nouvellement arrivés de Germanie, une bonne partie des biens de
+l'Église... J'établirai ainsi mes chefs et leurs hommes; au lieu de
+laisser tant de terres et d'esclaves au pouvoir de paresseux tonsurés,
+je me créerai une forte réserve aguerrie, toujours prête à marcher
+au premier signal. Donc, pour commencer, je te fais comte en ce
+pays, et te fais don, Berthoald, de cette abbaye[C], terres, bâtiments,
+esclaves, à la charge par toi de payer une somme à mon
+fisc, et de te rendre, avec tes hommes, en armes à mon premier
+appel.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! moi comte en ce pays! moi, possesseur de tant de biens!&mdash;s'écria
+le jeune chef avec joie, pouvant à peine croire à une
+donation si magnifique;&mdash;mais les biens de cette abbaye sont immenses!</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, mon garçon; toi et tes hommes vous vous établirez
+ici, il doit y avoir de jolies esclaves, vous ferez bonne souche de
+soldats; d'ailleurs, cette abbaye, et voilà surtout pourquoi je te la
+donne à toi, cette abbaye doit, par sa position, devenir un poste
+militaire important. Je concéderai à l'abbé de ce couvent d'autres
+terres... s'il en reste. Mais ce n'est pas tout, Berthoald, j'ai pour
+toi autant d'affection que de confiance... je te fais ce don, voilà
+pour l'affection; reste la confiance, je veux t'en donner une grande
+preuve en t'établissant ici, et te chargeant d'un devoir si important
+que...</p>
+
+<p>&mdash;Karl, pourquoi t'interrompre?&mdash;dit Berthoald en voyant le
+chef des Franks réfléchir au lieu de continuer de parler.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute,&mdash;reprit Karl après quelques moments de silence.&mdash;Depuis
+près d'un siècle et demi que nous régnons de fait, nous autres,
+maires du palais... à quoi servaient les rois, ces descendants de
+Clovis?</p>
+
+<p>&mdash;À quoi? mais à rien. Ne t'ai-je pas entendu dire cent fois que
+ces lâches fainéants passaient leur vie à boire, à manger, à jouer, à
+chasser, à dormir dans les bras de leurs concubines et à aller à la
+messe pour racheter quelques crimes commis dans la furie du vin?</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai dit, mon garçon, la vérité... Telle était la vie de ces <i>rois
+fainéants</i>, les bien nommés. Nous autres, maires du palais, nous
+gouvernions de fait; à chaque assemblée du champ de Mai, nous
+tirions un de ces mannequins royaux de sa résidence de <i>Compiègne</i>,
+de <i>Kersy-sur-Oise</i> ou de <i>Braine</i>; on vous plantait mon homme sur
+un char doré, attelé de quatre b&oelig;ufs, selon la vieille coutume germanique,
+et, couronne en tête, sceptre en main, pourpre au dos, le
+visage orné d'une longue barbe postiche[D], s'il était imberbe, afin
+de lui donner un certain air de majesté, on promenait autour du
+champ de Mai ce royal simulacre, qui recevait, pour la forme, foi
+et hommage des duks, des comtes et des évêques, venus à cette assemblée
+de tous les coins de la Gaule... La comédie jouée, l'on
+remettait l'idole dans sa boîte jusqu'à l'an suivant. Or, à quoi bon
+ces momeries? le vrai roi, le seul roi est celui qui gouverne et se
+bat! aussi, n'aimant point le superflu, j'ai supprimé la royauté...</p>
+
+<p>&mdash;De ceci, Karl, je te loue et t'ai loué; autant qu'à toi, plus
+qu'à toi, peut-être, tout obscur soldat que je sois, les rois franks, ces
+descendants de Clovis, m'inspiraient la haine et le mépris...</p>
+
+<p>&mdash;Et d'où te venait cette haine?</p>
+
+<p>Berthoald rougit, fronça ses noirs sourcils, et répondit:&mdash;J'ai toujours
+haï la fainéantise et la cruauté.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu as eu de quoi haïr amplement... Revenons à ces rois.
+Le dernier d'entre eux, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, a laissé
+un fils, un enfant de neuf ans... je l'ai envoyé ici...</p>
+
+<p>&mdash;Ici? qu'en veux-tu faire?</p>
+
+<p>&mdash;Le garder... voici pourquoi. Nous autres Franks, nous avons
+l'esprit variable; nous sommes habitués, depuis un siècle et demi, à
+mépriser ces rois, que jadis nous glorifiions... Aussi, lors du premier
+champ de Mai qui s'est passé sans la momerie royale, abolie par moi,
+les comtes et les évêques n'ont eu souci de l'idole qui manquait à
+la fête; mais, cette année, quelques-uns ont demandé où était le roi;
+un plus grand nombre, il est vrai, a répondu: À quoi bon le roi?...
+Cependant il se peut qu'ils veuillent un an ou l'autre revoir le mannequin
+royal faire son tour du champ de Mai, selon la vieille coutume...
+peu m'importe, pourvu que je règne. Aussi je leur tiens
+en réserve l'enfant qui est ici; ce marmot, moyennant une fausse
+barbe au menton et une couronne sur la tête, figurerait dans le
+char, ni mieux ni pire que tant d'autres rois de douze ou quinze ans
+qui ont figuré avant lui! il serait au besoin, l'an prochain, le roi
+Chilpérik III.</p>
+
+<p>&mdash;Des rois de douze ans!... À quel abaissement arrivent les
+royautés!...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'en est fallu de peu que la charge de maire du palais, devenue
+héréditaire, fût non moins abaissée... N'ai-je pas eu un frère,
+âgé de onze ans, maire du palais d'un roi de dix ans?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, tu plaisantes!</p>
+
+<p>&mdash;Non, pardieu! car ce temps-là ne fut point plaisant pour moi...
+Ma marâtre <i>Plectrude</i> m'avait fait jeter en prison après la mort de
+mon père, <i>Pépin d'Héristal</i>... Oui, selon cette bonne dame, je n'étais
+qu'un bâtard, bon pour le gibet ou pour le froc, tandis que
+mon père laissait à mon frère Théobald la charge de maire du palais,
+héréditaire dans notre famille... De sorte que mon frère, âgé de onze
+ans, devint maire du palais de ce Dagobert III, roi de dix ans[E],
+qui fut plus tard l'aïeul de ce petit Chilpérik, prisonnier en ce monastère...
+Ce roi et ce maire du palais enfantins ne pouvaient guère,
+tu le vois, usurper l'un sur l'autre que des toupies ou des osselets.
+Aussi la bonne dame Plectrude comptait régner à la place de ces
+deux marmots, pendant qu'ils joueraient aux billes... Tant d'audace
+et de sottise ont soulevé les seigneurs franks. Plectrude, au bout de
+quelques années, a été chassée, son fils aussi. Tandis que moi, Karl,
+le maudit, le bâtard, je sortais de prison, et devenais, à mon tour,
+maire du palais de Dagobert III; depuis lors j'ai tant fait de bruit
+dans le monde en martelant de ci, de là, Saxons, Frisons et Sarrazins,
+que le nom de <i>Marteau</i> m'en est resté... Dagobert III laissa
+un fils, Thierry IV, mort il y a dix-huit mois, lequel Thierry était
+père de ce petit Chilpérik, prisonnier ici. J'ai voulu, en passant
+dans cette contrée, visiter ce marmot afin de savoir comment il supportait
+sa captivité. Maintenant, écoute... Je t'ai parlé d'une marque
+de confiance que je voulais te donner, la voici: Je te confie la garde
+de cet enfant, le dernier rejeton de Clovis...</p>
+
+<p>&mdash;À ma garde! à moi! ce dernier rejeton de Clovis!&mdash;s'écria
+Berthoald, d'abord avec stupeur; puis, tressaillant d'une joie farouche:&mdash;À
+ma garde! celui-là qui eut pour ancêtres Clotaire, le tueur
+d'enfants! Chilpérik, le Néron des Gaules! Frédégonde, la Messaline!
+Clotaire II, justicier de Brunehaut, et tant d'autres monstres couronnés!
+À ma garde, à moi, leur dernier rejeton!</p>
+
+<p>&mdash;Que signifient ces mots?... l'égarement où je te vois?... Es-tu
+fou?...</p>
+
+<p>&mdash;La destinée des hommes est parfois étrange... Moi, gardien du
+dernier descendant de ce conquérant des Gaules, si abhorré par mes
+pères!... Oh! les dieux sont justes!...</p>
+
+<p>&mdash;Berthoald, encore une fois es-tu fou? Qu'il y a-t-il de si étonnant
+à ce que tu sois gardien de cet enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Excuse-moi, Karl,&mdash;reprit Berthoald en revenant à lui, craignant
+de s'être trahi.&mdash;J'étais profondément frappé de cette pensée:
+moi, obscur soldat, avoir pour prisonnier le dernier rejeton de tant
+de rois!...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, elle finit misérablement cette race de Clovis, si vaillante
+autrefois, si abâtardie depuis... Que veux-tu! ces roitelets, pères
+avant quinze ans, caduques à trente, hébétés par le vin, abrutis par
+l'oisiveté, énervés par une débauche précoce, étiolés, rabougris, stupides,
+devaient finir comme tu vois... Tandis que nous autres, maires
+du palais, rudes hommes, toujours allant, venant, du nord au midi,
+de l'est à l'ouest, toujours chevauchant, toujours bataillant, gouvernant,
+nous aboutissons au bonhomme Karl, et il n'est point frêle ou
+rabougri, celui-là! sa barbe n'est point postiche, et, quelque beau
+jour, il pourra faire à son tour souche de vrais rois... car, foi de
+Marteau, ces rois-là ne se laisseront pas mettre sous le hangar ni
+avant ni après les assemblées du moi de mai... vu qu'ils auront de
+vrai poil au menton...</p>
+
+<p>&mdash;Qui sait, Karl? peut-être si tu fais souche de rois, leur race
+s'abâtardira-t-elle comme cette race de Clovis, dont tu veux confier
+à ma garde le dernier rejeton...</p>
+
+<p>&mdash;Par le diable! est-ce que nous nous sommes abâtardis, nous
+autres fils de Pépin l'Ancien, maires du palais, héréditaires dès avant
+le règne de Brunehaut!</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'étiez pas rois, Karl, et la royauté porte en soi un poison
+qui à la longue énerve et tue les races les plus viriles...</p>
+
+<p>Berthoald achevait à peine ces paroles, dont le chef des Franks
+parut fort surpris, lorsque le père Clément, abbé du monastère, entra
+précipitamment dans la salle, et s'adressant à Karl:&mdash;Seigneur,
+je viens de découvrir un terrible complot! mais le jeune prince s'est
+obstinément refusé à m'accompagner ici...</p>
+
+<p>&mdash;Un complot? ah! ah! l'on complote donc dans ton abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce au ciel, seigneur, moi et mes frères nous sommes étrangers
+à cette indigne trahison; les coupables sont de misérables esclaves
+qui seront châtiés selon leurs mérites.</p>
+
+<p>&mdash;Explique-toi, dépêchons!</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, seigneur, je dois vous apprendre qu'à l'arrivée du
+jeune prince en ce couvent, le comte Hugh, qui l'avait amené,
+me recommanda de mettre auprès de l'enfant une jeune esclave,
+jolie s'il était possible, et surtout provoquante... à cette fin que...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, une éducation à la façon de celle que la vieille Brunehaut
+donnait à ses petits-fils... Le comte Hugh a dépassé mes
+ordres, et toi, saint homme, tu n'as pas rougi de te faire l'entremetteur
+de cette infamie?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur! quelle abomination! les deux enfants sont restés
+purs comme des anges...</p>
+
+<p>&mdash;Et cela malgré toi... mais ce complot?</p>
+
+<p>&mdash;L'on avait donc placé, seigneur, une jeune esclave auprès du
+petit prince; cette fille, innocente créature jusqu'à son crime d'aujourd'hui,
+je dois l'avouer, s'est, ainsi que son père et sa mère, apitoyée
+sur le sort de Chilpérik; ils ont ouvert l'oreille à des propositions
+détestables, et cette nuit même, au moyen de cette corde
+(le moine la tira de dessous son froc), l'enfant devait s'évader de
+sa chambre, grâce à la complicité de l'esclave-portier, puis rejoindre
+des fidèles du feu roi Thierry, cachés dans les environs du
+couvent.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!... le vieux parti royal se remue? On me croyait pour
+longtemps occupé à la guerre contre les Arabes! l'on voulait rétablir
+la royauté en mon absence? Mais Karl va vite, fait vite et
+revient vite... Continue.</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure, en entrant chez le jeune prince, mes soupçons
+ont été éveillés; son trouble, sa rougeur, m'ont frappé; il ne
+quittait pas son lit du regard; une idée subite me vient, je cours au
+lit, je soulève le matelas, je trouve cette corde, puis je presse l'enfant
+de questions, et il m'avoue tout...</p>
+
+<p>Le chef des Franks s'écria en affectant plus de courroux qu'il n'en
+ressentait:&mdash;Trahison! voilà ce que c'est que d'avoir confié cet enfant
+à la garde de ces moines, traîtres ou incapables de défendre leurs
+prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! seigneur!... nous des traîtres!...</p>
+
+<p>&mdash;Ces paroles t'offensent? Or donc, réponds... Combien cette abbaye
+a-t-elle envoyé d'hommes à l'armée?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... nos colons et nos esclaves suffisent à peine à cultiver
+nos terres, nous n'avons pu envoyer personne à l'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Combien avez-vous payé au fisc pour les frais de la guerre?...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... nous avons employé tous nos revenus en bonnes
+&oelig;uvres...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vous vous faisiez de grasses charités à vous-mêmes. Les
+voilà bien ces gens d'église! toujours recevoir ou prendre, jamais
+donner ou rendre.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;De qui cette abbaye tient-elle ses terres?</p>
+
+<p>&mdash;Des libéralités du pieux roi Dagobert; notre charte de donation
+est de l'an 640 de notre Seigneur Jésus-Christ.</p>
+
+<p>&mdash;Et crois-tu, moine, que les rois franks vous aient fait ces donations,
+à vous autres tonsurés, à cette seule fin de vous voir engraisser
+dans la fainéantise et l'abondance, sans jamais concourir
+aux frais de guerre en hommes et en argent?...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur...</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! je vous confie un prisonnier important, et vous ne pouvez
+le garder sûrement...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, nous sommes innocents et incapables de...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, incapables... tu as dit le mot; aussi je veux établir ici des
+hommes de guerre... <i>capables</i> de garder le prisonnier, et, au besoin,
+de défendre cette abbaye, si les gens du parti royal tentaient d'enlever
+le petit prince;&mdash;Karl ajouta, s'adressant au jeune chef:&mdash;Toi
+et tes hommes, vous prendrez possession de cette abbaye, je te la
+donne!</p>
+
+<p>L'abbé leva les mains au ciel, en signe de muette désolation,
+tandis que Berthoald, jusqu'alors pensif, dit au chef des Franks:</p>
+
+<p>&mdash;Karl... après mûre réflexion, cet emploi de geôlier me répugne,
+et, quoiqu'il puisse y avoir pour moi une sorte de plaisir
+vengeur à être le gardien du dernier rejeton de Clovis... je refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Ton refus m'afflige. N'as-tu pas entendu ce moine? ne vois-tu
+pas qu'il faut ici un gardien vigilant? ne t'ai-je pas dit que cette
+abbaye devait devenir, par sa position, un poste militaire important?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, d'autres guerriers de ton armée mieux que moi garderont
+cet enfant, et aussi bien que moi défendront ce poste. Je te le répète,
+le métier de geôlier me répugne.</p>
+
+<p>Le chef des Franks resta quelques moments muet, soucieux, puis
+il reprit:&mdash;Moine, combien as-tu de terres, de colons et d'esclaves
+ici?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, nous possédons cinq mille huit cents arpents de terre,
+sept cents colons et dix-neuf cents esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Berthoald... tu entends, voilà ce que tu refuses pour toi et
+pour tes hommes, et, en outre, je t'aurais fait comte en ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne saurais être geôlier. Réserve pour d'autres que pour moi
+la faveur que tu voulais m'accorder; je t'en saurai autant de gré.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur,&mdash;reprit le père Clément avec une sainte résignation
+qui cachait mal son courroux contre Karl,&mdash;vous êtes chef des Franks
+et tout-puissant. Si vous établissez vos hommes de guerre en ce
+lieu et leur donnez nos terres, il nous faudra obéir, mais que deviendrons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Et que deviendront mes compagnons d'armes, qui m'ont si
+vaillamment servi durant tant de guerres, pendant que vous disiez
+ici vos patenôtres? Dis, qui les nourrira mes hommes? qui les logera?
+qui les vêtira? qui les servira? Ne veux-tu pas, moine, qu'ils
+aillent, ces vaillants, voler ou mendier sur les routes?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... il y aurait moyen de satisfaire vos compagnons
+d'armes et nous-mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Comment cela?</p>
+
+<p>&mdash;Vous voulez changer cette abbaye en un poste militaire; je l'avoue,
+vos hommes de guerre seront meilleurs gardiens du jeune
+prince que nous autres, pauvres moines. Mais puisque vous disposez
+de cette abbaye, daignez, illustre seigneur, vous qui pouvez
+tout, nous en donner une autre.</p>
+
+<p>&mdash;Laquelle?</p>
+
+<p>&mdash;Il existe près de Nantes l'abbaye de Meriadek; un de nos frères,
+mort depuis peu, y était resté plusieurs années comme intendant;
+il nous a même laissé ici un Polyptique renfermant la désignation
+exacte des biens et des personnes de l'abbaye. Elle était alors sous la
+règle de saint Benoît. L'on nous a dit que plus tard elle avait été
+changée en une communauté de femmes; mais nous n'avons, à ce
+sujet, aucune certitude...</p>
+
+<p>&mdash;Et cette abbaye,&mdash;reprit Karl en se frottant la barbe d'un air
+sournois et narquois,&mdash;tu me la demandes charitablement pour toi
+et pour tes moines?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, puisque vous nous dépossédez de celle-ci.</p>
+
+<p>&mdash;Et les possesseurs actuels de l'abbaye que tu sollicites... que
+deviendront-ils?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ce que nous serions devenus nous-mêmes. La volonté
+de Dieu soit faite en toute chose!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, pourvu que cette volonté soit faite en ta faveur. Et cette
+abbaye est-elle riche?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, avec l'aide de Dieu, nous y pourrons vivre humblement
+dans la retraite et la prière.</p>
+
+<p>&mdash;Moine, pas de mensonge! Cette abbaye vaut-elle plus ou
+moins que celle-ci?... ne me trompe pas; je veux savoir si je donne
+un b&oelig;uf ou un chevreau. Or, si tu me trompes, je pourrai revenir
+un jour sur cette donation; d'ailleurs tu m'as appris tout à l'heure
+que tu avais ici une exacte désignation des biens.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur,&mdash;reprit l'abbé en se mordant les lèvres et allant
+chercher plusieurs rouleaux de parchemin formant le Polyptique.&mdash;Vous
+verrez par ces pièces que les biens et revenus de l'abbaye de
+Meriadek valent au moins ceux dont nous jouissons ici... nous pourrions
+même, en réduisant, hélas! le nombre de nos bonnes &oelig;uvres,
+payer deux cents sous d'or par année à votre fisc.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis cela un peu tard,&mdash;reprit Karl en feuilletant les pièces
+du Polyptique qui désignaient parfaitement l'étendue et les limites
+de la donation.&mdash;As-tu ici des parchemins pour écrire?...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur,&mdash;s'écria joyeusement le moine en courant à
+son coffre, et croyant déjà tenir l'abbaye de Meriadek;&mdash;voici, gracieux
+seigneur, un parchemin; veuillez dicter... à moins que vous
+ne préfériez la formule ordinaire. Je la sais, et vais l'écrire à
+l'instant.</p>
+
+<p>L'abbé se mettait en devoir de s'asseoir et de prendre la plume,
+lorsque Karl lui dit, en l'écartant de la table:&mdash;Moine, je ne suis
+point comme les rois fainéants et ignorants, moi, je sais écrire,
+j'aime fort à faire mes affaires...</p>
+
+<p>Karl, consultant les parchemins que venait de lui remettre l'abbé,
+se mit à écrire, jetant parfois un regard sur Berthoald, qui demeurait
+pensif et presque étranger à ce qui se passait autour de lui; le
+moine, à quelques pas de la table, suivant d'un &oelig;il avide la main
+de Karl, se félicitait de s'être souvenu si à propos de l'abbaye de
+Meriadek, supputant déjà, sans doute, l'avantage qui résulterait
+pour lui de cet échange; aussi, s'adressant au chef des Franks, qui,
+silencieux, écrivait toujours, il lui dit avec une expression de bonheur
+contenu:&mdash;Puissant seigneur, voici mes noms: <i>Bonaventure
+Clément</i>, prêtre indigne et moine selon la règle de saint Benoît.</p>
+
+<p>Karl releva la tête, regarda fixement l'abbé, sourit d'une façon
+singulière; puis, s'étant remis à écrire, il dit au bout de quelques
+instants:&mdash;De la cire!... que j'appose mon sceau à cette charte.</p>
+
+<p>L'abbé s'empressa d'apporter ce qu'on lui demandait; Karl tira
+de son doigt un large anneau d'or, l'apposa sur la cire brûlante, et
+dit:&mdash;Voici la charte de donation bien en règle.</p>
+
+<p>&mdash;Gracieux seigneur,&mdash;s'écria l'abbé en tendant les mains,&mdash;nous
+appellerons chaque jour sur vous la protection du ciel.</p>
+
+<p>&mdash;Grâces te soient rendues, moine; les prières désintéressées doivent
+être particulièrement agréables au Tout-Puissant;&mdash;et se tournant
+vers le jeune chef, Karl lui dit:&mdash;Berthoald, par cette charte, je te
+fais comte au pays de Nantes, et te fais don à toi, à les hommes,
+de l'abbaye de Meriadek...</p>
+
+<p>L'abbé resta pétrifié, Berthoald tressaillit de joie, et s'écria avec
+l'accent d'une profonde reconnaissance:&mdash;Karl, ta générosité ne se
+lasse donc pas?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon vaillant! pas plus que ton bras ne se lasse à la bataille...
+Et maintenant à cheval, à cheval! mon noble comte. Si l'abbaye
+de Meriadek est un couvent de tonsurés et qu'il se trouve à sa tête
+quelque abbé batailleur qui refuse de te faire place, tu as ton épée, tes
+hommes ont leurs lances; si c'est un couvent de femmes, et que les
+nonnaines soient jeunes et jolies, tes braves et toi, vous pourrez, de
+par le diable...&mdash;Karl n'acheva pas, car, à ce moment, des pas précipités
+se firent entendre derrière la porte; elle s'ouvrit brusquement,
+et Septimine, entrant, pâle, épouvantée, le visage baigné de larmes,
+les cheveux dénoués, se jeta aux pieds de l'abbé en criant:&mdash;Grâce!
+mon père, grâce!...</p>
+
+<p>Presque aussitôt deux esclaves, armés de fouets et portant à la main
+des trousseaux de corde, arrivèrent, en courant, sur les pas de la
+jeune fille; mais ils s'arrêtèrent respectueusement à la porte. Septimine
+était si belle, si touchante, ainsi éplorée, suppliante, que Berthoald
+resta frappé d'admiration, et ressentit soudain pour cette infortunée
+un intérêt inexprimable; Karl lui-même ne put s'empêcher
+de s'écrier:&mdash;Foi de Marteau! la jolie fille! moine, tu choisis tes
+esclaves en connaisseur!</p>
+
+<p>&mdash;Que viens-tu faire ici?&mdash;s'écria brutalement le père Clément,
+furieux d'avoir vu la donation lui échapper; puis, se retournant vers
+les deux esclaves, immobiles au seuil de la porte:&mdash;Pourquoi ne
+l'avez-vous pas encore châtiée, cette misérable?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père... nous allions la dépouiller de ses vêtements pour
+l'attacher au chevalet malgré sa résistance, lorsqu'elle nous a échappé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon père,&mdash;s'écria Septimine d'une voix suffoquée par
+les sanglots, et tendant vers l'abbé ses mains suppliantes,&mdash;faites-moi
+mourir, mais épargnez-moi tant de honte...</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur,&mdash;s'écria le père Clément,&mdash;c'est cette esclave qui
+voulait faire évader le jeune prince! Double scélérate!... c'est toi qui
+es cause de tous nos maux! c'est nous que l'on punit de ton complot!
+tu le payeras cher. Qu'on l'emmène,&mdash;ajouta-t-il, de plus en
+plus courroucé, en se tournant vers les esclaves,&mdash;qu'on la châtie
+sur l'heure!</p>
+
+<p>Les esclaves firent un pas dans la chambre; mais Berthoald, les
+arrêtant d'un geste menaçant, s'approcha de Septimine, et, lui tendant
+la main:&mdash;Ne crains rien, pauvre enfant; Karl, le chef des
+Franks, ne souffrira pas que tu sois châtiée.</p>
+
+<p>La jeune fille, n'osant encore se relever, tourna son charmant
+sage vers Berthoald, et resta non moins frappée de la générosité du
+jeune homme que de sa beauté. En ce moment, leurs regards se
+rencontrèrent; Berthoald ressentit une émotion profonde, tandis que
+Karl disait à la <i>Coliberte</i>:&mdash;Allons, je te fais grâce..., mais pour
+quoi diable, ma fille, te mêles-tu de faire évader ce royal marmot?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur, il est si malheureux! Mon père et ma mère
+ont été, comme moi, apitoyés: voilà tout notre crime... Seigneur,
+je vous le jure sur le salut de mon âme...&mdash;Et les sanglots étouffèrent
+la voix de la jeune fille; elle ne put qu'ajouter en joignant les
+mains:&mdash;Grâce! grâce! pour mon père, pour ma mère!</p>
+
+<p>&mdash;Voilà que tu pleures encore à suffoquer,&mdash;dit Karl, touché,
+malgré sa rudesse, de tant de jeunesse, de douleur et de beauté.&mdash;Si
+l'on veut aussi châtier ton père et ta mère, je le défends.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur... on veut me vendre et me séparer d'eux...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce à dire, moine?&mdash;demanda Karl à l'abbé, tandis que
+Berthoald, sentant à chaque instant s'augmenter son trouble, son
+admiration et sa pitié, ne pouvait détacher ses regards de Septimine.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, voici le fait,&mdash;reprit le père Clément:&mdash;j'ai ordonné
+qu'après avoir été châtiés, ces trois esclaves, le père, la mère
+et la fille, seraient vendus et emmenés hors de ce couvent; un de
+ces marchands d'esclaves qui courent le pays est venu justement ce
+matin me proposer deux charpentiers dont nous avons besoin; je lui
+ai offert en troc cette jeune fille, ainsi que son père et sa mère; mais
+Mardochée a refusé l'échange.</p>
+
+<p>&mdash;Mardochée!&mdash;s'écria involontairement Berthoald, dont les
+traits, soudain pâlissants, exprimèrent autant de crainte que d'anxiété,&mdash;ce
+juif ici!...</p>
+
+<p>&mdash;Que diable as-tu?&mdash;dit Karl au jeune homme,&mdash;te voilà blanc
+comme ton manteau.</p>
+
+<p>Berthoald tâcha de vaincre l'émotion qui le trahissait, baissa les
+yeux, et répondit d'une voix altérée:&mdash;L'horreur que m'inspirent
+ces juifs maudits est si grande... que je ne peux les voir, ou seulement
+entendre prononcer leur nom sans frissonner malgré moi.&mdash;En
+disant ces mots, Berthoald prit vivement son casque, qu'il avait
+déposé sur la table, et le remit sur sa tête, l'enfonçant le plus possible,
+afin que la visière cachât, du moins, le haut de son visage.</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends ton horreur des juifs,&mdash;reprit Karl;&mdash;les araignées
+me causent le même dégoût; pourtant je ne suis point une
+femmelette... Mais continue, moine!</p>
+
+<p>&mdash;Mardochée consent à s'accommoder de la Coliberte, dont il a le
+placement; mais il ne veut ni du père ni de la mère: je lui ai donc
+vendu cette fille, me réservant le droit de la faire châtier avant de la
+livrer; je vendrai ses parents à un autre marchand.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur!&mdash;s'écria Septimine en fondant de nouveau en
+larmes,&mdash;c'est une cruelle condition que l'esclavage; mais il semble
+moins dur lorsqu'on le subit avec ceux qu'on aime...</p>
+
+<p>&mdash;Le marché est conclu,&mdash;dit l'abbé;&mdash;Mardochée m'a donné
+des arrhes, il a ma parole, il attend ici la Coliberte.</p>
+
+<p>En entendant dire que le juif se trouvait près de là, Berthoald
+tressaillit de nouveau, et ramena le capuchon de son long manteau
+blanc arabe par-dessus son casque, de sorte que ses traits étaient entièrement
+cachés; puis, s'adressant au chef des Franks d'une voix
+précipitée, comme s'il avait hâte de sortir de l'abbaye:&mdash;Karl,
+avant que je te quitte, pour longtemps peut-être, mets le comble à
+ta générosité envers moi; rends la liberté au père et à la mère de
+cette pauvre enfant, rachète-la au juif, qu'elle ne soit plus séparée
+de sa famille. Si elle a été coupable, la pitié seule l'a égarée. Tu vas
+placer ici des guerriers vigilants; l'évasion du petit prince ne sera
+plus à craindre. Pardonne à ces pauvres gens et rends-les libres...</p>
+
+<p>Septimine, entendant les paroles compatissantes et émues de Berthoald,
+leva vers lui son visage, empreint d'une reconnaissance
+ineffable.</p>
+
+<p>&mdash;Sois satisfait; Berthoald,&mdash;dit Karl,&mdash;relève-toi, ma fille;
+cette abbaye, où je veux établir mes guerriers, comptera trois esclaves
+de moins; mais je n'aurai rien refusé à l'un de mes plus vaillants
+chefs.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, mon enfant,&mdash;dit le jeune homme en mettant plusieurs
+pièces d'or arabes dans la main de la Coliberte:&mdash;Voilà pour vous
+aider à vivre, toi, ton père et ta mère. Sois heureuse! bénis la générosité
+de Karl, et souviens-toi quelquefois de moi.</p>
+
+<p>Septimine, par un mouvement supérieur à sa volonté, saisit la
+main que lui tendait Berthoald, et, sans prendre les pièces d'or qu'il
+lui offrait et qui roulèrent sur le plancher, elle baisa la main du
+jeune homme avec une reconnaissance si passionnée, qu'il sentit ses
+yeux, malgré lui, mouillés de larmes. Karl s'en aperçut, et cria en
+riant de son gros rire germanique:&mdash;Foi de Marteau! je crois qu'il
+pleure!... quelle femmelette!</p>
+
+<p>Berthoald profita de ces paroles de Karl pour rabaisser davantage
+encore le capuchon de son manteau, et cacher ainsi presque entièrement
+ses traits. Aussi Karl lui dit:&mdash;Tu as raison de rabattre ton
+capuchon sur ton nez: c'est sans doute pour cacher tes larmes?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne te donnerai pas longtemps le spectacle de ma faiblesse,
+Karl... Tu m'as dit tout à l'heure: à cheval! Permets-moi de me
+mettre en route à l'instant avec mes hommes pour l'abbaye de
+Meriadek.</p>
+
+<p>&mdash;Va... mon bon compagnon de guerre, j'excuse ton impatience.
+Sois vigilant! exerce journellement tes hommes; qu'ils
+soient prêts, ainsi que toi, à se rendre à mon premier appel, ou
+peut-être à aller, sous tes ordres, attaquer et dompter enfin ces damnés
+Bretons, qui, depuis Clovis, résistent à nos armes... Te voilà comte
+au pays de Nantes, près des frontières de cette Armorique endiablée.
+Là, ta loyale et brave épée pourra me rendre de tels services,
+que ce soit moi, Karl, qui devienne ton obligé... Au revoir! Heureux
+voyage et grasse abbaye je te souhaite, mon vaillant!</p>
+
+<p>Berthoald, grâce au capuchon qui voilait presque entièrement ses
+traits, put cacher sa cruelle angoisse lorsqu'il entendit Karl lui dire
+qu'un jour peut-être il lui donnerait l'ordre d'aller combattre les
+Bretons, toujours indomptés; il fléchit le genou devant le chef des
+Franks, et sortit en proie à une telle anxiété, qu'il n'eut pas un dernier
+regard pour Septimine la Coliberte, qui, toujours agenouillée
+au milieu des pièces d'or sarrasines éparses autour d'elle, ne quittait
+pas des yeux son libérateur, qui sortit précipitamment.</p>
+
+<p>Le jeune chef traversait la cour de l'abbaye pour aller reprendre
+son cheval, lorsqu'à l'angle d'un mur il se trouva face à face
+avec un petit homme à barbe grise et pointue. C'était le juif
+Mardochée. Berthoald tressaillit, passa rapidement; mais, quoiqu'il
+eût autant que possible caché ses traits sous le capuchon de son
+manteau, ses yeux rencontrèrent le regard perçant du juif qui, ne
+semblant nullement surpris, sourit d'un air sardonique, tandis que
+le jeune chef s'éloigna rapidement, de plus en plus désireux de
+quitter l'abbaye de Saint-Saturnin.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_2_II"></a>CHAPITRE II.</h2>
+
+<blockquote><p>L'abbaye de Meriadek.&mdash;Les esclaves orfévres.&mdash;Vie d'une abbesse au huitième siècle.&mdash;Etat
+et redevance des colons et des esclaves.&mdash;Punitions.&mdash;La chair vive et
+l'épervier.&mdash;Broute-Saule.&mdash;L'atelier.&mdash;Le meurtre et le souper.&mdash;L'inondation.&mdash;Les
+fugitifs.&mdash;Les frontières de l'Armorique.</p></blockquote>
+
+
+<p>Un atelier d'orfévrerie est agréable à voir pour l'artisan, libre ou
+esclave, qui a vieilli dans la pratique de ce bel art, illustré par Éloi,
+le plus célèbre des orfévres gaulois. L'&oelig;il se repose avec plaisir sur
+le fourneau incandescent, sur le creuset où bouillonne le métal en
+fusion, sur l'enclume qui semble être d'argent veinée d'or, tant on
+a battu sur elle de l'argent et de l'or; l'établi, garni de ses limes, de
+ses marteaux, de ses doloires, de ses burins, de ses polissoirs de sanguine
+et d'agate, n'est pas moins agréable à l'&oelig;il; ce sont encore les
+moules d'argile où se verse le métal fondu, et çà et là, sur des tablettes,
+quelques modèles en cire, empruntés aux débris de l'art antique,
+retrouvés parmi les ruines de la Gaule romaine; il n'est pas
+jusqu'au choc des marteaux, jusqu'au grincement des limes, jusqu'au
+bruit haletant du soufflet de la forge, qui ne soit une musique
+douce à l'oreille de l'artisan qui a vieilli dans le métier. Telle est
+la passion de l'art, que parfois l'esclave oublie sa servitude pour ne
+songer qu'aux merveilles qu'il fabrique pour ses maîtres.</p>
+
+<p>L'abbaye de Meriadek avait, ainsi que les riches couvents de la
+Gaule, son petit atelier d'orfévrerie; un vieillard de quatre-vingts
+ans et plus surveillait les travaux de quatre jeunes apprentis, esclaves
+comme lui, et réunis dans une salle basse voûtée, éclairée par une
+fenêtre cintrée, garnie de barreaux de fer, qui s'ouvrait sur un fossé
+rempli d'eau, le couvent ayant été bâti au milieu d'une espèce de
+presqu'île, entourée d'étangs immenses. La forge s'adossait à l'un
+des murs dans l'épaisseur duquel était creusé une sorte de petit caveau;
+l'on y descendait par plusieurs marches, il contenait la provision
+de charbon nécessaire aux travaux. Le vieil orfévre, à la figure
+et aux mains noircies par la fumée de la forge, portait une souquenille
+à demi cachée par un large tablier de cuir, et ciselait avec
+amour une crosse abbatiale en argent:</p>
+
+<p>&mdash;Père Bonaïk,&mdash;dit un des jeunes esclaves au vieillard,&mdash;voici
+le huitième jour que notre camarade Éleuthère ne vient pas à
+l'atelier... où peut-il être?</p>
+
+<p>&mdash;Dieu le sait, mes enfants... mais, croyez-moi, parlons d'autre
+chose.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis à moitié de votre avis, vieux père, car, à propos d'Éleuthère,
+j'ai autant envie de parler que de me taire. Je sais un secret;
+il me brûle la langue, et je crains qu'on me la coupe, si je bavarde.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon garçon,&mdash;reprit le vieillard en ciselant toujours
+son orfévrerie,&mdash;garde ton secret, c'est prudent.</p>
+
+<p>Mais les jeunes gens, plus curieux que le vieillard, firent tant
+d'instances auprès de leur compagnon que, vaincu par leurs prières,
+il leur dit:&mdash;Avant-hier... c'était le septième jour de la disparition
+d'Éleuthère, j'étais allé reporter, par ordre du père Bonaïk, un
+bassin d'argent dans l'intérieur de l'abbaye. La tourière me dit d'attendre
+pendant qu'elle va s'enquérir s'il n'y a pas de pièces d'argent
+à nettoyer. Resté seul, pendant l'absence de la tourière, j'ai la curiosité
+de monter sur un escabeau afin de regarder par une petite
+fenêtre très-élevée donnant sur le jardin, du monastère. Là, qu'est-ce
+que je vois? ou plutôt qu'est-ce que je crois voir? car il y a de
+ces ressemblances si frappantes...</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien!&mdash;dirent les jeunes gens,&mdash;qu'as-tu vu dans ce
+jardin?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu l'abbesse, reconnaissable à sa taille élevée, marchant
+entre deux nonnes, l'un de ses bras appuyé sur l'épaule de chacune
+d'elles.</p>
+
+<p>&mdash;Ne dirait-on pas qu'elle a près de cent ans, comme le père Bonaïk,
+notre abbesse? elle qui monte à cheval comme un guerrier!
+elle qui chasse au faucon, elle dont la lèvre est ombragée d'une petite
+moustache rousse, ni plus ni moins que celle d'un jouvenceau de
+dix-huit ans.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'était point par faiblesse, mais sans doute par tendresse que
+l'abbesse s'appuyait ainsi sur ses deux nonnes: l'une d'elles ayant
+marché sur sa robe, au moment où je traversais la cour, fait un faux
+pas, trébuche, se retourne, et je reconnais, ou je crois reconnaître,
+devinez qui... Éleuthère...</p>
+
+<p>&mdash;Habillé en nonne?</p>
+
+<p>&mdash;Habillé en nonne...</p>
+
+<p>&mdash;Allons donc... tu rêvais.</p>
+
+<p>&mdash;Pourtant,&mdash;reprit un autre esclave moins incrédule,&mdash;il faut
+dire que notre camarade n'a pas encore dix-huit-ans, et que son
+menton est aussi imberbe que celui d'une jeune fille.</p>
+
+<p>&mdash;Et je soutiens, moi, que si cette nonne n'est pas Éleuthère,
+c'est sa s&oelig;ur... s'il a une s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Et je vous dis, moi,&mdash;ajouta le vieil orfévre avec une impatiente
+anxiété,&mdash;je vous dis, moi, que vous êtes des oisons, et que
+si vous voulez aller au chevalet faire de nouveau connaissance avec
+les lanières du fouet, vous n'avez qu'à tenir des propos pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, père Bonaïk...</p>
+
+<p>&mdash;Je comprends qu'en travaillant l'on jase; mais quand les paroles
+se peuvent traduire en coups de fouet sur l'échine, l'entretien me
+semble mal choisi. Ne savez-vous pas, comme moi, que l'abbesse...</p>
+
+<p>&mdash;Est endiablée, père Bonaïk.</p>
+
+<p>&mdash;Encore! Mais vous voulez donc qu'il ne vous reste pas un morceau
+de peau sur le dos!</p>
+
+<p>&mdash;Et de quoi jaser, père Bonaïk, sinon de ses maîtres?</p>
+
+<p>&mdash;Tenez,&mdash;dit le vieillard, voulant détourner l'entretien qu'il
+trouvait, avec raison, dangereux pour ces jeunes gens,&mdash;je vous ai
+souvent promis de vous parler de mon illustre maître en orfévrerie,
+la gloire des artisans de la Gaule, une bonne gloire, celle-là... car
+elle n'a coûté de sang ni de larmes à personne...</p>
+
+<p>&mdash;Il s'agit du bon <i>Éloi</i>, père Bonaïk, l'ami du <i>bon</i> roi Dagobert?</p>
+
+<p>&mdash;Dites le bon <i>Éloi</i>, mes enfants, car jamais homme n'a été
+meilleur; mais ne dites pas le <i>bon</i> roi Dagobert, car ce roi faisait
+égorger ceux qui lui déplaisaient, et avait un sérail comme en ont
+maintenant les kalifes des Arabes. Donc, mes enfants, le bon Éloi
+était né, vers 588, à Catalacte, petite ville des environs de Limoges.
+Ses parents étaient libres, mais d'une condition obscure et pauvre.</p>
+
+<p>&mdash;Père Bonaïk, si Éloi est né en 588, sa naissance date donc
+d'environ cent cinquante ans?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, puisque nous sommes bientôt en 738.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous l'avez connu?&mdash;dit un des jeunes gens avec un sourire
+d'incrédulité,&mdash;vous l'avez connu, le bon Éloi?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je l'ai connu, puisque j'ai bientôt quatre-vingt-seize ans
+et qu'il est mort le siècle dernier, en 659, il y a près de quatre-vingts
+ans de cela.</p>
+
+<p>&mdash;Vous étiez tout jeune alors?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais seize ans et demi la dernière fois que je l'ai vu, et mes
+souvenirs me sont encore présents... Mais, pour revenir au bon Éloi,
+son père s'appelait <i>Eucher</i> et sa mère <i>Terragie</i>. Eucher, remarquant
+que son fils, tout enfant, machinait toujours de petites figures ou de
+petits ustensiles en bois d'un joli dessin, l'envoya comme apprenti
+chez un habile orfévre de Limoges, nommé maître <i>Abbon</i>, qui, à
+cette époque, dirigeait aussi pour le fisc l'atelier des monnaies dans
+la ville de Limoges. Après s'être tellement perfectionné dans son art,
+qu'il dépassa son maître en quelques années, Éloi quitta son pays et
+sa famille, laissant après lui de grands regrets, car tout le monde
+l'aimait pour sa gaieté, sa douceur, et son excellent c&oelig;ur, il alla
+chercher fortune à Paris, l'un des séjours des rois franks. Éloi était
+recommandé par son ancien maître à un certain <i>Bobbon</i>, orfévre et
+trésorier de Clotaire II. Ce Bobbon ayant pris notre Éloi comme ouvrier,
+remarqua bientôt son talent. Un jour, le roi Clotaire II voulut
+avoir un siége d'or massif, travaillé avec art, et enrichi de pierres
+précieuses.</p>
+
+<p>&mdash;Un siége d'or massif, père Bonaïk! quelle magnificence!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mes enfants, l'or ne coûtait aux rois franks que la peine
+de le prendre en Gaule, et ils ne s'en faisaient point faute. Clotaire
+II eut donc la fantaisie de posséder un siége d'or; mais personne,
+dans les ateliers du palais, n'était capable d'accomplir une pareille
+&oelig;uvre. Le trésorier Bobbon, connaissant l'habileté d'Éloi, lui proposa
+de se charger de ce travail. Éloi accepta, se mit à la forge, au
+creuset, et avec la grande quantité d'or qu'on lui avait donnée pour
+orner un seul siége, il en fit deux. Portant alors au palais le siége
+qu'il a achevé, il cache l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah!&mdash;dit en riant l'un des jeunes esclaves,&mdash;le bon
+Éloi faisait comme les meuniers, il tirait de son sac deux moutures...</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, mes enfants, attendez, avant de porter votre jugement.
+Clotaire II, émerveillé de l'élégance et de la délicatesse du
+travail de l'artisan, ordonne aussitôt de le récompenser largement...
+Alors Éloi montre à Bobbon le second siége qu'il avait ouvragé, en
+disant: «Voici à quoi, afin de ne rien perdre, j'ai employé le restant
+de ton or.»</p>
+
+<p>&mdash;Vous aviez raison, père Bonaïk, nous nous étions trop hâtés de
+juger le bon Éloi.</p>
+
+<p>&mdash;Ce trait de probité, si honorable pour le pauvre artisan, mes
+enfants, fut l'origine de sa fortune. Clotaire II voulut se l'attacher
+comme orfévre. Alors Éloi fit ses plus beaux ouvrages: c'étaient des
+vases d'or ciselés, enrichis de rubis, de perles et de diamants; des
+meubles d'argent massif d'un dessin admirable, rehaussés de pierres
+dures; c'étaient encore des reliquaires, des patères, des boîtes à Évangile,
+travaillées à jour et incrustées d'escarboucles... J'ai vu le calice
+d'or émaillé, de plus d'un pied de haut, qu'il fit pour l'abbaye de
+Chelles: c'était un miracle d'émail et d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Cela éblouit, rien que de vous entendre parler de ces beaux ouvrages,
+père Bonaïk.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mes enfants! cette salle ne contiendrait pas les chefs-d'&oelig;uvre
+de cet artisan, la gloire de l'orfévrerie gauloise; les monnaies
+qu'il a frappées comme monétaire de Clotaire II, de Dagobert et de
+Clovis II, sont admirables de relief: ce sont des <i>tiers de sou d'or</i>
+d'une superbe empreinte... Enfin, que vous dirai-je, mes enfants?
+Éloi réussissait dans tous les genres d'orfévrerie; il excellait, comme
+les orfévres de Limoges, dans l'incrustation des émaux et l'enchâssement
+des pierres fines; il excellait encore, comme les orfévres de Paris,
+dans la statuaire d'or et d'argent au marteau; il ciselait les bijoux
+aussi délicatement que les orfévres de Metz, et les étoffes tissées de
+fils d'or, que l'on fabriquait sous ses yeux, d'après ses dessins, étaient
+non moins magnifiques que celles de Lyon. Mais aussi, mes enfants,
+quel rude travailleur que le bon Éloi! toujours à sa forge au
+point du jour, toujours le tablier de cuir aux reins, la lime, le marteau
+ou le burin à la main, souvent il ne quittait son atelier qu'à
+une heure avancée de la nuit, aidé surtout par l'un de ses apprentis
+de prédilection, Saxon d'origine, et nommé <i>Thil</i>. Je l'ai connu ce
+Thil, il était bien vieux alors.</p>
+
+<p>&mdash;Éloi n'étant pas esclave, et jouissant des fruits de son travail,
+a dû devenir très-riche, père Bonaïk?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants, très-riche; car Dagobert, succédant à Clotaire II,
+son père, garda Éloi pour orfévre; mais le bon Éloi, se souvenant
+de sa dure condition d'artisan, et du sort cruel des esclaves
+qui avaient souvent été ses compagnons de travail, dépensait, lorsqu'il
+fut riche, tout son gain au rachat des esclaves; il en délivrait
+quelquefois vingt, trente, cinquante en un jour; souvent même il
+allait à Rouen acheter des cargaisons entières de captifs des deux
+sexes, qu'on amenait de tous pays en cette cité fameuse par son marché
+de chair humaine. On voyait parmi ces malheureux des Romains,
+des Gaulois, des Anglais, même des Maures; mais surtout des
+Saxons. S'il arrivait que le bon Éloi n'eût pas assez d'argent pour
+acheter les esclaves, il leur donnait, pour soulager leur misère, tout
+ce qu'il possédait. «&mdash;Que de fois, sa bourse épuisée,&mdash;me disait
+Thil, son apprenti favori,&mdash;j'ai vu mon maître vendre son manteau,
+sa ceinture, et jusqu'à sa chaussure.»&mdash;Mais il faut vous dire, mes
+enfants, que ce manteau, cette ceinture, cette chaussure, étaient brodés
+d'or, souvent enrichis de perles; car le bon Éloi, qui ornait les
+vêtements des autres, se plaisait aussi à orner ses habits, et, dans sa
+jeunesse, il allait toujours magnifiquement vêtu.</p>
+
+<p>&mdash;C'était bien le moins qu'il se parât, lui qui parait autrui. Ce
+n'est pas comme nous, qui travaillons l'or et l'argent et ne quittons
+jamais nos haillons.</p>
+
+<p>&mdash;Mes pauvres enfants, nous sommes esclaves, tandis qu'Éloi
+avait le bonheur d'être libre; mais de cette liberté il usait pour le
+bonheur de son prochain. Il avait autour de lui plusieurs serviteurs
+qui l'adoraient; j'en ai connu quelques-uns qui se nommaient <i>Bauderic</i>,
+<i>Tituen</i>, <i>Buchin</i>, <i>André</i>, <i>Martin</i> et <i>Jean</i>. Vous voyez que le
+vieux Bonaïk ne manque pas de mémoire; mais comment ne pas se
+rappeler tout ce qui touche le bon Éloi?</p>
+
+<p>&mdash;Savez-vous, maître, que c'est un honneur pour nous, pauvres
+esclaves-orfévres, d'avoir eu un tel homme dans notre état?</p>
+
+<p>&mdash;Si c'est un honneur, mes enfants! certes, il faut nous en enorgueillir.
+Imaginez-vous donc que la réputation de charité du bon
+Éloi était si grande, si grande! que l'on connaissait son nom dans
+toute la Gaule, et en d'autres pays encore. Les étrangers tenaient à
+honneur de visiter cet orfévre, à la fois si grand artiste et si grand
+homme de bien. Aussi, lorsqu'à Paris l'on demandait sa demeure, le
+premier passant répondait: «Tu veux savoir où loge le bon Éloi?
+va à l'endroit où tu trouveras le plus grand nombre de pauvres
+rassemblés, c'est là qu'il demeure[A].»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! le bon Éloi!&mdash;dit l'un des jeunes gens, les yeux humides
+de larmes.&mdash;Oh! le bon Éloi! le bien nommé!</p>
+
+<p>&mdash;Oui! mes amis! car il était aussi actif pour la charité que
+pour le travail. Le soir, à l'heure du repas, il envoyait ses serviteurs
+de différents côtés pour rassembler ceux qui souffraient de la faim
+et les voyageurs malheureux. On les lui amenait, il leur donnait à
+manger; remplissant auprès d'eux l'office d'un serviteur, il débarrassait
+les uns de leurs fardeaux, répandait de l'eau tiède sur les
+mains des autres, versait le vin dans les coupes, rompait le pain,
+tranchait la viande, la distribuait; puis, après avoir ainsi servi chacun
+avec une joie douce, il allait s'asseoir sur un siége; seulement
+alors il prenait sa part du repas qu'il offrait à ces pauvres gens.</p>
+
+<p>&mdash;Et quel visage avait-il, père Bonaïk, ce bon Éloi? on aime à se
+figurer un tel homme.</p>
+
+<p>&mdash;Il était grand de taille et avait le visage coloré. Dans sa jeunesse,
+m'a dit Thil, son apprenti, sa chevelure noire bouclait naturellement;
+sa main, quoique endurcie par le marteau, était blanche
+et bien faite; il y avait quelque chose d'angélique dans son visage:
+son regard loyal était cependant rempli de finesse.</p>
+
+<p>&mdash;C'est ainsi, père Bonaïk, que j'aime à me le représenter, vêtu
+de ses magnifiques habits, qu'il vendait souvent pour racheter des esclaves.</p>
+
+<p>&mdash;Lorsque l'âge vint, le bon Éloi, renonçant à toute magnificence,
+ne porta plus qu'une robe de laine grossière avec une corde pour
+ceinture... Vers quarante ans, il fut nommé évêque de Noyon.</p>
+
+<p>&mdash;Lui... évêque?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mes enfants... Affligé de voir tant de cupides et méchants
+prélats dévorer le bien des pauvres qu'il aimait tant, le bon
+Éloi demanda au roi l'évêché de Noyon, se disant que cet évêché
+serait au moins gouverné selon la douce morale de Jésus, et
+il la pratiqua jusqu'à la fin de sa vie, sans renoncer à son art;
+il fonda plusieurs monastères où il établit de grands ateliers d'orfévrerie,
+sous la direction des apprentis qu'il avait formés dans l'abbaye
+de Solignac, entre autres, en Limousin. Ce fut là, mes enfants,
+que je fus conduit esclave à seize ans, après beaucoup de vicissitudes;
+car je suis né en Bretagne... dans cette Bretagne encore
+libre aujourd'hui, et que je ne reverrai plus, quoique cette abbaye ne
+soit pas très-éloignée du berceau de ma famille.&mdash;Et le vieillard,
+qui n'avait pas jusqu'alors discontinué de travailler à la crosse abbatiale
+qu'il ciselait, laissa tomber sur ses genoux la main qui tenait
+son burin. Pendant quelques instants il resta muet et pensif; puis
+se réveillant bientôt, comme en sursaut, il reprit, s'adressant aux
+jeunes esclaves, étonnés de son silence:&mdash;Mes enfants, je me suis
+laissé entraîner malgré moi à des souvenirs à la fois doux et amers
+pour mon c&oelig;ur... Que vous disais-je?</p>
+
+<p>&mdash;Vous nous disiez, père Bonaïk, que vous aviez été conduit esclave
+à seize ans à l'abbaye de Solignac, en Limousin.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... et c'est là où, pour la première fois, je vis ce grand artisan.
+Chaque année, il quittait Noyon pour venir visiter ce monastère.
+Il y avait établi, comme abbé, Thil le Saxon, son ancien apprenti,
+qui dirigeait l'atelier d'orfévrerie. Il était bien vieux alors, le
+bon Éloi; mais il aimait à venir à l'atelier surveiller et diriger nos
+travaux. Souvent il prenait de nos mains la lime et le burin pour
+nous montrer la manière de nous en servir, et cela si paternellement,
+que tous les c&oelig;urs étaient à lui. Ah! c'était le bon temps... Les
+esclaves ne pouvaient quitter les terres du monastère, mais ils étaient
+aussi heureux qu'on peut l'être en servitude; car, à chaque visite,
+Éloi s'enquérait d'eux, pour savoir s'ils étaient doucement traités;
+mais après la mort du bon Éloi, le père des pauvres et des esclaves,
+tout changea.</p>
+
+<p>Le vieil orfévre en était là de son récit, lorsque la porte de l'atelier
+s'ouvrit, et deux nouveaux personnages entrèrent: l'un était le
+seigneur Ricarik, intendant de l'abbaye, Frank à figure basse et
+dure; l'autre était <i>Septimine la Coliberte</i>, de qui Berthoald, plusieurs
+jours auparavant, avait demandé et obtenu la liberté, ainsi que celle
+de sa famille. Depuis son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, la
+pauvre enfant était presque méconnaissable, tant elle avait souffert et
+pleuré; elle suivait l'intendant silencieuse et confuse.</p>
+
+<p>&mdash;Notre sainte dame l'abbesse Méroflède t'envoie cette esclave,&mdash;dit
+Ricarik au vieil orfévre en lui désignant du geste Septimine, qui,
+honteuse de se trouver parmi ces jeunes gens, n'osait lever les yeux.&mdash;Méroflède
+l'a achetée hier au juif Mardochée... Il faut que tu apprennes
+à cette fille à nettoyer les bijoux; notre sainte abbesse la
+conservera près d'elle pour cet emploi. Il faut que dans un mois, au
+plus tard, cette esclave soit dressée à ce service, sinon elle sera châtiée
+et toi aussi.</p>
+
+<p>À ces mots, la Coliberte tressaillit, et pour la première fois elle osa
+lever les yeux sur le vieillard, qui, s'approchant d'elle, lui dit avec
+bonté:&mdash;Ne craignez rien, mon enfant; avec un peu de bon vouloir
+de votre part nous pourrons satisfaire aux désirs de notre sainte
+abbesse. Vous travaillerez là, près de moi, et je vous donnerai tous
+mes soins...</p>
+
+<p>Pour la première fois, depuis longtemps, les traits de la jeune
+fille exprimèrent d'autres sentiments que ceux de la crainte et du
+chagrin. Elle leva timidement les yeux sur Bonaïk, et, frappée de la
+douceur de ses traits vénérables, elle lui dit avec l'accent d'une profonde
+reconnaissance:&mdash;Oh! merci, bon père! merci! d'avoir ainsi
+pitié de moi.</p>
+
+<p>Tandis que les apprentis échangeaient à voix basse quelques remarques
+sur la beauté de leur nouvelle compagne de travail, Ricarik,
+qui portait sous son bras un coffret, dit au vieillard:&mdash;Je t'apporte
+de l'or et de l'argent pour fabriquer la ceinture que tu sais, ainsi
+que le vase de forme grecque; notre dame Méroflède est impatiente
+de posséder ces deux objets.</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik, je vous l'ai dit, ce que vous m'avez déjà apporté,
+soit en morceaux, soit en sous d'or et d'argent, ne suffit point; tout
+est là dans le coffre de fer, dont, ainsi que moi, vous avez la clef. Il
+faudrait de plus, pour parfaire une de ces belles ceintures d'or, pareille
+à celles que j'ai vu fabriquer dans les ateliers fondés par l'illustre
+Éloi, il faudrait une vingtaine de perles et pierreries.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai ici dans ce sac et cette cassette autant d'or, d'argent et de
+pierreries qu'il t'en faudra... tiens...&mdash;Et Ricardik versa d'abord
+sur l'établi du vieil orfévre le contenu d'un sac de sous d'argent, puis
+il tira de la cassette un assez grand nombre de sous d'or, plusieurs
+lames, aussi d'or, bossuées, comme si elles eussent été arrachées
+de l'endroit qu'elles ornaient, et enfin, un reliquaire d'or enrichi de
+pierreries.&mdash;Auras-tu ainsi suffisamment d'or et de pierreries?</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois; ces pierreries sont superbes... ce reliquaire est
+orné de rubis sans pareils.</p>
+
+<p>&mdash;Ce reliquaire, donné à notre sainte abbesse, contient un pouce
+de <i>Saint-Loup</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik, lorsque j'aurai déchâssé les rubis et fondu l'or du reliquaire,
+que ferai-je du pouce?</p>
+
+<p>&mdash;Quel pouce?</p>
+
+<p>&mdash;Le bienheureux pouce du bienheureux Saint-Loup, qui est
+là-dedans?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! fais-en ce que tu voudras... porte-le en relique!</p>
+
+<p>&mdash;Alors, je vivrai deux cents ans au moins.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'examines-tu là?</p>
+
+<p>&mdash;Ces sous d'argent: quelques-uns ne me semblent pas de bon
+aloi.</p>
+
+<p>&mdash;Quelque colon m'aura friponné... C'est aujourd'hui le jour où
+ils payent leur redevance; l'on dirait, quand ils donnent leur argent,
+qu'ils s'arrachent la peau. Malheureusement il est trop tard
+pour découvrir les fripons qui auront donné ces mauvais sous d'argent;
+mais, j'y songe, quelques colons sont en retard, ils viendront
+sans doute payer à l'heure où les esclaves de l'abbaye apportent leur
+redevance en nature, tu seras là, tu examineras les pièces d'argent,
+et malheur au larron qui donnerait une pièce de mauvais aloi!</p>
+
+<p>&mdash;Je ferai selon votre volonté... Nous allons serrer ces métaux
+précieux et les pierreries dans le coffre de fer, en attendant que je
+les mette en &oelig;uvre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela me fait songer qu'hier je n'ai point visité le coffre.</p>
+
+<p>Pendant que le Frank, ayant ouvert le coffre, examinait son contenu,
+le vieil orfévre, se rapprocha des jeunes apprentis et leur dit à
+voix basse:&mdash;Mes enfants, jusqu'ici j'ai toujours pris votre défense
+contre nos maîtres, palliant ou cachant vos fautes, afin de vous
+épargner des châtiments quelquefois mérités...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, père Bonaïk.</p>
+
+<p>&mdash;En retour, je vous demande de traiter comme une s&oelig;ur cette
+pauvre enfant qui est là toute tremblante. Je vais sortir avec l'intendant
+durant une heure peut-être, promettez-moi d'être réservés en
+vos propos pendant mon absence: ne confusionnez pas cette jeune
+fille. Que le chagrin qu'elle semble éprouver vous la rende respectable...</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien, père Bonaïk, nous ne dirons rien qu'une
+nonne ne puisse entendre.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne me suffit point du tout; promettez-moi de ne dire que
+ce que vous diriez devant votre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Nous vous le promettons, maître Bonaïk.</p>
+
+<p>Cet entretien avait eu lieu à l'autre bout de l'atelier, tandis que
+Ricarik inventoriait le contenu du coffre. Le vieillard revint alors
+près de Septimine, et lui dit à demi-voix:&mdash;Mon enfant, je vais
+vous quitter pendant quelques instants; mais, rassurez-vous, ces
+jeunes gens vous traiteront en s&oelig;ur.</p>
+
+<p>À peine Septimine avait-elle remercié le vieillard par un regard
+rempli de gratitude, que l'intendant dit en fermant le coffre:&mdash;Et
+l'on n'a pas de nouvelles d'Eleuthère, ce fuyard?</p>
+
+<p>Le vieil orfévre fit un signe d'intelligence aux esclaves qui avaient
+tous levé la tête au moment où le nom d'Eleuthère avait été prononcé;
+tous se remirent à leurs travaux, tandis que le vieillard
+disait à l'intendant:&mdash;Vous le voyez, Ricarik, rien ne manque dans
+le coffre.</p>
+
+<p>&mdash;Tout esclave est larron... s'il ne dérobe rien, ce n'est pas l'envie
+de voler qui lui manque.&mdash;Puis refermant le coffre:&mdash;Ainsi donc
+aucune nouvelle de cet Eleuthère?</p>
+
+<p>&mdash;Aucune.</p>
+
+<p>&mdash;Que peut-il être devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne savons.</p>
+
+<p>&mdash;Cette disparition doit cependant vous étonner, vous autres?&mdash;dit
+Ricarik en promenant son regard perçant sur les apprentis.</p>
+
+<p>&mdash;Il aura trouvé moyen de s'enfuir,&mdash;dit le jeune garçon qui
+avait cru reconnaître Eleuthère dans le cloître;&mdash;il avait depuis
+longtemps l'idée de se sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui,&mdash;répétèrent les deux autres apprentis,&mdash;Eleuthère
+nous avait toujours dit qu'il voulait se sauver.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il vous l'avait dit?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur Ricarik.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourquoi ne m'en avez-vous pas instruit, chiens d'esclaves?&mdash;s'écria
+l'intendant.&mdash;Vous êtes donc ses complices?</p>
+
+<p>Les jeunes gens restèrent cois, les yeux baissés. Le Frank ajouta:</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous avez gardé le silence! votre échine vous cuira!</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik,&mdash;reprit le vieil orfévre,&mdash;ces jeunes gens babillent
+comme des geais, et m'ont pas plus de cervelle que ces oisillons...
+Eleuthère a souvent dit comme tant d'autres: «Ah! que je voudrais
+donc courir les champs au lieu d'être tenu à l'atelier de l'aube au
+soir!» Voilà ce que ces garçons appellent ses confidences; pardonnez-leur
+donc; de plus, songez-y, notre sainte dame Méroflède
+est impatiente d'avoir la ceinture et le vase; or, si vous faites châtier
+mes apprentis, ils passeront plus de temps à se frotter l'échine
+qu'à manier la lime et le marteau, et notre travail n'avancera guère.</p>
+
+<p>&mdash;Soit, ils seront châtiés plus tard, car il faut non-seulement que
+toi et eux vous travailliez le jour, mais encore la nuit: le jour vous
+façonnerez l'or et l'argent; la nuit vous fourbirez le fer.</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir on apportera ici des armes que j'ai envoyé acheter à
+Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Des armes!&mdash;dit le vieillard fort surpris,&mdash;des armes! les
+Arabes menacent-ils encore le c&oelig;ur de la Gaule?</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, on t'enverra ce soir des armes, veille à ce que les
+lances soient bien aiguisées, les épées bien affilées, les haches bien
+tranchantes; ne t'inquiète pas du reste. Mais voici l'heure où les esclaves
+apportent leurs redevances; les colons retardataires sont sans
+doute avec eux pour payer leur redevance en argent. Suis-moi, afin
+de vérifier si ces larrons ne me donnent point de pièces de mauvais
+aloi.</p>
+
+<p>Bonaïk, avant de quitter Septimine, lui dit tout bas:&mdash;Rassurez-vous,
+mon enfant, je reviens bientôt.&mdash;Puis passant auprès de
+l'établi des apprentis, il ajouta:&mdash;Tout à l'heure je vous ai encore
+sauvés des lanières. Songez à votre promesse: soyez réservés à
+l'égard de cette jeune fille.</p>
+
+<p>Le vieil orfévre quittant l'atelier avec Ricarik, le suivit sous un
+immense hangar situé au dehors de l'abbaye. Là étaient déjà réunis
+presque tous les esclaves et colons qui apportaient au monastère
+leurs redevances. Il y avait ainsi par an quatre jours fixés pour le
+payement des grandes redevances. À ces époques les produits des
+terres, si péniblement cultivées par les Gaulois, affluaient à l'abbaye;
+l'abondance et l'oisiveté régnaient ainsi dans ce saint lieu comme
+dans tant d'autres monastères, tandis que les populations asservies
+qui, par leur écrasant labeur, produisaient seules cette abondance, à
+peine abritées sous des masures de boue et de roseaux, vivaient au
+milieu d'une misère atroce, accablées de charges de toutes sortes.
+Le vieil orfévre et l'intendant de l'abbaye de Meriadek se rendirent
+donc dans l'immense hangar où étaient réunies toutes les richesses
+variées d'une terre féconde, richesses qui auraient pu assurer le
+bien-être de ceux qui les avaient créées à force de sueurs et de privations;
+pourtant ceux-là venaient religieusement, dans leur soumission
+catholique, augmenter le superflu de la fainéantise abbatiale
+en se privant du nécessaire. Rien n'était à la fois plus triste et plus
+animé que ce tableau d'un jour de redevance: ces hommes des
+champs, à peine vêtus, esclaves ou colons, dont la maigreur trahissait
+l'infortune, arrivaient, portant sur leurs épaules ou charroyant
+les produits les plus nombreux et les plus variés. Au bruit
+tumultueux de la foule, se joignaient les bêlements des moutons et
+des veaux, le grognement des porcs, les beuglements des b&oelig;ufs, le
+gloussement des volailles, animaux que les redevanciers apportaient
+ou amenaient vivants; d'autres ployaient sous le poids de grands
+paniers remplis d'&oelig;ufs, de fromage, de beurre ou de gâteaux de
+miel; d'autres roulaient des tonneaux de vin, conduits jusqu'à
+l'abbaye sur des espèces de traîneaux; ailleurs on déchargeait des
+chariots de leurs pesants sacs de froment, de seigle, d'épeautre, d'avoine
+ou de graine de moutarde. Là s'amoncelaient le foin et la
+paille, plus loin s'empilait le bois de chauffage ou de charpente, tel
+que poutres, voliges, bardeaux (petites planchettes de chêne pour
+couvrir les toits), échalas pour les vignes, pieux pour les clôtures; les
+esclaves forestiers apportaient des daims et des sangliers, venaison
+destinée à être fumée; des colons amenaient en laisse des chiens courants
+pour la vénerie qu'ils devaient élever, ou tenaient en cage des
+faucons et des éperviers qu'ils devaient dénicher pour la fauconnerie;
+d'autres, taxés à un certain nombre de livres de fer et de plomb, nécessaires
+à l'entretien des bâtiments de l'abbaye, apportaient ces métaux;
+plus loin, c'étaient des rouleaux de toile de lin, des ballots de
+laine ou de chanvre à filer, d'immenses pièces de serge tissée au métier,
+des paquets de peaux de mouton, de b&oelig;uf ou de veau, corroyées,
+toutes préparées pour la main-d'&oelig;uvre. Il y avait encore des redevanciers
+tenus de fournir une certaine quantité de livres de cire,
+d'huile, de savon, et jusqu'à des torches de bois résineux, des paniers,
+de l'osier, de la corde tissée, des haches, des cognées, des
+houes, des bêches et autres instruments aratoires[B].</p>
+
+<p>Ricarik s'était assis dans l'un des coins du hangar, auprès d'une
+table, pour percevoir les taxes en argent des colons retardataires,
+tandis que plusieurs s&oelig;urs tourières du monastère, vêtues de leurs
+robes noires et de leurs voiles blancs, allaient de groupe en groupe,
+tenant un parchemin où elles inscrivaient les redevances en nature.
+Le vieil orfévre, debout auprès de Ricarik, examinait l'un après
+l'autre les sous ou les deniers d'argent et de cuivre que donnaient en
+payement les redevanciers, et trouvait toute monnaie de bon aloi; il
+eût craint d'exposer par son refus ces pauvres gens à de mauvais
+traitements, car l'intendant était un homme impitoyable. Les colons
+hors d'état de payer ce jour-là formaient un groupe assez nombreux,
+attendant avec anxiété l'appel de leurs noms; plusieurs étaient accompagnés
+de leurs femmes et de leurs enfants; ceux qui purent
+payer leur taxe s'étant acquittés, Ricarik appela à haute voix Sébastien.
+Le colon s'avança tout tremblant; sa femme et ses deux enfants,
+aussi misérablement vêtus que lui.</p>
+
+<p>&mdash;Non-seulement tu n'as cas payé ta redevance fixée à vingt sous
+d'argent,&mdash;dit l'intendant,&mdash;mais, la semaine passée, tu as refusé
+de charroyer des laines, des toiles de lin et des peaux corroyées, que
+l'abbesse envoyait vendre à Rennes.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur, si je n'ai pas payé ma redevance, c'est que
+peu de temps avant la moisson l'ouragan a couché mes blés mûrs.
+J'aurais pu en retirer quelque chose s'ils avaient été moissonnés à
+temps; mais les esclaves qui cultivent avec moi ont été requis cinq
+jours sur sept pour travailler aux nouvelles clôtures du parc de l'abbaye
+et pour curer l'un des étangs. Seul, je ne pouvais moissonner
+le champ; de grandes pluies sont venues, le blé a germé sur terre,
+la récolte a été perdue. Il me restait un champ d'épeautre, moins
+maltraité par l'ouragan; mais ce champ avoisine la forêt de l'abbaye,
+et les cerfs ont, comme l'an passé, ravagé ma moisson sur pied.</p>
+
+<p>Ricarik haussa les épaules et ajouta:&mdash;Tu dois en outre six charretées
+de foin, tu ne les as pas apportées; cependant les prairies du
+domaine que tu cultives sont excellentes; tu pouvais avec le surplus
+des six charretées te procurer de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur, je ne vois jamais la première coupe de ces
+prés; les troupeaux qui appartiennent en propre à l'abbaye viennent
+paître sur mes terres dès le printemps; si, pour les garder, j'y mets
+des esclaves, tantôt ils sont battus par ceux du monastère, tantôt
+ils les battent; mais toujours leurs bras me font faute. De plus, vous
+le savez, seigneur, presque chaque jour amène sa redevance personnelle:
+aujourd'hui il nous faut aller façonner les vignes de l'abbaye:
+demain, labourer, herser, ensemencer ses terres, charroyer ses récoltes,
+construire ses clôtures; il a fallu, de plus, creuser des tranchées
+dans la chaussée des Étangs, lorsque l'abbesse a craint de voir
+le couvent attaqué par des bandes errantes. Il nous a aussi fallu en
+ce temps-là faire le guet... Aussi, que voulez-vous, seigneur, lorsque
+sur trois nuits on est forcé d'en veiller deux pour la sûreté de l'abbaye,
+et qu'il faut se remettre à l'ouvrage dès l'aube, la fatigue est
+grande et le temps manque.</p>
+
+<p>&mdash;Et les charrois que tu as refusés?</p>
+
+<p>&mdash;Refusé! non seigneur; lors du dernier charroi que mes chevaux
+ont dû faire pour le service de l'abbaye, l'un d'eux a été fourbu
+par suite d'une charge trop lourde et d'un trop long trajet: il est
+mort... Il ne me restait qu'un cheval très-chétif; à lui seul pouvait-il
+traîner le chariot pesamment chargé de toiles, de peaux et de laines
+que l'on voulait me donner à conduire?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, tu n'as plus qu'un cheval? Comment cultiveras-tu tes
+terres? comment t'acquitteras-tu des redevances que tu dois et de
+celles de l'an prochain?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! seigneur, je suis dans un embarras cruel; j'ai amené
+ma femme et mes enfants que voici; ils se joignent à moi pour vous
+implorer et vous demander la remise de ce que je dois; peut-être à
+l'avenir n'éprouverai-je pas tant de désastres coup sur coup.</p>
+
+<p>Et à un signe du malheureux Gaulois, sa femme et ses enfants se
+jetèrent aux pieds du Frank en l'implorant avec larmes. Alors il dit
+au colon:&mdash;Tu as sagement fait d'amener ici ta femme et tes enfants,
+tu m'épargnes la peine de les envoyer chercher. Je connais certain
+juif de Nantes, nommé Mardochée; il prête sur les personnes[C]; ta
+femme et tes deux enfants, déjà en âge de travailler, peuvent valoir,
+à eux trois, dix-huit à vingt sous d'or, le juif en payera au moins dix
+comptant, sur lesquels je prélèverai le prix du charroi que tu aurais
+dû faire et le prix d'un bon cheval de trait que je t'achèterai pour
+remplacer celui que tu as perdu... Lorsque tu rembourseras le juif de
+ses avances, il te rendra ta femme et tes enfants[D].</p>
+
+<p>Le colon et sa famille avaient écouté l'intendant avec une sorte de
+stupeur douloureuse; mais bientôt ils éclatèrent en sanglots et en
+prières.&mdash;Seigneur,&mdash;disait le Gaulois,&mdash;vendez-moi, si vous le
+voulez, comme esclave, ma condition ne sera pas pire que celle où
+je vis; mais ne me séparez pas de ma femme et de mes enfants...
+Jamais je ne pourrai payer mes redevances arriérées et rembourser
+le juif; je préfère l'esclavage avec les miens à ma misérable vie de
+colon!</p>
+
+<p>&mdash;Assez! assez!...&mdash;dit Ricarik,&mdash;je tiens à toi; tu es un bon
+cultivateur, mais tu as à nourrir une famille trop nombreuse, cela
+te ruine... Lorsque tu n'auras à subvenir qu'à tes seuls besoins, tu
+pourras payer tes redevances, et le prêt de Mardochée te mettra à
+même de continuer ta culture.&mdash;Et, s'adressant à l'un de ses
+hommes:&mdash;Que l'on emmène la femme et les enfants de Sébastien...
+Justement le juif Mardochée se trouve ici.</p>
+
+<p>Bonaïk tâcha d'apitoyer le Frank sur le sort de cette pauvre famille
+gauloise; ses supplications furent inutiles. Ricarik continuait d'appeler
+par leurs noms d'autres colons retardataires, lorsqu'on amena
+devant lui un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, qui se débattait
+vigoureusement contre ceux qui l'entraînaient en s'écriant
+courroucé:&mdash;Laissez-moi! laissez-moi! j'ai apporté pour la redevance
+de mon père trois faucons et deux autours pour le <i>perchoir</i> de
+l'abbesse. Je les ai dénichés au risque de me briser les os... que
+voulez-vous de plus?</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik,&mdash;dit l'un des deux esclaves de l'abbaye qui amenaient
+le jeune garçon,&mdash;nous étions près de la clôture de la cour du perchoir,
+lorsque nous avons vu un épervier, encore chaperonné, qui
+venait sans doute de s'échapper des mains du fauconnier. L'oiseau a
+quelque peu volé; puis, sans doute empêché par son chaperon, il
+est allé s'abattre près de la clôture: aussitôt le jeune garçon a jeté
+son bonnet sur l'épervier, puis s'est précipité à terre pour s'emparer
+de l'oiseau qu'il a mis dans son bissac. Nous avons alors couru et
+saisi le larron sur le fait. Voici le bissac; l'épervier est encore dedans
+tout chaperonné.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu à répondre!&mdash;demanda Ricarik au jeune garçon,
+qui resta sombre et silencieux.&mdash;Tu n'oses pas nier avoir voulu voler
+l'épervier? Sais-tu de quelle manière la loi punit le vol de l'épervier?
+elle condamne le voleur à payer trois sous d'argent ou à se
+laisser manger six onces de chair sur la poitrine par l'oiseau[E], or,
+cette loi, j'ai fort envie de te l'appliquer, elle serait d'un salutaire
+exemple pour les larrons d'éperviers... Qu'en dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Je dis,&mdash;reprit audacieusement le jeune garçon,&mdash;je dis que
+si notre abbesse du diable, que tu dois représenter au naturel, car
+je ne l'ai jamais vue, donne en pâture à ses oiseaux de chasse notre
+chair, seul bien qu'elle nous laisse, elle le peut, puisque je ne saurais
+m'échapper; mais aussi vrai que je m'appelle <i>Broute-Saule</i>, tôt
+ou tard je me vengerai!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un insolent scélérat!&mdash;s'écria l'intendant furieux.&mdash;Il
+me plaît à moi de t'appliquer la loi de l'épervier!</p>
+
+<p>&mdash;Et si j'en réchappe, il me plaira de te répondre par la loi du
+couteau, qui est la loi de tous pays, pourvu que pour l'appliquer l'on
+ait le c&oelig;ur ferme, la main sûre...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'on le saisisse!&mdash;s'écria Ricarik,&mdash;qu'on l'attache sur un
+des bancs qui sont au dehors du hangar, afin que son châtiment soit
+public... Que la chair de sa poitrine soit donnée en pâture à l'oiseau;
+il becquettera dans le vif jusqu'à ce que je dise: assez!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bourreau!&mdash;s'écria Broute-Saule que l'on entraînait,&mdash;si
+je peux quelque jour, un couteau à la main, te joindre en un lieu
+écarté, toi ou ton abbesse du diable, vous aurez beau dire <i>assez</i>, moi,
+vous frappant, je dirai: Non, ce n'est pas assez!</p>
+
+<p>&mdash;Misérable sacrilége! tu oses dire que tu lèverais le poignard
+sur notre vénérable abbesse, notre sainte mère en Christ!</p>
+
+<p>La foule des esclaves assistant à cette scène éclata en violents murmures
+d'indignation contre Broute-Saule, assez impie pour parler
+ainsi de l'abbesse Méroflède; et ces malheureux, dans, leur hébétement
+farouche, se pressèrent, curieux d'assister à son supplice. Le
+jeune Gaulois, nu jusqu'à la ceinture, fut garrotté sur un banc au
+dehors du hangar; Ricarik, afin d'appâter l'oiseau carnivore, tira
+son couteau et fit une légère blessure au sein droit du patient;
+l'épervier, à la vue du sang, enfonça ses serres, aiguës dans la
+blanche et large poitrine de Broute-Saule, dont il commença de
+becqueter la chair vive. L'esclave, impassible malgré la douleur,
+tâchait de redresser la tête afin de voir l'oiseau, et disait:&mdash;Mange,
+mange, épervier de la sainte abbesse Méroflède... mange, c'est de
+la chair gauloise!</p>
+
+<p>Soudain on entendit le pas de plusieurs chevaux. Bientôt les esclaves
+et les colons, témoins du supplice de Broute-Saule, s'agenouillèrent
+en disant:&mdash;L'abbesse! notre sainte abbesse!</p>
+
+<p>C'était l'abbesse Méroflède. Elle montait hardiment un vigoureux
+étalon gris à crins noirs. Curieuse de savoir la cause du rassemblement
+groupé en dehors du hangar, l'abbesse arrêta brusquement sa
+monture, qui, rongeant impatiemment son frein d'argent couvert
+d'écume, creusa la terre de son sabot. Méroflède, vêtue d'une longue
+robe noire, avait sur la tête un voile blanc dont les plis encadraient
+son visage et son menton; par-dessus le costume monastique
+elle portait, agrafé à la hauteur du cou, une sorte de mante flottante
+d'étoffe rouge à capuchon. Cette femme, d'une taille svelte, souple
+et élevée, avait alors environ trente ans; ses traits eussent été beaux,
+sans leur expression tour à tour sensuelle, insolente ou farouche.
+Son visage, pâli par les excès, défiait, par l'éclat de son teint éblouissant,
+la blancheur des voiles qui l'entouraient; de même que la couleur
+de sa mante luttait d'incarnat avec ses lèvres pourpres et charnues,
+ombragées d'une légère moustache d'un roux doré; son nez,
+recourbé, se terminait par des narines presque toujours palpitantes
+et gonflées; ses grands yeux, vert de mer, étincelaient sous ses épais
+sourcils roux. Méroflède s'était arrêtée à la vue du rassemblement
+qui encombrait les abords du hangar, la foule s'agenouillant au
+passage de l'abbesse, découvrit ainsi à ses regards le jouvenceau
+demi-nu, dont l'épervier commençait à déchiqueter la robuste poitrine...
+À l'aspect de Méroflède, Broute-Saule tourna vers elle son
+hardi visage encadré de sa chevelure noire et bouclée. Alors, malgré
+la douleur atroce que lui causaient les morsures de l'oiseau, le jeune
+Gaulois, dont les traits exprimèrent soudain la stupeur et l'admiration,
+s'écria d'une voix assez haute pour être entendue de l'abbesse:</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elle est belle!</p>
+
+<p>Méroflède, immobile, appuyant sur sa cuisse la main gantée dont
+elle tenait sa houssine, ne quitta pas des yeux l'esclave dont l'épervier
+becquetait toujours la chair vive; mais Broute-Saule, insensible
+à la souffrance, répétait à demi-voix en contemplant l'abbesse avec
+une sorte de ravissement:&mdash;Qu'elle est belle! oh! qu'elle est
+belle!...</p>
+
+<p>Au bout de quelques instants de ce spectacle, les narines de Méroflède
+se gonflèrent davantage encore; la prunelle de ses grands
+yeux verts, toujours fixés sur le jeune esclave, sembla se dilater;
+cette horrible femme appelant alors Ricarik d'une voix légèrement
+altérée, se pencha sur sa selle, dit au Frank quelques mots à l'oreille;
+jetant un dernier regard sur Broute-Saule, elle partit au
+galop, sans songer à donner aux esclaves et aux colons agenouillés
+la bénédiction que ces fervents catholiques attendaient de leur sainte
+abbesse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Berthoald, en quittant le couvent de Saint-Saturnin, s'était mis en
+route avec ses hommes, afin de se rendre à l'abbaye de Meriadek,
+généreux don de Karl-Marteau. La marche de cette troupe de Franks
+avait été retardée par la rupture de deux ponts, qu'ils trouvèrent à
+demi démolis sur leur route, et par la dégradation des chemins, où
+plusieurs fois s'embourbèrent les chariots qui contenaient la part du
+butin de ces guerriers, ainsi que plusieurs esclaves arabes et gauloises,
+prises par eux dans les environs de Narbonne, lors du siége de
+cette ville.</p>
+
+<p>Le surlendemain du jour où Broute-Saule avait été livré aux
+serres de l'épervier, Berthoald et ses hommes arrivèrent enfin non
+loin de Nantes. Le soleil baissait, la nuit approchait. Le jeune chef,
+à cheval, devançait de quelques pas ses compagnons. Parmi ceux-ci,
+plusieurs nouveaux venus de Germanie, lors des incessantes recrues
+faites par Karl-Marteau au delà du Rhin, avaient l'air aussi farouches,
+aussi sauvages que les premiers soldats de Clovis; comme ceux-là, ils
+étaient vêtus de peaux de bêtes, et portaient leurs cheveux reliés au
+sommet de la tête, ainsi que les portait, il y avait plus de deux
+siècles, Neroweg, un des leudes du roi des Franks; les autres guerriers
+étaient casqués et cuirassés. Berthoald se montrait réservé,
+presque hautain avec les hommes de sa bande; entre eux, ils lui reprochaient
+sa froideur, sa fierté; mais l'ascendant de son brillant
+courage, dont ils lui avaient vu donner tant de preuves éclatantes,
+sa force physique redoutable, sa rare dextérité à manier les armes, la
+promptitude de ses expédients de guerre, enfin la haute faveur dont
+il jouissait auprès de Karl, imposaient à ces farouches guerriers. Berthoald
+chevauchait donc seul à la tête de sa troupe. Souvent, depuis
+son départ de l'abbaye de Saint-Saturnin, il était devenu rêveur en
+se rappelant la charmante image de Septimine la Coliberte; il songeait
+à cette jeune fille, lorsque Richulf, l'un des guerriers franks,
+rejoignant le jeune chef, lui dit:&mdash;D'après les renseignements que
+nous avons pris en route, nous devons être dans le voisinage de
+Nantes; <i>notre</i> abbaye doit se trouver non loin d'ici... Voilà des esclaves
+travaillant aux champs; si nous les interrogions?</p>
+
+<p>Berthoald, sortant de sa rêverie, fit un signe de tête affirmatif à
+son compagnon: tous deux pressèrent l'allure de leurs chevaux.</p>
+
+<p>&mdash;Moi,&mdash;dit en chevauchant Richulf, espèce de géant germain,
+au ventre énorme,&mdash;moi, je ris d'avance de la figure de l'abbé
+de <i>notre</i> couvent, lorsque nous allons lui dire: Nous sommes ici par
+la grâce du bon Karl; cède-nous la place et ouvre-nous ta cave et
+ton garde-manger.</p>
+
+<p>Berthoald, étant arrivé auprès des esclaves, dit à l'un d'eux:&mdash;L'abbaye
+de Meriadek est-elle loin d'ici?</p>
+
+<p>&mdash;Non, seigneur; la route de traverse que vous voyez là-bas,
+bordée de peupliers, y conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce un abbé ou une abbesse qui est à la tête de cette abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;C'est notre sainte dame Méroflède.</p>
+
+<p>&mdash;Une abbesse!&mdash;reprit Berthoald un peu surpris. Puis, souriant,
+il ajouta:&mdash;Est-elle jeune et jolie, l'abbesse Méroflède?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur, je ne sais... je ne l'ai jamais vue que de loin, enveloppée
+dans ses voiles.</p>
+
+<p>&mdash;Si elle s'enveloppe dans ses voiles, elle doit être vieille et laide
+en diable,&mdash;reprit Richulf en hochant la tête.&mdash;Mais, réponds,
+esclave: les terres de l'abbaye sont-elles fertiles? Y a-t-il de nombreux
+troupeaux de porcs? moi, j'aime fort le porc!</p>
+
+<p>&mdash;Les terres de l'abbaye sont très-fertiles, seigneur... les troupeaux
+de porcs et de moutons très-nombreux. Il y a deux jours, nous
+avons porté nos redevances à l'abbaye, les colons leur argent, et
+c'est à peine si le vaste hangar du monastère pouvait contenir le bétail
+et les provisions de toutes sortes.</p>
+
+<p>&mdash;Berthoald,&mdash;dit le Frank,&mdash;Karl-Marteau nous a généreusement
+partagés; mais nous arrivons deux jours trop tard: les redevances
+sont payées, peut-être consommées; nous ne trouverons plus
+de porcs...</p>
+
+<p>Le jeune chef ne parut pas partager les appréhensions de son
+compagnon, et dit à l'esclave:&mdash;Ainsi, pauvre homme, cette
+route bordée de peupliers conduit à l'abbaye de Meriadek?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur; dans une demi-heure vous y serez.</p>
+
+<p>&mdash;Merci de tes renseignements,&mdash;dit Berthoald à l'esclave.</p>
+
+<p>Et il se préparait à rejoindre les autres guerriers, lorsque Richulf,
+riant d'un gros rire, reprit:&mdash;Par ma barbe, je n'ai jamais vu
+quelqu'un plus doux que toi envers ces chiens d'esclaves, Berthoald.</p>
+
+<p>&mdash;Il me plaît d'agir ainsi...</p>
+
+<p>&mdash;Soit... Aussi es-tu un homme étrange en ce qui touche les esclaves;
+on dirait qu'ils te font mal à voir... car enfin, depuis Narbonne,
+nous traînons à notre suite dans des chariots une vingtaine
+de femmes esclaves, notre part du butin; il y en a parmi elles de
+très-jolies, tu n'as jamais voulu seulement t'approcher des chariots
+pour regarder les femmes... elles t'appartiennent cependant autant
+qu'à nous.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous ai dit cent fois que je ne prétendais à aucune part sur
+ce lot de chair humaine,&mdash;reprit impatiemment Berthoald.&mdash;La
+vue seule de ces pauvres créatures me serait pénible. Vous n'avez
+pas voulu leur rendre la liberté... ne me parlez plus d'elles...</p>
+
+<p>&mdash;Leur rendre la liberté! tandis qu'après nous en être amusé
+durant la route, nous pouvons les vendre au moins quinze à vingt
+sous d'or chacune; car durant notre halte aux environs du monastère
+de Saint-Saturnin, un juif, qui était venu les visiter et les estimer,
+nous a dit que...</p>
+
+<p>&mdash;C'est assez... c'est trop parler du juif et des esclaves!&mdash;s'écria
+Berthoald en interrompant Richulf; et voulant mettre terme à un
+entretien qui lui semblait pénible, il approcha ses éperons des flancs
+de son cheval afin de rejoindre les autres guerriers franks, et leur
+cria de loin en tâchant de sourire:&mdash;Compagnons, bonne nouvelle!
+notre abbaye est riche, fertile, et nous venons succéder à une
+abbesse, est-elle jeune ou vieille, laide ou jolie, je ne sais... Avant
+une heure nous la verrons.</p>
+
+<p>&mdash;Vive Karl-Marteau!&mdash;dit un des guerriers,&mdash;il n'y a pas
+d'abbesse sans nonnes... nous rirons avec les nonnains.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'aurais préféré quelque abbé batailleur à déposséder;
+mais je me console en pensant que nous allons être maîtres de nombreux
+troupeaux de porcs.</p>
+
+<p>&mdash;Toi, Richulf, tu ne penses qu'aux horions et aux jambons!</p>
+
+<p>En causant ainsi gaiement, les guerriers prennent et suivent l'avenue
+bordée de peupliers. Enfin on aperçoit au loin l'abbaye, bâtie
+au milieu d'une sorte de presqu'île, où l'on arrivait de ce côté par
+une étroite chaussée pratiquée entre deux étangs.</p>
+
+<p>&mdash;Beau bâtiment! vois donc, Berthoald.</p>
+
+<p>&mdash;Vastes dépendances! Et ces grands bois à l'horizon, sans doute
+ils dépendent de notre abbaye...</p>
+
+<p>&mdash;Ils doivent être giboyeux. Nous chasserons le cerf, le daim, le
+sanglier... Vive Karl-Marteau!</p>
+
+<p>&mdash;Et les étangs, qui là-bas s'étendent de chaque côté de la route,
+ils doivent être poissonneux... nous pêcherons; j'aime fort la pêche.
+Vive le bon Karl!</p>
+
+<p>&mdash;Ne trouvez-vous pas, compagnons, que cette abbaye a une certaine
+mine guerrière avec ses bâtiments élevés, les contreforts de ses
+murailles, ses rares fenêtres, et ces étangs qui l'entourent comme
+une défense naturelle?</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, Berthoald! nous serons là retranchés comme dans
+une forteresse; et s'il plaisait aux successeurs du bon Karl, ou à ces
+fantômes de rois, descendance énervée de Clovis, de vouloir nous déposséder
+à notre tour, ainsi que nous allons déposséder cette abbesse,
+nous prouverions que nous portons des chausses et non des jupes.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui... nos cierges sont des lances, nos bénédictions des
+coups d'épée...</p>
+
+<p>&mdash;Hâtons nos chevaux de l'éperon, car le jour baisse et j'ai grand'-faim...
+Foi de Richulf, deux jambons et une montagne de choux ne
+me rassasieront pas.</p>
+
+<p>&mdash;Aiguise tes dents, gros glouton! moi je propose d'inviter au festin
+l'abbesse et ses nonnes.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je propose d'inviter celles qui seront jeunes et jolies à partager
+avec nous le séjour de l'abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! les inviter! Sigewald... il faut, par ma barbe! les forcer
+à rester avec nous tant qu'elles nous plairont... Le bon Karl rira du
+tour. Si l'évêque de Nantes se plaint, nous lui dirons de venir
+chercher ses brebis, et nous le recevrons à la pointe de nos piques.</p>
+
+<p>&mdash;Au diable l'évêque de Nantes! le temps des tonsurés est passé,
+celui des soldats est venu... nous serons maîtres chez nous!</p>
+
+<p>Pendant que ses compagnons se livraient à cette joie grossière,
+Berthoald, silencieux et pensif, les précédait. Karl l'avait revêtu de
+la haute dignité de comte; il traînait à sa suite, dans les chariots,
+un riche butin. La donation de l'abbaye lui assurait de grands biens,
+cependant le jeune chef paraissait soucieux; un sourire amer et
+douloureux effleurait parfois ses lèvres. Le soleil venait de disparaître
+derrière la forêt qui bornait l'horizon. Les cavaliers franks cheminaient
+sur l'étroite chaussée de chaque côté de laquelle deux étangs
+immenses s'étendaient à perte de vue. Au bout de quelques instants,
+Richulf dit au jeune chef:&mdash;Je ne sais si le crépuscule embrouille
+ma vue, mais est-ce que la chaussée ne te paraît pas là-bas comme
+coupée par un amoncellement de terre?</p>
+
+<p>&mdash;Voyons cela de plus près,&mdash;répondit Berthoald en mettant son
+cheval au galop. Richulf et Sigewald le suivirent; bientôt tous trois se
+trouvèrent en face d'une large et profonde coupure pratiquée dans
+la chaussée, coupure remplie d'eau par la jonction des deux étangs
+à cet endroit. Au delà de cette tranchée s'élevait une sorte de parapet
+de terre, renforcé de pieux énormes. Cet obstacle était considérable,
+la nuit baissait de plus en plus, et de chaque côté les deux lacs s'étendaient
+à perte de vue. Berthoald se retourna fort surpris vers ses
+compagnons non moins étonnés que lui, et leur dit:&mdash;Que signifie
+cela? Ce retranchement a, comme l'abbaye, une mine tout à fait
+guerrière.</p>
+
+<p>&mdash;Ces terres ont été fraîchement remuées, l'écorce de ces pieux
+est encore fraîche, ainsi que la feuillée de cette espèce de haie qui
+couronne ce parapet... Pourquoi diable ces préparatifs de défense?</p>
+
+<p>&mdash;Par le marteau de Karl!&mdash;dit Berthoald,&mdash;voici une abbesse
+bien versée dans l'art des retranchements! mais il doit y avoir une
+autre route pour se rendre à l'abbaye, et...&mdash;Berthoald ne put
+achever ses paroles; une volée de pierres, vigoureusement lancées
+par des frondeurs embusqués derrière la haie qui couronnait le parapet,
+atteignirent les trois guerriers: leurs casques et leurs cuirasses
+amortirent le choc; mais le jeune chef fut assez rudement contus à
+l'épaule, et le cheval de Richulf, arrêté au bord de la chaussée,
+atteint à la tête, se cabra si violemment, qu'il se renversa sur son cavalier,
+tous deux tombèrent dans l'étang, si profond en cet endroit,
+que, pendant un instant, cheval et cavalier disparurent complétement;
+mais bientôt le Frank surnagea, parvint à se cramponner au
+rebord de la chaussée et à y remonter, non sans peine et ruisselant
+d'eau, tandis que son cheval éperdu s'éloignait en nageant vers le
+milieu de l'étang, où, épuisé de fatigue, il se noya.</p>
+
+<p>&mdash;Trahison!&mdash;s'écria Berthoald en tirant vainement son épée,
+car cette profonde coupure remplie d'eau avait vingt pieds de large;
+et pour la combler, selon l'art de la guerre, il eût fallu aller au loin
+couper cinq ou six cents fascines et commencer un véritable siége;
+de plus, la nuit s'assombrissait de plus en plus. Tandis que le
+jeune chef se consultait avec ses compagnons sur cette occurrence
+imprévue, une voix, sortant de derrière la haie dont était couronné
+le retranchement, dit:&mdash;Cette volée de pierres est une pluie de
+roses en comparaison de ce qui vous attend si vous tentez de forcer
+ce passage.</p>
+
+<p>&mdash;Qui que tu sois, tu payeras cher cette attaque!&mdash;s'écria Berthoald.&mdash;Nous
+venons ici par ordre de Karl, chef des Franks, qui
+m'a fait don, à moi, Berthoald, ainsi qu'à mes hommes, de l'abbaye
+de Meriadek.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi,&mdash;reprit la voix,&mdash;je te fais don, en attendant mieux,
+de cette volée de pierres.</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde!&mdash;s'écria Berthoald,&mdash;tous mes compagnons ne
+sont pas là; ils nous suivent à quelque distance. Nous ne pourrons
+ce soir forcer le passage; mais nous camperons cette nuit sur cette
+chaussée; demain, au point du jour, nous enlèverons ce retranchement;
+or, je t'en préviens, songes-y, l'abbesse de ce couvent et ses
+nonnes seront traitées comme on traite les femmes en ville conquise...</p>
+
+<p>&mdash;Notre sainte dame Méroflède se rit de tes menaces; de plus,
+elle a chrétiennement pitié de toi et de tes compagnons,&mdash;répondit
+la voix;&mdash;l'abbesse consent à te recevoir, toi, chef de ces bandits;
+mais seul, dans le couvent... tes compagnons camperont cette nuit
+sur la levée; demain, au point du jour, tu viendras les rejoindre;
+quand tu leur auras raconté ce que tu as vu dans le monastère, et de
+quelle façon l'on se dispose à vous recevoir, vous reconnaîtrez que
+vous n'avez rien de mieux à faire que de retourner promptement
+guerroyer auprès de Karl, ce païen, aussi païen que les Arabes, qui
+continue de donner aux brigands de son armée les biens sacrés de
+l'Église de Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je châtierai ton insolence!</p>
+
+<p>&mdash;Mon cheval est noyé,&mdash;ajouta Richulf en fureur;&mdash;l'eau
+ruisselle sous mon armure, je suis transi, j'ai le ventre vide, et nous
+passerions la nuit ainsi!</p>
+
+<p>&mdash;Assez de vaines paroles, décide-toi,&mdash;reprit la voix.&mdash;Si tu
+acceptes mon offre, toi, chef de ces hommes, on va jeter, du haut
+de ce retranchement, une longue planche, et pour peu que tu aies
+le pied sûr, tu traverseras ainsi la tranchée; je te conduirai à l'abbaye;
+demain, tu rejoindras tes compagnons, et que le diable qui
+vous a amenés vous remmène!</p>
+
+<p>Durant ce débat, les autres Franks, compagnons de Berthoald, et
+plus tard les chariots et les bagages, s'engageant sans défiance sur
+l'étroite chaussée, avaient rejoint le jeune chef. Il leur raconta ce qui
+venait de se passer, leur montrant la coupure et le retranchement,
+en ce moment infranchissables. Les nouveaux bénéficiers de l'abbaye,
+d'abord non moins interdits, puis non moins furieux que Berthoald,
+éclatèrent en menaces et en imprécations contre l'abbesse; mais la
+nuit était venue, il fallut songer à camper sur la chaussée; il
+fut aussi convenu que Berthoald se rendrait seul à l'abbaye, et que
+le lendemain, au point du jour, selon son rapport, ses compagnons
+aviseraient, très-décidés d'ailleurs à recourir à la force; enfin, ils recourraient
+encore à la force dans le cas où Berthoald, victime d'une
+trahison, ne reparaîtrait pas. Quant à lui, insoucieux du danger,
+il insista pour se rendre au monastère, cédant autant à son esprit
+d'aventure qu'à sa curiosité de voir cette abbesse guerrière. Ainsi que
+Ricarik (car c'était lui) l'avait offert à Berthoald, une planche fut
+poussée horizontalement du dedans du retranchement, puis elle bascula
+et s'abaissa, de sorte que l'une de ses extrémités reposait sur la
+levée, l'autre sur le faîte du parapet, où elle était solidement maintenue.
+Berthoald confia son cheval à l'un de ses compagnons, et
+d'un pas ferme et léger s'aventura sur la planche.&mdash;Que personne
+de vous ne s'avise de vouloir suivre votre chef,&mdash;dit Ricarik;&mdash;la
+planche est trop faible pour supporter le poids de deux hommes, je
+la ferais d'ailleurs tomber dans le fossé.</p>
+
+<p>Après le passage de Berthoald, la planche fut retirée; le jeune
+chef, contraignant sa colère, suivit l'intendant, tandis qu'une douzaine
+de frondeurs, colons et esclaves, requis par ordre de l'abbesse
+pour être de guet, gardaient la tranchée à la faible clarté de cette nuit
+étoilée. Berthoald vit deux chevaux de l'autre côté du retranchement.
+Ricarik lui fit signe d'enfourcher une de ces deux montures, enfourcha
+l'autre, et partit en avant. Le jeune chef suivait son guide
+en silence, éprouvant non moins de courroux que de curiosité à
+l'égard de cette abbesse batailleuse, si peu résignée à céder la
+place aux nouveaux bénéficiers. En deux autres endroits, Berthoald
+trouva une chaussée coupée et retranchée, mais praticable, grâce à
+des ponts volants. Bientôt il arriva non loin de la première clôture
+de l'abbaye, formée de madriers solidement reliés les uns aux autres
+et plantés à peu de distance de la berge des étangs qui, environnant
+l'espace où s'élevaient les bâtiments de l'abbaye, faisaient de ce vaste
+terrain couvert de constructions une sorte de presqu'île à laquelle,
+de ce côté, l'on ne pouvait arriver que par la chaussée mise récemment
+en état de défense; derrière le monastère une langue de terre,
+rejoignant la forêt, dont la cime bornait l'horizon, offrait un autre
+passage. Berthoald remarqua en dedans de la clôture de vives lueurs
+projetées sans doute par des torches. L'intendant prit un cornet de
+cuivre suspendu à l'arçon de sa selle, sonna quelques appels; aussitôt
+une porte bardée de fer, faisant face à la jetée, s'ouvrit. Berthoald,
+précédé de son guide, entra dans l'une des cours de l'abbaye: là,
+il se trouva en face de l'abbesse à cheval, entourée de plusieurs
+esclaves portant des torches. Méroflède avait à demi rabattu sur son
+front le capuchon de sa mante écarlate; à son côté pendait un couteau
+de chasse à fourreau d'acier et à poignée d'or. Berthoald resta
+saisi d'étonnement à l'aspect de cette femme ainsi éclairée à la lueur
+des flambeaux; son costume à la fois monastique et guerrier faisait
+valoir la souple et grande taille de l'abbesse. Le jeune chef la trouva
+belle, autant qu'il en put juger à travers l'ombre que projetait sur
+ses traits son camail à demi rabattu.</p>
+
+<p>&mdash;Je sais qui tu es: tu te nommes Berthoald,&mdash;dit Méroflède
+d'une voix vibrante et mâle comme celle d'un homme;&mdash;tu viens
+prendre possession de mon abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette abbaye m'a été donnée à moi et à mes compagnons
+de guerre par une charte écrite de la main de Karl, chef des
+Franks. Cette charte, je l'apporte.</p>
+
+<p>Méroflède se prit à rire d'un air dédaigneux, et malgré l'ombre qui
+voilait ses traits, ce rire découvrit aux yeux de Berthoald des dents
+blanches comme des perles; mais l'abbesse, donnant un léger coup
+de talon à son cheval, dit au jeune homme:&mdash;Suis-moi...</p>
+
+<p>Au moment où le cheval de Méroflède se mit en marche, Broute-Saule,
+sans doute guéri du becquetage de l'épervier, mais non plus
+vêtu de haillons, portant au contraire une élégante tunique verte,
+des chausses de daim, des bottines de cuir et un riche bonnet de
+fourrure, Broute-Saule se tint auprès de la monture de l'abbesse; ainsi
+placé entre elle et Berthoald, le jeune voleur d'épervier, attentif aux
+moindres mouvements de Méroflède, la couvait d'un &oelig;il ardent et
+jaloux; de temps à autre, il jetait un regard inquiet sur le jeune chef.
+Les esclaves, porteurs de flambeaux, s'étaient mis en marche pendant
+que l'abbesse, entrant dans une des cours intérieures du couvent,
+montrait au jeune chef une cinquantaine de colons rangés en
+bon ordre et armés d'arcs et de frondes.</p>
+
+<p>&mdash;Cette enceinte,&mdash;dit Méroflède à Berthoald,&mdash;te paraît-elle
+suffisamment gardée? Réponds, vaillant capitaine?</p>
+
+<p>&mdash;Pour moi et pour mes hommes, un frondeur ou un archer
+n'est pas plus dangereux qu'un chien qui aboie de loin. On laisse
+siffler les traits, bruire les pierres, et l'on arrive à longueur d'épée.
+Demain, au point du jour, tu verras ceci, dame abbesse... si tu t'opiniâtres
+à défendre ce monastère.</p>
+
+<p>Méroflède se prit encore à rire et reprit:&mdash;Si tu aimes à te battre
+de près, tu trouveras tout à l'heure de quoi satisfaire tes goûts.</p>
+
+<p>&mdash;Non pas tout à l'heure!&mdash;s'écria Broute-Saule en regardant
+Berthoald d'un air de haineux défi,&mdash;si tu veux combattre à l'instant...
+ici, dans cette cour, à la clarté des torches et sous les yeux
+de notre sainte abbesse, je suis prêt, quoique je n'aie, moi, ni casque
+ni cuirasse.</p>
+
+<p>Méroflède donna familièrement un coup de houssine sur le bonnet
+de Broute-Saule et lui dit en souriant:&mdash;Tais-toi.</p>
+
+<p>Berthoald sourit, ne répondit rien à la provocation de l'ardent
+jouvenceau, et continua de suivre l'abbesse, qui, sortant de cette
+seconde enceinte, se dirigea vers un vaste bâtiment d'où partaient
+des cris confus; elle se baissa sur son cheval et dit deux mots à
+l'oreille de Broute-Saule; celui-ci parut hésiter à obéir et à s'éloigner
+de l'abbesse; alors elle lui dit d'une voix impérieuse et dure:&mdash;M'as-tu
+entendue?</p>
+
+<p>&mdash;Sainte dame...</p>
+
+<p>&mdash;Obéiras-tu?&mdash;dit impétueusement Méroflède; et, frappant
+Broute-Saule de sa houssine, elle ajouta:&mdash;Va donc, vil esclave!</p>
+
+<p>Broute-Saule tressaillit, ses traits devinrent d'une pâleur livide et
+ses regards féroces s'arrêtèrent, non sur Méroflède, mais sur Berthoald,
+fort indifférent à ce démêlé. Cependant le jeune esclave,
+après un violent effort sur lui-même, se résigna et courut accomplir
+l'ordre de Méroflède. Bientôt après, une centaine d'hommes à figures
+sinistres, déterminées, vêtus de haillons, sortirent en tumulte du bâtiment,
+se rangèrent à peu près en haie en agitant des lances, des
+épées, des haches, et criant:&mdash;Vive notre sainte abbesse Méroflède!&mdash;Plusieurs
+femmes, mêlées parmi ces hommes, criaient non
+moins bruyamment:&mdash;Vive l'abbesse!</p>
+
+<p>&mdash;Toi qui viens prendre possession de ce monastère,&mdash;dit Méroflède
+au jeune chef avec un sourire sardonique,&mdash;sais-tu ce que
+c'est que le droit d'asile?</p>
+
+<p>&mdash;Je le sais... tout criminel réfugié dans une église est à l'abri
+de la justice des hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es un vrai trésor de science, digne de porter la crosse et la
+mitre, toi qui viens me déposséder de cette abbaye! Or donc, ces
+bonnes gens que tu vois là sont la fleur des bandits du pays; le plus
+innocent a commis un meurtre ou deux. Apprenant ta venue, je leur
+ai offert de quitter de nuit l'asile de la basilique de Nantes, leur
+promettant asile dans la chapelle de l'abbaye et la tolérance du bon
+vieux temps où l'on menait si joyeuse vie dans les saints asiles. S'ils
+sortent d'ici, le gibet les attend; c'est te dire avec quelle rage ils défendront
+le monastère contre toi et tes hommes, qui ne conserveriez
+pas chrétiennement ici de pareils hôtes, tandis que moi je les nourris
+et les héberge. Tu le vois, jeune homme, donner une abbaye est
+facile, en prendre possession est difficile. Je ne te parle pas des nombreux
+esclaves qui m'obéissent au nom du Seigneur, et que je compte
+armer. Maintenant tu connais les forces dont je dispose, rentrons au
+monastère; après ta longue route, tu dois être fatigué. Je t'offre
+l'hospitalité; tu souperas avec moi... ce n'est point canonique, je le
+sais; mais nous sommes à peu près en temps de guerre, et la guerre
+a ses licences... Demain, au point du jour, tu rejoindras tes compagnons;
+tu dois être homme de bon conseil, tu engageras donc ta
+bande à se mettre en quête d'une autre abbaye, et tu les guideras
+dans cette recherche.</p>
+
+<p>&mdash;Je vois avec plaisir, sainte abbesse, que la solitude et les austérités
+du cloître n'ont pas altéré l'humeur joviale que tu parais posséder.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! tu me crois d'humeur joviale?</p>
+
+<p>&mdash;Ne dis-tu pas avec un sérieux fort plaisant, que moi et mes
+hommes, qui depuis la bataille de Poitiers guerroyons contre les Arabes,
+les Frisons et les Saxons, nous tournerons casaque devant cette
+poignée de meurtriers et de larrons, renforcés de pauvres colons qui
+ont quitté la charrue pour la lance, et la pioche pour la fronde!</p>
+
+<p>&mdash;Guerrier fanfaron!&mdash;s'écria Broute-Saule, qui était revenu
+prendre sa place à la tête du cheval de Méroflède,&mdash;veux-tu que
+nous prenions chacun une hache? nous nous mettrons nus jusqu'à
+mi-corps, et tu verras si les hommes d'ici sont des lâches!</p>
+
+<p>&mdash;Tu me parais, toi, un vaillant garçon,&mdash;reprit Berthoald en
+souriant;&mdash;si tu veux rester avec nous dans l'abbaye, tu y trouveras
+ta place.</p>
+
+<p>Broute-Saule allait répondre... Méroflède lui coupa la parole et dit
+à Berthoald:&mdash;D'ici à demain matin, nous ferons trêve... Tu dois
+être fatigué; on va te conduire au bain, cela te délassera, après quoi
+nous souperons; je ne te donnerai pas un festin pareil à ceux que
+sainte Agnès et sainte Radegonde donnaient à leur poète favori
+l'évêque Fortunat, dans leur abbaye de Poitiers; mais enfin tu ne
+jeûneras point. Puis s'adressant à Ricarik:&mdash;Tu as mes ordres,
+suis-les.</p>
+
+<p>Méroflède, en parlant ainsi, s'était rapprochée de la porte intérieure
+de l'abbaye. D'un bond léger, elle descendit de sa monture et
+disparut dans le cloître après avoir jeté la bride de son cheval à
+Broute-Saule; le jouvenceau la suivit d'un regard presque désespéré,
+puis il regagna lentement les écuries, après avoir montré de loin le
+poing à Berthoald. Celui-ci, de plus en plus frappé des étrangetés
+de cette abbesse, demeurait pensif, lorsque Ricarik, l'arrachant à sa
+rêverie, lui dit, en lui montrant deux esclaves:&mdash;Descends de cheval,
+ces esclaves te conduiront au bain; ils t'aideront à te désarmer,
+et comme tes bagages ne sont pas ici, ils te donneront de quoi te vêtir
+convenablement, des chausses et une robe toute neuve que je n'ai
+jamais portée; tu endosseras ces vêtements, si tu préfères quitter ta
+coquille de fer; puis je te viendrai quérir pour souper avec notre
+sainte dame.</p>
+
+<p>Une demi-heure après, Berthoald, sortant du bain et conduit par
+Ricarik, entrait dans l'appartement de l'abbesse.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Lorsque Berthoald parut dans la salle où l'attendait Méroflède, il
+la trouva seule; elle avait quitté ses vêtements noirs pour revêtir
+une longue robe blanche; un léger voile cachait à demi les tresses
+de son épaisse chevelure d'un roux ardent et doré: un collier et des
+bracelets de pierreries ornaient son cou et ses bras nus. Les Franks
+ayant conservé l'habitude, jadis introduite en Gaule par les Romains,
+d'entourer leurs tables d'espèces de lits; l'abbesse, à demi couchée
+sur un long et large siége à dossier garni de coussins, fit signe au
+jeune chef de s'asseoir auprès d'elle. Berthoald obéit, de plus en plus
+frappé de l'étrange beauté de Méroflède. Un grand feu flambait
+dans l'âtre; une riche vaisselle d'argent brillait sur la table recouverte
+de lin brodé; des amphores, précieusement ciselées, se dressaient
+à côté des coupes d'or; les plats contenaient des mets appétissants;
+un candélabre, où brûlaient deux petits cierges de cire,
+éclairait à peine cette salle immense, qui, par l'insuffisance du luminaire,
+devenant presque obscure à quelques pas des deux convives,
+était plongée dans les ténèbres à ses deux extrémités. Le lit
+s'adossait à une muraille boisée, deux portraits y étaient suspendus,
+l'un, grossièrement peint sur un panneau de chêne, à la mode
+de Byzance, représentait un guerrier frank, barbarement accoutré,
+ainsi que se vêtissaient, trois siècles auparavant, les leudes de Clovis,
+ces premiers conquérants des Gaules; au-dessous de cette peinture
+on lisait: <i>Gonthramm Neroweg</i>. À côté de ce portrait on
+voyait celui de l'abbesse Méroflède, enveloppée de ses longs voiles
+noirs et blancs; elle tenait d'une main sa crosse abbatiale, de l'autre,
+une épée nue. Cette image, beaucoup plus petite que la première,
+était peinte sur parchemin, à la façon des miniatures dont on ornait
+alors les livres saints. Berthoald aperçut ces deux portraits au moment
+où il allait s'asseoir aux côtés de l'abbesse. À cette vue, il tressaillit,
+resta un moment frappé de surprise; puis reportant tour à tour ses
+yeux de Gonthramm Neroweg sur Méroflède, il semblait comparer
+la ressemblance qui existait entre eux, ressemblance évidente en
+cela que, comme Neroweg, Méroflède avait la chevelure rousse, le
+nez en bec d'aigle, et les yeux verts. Le jeune chef ne put cacher son
+étonnement. L'abbesse lui dit:&mdash;Qu'as-tu à contempler ainsi le
+portrait de l'un de mes aïeux, mort il y a plusieurs siècles?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi... tu es de la race des Neroweg?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et ma famille habite encore ses grands domaines de l'Auvergne,
+conquis par l'épée de mes ancêtres, ou octroyés par dons
+royaux... Mais assez parlé du passé, gloire aux morts, joie aux vivants!
+Sieds-toi là, et soupons... Je te semble une étrange abbesse?
+mais, par Dieu! je vis comme les abbés et les évêques, sinon
+qu'ils soupent avec de jolies jouvencelles, et que moi je soupe ce soir
+avec un brave et beau soldat... T'en plaindrais-tu?&mdash;Et soulevant
+d'un poignet viril une des lourdes amphores d'argent, elle remplit
+jusqu'au bord la coupe d'or placée près d'Amael; puis après y avoir
+seulement mouillé ses lèvres rouges et charnues, elle la tendit au
+jeune chef et lui dit résolument:&mdash;Buvons à ta bienvenue dans ce
+couvent!</p>
+
+<p>Berthoald garda un moment la coupe entre ses mains, et tout en
+jetant un dernier regard sur le portrait de Neroweg, il sourit d'un
+air sardonique, réfléchit un instant, attacha sur l'abbesse un regard
+non moins hardi que ceux qu'elle lui jetait, et reprit:&mdash;Buvons,
+belle abbesse!&mdash;Et d'un trait, vidant la large coupe, il ajouta:&mdash;Buvons
+à l'amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Soit, buvons à l'amour, le dieu du monde! comme disaient les
+païens,&mdash;répondit Méroflède en remplissant sa coupe d'un vin contenu
+dans une petite amphore de vermeil. Versant alors de nouveau
+à boire au jeune chef, qui la couvait d'un &oelig;il étincelant, elle ajouta:&mdash;J'ai
+bu selon tes v&oelig;ux; maintenant, bois aux miens!</p>
+
+<p>&mdash;Quels qu'ils soient, sainte abbesse; cette coupe fût-elle remplie
+de poison, je la viderai, je le jure par ton beau bras aussi blanc que
+la neige!</p>
+
+<p>&mdash;Alors,&mdash;dit l'abbesse en jetant un regard pénétrant sur le
+jeune homme,&mdash;buvons au juif Mardochée!</p>
+
+<p>Berthoald portait la coupe à ses lèvres; mais au nom du juif il
+frissonna, posa brusquement le vase d'or sur la table, ses traits s'assombrirent,
+et il s'écria presque avec effroi:&mdash;Le juif Mardochée!...</p>
+
+<p>&mdash;Allons, par Vénus! la patronne des amoureux, ne tremble pas
+ainsi, mon vaillant!</p>
+
+<p>&mdash;Boire au juif Mardochée, moi!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu m'as dit: Buvons à l'amour... j'ai bu, j'y boirai encore,
+si tu veux,&mdash;ajouta l'abbesse en regardant fixement Berthoald;&mdash;tu
+m'as juré par la blancheur de ce bras,&mdash;et elle releva davantage
+encore sa large manche,&mdash;tu m'as juré de boire selon mes v&oelig;ux,
+accomplis ta promesse!</p>
+
+<p>&mdash;Femme!&mdash;reprit Berthoald avec impatience et embarras,&mdash;qu'est-ce
+que ce juif? pourquoi veux-tu que je...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah!&mdash;fit Méroflède en riant aux éclats et interrompant
+le jeune chef,&mdash;moi, qui te croyais un brave! tu te troubles
+pour si peu?... Sais-tu pourquoi je veux boire au juif Mardochée?...</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi... Si Mardochée ne t'avait pas vendu comme esclave
+au seigneur Bodégésil, tu n'aurais pas, une nuit, volé le cheval et
+l'armure de ton maître pour courir les aventures en te donnant à
+ce Karl endiablé, toi, Gaulois de race asservie, pour noble de race
+franque, et fils d'un bénéficier dépossédé... Karl, dont tu es devenu
+un des meilleurs capitaines, ne t'aurait pas octroyé cette abbaye. Donc
+tu ne serais pas ici à côté de moi, à cette table, où nous buvons ensemble
+à l'amour... Voilà pourquoi, mon vaillant, je vide cette coupe
+en mémoire de ce juif immonde!&mdash;Et elle la vida.&mdash;Maintenant,
+boiras-tu au juif?</p>
+
+<p>Pendant que Méroflède parlait ainsi, Berthoald la contemplait
+avec une surprise croissante mêlée d'anxiété, ne pouvant trouver un
+mot à répondre.&mdash;Ah! ah! ah!&mdash;dit l'abbesse en riant de nouveau,&mdash;le
+voici muet! De quoi pâlis-tu et rougis-tu tour à tour?
+Que m'importe à moi que tu sois de race gauloise ou de race franque?
+cela rend-il tes yeux moins bleus, tes cheveux moins noirs, ta
+figure moins avenante? Tu t'es moqué de Karl par ta fourberie,
+tant mieux! nous rirons ensemble de ce stupide... Allons, déride-toi
+donc, beau vaillant. Faut-il que ce soit moi, abbesse, qui te donne,
+à toi soldat, l'exemple de vider les coupes?</p>
+
+<p>Berthoald croyait rêver... Méroflède, en ses paroles, ne lui témoignait
+ni le dédain que devait lui inspirer l'odieux mensonge dont il
+s'était rendu coupable, ni le triomphe méchant qu'elle devait éprouver
+de posséder des secrets redoutables pour lui. Franche dans son
+cynisme, elle contemplait le jeune chef d'un &oelig;il fauve et ardent.
+Ces regards, qui jetaient le trouble dans son esprit et le feu dans
+ses veines, l'étrangeté de l'aventure, la large coupe de vin qu'il
+venait de vider d'un trait, vin très-capiteux ou mélangé de quelque
+philtre, commençaient à égarer la raison de Berthoald; voulant lutter
+d'audace avec l'abbesse, il lui dit:&mdash;Puisque tu es de la race de
+Neroweg, sais-tu que ce n'est pas la première fois qu'elle se rencontre
+à travers les âges avec la race de Joël?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que la race de Joël?</p>
+
+<p>&mdash;La mienne!</p>
+
+<p>&mdash;Nous boirons aussi à Joël... il a fait souche de beaux soldats!</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu quelle a été la mort du fils de ce Gonthramm Neroweg
+dont voici le portrait?</p>
+
+<p>&mdash;Une tradition de ma famille rapporte qu'il fut tué dans ses domaines
+d'Auvergne, par le chef d'une troupe de bandits et d'esclaves
+révoltés.</p>
+
+<p>&mdash;Le chef de ces bandits se nommait <i>Karadeuk</i>... il était le bisaïeul
+de mon grand-père!</p>
+
+<p>&mdash;Par Dieu! voilà qui est singulier! Et comment ce bandit a-t-il
+tué Neroweg?</p>
+
+<p>&mdash;Ton aïeul et le mien se sont vaillamment combattus à coups de
+hache, le comte a succombé.</p>
+
+<p>&mdash;En effet... tu rappelles mes souvenirs d'enfance. Ton aïeul
+n'avait-il pas écrit quelques mots sur le tronc d'un arbre après ce
+combat?</p>
+
+<p>&mdash;Il avait écrit ceci: <i>Karadeuk, descendant de Joël, a tué le comte
+Neroweg!</i></p>
+
+<p>&mdash;C'est cela!... et la femme du comte, Godegisèle, quelques mois
+après la mort de son mari, mit au monde un fils qui fut le grand-père
+de mon grand-père.</p>
+
+<p>&mdash;Voilà qui est étrange... toi, fille des Neroweg, tu écoutes ce récit
+avec calme?</p>
+
+<p>&mdash;Aussi vrai qu'il laisse sa coupe pleine, ce soldat est, pardieu!
+encore plus stupide qu'il n'est beau!... Et que me font à moi ces batailles
+de nos aïeux et de nos races? Par Vénus! je ne connais, moi,
+qu'une race au monde: celle des amoureux!... Donc, vide ta coupe,
+mon vaillant, et soupons gaiement. C'est trêve entre nous cette
+nuit... À demain la guerre!</p>
+
+<p>&mdash;Honte! remords! raison! devoir! noyons tout dans le vin... Je
+ne sais si je veille ou si je rêve en cette nuit étrange!&mdash;s'écria le jeune
+chef; puis, prenant à la main sa coupe pleine, il se leva et ajouta
+d'un air de défi sardonique en se tournant vers le sombre et farouche
+portrait du guerrier frank:&mdash;Je bois à toi, Neroweg!&mdash;Puis Berthoald,
+sa coupe vidée, se rejeta sur le lit dans une sorte de vertige,
+en disant à Méroflède:&mdash;Vive l'amour! abbesse du diable!
+Aimons-nous ce soir et battons-nous demain!</p>
+
+<p>&mdash;Battons-nous sur l'heure!&mdash;cria une voix rauque et strangulée,
+qui parut sortir des profondeurs de cette grande salle que
+l'ombre envahissait à quelques pas de la table où siégeaient les
+deux convives; puis les rideaux de l'une des portes s'étant soudain
+écartés, Broute-Saule, qui, à l'insu de l'abbesse, et poussé par une
+jalousie féroce, était parvenu à s'introduire dans l'intérieur de cet appartement,
+s'élança, agile comme un tigre, fut en deux bonds auprès
+de Berthoald, le saisit d'une main aux cheveux, tandis que de l'autre
+il levait son poignard pour le lui plonger dans la gorge. Le jeune
+chef, quoique surpris à l'improviste, tira son épée, étreignit de son
+poignet de fer la main armée que Broute-Saule levait sur lui, et plongea
+son glaive dans le ventre de ce malheureux, qui pirouetta sur
+lui-même et tomba en disant:&mdash;Bonheur à moi, Méroflède... je
+meurs sous tes yeux!</p>
+
+<p>Berthoald, son épée sanglante à la main, sentant sa raison se
+troubler de plus en plus, retomba machinalement sur le lit; il jetait
+autour de lui des regards effarés, lorsqu'il vit l'abbesse renverser d'un
+coup de poing le candélabre qui seul éclairait cette salle; et au milieu
+des ténèbres il se sentit passionnément enlacer dans les bras de ce
+monstre, qui lui dit d'une voix basse et palpitante:&mdash;Tu t'es battu
+pour moi... je t'adore...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'aube allait succéder à cette nuit où Broute-Saule avait été tué
+par Berthoald. Ce jeune chef, profondément endormi et chargé de
+liens qui assujettissent ses mains derrière son dos, est étendu sur le
+plancher de la chambre à coucher de Méroflède. L'abbesse, enveloppée
+d'une mante noire, la figure pâlie, à demi voilée par son
+épaisse chevelure rousse dénouée, qui traînait presque à terre,
+se dirigea vers la fenêtre, tenant à la main une torche de résine allumée.
+Se penchant alors à cette croisée d'où l'on découvrait au loin
+l'horizon, l'abbesse agita sa torche par trois fois en regardant du côté
+de l'orient, qui commençait à se teinter des lueurs du jour naissant.
+Au bout de quelques instants, la clarté d'une grande flamme, s'élevant
+au loin à travers les dernières ombres de la nuit, répondit au
+signal de Méroflède. Ses traits rayonnèrent d'une joie sinistre; elle
+jeta son flambeau dans le fossé rempli d'eau qui entourait le monastère;
+et, à plusieurs reprises, elle secoua rudement Berthoald
+pour le réveiller. Celui-ci sortit difficilement de son sommeil léthargique.
+Voulant porter ses mains à son front, il s'aperçut qu'elles
+étaient garrottées; se dressant alors péniblement sur ses jambes
+alourdies, l'esprit encore troublé, il regarda silencieusement Méroflède.
+Celle-ci, étendant son bras demi-nu vers l'horizon que l'aube
+éclairait faiblement, dit à Berthoald:&mdash;Vois-tu là-bas, au loin, cette
+chaussée qui traverse les étangs et se prolonge jusqu'à l'enceinte de
+ce couvent?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;répondit Berthoald, luttant contre la torpeur étrange
+qui paralysait encore son esprit et sa volonté, sans cependant obscurcir
+tout à fait son intelligence,&mdash;oui, je la vois.</p>
+
+<p>&mdash;Tes compagnons d'armes ont campé cette nuit sur cette
+chaussée?</p>
+
+<p>&mdash;En effet,&mdash;reprit le jeune chef en tâchant de rassembler ses
+souvenirs confus,&mdash;hier soir... mes compagnons...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute,&mdash;reprit vivement l'abbesse en mettant sa main sur
+l'épaule du jeune homme,&mdash;écoute... de ce côté où le soleil va se
+lever, qu'entends-tu?</p>
+
+<p>&mdash;J'entends un grand bruit... il se rapproche... On dirait le bruit
+des grandes eaux...</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, mon vaillant.&mdash;Et, s'appuyant sur l'épaule de
+Berthoald:&mdash;Il y a là-bas, à l'orient, un lac immense contenu par
+une digue et des écluses...</p>
+
+<p>&mdash;Un lac?</p>
+
+<p>&mdash;Le niveau de ses eaux est élevé de huit à dix pieds au-dessus du
+niveau de ces étangs... Comprends-tu maintenant?</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon esprit est appesanti... je ne sais où je suis... c'est à
+peine si je me souviens... et puis... pourquoi suis-je ainsi garrotté?...</p>
+
+<p>&mdash;C'est afin de contenir les élans de ta joie, lorsque tout à l'heure
+tu auras complétement recouvré ta raison... Cependant elle commence
+à te revenir. Tu dois maintenant comprendre que les écluses
+de la digue étant ouvertes, et elles le sont, les eaux de ces étangs
+vont tellement se gonfler, qu'elles submergeront la chaussée où tes
+compagnons d'armes ont campé cette nuit avec leurs chevaux et les
+chariots qui contiennent leur butin et leurs esclaves... Tiens, vois-tu
+comme l'eau monte, monte au loin... Vois-tu? elle atteint déjà la
+berge de la jetée... avant une heure elle sera submergée. Pas un de
+tes compagnons n'aura pu échapper à la mort... et s'ils veulent fuir,
+une tranchée profonde, pratiquée cette nuit par mes ordres à l'extrémité
+de la levée, du côté de la route, les arrêtera, et pas un
+n'échappera au trépas... Entends-tu, mon vaillant?</p>
+
+<p>&mdash;Tous morts!&mdash;murmura Berthoald sans sortir de sa morne
+stupeur,&mdash;tous morts!... il y avait pourtant parmi eux de braves
+guerriers!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! la mort de tes compagnons ne te va pas assez au c&oelig;ur
+pour te faire sortir de ton engourdissement!!... essayons un autre
+moyen.&mdash;Et l'abbesse, jetant sur Berthoald un regard horrible, reprit
+d'une voix éclatante:&mdash;Écoute encore... Parmi ces esclaves ramenées
+du Languedoc, et que ta bande traînait à sa suite en chariot,
+il y avait une femme... elle sera tout à l'heure noyée comme les
+autres, et cette femme,&mdash;ajouta Méroflède en accentuant ces mots
+comme s'ils devaient frapper Berthoald au c&oelig;ur,&mdash;cette femme,
+c'était ta mère!... entends-tu? ta mère!...</p>
+
+<p>Berthoald tressaillit de tout son corps, bondit dans ses liens, tâchant,
+mais en vain, de les rompre, poussa un cri terrible, jeta
+un regard de désespoir et d'épouvante sur l'immense nappe d'eau,
+qui, rougie par les premiers rayons du soleil levant, s'étendait alors à
+perte de vue, et s'écria:&mdash;Ma mère! ma mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu,&mdash;lui dit Méroflède avec une joie féroce,&mdash;vois-tu là-bas?
+l'eau a presque entièrement envahi la chaussée; c'est à peine
+l'on aperçoit encore les couvertures de toile qui surmontent les chariots.
+Le flot monte toujours, et à cette heure, pour ta mère, c'est
+l'angoisse de la mort, angoisse plus horrible que la mort même.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! démon!&mdash;s'écria le jeune homme en se tordant sous ses
+liens; puis il s'écria:&mdash;Tu mens! ma mère n'est pas là... tu
+mens!...</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère a quarante ans; elle s'appelle Rosen-Aër, elle habitait
+la vallée de Charolles en Bourgogne...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... malheur! malheur sur moi!</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère, faite esclave par les Arabes lors de leur invasion en
+Bourgogne, a été par eux emmenée en Languedoc; et, après le
+dernier siége de Narbonne par Karl-le-Maudit, ta mère, ainsi que
+d'autres femmes, a été prise dans les environs de cette ville. Lorsque
+l'on a partagé le butin et les esclaves, Rosen-Aër, tombée dans le
+lot des hommes de ta bande, a été conduite jusqu'ici... tu doutes
+encore? voici une dernière preuve. Cette femme porte, comme toi,
+tracés sur le bras droit, en caractères ineffaçables, ces deux mots:
+<i>Brenn-Karnak...</i></p>
+
+<p>&mdash;Oh! ma mère!&mdash;s'écria le malheureux en jetant un regard
+noyé de larmes vers les étangs.</p>
+
+<p>&mdash;Ta mère est morte!... Vois, la jetée a disparu sous les eaux, et
+elles montent encore... Oui, ta mère, à cette heure, est noyée dans
+le chariot couvert où elle était enfermée avec les autres esclaves!</p>
+
+<p>&mdash;Mon c&oelig;ur se brise,&mdash;murmura Berthoald écrasé sous le poids
+de la douleur et du désespoir;&mdash;c'est trop souffrir!</p>
+
+<p>&mdash;Trop souffrir!&mdash;s'écria Méroflède avec un éclat de rire infernal;&mdash;oh!
+non! non! ce n'est pas assez. Quoi! stupide esclave!
+Gaulois renégat! lâche menteur! qui te pares effrontément du nom
+d'un noble frank! Quoi! tu as cru que la vengeance ne bouillonnait
+pas dans mes veines parce que, hier soir, tu m'as vue sourire au
+récit de la mort de mon aïeul tué par un bandit de ta race! Oui,
+j'ai souri, parce que je pensais qu'au point du jour je le ferais assister
+de loin à l'agonie, à la mort de ta mère! Mais j'avais la nuit à
+moi... et je te trouvais beau!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monstre de luxure et de férocité!&mdash;s'écria Berthoald en
+faisant des efforts surhumains pour briser ses liens.&mdash;Il faudra
+pourtant que je venge ma mère... Je t'étranglerai de mes mains!...</p>
+
+<p>L'abbesse, voyant l'impuissance de la fureur de Berthoald, haussa
+les épaules et reprit:&mdash;Ah! ton aïeul le bandit a incendié, il y a un
+siècle et demi, le château de mon aïeul, le comte Neroweg, et l'a
+ensuite tué à coups de hache. Moi, je réponds à l'incendie par l'inondation,
+et je noie ta mère!... Quant à toi, le sort qui t'attend sera
+terrible!...</p>
+
+<p>&mdash;Tue-moi promptement; mais, un dernier mot... Ma mère sait-elle
+que j'étais le chef des hommes dont le sort de la guerre l'avait
+rendue esclave?</p>
+
+<p>&mdash;Malheureusement, elle l'ignorait. Ceci a manqué à ma vengeance!</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu sais de ma mère, qui te l'a dit?</p>
+
+<p>&mdash;Le juif Mardochée.</p>
+
+<p>&mdash;Il la connaît donc? où l'a-t-il vue?</p>
+
+<p>&mdash;À la halte que tu as faite au couvent de Saint-Saturnin avec
+Karl-Martel; là, le juif t'a reconnu...</p>
+
+<p>&mdash;Merci, Dieu! ma mère a ignoré ma honte! sa mort eût été
+doublement horrible... Et maintenant, monstre! délivre-moi de la
+vie, j'ai hâte de mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne partage pas cette hâte, tu m'appartiens...</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Ce matin-là, Bonaïk, l'orfévre, entra, comme d'habitude, dans
+l'atelier; il y fut bientôt rejoint par les jeunes esclaves apprentis.
+Après avoir allumé le feu de la forge, le vieillard, afin de donner
+issue à la fumée, ouvrant la fenêtre qui donnait sur le fossé, remarqua,
+non sans grand étonnement, que le niveau de l'eau de ce fossé
+avait tellement augmenté, qu'entre elle et le soubassement de la fenêtre,
+il restait à peine un pied de distance.&mdash;Ah! mes enfants,&mdash;dit-il
+aux apprentis,&mdash;je crains qu'il soit arrivé cette nuit un grand
+malheur! Depuis nombre d'années les eaux de ce fossé n'ont jamais
+atteint à la hauteur où elles sont aujourd'hui, sinon lors de la rupture
+de la digue du lac supérieur aux étangs. Tenez, voyez de l'autre côté
+du fossé, l'eau s'élève presque jusqu'au soupirail de la cave creusée
+sous le bâtiment qui nous fait face.</p>
+
+<p>&mdash;Et l'on dirait que l'eau monte toujours, père Bonaïk.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! oui, mes enfants, elle monte encore. Ah! la rupture de
+ces digues amènera des désastres!</p>
+
+<p>À ce moment, on entendit la voix de Septimine criant au dehors:&mdash;Père
+Bonaïk, ouvrez-moi! ouvrez-moi!&mdash;L'un des apprentis
+courut à la porte, et bientôt la Coliberte entra, soutenant une femme
+aux longs cheveux ruisselants, aux vêtements trempés d'eau, livide,
+se traînant à peine, et si défaillante, qu'à quelques pas de la porte,
+elle tomba évanouie entre les bras du vieil orfévre et de Septimine.</p>
+
+<p>&mdash;Pauvre femme! elle est glacée,&mdash;dit le vieillard, et s'adressant
+aux apprentis:&mdash;Vite, vite, enfants! prenez du charbon dans le
+réduit, faites jouer le soufflet, augmentez le feu de la forge, cela
+réchauffera cette infortunée. Ah! je l'avais prévu... cette inondation
+aura causé de grands maux!</p>
+
+<p>À la voix de l'orfévre deux apprentis coururent au profond réduit
+pratiqué derrière la forge, et descendirent dans ce caveau pour y
+prendre du charbon; les autres esclaves attisèrent le feu, firent
+jouer le soufflet, tandis que le vieillard s'approcha de Septimine,
+qui, agenouillée devant la femme évanouie, pleurait en disant:&mdash;Hélas!
+mon Dieu! elle va mourir!</p>
+
+<p>&mdash;Rassure-toi!&mdash;reprit le vieillard,&mdash;les mains de cette pauvre
+créature, tout à l'heure glacées, reprennent un peu de chaleur. Mais
+qu'est-il donc arrivé? tes vêtements sont trempés d'eau?</p>
+
+<p>&mdash;Bon père, ce matin, au point du jour, je me suis levée comme
+mes compagnes, nous sommes allées dans la cour; là, nous avons
+entendu d'autres esclaves crier: La digue est crevée! Et ils sont sortis
+en courant pour aller voir les progrès de l'inondation. Moi, machinalement,
+je les ai suivis. Ils se sont dispersés. Je m'étais avancée
+jusqu'à une pointe de terre que baigne l'eau des étangs. Il y a là un
+gros saule; bientôt j'ai vu à peu de distance de moi un chariot à
+demi submergé; il flottait entre deux eaux, une toile tendue sur des
+cerceaux le recouvrait.</p>
+
+<p>&mdash;Grâce à Dieu! cette toile, ainsi tendue, faisait ballon; elle a
+dû empêcher ce chariot de sombrer tout à fait... Achève?</p>
+
+<p>&mdash;Le vent soufflant dans cette espèce de voile poussait le chariot
+vers la rive où je me trouvais. Alors j'ai vu cette infortunée, cramponnée
+à cette toile, le corps à demi plongé dans l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu fait?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y avait pas un instant à perdre: les mains défaillantes de
+cette pauvre créature, dont les forces étaient à bout, allaient abandonner
+la toile, son seul soutien. J'attachai le bout de ma ceinture à
+une des basses branches du saule, l'autre bout à mon poignet gauche,
+et je me penchai vers l'infortunée en lui criant: Courage! Elle
+m'entendit, saisit convulsivement ma main entre les siennes; mais
+dans ce brusque mouvement mes pieds glissèrent de la berge, et je
+tombai à l'eau...</p>
+
+<p>&mdash;Heureusement, ton poignet gauche était toujours attaché à l'un
+des bouts de ta ceinture nouée à l'arbre?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bon père; mais la secousse fut violente, je crus mon bras
+arraché de mon corps. Par bonheur, la pauvre femme saisit un pan
+de ma robe. Ma première douleur passée, je fis de mon mieux, et à
+l'aide de ma ceinture nouée à l'arbre, sur laquelle je me hâlais, je
+parvins à regagner le bord et à retirer de l'étang celle avec qui j'allais
+périr. Notre atelier étant l'endroit le plus voisin, je l'ai amenée
+ici, elle pouvait à peine se soutenir... Mais, hélas!&mdash;ajouta la Coliberte
+en pleurant de nouveau et regardant les traits inanimés de
+Rosen-Aër, car c'était la mère de Berthoald que Septimine venait de
+sauver,&mdash;j'aurai seulement retardé sa mort! Voyez sa pâleur...</p>
+
+<p>&mdash;Ne te désespère pas,&mdash;reprit le vieillard,&mdash;de moment en
+moment ses mains se réchauffent... Approchons-la davantage de la
+forge, le feu la ranimera.</p>
+
+<p>En effet, grâce à l'activité des apprentis, non moins apitoyés que
+Septimine et le vieillard, Rosen-Aër, assise sur un escabeau, fut rapprochée
+du foyer. Peu à peu elle ressentit la salutaire influence de
+cette chaleur pénétrante, reprit lentement ses esprits, revint enfin
+tout à fait à elle, et rassemblant ses souvenirs, elle tendit ses bras à
+Septimine en disant d'une voix faible:&mdash;Chère enfant, tu m'as
+sauvée!</p>
+
+<p>La Coliberte se jeta au cou de Rosen-Aër en versant de douces larmes,
+et reprit:&mdash;Nous avons fait ce que nous avons pu; nous sommes
+de pauvres esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! mon enfant, je suis esclave comme vous, amenée en ce
+pays du fond du Languedoc. Nous avions passé la nuit sur la chaussée
+qui sépare les deux étangs, dont ce monastère est entouré, l'on
+avait dételé les b&oelig;ufs des chariots, lorsqu'au point du jour l'inondation
+nous a surpris, et...&mdash;Mais Rosen-Aër s'interrompit, se dressa
+de toute sa hauteur, son visage exprima d'abord la stupeur; puis
+une sorte de joie délirante, elle se précipita vers la fenêtre ouverte,
+et passa ses bras à travers les épais barreaux, en s'écriant:&mdash;Mon
+fils! mon fils Amael!...</p>
+
+<p>Septimine et Bonaïk crurent un moment cette infortunée privée
+de sa raison; mais lorsqu'ils se furent approché de la fenêtre vers laquelle
+Rosen-Aër s'était précipitée, la jeune fille s'écria enjoignant
+les mains:&mdash;Le chef frank! lui! dans un des souterrains de l'abbaye!...</p>
+
+<p>Rosen-Aër et la Coliberte voyaient, de l'autre côté du fossé, Berthoald,
+se tenant des deux mains aux barreaux du soupirail de la cave.
+Soudain il reconnut sa mère, et, en proie à une sorte d'extase, il
+s'écria d'une voix vibrante, qui, malgré la distance, arriva, jusqu'à
+l'atelier:&mdash;Ma mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Septimine,&mdash;dit précipitamment Bonaïk à la Coliberte,&mdash;tu
+connais ce jeune homme?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... il a été bon pour moi comme un ange du ciel! Je
+l'ai vu au couvent de Saint-Saturnin; c'est à ce guerrier que Karl a
+fait don de cette abbaye.</p>
+
+<p>&mdash;À lui!&mdash;reprit le vieillard d'un air surpris et pensif.&mdash;Alors
+comment se trouve-t-il dans ce souterrain?</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk!&mdash;accourut dire un des esclaves,&mdash;j'entends
+au dehors la voix de Ricarik; il s'est arrêté sous la voûte pour gourmander
+quelqu'un; dans un instant il sera ici; il vient faire sa ronde
+matinale selon son habitude.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!&mdash;s'écria le vieillard avec épouvante,&mdash;il va
+trouver cette femme en ce lieu, l'interroger; elle peut se trahir,
+avouer qu'elle est la mère de ce jeune homme, victime sans doute
+de l'abbesse...&mdash;Et le vieillard, courant à la fenêtre, saisit Rosen-Aër
+par le bras, et lui dit en l'entraînant:&mdash;Au nom de la vie de
+votre fils, venez! venez!</p>
+
+<p>&mdash;La vie de mon fils! qui la menace?</p>
+
+<p>&mdash;Suivez-moi... ou il est perdu et vous aussi!&mdash;Et Bonaïk, sans
+répondre à Rosen-Aër, lui montra le petit caveau pratiqué derrière
+la forge; et ajouta:&mdash;Cachez-vous là, ne bougez pas.&mdash;S'adressant
+ensuite aux apprentis en courant à son établi:&mdash;Vous, enfants,
+martelez de toutes vos forces et chantez à tue-tête. Toi, Septimine,
+polis ce vase. Songez que si l'intendant se doute de quelque chose,
+nous avons tout à craindre. Dieu veuille que ce malheureux garçon
+ne reste pas au soupirail de la cave, ou qu'il ne soit pas vu de Ricarik!&mdash;Ce
+disant, le vieil orfévre se mit à marteler à tout rompre sur
+son enclume, entonnant d'une voix sonore ce vieux chant des orfévres
+à la louange du bon Éloi:&mdash;«De la condition d'ouvrier élevé
+à celle d'évêque,&mdash;Éloi, dans sa charge de pasteur, a purifié
+l'orfévre;&mdash;Son marteau est l'autorité de sa parole,&mdash;Son fourneau
+la constance du zèle,&mdash;Son soufflet l'inspirateur,&mdash;Son
+enclume l'obéissance[F]!»</p>
+
+<p>Ricarik entra dans l'atelier. L'orfévre ne parut pas l'apercevoir,
+et continua de chanter en aplatissant à coups de marteau une feuille
+d'argent qui terminait la crosse abbatiale dont la ciselure supérieure
+était achevée.&mdash;Vous êtes bien gais ici, ce matin,&mdash;dit l'intendant
+en s'avançant au milieu de l'atelier.&mdash;Cessez ces chants... ils m'assourdissent...</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas une goutte de sang dans les veines,&mdash;murmura tout
+bas Septimine à Bonaïk.&mdash;Ce méchant homme s'approche de la
+fenêtre... s'il allait voir le chef frank...</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi tant de feu dans cette forge?&mdash;reprit l'intendant en
+faisant un pas vers le foyer derrière lequel se trouvait le réduit où
+se cachait Rosen-Aër.&mdash;T'amuses-tu donc à brûler du charbon sans
+nécessité?</p>
+
+<p>&mdash;Sans nécessité? Non, puisque ce matin même je vais fondre
+l'or et l'argent que vous m'avez apportés hier.</p>
+
+<p>&mdash;Mensonge! les métaux se fondent au creuset, non pas à la
+forge...</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik, à chacun son métier. J'ai travaillé dans les ateliers
+du grand Éloi. Je sais mon état. Je vais d'abord exposer mes métaux
+au feu ardent de la forge, les marteler ensuite, puis je les mettrai
+au creuset; la fonte en sera plus liée.</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne manques jamais de raisons.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que j'en ai toujours de bonnes à donner. Mais puisque
+vous voici, Ricarik, j'ai à vous demander plusieurs objets nécessaires
+pour cette fonte, la plus considérable que j'aie jamais faite dans
+ce monastère, puisque le vase d'argent doit avoir deux pieds de hauteur,
+ainsi que vous le voyez d'après le moule que voilà sur cette
+tablette.</p>
+
+<p>&mdash;Que te faut-il?</p>
+
+<p>&mdash;J'aurais besoin d'un baril que je remplirai de sable au milieu
+duquel je placerai mon moule... Ce n'est pas tout... J'ai vu souvent,
+malgré les cercles qui entouraient les douves des barils, où
+l'on mettait les moules plongés dans le sable, ces douves éclater
+lorsque l'on versait dans le creux le métal en fusion. Il me faudrait
+donc une longue corde que j'enroulerais très-solidement autour du
+tonneau; si les cercles éclatent, la corde du moins ne se rompra
+point. Il me faudrait, de plus, une non moins longue petite cordelle
+pour assujettir les parois du moule.</p>
+
+<p>&mdash;Tu auras le baril, la corde et la cordelle.</p>
+
+<p>&mdash;Encore un mot, Ricarik. Moi, et ces jeunes gens, nous serons
+forcés, pour cette fonte, de passer ici une partie de la nuit, les
+jours sont courts en cette saison. Faites-nous donner une outre de
+vin, à nous, qui ne buvons jamais que de l'eau; cette largesse soutiendra
+nos forces durant notre rude labeur nocturne. J'ajouterai
+que les jours de fonte, dans l'atelier du grand Éloi, on régalait toujours
+les esclaves...</p>
+
+<p>&mdash;Soit! vous aurez votre outre de vin... aussi bien, c'est aujourd'hui
+jour de liesse en ce couvent, car un grand miracle vient
+d'avoir lieu...</p>
+
+<p>&mdash;Un miracle?</p>
+
+<p>&mdash;Oui... un juste châtiment du ciel a frappé une bande d'aventuriers,
+à qui Karl le maudit avait eu l'audace de concéder cette abbaye,
+bien sacré de l'Église. Ils campaient cette nuit sur la jetée,
+comptant attaquer le monastère au point du jour; mais l'Éternel,
+par un redoutable et surprenant prodige, a ouvert les cataractes
+du ciel. Les étangs se sont grossis, et tous les scélérats ont été
+noyés.</p>
+
+<p>&mdash;Gloire à l'Éternel!&mdash;cria le vieil orfévre en faisant signe aux
+apprentis d'imiter son enthousiasme,&mdash;gloire à l'Éternel! qui noie
+les impies dans les cataractes de sa colère!</p>
+
+<p>&mdash;Gloire à l'Éternel!&mdash;répétèrent à tue-tête et en ch&oelig;ur les
+jeunes esclaves,&mdash;gloire à l'Éternel! qui noie les impies dans les
+cataractes de sa colère!</p>
+
+<p>&mdash;Miracle qui ne me surprend point du tout, Ricarik,&mdash;ajouta
+l'orfévre,&mdash;il est dû sans doute au bienheureux <i>pouce</i> de Saint-Loup,
+cette sainte relique que vous nous avez apportée hier. Elle
+aura opéré ce divin prodige.</p>
+
+<p>&mdash;C'est probable... ainsi tu n'as pas besoin d'autre chose?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;répondit le vieillard en se levant et examinant plusieurs
+caisses,&mdash;j'ai là pour la fonte du soufre et du bitume en
+suffisante quantité, le charbon ne manque point, l'un de mes apprentis
+va vous accompagner, Ricarik, il rapportera le baril, les
+cordes et l'outre de vin, seigneur intendant, ne l'oubliez pas!</p>
+
+<p>&mdash;On vous la donnera plus tard, en vous distribuant vos pitances.</p>
+
+<p>&mdash;Ricarik, nous ne pourrons quitter l'attelier d'un instant à cause
+de la fonte. Faites-nous distribuer ce matin, s'il vous plaît, notre pitance
+quotidienne, afin que nous ne soyons pas dérangés; nous allons
+fermer la porte pour être tranquilles!</p>
+
+<p>&mdash;J'y consens, que l'un de tes apprentis me suive, il rapportera
+toutes ces choses, mais que le vase soit fondu demain, sinon l'échine
+vous cuira.</p>
+
+<p>&mdash;Vous pouvez assurer notre sainte et vénérable abbesse que
+le vase, en sortant du moule, sera digne d'un artisan qui a vu
+le grand Éloi manier la lime et le burin.&mdash;Et, s'adressant tout
+bas à l'un de ses apprentis, tandis que Ricarik se dirigeait vers
+la porte:&mdash;Ramasse en chemin une douzaine de cailloux gros
+comme des noix, cache-les dans ta poche et rapporte-les.&mdash;Et il
+ajouta tout haut:&mdash;Accompagne le seigneur intendant, mon garçon;
+surtout, en revenant, ne t'amuse pas en route.</p>
+
+<p>&mdash;Soyez tranquille, maître,&mdash;dit l'apprenti en faisant un signe
+d'intelligence au vieillard et suivant l'intendant,&mdash;vos ordres seront
+exécutés!</p>
+
+<p>Le vieillard resta quelques instants sur le seuil! prêtant l'oreille
+aux pas de l'intendant qui s'éloignait; après quoi, fermant la porte
+au verrou, il courut vers le caveau où se cachait Rosen-Aër, Septimine
+courut à la fenêtre, afin de voir si Berthoald s'y trouvait encore;
+mais soudain elle s'écria, saisie d'effroi:&mdash;Grand Dieu! le
+jeune chef est perdu!... l'eau a gagné le soupirail!</p>
+
+<p>&mdash;Perdu! mon fils!&mdash;s'écria Rosen-Aër avec désespoir en se précipitant
+à la croisée malgré les efforts du vieillard pour la retenir.&mdash;Ô
+mon fils! t'avoir revu pour te perdre... Amael! Amael!...</p>
+
+<p>&mdash;Elle nous trahit... si on l'entend au dehors!&mdash;dit le vieillard
+avec terreur, en tâchant en vain d'arracher des barreaux où elle se
+cramponnait, cette malheureuse femme, qui appelait son fils d'une
+voix déchirante. Mais Amael (puisque Berthoald était pour lui un nom
+d'emprunt), Amael ne reparut pas. Le flot avait gagné l'ouverture
+du soupirail, et malgré la largeur du fossé qui séparait les deux bâtiments
+l'un de l'autre, on entendait le bruit sourd des eaux qui,
+s'engouffrant par cette ouverture, tombaient au fond du souterrain.
+Septimine, pâle comme une morte, ne trouvait pas une parole.
+Rosen-Aër, dans l'égarement de son désespoir, tâchait d'ébranler les
+épais barreaux de la fenêtre en murmurant d'une voix entrecoupée
+de sanglots:&mdash;Oh! savoir qu'il est là... dans l'agonie... mourant!...</p>
+
+<p>&mdash;Espoir!&mdash;cria le vieillard, dont les larmes coulaient à la vue
+de cette douleur maternelle,&mdash;espoir!... Je fixe depuis un instant
+cette pierre couverte de mousse, à l'angle du soupirail, l'eau ne l'envahit
+pas; elle ne monte plus... voyez, voyez!</p>
+
+<p>Septimine et Rosen-Aër essuyèrent leurs yeux et regardèrent la
+pierre que leur indiquait Bonaïk. Elle ne fut pas, en effet, submergée...
+Bientôt même le bruit des eaux s'engouffrant dans le soupirail
+s'amoindrit et cessa peu à peu.</p>
+
+<p>&mdash;Il est sauvé!&mdash;s'écria Septimine.&mdash;Merci, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Sauvé...&mdash;murmura Rosen-Aër d'un air de doute accablant.&mdash;Et
+s'il est tombé dans cette cave assez d'eau pour le noyer... Oh!
+s'il vivait encore, il eût répondu à ma voix... Non, non! il se meurt!
+il est mort!...</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk, on frappe à là porte,&mdash;accourut dire l'un des
+apprentis.&mdash;Faut-il ouvrir?</p>
+
+<p>&mdash;Vite, retournez dans votre cachette,&mdash;dit le vieillard à Rosen-Aër;
+et comme elle ne semblait pas l'entendre, il ajouta:&mdash;Mais
+vous voulez donc vous perdre, nous perdre tous! nous qui sommes
+prêts à nous dévouer pour vous et votre fils?&mdash;À ces mots, Rosen-Aër
+quitta la fenêtre et rentra dans le réduit, tandis que le vieillard,
+s'approchant de la porte, disait:&mdash;Qui est là?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, maître Bonaïk,&mdash;répondit au dehors la voix de l'apprenti
+qui était sorti avec Ricarik,&mdash;moi, Justin.</p>
+
+<p>&mdash;Entre vite,&mdash;dit l'orfévre au jeune garçon qui portait sur son
+épaule un baril vide et à sa main un panier renfermant des provisions,
+l'outre de vin et un gros paquet de cordes. Le vieillard, poussant
+les verrous de la porte, prit l'outre de vin dans le panier, et,
+allant vers le réduit où se cachait Rosen-Aër, lui dit:&mdash;Buvez un
+peu de vin pour vous réconforter; c'est pour vous que je l'ai demandé.</p>
+
+<p>Mais la mère d'Amael repoussa l'outre en s'écriant d'une voix
+désespérée:&mdash;Mon fils! mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Justin,&mdash;dit le vieillard à l'apprenti,&mdash;as-tu des cailloux?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, maître Bonaïk, j'en ai rempli mes poches.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-m'en un.&mdash;Le vieillard prit la petite pierre et courut à
+la fenêtre en disant:&mdash;Si ce malheureux n'est pas noyé, il se doutera,
+en voyant tomber ce caillou dans la cave, que c'est un signal.&mdash;Et
+après avoir judicieusement visé et calculé le jet de sa pierre,
+l'orfévre la lança dans l'ouverture du soupirail. Rosen-Aër et Septimine,
+en proie à une anxiété mortelle, attendaient le résultat de la
+tentative de Bonaïk: les apprentis eux-mêmes gardaient un profond
+silence. Quelques moments se passèrent ainsi dans une attente
+pleine d'angoisses.&mdash;Rien...&mdash;murmura l'orfévre, les yeux
+ardemment fixés sur l'ouverture du soupirail,&mdash;rien...</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!&mdash;s'écria Rosen-Aër, tandis que Septimine la retenait
+entre ses bras.&mdash;Je ne le verrai plus!</p>
+
+<p>&mdash;Une autre pierre!&mdash;dit le vieillard. Et il lança un second caillou
+dans le souterrain. Ce fut encore un moment d'angoisse: toutes
+les respirations étaient suspendues. Enfin, au bout de quelques instants,
+Rosen-Aër, se dressant sur la pointe des pieds, s'écria:&mdash;Ses
+mains! je vois ses mains! il se cramponne aux barreaux du soupirail!
+Merci, Hésus! merci... vous me l'avez rendu!&mdash;Et elle tomba
+à genoux.</p>
+
+<p>Bonaïk vit alors la pâle figure d'Amael encadrée de ses longs cheveux
+ruisselants d'eau, apparaître entre les barreaux. Le vieillard lui
+fit signe de disparaître de nouveau, en disant à voix basse, et comme
+s'il avait pu être entendu par le prisonnier:&mdash;Et maintenant, cachez-vous,
+cachez-vous, et attendez!&mdash;Se retournant alors vers Rosen-Aër:&mdash;Votre
+fils m'a compris; mais, je vous en supplie, du
+calme... pas d'imprudence.&mdash;Allant ensuite à son établi, où se
+trouvaient plusieurs morceaux de parchemin, dont il se servait pour
+dessiner les modèles de ses orfévreries, il écrivit ces mots:&mdash;«Si
+l'eau n'a pas tellement envahi le souterrain que vous puissiez y
+rester sans danger jusqu'à la nuit, donnez trois secousses à la
+cordelle au bout de laquelle sera attachée la pierre qui aura ce
+billet pour enveloppe; en ce cas, cette cordelle nous servira de
+moyen de communication; lorsque vous la verrez s'agiter, préparez-vous
+à recevoir un nouvel avis: jusque-là, ne paraissez pas au
+soupirail. Votre mère espère comme nous vous sauver. Courage et
+confiance!»</p>
+
+<p>Ces mots écrits, l'orfévre enveloppa un caillou avec ce parchemin,
+heureusement, de sa nature, imperméable, lia le tout au moyen de
+la corde, au milieu de laquelle il attacha un petit morceau de fer afin
+de la faire plonger dans l'eau, et de rendre ainsi invisible ce moyen
+de correspondance entre l'atelier et le souterrain; puis il lança dans
+le soupirail la pierre, à laquelle était attachée la cordelle, dont il garda
+l'extrémité dans sa main. Quelques moments après, trois secousses
+données à cette corde annoncèrent à Bonaïk qu'Amael pouvait rester
+jusqu'au soir sans danger dans sa prison, et qu'il exécuterait les
+recommandations du vieillard. Cette espérance ranima l'espoir de
+Rosen-Aër, et, dans l'élan de sa reconnaissance, elle prit les mains
+de l'orfévre en lui disant:&mdash;Bon père, vous le sauverez, n'est-ce
+pas? vous le sauverez?</p>
+
+<p>&mdash;J'y tâcherai, pauvre femme! mais laissez-moi rassembler mes
+esprits... À mon âge, voyez-vous, de pareilles émotions sont rudes;
+il faut, pour réussir, agir avec prudence et réflexion. Aussi vais-je
+réfléchir, l'entreprise est difficile...</p>
+
+<p>Pendant que l'orfévre pensif, accoudé sur son établi, appuyait son
+front dans sa main, et que les apprentis demeuraient silencieux et
+inquiets, Rosen-Aër, rappelant ses souvenirs, dit à Septimine:&mdash;Mon
+enfant, vous avez dit que mon fils avait été bon pour vous comme
+un ange du ciel... où l'avez-vous donc connu?</p>
+
+<p>&mdash;Près de Poitiers, au couvent de Saint-Saturnin... Ma famille et
+moi, touchées de compassion pour un jeune prince, un enfant, retenu
+prisonnier dans ce monastère, nous avons voulu favoriser l'évasion
+de ce pauvre petit; tout a été découvert; on voulait me châtier
+d'une manière honteuse, infâme!&mdash;ajouta la Coliberte en rougissant
+encore à ce souvenir.&mdash;On voulait me vendre, me séparer de
+mon père, de ma mère... Alors, votre fils, favori de Karl, le chef des
+Franks...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, le seigneur Berthoald.</p>
+
+<p>&mdash;Berthoald?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! ainsi s'appelle celui qui est renfermé dans ce souterrain...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils Amael, portant le nom de Berthoald! mon fils, favori
+du chef dès Franks!&mdash;s'écria Rosen-Aër, frappée de stupeur.&mdash;Mon
+fils, élevé dans l'horreur des conquérants de la Gaule, ces oppresseurs
+de notre race! mon fils, favori de l'un d'eux! non, non... tes souvenirs
+te trompent...</p>
+
+<p>&mdash;Mes souvenirs me tromper... Oh! je vivrais cent ans, que jamais
+je n'oublierai ce qui s'est passé au couvent de Saint-Saturnin,
+la touchante bonté du seigneur Berthoald envers moi, qu'il ne connaissait
+pas. N'a-t-il pas obtenu de Karl ma liberté, celle de mon
+père et de ma mère? N'a-t-il pas été assez généreux pour me donner
+de l'or afin de subvenir aux besoins de ma famille?</p>
+
+<p>&mdash;Ma raison se perd à chercher le secret de ce mystère; la troupe
+de guerriers qui nous emmenaient esclaves, s'est en effet arrêtée à
+l'abbaye de Saint-Saturnin,&mdash;reprit Rosen-Aër avec angoisse; et
+elle ajouta:&mdash;Mais si celui-là, que tu appelles Berthoald, a obtenu ta
+liberté du chef des Franks, comment es-tu esclave ici, pauvre enfant?</p>
+
+<p>&mdash;Le seigneur Berthoald s'est fié à la parole de Karl, et Karl
+s'est fié à la parole du supérieur du couvent; mais après le départ
+du chef des Franks et de votre fils, l'abbé, qui m'avait déjà vendue à
+un juif, a maintenu le marché... En vain j'ai imploré les guerriers
+que Karl avait laissés au monastère pour en prendre possession
+et garder le petit prince, mes prières ont été vaines; j'ai été séparée
+de ma famille. Le juif a gardé l'or que votre fils m'avait donné
+généreusement, et m'a emmenée en ce pays; il m'a vendue à l'intendant
+de cette abbaye, qui a été octroyée par Karl au seigneur
+Berthoald, ainsi que je l'ai appris au couvent de Saint-Saturnin.</p>
+
+<p>&mdash;Cette abbaye octroyée à mon fils!... lui, compagnon de guerre
+de ces Franks maudits! lui, traître! lui, renégat! Oh! si tu dis
+vrai, honte et malheur sur mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Traître! renégat! le seigneur Berthoald! lui, le plus généreux
+des hommes! lui, qui m'eût arrachée à l'esclavage sans la cruauté de
+l'abbé, qui m'a livrée au juif Mardochée.</p>
+
+<p>&mdash;Ce juif s'appelait ainsi?</p>
+
+<p>&mdash;Vous le connaissez?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute, pauvre enfant, et tu comprendras ma douleur... Après
+une grande bataille livrée près de Narbonne contre les Arabes, j'ai
+été prise par les guerriers de Karl: le butin, les esclaves ont été tirés
+au sort; on nous a dit, à moi et à mes compagnes, que nous appartenions
+au chef Berthoald et à ses hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Vous... esclave de votre fils? Mais il l'ignorait, mon Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, de même que j'ignorais que mon nouveau maître Berthoald...
+fût mon fils Amael.</p>
+
+<p>&mdash;Durant ce voyage du Languedoc ici, votre fils, ne vous a pas
+vue?</p>
+
+<p>&mdash;Nous étions huit ou dix femmes esclaves dans chaque chariot
+couvert; nous suivions l'armée de Karl. Parfois les hommes du
+chef Berthoald venaient nous voir, et... mais je n'offenserai pas ta
+pudeur, pauvre enfant, en te racontant ces violences infâmes!&mdash;ajouta
+Rosen-Aër en frémissant à ces souvenirs de dégoût et d'horreur.&mdash;Mon
+âge m'a préservée d'une honte à laquelle j'aurais d'ailleurs
+échappé par la mort... Mon fils n'a jamais pris part à ces immondes
+orgies mêlées de cris, de larmes et de sang; car on frappait
+jusqu'au sang les malheureuses qui voulaient échapper à ces outrages.
+Nous sommes ainsi arrivées jusqu'aux environs du couvent
+de Saint-Saturnin; là, nous avons fait une halte de quelques heures.
+Le juif Mardochée se trouvait alors dans ce monastère; apprenant
+sans doute qu'à la suite de l'armée il y avait des esclaves à acheter, il
+s'est rendu près de nous, accompagné de quelques hommes de la
+bande de Berthoald. Tu as été vendue, pauvre enfant, tu sais l'horrible
+examen que vous font subir ces marchands de chair gauloise?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, cette honte, je l'ai subie devant les moines de Saint-Saturnin
+lorsqu'ils m'ont vendue au juif,&mdash;répondit Septimine en
+cachant dans ses mains son visage, empourpré de confusion. Rosen-Aër
+poursuivit:&mdash;Des femmes, des jeunes filles, malgré leurs
+prières, leur résistance, ont été dépouillées de leurs vêtements et
+profanées, souillées par les regards des hommes qui voulaient nous
+vendre et nous acheter! À cette honte, mon âge n'a pu me soustraire...&mdash;Et,
+fondant en larmes et tordant ses mains avec désespoir,
+la mère d'Amael ajouta en gémissant:&mdash;Et voilà ces Franks
+dont mon fils est le compagnon de guerre! Il s'unit avec eux! combat
+avec eux! possède comme eux des esclaves de sa race! et parmi
+ces esclaves, ainsi outragées, il a sa mère! justice du ciel! sa mère!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! c'est horrible! mais il ignorait cela... et puis, comment,
+lui, étant de notre race, s'est-il réuni aux Franks?</p>
+
+<p>&mdash;Cette indignité confond ma raison, révolte mon c&oelig;ur. À l'âge
+de quinze ans, mon fils a disparu de la vallée de Charolles, où nous
+vivions libres et heureux... Que s'est-il passé depuis? je l'ignore...</p>
+
+<p>En entendant prononcer le nom de la vallée de Charolles, Bonaïk,
+jusqu'alors pensif, tressaillit, puis prêta l'oreille à la suite de l'entretien
+de la Coliberte et de la mère d'Amael, qui reprit:&mdash;Revenons
+à ce juif, il a peut-être le secret de la vie de mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Ce juif... et comment?</p>
+
+<p>&mdash;Malgré ma douleur, lorsque ce juif vint nous marchander, je
+subis le sort commun, je fus dépouillée de mes vêtements... Ah!
+pour la sainteté de mon nom de mère, que mon fils ignore toujours
+ma honte! cette pensée serait l'éternel et juste remords de sa vie, s'il
+doit vivre...&mdash;ajouta Rosen-Aër à voix basse, afin de n'être entendue
+que de Septimine.&mdash;Pendant que je subissais donc le sort de
+mes compagnes d'esclavage... le juif remarqua sur mon bras gauche
+ces deux mots tracés en caractères ineffaçables: <i>Brenn-Karnak.</i></p>
+
+<p>&mdash;<i>Brenn-Karnak!</i>&mdash;reprit la Coliberte d'une voix plus élevée;
+aussi fut-elle entendue par le vieillard.&mdash;Quels sont ces noms?
+pourquoi étaient-ils tracés sur votre bras?</p>
+
+<p>&mdash;Cet usage, depuis plusieurs générations, a été adopté parmi
+nous, car, hélas! en ces temps de troubles, de guerres continuelles,
+les familles sont exposées à être séparées, dispersées au loin, et un
+signe indélébile peut les aider à se reconnaître.&mdash;À peine Rosen-Aër
+avait-elle prononcé ces mots, que s'approchant d'elle, Bonaïk,
+ému, troublé, s'écria:&mdash;Vous êtes de la race de Joël, le brenn de
+la tribu de Karnak?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, bon père; mais d'où savez-vous?...</p>
+
+<p>&mdash;Vous habitiez en Bourgogne la vallée de Charolles? jadis concédée
+à Loysik, frère de Ronan, par le roi Clotaire I<sup>er</sup>?</p>
+
+<p>&mdash;Mais encore une fois, bon père, comment savez-vous cela?&mdash;Le
+vieillard releva la manche de son sarrau, et, du doigt, montra
+ces deux mots: <i>Brenn-Karnak</i>, tracés sur son bras.&mdash;Vous aussi?&mdash;s'écria
+Rosen-Aër,&mdash;vous aussi... de la famille de Joël?...</p>
+
+<p>&mdash;L'un de mes aïeux était Kervan, frère de Ronan.</p>
+
+<p>&mdash;Votre famille habitait en Bretagne, près de Karnak?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et mon frère Allan ou ses enfants n'ont sans doute pas
+quitté le berceau de notre race.</p>
+
+<p>&mdash;Et comment êtes-vous tombé en esclavage?</p>
+
+<p>&mdash;Notre tribu, passant la frontière, est venue, selon la coutume
+immémoriale, vendanger en armes les vignes des Franks, vers le pays
+de Rennes. J'avais quinze ans, j'accompagnais mon père dans cette
+expédition; une troupe de Franks nous a attaqués; pendant le combat,
+j'ai été séparé de mon père, puis emmené esclave au loin. Revendu
+d'un maître à un autre, le hasard m'a conduit en ce pays où
+je suis depuis douze ans. Hélas! souvent mes yeux se sont tournés
+vers les frontières de notre vieille et bien-aimée Bretagne, toujours
+libre! mais mon grand âge, l'habitude d'un métier qui me plaît et
+me console, m'ont empêché de songer à une évasion. Ainsi, nous
+sommes parents!... Ce malheureux qui est là, près de nous, captif,
+est de notre sang?... Mais comment était-il devenu le chef de cette
+troupe de Franks que l'inondation vient d'engloutir?</p>
+
+<p>&mdash;Je racontais à cette pauvre enfant qu'un juif, marchand d'esclaves,
+ayant vu sur mon bras ces deux mots: <i>Brenn-Karnak</i>, parut
+surpris, et me dit:&mdash;«N'as-tu pas un fils âgé de vingt-quatre ans,
+qui porte, comme toi, ces deux mots tracés sur son bras?&mdash;»
+Malgré l'horreur que m'inspirait ce juif, ces mots ranimèrent en moi
+l'espérance de retrouver mon fils:&mdash;Oui,&mdash;ai-je répondu;&mdash;depuis
+dix ans mon fils a disparu des lieux que j'habitais.&mdash;«Et tu habitais
+la vallée de Charolles?»&mdash;m'a demandé le juif.&mdash;Tu connais
+donc mon fils?&mdash;me suis-je écriée; mais, cet homme, sans me
+répondre, s'est éloigné avec un sourire cruel...</p>
+
+<p>&mdash;Et depuis,&mdash;reprit Septimine,&mdash;ne l'avez-vous jamais revu?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais! Les chariots se sont remis en route pour ce pays, où je
+suis arrivée avec mes compagnes d'esclavage. Toutes ont dû périr
+par l'inondation de cette nuit, et sans le dévouement de cette courageuse
+enfant, je perdais aussi la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Le juif Mardochée,&mdash;reprit le vieil orfévre en réfléchissant,&mdash;ce
+marchand de chair gauloise, grand ami de l'intendant Ricarik,
+est venu depuis peu de jours fort souvent ici; il se trouvait au couvent
+de Saint-Saturnin lors de la donation de cette abbaye à votre
+fils et à ses hommes; il aura, sans nul doute, pris les devants afin
+d'avertir l'abbesse, aussi a-t-elle fait ses préparatifs de défense
+contre les guerriers qui venaient la déposséder.</p>
+
+<p>&mdash;Le juif a, en effet, voyagé très-rapidement depuis son départ
+du couvent de Saint-Saturnin, d'où il m'a emmenée,&mdash;reprit Septimine.&mdash;Nous
+n'étions que trois esclaves et lui dans un petit chariot
+léger, attelée de deux chevaux. Il a dû arriver ici deux ou trois
+jours avant la troupe du seigneur Berthoald, retardée dans sa marche
+par ses nombreux bagages.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, le juif aura prévenu Méroflède, lui révélant sans doute
+que le prétendu chef frank Berthoald était de race gauloise,&mdash;reprit
+Bonaïk;&mdash;de là cette vengeance de l'abbesse, qui a fait jeter votre
+fils dans ce souterrain, croyant sans doute l'exposer à une mort
+certaine. Il s'agit maintenant de le sauver, vous aussi, nous aussi;
+car rester en ce couvent après l'évasion de votre fils, ce serait exposer
+à la vengeance de l'abbesse ces pauvres apprentis et Septimine.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bon père! comment faire?&mdash;reprit Septimine en joignant
+les mains.&mdash;Personne ne peut entrer dans ce bâtiment au-dessous
+duquel est enfermé le seigneur Berthoald...</p>
+
+<p>&mdash;Nomme-le Amael, mon enfant,&mdash;reprit Rosen-Aër avec amertume.&mdash;Ce
+nom de Berthoald me rappelle sans cesse une honte que
+je voudrais oublier...</p>
+
+<p>&mdash;Tirer Amael de ce souterrain n'est point chose impossible,&mdash;reprit
+l'orfévre en hochant la tête.&mdash;J'ai réfléchi là-dessus tout à
+l'heure, et nous avons, je crois, quelques chances de succès.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, bon père,&mdash;dit Rosen-Aër,&mdash;et les barreaux de la fenêtre
+de cet atelier? ceux du soupirail de la cave où est enfermé mon
+fils? enfin ce large et profond fossé? que d'obstacles!</p>
+
+<p>&mdash;Ces obstacles ne sont pas les plus difficiles à surmonter. Supposons
+la nuit venue, Amael délivré nous a rejoint, que faire?</p>
+
+<p>&mdash;Quitter l'abbaye,&mdash;dit Septimine;&mdash;fuir tous...</p>
+
+<p>&mdash;Et par quel moyen, mon enfant? Ignores-tu qu'à la chute du
+jour la porte de la jetée est fermée? Le gardien veille; puis, eût-on
+franchi cette porte, l'inondation couvre la chaussée; il faudra deux
+ou trois jours pour que les eaux se soient retirées tout à fait; d'ici là,
+cette abbaye restera environnée d'eau comme une île.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk,&mdash;reprit un des jeunes apprentis,&mdash;et les bateaux
+de pêche?</p>
+
+<p>&mdash;Où sont-ils amarrés d'ordinaire, mon garçon?</p>
+
+<p>&mdash;Du côté de la chapelle.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudrait donc, pour y arriver, traverser la cour intérieure
+du cloître, et la porte est chaque soir verrouillée intérieurement!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;dit Rosen-Aër,&mdash;faut-il renoncer à tout espoir?</p>
+
+<p>&mdash;Jamais il ne faut désespérer. Occupons-nous d'abord d'Amael.
+Quoi qu'il lui arrive, une fois hors du souterrain, son sort ne pourra
+guère empirer. Maintenant, mes enfants, un dernier mot,&mdash;ajouta
+l'orfévre en s'adressant aux apprentis.&mdash;Ce que nous allons tenter
+est grave; il y va de votre vie et de la nôtre... Vous n'avez pas à
+hésiter: il faut nous seconder ou nous trahir. Nous trahir serait une
+méchante action, cependant vous n'avez d'autre intérêt à cette évasion
+que l'espoir incertain de recouvrer votre liberté. Voulez-vous
+nous trahir? dites-le franchement, tout de suite... alors je n'entreprendrai
+rien, le sort de cette digne femme et de son fils s'accomplira...
+Si, au contraire, avec notre aide, nous parvenons à sauver
+Amael et à sortir de cette abbaye, voici mon projet: Il y a, dit-on,
+près de quatre journées de marche d'ici aux limites de l'Armorique,
+seule terre libre de la Gaule aujourd'hui. Nous tâcherons d'y arriver;
+une fois en Bretagne, nous n'aurons rien à craindre, nous prendrons
+la route de Karnak; nous y trouverons mon frère ou ses descendants,
+notre tribu vous accueillera comme des enfants de la famille; d'apprentis
+orfévres, vous deviendrez apprentis laboureurs, à moins que
+vous ne préfériez continuer votre métier dans quelques villes de Bretagne;
+non plus en artisans esclaves, mais en artisans libres. Réfléchissez
+mûrement, et décidez-vous: la journée s'avance, le temps est
+précieux.</p>
+
+<p>Justin, l'un des apprentis, après s'être consulté à voix basse avec
+ses compagnons, répondit au vieillard:&mdash;Notre choix n'est pas douteux,
+maître Bonaïk; nous tâcherons, comme vous, de rendre un
+fils à sa mère; quoi qu'il arrive, nous partagerons votre sort!</p>
+
+<p>&mdash;Merci, oh! merci, généreux enfants!&mdash;dit Rosen-Aër les yeux
+remplis de larmes.&mdash;Hélas! je ne peux vous offrir que la reconnaissance
+d'une mère!...</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant,&mdash;reprit vivement l'orfévre, qui parut retrouver
+la vivacité de sa jeunesse,&mdash;assez de paroles, agissons! Deux
+d'entre vous vont s'occuper de scier les barreaux de la fenêtre de l'atelier,
+mais sans les faire tomber.</p>
+
+<p>&mdash;C'est entendu, père Bonaïk,&mdash;dit Justin;&mdash;les barreaux resteront
+en place... il ne faudra plus qu'un coup de lime pour les mettre
+à bas.</p>
+
+<p>&mdash;Bon; il n'y a, du reste, pas à craindre d'être vu au dehors:
+le corps du bâtiment qui nous fait face est dépourvu de croisées
+donnant de notre côté.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les barreaux du soupirail de la cave où est enfermé mon
+fils?...</p>
+
+<p>&mdash;Il les sciera au moyen de cette lime lancée dans son cachot, enveloppée
+d'un nouveau billet, dans lequel je vais écrire à Amael ce
+qu'il doit faire.&mdash;Et le vieillard, s'asseyant à son établi, écrivit les
+lignes suivantes, que la Coliberte, penchée derrière lui, lisait à mesure
+et tout haut:&mdash;«Avec cette lime, vous scierez les barreaux du
+soupirail sans les détacher complétement; la nuit venue, vous les
+enlèverez. Trois secousses données à la cordelle dont vous avez
+l'un des bouts, nous avertiront que vous êtes prêt. Alors, vous
+attirerez vers le soupirail un baril vide que nous aurons attaché à
+l'extrémité de la cordelle.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh!&mdash;s'écria Septimine,&mdash;je comprends maintenant pourquoi
+vous avez demandé ce baril!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!&mdash;reprit Rosen-Aër, non moins étonnée que la jeune
+fille,&mdash;vous avez eu, bon père, assez de présence d'esprit pour songer
+à l'instant même à ce moyen d'évasion?</p>
+
+<p>&mdash;Il fallait y songer alors... ou point du tout, mes enfants,&mdash;répondit
+le vieil orfévre en continuant d'écrire.</p>
+
+<p>&mdash;Et nous autres, qui sommes du métier pourtant, nous croyions
+bonnement qu'il s'agissait de la fonte,&mdash;reprit Justin.&mdash;Quel bon
+tour! C'est ce méchant Ricarik qui aura lui-même fourni la corde et
+le baril!</p>
+
+<p>&mdash;«Lorsque le baril sera près du soupirail,»&mdash;reprit Septimine
+en continuant de lire ce qu'écrivait le vieillard,&mdash;«vous saisirez
+fortement, de vos deux mains, une corde dont ce tonneau sera
+entouré; puis, y prenant votre appui, vous vous mettrez à l'eau,
+vous le pousserez devant vous, et nous l'attirerons doucement
+jusqu'à la fenêtre, qu'il vous sera très-facile alors d'escalader avec
+notre aide.»</p>
+
+<p>&mdash;Oh! bon père,&mdash;dit Rosen-Aër avec attendrissement,&mdash;il est
+sauvé!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non, pas encore, pauvre femme! Je vous l'ai dit: le tirer
+de ce souterrain est possible; mais ensuite il faudra sortir de ce
+maudit couvent... Enfin, nous essayerons.&mdash;Et il se remit à écrire
+ces dernières lignes, aussi lues tout haut par Septimine:&mdash;«Il se
+peut que vous sachiez nager; mais pas d'imprudence! les meilleurs
+nageurs se noient; réservez vos forces afin de pouvoir aider votre
+mère à fuir de cette abbaye. Lorsque vous aurez lu ce parchemin,
+déchirez-le, ainsi que le premier, en petits morceaux, jetez-les
+dans le coin le plus obscur de votre cachot, car il est possible que
+l'on vienne vous retirer de ce souterrain avant ce soir.»</p>
+
+<p>&mdash;Ô mon Dieu!&mdash;dit Rosen-Aër en joignant les mains avec douleur,&mdash;nous
+n'y avions pas songé; ce malheur est possible.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! il faut tout prévoir,&mdash;reprit le vieillard en terminant
+d'écrire ce qui suit:&mdash;«Ne désespérez pas, et confiez-vous en Hésus,
+le Dieu de nos pères!»</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;murmura douloureusement Rosen-Aër,&mdash;la foi de ses
+pères, les enseignements de sa famille! les souffrances de sa race! la
+haine de l'étranger... il a tout oublié!</p>
+
+<p>&mdash;Mais la vue de sa mère lui aura tout rappelé,&mdash;répondit le
+vieillard.&mdash;Et il donna une secousse à la cordelle pour avertir Amael;
+celui-ci répondit de la même manière à ce signal. Alors, Bonaïk,
+enveloppant la lime dans le parchemin, la lança de l'autre côté du
+fossé, visant de nouveau avec justesse le soupirail de la cave au fond
+duquel elle tomba. Amael, après avoir pris connaissance des nouvelles
+instructions du vieillard, parut derrière les barreaux. Ses regards
+avides semblaient demander la présence de sa mère.&mdash;Il vous
+cherche des yeux,&mdash;dit, sans pouvoir retenir ses larmes, la Coliberte
+à Rosen-Aër;&mdash;ne lui refusez pas cette consolation!</p>
+
+<p>La matrone gauloise soupira, et, s'appuyant sur Septimine, fit deux
+pas vers la croisée; alors, d'un air solennel et résigné, elle leva un
+doigt vers le ciel, comme pour dire à son fils de se confier au dieu de
+ses pères. Amael, à la vue de sa mère et de Septimine, dont la douce
+image lui était toujours restée présente depuis leur première entrevue
+au couvent de Saint-Saturnin, joignit ses mains avec force,
+et ses traits exprimèrent à la fois résignation, respect, reconnaissance.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, mes enfants,&mdash;dit l'orfévre aux jeunes esclaves,&mdash;prenez
+vos limes et sciez les barreaux; moi et l'un de vous, nous
+allons mettre le creuset sur le brasier, y fondre les métaux. Ricarik
+peut venir, il faut qu'il nous croie occupés de notre fonte. La
+porte est fermée en dedans: vous, Rosen-Aër, restez près de l'entrée
+du caveau, afin de pouvoir vous y cacher dans le cas où ce maudit
+intendant reviendrait ici, ce qui est peu probable, car, sa tournée du
+matin finie, nous ne le revoyons, Dieu merci, presque jamais dans
+la journée; mais la moindre imprudence pourrait nous perdre tous!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La nuit est venue, l'abbesse Méroflède, vêtue de ses habits religieux,
+est à demi couchée sur le lit de la salle du festin, où, la veille,
+Amael s'est assis près d'elle: le pâle visage de cette femme est
+sinistre, pensif. Ricarik, assis devant la table éclairée par un flambeau
+de cire, vient d'écrire une lettre sous la dictée de l'abbesse:&mdash;Madame,&mdash;lui
+dit-il,&mdash;vous n'avez plus qu'à apposer votre signature
+sur cette missive à l'évêque de Nantes.&mdash;Et comme Méroflède ne
+répondait pas, absorbée qu'elle était dans ses pensées, l'intendant
+reprit d'une voix plus haute:&mdash;Madame, j'attends votre signature.</p>
+
+<p>Alors, Méroflède, le front appuyé sur sa main, l'&oelig;il fixe, le sein
+palpitant, dit à l'intendant d'une voix lente et creuse:&mdash;Lorsque
+ce matin tu es allé le revoir dans ce cachot, que t'a-t-il dit?</p>
+
+<p>&mdash;De qui parlez-vous, madame?</p>
+
+<p>&mdash;Eh! de qui te parlerai-je, sinon de Berthoald?</p>
+
+<p>&mdash;Il est, madame, resté muet et sombre.</p>
+
+<p>L'abbesse se leva brusquement, marcha çà et là avec agitation;
+faisant ensuite un violent effort sur elle-même, elle dit à l'intendant:</p>
+
+<p>&mdash;Va chercher Berthoald!</p>
+
+<p>&mdash;Madame...</p>
+
+<p>&mdash;Obéiras-tu!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais le messager que vous avez demandé attend cette lettre
+pour l'évêque de Nantes: le bateau est prêt avec quatre rameurs.</p>
+
+<p>&mdash;Que me fait l'évêque de Nantes et ton bateau? Va me chercher
+Berthoald...</p>
+
+<p>&mdash;J'obéis.</p>
+
+<p>Ricarik se dirigea lentement vers l'entrée de la salle; il allait disparaître
+derrière le rideau, lorsque Méroflède, après une violente hésitation,
+lui cria:&mdash;Non... reviens!&mdash;Et, se laissant tomber sur son
+lit en cachant sa figure entre ses mains, l'abbesse poussa des gémissements
+douloureux qui ressemblaient aux hurlements d'une louve
+blessée. L'intendant se rapprochant attendit, silencieux, que la crise
+violente à laquelle Méroflède était en proie fût calmée. Au bout de
+quelques instants l'horrible femme se releva, la joue en feu, l'&oelig;il
+étincelant, la lèvre dédaigneuse, s'écriant:&mdash;Je suis trop lâche!
+Oh! cet homme! cet homme! il me payera cher ce qu'il me fait souffrir!&mdash;Et
+après s'être encore promenée avec agitation, elle parut se
+calmer, se rejeta sur le lit, et dit à l'intendant:&mdash;Relis-moi cette
+lettre... j'étais folle...</p>
+
+<p>L'intendant lut ce qui suit:&mdash;«Méroflède, servante des servantes
+du Seigneur, à son très-cher père en Christ, Arsène, évêque du
+diocèse de Nantes, salut respectueux. Très-cher père, le Seigneur,
+par un éclatant miracle, nouvelle preuve de sa prédilection pour
+les humbles vierges qui vivent de sa foi et de parole, vient de montrer
+quels terribles châtiments il réserve aux impies qui l'outragent
+en la personne de ses pauvres filles. Karl, chef des Franks, contempteur
+de toutes les lois divines, désolateur de l'Église, dévastateur
+de ses biens sacrés, persécuteur des fidèles, avait eu la sacrilége
+audace d'octroyer à une bande de ses hommes de guerre la
+possession de cette abbaye-ci, patrimoine de Dieu; le chef de ces
+aventuriers m'a sommée outrageusement d'avoir à quitter ce monastère,
+ajoutant que si je n'obéissais, il nous attaquerait de vive
+force au point du jour. Ces maudits, fils aînés de Satan, pour être
+plus à portée d'accomplir leur &oelig;uvre de damnation éternelle, ont
+campé la nuit dernière aux approches de l'abbaye, menaçant moi
+et mes chères filles en Christ, d'un sort épouvantable. Mais l'&oelig;il
+du Seigneur veillait sur nous autres, faibles brebis; il a su nous défendre
+contre les loups ravisseurs. Cette nuit, par la vengeresse volonté
+du Tout-Puissant, les cataractes du ciel se sont ouvertes avec
+un fracas effrayant; un déluge non moins formidable que celui qui
+a couvert la terre en punition des crimes des premiers hommes,
+est venu fondre sur les suppôts du démon et de Karl le maudit, qui,
+dans l'ombre de la nuit, attendaient l'aurore pour profaner la sainte
+retraite des vierges du Seigneur. Les flots des étangs, ainsi miraculeusement
+gonflés, ont englouti ces sacriléges, pas un n'a échappé
+au châtiment céleste! Prodige effrayant! ces eaux, jusqu'alors limpides,
+sont devenues tout à coup bitumineuses et bouillantes par
+l'immersion des âmes infernales qu'elles engouffraient. Des lueurs
+rouges et sulfureuses ont, pendant un instant, sillonné la profondeur
+des ondes, comme si une bouche de l'enfer se fût ouverte
+pour recevoir sa détestable proie. La justice du Seigneur accomplie,
+les eaux redevenues calmes, limpides, sont rentrées paisiblement
+dans leur lit, de même qu'elles se sont retirées après
+le déluge; de même encore qu'après le déluge, le ciel étant
+redevenu serein, la blanche colombe de paix et d'espérance est
+sortie de l'arche sainte, cette lettre, ô mon vénérable père en
+Christ, ira vers toi t'apprendre ce récent et prodigieux miracle,
+afin que, si tu le juges à propos, tu le fasses connaître dans toute
+l'étendue de ton diocèse; cette nouvelle et éclatante preuve de la
+toute-puissance du Seigneur devant édifier, réconforter, consoler,
+délecter les âmes pieuses et terrifier les impies. Je termine en te
+demandant ta bénédiction apostolique.» Après avoir lu cette lettre,
+Ricarik dit à l'abbesse:&mdash;Et maintenant, madame, veuillez signer.</p>
+
+<p>Méroflède prit la plume, écrivit au bas de l'épître:&mdash;<i>Méroflède,
+abbesse de Meriadek.</i>&mdash;Après quoi elle ajouta avec un sourire sardonique:&mdash;Le
+miracle me semble suffisamment justifié; l'évêque de
+Nantes est habile homme, il saura faire valoir la chose; dans cent
+ans encore l'on parlera du prodige insigne qui a protégé les vierges
+saintes du couvent de Meriadek... Ah!&mdash;reprit Méroflède d'un air
+sinistre en appuyant son front brûlant entre ses mains,&mdash;je rirais
+bien si je n'avais l'enfer dans l'âme!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! madame, toujours ce Berthoald?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, malheur à moi! Oh! ce que j'éprouve pour lui est un
+mélange de mépris, de haine et de frénésie amoureuse... Cela m'épouvante...
+Jamais, non, jamais jusqu'ici je n'ai ressenti ce que je
+ressens à cette heure pour cet homme!</p>
+
+<p>&mdash;Il est pourtant un moyen, madame, de vous délivrer de ces angoisses...
+Ce moyen, je vous l'ai proposé...</p>
+
+<p>&mdash;Prends garde! ta vie me répond de la sienne!</p>
+
+<p>&mdash;Mais quels sont vos desseins?</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que je le sais... tantôt je veux lui faire souffrir mille
+morts, tantôt tomber à ses genoux, lui demander grâce... tantôt...
+mais, tiens, je te l'ai dit, je suis folle... folle!&mdash;Et l'horrible créature
+se tordit en hurlant sur le lit, mordant les coussins ou les déchirant
+de ses ongles avec une sorte de furie sauvage; puis, se relevant
+soudain, les yeux à la fois humides de larmes et étincelants de
+passion, elle dit à Ricarik:&mdash;Où est la clef du cachot de Berthoald?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est dans ce trousseau,&mdash;répondit l'intendant en montrant
+plusieurs clefs pendues à sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Donne-moi cette clef.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous voulez?...</p>
+
+<p>&mdash;Donne... donne...</p>
+
+<p>&mdash;La voici,&mdash;dit l'intendant en détachant du trousseau une grosse
+clef de fer. Méroflède prit la clef, la regarda en silence, et resta
+quelques instants rêveuse.</p>
+
+<p>&mdash;Madame,&mdash;reprit Ricarik,&mdash;je vais faire partir le messager
+qui attend votre lettre pour l'évêque de Nantes.</p>
+
+<p>&mdash;Va, va... porte cette lettre et reviens.</p>
+
+<p>&mdash;J'irai aussi jeter un coup d'&oelig;il dans l'atelier du vieil orfévre...
+il doit fondre aujourd'hui le grand vase d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! que m'importe! je ne songe plus au vase d'argent!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'y songe, madame. Je ne sais pourquoi il m'est venu
+quelque doute à l'esprit; il m'a semblé, ce matin, remarquer certain
+embarras sur les traits de ce rusé vieillard; il m'a prévenu qu'il s'enfermerait
+toute la journée; il complotte peut-être avec ses apprentis
+de dérober une partie du métal. Il m'a prévenu que la fonte ne commencerait
+guère qu'à la nuit; voici la nuit, je veux assister à la fonte,
+puis je reviendrai, madame. Vous n'avez pas d'autres ordres à me
+donner?</p>
+
+<p>Méroflède resta plongée dans ses rêveries, tenant dans sa main
+la clef du cachot d'Amael; après quelques moments de silence, et
+sans lever ses yeux toujours fixés sur le sol, elle dit à l'intendant:</p>
+
+<p>&mdash;En sortant d'ici tu diras à Madeleine de m'apporter ma mante et
+une lampe allumée.</p>
+
+<p>&mdash;Votre mante, madame? Vous voulez donc sortir? Serait-ce pour
+aller trouver Berthoald dans son cachot?...</p>
+
+<p>Méroflède interrompit l'intendant en frappant du pied avec colère,
+et d'un geste impérieux lui montra la porte.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Bonaïk, ses apprentis, Rosen-Aër et Septimine, enfermés depuis
+le matin dans l'atelier, avaient impatiemment attendu la nuit; tout
+était préparé pour l'évasion d'Amael lorsque le jour tomba: la lueur
+du brasier de la forge et du fourneau éclairait seule l'atelier; les
+barreaux des fenêtres venaient d'être enlevés.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes jeunes et vigoureux,&mdash;dit le vieillard aux esclaves
+apprentis;&mdash;à défaut d'autres armes, les barres de fer enlevées de
+la croisée pourront vous servir; déposez-les dans un coin. Maintenant,
+passez le baril par la fenêtre, et attachez à l'un des cercles cette
+cordelle, dont l'un des bouts est aux mains d'Amael; il est prêt, car
+il vient de répondre à notre signal.</p>
+
+<p>Rosen-Aër et la Coliberte, le c&oelig;ur palpitant d'espérance et d'angoisse,
+se tenaient auprès de la fenêtre serrées l'une contre l'autre.
+Les apprentis mirent le baril dehors; les ténèbres étaient profondes,
+l'on ne distinguait pas même la blancheur du bâtiment dont la
+partie basse servait de cachot à Amael. Bientôt, attiré par lui, le baril
+disparut dans l'ombre; à mesure qu'il s'éloignait, l'un des apprentis
+déroulait peu à peu la corde dont le tonneau était entouré;
+elle devait servir à le ramener, lorsque le fugitif y aurait pris
+son point d'appui. À ce moment, il se fit un grand silence dans l'atelier;
+toutes les respirations semblaient suspendues; malgré la nuit,
+nuit si noire que l'on n'apercevait absolument rien au dehors, tous les
+regards cherchaient à percer ces ténèbres. Enfin, au bout de quelques
+minutes d'anxiété, l'apprenti qui, penché à la fenêtre, tenait la corde
+destinée à ramener le baril, dit au vieillard:&mdash;Maître Bonaïk, le
+prisonnier est sorti de la cave; il s'appuie sur le tonneau, je viens de
+sentir la corde se raidir.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, mon garçon, tire à toi... tire doucement sans secousse.</p>
+
+<p>&mdash;Il vient,&mdash;reprit joyeusement l'apprenti;&mdash;le poids du prisonnier
+pèse maintenant sur le tonneau.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!&mdash;s'écria Rosen-Aër,&mdash;voyez, dans le souterrain,
+cette lumière... tout est perdu!...</p>
+
+<p>En effet, une vive lueur, produite par la clarté d'une lampe, apparaissant
+soudain dans l'intérieur de la cave, l'ouverture demi-circulaire
+du soupirail se dessina lumineuse à travers les ténèbres;
+cette réverbération, se projetant jusque sur l'eau du fossé, éclaira
+le fugitif, qui, à demi plongé dans l'onde, se soutenait en s'appuyant
+des deux mains sur le tonneau flottant. À ce moment, Méroflède,
+enveloppée de sa mante écarlate à capuchon rabattu, parut au soupirail;
+elle se cramponnait à deux des barreaux qu'Amael n'avait pas
+eu besoin de scier pour se frayer un passage... À la vue du fugitif,
+l'abbesse poussa un hurlement de rage, et cria par deux fois&mdash;Berthoald!
+Berthoald!...&mdash;Puis elle disparut, emportant sa lampe avec
+elle, de sorte qu'au dehors tout fut de nouveau plongé dans l'obscurité.
+L'apprenti qui attirait le tonneau, effrayé de l'apparition de
+l'abbesse, se rejeta vivement en arrière et abandonna la corde de
+sauvetage... l'orfévre, heureusement, la saisit, et au milieu de l'épouvante
+de tous, amena le baril jusqu'au bord de la fenêtre en
+disant:&mdash;Sauvons d'abord Amael...</p>
+
+<p>Grâce au tonneau qui flottait presque, à fleur de la croisée, elle fut
+facilement escaladée par le prisonnier; son premier mouvement, en
+arrivant dans l'atelier, fut de se jeter au cou de sa mère... Tous deux
+oubliaient le danger dans un embrassement passionné, lorsque l'on
+frappa fortement à la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Malheur à nous...&mdash;murmura l'un des apprentis,&mdash;c'est
+l'abbesse!...</p>
+
+<p>&mdash;Impossible,&mdash;dit l'orfévre;&mdash;pour remonter du cachot, faire
+le tour du cloître, traverser les cours et venir ici, il lui faut plus de
+dix minutes.</p>
+
+<p>&mdash;Bonaïk,&mdash;dit au dehors la rude voix de Ricarik,&mdash;ouvre à
+l'instant la porte...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que faire! Le réduit au charbon est trop étroit pour y
+cacher Rosen-Aër et son fils,&mdash;murmura le vieillard; et il répondit
+très-haut en se tournant vers la porte:&mdash;Seigneur intendant, nous
+sommes au moment de la fonte; nous ne pouvons la quitter...</p>
+
+<p>&mdash;C'est justement à la fonte que je veux assister!&mdash;cria l'intendant.&mdash;Ouvre
+à l'instant...</p>
+
+<p>&mdash;Vous, votre fils et Septimine, restez près de la fenêtre, penchez-vous
+au dehors, vous seriez suffoqués,&mdash;dit le vieillard à Rosen-Aër
+après un instant de réflexion. Et poussant vers la croisée Amael, sa
+mère et la Coliberte, il dit à l'un des apprentis:&mdash;Vide sur le brasier
+de la forge la boîte remplie de soufre et de bitume...</p>
+
+<p>Le jeune esclave obéit machinalement, et au moment où Ricarik
+heurtait à la porte à coups redoublés, une fumée sulfureuse, bitumineuse,
+commençant de se répandre dans l'atelier, devint bientôt si
+intense, que l'on voyait à peine à deux pas devant soi. Aussi, lorsque
+le vieillard alla enfin ouvrir la porte à l'intendant, celui-ci, aveuglé,
+suffoqué par une bouffée de cette épaisse et âcre vapeur, se recula
+vivement au lieu d'entrer.</p>
+
+<p>&mdash;Avancez donc, seigneur intendant,&mdash;dit Bonaïk;&mdash;c'est l'effet
+de la fonte à la mode du grand Éloi... Nous n'avons pu vous ouvrir
+plus tôt, de peur de laisser refroidir les métaux en fusion que
+nous versions dans le moule... Avancez, cher seigneur, venez donc
+voir la fonte...</p>
+
+<p>&mdash;Va-t'en au diable!&mdash;répondit Ricarik en toussant à s'étrangler
+et reculant au delà du seuil.&mdash;Je suis suffoqué, aveuglé...</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'effet de la fonte, cher seigneur.&mdash;Puis avisant le trousseau
+de clefs à la ceinture de l'intendant, qui, des deux mains, frottait
+ses paupières endolories par l'âcreté de la fumée, Bonaïk le saisit
+à la gorge et s'écria:&mdash;À moi, mes enfants, il a les clefs des portes!</p>
+
+<p>À l'appel du vieillard, les apprentis et Amael accoururent, se précipitèrent
+sur l'intendant, étouffèrent ses cris en lui serrant le cou,
+pendant que Bonaïk, s'emparant du trousseau de clefs, disait:&mdash;J'ai
+les clefs. Entraînez cet homme dans l'atelier, et jetez-le vite dans le
+fossé; ce sera plutôt fait. Excusez, cher seigneur Ricarik, c'est la
+fonte...</p>
+
+<p>Les ordres du vieillard furent exécutés malgré la résistance furieuse
+du Frank... Bientôt l'on entendit le bruit d'un corps tombant
+dans l'eau...&mdash;Et maintenant,&mdash;s'écria le vieillard,&mdash;venez tous!
+suivez-moi et courons. L'abbesse du diable ne peut tarder à arriver
+avec les bandits qui ont ici droit d'asile.&mdash;Le vieillard avait à peine
+fait quelques pas dans le corridor, lorsqu'il vit au loin s'avancer
+l'esclave portier tenant une lanterne à la main.&mdash;Restez cachés
+dans l'ombre,&mdash;dit tout bas l'orfévre aux fugitifs. Et il alla vivement
+au-devant du portier qui lui cria:&mdash;Eh! vieux Bonaïk, est-ce
+que l'intendant n'est pas dans ton atelier? Je ne sais à quoi il pense;
+voilà deux heures que le bateau attend son messager...</p>
+
+<p>&mdash;Quel bateau?</p>
+
+<p>&mdash;Le bateau que Ricarik a fait préparer. Les rameurs attendent
+le messager.</p>
+
+<p>&mdash;Ils n'attendront pas longtemps, car ce messager, c'est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Toi?...</p>
+
+<p>&mdash;Connais-tu ce trousseau de clefs?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont celles que l'intendant porte à sa ceinture.</p>
+
+<p>&mdash;Il me les a confiées afin que je puisse sortir de l'enceinte du
+monastère dans le cas où tu ne serais pas à ta loge. Allons vite retrouver
+le bateau. Marche devant.&mdash;Le portier, persuadé par l'accent
+de sincérité du vieillard, dont la présence d'esprit le sang-froid
+semblaient augmenter avec les périls, le précéda; mais Bonaïk ralentit
+son pas, et appelant à voix basse un des apprentis:&mdash;Justin,
+toi et les autres, suivez-moi à distance; la nuit est noire, la lueur de
+la lanterne du portier vous guidera; mais dès que vous m'entendrez
+siffler, accourez tous.&mdash;Et, s'adressant au portier qui l'avait beaucoup
+devancé:&mdash;Eh! Bernard! ne va pas si vite; tu oublies qu'à mon
+âge on n'est pas ingambe. Bonaïk, précédé du portier, et suivi de
+loin, dans les ténèbres, par les fugitifs, arriva ainsi dans la cour extérieure
+du monastère... Soudain Bernard s'arrêta et prêta l'oreille.&mdash;Qu'as-tu?&mdash;lui
+dit le vieil orfévre,&mdash;pourquoi rester en chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Ne vois-tu pas la lumière des torches éclairer la crête du mur
+de la cour intérieure du monastère? n'entends-tu pas ce tumulte?</p>
+
+<p>&mdash;Marche, marche. J'ai autre chose à faire que de m'occuper
+de ces torches et de ce tumulte; il me faut accomplir au plus tôt le
+message de Ricarik. Je n'ai pas un instant à perdre, vite, dépêchons-nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il se passe quelque chose d'extraordinaire dans l'intérieur
+du monastère!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pour cela que l'intendant m'envoie si précipitamment en
+message... Hâte-toi, le temps presse...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est différent, vieux Bonaïk,&mdash;répondit Bernard en
+doublant le pas. Il arriva bientôt à la clôture extérieure dont il ouvrit
+la porte. À ce moment, le vieillard siffla; le portier, très-surpris, lui
+dit:&mdash;Qui siffles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui...</p>
+
+<p>&mdash;Comment?</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu sourd? je te demande qui tu siffles?</p>
+
+<p>&mdash;Qui je siffle, moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, toi. Voici la porte ouverte. Sors donc, puisque tu es
+pressé. Mais j'entends des pas; on accourt de ce côté. Qu'est-ce
+que ces gens-là?&mdash;dit Bernard, en haussant sa lanterne.&mdash;Il y a
+deux femmes...</p>
+
+<p>Bonaïk coupa court aux réflexions du portier en criant:&mdash;Ôtez la
+clef de la porte et tirez-la sur vous, le portier restera enfermé. À
+peine le vieillard eut-il prononcé ces paroles, qu'Amael, les apprentis,
+Rosen-Aër et Septimine se précipitèrent à travers l'issue ouverte;
+puis l'un des jeunes esclaves, repoussant rudement Bernard dans
+l'intérieur de la cour, ôta la clef de la serrure, tira la porte à lui et
+la ferma en dehors. Bonaïk ramassa la lanterne et cria:&mdash;Hé! du
+bateau!</p>
+
+<p>&mdash;Par ici!&mdash;répondirent plusieurs voix,&mdash;par ici... il est amarré
+au gros saule.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk,&mdash;dit un des apprentis,&mdash;nous sommes
+poursuivis; le portier appelle à l'aide. Voyez ces lueurs; elles
+apparaissent maintenant dans la cour que nous venons de quitter!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y a rien à craindre, mes enfants; la porte est bardée de fer
+et fermée en dehors; avant qu'on ait eu le temps de la défoncer, nous
+serons embarqués!&mdash;Ce disant, le vieillard continua de se diriger
+vers le gros saule; remarquant alors un bissac gonflé que Justin,
+l'un des apprentis, portait sur son dos, il lui dit:&mdash;Qu'as-tu dans ce
+sac?</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk, pendant que vous parliez à l'intendant, nous
+deux Gervais, nous doutant de quelque manigance de votre part,
+nous avons pris, par précaution, moi, mon bissac, où j'ai mis le restant
+de nos vivres, et Gervais, l'outre de vin encore à demi pleine.</p>
+
+<p>&mdash;Vous êtes de judicieux garçons, car nous aurons à faire une
+longue route après avoir débarqué.&mdash;Le vieillard et ses compagnons
+arrivèrent bientôt près du gros saule; un bateau y était amarré,
+quatre esclaves rameurs sur les bancs, le pilote au gouvernail.&mdash;Enfin!&mdash;dit-il
+d'un ton bourru:&mdash;voilà trois heures que nous attendons;
+nous sommes transis de froid, et nous allons avoir à ramer
+pendant plus de deux heures...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais vous donner une bonne nouvelle, mes amis,&mdash;répondit
+l'orfévre aux bateliers.&mdash;J'ai amené du monde pour ramer; les rameurs
+peuvent donc rentrer au monastère; le pilote seul restera
+pour guider le bateau.</p>
+
+<p>Joyeux et prestes, les esclaves s'élancèrent hors du bateau. Le pilote
+se résigna, non sans murmurer. Bonaïk fit entrer Rosen-Aër et
+Septimine dans la barque; Amael et les apprentis s'emparèrent des
+avirons. Le pilote prit le gouvernail, l'embarcation s'éloigna du
+rivage, et le vieil orfévre, essuyant son front baigné de sueur, dit avec
+un grand soupir d'allégement:&mdash;Ah! mes enfants! voilà un jour de
+fonte comme je n'en vis jamais dans l'atelier du grand Éloi!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Le lendemain de la nuit où les fugitifs avaient quitté l'abbaye, ils
+se reposèrent vers midi, après avoir marché pendant toute la nuit
+et le commencement de cette journée; ils réparèrent leurs forces,
+grâce à la précaution des apprentis, dont l'un s'était chargé de l'outre
+de vin, l'autre du bissac rempli de provisions. Les voyageurs s'étaient
+assis sur l'herbe, sous un grand chêne au feuillage jauni par l'arrière-saison.
+À leurs pieds coulait un ruisseau d'eau vive, derrière
+eux s'élevait une colline qu'ils avaient gravie, puis descendue, en
+suivant une antique voie romaine, alors délabrée, effondrée; cette
+voie se prolongeait à une assez grande distance jusqu'au tournant
+d'un coteau boisé, derrière lequel elle disparaissait. Enfin, à l'extrême
+horizon se dessinaient les cimes bleuâtres de hautes montagnes,
+limites et frontières de la Bretagne. Les fugitifs, guidés par
+l'un des apprentis qui connaissait les environs de l'abbaye, avaient
+facilement rejoint l'ancienne route romaine; elle conduisait de Nantes
+aux frontières de l'Armorique, près desquelles César, sept siècles auparavant,
+avait établi plusieurs camps retranchés, afin de protéger
+ses colonies militaires. Amael, habitué par le métier de la guerre à
+évaluer les distances, pensait qu'en marchant jusqu'au soleil couchant,
+et qu'en se remettant en route, après une heure de repos, il
+serait possible d'arriver à la fin du jour suivant aux confins de la Bretagne.
+Septimine était assise auprès de Rosen-Aër et d'Amael; les
+apprentis, étendus sur l'herbe, terminaient leur frugal repas. Le vieil
+orfévre, ayant aussi réparé ses forces, tira d'une poche de son sarrau
+un paquet soigneusement enveloppé d'un morceau de peau. Les jeunes
+gens suivirent avec curiosité les mouvements du vieillard. À leur
+grande surprise, il dégagea de cette enveloppe la crosse abbatiale en
+argent, à la ciselure de laquelle il avait commencé de travailler depuis
+quelque temps. Dans ce paquet se trouvaient aussi deux burins. Bonaïk,
+remarquant la physionomie ébahie des apprentis, leur dit:&mdash;Cela
+vous étonne, mes enfants, de me voir emporter de l'abbaye
+cette crosse d'argent? Vous croyez peut-être que la valeur du métal
+m'a tenté? Non, non; d'abord cet objet n'a pas grand prix; ensuite,
+depuis douze ans que je travaille, sans salaire, à l'atelier du monastère,
+j'aurais bien pu, en m'enfuyant, me payer ainsi de mes peines.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, maître Bonaïk; mais alors pourquoi avoir emporté
+cette crosse?</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous, mes enfants, j'aime mon art d'orfévre; je ne
+trouverai plus à l'exercer pendant le peu de temps que j'ai encore
+à vivre... J'ai gardé mes deux meilleurs burins, je veux ciseler cette
+crosse si finement, si purement, qu'en y travaillant un peu tous les
+jours, j'emploierai à ce travail le restant de ma vie.</p>
+
+<p>&mdash;Vous qui nous félicitez d'être des garçons de précaution,
+maître Bonaïk, parce que nous avions songé à l'outre et aux provisions,
+votre prévoyance dépasse la nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Bon père, et vous, mes amis,&mdash;dit Amael en s'adressant au
+vieil orfévre et aux apprentis,&mdash;veuillez vous approcher; ce que j'ai
+à dire à ma mère, vous l'entendrez aussi; j'ai fait le mal, je dois
+avoir le courage de l'avouer tout haut...</p>
+
+<p>Rosen-Aër soupira et attendit le récit de son fils avec une curiosité
+triste et sévère. Septimine, la regardant d'un air presque suppliant,
+semblait implorer pour Amael l'indulgence de cette mère si justement,
+si douloureusement irritée.</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que tout péril a cessé pour moi,&mdash;reprit Amael,&mdash;ma
+mère, durant notre longue marche de jour et de nuit, ne m'a pas
+adressé la parole; elle a refusé l'appui de mon bras, préférant celui
+de cette pauvre enfant, qui lui a sauvé la vie. La sévérité de ma
+mère est juste, je ne m'en plains pas, j'en souffre... Puisse le récit
+sincère de mes fautes, puisse mon repentir me mériter mon pardon!</p>
+
+<p>&mdash;Une mère pardonne toujours,&mdash;dit Septimine en regardant
+timidement Rosen-Aër; mais celle-ci répondit d'une voix émue et
+grave:</p>
+
+<p>&mdash;L'abandon de mon fils a, depuis des années, chaque jour déchiré
+mon c&oelig;ur; en proie à des angoisses sans cesse renaissantes,
+tour à tour je m'abandonnais au désespoir ou à une espérance insensée...
+ces longs tourments, je les pardonne à mon fils; ce que je ne
+peux lui pardonner, c'est son alliance criminelle avec les oppresseurs
+de notre race, avec ces Franks maudits, qui ont asservi nos pères et
+asservissent nos enfants!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, écoutez-moi... Mon crime est grand; mais, je vous
+le jure, avant de vous avoir revue, je connaissais le remords. Voici
+la vérité: Il y a dix ans, j'ai quitté notre vallée de Charolles:
+pourtant j'y vivais heureux auprès de ma famille; mais, que vous dirai-je?
+je cédai à la curiosité, à un invincible besoin d'aventures, car,
+selon moi, en dehors de nos limites, un monde tout nouveau devait
+s'offrir à mes yeux. Un soir donc je partis, non sans verser des
+larmes.</p>
+
+<p>&mdash;Dans mon enfance,&mdash;dit le vieillard,&mdash;mon père m'a souvent
+raconté que Karadeuk, l'un de nos aïeux, avait aussi abandonné sa
+famille pour courir la Bagaudie... Rosen-Aër, que le souvenir de
+notre aïeul vous rende indulgente pour votre fils!</p>
+
+<p>&mdash;Les Bagaudes et les Vagres guerroyaient contre les Romains et
+contre les Franks, nos oppresseurs, au lieu de s'allier et de combattre
+avec eux, ainsi que l'a fait mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Vos reproches sont mérités, ma mère; la suite de ce récit vous
+prouvera que, plus d'une fois, je me les suis adressés. Presque au
+sortir de la vallée, je tombai entre les mains d'une bande de
+Franks. Ils revenaient d'Auvergne et se rendaient dans le nord; ils
+me firent esclave. Leur chef me garda pendant quelque temps pour
+soigner ses chevaux et fourbir ses armes. J'avais l'instinct de la
+guerre; la vue d'une armure ou d'un beau cheval me passionnait
+dès l'enfance. Vous le savez, ma mère?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, vos jours de fête étaient ceux où les colons de la vallée se
+livraient à l'exercice des armes...</p>
+
+<p>&mdash;Emmené esclave par ce chef frank, je ne cherchai pas à fuir;
+il me traitait avec assez de douceur. Puis, c'était pour moi un
+plaisir de fourbir ses armes, et, durant la route, de monter ses chevaux
+de bataille. Enfin, je voyais un pays nouveau. Hélas! bien
+nouveau, car les terres ravagées, les maisons en ruines, l'effroyable
+misère des populations asservies que nous traversions, contrastaient
+cruellement avec l'indépendante et heureuse vie des habitants de
+notre paisible vallée. Alors, vous me croirez, ma mère, puisque je dis
+le bien comme le mal, alors, me rappelant notre heureux pays, songeant
+à vous, à mon père, mes larmes coulaient, mon c&oelig;ur se brisait;
+quelquefois j'étais tenté de fuir, de revenir à vous; mais la
+crainte de recevoir l'accueil que méritait ma faute me retenait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est si naturel!&mdash;dit Septimine qui écoutait ce récit avec un
+tendre intérêt.&mdash;J'aurais éprouvé la même crainte, si j'avais commis
+la même faute.</p>
+
+<p>&mdash;Enfin,&mdash;reprit Amael,&mdash;après être resté plus d'une année
+chez ce chef frank, j'étais devenu bon écuyer, je domptais les chevaux
+les plus fougueux: passé maître dans l'art de fourbir les armes, à
+force de les fourbir j'avais appris à les manier. Le Frank mourut.
+Pris par lui, je devais être vendu. Un juif, nommé Mardochée, qui,
+comme tant d'autres, courait la Gaule pour trafiquer de chair humaine,
+se trouvait alors à Amiens; il vint visiter les esclaves. Il
+m'acheta, me disant qu'il me revendrait à un riche seigneur frank,
+nommé Bodégesil, duk au pays de Poitiers. Il possédait, ajouta le
+juif, les plus beaux chevaux, les plus belles armures que l'on pût
+voir...&mdash;«En prenant la fuite, tu peux me faire perdre une grosse
+somme d'argent,&mdash;me dit Mardochée,&mdash;car je t'ai acheté d'autant
+plus cher que je savais te revendre un bon prix au seigneur
+Bodégesil; mais, si tu fuis, tu perdras peut-être une occasion de
+fortune pour toi; Bodégesil est un généreux seigneur, sers-le fidèlement,
+il t'affranchira, t'emmènera en guerre avec lui, lorsqu'il
+sera requis de marcher avec ses hommes, et l'on a vu, dans ces
+temps de guerre où nous vivons, des affranchis devenir comtes.»&mdash;L'ambition
+m'entra au c&oelig;ur, l'orgueil m'enivra, je crus aux
+promesses du juif, je ne cherchai pas à m'échapper; lui-même,
+pour m'affermir dans cette résolution, me traita de son mieux, me
+promit même de vous faire parvenir, par un autre juif qui devait aller
+en Bourgogne, une lettre que je vous écrivis, ma mère...</p>
+
+<p>&mdash;Cet homme n'a pas tenu sa promesse,&mdash;dit Rosen-Aër.&mdash;Aucune
+nouvelle de vous ne m'est parvenue.</p>
+
+<p>&mdash;Ce manque de parole ne me surprend pas. Ce juif était cupide
+et sans foi. Il me conduisit chez le duk Bodégesil. Ce Frank
+élevait, en effet, de superbes chevaux dans les immenses prairies
+de ses domaines; l'une des salles de son burg, ancien château romain,
+était remplie de splendides armures; mais le juif m'avait
+menti sur le caractère de ce duk, homme violent et cruel; cependant,
+dès mon arrivée, frappé de la manière dont je domptai un
+poulain sauvage, jusqu'alors l'effroi de ses esclaves et de ses écuyers,
+il me traita moins durement que mes compagnons gaulois ou franks;
+car, par la vicissitude des temps, vous le savez, ma mère, un
+grand nombre de descendants des premiers conquérants de la Gaule
+sont tombés dans la misère, et de la misère dans l'esclavage. Bodégesil
+se montrait aussi cruel envers ses esclaves, de race germanique
+comme lui, qu'envers ceux de race gauloise. Toujours à
+cheval, toujours occupé du fourbissement ou du maniement des
+armes, je poursuivais une idée qui devait enfin se réaliser. Le renom
+de Karl, maire du palais, était venu jusqu'à moi; j'avais entendu
+dire à d'autres Franks, amis de Bodégesil, que Karl, obligé de défendre
+la Gaule, au nord, contre les Frisons, au midi, contre les
+Arabes, et se trouvant mal secondé dans ces guerres par les anciens
+seigneurs bénéficiers et par l'Église qui ne lui donnaient que peu
+d'argent et peu d'hommes, accueillait favorablement les aventuriers,
+dont quelques-uns, en combattant bravement sous ses ordres, parvenaient
+à des fortunes inespérées. J'avais vingt ans, lorsque j'appris
+que Karl se rapprochait du Poitou afin de repousser les Arabes qui
+menaçaient d'envahir cette contrée. Ce moment longtemps rêvé par
+mon ambition arrivait enfin. Un jour, sous prétexte de la fourbir,
+j'emportai et cachai pièce à pièce la plus belle armure de Bodégesil;
+je dérobai aussi une épée, une hache, une lance et un bouclier. La
+nuit venue, j'allai chercher dans les écuries le plus beau et le plus
+vigoureux des chevaux du duk. Je revêtis l'armure et m'éloignai rapidement
+du château. Je voulais me rendre auprès de Karl, décidé
+à cacher mon origine et à me dire fils d'un seigneur de race germanique,
+afin d'intéresser à mon sort le chef des Franks. Environ à
+cinq ou six lieues du château, je fus attaqué au point du jour par
+plusieurs de ces bandits qui infestaient la Gaule. Je me défendis vigoureusement;
+je tuai deux de ces larrons et dis aux autres:&mdash;«Karl
+a besoin d'hommes vaillants; il leur abandonne une large
+part du butin. Venez avec moi. Mieux vaut batailler à l'armée que
+d'attaquer les voyageurs sur les routes; il y a péril égal, mais plus
+grand profit.»&mdash;Ces bandits suivirent mon conseil et m'accompagnèrent;
+notre petite troupe se grossit en route d'autres gens sans
+aveu, mais déterminés. La veille de la bataille de Poitiers, nous arrivâmes
+au camp de Karl; je me donnai à lui comme fils d'un noble
+frank, mort pauvre, et ne m'ayant laissé pour héritage que son cheval
+et ses armes. Karl m'accueillit avec sa rudesse habituelle:&mdash;«On
+se bat demain,&mdash;me dit-il,&mdash;si je suis content de toi et de
+tes hommes, vous serez contents de moi.»&mdash;Le hasard voulut
+que, dans cette bataille contre les Arabes, je sauvai la vie du chef
+des Franks en l'aidant à se défendre contre plusieurs cavaliers berbères
+qui l'attaquaient avec furie, je reçus plusieurs blessures, entre
+autres, celle-ci... au front. À dater de ce jour, je conquis l'affection
+de Karl; de la faveur dont il m'a donné tant de preuves depuis cinq
+ans, je ne vous parlerai pas, ma mère; cette haute fortune était
+empoisonnée par cette pensée, presque toujours présente à mon esprit:&mdash;«J'ai
+menti! j'ai lâchement renié ma race, par une ambition
+coupable, je me suis allié aux oppresseurs de la Gaule asservie;
+je leur ai prêté l'appui de mon épée pour repousser ces Saxons et
+ces Arabes, ni plus ni moins barbares que les Franks, nos conquérants
+maudits, eux que j'aide dans l'affermissement de leur
+conquête, sur notre malheureuse patrie, qu'ils désolent autant par
+leurs guerres civiles que les Saxons et les Arabes par leurs invasions.»
+Ce n'est pas tout, ma mère; plusieurs fois, dans ces combats
+incessants des seigneurs d'Austrasie contre les seigneurs de
+Neustrie ou d'Aquitaine, guerres impies où les comtes, les duks, les
+évêques entraînaient leurs colons gaulois comme soldats, j'ai combattu
+les hommes de ma race... j'ai rougi mon épée de leur sang.</p>
+
+<p>&mdash;Honte et douleur sur moi!&mdash;murmura Rosen-Aër en cachant
+sa figure entre ses mains,&mdash;je suis la mère d'un tel fils!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, honte et douleur... non sur vous, mais sur moi, ma
+mère, car je cédais à l'entraînement d'une première faute: je
+combattais les hommes de ma race, de crainte de paraître lâche aux
+yeux de Karl, de crainte de démentir mon passé. L'orgueil m'enivrait,
+lorsque je me voyais honoré par les plus fiers de nos conquérants...
+moi, fils de ce peuple conquis, asservi! Mais ces moments
+de vertige passés, j'enviais parfois les plus misérables esclaves; ceux-là,
+du moins, avaient droit au respect qu'inspire le malheur immérité.
+En vain j'ai cherché la mort dans les batailles: j'étais condamné
+à vivre... je trouvais seulement dans l'ivresse du combat, dans les
+entreprises périlleuses, une sorte d'étourdissement passager. Ah!
+que de fois j'ai songé avec amertume à la vallée de Charolles, où vivait
+ma famille!!! Puis, lorsque j'ai appris le ravage de cette contrée
+par les Arabes, la résistance désespérée de ses habitants... eux,
+mes parents, mes amis! Lorsque j'ai songé que mon épée, offerte au
+chef des Franks par une coupable ambition, aurait pu vous défendre
+ou vous venger, ma mère, vous, dont j'ignorais le sort et qui deviez,
+comme mon père, avoir, dans cette invasion, trouvé la mort ou l'esclavage!...
+Oh! de ce jour, le remords a flétri ma vie!</p>
+
+<p>&mdash;Votre père a combattu jusqu'à son dernier soupir pour la liberté,
+pour celle des siens. Je l'ai vu tomber à mes pieds, mort et
+percé de coups!... Et vous? où étiez-vous alors, pendant que votre
+père défendait, avec l'héroïsme de nos aïeux, son foyer, sa liberté,
+sa famille, où étiez-vous?... Auprès du chef des Franks, briguant ses
+faveurs! ou combattant contre vos frères!&mdash;Amael cacha son visage
+entre ses mains et répondit par un sanglot étouffé.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! par pitié, ne l'accablez pas!&mdash;dit Septimine à Rosen-Aër.&mdash;Voyez
+comme il est malheureux... comme il se repent.</p>
+
+<p>&mdash;Rosen-Aër,&mdash;ajouta le vieillard,&mdash;songez aussi qu'hier, encore
+favori du chef souverain de la Gaule, et arrivé au comble d'une
+fortune inespérée, votre fils renonce aujourd'hui à ces faveurs qui
+l'avaient enivré. Le voici non moins misérable que nous, n'ayant
+d'autre désir que de retourner vivre d'une vie pauvre et rude, mais
+libre, dans cette vieille Armorique, berceau de notre commune
+famille.</p>
+
+<p>&mdash;Par Hésus!&mdash;s'écria Rosen-Aër,&mdash;ces biens, ces terres, ces
+faveurs, dons maudits de Karl, mon fils les a-t-il volontairement
+abandonnés? Ne l'avez-vous pas, bon père, tiré de ce cachot où, sans
+vous, il périssait? Ah! les dieux sont justes! Cette fortune, mon fils
+la devait à une ambition impie... elle lui a été funeste! Glorifié,
+enrichi par les Franks, il a été honteusement puni et dépouillé par
+une femme de leur race!</p>
+
+<p>&mdash;Hélas!&mdash;s'écria Septimine en fondant en larmes,&mdash;croyez-vous
+qu'Amael, même au comble de la fortune, n'y eût pas renoncé
+pour vous suivre, vous, sa mère?</p>
+
+<p>&mdash;L'homme qui a renié sa patrie, sa race, aurait pu renier sa
+mère!... J'ai maintenant l'horrible droit de douter du c&oelig;ur de mon
+fils!</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk,&mdash;s'écria soudain l'un des apprentis avec un
+accent de frayeur,&mdash;voyez donc là-bas, au tournant de la route,
+ces guerriers... Ils approchent rapidement: dans peu d'instants ils
+seront près de nous.&mdash;À ces mots du jeune garçon, les fugitifs se
+levèrent; Amael lui-même, oubliant un moment la douleur où le
+jetait la juste sévérité de sa mère, essuya son visage baigné de larmes
+et fit quelques pas en avant, afin de s'assurer de la venue des cavaliers.</p>
+
+<p>&mdash;Grand Dieu!&mdash;s'écria Septimine,&mdash;si l'on était à la poursuite
+d'Amael!... Bon père Bonaïk, il faut nous cacher dans ce taillis...</p>
+
+<p>&mdash;Mon enfant, ce serait risquer de nous faire poursuivre, car
+maintenant ces cavaliers nous ont vus... notre fuite éveillerait leurs
+soupçons. D'ailleurs, au lieu de venir du côté de Nantes, ils viennent
+par une route opposée; ils ne peuvent donc être à notre recherche.</p>
+
+<p>&mdash;Maître Bonaïk,&mdash;dit un des apprentis,&mdash;voici trois de ces
+guerriers qui pressent l'allure de leurs chevaux en nous faisant de la
+main signe de venir à eux.</p>
+
+<p>&mdash;Un nouveau danger nous menace peut-être!&mdash;dit Septimine
+en se rapprochant de Rosen-Aër, qui, seule, ne s'étant pas levée,
+semblait indifférente à ce qui se passait autour d'elle.&mdash;Hélas!
+qu'allons-nous devenir?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pauvre enfant!&mdash;dit Rosen-Aër,&mdash;peu m'importe la
+vie, à cette heure!... et pourtant le seul espoir de retrouver un jour
+mon fils l'avait soutenue jusqu'ici ma triste vie!</p>
+
+<p>&mdash;Mais il est retrouvé, ce fils si tendrement regretté?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;répondit la Gauloise avec une morne et sombre douleur,&mdash;non,
+ce n'est plus là mon fils!</p>
+
+<p>Amael, assez inquiet, s'était avancé à la rencontre des trois cavaliers
+franks qui précédaient un groupe plus nombreux. L'un d'eux,
+arrêtant son cheval, dit au fils de Rosen-Aër:&mdash;Es-tu de ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Cette route conduit-elle à Nantes?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Conduit-elle aussi à l'abbaye de Meriadek?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;répondit encore Amael, aussi surpris de cette rencontre
+que de ces questions.</p>
+
+<p>&mdash;Arnulf,&mdash;dit le guerrier à l'un de ses compagnons, après
+avoir interrogé Amael,&mdash;va dire au comte Bertchramm que nous
+sommes en bonne route; je vais désaltérer mon cheval à ce ruisseau.</p>
+
+<p>Le cavalier partit; pendant que ses deux compagnons laissaient
+leurs chevaux boire quelques gorgées d'eau au courant du ruisseau,
+Amael, qui n'avait pu cacher son étonnement croissant en entendant
+nommer le comte Bertchramm, dit aux cavaliers:&mdash;Vous êtes des
+hommes de Bertchramm?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Que vient-il faire en ce pays?</p>
+
+<p>&mdash;Il vient comme messager de Karl, chef des Franks. Mais, dis-moi,
+avons-nous encore une longue route à faire avant d'arriver à
+l'abbaye de Meriadek?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pourrez y arriver qu'assez tard dans la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;On la dit riche, cette abbaye?</p>
+
+<p>&mdash;Elle est riche... mais pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?&mdash;dit joyeusement le guerrier,&mdash;parce que Bertchramm
+et nous, ses hommes, nous allons prendre possession de
+cette abbaye, que le bon Karl nous a octroyée.</p>
+
+<p>&mdash;Karl vous l'a concédée?</p>
+
+<p>&mdash;Cela t'étonne?</p>
+
+<p>&mdash;J'avais entendu dire dans le pays que Karl avait donné ce
+monastère et ses biens à un certain Berthoald.</p>
+
+<p>&mdash;Tu connais le comte?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Alors tu connais l'un des guerriers les plus renommés, les
+plus vaillants parmi les Franks; il est le favori du bon Karl; c'est
+tout dire, car il ne choisit ses favoris que parmi les fortes épées.</p>
+
+<p>Pendant cet entretien, les autres cavaliers avaient rejoint ceux
+qui leur servaient d'avant-garde, l'on voyait s'avancer, au loin,
+plusieurs chariots ou mulets chargés de bagages, et quelques chevaux
+conduits en main par des esclaves. À la tête du principal
+groupe marchait Bertchramm, guerrier à barbe grise, et d'une physionomie
+rude et stupide. Amael fit quelques pas vers le comte;
+celui-ci arrêta brusquement son cheval, laissa tomber ses rênes, se
+frotta les yeux comme s'il ne pouvait croire à ce qu'il voyait, et
+s'écria en contemplant d'un air ébahi le fils de Rosen-Aër:&mdash;Berthoald!
+le comte Berthoald!</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est moi... salut à toi, Bertchramm!</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien toi?</p>
+
+<p>&mdash;C'est bien moi.</p>
+
+<p>Bertchramm, descendant de son cheval, courut au jeune homme
+pour le regarder de plus près, et s'écria:&mdash;C'est lui... c'est assurément
+lui! Et que fais-tu là, avec ces mendiants et ces mendiantes?</p>
+
+<p>&mdash;Parle plus bas,&mdash;reprit Amael en lui faisant un signe mystérieux.&mdash;Je
+vais accomplir une mission de Karl.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi nu-tête? sans armes, tes habits souillés de boue et en
+guenilles?</p>
+
+<p>&mdash;Silence! c'est un déguisement que j'ai pris pour ne pas éveiller
+les soupçons.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je le sais, tu es un fin compagnon! Lorsque le bon Karl
+avait quelque affaire hardie et délicate, il te choisissait toujours; car
+si nous étions aussi valeureux que toi, tu étais plus subtil que nous,
+et que moi surtout. Karl me disait d'habitude: «&mdash;Vieux Bertchramm,
+tu serais un fier homme si ta cervelle valait tes poings...»&mdash;Mais
+tu ignores sans doute que je suis chargé d'un message
+pour toi?</p>
+
+<p>&mdash;Quel message?</p>
+
+<p>&mdash;Je viens, moi et mes hommes, te remplacer à l'abbaye de Meriadek.
+Karl nous en fait don.</p>
+
+<p>&mdash;Il est le maître de donner et de reprendre.</p>
+
+<p>&mdash;Ne va point considérer ceci comme une disgrâce, Berthoald.
+Loin de là! une lettre que je t'apporte te prouvera le contraire:
+Karl t'élève au rang de duk, et te réserve le commandement de son
+avant-garde dans la guerre qu'il va faire contre les Frisons, guerre
+qu'il ne comptait entreprendre qu'au printemps:&mdash;«Foi de Marteau,&mdash;nous
+a-t-il dit,&mdash;j'étais fou en confinant dans une abbaye
+l'un de mes plus jeunes et plus hardis capitaines, en ces temps où
+il faut si souvent guerroyer à l'improviste; et puis, c'est surtout
+depuis que je n'ai plus Berthoald à mes côtés, que je sens combien
+il me manque: le poste que je lui ai donné sans savoir que j'aurais
+à combattre sitôt les Frisons est d'ailleurs un poste de vétéran;
+il te convient mieux à toi qu'à lui, vieux Bertchramm; va donc
+remplacer Berthoald et ses hommes; tu lui remettras cette lettre
+de moi, et, en gage d'amitié constante, tu lui mèneras deux de
+mes meilleurs chevaux, pris sur les Arabes, afin qu'il soit plus tôt
+de retour près de moi; de plus, tu lui porteras, de ma part, une
+magnifique armure de Bordeaux. Il aime les belles armes et les
+beaux chevaux, il sera content.»&mdash;Et, de fait, Berthoald,&mdash;ajouta
+Bertchramm,&mdash;tu vas voir les chevaux; ils sont là, conduits
+en main par des esclaves; l'on ne peut rien imaginer de plus admirable:
+l'un est noir comme l'aile d'un corbeau, l'autre blanc comme
+un cygne. Quant à l'armure, Karl l'avait fait acheter pour lui-même,
+c'est tout dire... Elle est soigneusement emballée dans mes
+bagages, je ne peux te la montrer; mais c'est un chef-d'&oelig;uvre du
+plus fameux armurier de Bordeaux; elle est enrichie d'ornements
+d'or et d'argent; le casque seul est une merveille; quant aux chevaux,
+tu vas en juger,&mdash;ajouta Bertchramm en s'adressant à l'un
+de ses hommes.&mdash;Que l'on amène les deux chevaux!</p>
+
+<p>&mdash;Je suis touché de cette nouvelle preuve de l'affection de Karl,&mdash;répondit
+Amael.&mdash;Je me rendrai à ses ordres lorsque j'aurai accompli
+ma mission.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il veut que tu ailles le rejoindre sur-le-champ, ainsi
+que tu vas le lire dans sa lettre que j'ai placée précieusement sous
+ma cuirasse,&mdash;ajouta le guerrier en cherchant le parchemin.</p>
+
+<p>&mdash;Karl ne regrettera pas de me voir arriver un jour ou deux plus
+tard, si je retourne auprès de lui ma mission heureusement accomplie;
+je retrouverai les chevaux et les présents à l'abbaye où j'irai demain
+te rejoindre, et de là, je partirai avec mes hommes. Mais,
+dis-moi, tu as dû faire un long circuit, d'après le chemin que tu as
+pris?</p>
+
+<p>&mdash;Karl m'avait donné le commandement d'une grosse troupe
+qu'il envoie se cantonner sur les frontières de cette maudite Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Veut-il donc l'attaquer?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais; j'ai laissé ces troupes retranchées dans l'enceinte de
+deux anciens camps romains, l'un à droite et l'autre à gauche de
+cette longue route qui y conduit.</p>
+
+<p>&mdash;Cette troupe est-elle nombreuse?</p>
+
+<p>&mdash;Environ deux mille hommes, répartis dans les deux camps.</p>
+
+<p>&mdash;Karl ne peut rien tenter contre la Bretagne avec si peu de
+soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Il veut seulement, je crois, observer les frontières de ce pays, et,
+sa guerre avec les Frisons terminée, venir en personne attaquer et
+réduire cette maudite Armorique; car, dis, Berthoald, n'est-ce pas
+une honte pour nous autres Franks que cette province ait résisté à
+nos armes depuis plus de trois siècles que le glorieux Clovis a conquis
+la Gaule?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, l'indépendance de l'Armorique est une honte pour les
+armes des Franks.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, voici la lettre de Karl,&mdash;dit Bertchramm en tirant enfin
+de dessous sa cuirasse un petit rouleau de parchemin et le remettant
+à Amael; puis voyant amener les chevaux caparaçonnés de
+riches housses dont les esclaves achevaient de les débarrasser, Bertchramm
+reprit:&mdash;Regarde! est-il au monde de plus nobles, de plus
+fiers animaux?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;répondit Amael ne pouvant s'empêcher d'admirer les
+deux superbes étalons qui, difficilement contenus par les esclaves,
+tantôt se cabraient violemment, tantôt de leur léger sabot, heurtaient
+et fouillaient le sol; le premier, d'un noir d'ébène, brillait de reflets
+bleuâtres; l'autre, d'un blanc de neige, brillait de reflets argentés;
+leurs naseaux frémissaient, leurs yeux étincelaient sous leur longue
+crinière, et ils fouettaient l'air de leur queue flottante comme un
+panache.</p>
+
+<p>&mdash;Heim!&mdash;reprit Bertchramm,&mdash;qu'en dis-tu, Berthoald?</p>
+
+<p>&mdash;Ce sont de nobles coursiers!&mdash;répondit Amael en étouffant un
+soupir dont il eut honte; et, faisant signe aux esclaves de couvrir
+les étalons de leurs housses de pourpre brodée, il murmura:&mdash;Adieu,
+beaux chevaux de bataille! adieu, riches armures!&mdash;Puis
+s'adressant au guerrier frank:&mdash;Heureux voyage je te souhaite,
+Bertchramm... au revoir!</p>
+
+<p>&mdash;Mais j'y songe, Berthoald, si tes hommes refusaient de nous
+recevoir dans l'abbaye en ton absence?</p>
+
+<p>&mdash;Ne crains pas cela, et d'ailleurs, fais mieux, garde cette lettre
+de Karl, tu pourras ainsi donner à mes hommes connaissance de
+ses volontés, tu briseras toi-même le sceau devant eux.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison; je vais donc, Berthoald, te remplacer à l'abbaye;
+le logis doit être avantageux? Ces tonsurés font bien leur nid.
+Et puis, si Karl t'avait octroyé ce monastère, à toi, son favori, c'est
+que le morceau était bon. Ainsi, à bientôt, Berthoald!</p>
+
+<p>&mdash;Un mot encore... ces troupes cantonnées près des frontières
+de Bretagne, quels chefs les commandent?</p>
+
+<p>&mdash;Deux de nos amis, Hermann et Gondulf; ils m'ont prié de te
+porter leurs saluts.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant au revoir, Bertchramm!</p>
+
+<p>&mdash;Au revoir, Berthoald!</p>
+
+<p>Le chef des guerriers franks s'étant remis en marche, suivi de
+sa troupe et de ses bagages, s'éloigna, et bientôt disparut aux yeux
+des fugitifs. Amael se rapprocha de l'arbre sous lequel étaient réunis
+ses compagnons de route. À peine eut-il fait quelques pas au devant
+de sa mère, qu'elle lui tendit les bras, en disant:&mdash;Viens, mon
+fils! J'ai tout entendu: je sais les nouvelles faveurs que Karl t'offrait.
+À cette heure du moins, c'est volontairement que tu renonces à
+un sort brillant qui aurait pu de nouveau t'éblouir.</p>
+
+<p>&mdash;M'éblouir? Non, ma mère; vous étiez près de moi... et là-bas,
+je voyais les frontières de la Bretagne!</p>
+
+<p>&mdash;Ah!&mdash;s'écria la matrone gauloise en serrant Amael avec un
+attendrissement ineffable,&mdash;ce jour me fait oublier tout ce que j'ai
+souffert.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, voilà, depuis dix ans, mon seul jour de bonheur pur
+et sans mélange!</p>
+
+<p>&mdash;Vous le voyez, il ne fallait pas douter du c&oelig;ur de votre fils,&mdash;dit
+Septimine à Rosen-Aër avec une grâce touchante.&mdash;Moi, je
+n'en ai jamais douté.</p>
+
+<p>&mdash;Septimine!&mdash;reprit Amael en attachant sur sa Coliberte un
+regard attendri,&mdash;ce c&oelig;ur, dont vous n'avez jamais douté, en douteriez-vous
+pour l'avenir?</p>
+
+<p>&mdash;Non, Amael,&mdash;répondit-elle naïvement en regardant le jeune
+homme d'un air timide et surpris;&mdash;mais pourquoi cette question?</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère, cette douce et courageuse enfant vous a sauvé la
+vie, la voilà fugitive, à jamais séparée sans doute des siens. Si elle
+consentait à m'accorder sa main, la prendriez-vous pour votre fille?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! avec joie! avec reconnaissance!&mdash;dit Rosen-Aër.&mdash;Mais
+à cette union consentirais-tu, Septimine?</p>
+
+<p>La Coliberte, rougissant de surprise, de bonheur et de douce confusion,
+se jeta au cou de la mère d'Amael et cacha son visage dans
+son sein en murmurant:</p>
+
+<p>&mdash;Je l'ai aimé du jour où il s'est montré si généreux pour moi au
+couvent de Saint-Saturnin.</p>
+
+<p>&mdash;O Rosen-Aër!&mdash;reprit le vieillard jusqu'alors plongé dans
+un silencieux recueillement:&mdash;les dieux ont béni ma vieillesse,
+puisqu'ils lui réservaient un tel jour.&mdash;Puis, après quelques instants
+d'une muette émotion que partagèrent les jeunes apprentis, le
+vieillard reprit:&mdash;Mes amis, si vous m'en croyez, nous nous remettrons
+en route. Il nous faudra rudement marcher pour arriver
+demain soir aux frontières de Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère,&mdash;dit Amael,&mdash;appuyez-vous sur moi; cette fois vous
+ne refuserez pas l'appui de mon bras?</p>
+
+<p>&mdash;Non! oh! non, mon enfant!&mdash;répondit tendrement la Gauloise
+en prenant avec bonheur le bras de son fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, bon père,&mdash;dit Septimine à l'orfévre,&mdash;appuyez-vous
+sur moi.</p>
+
+<p>&mdash;Les fugitifs se remirent en marche.</p>
+
+<p>Après avoir marché sans mauvaise rencontre jusqu'à la fin du jour,
+ainsi que pendant la nuit et la journée suivantes, ils arrivèrent, au
+lever de la lune, non loin des premières rampes des sauvages et
+hautes montagnes qui servent de limites et de défense à l'Armorique.
+La vue du sol natal réveilla, comme par enchantement, chez Bonaïk
+les souvenirs de sa première jeunesse; ayant autrefois traversé les
+frontières avec son père pour aller aux <i>vendanges bretonnes</i>, il se
+rappela que quatre pierres druidiques colossales s'élevaient non
+loin d'un sentier pratiqué à travers les roches, et si étroitement encaissé,
+qu'il ne pouvait donner passage qu'à une seule personne de
+front. Les fugitifs s'engageant les uns après les autres dans ce passage,
+commencèrent à gravir sa pente escarpée: Amael marchait le
+premier. Ce chemin, à peine praticable, serpentait à travers d'énormes
+blocs de granit d'un gris sombre, dont le faîte était vivement
+éclairé çà et là par la brillante clarté de la lune, que l'on apercevait
+parfois du fond de cet obscur ravin. Rosen-Aër, Amael et le vieil
+orfévre, en foulant le sol de l'Armorique, éprouvaient une émotion
+profonde, religieuse. Bientôt ils arrivèrent à une sorte de petite plate-forme
+entourée de précipices, d'immenses rochers la surplombaient.
+Soudain les fugitifs entendirent, à une grande hauteur au-dessus de
+leur tête, une voix jeune et sonore qui, vibrant au milieu du profond
+silence de la nuit, chantait mélancoliquement ces paroles:&mdash;«<i>Elle
+était belle, elle était jeune, elle était sainte!&mdash;Elle s'appelait
+Hêna... Hêna, la vierge de l'île de Sên!</i>»</p>
+
+<p>Rosen-Aër, Bonaïk et Amael, ces trois descendants de Joël, restèrent
+un moment stupéfaits; puis, cédant à un mouvement irrésistible,
+ils s'agenouillèrent pieusement... les larmes coulèrent de leurs
+yeux. Septimine et les apprentis, partageant une émotion dont ils ne
+se rendaient pas compte, s'agenouillèrent aussi, et tous écoutèrent,
+tandis que la voix sonore, semblant descendre du ciel, acheva le vieux
+bardit gaulois qui datait de huit siècles.</p>
+
+<p>&mdash;O Hésus!&mdash;dit enfin Rosen-Aër en levant son noble visage
+baigné de larmes vers le firmament étoilé, où rayonnait l'astre sacré
+de la Gaule.&mdash;O Hésus! je vois un divin présage dans ce chant
+cher à la mémoire des descendants de Joël... Béni soit ce chant!
+il nous salue et nous accueille à cette heure solennelle, où touchant
+enfin cette terre libre, nous revenons à l'antique berceau de
+notre famille!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Amael, sa mère, Septimine et les apprentis, guidés par le vieil
+orfévre, arrivèrent près des pierres sacrées de Karnak, et furent tendrement
+accueillis par le fils du frère de Bonaïk. Amael se fit laboureur,
+les jeunes apprentis l'imitèrent et s'établirent dans la tribu...
+À la mort de Bonaïk, la <i>crosse abbatiale</i> fut jointe aux reliques de la
+famille de Joël, ainsi que cette légende écrite par Amael, peu de
+temps après son retour en Bretagne.</p>
+
+<h3>FIN DE LA CROSSE ABBATIALE.</h3>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2>LES
+PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES</h2>
+<h3>OU</h3>
+<h2>LES FILLES DE CHARLEMAGNE
+(KARL LE GRAND).</h2>
+
+<h3>727-814.</h3>
+
+<blockquote><p>Les filles de l'empereur Karl l'accompagnaient toujours en
+voyage dans l'intérieur de la Gaule. Elles étaient fort belles; il
+les aimait avec passion; il ne voulut jamais les marier et les
+garda toutes chez lui jusqu'à sa mort. Quoique heureux en toute
+chose, <i>il éprouva, dans ses filles, la malignité de la mauvaise
+fortune</i>; mais il dissimula ce chagrin, et se conduisit envers
+elles comme si elles n'eussent <i>jamais fait naître de soupçons
+injurieux et qu'aucun bruit ne se fût répandu</i>.</p>
+
+<p>(<span class="smcap">Chronique d'Éginhard</span>, p. 145, <i>Coll. Hist. Franc.</i>)</p>
+
+<p>..... Le c&oelig;ur de <i>Louis le Pieux</i> (fils de Charlemagne) était,
+par nature, depuis longtemps <i>indigné de la conduite que
+ses s&oelig;urs tenaient dans la maison paternelle</i>, seule tache
+dont elle fût souillée; voulant donc porter remède à ces désordres,
+il envoya devant lui Walla, Warnaire, Lambert et Ingobert,
+avec ordre, aussitôt qu'ils arriveraient à Aix-la-Chapelle,
+de veiller prudemment à ce que rien de scandaleux ne
+se commît de nouveau, et de mettre sous une étroite garde
+<i>ceux qui auraient offensé la majesté impériale par un commerce
+criminel</i> (avec les filles de l'empereur). <span class="smcap">Quelques-uns,
+coupables de ces crimes</span>, vinrent au devant de Louis le Pieux
+pour obtenir leur grâce et l'obtinrent; <i>Audoin</i> résista seul,
+frappa mortellement Warnaire, blessa Lambert à la cuisse et
+fut tué lui-même d'un coup d'épée... Louis le Pieux résolut ensuite
+de chasser du palais <i>cette multitude de femmes qui le
+remplissait du temps de son père</i>.</p>
+
+<p>(<span class="smcap">L'Astronome</span>, <i>Vie de Louis le Pieux</i>, p. 345, 346,
+<i>Collect. de l'Hist. Franc.</i>)</p></blockquote>
+
+
+<h4>SOMMAIRE.</h4>
+
+<blockquote><p>La Gaule au huitième siècle.&mdash;Charlemagne (<i>Karl le Grand</i>) <i>Karolus magnus</i>.&mdash;Amael
+et Vortigern.&mdash;Les otages.&mdash;Le palais d'Aix-la-Chapelle.&mdash;Une journée
+chez Charlemagne.&mdash;La blonde Thétralde et la brune Hildrude.&mdash;Le bouquet de
+romarin.&mdash;L'Ecole.&mdash;Les enfants pauvres et les enfants riches.&mdash;Le lutrin.&mdash;L'évêque
+et le rat empaillé.&mdash;La chasse.&mdash;La hutte du bûcheron.&mdash;<i>Les pièces de
+monnaie karolingiennes.</i>&mdash;L'esclave et sa fille.&mdash;Charlemagne et son empire.&mdash;Le
+pavillon de la forêt.&mdash;M&oelig;urs de la cour karolingienne.&mdash;Les amoureux de quinze
+ans.&mdash;Vortigern et Thétralde.</p></blockquote>
+
+
+<p>Soixante-quatorze ans s'étaient passés depuis qu'Amael avait retrouvé
+sa mère Rosen-Aër au couvent de Meriadek. L'ambitieuse
+espérance de Karl-Marteau s'était réalisée. Ce descendant de tant
+de Maires du palais avait fait souche de rois; onze ans après sa mort,
+arrivée en 741, <span class="smcap">Pépin le Bref</span>, son fils aîné, proclamé roi des Franks
+par ses bandes et par ses Leudes en 752, fut sacré, consacré par
+l'évêque de Soissons dans la basilique de cette ville.</p>
+
+<p>Et le dernier rejeton du pieux Clovis? ce petit Childéric III, envers
+qui Septimine la Coliberte s'était si généreusement apitoyée?
+ce petit Childérik, de qui Amael, qui portait alors le nom frank de
+Berthoald, refusa d'être le geôlier, qu'était-il devenu, ce roitelet,
+dernier rejeton du glorieux Clovis, le conquérant des Gaules? Par
+Ritta-Gaur! ce saint de la vieille Gaule, qui tondait et rasait aussi les
+rois, mais au profit des peuples, le dernier rejeton de Clovis avait
+été rasé, tondu, puis enfermé dans le monastère de Fontenelle, en
+Neustrie, où il mourut, ce dernier fils des rois fainéants mérovingiens!
+Et l'Église catholique, enrichie par Clovis et par sa race des
+dépouilles de la Gaule? l'Église catholique a donc consacré l'usurpation
+du fils de Karl-Marteau? Certes, les prêtres de Rome ne sacrent-ils
+point toujours qui leur donne pouvoir et argent? De sorte que
+par l'ordre du pape Zacharie, l'évêque Boniface a sacré Pépin le
+Bref, de même que saint Rémi consacra, par le baptême, le pieux
+Clovis; seulement, comme les derniers descendants de ce gracieux
+roi, abandonnés, méprisés, insultés, déshérités, n'avaient plus un
+denier à offrir à l'Église, l'Église les a religieusement abandonnés
+pour le fils du rude Karl, qui l'avait avilie, conspuée, baffouée,
+larronée, Pépin le Bref, alors tout-puissant, ayant promis aux prêtres
+de leur rendre les biens dont son père, ce païen de Karl, les avait
+dépossédés. Aussi, le pape Étienne se donna-t-il la peine de venir en
+Gaule, afin d'oindre Pépin de l'onction sainte, comme roi des
+Franks, en retour de quoi ce Pépin s'engageait à soutenir de ses armes
+l'Église en Italie; oui, car les Italiens, les Lombards, les Bénéventins
+et autres peuples, commençant à trouver le joug papal d'autant
+plus affreux qu'il pesait directement sur eux, l'avaient brisé ce
+joug, puis chassé le pape. Pépin le Bref promit à ce pontife beaucoup
+d'argent pour l'Église, et le châtiment des Italiens rebelles à la divine
+puissance des vicaires de Jésus-Christ, comme ils osent s'intituler!
+Le pape Étienne, en bon compère, promit à son tour au fondateur
+de la nouvelle dynastie des rois karolingiens que l'Église
+continuerait d'hébéter saintement le pauvre peuple des Gaules au
+profit de l'autel et du trône, en montrant à ce peuple, sous des couleurs
+méritoires pour son salut éternel, l'abjection, la misère et l'esclavage,
+où, de par l'immuable volonté divine, il devait vivre sous
+les descendants de Karl-Marteau. Durant le règne de Pépin le Bref,
+la Gaule fut, ainsi que sous les rois de la race de Clovis, ravagée, ensanglantée
+par les guerres civiles: Griffon, frère du roi usurpateur,
+s'arma contre lui et son autre frère, Karloman; les seigneurs franks
+établis en Aquitaine et en Gascogne s'engagèrent dans cette lutte
+fratricide, tandis que les Frisons et les Saxons recommencèrent de
+menacer la Gaule. Les Arabes, un moment contenus, renouvelèrent
+leurs invasions; les populations, décimées par ces guerres sans
+fin, suffisaient à peine à cultiver une partie du sol pour leurs seigneurs,
+comtes, duks, évêques ou abbés. De terribles disettes se manifestèrent;
+les esclaves des campagnes se virent souvent réduits à
+manger un mélange d'herbe et de terre; les habitants des villes ruinées,
+sans commerce, toujours exposées au choc des discussions civiles
+qui, depuis trois cents ans et plus, désolaient la Gaule, les
+habitants des villes étaient non moins misérables que ceux des campagnes:
+tout souffrait, tout gémissait; mais quelques milliers de
+seigneurs, d'évêques et d'abbés, disséminés dans le pays, dont ils
+consommaient presque à eux seuls les produits, jouissaient, ripaillaient,
+chassaient, bataillaient entre eux, et faisaient joyeusement
+l'amour, tandis que la vieille Gaule, hâve, épuisée, abrutie, saignante
+sous son joug, nourrissait cette exécrable race de fainéants
+couronnés, mitrés et casqués, de même que le corps le plus exténué
+engraisse encore la vermine qui le ronge!</p>
+
+<p>Vers le commencement du mois de novembre de l'année 811,
+une assez nombreuse chevauchée se dirigeait vers la ville d'Aix-la-Chapelle,
+alors capitale de l'empire de Karl le Grand, empire si
+rapidement augmenté par d'incessantes conquêtes sur la Germanie,
+la Saxe, la Bavière, la Bohême, la Hongrie, l'Italie, l'Espagne, que
+la Gaule, ainsi qu'aux temps des empereurs de Rome, n'était plus
+qu'une province de ses immenses États. Huit ou dix soldats de cavalerie
+devançaient la chevauchée, qui se dirigeait vers Aix-la-Chapelle;
+à quelque distance de cette escorte venaient quatre cavaliers;
+deux d'entre eux portaient de brillantes armures à la mode
+germanique. L'un avait pour compagnon de route un grand vieillard
+d'une physionomie martiale et ouverte; sa longue barbe, d'un blanc
+de neige comme sa chevelure, à demi cachée par un bonnet de fourrure,
+tombait sur sa poitrine. Il portait une saie gauloise en étoffe de
+laine grise, serrée à la taille par un ceinturon auquel pendait une
+longue épée à poignée de fer; ses larges braies de grosse toile blanche,
+tombant un peu au-dessous du genou, laissaient apercevoir des jambards
+de cuir fauve étroitement lacés le long de la jambe, et rejoignant
+des bottines au talon desquelles s'attachaient des éperons. Ce vieillard
+était Amael; il atteignait alors sa centième année; malgré son âge
+et sa taille un peu voûtée, il semblait encore plein de vigueur; il
+maniait avec dextérité un fougueux cheval noir, aussi ardent que s'il
+n'eût pas déjà parcouru beaucoup de chemin. De temps à autre,
+Amael se retournait sur sa selle afin de jeter un regard de sollicitude
+paternelle sur son petit-fils <span class="smcap">Vortigern</span>, jouvenceau de dix-huit ans à
+peine, que l'autre guerrier frank accompagnait. La figure de Vortigern,
+d'une beauté rare chez un homme, s'encadrait de longs cheveux
+châtains, naturellement bouclés, qui, s'échappant de son chaperon
+de drap écarlate, tombaient jusqu'au bas de son cou, gracieux
+comme celui d'une femme; ses grands yeux bleus, frangés de cils
+noirs, comme ses sourcils, hardiment arqués, avaient un regard à
+la fois ingénu et fier; ses lèvres vermeilles, ombragées d'un duvet
+naissant, montraient, lorsqu'il souriait, des dents d'émail; un nez
+légèrement aquilin, un teint frais et pur, quoique un peu bruni par
+le soleil, complétaient l'harmonieux ensemble du charmant visage
+de cet adolescent; ses vêtements, coupés comme ceux de son aïeul, en
+différaient seulement par la couleur et une sorte d'élégance due à
+la main d'une mère tendrement orgueilleuse de la beauté de son fils:
+ainsi la saie bleue du jouvenceau était ornée à l'entour du cou, aux
+épaules et à l'extrémité des manches, de jolies broderies de laine
+blanche; un ceinturon de buffle où pendait une épée à poignée d'acier
+poli serrait sa fine et souple taille. Ses braies de toile cachaient à demi
+ses jambards de peau de daim, étroitement lacés à sa jambe nerveuse,
+et rejoignaient ses bottines de peau tannée, armées de larges
+éperons de cuivre, brillants comme de l'or. Vortigern, quoiqu'il eût
+le bras droit soutenu par une écharpe d'étoffe noire, maniait de la
+main gauche son cheval avec autant d'aisance que d'habileté; il
+avait pour compagnon de route un jeune guerrier aux traits
+agréables, hardis, railleurs, au regard vif et gai; la mobilité de son
+visage ne rappelait en rien la pesanteur germanique. Il se nommait
+Octave. Romain de naissance, d'extérieur et de caractère, il savait,
+par son intarissable verve méridionale, dérider parfois son jeune
+compagnon; mais bientôt celui-ci retombait dans une sorte de rêverie
+silencieuse et sombre. Ainsi tristement absorbé depuis quelque
+temps, il marchait au pas de son cheval, lorsque Octave lui dit gaiement
+d'un ton de reproche amical:&mdash;Par Bacchus!... te voici
+encore soucieux et muet...</p>
+
+<p>&mdash;Je pense à ma mère,&mdash;répondit l'adolescent en étouffant un
+soupir,&mdash;je pense à ma mère, à ma s&oelig;ur, à mon pays!</p>
+
+<p>&mdash;Chasse donc, au contraire, ces pensées chagrines!</p>
+
+<p>&mdash;Octave... la gaieté sied mal aux prisonniers.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas prisonnier, mais otage, tu n'as d'autre lien que ta
+parole, tandis que l'on conduit le prisonnier, solidement garrotté, au
+marché d'esclaves; aussi, ton aïeul et toi, vous chevauchez avec nous
+de compagnie, et nous vous conduisons au palais de l'empereur
+Karl le Grand, le plus puissant monarque du monde. Enfin, l'on
+désarme les prisonniers, et ton grand-père, ainsi que toi, vous gardez
+vos épées.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon maintenant nos épées?&mdash;répondit Vortigern avec
+une douloureuse amertume,&mdash;la Bretagne est vaincue!</p>
+
+<p>&mdash;C'est la chance de la guerre. Tu as fait bravement ton devoir
+de soldat; tu t'es battu comme un démon aux côtés de ton aïeul. Il
+n'a pas été blessé; tu n'as reçu qu'un coup de lance, et, par le vaillant
+dieu Mars! vous frappiez tous deux si dru dans la mêlée, que
+vous auriez dû être hachés en morceaux.</p>
+
+<p>&mdash;Au moins, nous n'aurions pas survécu à la honte de l'Armorique!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'y pas de honte à être vaincu lorsqu'on s'est vaillamment
+défendu, et surtout lorsqu'on a combattu, décimé les vieilles
+bandes du grand Karl!</p>
+
+<p>&mdash;Pas un des soldats de ton empereur n'aurait dû échapper!</p>
+
+<p>&mdash;Pas un seul?&mdash;reprit gaiement le jeune Romain.&mdash;Quoi!
+pas même moi... qui tâche d'être à ton égard bon compagnon de
+route et de t'égayer?</p>
+
+<p>&mdash;Octave, je ne te hais pas personnellement; je hais ceux de ta
+race; ils ont porté sans raison la guerre et le ravage dans mon pays.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, mon jeune ami, je ne suis pas de race franque, je suis
+de race romaine... Je t'abandonne ces grossiers Germains, aussi sauvages
+que les ours de leurs forêts; mais, entre nous, cette guerre de
+Bretagne ne manquait pas de motifs: voyons, n'avez-vous pas, endiablés
+que vous êtes, attaqué, exterminé, l'an dernier, la garnison
+franque établie à Vannes?</p>
+
+<p>&mdash;Et de quel droit Karl, il y a vingt-cinq ans, a-t-il fait envahir
+nos frontières par ses troupes?</p>
+
+<p>L'entretien de Vortigern et d'Octave fut interrompu par la voix
+d'Amael, qui, se retournant sur sa selle, appela son petit-fils.
+Celui-ci, pour se rendre auprès de son aïeul, et cédant aussi à un mouvement
+de colère provoqué par sa discussion avec le jeune Romain,
+attaqua brusquement de l'éperon les flancs de son cheval; l'animal,
+surpris, bondit si violemment, qu'en deux ou trois sauts il eut dépassé
+Amael; mais alors Vortigern, retenant sa monture d'une main
+ferme, la fit ployer sur ses jarrets, et marcha de front avec son aïeul
+et l'autre guerrier frank. Celui-ci dit au vieillard:&mdash;Je ne m'étonne
+pas de la supériorité de votre cavalerie bretonne, en voyant un
+garçon de l'âge de ton petit-fils, malgré la blessure qui le gêne,
+manier ainsi son cheval; toi-même, pour un centenaire, tu es aussi
+ferme en selle que ce jouvenceau.</p>
+
+<p>&mdash;Il avait à peine cinq ans, que son père et moi nous mettions
+déjà cet enfant à cheval sur les poulains élevés dans nos prairies,&mdash;répondit
+le centenaire. Et son front s'étant légèrement assombri,
+sans doute au souvenir de ces temps paisibles, il reprit après un moment
+de silence, en s'adressant à Vortigern:&mdash;Je t'ai appelé pour
+savoir si tu ne souffrais pas davantage de ta blessure.</p>
+
+<p>&mdash;Grand-père, je ne souffre presque plus, et, si vous le vouliez,
+je débarrasserais mon bras de cette gênante écharpe.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ta blessure pourrait se rouvrir, pas d'imprudence: pense
+à ta mère, à ta s&oelig;ur et à son époux, qui te chérit comme un frère.</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! cette mère, cette s&oelig;ur, ce frère tant aimés, les reverrai-je
+un jour?</p>
+
+<p>&mdash;Patience,&mdash;reprit Amael à voix basse, de façon à ne pas être
+entendu du guerrier frank qui marchait à ses côtés,&mdash;tu reverras
+peut-être la Bretagne plus tôt que tu ne le crois... patience!</p>
+
+<p>&mdash;Il serait vrai!&mdash;s'écria impétueusement l'adolescent.&mdash;Oh!
+grand-père, quel bonheur!</p>
+
+<p>Mais le vieillard fit signe à Vortigern de se modérer, et il ajouta
+tout haut:&mdash;Je crains toujours que la fatigue de la route n'enflamme
+de nouveau ta blessure. Heureusement nous devons approcher du
+terme de notre voyage, n'est-ce pas, Hildebrad?&mdash;ajouta-t-il en se
+tournant vers le guerrier.</p>
+
+<p>&mdash;Avant le coucher du soleil, nous serons à Aix-la-Chapelle,&mdash;répondit
+le Frank.&mdash;Sans cette colline que nous allons gravir, tu
+verrais au loin la ville.</p>
+
+<p>&mdash;Va rejoindre ton compagnon, mon enfant,&mdash;dit Amael;&mdash;surtout
+replace ton bras dans son écharpe, et conduis ton cheval sagement;
+des mouvements trop brusques pourraient rouvrir ta plaie,
+à peine cicatrisée.</p>
+
+<p>L'adolescent obéit, et alla au pas de sa monture rejoindre Octave.
+Grâce à la mobilité des impressions de la jeunesse, Vortigern se
+sentit apaisé, réconforté par les paroles de son aïeul, qui lui faisait
+espérer de revoir bientôt sa famille et son pays; la douceur de cette
+pensée se réfléchit si visiblement sur ses traits ingénus, qu'Octave
+lui dit gaiement:&mdash;Quel magicien que ton aïeul!... Tu étais parti
+soucieux et irrité, enfonçant de colère tes éperons dans le ventre de
+ton cheval... te voici revenu calme comme un évêque sur sa mule!</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'as dit, Octave, la magie de mon grand-père a chassé ma
+tristesse.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! je pourrai, sans crainte de blesser ton chagrin,
+donner libre cours à ma joie croissante à chaque pas.</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi ta joie va-t-elle toujours ainsi croissant?</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi le plus piètre cheval prend-il une allure de plus en
+plus vive et allègre à mesure qu'il approche de la maison où il sait
+trouver sa provende?</p>
+
+<p>&mdash;Octave, je ne te savais pas si glouton.</p>
+
+<p>&mdash;Ma figure, en ce cas, est fort trompeuse, car glouton je suis...
+terriblement glouton de ces délicates friandises que l'on ne trouve
+qu'à la cour, et qui sont ma provende, à moi!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi!&mdash;dit ingénument Vortigern,&mdash;ce grand empereur
+dont le nom remplit, dit-on, le monde, est entouré d'une cour où
+l'on ne songe qu'aux friandises...</p>
+
+<p>&mdash;Certes,&mdash;répondit gravement Octave en contenant difficilement
+son envie de rire causée par la naïveté du jeune Breton,&mdash;certes,
+et plus que pas un de ses comtes, de ses duks, de ses savants
+ou de ses évêques, l'empereur Karl se montre glouton des friandises
+dont je te parle... il en a toujours une chambre remplie à côté de
+la sienne... parce que la nuit...</p>
+
+<p>&mdash;Il se relève pour en manger, peut-être?&mdash;s'écria dédaigneusement
+le jouvenceau, pendant qu'Octave riait aux éclats.&mdash;Je ne
+trouve rien, moi, de plus honteux qu'une pareille goinfrerie chez un
+homme qui gouverne des hommes!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu, Vortigern! Il faut pardonner quelques travers
+aux grands princes, et puis, vois-tu, c'est un défaut qui tient de famille...
+car les filles de l'empereur...</p>
+
+<p>&mdash;Ses filles aussi donnent dans cette laide goinfrerie?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! non moins gloutonnes que leur père, elles sont là six ou
+sept friandes... des plus affriolantes et des plus affriandées.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! fi!&mdash;s'écria Vortigern;&mdash;fi! elles ont peut-être aussi
+près de leur chambre à coucher des chambres à friandises?</p>
+
+<p>&mdash;Calme ta légitime indignation, mon bouillant ami; des jeunes
+filles ne se peuvent permettre une commodité pareille, c'est bon
+pour l'empereur Karl, qui n'est plus ingambe; car il se fait vieux, il
+boite du pied gauche et son ventre est énorme.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois: un pareil glouton!</p>
+
+<p>&mdash;Tu comprendras donc qu'étant si peu alerte, ce puissant empereur
+ne puisse, comme ses filles, voleter à une friande picorée, ni
+plus ni moins qu'oiselets en plein verger, qui s'en vont becquetant
+amoureusement, ici, une cerise vermeille, là, une pomme empourprée,
+ailleurs, une grappe de raisin doré. Non, non, avec son auguste
+bedaine et son pied boiteux, l'auguste Karl serait incapable de courir
+ainsi à la picorée, les soins de son empire y perdraient trop.
+L'empereur a donc sous sa main, à sa portée, une chambre à friandises,
+où...</p>
+
+<p>&mdash;Octave!&mdash;s'écria vivement Vortigern d'un air hautain, en interrompant
+le jeune Romain,&mdash;je ne veux pas être raillé; j'ai pris
+d'abord tes paroles au sérieux... ton envie de rire, à peine contenue,
+me prouve que tu parlais par moquerie.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, mon hardi garçon, ne te fâche pas; je ne me moque
+point; mais, respectant la candeur de ton âge, je me sers d'une
+image pour te dire la vérité. En un mot, cette <i>friandise</i>, dont moi,
+Karl, ses filles et, par Vénus! tout le monde à la cour est plus ou
+moins glouton, c'est... l'<i>amour</i>!</p>
+
+<p>&mdash;L'amour,&mdash;reprit Vortigern, rougissant et baissant pour la
+première fois les yeux devant Octave. Puis il ajouta dans son trouble
+croissant:&mdash;Mais, pour éprouver de l'amour, les filles de Karl sont
+donc mariées?</p>
+
+<p>&mdash;Ô innocence de l'âge d'or! ô naïveté armoricaine! ô chasteté
+gauloise!&mdash;s'écria Octave; mais, voyant le jeune Breton froncer le
+sourcil à cette plaisanterie sur sa terre natale, le Romain ajouta:&mdash;Loin
+de moi la pensée de railler ton vaillant pays. Je te dirai donc,
+sans plus d'ambages, à toi qui me représentes Adonis, avant que Vénus
+lui eût traduit le sens du doux mot <i>amour</i>, je te dirai donc que
+les filles du grand Karl ne sont pas mariées; il n'a jamais voulu leur
+donner d'époux.</p>
+
+<p>&mdash;Par fierté?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! on dit, à ce sujet, bien des choses... Enfin, il ne
+veut pas se séparer d'elles; il les adore, et, à moins qu'il n'aille en
+guerre, il les a toujours avec lui durant ses voyages, ainsi que ses
+concubines, ou, si tu le préfères, ses <i>friandises</i>, le mot effarouchera
+moins ta pudeur; car, après avoir épousé ou répudié ses cinq femmes:
+<i>Désidérata</i>, <i>Hildegarde</i>, <i>Fustrade</i>, <i>Himiltrude</i>, <i>Luitgarde</i>, l'empereur
+s'est approvisionné de friandises variées, parmi lesquelles je te
+citerai, en passant, la succulente <i>Mathalgarde</i>, la doucereuse <i>Gerswinthe</i>,
+la piquante <i>Regina</i>, l'appétissante <i>Adalinde</i>, sans parler des
+autres saintes de cet amoureux calendrier; car le grand Karl ne ressemble
+pas seulement au grand Salomon par la sagesse; il lui ressemble
+encore par son goût pour les sérails, ainsi que disent les
+Arabes. Mais à propos des filles de l'empereur, écoute une historiette:
+<i>Imma</i>, l'une de ces jeunes princesses, était charmante. Un beau
+jour, elle s'amouracha de l'archichapelain de Karl, nommé <i>Eginhard</i>.
+Un archichapelain étant naturellement archiamoureux, Imma recevait
+Eginhard, chaque soir en secret, dans sa chambre... pour parler
+de chapelinage, je suppose; or il arriva que, pendant une nuit
+d'hiver, il tomba tant et tant de neige, que la terre en fut couverte.
+Eginhard, un peu avant l'aube, quitte sa belle; mais au moment de
+descendre par la fenêtre, chemin ordinaire des amants, il voit, à la faveur
+d'un superbe clair de lune, la terre couverte de blancs frimas,
+et se dit:&mdash;Moi et Imma, nous sommes perdus! je ne puis sortir
+d'ici sans laisser sur la neige l'empreinte de mes pas...</p>
+
+<p>&mdash;Alors, qu'a-t-il fait?&mdash;demanda Vortigern, de plus en plus
+intéressé à ce récit, qui jetait dans son c&oelig;ur un trouble inconnu.&mdash;Comment
+ont-ils, tous deux, échappé à ce danger?</p>
+
+<p>&mdash;Imma, robuste commère, fille de tête et de résolution, descend par
+la fenêtre, vous prend bravement son archichapelain sur son dos[A],
+et, sans broncher sous ce poids chéri, elle traverse une grande cour
+qui séparait sa demeure de l'une des galeries du palais. Imma,
+quoique de force à porter un archichapelain, avait de charmants
+petits pieds: leurs traces devaient éloigner tout soupçon à l'endroit
+d'Eginhard; mais, par malheur, ainsi que tu le verras en arrivant à
+Aix-la-Chapelle, l'empereur Karl, possédé du démon de la curiosité,
+a fait construire, sur ses propres plans, son palais de telle sorte, que,
+d'une espèce de terrasse attenant à sa chambre, et qui domine l'ensemble
+des bâtiments, il découvre de cet observatoire tous ceux qui
+entrent, sortent ou traversent ses cours. Or, l'empereur, qui souvent
+se relève la nuit, vit, grâce au clair de lune, sa fille traversant
+la cour avec son amoureux fardeau.</p>
+
+<p>&mdash;La colère de Karl dut être terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Terrible... puis sans doute fort enorgueilli d'avoir procréé une
+commère capable de porter sur son dos des archichapelains, l'auguste
+empereur pardonna aux coupables; ils vécurent depuis en amour et
+en joie.</p>
+
+<p>&mdash;Cet archichapelain était un prêtre, cependant?</p>
+
+<p>&mdash;Hé! hé! mon jeune ami, les filles de l'empereur sont loin de
+mésestimer les prêtres. <i>Berthe</i>, une autre de ses filles, lorsqu'il y a
+six mois j'ai quitté la cour, estimait de toutes ses forces Enghilbert,
+le bel abbé de Saint-Riquier[B]. Cependant, l'impartialité m'oblige
+d'avouer qu'une des s&oelig;urs de Berthe, nommée <i>Adeltrude</i>, estimait non
+moins fortement le comte <i>Lantbert</i>, un des plus vaillants officiers de
+l'armée impériale. Quant à la petite <i>Rothaïde</i>, autre fille de l'empereur,
+elle ne refusait point non plus sa vive estime à <i>Romuald</i>, qui
+s'est fait un nom glorieux dans nos guerres contre les Bohémiens.
+Des autres princesses, je ne te parlerai pas, car voici plus de six mois
+que j'ai quitté la cour, et je craindrais de médire sur leur compte.
+Toujours est-il que la crosse et l'épée se disputent généralement
+l'amoureuse tendresse des filles de Karl. J'excepte pourtant <i>Thétralde</i>,
+la plus jeune d'entre elles, trop novice encore pour estimer
+quelqu'un: quinze ans à peine! une fleur! ou plutôt le bouton d'une
+fleur prête à s'épanouir!... Je n'ai rien vu de plus charmant! lors de
+mon départ de la cour, Thétralde promettait d'effacer, par sa douce
+et fraîche beauté d'Hébé, toutes ses s&oelig;urs et toutes ses nièces; car
+j'oubliais ce détail, mon jeune ami, les filles des fils de Karl, élevées
+avec ses filles, sont non moins charmantes. Tu les verras;
+ton admiration n'aura qu'à choisir entre <i>Adélaïd</i>, <i>Atula</i>, <i>Gondrade</i>,
+<i>Berthe</i> ou <i>Théodora</i>!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! toutes ces jeunes filles habitent le palais de l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, sans compter leurs suivantes, leurs gouvernantes, leurs
+caméristes, leurs lectrices, leurs cantatrices et autres innombrables
+femmes de service. Par Vénus! mon Adonis, on voit dans le palais
+impérial encore plus de cotillons que de cuirasses ou de robes de prêtre,
+l'empereur aime au moins autant à être entouré de femmes que
+de soldats et d'abbés, sans oublier pourtant les savants, les rhétoriciens,
+les dialecticiens, les rhéteurs, les péripatéticiens et les grammairiens;
+le grand Karl étant aussi passionné pour la grammaire
+que pour l'amour, la guerre, la chasse et le plain-chant au lutrin.
+Que te dirai-je? dans son ardeur de grammairien, l'empereur invente
+des mots; oui; ainsi, par exemple, en langue gauloise, comment appelles-tu
+le mois où nous sommes?</p>
+
+<p>&mdash;Le mois de novembre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous aussi, barbares Italiens que nous sommes! mais l'empereur
+a changé tout cela de par sa volonté souveraine et grammaticale;
+ses peuples, si toutefois ils peuvent obéir sans étrangler, diront, au
+lieu de <i>novembre</i>, <span class="smcap">HERBISMANOHT</span>; au lieu d'<i>octobre</i>, <span class="smcap">WINDUMMEMANOTH</span>.</p>
+
+<p>&mdash;Octave...</p>
+
+<p>&mdash;Au lieu de <i>mars</i>, <span class="smcap">LENZHIMANOHT</span>[C]; au lieu de <i>mai</i>...</p>
+
+<p>&mdash;Assez, assez, par pitié!&mdash;s'écria Vortigern;&mdash;ces noms barbares
+font frissonner. Quoi! il se trouve des gosiers capables d'articuler
+de pareils sons?</p>
+
+<p>&mdash;Mon jeune ami, les gosiers franks sont capables de tout... Ah!
+prépare tes oreilles au plus farouche concert de mots rauques, gutturaux,
+sauvages, que tu aies jamais entendu, à moins que tu n'aies
+ouï à la fois coasser des grenouilles, piailler des chats-huants, beugler
+des taureaux, braire des ânes, bramer des cerfs et hurler des
+loups! car, sauf l'empereur et sa famille, qui savent à peu près parler
+la langue romaine et gauloise, les langues humaines, enfin, tu
+n'entendras parler que frank dans cette cour germanique, où tout
+est germain, c'est-à-dire barbare: langage, costumes, m&oelig;urs, repas,
+habits, coutumes; en un mot, Aix-la-Chapelle n'est plus la Gaule,
+c'est la pure Germanie!</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant Karl règne sur la Gaule!... Est-ce assez de honte
+pour mon pays?... l'empereur qui le gouverne, sans autre droit que
+celui de la conquête, est un roi frank, entouré d'une cour franque
+et de généraux, d'officiers de même race, qui ne daignent seulement
+pas parler notre langue.</p>
+
+<p>&mdash;Ne vas-tu pas t'attrister encore, Vortigern? Par Bacchus! imite
+donc mon insouciante philosophie! est-ce que ma race ne descend
+pas de cette fière race romaine qui, après la tienne et comme la
+tienne, fit trembler le monde, il y a des siècles? Est-ce que je n'ai
+pas vu le trône des Césars occupé par des papes hypocrites, ambitieux,
+cupides ou débauchés, comme leur noire milice de tonsurés?
+Est-ce que les descendants de nos fiers empereurs romains ne sont
+pas allés, fainéants imbéciles, végéter à Constantinople, où ils rêvent
+encore l'empire du monde? Les prêtres catholiques n'ont-ils pas
+chassé de leur Olympe les dieux charmants de mes pères? n'ont-ils
+pas abattu, mutilé, ravagé ces temples, ces statues, ces autels, chefs-d'&oelig;uvre
+de l'art divin de Rome et de la Grèce?... Va, crois-moi,
+Vortigern, au lieu de nous irriter contre un passé fatal, buvons!
+oublions! que nos belles maîtresses soient nos saintes, les lits de table
+nos autels! notre Eucharistie une coupe ornée de fleurs, et
+chantons, pour liturgie, les vers amoureux de Tibulle, d'Ovide ou
+d'Horace... Oui, crois-moi, buvons, aimons, jouissons! c'est la vie!
+Jamais tu ne retrouveras une occasion pareille; le dieu des plaisirs
+t'envoie à la cour de l'empereur!</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu dire?&mdash;reprit presque machinalement Vortigern,
+dont la jeune raison se sentait, non pervertie, mais éblouie par la facile
+et sensuelle philosophie d'Octave.&mdash;Que veux-tu que je devienne
+au milieu de cette cour étrangère?</p>
+
+<p>&mdash;Enfant!... une foule de beaux yeux vont être fixés sur toi!</p>
+
+<p>&mdash;Octave, est-ce encore une raillerie? l'on me remarquerait, moi,
+fils de laboureur? moi, pauvre Breton, conduit ici, prisonnier sur
+parole?</p>
+
+<p>&mdash;Et n'est-ce donc rien que ton renom de Breton endiablé? J'ai
+entendu parler plus d'une fois de la curiosité furieuse qu'inspiraient,
+il y a vingt-cinq ans, les otages amenés à Aix-la-Chapelle, lors de la
+première guerre de l'empereur contre ton pays; les plus charmantes
+femmes voulaient les voir, ces indomptables Bretons, que le grand
+Karl, seul, avait pu vaincre: leur air rude et fier, l'intérêt qui s'attachait
+à leur glorieuse défaite, tout, jusqu'à leur costume étrange,
+encore aujourd'hui le tien, tout attirait sur eux les regards et la
+sympathie des femmes, toujours fort sympathiques en Germanie. Ces
+belles enthousiastes sont à cette heure mères ou grand'mères; heureusement
+elles ont des filles ou des petites-filles dignes de t'apprécier.
+Tiens, moi, qui connais la cour et les m&oelig;urs de la cour, je
+voudrais, avec tes dix-huit ans, ta bonne mine, ta blessure, ta grâce
+à cheval et ton renom de Breton, je voudrais, avant huit jours...</p>
+
+<p>Le jeune Romain fut interrompu par Amael, qui, se retournant
+vers son petit-fils, en étendant la main à l'horizon, lui dit:&mdash;Regarde
+au loin, mon enfant; voici la ville d'Aix-la-Chapelle.</p>
+
+<p>Vortigern se hâta de se rendre auprès de son aïeul, dont, pour la
+première fois peut-être, il évita le regard avec un certain embarras.
+Les conseils d'Octave lui semblaient mauvais, dangereux; cependant
+il se reprochait de les avoir écoutés avec complaisance. Rejoignant
+Amael, il jeta les yeux du côté que lui indiquait le vieillard, et vit,
+à une assez grande distance, une masse imposante de bâtiments, non
+loin desquels s'élevaient les hautes tours d'une basilique; puis, au
+delà, il aperçut les toits et les terrasses d'une multitude de maisons,
+se perdant, à l'horizon, dans la brume du soir: c'était le palais de
+l'empereur Karl, la basilique et la ville d'Aix-la-Chapelle. Vortigern
+contemplait avec curiosité ce tableau nouveau pour lui, lorsque Hildebrad,
+qui, pendant un moment, était allé interroger le conducteur
+d'un chariot passant sur la route, dit aux deux Bretons:&mdash;On attend
+l'empereur d'un moment à l'autre au palais; ses coureurs ont
+annoncé sa venue; il arrive d'un voyage dans le nord de la Gaule;
+tâchons de le devancer à Aix-la-Chapelle, afin de pouvoir le saluer
+dès son arrivée.</p>
+
+<p>Les cavaliers pressèrent l'allure de leurs chevaux, et, avant le coucher
+du soleil, ils entrèrent dans la première cour du palais, cour
+immense, environnée de corps de logis de formes et de toitures variées,
+percés d'une innombrable quantité de fenêtres[D]. Par une
+disposition étrange, dans un grand nombre de ces bâtiments, le rez-de-chaussée,
+complétement à jour, formait une sorte de hangar dont
+les piliers de pierres massives supportaient la bâtisse des étages supérieurs.
+Une foule d'officiers subalternes, de serviteurs et d'esclaves
+du palais, vivait et logeait sous ces abris ouverts à tous les vents, et
+se chauffaient en hiver à de grands fourneaux remplis de feu, allumés
+jour et nuit. Ces constructions bizarres avaient été imaginées par
+la curiosité de l'empereur; car, de son observatoire, il voyait d'autant
+mieux ce qui se passait sous ces hangars, qu'ils n'avaient pas
+de murailles[E]. Plusieurs longues galeries reliaient entre eux d'autres
+bâtiments ornés de colonnes et de portiques richement sculptés
+à la mode romaine. Un pavillon carré, assez élevé, dominait l'ensemble
+de ces innombrables bâtiments. Octave fit remarquer à Vortigern
+une sorte de balcon situé au faîte de ce pavillon; c'était là
+l'observatoire de l'empereur[F]. Partout le mouvement et l'animation
+annonçaient l'arrivée de Karl: des clercs, des soldats, des femmes,
+des officiers, des rhéteurs, des moines, des esclaves, se croisaient en
+tous sens d'un air affairé, tandis que plusieurs évêques, jaloux de
+présenter des premiers leurs hommages à l'empereur, se dirigeaient
+à grands pas vers le péristyle du palais. Il advint même qu'au moment
+où la chevauchée dont faisaient partie Vortigern et son aïeul,
+entra dans la cour, plusieurs personnes, trompées par l'apparence
+guerrière de cette troupe, s'écrièrent:&mdash;L'empereur! voici l'escorte
+de l'empereur!&mdash;Ce cri vola de bouche en bouche, et, au bout de
+quelques instants, la cour immense fut encombrée d'une foule compacte,
+à travers laquelle l'escorte des deux Bretons put à peine se
+frayer un passage, pour se rendre non loin du portique principal.
+Hildebrad avait choisi cette place afin de se trouver l'un des premiers
+sur le passage de Karl, et de lui présenter les otages qu'il ramenait
+de Bretagne. La foule reconnut qu'elle s'était trompée en acclamant
+l'empereur; mais cette fausse nouvelle se propageant bientôt
+dans l'intérieur du palais, les concubines de Karl, ses filles, ses petites-filles,
+leurs suivantes, accoururent soudain et se groupèrent sur
+une vaste terrasse régnant au-dessus du portique dont les deux Bretons
+et leur escorte se trouvaient fort rapprochés.</p>
+
+<p>&mdash;Lève les yeux, Vortigern,&mdash;dit en riant Octave à son compagnon,&mdash;et
+vois quel essaim de beautés renferme le palais de l'empereur!</p>
+
+<p>Le jeune Breton, rougissant, jeta les yeux sur la terrasse, et resta
+frappé d'étonnement à la vue de vingt-cinq ou trente femmes, toutes
+filles, petites-filles ou concubines de Karl, vêtues à la mode franque,
+et offrant à la vue la plus séduisante variété de figures, de chevelures,
+de tailles, d'âge, de beauté, qu'il fût possible d'imaginer; il y avait
+là des femmes brunes, blondes, rousses, châtaines, grandes, grosses,
+minces ou petites; c'était, en un mot, un échantillon complet de la
+race féminine germanique, depuis la fillette jusqu'à l'imposante
+matrone de quarante ans. Les yeux de Vortigern s'étaient, de préférence,
+arrêtés sur une enfant de quinze ans au plus, vêtue d'une
+tunique vert-pâle, brodée d'argent. Rien de plus doux que son rose et
+frais visage couronné de longues tresses blondes si épaisses, que son
+cou délicat, blanc comme celui d'un cygne, semblait ployer sous le
+poids de sa chevelure. Une autre jeune fille de vingt ans, brune,
+grande, forte, aux yeux hardis et aux cheveux noirs, vêtue d'une tunique
+orange, s'accoudait sur les balustres de la terrasse, à côté de
+la jeune enfant blonde, et appuyait familièrement son bras sur son
+épaule; toutes deux tenaient à la main un bouquet de romarin dont
+elles aspiraient de temps à autre la senteur en se parlant à voix basse
+et regardant le groupe des cavaliers avec une curiosité croissante, car
+elles venaient d'apprendre que l'escorte n'était pas celle de l'empereur,
+mais qu'elle amenait des otages bretons.</p>
+
+<p>&mdash;Rends grâce à mon amitié, Vortigern,&mdash;dit à demi-voix Octave
+au jouvenceau;&mdash;je vais te mettre en évidence et te faire valoir.&mdash;Ce
+disant, Octave appliquait à la dérobée un si violent coup
+de houssine sous le ventre du cheval de Vortigern, que celui-ci,
+moins bon cavalier, eût été désarçonné par le bond furieux de sa
+monture; ainsi frappée à l'improviste, elle se cabra, fit une pointe
+formidable, et s'élança si haut, que la tête de Vortigern effleura
+le soubassement de la terrasse où se tenait le groupe de femmes.
+La blonde enfant de quinze ans pâlit d'effroi, et cachant son visage
+entre ses mains, s'écria:&mdash;Le malheureux!... il est perdu!</p>
+
+<p>Vortigern, cédant à l'impétuosité de son âge et à un sentiment
+d'orgueil, en se voyant l'objet des regards de la foule rassemblée en
+cercle autour de lui, châtia rudement son cheval, dont les bonds,
+les soubresauts devinrent furieux; mais le jouvenceau, toujours plein
+de sang-froid et d'adresse, bien qu'il eût son bras droit en écharpe,
+montra tant de grâce dans cette lutte, que la foule s'écria en battant
+des mains:&mdash;Gloire au jeune Breton! honneur au Breton!&mdash;À
+ce moment deux bouquets de romarin tombèrent aux pieds du
+cheval, qui, enfin dompté, rongeait son frein en creusant le sol de
+son sabot. Vortigern relevait la tête vers la terrasse d'où l'on venait de
+lancer les bouquets, lorsqu'il entendit au loin un cliquetis formidable;
+et soudain ce cri retentit:&mdash;L'empereur! l'empereur!&mdash;Aussitôt
+toutes les femmes disparurent du balcon pour descendre recevoir
+le monarque sous le portique du palais. La foule reflua en
+criant:&mdash;Vive Karl! vive le grand Karl!&mdash;Le petit-fils d'Amael
+vit alors s'approcher au galop une troupe de cavaliers; on les eût pris
+pour des statues équestres en fer; montées sur des chevaux caparaçonnés
+de fer, leur casque de fer cachait leurs traits: cuirassés de
+fer, gantelés de fer, ils portaient jambards de fer, cuissards de fer,
+boucliers de fer; et les derniers rayons du soleil luisaient sur la
+pointe de leurs lances de fer[G]; enfin l'on n'entendait que le choc
+du fer. À la tête de ces cavaliers qu'il précédait, et, comme eux,
+couvert de fer de la tête aux pieds, s'avançait un homme de taille
+colossale. À peine arrivé en face du portique principal, il descendit
+lourdement de cheval et courut tout boitant vers le groupe de femmes
+qui l'attendaient sous le portique, leur criant joyeusement d'une petite
+voix grêle et glapissante, qui contrastait étrangement avec son
+énorme stature:&mdash;Bonjour, fillettes! bonjour, chères filles!&mdash;Et,
+sans s'occuper de répondre aux vivats de la foule et aux saluts respectueux
+des évêques et des grands, accourus sur son passage, l'empereur
+Karl, ce géant de fer, disparut dans l'intérieur du palais, et fut
+suivi de sa cohorte féminine.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Amael et son petit-fils, conduits par Hildebrad dans l'une des
+chambres hautes du palais, s'y reposèrent; l'on y apporta leur modeste
+bagage; on leur servit à souper, et ils se couchèrent. Au point
+du jour, Octave vint frapper à la porte du logis dès deux Bretons, et
+leur apprit que l'empereur voulait les voir à l'instant. Il engagea Vortigern
+à se vêtir de sa plus belle saie. Le jouvenceau n'avait guère
+de choix; il ne possédait que deux vêtements, celui qu'il portait en
+route et un autre de couleur verte, brodé de laine orange. Cependant,
+grâce à ce vêtement frais et neuf, mélangé de couleurs harmonieuses,
+que rehaussaient sa charmante figure, sa taille élégante et sa
+bonne grâce, Vortigern parut à Octave digne de paraître honorablement
+devant le plus puissant empereur du monde. Le centenaire
+ne put s'empêcher de sourire avec un certain orgueil, en entendant
+vanter la tournure de son petit-fils par le jeune Romain qui lui conseillait
+de serrer plus étroitement encore le ceinturon de son épée,
+sous ce prétexte: que lorsque l'on avait la taille fine, il était juste
+de la faire valoir. Octave, en donnant avec sa bonne humeur accoutumée
+ses avis à Vortigern, lui dit tout bas:&mdash;As-tu vu tomber hier
+aux pieds de ton cheval deux bouquets de romarin?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais trop... je crois que oui,&mdash;répondit le jeune Breton
+en balbutiant, et il devint cramoisi, songeant, malgré lui (et ce n'était
+pas la première fois depuis la veille) à la charmante fille aux cheveux
+blonds.&mdash;Il me semble,&mdash;ajouta-t-il,&mdash;que j'ai vu tomber
+ces bouquets.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il te semble, hypocrite!... C'est pourtant mon coup de
+houssine qui les a fait tomber, ces deux jolis bouquets! Et sais-tu
+quelles impériales mains les ont jetés aux pieds de ton cheval,
+comme un hommage à ton adresse et à ton courage?</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu? ces bouquets ont été jetés par des mains impériales?</p>
+
+<p>&mdash;Naturellement, puisque Thétralde, la timide enfant blonde, et
+Hildrude, la grande et hardie brune, sont toutes deux filles de Karl:
+l'une était vêtue de vert, couleur de ta saie; l'autre, vêtue d'orange,
+couleur de tes broderies... Par Vénus! n'es-tu pas un mortel favorisé?</p>
+
+<p>Amael, occupé à l'autre extrémité de la chambre, n'entendit pas
+ces paroles d'Octave, qui rendirent Vortigern aussi écarlate que l'étoffe
+de son chaperon; puis, ces préparatifs de présentation terminés,
+les deux otages suivirent leur guide pour se rendre auprès de
+l'empereur. Après avoir traversé un nombre infini de couloirs et
+d'escaliers, où ils rencontrèrent plus de femmes que d'hommes, car
+le nombre de femmes logées dans le palais impérial était prodigieux,
+ils arrivèrent dans des salles immenses. Décrire leur somptueuse magnificence
+serait non moins impossible que d'énumérer les peintures
+dont elles étaient ornées. Des artisans, venus de Constantinople,
+où florissait alors l'école de peinture Byzantine, avaient couvert
+les murailles de compositions gigantesques: ici, l'on voyait les conquêtes
+de Cyrus sur les Perses; là, les crimes du tyran Phalaris,
+assistant au supplice de ses victimes, que l'on entraînait pour être
+brûlées vivantes dans l'intérieur d'un taureau d'airain rougi au feu;
+ailleurs, c'était la fondation de Rome par Rémus et Romulus, les
+conquêtes d'Alexandre, d'Annibal, et tant d'autres sujets héroïques;
+l'une des galeries du palais était tout entière consacrée aux batailles
+de Karl-Martel. On le voyait triompher des Saxons et des Arabes, enchaînés
+à ses pieds, implorant sa clémence[H]. La ressemblance était
+d'ailleurs si frappante, qu'Amael, en traversant cette salle, s'arrêta et
+s'écria:&mdash;C'est lui! ce sont ses traits, sa tournure! il revit! c'est
+lui! c'est Karl!</p>
+
+<p>&mdash;Ne croirait-on pas que vous l'avez connu?&mdash;dit en souriant le
+jeune Romain au centenaire.&mdash;Renouvelez-vous donc connaissance
+avec Karl-Martel?</p>
+
+<p>&mdash;Octave,&mdash;reprit mélancoliquement le vieillard,&mdash;j'ai cent
+ans... je combattais à la bataille de Poitiers contre les Arabes.</p>
+
+<p>&mdash;Dans les troupes de Karl-Martel?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et je lui ai sauvé la vie,&mdash;répondit Amael en contemplant
+la gigantesque peinture. Et, se parlant à lui-même, il ajouta
+en soupirant:&mdash;Ah! que de souvenirs doux et tristes ce temps me
+rappelle!</p>
+
+<p>Octave regardait le vieillard avec une surprise croissante; puis,
+semblant soudain réfléchir, il devint pensif et hâta le pas suivi des
+deux otages. Vortigern, ébloui, examinait avec la curiosité de
+son âge les richesses de toute sorte amoncelées dans ce palais; il
+ne put s'empêcher de s'arrêter devant deux objets qui attirèrent surtout
+son attention: le premier était un grand meuble en bois précieux,
+enrichi de moulures dorées; des tuyaux de cuivre, d'airain et
+d'étain de différentes grosseurs, placés les uns auprès des autres,
+s'étageaient sur l'une des faces de ce meuble.&mdash;<i>Octave</i>,&mdash;demanda
+le jeune Breton,&mdash;qu'est-ce que ce meuble?</p>
+
+<p>&mdash;C'est un <i>Orgue</i> grec envoyé à Karl par l'empereur de Constantinople.
+Cet instrument est vraiment merveilleux; à l'aide de cuves
+d'airain et de soufflets de peau de taureau que tu ne peux apercevoir,
+l'air arrive dans ces tuyaux, et lorsqu'ils sont en jeu, tantôt l'on croit
+entendre les grondements du tonnerre, tantôt les sons légers de la
+lyre et de la cymbale[I]. Mais, tiens, là, près de cette grande table
+d'or massif, où est figurée en relief la ville de Constantinople[J], voici
+un objet non moins curieux; c'est une horloge persane, envoyée, il
+y a quatre ans, à l'empereur par Abdhallah, roi des Perses[K].&mdash;Et
+Octave montra au jeune Breton et à son aïeul, non moins intéressé
+que Vortigern, une grande horloge en bronze doré: les chiffres des
+douze heures entouraient le cadran placé au centre d'une sorte de
+palais de bronze, aussi doré; douze portes, encadrées d'arcades, se
+voyaient au rez-de-chaussée de cette imitation monumentale.&mdash;Lorsque
+l'heure sonne,&mdash;dit Octave aux deux Bretons,&mdash;des boules
+d'airain, marquant le nombre des heures, tombent sur une petite
+cymbale. Au même instant (toujours selon le nombre des heures),
+ces portes s'ouvrent, et par chacune d'elles sort un cavalier armé de
+sa lance et de son bouclier. Si une, deux, trois, quatre heures sonnent,
+une, deux, trois, quatre portes s'ouvrent; les cavaliers sortent,
+saluent de la lance, puis ils rentrent, et les portes se referment sur
+eux.</p>
+
+<p>&mdash;Cette &oelig;uvre est vraiment merveilleuse!&mdash;dit Amael;&mdash;et
+sait-on les noms des hommes qui ont fabriqué les prodiges dont nous
+sommes entourés? ces peintures magnifiques? cette table d'or, où
+toute une ville est figurée en relief? cet orgue, cette horloge? toutes
+ces merveilles enfin?</p>
+
+<p>&mdash;Par Bacchus! Amael, voilà une plaisante question!&mdash;reprit
+Octave en souriant.&mdash;Qui se soucie du nom des obscurs esclaves qui
+ont créé ces choses?</p>
+
+<p>&mdash;Et le nom de Clovis, de Brunehaut, de Clotaire, de Karl-Marteau
+traversera les âges!&mdash;murmura le centenaire avec amertume,
+tandis que le jeune Romain disait à Vortigern:</p>
+
+<p>&mdash;Hâtons-nous! l'empereur nous attend. Il faudrait des journées,
+des mois, pour admirer en détail les trésors dont ce palais est rempli,
+car c'est la résidence favorite de l'empereur. Cependant, il aime
+presque autant que sa demeure d'Aix-la-Chapelle, son vieux château
+d'Héristall, berceau de sa puissante famille de maires du palais.</p>
+
+<p>Les deux otages, suivant leur guide, quittèrent ces somptueuses
+et immenses galeries pour monter, sur les pas d'Octave, un escalier
+tournant, qui conduisait à l'appartement particulier de l'empereur,
+appartement autour duquel régnait le balcon qui servait à Karl
+d'observatoire. Deux chambellans, richement vêtus, se tenaient dans
+une première pièce.&mdash;Attendez-moi en ce lieu,&mdash;dit Octave aux
+Bretons;&mdash;je vais prévenir l'empereur de votre venue, et savoir s'il
+lui plaît de vous recevoir en ce moment.</p>
+
+<p>Vortigern, malgré sa haine de race et de famille contre les rois ou
+empereurs franks, conquérants et oppresseurs de la Gaule, éprouvait
+une sorte d'émotion à la pensée de se trouver en face de ce puissant
+Karl, souverain de presque toute l'Europe; puis, à cette émotion
+s'en joignait une autre: ce puissant empereur était le père de Thétralde,
+cette charmante enfant qui, la veille, avait jeté son bouquet
+au jouvenceau; car jamais sa pensée ne s'arrêtait sur la brune Hildrude.
+Au bout de quelques instants, Octave reparut, il fit signe à
+Amael et à son petit-fils d'entrer en leur disant à demi-voix:&mdash;Ployez
+très-bas le genou devant l'empereur, c'est l'usage.</p>
+
+<p>Le centenaire regarda Vortigern et lui fit de la tête un signe négatif;
+l'adolescent le comprit, et tous deux pénétrèrent dans la
+chambre à coucher de Karl, alors en compagnie de son favori Eginhard,
+l'archichapelain, qu'Imma avait autrefois bravement porté sur
+son dos. Un serviteur de la chambre impériale attendait les ordres
+de son maître. Lorsque les deux otages entrèrent chez lui, ce monarque,
+d'une taille colossale (elle avait <i>sept fois</i> la longueur de
+son pied), était assis sur le bord de sa couche, seulement vêtu d'une
+chemise et d'un caleçon de toile, qui dessinait la proéminence de
+son énorme ventre; il venait de chausser une de ses chaussettes et
+tenait encore l'autre à la main[L]. Il avait les cheveux presque
+blancs, la tête ronde, les yeux grands et vifs, le nez long, le cou
+large et court, comme celui d'un taureau[M]; sa physionomie, ouverte
+et empreinte d'une certaine bonhomie, rappelait les traits de son
+aïeul Karl-Marteau. À l'aspect des deux Bretons, l'empereur se leva
+du bord de son lit, et, tenant toujours sa chaussette à la main, il fit,
+en boitant du pied gauche, deux pas à l'encontre d'Amael, semblant
+en proie à une certaine émotion mêlée d'une vive curiosité; puis
+il s'écria de sa voix grêle, qui contrastait si singulièrement avec sa
+gigantesque stature:&mdash;Vieillard! Octave m'a dit que tu as fait la
+guerre sous Karl-Martel, mon aïeul, et que tu lui as sauvé la vie à
+la bataille de Poitiers? est-ce vrai?</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai.&mdash;Et, portant son doigt à son front, où se voyaient
+encore les traces d'une profonde cicatrice, le vieux Breton ajouta:&mdash;J'ai
+reçu cette blessure à la bataille de Poitiers.</p>
+
+<p>L'empereur se rasseyant sur le bord de son lit, chaussa sa chaussette
+et dit en se tournant vers son archichapelain:&mdash;Eginhard, toi
+qui as recueilli dans ta chronique les faits et gestes de mon aïeul,
+toi dont la mémoire est toujours si présente, te rappelles-tu avoir
+entendu raconter ce que rapporte ce vieillard?</p>
+
+<p>Eginhard resta un moment pensif, et reprit:&mdash;Je me souviens
+d'avoir lu dans quelques parchemins, écrits de la main du glorieux
+Karl, et renfermés dans ton cartulaire auguste, qu'en effet, à la bataille
+de Poitiers...&mdash;Mais, s'interrompant et s'adressant au centenaire:&mdash;Ton
+nom?</p>
+
+<p>&mdash;Amael.</p>
+
+<p>L'archichapelain réfléchit, et dit en secouant la tête:&mdash;Quoiqu'il
+ne soit pas présent à mon souvenir, ce n'est pas là le nom du guerrier
+qui sauva la vie de Karl-Martel à la bataille de Poitiers... c'était,
+certainement, un nom frank, et point celui que tu dis.</p>
+
+<p>&mdash;Ce nom,&mdash;reprit le vieillard,&mdash;n'était-il pas celui de <i>Berthoald</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;répondit vivement Eginhard;&mdash;c'est ce nom-là,
+Berthoald... et dans quelques lignes écrites de sa main, le glorieux
+Karl recommandait à ses fils ce Berthoald, auquel il devait la vie.</p>
+
+<p>Pendant ces mots échangés entre le vieux Breton et l'archichapelain,
+l'empereur avait continué et terminé de s'habiller à l'aide du
+serviteur de sa chambre. Ce costume, l'antique costume des Franks
+auquel Karl restait fidèle (sauf les jours de réception et d'apparat),
+se composait d'abord d'un haut de chausses d'épaisse toile de lin,
+que des bandelettes de laine rouge, croisées les unes sur les autres,
+assujettissaient autour des cuisses et des jambes, puis d'une tunique
+de drap de Frise, bleu saphir, maintenue par une ceinture de soie;
+l'empereur endossait ensuite, pour la saison d'automne et d'hiver,
+une large casaque de peau de loutre ou de brebis[N]. Karl, ainsi
+vêtu, s'assit sur un siége non loin d'un rideau destiné à voiler au
+besoin une des fenêtres donnant sur le balcon qui lui servait d'observatoire.
+Le serviteur sortit à un signe de Karl: resté seul avec
+Eginhard, Vortigern et Amael, il dit à ce dernier:&mdash;Vieillard, si
+j'ai bien écouté mon chapelain... un Frank, nommé Berthoald, a
+sauvé la vie de mon aïeul... Comment se fait-il que ce Berthoald et
+toi vous soyez le même personnage?</p>
+
+<p>&mdash;En deux mots, voici l'histoire,&mdash;dit Amael.&mdash;À quinze
+ans, poussé par l'esprit d'aventure, j'ai quitté ma famille de race
+gauloise, alors établie en Bourgogne. Après plusieurs traverses, j'ai
+réuni une bande d'hommes déterminés; j'avais alors vingt ans. J'ai,
+par un honteux mensonge, pris un nom frank, me disant de cette
+race afin de gagner la protection de Karl-Martel. Pour l'intéresser
+davantage à mon sort, je lui ai offert mon épée, celle de mes hommes,
+peu de jours avant la bataille de Poitiers. À cette bataille, je lui ai
+sauvé la vie; depuis lors, comblé par lui de faveurs, j'ai combattu
+sous ses ordres pendant cinq ans.</p>
+
+<p>&mdash;Et ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite... honteux de mon mensonge et encore plus honteux
+de servir avec les Franks, j'ai quitté Karl-Martel pour retourner en
+Bretagne, mon pays natal... Là, je me suis fait laboureur.</p>
+
+<p>&mdash;Et par la chappe de saint Martin, tu t'es fait aussi rebelle!&mdash;s'écria
+l'empereur de sa voix glapissante, qui prit alors un ton de fausset
+perçant.&mdash;Oui, je sais que l'on t'a justement choisi pour otage, toi
+l'instigateur et l'âme des révoltes, des guerres qui ont éclaté en Bretagne,
+sous le règne de Pépin, mon père, et sous mon règne, à moi!
+puisque dans cette dernière guerre tes endiablés compatriotes ont
+décimé mes vieilles bandes aguerries!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai combattu de mon mieux dans toutes nos guerres.</p>
+
+<p>&mdash;De ton mieux, traître! Quoi! comblé des faveurs de mon
+aïeul, tu n'as pas craint de te révolter en armes contre son fils et
+contre moi!</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai eu qu'un remords, celui d'avoir mérité la faveur de
+ton aïeul. Je me reprocherai toujours de m'être battu pour lui...
+au lieu de m'être battu contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard!&mdash;s'écria l'empereur en devenant pourpre de colère,&mdash;tu
+as encore plus d'audace que d'années!</p>
+
+<p>&mdash;Karl... brisons là! Tu te regardes comme souverain de la
+Gaule... nous autres Bretons, nous ne reconnaissons pas tes droits.
+Ces droits, comme tout conquérant, tu les tiens de...</p>
+
+<p>&mdash;Je les tiens de Dieu!&mdash;s'écria l'empereur, en frappant du
+pied et en interrompant Amael.&mdash;Oui, mes droits sur la Gaule, je
+les tiens de Dieu... et de mon épée!</p>
+
+<p>&mdash;De ton épée, oui; de la violence, oui; mais de Dieu, non!
+Le Dieu juste ne consacre pas le vol... qu'il s'agisse d'une bourse ou
+d'un empire. Clovis s'était emparé de la Gaule; ton père et ton aïeul
+ont dépouillé de sa couronne le dernier rejeton de Clovis, peu nous
+importe, à nous autres, qui ne voulons obéir ni à la race de Clovis,
+ni à celle de Karl-Martel. Tu disposes d'une armée innombrable, tu
+as déjà ravagé, vaincu la Bretagne, tu pourras la vaincre, la ravager
+encore, mais la soumettre... non! Maintenant, Karl, j'ai dit. Tu
+n'entendras plus un mot de moi à ce sujet: je suis ton prisonnier,
+ton otage. Dispose de moi!</p>
+
+<p>L'empereur, qui plusieurs fois avait failli laisser éclater son indignation,
+se tourna vers Eginhard, et lui dit d'un ton calme après
+un moment de silence:&mdash;Toi qui écris les faits et gestes de Karl,
+Auguste Empereur des Gaules, César de Germanie, Patrice des Romains,
+Protecteur des Suèves, Bulgares et Hongrois, tu écriras ceci:
+qu'un vieillard a tenu à Karl un langage d'une audace inouïe, et que
+Karl n'a pu s'empêcher d'estimer la franchise, le courage de
+l'homme qui lui parlait ainsi.&mdash;Et, changeant soudain d'accent,
+l'empereur, dont les traits un moment courroucés prirent une expression
+de bonhomie nuancée de finesse, dit au vieillard:&mdash;Ainsi donc,
+seigneurs bretons de l'Armorique, quoi que je fasse, vous ne voulez
+à aucun prix de moi pour empereur? et pourtant, toi? me connais-tu
+seulement?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, nous te connaissons en Bretagne par les maux des guerres
+que ton père et toi vous nous avez faites. Nous savons aussi tes nombreuses
+conquêtes en Europe; mais les peuples conquis admirent peu
+les conquérants.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, pour vous autres hommes de l'Armorique, moi, Karl, je
+ne suis qu'un homme de conquête? de violence? de bataille?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment? eh bien, suis-moi, je te ferai peut-être changer d'avis,&mdash;dit
+l'empereur, après un moment de réflexion. Et se levant, il
+prit sa canne et son bonnet. Avisant alors Vortigern, qui jusque-là
+s'était tenu à l'écart:&mdash;Qu'est-ce que ce jeune et beau garçon-là?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon petit-fils.</p>
+
+<p>&mdash;Octave,&mdash;dit l'empereur en se retournant vers le Romain,&mdash;voici
+un otage bien jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Auguste prince, pour plusieurs raisons l'on a dû choisir ce
+jouvenceau. Sa s&oelig;ur a épousé <i>Morvan</i>, simple laboureur, mais l'un
+des chefs bretons les plus intrépides; dans cette dernière guerre, il
+commandait la cavalerie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais alors, pourquoi ne l'a-t-on pas amené ici, ce Morvan?
+c'eût été un excellent otage?</p>
+
+<p>&mdash;Prince auguste, pour l'amener ici, il eût fallu d'abord le prendre...
+et quoique gravement blessé, Morvan, grâce à sa femme, une
+héroïne, est parvenu à s'échapper avec elle; il a été impossible de
+les atteindre dans les montagnes inaccessibles où ils se sont tous deux
+réfugiés. L'on a donc choisi pour otages deux autres chefs de tribu,
+très-influents, que nous avons laissés en chemin par suite de leurs
+blessures, puis ce vieillard qui a été l'âme des dernières guerres,
+et enfin ce jeune homme qui, par sa famille, tient à l'un des chefs
+les plus dangereux de l'Armorique. L'on a aussi, je l'avoue, cédé
+aux prières de la mère de ce jeune garçon; car elle désirait vivement
+le voir accompagner son aïeul durant ce long voyage, fort rude
+pour un centenaire.</p>
+
+<p>&mdash;Et toi?&mdash;reprit l'empereur en s'adressant à Vortigern, qu'il
+avait, pendant le récit d'Octave, regardé avec attention et intérêt,&mdash;tu
+le hais sans doute aussi beaucoup, Karl le conquérant? Karl le
+batailleur?</p>
+
+<p>&mdash;L'empereur Karl a des cheveux blancs; moi, j'ai dix-huit ans,&mdash;répondit
+le jeune Breton en rougissant et baissant les yeux,&mdash;je
+ne saurais répondre.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard,&mdash;reprit Karl en se tournant vers Amael,&mdash;la
+mère de ton petit-fils doit être une heureuse mère. Mais j'y songe,
+mon garçon, est-ce qu'hier, peu de temps avant mon arrivée, tu n'as
+pas failli te casser le cou en tombant de cheval?</p>
+
+<p>&mdash;Moi?&mdash;s'écria Vortigern en rougissant d'orgueil,&mdash;moi,
+tomber de cheval? Qui a osé dire cela?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! mon garçon, te voilà rouge jusqu'aux oreilles,&mdash;reprit
+l'empereur en riant.&mdash;Allons, rassure-toi, je ne veux point
+blesser ton amour-propre d'écuyer, loin de là; car avant de te voir,
+j'avais entendu d'interminables récits sur ta bonne grâce et ta hardiesse
+à cheval. Mes chères filles, et surtout la petite Thétralde et la
+grande Hildrude, m'ont dix fois répété pendant le souper, qu'elles
+avaient vu un sauvage petit Breton, quoique blessé d'un bras, manier
+son cheval comme le meilleur de mes écuyers.</p>
+
+<p>&mdash;Si je mérite quelques éloges, il faut les adresser à mon grand-père,&mdash;répondit
+modestement Vortigern;&mdash;c'est lui qui m'a appris
+à monter à cheval.</p>
+
+<p>&mdash;J'aime cette réponse, mon garçon; elle me prouve ta modestie
+et ton respect pour les vieilles gens. Maintenant, dis-moi, es-tu savant?
+Sais-tu lire et écrire?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, grâce aux enseignements de ma mère.</p>
+
+<p>&mdash;Sais-tu chanter la messe au lutrin?</p>
+
+<p>&mdash;Moi!&mdash;reprit Vortigern fort étonné,&mdash;moi, chanter la messe!
+Non, non, l'on ne chante guère la messe chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Les voyez-vous, ces païens bretons!&mdash;s'écria Karl.&mdash;Ah! mes
+évêques ont raison, c'est un peuple endiablé que ce peuple armoricain!
+Quel dommage qu'un si beau et si modeste garçon ne sache
+point chanter au lutrin!&mdash;Et, mettant son bonnet de fourrure sur
+sa grosse tête et s'appuyant sur sa canne, l'empereur dit au vieillard:&mdash;Allons,
+suis-moi, seigneur breton. Ah! tu ne connais que
+Karl le Batailleur? Je vais t'en faire voir un autre Karl, moi, que tu
+ne connais pas. Viens, viens!&mdash;Et l'empereur, boitant et s'appuyant
+sur sa canne, se dirigea vers la porte en faisant signe aux assistants
+de le suivre; mais, s'arrêtant au seuil, il dit à Octave:&mdash;Va
+prévenir Hugh, mon grand veneur, que je chasserai tantôt le cerf
+dans la forêt d'Oppenheim, qu'il y envoie la meute.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste prince, vos ordres seront exécutés.</p>
+
+<p>&mdash;Tu diras aussi au grand Nomenclateur de ma table[O], que
+peut-être je dînerai dans le pavillon de la forêt, si la chasse se prolonge.
+Ma suite dînera aussi; que le festin soit somptueux. Quant à
+moi, tu diras au Nomenclateur que mon goût n'a pas varié: un
+bon gros cuisseau de venaison rôti, que l'on m'apporte tout fumant
+sur la broche, c'est toujours mon régal[P].</p>
+
+<p>Le jeune Romain s'inclina de nouveau; Karl sortit le premier de la
+chambre, puis Eginhard et Amael. Octave s'approchant alors de Vortigern,
+lui dit tout bas:&mdash;Je vais faire savoir à l'appartement des
+filles de l'empereur qu'il chasse tantôt. Par Vénus! la mère des
+amours te protége, mon jeune Breton.</p>
+
+<p>Le jouvenceau rougit de nouveau, et il hésitait à répondre au Romain,
+lorsque Amael se retournant, l'appela et lui dit:&mdash;Viens,
+mon enfant, l'empereur veut s'appuyer sur ton bras pour descendre
+l'escalier.</p>
+
+<p>Vortigern, de plus en plus troublé, s'approcha de Karl, qui
+disait à ses chambellans:&mdash;Non, personne ne m'accompagnera,
+sinon Eginhard et ces deux Bretons.&mdash;S'adressant alors au jouvenceau:&mdash;Ton
+bras me sera d'un meilleur appui que ma canne, cet
+escalier est rapide; viens et marche prudemment.</p>
+
+<p>L'empereur, appuyé sur le bras de Vortigern, descendit lentement
+les degrés d'un escalier qui aboutissait à l'un des portiques d'une cour
+intérieure; là, Karl abandonna le bras du jeune Breton et lui dit en
+reprenant sa canne:&mdash;Tu as marché fort sagement, tu es un bon
+guide. Quel dommage que tu ne saches pas chanter au lutrin!&mdash;Ce
+disant, Karl suivit une galerie qui longeait la cour; les personnes
+dont il était accompagné marchaient à quelques pas derrière lui.
+Bientôt il aperçut, en dehors de la galerie, un esclave qui traversait
+la cour et portait sur ses épaules un grand panier:&mdash;Eh! là bas!&mdash;lui
+cria l'empereur de sa voix perçante,&mdash;l'homme au panier!
+approche! Qu'as-tu dans ce panier?</p>
+
+<p>&mdash;Des &oelig;ufs, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;Où les portes-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Aux cuisines de l'auguste empereur.</p>
+
+<p>&mdash;D'où viennent-ils, ces &oelig;ufs-là?</p>
+
+<p>&mdash;De la métairie de Mulsheim, seigneur.</p>
+
+<p>&mdash;De la métairie de Mulsheim?&mdash;répéta l'empereur en réfléchissant,
+et il ajouta presque aussitôt:&mdash;il doit y avoir trois cent
+vingt-cinq &oelig;ufs dans ce panier?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur; c'est la redevance que chaque mois l'on apporte
+de la ferme.</p>
+
+<p>&mdash;Va... et prends garde de casser tes &oelig;ufs.&mdash;L'empereur, s'arrêtant
+alors un instant, appuyé sur sa canne, se tourna vers Amael,
+et l'appelant:&mdash;Eh! seigneur breton, venez ici, à côté de moi.&mdash;Amael
+obéit; l'empereur, continuant de marcher, ajouta:&mdash;Karl
+le Batailleur, le conquérant, est du moins un bon ménager... qu'en
+penses-tu? Il sait, à un &oelig;uf près, combien pondent les poules de
+ses métairies[Q]. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu raconteras
+ceci aux ménagères de ton pays.</p>
+
+<p>&mdash;Si je revois jamais mon pays, je dirai la vérité sur ce que je
+vois ici.</p>
+
+<p>En ce moment Karl frappa à une porte donnant sur la galerie.
+Aussitôt un clerc, vêtu de noir, vint ouvrir, et s'écria, frappé de
+surprise, en fléchissant le genou:&mdash;L'empereur!&mdash;Et comme le
+clerc faisait un mouvement pour courir à la porte d'une salle voisine,
+dont on voyait l'entrée, Karl lui dit:&mdash;Ne bouge pas!... Maître
+Clément professe à cette heure, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, prince Auguste.</p>
+
+<p>&mdash;Reste là...&mdash;Et s'adressant à Amael:&mdash;Seigneur Breton, tu
+vas visiter une école que j'ai fondée; elle est sous l'enseignement de
+maître Clément, fameux rhéteur, que j'ai fait venir d'Écosse. Les
+enfants des plus grands seigneurs de ma cour viennent, d'après ma
+volonté, étudier dans cette école, avec les enfants des plus pauvres
+de mes serviteurs.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, ceci est bien... je t'en félicite!</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant Karl le Batailleur qui a fait cette bonne chose...
+Enfin, viens, entrons.&mdash;Et se tournant vers Vortigern:&mdash;Eh! mon
+jeune homme, vous qui ne savez pas chanter la messe, entrez, entrez,
+et ouvrez de toutes vos forces les yeux et les oreilles; vous allez
+voir des écoliers de votre âge.</p>
+
+<p>L'école <i>palatine</i>, dirigée par l'Écossais Clément, et dans laquelle
+les deux Bretons suivirent l'empereur, était remplie d'environ deux
+cents écoliers; tous se levèrent de leurs bancs à la vue de Karl;
+mais lui leur faisant signe de se rasseoir:&mdash;Restez assis, mes enfants;
+j'aime mieux vous voir le nez baissé sur vos cahiers d'étude,
+que le nez en l'air, sous prétexte de respect à mon égard.&mdash;Maître
+Clément, directeur de l'école palatine, se disposait à descendre de
+sa chaire; mais Karl s'écria:&mdash;Reste sur ton trône de sapience,
+mon digne maître; je ne suis ici que l'un de tes sujets; je désire
+seulement jeter un coup d'&oelig;il sur les travaux de ces enfants, savoir
+de toi s'ils te satisfont et s'ils ont progressé en mon absence. Voyons
+les travaux de ce jour.</p>
+
+<p>L'empereur se piquait fort de belles-lettres; il s'assit sur un siége
+près de la chaire de Clément, et examina longuement plusieurs
+cahiers qui lui furent soumis par différents écoliers; mais les élèves
+appartenant à des parents nobles ou riches ne présentèrent à l'empereur
+que des travaux médiocres ou détestables, tandis qu'au contraire,
+les élèves les plus pauvres, ou des conditions les moins élevées,
+présentèrent des ouvrages tellement distingués, que Karl s'écria en
+se tournant vers Amael:&mdash;Si tu étais plus lettré, seigneur Breton,
+tu apprécierais comme moi ces lettres et ces vers que je viens de parcourir;
+les plus douces saveurs de la science se font sentir dans la
+plupart de ces écrits.&mdash;Et Karl, s'adressant aux écoliers:&mdash;«Je
+vous loue beaucoup, mes enfants, de votre zèle à remplir mes
+intentions; efforcez-vous d'atteindre à la perfection, et je vous
+donnerai de riches évêchés, de magnifiques abbayes.»&mdash;Puis,
+fronçant le sourcil, en jetant un regard irrité sur les nobles paresseux
+et sur les riches fainéants, il ajouta:&mdash;«Quant à vous, fils des
+principaux de la nation, quant à vous, enfants délicats et fort gentils,
+d'ailleurs, qui, vous reposant sur votre naissance et sur votre
+fortune, avez négligé mes ordres et vos études, préférant le jeu et
+la paresse... quant à vous!&mdash;s'écria-t-il de plus en plus courroucé
+en frappant le plancher de sa canne,&mdash;que d'autres vous admirent;
+je ne fais, moi, aucun cas de votre naissance et de votre fortune!...
+Écoutez et retenez ces paroles: Si vous ne vous hâtez de
+réparer votre négligence par une constante application, vous n'obtiendrez
+jamais rien de moi[R]!»&mdash;Les riches fainéants baissèrent
+les yeux, tout tremblants. L'empereur alors se leva et dit à un jeune
+clerc, nommé Bernard, à peine âgé de vingt ans, l'un des écoliers dont
+les travaux distingués venaient d'attirer son attention:&mdash;Toi, mon
+garçon, suis-moi, je te fais dès aujourd'hui clerc de ma chapelle[S],
+et ma protection ne s'arrêtera pas là.&mdash;Puis s'adressant à Amael:&mdash;Eh
+bien, seigneur breton? tu le vois, Karl le Batailleur agit dans son
+humble humanité, comme agit le Seigneur Dieu dans sa divinité; il
+sépare l'ivraie du bon grain, met les bons à sa droite et les mauvais à
+sa gauche. Si jamais tu retournes en Bretagne, tu diras aux rhéteurs
+de ton pays que Karl ne surveille pas trop mal l'école qu'il a fondée.</p>
+
+<p>&mdash;Je dirai, Karl, que je t'ai vu agir, en ceci, avec sagesse, justice
+et bonté.</p>
+
+<p>&mdash;Je veux que les belles-lettres et la science illustrent mon règne.
+Si tu étais moins barbare, je te ferais assister à une séance de notre
+Académie; nous avons pris des noms de l'antiquité: Eginhard s'appelle
+<i>Homère</i>, Clément <i>Horace</i>; moi, je suis le <i>roi David</i>[T]. Ces
+noms immortels nous séient comme des armures de géants à des
+nains; mais, du moins, nous honorons ces génies de notre mieux.
+Et maintenant,&mdash;ajouta l'empereur en poursuivant sa marche,&mdash;allons,
+en bons catholiques, entendre la messe.</p>
+
+<p>L'empereur, précédant les personnes dont il était accompagné,
+suivit une longue galerie. À l'angle d'un tournant, endroit assez
+sombre, Karl, rencontrant une jeune et jolie esclave, l'accosta familièrement,
+ainsi qu'il en usait avec l'innombrable quantité de femmes
+de toute condition dont il remplissait son palais, lui prit en riant le
+menton, puis la taille; il allait même pousser plus loin ses agressions
+libertines, lorsque se souvenant que malgré l'obscurité de la galerie,
+il pouvait être aperçu des personnes de sa suite, il fit signe à l'esclave
+de s'éloigner, et dit en riant à Amael:&mdash;Karl aime à se montrer
+accessible à ses sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Et surtout à ses sujettes,&mdash;reprit le vieillard;&mdash;mais, bon!
+la messe t'absoudra!</p>
+
+<p>&mdash;Ah! païen de Breton! païen de Breton!&mdash;murmura l'empereur;
+et peu d'instants après, il entrait dans la basilique d'Aix-la-Chapelle,
+attenant au palais impérial. Vortigern et son aïeul furent
+éblouis de l'incroyable magnificence de ce temple, dans lequel
+s'étaient rendus tous les commensaux du palais impérial. Vortigern
+vit au loin, près du ch&oelig;ur, parmi les concubines, les filles et petites-filles
+de Karl, brillamment parées, la blonde et charmante Thétralde,
+assise à côté de sa s&oelig;ur Hildrude. L'empereur prit sa place accoutumée,
+derrière le lutrin, au milieu des chantres, somptueusement
+vêtus. L'un d'eux offrit respectueusement à l'empereur un bâton
+d'ébène avec lequel il battit la mesure, et donna, lorsqu'il le fallut,
+le signal des différents chants indiqués par la liturgie. Un peu avant
+la fin de chaque verset, Karl, en manière de signal, poussait de sa
+voix grêle une sorte de cri guttural si étrange[U], que Vortigern,
+dont le regard venait de rencontrer, par hasard, les grands yeux
+bleus de la blonde Thétralde obstinément fixés sur lui, faillit éclater
+de rire au cri de l'empereur, malgré la sainteté du lieu, malgré le
+trouble croissant où le jetaient les doux regards de Thétralde. La
+messe terminée, Karl dit à Amael:&mdash;Eh bien, seigneur breton,
+avoue qu'au besoin, tout batailleur que je suis, je ferais un bon
+clerc et un bon chantre?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne me connais point à ces choses; je te dirai seulement
+que comme chantre, tu as poussé un cri cent fois plus discord que le
+cri des corbeaux de mer de nos grèves. Puis, le chef d'un empire a,
+ce me semble, mieux à faire que de chanter la messe.</p>
+
+<p>&mdash;Tu seras toujours un barbare et un idolâtre!&mdash;s'écria l'empereur
+en sortant de la basilique. Au moment où il se trouvait sous le
+portail de ce monument, l'un des grands de sa cour qui se pressaient
+sur son passage, lui dit:&mdash;Auguste prince, l'on vient d'apprendre
+à l'instant même la mort de l'évêque de Limbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! seulement à l'instant? Cela m'étonne fort; l'on est
+si âpre à la curée des évêchés, que l'on annonce toujours la mort des
+évêques au moins deux ou trois jours à l'avance. Est-il du moins mort
+en bonne odeur de sainteté, ce défunt évêque? S'est-il recommandé
+dans l'autre monde par de grosses aumônes laissées aux pauvres?</p>
+
+<p>&mdash;Auguste prince, il n'a laissé, dit-on, aux pauvres, que deux livres
+d'argent.</p>
+
+<p>&mdash;Quel léger viatique pour un si long voyage[V]!&mdash;s'écria une
+voix; c'était celle de Bernard, le pauvre et savant écolier que Karl
+avait déjà nommé clerc de sa chapelle, et qui, d'après les ordres
+de l'empereur, se tenait non loin de lui, depuis sa sortie de l'école
+palatine. Karl, se tournant vers le jeune homme qui, rouge de confusion,
+regrettant déjà la hardiesse de son langage, tremblait de tous
+ses membres, lui dit en se remettant en marche:&mdash;Suis-moi;&mdash;mais
+voyant les grands de sa cour se préparer à l'accompagner,
+Karl ajouta:&mdash;Non, non; ces deux Bretons, Eginhard et ce jeune
+clerc m'accompagneront seuls; vous autres, tenez-vous prêts pour la
+chasse de tantôt.</p>
+
+<p>La foule brillante s'arrêta, l'empereur regagna les galeries du palais
+sans autre suite que Vortigern, Amael, Eginhard et le pauvre
+Bernard; plus mort que vif, le clerc marchait le dernier, craignant
+d'avoir par son indiscrète échappée, en critiquant l'avarice du défunt
+évêque, courroucé l'empereur. Aussi quelle fut la surprise de l'écolier,
+lorsqu'au bout de quelques pas, Karl, se retournant à demi, lui
+dit:&mdash;Approche, approche! Tu trouves donc que l'évêque de Limbourg
+a laissé trop peu d'argent pour les pauvres?</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur!...</p>
+
+<p>&mdash;Réponds? Si je te donnais cet évêché, serais-tu, au moment de
+paraître devant Dieu, plus libéral que l'évêque de Limbourg?</p>
+
+<p>&mdash;Auguste prince,&mdash;répondit le pauvre clerc, abasourdi de cette
+fortune inouïe, en se jetant aux pieds de l'empereur,&mdash;c'est à la
+volonté de Dieu et à votre toute-puissance de décider de mon sort.</p>
+
+<p>&mdash;Relève-toi, je te nomme évêque de Limbourg[X], et suis-moi;
+il est bon que tu saches avec quelle âpreté l'on se dispute ici les évêchés!
+On peut juger des richesses qu'ils rapportent par l'ardeur avec
+laquelle on se les dispute. Et cependant, une fois que l'on tient l'évêché,
+la cupidité, loin de s'assouvir, s'irrite encore. Te souviens-tu,
+Eginhard, de cet insolent évêque de Manheim? Lors d'une de mes
+campagnes contre les Huns, je l'avais laissé près de ma femme Hildegarde;
+ne voilà-t-il pas que ce compère, se gonflant de la familiarité
+que lui témoignait ma femme, poussa l'audace jusqu'à lui demander
+en don la baguette d'or dont je me sers comme symbole de
+mon autorité, à cette fin, disait l'évêque, de s'en servir comme de
+canne[Y]! Par le roi des cieux! le sceptre de Karl, empereur, ne
+servira pas de sitôt de bâton aux évêques de son empire!</p>
+
+<p>&mdash;Tu te trompes, Karl! C'est moi qui te le dis,&mdash;reprit Amael;&mdash;tôt
+ou tard tes évêques se serviront de ton sceptre comme d'un
+bâton pour conduire tes peuples à leur guise.</p>
+
+<p>&mdash;Par le marteau de mon aïeul! je briserais les mitres des évêques
+sur leur tête s'ils voulaient usurper mon pouvoir!</p>
+
+<p>&mdash;Non, car tu les crains! J'en prends à témoin les grands biens
+et les flatteries que tu leur prodigues.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains les évêques, moi?&mdash;s'écria l'empereur; et s'adressant
+à Eginhard:&mdash;L'affaire du <i>rat</i> est-elle arrangée avec le
+juif?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur,&mdash;répondit en souriant Eginhard;&mdash;hier l'évêque
+a conclu le marché.</p>
+
+<p>&mdash;Ceci arrive à point pour te prouver si je crains les évêques,
+seigneur Breton... Les flatter! moi! lorsqu'au contraire je ne manque
+jamais l'occasion de leur donner de sévères ou plaisantes leçons lorsqu'ils
+méritent le blâme. Quant aux méritants, je les enrichis, et
+encore je regarde toujours à deux fois avant de leur donner des
+terres et des abbayes dépendant du domaine impérial; car, avec telle
+abbaye ou telle métairie, je suis certain de m'assurer un vassal plus
+fidèle que tel comte ou tel évêque[Z].</p>
+
+<p>En devisant ainsi, l'empereur avait regagné son palais et était
+remonté dans son appartement, accompagné d'Éginhard, d'Amael,
+de son petit-fils et de Bernard, nouvel évêque de Limbourg. À peine
+Karl fut-il entré dans son observatoire, qu'un de ses chambellans lui
+dit:&mdash;Auguste empereur, plusieurs grands officiers du palais ont
+sollicité l'honneur d'être admis en votre présence pour vous entretenir
+d'une demande très-urgente... La noble dame Mathalgarde (c'était
+une des nombreuses concubines de Karl) est aussi déjà venue deux
+fois pour le même objet.</p>
+
+<p>&mdash;Faites entrer ces demandeurs,&mdash;dit Karl au chambellan, qui
+sortit aussitôt; se tournant ensuite vers le jeune clerc, en lui montrant
+le rideau de la fenêtre auprès de laquelle était placé son siége
+habituel, l'empereur ajouta en riant:&mdash;Cache-toi derrière ce rideau,
+mon jeune homme, tu vas connaître le nombre de rivaux que suscite
+la vacance d'un évêché[AA].</p>
+
+<p>À peine le jeune clerc eut-il disparu derrière le rideau, que la
+chambre fut envahie par un grand nombre de familiers du palais,
+officiers ou seigneurs de la cour; chacun d'eux, faisant valoir ses propres
+droits à l'évêché ou les droits des postulants qu'il recommandait,
+assourdissait l'empereur de ses sollicitations. Parmi eux se
+trouvait un évêque magnifiquement vêtu, à l'air hautain et superbe.
+À son tour, il s'approcha de Karl.</p>
+
+<p>&mdash;Voici l'évêque au <i>rat</i>.&mdash;dit tout bas Éginhard à l'empereur;&mdash;le
+prix qu'il a payé au juif est de dix mille sous d'argent... le juif
+m'a scrupuleusement rapporté la somme, d'après vos ordres.</p>
+
+<p>&mdash;Évêque de Bergues, n'as-tu pas assez d'un évêché?&mdash;dit Karl à
+ce prélat si magnifique;&mdash;viendrais-tu en solliciter un second?</p>
+
+<p>&mdash;Prince Auguste... je vous prie de m'accorder, en échange de
+l'évêché de Bergues, l'évêché de Limbourg.</p>
+
+<p>&mdash;Parce que ce dernier évêché est plus riche?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, seigneur, et, si je l'obtiens, la part des pauvres n'en sera
+que plus considérable.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, vous tous, écoutez bien ceci,&mdash;s'écria l'empereur
+d'un air sévère, en montrant l'évêque.&mdash;Connaissant le goût
+passionné du prélat que voilà pour les frivolités curieuses et ruineuses
+qu'il achète à des prix insensés, j'ai commandé à Salomon, le juif,
+de prendre un rat dans sa maison... vous entendez, un rat... le plus
+vulgaire des rats qui ait jamais été pris dans une ratière; puis
+d'embaumer ce rat avec de précieux aromates, de l'envelopper d'étoffes
+orientales brodées d'or, de l'offrir à l'évêque de Bergues
+comme un rarissime rat de Judée rapporté par un vaisseau vénitien,
+et de le vendre à ce prélat comme le plus prodigieux, le plus miraculeux
+des rats[BB].</p>
+
+<p>Un immense éclat de rire éclata parmi les témoins de cette scène,
+tandis que l'évêque, irrité, mais se contraignant, baissait les yeux
+devant Karl, qui poursuivit:&mdash;Or, savez-vous quel prix l'évêque de
+Bergues l'a payé, ce rat prodigieux? <i>Dix mille sous d'argent!</i> oui, dix
+mille sous d'argent[CC], tout autant! J'ai la somme ici, le juif me l'a
+rapportée... elle sera distribuée aux pauvres!&mdash;Puis il ajouta d'un
+air sévère:&mdash;«Évêques, évêques, songez-y bien!... vous devez être
+les pères, les pourvoyeurs des pauvres, ne point vous montrer avides
+de vaines frivolités... et voici que, faisant tout le contraire, vous
+vous adonnez plus que les autres mortels à l'avarice et à de vaines
+cupidités![DD]» Par le roi des cieux! prenez-y garde!... la main
+de l'empereur vous a élevés, elle pourrait vous abaisser. Non, évêque
+de Bergues, tu n'auras pas l'évêché de Limbourg; conserve le tien,
+et sache-moi gré de ma clémence. Quant à vous autres, sachez que
+j'ai promis l'évêché à un jeune homme. Or, je ne veux pas, moi,
+manquer de parole à mon jeune homme.</p>
+
+<p>À ce moment, les courtisans s'écartèrent pour donner passage à
+Mathalgarde, une des concubines de l'empereur. Cette femme, d'une
+grande beauté, s'approcha de Karl d'un air confiant et assuré dans
+le succès de sa demande, et lui dit gracieusement:&mdash;Mon aimable
+seigneur, l'évêché de Limbourg est vacant; je l'ai promis à un clerc
+que je protége, ne doutant pas de votre approbation.</p>
+
+<p>&mdash;Chère Mathalgarde, je n'ai rien à vous refuser; mais j'ai
+donné l'évêché à un jeune homme... et je ne saurais le lui reprendre.</p>
+
+<p>Mathalgarde, prenant alors sa voix la plus insinuante, la plus
+douce, saisit une des mains de l'empereur et ajouta tendrement:&mdash;Auguste
+prince, mon gracieux maître, pourquoi si mal placer cet
+évêché, en le donnant à un jeune homme, à un enfant, sans doute?...
+Je vous en conjure, accordez l'évêché à mon clerc; vous n'avez pas
+de serviteur plus dévoué.</p>
+
+<p>Soudain une voix lamentable, sortant de derrière le rideau, s'écria
+au grand étonnement des assistants:&mdash;«Seigneur empereur, tenez
+ferme!... ne souffrez pas que personne arrache de vos mains la
+puissance que Dieu vous a donnée... Tenez ferme! auguste prince!
+tenez ferme[EE]!» C'était la voix du pauvre Bernard, qui, craignant
+de voir Karl se laisser séduire par les paroles caressantes de Mathalgarde,
+le rappelait ainsi à ses promesses. Alors l'empereur, écartant
+le rideau derrière lequel se tenait le clerc, le prit par la main, et dit
+en le présentant à l'assistance:&mdash;Voici le nouvel évêque de Limbourg...&mdash;Et
+s'adressant à Bernard:&mdash;N'oublie jamais de distribuer
+d'abondantes aumônes... ce sera un jour ton viatique pour ce
+long voyage dont on ne revient pas[FF].</p>
+
+<p>La belle Mathalgarde, ainsi trompée dans son espérance, rougit
+de dépit et sortit brusquement de l'appartement, bientôt suivie par
+les courtisans, non moins déçus, et par l'évêque de Bergues, qui,
+sans le vouloir, avait si chèrement payé au bénéfice des pauvres un
+humble rat de ratière.</p>
+
+<p>&mdash;Seigneur Breton,&mdash;dit l'empereur en faisant signe à Amael
+de s'approcher de la fenêtre qu'il ouvrit, afin de sortir sur le balcon
+pour y jouir de la douce chaleur du soleil d'automne,&mdash;trouves-tu
+que Karl soit d'humeur à laisser les évêques se servir de son sceptre,
+en guise de bâton, pour conduire ses peuple?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, si tu veux, à la fin de cette journée, m'accorder quelques
+moments d'entretien, je te dirai sincèrement ma pensée sur ce que
+je vois ici; je louerai le bien... je blâmerai le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Tu vois du mal ici?</p>
+
+<p>&mdash;Ici... et ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, ailleurs?</p>
+
+<p>&mdash;Crois-tu que ton palais et ta ville d'Aix-la-Chapelle, ta ville de
+prédilection... soient la Gaule tout entière?</p>
+
+<p>&mdash;Que me parles-tu de la Gaule! Je viens de parcourir le nord
+de ses contrées... j'ai été jusqu'à Boulogne, où j'ai fait établir un
+phare pour les vaisseaux, et de plus...&mdash;Mais l'empereur, s'interrompant,
+dit au vieillard en lui désignant un endroit de la cour que le
+balcon dominait:&mdash;Regarde!... et écoute!</p>
+
+<p>Amael vit auprès d'une des galeries un jeune homme de haute et
+robuste taille, à barbe noire et touffue, portant les riches habits des
+évêques; deux de ses esclaves venaient de lui amener un cheval des
+plus pacifiques, ainsi qu'il convient à un prélat, et de l'approcher
+d'un banc de pierre, afin qu'il fût plus facile à leur maître d'enfourcher
+sa monture; mais le jeune évêque, remarquant deux
+femmes qui, d'une croisée, le regardaient, et voulant, sans doute,
+faire preuve d'agilité, ordonna impatiemment aux serviteurs d'éloigner
+le cheval du banc; puis, dédaignant même le secours de l'étrier,
+il saisit d'une main la crinière de l'animal, et s'élança d'un bond si
+vigoureux, que, dépassant le but, il faillit tomber de l'autre côté du
+cheval, et eut assez de peine à se raffermir en selle. Cette espèce de
+saut périlleux avait attiré l'attention de l'empereur sur le trop agile
+prélat; aussi lui cria-t-il de sa voix grêle et glapissante en se penchant
+au balcon:&mdash;Eh!... eh!... mon alerte évêque... un mot, s'il
+te plaît?&mdash;Le jeune homme releva la tête, et, reconnaissant Karl,
+s'inclina respectueusement.</p>
+
+<p>&mdash;«Tu es vif, agile et prompt,&mdash;lui cria l'empereur;&mdash;tu as
+bon pied, bon bras, bon &oelig;il; la tranquillité de notre royaume
+est, chaque jour, troublée par la guerre; nous avons très-grand
+besoin de <i>clercs</i> de ton espèce; reste donc pour partager nos fatigues,
+puisque tu peux monter si lestement à cheval[GG]... Je
+donnerai ton évêché à un homme moins ingambe.»</p>
+
+<p>Le jeune évêque baissa la tête avec confusion. Il regardait l'empereur
+d'un air suppliant, lorsque l'on entendit les aboiements lointains
+d'une meute nombreuse et le retentissement des trompes.&mdash;C'est
+ma vénerie,&mdash;dit l'empereur;&mdash;nous allons partir pour la
+chasse, seigneur Breton, et ce soir, si tu le veux, nous causerons...
+Retourne chez toi avec ton petit-fils; l'on vous servira votre réfection
+du matin, après quoi vous viendrez me rejoindre; je suis curieux de
+voir si ton jouvenceau est aussi habile écuyer qu'on le dit, et
+puis, vois-tu, quoique l'exercice de la chasse soit un plaisir frivole,
+plaisir que j'aime, je l'avoue, avec passion, car, en temps de paix, il
+me maintient en vigueur et en santé, tu trouveras peut-être que Karl
+le Batailleur tire parfois bon parti des frivolités. Allez donc prendre
+votre repas, je vais prendre le mien; et ensuite, à cheval!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Octave était venu chercher Amael et son petit-fils après leur refection
+du matin. Tandis qu'ils se dirigeaient vers l'une des cours du palais,
+le jeune Romain, profitant d'un moment où le vieillard ne pouvait
+l'entendre, dit tout bas en riant à Vortigern:&mdash;Heureux garçon!
+je suis certain que deux paires de beaux yeux, les uns noir d'ébène,
+les autres bleu d'azur, ont déjà cherché au loin dans la foule des
+courtisans...&mdash;Mais, s'interrompant à la vue de la vive rougeur
+dont le visage du jeune Breton se colorait, Octave ajouta:&mdash;Attends
+donc la fin de mes paroles avant de devenir pourpre... Je disais
+que deux beaux yeux bleus et deux beaux yeux noirs ont, plus d'une
+fois déjà, cherché dans la foule des courtisans... la vénérable figure
+de ton grand-père, car rien n'attire davantage les beaux yeux qu'une
+longue barbe blanche. Cela est si vrai, que, ce matin, à la messe,
+la blonde Thétralde et la brune Hildrude oubliaient l'office divin
+pour regarder incessamment... ton aïeul qui se trouvait à côté de
+toi... Allons, te voici encore à rougir. Crains-tu pas que les charmantes
+filles de l'empereur deviennent amoureuses d'un centenaire?</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi!... tes plaisanteries me sont insupportables,&mdash;dit
+Vortigern avec impatience.&mdash;Je ne sais pas ce que tu veux dire.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! que l'air de la cour est contagieux!&mdash;s'écria Octave.&mdash;Ce
+jeune Breton est à peine échappé de ses bruyères, et le voici déjà
+non moins dissimulé qu'un vieux clerc!</p>
+
+<p>Vortigern, de plus en plus embarrassé par les railleries d'Octave,
+balbutia quelques mots, et bientôt le vieillard, son petit-fils et le
+jeune Romain, montés sur d'excellents chevaux qu'ils trouvèrent
+gardés par des esclaves dans l'une des cours du palais, rejoignirent
+l'empereur.</p>
+
+<p>Karloman et Louis (<i>Hlut-wig</i>, comme disent les Franks), arrivés
+le matin même du château d'Héristall, accompagnaient Karl, ainsi
+que cinq de ses filles et quatre de ses concubines, les autres femmes
+du palais impérial ne prenant pas, cette fois, le divertissement de
+la chasse. Parmi les chasseresses, on remarquait Imma, qui avait
+vaillamment porté sur son dos Éginhard, l'archichapelain. Belle encore,
+elle atteignait la maturité de l'âge; puis venait Berthe, cherchant
+du regard Enghilbert, le bel abbé de Saint-Riquier; ensuite
+Adelrude, qui, de loin, souriait à Audoin, l'un des plus hardis capitaines
+de l'empereur; puis, enfin, la brune Hildrude et la blonde
+Thétralde, qui, toutes deux, cherchaient des yeux... le Breton centenaire,
+sans doute, ainsi que l'avait dit Octave à Vortigern. La plupart
+des seigneurs de la suite de Karl portaient de très-singuliers habits,
+venus à grands frais de Pavie, où le commerce apportait les
+richesses de l'Orient. Parmi ces courtisans, les uns étaient vêtus
+de tuniques teintes de pourpre tyrienne ornées de larges pèlerines,
+de parements et de bordures en peaux d'oiseaux de Phénicie; les
+plumes naissantes du cou, du dos et de la queue des paons
+d'Asie, faisaient resplendir ces riches vêtements de tous les reflets
+de l'azur, de l'or et de l'émeraude[HH]. D'autres courtisans
+portaient de précieux justaucorps de fourrures de loirs ou de belettes
+de Judée, pelleteries aussi fines, aussi délicates que la peau
+des oiseaux; des bonnets à plumes flottantes, des hauts-de-chausses
+d'étoffe de soie, des bottines de cuir oriental rouges ou vertes,
+brodées d'or ou d'argent, complétaient les splendides ajustements
+de ces gens de cour. La grossière rusticité du costume de l'empereur
+contrastait seule avec la magnificence des courtisans: ses
+grosses et grandes bottes de cuir, à éperons de fer, lui montaient
+jusqu'aux cuisses; il portait par-dessus sa tunique une ample casaque
+de peau de brebis, la toison en dessus, coiffé d'un bonnet de peau
+de blaireau, il tenait à la main un fouet à manche court pour châtier
+ses chiens de chasse. Grâce à sa taille élevée, qui dépassait de beaucoup
+celle de ses officiers, Karl, apercevant de loin Vortigern et
+son aïeul, s'écria:&mdash;Eh! seigneur Breton! venez, s'il vous plaît,
+ici, à côté de moi; je veux savoir si votre petit-fils est aussi bon écuyer
+que le disent mes fillettes.&mdash;Les rangs des cavaliers s'ouvrirent, afin
+de donner passage à Amael et à son petit-fils, qui suivait modestement
+son aïeul, n'osant lever les yeux sur le groupe de femmes dont était
+entouré l'empereur. Celui-ci, examinant attentivement Vortigern,
+qui maniait son cheval avec sa bonne grâce accoutumée, lui dit:&mdash;Le
+vieux Karl juge d'un coup d'&oelig;il l'habileté d'un écuyer. Je suis
+content; mais, avoue-le, mon garçon, tu aimes mieux la chasse que
+la messe, et la selle de ton cheval qu'un banc d'église?... Voyons,
+réponds...</p>
+
+<p>&mdash;Je préfère la chasse à la messe,&mdash;dit franchement Vortigern;&mdash;mais
+j'aime mieux la guerre que la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Si ta réponse n'est pas celle d'un bon catholique, elle est celle
+d'un garçon sincère. Qu'en pensez-vous, fillettes?&mdash;ajouta l'empereur
+en se tournant vers le groupe de chasseresses&mdash;N'êtes-vous pas
+de mon avis?</p>
+
+<p>&mdash;Tu avais demandé à ce jeune homme sa pensée,&mdash;répondit
+la brune Hildrude en regardant fixement Vortigern;&mdash;il a parlé
+sincèrement. De ceci, je le loue; il dit ce qu'il fait, il ferait ce qu'il
+dit. Vaillance et loyauté se lisent sur son visage.</p>
+
+<p>La blonde Thétralde, n'osant parler après sa s&oelig;ur, devint vermeille
+comme une cerise, et jeta un regard d'envie, presque de colère, sur
+la brune Hildrude, dont elle jalousait sans doute la repartie.</p>
+
+<p>&mdash;Il me faut donc louer aussi ce jeune païen de sa franchise pour
+n'être point en désaccord avec ces fillettes,&mdash;dit l'empereur.&mdash;Allons,
+en marche!&mdash;Et, se penchant à l'oreille d'Amael, il lui dit
+tout bas, en lui montrant d'un regard malin la foule de ses courtisans
+si brillants, si miroitants sous leurs tuniques emplumées:&mdash;Voilà
+des compères fort richement vêtus, n'est-ce pas? Regarde-les
+attentivement; tâche de ne pas oublier la magnificence de leurs costumes,
+je te rappellerai ce souvenir en temps opportun.&mdash;Et l'empereur
+partit au galop suivi de toute sa cour, après avoir dit aux
+courtisans, ainsi qu'aux deux Bretons:&mdash;Une fois en forêt, chacun
+pour soi, et à la grâce de son cheval. À la chasse, il n'y a plus d'empereur
+et de cour, il n'y a que des chasseurs!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La chasse avait lieu dans une vaste forêt, située aux portes d'Aix-la-Chapelle.
+Le soleil d'automne, d'abord radieux, s'était peu à peu
+voilé sous l'un de ces brouillards si fréquents dans cette saison et dans
+ces pays du Nord. D'après l'ordre de l'empereur, aucun de ses courtisans
+ne s'était attaché à ses pas; les chasseurs se disséminèrent: les
+uns, plus aventureux, ne quittaient pas la meute acharnée à la poursuite
+du cerf à travers les futaies; les autres, moins intrépides
+veneurs, se guidant d'après le son des trompes ou les aboiements
+des chiens, voyaient au loin, de temps à autre, le cerf, la
+meute et les veneurs sortir des enceintes et traverser les allées. Dès
+le début de la chasse, Karl, emporté par son ardeur, avait abandonné
+ses filles, incapables d'ailleurs de le suivre au plus épais des fourrés,
+où l'empereur des Franks pénétrait comme le dernier de ses veneurs.
+Vortigern, un moment séparé de son aïeul, au milieu de ce
+tumultueux rassemblement, où près de cent chevaux, réunis dans un
+carrefour, excités par les fanfares des trompes, et s'animant entre
+eux, piaffaient, hennissaient se cabraient, Vortigern, dressé sur ses
+étriers, cherchait Amael du regard, lorsque, faisant un violent écart,
+son cheval s'emporta si rapidement, que lorsque le jeune Breton parvint,
+après de grands efforts, à maîtriser sa monture, il se trouva
+très-éloigné des chasseurs. Tâchant alors de percer des yeux le
+brouillard qui s'épaississait de plus en plus, il se vit seul dans une
+longue avenue dont il ne pouvait plus distinguer les issues voilées
+par la brume. Il prêta l'oreille, espérant entendre au loin le bruit
+de la chasse, qui l'aurait guidé pour la rejoindre; mais le plus profond
+silence régnait dans cette partie de la forêt, dont Vortigern ignorait
+les chemins. Cependant, au bout de quelques instants, le galop
+rapide de deux chevaux, s'avançant derrière lui à toute vitesse,
+frappa son oreille; puis, un cri, paraissant poussé plutôt par la colère
+que par l'effroi, parvint à son oreille, et bientôt il aperçut à
+travers le brouillard une forme vague; elle devint de plus en plus
+distincte, et la blonde Thétralde, fille de l'empereur des Franks,
+apparut aux yeux du jeune Breton: vêtue d'une longue robe de drap
+bleu-saphir, bordée d'hermine, blanche comme le pelage de sa haquenée,
+Thétralde portait, sur ses tresses blondes, un petit bonnet
+aussi d'hermine; une écharpe de soie tyrienne, aux vives couleurs,
+dont les longs bouts flottaient au vent, ceignait sa fine taille. La
+naïve et charmante figure de la fille de l'empereur, animée par l'ardeur
+de sa course, brillait d'un vif incarnat; rougissant de plus en
+plus à l'aspect de Vortigern, elle baissa ses grands yeux bleus, tandis
+que les brusques ondulations de son sein de quinze ans soulevaient
+l'étroit corsage de sa robe. Le trouble de Vortigern égalait le
+trouble de Thétralde; comme elle, il restait muet, embarrassé;
+comme elle, il tenait les yeux baissés; comme elle enfin, il sentait
+son c&oelig;ur battre avec violence. Le silencieux embarras des deux enfants
+fut interrompu par Thétralde. D'une voix timide et mal assurée,
+elle dit au jeune Breton sans oser le regarder:&mdash;Je croyais ne
+pouvoir jamais te rejoindre; ton cheval avait tant d'avance sur ma
+haquenée...</p>
+
+<p>&mdash;C'est que... mon cheval m'a emporté...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'en suis aperçue... ma s&oelig;ur Hildrude aussi,&mdash;ajouta
+Thétralde en fronçant ses jolis sourcils;&mdash;alors nous nous sommes
+élancées toutes deux à ta poursuite... de peur que, dans ton ignorance
+des routes de la forêt, tu ne t'égares,&mdash;se hâta d'ajouter
+Thétralde.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi m'avait-il semblé entendre le galop de deux chevaux...
+puis un cri.</p>
+
+<p>&mdash;Ma s&oelig;ur voulait me dépasser; mais, moi, j'ai appliqué sur la
+tête de son cheval un bon coup de houssine. Alors, tout effaré, il
+s'est jeté de côté dans une allée où il a emporté Hildrude; ne pouvant
+le maîtriser, elle a poussé un cri de colère.</p>
+
+<p>&mdash;Mais elle court un danger, peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Non, non; ma s&oelig;ur finira par arrêter son cheval. Seulement,
+comme le brouillard est très-épais, elle ne pourra pas nous rejoindre,
+et j'en suis bien aise.</p>
+
+<p>Vortigern était au supplice; pourtant un sentiment d'une douceur
+ineffable se mêlait à ses angoisses. Les deux enfants restèrent
+de nouveau silencieux; la fille de l'empereur des Franks rompit
+encore la première le silence en disant au jeune Breton:&mdash;Tu ne
+parles pas... Est-ce que cela te chagrine que je t'aie rejoint?</p>
+
+<p>&mdash;Non, oh! non!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu me trouves peut-être méchante, parce que j'ai battu le cheval
+de ma s&oelig;ur? mais, que veux-tu? quand je l'ai vue s'efforcer de
+me dépasser, je n'ai plus été maîtresse de moi.</p>
+
+<p>&mdash;J'espère qu'il ne sera arrivé aucun mal à votre s&oelig;ur.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'espère aussi.</p>
+
+<p>Thétralde et Vortigern demeurent encore muets pendant quelques
+moments. La jeune fille reprit avec un léger accent de dépit:&mdash;Tu
+es très-silencieux...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas de ma faute. Je ne sais que dire...</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus; cependant je mourais d'envie de te parler...
+Comment t'appelles-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern.</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern... c'est un nom de ton pays?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je me nomme Thétralde... Dis-le ce nom.</p>
+
+<p>&mdash;Thétralde...</p>
+
+<p>&mdash;J'aime à t'entendre prononcer mon nom... tu le dis doucement.</p>
+
+<p>&mdash;C'est qu'il est doux à prononcer.</p>
+
+<p>&mdash;Le tien aussi, quoiqu'un peu barbare... Vortigern.</p>
+
+<p>&mdash;De quel côté peut être la chasse?&mdash;reprit le jeune Breton en
+regardant d'un côté et d'autre avec une anxiété croissante;&mdash;il sera
+difficile de retrouver les chasseurs, le brouillard s'épaissit de plus
+en plus.</p>
+
+<p>&mdash;Si nous allions nous perdre,&mdash;dit Thétralde en riant.&mdash;Moi,
+je ne connais pas les routes de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, pourquoi n'être pas restée auprès des gens de la cour
+de votre père?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais. Je t'ai vu t'éloigner rapidement, je t'ai suivi malgré
+moi.</p>
+
+<p>&mdash;Et maintenant, voyez dans quel embarras nous voilà!</p>
+
+<p>&mdash;Tu es donc fâché de te trouver ici seul avec moi?</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! je ne suis pas fâché,&mdash;s'écria le pauvre Vortigern;&mdash;mais
+je crains pour vous que cet épais brouillard se change
+en pluie vers le soir; vous serez mouillée jusqu'aux os, surtout si
+nous nous égarons de plus en plus. Nous devrions tâcher de rejoindre
+la chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Essayons... de quel côté irons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Tout à l'heure il m'a semblé entendre, très au loin, le bruit
+affaibli des trompes.</p>
+
+<p>&mdash;Écoutons encore,&mdash;dit Thétralde en penchant de côté sa tête
+charmante, tandis que Vortigern, faisant faire quelques pas à son
+cheval, allait, à peu de distance, prêter l'oreille de son côté.</p>
+
+<p>&mdash;Entends-tu quelque chose, toi?&mdash;reprit la fille de l'empereur
+des Franks en élevant sa douce voix et s'adressant à Vortigern, éloigné
+d'elle de quelques pas.&mdash;Moi, je n'entends rien.</p>
+
+<p>&mdash;Ni moi non plus,&mdash;répondit le jeune Breton en se rapprochant
+de Thétralde.&mdash;Quel malheur! Comment faire?</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà perdus!&mdash;dit la jeune fille en riant aux éclats.&mdash;Et
+si la nuit vient, quelle terrible chose!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! vous riez en un pareil moment!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu as peur, toi, soldat, qui t'es battu si jeune?&mdash;Puis
+la jolie figure de Thétralde, devenant inquiète, elle ajouta:&mdash;Et
+ta blessure?</p>
+
+<p>&mdash;Ne parlons pas de ma blessure, parlons de vous... Voyez, le
+brouillard s'épaissit de plus en plus... Comment retrouver notre
+route?</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je veux te parler de ta blessure,&mdash;reprit la fille de Karl
+avec une impatience enfantine.&mdash;Pourquoi ton bras n'est-il plus
+soutenu comme hier par une écharpe?</p>
+
+<p>&mdash;Cela m'aurait gêné pendant la chasse.</p>
+
+<p>Thétralde, détachant vivement sa longue ceinture de soie tyrienne,
+l'offrit à Vortigern, en lui disant:&mdash;Tiens, ma ceinture remplacera
+ton écharpe et soutiendra ton bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est inutile, je vous assure.</p>
+
+<p>&mdash;Tu me refuses?&mdash;dit tristement Thétralde en tenant toujours
+à la main la ceinture qu'elle présentait à Vortigern; puis, attachant
+sur lui ses beaux yeux bleus, presque suppliants:&mdash;Je t'en prie, ne
+me refuse pas!</p>
+
+<p>Le jeune Breton, vaincu par ce timide et gracieux regard, accepta
+l'écharpe; mais, tenant en main les rênes de son cheval, il se trouvait
+fort empêché pour attacher cette ceinture en sautoir.</p>
+
+<p>&mdash;Attends,&mdash;lui dit Thétralde, et approchant sa haquenée tout
+près du cheval de Vortigern, elle se pencha sur sa selle, prit les deux
+bouts de l'écharpe, les noua derrière le cou du jouvenceau. Il sentit
+ainsi les mains de la jeune fille effleurer ses cheveux; il tressaillit si
+vivement, que Thétralde lui dit en achevant le n&oelig;ud:&mdash;Tu
+trembles...</p>
+
+<p>&mdash;Oui,&mdash;répondit Vortigern avec un trouble croissant.&mdash;Le
+brouillard devient si épais, si humide... Et vous-même, n'avez-vous
+pas froid?</p>
+
+<p>&mdash;Moi... oh! non... Mais puisque tu as froid, nous allons, si tu
+le veux, marcher au pas de nos chevaux. Il est inutile d'aller plus
+vite... Peut-être la chasse que nous cherchons reviendra-t-elle de ce
+coté.</p>
+
+<p>&mdash;Puissions-nous avoir ce bonheur!&mdash;répondit le jeune Breton
+avec un soupir. Les deux enfants continuèrent de s'avancer côte à
+côte et au pas dans cette longue avenue, où l'on ne distinguait rien
+à vingt pas de distance, tant le brouillard devenait épais; la nuit
+approchait. Thétralde reprit au bout de quelques instants de silence:&mdash;Ton
+aïeul a l'air très-bon et très-vénérable.</p>
+
+<p>&mdash;Aussi je l'aime autant que je le vénère.</p>
+
+<p>&mdash;Et ton père?</p>
+
+<p>&mdash;Il est mort!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! tu n'as plus ton père!... Et ta mère, vit-elle encore?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui... heureusement!</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tu lui ressembles?</p>
+
+<p>&mdash;On me l'a dit.</p>
+
+<p>&mdash;Combien elle a dû pleurer en te quittant!</p>
+
+<p>&mdash;Ma mère a du courage. Ses dernières paroles ont été celles-ci:
+«Tu t'en vas comme otage en pays ennemi... quoi qu'il arrive,
+honore et fais honorer le nom breton.»</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai! Nous sommes, nous autres Franks, les ennemis des
+gens de ton pays; et pourtant je ne me sens contre toi aucune inimitié...
+Et toi, en as-tu contre moi?</p>
+
+<p>&mdash;Comment serais-je l'ennemi d'une jeune fille?</p>
+
+<p>&mdash;As-tu des s&oelig;urs?</p>
+
+<p>&mdash;J'en ai une.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce qu'elle te ressemble?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ressemblons tous deux à notre mère.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dois être très-chagrin d'être éloigné de ton pays? Veux-tu
+que je demande à l'empereur, mon père, de te faire grâce à toi et à
+ton aïeul?</p>
+
+<p>&mdash;Grâce!... Un Breton ne demande jamais grâce!&mdash;s'écria fièrement
+Vortigern.&mdash;Moi et mon grand-père nous sommes otages,
+prisonniers sur parole; nous subirons la loi de la guerre sans demander
+jamais de grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux! oh! tant mieux!</p>
+
+<p>&mdash;Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p>&mdash;Ton grand-père et toi vous resterez alors longtemps ici.</p>
+
+<p>Un nouveau silence suivit cet entretien; bientôt, ainsi que l'avait
+prévu Vortigern, l'épais brouillard se changea en une pluie fine et
+pénétrante.&mdash;Voici la pluie,&mdash;dit le jeune Breton;&mdash;elle va mouiller
+vos vêtements! c'est à se désespérer! L'on n'entend rien, rien, et
+l'on dirait cette route sans fin; mais en voilà une à gauche, si
+nous la prenions?</p>
+
+<p>&mdash;Prenons-la,&mdash;dit Thétralde avec indifférence, et elle changea
+la direction de sa haquenée. Vortigern arrêta soudain son cheval,
+déboucla le ceinturon de son épée, ceinturon et épée qu'il plaça à
+l'arçon de sa selle, afin de pouvoir se dévêtir de sa saie. Thétralde lui
+dit:&mdash;Que fais-tu donc?</p>
+
+<p>Vortigern, sans répondre, ôta sa saie, restant vêtu d'un justaucorps
+d'épaisse toile blanche comme ses larges braies.&mdash;J'ai consenti
+à prendre votre écharpe,&mdash;dit-il à la fille de l'empereur,&mdash;vous allez
+me laisser vous couvrir de ma saie, en nouant ses manches sous
+votre cou; elle vous servira de manteau et vous garantira de la
+pluie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais toi-même, avec ce justaucorps de toile, tu seras beaucoup
+plus mouillé que moi.</p>
+
+<p>&mdash;Ne craignez rien; je suis habitué aux intempéries des saisons.
+J'ai accepté votre écharpe, prenez ma saie.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, attache-la sur mes épaules,&mdash;répondit Thétralde en
+rougissant.&mdash;Je n'ose abandonner les rênes de ma haquenée.</p>
+
+<p>Vortigern, non moins ému que sa compagne, se rapprocha et posa
+la tunique sur les épaules de Thétralde; mais lorsqu'il s'agit de
+nouer les manches du vêtement sous le cou, et presque sur le sein
+palpitant de la jeune fille, qui, les yeux baissés, la joue incarnate,
+levait, autant que possible, son petit menton rose, afin de donner
+à Vortigern toute facilité pour l'accomplissement de son obligeant
+office, les mains de l'adolescent tremblèrent si fort, si fort... que, par
+deux fois, il se reprit à nouer les manches.</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu, comme tu as froid,&mdash;dit Thétralde;&mdash;tu frissonnes
+encore plus fort que tout à l'heure.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! ce n'est pas de froid que je tressaille...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'as-tu donc alors?</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais... l'inquiétude où je suis pour vous; car la nuit approche...
+Cette pluie augmente, et nous ne savons quel chemin
+prendre.</p>
+
+<p>Soudain, Thétralde, interrompant son compagnon, poussa un
+cri de joie, et dit en tendant la main vers l'un des côtés de l'allée
+qu'ils suivaient:&mdash;Vois donc là-bas, cette hutte.</p>
+
+<p>Vortigern aperçut en effet, sous une futaie de châtaigniers séculaires,
+une hutte construite d'épaisses mottes de terre entassées les unes
+sur les autres. Une étroite ouverture donnait accès dans cette tanière,
+devant laquelle fumaient quelques débris de broussailles naguère
+allumées.&mdash;C'est une de ces cabanes où les esclaves bûcherons se
+retirent durant le jour lorsqu'il pleut,&mdash;dit Thétralde;&mdash;nous serons
+là-dedans à l'abri. Attache ton cheval à un arbre et aide-moi à
+descendre de ma haquenée.</p>
+
+<p>À la seule pensée de partager ce réduit solitaire avec la jeune fille,
+Vortigern sentit son c&oelig;ur tour à tour se serrer et s'épanouir;
+une chaleur brûlante lui monta au visage et pourtant il frissonnait;
+mais après un moment d'hésitation, obéissant aux ordres de sa
+compagne, il attacha son cheval à un arbre, et pour aider la jeune
+fille qui se penchait vers lui à descendre de sa monture, il lui
+tendit les bras et y reçut bientôt le corps souple et léger de Thétralde.
+À ce contact, l'émotion de Vortigern fut si profonde qu'il se sentit
+presque défaillir; mais la fille de Karl, courant vers la cabane avec
+une curiosité enfantine, s'écria gaiement:&mdash;Il y a dans la hutte un
+banc de mousse et une provision de bois sec, nous allons faire du
+feu, il reste encore de la braise. Viens vite, viens vite!</p>
+
+<p>L'adolescent accourait rejoindre sa compagne lorsqu'il trébucha
+sur un corps rond qui roula sous son pied; il se baissa et vit sur le
+sol un grand nombre de gousses épineuses tombées des immenses
+châtaigniers de cette futaie. Cédant à la mobilité des impressions de
+son âge, il dit vivement:&mdash;Grande découverte! des châtaignes! des
+châtaignes!</p>
+
+<p>&mdash;Quel bonheur!&mdash;reprit non moins gaiement Thétralde,&mdash;nous
+ferons griller ces châtaignes; je vais les ramasser pendant que
+tu rallumeras le feu!</p>
+
+<p>Le jeune Breton se rendit d'autant plus volontiers aux désirs de
+sa compagne, qu'il espérait trouver dans ces jeux un refuge contre les
+pensées vagues, tumultueuses, ardentes, remplies de charme et d'angoisse
+auxquelles il se sentait en proie depuis sa rencontre avec Thétralde.
+Il entra donc dans la hutte, y prit plusieurs brassées de bois
+sec et raviva le brasier, tandis que la fille de Karl, courant de ci de
+là, ramassait une grosse provision de châtaignes qu'elle rapporta
+dans un pan de sa robe. S'asseyant alors sur le banc de mousse placé
+au fond de la cabane, dont l'intérieur était vivement éclairé par la
+lueur du feu allumé près du seuil, elle dit à Vortigern, en lui montrant
+une place à côté d'elle:&mdash;Assieds-toi là, et viens m'aider à
+écosser ces châtaignes.</p>
+
+<p>L'adolescent s'assit auprès de Thétralde luttant avec elle de prestesse,
+et comme elle se piquant plus d'une fois les doigts pour retirer
+les fruits mûrs de leur enveloppe, il lui dit en riant:&mdash;Voici pourtant
+la fille de l'empereur des Franks assise dans une hutte de terre,
+écossant des châtaignes comme la pauvre enfant d'un esclave
+bûcheron.</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern, tu me croiras si tu veux,&mdash;reprit Thétralde en
+regardant son compagnon d'un air radieux,&mdash;jamais la fille de
+l'empereur des Franks n'a été plus contente.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, Thétralde, je vous jure que depuis que j'ai quitté ma
+mère, ma s&oelig;ur et la Bretagne, jamais je n'ai été plus heureux
+qu'aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Ce que tu dis là, tu le penses?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!</p>
+
+<p>&mdash;Et si demain ressemblait à aujourd'hui? et s'il en était ainsi
+pendant longtemps, bien longtemps... toujours? tu serais content?</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, Thétralde?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi donc <i>toi</i>; on se tutoie en Germanie.</p>
+
+<p>&mdash;Mais le respect...</p>
+
+<p>&mdash;Je te dis <i>toi</i>, et je ne t'en respecte pas moins,&mdash;reprit la
+jeune fille en riant;&mdash;ainsi tu me demandais si je serais heureuse
+de penser que tous les jours seraient semblables à celui-ci?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern, cette pensée me ravirait!</p>
+
+<p>&mdash;Et moi aussi, Thétralde.</p>
+
+<p>La jeune fille se tut, resta pensive, tenant entre ses doigts délicats
+une gousse de châtaignes à demi ouverte, puis, après quelques instants
+de silence, elle reprit:&mdash;Vortigern, y a-t-il loin, très-loin
+d'ici à ton pays?</p>
+
+<p>&mdash;D'ici en Bretagne?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;À cheval, nous avons mis plus d'un mois à venir.</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern, quel joli voyage nous ferions!</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! que dis-tu?</p>
+
+<p>Thétralde fit un geste d'impatience rempli de gentillesse, ordonna
+par un signe à Vortigern de garder le silence et reprit:&mdash;As-tu de
+l'argent, toi?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Il me reste encore là, dans cette pochette, quelques pièces, car
+en venant du palais à la forêt, j'ai presque tout donné aux pauvres
+gens. Détachant alors de sa ceinture un petit sac brodé, Thétralde en
+vida sur ses genoux le contenu: il s'y trouvait plusieurs pièces d'or
+assez grosses, et un plus grand nombre de petites pièces d'argent et
+de cuivre. Deux de ces dernières, l'une en argent, l'autre en cuivre,
+et tout au plus de la grandeur d'un denier, étaient percées et
+reliées ensemble par un fil d'or.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que ces deux petites pièces attachées ensemble?&mdash;dit
+Vortigern, avec un regard de curiosité.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! celles-là, il ne faudra pas les dépenser, nous les garderons
+précieusement. Je les ai fait attacher ensemble, sais-tu pourquoi?
+L'une, celle de cuivre, a été frappée l'année de ma naissance; l'autre,
+celle d'argent, a été frappée cette année-ci, où je vais avoir quinze ans.
+Fabius, l'astronome de mon père, a gravé sur ces pièces certains signes
+magiques correspondant aux astres dont l'influence est heureuse;
+l'évêque d'Aix-la-Chapelle les a ensuite bénites: c'est un talisman.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage!</p>
+
+<p>&mdash;Pourquoi?</p>
+
+<p>&mdash;Si cela n'eût pas été un talisman, Thétralde, je t'aurais demandé,
+en souvenir de ce jour-ci, ces deux petites pièces qui disent
+ton âge.</p>
+
+<p>&mdash;À quoi bon garder un souvenir de ce jour-ci plutôt que des autres
+jours? Ne désires-tu pas, comme moi, que tous se ressemblent?
+Mais si tu désires ces petites pièces, prends-les, mets-les seulement
+de côté, tu les conserveras soigneusement. Un talisman est toujours
+chose très-utile pour un long voyage. Tiens, place-les à part, dans la
+pochette de ton justaucorps.</p>
+
+<p>Vortigern obéit presque machinalement, tandis que la jeune fille,
+après avoir compté ingénument son petit trésor, reprit:&mdash;Nous
+avons cinq sous d'or, huit deniers d'argent et douze deniers de cuivre,
+de plus mes bracelets, mon collier, mes boucles d'oreilles; crois-tu
+qu'avec cela nous aurons assez d'argent pour voyager jusqu'en
+Bretagne?</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, Thétralde!... tu voudrais?...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi donc achever; ton cheval est excellent, ma haquenée
+vigoureuse; tout à l'heure, la nuit sera venue, nous la passerons
+abrités dans cette hutte. L'esclave bûcheron qui s'y retire durant le
+jour, y reviendra demain à l'aube; nous lui donnerons un sou d'or
+pour qu'il nous conduise à Worsten, petit bourg situé sur la lisière
+de la forêt, à deux lieues d'Aix-la-Chapelle. Nous y achèterons pour
+moi des vêtements simples, une bonne mante de voyage en drap...</p>
+
+<p>&mdash;Thétralde, écoute-moi...</p>
+
+<p>&mdash;Je t'écouterai lorsque j'aurai parlé. Donc, nous nous mettons
+en route demain au point du jour. Ne crois pas que je redoute
+la fatigue; je ne suis ni aussi grande ni aussi forte que ma s&oelig;ur
+Hildrude, et pourtant si tu étais fatigué, blessé, je suis sûre que je te
+porterais sur mon dos comme ma s&oelig;ur aînée Imma a porté jadis
+Eginhard, son amant; mais voici nos châtaignes écossées, viens
+m'aider à les mettre sous la cendre chaude, et surtout prenons garde
+de nous brûler les doigts.</p>
+
+<p>Et Thétralde relevant d'une main le pan de sa robe où étaient contenus
+les fruits, courut au foyer. Vortigern la suivit; il se croyait le
+jouet d'un songe. Parfois sa raison faiblissait au milieu d'une sorte
+d'amoureux et ardent vertige. Il s'agenouilla silencieux, troublé, côte
+à côte de Thétralde, devant le brasier, où, pensive, elle jetait lentement
+les châtaignes une à une. Au dehors, la pluie avait cessé, mais le
+brouillard redoublant d'intensité aux approches de la nuit, rendait déjà
+l'obscurité complète; les reflets du brasier éclairaient seuls les charmants
+visages des deux enfants agenouillés près l'un de l'autre.
+Lorsque la dernière châtaigne fut enfouie sous la cendre, Thétralde
+se releva en s'appuyant familièrement sur l'épaule de Vortigern, et
+lui dit en le prenant par la main:&mdash;Maintenant, pendant que notre
+souper va cuire, allons nous asseoir sur le banc de mousse, j'achèverai
+de te dire mes projets.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La nuit devint profonde. En vain la flamme du foyer vacillante,
+expirante, semblait demander de nouveaux aliments... en vain les
+châtaignes éclatant bruyamment dans leur enveloppe, semblaient
+annoncer la cuisson de leur pulpe savoureuse... en vain le cheval et
+la haquenée de Vortigern et de Thétralde piaffaient, hennissaient
+comme pour appeler leur provende du soir... le foyer s'éteignit, les
+châtaignes se changèrent en charbon, les hennissements des chevaux
+retentirent au milieu du silence de la forêt... Thétralde ni Vortigern
+ne sortirent pas de la cabane.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'empereur des Franks, dès le début de la chasse, s'était, avec son
+impétuosité habituelle, élancé à la suite de la meute. Amael, d'abord
+peu inquiet de la disparition de son petit-fils au milieu d'un si grand
+concours de cavaliers, s'était, par hasard, dirigé vers la partie de la
+forêt où le cerf se faisait poursuivre d'enceinte en enceinte. Amael
+assista même, quelque temps avant la nuit, à la mort du cerf, qui,
+épuisé de fatigue après quatre heures d'une course haletante, fit tête
+aux chiens, lorsqu'ils l'atteignirent enfin, et tenta de se défendre
+contre eux au moyen de l'<i>énorme ramure</i> dont sa tête était couronnée.
+L'empereur n'avait presque jamais quitté sa meute; il arriva
+bientôt sur ses traces, ainsi que quelques-uns de ses veneurs; sautant
+de cheval, il courut, tout boitant, vers le cerf, qui avait déjà de
+ses bois aigus transpercé plusieurs chiens. Choisissant alors, d'un
+coup d'&oelig;il expérimenté, le moment opportun, Karl tira son couteau
+de chasse, s'élança sur l'animal aux abois, lui plongea son arme au
+défaut de l'épaule, l'abattit à ses pieds, et l'abandonna aux chiens;
+ceux-ci, se précipitant sur cette palpitante et chaude curée, la dévorèrent
+au bruit retentissant des fanfares sonnées par les veneurs, qui annonçaient
+ainsi la fin de la chasse et rappelaient les chasseurs. L'empereur,
+son couteau sanglant à la main, après avoir assez longtemps
+contemplé avec une vive satisfaction ses chiens aux mufles ensanglantés,
+qui se disputaient les lambeaux du <i>cerf</i>, aperçut Amael et lui
+cria joyeusement:&mdash;Eh! seigneur Breton... trouves-tu Karl un
+bon et hardi veneur?</p>
+
+<p>&mdash;Je trouve qu'en ce moment l'empereur des Franks, avec son
+grand couteau à la main, ses bottes et sa casaque tachées de sang, a
+l'air d'un boucher,&mdash;répondit le centenaire.&mdash;Excuse ma sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;Mes chiens ont si valeureusement chassé, que je suis tout
+joyeux et disposé à l'indulgence, seigneur Breton,&mdash;répondit l'empereur
+en riant... puis il dit à demi-voix au vieillard d'un air narquois:&mdash;Regarde
+donc là-bas les seigneurs de ma cour, si brillants
+au commencement de la chasse.</p>
+
+<p>En effet, la plupart des courtisans et des officiers de l'empereur
+accouraient à cheval de différents côtés, répondant à l'appel des
+trompes; la pluie tombait alors depuis deux heures; le jour touchait
+à sa fin. Ces seigneurs, si magnifiquement vêtus au début de la chasse,
+si glorieux sous leurs riches tuniques de soie, ornées de l'éblouissant
+plumage des oiseaux les plus rares, offraient, à leur retour,
+un aspect aussi piteux que ridicule. Toutes ces plumes, naguère diaprées
+de si vives couleurs, étaient ternies, hérissées ou collées aux
+tuniques, souillées de boue et presque mises en lambeaux par les
+ronces des buissons ou par les branches des fourrés; les panaches
+des bonnets de fourrure, pendaient, mouillés, brisés, dépenaillés,
+ressemblant fort, pour la plupart, à de longues arêtes de poisson;
+les fines bottines de cuir oriental disparaissaient sous une épaisse
+couche de fange; d'autres, déchirées par les épines, laissaient voir
+les chaussettes, souvent même la peau des chasseurs. Karl, au contraire,
+simplement, chaudement vêtu de son épaisse casaque de
+peau de brebis, qui tombait jusque sur ses bottes de gros cuir, la
+tête couverte de son bonnet de blaireau, se frottait les mains d'un
+air matois en voyant ses courtisans, trempés jusqu'aux os, et frissonnant
+de froid sous la pluie. Karl, faisant alors à Amael un signe
+d'intelligence, lui dit à demi-voix:&mdash;Au moment de partir pour la
+chasse, je t'ai engagé à retenir en ta mémoire la magnificence des
+costumes de ces étourneaux, aussi vains et non moins dénués de
+cervelle que les paons d'Asie dont ils portaient les dépouilles. Vois-les
+un peu maintenant... ces beaux fils.&mdash;Amael sourit d'un air approbatif,
+tandis que l'empereur, élevant sa voix criarde, disait à ces
+seigneurs en haussant les épaules:&mdash;«Oh! les plus fous des hommes!
+quel est, à cette heure, le plus précieux et le plus utile de
+nos habits? Est-ce le mien, que je n'ai acheté qu'un sou?... Sont-ce
+les vôtres, qui vous ont coûté si cher[II]?»</p>
+
+<p>À cette judicieuse raillerie, les courtisans restèrent silencieux et
+confus, tandis que l'empereur, ses deux mains sur son gros ventre,
+riait aux éclats de son rire glapissant.</p>
+
+<p>&mdash;Karl,&mdash;lui dit tout bas Amael,&mdash;j'aime mieux t'entendre
+parler avec cette fine sagesse que de te voir éventrer un cerf aux
+abois.</p>
+
+<p>Mais l'empereur, au lieu de répondre au vieux Breton, lui dit
+soudain en étendant au loin la main:&mdash;Regarde donc la jolie fille!!</p>
+
+<p>Amael suivit des yeux le geste de Karl, et vit parmi plusieurs esclaves
+bûcherons de la forêt, attirés par la curiosité de la chasse,
+une toute jeune fille, à peine vêtue de haillons, mais d'une beauté
+remarquable; une enfant beaucoup plus jeune, âgée de dix ou onze
+ans, la tenait par la main; une pauvre vieille femme, aussi misérablement
+vêtue, les accompagnait toutes deux. L'empereur des Franks,
+dont les gros yeux à fleur de tête brillaient d'une luxurieuse convoitise,
+répéta en s'adressant à Amael:&mdash;Par la chappe de saint Martin!
+la jolie fille!... Est-ce parce que tu as cent ans, seigneur Breton,
+que tu restes insensible à la vue d'une si rare beauté?</p>
+
+<p>&mdash;Karl, la misère de cette pauvre créature me frappe plus que sa
+beauté.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es fort pitoyable, seigneur Breton... et moi aussi. Le lin
+et la soie doivent vêtir une si charmante enfant. C'est sans doute la
+fille de quelque esclave bûcheron. Il s'en trouve, par ma foi, de fort
+jolies dans la forêt, et souvent, en chassant, j'ai abandonné une chasse
+pour l'autre... Mais, vrai, je n'ai jamais rencontré ici plus mignonne
+personne. Sa bonne étoile l'aura amenée sur le passage de
+Karl.&mdash;Et, sans quitter la jeune fille des yeux, il appela l'un des
+seigneurs de sa suite:&mdash;Eh! Burchard... approche!</p>
+
+<p>Le seigneur Burchard descendit promptement de cheval et accourut
+à la voix de l'empereur, qui lui dit quelques mots à l'oreille en s'éloignant
+d'Amael. Le seigneur Burchard, très-honoré sans doute de
+l'honnête mission dont le chargeait son maître, s'inclina respectueusement,
+et, tenant son cheval par la bride, s'approcha de la vieille
+femme et des deux jeunes filles, leur fit signe de le suivre, et disparut
+avec elles derrière un groupe de chasseurs. Une vive rougeur
+colora les joues d'Amael; il fronça le sourcil, ses traits exprimèrent
+autant d'indignation que de dégoût. Soudain il vit l'empereur regarder
+autour de lui avec une certaine inquiétude en disant à haute
+voix:&mdash;Où sont donc mes fillettes? Elles n'arrivent pas... Est-ce
+qu'elles auraient perdu la chasse?</p>
+
+<p>&mdash;Auguste empereur,&mdash;dit l'un des officiers,&mdash;j'ai entendu Richulff,
+qui accompagnait vos augustes filles, affirmer que, lorsque
+la pluie a commencé de tomber, les unes se sont décidées à retourner
+à Aix-la-Chapelle, les autres à gagner le pavillon de la forêt où vous
+avez ordonné de préparer le souper.</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, les peureuses! pour un peu de pluie quitter la
+chasse! Je gagerais que ma petite Thétralde est du nombre de ces
+amazones qui redoutent une goutte d'eau, et qui sont retournées
+en hâte au palais. Puisqu'il en est ainsi, je n'ai pas à m'inquiéter
+d'elles. Gagnons le pavillon de la forêt, car j'ai grand' faim.&mdash;Et
+l'empereur, remontant à cheval, ajouta:&mdash;Nous retrouverons dans
+ce pavillon celles de ces fillettes qui auront préféré souper avec leur
+père... à celles-là je ferai bonne fête.</p>
+
+<p>Amael, en entendant Karl manifester une sorte d'inquiétude pour
+ses filles, commença de s'inquiéter à son tour de Vortigern, que
+plusieurs fois déjà il avait cherché du regard. Avisant alors Octave,
+qui venait seulement de rejoindre au galop de son cheval les seigneurs
+de la cour, il dit vivement au jeune Romain:&mdash;Octave, tu
+n'as pas vu mon petit-fils?</p>
+
+<p>&mdash;Non, nous avons été séparés presque au commencement de la
+chasse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne vient pas,&mdash;reprit Amael avec inquiétude.&mdash;Voici la
+nuit et il ne connaît aucun des chemins de cette forêt... Pauvre
+enfant! qu'est-il devenu?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oh! seigneur Breton,&mdash;dit l'empereur des Franks, qui,
+remontant à cheval, s'était rapproché du vieillard et avait entendu
+ses questions au jeune Romain,&mdash;te voici donc fort inquiet pour
+ton jouvenceau? Eh bien! quand il se serait égaré ce soir? demain il
+retrouvera son chemin. Mourra-t-il pour une nuit passée en pleine
+forêt? La chasse n'est-elle pas l'école de la guerre? Allons, allons,
+viens, rassure-toi! et puis, d'ailleurs, qui sait?&mdash;ajouta Karl d'un
+ton guilleret,&mdash;peut être a-t-il rencontré quelque jolie fille de bûcheron
+dans une des huttes de la forêt? C'est de son âge; tu ne veux
+pas en faire un moine de ce garçon!</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'empereur des Franks se mit en marche vers le pavillon où il
+devait dîner avec ses courtisans, avant de regagner Aix-la-Chapelle.
+Il appela et fit placer près de lui Amael, toujours inquiet au sujet de
+Vortigern.&mdash;Seigneur Breton,&mdash;dit gaiement l'empereur au centenaire,&mdash;causons.
+Que penses-tu de cette journée? Es-tu revenu
+de tes préventions contre Karl le Batailleur? Me crois-tu quelque
+peu digne de gouverner les peuples divers de mon empire, aussi
+vaste que l'ancien empire romain? Me crois-tu surtout quelque peu
+digne de régner sur ta sauvage petite peuplade armoricaine?</p>
+
+<p>&mdash;Je te répondrai avec sincérité.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, dans ma jeunesse, ton aïeul m'a proposé d'être le geôlier
+du dernier descendant de Clovis, un malheureux enfant, prisonnier
+dans une abbaye, ayant à peine une robe pour se couvrir.
+Cet enfant, devenu jeune homme, a été, par ordre de Pépin ton père,
+tondu et enfermé dans un monastère, où il est mort obscur, oublié.</p>
+
+<p>&mdash;Que veux-tu conclure de ceci?</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi finissent les royautés; telle est l'expiation prompte ou tardive,
+réservée aux races royales issues de la conquête. C'est leur juste
+châtiment.</p>
+
+<p>&mdash;De sorte que ma race, à moi, que le monde entier appelle
+Karl le Grand,&mdash;répondit l'empereur, avec un sourire de dédaigneux
+orgueil,&mdash;de sorte que ma race, à moi, finira obscurément,
+lâchement, comme ce roi imbécile et fainéant, dernier rejeton de
+Clovis?</p>
+
+<p>&mdash;C'est là ma pensée. Je te l'ai dit: toute royauté expie tôt ou
+tard l'iniquité de son origine.</p>
+
+<p>&mdash;Je te croyais, seigneur Breton, un homme de jugement et
+d'esprit sain,&mdash;dit l'empereur en haussant les épaules,&mdash;tu n'es
+qu'un vieux fou!</p>
+
+<p>&mdash;Karl, ce matin, dans ton école Palatine, tu as remarqué, signalé
+ceci: les enfants pauvres étudient avec ardeur, tandis que les
+enfants riches sont paresseux. Simple en est la raison: les premiers
+sentent le besoin de travailler pour parvenir, les seconds sont certains
+de parvenir sans travailler. Tes ancêtres, les Maires du palais, voulant
+usurper la couronne, ont agi comme les enfants pauvres. Tes
+descendants, n'ayant plus de couronne à conquérir, agiront comme
+les enfants riches. C'est là une des mille causes de la dégradation des
+royautés.</p>
+
+<p>&mdash;Ta comparaison, malgré certaine apparence de logique, est
+fausse. Mon père a usurpé la couronne, mais il m'avait à peine
+laissé le royaume des Gaules; à cette heure, la Gaule n'est plus
+qu'une petite province de l'immense empire que j'ai conquis. Je ne
+suis donc pas resté paresseux, engourdi, comme un enfant riche!</p>
+
+<p>&mdash;Je te parle de ta descendance et non de toi; mais qu'importe!
+biens larronnés, ou si le terme t'effarouche, pouvoir violemment
+conquis ne profite jamais: les rois franks et leurs leudes, plus tard
+devenus grands seigneurs bénéficiers, ont, à l'aide des évêques, dépouillé
+la Gaule, ils se sont partagé son sol et ont réduit ses peuples à
+l'esclavage. Rois, seigneurs et évêques expieront tôt ou tard leur
+crime. Ils se dévoreront les uns les autres, jusqu'à ce que...</p>
+
+<p>&mdash;Achève, seigneur Breton.</p>
+
+<p>&mdash;J'avais pour aïeul un soldat, frère de lait de <i>Victoria la Grande</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Une héroïne! J'ai lu ce nom dans les historiens latins. Son
+fils a régné sur la Gaule.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sur la Gaule libre, qui l'avait librement élu pour son
+chef, selon le droit de tout peuple libre. Donc, ce soldat, mon aïeul,
+a entendu faire à Victoria mourante cette prédiction: «Après des
+siècles de douleur, d'oppression, de luttes sanglantes, la Gaule,
+brisant le joug abhorré des rois de race franque et des papes de
+Rome, se relèvera libre, glorieuse, terrible, et saura reconquérir
+sur ses anciens conquérants son sol et son indépendance.»</p>
+
+<p>&mdash;La prophétie est, je l'avoue, bizarre; d'ailleurs, cette discussion
+ne saurait aboutir à rien de raisonnable,&mdash;répondit l'empereur
+avec impatience,&mdash;il s'agit de l'avenir. Tu prédiras une chose,
+moi une autre: entre nous, qui décidera?</p>
+
+<p>&mdash;Le passé. Les mêmes causes produisent toujours les mêmes
+effets.</p>
+
+<p>&mdash;Laissons l'avenir et le passé, parlons du présent. Que penses-tu
+de moi?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a en toi du bon et du mauvais; mais, je le crois, tu t'enorgueillis
+plutôt de ton mauvais côté que du bon.</p>
+
+<p>&mdash;Selon toi, de quoi suis-je le plus glorieux?</p>
+
+<p>&mdash;De tes conquêtes stériles et désastreuses.</p>
+
+<p>&mdash;Ensuite?</p>
+
+<p>&mdash;Des hommages menteurs que t'envoient rendre par leurs ambassadeurs,
+les empereurs de Perse, d'Asie ou l'Afrique.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce tout?</p>
+
+<p>&mdash;Tu t'enorgueillis encore d'avoir à peu près reconstruit l'administration
+des empereurs romains, de faire peser comme eux ta volonté
+d'un bout à l'autre de tes innombrables Etats. Or, de tout ceci,
+que restera-t-il après toi? Rien. Tous ces peuples conquis, asservis
+par tes armes, se révolteront tôt ou tard. Ton immense empire,
+composé de royaumes qu'aucun lien commun d'origine, de m&oelig;urs,
+de langage ne rattache entre eux, se démembrera, et en s'écroulant,
+il écrasera tes descendants sous ses ruines.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, l'empereur Karl le Grand aura passé sur le monde
+comme une ombre, sans rien fonder, sans rien laisser après lui?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ta vie n'aura pas été inutile. En guerroyant sans cesse
+contre les Frisons, les Saxons, ces hordes sauvages de race germanique
+comme toi, qui voulaient à leur tour envahir la Gaule, tu as arrêté,
+sinon pour toujours, du moins pour longtemps, ces invasions
+continuelles qui ravageaient le nord et l'est de notre malheureux
+pays, tandis que ses autres contrées étaient désolées par les guerres
+civiles des familles royales; mais si tu as fermé la terre des Gaules
+aux Barbares, il leur reste la mer. Les pirates <span class="smcap">North-mans</span> font
+chaque jour des descentes sur les côtes de ton empire, et souvent,
+remontant la Meuse, la Gironde ou la Loire, les bateaux de ces marins
+intrépides sont arrivés au c&oelig;ur de tes possessions.</p>
+
+<p>L'empereur, à ces mots d'Amael, tressaillit; ses traits assombris
+exprimèrent une sorte d'angoisse mêlée d'abattement, et il reprit
+en soupirant:&mdash;Ah! vieillard, cette fois, je le crains, tes prévisions
+ne te trompent pas. Les <i>North-mans</i>! oh! les <i>North-mans</i>
+sont l'unique souci de mes veilles. Je ne sais pourquoi à la seule
+pensée de ces païens, j'éprouve une appréhension étrange, involontaire.
+Un jour, j'étais à Narbonne; quelques barques de ces
+maudits vinrent pirater jusque dans le port. Un noir pressentiment
+me saisit, mes yeux, malgré moi, se remplirent de larmes. Un de
+mes officiers me demanda la cause de cette soudaine tristesse.&mdash;«Savez-vous,
+mes fidèles,&mdash;ai-je dit à ceux qui m'entouraient,&mdash;savez-vous
+pourquoi je pleure amèrement? Certes, je ne crains
+pas que ces <i>North-mans</i> me nuisent par leurs misérables pirateries,
+mais je m'afflige profondément de ce que, moi vivant, ils ont l'audace
+d'aborder un des rivages de mon empire, et grande est ma
+douleur, car j'ai le pressentiment des maux que ces <i>North-mans</i>
+causeront à ma descendance et à mes peuples[JJ].»&mdash;Et l'empereur
+resta pendant quelques instants comme accablé de nouveau sous
+cette sinistre prévision qui lui revenait à la pensée.</p>
+
+<p>&mdash;Karl,&mdash;reprit Amael d'une voix grave,&mdash;je te l'ai dit, toute
+royauté porte en soi un germe de mort, parce que son principe est
+inique. Peut-être ces pirates <i>North-mans</i> feront-ils expier un jour à ta
+race l'iniquité originelle de son pouvoir royal issu de la conquête.
+Que veux-tu? vous autres, rois conquérants, en héritant du trône
+vous vous léguez les peuples asservis; nous, peuple conquis, pour héritage,
+nous laissons à nos fils la haine des royautés.</p>
+
+<p>Soit que l'empereur, absorbé dans ses pensées, n'eût pas entendu
+les dernières paroles du Gaulois centenaire, soit qu'il ne voulût pas y
+répondre, il s'écria:&mdash;Oublions ces maudits <i>North-mans</i>; parle-moi
+de ce que, selon toi, j'ai encore fait de bon. Tes louanges sont
+rares, elles m'en plaisent davantage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas cruel à plaisir, quoiqu'on puisse te reprocher un
+abominable massacre de plus de quatre mille Saxons égorgés par tes
+ordres, après une bataille sanglante.</p>
+
+<p>&mdash;Ne me rappelle pas cette journée,&mdash;dit vivement Karl en
+interrompant Amael;&mdash;c'était horrible! une véritable boucherie;
+mais il me fallait terrifier ces barbares par un exemple. Fatale
+nécessité de la guerre! je l'ai déplorée, je la déplore encore chaque
+jour.</p>
+
+<p>&mdash;Je le crois, car malgré cet ordre de carnage donné, je le veux,
+dans le farouche emportement de la bataille, tu n'es pas regardé
+comme un homme cruel; ton c&oelig;ur est accessible à certains sentiments
+de justice, d'humanité; tu t'es occupé, dans tes Capitulaires,
+d'améliorer un peu le sort des esclaves et des colons.</p>
+
+<p>&mdash;C'était mon devoir de chrétien, de catholique.</p>
+
+<p>&mdash;Tu n'es pas plus chrétien que tes amis les évêques; tu as obéi
+à un instinct d'humanité naturel à l'homme, quelle que soit sa religion;
+mais tu n'es pas chrétien.</p>
+
+<p>&mdash;Par le roi des cieux! je suis juif peut-être?</p>
+
+<p>&mdash;Le Christ a dit ceci, selon <i>saint Luc</i> l'évangéliste:&mdash;<i>Le Seigneur
+m'a envoyé pour annoncer aux captifs leur délivrance,&mdash;pour
+renvoyer libres ceux qui sont dans les fers!</i>&mdash;Or tes domaines sont
+peuplés de captifs enlevés par la conquête à leur pays; les terres de
+tes évêques et de tes abbés sont peuplées d'esclaves; donc, ni tes
+prêtres ni toi, vous n'êtes chrétiens, puisque un chrétien selon le
+Christ ne doit jamais retenir son prochain en servitude.</p>
+
+<p>&mdash;La coutume le veut ainsi.</p>
+
+<p>&mdash;La coutume? Et qui vous empêche, les évêques et toi, tout-puissant
+empereur, d'abolir cette abominable coutume? Qui vous
+empêche d'affranchir les esclaves? Qui vous empêche de leur rendre,
+avec la liberté, la possession de ces terres qu'eux seuls fécondent de
+leurs sueurs, et qui appartenaient à leurs pères, libres jadis?</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, de tous temps il y a eu et il y aura des esclaves...
+À quoi bon être de race conquérante, sinon pour garder pour
+soi et pour les siens les fruits de la conquête? Par le roi des cieux!
+me prends-tu pour un barbare? N'ai-je pas promulgué des lois,
+fondé des écoles, encouragé les lettres, les arts, les sciences? Est-il
+au monde une cité comparable à ma ville d'Aix-la-Chapelle?</p>
+
+<p>&mdash;Ta somptueuse capitale d'Aix-la-Chapelle, capitale de ton
+empire germanique, n'est pas la Gaule. La Gaule est restée, pour
+toi, une contrée étrangère; tu estimes beaucoup ses forêts propices
+à tes chasses d'automne, et ses riches domaines, dont on voiture
+chaque année les revenus à tes résidences d'outre-Rhin; mais la
+Gaule, épuisée d'hommes et d'argent par tes guerres incessantes, est
+tellement misérable, qu'en aucun temps, le blé, le vin, les bestiaux
+n'ont été plus rares et coûté plus cher. Une épouvantable misère
+désole nos provinces; pour quelques milliers de seigneurs, d'évêques
+ou d'abbés, qui vivent dans la débauche et la fainéantise, des millions
+de créatures de Dieu, presque sans pain, sans abri, sans vêtements,
+travaillent de l'aube au soir, et meurent dans l'esclavage pour entretenir
+l'opulence de leurs maîtres; pour quelques enfants, à qui tu
+fais donner l'instruction dans ton école Palatine, des millions de
+créatures de Dieu naissent, vivent et meurent comme des brutes,
+hébétées, avilies, trompées par tes prêtres, qui, gorgés de richesses,
+insatiables de pouvoir, prêchent aux multitudes la divinité de la misère
+et la sainteté de l'esclavage... Telle est la Gaule sous ton
+règne, Karl le Grand, empereur... De ces maux affreux, es-tu seul
+responsable? Non... Je suis juste: ces maux sont, hélas! la conséquence
+forcée de l'oppression. La conquête, source de ta puissance,
+est une horrible iniquité, elle ne peut engendrer que d'horribles
+iniquités.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard,&mdash;reprit l'empereur d'un air sombre et contenant à
+peine son courroux,&mdash;après t'avoir traité en ami durant cette journée,
+je m'attendais, de ta part, à un autre langage.</p>
+
+<p>&mdash;Je t'ai parlé sincèrement, je parlais toujours ainsi à ton aïeul.</p>
+
+<p>&mdash;En mémoire de mon aïeul, en reconnaissance du service que
+tu lui as rendu à la bataille de Poitiers, je voulais être généreux envers
+toi.</p>
+
+<p>&mdash;Je suis ici ton prisonnier sur parole; je ne demande aucune
+grâce.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de grâce; je désirais accomplir une chose bonne
+pour moi, pour ton peuple et pour toi. Oui, j'espérais après cette
+journée passée dans mon intimité, te voir revenir de tes préventions,
+et alors te dire:&mdash;J'ai vaincu les Bretons par la force de mes
+armes, je veux affermir ma conquête par la persuasion. Retourne en
+ton pays, raconte à tes compatriotes la journée que tu as passée avec
+Karl, ce conquérant, ce tyran; ils auront foi à tes paroles, car ils ont
+en toi, je le sais, une confiance absolue. Tu as été l'âme des deux
+dernières guerres qu'ils ont soutenues contre moi, sois l'âme de la
+pacification que je désire. Une conquête basée sur la force est souvent
+éphémère; une conquête affermie par l'affection, par l'estime,
+devient impérissable. Je crois t'avoir prouvé que l'on peut estimer,
+affectionner Karl; je me fie à ta loyauté pour me gagner le c&oelig;ur des
+Bretons.&mdash;Oui, tel était mon espoir. Cet espoir, l'amère injustice
+de tes paroles le détruit, n'y pensons plus. Tu resteras ici en
+otage; je te traiterai comme je dois traiter un vaillant soldat qui a
+sauvé la vie de mon aïeul; peut-être, à la longue, me jugeras-tu plus
+équitablement; ce jour-là venu, tu pourras retourner en ton pays, et,
+j'en suis certain, tu diras à mon sujet ce que tu croiras le bien, de
+même que tu leur dirais aujourd'hui ce que tu crois le mal.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, quoique ta pensée ne puisse en aucun cas atteindre ton
+but, cette pensée est généreuse, je t'en sais gré.</p>
+
+<p>&mdash;Par la chappe de saint Martin! vous êtes un étrange peuple,
+vous autres Bretons! Quoi! si tu avais créance que je mérite estime
+et affection, tes compatriotes, s'ils partageaient ton opinion, n'accepteraient
+pas avec joie mon empire qu'ils subissent aujourd'hui par la
+force?</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas pour nous d'avoir un maître plus ou moins méritant:
+nous ne voulons pas de maître.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous n'en voulez pas! je suis pourtant maître chez vous,
+païens!</p>
+
+<p>&mdash;Jusqu'au jour où nous nous révolterons de nouveau contre toi.</p>
+
+<p>&mdash;Vous serez écrasés, exterminés, j'en jure Dieu!</p>
+
+<p>&mdash;Soit, fais exterminer jusqu'au dernier Gaulois de Bretagne, fais
+égorger tous les enfants, alors tu pourras régner en paix sur l'Armorique
+déserte et dépeuplée; mais tant qu'un homme de notre race
+vivra dans ce pays, tu pourras le vaincre, jamais le soumettre.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, ma domination est-elle donc si terrible?</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne voulons pas de domination étrangère. Vivre selon la
+loi de nos pères, élire librement nos chefs, en hommes libres, ne
+payer de tribut à personne, nous renfermer dans nos frontières et les
+défendre, tel est notre v&oelig;u. Accepte-le, tu n'auras rien à redouter
+de nous.</p>
+
+<p>&mdash;Des conditions, à moi! à moi, qui règne en maître sur l'Europe!
+Une misérable population de bergers, de bûcherons et de laboureurs
+m'imposer des conditions, à moi, dont les armes ont conquis
+le monde!</p>
+
+<p>&mdash;Je pourrais te répondre que pour vaincre ce misérable peuple
+de bergers, de bûcherons et de laboureurs, retranchés au milieu
+de leurs montagnes, de leurs rochers, de leurs marais et de leurs
+bois, il t'a fallu envoyer dans la Gaule armoricaine tes vieilles bandes
+des guerres de Saxe et de Bohême!</p>
+
+<p>&mdash;Oui!&mdash;s'écria l'empereur avec dépit;&mdash;et afin de maintenir
+ton maudit pays en obéissance, il me faut y laisser mes troupes d'élite,
+qui d'un moment à l'autre me feront faute en Germanie!</p>
+
+<p>&mdash;Ceci est pour toi déplaisant, Karl, j'en conviens, et sans parler
+des invasions maritimes des North-mans, les Bohémiens, les
+Hongrois, les Bavarois, les Lombards et autres peuples conquis par
+tes armes sont, comme les Bretons, vaincus, mais non soumis; d'un
+moment à l'autre, ils peuvent se soulever de nouveau, et, chose grave,
+menacer le c&oelig;ur de ton empire. Nous autres, au contraire, nous ne
+demandons qu'à vivre libres et en paix, sans sortir de nos frontières.</p>
+
+<p>&mdash;Et qui me le garantira? Qui me dit qu'une fois mes troupes
+hors de ton infernal pays, vous ne recommencerez pas vos excursions,
+vos attaques contre les troupes franques cantonnées en dehors
+de vos limites?</p>
+
+<p>&mdash;Ce serait notre droit.</p>
+
+<p>&mdash;Votre droit!</p>
+
+<p>&mdash;Les autres provinces sont gauloises comme nous, notre devoir
+est de les provoquer, de les aider à briser le joug des rois franks;
+mais les gens sensés pensent que le moment n'est pas venu. Depuis
+quatre siècles, les prêtres catholiques ont façonné les populations à
+l'esclavage; des siècles se passeront, hélas! avant qu'elles se réveillent;
+mais écoute, Karl, tu as confiance en ma parole et en mon influence
+sur mes compatriotes?</p>
+
+<p>&mdash;Ne voulais-je pas te renvoyer vers eux?</p>
+
+<p>&mdash;Tu l'avoues, il est dangereux pour toi, d'être forcé de maintenir
+en Bretagne une partie de tes meilleures troupes?</p>
+
+<p>&mdash;Où veux-tu en venir?</p>
+
+<p>&mdash;Rappelle ton armée, je te donne ma parole de Breton, et je
+suis autorisé à te la donner au nom de nos tribus, que, jusqu'à ta
+mort, nous ne sortirons pas de nos frontières.</p>
+
+<p>&mdash;Par le roi des cieux! la raillerie est trop forte! Me prends-tu
+pour un sot? Ne sais-je pas que si, retirant mes troupes, je vous accorde
+une trêve, vous en profiterez pour vous préparer à recommencer
+la guerre après ma mort?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, si tes fils ne respectent pas nos libertés.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, vainqueur, consentir à une trêve honteuse! consentir à
+retirer mes troupes d'un pays que j'ai dompté avec tant de peine!</p>
+
+<p>&mdash;Laisse donc ton armée en Bretagne; mais attends-toi dans un
+an ou deux, peut-être avant, à de nouvelles insurrections.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard insensé! oses-tu bien tenir un tel langage, lorsque toi,
+ton petit-fils et quatre autres chefs Bretons vous êtes mes otages! Oh!
+j'en jure Dieu! votre tête tomberait à la première prise d'armes, entends-tu?
+Ne te fie pas trop, crois-moi, à la bonhomie du vieux
+Karl; je n'aime pas le sang; mais le terrible exemple que j'ai fait
+des quatre mille Saxons révoltés te prouve que je ne recule devant
+aucune nécessité.</p>
+
+<p>&mdash;Les chefs Bretons, restés en route par suite de leurs blessures,
+mais qui bientôt nous rejoindront à Aix-la-Chapelle, n'auraient pas
+accepté, non plus que moi et mon petit-fils, le poste d'otage, s'il eût
+été sans péril; mais crois-moi, Karl, quel que soit le sort qui nous
+attende, nous ne faillirons pas à notre devoir: nous sommes ici au
+c&oelig;ur de ton empire et à même de juger l'opportunité des choses;
+donc nous donnerons, s'il le faut, d'ici même, le signal d'une nouvelle
+guerre lorsque le moment nous semblera venu.</p>
+
+<p>&mdash;Par le roi des cieux! est-ce assez d'audace?&mdash;s'écria l'empereur,
+pâle de fureur;&mdash;oser me dire que ces traîtres, d'après ce qu'ils
+verront ou épieront ici, enverront en Bretagne l'ordre de la révolte!
+Oh! j'en jure Dieu, dès demain, dès ce soir, toi et ton petit-fils
+vous serez plongés dans de si noirs cachots qu'il vous faudra des yeux
+de lynx pour voir ce qui se passe ici. Par la chappe de saint Martin!
+tant d'insolence me rendrait féroce. Pas un mot de plus, vieillard!
+Heureusement, nous voici arrivés au pavillon; je vais retrouver mes
+filles, leur vue me consolera de tant d'ingratitude!&mdash;Ce disant,
+l'empereur des Franks mit son cheval au galop afin de se rendre
+promptement au pavillon de chasse situé à peu de distance. Les seigneurs
+de la suite de Karl se préparaient à hâter comme lui la marche
+de leurs montures, lorsqu'il se retourna vers eux en s'écriant
+d'une voix courroucée:&mdash;Que personne ne me suive! je veux rester
+seul avec mes filles; vous attendrez mes ordres en dehors du
+pavillon.</p>
+
+<p>Un profond et respectueux silence accueillit ces paroles de l'empereur,
+et tandis qu'il s'éloignait, les seigneurs de sa suite continuèrent
+lentement leur route vers le rendez-vous de chasse; Amael,
+confondu parmi eux, les accompagna, réfléchissant à son entretien
+avec Karl, et sentant aussi augmenter l'inquiétude que lui causait
+l'absence prolongée de Vortigern. Les courtisans de l'empereur,
+frissonnant de froid sous leurs habits de soie emplumés et dépenaillés,
+maugréaient tout bas contre le caprice de leur souverain, qui
+retardait ainsi le moment où ils espéraient se réchauffer au foyer du
+pavillon et se réconforter en soupant; descendus de leurs chevaux,
+ils causaient depuis un quart d'heure, lorsque Amael, qui, ayant aussi
+mis pied à terre, se tenait pensif, adossé à un arbre, vit venir Octave
+qui, courant à lui, s'écria d'une voix émue et précipitée:&mdash;Amael,
+je vous cherchais; venez vite.&mdash;Le vieux Breton attacha son cheval à
+un arbre, suivit Octave, et lorsque tous deux furent éloignés de quelques
+pas du groupe des seigneurs franks, le jeune Romain reprit:</p>
+
+<p>&mdash;Je suis dans une inquiétude mortelle au sujet de Vortigern.</p>
+
+<p>&mdash;Que dis-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Voici ce que je viens d'apprendre dans ce pavillon: votre petit-fils
+ayant sans doute été emporté par son cheval, au commencement
+de la chasse, Thétralde et Hildrude, deux des filles de l'empereur,
+l'ont suivi. Que s'est-il passé? je l'ignore; seulement l'on m'assure
+qu'Hildrude, qui semblait fort irritée, est retournée à Aix-la-Chapelle
+avec deux de ses s&oelig;urs et les concubines de son père... donc Thétralde
+est restée seule avec Vortigern en quelque endroit de la forêt.</p>
+
+<p>&mdash;Achève!</p>
+
+<p>&mdash;Amael, je connais par expérience la facilité des m&oelig;urs de
+cette cour. Thétralde a remarqué votre petit-fils; elle a quinze ans,
+elle a été élevée au milieu de ses s&oelig;urs, qui ont autant d'amants
+que son père a de maîtresses. Vortigern a, malgré lui, le pauvre
+innocent, tourné la tête de Thétralde: ce sont deux enfants; ils ont
+disparu ensemble, ils se seront perdus ensemble... car trois des
+filles de Karl sont retournées au palais, deux autres sont revenues
+ici. Thétralde seule ne se retrouve pas. Or, si, comme je le crois,
+elle s'est égarée en compagnie de Vortigern, il est à espérer, aurais-je
+dit ce matin... il est à craindre, dirai-je ce soir, que...</p>
+
+<p>&mdash;Ciel et terre!&mdash;s'écria le vieillard en pâlissant,&mdash;tu as le
+courage de plaisanter!</p>
+
+<p>&mdash;Ce matin, j'aurais, je l'avoue, trouvé l'aventure divertissante;
+ce soir, elle me paraît redoutable: voici pourquoi: tout à l'heure,
+l'empereur ordonnant que personne ne le suivît, a piqué des deux
+vers le pavillon.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui; c'était, disait-il, afin de rester seul avec ses filles.</p>
+
+<p>&mdash;Maudit accès de tendresse paternelle! Rothaïde et Berthe, filles
+de Karl, croyant, sans doute, être à l'avance prévenues de son arrivée
+par le bruit tumultueux de sa chevauchée, avaient gagné les
+chambres hautes du pavillon, Berthe avec Enghilbert, le bel abbé de
+Saint-Riquer, Rothaïde avec Audoin, l'un des officiers de l'empereur.
+Or, les deux couples pleins de sécurité se mirent, les imprudents!
+à chanter les litanies de Vénus!</p>
+
+<p>&mdash;Quelles m&oelig;urs! quelle cour!</p>
+
+<p>&mdash;L'empereur arrive seul, descend de cheval; les amoureux n'entendent
+rien.&mdash;«Où sont mes filles?&mdash;demande-t-il brusquement
+au grand Nomenclateur de sa table, qui veillait aux préparatifs du
+souper... C'est de lui que je tiens ces détails, car, tout à l'heure,
+transi de froid et mouillé jusqu'aux os, je suis, malgré les ordres de
+Karl, entré par une porte de derrière du pavillon, pour me réchauffer
+au feu de la cuisine...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! qu'importe!</p>
+
+<p>&mdash;Où sont mes filles?&mdash;demanda donc l'empereur à l'officier de
+sa table d'un ton courroucé, car il semble véritablement furieux... de
+cette furie, vous savez peut-être la cause, Amael, vous qui l'avez
+entretenu tout le long du chemin?</p>
+
+<p>&mdash;Octave... tu me mets au supplice... achève donc!</p>
+
+<p>&mdash;Le grand Nomenclateur, comme tous les officiers du palais,
+connaissait les galanteries des filles de l'empereur; aussi, les
+voyant grimper aux chambres hautes avec Audoin et Enghilbert,
+notre homme supposa sagement qu'elles n'allaient point en ce lieu
+pour dire leurs oraisons. À la vue inattendue de Karl, qui lui demande
+où sont ses filles, le grand Nomenclateur se trouble et répond:&mdash;«Auguste
+empereur... je vais avertir les augustes princesses de
+votre auguste présence; elles sont, je crois, montées aux chambres
+hautes pour prendre un peu de repos, en attendant le souper.»&mdash;«Je
+vais aller les rejoindre,»&mdash;reprit Karl,&mdash;et le voici grimpant
+à son tour à l'étage supérieur. Le vieux Vulcain, surprenant Mars et
+Vénus dans leurs amoureux ébats, ne dut pas être plus furieux que
+l'auguste empereur en surprenant ses filles et leurs galants, car le
+grand Nomenclateur, resté près de la porte de l'escalier, entendit
+bientôt un tapage infernal dans les chambres hautes: l'irascible Karl
+jouait à tort et à travers du manche de son fouet de chasse sur les
+couples amoureux; après quoi un grand silence se fit. L'empereur,
+ayant l'habitude de ne point ébruiter ces choses, redescendit, calme
+en apparence, mais pâle de colère, et...&mdash;Le récit d'Octave fut soudain
+interrompu par des cris tumultueux; il vit, ainsi qu'Amael, des
+esclaves sortir du pavillon en tenant des torches à la main. Bientôt
+la voix perçante de l'empereur, dominant ce tumulte, s'écria:&mdash;À
+cheval!... ma fille Thétralde est égarée dans la forêt... elle n'est
+pas retournée au palais... et elle n'est pas venue dans ce pavillon...
+Prenez des torches... et cherchons-la!... Vite, à cheval! à cheval!...</p>
+
+<p>&mdash;Amael... au nom du salut de votre petit-fils,&mdash;s'écria précipitamment
+Octave,&mdash;suivez-moi de loin... il nous reste une
+chance de sauver Vortigern du courroux de l'empereur.&mdash;Ce disant,
+le jeune Romain disparut au milieu des seigneurs de la cour, qui
+couraient à leurs chevaux, tandis que Karl, dont la colère, un moment
+contenue, faisait explosion de nouveau, s'écriait:&mdash;Les voilà
+ahuris comme un troupeau en désordre... Que chacun prenne une
+torche et suive une des allées de la forêt... en appelant ma fille à
+grands cris. Holà! quelqu'un pour porter une torche devant moi!&mdash;Octave,
+à ces mots, saisit une torche et s'approcha de l'empereur,
+tandis que d'autres seigneurs s'éloignaient rapidement dans diverses
+directions, afin d'aller à la recherche de Thétralde. Amael comprit
+alors le sens de la recommandation d'Octave, et remontant à cheval,
+ainsi qu'y étaient remontés Karl et le jeune Romain qui l'éclairait,
+il les laissa tous deux prendre une assez grande avance, puis il les
+suivit de loin, se guidant sur la lumière de la torche qui brillait à
+travers les ténèbres.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>L'empereur, ainsi que le racontait plus tard Octave à Amael,
+semblait tour à tour en proie à la colère que lui causait la nouvelle
+preuve du libertinage de ses filles et à l'inquiétude où le jetait la
+disparition de Thétralde. Ces divers sentiments se traduisaient par
+quelques mots entrecoupés, parvenant aux oreilles du jeune Romain,
+qui précédait Karl de quelques pas:&mdash;Malheureuse enfant!...
+où est-elle? où est-elle? mourant de froid et de frayeur... au fond
+de quelque taillis, peut-être!&mdash;murmurait l'empereur; puis il appelait
+à grands cris:&mdash;Thétralde! Thétralde!&mdash;Mais le silence
+seul lui répondant, il reprenait en gémissant:&mdash;Hélas! elle ne
+m'entend pas! Roi des cieux, aie pitié de moi! Si jeune... si délicate...
+une pareille nuit de froidure peut la tuer!... Oh! malheur à
+ma vieillesse! que cette enfant eût consolée... Elle n'eût pas ressemblé
+à ses s&oelig;urs; son front de quinze ans n'a jamais rougi d'une
+mauvaise pensée! Oh! morte, morte, peut-être! Non, non... la jeunesse
+est si vivace... et puis ces filles... je les ai élevées en garçons...
+elles sont habituées à la fatigue... à me suivre pendant mes
+voyages... et pourtant... cette nuit profonde... ce froid... la frayeur
+de se trouver seule... c'est affreux pour une enfant de cet âge!&mdash;Et
+il se reprenait à crier:&mdash;Thétralde! Thétralde!&mdash;Puis, s'arrêtant
+soudain et prêtant l'oreille, l'empereur des Franks dit vivement
+au jeune Romain après un moment de silence:&mdash;N'as-tu pas entendu
+le hennissement d'un cheval?</p>
+
+<p>&mdash;En effet, auguste prince, il me semble...</p>
+
+<p>&mdash;Écoute... écoute...</p>
+
+<p>Octave se tut; bientôt un nouveau et lointain hennissement retentit
+au milieu du silence de la forêt.&mdash;Plus de doute... ma fille, désespérant
+de retrouver son chemin, aura attaché sa haquenée à un arbre,&mdash;s'écria
+Karl, palpitant d'espérance, et s'adressant à Octave:&mdash;Au
+galop! au galop!&mdash;Précipitant alors sa course, l'empereur des
+Franks s'écria:&mdash;Thétralde! ma fille!... me voici!</p>
+
+<p>Amael, qui, à une assez grande distance et toujours dans l'ombre,
+suivait Karl, voyant la lumière de la torche sur laquelle il se guidait
+s'éloigner rapidement dans les ténèbres, prit aussi le galop, laissant
+toujours à l'empereur la même avance. Celui-ci eut bientôt atteint,
+ainsi qu'Octave, l'endroit de la route où Vortigern et Thétralde,
+avant d'entrer dans la hutte du bûcheron, avaient attaché leurs chevaux.
+Une lueur de la torche éclaira la forme blanche de la monture
+favorite de la jeune fille, et laissa dans l'ombre le noir coursier de
+Vortigern, attaché à quelques pas.</p>
+
+<p>&mdash;La haquenée de Thétralde!&mdash;s'écria Karl; puis, avisant la
+cabane à la clarté du flambeau porté par Octave, il ajouta:&mdash;O roi
+des cieux! grâces te soient rendues!... ma chère enfant a trouvé un
+abri!!&mdash;Mettant alors pied à terre, l'empereur dit au jeune Romain,
+en se dirigeant vers la hutte, éloignée d'une vingtaine de pas de la
+route.&mdash;Viens vite! ma fille est là... Marche devant, éclaire-moi.</p>
+
+<p>Octave, doué d'un coup d'&oelig;il plus perçant que celui de Karl, avait
+reconnu en frémissant le cheval de Vortigern, attaché auprès de la
+haquenée de Thétralde; aussi, pressentant l'accès de fureur où allait
+entrer l'empereur à la vue du spectacle qui l'attendait, sans doute...
+Octave recourut à un moyen extrême: feignant de trébucher, il laissa
+tomber sa torche dans l'espoir de l'éteindre sous ses pieds, comme
+par hasard. Mais Karl se baissa vivement, la ramassa en s'écriant:&mdash;Maladroit!&mdash;Puis
+il courut à l'entrée de la hutte... Le jeune Romain,
+plein d'épouvante, suivait l'empereur; soudain il le vit s'arrêter
+pétrifié au seuil de la cabane, intérieurement éclairée par la
+torche qu'il tenait, et dont la lueur continuait de guider Amael.
+Celui-ci, ayant aussi mis pied à terre, put, grâce à l'épaisse feuillée
+dont était jonché le sol, s'approcher sans être entendu de l'empereur
+des Franks, au moment où celui-ci, frappé de stupeur, s'était arrêté
+immobile. Voici ce que vit Amael à la clarté du flambeau: Vortigern,
+profondément endormi, couché, son épée nue à côté de lui, défendait
+l'entrée de la cabane, car, pour y pénétrer, il eût fallu marcher sur
+son corps placé en travers du seuil. Au fond de cette retraite, Thétralde,
+étendue sur un lit de mousse et soigneusement couverte de
+la tunique du jouvenceau, dormait aussi d'un profond sommeil, sa
+tête, candide et charmante, posée sur l'un de ses bras replié. Telle
+était la persistance de leur sommeil, que ni la jeune fille ni Vortigern
+ne furent d'abord réveillés par la lumière de la torche. De
+grosses gouttes de sueur tombaient du front pâle de l'empereur des
+Franks. À sa première stupeur de retrouver sa fille dans cette hutte
+solitaire en compagnie du jeune Breton, avait succédé sur les traits
+de Karl l'expression d'une angoisse terrible; puis, ces doutes cruels
+sur la chasteté de sa fille firent place à l'espoir, lorsqu'il remarqua
+la sérénité du sommeil de ces deux enfants. L'empereur se sentait
+encore rassuré par la précaution qu'avait eue Vortigern de se coucher
+en travers du seuil de la cabane, cédant, sans doute, ainsi à une
+pensée de respectueuse sollicitude et de vaillante protection. Thétralde,
+cependant, s'éveilla la première. La clarté de la torche frappa
+les paupières closes de la jeune fille; elle souleva d'abord à demi sa
+tête, encore appesantie, porta la main à ses yeux, les ouvrit bientôt
+tout grands, se dressa sur son séant; puis, à la vue de son père, elle
+poussa un cri de joie si sincère, ses traits enchanteurs exprimèrent
+un bonheur si pur de tout embarras, de toute honte, en se jetant
+d'un bond au cou de Karl, qu'il la pressa contre son c&oelig;ur avec
+ivresse en murmurant:&mdash;Ah! je ne crains plus rien... son front
+n'a pas rougi!</p>
+
+<p>Ces mots arrivèrent aux oreilles d'Amael, jusqu'alors debout et
+immobile derrière l'empereur, qui courut bientôt un assez grand
+danger: car Thétralde, courant à son père dans le premier élan de
+sa joie, avait heurté Vortigern en passant par-dessus son corps; le
+jeune Breton, réveillé en sursaut, ébloui par la lumière et l'esprit encore
+troublé par le sommeil, saisit son épée, se releva d'un bond;
+et voyant à l'entrée de la hutte deux hommes, dont l'un tenait Thétralde
+enlacée dans ses bras, il crut à un rapt, saisit d'une main
+Karl à la gorge, et, le menaçant de son épée nue, s'écria:&mdash;Tu
+es mort si...&mdash;Mais, reconnaissant aussitôt le père de Thétralde,
+Vortigern laissa tomber son épée, se frotta les yeux, et dit en reculant
+d'un pas:&mdash;L'empereur des Franks!...</p>
+
+<p>&mdash;Lui-même, mon garçon!&mdash;répondit joyeusement Karl en
+baisant de nouveau avec une sorte de frénésie le front et les cheveux
+de sa fille.&mdash;Tu avais défendu l'entrée de la hutte en te couchant
+en travers du seuil... Aussi, la vigueur de ton poignet me prouve
+qu'il eût été mal venu celui qui aurait eu quelque méchante intention
+contre mon enfant!</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes tes ennemis, et cependant tu nous as accueillis
+avec bonté, mon aïeul et moi,&mdash;répondit simplement le jeune Breton,
+sans baisser les yeux devant le regard pénétrant de Karl;&mdash;j'ai veillé
+sur ta fille... comme j'aurais veillé sur ma s&oelig;ur.</p>
+
+<p>Vortigern accentua si noblement ces mots: <i>ma s&oelig;ur</i>, qu'Amael
+murmura tout bas à l'oreille de Karl:&mdash;Ainsi que toi, je ne doute
+pas de la pureté de ces enfants.</p>
+
+<p>&mdash;Toi ici?&mdash;s'écria l'empereur en se retournant avec surprise.&mdash;Sois
+le bienvenu! D'où sors-tu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu cherchais ta fille... moi je cherchais mon petit-fils.</p>
+
+<p>&mdash;Et je l'ai retrouvée, ma douce fille!&mdash;reprit Karl avec un attendrissement
+ineffable, en baisant encore Thétralde au front.&mdash;Oh!
+je l'aime... je l'aime... plus que je ne l'ai jamais aimée!&mdash;Et, la
+tenant toujours enlacée de l'un de ses bras, l'empereur alla jusqu'au
+fond de la hutte, où il se jeta brisé par l'émotion. Faisant alors asseoir
+Thétralde sur ses genoux, et la contemplant avec bonheur, il lui
+dit:&mdash;Voyons, fillette, raconte-moi ton aventure... Comment as-tu
+perdu la chasse? Comment t'es-tu ainsi égarée? Comment t'es-tu
+résignée à passer la nuit dans cette hutte, quoique gardée par ce
+vaillant soldat?</p>
+
+<p>&mdash;Mon père,&mdash;répondit Thétralde en baissant les yeux et cachant
+un instant son visage dans le sein de Karl, sur les genoux de qui
+elle restait assise,&mdash;laisse-moi rassembler mes souvenirs... je vais
+tout te raconter.</p>
+
+<p>Vortigern, pendant un moment de silence qui suivit la réponse
+de Thétralde, se rapprocha d'Amael, qui le serra tendrement contre
+sa poitrine, tandis que, debout, la torche à la main, éclairant cette
+scène, le jeune Romain semblait, il faut l'avouer, encore plus surpris
+qu'enthousiasmé de la continence de Vortigern.</p>
+
+<p>&mdash;Mon père,&mdash;reprit Thétralde en relevant la tête et attachant
+son regard candide sur l'empereur des Franks,&mdash;je dois tout te
+dire, n'est-ce pas? tout... absolument?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, fillette, tout absolument!&mdash;Et Karl, réfléchissant, dit à
+Octave:&mdash;Plante cette torche en terre, et va avec ce jeune garçon
+veiller sur nos chevaux.&mdash;Le Romain obéit, s'inclina, et sortit avec
+le petit-fils d'Amael.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! mon père... tu renvoies Vortigern?&mdash;dit Thétralde avec
+un accent de doux reproche.&mdash;J'aurais, au contraire, désiré qu'il
+restât pour te confirmer mon récit.</p>
+
+<p>&mdash;Tout ce que tu me diras, ma fille, je le croirai. Parle, parle
+sans crainte devant moi et l'aïeul de ce digne garçon.</p>
+
+<p>&mdash;Hier,&mdash;reprit Thétralde,&mdash;j'étais au balcon du palais lorsque
+Vortigern est entré dans la cour. Apprenant qu'il venait ici comme
+prisonnier, si jeune et blessé, je me suis tout de suite intéressée à
+lui; puis, quand il a manqué d'être renversé, tué peut-être par son
+cheval, j'ai eu si grand'peur, si grand'peur, que j'ai poussé un cri
+d'effroi; mais, lorsque Hildrude et moi nous l'avons vu se montrer
+intrépide cavalier, nous lui avons, dans notre admiration, jeté nos
+bouquets.</p>
+
+<p>&mdash;Vous m'aviez toutes deux parlé de votre admiration pour ce
+jouvenceau comme habile écuyer, mais point du tout de ces bouquets-là;
+enfin, passons... continue.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai été certainement très-heureuse de ton retour, bon père;
+cependant, je te l'avoue, je pensais peut-être encore plus à Vortigern
+qu'à toi; toute la nuit, ma s&oelig;ur et moi, nous avons parlé du jeune
+otage breton, de sa bonne grâce, de sa figure, à la fois douce et
+hardie... de...</p>
+
+<p>&mdash;Bien, bien, passons là-dessus, ma fille, passons...</p>
+
+<p>&mdash;Tu ne veux donc pas, père, que je te dise tout?...</p>
+
+<p>&mdash;Si... si... continue...</p>
+
+<p>&mdash;Au point du jour, je me suis endormie, mais c'était encore
+pour rêver de Vortigern; nous l'avons revu à l'église, quand je ne
+regardais pas son fier et doux visage, je priais pour le salut de son
+âme. Après la messe, lorsque j'ai su que l'on chasserait, ma seule
+crainte a été qu'il ne vînt pas à la chasse... Juge de ma joie, mon
+père, lorsque je l'ai aperçu. Soudain son cheval s'emporte; moi,
+presque sans réfléchir, car j'agissais vraiment comme malgré moi, je
+donne un coup de houssine à ma haquenée pour rejoindre Vortigern.
+Hildrude me suit, elle veut me dépasser; oh! alors cela m'irrite; je
+frappe son cheval à la tête; il fait un écart, emporte ma s&oelig;ur dans
+une autre allée; j'arrive seule auprès de Vortigern. Le brouillard, la
+pluie, et bientôt la nuit nous surprennent; nous remarquons cette
+hutte de bûcheron et un foyer à demi éteint; alors nous nous disons:
+nous ne pouvons retrouver notre chemin, passons la nuit ici!
+Par bonheur, nous voyons des châtaignes tombées des arbres; nous
+les ramassons, nous les faisons cuire sous la cendre, mais nous avons
+oublié de les manger...</p>
+
+<p>&mdash;Parce que vous étiez trop fatigués, sans doute?... de sorte que,
+pour prendre du repos, tu t'es couchée, toi sur cette mousse, et ce
+garçon en travers du seuil?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, mon père... avant de nous endormir, nous avons
+beaucoup causé, beaucoup disputé, et c'est en disputant ainsi que
+nous avons oublié nos châtaignes... puis le sommeil nous a pris, et
+nous nous sommes endormis.</p>
+
+<p>&mdash;Mais à quel propos toi et ce garçon vous êtes-vous disputés,
+ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Hélas! j'avais eu des pensées mauvaises... ces pensées, Vortigern
+les combattait de toutes ses forces, et, à ce propos, nous nous
+sommes disputés; pourtant, au fond, vois-tu, il avait raison; car
+tu ne pourras jamais le croire. Je voulais fuir Aix-la-Chapelle, et aller
+en Bretagne avec Vortigern... pour nous y marier.</p>
+
+<p>&mdash;Me quitter... ma fille... me quitter? moi qui t'aime si tendrement!</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que m'a répondu Vortigern. «&mdash;Thétralde, y songes-tu?
+quitter ton père, qui te chérit,&mdash;me disait-il.&mdash;Quoi! tu aurais
+le triste courage de lui causer ce cruel chagrin? Et moi qu'il
+a traité, ainsi que mon aïeul, avec bonté, je serais ton complice!
+Non, non; d'ailleurs je suis ici prisonnier sur parole; prendre
+la fuite, ce serait me déshonorer. Ma mère ne me reverrait de
+sa vie...»&mdash;Ta mère t'aime trop,&mdash;disais-je à Vortigern,&mdash;pour
+ne pas te pardonner; mon père aussi nous pardonnera: il est si bon!
+N'a-t-il pas été indulgent pour mes s&oelig;urs, qui ont leurs amants
+comme il a des maîtresses... Cela ne fait ni tort ni mal à personne
+de s'aimer quand on se plaît; une fois mariés, nous reviendrons
+auprès de mon père; heureux de me revoir, il oubliera tout, et nous
+vivrons auprès de lui comme Éginhard et ma s&oelig;ur Imma.&mdash;Mais
+Vortigern, inflexible, me parlait sans cesse de sa promesse de prisonnier
+et du chagrin que te causerait ma fuite; il pleurait ainsi que
+moi à chaudes larmes en me consolant et me grondant comme une
+enfant que j'étais; enfin, quand nous avons eu beaucoup disputé,
+beaucoup pleuré, il m'a dit: «Thétralde, la nuit s'avance; tu
+dois être fatiguée, il faut te coucher sur ce lit de mousse; je me
+mettrai en travers du seuil, mon épée nue à côté de moi, pour
+te défendre au besoin...» Je tombais de sommeil; Vortigern
+m'a couverte de sa tunique; je me suis endormie, et je rêvais encore
+de <i>lui</i>, quand tout à l'heure tu m'as réveillée, mon bon père...</p>
+
+<p>L'empereur des Franks avait écouté ce naïf récit avec un mélange
+d'attendrissement, de crainte et de chagrin; bientôt il poussa un
+profond soupir d'allégement qui semblait répondre à cette réflexion:&mdash;À
+quel danger ma fille a échappé!...&mdash;Cette pensée dominant
+bientôt toutes les autres, Karl embrassa de nouveau Thétralde
+avec effusion, en lui disant:&mdash;Chère enfant, ta franchise me charme;
+elle me fait oublier qu'un moment tu as pu songer à quitter ton
+père.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! à ce méchant projet, Vortigern m'a fait renoncer; aussi,
+pour le récompenser, tu seras bon, tu nous marieras, n'est-ce pas?
+Nous nous aimons tant!...</p>
+
+<p>&mdash;Nous reparlerons de cela. Quant à présent, il faut songer
+à regagner le pavillon, tu y prendras quelques moments de repos;
+nous repartirons ensuite pour Aix-la-Chapelle. Attends-moi ici;
+j'ai à m'entretenir un moment avec ce bon vieillard.&mdash;Karl sortit
+de la hutte avec Amael, et lui dit en s'arrêtant à quelques pas:&mdash;Ton
+petit-fils est un loyal garçon, vous êtes une famille de braves
+hommes; tu as sauvé la vie de mon aïeul, ton petit-fils a respecté
+l'honneur de ma fille; car je sais ce qu'il y a de fatal, à l'âge de ces
+enfants, dans l'entraînement d'un premier amour; cet entraînement,
+Vortigern l'eût payé de sa vie... mais j'aime mieux louer que punir.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, lorsqu'il y a quelques heures je te disais mes inquiétudes
+à propos de l'absence de Vortigern, tu m'as répondu:&mdash;«Bon!
+il aura rencontré quelque jolie fille de bûcheron... l'amour est de
+son âge. Tu ne veux pas faire un moine de ce garçon?»&mdash;Et
+pourtant, s'il eût traité ta fille comme la fille d'un bûcheron... qu'aurais-tu
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Par le roi des cieux! Vortigern ne serait pas sorti vivant de
+cette hutte!</p>
+
+<p>&mdash;Donc il est permis de déshonorer la fille d'un esclave? et le
+déshonneur de la fille d'un empereur est puni de mort? Toutes deux
+pourtant sont des créatures de Dieu, égales à ses yeux.</p>
+
+<p>&mdash;Vieillard, ces paroles sont insensées!</p>
+
+<p>&mdash;Et tu te dis chrétien! et tu nous traites de païens! Mon petit-fils
+s'est conduit en honnête homme, rien de plus. L'honneur nous
+est cher, à nous autres Gaulois de cette vieille Armorique qui a pour
+devise: <i>Jamais Breton ne fit trahison.</i> Un dernier mot: Veux-tu
+m'accorder une grâce? je t'en saurai gré.</p>
+
+<p>&mdash;Parle.</p>
+
+<p>&mdash;Tantôt, je t'ai vu frappé de la beauté d'une pauvre fille esclave;
+tu songes à faire d'elle une de tes concubines d'un moment; sois généreux
+pour cette malheureuse créature, ne la corromps pas; rends-lui
+la liberté, à elle et à sa famille; donne à ces gens le moyen de
+vivre laborieusement, mais honnêtement.</p>
+
+<p>&mdash;Il en sera ainsi, foi de Karl, je te le promets. Tu n'as rien de
+plus à me demander?</p>
+
+<p>&mdash;Rien.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute à ton tour. Tantôt tu m'as, au nom de ton peuple, dit
+ceci: Karl, retire tes troupes de notre pays, et j'engage la foi bretonne
+que durant ta vie, nous ne sortirons pas de nos frontières.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, cette offre, je te l'ai faite: je te la fais encore.</p>
+
+<p>&mdash;Je l'accepte.</p>
+
+<p>&mdash;Tu agis en homme sage. Sois fidèle à ta foi, nous serons fidèles
+à la nôtre.</p>
+
+<p>&mdash;Ta main, Amael... ta main loyale.</p>
+
+<p>&mdash;La voici, Karl, et qu'elle soit la main d'un traître si notre
+peuple parjure sa promesse! Nous vivrons en paix avec toi; si tes
+descendants respectent nos libertés, nous vivrons en paix avec eux.</p>
+
+<p>&mdash;Amael, c'est dit et juré.</p>
+
+<p>&mdash;Karl, c'est dit et juré.</p>
+
+<p>&mdash;Maintenant, toi et ton petit-fils, au lieu de retourner à Aix-la-Chapelle,
+vous passerez la nuit dans le pavillon de la forêt; demain,
+au point du jour, je vous enverrai vos bagages et une escorte chargée
+de vous accompagner jusqu'aux frontières de l'Armorique, et
+vous vous mettrez en route sans retard.</p>
+
+<p>&mdash;Tu peux y compter.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais retourner au pavillon, seul avec ma fille, lui promettant,
+afin de ne pas la désespérer, que demain elle verra Vortigern.
+Je dirai à mes courtisans que je l'ai trouvée seule dans cette hutte:
+hélas! les médisances des cours sont cruelles; on n'y croit guère à
+l'innocence, et si l'on savait que Thétralde a passé une partie de la
+nuit dans ce réduit avec ton petit-fils, on dirait déjà d'elle ce qu'on
+dit de ses s&oelig;urs!&mdash;Et portant sa main à ses yeux humides, l'empereur
+des Franks ajouta douloureusement:&mdash;Ah! mon c&oelig;ur de
+père saigne souvent; j'ai trop aimé mes filles, j'ai été trop indulgent!
+Et puis mes guerres continuelles au dehors de mon royaume, les
+affaires de l'État m'empêchaient de veiller sur mes enfants. Cependant,
+en mon absence, je les laissais aux mains des prêtres! elles ne
+manquaient pas un office et brodaient des chasubles pour les évêques!
+Enfin, le Seigneur Dieu, qui m'a toujours été secourable en
+toutes choses, a voulu me frapper dans ma famille, que sa volonté
+soit faite! Je suis un malheureux père!&mdash;Et appelant le jeune Romain,
+il lui dit d'une voix redoutable:&mdash;Octave, personne... tu
+m'entends, personne... ne doit savoir que ma fille a passé une partie
+de la nuit dans cette cabane avec ce jeune homme, car la malignité
+n'épargne pas même ce qu'il y a de plus chaste, de plus respectable
+au monde. Le secret de cette nuit n'est connu que de moi, de ma
+fille et de ces deux Bretons; je suis aussi certain de leur discrétion
+que de la mienne et de celle de Thétralde. Rappelle-toi ceci: tu es
+perdu si un seul mot de cette aventure circule à la cour; en ce cas,
+toi seul aurais parlé; si, au contraire, tu me gardes le secret, tu peux
+compter sur ma faveur croissante.</p>
+
+<p>&mdash;Auguste empereur, ce secret, je l'emporterai dans la tombe.</p>
+
+<p>&mdash;J'y compte: amène mon cheval et celui de ma fille; tu vas
+nous accompagner au pavillon de chasse, puis à Aix-la-Chapelle; tu
+commanderas l'escorte que je donne à ces deux otages pour retourner
+en leur pays; je te remettrai un ordre pour le commandant de
+mon armée en Bretagne. Demain, au point du jour, tu te rendras
+au pavillon de la forêt avec l'escorte, et vous partirez aussitôt pour
+l'Armorique.</p>
+
+<p>Octave s'inclina. L'empereur dit alors à Amael:&mdash;La lune s'est
+levée, elle éclaire suffisamment la route. Monte à cheval avec ton petit-fils,
+suis cette allée jusqu'à ce que tu te trouves dans un carrefour;
+tu t'y arrêteras; c'est là que, par mes ordres, l'on viendra bientôt te
+chercher pour te conduire au pavillon d'où tu partiras demain au
+point du jour. Que ton peuple soit fidèle à ta parole, je serai fidèle à
+la mienne. Si tu trouves que l'empereur Karl mérite que l'on dise
+quelque bien de lui, dis-le en ton pays. Et maintenant, adieu.</p>
+
+<p>Amael alla rejoindre son petit-fils, qu'il trouva profondément pensif,
+assis au bord de la route, sur un tronc d'arbre, sa figure cachée
+dans ses mains; il pleurait silencieusement et n'entendit pas le vieillard
+s'approcher de lui.&mdash;Allons, mon enfant,&mdash;lui dit Amael,
+d'une voix douce et grave,&mdash;remontons à cheval et partons.</p>
+
+<p>&mdash;Partir!&mdash;dit Vortigern, en tressaillant et se levant brusquement,
+et essuyant du revers de sa main son visage baigné de larmes.&mdash;Partir?... déjà?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon enfant, demain nous nous mettons en route pour
+la Bretagne, où tu reverras ta mère et ta s&oelig;ur. La noblesse de ta
+conduite a porté ses fruits; nous sommes libres; Karl rappelle ses
+troupes de l'Armorique.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Mon aïeul Amael, peu de temps après notre retour d'Aix-la-Chapelle,
+a écrit ce récit que j'ai joint à la légende de notre famille. Moi,
+Vortigern, j'ai vu mourir mon grand-père à l'âge de cent cinq ans,
+peu de temps après mon mariage avec la douce Josseline. Karl le
+Grand est mort à Aix-la-Chapelle, l'année 814.</p>
+
+
+
+<hr style="width: 65%;" />
+<h2><a name="Les" id="Les"></a>Les
+Pièces de monnaie karolingiennes</h2>
+
+
+
+<h3><a name="Epilogue" id="Epilogue"></a>Épilogue</h3>
+
+
+<blockquote><p>Le défilé de Glen-Clan.&mdash;Le marais de Peulven.&mdash;La forêt de Cardik.&mdash;Les landes
+de Kennor.&mdash;La vallée de Lokfern.</p></blockquote>
+
+<h3>818-912.</h3>
+
+
+<p>L'an 818, sept années après qu'Amael et son petit-fils Vortigern
+eurent quitté la cour de Karl, empereur des Franks, pour revenir
+en Bretagne, trois cavaliers et un piéton gravissaient péniblement
+une des chaînes ardues des <i>Montagnes noires</i>, qui s'étendent vers le
+sud-ouest de l'Armorique. Lorsque du haut de l'entassement de rochers
+à travers lesquels serpentait la route, les voyageurs abaissaient
+leurs regards au-dessous d'eux, ils voyaient à leurs pieds une longue
+suite de collines et de plaines. Tantôt couvertes de seigles et de blés
+déjà mûrs, tantôt se déroulant comme d'immenses tapis de bruyères;
+çà et là, s'étendaient aussi à perte de vue de vastes marais; quelques
+villages auxquels on arrivait par une chaussée, s'élevaient au milieu
+de ces marécages impraticables qui leur servaient de défense; ailleurs
+des troupeaux de moutons noirs paissaient les bruyères roses ou
+les vertes vallées, qu'arrosaient de nombreux ruisseaux d'eau vive.
+L'on voyait aussi dans ces herbages des b&oelig;ufs, des vaches, et surtout
+grand nombre de chevaux de l'infatigable race bretonne, rude au travail,
+ardente à la guerre. Les trois cavaliers, précédés du piéton, continuaient
+de gravir la pente escarpée de la montagne; l'un de ces
+cavaliers, vêtu du costume ecclésiastique, était Witchaire, l'un des plus
+riches abbés de la Gaule. Les biens immenses de son abbaye presque
+royale avoisinaient les frontières de la Bretagne; deux de ses moines, à
+cheval comme lui, et comme lui vêtus en religieux de l'ordre de <i>Saint-Benoît</i>,
+le suivaient. Entre eux marchait une mule de bât, chargée
+des bagages de cet abbé, homme de petite taille, à l'&oelig;il fin, au sourire
+tantôt béat, tantôt rusé; le guide, montagnard dans la force de
+l'âge, robuste et trapu, portait l'antique costume des Gaulois bretons:
+larges braies de toile serrées à sa taille par une ceinture de cuir,
+justaucorps d'étoffe de laine, et sur son épaule pendait du même
+côté que son bissac sa casaque de peau de chèvre, quoiqu'on fût en
+été. Ses cheveux, à demi cachés par un bonnet de laine, tombaient
+jusque sur ses épaules; il s'appuyait de temps à autre sur son <i>penbas</i>,
+long bâton de houx, terminé par une crosse. Le soleil d'août, en
+son plein, dardait ses ardents rayons sur le guide, les deux moines
+et l'abbé Witchaire. Celui-ci, arrêtant son cheval, dit au piéton:&mdash;La
+chaleur est étouffante; ces rochers de granit nous la renvoient
+brûlante, comme si elle sortait de la bouche d'un four; nos montures
+sont harassées. Je vois là-bas, à nos pieds, un bois épais; ne pourrais-tu
+nous y conduire? nous nous y reposerions à l'ombre.</p>
+
+<p>Karouër, le guide, secoua la tête et répondit en indiquant du bout
+de son pen-bas le massif boisé:&mdash;Pour nous rendre là, il faudrait
+faire un saut de deux cents pieds, ou un circuit de près de trois lieues
+dans la montagne; choisis.</p>
+
+<p>&mdash;Poursuivons donc notre route; mais quand arriverons-nous
+donc à la vallée de Lokfern?</p>
+
+<p>&mdash;Vois-tu là-bas, tout là-bas, à l'horizon, la dernière de ces cimes
+bleuâtres?</p>
+
+<p>&mdash;Je la vois.</p>
+
+<p>&mdash;C'est le <i>Menèz-c'Hom</i>, la plus haute des montagnes Noires;
+cette autre, vers le couchant, un peu moins éloignée, est le <i>Loch-Renan</i>;
+c'est entre ces deux montagnes que se trouve la vallée de Lokfern
+où demeure <span class="smcap">Morvan</span>, le laboureur, chef des chefs de la Bretagne.</p>
+
+<p>&mdash;Es-tu certain qu'il soit à sa métairie?</p>
+
+<p>&mdash;Un laboureur revient toujours à sa métairie après le soleil
+couché.</p>
+
+<p>&mdash;Le connais-tu ce Morvan?</p>
+
+<p>&mdash;Je suis de sa tribu; j'ai guerroyé avec lui lors de nos dernières
+guerres contre les Franks, du vivant de Karl, leur empereur.</p>
+
+<p>&mdash;Ce Morvan est marié, dit-on?</p>
+
+<p>&mdash;Sa femme Noblède le vaut par sa vaillance. Elle est de la race
+de Joël, c'est tout dire.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que Joël?</p>
+
+<p>&mdash;Un des plus braves hommes dont l'Armorique ait gardé le souvenir.
+Sa fille Hêna, la vierge de l'île de Sên, a offert sa vie en sacrifice
+pour le salut de la Gaule, lorsque les Romains ont envahi ce
+pays, comme les Franks l'ont envahi, et veulent, dit-on, l'envahir
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Vous vous attendez donc à ce que <i>Louis-le-Pieux</i>, fils du grand
+Karl, vous déclare la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Depuis que tu as passé nos frontières, as-tu vu des préparatifs
+de bataille?</p>
+
+<p>&mdash;J'ai vu les laboureurs aux champs, les bergers conduisant leurs
+troupeaux, les cités ouvertes et paisibles; mais l'on sait qu'en votre
+pays, au premier signal, bergers, bûcherons, laboureurs et citadins
+deviennent soldats.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, quand on les attaque.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, vous vous attendez à être attaqués?</p>
+
+<p>Karouër regarda fixement l'abbé, sourit d'un air sardonique,
+ne répondit rien, siffla entre ses dents, et faisant machinalement
+tournoyer son pen-bas, il devança d'un pied léger les trois moines.</p>
+
+<p>La nuit s'approchait; Karouër et ceux qu'il guidait ayant marché
+durant tout le jour, arrivèrent à l'un des points culminants de la
+route montueuse qu'ils suivaient, lorsque soudain l'abbé Witchaire,
+frappé d'un spectacle étrange, arrêta sa monture. Il remarquait à
+l'extrême horizon encore distinct malgré le crépuscule, un feu que
+l'éloignement rendait à peine visible. Presque aussitôt des feux pareils
+s'allumèrent de proche en proche sur les cimes espacées de la
+longue chaîne des montagnes Noires. Ces feux apparaissaient de plus
+en plus éclatants et considérables, à mesure qu'ils étaient plus proches
+de l'endroit où se trouvait l'abbé Witchaire. Soudain à vingt
+pas de lui, il vit poindre une lueur rougeâtre à travers une fumée
+épaisse; bientôt cette lueur se changea en une flamme brillante qui
+s'élançant vers le ciel étoilé, jeta une clarté si vive, que l'abbé,
+les moines, le guide, les roches, une partie de la rampe de la montagne
+furent éclairés comme en plein jour. Quelques moments
+après, des feux pareils, continuant de s'allumer de colline en colline,
+semblèrent tracer la route que les voyageurs venaient de parcourir,
+et se perdirent au loin dans la brume du soir. L'abbé Witchaire restait
+muet d'étonnement. Karouër poussa par trois fois un cri guttural
+et retentissant comme celui d'un oiseau de nuit. Un cri semblable
+s'élevant de derrière le plateau de roches où brillait la flamme,
+répondit à l'appel de Karouër.</p>
+
+<p>&mdash;Quels sont ces feux qui s'allument ainsi de montagne en montagne?&mdash;dit
+vivement l'abbé frank, après un premier moment de
+surprise;&mdash;c'est sans doute un signal?</p>
+
+<p>&mdash;À cette heure,&mdash;répondit le guide,&mdash;des feux pareils brillent
+sur toutes les cimes de l'Armorique, depuis les montagnes d'<i>Arrès</i>,
+jusqu'aux montagnes Noires et à l'Océan.</p>
+
+<p>&mdash;Réponds,&mdash;s'écria l'abbé frank,&mdash;de ce signal, quel est le
+but?</p>
+
+<p>Karouër, selon sa coutume, ne répondit rien, et hâta le pas en
+faisant tournoyer son pen-bas.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>La demeure de Morvan le laboureur, élu chef des chefs de la Bretagne,
+était située à mi-côte de la vallée de Lokfern, au milieu des
+derniers chaînons des montagnes Noires; de fortes palissades en troncs
+de chêne bruts reliés entre eux par de fortes traverses, et placées sur
+le revers de profonds fossés, défendaient les abords de cette métairie.
+En dehors de cette clôture fortifiée s'étendaient, au nord et à l'est,
+des bois séculaires; au midi, de vertes prairies descendaient en pente
+douce jusqu'aux sinuosités d'une rivière rapide bordée de saules et
+d'aulnaies. Le logis de Morvan, ses granges, ses écuries, ses étables,
+avaient l'extérieur agreste des constructions gauloises du vieux temps;
+une sorte de porche rustique s'étendait devant l'entrée principale de
+la maison; sous ce porche, et jouissant de la fin de ce beau jour
+d'été, se tenaient <i>Noblède</i>, femme de Morvan, et <i>Josseline</i>, jeune
+épouse de Vortigern. Cette toute jeune femme, d'une riante beauté,
+allaitait son dernier né, ayant à ses côtés ses deux autres enfants,
+<i>Ewrag</i> et <i>Rosneven</i>, âgés de quatre et cinq ans. <i>Caswallan</i>, druide
+chrétien, vieillard d'une figure vénérable, et dont la barbe était aussi
+blanche que sa longue robe, souriait doucement au petit <i>Ewrag</i>,
+qu'il tenait entre ses genoux. Noblède, femme de Morvan et s&oelig;ur
+de Vortigern, âgée d'environ trente ans, était d'une grande beauté,
+quoique sa physionomie fût empreinte d'une vague tristesse, car, depuis
+dix années de mariage, Noblède ne connaissait pas encore le bonheur
+d'être mère. Son grave maintien, sa haute stature, rappelaient ces
+matrones qui, aux jours de l'indépendance de la Gaule, siégeaient
+vaillamment, à côté de leurs époux, aux conseils suprêmes de la nation.
+Noblède et Josseline filaient leur quenouille, tandis que les autres
+femmes et filles de la famille de Morvan s'occupaient des préparatifs
+du repas du soir ou de divers travaux domestiques, remplissant de
+fourrages les râteliers que les troupeaux devaient trouver garnis à
+leur retour des champs. Le druide chrétien Caswallan tenait sur ses
+genoux le petit Ewrag, et achevait de lui faire réciter sa leçon religieuse
+sous cette forme symbolique, lui disant:&mdash;«Enfant blanc
+du druide, réponds-moi; que te dirai-je?</p>
+
+<p>&mdash;Dis-moi la division du nombre trois,&mdash;reprit l'enfant,&mdash;afin
+que je l'apprenne aujourd'hui.</p>
+
+<p>&mdash;Il y a trois parties dans le monde... trois commencements
+et trois fins pour l'homme comme pour le chêne... trois célestes
+royaumes, fruits d'or, fleurs brillantes, petits enfants qui rient[A].»
+Ces trois célestes royaumes où se trouvent les fruits d'or, les fleurs
+brillantes et les enfants qui rient, mon petit Ewrag, sont les mondes
+où vont tour à tour renaître et continuer de vivre de plus en plus
+heureux ceux-là qui, dans ce monde-ci, ont accompli des actions
+pures et célestes. Pour les accomplir, ces actions, mon enfant, que
+faut-il être?</p>
+
+<p>&mdash;Être sage, être bon, être juste... ne pas craindre la mort, car
+nous renaissons de monde en monde avec un corps toujours nouveau;
+aimer la Bretagne comme une tendre mère... et la défendre
+comme on défend sa mère.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mon doux enfant,&mdash;dit Noblède en attirant à elle le fils
+de son frère,&mdash;souviens-toi toujours de ces mots sacrés:&mdash;Défendre
+la Bretagne comme on défend sa mère;&mdash;et l'épouse de Morvan embrassa
+tendrement Ewrag.</p>
+
+<p>&mdash;Mère! mère!&mdash;s'écria le petit Rosneven en frappant joyeusement
+dans ses mains et s'élançant hors du portique, bientôt suivi de
+son frère Ewrag,&mdash;voici notre père!</p>
+
+<p>Caswallan, Noblède et Josseline se levèrent aux cris joyeux des
+enfants, et s'avancèrent à la rencontre de deux grands chariots lourdement
+chargés de gerbes dorées, traînés par des b&oelig;ufs. Morvan et
+Vortigern se tenaient assis à l'avant-train de l'une de ces voitures,
+entourées d'un assez grand nombre d'hommes et de jeunes gens de
+la famille ou de la tribu du chef des chefs, portant la faucille, la
+fourche et le râteau des moissonneurs. À quelque distance derrière
+eux, venaient les bergers et leurs troupeaux, dont on entendait au
+loin tinter les clochettes. Morvan, alors dans la force de l'âge, robuste
+et trapu comme la plupart des habitants des montagnes Noires, portait
+leur costume rustique: de larges braies de grosse toile blanche
+et une chemise de lin qui laissait entrevoir sa large poitrine et son cou
+hâlés, car, par cette rude et chaude journée de moisson, il avait quitté
+sa casaque; ses longs cheveux, châtains comme sa barbe touffue, encadraient
+son mâle visage, au large front, aux regards intrépides et
+perçants. Chez Vortigern, la mâle gravité de l'homme, de l'époux et
+du père, avait succédé à la fleur de l'adolescence. Ses traits exprimèrent
+une douce joie à la vue de ses deux enfants, qui accoururent
+à lui. Il les embrassa tendrement, cherchant des yeux sa femme et
+sa s&oelig;ur, qui, accompagnées de Caswallan, ne tardèrent pas à s'approcher.</p>
+
+<p>&mdash;Chère femme, la moisson sera bonne et abondante,&mdash;dit
+Morvan à Noblède.&mdash;Et il ajouta en se tournant vers les chariots
+chargés de gerbes:&mdash;As-tu jamais vu plus beaux épis, paille plus
+dorée?</p>
+
+<p>&mdash;Morvan,&mdash;reprit Josseline,&mdash;vous moissonnez de bonne heure
+cette année... nous autres, du côté de Karnak, nous laisserons encore
+nos blés mûrir sur pied pendant quinze ou vingt jours, n'est-ce
+pas, Vortigern?</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma douce Josseline,&mdash;répondit-il,&mdash;j'imiterai Morvan;
+dès demain, nous retournerons chez nous, afin de commencer au
+plus vite notre moisson.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais, de plus, beaucoup vous surprendre, Josseline,&mdash;reprit
+Morvan;&mdash;car, au lieu de laisser, selon notre vieille et bonne coutume,
+les gerbes engrangées pour mûrir le grain... ce blé, moissonné
+aujourd'hui, sera battu cette nuit; Vortigern et moi, nous ne serons
+pas les derniers à jouer du fléau sur l'aire de la grange... Ainsi
+donc, Noblède, donne-nous vite à souper.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi, Morvan!&mdash;reprit Josseline,&mdash;vous et Vortigern, après
+cette rude journée de moisson, vous allez encore passer la nuit au
+travail?</p>
+
+<p>&mdash;Joyeuse nuit, ma Josseline,&mdash;reprit Vortigern,&mdash;car, pendant
+que nous battrons le blé, toi et Noblède, vous nous chanterez
+quelque chanson... Caswallan nous dira quelque vieux bardit, et, de
+temps à autre, l'on défoncera une tonne d'hydromel pour réconforter
+les travailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Vortigern,&mdash;dit en souriant le druide chrétien,&mdash;crois-tu
+donc mes bras tellement affaiblis par l'âge, que je ne puisse plus
+manier un fléau?</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc?&mdash;reprit gaiement Josseline,&mdash;nous, filles et
+femmes de laboureurs, avons-nous donc perdu l'habitude d'apporter
+les gerbes sur l'aire ou d'ensacher le grain?</p>
+
+<p>&mdash;Et nous donc?&mdash;dirent à leur tour le petit Ewrag et son frère
+Rosneven,&mdash;est-ce qu'à nous deux nous ne pourrons pas traîner une
+gerbe, dis, père?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! vous êtes des vaillants, chers petits,&mdash;reprit Vortigern
+en embrassant ses enfants, tandis que Morvan disait à sa femme:</p>
+
+<p>&mdash;Noblède, n'oublie pas de faire porter quelques vivres dans la
+chambre des hôtes.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez-vous donc des hôtes, Morvan?&mdash;demanda gaiement
+Josseline.&mdash;Bien-venus ils seraient; ils nous aideraient à battre le
+grain.</p>
+
+<p>&mdash;Ma douce Josseline,&mdash;répondit en souriant le chef des chefs,&mdash;les
+hôtes que j'attends mangent le plus pur froment, mais jamais
+ils ne se donnent la peine de le semer et de le récolter.</p>
+
+<p>&mdash;La chambre des hôtes est préparée,&mdash;reprit Noblède,&mdash;le sol
+jonché de feuilles fraîches... Hélas! personne n'y a logé depuis les
+derniers jours qu'elle a été occupée par notre aïeul Amael.</p>
+
+<p>&mdash;Digne grand-père!&mdash;reprit Vortigern en soupirant.&mdash;Il n'est
+venu chez vous que pour y languir quelques semaines et s'éteindre.</p>
+
+<p>&mdash;Que sa mémoire soit bénie comme sa vie!&mdash;dit Josseline.&mdash;Je
+l'ai connu pendant bien peu de temps, mais je l'aimais et je le
+vénérais comme un père.</p>
+
+<p>Bientôt la famille de Morvan et tous ceux de sa tribu qui cultivaient
+ses terres avec lui, hommes, femmes et enfants, au nombre de trente
+personnes environ, s'assirent à une longue table dressée dans une
+grande salle, servant à la fois de cuisine, de réfectoire et de lieu de
+réunion pour les veillées d'hiver. Aux murailles étaient suspendus
+des armes de chasse et de guerre, des filets de pêche, des brides et
+des selles de chevaux. Quoiqu'on fût en plein été, telle était la fraîcheur
+de ce pays de bois et de montagnes, que la chaleur du foyer,
+devant lequel avaient grillé les viandes du souper, agréait fort aux
+moissonneurs. Sa flamboyante clarté se joignait à celle des torches de
+bois résineux plantées dans des bras de fer scellés à la muraille.
+Lorsque les laboureurs eurent pris leur repas, Morvan se leva le premier
+de table en disant:&mdash;Maintenant, mes enfants, au travail!...
+La nuit est sereine, nous battrons le blé sur l'aire extérieure de la
+grange. Deux ou trois torches plantées entre les pierres de la margelle
+du puits nous éclaireront en attendant le lever de la lune.
+Nous aurons achevé notre besogne vers une heure de la nuit, nous
+dormirons jusqu'au point du jour, et nous retournerons aux champs
+pour achever la moisson.</p>
+
+<p>Les torches, placées au bord du puits, jetèrent leurs vives lueurs
+sur une partie de la cour et des bâtiments renfermés dans l'enceinte
+fortifiée. Hommes, femmes, enfants, commencèrent de décharger les
+chariots remplis de gerbes, tandis que ceux qui devaient battre le
+grain, et parmi eux Morvan, Vortigern et le vieux Caswallan, attendaient
+les gerbées le fléau à la main, n'ayant, pour se trouver plus à
+l'aise, conservé que leurs braies et leurs chemises. Les premières
+gerbes furent apportées au milieu de l'aire, et aussitôt retentit le
+bruit sourd et précipité des fléaux, vigoureusement maniés par les
+robustes bras des laboureurs. Dans l'appréhension d'une guerre prochaine,
+les Bretons se hâtaient de moissonner et d'engranger, afin de
+soustraire leur récolte sur pied aux ravages de l'ennemi et aussi de
+l'affamer, car les grains devaient être enfouis dans des cavités recouvertes
+de terre. Morvan, dont le front se mouillait déjà de sueur, dit
+en faisant voltiger rapidement son fléau:&mdash;Caswallan, tu nous a
+promis un bardit; repose-toi un peu et chante, cela nous donnera
+doublement c&oelig;ur à l'ouvrage.</p>
+
+<p>Le druide chrétien chanta <i>Lez-Breiz</i>, ce vieux bardit national[B],
+si doux à l'oreille des Bretons, et qui commence ainsi:</p>
+
+<p>«&mdash;Entre un guerrier frank et <i>Lez-Breiz</i>, a été arrêté un combat
+en règle;&mdash;Que Dieu donne la victoire au Breton et de bonnes nouvelles
+à ceux de son pays!&mdash;Lez-Breiz disait à son petit serviteur,
+ce jour-là:&mdash;Éveille-toi, va me fourbir mon casque, ma lance et
+mon épée, je veux les rougir du sang des Franks; je les ferai
+encore sauter aujourd'hui!»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>&mdash;Vieux Caswallan,&mdash;dirent les batteurs, lorsqu'il eut achevé
+son bardit, qui fit bouillonner leur sang d'une ardeur guerrière,&mdash;que
+les Franks maudits viennent nous attaquer encore, et nous
+dirons comme Lez-Breiz: À l'aide de nos deux bras, faisons-les encore
+sauter aujourd'hui.&mdash;À ce moment, les chiens des bergers, qui
+depuis quelques instants grondaient sourdement, aboyèrent soudain
+en se précipitant vers la porte de l'enceinte. Quelques instants après,
+Karouër parut précédant l'abbé Witchaire et ses deux moines, tous
+trois à cheval.&mdash;C'est ici la demeure de Morvan,&mdash;dit le guide à
+l'abbé,&mdash;tu peux mettre pied à terre.</p>
+
+<p>&mdash;Quelles sont ces torches que je vois là-bas?&mdash;demanda le prêtre,
+en descendant de sa monture qu'il remit à l'un des deux moines,&mdash;quel
+est ce bruit sourd que j'entends?</p>
+
+<p>&mdash;C'est celui des fléaux; sans doute Morvan bat le grain de sa
+moisson. Viens, je vais te conduire auprès de lui.&mdash;L'abbé Witchaire
+et son guide s'approchèrent du groupe de laboureurs éclairé
+par les torches; Morvan, occupé à sa besogne et assourdi par le bruit
+retentissant des fléaux, ne put entendre les pas des nouveaux venus.
+Karouër ayant frappé sur l'épaule du chef des chefs pour attirer son
+attention, il se retourna et dit au guide:&mdash;Ah! c'est toi; et notre
+homme?</p>
+
+<p>&mdash;Le voici,&mdash;répondit Karouër en lui désignant son compagnon
+de voyage.</p>
+
+<p>&mdash;Tu es l'abbé Witchaire?&mdash;reprit Morvan d'une voix encore
+haletante de son rude labeur; puis croisant ses deux robustes bras
+sur le manche de son fléau et s'y appuyant, il ajouta:&mdash;Je t'attendais,
+veux-tu souper?</p>
+
+<p>&mdash;Je préfère m'entretenir d'abord avec toi.</p>
+
+<p>&mdash;Noblède,&mdash;dit Morvan, en essuyant du revers de sa main la
+sueur qui baignait son front,&mdash;une torche, ma chère femme.&mdash;Et
+se retournant vers l'abbé:&mdash;Suis-moi.&mdash;Noblède prenant une
+des torches placées près de la margelle du puits, précéda son mari et
+l'abbé Witchaire dans la chambre destinée aux hôtes; deux grands
+lits y étaient préparés, ainsi qu'une table garnie de viande froide, de
+laitage, de pain et de fruits. Noblède, après avoir placé la torche dans
+un des bras de fer scellés à la muraille, se préparait à sortir, lorsque
+Morvan lui dit avec un accent significatif:&mdash;Chère femme, tu reviendras
+me donner le baiser du soir lorsque le battage du grain sera
+terminé.&mdash;Un regard de Noblède répondit à son mari qu'elle l'avait
+compris; elle quitta la chambre des hôtes, où Morvan resta seul avec
+l'abbé Witchaire, qui, s'adressant au chef des chefs:&mdash;Morvan, je
+te salue; je t'apporte un message du roi des Franks, Louis-le-Pieux,
+fils de Karl-le-Grand.</p>
+
+<p>&mdash;Quel est ce message?</p>
+
+<p>&mdash;Il se compose de peu de mots; les voici.&mdash;Et il lut:&mdash;«Les
+Bretons occupent une province de l'empire du roi des Franks et
+refusent de lui payer tribut en gage de sa royale souveraineté; de
+plus, le clergé breton, généralement infecté d'un vieux levain
+d'idolâtrie druidique, méconnaît la suprématie de l'archevêque de
+Tours. Telles sont les conséquences de cette funeste hérésie, que
+Lant-bert, comte de Nantes, a écrit ceci au roi Louis-le-Pieux:
+<i>La nation bretonne est orgueilleuse, indomptable; tout ce qu'elle a de
+chrétien, c'est le nom; quant à la foi, au culte, aux &oelig;uvres, l'on en
+chercherait en vain en Bretagne</i>[C]. Louis-le-Pieux, voulant mettre
+terme à une rebellion si outrageante pour l'église catholique et
+l'autorité royale, ordonne au peuple Breton de payer le tribut
+qu'il doit au souverain de l'empire des Franks, et de se soumettre
+aux décisions apostoliques de l'archevêque de Tours; faute de quoi,
+Louis-le-Pieux, par la force de ses armes invincibles, contraindra le
+peuple Breton à obéir.»</p>
+
+<p>&mdash;Abbé Witchaire,&mdash;répondit Morvan, après quelques moments
+de réflexion,&mdash;Amael, aïeul du frère de ma femme, est convenu
+en 811 avec l'empereur Karl, que si nous ne sortions pas de nos
+frontières, il n'y aurait jamais guerre entre nous et les Franks.
+Nous avons tenu notre promesse, Karl la sienne; son fils, que tu appelles
+<i>le Pieux</i>, ne nous avait point inquiétés jusqu'ici, il veut aujourd'hui
+nous faire payer tribut: nous le refusons.</p>
+
+<p>&mdash;Louis-le-Pieux est roi, souverain et maître de la Gaule, la
+Bretagne fait partie de la Gaule, donc la Bretagne lui appartient, et
+lui doit payer tribut.</p>
+
+<p>&mdash;Nous ne payerons à ton roi aucun tribut. Quant à ce qui touche
+les prêtres, moi, je te dirai ceci: Avant leur arrivée en Bretagne,
+jamais elle n'avait été envahie; depuis un siècle tout a changé:
+cela devait être. Qui voit la robe noire d'un prêtre, voit bientôt luire
+l'épée d'un Frank.</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis vrai dans ton blasphème; tout prêtre catholique est le
+précurseur de la royauté franque.</p>
+
+<p>&mdash;Nous n'avons que trop de ces précurseurs-là. Malgré leurs querelles
+avec l'archevêque de Tours, les bons prêtres sont rares, les
+mauvais nombreux. Lors des dernières guerres, plusieurs de vos gens
+d'église, établis en Bretagne, ont servi de guides aux Franks, d'autres
+ont amené la trahison de quelques-unes de nos tribus en les persuadant
+que résister à vos rois, c'était encourir la colère du ciel. Malgré
+ces trahisons, nous avons défendu notre liberté, nous la défendrons
+encore.</p>
+
+<p>&mdash;Morvan, tu es un homme sensé; s'agit-il de vous asservir? non;
+de vous déposséder de vos terres? non. Que demande Louis-le-Pieux?
+Que vous lui payiez tribut en hommage de sa souveraineté, rien de plus.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop, car c'est inique.</p>
+
+<p>&mdash;Écoute-moi; compare les épouvantables malheurs que subira
+la Bretagne si elle refuse de reconnaître la souveraineté de Louis-le-Pieux.
+Peux-tu préférer le ravage de tes champs, de tes moissons,
+la perte de tes bestiaux, la ruine de ta demeure, l'esclavage de tes
+proches, au payement volontaire de quelques sous d'or versés pour ta
+part dans le trésor du roi des Franks?</p>
+
+<p>&mdash;Certes, je préférerais payer vingt sous d'or et n'être point ruiné,
+mais...</p>
+
+<p>&mdash;Laisse-moi achever; il ne s'agit point seulement des biens de
+la terre; mais tu as une femme, une famille, des amis? Voudrais-tu,
+par vain orgueil de rébellion, exposer tant de personnes chères à ton
+c&oelig;ur, aux chances horribles de la guerre? d'une guerre sans pitié, je
+te le déclare! Et cela, au moment où, selon toi, tu ne retrouves plus
+dans le peuple Breton son indomptable énergie d'autrefois?</p>
+
+<p>&mdash;Non,&mdash;répondit Morvan d'un air sombre et pensif, les coudes
+appuyés sur ses genoux et son front caché dans ses deux mains,&mdash;non,
+le peuple Breton n'est plus ce qu'il était jadis!</p>
+
+<p>&mdash;À mes yeux, ce changement est une des divines conquêtes de la
+foi catholique; à tes yeux c'est un mal, soit, ne discutons pas; mais
+enfin ce mal existe, tu es forcé de l'avouer; la Bretagne, jadis invincible,
+a été depuis un siècle plusieurs fois envahie par les Franks!
+Ce qui est arrivé doit arriver encore! Et pourtant, malgré cette
+défiance de tes forces, malgré la certitude de succomber, tu veux
+essayer une lutte impitoyable, au lieu de payer librement un tribut
+qui n'aliène en rien ta liberté et celle des tiens.</p>
+
+<p>Morvan, ébranlé par les insidieuses paroles de l'abbé, garda le
+silence, puis il dit lentement et avec effort:&mdash;Mais enfin, à quelle
+somme se monterait le tribut que demande ton roi?</p>
+
+<p>Witchaire tressaillit de joie à ces paroles de Morvan, qu'il crut décidé
+à une lâche soumission. À ce moment Noblède entra pour donner le
+baiser du soir à son époux; celui-ci rougit et devint de plus en plus
+sombre à l'aspect de sa femme; il la laissa s'approcher de lui sans
+aller affectueusement à sa rencontre, ainsi qu'il en avait coutume. La
+Gauloise devina presque la vérité à l'air embarrassé de Morvan et à
+la physionomie triomphante de l'abbé frank; mais dissimulant son
+chagrin, elle s'avança près de son époux toujours assis, et lui baisa
+les mains, selon son habitude de chaque soir; à ces caresses, le chef
+Breton tressaillit, sa volonté chancelante se raffermit, et, à la vue de
+sa femme, il l'étreignit passionnément contre sa poitrine, au grand
+courroux de Witchaire, qui voyait ainsi détruire en un instant le
+résultat de son insidieux entretien. Heureuse et fière de sentir répondre
+aux battements de son c&oelig;ur les vaillants battements du c&oelig;ur
+de son mari, la Gauloise le tenant toujours embrassé, s'écria, en jetant
+un regard de haine et mépris sur le prêtre:&mdash;D'où vient donc
+cet étranger? que veut-il? Nous apporte-t-il la paix ou la guerre?</p>
+
+<p>Morvan ne répondit rien; de nouvelles incertitudes, ébranlant
+sa résolution, succédaient en lui à la salutaire influence de la présence
+de Noblède. Celle-ci, surprise de ce silence, reprit d'un air
+digne et triste:&mdash;Morvan, je t'ai demandé si cet étranger nous apportait
+la paix ou la guerre?</p>
+
+<p>&mdash;Ce moine est envoyé par le roi des Franks;&mdash;répondit brusquement
+le chef Breton;&mdash;qu'il apporte la paix ou la guerre, c'est
+l'affaire des hommes et non la vôtre, femme!</p>
+
+<p>Noblède, douloureusement affectée des paroles de son mari, le regardait
+avec une surprise croissante, lorsque l'abbé croyant le moment
+opportun pour obtenir de Morvan une décision favorable,
+lui dit:&mdash;Je repars à l'instant; quelle réponse porterai-je à Louis-le-Pieux?</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne pouvez vous remettre en route sans avoir pris du repos,&mdash;se
+hâta de dire Noblède, en interrogeant du regard son mari qui
+semblait retombé dans ses pénibles incertitudes;&mdash;il sera temps de
+partir au lever du soleil.</p>
+
+<p>&mdash;Non, non,&mdash;reprit vivement l'abbé, redoutant l'influence de la
+Gauloise sur l'esprit de son mari,&mdash;je repars à l'instant. Réponds,
+Morvan! Porterai-je à Louis-le-Pieux des paroles de paix ou de
+guerre?</p>
+
+<p>Mais le chef Breton se leva et se dirigeant vers la porte, répondit à
+Witchaire:&mdash;Je veux la nuit pour réfléchir;&mdash;et malgré les instances
+de l'abbé, il sortit de la chambre des hôtes avec Noblède.</p>
+
+<p>Quelques instants après, Morvan, sa femme, Vortigern et Caswallan
+étaient réunis non loin de la maison sous un chêne immense; la
+lune se levait radieuse à l'horizon. Le chef Breton tendit la main à
+Noblède, et lui dit:&mdash;Ma bien-aimée femme, mes paroles ont été
+dures; pardonne-les-moi.</p>
+
+<p>&mdash;Elles m'avaient affligée, non blessée. Ce n'est pas à toi que je
+les reproche, mais à ce prêtre étranger.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, ébranlé par son langage, ma résolution chancelait, mais à
+ta vue, chère femme, j'ai ressenti le remords de ma faiblesse.</p>
+
+<p>&mdash;Et ce messager du roi des Franks,&mdash;reprit Vortigern,&mdash;que
+veut-il?</p>
+
+<p>&mdash;Si nous consentons à payer tribut à Louis-le-Pieux et à le reconnaître
+comme souverain, nous éviterons une guerre implacable.
+J'ai hésité un moment, et je l'avoue, j'hésite encore devant les
+désastres d'une lutte nouvelle.</p>
+
+<p>&mdash;Hésiter!&mdash;s'écria Vortigern,&mdash;quoi! céder à la menace?</p>
+
+<p>&mdash;Frère,&mdash;répondit tristement Morvan,&mdash;le peuple Breton
+n'est plus ce qu'il était jadis!</p>
+
+<p>&mdash;Tu dis vrai,&mdash;reprit Caswallan,&mdash;le souffle catholique, toujours
+mortel à la liberté des peuples, a passé sur ce pays; le patriotisme
+d'un grand nombre de nos tribus s'est refroidi; veux-tu
+l'éteindre? Subissons une paix honteuse, et avant un siècle, la Bretagne
+sera peuplée d'esclaves!</p>
+
+<p>&mdash;Frère, frère!&mdash;ajouta Vortigern, en s'adressant au chef des
+chefs,&mdash;prends garde! céder à la menace au lieu de retremper
+l'énergie bretonne dans cette lutte sainte, trois fois sainte, contre
+l'étranger, c'est nous perdre par l'avilissement! Aujourd'hui nous
+payerons tribut au roi des Franks pour éviter la guerre; demain,
+nous lui concéderons la moitié de nos terres pour qu'il nous laisse
+maîtres du reste; plus tard nous subirons l'esclavage, ses hontes,
+ses misères, pour conserver seulement notre vie: la chaîne sera rivée;
+nous la traînerons durant des siècles!</p>
+
+<p>&mdash;O malheur et infamie sur la Bretagne!&mdash;s'écria Noblède avec
+une indignation douloureuse;&mdash;sommes-nous donc tombés si bas,
+que l'on en vienne à mesurer la longueur de notre chaîne? Quoi!
+voici trois hommes vaillants, sages, éprouvés, perdant leur temps et
+leurs paroles à discuter l'insolente menace d'un roi frank! et pour
+lui répondre il ne fallait qu'une minute, qu'un mot: <span class="smcap">LA GUERRE!</span></p>
+
+<p>Les trois Bretons bondirent à ce mot de: <i>guerre</i> prononcé par
+Noblède avec un héroïque enthousiasme; elle poursuivit dans son
+exaltation croissante:&mdash;O Gaulois dégénérés! il y a huit siècles, en
+ce pays où nous sommes, César, le plus grand capitaine du monde,
+commandant la plus formidable armée du monde, envoya aussi des
+messagers sommer la Bretagne de lui payer tribut; on répondit à
+ces Romains en les chassant honteusement de la cité de Vannes; le
+soir même, Hêna, notre aïeule, offrait son sang à Hésus pour la délivrance
+de la Gaule, et le cri de guerre retentissait d'un bout à
+l'autre du pays, je t'en prends à témoin, astre sacré, toi qui éclairas
+cette nuit sublime!&mdash;s'écria Noblède en levant ses mains vers l'Armorique,&mdash;Albinik
+le marin et sa femme Méroë, accomplissaient
+un voyage de vingt lieues à travers les plus fertiles contrées de la
+Bretagne, incendiées par les populations elles-mêmes! César n'avait
+plus devant lui qu'un désert de ruines fumantes, et le jour de la bataille
+de Vannes, toute notre famille, femmes, jeunes filles, enfants,
+vieillards, combattaient ou mouraient vaillamment! Ah! ceux-là
+s'inquiétaient peu des terribles chances de la bataille! Vivre libres
+ou périr, telle était leur foi; ils la scellaient de leur sang; et allaient
+revivre dans les mondes inconnus!&mdash;Noblède parlait ainsi, lorsque
+l'abbé Witchaire, qui s'était adressé aux gens de la ferme pour retrouver
+Morvan, s'approcha du chêne, autour duquel il vit le chef
+breton, Caswallan, Noblède et Vortigern. Quoique la lune brillât de
+tout son éclat au firmament étoilé, les premiers feux de l'aube, hâtive
+à la fin du mois d'août, rougissaient déjà l'Orient.&mdash;Morvan,&mdash;dit
+l'abbé Witchaire,&mdash;le jour va bientôt paraître, je ne puis attendre
+plus longtemps; quelle est ta réponse au message de Louis-le-Pieux?</p>
+
+<p>&mdash;Prêtre! ma réponse ne te chargera pas la mémoire: «<i>Va dire
+à ton roi que nous lui payerons tribut... avec du fer</i>[D].»</p>
+
+<p>&mdash;Tu veux la guerre! tu l'auras donc sans merci ni pitié!&mdash;s'écria
+l'abbé furieux, et s'élançant sur son cheval, que les moines
+venaient d'amener, il ajouta en se retournant vers le chef des chefs:&mdash;La
+Bretagne sera ravagée, incendiée! il ne restera pas une maison
+debout. Tremble! le dernier jour de ce peuple est arrivé!&mdash;En
+prononçant ces derniers mots, le prêtre sembla du geste maudire
+et anathématiser le chef breton; éperonnant alors son cheval
+avec rage, et suivi de ses deux moines, il s'éloigna rapidement.
+Au bout d'un quart d'heure à peine, Witchaire entendit derrière lui
+le galop d'un cheval; il se retourna et vit venir un cavalier à toute
+bride: c'était Vortigern. L'abbé s'arrêta, cédant à un dernier espoir;
+il dit au frère de Noblède:&mdash;Puisse ta venue être d'un heureux
+présage. Morvan regrette sans doute sa résolution insensée?</p>
+
+<p>&mdash;Morvan regrette que dans ta précipitation, toi et tes deux moines,
+vous soyez partis sans guides; vous pourriez vous égarer dans nos
+montagnes. Je t'accompagnerai jusqu'à la cité de Guenhek; là, je te
+donnerai un guide sûr, qui te conduira jusqu'aux frontières.</p>
+
+<p>&mdash;Jeune homme, écoute-moi. Tu es, m'a-t-on dit, le frère de
+l'épouse de Morvan; tâche, pour le salut de la Bretagne, de faire revenir
+cet homme sur sa résolution insensée.</p>
+
+<p>&mdash;Moine, les feux allumés sur nos montagnes pendant la dernière
+nuit de ton voyage étaient un signal d'alarme donné à nos tribus de
+se préparer à la guerre, et de hâter leurs récoltes; ton roi veut la
+guerre, il aura la guerre! Pas un mot de plus à ce sujet. Maintenant,
+réponds, je te prie, à une question: Tu viens de la cour d'Aix-la-Chapelle?
+Que sont devenues les filles de l'empereur Karl?</p>
+
+<p>L'abbé regarda Vortigern avec surprise et reprit:&mdash;Que t'importe
+le sort des filles de l'empereur?</p>
+
+<p>&mdash;Il y a huit ans j'ai accompagné mon aïeul à Aix-la-Chapelle; là,
+j'ai vu les filles de Karl. Telle est la cause de ma curiosité sur leur sort.</p>
+
+<p>&mdash;Les filles de Karl ont été, par l'ordre de leur frère Louis-le-Pieux,
+reléguées dans des monastères,&mdash;répondit brusquement Witchaire.&mdash;Puissent-elles
+par leur repentir mériter le pardon de leur
+abominable libertinage.</p>
+
+<p>&mdash;Thétralde a-t-elle partagé le sort de ses s&oelig;urs?</p>
+
+<p>&mdash;Thétralde est morte depuis longtemps.</p>
+
+<p>&mdash;Elle!&mdash;s'écria Vortigern sans pouvoir cacher son émotion.&mdash;Pauvre
+enfant!... morte si jeune!</p>
+
+<p>&mdash;De celle-là, du moins, l'auguste Karl n'a jamais eu à rougir.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle a été la cause de la mort de cette enfant?</p>
+
+<p>&mdash;On l'ignore. Elle avait joui jusqu'à quinze ans d'une santé florissante,
+soudain elle est devenue languissante, maladive, et à seize
+ans à peine elle s'est éteinte entre les bras de son père, qui l'a toujours
+pleurée. Mais assez parlé des filles de Karl-le-Grand; une dernière
+fois veux-tu, oui ou non, tenter de faire revenir Morvan de sa
+résolution, qui sera la perte de ce pays? Tu gardes le silence; est-ce
+un refus? Réponds, réponds donc!&mdash;Vortigern, absorbé dans ses
+pensées, resta muet et triste, songeant à cette enfant morte si jeune,
+et dont le souvenir touchant avait longtemps rempli son c&oelig;ur. L'abbé,
+impatienté du silence prolongé du Breton, lui mit la main sur l'épaule
+et lui dit:&mdash;Je te demande si tu veux, oui ou non, tenter de
+faire renoncer Morvan à sa résolution insensée?</p>
+
+<p>&mdash;Une dernière fois je te dis ceci, moine: Ton roi veut la guerre,
+il aura la guerre.&mdash;Et Vortigern, retombé dans ses réflexions, chemina
+silencieux à côté de Witchaire jusqu'à ce que les cavaliers
+eussent atteint la cité de Guenhek. Là, Vortigern confia la conduite
+de l'abbé à un guide sûr, et tandis que le messager de Louis-le-Pieux
+se dirigeait vers les frontières de la Bretagne, le frère de Noblède regagna
+la demeure de Morvan.</p>
+
+
+<h3>LE DÉFILÉ DE GLEN-CLAN.</h3>
+
+<p>Le défilé de <i>Glen-Clan</i> est le seul passage praticable à travers le
+dernier chaînon des <i>montagnes Noires</i>, ceinture de granit qui défend
+le c&oelig;ur de la Bretagne. Il est si étroit, le défilé de Glen-Clan,
+qu'un chariot peut à peine y trouver passage; elle est si rapide,
+la pente du défilé de Glen-Clan, que six paires de b&oelig;ufs suffisent à
+peine à traîner un chariot sur sa rampe escarpée, du haut de laquelle
+une pierre roulerait d'elle-même avec vitesse jusqu'en bas de ce chemin
+creusé comme le lit d'un torrent, au fond d'immenses rochers
+à pic de cent pieds de hauteur. Un bruit lointain, d'abord confus,
+et de plus en plus rapproché, vient troubler le profond silence
+de cette solitude; on distingue peu à peu le sourd piétinement de la
+cavalerie, le cliquetis des armes de fer sur des armures de fer, le
+pas cadencé de nombreuses troupes de piétons, le cri de la roue des
+chariots cahotant sur un sol pierreux, le hennissement des chevaux,
+le mugissement des attelages de b&oelig;ufs; tous ces bruits divers se rapprochent,
+grandissent, se confondent, ils annoncent l'approche d'un
+corps d'armée considérable. Soudain le cri lugubre et prolongé d'un
+oiseau de nuit se fait entendre à la cime des roches qui surplombent
+les défilés; d'autres cris, de plus en plus éloignés, répondent au premier
+signal comme un écho de plus en plus affaibli; puis l'on n'entend
+plus rien... rien que le bruit tumultueux du corps d'armée qui
+s'avance. Une petite troupe paraît à l'entrée de ce tortueux passage, un
+moine à cheval la guide; toujours les gens d'église, toujours! lorsqu'il
+s'agit d'une conquête spoliatrice et sanglante! À côté de ce moine
+marche un guerrier de grande taille, revêtu d'une riche armure; son
+bouclier blanc, sur lequel sont peintes trois serres d'aigle, pend à
+l'arçon de sa selle, une masse de fer pend de l'autre côté; derrière ce
+chef frank s'avancent quelques cavaliers accompagnés d'une vingtaine
+d'archers saxons, reconnaissables à leurs larges carquois.</p>
+
+<p>&mdash;Hugh,&mdash;dit le chef des guerriers à l'un de ses hommes,&mdash;prends
+avec toi deux cavaliers, cinq ou six archers te précéderont
+pour s'assurer que nous n'avons pas à craindre d'embuscade;
+à la moindre attaque, repliez-vous sur nous en poussant le cri d'alarme.
+Je ne veux pas imprudemment engager le gros de ma troupe
+dans ce défilé.&mdash;Hugh obéit à son chef. Cette petite avant-garde,
+hâtant le pas malgré la pente rapide de la route tortueuse, disparut à
+l'un de ses tournants.</p>
+
+<p>&mdash;Neroweg, la mesure est sage,&mdash;dit le moine;&mdash;l'on ne saurait
+s'avancer avec trop de précaution dans ce maudit pays de Bretagne;
+je l'habite depuis longtemps, je le connais.</p>
+
+<p>&mdash;Ainsi, au sortir de ces défilés, nous entrerons dans un pays de
+plaine?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, mais auparavant nous aurons à traverser le marais de
+<i>Peulven</i> et la forêt de <i>Cardik</i>; puis nous arriverons aux vastes landes
+de <i>Kennor</i>, rendez-vous des deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux
+qui se dirigent vers ce point en traversant la rivière de la <i>Vilaine</i>
+et le défilé des monts <i>Oroch</i>, comme nous allons traverser celui-ci.
+Morvan, attaqué de trois côtés, est perdu.</p>
+
+<p>&mdash;Je crains toujours de tomber dans quelque embuscade. Comment
+un passage aussi important que celui-ci n'est-il pas défendu?</p>
+
+<p>&mdash;Tu vas le comprendre. Je t'ai dit le plan de campagne de Morvan,
+tel qu'il m'a été livré par Kervor, excellent catholique, et chef
+des tribus du sud que nous venons de traverser sans rencontrer la
+moindre résistance.</p>
+
+<p>&mdash;Il est vrai; ces populations nous apportaient des vivres, et à ta
+voix s'agenouillaient à notre passage.</p>
+
+<p>&mdash;Du temps des autres guerres, tu aurais laissé la moitié de tes
+troupes dans ce pays entrecoupé de marécages, de haies et de bois;
+aujourd'hui, tu l'as traversé en maître! D'où vient ce changement?
+de ce que la foi catholique pénètre peu à peu chez ces peuples jusqu'alors
+indomptables; nous leur avons prêché la soumission à Louis-le-Pieux,
+les menaçant du feu éternel s'ils résistaient à vos armes. Ils
+ont craint l'enfer et nous ont obéi.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, plusieurs Centeniers de ces vieilles bandes, qui ont
+guerroyé ici du temps de Karl-le-Grand, me disent chaque jour qu'ils
+ne reconnaissent plus ce peuple breton, jadis presque invincible. Cependant,
+moine, malgré tes explications, je ne puis comprendre que
+le passage de ces défilés soit abandonné.</p>
+
+<p>&mdash;Rien de plus simple, cependant; Morvan, d'après son plan de
+campagne, comptait sur la résistance des tribus que nous venons de
+traverser, et que cette résistance durerait deux ou trois jours; Kervor,
+chef de ces tribus, est au contraire venu m'instruire des desseins
+de Morvan, et m'assurer que ses hommes ne se battraient pas; ces
+excellents catholiques ont tenu parole; aussi, en un jour, sans tirer
+l'épée, tu as traversé un pays qui, sans la défection de Kervor, devait
+te coûter plus de trois jours de bataille et le quart de tes troupes.
+Morvan, ne se doutant pas de ta prompte arrivée aux défilés de
+Glen-Clan, ne les enverra occuper que ce soir ou demain; il n'a
+pas assez de combattants pour les laisser un ou deux jours oisifs,
+surtout lorsqu'il est attaqué de trois côtés différents par trois corps
+d'armée.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien à répondre à cela, père en Christ; tu connais le
+pays mieux que moi. Ah! que cette guerre réussisse, j'aurai ma part
+des terres de la conquête. Selon la promesse de Louis-le-Pieux, je deviendrai
+aussi puissant seigneur en Bretagne que Gonthram, mon
+frère aîné, l'est en Auvergne, depuis la conquête de Clovis.</p>
+
+<p>&mdash;Et tu n'oublieras pas de doter les églises. Songes-y, sans l'appui
+des prêtres catholiques, aucune conquête n'est possible!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne serai pas ingrat, bon père; j'emploierai une partie du butin
+que nous ferons ici à bâtir une chapelle à saint Martin, pour lequel
+notre famille a toujours conservé une dévotion particulière;
+mais, toi, qui sais les usages de ces damnés Bretons, en quels lieux
+cachent-ils leur argent? L'on dit que lorsqu'ils fuient leurs maisons,
+ils ne laissent que les quatre murs, et se retirent, avec leurs trésors,
+au fond de retraites inaccessibles?</p>
+
+<p>&mdash;Quand nous arriverons au c&oelig;ur du pays, où s'est concentrée la
+résistance, je t'indiquerai le moyen de découvrir ces riches cachettes;
+elles sont presque toujours enfouies au pied de certaines
+pierres druidiques, pour lesquelles grand nombre de ces païens conservent
+un culte idolâtre; ils croient ainsi mettre leurs trésors sous
+la protection de leurs dieux exécrables!</p>
+
+<p>&mdash;Mais, ces pierres, où les chercher? À quels signes les reconnaître?</p>
+
+<p>&mdash;C'est mon secret, Neroweg; ce sera le nôtre, lorsque nous serons,
+je te l'ai dit, au c&oelig;ur du pays.&mdash;En devisant ainsi, le moine
+et le chef frank gravissaient lentement les pentes escarpées du
+défilé; de temps à autre quelqu'un des cavaliers ou des soldats
+de pied, détachés en éclaireurs, venaient instruire Neroweg de
+leurs observations. Enfin, Hugh, de retour, apprit à son chef
+que rien ne pouvait faire soupçonner une embuscade. Neroweg,
+complétement rassuré par ces rapports et par les affirmations du
+moine, donna l'ordre de faire avancer ses troupes, les hommes
+de pied d'abord, ensuite les cavaliers, après eux les bagages, et
+enfin un dernier corps de soldats de pied. Le corps d'armée
+s'ébranlant, s'engagea dans cette passe si resserrée, que quatre
+hommes pouvaient à peine y marcher de front. Cette longue et tortueuse
+file d'hommes, couverts de fer, pressés les uns contre les
+autres, et cheminant lentement, offrait, du sommet des rochers
+qui dominaient cette route étroite, un aspect étrange; on eût dit un
+gigantesque serpent à écailles de fer déployant ses replis sinueux
+dans un ravin creusé entre deux murailles de granit. La confiance
+des Franks, assez ébranlée au moment où ils s'engagèrent dans ce
+passage si propice aux embuscades, se raffermit bientôt. Déjà l'avant-garde,
+que précédaient Neroweg et le moine, approchait de l'issue du
+défilé de Glen-Clan, tandis que, commençant à peine à y entrer, les
+chariots de bagages, attelés de b&oelig;ufs, se mettaient en mouvement
+suivis de l'arrière-garde, composée de cavaliers Thuringiens et
+d'archers Saxons. Les derniers chariots et la tête de l'arrière-garde
+entraient dans le défilé, lorsque soudain le cri lugubre d'un oiseau
+de nuit, cri semblable à ceux qui avaient salué l'approche des Franks,
+retentit de loin en loin sur la cime des deux escarpements; aussitôt
+s'en détachant, poussés par des bras invisibles, plusieurs énormes
+blocs de rochers roulèrent, bondirent du haut en bas des montagnes
+avec le fracas de la foudre, tombèrent au milieu des chariots,
+et en broyèrent un grand nombre, écrasant ou mutilant leurs
+attelages. Les voitures brisées, les b&oelig;ufs tués ou furieux de leurs
+blessures, s'affaissant ou se ruant les uns contre les autres, jetèrent
+un désordre effroyable dans l'arrière-garde des Franks, hors
+d'état d'avancer parmi ces obstacles, et ainsi séparée du gros des
+troupes, elle fut réduite à l'impuissance. Dans toute la longueur du
+défilé de Glen-Clan, des fragments de rochers roulèrent ainsi du haut
+des cimes, écrasant, décimant la file compacte des guerriers; ce
+gigantesque serpent de fer, mutilé, coupé en plusieurs tronçons ensanglantés,
+grouillait convulsivement au fond du ravin, lorsque ses
+deux faîtes, se couronnant d'une foule de Bretons, jusqu'alors
+cachés, ceux-ci firent pleuvoir une grêle de flèches, d'épieux, de
+pierres, sur les cohortes franques éperdues, épouvantées, impuissantes
+et enserrées entre ces deux murailles de granit, du sommet desquelles
+nos rudes hommes envoyaient à l'ennemi une mort prompte
+et sûre. Vortigern commandait ces vaillants, son arc d'une main,
+son carquois au côté; pas un de ses traits ne manquait son but.
+Terrible boucherie! superbe carnage! les cris de guerre et de
+triomphe des Gaulois armoricains répondaient aux imprécations
+des Franks! terrible boucherie! superbe carnage! cela dura tant que
+nos hommes eurent à lancer une pierre, un trait, un épieu. Ses
+munitions et celles de ses compagnons épuisées, Vortigern s'écria de
+la cime d'un rocher, en faisant aux Franks un geste de défi:&mdash;Nous
+défendrons ainsi notre sol pied à pied; chacun de vos pas
+sera marqué par votre sang ou par le nôtre: toutes nos tribus ne sont
+pas lâches et traîtres comme celles de Kervor, le bon catholique!</p>
+
+<p>&mdash;Et Vortigern entonna le chant guerrier laissé par son aïeul Scanvoch,
+le frère de lait de Victoria la Grande: «&mdash;Ce matin nous disions:&mdash;Combien
+sont-ils donc ces Franks?&mdash;Combien sont-ils
+donc ces barbares?&mdash;Ce soir nous dirons:&mdash;Combien étaient-ils
+ces Franks?&mdash;Combien étaient-ils ces barbares?»</p>
+
+
+<h3>LE MARAIS DE PEULVEN.</h3>
+
+<p>Le parais de <i>Peulven</i> est immense; il forme, à l'est et au sud,
+une sorte de baie; ses rives sont bordées par la lisière de l'épaisse forêt
+de Cardik; au nord et à l'ouest, il baigne la pente adoucie des collines
+qui succèdent aux derniers chaînons des montagnes Noires
+dont les cimes apparaissent à l'horizon, empourprées par les derniers
+rayons du soleil; une jetée, ou langue de terre aboutissant aux confins
+de la forêt, traverse le marais de Peulven dans toute sa longueur;
+le silence est profond dans cette solitude; les eaux dormantes
+réfléchissent les teintes enflammées du couchant; de temps
+à autres des volées de courlis, de hérons et d'autres oiseaux aquatiques,
+s'élevant du milieu des roseaux dont le marais est en partie
+couvert, tournoient ou montent vers le ciel en poussant leurs cris
+plaintifs. Plusieurs cavaliers franks, après avoir gravi le revers de
+la colline, arrivent à son faîte, y arrêtent leurs chevaux; leurs regards
+plongent au loin sur le marais, et après quelques moments
+d'examen ils tournent bride afin d'aller rejoindre Neroweg et le
+moine dont les soldats ont été décimés, quelques heures auparavant,
+au fond des défilés de Glen-Clan, et, ensuite, continuellement
+harcelés sur leur route par de petites troupes de Bretons qui, embusquées
+derrière les haies ou dans de profonds fossés à demi couverts
+de broussailles, attaquaient à l'improviste l'avant-garde ou l'arrière-garde
+des Franks, et après des engagements acharnés disparaissaient
+à travers ce terrain coupé d'obstacles de toute nature, impraticable
+à la cavalerie, et complétement inconnu des soldats de
+pied qui n'osaient s'éloigner de la colonne principale, craignant de
+tomber dans de nouvelles embuscades. Neroweg, à cheval, à côté
+du moine, se tenait au sommet d'une colline peu éloignée de celle
+que les éclaireurs avaient gravie; il attendait leur retour pour continuer
+sa route. À quelque distance du chef, l'avant-garde faisait halte;
+plus loin, le gros de ses troupes faisait halte aussi; une partie de
+l'arrière-garde avait dû rester à une lieue de là pour garder les bagages,
+les chariots et les blessés de ce corps d'armée qui auraient
+ralenti sa marche. Les traits du chef des Franks étaient sombres, abattus;
+il disait au moine:&mdash;Ah! quelle guerre! quelle guerre! J'ai
+combattu les <i>North-mans</i>, lorsqu'ils ont attaqué nos camps fortifiés à
+l'embouchure de la Somme et de la Seine; ces damnés pirates sont
+de terribles ennemis, aussi prompts à l'offensive qu'à la retraite qu'ils
+trouvent dans ces légers bateaux à bord desquels ils viennent des mers
+du Nord jusque sur les côtes de la Gaule; mais par saint Martin!
+ces maudits Bretons sont encore plus endiablés, plus insaisissables
+que ces pirates, redoutables hommes pourtant que ces North-mans!
+ils ont été l'inquiétude des dernières années de Karl, le grand empereur!
+ils sont la désolation de son fils.&mdash;Puis Neroweg répéta d'un
+air sinistre,&mdash;Ah! quelle guerre! quelle guerre!</p>
+
+<p>Le moine se retourna sur sa selle, et étendant la main dans la direction
+que les troupes des Franks venaient de parcourir, il dit à
+Neroweg:&mdash;Regarde vers l'Occident.</p>
+
+<p>Le chef des Franks, suivant l'indication du prêtre, vit derrière
+lui, de loin en loin, des tourbillons de fumée teintée de feu qui s'élevaient
+des collines que l'armée laissait derrière elle. Le moine dit
+alors au Frank:</p>
+
+<p>&mdash;Vois! l'incendie signale partout notre passage; les bourgs,
+les villages abandonnés par leurs habitants en fuite, ont été par
+nos ordres livrés aux flammes; les Bretons n'ont pas, comme les
+pirates North-mans, la ressource de leurs bateaux pour fuir sur l'Océan
+avec leurs richesses. Nous poussons devant nous ces populations
+fuyardes, les deux autres corps d'armée de Louis-le-Pieux font de leur
+côté une pareille man&oelig;uvre, aussi devons-nous comme eux arriver
+demain matin dans la vallée de <i>Lokfern</i>; là se trouveront refoulées,
+acculées, les populations attaquées depuis plusieurs jours au sud, à
+l'est et au nord; là, entourées d'un cercle de fer, elles seront anéanties
+ou emmenées en esclavage. Ah! cette fois la Bretagne à jamais
+domptée sera soumise enfin à la foi catholique et à la puissance des
+Franks! Qu'importe que tes soldats aient été décimés pour le triomphe
+de la foi et de la royauté franque! les troupes qui te restent,
+jointes aux autres corps de l'armée, ne suffiront-elles pas pour exterminer
+les Bretons?</p>
+
+<p>&mdash;Moine,&mdash;répondit brusquement Neroweg,&mdash;tes paroles ne
+me consolent pas de la mort de tant de vaillants guerriers, dont les
+os blanchiront au fond du défilé de Glen-clan et dans les bruyères
+de ce maudit pays!</p>
+
+<p>&mdash;Envie plutôt leur sort; ils sont morts pour la religion, le
+paradis leur est assuré.</p>
+
+<p>Neroweg hocha la tête et reprit après un assez long silence:&mdash;Tu
+m'as promis de m'indiquer les lieux où ces païens Bretons enfouissent
+leurs richesses?</p>
+
+<p>&mdash;Écoute: au delà du marais de Peulven que nous devons traverser,
+est une forêt profonde, où se trouvent grand nombre de pierres
+druidiques; je suis certain qu'en fouillant à leurs pieds, nous trouverons
+de grosses sommes d'argent enfouies là depuis le commencement
+de la guerre.</p>
+
+<p>&mdash;Et à cette forêt, quand arriverons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Ce soir, avant la tombée de la nuit.</p>
+
+<p>&mdash;Engager mes troupes si tard dans cette, forêt, et tomber dans
+quelque embuscade pareille à celle du défilé, non! non!&mdash;s'écria
+Neroweg;&mdash;le jour touche à sa fin, nous camperons cette nuit au
+milieu des collines nues où nous sommes; l'on n'a point à redouter
+ici de surprises.</p>
+
+<p>&mdash;Tes éclaireurs sont de retour,&mdash;dit le prêtre au chef des
+Franks,&mdash;interroge-les avant de prendre une résolution.</p>
+
+<p>&mdash;Neroweg,&mdash;dit l'un des cavaliers qui venaient de descendre
+le versant de la colline opposée,&mdash;aussi loin que la vue peut s'étendre,
+l'on n'aperçoit rien sur le marais, pas un homme, pas un
+bateau et sur ses rives aucune hutte, aucun retranchement. La lisière
+d'une grande forêt borne ce marais à l'horizon.</p>
+
+<p>Le chef frank, impatient de juger de la disposition du terrain, eut
+bientôt, suivi du moine, atteint le faîte de la colline; de là il vit
+l'incommensurable nappe d'eau dont la morne surface miroitait aux
+derniers feux du soleil couchant; la chaussée verdoyante, coupant
+de grands massifs de roseaux, allait rejoindre la lisière de la forêt.&mdash;Il
+n'y a pas du moins à craindre d'embûches durant la traversée
+de cette solitude,&mdash;dit Neroweg;&mdash;cette marche peut durer une
+demi-heure au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Et il reste environ une heure de jour,&mdash;reprit le moine.&mdash;La
+forêt que tu aperçois là-bas s'appelle la forêt de Cardik; elle s'étend
+très-loin à droite et à gauche du marais, puisque à l'ouest elle atteint
+le rivage de la mer armoricaine; mais la partie qui fait face à la jetée
+a tout au plus un demi-quart de lieue de largeur; nous pourrons
+l'avoir traversée avant la fin du jour, et nous arriverons alors aux
+landes de <i>Kennor</i>, plaine immense où tu pourras camper en toute
+sécurité. Demain à l'aube, nous retournerons dans la forêt fouiller
+au pied des pierres druidiques où doivent être enfouies les richesses
+des Bretons.</p>
+
+<p>Neroweg, après quelques moments d'hésitation, tenté par la cupidité,
+envoya un homme de son escorte donner l'ordre à ses troupes
+de se mettre en marche afin de traverser la chaussée, large d'environ
+trente pieds, parfaitement plane, recouverte d'herbe fine et accessible
+aux regards d'un bout à l'autre. Neroweg se sentit rassuré; néanmoins
+se souvenant des rochers de Glen-Clan, il ordonna prudemment
+à plusieurs cavaliers de précéder de cent pas les troupes. Celles-ci, à
+la suite de leur chef, commençant de défiler sur la chaussée, elle fut
+bientôt couverte de troupes dans toute sa longueur; au loin l'on
+voyait massées depuis le pied jusqu'au sommet de la colline les dernières
+cohortes de l'armée, s'ébranlant à mesure qu'arrivait leur
+tour de passage. Soudain, de loin en loin et du milieu de plusieurs
+massifs de roseaux, disséminés le long de la langue de terre, s'élevèrent
+des cris d'oiseaux de nuit, cris semblables à ceux qui avaient
+déjà retenti sur la cime des rochers de Glen-clan. À ce signal les coups
+sourds et réitérés de plusieurs cognées semblèrent répondre, puis la
+chaussée, en différents endroits, s'effondra sous les pieds des soldats;
+malheur à ceux qui se trouvèrent sur ces espèces de trappes,
+construites de poutres et de fortes claies cachées sous une couche
+de terre gazonnée; cette invention, due à Vortigern, qui durant ses
+longues veillées d'hiver s'amusait au charronnage; cette invention
+fort simple était d'un succès certain; ces ponts mobiles pouvaient
+ou supporter le poids des troupes qui les traversaient, ou basculer
+sous leurs pas, si l'on coupait à coups de hache certaines énormes
+chevilles de bois, seul point d'appui de ces planchers volants. Vortigern
+et bon nombre d'hommes de sa tribu, plongés dans l'eau
+jusqu'au cou, s'étaient tenus immobiles, muets, invisibles au milieu
+des roseaux qui à l'endroit des trappes bordaient la jetée. Lorsqu'elle
+fut entièrement couverte de soldats Franks, les haches jouèrent,
+les chevilles, tombèrent, et elle se trouva soudain coupée par plusieurs
+tranchées de vingt pieds de largeur au fond desquelles
+s'entassèrent pêle-mêle piétons, cavaliers et chevaux, reçus dans
+leur chute sur la pointe aiguë d'une grande quantité de pieux enfoncés
+à fleur d'eau. À l'aspect de ces terribles piéges s'ouvrant sous
+leurs pas, aux cris féroces des blessés, un effroyable désordre suivi
+d'une terreur panique se répand parmi les Franks; croyant la
+chaussée partout minée, ils refluent éperdus les uns sur les autres,
+soit en avant, soit en arrière des tranchées; les chevaux épouvantés
+se cabrent, se renversent, ou furieux s'élancent dans le marais où ils
+disparaissent avec leurs cavaliers. Au plus fort de la déroute, Vortigern
+et ses Bretons, choisis parmi les meilleurs archers, se dressent du
+milieu des roseaux et font pleuvoir une grêle de traits sur cet amoncellement
+de guerriers éperdus de frayeur, se foulant aux pieds ou
+écrasés par les chevaux; d'autres cris de guerre lointains répondent
+à l'appel de Vortigern, et une foule de Bretons sortis de la
+lisière de la forêt se rangent en bataille sur la rive du marais, prêts
+à disputer aux Franks le passage, s'ils osaient le tenter. La vue de
+ces nouveaux ennemis porte à son comble la panique des troupes de
+Neroweg; au lieu de marcher vers la lisière de la forêt, elles tournent
+casaque afin de rejoindre le gros de l'armée encore massée sur la
+colline, et se ruent de ce côté avec une telle furie que la profondeur
+des tranchées est bientôt comblée par les corps d'une foule de
+guerriers blessés, mourants ou morts, et cet entassement de cadavres
+sert de pont aux fuyards criblés de traits par les Bretons. Alors Vortigern
+et ses vaillants répètent ce chant de guerre dont avaient déjà
+retenti les défilés de Glen-Clan: «&mdash;Ce matin, nous disions:&mdash;Combien
+sont-ils ces Franks?&mdash;Combien sont-ils ces barbares?&mdash;Ce
+soir, nous disons:&mdash;Combien étaient-ils ces Franks?&mdash;Combien
+donc étaient-ils ces barbares?»</p>
+
+
+<h3>LA FORÊT DE CARDIK.</h3>
+
+<p>&mdash;Quelle guerre! quelle guerre!&mdash;disaient les guerriers de
+Louis-le-Pieux, laissant à chaque pas les ossements de leurs compagnons
+au milieu des rochers et des marais de l'Armorique. Quelle
+guerre! chaque haie des champs, chaque fossé des prairies cache un
+Breton au coup d'&oelig;il sûr, à la main ferme: la pierre de la fronde,
+la flèche de l'arc sifflent et ne manquent jamais le but... Quelle
+guerre! Le creux des précipices, la vase des eaux dormantes, engloutissent
+les cadavres des soldats franks; pénètrent-ils dans les forêts,
+le danger redouble; chaque taillis, chaque cime d'arbre recèle un
+ennemi. Aussi la veille, n'osant pénétrer dans la forêt de Cardik,
+soudain environnée d'une ceinture de braves, Neroweg, échappé au
+désastre du marais de Peulven, Neroweg a fui en disant:&mdash;Quelle
+guerre! quelle guerre!&mdash;La nuit, il l'a passée, ainsi que son armée,
+de plus en plus amoindrie, la nuit il l'a passée sur les collines,
+où il ne redoutait pas d'embuscades. Voici l'aube; la honte, la
+rage au c&oelig;ur, songeant à sa déroute de la veille, le chef frank fait
+sonner trompettes et clairons. À la tête de ses guerriers il traverse
+de nouveau la jetée du marais; il veut pénétrer de vive force dans
+la forêt de Cardik. Piétons et cavaliers foulent de nouveau les cadavres
+entassés dans la profondeur des tranchées; aucune embuscade
+n'a retardé le passage des Franks. Au lever du soleil les
+dernières phalanges ont traversé le marais, toutes les troupes de
+Neroweg sont développées sur la lisière de la forêt; elle sert de
+retraite aux Gaulois armoricains; ils s'y sont retirés la veille. Ces
+bois séculaires s'étendent à l'ouest jusqu'aux bords escarpés d'une
+rivière qui se jette dans la mer, et à l'est, jusqu'à d'insondables
+précipices. Furieux de sa défaite de la veille, espérant piller les
+richesses enfouies au pied des pierres druidiques, le chef frank peut
+à peine contenir son ardeur farouche; toujours accompagné du
+moine, grièvement blessé la veille, il s'avance vers la forêt: les chênes,
+les ormes, les frênes, les bouleaux pressent leurs troncs gigantesques,
+entrelacent leurs branchages; entre ces troncs, ce ne sont
+que taillis, ronces, broussailles; une seule route tortueuse s'offre à la
+vue de Neroweg; il s'y engage; c'est à peine si le jour peut pénétrer
+cette voûte de verdure, formée par les cimes touffues des grands
+arbres. Des fourrés de houx de sept à huit pieds d'élévation bordent
+le chemin, leurs feuilles épineuses rendent ces retraites impénétrables.
+Les soldats, ne pouvant s'écarter ni à droite ni à gauche,
+sont forcés de suivre ce défilé de verdure, encore frappés du souvenir
+de leurs désastres récents, ils s'avancent avec défiance à travers
+la sombre forêt de Cardik, se parlant à voix basse, et de temps à
+autre interrogeant d'un regard inquiet la cime touffue des arbres ou
+les taillis des bords de la route. Cependant rien n'a jusqu'alors justifié
+la crainte des cohortes; le bruit sourd et cadencé de leur marche,
+le cliquetis de leurs armures, troublent seuls le silence de la forêt. Ce
+silence même redouble le vague effroi des Franks; ils étaient d'abord
+silencieux aussi les défilés de Glen-Clan et le marais de Peulven! Déjà
+plus de la moitié de l'armée est engagée dans ces grands bois lorsqu'à
+l'un des détours de la route, Neroweg, qui marchait en tête,
+accompagné du moine, s'arrête tout à coup... Aussi loin que sa vue
+peut s'étendre, devant lui, à gauche, à droite, il voit un immense
+abattis d'arbres; des chênes, des ormes de cent pieds de hauteur et
+quinze ou vingt pieds de tour, tombés sous la cognée des bûcherons,
+couvraient le sol, tellement enchevêtrés dans leur chute, que leurs
+branches énormes, leurs troncs gigantesques, formaient une barrière
+infranchissable à la cavalerie; les gens de pieds seuls auraient pu,
+après des peines inouïes, escalader ces obstacles et s'y frayer un
+passage à coups de hache.&mdash;Ah! quelle guerre!&mdash;s'écria de nouveau
+Neroweg en fermant les poings.&mdash;Après le défilé, le marais!
+après le marais, la forêt! À peine me restera-t-il le tiers de mes
+troupes lorsque je rejoindrai les autres chefs... Oh! Gaulois indomptables!
+Bretons endiablés! que les flammes de l'enfer vous soient
+ardentes!</p>
+
+<p>&mdash;Ils y brûleront, les idolâtres! jusqu'au jour du dernier jugement,
+car ils méprisent la foi catholique!&mdash;s'écria le moine.&mdash;Courage,
+Neroweg! courage! ce dernier obstacle surmonté, nous
+arriverons aux landes de Kennor. Là nous rallierons les deux corps
+de l'armée de Louis-le-Pieux, et nous pénétrerons dans la vallée de
+Lokfern, où nous exterminerons, jusqu'au dernier, ces maudits
+Armoricains.</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce le courage qui me manque, moine insensé?&mdash;s'écria
+Neroweg furieux.&mdash;M'as-tu vu manquer de vaillance? Toi qui nous
+conduis, tu nous as déjà fait tomber deux fois dans des embuscades.
+Par le grand saint Martin! tu serais d'accord avec l'ennemi que tu
+ne nous aurais pas autrement guidés!</p>
+
+<p>&mdash;Ces périls, ne les ai-je pas bravés avec toi?&mdash;répondit dédaigneusement
+le prêtre en montrant son bras gauche soutenu par une
+écharpe ensanglantée.&mdash;Cette blessure reçue hier dans le marais de
+Peulven, ne te répond-elle pas de ma bonne foi? Quant à ces abattis
+d'arbres, quoiqu'ils nous paraissent s'étendre à perte de vue, ils
+sont peut-être plus bornés que nous ne le pensons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'importe! comment trouver une autre route que celle-ci? la
+seule, as-tu dit, qui traverse cette forêt, partout ailleurs impraticable
+à une armée.&mdash;Le moine, hochant la tête d'un air pensif, ne
+répondit rien. Les troupes commençaient de murmurer, en proie au
+découragement et à une terreur croissante, lorsque trois cris d'oiseaux
+nocturnes dominèrent le tumulte. Aussitôt, de derrière les abattis
+d'arbres, et du faîte de ceux qui bordaient la route, les frondeurs et
+les archers bretons, embusqués, assaillirent les Franks d'une nuée
+de pierres et de flèches; d'énormes branches sciées au sommet des
+chênes s'en détachaient, et tombant, écrasaient ou mutilaient les
+soldats: nouvelle panique, nouveau carnage des Franks; cavaliers
+renversés de leurs montures, piétons broyés sous les pieds des chevaux,
+soldats aveuglés, déchirés en se précipitant effarés au milieu
+des fourrés de houx hérissés de pointes. Quel doux spectacle pour les
+yeux d'un Gaulois de l'Armorique! Gémissements des mourants,
+imprécations des blessés, menaces de mort contre le moine accusé de
+trahison... Quel doux concert à l'oreille d'un Gaulois de l'Armorique!
+Le carnage allait croissant au milieu de cette panique, lorsque
+Vortigern, tenant son arc d'une main et s'attachant de l'autre à l'une
+des branches qui dominaient le point le plus élevé de l'abattis d'arbres,
+parut aux yeux des Franks; sa voix sonore fit entendre ces paroles:&mdash;Et
+maintenant, maudits, traversez, si vous le pouvez, cette forêt;
+nos carquois sont vides; nous allons vous attendre aux abords de
+la vallée de Lokfern!&mdash;Puis avisant le chef des Franks, qui, descendu
+de cheval, opposait aux pierres et aux traits des assaillants son
+grand bouclier blanc, où se voyaient peintes trois serres d'aigles dorées,
+Vortigern, reconnaissant à cet emblème un fils des Neroweg,
+poussa une exclamation de surprise et de haine, ajusta sur la corde
+de son arc sa dernière flèche, et la lançant au chef des guerriers,
+s'écria:&mdash;Moi, descendant de Joël, je t'envoie ceci à toi, descendant
+de Neroweg, tué par mon aïeul Karadeuk-le-Bagaude.&mdash;La
+flèche siffla, et effleurant la bordure inférieure du bouclier du Frank,
+lui traversa le genou au-dessous du cuissard. À cette vive douleur,
+Neroweg, tombant agenouillé, s'écria, désignant le Gaulois à plusieurs
+arbalétriers saxons:&mdash;Tirez! tirez sur ce bandit!</p>
+
+<p>Trois flèches saxonnes volèrent, deux d'entre elles s'enfoncèrent
+en vibrant dans la branche d'arbre à laquelle se tenait Vortigern;
+mais le troisième trait l'atteignit au bras gauche. Le descendant de
+Joël, arrachant aussitôt de sa plaie le fer acéré, le rejeta sanglant
+contre les Franks avec un geste de méprisant défi, et disparut derrière
+les branchages. Par trois fois, le cri de l'oiseau nocturne se fit
+entendre dans la forêt, et les Bretons se dispersèrent par des sentiers
+connus d'eux seuls, chantant ce vieux bardit de guerre, qui se perdit
+peu à peu dans l'éloignement:«&mdash;Ce matin, nous disions:&mdash;Combien
+sont-ils, ces Franks?&mdash;Combien sont-ils ces barbares?&mdash;Ce
+soir, nous disons:&mdash;Combien étaient-ils ces Franks?&mdash;Combien
+donc étaient-ils ces barbares?»</p>
+
+
+<h3>LES LANDES DE KENNOR.</h3>
+
+<p>Elles ont environ quatre lieues de longueur et trois lieues de
+largeur, les landes de Kennor; elles forment un vaste plateau; il
+s'abaisse au nord vers la vallée de <i>Lokfern</i>; il est borné à l'ouest
+par une large rivière qui, à peu de distance, se jette dans la
+mer armoricaine; la forêt de Cardik et les dernières pentes de la
+chaîne du <i>Men-Brèz</i> bordent ces landes; elles sont couvertes, dans
+toute leur étendue, de bruyères hautes de deux à trois pieds, l'ardent
+soleil caniculaire les a presque desséchées. Unie comme un lac,
+cette plaine immense, nue, déserte, offre un aspect désolé.
+Un vent violent, soufflant de l'est, fait onduler, comme des flots,
+les hautes bruyères couleur de feuilles mortes. Le ciel, par cette
+journée de vent et de hâle, est d'un azur éclatant; le soleil d'août
+inonde de sa lumière torride ce désert, dont le silence est seulement
+parfois troublé par l'aigre cri des cigales ou par les longs gémissements
+de la bise qui siffle dans ces landes. Bientôt, longeant
+le bord de la rivière, une masse noire, confuse, paraît, s'étend,
+s'augmente, et se dirige vers le centre de la plaine de Kennor. C'est
+un des trois corps de l'armée que Louis-le-Pieux conduit en personne
+contre les Gaulois bretons. Longtemps avant son apparition,
+d'autres troupes, formées en cohortes compactes, descendaient à l'est
+les dernières pentes de la chaîne du <i>Men-Brèz</i>, s'avançant aussi vers
+la plaine, lieu marqué pour la jonction des trois armées qui avaient
+envahi l'Armorique, incendiant, ravageant le pays sur leur passage
+et repoussant les populations vers la vallée de Lokfern. Seules, les
+troupes de Neroweg, engagées dans la forêt de Cardik depuis le matin,
+manquaient encore à ce rendez-vous. Enfin elles sortent en
+désordre des bois et se reforment en phalanges. Après des fatigues
+et des travaux inouïs, se frayant un passage la hache à la main, abandonnant
+la cavalerie, obligée de rebrousser chemin vers les marais de
+Peulven, les troupes de Neroweg sont parvenues à traverser la forêt,
+diminuées presque de moitié, autant par les pertes subies dans le
+passage des défilés et des marais, que par la défection de nombreuses
+cohortes qui, dans leur panique croissante, et malgré les ordres de
+leurs chefs, ont suivi le mouvement de retraite de la cavalerie. Ces
+trois corps d'armée se sont aperçus; leur marche converge vers le
+centre de la plaine; déjà la distance qui les sépare s'est tellement
+amoindrie, que de l'un à l'autre de ces corps, on voit miroiter au soleil
+les armures, les casques et le fer des lances. Les phalanges de
+Louis-le-Pieux, descendues les premières dans la plaine par les
+pentes du <i>Men-Brèz</i> firent halte, afin d'attendre des autres corps.
+Ces troupes démoralisées, décimées comme celles de Neroweg, ensuite
+de leur longue marche à travers des périls, des embûches de
+toutes sortes, reprenaient cependant courage. Elles allaient, cette fois,
+combattre en plaine, après avoir traversé cet immense plateau, que l'on
+pouvait mesurer des yeux dans toute son étendue; il ne devait cacher
+aucun piége; cette dernière bataille allait mettre fin à la guerre; les
+Bretons acculés dans la vallée de Lokfern seraient écrasés par des
+forces trois ou quatre fois supérieures aux leurs. Les premières cohortes
+des deux armées venant des bords de la rivière et de la forêt,
+allaient se confondre avec les troupes de Louis-le-Pieux... Soudain
+vers l'est d'où soufflait un vent sec et violent, de petits nuages
+de fumée, d'abord presque imperceptibles, s'élèvent, de loin en loin,
+sur les confins de la lande qui se prolongeait jusqu'à la dernière
+pente du <i>Men-Brèz</i>; puis ces points fumeux s'étendant, se reliant
+entre eux sur un développement de plus de deux lieues, forment
+peu à peu une immense ceinture de fumée noirâtre, rougie d'ardents
+reflets... Le feu vient d'être allumé en cent endroits à la fois par
+les Gaulois bretons dans les bruyères desséchées des landes de
+Kennor! Poussée par la violence de la bise, cette houle de flammes,
+embrassant bientôt l'horizon de l'est au midi, des versants du <i>Men-Brèz</i>
+à la lisière de la forêt, s'avance, rapide comme les grandes marées
+que le souffle du veut précipite encore... Épouvantés à la vue
+de ces flots embrasés qui arrivent sur leur droite avec la vitesse de
+l'ouragan, les Franks hésitent un moment: à leur gauche est une
+rivière profonde, derrière eux la forêt de Cardik, devant eux la pente
+du plateau qui s'abaisse vers la vallée de Lokfern; Louis-le-Pieux,
+se sauvant à toute bride dans la direction de cette vallée, donne à ses
+troupes le signal de la fuite, espérant sortir du plateau avant que les
+flammes, envahissant la lande entière, aient coupé tout passage à
+l'armée. La cavalerie, impatiente d'échapper au péril, rompt ses
+rangs, suit l'exemple du roi frank, traverse les cohortes d'infanterie,
+les culbute, leur passe sur le corps. Elles se débandent; le désordre,
+le tumulte, la terreur sont à leur comble: les flots de feu avancent,
+avancent toujours... La course la plus impétueuse ne saurait longtemps
+les devancer. L'immense nappe de feu atteint d'abord les
+soldats renversés, mutilés par le choc de la cavalerie, enveloppe
+ensuite le gros de l'armée; en un instant, les phalanges effarées
+sont dans la flamme jusqu'au ventre. Par la vaillance de nos pères!
+c'est l'enfer des damnés en ce monde! douleurs atroces! inouïes!
+gai spectacle pour l'&oelig;il d'un Gaulois breton! des cavaliers franks,
+bardés de fer, tombés de leurs chevaux, grillent dans leur armure
+rougie, comme tortues dans leurs écailles; des piétons font des sauts
+réjouissants pour échapper au flot embrasé; il les rejoint, les
+devance; leurs pieds, leurs jambes, brûlés jusqu'aux os ne peuvent
+plus les soutenir, ils s'affaissent, ils tombent dans la fournaise en
+poussant des hurlements affreux; des chevaux, malgré leur course
+haletante, sentant la flamme qui les poursuit dévorer leur flancs et
+leurs entrailles, deviennent furieux; frappés de vertige, ils se cabrent,
+se renversent sur leurs cavaliers; chevaux et cavaliers roulent
+au milieu du feu: les chevaux hennissent, les hommes gémissent
+ou hurlent; un immense concert d'imprécations, de cris de douleur
+et de rage, monte vers l'azur du ciel avec la flamme de ce magnifique
+hécatombe de guerriers franks! Oh! qu'elle était belle à voir,
+la lande de Kennor, rouge et fumante encore, une heure après son
+embrasement, qui avait mis en braise jusqu'aux racines des bruyères!
+Splendide brasier de trois lieues d'étendue! couvert de milliers
+de débris humains, informes, calcinés, chaude curée, au-dessus
+de laquelle tournoyaient déjà les bandes de corbeaux de la forêt de
+Cardik. Gloire à vous, Bretons! plus d'un tiers de l'armée des Franks
+a trouvé la mort dans les landes de Kennor.</p>
+
+<p>&mdash;Quelle guerre! quelle guerre!&mdash;disait aussi Louis-le-Pieux.&mdash;Oui,
+guerre impitoyable, guerre sainte, trois fois sainte, d'un
+peuple qui défend sa liberté, sa famille, son champ, son foyer! O terre
+antique des Gaules! vieille Armorique! mère sacrée! tout devient
+arme pour tes rudes enfants! rochers, précipices, marais, bois,
+landes enflammées! O Bretagne à demi glacée par le poison mortel
+du souffle catholique! Bretagne trahie, frappée au c&oelig;ur, frappée à
+mort par l'épée des rois franks, perdant ton généreux sang par la
+poitrine de tes enfants, tu subiras peut-être le joug des conquérants
+et des prêtres de Rome; mais les os de tes ennemis écrasés, noyés,
+brûlés dans cette lutte suprême, diront à nos descendants la résistance
+héroïque de la Gaule armoricaine!</p>
+
+
+<h3>LA VALLÉE DE LOKFERN.</h3>
+
+<p>L'armée des Franks, décimée par l'incendie de la lande de Kennor,
+avait fui en désordre dans la direction de la vallée de <i>Lokfern</i> que
+dominait l'immense plateau où s'étaient réunis les trois corps de
+troupes. Échappée au désastre, emportée par l'impétuosité de sa
+course, une partie de la cavalerie franque, suivant <i>Louis-le-Pieux</i>
+dans sa course précipitée, arriva la première aux confins du plateau.
+Là, les cavaliers, poussés par la terreur, et ne songeant qu'à se dépasser
+les uns les autres, virent au-dessous d'eux, au pied du versant
+qu'il leur fallait descendre pour l'attaquer, la nombreuse cavalerie
+bretonne, rangée en bataille et commandée par Morvan et Vortigern,
+cavalerie rustique, mais intrépide, aguerrie et parfaitement
+montée. Les Franks, entraînés sur la pente rapide du vallon par la
+fougue de leurs chevaux, et ne pouvant les maîtriser, afin de se reformer
+en ordre d'attaque, s'élancèrent à toute bride en masses confuses,
+dans l'espoir d'écraser la cavalerie ennemie sous l'irrésistible
+élan de cette descente impétueuse; mais soudain se divisant en deux
+corps, commandés l'un par Morvan, l'autre par Vortigern, les cavaliers
+armoricains prirent la fuite à droite et à gauche, au lieu d'attendre
+les Franks. Le vaste espace qui s'étendait du pied de la colline
+à la rivière, se trouvant ainsi dégagé par la volte subite et rapide
+des Gaulois, les premiers rangs des Franks purent à grand'peine arrêter
+leurs chevaux à cent pas du bord de la Scoër. Alors Morvan et
+Vortigern, profitant du désordre des ennemis, successivement arrêtés
+par la largeur de la rivière, revinrent au combat, les prirent en
+flanc, à droite, à gauche, les chargèrent avec furie, et en firent un
+effroyable carnage, culbutant dans les eaux les Franks qui échappaient
+à leurs sabres ou à leurs haches. Pendant ce combat acharné,
+les débris de l'infanterie de Louis-le-Pieux, fuyant aussi la lande
+embrasée de Kennor, arrivèrent tour à tour en désordre; mais, ces
+troupes, se reformant en cohortes sur le sommet des versants de la
+vallée, s'élancèrent sur les cavaliers bretons d'abord vainqueurs, et,
+changeant la face du combat, cette réserve les écrasa sous le nombre;
+de l'autre côté de la rivière, leur dernière barrière, était rangée la
+rustique infanterie gauloise, laboureurs, bergers, bûcherons, armés
+de piques, de faux, de haches, les plus exercés portant l'arc et la
+fronde. Derrière eux, dans une enceinte défendue par des abattis
+de bois et des fossés, étaient rassemblés les femmes, les enfants des
+combattants; ces familles éplorées fuyant devant l'invasion, avaient
+emporté leurs objets les plus précieux, et attendaient dans une angoisse
+terrible l'issue de cette dernière bataille.</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Pleure! pleure! Bretagne, et pourtant glorifie-toi! Tes fils écrasés
+par le nombre ont résisté jusqu'à la fin! tous sont tombés blessés ou
+morts en défendant leur liberté! La rivière était en un endroit
+guéable pour l'infanterie; le moine qui avait guidé Neroweg indiqua
+aux troupes de Louis-le-Pieux ce passage, et elles le traversèrent
+après l'extermination de la cavalerie de Morvan. Les Armoricains,
+rangés sur l'autre rive de la Scoër, défendirent héroïquement le
+terrain pied à pied, homme à homme, se repliant vers l'enceinte
+fortifiée, dernier refuge de leurs familles. Les soldats catholiques de
+Louis-le-Pieux, le catholique, marchant sur des monceaux de cadavres,
+assaillirent l'enceinte fortifiée dont tous les défenseurs étaient
+tués ou blessés. Les Franks, selon leur coutume, égorgèrent les enfants,
+violèrent les femmes et les filles dans le sang de leurs proches,
+les dépouillèrent et les emmenèrent esclaves dans l'intérieur de la
+Gaule. <i>Ermold le Noir</i>, un moine, compagnon de Louis-le-Pieux
+dans cette guerre impie (toujours les gens d'église), en a écrit le
+récit en vers latins. Il raconte de la sorte la mort de Morvan:
+«&mdash;Bientôt le bruit se répand que la tête du chef des Bretons a
+été apportée au roi des Franks.&mdash;Les Franks accourent en poussant
+des cris de joie pour contempler ce spectacle;&mdash;l'on se passe
+de main en main la tête sanglante de Morvan, horriblement déchirée
+par le glaive qui l'a séparée du tronc.&mdash;<i>L'abbé</i> <span class="smcap">Witchaire</span>
+est appelé pour reconnaître si c'est bien celle du chef des Bretons.&mdash;Le
+moine jette de l'eau sur cette tête;&mdash;l'ayant lavée, il en
+écarte la longue chevelure et déclare qu'il reconnaît les traits de
+Morvan.&mdash;Ainsi la Bretagne, qui était perdue pour les Franks,
+est de nouveau placée sous leur dépendance[E].»</p>
+
+<hr style="width: 45%;" />
+
+<p>Vortigern, petit-fils d'Amael, a écrit ce récit de la guerre des Franks
+contre la Bretagne: laissé pour mort sur les rives de la Scoër, lorsqu'il
+a repris ses sens, un jour et une nuit s'étaient passés depuis
+la défaite des Bretons. Quelques druides chrétiens, guidés par Caswallan,
+qui, blessé, avait cependant échappé au massacre, vinrent sur
+le champ de bataille recueillir les blessés survivants. Vortigern fut
+de ce nombre; il apprit que sa s&oelig;ur Noblède, femme de Morvan, et
+quelques autres femmes et jeunes filles réfugiées dans l'enceinte
+fortifiée, s'étaient donné la mort pour se soustraire aux outrages
+des Franks et à l'esclavage. Vortigern, après que l'abbé Witchaire
+avait eu quitté la maison de Morvan, afin d'aller annoncer à Louis-le-Pieux
+le refus des Gaulois armoricains au sujet du tribut qu'il
+exigeait d'eux, Vortigern était retourné avec sa femme et ses enfants,
+près de Karnak, pour y moissonner ses champs. La moisson faite,
+il laissa sa famille dans la maison de ses pères, et alla rejoindre
+Morvan afin de combattre l'armée de Louis-le-Pieux. Vortigern, à
+peine guéri de ses blessures, revint à Karnak, où il retrouva sa femme
+et ses enfants; les Franks n'avaient pas osé pousser leur invasion au
+delà des vallées de Lokfern, laissant l'Armorique ravagée, dépeuplée
+de ses plus courageux défenseurs, mais non soumise et n'attendant
+que le moment de se révolter de nouveau. Vortigern a joint cette
+légende aux autres récits de sa famille, ainsi que <i>les deux pièces de
+monnaie karolingiennes</i>, don de Thétralde, une des filles de Karl-le-Grand.
+Ce jour-ci, 20 novembre de l'année 818, les pieuses reliques
+de la famille de Joël se composent de la <i>faucille d'or</i> d'<span class="smcap">Hêna</span>, de
+la <i>clochette d'airain</i> de <span class="smcap">Guilhern</span>, du <i>collier de fer</i> de <span class="smcap">Sylvest</span>, de
+<i>la croix</i> de <span class="smcap">Geneviève</span>, de l'<i>alouette de casque</i> de <span class="smcap">Scanvoch</span>, de
+la <i>garde de poignard</i> de <span class="smcap">Ronan le Vagre</span>, de <i>la crosse abbatiale</i> de
+<span class="smcap">Bonaïk</span> l'orfévre, et des <i>pièces de monnaie karolingiennes</i> de <span class="smcap">Vortigern</span>.</p>
+
+<h3>FIN DES PIÈCES DE MONNAIE KAROLINGIENNES.</h3>
+
+<p>Moi, fils aîné de Vortigern, j'écris ici la date de la mort de mon
+père. Je l'ai perdu hier, le cinquième jour du mois de février 889.&mdash;La
+Bretagne a vu de tristes temps et notre famille de plus tristes
+jours encore, par la division de mes deux frères: l'un a quitté notre
+pays pour s'en aller dans les pays du nord avec les <i>pirates North-mans</i>;
+le c&oelig;ur me saigne à ces souvenirs, je n'ai ni le courage ni
+la volonté d'écrire ici ces lamentables récits; peut-être mon fils
+aîné, Gomer, aura-t-il un jour ce courage et cette volonté qui me
+manquent.</p>
+
+<h2>FIN DU CINQUIÈME VOLUME.</h2>
+
+<p>Les Notes et la Table de ce volume sont renvoyées à la fin du
+sixième volume.</p>
+
+<p>Paris.&mdash;Imprimerie de madame veuve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au Marais.</p>
+<div class="figcenter">
+<img src="images/brunehaut.jpg" alt="Le supplice de Brunehaut" />
+<img src="images/septimine.jpg" alt="Septimine la Coliberte" />
+<img src="images/broute_saule.jpg" alt="Le Supplice de Broute-saule" />
+<img src="images/orfevre.jpg" alt="Le Vieil orfèvre" />
+<img src="images/vortigern.jpg" alt="Vortigern le jouvenceau" />
+<img src="images/vortigern_tethralde.jpg" alt="Vortigern le jouvenceau et Téthralde fille de Charlemagne"/>
+</div>
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les mystères du peuple, Tome V, by Eugène Sue
+
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+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
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+
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+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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