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+The Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des Réaux
+(Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org/license
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+
+Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième)
+ Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle
+
+Author: Gédéon Tallemant des Réaux
+
+Contributor: Louis Monmerqué
+ Hippolyte de Chateaugiron
+ Jules-Antoine Taschereau
+
+Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
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+
+Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
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+Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été
+conservée et n'a pas été harmonisée.
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+
+ MÉMOIRES
+
+ DE
+
+ TALLEMANT DES RÉAUX.
+
+
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+
+ PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT,
+ Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye.
+
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+
+
+ LES HISTORIETTES
+
+ DE
+
+ TALLEMANT DES RÉAUX.
+
+ MÉMOIRES
+
+ POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE,
+
+ PUBLIÉS
+
+ SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE;
+
+ AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES,
+
+ PAR MESSIEURS
+
+ MONMERQUÉ,
+
+ Membre de l'Institut,
+
+ DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU.
+
+ TOME TROISIÈME.
+
+ PARIS,
+
+ ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE,
+
+ PLACE VENDÔME, 16.
+
+ 1834
+
+
+
+
+MÉMOIRES
+
+DE
+
+TALLEMANT.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE[1].
+
+
+Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne maison, entre la France
+et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-là ont un nom
+allemand et un nom françois: Betstein est le nom allemand, et
+Bassompierre le françois.
+
+On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller,
+marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec
+trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et
+leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un
+gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de
+Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la
+terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires
+de ces trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle pour
+Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'où
+vient cette fable.
+
+ [1] François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579,
+ maréchal de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry
+ dans la Brie, le 12 octobre 1646.
+
+On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il
+revenoit de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien
+travaillée selon le temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la
+porte du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, durant
+l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas de s'y rendre tous les
+lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutumé de coucher
+sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit
+de grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; car cela
+étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqué que tous les
+lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit
+jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle
+voulut savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef,
+elle le surprend couché avec une belle femme; ils étoient endormis.
+Elle se contenta d'ôter le couvre-chef de cette femme de dessus une
+chaise, et après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla
+sans faire aucun bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte
+qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après avoir
+pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée l'obligeoit à
+s'éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son
+amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il
+donneroit à trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient
+bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis
+qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un déroboit l'un de ces
+gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M.
+de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague
+qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop
+bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille écus de revenu, il avoit de
+belles terres, étoit surintendant des finances du duc de Lorraine.
+Cependant, à son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût
+été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il y étoit
+ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son
+maître), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien
+se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées
+furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire de quelle
+matière sont ces gages; cela est rude et grossier.
+
+La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet,
+le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et
+les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je
+l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle
+trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite
+fable[3].
+
+ [2] Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de
+ Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de
+ Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des
+ marquis d'Havré.
+
+ [3] Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée
+ Mélusine, dont la maison de Lusignan a la prétention de
+ descendre.
+
+Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami
+du coeur_: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue
+fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au
+commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer
+les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit.
+
+A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba
+par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si
+satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le
+Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut
+abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria
+niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir
+trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant:
+«Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui
+désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à
+rire, et le jeune monsieur fut fort déferré.
+
+ [4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I.
+
+On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des
+demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est
+Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est
+vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des
+pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et
+aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait
+le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle
+avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en
+auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il
+me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la
+Reine.
+
+On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a
+accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé
+pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation,
+paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit
+dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme
+qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de
+France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils
+s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse,
+comme nous avons dit ailleurs.
+
+ [5] On fit un _guéridon_ sur une entrée de ballet, où il sortoit
+ d'un tambour.
+
+ Sortir d'un tambour,
+ Galant Bassompierre,
+ Aimer tant l'amour
+ Et fuir tant la guerre,
+ O guéridon, etc. (T.)
+
+Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de
+colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien
+autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il
+étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit
+presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît
+plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une
+recherche d'une fille, à un conseiller au parlement.
+
+Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu
+amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il
+convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour
+le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux,
+afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y
+mènerez bien des putains[7].--Je gage, répondit-il, madame, que vous y
+en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de
+femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous,
+madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.»
+
+ [6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le
+ faire. (T.)
+
+ [7] On parloit ainsi alors. (T.)
+
+Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle
+d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir
+quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y
+servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle
+fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu,
+qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au
+Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et
+en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la
+tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le
+Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et
+mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur
+l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre:
+
+ Bassompierre, on vous avertit,
+ Aussi bien l'affaire vous touche,
+ Qu'on vient de baiser une bouche
+ Dans la ruelle de ce lit.
+
+Il répondit aussitôt:
+
+ Bassompierre dit qu'il s'en rit,
+ Et que l'affaire ne le touche;
+ Celle à qui l'on baise la bouche
+ A mille fois.....
+
+«_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._»
+
+Henri IV dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que feriez-vous si on
+vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je
+devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il
+feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de
+père Cotton.»
+
+Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela
+long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes.
+Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut
+renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières
+plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que
+c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien
+capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la
+cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il
+la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle
+montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui,
+répondit Bautru, mais je le trouve un peu _abâtardi_ depuis votre
+voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de
+s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre,
+puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là
+qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle
+ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.--«Je crois
+bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce
+temps-là.»
+
+ [8] En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la
+ Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru,
+ dit-il, qui montre tout ce qu'il porte.» (T.)
+
+Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi
+avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame,
+dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est
+le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois
+jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.--Madame,
+j'y en mènerai.»
+
+On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la
+maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en
+partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La
+Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La
+Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le
+loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il
+servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années
+étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de
+s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras
+droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal;
+depuis il est mort de maladie.
+
+Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise;
+madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât
+plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal
+de Biron: «J'y perdrois trop.»
+
+Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant
+vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât
+la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un
+laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.»
+C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur
+l'heure le fit valet-de-chambre.
+
+Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme
+lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les
+étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans
+_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout
+_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une
+courtisane se fit appeler à cause de cela _la Bassompierre_, une autre
+fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui
+portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé
+_Bassompierre_, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A
+propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une
+plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du
+temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place
+dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la
+cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la
+nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt
+d'entrer dans la _chambre défendue_[10], quand un batelier se mit à
+crier: «_Vire le peautre[11], Bassompierre._» Cela le surprit, et, je
+crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui
+tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que
+c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire.
+
+ [9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_.
+
+ [10] Allusion à l'Amadis de Gaule.
+
+ [11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue
+ romane s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer
+ le gouvernail.
+
+Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure
+mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le
+plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus
+goguenard.»
+
+Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy,
+alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et
+s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui
+qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs
+suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre.
+
+J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas
+même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il
+n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on
+lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée,
+que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit
+bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte
+que quand le ballet sera dansé.»
+
+Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid
+il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui
+envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi,
+de voir un âne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est
+vous que je représentois.»
+
+Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par
+le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous éclaire.
+
+La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je
+voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.--Et moi, dit
+Bassompierre, je voudrois être à Nanterre[12].»
+
+ [12] Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris
+ et Saint-Germain-en-Laye.
+
+M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: «Vous serez,
+sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de
+Conti.--Cela n'y fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes,
+et je ne vous en aime pas plus pour cela.»
+
+Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il
+n'y avoit plus de _fiat_ à la cour. Quelqu'un dit, quand on fit
+d'Effiat maréchal de France, que son père avoit été nommé pour être
+chevalier de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a été
+nommé, mais je sais bien qu'il a été élu[13].»
+
+ [13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé
+ d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _élu_,
+ un conseiller d'élection, sorte de juridiction dont les appels
+ étoient portés à la cour des Aides.
+
+Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne à quelque bête,
+il disoit plaisamment que le marquis de Thémines étoit sa bête. M. de
+La Rochefoucauld, méchant railleur, en voulut railler Thémines, qui
+lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M.
+de Bassompierre. Ils se pensèrent battre.
+
+M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrêtât: «Vous
+voilà gros, gras, gris.--Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint,
+peint, feint.» La Rochefoucauld avoit peint sa barbe.
+
+Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il
+n'en fût dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il
+y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit
+prisonnière. Cette femme avoit été entretenue par le marquis de Rosny.
+Depuis, pour ses intrigues, elle avoit été arrêtée. Le cardinal de
+Richelieu avoit eu l'inhumanité de lui faire donner la question. Après
+la mort du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de
+veuve, aussi bien que madame de Bassompierre.
+
+M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de Longueville, après
+le passage du Rhin, où il l'appeloit _le lion de la France_. «C'est
+plutôt _le rat de la France_,» dit Bassompierre. C'est un petit homme
+qui a été élevé dans une peau de mouton.
+
+Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà un homme,
+dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.»
+Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de céans dans
+tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en
+sortira[14].»
+
+ [14] Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille.
+
+Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en fît prier, parce
+que, disoit-il, il étoit officier de la couronne, bon serviteur du
+Roi, et traité indignement; «puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses
+terres étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: «Sortez-en
+une fois; vous y rentrerez bien après.» Au sortir de là, il disoit
+«qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impériales
+de carrosses, tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit ni
+barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.»
+
+Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses:
+Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre lui avoit succédé; mais comme
+il étoit un peu important[15] et soupçonné d'être du parti de M. de
+Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché quatre
+cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté de madame de
+Coislin. La Châtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent
+misérablement après cela. Bassompierre n'a comme point payé cette
+charge. Il remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, et
+fit de bonnes affaires.
+
+ [15] On avoit donné, par dérision, le nom d'_Importants_ à ceux
+ qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la
+ Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les
+ _Importants_, parce qu'ils débitoient des maximes d'État,
+ déclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prétendoient rétablir
+ les anciennes lois du royaume.» (_Histoire de la Fronde_, par le
+ comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.)
+
+On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut
+lui qui se tourmenta pour le faire revêtir du côté de l'eau, et pour
+faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville.
+
+ [16] Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides.
+
+Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il eût
+soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu bien _turlupin_[17]
+car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse
+lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses
+petits-maîtres en faisoient des railleries.
+
+ [17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette
+ expression a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif
+ n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a été
+ conservé.
+
+Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après lui
+avoir fait bien des compliments sur sa liberté, lui dit: «Mais vous
+voilà bien blanchi, monsieur le maréchal.--Madame, lui répondit-il en
+franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tête blanche et la
+queue verte.» En récompense, il dit à une belle fille: «Mademoiselle,
+que j'ai regret à ma jeunesse quand je vous vois!»
+
+Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome fort enrhumé, et
+sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: «Je ne m'en étonne pas,
+il est revenu sans chapeau.»
+
+Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit qu'il ne savoit
+encore où étoit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit
+grande quantité de méchans melons et de pêches qui ne mûrissent jamais
+bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut une _crevaille_
+merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours à Paris chez madame
+Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partît qu'il ne fût
+tout-à-fait guéri; mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit
+affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en
+dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la même
+posture où il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet à
+l'endroit de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas
+seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut
+cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui trouva les parties nobles toutes
+gâtées; mais c'est que le corps s'étoit corrompu par les chemins.
+
+
+
+
+LE CARDINAL
+
+DE LA ROCHEFOUCAULD[18].
+
+
+Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un peu trop jésuite
+et un peu trop crédule, étoit un vrai ecclésiastique. Comme il étoit
+évêque, les Jésuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on
+mène l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prétendue possédée;
+mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame,
+et qu'un reste de ligueurs étoit à cabaler pour lui faire dire que
+Henri III étoit damné, et qu'Henri IV n'étoit catholique que de nom,
+il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant
+semblant que c'était un Rituel, et il prononça ainsi: _Nihil à Dæmone,
+pauca à morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer
+à ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mépriser la fourbe,
+après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé davantage.
+
+ [18] François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558,
+ évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645.
+
+ [19] Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.)
+
+ [20] Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la
+ _Biographie universelle_ de Michaud.)
+
+Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé de
+Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit aux religieux d'élire un
+abbé pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y
+avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetèrent à
+bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit à le louer
+pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours élu des abbés de
+trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se réserver le revenu,
+car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de
+grandes aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante mille
+écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il
+fit casser une vitre où l'on avoit mis ses armes.
+
+Il avoit une soeur[21] qui n'étoit pas si humble que lui. Elle disoit
+au duc son neveu: «Mananda[22]! mon neveu, la maison de La
+Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle étoit plus de
+trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au
+déluge?--Vraiment voire le déluge, disoit-elle en hochant la tête, je
+m'en rapporte.» Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de
+n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit ainsi:
+«_Votre bien affectionnée tante et bonne amie, pour vous faire un bien
+petit de plaisir._» Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé
+M. de Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles,
+Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand
+cas de toutes les autres maisons du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne
+parlez point de la maison de Carrères?--Carrères, dit-il, Carrères
+étoit devant que Dioux fusse Dioux.»
+
+ [21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis de
+ Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après
+ la mort de son mari.
+
+ [22] _Mananda!_ espèce de serment fort en usage chez les femmes
+ aux quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de
+ Des Périers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol
+ pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se déshabillant,
+ disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon, c'est
+ dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce,
+ c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc.» (_Nouvelles
+ récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers_;
+ Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.)
+
+
+
+
+MADAME DES LOGES[23]
+
+ET BORSTEL.
+
+
+Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme de Troyes en
+Champagne, nommé M. Bruneau. Il étoit riche, et vint demeurer à Paris,
+après s'être fait secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles:
+l'aînée fut mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter la
+persécution, car il étoit huguenot, il se retira à La Rochelle, et y
+fit mener ses deux filles, pour plus grande sûreté, sur un âne en deux
+paniers. Elles avoient du bien; leur partage à chacune a monté à
+cinquante-cinq mille écus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut
+accordée la première; et comme ce n'étoit encore qu'un enfant, on
+vouloit attendre que sa soeur passât devant elle. Je ne sais pourquoi
+elle fut plus tôt recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle
+ne l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on ne
+pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint grosse. Elle a
+dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'étoit fait; que son
+mari et elle étoient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne
+savoient ce qu'ils faisoient.
+
+ [23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le
+ 1er juin 1641.
+
+Comme ç'a été la première personne de son sexe qui ait écrit des
+lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une
+conversation enjouée et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit
+à la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et
+comme il se plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la
+linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna
+quatre mille livres de pension, disant que son mari n'étoit point payé
+de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la
+chambre. Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain
+pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant quelque
+intrigue, lui fit ôter les deux mille livres; et elle, qui vit bien
+qu'on la chasseroit, se retira d'elle-même en Limosin[25]. Son mari en
+étoit, et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez qui elle
+alla.
+
+ [24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon
+ pour ce temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les
+ faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa
+ mort. Tout cela est avouétré. (T.)--_Avouétré_ pour _avoytré_,
+ avorté, qui n'est pas venu à terme. (_Dict. de Nicot._)
+
+ [25] C'étoit en 1629. (T.)
+
+Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; rien ne lui
+coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On alloit chez elle à toutes
+heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit
+quelquefois des impromptus fort jolis.
+
+On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan,
+nommé Haute-Fontaine, a été son favori; Voiture y a eu part, à ce
+qu'on prétend; ce fut elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas
+bon, percez-nous-en d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui étoit si
+amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqué que quand
+il en tenoit bien, il étoit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je,
+qui étoit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui
+logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il étoit chez
+madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au
+grand conseil, s'étoit assis familièrement sur le lit, et faisoit le
+goguenard; Saint-Surin et d'autres éveillés, pour se moquer de lui,
+prirent la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête dans la
+ruelle.
+
+Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges ç'a été un
+Allemand nommé Borstel. Etant résident des princes d'Anhalt[26], il
+fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à
+écrire, qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés que
+lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut qu'ils avoient acheté
+ensemble de certains greffes en ce pays-là. Il avoit transporté tout
+son bien en France. Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne
+voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une
+santé trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'étoit, afin de
+rompre tout commerce avec ces gens-là. Il fut même quelques années
+sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans
+sans voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps
+sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de verre que de papier.
+
+ [26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tué. Depuis, comme
+ il a eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé _cet
+ ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il
+ l'eût été à quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.)
+
+Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses
+enfants. Borstel vint à Paris, et on parla de le marier avec une fille
+de bon lieu, assez âgée, nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire
+ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit
+pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne
+vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis
+qu'on avoit proposé de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un M.
+de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses amis, car elle se piquoit
+d'esprit, lui reprocha sérieusement d'avoir épousé un homme dont le
+nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solécisme.
+
+Borstel, quelque temps après, en cherchant une terre trouva une femme,
+car il épousa une jeune fille bien faite, qui étoit sa voisine à la
+campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux.
+Il envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa maladie; il avoit
+mis ainsi: «_Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._» Feret[27],
+son ami, porta ce mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, qui
+est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rédigea après
+la consultation par écrit; il commençoit ainsi: «_Un gentilhomme de
+soixante-neuf ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à une
+jeune fille, etc._» Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas
+prié de tuer M. Borstel, mais bien de le guérir s'il y avoit moyen, et
+que de lui parler de son âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le
+poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante
+ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé qu'il ne pouvoit
+dormir qu'en son séant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on
+avoit fait la consultation.
+
+ [27] Secrétaire du duc de Weimar. (T.)
+
+
+
+
+NOTICE SUR MADAME DES LOGES,
+
+TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART[28].
+
+ Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle étoit
+ originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, où son
+ père et sa mère étoient alors réfugiés durant les guerres de
+ religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé parmi ses
+ papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément ni le
+ jour, ni le mois, ni l'année.
+
+ Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière,
+ conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de
+ M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince.
+ Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une
+ rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière
+ estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers
+ princes et autres grands, même par le feu roi Henri IV, duquel
+ il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit sieur
+ de Bruneau.
+
+ [28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la
+ bibliothèque de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande
+ écriture de femme; elle a vraisemblablement été composée par une
+ des filles de madame Des Loges. On trouvera des détails sur les
+ manuscrits de Conrart dans la Notice qui précède ses Mémoires.
+ (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e
+ série, t. 48.)
+
+Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles de
+Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire
+de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de
+Poitou et des mieux alliées; entre les autres à celles de La
+Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et de La Rochefoucauld. Il étoit
+oncle à la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son père
+étoit chambellan de M. le duc d'Alençon, frère des rois François,
+Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise
+d'Anvers.
+
+Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants,
+l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au
+siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les guerres de Hollande
+durant l'espace de vingt-trois ans entiers et consécutifs, sans avoir
+perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et
+d'honneur, tant dedans les armées qu'à la cour du prince d'Orange, y a
+possédé et y possède encore diverses charges militaires, et, entre les
+autres, celle de général-major et de colonel, s'y étant habitué
+tout-à-fait et allié en l'une des plus apparentes familles du pays.
+
+Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la cour durant
+vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a été
+honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus
+considérables, sans en excepter les plus grands princes et les
+princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans en faisoit surtout
+une très-particulière estime, et se rendoit assidu à la visiter, aussi
+bien en la prospérité que dans l'adversité de ses affaires, dont cette
+prudente dame prévoyant la continuation et les funestes succès, elle
+se résolut à quitter tous ces avantages et toutes les commodités d'un
+si agréable séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis
+en ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa à
+cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement et
+dévotement par l'espace de quelques années, jusque à 1636, qu'un
+procès de grande importance l'ayant ramenée à Paris, elle y fut reçue
+et respectée de tous les honnêtes gens de même qu'auparavant, et fut
+de nouveau honorée des visites de Monsieur et des autres princes et
+princesses.
+
+Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre
+hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun
+des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec
+qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu
+mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses
+et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces
+à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli
+des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel
+sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de
+Malherbe:
+
+ Ce livre est comme un sacré temple,
+ Où chacun doit, à mon exemple,
+ Offrir quelque chose de prix.
+ Cette offrande est due à la gloire
+ D'une dame que l'on doit croire
+ L'ornement des plus beaux esprits.
+
+Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit en prose
+ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a jamais voulu
+permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût exposée au public.
+Un chacun sait néanmoins que son style, aussi bien que son langage
+ordinaire, étoit des plus beaux et des plus polis, sans affectation
+aucune, et accompagné d'autant de facilité que d'art; mais surtout
+étoit à estimer son humeur agréable, discrète et officieuse envers un
+chacun, sa conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis
+et à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin,
+une constance admirable en ses adversités, un esprit tendre en ses
+affections et sensible aux offenses, mais attrempé d'une douceur et
+facilité sans exemple à pardonner, et en tous ses maux d'une
+résignation entière à la volonté de Dieu et d'une ferme confiance en
+sa grâce, se reposant toujours sur sa providence, et ne désespérant
+jamais de ses secours.
+
+Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne
+soeur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit éminent, d'une
+admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une
+infinité de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnées d'abondant
+d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient réduite, par la
+tendresse de son bon naturel et par leur importance, à une vie fort
+languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas
+égales à celles de l'esprit, ni la délicatesse de la nature à
+l'habitude de sa grande constance, ces déplaisirs furent suivis d'une
+maladie aiguë et d'une mort très-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641.
+Ce fut au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame de La
+Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation ample de
+piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos
+des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernières paroles
+celles de saint Paul: «Je suis assurée que ni mort, ni vie, ni anges,
+ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses à
+venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me
+pourra séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en
+Jésus-Christ, notre Seigneur[30].»
+
+ [29] Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais
+ de qui n'a-t-il pas médit?
+
+ [30] On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice
+ biographique contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle
+ avoit déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie
+ universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui
+ a été consacré dans le Dictionnaire de Moreri.
+
+
+
+
+MADAME DE BERINGHEN
+
+ET SON FILS.
+
+
+Comme j'ai dit[31], elle étoit bien faite, et elle fut galante. M. de
+Montlouet d'Angennes, qui étoit bel homme, disoit qu'elle lui avoit
+offert douze cents écus de pension, mais qu'il n'étoit pas assez
+intéressé pour cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit
+plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page.
+
+ [31] Dans l'article qui précède.
+
+Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut dispute à
+Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat
+des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le
+régiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32].
+
+ [32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et
+ femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place,
+ en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.)
+
+Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, que sa
+soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit
+dit que Beringhen étoit gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien
+des gens que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père de la
+comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour avoir des armes si
+luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a
+soin.» Le Roi le voulut avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna
+après le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et
+parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit un
+cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur
+histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui
+s'appelle Beringhen; nos ancêtres, dont la noblesse se prouve par les
+titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas
+seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle maison de la
+ville depuis plus de trois cents ans.»
+
+Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa
+naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au
+contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. «Le père de
+feu M. de Beringhen et le père du mien furent tués à la guerre: leur
+bien se perdit. Leurs enfants ayant ramassé quelque chose du naufrage,
+passèrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrêta
+sur la côte de Normandie, où il fut précepteur de quelques enfants de
+gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de là, il se met
+chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les
+officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en
+amitié. Pour mon père, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit à
+trafiquer d'une espèce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert
+à faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce,
+et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. Il acquit du bien
+honnêtement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen à mon père
+et de mon père à feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de
+Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme
+quelqu'un eut demandé l'aubaine de mon père qui vint à mourir, dit
+tout haut: On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je
+ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire
+que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers a signé à mon contrat
+de mariage. Il fit à la vérité un peu le rétif pour signer comme
+parent; mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater[35], sa
+soeur, à la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'étois venu d'un
+bâtard de leur maison, et j'ai fait voir à M. de La Force mes titres
+et les lettres de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit tenir M.
+le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il prétend à être
+chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne à moi:» mais M. le Premier
+a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'électeur de Brandebourg, à
+qui appartient le lieu de leur naissance, a été bien aise de
+l'obliger. Dans sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à
+dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante.
+
+ [33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit dû
+ les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le
+ continuateur de Guillaume de Lorris.
+
+ [34] On dit même qu'ils étoient associés. (T.)
+
+ [35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en
+ Phébus. Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la
+ faire souffrir terriblement, elle dit une fois: «Ha! pour cela,
+ madame, c'est une vraie _gémonie_.» Elle avoit ouï parler du
+ Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_.
+ (T.)--C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les criminels.
+
+Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés de leur noblesse,
+et ils disoient: «Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pût mettre à
+la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez,
+leur dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous en aurez le
+divertissement.»
+
+M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec
+Vaultier et madame Du Fargis. Il commença à branler dès le voyage de
+Lyon, et fut disgracié au retour de La Rochelle. Il avoit changé de
+religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout
+ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, le reçut à bras ouverts,
+et lui donna ses chevau-légers à commander. Beringhen acquit quelque
+réputation; il revint en France après la mort du cardinal. Le reste se
+trouvera dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+LE CHANCELIER SÉGUIER[36].
+
+
+J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le
+plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On
+l'accuse d'être grand voleur. Pour lâche et avare, il ne faut que lire
+ce que je m'en vais mettre[38].
+
+ [36] Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort
+ le 28 janvier 1672.
+
+ [37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de
+ Notre-Dame, fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du
+ cardinal de Richelieu au collége, qui, le connoissant par droit
+ de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour
+ garde-des-sceaux, comme un homme dévoué, et dont il lui
+ répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez étonné de ce
+ choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors
+ président au mortier en la place de son oncle. (T.)
+
+ [38] Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le
+ chancelier Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat
+ témoigna dans le procès du surintendant, et dans d'autres
+ circonstances, nuisit singulièrement à son caractère. On en
+ aperçoit des traces dans les lettres de madame de Sévigné, et les
+ Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de
+ douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel
+ du surintendant, une complaisance tout-à-fait opposée au
+ caractère qu'il auroit dû déployer.
+
+Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a baptisé sa maison
+_hôtel_; il a mis un manteau et des masses informes de bâton de
+maréchal de France à ses armes, et son carrosse en est tout historié.
+Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en
+récompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que
+lui: il est toujours le très-humble valet du ministre. On verra dans
+les Mémoires de la régence comme on le ballotte, et que c'est un homme
+qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui ne
+pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40].
+
+ [39] Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de
+ _grandeur_. Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de
+ _monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme
+ député. (T.)
+
+ [40] On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur
+ parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est
+ très-vraisemblable qu'ils n'ont pas été composés.
+
+Les Séguier de Paris ne viennent nullement des Séguier de Languedoc:
+ils viennent d'un procureur qui étoit grand-père du feu président
+Séguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut poussé dans les
+charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut avocat-général,
+et son fils président[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient
+de celui qui fut lieutenant-civil.
+
+ [41] Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties,
+ devint avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier
+ en 1554; né en 1504, mort en 1580.
+
+ [42] Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil,
+ succéda à son père dans la charge de président à mortier.
+
+Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, que de faire
+ôter la tombe de ce procureur, qui étoit à Saint-Severin ou à
+Sainte-Opportune, à cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme
+s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père
+étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le grand-père de Fabri
+étoit serrurier, d'où vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45].
+Cette femme n'a jamais été belle, mais elle étoit propre; on en a
+médit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, qu'on
+appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir
+couché avec elle. Elle a payé le comte de Harcourt assez long-temps.
+On a parlé d'un chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y a
+pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en ménage
+pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle, sans
+compter les moines, car elle est dévote, et les dévotes sont le
+partage des _frères frapparts_. C'est une des plus avares femmes du
+monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six
+aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le
+chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela
+il y avoit six aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain
+marchand, qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit
+un écu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La
+chancelière a raffiné sur cela. On dit à l'officier: «Allez-vous-en
+chez un tel marchand, et lui payez les six aunes.» Puis quand la somme
+est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un
+ameublement: de là vient qu'on l'appelle _la fripière_[46].
+
+ [43] Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier
+ président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet,
+ en haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en
+ fit informer. Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais
+ pourquoi. (T.)
+
+ [44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé,
+ trésorier de l'extraordinaire des guerres.
+
+ [45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le
+ père de la chancelière a été valet chez feu son grand-père à
+ quinze écus de gages, c'est-à-dire tout au plus _petit clerico_.
+ Cependant, à l'imitation de son mari, elle va chercher des aïeux
+ en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prétendoit venir
+ d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence durant les
+ guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M.
+ le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien aise
+ d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu,
+ avoua le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour
+ son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc
+ dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit
+ ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite.
+ (T.)
+
+ [46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins,
+ où l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une
+ robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame
+ d'Aiguillon.
+
+ (T.)
+
+Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en
+maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du
+cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et étoit de bonne
+maison, épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont,
+fils du marquis de Rosny, aîné de M. de Sully, mais qui étoit mort il
+y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_
+créature; le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, et
+disoit: «Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs.» En
+quelque occasion le chancelier lui écrivit, et il y avoit en un
+endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le
+bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il
+pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris.» La
+chancelière étoit ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la
+princesse a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou pour aller
+proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit obligé, de marier sa
+fille avec feu M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua.
+«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable
+que Victor-Amédée de Savoie épousât Charlotte Séguier! dites à Marie
+Fabri qu'elle rêve.»
+
+Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis que le cardinal
+de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le louât, et il
+se fit de l'Académie, de peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du
+pair[47]. Depuis, quand l'abbé de Cerisy[48] se retira à l'Oratoire,
+entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit
+fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La
+Chambre, son médecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement
+des bêtes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit
+dédier, de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier
+répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abbé de
+Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous
+trois de l'Académie. Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques
+pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et à
+proprement parler, c'étoit le public qui payoit ces beaux esprits.
+Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M.
+de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car
+le chancelier, tout dévot qu'il est, est un grand _garçailler_; il
+paie ses demoiselles en arrêts, et autres choses semblables; mais
+comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le
+traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; il est
+atrabilaire.
+
+ [47] Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le
+ chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de
+ l'Académie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un
+ grand faquin, reçut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert.
+ (T.)
+
+ [48] Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise,
+ mort vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du
+ temps, une Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages.
+
+ [49] _La Connaissance des Bêtes_; Paris, 1648, in-4º.
+
+ [50] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On
+ lui attribue le livre intitulé _de la Fausseté des vertus
+ humaines_. Lié avec madame de Sablé et avec le duc de La
+ Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_.
+
+C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses gens; en voici une
+belle preuve. Un jour que les comédiens du Marais jouèrent au
+Palais-Royal, le chancelier, qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné,
+fort plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il
+en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le lendemain
+et qu'il lui feroit un présent. Jodelet ne manqua pas d'y aller:
+d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: «J'ai
+parlé pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent
+pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez pas vos bons amis.» Le
+fariné lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent
+après, un autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et Jodelet
+lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à quatre, car le
+chancelier a quatre rançonneurs de gens. Jodelet ensuite fut
+introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous
+que je vous donne?--Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi cent
+coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos
+valets-de-chambre.» _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par
+ce moyen, s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent bien
+grondés; toutefois leur maître leur laisse continuer leurs
+friponneries.
+
+Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et
+qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, où il
+y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les
+mains tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin cela
+fait mal au coeur, et quoiqu'il soit payé pour la table des maîtres
+des requêtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chère. Il se curoit
+un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en
+aperçut, et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au
+maître-d'hôtel de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, le
+plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta dès le
+jour même un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui à
+la première rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit à
+Bois-Robert: «Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?--Oui,
+monseigneur.--L'imprudent poète que vous êtes!»
+
+Ballesdens[51], qui est à lui, et qui a été précepteur du marquis de
+Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer mes lettres, où il y a mille
+flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout:
+_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est
+faux_, et ainsi du reste.»
+
+ [51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie
+ françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les
+ anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice
+ des éditions gothiques de nos vieux poètes.
+
+Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux qu'il ne se
+_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ôta quasi pas son
+chapeau pour M. de Nets[53], évêque d'Orléans; l'autre lui demanda
+s'il étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité.
+
+ Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier!
+ Cela le fait passer pour un esprit altier,
+ Vain au-delà de toutes bornes.
+ Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier,
+ C'est qu'il craint de montrer ses cornes.
+
+ [52] Qu'il ne se _découvre_; du mot _infula_, qui signifie
+ chaperon dans la basse latinité.
+
+ [53] Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646.
+
+Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, avocat, père de
+celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelière; cela lui
+coûte bien, car il a quitté le palais, et n'a rien fait avec le
+chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de
+Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait quelque chose;
+il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit un beau justicier! que lui
+et tous ceux qu'il avoit maltraités iroient se jeter aux pieds du roi.
+«Vous avez de beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus il
+lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit
+six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; du pavé, sur lequel il
+avoit tant friponné, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit
+qu'il le feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous
+poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en alla. M. de
+Meaux[54] que dit, s'il eût été là, il l'eût fait assommer. Il va
+trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses débauches secrètes,
+car il savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du cloître
+pour son jardin, et a fait couper un bois destiné à la réfection de
+l'église, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre,
+et tout cela comme frère du chancelier. Or, depuis, une fois le
+chancelier eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de Sully, avec
+qui ce dernier étoit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais
+lui parler; il se tint à un bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le
+Père Matarel faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout rogue
+qu'il est, salue de Vannes le premier partout où il le voit, pourvu
+que ce ne soit pas au conseil.
+
+ [54] Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de
+ l'église de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier
+ aumônier du Roi, mourut eu 1659.
+
+
+
+
+JODELET.
+
+
+On avoit joué _l'Amphitrion_, où, à la fin, Jupiter venoit dans un
+nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il eût voulu annoncer,
+vint aussitôt sur le théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux
+spectateurs, qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand
+bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas Dieu tonner.»
+
+A la création du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les
+conseillers de ce parlement: c'étoient tous jeunes gens.
+
+Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à Aubert, des
+gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des petits comédiens, au
+Marais; car comme il lui disoit: «Je ferai mettre des statues dans
+cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet,
+celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, répondit l'autre; il
+m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit de sel, et le sel a fait la
+fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'hôtel _Salé_.
+
+Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, il
+dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui; mais
+vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là;
+c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans,
+reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela
+dans le Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» L'auteur
+de la pièce lui avoit dit cette érudition.
+
+
+
+
+HAUTE-FONTAINE.
+
+
+Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nommé
+Durand, qui s'étoit retiré à Genève à cause de la persécution. Il
+avoit un frère aussi qui au commencement avoit grande inclination aux
+armes; mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre à
+Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune âge, n'étoit
+porté qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il étoit
+hardi, et avoit l'esprit agréable et plaisant. On en conte trois ou
+quatre choses qui le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune,
+il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin,
+un de nos plus célèbres ministres; mais Dumoulin l'emporta.
+Haute-Fontaine en eut un tel dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en
+quelque lieu à l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui
+égratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire:
+_Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet cum hospitâ_.
+Dumoulin, averti de cela, fut bien empêché, car de n'aller point
+dicter, c'étoit autoriser cette médisance, et d'y aller ainsi
+égratigné, c'étoit s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il
+s'avisa d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture couleur de
+chair sur les endroits où il étoit égratigné.
+
+Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de
+Béthune, ambassadeur de France à Rome auprès du saint Père. Un jour,
+M. de Béthune, peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec
+une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne
+prissent le haut du pavé, si on ne les étonnoit par quelque bravoure
+extraordinaire, sans en demander avis à personne, prit sa course,
+l'épée à la main, criant à haute voix: _Place, place à l'ambassadeur
+de France!_ Les Espagnols surpris passèrent du côté de main gauche,
+disant entre eux que les François étoient fous. Cette action plut
+extrêmement à Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la
+louer.
+
+Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il
+donna un soufflet au capitaine en présence de tous ses gens, parce
+qu'il disoit des sottises du roi de France: au même moment il arrache
+une mèche à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux
+poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le feu aux
+poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne sortira point d'où il
+est qu'il ne soit assuré qu'on a reçu autant de François qu'il y a
+d'Anglois sur le vaisseau. Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils
+firent tout ce qu'il vouloit.
+
+Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le
+carême ils se trouvèrent à Milan. On ne vouloit point leur donner de
+viande sans permission de l'archevêque, qui étoit fort sévère en
+pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir à
+bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un ton dolent qu'il
+avoit une étrange infirmité; qu'à la seule vue du poisson, tout son
+sang se tournoit, qu'il pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse;
+que c'étoit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu
+surmonter. L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la dispense.
+Comme il fut question de l'écrire, il ajouta qu'il avoit encore une
+autre incommodité bien plus grande que la première; c'est qu'il étoit
+travaillé d'une faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois;
+que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de chez lui, il
+demandoit toujours à manger pour lui et pour deux autres, et payoit
+comme pour trois. Il lui allégua sans doute l'exemple de cet évêque
+dont il est parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il
+ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il
+parla si bien et si sérieusement que le bon archevêque le crut, et mit
+dans la dispense qu'on lui donnât de la viande pour lui et pour deux
+de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment
+étoient là incognito, firent le carême bien à leur aise.
+
+On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit cinq ou six
+sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient
+mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le
+juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent
+de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il leur dit qu'il y
+donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, après
+lui avoir fait cent contes, il le pria de les expédier et de lui
+permettre de plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant,
+fit tant de différentes interrogations à ces sergents, et les tourna
+de tant de côtés, qu'il les confondit tous l'un après l'autre, à un
+près, qui n'avoit point encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous,
+lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le
+sergent, parce que, incontinent que vous me menaçâtes, je _sorta_.--Il
+est vrai, monsieur, répliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitôt,
+mais incontinent après il _rentrit_.» Le juge se prit à rire, et mit
+les parties hors de cour et de procès.
+
+
+
+
+MESDAMES DE ROHAN.
+
+
+Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait
+parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui
+portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu
+visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se
+trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle
+ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de
+Rohan:
+
+ Roi, je ne puis,
+ Duc, je ne daigne,
+ Rohan je suis.
+
+ [55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du
+ nom, vicomte de Rohan.
+
+ [56] Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des
+ _Mémoires_ publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13
+ avril 1638.
+
+ [57] Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape _le grand
+ Turc des chrétiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gédoin,
+ le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût
+ jamais confessé; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par
+ politique. (T.)
+
+Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui
+elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en
+termes équivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a
+été de plusieurs cabales contre lui.
+
+Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le
+dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit
+dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler
+d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées:
+alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses
+gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur
+table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M.
+Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en
+attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver
+en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui
+vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient
+bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle
+heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions
+ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme,
+qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur
+la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.»
+Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle
+la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan
+revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en
+avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller,
+qu'elle étoit conviée à dîner en ville.
+
+Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit
+sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres,
+cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux
+ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intérêts des
+princes_ et ses _Mémoires_[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort
+vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il
+soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de
+frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on
+l'appela quelque temps _le boeuf sellé_; cependant il payoit de sa
+personne quand il le falloit.
+
+ [58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père,
+ épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans
+ cette maison le titre et les armes de Rohan.
+
+ [59] Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t.
+ 18 de la seconde série de la Collection Petitot.
+
+Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un
+homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de
+venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de
+grands _saigneurs_.» En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au
+royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le
+plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60].» Quelque
+sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent
+comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à
+quelque honnête homme!
+
+ [60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam,
+ chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de
+ la superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont
+ considérables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a
+ composées, entre lesquelles sont renommées les _Pendette_.»
+
+Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y
+mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec
+le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que
+donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit
+homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit
+encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la
+prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors
+ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été
+plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet
+enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne
+s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa
+femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne
+devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort,
+depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le
+maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si
+quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a
+toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point _valétudinaire_. (On
+appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.)
+
+ [61] Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660.
+
+La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit
+avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait de sa personne, mais il
+avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable: ce n'étoit ni un brave
+ni un grand capitaine. Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit
+quelque chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour plus que
+personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de
+Saint-Luc en étoit en possession, quand M. de Candale vint à la cour.
+La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre
+conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut
+marié, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se démaria.
+Sa femme lui offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite
+madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise
+entre eux, et quand il fut revenu à l'Église romaine, il dit à madame
+Pilou: «Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan
+ne lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon
+père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cependant je ne m'en
+saurois guérir.» Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan,
+aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut,
+depuis capitaine des gardes de la Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc,
+à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien
+serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha
+feu d'Aumont, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui
+débaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle
+le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, car, ayant
+appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle,
+quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans
+son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui
+fit.
+
+Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs
+d'Angleterre lui eussent demandé: «Qui est cette dame-là? (C'étoit
+madame de Rohan.)--C'est le docteur, répondit-il, qui a converti M. de
+Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer
+de religion à M. de Candale, qui n'y demeura guère. Théophile fit une
+épigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'épigramme
+qui dit:
+
+ Sigismonde est la plus gourmande, etc.,
+
+est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée.
+
+M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris;
+lui et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une g.... dans la
+Place Royale. Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux
+baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le promit, et, comme
+il étoit après, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent
+exprès un grand bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et
+virent ce beau spectacle.
+
+Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour
+preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan étoit dans Maubeuge
+avec dix mille hommes, à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le
+cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La
+Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère avoit de
+l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale et Gassion viennent
+trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se
+hasarde et est défait; depuis il y entra peu accompagné; mais jamais
+on ne put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont que les
+ennemis avoient fortifié et d'un petit camp d'environ deux mille
+hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade,
+et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois à quatre mille
+hommes, afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit qu'il
+avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en
+parla à Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le
+cardinal, pour faire voir que la marche étoit bien faite, voulut
+pousser plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne se
+joignit à lui, et il eût défait les deux mille hommes des ennemis,
+sans que Candale pria qu'on ne lui fît pas cette honte. Huit cents de
+ces deux mille hommes se noyèrent de peur.
+
+Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal,
+elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un
+de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre
+par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus
+soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche: «Pour
+cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez
+mes perles[62].» Durant cette contestation il vint du monde, et elle
+ne fut point volée.
+
+ [62] J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre
+ qui a dit cela. (T.)
+
+Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye,
+soeur du père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet
+de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première,
+madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A Dieu ne plaise que,
+n'ayant ni verge ni bâton, j'aille me frotter à une personne armée.»
+Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle
+avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On
+dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le maréchal de Schomberg,
+demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il,
+que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» M. d'Halluin s'en
+voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous
+n'y avez rien à dire.»
+
+ [63] Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas
+ trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le
+ ferai voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à
+ Leucate en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.)
+
+Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un
+sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet
+satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas
+voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant:
+«Fi! fi!»
+
+Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne
+se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a:
+
+ Et dans les noirs flots de l'oubli,
+ Où la Parque l'a fait descendre,
+ Ne fût-il mort que d'aujourd'hui,
+ Il est aussi mort qu'Alexandre.
+
+Elle acheva la stance en l'interrompant:
+
+ _Et me touche aussi peu que lui._
+
+Il y a:
+
+ _Et te touche_, etc.
+
+Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses
+galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de
+Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que
+j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux
+autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom,
+avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient
+tour-à-tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un
+jour qu'ils étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan
+se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte.
+Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la même
+maison les aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la
+voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le
+cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il étoit. On
+n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte
+bon, on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit point
+voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été
+permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle
+s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens;
+qu'elle n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes
+ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari
+l'ont requis. Elle a cabalé pour lui et l'a suivi en Languedoc et à
+Venise, sans aucune peine.»
+
+ [64] Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un
+ suisse; il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle
+ insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon
+ air, répondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde
+ quelque chose: on le croira.» (T.)
+
+Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale étoient à Venise
+quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut
+permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme
+vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que
+son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se fût pas mise en
+peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en souciât autrement, car
+Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât
+des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui
+plairoit pas.
+
+A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de
+Candale, qui étoit aussi revenu, étoit toujours auprès d'elle: elle
+envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa
+femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, l'enfant fut porté
+chez une madame Milet, sage-femme, après avoir été baptisé à
+Saint-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de
+M. de Candale.
+
+Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de
+Sully, dans la Bastille, étant comme domestique de la maison, et y
+trouvant une grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à
+badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans.
+
+ .... Mais aux âmes bien nées,
+ La vertu n'attend pas le nombre des années[65].
+
+Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il en eut tout ce
+qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, mais la familiarité est une
+étrange chose; puis il étoit en réputation de brave. Il s'étoit trouvé
+par hasard à Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; là,
+Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais qui, avant de
+mettre l'épée à la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut
+querelle. Ruvigny le servit et eut affaire à Bois-d'Almais, un
+bravissime, qui avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny
+le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. M. de Mantoue, qui
+avoit logé tous les cavaliers françois dans son palais, par
+bienséance, pria le blessé de se faire porter dans une maison de la
+ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des
+comédiens à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le _Pantalon_
+de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et de fort bonne
+composition. De son lit, Ruvigny la voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put
+sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en
+vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie.
+Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire une compagnie de
+chevau-légers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au siége de
+Mantoue.
+
+ [65] Vers du _Cid_. (T.)
+
+ [66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus
+ souvent, est l'auteur des _Mémoires d'un favori de M. le duc
+ d'Orléans_. On verra plus bas, à l'article _Ruqueville_, que Bois
+ d'Annemets étoit frère de ce dernier. Les _Mémoires d'un favori_
+ sont assez rares, et d'autant plus recherchés qu'ils n'ont pas
+ été reproduits dans la Collection des Mémoires relatifs à
+ l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston,
+ duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires restés
+ manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires
+ d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment
+ de ces Mémoires cité dans la _Bibliothèque historique_ du P.
+ Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.)
+
+Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse.
+Regardez quelle bonne fortune il avoit là! Soigneux de la réputation
+de la belle, il prenoit garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on
+se doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en quelque
+sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée par honneur; cela le
+faisoit enrager d'être obligé de quitter. Ce commerce dura près de
+neuf ans.
+
+Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée de la grossesse de
+madame de Rohan, et long-temps après elle découvrit que l'enfant avoit
+été mené en Normandie, auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie,
+père du maître d'hôtel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en
+parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntés, consulte l'affaire: il
+trouve qu'étant né _constant le mariage_, il seroit reconnu si on
+avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut
+l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après il communique la
+chose à Barrière[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au
+régiment de la marine, et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec.
+Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savoient
+point qui étoit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils
+enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de
+sept ans. On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière,
+capitaine d'infanterie au service des États, le reçoit et le met en
+pension comme un petit garçon de basse naissance. Je mettrai
+l'histoire de Tancrède[68] tout de suite. Quelques années après,
+mademoiselle de Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à
+M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la
+frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle
+négligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de
+Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour
+même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit intérêt à cause de la
+maison de Rohan, dont étoit M. de Montbazon. Barrière y étant allé:
+«Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi),
+vous faites bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais,
+dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de Rohan l'a dit.»
+Barrière rapporte cela à Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de
+Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua.
+Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit à
+plusieurs personnes et même à la Reine. Ainsi cela vint à madame de
+Lansac, qui le dit à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec
+Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, par son testament, ce
+qu'il put.
+
+ [67] Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de
+ Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne
+ d'Autriche. (T.)
+
+ [68] Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède
+ de Rohan avec quelques autres pièces. (_Bibliothèque historique
+ de la France_, no 32051, t. 3. p. 181)
+
+Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec lequel elle traitoit
+sa mère l'avoit mise en une telle réputation de vertu qu'on croyoit
+que c'étoit la pruderie incarnée. Pour une petite personne, on n'en
+pouvoit guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. Elle
+étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison alliée avec
+toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela éblouissoit les gens.
+On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la
+réputation à meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce
+n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on
+proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela
+au-dessous d'elle.
+
+Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on lui parla d'épouser
+mademoiselle de Rohan; que c'étoit le moyen, disoit-on, de grossir son
+parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots.
+En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé Mézière, à Paris,
+qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire
+que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui
+seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez
+entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'après avoir
+été partout où il avoit affaire, de sorte qu'étant pressé de partir,
+on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose à
+M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, sans
+expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en étoit ravi,
+et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignît à M. le comte,
+quand au combat de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et
+mourut.
+
+Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demandé des
+dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute
+de vingt mille écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le
+père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de
+Richelieu le mît dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui
+firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre
+à l'aîné de Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre côté,
+M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le
+moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit témoigné avoir
+quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement
+pour le marier avantageusement ou pour quelque intérêt d'État; et,
+ayant été assuré qu'il n'y avoit nulle politique à cela, il ne s'y
+échauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-là, que M. de
+Longueville, qui étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle
+prétendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a point
+embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot étoit déjà fort
+bien avec elle, mais cela n'avoit pas éclaté.
+
+Jusques à un an après la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun
+soupçon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et
+autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu.
+
+Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de
+Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si
+grand affront que de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et
+d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez elle et alla
+loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes
+les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion. Il remarqua que
+Ruvigny s'échappoit souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une
+heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du matin, et
+étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, disoit-il en lui-même,
+car il savoit bien où il alloit, souffriroit-il que Jerzé[69] fût son
+galant tout publiquement; il en conclut donc que c'étoit pour la
+fille, et, pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai pensé
+donner tantôt un soufflet à un homme pour l'amour de toi; il disoit
+des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan.» Ruvigny, qui vit où
+cela alloit, lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; cela
+auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée de toute
+apparence.» Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir
+de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais
+depuis.
+
+ [69] René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé,
+ personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux
+ d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une
+ manière très-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de
+ servir comme volontaire, il fut tué par une de nos sentinelles
+ qui n'entendit pas sa réponse. Ce nom est écrit dans les Mémoires
+ du temps _Jerzé_, _Jerzay_ et _Jarzay_.
+
+Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de la mère, en sema
+quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard,
+un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: «Mon maître est
+là-haut.» Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; il se douta
+aussitôt de quelque chose. La mère s'en doutoit aussi: les laquais de
+Ruvigny répondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur
+qu'ils ne causassent.
+
+Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac dit un jour
+naïvement à mademoiselle de Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point
+perdu votre pucelage?--Hélas! monsieur, dit la mère, elle est si
+négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé quelque part avec ses
+coiffes.»
+
+Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en
+voulut pas tenir à Ruvigny seul: elle aimoit à danser; il n'étoit
+nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort
+galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena
+Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prétexte de
+danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez
+elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la
+femme-de-chambre, qui n'avoit été en aucune sorte de la confidence que
+depuis que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de Rohan,
+encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût été éprise de
+Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit étoit
+pour empêcher qu'elle ne fît une sottise; Ruvigny, voyant que la chose
+alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui
+promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-là,
+c'étoit à recommencer[70]. «Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne
+veux point vous obliger à m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je
+ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah!
+répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur
+moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai osé à
+vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien,
+dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins de chagrin, il s'en
+alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit épousé
+madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prétexte fut le duel de
+Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit servi
+contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouvé fort
+mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies.
+Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point
+convertie, au contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen de
+Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot.
+
+ [70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus
+ tant de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui
+ étoit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa
+ maîtresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du
+ moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il
+ entroit à sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de
+ Rohan, les fenêtres étant fermées, il se fit suivre par cette
+ fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des
+ reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui dit
+ qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut
+ persuadée de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en
+ voulut pas faire une. (T.)
+
+ [71] La soeur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut
+ mariée, en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé
+ La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle
+ sorte, que quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il
+ falloit mourir d'une belle épée. Il en mourut en effet. La voilà
+ veuve: c'étoit une coquette prude, je ne crois pas que personne
+ ait couché avec elle; mais c'étoit _galanterie plénière_.
+ Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a été le plus
+ déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des
+ divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'étoit
+ des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et
+ collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop
+ tard, ils versèrent sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit
+ sept femmes dans le carrosse: il crioit: «Madame de la
+ Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune contrefaisoit sa voix, et
+ disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, et qu'il voyoit
+ que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, et avoit
+ envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la
+ dernière.
+
+ Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une
+ conversation enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et
+ y faisoit une prière; puis elle revenoit.
+
+ Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et
+ l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé
+ deux filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été
+ accordée avec le marquis de Mirambeau. (T.)
+
+Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met à
+jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande à la voir,
+et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: «Je vous la rendrai
+demain, lui dit-il. J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu
+faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs fois.
+«Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me suis mis dans la tête de ne
+vous la rendre que demain.» Enfin, mademoiselle de Rohan la lui
+demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui
+envoie son écuyer à minuit pour le prier de venir parler à elle. «Je
+serai, répondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.»
+L'écuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il
+n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de démêlé
+avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours après il rencontre
+Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui
+laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez
+imprudent pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit son parent.
+Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit encore de rien. Mais
+mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se
+doutoit bien de quelque chose.
+
+Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité; il leur voulut
+parler à tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un
+jour, ayant l'épée au côté, il monte[72]. Chabot étoit dans la ruelle
+avec des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, et
+tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en
+présence de mademoiselle, que vous êtes l'homme du monde que j'estime
+le moins, et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, que vous
+êtes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce
+que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien,
+mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps.--Ah!
+dit-elle, en voilà assez pour se faire jeter par les fenêtres.--Je
+n'ai pas peur, répliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui
+ne l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte
+pour conter tout cela à Barrière, mot pour mot; Ruvigny le nia et
+conta la chose tout d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela
+n'a éclaté qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier pour
+la réduire à l'épouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame
+de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et
+mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus
+commodément, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante
+mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle sût
+du latin et que toute sa vie elle eût fait des vers; à la vérité ils
+n'étoient pas les meilleurs du monde.
+
+ [72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout
+ prêts avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un
+ froid du diable; mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il
+ n'avoit pas besoin de feu. Il étoit si transporté de colère, que
+ vous eussiez dit un fou. (T.)
+
+ [73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus
+ raisonnable. Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à
+ Ruvigny: «Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le
+ traité d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur
+ de M. le Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le
+ grand-maître en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le
+ passé. (T.)
+
+Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai
+déjà écrit un impromptu. Elle avoit une passion la plus démesurée
+qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mère de la reine de
+Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit à ses
+pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers étoit fort belle, et elle
+ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui écrire, si elle étoit
+malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la
+main, pendu sur son corps de robe, à l'endroit du coeur. Un jour,
+l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le donna à un orfèvre à
+raccommoder, à condition qu'elle l'auroit le jour même. Comme il
+travailloit à sa boutique, l'émail _s'envoila_[75], comme ils disent,
+parce qu'une charrette fort chargée, en passant là tout contre, fit
+trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des
+enrageries épouvantables à ce pauvre homme, comme si c'eût été sa
+faute que ce portrait n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en
+l'état qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya.
+
+ [74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission
+ de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle
+ avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on
+ donneroit cette terre au plus proche monastère de Dames. (T.)
+
+ [75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.)
+
+Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame de Nevers mourut, et
+on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra
+avec ce portrait. Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée pour
+un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» On dit qu'elle y
+avoit mis bon ordre.
+
+Miossens[76] cependant avoit succédé à Jersay auprès de madame de
+Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un
+garçon intéressé: ce fut lui qui porta madame de Rohan à faire une
+donation générale à sa fille, moyennant douze mille écus de pension
+tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille écus
+d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante
+mille écus étant demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux
+gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des
+gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital ayant vendu sa lieutenance à
+Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il
+tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu
+lieutenant, et après maréchal de France.
+
+ [76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le
+ maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons
+ par leur mère. (T.)
+
+Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille
+livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les
+meubles et les cinquante mille écus. Miossens n'attendit pas son
+congé, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand
+madame de Rohan vit cette infidélité, elle envoya chercher Le
+Plessis-Guenegaud, alors trésorier de l'Epargne, frère de la
+demoiselle, et lui dit qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa
+soeur; que Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit
+rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que sa charge n'étoit
+point à lui; qu'elle lui en avoit prêté l'argent; qu'il étoit vrai
+qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à
+faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de
+le faire damner.
+
+On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commencé à faire
+perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames,
+car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laissé
+prendre toutes les libertés imaginables.
+
+Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix;
+il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout
+débraillés, car ces hommes étoient presque en chemise de la manière
+qu'ils étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses
+chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa présence,
+par la chambre; ils rioient à gorge déployée, ils se couchoient; et,
+quand elle étoit trop long-temps à venir, ils se mettoient à table
+sans elle.
+
+La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui
+ne savoient pas l'affaire, une résolution digne du courage et de la
+vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses
+coudées franches[77]. Les femelles étoient toutes ou ses soeurs ou
+ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. On les surprit
+un jour qu'elle étoit comme Vénus, et les autres comme les Grâces à
+ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de
+moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; on
+équivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est à double entente, et on
+appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier
+de Gramont, alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit à
+madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le reçût à la moquette.
+Il y avoit à la fin
+
+ Ma reine Gillette,
+ Que de la Moquette
+ Je sois chevalier[78].
+
+ [77] Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de
+ Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande
+ galanterie.--_Galanterie!_ répondit l'autre, je prétends
+ l'épouser.--Ah! ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en
+ souriant.--Vous verrez, répliqua Chabot.» (T.)
+
+ [78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.)
+
+Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en
+duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit
+bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le maréchal de
+Gramont, enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son père
+dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot
+s'étoit battu plus de deux fois avant cela, mais c'étoit des combats
+peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa
+soeur, qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun alla
+dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne s'étoient pas fait
+une égratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon
+témoignage, car l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le
+temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant désarmer
+ensuite, ne le fit pas.
+
+Durant le temps de cette _moquette_, on disoit déjà assez de choses,
+car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisèrent de
+faire le procès à _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que
+vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé,
+qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car
+il n'y avoit là que lui qui sût les termes de pratique qui y étoient.
+
+En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser madame de
+Coislin[79], il fit fort valoir à mademoiselle de Rohan ce qu'il
+manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit
+tout espérer.
+
+ [79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien
+ avancée, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui
+ portoit l'avoit empêché d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit
+ amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan,
+ non plus que de madame de Coislin. (T.)
+
+Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant que de l'épouser;
+mais je crois que son premier galant valoit bien celui-là, car il a la
+réputation de frère Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on
+appelle son bourdon à la cour, _le carré_, comme celui du baron du
+jour Brilland, peut-être à cause du conte d'un Brilland, dans _le
+Baron de Feneste_.
+
+A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse se mésalliât,
+parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit
+qu'elle n'y rendît la maison de La Trimouille trop puissante, car le
+prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit
+recherchée; ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, ne la mariât à
+l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prétentions sur ce
+duché, à cause de leur mère qui est de Penthièvre de par les femmes,
+et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le
+gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit
+alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce
+fut ce prince qui, prenant l'affaire à coeur, lui fit obtenir, comme
+nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le
+tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un
+homme de qualité qui le prît. M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit
+toujours attaché, ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la
+protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa.
+
+ [80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf,
+ alors assez endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à
+ mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris,
+ je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt
+ fut obligé de se battre à la Place-Royale, justement devant les
+ fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt désarma
+ l'autre, qui, quand il lui eut rendu son épée, lui donna des
+ coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue de la
+ personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, et
+ on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues
+ depuis à Lyon. (T.)
+
+ [81] En août 1645. (T.)
+
+Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'étoit retirée
+chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort pressée de conclure, et
+lui représentant qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce
+qu'on avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit à Calais
+chez son parent Charrault, pour la marier à qui elle voudroit. Enfin,
+elle promit de l'épouser à la majorité (_du Roi_), qu'il pourroit être
+reçu duc de Rohan.
+
+M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le Prince parloit à la
+fille; elles étoient ensemble ce jour-là. En résolution de s'en aller
+en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez
+mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M.
+le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu;
+elle fit bien des mystères pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla
+ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. On
+donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à ce qu'on dit, M.
+d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier à l'hôtel de
+Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner à son fils
+aîné. Cette mère épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa
+fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire
+aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: on presse la fille,
+on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle
+se laisse mener à Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit
+aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; car,
+simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa
+nièce.
+
+On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully
+disoit à madame: «Je ne sais comment j'obligerai mes gens à appeler
+Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme
+on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M.
+de Rohan étoit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon;
+que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute que
+cela avoit un peu mortifié la demoiselle[82].
+
+ [82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants
+ fussent élevés à la religion catholique. (T.)
+
+Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la
+danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup
+plus qu'il n'y en avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point
+d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au
+Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonné aux
+violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en
+feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant
+dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot
+la courante_, car il avoit deux autres frères, n'étoit qu'un violon.
+
+Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit
+mariée: «Madame, Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux
+bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.»
+
+Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet;
+elle étoit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: «Après la
+manière dont vous vous êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me
+mariassiez à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, et nous la
+fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui étoit un _nobilis_ assez
+mince. Pour Jeanneton, elle avoit été disgraciée, il y avoit
+long-temps, pour n'avoir pu se ranger du côté de Chabot[83].
+
+ [83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en
+ avisoit pas quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.)
+
+Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la première fois à
+Sully, où l'on ne voulut point la marier qu'elle ne fût catholique,
+dont elle fit reconnoissance à Gergeau; et depuis elle fit encore
+abjuration à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna
+dispense de parenté qu'à condition qu'elle se feroit catholique. Il
+fallut donc encore en passer par là, afin de rendre le mariage plus
+solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à
+Charenton, car je doute qu'on se fût contenté d'une simple
+reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau
+n'étoit pas faite à son église (Paris est son église).
+
+Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez penser, contre sa
+fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlevé
+un fils. Dès qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes,
+qui avoit succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à tant
+de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en
+Hollande, qui amena Tancrède; mais la grande faute qu'on fit, ce fut
+de n'avoir pas informé devant les juges des lieux, et venant ici on
+eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le procès, car, avec
+de l'argent, on a des témoins. Et bien qu'il soit difficile de
+corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir
+un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit être le fils qui se
+plaignît d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se
+plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, par le moyen
+du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait
+baptistaire de Tancrède Bon.
+
+ [84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme,
+ ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles,
+ il a bien fait.» (T)
+
+Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante
+pièce. Elle dit qu'on avoit celé la naissance de ce garçon à cause de
+la persécution que M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il
+avoit fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et on
+craignoit que voyant un fils qui pourroit être un jour chef du parti
+huguenot, il ne s'en défît d'une ou d'autre façon. Ce fut,
+ajoute-t-elle, ce qui empêcha de l'envoyer à Venise. Elle faisoit une
+grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme
+M. de Rohan.
+
+Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que mademoiselle Anne
+de Rohan déclara qu'elle n'avoit jamais ouï parler de cet enfant.
+
+Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, madame, je veux
+croire que ce garçon est à M. de Rohan, aussi bien que madame votre
+fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et
+je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, ni de près ni de loin.»
+La vie de la mère nuisit fort à ce garçon, car tout le monde étoit
+persuadé qu'il étoit à M. de Candale.
+
+Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car sa mère et ses
+deux pères étoient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit
+qu'à Leyde, où il étoit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades
+l'ayant appelé _fils de p....._ et _enfant trouvé_, il se battit fort
+et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été en
+carrosse.
+
+Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Châtillon, comme
+ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède; cela fit tort à cet
+enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan
+huguenot.
+
+A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce
+garçon. Joubert fut chargé de la cause; il y eut un incident à savoir
+si ce seroit à la chambre de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida
+au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers,
+lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on
+douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'étoit point corrompu, car il
+avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de
+temps; il falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce
+seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M.
+d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit
+aux juges: «Etes-vous pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes
+pas de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt contre
+Tancrède, avec défense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de
+l'ordonnance.
+
+Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit à Chabot
+de faire crier cet arrêt à Charenton; c'étoit, je pense, Martinet, un
+des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire
+qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ étoit _vita
+Caroli_.
+
+On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables;
+le troisième, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le
+fit si court, parce qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui
+eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme si les autres
+n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré qu'ils ne se fussent
+pas rencontrés à dire les mêmes choses: ainsi, il faut considérer
+cette pièce comme présupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils
+ne dirent point.
+
+Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit l'instance de la
+donation, car avant qu'elle eût recouvré Tancrède elle avoit commencé
+ce procès-là pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa
+fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident qu'elle ne
+vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garçon. Se
+voyant déboutée de toutes ses prétentions, elle se retira à
+Romorantin, dont elle demanda à la cour la capitainerie, et cela pour
+épargner quelque chose pour son fils.
+
+L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut présider aux Etats de
+Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour
+se faire reconnoître que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en
+Saintonge, où il se battit contre un gentilhomme huguenot et marié,
+qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le
+distinguer de ses frères. Il avoit été nourri page de feu M. de Rohan.
+En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la
+mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une
+dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses
+bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant
+passé à Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au
+rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en
+réputation. Il blessa le chevalier légèrement à la main; mais les deux
+seconds, qui étoient de braves gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï
+dire à d'autres que Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire
+saisir la terre de ce gentilhomme.
+
+ [85] Parce qu'il avoit été chevalier de Malte.
+
+Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien de retour de
+Dunkerque, il le supplia de lui témoigner sa bienveillance dans le
+démêlé qu'il étoit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M.
+d'Enghien lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous
+servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois,
+quand vous vous attaquerez à mes parents; au contraire, je les saurois
+bien maintenir.» Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette
+affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. M. de La
+Trimouille prétend avoir donné cela à la prière de M. d'Enghien; car
+il étoit de fort grande importance à M. de Rohan de présider cette
+année-là: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car,
+comme il fut question de députer à l'ordinaire, pour apporter le
+cahier à la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on
+devoit à la Reine, en qualité de gouvernante, par celui qui seroit
+député. Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit
+demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, à qui il
+avoit obligation; car le maréchal, à la prière de M. le Prince,
+l'avoit été recevoir à une demi-lieue hors la ville (c'étoit à
+Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien
+vécu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la
+prière de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le maréchal
+crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler contre Cossé. Il lui
+envoya Marigny-Malnoë, sur l'heure du dîner, qui aigrit un peu les
+choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à
+M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le
+maréchal, dès l'après-dînée, fit présider Cossé sur une prétention mal
+fondée que ceux de Brissac ont renouvelée.
+
+Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le
+coeur d'aller se présenter seul à la porte des Etats, pour, s'il étoit
+refusé, prendre la poste et venir faire ses plaintes à la cour. Non
+content de cela, le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui
+chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison
+où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre que d'y être page. Le
+marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient
+madame de Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa
+dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit du bois dont on les
+faisoit. «Vous avez raison, lui répondit le maréchal, quand on en fera
+de bois, je crois que vous le serez.»
+
+Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, il fit dire par
+La Piaillière, capitaine des gardes du maréchal, à un brave, nommé
+Fontenailles, que Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit
+quelque mal au coeur de ce qui s'étoit passé, M. de Cossé s'en alloit
+à Angers, et seroit six jours en chemin exprès, afin qu'on le pût
+joindre facilement. Cela décria un peu M. de Rohan, car Cossé n'est
+pas même en trop bonne réputation.
+
+Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès ce temps-là, de
+faire alliance avec le maréchal, se déclara pour lui, et demanda à
+Cossé sa parole. Depuis, on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il
+vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit mal
+satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit qu'il lui
+appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre
+le don gratuit; mais parce que la vérification étoit hasardeuse, qu'on
+étoit pressé d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter
+sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans vérification, et
+pour cela il eut tous les rieurs de son côté, et on lui envoya de la
+cour tout ce qu'il avoit demandé. Depuis, M. de Rohan et le maréchal
+firent la paix.
+
+Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on fit une assez
+plaisante chose à madame de Rohan. Elle fut conviée à une comédie chez
+quelques particuliers; les comédiens, à la farce, représentèrent une
+héritière qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur dit qu'elle
+se donneroit à celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourrée, le
+second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le
+dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle
+éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites de
+Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs
+écoliers toute l'histoire de ses amours.
+
+Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vécurent fort
+simplement, mais mademoiselle Chabot étoit bien fière. A Rennes, une
+femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille
+vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le
+devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est pas votre tour à passer: vous
+attendrez, s'il vous plaît, que vous soyez mariée.»
+
+Madame de Rohan devint laide, dès son premier enfant, et fort
+chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86].
+
+ [86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle
+ lui fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de
+ Rohan consentiroit qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle
+ choisiroit tel compère qu'il lui plairoit. La mère répondit:
+ «Très-volontiers; dites à ma fille que je la tiendrai avec son
+ frère.» (T.)
+
+La guerre de Paris leur alloit être funeste, car Tancrède, que sa mère
+renvoya à Paris, pour profiter de l'occasion, alloit être reçu duc de
+Rohan au Parlement, et eût bien fait de la peine à Chabot, car il
+étoit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de
+la maison de Rohan; mais il fut tué auprès du bois de Vincennes, en
+une misérable rencontre[87]. Se sentant blessé à mort, il ne voulut
+jamais dire qui il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été
+mené au bois de Vincennes.
+
+ [87] Le 1er février 1649.
+
+Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit qu'il me
+maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pavé.» Un jour que
+Ruvigny, qui s'étoit attaché à la mère, lui disoit qu'il se tuoit à
+faire tant d'exercices violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur,
+en l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque
+chose, il n'y a plus de ressources pour moi.» On eut raison de dire à
+madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya:
+
+ On termine de grands procès
+ Par un peu de guerre civile[88].
+
+C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, et c'eût été bien
+employé que cette orgueilleuse eût été humiliée de tout point; ce
+n'est pas qu'elle ne passât assez mal son temps, car Chabot coquettoit
+partout, et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui coûtoit un
+million quand il est mort, quoiqu'il eût hérité de tous ses frères, et
+qu'il lui fût venu du bien.
+
+ [88] Ces vers sont de Marigny. (T.)
+
+Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme breton, nommé
+Portman, faire compliment à sa mère sur la mort de Tancrède, mais
+comme de lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de
+madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils avoient dessein de
+se remettre bien avec elle. Elle répondit qu'elle en verroit des
+preuves, lorsqu'elle seroit à Paris, parce qu'elle étoit résolue de
+poursuivre sa justification. A son arrivée à Paris, Portman l'assura
+que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient à
+lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils,
+pourvu que de leur part ils fussent en sûreté, et qu'ils consentoient
+qu'on assemblât des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre
+à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en
+rapporteroit à des arbitres. Madame de Rohan la mère demanda qu'il
+fût nommé deux arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre
+d'épée, et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent des
+difficultés que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en
+font de fort inutiles.
+
+Trois jours après, le même gentilhomme retourna assurer madame de
+Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; mais quand ce fut au fait et
+au prendre, ils n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit à
+la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au moins pour le
+bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'étoit
+point une affaire d'animosité, mais une pure nécessité de ne pas
+demeurer dans le crime de supposition dont elle a été accusée; car,
+sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire.
+
+Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer Tancrède à Genève avec
+son père, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'épitaphe de
+son mari, dont sa fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre
+en cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle
+voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux on trouva moyen
+d'obtenir une lettre du Roi, adressée aux seigneurs de Genève, fort
+injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à
+Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le
+cardinal d'en parler à la Reine. Il vétilla, disant toujours qu'il ne
+savoit ce que c'étoit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le
+faisoit parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille
+de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris.
+Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de
+Guémené.
+
+Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle fut deux ou trois ans
+durant, tantôt à Alençon, tantôt ailleurs. Une fois elle ne savoit
+lequel prendre de Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit
+toujours que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas qu'au lieu
+où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! j'allois autrefois à la
+petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis étouffée par cette
+foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de
+Turenne, etc., etc.»
+
+Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé Rambour, alla trouver
+Haucour, frère de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit
+voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amène
+un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit
+quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman.
+
+Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la
+fausseté de cette affaire, quand M. le premier président, qui crut que
+l'honneur d'un couvent où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en
+fit bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de M. de
+Guise et de madame d'Amené.
+
+Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour tête, allant à la
+communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La
+fille avoit accoutumé d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût
+fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la réconciliation de
+la mère et de la fille se trouveront dans les Mémoires de la Régence.
+
+
+
+
+PARDAILLAN D'ESCANDECAT.
+
+
+Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse un peu
+douteuse, car on disoit que son père avoit fait fortune auprès de
+Henri IV, et que de son estoc c'étoit peu de chose. Il rompit avec
+madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui
+laisser passer tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce
+prétexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. Il épousa
+pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un bâtard
+de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer
+tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy,
+qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du
+comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir,
+et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son
+page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy,
+il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'être le
+premier à Paris_. Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le
+faubourg Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla comme une
+carpe avant qu'il pût se mettre à couvert sous un auvent, où le comte
+le trouva qui attendoit son carrosse.
+
+A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, dans le temps
+que les dentelles étoient défendues. Il avoit un porte-feuille dans
+son carrosse; il tiroit les rideaux, et, à la porte des maisons, il
+prenoit du linge à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans
+son carrosse.
+
+Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien du monde, et,
+montant sur une table, il jouoit un rôle devant quiconque le vouloit
+ouïr.
+
+On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, il y avoit
+d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on découvroit
+quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche,
+et alors le maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour
+recevoir la compagnie.
+
+
+
+
+FONTENAY COUP-D'ÉPÉE,
+
+LE CHEVALIER DE MIRAUMONT.
+
+
+Fontenay fut nommé _Coup-d'Epée_, à cause de sa bravoure. J'ai appris
+que ce fut à cause d'un furieux coup d'épée dont il abattit une épaule
+à un sergent qui le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de
+poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son habit, et l'or
+avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre
+gladiateur et lui s'étant rencontrés tête pour tête au tournant du
+pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit
+à l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: «Je m'appelle
+_Fontenay-Coup d'Epée_.--Et moi, répondit l'autre, _La Chapelle Coup
+de Canon_.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara.
+
+Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé une infinité de
+personnes; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne
+l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame
+qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille
+folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, sur quelque
+jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe
+dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre à genoux auprès d'elle,
+et lui dit, prenant Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit
+la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui
+en faisoit,» et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres
+bagatelles qu'elle lui avoit données. «Mais il faut, lui dit-il, que
+vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y
+manquez pas.»
+
+ [89] L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse
+ Saint-François.
+
+Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit
+qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu'en effet
+elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle vouloit changer de vie, et
+le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y
+retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il?
+Après avoir bien harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard, et
+l'attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pélerin,
+et qui étoit une espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit
+à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture avec deux
+pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'étoit là
+une vraie nymphe pour un Coup d'Epée. Le pétard fait son effet, et le
+capitan entroit déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il
+trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite.
+
+Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une femme logée devant ses
+fenêtres, n'en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux
+du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que
+lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement qu'il
+vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre
+de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie
+sommer de se rendre.
+
+Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames,
+Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu'on
+ne s'en fût aperçu, il la poussa dans une garde-robe; là, il se met en
+devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé
+à fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours:
+Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu'on fut
+contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues
+sauves et tambour battant.
+
+Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il eut auprès de
+l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire
+quelque insulte à un bourgeois qui, ne s'épouvantant pas de ses
+rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans
+l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres du Mail
+en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s'il
+étoit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le
+chapeau enfoncé; c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres
+menues gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant
+Fontenay: «Ardez[90], en voilà un qui est en colère.» Fontenay, dont
+la bile n'étoit déjà que trop émue, met l'épée à la main pour donner
+sur les oreilles à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade
+sous son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, et
+comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à
+la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent
+quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d'avoir été battu
+en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et
+par un garçon menuisier.
+
+ [90] Expression populaire, pour dire _regardez_.
+
+Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un peu après le siége
+de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agréablement un voyage
+qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de
+temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gâté. Une
+sotte femme d'un conseiller huguenot, nommée madame Madelaine, alla
+parler de l'embarras où les Huguenots étoient ici durant le siége de
+La Rochelle. «J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud,
+secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une
+chambre; ma fille me demandoit ses nécessités; je ne savois où mettre
+sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez
+point ici de m.....»
+
+Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la rue, une fille
+qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez
+jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y
+va: mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un
+garçon. Il lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il
+l'enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces,
+tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, mais il s'en lassa
+bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se
+remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir: il la paya
+bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces
+tours-là. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont
+et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand
+panier d'armée, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il
+passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et
+puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre
+qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si
+les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur
+goût, elle retournoit incontinent par la même voie; mais si elle leur
+plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient.
+
+Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé Brunettière.
+Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet
+homme-là parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de
+coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête
+qu'il la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille fois
+qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant à toutes les
+veuves et à toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de
+l'aimer et d'être dans une profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle
+l'eût vu marié avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut
+plus d'espérance.
+
+Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse
+mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui étoit
+mort incommodé, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses
+conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit
+manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue
+Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay,
+alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie et
+agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-là il
+trouva chaussure à son pied, car c'étoit une maîtresse femme qui le
+rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans
+le grenier au foin. Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait
+choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s'est
+remariée.
+
+Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave.
+Il y avoit certaines gardes d'épée qu'on appeloit _à la Miraumont_.
+C'étoit un assez plaisant homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour
+apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour déjeûner. J'en mangeai
+quatre; mon père me dit:--Vous êtes un sot.--Je lui répondis: «Vous
+avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils à
+père...»
+
+Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, l'étoit venu
+trouver qu'il étoit encore au lit, pour l'empêcher d'y revenir une
+autre fois, il l'alla conduire jusqu'à la porte de la rue tout nu,
+car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en
+empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.»
+
+On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent
+éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a
+coupé par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés.
+
+
+
+
+FERRIER,
+
+SA FILLE ET TARDIEU.
+
+
+Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de
+nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne fût ni docte ni
+éloquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa
+province; il étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de sorte
+qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le menoit comme il
+vouloit.
+
+Durant un synode où il présidoit, une des meilleures églises du
+Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui
+ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme.
+Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi faire.»
+Il dit à la compagnie que les députés d'une telle église avoient jeté
+les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au
+jeune homme pour le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses
+forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit prendre, tant
+pour le sermon que pour la prière. La prière faite, le président fait
+un grand soupir, comme s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de
+l'exorde, il s'écria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un
+oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, puisqu'il l'approuvoit;
+et le jeune homme eut comme cela cette église.
+
+M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Traité
+de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'étoit trouvé à un synode où
+l'on avoit ordonné à Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la
+lut à l'assemblée, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en
+furent comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur qu'on lui
+laissât lire en son particulier cette lettre; mais il en fut
+incontinent désabusé, et en donna avis aux principaux; eux le dirent à
+Ferrier, et lui marquèrent les endroits. Il reprit sa lettre, et
+l'ayant relue en leur présence, ils furent encore dupés une seconde
+fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans en rien
+dire, et on n'y laissa pas une période entière, tant il y avoit de
+choses à changer. C'était l'homme du monde le plus avare, jusque là
+que quand il étoit député en quelque synode, il vivoit si
+mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches,
+qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa
+dépense.
+
+Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: aussi, lorsque, après
+la mort de Henri IV, on eut résolu de sonder si on pouvoit gagner
+quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des
+pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut
+déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: «Je m'en vais les
+faire tous pleurer.» En effet, il prôna si bien qu'ils pleurèrent
+tous; mais cela n'empêcha pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il
+fit un voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau doublé
+de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au
+présidial de Nîmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la
+religion, quoique Ferrier ne se fût point encore révolté, s'émut
+contre lui, et il eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide
+d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à
+la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit sa charge, et
+il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il
+fit bien des cérémonies avant que d'en venir là, et ne fit point
+abjuration qu'il ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du
+Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme il étoit fourbe,
+il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du
+Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit,
+que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en
+l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier lui faisoit accroire qu'il
+transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit
+vendu deux maisons qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de
+faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié en changeant
+de religion; car, depuis sa déposition, il avoit étudié et s'étoit
+rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint à Paris pour aller à
+Rouen à l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et montra
+bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres
+en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant écrit qu'il le prioit de le
+venir trouver en maison tierce, afin de conférer à loisir et en
+secret, Ferrier épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques
+et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui
+dit tout haut qu'il n'y avoit point de différence de religion qui
+l'empêchât de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les
+catholiques qui se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet
+homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, ils lui firent
+augmenter sa pension.
+
+Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage
+de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le
+cardinal le goûta tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire
+d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour quelque
+affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre
+à Paris le plus tôt qu'il lui seroit possible. Il avoit déjà de l'âge;
+il n'étoit point accoutumé à ce travail, la fièvre le prit à son
+arrivée à Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret
+extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui étoit
+destiné, et pour lequel il avoit pris tant de peine.
+
+Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une
+fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne
+dura guère; la fille, devenue héritière, fut enlevée par un M.
+d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que M.
+de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut
+contraint de la rendre. Il se paroit pour tâcher à lui plaire; mais
+elle lui déchiroit son collet, et le menaçoit de lui arracher les yeux
+s'il en venoit à la violence.
+
+Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car on la lui avoit
+promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais
+cette réputation qu'elle s'étoit acquise par une si courageuse
+résistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientôt la plus
+ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été
+plutôt par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour.
+
+Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle a bien de qui
+tenir, car sa mère n'est guère moins avare qu'elle, et le
+lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle étoit
+bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y
+a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé,
+faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de même âge,
+des rubans couleur de feu repassés, et de vieilles mouches toutes
+effilochées, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle
+n'a point d'enfants; cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour
+tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et les chevaux
+aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur donne l'avoine elle-même;
+ils ne mangent pas leur soûl.
+
+Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un leur étoit
+allé faire visite, elles le prièrent de leur prêter son laquais pour
+mener les chevaux à la rivière, car le cocher avoit pris congé. Pour
+récompense, elles ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait
+d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. Dieu
+le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret aux dépens de ceux qui
+ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a
+guère de gens à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu
+deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde.
+
+Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprès de chez
+lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection.
+
+Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à Maubuisson; le
+matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: «Ah! les
+beaux agneaux! dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse.
+
+Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre d'un marquis qui
+avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui
+refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier.
+
+Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès contre un autre
+rôtisseur: «Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton
+affaire bonne.» Ce fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce
+dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses
+poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit:
+«La cause de votre partie étoit meilleure de la valeur d'un dindon.»
+
+M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de La Mothe, alla en
+1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui
+dit que le lieutenant-criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit
+faire plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne,
+où elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser,
+et, la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien, allez donc
+avertir madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui
+disoit: «Mais madame ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut
+contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en
+enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui
+envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91].
+
+ [91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que
+ lui, furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai
+ des Orfèvres. Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième
+ satire dans lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant
+ fait connoître plusieurs traits de leur avarice qui avoient
+ échappé au satirique.
+
+
+
+
+DU MOUSTIER[92].
+
+
+Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses
+portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit
+de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort à lire, et
+il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque
+toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale
+en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il étoit logé aux
+galeries du Louvre comme un célèbre artisan[93]; mais sa manière de
+vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son
+cabinet étoit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une
+grande paire de cornes, et au bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de
+ses livres: «Le diable emporte les emprunteurs de livres.»
+
+ [92] Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers
+ 1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en
+ trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.)
+ L'auteur de l'article ne paroît pas avoir connu une seule des
+ anecdotes racontées par Tallemant. On conserve à la Bibliothèque
+ Sainte-Geneviève deux volumes in-folio remplis de portraits
+ dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont
+ qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement des
+ personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit peintre, et
+ dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de
+ Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de
+ Charles IX, qui sont nécessairement les ouvrages du père.
+
+ [93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorité de Louis
+ XIV, un excellent ouvrier dans les arts libéraux. _Artiste_, dans
+ le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se
+ trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genève, 1680.
+
+Il y avoit une tablette où il avoit écrit: _Tablette des sots_: le
+père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux Jésuite, lui
+demanda qui étoient ces sots. «Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous
+vous y trouverez.» Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui
+ayant demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui répondit en
+grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: «Parce qu'il a dit que
+Henri IV avoit été nourri de biscuits d'acier.» A propos de livres, il
+contoit lui-même une chose qu'il avoit faite à un libraire du
+Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des
+gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on
+ne les revende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit
+point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit
+long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient
+été donnés.
+
+Il savoit par coeur plus de la moitié de deux volumes in-folio de deux
+ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matière de l'Eucharistie,
+et il les avoit peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier
+n'étoit catholique qu'à gros grains.
+
+Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin. Outre
+cela il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de
+ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille
+vers comme cela.
+
+Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et il les appeloit
+_les magnifiques bourreaux de la nature_.
+
+Le premier président de Verdun[94] désira de le voir; un de ses amis
+le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout
+seul,» répondit-il. Il y va; le premier président donnoit audience à
+beaucoup de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On fit donc
+sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit
+parler à monsieur le premier président qui avoit souhaité de le voir;
+il vient et avoit fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier
+président lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un homme de
+bonne mine pour être M. Du Moustier!» Lui regarde si personne ne
+le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit:
+«J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier
+président[95].--Ah! cette fois-là, dit le président, je reconnois que
+c'est vous.» Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement
+du monde.
+
+ [94] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris
+ avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627.
+
+ [95] Verdun avoit la bouche de côté.
+
+Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils
+vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: «Tournez-vous.» Il
+les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison: «Ils
+sont si sots qu'ils croient être comme je les fais, et m'en paient
+mieux.»
+
+Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le
+commandement du feu Roi: «Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais
+résolu, car il est trop laid.» Il l'appeloit _le cadet du diable_.
+
+Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, l'historiographe, y
+vint; M. d'Orléans lui fit des complimens sur son histoire[96]. «Il
+n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit
+mon ennemi.--Votre ennemi! répondit Du Moustier; vous ne m'avez fait
+ni bien ni mal. A la vérité, je ne saurois souffrir qu'étant créature
+de la reine Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; puis,
+elle est de la maison royale: si j'avois du crédit en France, je vous
+ferois châtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous
+les hommes étoient sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être
+lassés de garçons!»
+
+ [96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des
+ remarques de bien des impertinences. (T.)
+
+Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse
+Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des
+princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillière, il
+avoit écrit: «Elle n'a oublié qu'à payer.»
+
+Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme
+lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux
+sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce
+qu'elles eussent payé.
+
+La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal
+Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son
+oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de Du Moustier et Du
+Moustier même. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, étoit en ce
+temps-là dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna
+chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de
+Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-même:
+«Vraiment c'est bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare!»
+Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point
+vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce
+qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui
+étoit extrêmement obligé de l'honneur que Son Eminence lui faisoit;
+mais que c'étoit une honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie;»
+et sur l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en
+l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ôta son livre.
+
+Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du Moustier que le pape
+l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. «Il me fera
+grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe,
+comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Bellegarde, et le
+maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit
+un jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France
+paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai point d'appétit, et
+qu'en Béarn, où je n'avois point du pain à mettre sous les dents,
+j'avois une faim enragée?--C'est, lui dit le maréchal, que vous étiez
+excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.--Mais si le pape
+savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit
+grand honneur, répondit l'autre, car je commence à être bien blanc, et
+je deviendrais noir comme en ma jeunesse.»
+
+A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des
+Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les
+fit brûler.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT LE COGNEUX[97].
+
+
+Le père du président Le Cogneux étoit maître des comptes[98]; il y a
+deux ans ou environ que son fils, reçu président au mortier comme
+lui[99], en une audience de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en
+bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, et ils
+trouvèrent que le père du maître des comptes étoit procureur et fils
+d'un potier d'étain, qui fut surnommé _Le Cogneux_, à cause qu'il
+cognoit sans cesse[100].
+
+ [97] Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on
+ avoit l'habitude de le prononcer.
+
+ [98] Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du
+ président.
+
+ [99] Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652.
+
+ [100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en
+ 1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au
+ charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été
+ procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller.
+
+
+Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien.
+Etant chancelier de Monsieur, et étant veuf pour la seconde fois, il
+prétendoit être cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se
+moquoit d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens,
+amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'épouser, et vouloit
+être beau-frère de son maître. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage
+de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut
+pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mère
+et l'infante; et après on lui manda qu'il y demeurât.
+
+ [101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M.
+ Le Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit
+ épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe,
+ qui étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute
+ qu'il s'en défit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle
+ à sa fortune. (T.)
+
+Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie à
+Bruxelles, étant en colère contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit
+vivre sans valets. Il donna congé à tous ses domestiques pendant trois
+mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au
+marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientôt las.
+
+Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empêcha pas
+qu'avant d'aller en Lorraine, comme il étoit en crédit chez Monsieur,
+il n'eût eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un
+conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogné du palais_,
+parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit épousée pour
+sa beauté, fut déshérité à cause de ce mariage; mais, après la mort du
+père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit aussi belle que
+personne de son temps; la Reine-mère[102] disoit: «_È bella sta
+Guillon mi ressemble._»
+
+ [102] Marie de Médicis.
+
+Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir plus commodément
+madame Guillon, acheta cette maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à
+sa mort, parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au fort de
+cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103].
+C'est la mère de Bachaumont, qui n'étoit guère moins belle que madame
+Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la maîtresse
+de son mari, et la croyoit la plus honnête femme du monde; enfin,
+l'imprudence des amants lui découvrit toute l'histoire. Le Cogneux
+n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame
+Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut qu'elle sût que Le
+Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce
+déplaisir-là à sa femme.
+
+ [103] Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes.
+ (T.)
+
+Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat
+nommé Des-Estangs, de leurs amis, et qui étoit de l'intrigue, avoit
+couché à Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa
+femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus
+voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant quelques années
+toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle étoit si
+transportée que son confesseur fut obligé de lui permettre de parler à
+cet homme, de peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais
+venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit dans la
+dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit à madame Pilou: «Ma
+chère, quand je revins de ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je,
+je pense que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant cela je
+ne voyois pas ce que je voyois.»
+
+Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, il lui vint fantaisie
+de se marier, et il épousa sa troisième femme, qui étoit fille
+d'honneur de la Reine-mère. Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit
+épouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le Cogneux,
+puisque c'étoit son avantage. En revanche, le président donna sa fille
+à Sémur.
+
+Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. Le
+président revint après la mort du cardinal de Richelieu, et fut
+rétabli dans tous ses biens.
+
+Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques jours après il se
+promenoit à grands pas dans sa salle, et tout rêveur: «Qu'avez-vous?
+lui dit-on.--Ma foi! répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y
+suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.»
+
+Il appeloit sa femme _Présidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est
+une honnête femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents
+lieues d'ici, ayant la petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera
+dans le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole
+volante.
+
+Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, qu'il a fait
+assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit à l'édit[104]. Pour
+cela il falloit coucher assez souvent à sa maison. Le matin il partoit
+à quatre heures avec sa _Présidentelle_, alloit au Palais, et
+retournoit dîner à Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais,
+s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus généreuse
+belle-mère; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les
+avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle eût une fille et
+un fils.
+
+ [104] La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de
+ magistrats catholiques et réformés. Les causes des protestants
+ étoient portées à cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister
+ dès avant la révocation de l'édit de Nantes.
+
+Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las de son métier
+de président. Étant travaillé d'une courte haleine, il alla bâtir une
+grande maison au bout du Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où
+se promener, comme on lui avoit ordonné de respirer l'air tout à son
+aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui
+n'alloit pas bien dans sa tête. On disoit en riant: «N'a-t-il pas
+raison? car il y a une si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il
+faut bien se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai affaire
+qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en
+quelque lieu que je sois: ne voilà-t-il pas une grande discrétion? et
+à mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que
+Ruvigny dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: «Vous ne
+sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!»
+
+Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la veuve d'un
+secrétaire du conseil, nommé Galand, homme de fortune, et elle fille
+d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais,
+hors qu'elle est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit
+point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'étoit Cossé, cadet de
+Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne avec la résolution
+de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille écus; il disoit que
+ce n'étoit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais
+seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un
+autre côté, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec
+escorte. Tout le monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette
+extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit
+bailler au Plessis-Chivray vingt mille écus par madame de La
+Basinière; mais il y avoit bien de la différence, car il y avoit
+quelque chose d'écrit, et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée.
+Le père disoit que quand il auroit donné des coups de bâton au
+maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le maréchal
+s'il l'avoit touché du bout du doigt. Cette fois le maréchal avoit
+trouvé des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou
+six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle
+de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de
+tirer l'épée avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au
+Palais-Royal, et se disoient l'un à l'autre, pour dire une chose
+impossible: «Tu feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.»
+Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, s'en alla
+en Bretagne sans revenir à Paris, pour faire qu'on crût qu'il en étoit
+sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda.
+
+ [105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.)
+
+ [106] Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui
+ aimoit son mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de
+ Maisons, ou de M. Le Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui
+ dit-il, madame, après avoir pris votre résolution?--Non,
+ monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux
+ votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en
+ l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre résolution est
+ prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.)
+
+La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante de ce qu'elle avoit
+fait, et elle a bien payé la gloire d'être présidente au mortier. Il
+est coquet naturellement. J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès
+qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si
+est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on
+la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand
+il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais
+écrire, et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de la
+Régence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola
+quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit guère. Ce jeune
+homme s'en confessa à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait
+mettre ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils
+n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont soutenoit qu'il
+n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient porté
+Bachaumont après le vol, disoient que quand il retourna d'où il étoit
+allé, il étoit beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois
+pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.»
+
+ [107] _Éleveure_, ou bouton qui se lève à la peau.
+
+ [108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont
+ (T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce
+ joli ouvrage n'auroit pas dû porter les noms de deux auteurs.
+
+Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du
+plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance.
+Il a l'esprit agréable quand il lui plaît; elle étoit aussi contente
+qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on dit qu'en
+une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: «Je vais
+revoir ma vieille;» qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car,
+outre qu'elle a toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de
+l'exercice à son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort
+bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus
+l'aîné, son frère, voulut épouser la fille de De Vouges,
+l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit
+déjà fait fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit
+cent mille livres après la mort du père, eût été bien gâté de prendre
+la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille écus et assez jolie,
+lui qui n'étoit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné
+depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit
+chez son père, et fut un an sans vouloir voir ni le père ni le fils.
+M. de Maisons le père la voulut épouser, et aussi le procureur-général
+Fouquet. Elle ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé et
+M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les gens de la cour la
+mépriseroient. Son beau-frère Galand lui dit toute l'humeur de Le
+Cogneux, et ajouta: «Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui
+redire; mais je veux acquitter ma conscience.» Elle n'y manqua pas. Le
+Cogneux dit à Galand: «Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre
+belle-soeur veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien
+avec elle.»
+
+Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], où Le Cogneux
+étoit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrétaire de Le
+Cogneux. Ce secrétaire avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans
+une lettre par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver je ne
+sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller
+madame de Boudarnault à Mantes[110]. Ce secrétaire qu'elle fit venir
+lui dit: «Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre
+recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes
+les considérations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en
+trouverez bien avec le temps.» Elle ne le veut point croire, et écrit
+à son mari une lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et
+quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en
+trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle
+chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, où
+rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne
+quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte du jardin dont
+nous avons déjà parlé, car il logeoit chez sa femme, sous prétexte
+qu'encore qu'en allant à Pontoise on eût ôté tout le meilleur de la
+maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il
+étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en
+même temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit
+que comme elle les avoit reçus du mari et de la femme tout ensemble,
+elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre.
+Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari
+n'étoit pas le maître de la communauté, et s'il n'avoit pas les
+papiers en sa puissance. Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire
+fermer la porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit au
+désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à peine cette porte
+étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait l'enragée, veut battre les
+maçons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du président, qui la
+fit boucher tout-à-fait.
+
+ [109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.)
+
+ [110] Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.)
+
+Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, dit que madame Le
+Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle
+n'avoit pas voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné
+à son frère. Le président répondoit à cela qu'il ne le voudroit pas
+quand sa femme le voudroit; qu'après tout Bachaumont en seroit le
+maître, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit
+apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit
+que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrétaire a
+fait voir à madame Pilou les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le
+mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais
+il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit
+fait mettre sur ce compte:
+
+ «_A madame la présidente_, pour faire ses dévotions le premier
+ dimanche du mois, 3 liv..........
+
+Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de
+madame Le Cogneux, car ils avoient épousé les deux soeurs, madame
+Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont
+mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une assez
+belle femme, mais un peu colosse, et toujours parée comme la foire
+Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle eût l'air furieusement
+bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le
+maître, et ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du
+scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon qui étoit son
+galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion à la
+donzelle. On n'a jamais parlé que de celui-là.
+
+ [111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.)
+
+On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois des quinze
+jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement à
+la messe de peur que le mari ne lui fît fermer la porte, et il lui est
+arrivé d'y faire mettre le pot-au-feu.
+
+Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent
+par la cheminée que la Galand disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux
+aller donner des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, fit
+apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau
+jeu.»
+
+Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la
+présidente pesta terriblement: «Le beau-frère d'un président au
+mortier, le laisser mener en prison comme cela!» disoit-elle. Le
+Cogneux répondoit à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à
+cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et
+je le ferai sortir dans deux heures.» Elle ne voulut pas lui en avoir
+l'obligation: Galand paya pour Camus[112].
+
+ [112] Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les
+ gens de cour. (T.)
+
+Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre
+condition_, et ces femmes de condition ont laissé mourir quasi sur un
+fumier leur cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce fut
+mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu épris, qui lui fit
+administrer les sacrements à ses dépens.
+
+Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame la présidente ne
+se mît dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, près la
+porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevêque crut
+que c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda cela
+comme à la belle-soeur de madame de Toré[113], qu'il connoissoit fort
+à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit
+qu'elle ne s'étoit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui
+tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les
+significations nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; il ne
+voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il eût voulu. Elle et
+sa soeur dirent cent sottises à la grille à madame Pilou, qui y fut
+pour mettre les holà. Elle parloit pourtant de son mari avec respect,
+et s'en remit à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur toutes
+choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme
+il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens
+affidés auprès d'elle pour empêcher ses parents de la voir: il fallut
+en passer par là.
+
+ [113] Madame de Toré étoit soeur du président Le Cogneux. (T.)
+
+L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, vers
+Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire
+porter; cela alla à rupture, et il s'aperçut quelques jours après
+qu'elle enlevoit tantôt dans son carrosse, tantôt dans les carrosses
+de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant
+qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda à se séparer,
+et nomma pour arbitres le président de Novion et le président
+Bailleul, et lui le président de Champlâtreux et un autre. La chose
+fut réglée à quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis
+cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en
+rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; le Roi lui en fit
+don. Voilà déjà sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent
+mille livres et plus d'escroquées. Elle lui a donné l'habitation de sa
+maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille
+livres dans la communauté; elle est morte depuis, en 1659, chez sa
+soeur, où on la fit venir pour être plus en liberté. Là, M. Joly, le
+curé, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle étoit malade de la
+maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des
+legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante mille livres.
+
+ [114] On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et
+ Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de
+ ménage du président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas
+ entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur
+ Conrart, que Tallemant s'étoit brouillé avec le premier
+ secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Les lecteurs
+ pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant de
+ ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la
+ _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, pages
+ 192 et suivantes.
+
+On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont Le Cogneux
+rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communauté, car il
+est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes;
+de sorte qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille livres,
+sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle
+donne deux cent mille livres aux deux aînés de sa soeur, à condition
+d'en faire dix mille livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme
+ruiné, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien
+qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le président Le
+Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre
+cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long.
+
+Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de
+Rochefort, beau-frère de la maréchale d'Estrées; elle étoit veuve du
+comte de Carces[115].
+
+ [115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et
+ lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa
+ veuve, remariée au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675,
+ et le président prit une dernière alliance avec une nièce du
+ maréchal de Navailles, qui lui a survécu. (Voyez _l'Histoire
+ généalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.)
+
+
+
+
+M. D'EMERY.
+
+
+M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien,
+ou du moins originaire d'Italie, qui fit une célèbre banqueroute. Il
+trouva moyen de devenir trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de
+Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse:
+«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux;
+mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde.» MM. de
+Rambouillet et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la
+garde-robe.
+
+ [116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome
+ 2, page 207.
+
+ [117] Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la
+ garde-robe, mort en 1626.
+
+Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisième maître de
+la garde-robe étoit encore un idiot. Or, après les fournitures des
+noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de
+Particelli se découvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme
+le Roi étoit à Lyon[119], et lui dit: «Monsieur, je suis perdu si
+vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avoué et demandé pardon au
+Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a décerné une commission à un
+maître des requêtes, son parent, pour informer contre moi.» M. de
+Rambouillet va trouver ce maître des requêtes, à qui il dit qu'on
+avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le
+maître des requêtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le
+menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je vais dépêcher un
+courrier à la cour, dit le maître des requêtes.--Et moi aussi, dit le
+marquis; nous verrons qui aura raison.» Particelli fournit un homme
+qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un jour. Particelli, qui
+avoit de l'esprit, écrivit un galimatias à M. de Luynes[120], où il
+inséroit qu'il étoit important pour son service qu'on révoquât la
+commission décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit de
+retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit révoquer la
+commission, et la chose s'évanouit tout doucement.
+
+ [118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, épousa Charles
+ Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625.
+
+ [119] Ce devoit être en 1629. Louis XIII passa à Lyon vers le
+ milieu de février pour se rendre à l'armée de Savoie. (_Voyez_
+ l'Itinéraire des rois de France dans les _Pièces fugitives du
+ marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.)
+
+ [120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de
+ Luynes étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de
+ Montauban. C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la
+ direction des affaires, au moment qui vient d'être indiqué.
+
+Après, il voulut être maître des comptes; mais, à cause de ses
+friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrétaire du
+conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre,
+ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il
+en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le
+trouvoit trop habile.
+
+Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au
+Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé bien! mettez-y ce M. d'Emery. On
+m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui
+ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a été pendu!» mais
+je n'y vois pas d'apparence.
+
+Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, et y fit
+révoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au
+gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit à M. de Montmorency
+désespérèrent ce seigneur, et le portèrent à faire ce qu'il fit après.
+Aussi, madame la princesse de Condé, sans considérer que d'Emery avoit
+ordre de harceler ainsi son frère, le haïssoit terriblement.
+
+S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'écrire à sa
+femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres à Darsy, un de ses
+commis, pour les donner selon leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui
+étoit un mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit tombée
+malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui
+donna une lettre où il y avoit: «Je suis ravi d'apprendre que vous
+êtes toujours en bonne santé.» Cela fit un bruit du diable.
+
+Il n'étoit point libéral, et Marion[121] ne subsistoit que des
+affaires qu'il lui faisoit faire.
+
+ [121] Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus
+ bas l'article.
+
+Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les historiettes des
+femmes qu'il a aimées; son exil et son retour, dans les Mémoires de la
+régence: mais il faut parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de
+la fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une madame Du
+Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, avec la feue
+Reine-mère. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et
+pour lui faire oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il
+étoit ambassadeur auprès de Madame[122], un peu après la mort du duc
+de Savoie. Ce fut là que Toré, car il portoit le nom d'une terre de la
+maison de Montmorency, fit sa première folie. Il devint amoureux de
+Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune après que
+tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se
+jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumière
+dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit
+dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer en France. Lui, pour
+s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit la fièvre chaude, tantôt qu'il
+étoit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une
+chambre pour l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne
+l'étoit pas toujours.
+
+ [122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie.
+
+ [123] On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)--On appelle,
+ chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou
+ de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier à piler; il est
+ rempli d'eau où surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit
+ lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi
+ _mortier_. On l'allume quand le roi est couché, et il brille
+ toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une
+ bougie, qu'on allume dans le même temps dans un flambeau d'argent
+ au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à terre.»
+ (_Dictionnaire de Trévoux._)
+
+Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il étoit
+amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui
+rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre à une maîtresse. Je crois
+que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pût
+inventer[124]. Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai
+vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit devenu
+fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit résolu de s'en défaire de
+quelque façon que ce fût; et comme ce garçon étoit malade à la maison
+de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda à Petit:
+«Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans
+quelque couvent bien loin.» Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il
+espéroit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire
+un procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit rendu.
+
+ [124] On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux,
+ dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque
+ le curé qui l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi
+ à une autre, qu'il répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à
+ une épingle jaune. Ainsi Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche
+ voulut une fois faire un haras de mulets. (T.)
+
+Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à
+une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle
+Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé
+Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126].
+Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite,
+et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle
+a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il
+auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta
+de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on
+disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre
+fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas
+les choses comme les autres?»
+
+ [125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue
+ Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers,
+ elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.)
+
+ [126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et
+ sur son fils.
+
+Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit
+père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui
+étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint
+à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il
+n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez
+extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de
+vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre,
+qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être
+gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne
+vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il
+n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts
+ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois
+qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il
+leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en
+avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit
+après dîner.
+
+ [127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller
+ d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688,
+ laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et
+ quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel
+ Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de
+ Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même
+ nom, étoient leurs petits-fils.
+
+Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent
+pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or.
+On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit
+qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le
+bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle
+logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la
+dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame,
+étiez-vous jamais venue à Paris?»
+
+Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........;
+mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit
+plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien
+engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est
+une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa
+femme.
+
+Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de
+l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il
+étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit
+rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au
+bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques
+avant qu'elle fût mariée.
+
+Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que
+Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père
+que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un
+beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune,
+s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs,
+dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui
+alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups
+de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit:
+«Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera
+croire à tout le monde.»
+
+Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la
+serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne
+avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré
+fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné
+des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent
+mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le
+surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne
+vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne
+commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire
+quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour
+l'instruire; cela n'avoit servi de rien.
+
+La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M.
+d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour
+Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela
+devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a
+point d'enfants.
+
+ [128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut.
+
+Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne
+fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le
+suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du
+bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie,
+et ne vous faites point connoître par votre femme.»
+
+Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla demander
+au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient
+madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que
+j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a
+toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce
+n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il
+n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et
+ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais
+point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante.
+Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux
+qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des
+gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez,
+avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de
+vous tuer tout du premier coup.»
+
+ [129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des
+ gens s'en moquent. (T.)
+
+Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle
+Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que
+sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place,
+et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et
+eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même
+savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas
+dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé.
+
+Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les
+vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y
+prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore
+faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le
+président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici,
+qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui
+dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de
+justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous
+ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange
+qu'il lui donna.
+
+ [130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de
+ l'Epargne, du temps de Fouquet.
+
+Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que
+la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose:
+«Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour
+une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au
+monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils
+disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est
+jamais à la fin.
+
+ [131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette
+ lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur
+ un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui
+ commence par ce vers:
+
+ Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc.
+
+ Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit:
+ «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et
+ si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.»
+ L'autre est encore à la lui envoyer[132].
+
+ [132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées
+ par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161.
+
+Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre
+Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera
+retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela
+lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie
+s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y
+avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander
+conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai
+l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des
+réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit
+très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende
+honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous
+plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.»
+
+Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le
+bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la
+chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui,
+pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à
+son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme.
+Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de
+monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit
+pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou
+quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la
+présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs
+plats.
+
+Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son
+cocher, il se gourmoit lui-même.
+
+Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il
+vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son
+voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre
+comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses
+rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle
+le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès
+qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de
+plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien
+étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand
+respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le
+président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des
+tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et
+que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer;
+de sorte qu'on l'enferme de bonne heure.
+
+Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec
+lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut
+étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit
+à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son
+bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui
+jeta à la tête.
+
+Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit
+Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier:
+«Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus
+doucement que je n'étois point Bertaut[133].»
+
+ [133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article.
+
+Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente,
+et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la
+comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme
+déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est
+l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement,
+qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion
+contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut;
+vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour
+une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du
+Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_.
+
+A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il
+pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est
+quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa
+chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne,
+il vouloit aller au Palais.
+
+Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le
+va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des
+vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager.
+
+Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à
+Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente
+pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit
+qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle,
+vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est
+démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle
+descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit
+à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous
+m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique:
+cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il
+s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle
+ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à
+mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le
+postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut
+que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de
+dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président
+écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit
+bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay.
+
+On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son
+toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la
+maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait
+qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec
+madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134].
+
+ [134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de
+ faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la
+ terre de Maintenon qu'en 1674.
+
+Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de
+Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit
+garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme
+galant.
+
+Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité,
+qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la
+vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit
+fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde
+que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que
+Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit
+monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il
+dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort
+méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a
+trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une
+autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il
+écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet,
+il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit
+des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres
+peintes de vert.
+
+Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à
+Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au
+retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles
+s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant
+que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux
+de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous
+lui mettez bien martel en tête.»
+
+Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la
+présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il
+lit de ses lettres, et passe certains endroits.
+
+Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets
+assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a
+fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes
+moins hupées qu'elle s'en sont moquées.
+
+Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux
+de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des
+contes.
+
+Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les
+maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le
+prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!»
+
+Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir
+qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle
+vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois,
+je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans
+épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que
+lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à
+Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si
+tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin
+comme tu fais?»
+
+Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné,
+conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un
+homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit
+au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur,
+prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je
+pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage
+son _Ménage_.
+
+Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du
+plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est
+un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de
+l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu
+avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui
+vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après
+quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le
+considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président
+acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands
+seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas
+tout-à-fait[136].
+
+ [135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de
+ Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur
+ les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt
+ burlesque_.
+
+ [136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours
+ de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère
+ aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son
+ jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première
+ édition de ses _Satires_ est de 1666.
+
+
+
+
+DES BARREAUX.
+
+
+Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux,
+qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse
+c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de
+choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais
+ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et
+d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire
+mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres
+latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne
+manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et
+le reste.
+
+ [137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9
+ mai 1673.
+
+Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le
+feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours
+été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de
+Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.»
+
+On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et
+il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit
+qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs
+et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir
+s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant
+lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées!
+dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent
+écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il
+n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit
+plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps,
+car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre.
+
+Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché
+chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle
+lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle.
+Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une
+maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler,
+et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de
+Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit
+avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris
+assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon
+qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort.
+
+Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce
+n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une
+grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des
+reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de
+Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire
+assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la
+première maladie qu'il fera.»
+
+Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture
+d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il
+bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette
+rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en
+Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_
+
+Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille
+affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant
+_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de
+se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit
+«qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.»
+Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le
+firent sauver, on l'eût lapidé.
+
+En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le
+maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui
+donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville,
+son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de
+faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le
+pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le
+lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus
+tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu.
+
+ [138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville,
+ qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit,
+ qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.)
+
+ Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de
+ Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les
+ troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la
+ régence d'Anne d'Autriche.
+
+(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un
+nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes
+les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu
+dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent
+en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à
+Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un
+jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils
+ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans
+un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les
+fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A
+un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que
+partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit
+dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la
+reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de
+tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un
+valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le
+beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après,
+ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement
+derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton,
+dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le
+pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et
+il pensa être trépané.
+
+L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans
+en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez
+lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis
+qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas
+grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux
+déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce
+diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois
+en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant
+été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la
+cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même;
+ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le
+galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps.
+
+Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps
+il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et
+c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il
+ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin
+qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger
+tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit
+le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de
+rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les
+beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et
+de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner
+entièrement.
+
+Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui
+mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion
+qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas
+grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs:
+«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est
+damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut
+pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas.
+
+Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a:
+
+ Et, par ma raison, je butte
+ A devenir bête brute.
+
+Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à
+Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton,
+grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys,
+Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval.
+
+ [139] Il est revenu de cela. (T.)
+
+ [140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en
+ fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire
+ les bons compagnons. (T.)
+
+Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un
+village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on
+le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à
+la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son
+testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le
+croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on
+a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant
+homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste
+encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé
+plus sage, et l'abbé expira assez en repos.
+
+Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il
+a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit
+malade[141].
+
+ [141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il
+ composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le
+ citer.
+
+
+
+
+CHENAILLES.
+
+
+Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet
+homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à
+madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver
+des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses
+torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma
+plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut
+vous écrire que, etc.»
+
+ [142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume.
+
+A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au
+temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que
+jeunesse se passe.»
+
+Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le
+soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit
+quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais
+tant qu'en priant Dieu.
+
+Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena
+Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu
+de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge:
+
+ Et en ton sein est et sera sans cesse
+ Le comble vrai de joie et de liesse.
+
+Le ministre le chapitra d'une terrible façon.
+
+
+
+
+MARION DE L'ORME[143].
+
+
+Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle
+eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage;
+mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une
+grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas
+l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le
+nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des
+matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique,
+dépensière et naturellement lascive.
+
+ [143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611;
+ elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note
+ relative à sa mort, p. 143.)
+
+Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et
+non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est
+pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La
+Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui
+lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de
+Châtillon, et M. de Brissac.
+
+ [144] Cinq-Mars.
+
+Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un
+jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je
+regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée
+en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon.
+
+Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que
+c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir.
+
+ [145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_.
+
+Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit
+aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues,
+elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que
+de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter,
+et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus
+de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne
+prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on
+convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent.
+
+Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille
+l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné.
+Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il
+étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut
+pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne
+fit rien pour ses frères.
+
+Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des
+finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux
+d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense.
+
+Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à
+traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté
+Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener
+en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût
+mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand
+elle n'avoit personne.
+
+ [146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_
+ plus haut son article, p. 261 du tome 1.)
+
+Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir
+son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui
+dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure
+sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la
+mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que
+c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa
+famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle
+a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque
+cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous.
+
+ [147] Nom d'une terre du père. (T.)
+
+Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte,
+quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit
+toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant
+vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin,
+le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148].
+
+ [148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment
+ la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin
+ 1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes:
+
+ La pauvre Marion de l'Orme,
+ De si rare et plaisante forme,
+ A laissé ravir au tombeau
+ Son corps si charmant et si beau.
+
+ Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence
+ de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la
+ fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi
+ disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses
+ trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces
+ bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée:
+ _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_,
+ imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à
+ l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en
+ 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à
+ l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun
+ contemporain.
+
+Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille,
+et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de
+petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150].
+
+ [149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit
+ fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi
+ Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la
+ règle de grammaire nouvellement introduite.
+
+ [150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_
+ se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict.
+ d'Alberti._)
+
+Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire
+comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons
+l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en
+montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage,
+où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à
+Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à
+l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La
+Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui
+ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme
+elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la
+pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un
+soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui
+du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se
+contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute
+la famille en toute chose.
+
+ [151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.)
+
+ [152] Frère aîné du cardinal. (T.)
+
+
+
+
+FEU M. DE PARIS.
+
+
+Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien
+fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les
+choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce
+qui étoit des femmes.
+
+ [153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en
+ 1584, mort en 1654.
+
+Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il
+envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu
+considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a
+toujours eu du soin.
+
+On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de
+ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva
+mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans
+financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges,
+que son assiette avoit mangé pour lui[154].
+
+ [154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse
+ tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité.
+ (T.)
+
+M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique
+et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On
+dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres
+de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à
+dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu
+ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet,
+secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud.
+
+Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre
+assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté
+absolument; il n'y avoit plus moyen de rire.
+
+Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud
+qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle.
+Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la
+bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le
+lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis,
+dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le
+galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à
+ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois,
+dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.»
+
+On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous,
+monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne
+sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens.
+
+Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la
+maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit
+réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les
+épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence:
+_Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les
+laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps
+perdu, il n'entend pas le latin.»
+
+Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa
+de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela
+fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas
+trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré,
+en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il
+lui plairoit.
+
+A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit
+bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en
+descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur
+Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un
+homme qui est à mon coadjuteur?»
+
+
+
+
+LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN.
+
+
+François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de
+Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce
+M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de
+l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je
+leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?»
+
+ [155] Né en 1585, mort en 1653.
+
+ [156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de
+ Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657.
+
+M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit
+traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut
+imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce
+qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu.
+
+Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On
+écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il
+avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire
+son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends
+point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation,
+et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la
+marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit
+que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit.
+
+Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement
+du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous,
+femmes.»
+
+C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres
+qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et
+archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi
+_notre imprimerie archiépiscopale_.
+
+Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe
+longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On
+l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le
+pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose,
+sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble
+de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal
+satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre
+de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des
+évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à
+Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence
+de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une
+rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si
+obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il
+eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en
+contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et
+Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel
+petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint
+une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là
+comme un régent dans sa classe.
+
+ [157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva
+ en Catalogne du temps de M. de Montmorency.
+
+ _Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._
+
+ Ci-gît un prélat honoré
+ Qui porta la barbe prolixe,
+ De couleur de vermeil doré,
+ Brillant comme une étoile fixe.
+ Prêchant sur un événement
+ Il sermona si longuement,
+ Qu'il en trépassa de détresse,
+ Non sans laisser un savoir mon
+ Laquelle des deux choses est-ce
+ Qui fut plus longue en son espèce,
+ De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.)
+
+ Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal
+ de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands
+ politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de
+ feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît:
+ «Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que
+ blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi
+ mort, répondit-il, et je vous le dirai.»
+
+ Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron,
+ et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien
+ entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un
+ million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par
+ curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint
+ la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier,
+ et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage
+ persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si
+ peu de choses qui conviennent à ce pédant.
+
+ Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une
+ bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux
+ l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de
+ Dulot[158].
+
+ [158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par
+ le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des
+ bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel.
+
+
+SONNET
+
+ _Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner
+ monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son
+ acrostiche._
+
+ Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte,
+ Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas.
+ Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas,
+ Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte.
+ Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte.
+ Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as.
+ Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas.
+ Six heures ont sonné, disons prime en contrainte.
+ Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin.
+ Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin,
+ Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume.
+ Aristote est là faux: voyez, ce papillon
+ Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume.
+ Le trait est excellent! avalons ce bouillon.
+ Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume!
+ Irénée est charmant, retournons à Gaillon.
+
+Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon
+homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle.
+
+Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le
+harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà,
+dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient,
+voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties
+de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui
+manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne
+la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes
+ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses
+divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de
+l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de
+lettres.
+
+Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais quelle femme
+qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit à l'incommoder, et elle à
+s'accommoder très-fort. Enfin, on le fit résoudre à donner son
+archevêché à son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; il
+le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne lui en doit guère
+pour l'éloquence[159]. Patru, qui l'a entendu prêcher, dit qu'il n'a
+admiré qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout
+ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il
+récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit
+écrit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_.
+
+ [159] Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint
+ archevêque de Paris en 1671. Il mourut en 1695.
+
+
+
+
+BALZAC.
+
+
+Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme
+d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme
+a été valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a
+vécu plus de cent ans. Quelques années devant que de mourir, il
+écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié avec lui, au
+moins par lettres, et qu'après avoir ouï dire tant de bien de lui à
+son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-là en mourant.
+
+ [160] Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville
+ le 18 février 1655.
+
+On connut Balzac par son premier volume de lettres; il étoit alors à
+feu M. d'Espernon, à qui il ne put s'empêcher d'envier deux lettres
+qu'il avoit écrites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous
+n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien
+écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre
+langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne
+sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort
+d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la
+même sorte.
+
+ [161] Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres
+ de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et
+ suivantes.)
+
+Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût point dédié _Le
+Prince_ ni ses lettres. «Se croit-il assez grand seigneur pour ne
+point dédier ses livres?» Son humeur à louer trop de gens le choqua;
+mais, ce qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au
+bout du _Prince_, où il se mêle de parler de la Reine-mère et du
+cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le Roi qui, à votre prière, a
+pardonné à quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle
+pardonnât à un innocent.--Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert,
+est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je
+croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat.»
+
+Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de
+Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à
+l'esprit; mais je les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du
+_Prince_, qui étoient beaux pour fragments, avec une préface de Faret,
+où il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois
+avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure étoit
+véritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le
+dernier devoit être _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, étant
+mal satisfait de lui à cause de ces deux lettres qui sont au bout du
+_Prince_, et aussi à cause qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se
+soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point.
+Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du
+cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa
+mort.
+
+Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit où il dit: «Que
+les moines sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le
+père Goulu, général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer son
+fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que c'est le meilleur.
+Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a guère de cervelle de s'attaquer à
+un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses
+vanités. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans
+le Francion, railler de lui en la personne de son pédant Hortensius.
+Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant.
+
+ [162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.)
+
+Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre Balzac. A
+Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna pas, à cause qu'il louoit
+le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel
+barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se
+mêla aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre le
+père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans sa propre chambre,
+au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nommé Moulin Robert; et
+après, car le cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui
+faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle
+intitulée: _La Défaite du paladin Javerzac[163], par les alliés et
+confédérés du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses
+qu'il ait faites.
+
+ [163] Nom de ce garçon. (T.)--_La Défaite du Paladin Javerzac_
+ est imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux OEuvres
+ de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce
+ soit _une jolie chose_; c'est une série de plaisanteries lourdes
+ et même grossières sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une
+ époque où les coups de bâton venoient quelquefois à l'appui de la
+ critique. On y voit que cette ridicule punition fut infligée à
+ Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit conservé du regret de
+ cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac,
+ et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez _la Relation de la
+ mort de M. de Balzac_, à la suite de ses OEuvres.)
+
+Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant dire _général des
+Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit à la lettre _Prince
+des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son
+ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou six
+feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand
+Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela à sa fantaisie: il défit
+tout le discours, et ne se servit que de la matière. Cela n'avoit
+garde de ne pas réussir, car Ogier est fort capable de choisir bien
+ses matériaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce
+une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier a voulu soutenir
+qu'il avoit tout fait; mais il a été assez bon pour imprimer d'autres
+ouvrages, et il ne faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y
+connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette
+apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus
+pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par
+endroits.
+
+Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, pour montrer
+qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui avoit reproché[164]; mais en
+récompense, il est ferré en quelques endroits, et cette affectation
+d'érudition n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne
+sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac n'étoit point
+savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une
+fois à Angoulême, lui dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu
+beau écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers
+latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau écrire contre
+Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première impression que les
+lettres de Goulu ont donnée de lui. Ce même homme ajoutait que
+quelquefois ayant été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de
+Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais c'était,
+disoit-il, une plaisante chose à voir que ses grimaces.
+
+ [164] Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a
+ toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit
+ terriblement au coeur. (T.)
+
+ [165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans
+ le sens de _traitant_.
+
+On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des
+grotesques; cependant il plaît toujours: il n'y eut jamais une plus
+belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais à mettre
+les choses en grâce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue
+qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement
+écrits, pour le langage même, que les premiers, et il prend
+quelquefois la liberté de mettre un etc., tout comme feroit un
+notaire.
+
+Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la
+peine à lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a
+fait accroire que c'étoit les ruines de son cabinet, et, au lieu de
+les réparer, il nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose
+plus faire de lettres; il les déguise en _Entretiens_, et souvent il
+fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-même fort
+avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre.
+
+Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé _le Danois_, frère
+du prédicateur, étant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour
+se divertir, d'écrire à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y
+avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le français, s'étant
+partagée pour Balzac et pour le père Goulu, le Roi, dans une assemblée
+célèbre de tous ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en faveur
+de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses
+_Entretiens_ il en parle de cette sorte: «Nous recevons, dit-il, des
+lettres dorées datées de Constantinople; on nous estime en Grèce et en
+Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le rivage de la mer
+Baltique. Pour répondre en un mot à tant de choses, je souffre où je
+suis, on m'estime où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre
+le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut
+plaidée devant lui à Copenhague; comme au contraire il se peut faire
+que j'étois à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis
+d'Ayetonne brûla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu à
+Bruxelles.»
+
+ [166] _Le Prince._ (T.)
+
+Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des
+Anglais assez zélés pour la mémoire de la reine Elisabeth, pour avoir
+eu la pensée de venir en France donner des coups de bâton à Balzac.
+
+Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il louoit trop de gens;
+il disoit que c'étoit _l'élogiste général_. Le cardinal de Richelieu
+ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit
+péché que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se fût fait
+honneur en lui donnant un évêché. Cela fut cause que Balzac se retira
+à Balzac, où il demeura presque toujours.
+
+Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer qu'il lui
+avoit donné tant de louanges, il fit une grande pièce à la Reine où il
+disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il
+ait faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il adresse tant
+d'Entretiens, en fit tout de même en vers; car le cardinal n'avoit
+rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le
+cardinal de Richelieu eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable
+pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce dont
+Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour
+des garçons, mais même le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au
+gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac
+n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqué, le
+cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit guère la prose.
+
+ [167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cité
+ dans le Dictionnaire comique de Le Roux.
+
+Au commencement de la régence, après ses discours, dont quelques-uns
+sont dédiés à madame de Rambouillet, à qui il parle comme à une
+personne familière, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par
+lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_,
+où il a mis une préface qu'il feint être de M. Girard, théologal
+d'Angoulême, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout à son
+aise, sous le nom d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car
+quand il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à quatorze
+heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se déguise point. Ces
+lettres choisies n'étoient pas autrement _choisies_, je crois, que,
+hors les lettres à M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et
+qui ont été données après sa mort, il ne lui en restait pas une après
+ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir
+écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: tel qui n'en a jamais reçu
+qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y
+en a une quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont on n'a
+jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas de sots y sont loués,
+et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là le coeur sur le papier.
+
+ [168] Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit
+ le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.)
+
+Les louanges lui étoient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et
+jamais il n'étoit assez _paranymphé_[169] à sa fantaisie. Voiture,
+Conrart et d'autres montoient sur des échasses pour le louer; vous
+diriez qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant ils
+font de rudes cascades.
+
+ [169] _Paranymphé_, loué. Cette expression étoit empruntée du
+ _paranymphe_, ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de
+ chaque licence dans les facultés de théologie et de médecine,
+ dans lequel le licencié adressoit des compliments, ou le plus
+ souvent des épigrammes aux autres licenciés. (Voyez _le Dict. de
+ Trévoux_.)
+
+Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, car si jamais il
+y eût un _animal gloriæ_[170], c'est celui-ci: «Quand vous me
+donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna
+à mon quarantième aïeul, etc.»
+
+ [170] La gloire personnifiée en bête brute.
+
+ [171] Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.)
+
+Il imprima ensuite le _Socrate chrétien_; il y mit un avant-propos, où
+il parle à un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il
+prétendoit que M. Servien devineroit que c'étoit lui; et dans ce même
+volume, où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité de ce mot
+_Monseigneur_, où il en blâme l'abus, et ne met que _monsieur mon
+cousin_ à M. le président de Nesmond. A cette dissertation sur les
+sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que
+_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils
+étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation.
+
+Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec le _Socrate
+chrétien_. Un avocat d'Angoulême, en plaidant contre lui, avoit dit
+quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui
+donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en
+mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût pas été bon
+marchand.
+
+En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à
+ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au
+mois d'août.
+
+Depuis sa mort, on a publié l'_Aristippe_, qui est un fragment du
+_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et
+à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a
+cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un
+Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet
+homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne
+ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal
+Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et
+très-obligé serviteur et _pensionnaire_.»
+
+Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de
+cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien
+manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit
+de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres
+familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce
+raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de
+campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui
+fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a
+que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté
+cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même.
+
+Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes
+façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats.
+
+ [172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée,
+ dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de
+ Trévoux._)
+
+ [173] _Tabis_, gros taffetas ondulé par l'application d'un
+ cylindre sur lequel des ondes étoient gravées. (_Dict. de
+ Trévoux._)
+
+Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de
+l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son
+commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre
+M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout
+de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de
+génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si
+les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient
+bleus et blancs, ils lui plairoient davantage.
+
+ [174] _Aigre de cèdre_, liqueur composée de jus de citron, de
+ limon et de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait
+ une boisson très-agréable. (_Dict. de Trévoux_.)
+
+Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers
+latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient
+pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire
+imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela
+avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le
+satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se
+vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul
+exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de
+la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande
+mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il
+se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au
+commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger
+Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la
+reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au
+bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer
+que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou
+dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a
+guère que cela de bon dans son livre.
+
+Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il
+n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a
+jamais de mot coupé en deux.
+
+La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de
+s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre
+langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point
+naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette.
+Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela
+est cause qu'il n'a pas changé dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il
+lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour
+de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous
+avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le
+marquis de Montausier, témoin oculaire.
+
+ [175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été
+ secrétaire du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître,
+ imprimée à Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en
+ trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit être, toute
+ favorable au duc d'Epernon.
+
+
+ «MONSIEUR,
+
+ «A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de
+ Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect
+ que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a
+ d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes
+ gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de
+ considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique
+ je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé
+ m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour
+ une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà,
+ monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami
+ n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de
+ lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il
+ vous a écrite.
+
+ «Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de
+ jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux
+ journées, elle commanda expressément qu'on ne donnât aucun
+ logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les
+ terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point bornée à ces
+ petits soins, elle ordonna[178] à M. de Saintot, maître des
+ cérémonies (il faisoit aussi la charge de
+ grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de
+ Balzac[179]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put
+ exécuter sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à
+ l'arrivée de M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine;
+ le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens
+ étoient marqués et déjà occupés; mais il fallut tout changer
+ pour satisfaire au désir de la Reine et honorer M. de Balzac
+ absent.
+
+ «A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa
+ Majesté ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à
+ sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'espérance de
+ le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses
+ proches, qui furent jugés très-dignes de son alliance[181]. M.
+ le cardinal ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps
+ informé s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il avoit
+ de long-temps de connoître le visage d'une personne si
+ généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter
+ par un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon. Ce
+ gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de
+ la ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit
+ commandé de le venir assurer de son service très-humble; qu'il
+ avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir à
+ Angoulême, où il avoit appris son indisposition; qu'il seroit
+ venu lui-même s'en assurer en sa maison, s'il n'eût appréhendé
+ de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât
+ d'avoir passé si près du plus grand homme de notre siècle sans
+ avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[182].
+
+ «M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue
+ que le mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de
+ civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute,
+ ces faveurs lui eussent été suspectes, si M. le cardinal n'en
+ eût dit autant, et aux mêmes termes, à M. de Roussines, frère de
+ M. de Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de la
+ cour furent témoins lorsque Son Eminence lui redit les mêmes
+ paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi de sa
+ bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne
+ pouvoient plus être suspects.
+
+ «M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le marquis de
+ Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tôt arrivé
+ qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui
+ témoigner le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y
+ avoit vingt ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes
+ passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir,
+ quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs contre le voyage,
+ pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de
+ lui mander positivement (ce furent les termes de son envoyé)
+ s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce
+ qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. M.
+ de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le supplia de
+ n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui eût
+ peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est M. de Lionne,
+ lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques
+ douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il
+ l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération et de
+ tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont
+ les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre.
+
+ «Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez,
+ de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres
+ personnes de mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma
+ gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien,
+ c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la
+ cour à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus de
+ toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il
+ n'en a pas pour cela quitté une seule de ses calottes; il n'en a
+ pas eu plus de complaisance pour lui-même. J'ai passé depuis ce
+ temps-là plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas
+ aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient été
+ rendus, et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger
+ d'ignorer long-temps une chose si glorieuse à mon ami et si
+ avantageuse à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je
+ vous écris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit
+ que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je
+ n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a
+ de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas
+ même que j'attribue à sa modestie l'indifférence qu'il a eue
+ pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne
+ méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux
+ que nous l'appellions insensible que de consentir aux
+ témoignages que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à
+ ceci les compliments extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas
+ long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par
+ la rupture de la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême,
+ s'enquéroit, à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit de
+ plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de
+ Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit
+ appris ce nom-là en Espagne, long-temps avant que d'en partir;
+ qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il
+ venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de
+ lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il
+ souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout
+ son voyage, la défense de faire des visites; que s'il lui eût
+ été libre d'en faire, il fût venu de bon coeur en sa chambre
+ pour voir une personne si célèbre dans tous les lieux où les
+ grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas borné à
+ ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la
+ bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine
+ d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il se
+ contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de
+ M. Chapelain, et de peu d'autres.
+
+ «Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M.
+ Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en
+ est aimé aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du
+ bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon
+ très-humble service, et croyez, s'il vous plaît, que je serai
+ toute ma vie, etc.[185].»
+
+ [176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point.
+ (T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, étant espagnole,
+ lisoit peu les livres françois.
+
+ [177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M.
+ de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse,
+ est à Roussines son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières,
+ Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui
+ est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au Chapitre
+ d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine,
+ en fit déloger les gens de guerre. (T.)
+
+ [178] Cela est faux. (T.)
+
+ [179] La maison étoit alors à son père, et est présentement à
+ l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à
+ l'Evêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la
+ première fois que la cour a occupé cette maison. (T.)
+
+ [180] Elle ne songea pas à lui. (T.)
+
+ [181] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des
+ principaux de la ville. (T.)
+
+ [182] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la
+ vérité est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami,
+ fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la
+ civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais
+ de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le
+ cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de
+ tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai
+ que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout cela
+ venoit de Lionne. (T.)
+
+ [183] En parlant à Roussines. (T.)
+
+ [184] Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit
+ qu'il n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.)
+
+ [185] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et
+ toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût
+ perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M.
+ Conrart. Après ces cinq copies il en envoya encore une, disant
+ que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que
+ deux syllabes de changées (T.)--Cette lettre, monument de
+ l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir été
+ imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les
+ _OEuvres_ de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire
+ sentir tout le ridicule.
+
+Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de Clairambault voir
+Balzac à la campagne, cet auteur étoit dans le jardin; le maréchal le
+trouva si extravagamment habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne
+vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut après
+très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agréable
+conversation.
+
+Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème latin de dévotion
+qu'il envoya à M. de Montausier, à Paris, et le pria de supplier M. de
+Grasse de le mettre en vers françois. Trois jours après, il écrivit au
+secrétaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette
+lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; après, il en envoya une
+autre où il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprès, afin que
+cette lettre ne demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit
+traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il en avoit été
+charmé. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de
+Montausier eût écrit à M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la
+requête trop civile, envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de
+Balzac sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un
+terrible galimatias.
+
+Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui envoya une
+lettre latine imprimée, avec deux petites pièces de vers latins aussi
+imprimées: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la
+princesse sa mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui
+avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et,
+pour montrer à M. le Prince qu'il a fait ces vers-là durant sa prison,
+il en prend M. l'évêque d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il
+appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit être
+guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre.
+
+Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le
+grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se
+tenir de le témoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine
+de Girac et la _Défense de Voiture_ que Costar lui adressa
+malicieusement à lui-même, car il se moque de lui en cent endroits. Ce
+fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avança ses jours de
+quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette
+querelle plus amplement.
+
+Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier à Angoulême,
+M. de Montausier parla de l'édition de Voiture, et dit qu'il falloit
+demeurer d'accord que c'étoit l'original des lettres galantes: cela
+déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta les mots que
+M. de Montausier avoit prononcés, et ajouta: «Que deviendront donc mes
+lettres?» Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le
+lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à Girac, avec un billet
+latin, où il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le
+fit; mais il prétend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac
+envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, qui ne
+demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la
+_Défense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-même, et persuadé
+de la déférence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une
+pièce à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à Conrart de
+corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit de lui, afin qu'ils
+fussent mieux, et il les croyoit bien corrigés. On lui dit qu'il n'y
+avoit plus moyen, et que tout étoit tiré: après il se désabusa.
+
+Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande maladie, envoyé, il y
+avoit quelque temps, à Notre-Dame des Ardillières, une lampe de cent
+écus, avec des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses
+lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves
+authentiques de sa vanité. Il écrivit à Conrart qu'il avoit deux mille
+livres à Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent
+francs, et instituer une espèce de jeux floraux de deux ans en deux
+ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur lesquels on
+harangueroit; que l'Académie délivreroit les deux cents livres à celui
+qui feroit le mieux. Ce sont matières de piété: par exemple, que la
+gloire appartient à Dieu seul, et que les hommes en sont les
+usurpateurs.
+
+Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette fondation de
+_bibus_, car il y avoit un million de difficultés pour la sûreté, et
+aussi bien du chagrin à lire les compositions d'un tas de moines; mais
+les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait après
+la mort de Balzac.
+
+Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il s'étoit fait
+transporter aux Capucins d'Angoulême; il se confessoit fréquemment,
+et pourtant songeoit bien autant à ses jeux floraux qu'à sa
+conscience. En mourant, car on a ses dernières paroles dans une
+relation qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite[186], il
+dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que Dieu lui
+feroit miséricorde.
+
+ [186] Cette relation est imprimée à la suite des OEuvres de
+ Balzac, t. 2, pag. 213 du supplément.
+
+Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point
+l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur
+qu'il ne se l'attribuât encore.» Il disoit cela à cause de
+l'_Apologie_.
+
+Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa louange: il en demanda à
+assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est
+demeuré là[187].
+
+ [187] Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a
+ déploré la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui
+ offre quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux
+ dans les oeuvres posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée
+ dans la troisième partie des _Poésies choisies_, publiées chez
+ Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes
+ sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont été citées dans
+ la Notice sur Conrart placée à la tête de ses Mémoires, dans le
+ quarante-huitième volume de la deuxième série de la Collection
+ des Mémoires relatifs à l'histoire de France.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT PASCAL
+
+ET BLAISE PASCAL.
+
+
+Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit été président à
+Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois:
+il étoit homme de bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux
+mathématiques; mais il a été plus considérable par ses enfants que par
+lui-même, comme nous verrons par la suite.
+
+Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé de Bourges, avec
+un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du
+bruit, et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent
+grand peur au garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de
+Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il
+se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser
+paroître. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille,
+qui est à cette heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette
+fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers.
+
+ [188] Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des
+ cérémonies de France.
+
+Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie de faire
+jouer _le Prince déguisé_[189] à des enfants. Bois-Robert en prit le
+soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il
+prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut,
+son frère[190]. La représentation réussit; mais la petite Pascal fit
+le mieux. Comme on la louoit, elle demande à descendre, et
+d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, elle se va jeter aux
+pieds de Son Eminence et lui récite en pleurant dix ou douze vers de
+sa façon, par lesquels elle demandoit le retour de son père. Le
+cardinal la baisa plusieurs fois, car elle étoit _bellotte_, la loua
+de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à votre père qu'il
+revienne, je le servirai.» En effet, il le servit et le continua dix
+ans à l'intendance par moitié de Normandie, car il s'étoit défait de
+sa charge en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne.
+
+ [189] Une pièce de Scudéry. (T.)
+
+ [190] Le frère et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle
+ _Socratine_, à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette
+ heure. (T.)
+
+Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191].
+
+ [191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal
+ fit à l'âge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le
+ nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une
+ réponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est
+ cachée sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre
+ que lui-même. On y lit cette stance, où Benserade nous apprend
+ l'âge que mademoiselle Pascal avoit alors:
+
+ Qu'une fille _à treize ans_ d'amour soupire et pleure,
+ C'est souvent un défaut;
+ Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure,
+ C'est vivre comme il faut.
+
+ (_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8º, t. 1, p. 49.)
+
+ Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, comme j'ai
+ dit, elle se fit religieuse.
+
+ Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal[192], qui
+ témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux
+ mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il
+ n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze à
+ treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des
+ propositions; le père en trouva quelques-unes; il le fait venir et
+ lui dit: «Qu'est-ce que cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit:
+ «Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de congé.--Et entends-tu bien
+ cette proposition?--Oui, mon père.--Et où as-tu appris cela?--Dans
+ Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit
+ d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le
+ premier en une après-dînée, et les autres en moins de temps à
+ proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que de les bien
+ entendre.
+
+ [192] Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662.
+
+Depuis, ce garçon inventa une machine admirable pour l'arithmétique.
+Pendant les dernières années de l'intendance de son père, ayant à
+faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se
+mit dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire
+infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; il y travailla
+et fit cette machine qu'il croyoit devoir être fort utile au public;
+mais il se trouva qu'elle revenoit à quatre cents livres au moins, et
+qu'elle étoit si difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est
+à Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit présent.
+Elle peut être de quinze pouces de long et haute à proportion. La
+reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire.
+Cette machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce pauvre
+Pascal le jeune.
+
+Sa soeur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la
+familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; c'est lui qui
+a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et
+que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les
+Jésuites. Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je
+ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les
+belles-lettres ne vont guères ensemble. Ces messieurs du Port-Royal
+lui donnoient la matière, et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en
+dirons davantage dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+BERTAUT,
+
+NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ.
+
+
+Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie[193], étoit neveu de Bertaut
+le poète, qui fut évêque de Séez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre
+de la Reine, qui, pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée
+avec le premier président de la chambre des comptes de Rouen, qui
+étoit fort vieux, nommé Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants
+et revint à la cour.
+
+ [193] _Voy._ l'article qui précède celui-ci, p. 175.
+
+ [194] La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir
+ précédemment tome 1, p. 288, note 1.
+
+Lui et sa soeur Socratine étoient en nécessité quand quelqu'un dit au
+cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frère de Bertaut
+qui étoient bien pauvres. Il les fit venir: la fille étoit fort jolie
+et avoit bien de l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent
+quelques scènes du _Pastor fido_, de fort bonne grâce. Le cardinal
+donna pension à la fille, et entretint le petit garçon au collége. Ce
+garçon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais,
+qu'il prit des livrées _éminentissimes_; et quand on le rebutoit à la
+porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au
+cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il eût
+découvert que leur mère étoit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit
+vue chez la Reine-mère, et qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à
+leur faire du bien.
+
+Après la mort du cardinal, au commencement de la régence, madame de
+Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieuré qui vaquoit; M. de
+Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit
+demander à la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire
+l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois
+demander pour mon frère; c'est si peu de chose, et il en a si grand
+besoin!» Le maréchal répondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux
+jours, être moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira.
+Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille
+livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge
+de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que
+d'être évêque.
+
+Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme c'est un doucereux,
+il voulut, je pense, dire des fleurettes à la Reine, et il fit si bien
+qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour;
+il fit bien des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant
+avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la
+Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, ou ne l'écouta que par
+manière d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des
+nouvelles de la reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide,
+qu'elle pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il tout bas à la
+Reine en s'approchant familièrement de son oreille, elle a un peu la
+taille gâtée.» Quelqu'un dit en riant à M. le cardinal qui étoit là:
+«Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je
+m'offre pour votre second.»
+
+Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de
+vanité. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la
+chapelle nommé aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit
+celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommodé_,
+parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés de ces
+comédies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame
+de Longueville s'avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de
+châtré, de dire _cet incommodé_, en montrant un châtré qui chantoit
+fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu.
+«Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle de Senecterre, que cet
+_incommodé_ chante bien!»
+
+ [195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.)
+
+Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand
+diseur de fleurettes. Quand la cour alla à Poitiers, en 1652, un nommé
+Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort
+jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M.
+Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommodé_; mais il n'y étoit pas;
+eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais où, et
+quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit
+des douceurs à sa femme.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT[196].
+
+
+Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il
+avoit étudié, et, s'il eût eu assez de bien pour cela, il auroit été
+conseiller à Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente.
+
+ [196] Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de
+ France, né en 1602, mort en 1643.
+
+Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue,
+comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme
+assez mal accompagné attaqué de plusieurs autres, il se met du côté du
+plus foible, et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec[197]
+que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de Sedan,
+assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, et le baron étoit
+mieux traité que lui. On reconnut ensuite l'épée du marquis[198], qui
+étoit demeurée sur la place. Guébriant dit au baron que s'il
+découvroit jamais qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en
+voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre
+pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent
+l'avantage[199].
+
+ [197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne
+ maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de
+ Monaco. (T.)
+
+ [198] Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il
+ empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_
+ en Hollande; il en avoit été battu en je ne sais quelle
+ rencontre, où il avoit fait l'insolent. (T.)
+
+ [199] Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le
+ baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si
+ mal.
+
+ (T.)
+
+Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne chez sa soeur
+qui étoit nouvellement démariée d'avec M. des Spy (ou _Chepy_),
+homme de qualité. Cette affaire ne fut pas trop honorable à la
+dame; car elle dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois
+avec son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa une
+fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec
+de la présenter au baptême. Elle répondit qu'elle le feroit
+volontiers, si elle croyait que cet enfant fût de lui. Elle s'éprit
+de Guébriant, qui étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une
+compagnie aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus de
+bien.
+
+Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par
+ce moyen un grand service, car la place eût été attaquée et prise
+sans ce secours. Au retour de là, sa femme, qui a toujours eu de
+l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit
+faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le
+comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et
+fit dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât chez M.
+le comte de Guébriant.
+
+ [200] Un homme titré.
+
+Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline avec qualité de
+maréchal-de-camp. Il dit d'abord à M. de Rohan qui y commandoit:
+«Monsieur, je suis assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue
+que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: daignez prendre la
+peine de m'instruire.» Cela plut fort à M. de Rohan.
+
+Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours de deux mille
+hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux maréchaux-de-camp
+françois, demanda Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan lui en
+rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de
+Rheinfelden.
+
+Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui
+laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son épée;
+mais Feret, son secrétaire françois, l'en fit ressouvenir, et il la
+lui laissa aussi. Guébriant, que nous appellerons _le comte de
+Guébriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur
+ce cheval, et le faisoit même mener en main à l'abreuvoir. Cela lui
+gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient
+passer ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau.
+
+ [201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18
+ juillet 1639. On prétend qu'il fut empoisonné.
+
+Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit qu'il légua bien ses
+armes à Guébriant, mais qu'il légua son cheval au Roi, et qu'il fut
+amené à la grande écurie. Il lui avoit coûté trois mille livres. Il
+étoit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un
+autre le montât, au moins y avoit-on bien de la peine. Guébriant le
+monta, dit Le Laboureur, et après sa mort il fut mené chez le Roi, où
+il est mort[202].
+
+ [202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_.
+ «Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il
+ se trouva depuis, où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son
+ maître, puisque l'on a souvent remarqué qu'il accabloit des
+ ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit à sang. Il a
+ souvent rapporté des blessures qui n'ont pas été sans récompense,
+ puisque le comte, son maître, le voyant vieillors de sa
+ mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majesté
+ de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. Il
+ étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée,
+ la tête grosse, et étoit entier.» (_Histoire du maréchal de
+ Guébriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.)
+
+Le comte commanda cette armée en la place du duc de Weimar. Sa feinte
+ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bût
+d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la débauche, et
+escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il
+s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit
+qu'ils en étoient charmés.
+
+ [203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux
+ de-camp, Guébriant et Montausier. (T.)
+
+Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du temps que le
+cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les
+bras. En reconnoissance de la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya
+assurer le cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit
+étoient à son service; qu'ils se rendroient où il voudroit à point
+nommé.
+
+On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour
+gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet
+emploi.
+
+M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer
+autant qu'autre qu'il ait faite. «Un peu avant sa mort, disoit-il, moi
+qui étois maréchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne,
+je lui écrivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_.
+La première fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort,
+et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que je lui
+devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que
+tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ à
+messieurs les maréchaux de France, se feroient tort à eux-mêmes.--Pour
+moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que par pur bonheur, et
+une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point
+donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est
+maréchal-de-camp sous moi, ne m'écrit que _monsieur_, et si vous me
+traitez autrement, vous m'obligerez à me plaindre de lui: enfin, je
+brûlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande,
+et je vous en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que M. de
+Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal fut tué
+malheureusement au siége de Rothweil, peu de temps après. La Reine,
+car c'étoit au commencement de la régence, alla voir la maréchale, et
+on enterra le maréchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit
+fait encore qu'au maréchal de Brissac.
+
+ [204] Noirmoutier en est. (T.)
+
+ [205] Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris,
+ le 8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par
+ Grillié, évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que
+ l'histoire du maréchal, elle y est ordinairement réunie.
+
+
+
+
+MADAME D'ATIS.
+
+
+Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu
+médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir
+avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle
+en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car
+il n'y eut jamais une créature plus _phébus_), que si j'eusse pu, me
+faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois
+attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient
+aucune part.»
+
+ [206] C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble.
+ (T.)--C'étoit une famille du Parlement de Paris.
+
+Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand
+génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des
+hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit
+faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité
+est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des
+portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en
+Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué
+commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort,
+le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle
+se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province;
+et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ
+en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du
+Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez
+elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que
+d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit
+avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid.
+
+Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul
+enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire
+des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre,
+que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le
+plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour
+qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle
+rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait
+de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été
+taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que
+tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et
+qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne
+lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments.
+
+Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas
+laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans
+lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir
+ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur
+de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il
+alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué,
+à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis
+le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de
+religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne;
+mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce
+généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui
+étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me
+coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui
+étoit substituée à ce pauvre garçon.»
+
+Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après
+qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte
+du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller,
+une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je
+lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais,
+promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie
+pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.»
+
+Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la
+grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par
+Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au
+même père Du Bosc: «C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez,
+répondit-il, c'est celle de _Jansenia_.»
+
+Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte
+femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai),
+«avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il
+avoit inventé le _hoc_, que la France étoit bien malheureuse d'être
+gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux;
+l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et
+que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.»
+
+Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui
+étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa
+cassette quand il vit la dame à l'extrémité.
+
+
+
+
+M. DE BELLEY[207].
+
+
+L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit
+été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il
+voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce
+saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de
+mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais,
+mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous êtes
+un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208].»
+
+ [207] Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582,
+ mort en 1652.
+
+ [208] Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans
+ le caractère de simplicité de ce vertueux prélat.
+
+En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte:
+_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua
+toujours là-dessus.
+
+Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes
+intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui
+vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple,
+monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes
+meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures
+intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il
+y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter
+M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit
+encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose,
+ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés.
+«Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a
+recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris,
+qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela;
+voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne
+résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un
+fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus
+grande confusion du monde.
+
+Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur;
+mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien
+de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres
+près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres.
+De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des
+Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y
+avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de
+la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des
+pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon
+prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne
+le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt,
+et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq
+heures.
+
+Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre
+intitulé: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont
+épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à
+mordre.
+
+ [209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.)
+
+Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels
+pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand
+_l'Astrée_ commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit,
+et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus
+fait de volumes.
+
+Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir
+dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il
+reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il
+rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler
+de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais
+quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon;
+il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la
+fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin;
+mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.»
+
+Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et
+ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les
+refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!»
+Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions,
+monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous
+serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.»
+
+Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner,
+disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit
+défait du sien.
+
+Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant,
+l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de
+Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il
+lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant
+bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble
+Vénitien qui disoit: _Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa
+me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui
+étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des
+prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père
+Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans
+la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient
+canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et
+sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car
+voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se
+mit à crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa
+mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or.
+Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui
+mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de
+quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte
+bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on
+avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des
+miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit
+que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier
+comme un valet de bourreau.
+
+ [210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.)
+
+Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg,
+il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car
+les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la
+chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au
+sermon entre La Rivière et Tuboeuf, qui étoient pourtant assez
+éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous
+vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le
+cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur
+robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur
+lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le
+fouet.»
+
+Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit:
+
+ Voilà un sermon de la Grâce,
+ Prononcé de fort bonne grâce
+ Par monsieur l'évêque de Grasse,
+ Qui n'a pas la mine trop grasse.
+
+Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652.
+
+
+
+
+M. PAVILLON[211].
+
+
+Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc,
+qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux
+pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui
+ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son
+diocèse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en
+bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon
+exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit
+demeurer.
+
+ [211] Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses
+ contemporains écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677.
+ Ce vertueux prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises
+ de Louis XIV, pour l'extension de la régale.
+
+
+
+
+M. GAUFFRE.
+
+
+Un maître des comptes, fils d'un procureur des comptes, nommé Gauffre,
+prit la place du père Bernard, et fit son Oraison funèbre, où il
+concluoit toujours que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer
+autrement que c'étoit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre étoit
+amoureux d'une femme, qui depuis a été madame de Mauric[212], et par
+désespoir il se jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus
+remarquable, c'est que s'étant commis un meurtre dans Notre-Dame, il
+fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la
+corde au cou dans l'église.
+
+ [212] M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.)
+
+
+
+
+LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS.
+
+
+Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général des Capucins,
+et en grande réputation de sainteté. Le pape Innocent X lui avoit
+ordonné de donner sa bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le
+peuple étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il lui fallut
+donner des gardes pour empêcher qu'on ne lui coupât tous ses habits;
+mais il ne faut pas s'étonner de cela après ce que je m'en vais
+écrire.
+
+Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il
+y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots
+se mirent en tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à
+l'autre du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit
+naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de côté
+et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, mais non pas la faire couler
+le long de ce fer. Après cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré
+et jeté du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut
+contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît une
+Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devoit défendre de
+mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres
+semblables.
+
+Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la
+_Tête-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la
+lui faire ôter: il fallut une condamnation pour cela.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL.
+
+
+Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue
+le premier; l'aîné fut le maréchal de Vitry. Depuis étant bien avec
+Henri IV, dont il étoit capitaine des gardes, comme il appeloit ses
+deux fils François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais
+autrement.
+
+Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, puisque Nicolas
+y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont il
+étoit pourvu, et l'assurance de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu
+cent vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à Paris,
+ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une légitime de quatre
+mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit porté aux
+armes. Dans ce dessein, toutes choses étant paisibles en France, il
+demanda la permission à son père d'aller voyager, en attendant les
+occasions de guerre que la France lui présenteroit, et que ce seroit
+toujours du temps utilement employé. «Je commencerai, ajouta-t-il par
+l'Espagne, si vous le trouvez à propos.» Le père y consent; mais il
+l'avertit de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez bien,
+ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à un seigneur
+espagnol, en présence de la boiteuse de Montpensier, à Paris, parce
+qu'il m'accusoit de n'être pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est
+d'âge à vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A Madrid, ce
+même seigneur reconnut un gentilhomme nommé le capitaine Champagne,
+qui étoit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le
+maréchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue.
+L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir où logeoit
+son maître; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pût deviner
+qu'il étoit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela
+aisément, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et
+d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne
+put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et
+qu'avant huit ou dix jours il faisoit état de partir pour aller voir
+toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour
+de son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir
+l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre le Roi, il lui
+laissa un paquet plein de lettres du Roi à tous les gouverneurs des
+lieux où notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille
+honneurs, et enfin il fut obligé de passer incognito.
+
+J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal d'Ancre.
+Lauzières, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du maréchal de
+Vitry: «Ne me donnera-t-on jamais personne à assassiner traîtreusement
+et méchamment pour me faire après maréchal de France?»
+
+La grande fortune des deux frères vient de cette belle action, car,
+sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a gagné à la cour quarante
+mille écus de rente. Sa femme, à la vérité, avoit quelque chose. Il a
+eu plusieurs emplois; il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine,
+ensuite commandé de petites armées avant que d'être maréchal de
+France. C'est un homme d'humeur douce, sévère à ceux qui s'en font
+accroire, et qui a empêché le désordre quand il a eu l'autorité. Il
+est d'une conversation médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu
+et ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens du poil
+(roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient de l'avantage quand
+ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais
+il ne l'a pas fort relevée, et c'est un génie assez médiocre pour
+toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour.
+
+Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et
+d'effet, et jusque-là que trois ou quatre jeunes gens de la cour
+ayant, par folie, gage à qui en feroit le plus en une nuit, après
+avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur
+servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent
+bien malades.
+
+Il fut comme accordé avec une soeur du maréchal d'Aumont
+d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrétaire d'État, belle,
+jeune, et qui avoit cent mille écus et un douaire de huit mille livres
+par an. Il n'y avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva
+madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidèle Birène_[214],
+le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve épousa depuis le
+comte de Lannoi[215], et leur fille a été la première femme de M.
+d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le posséda encore
+trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il
+fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne
+revint qu'après être accouchée. On ne disputa point l'état de son
+fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce
+n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais
+de famille ancienne: le père avoit été de quelque cabale. Pour
+l'accompagner à Raguse, elle mena avec elle un Italien nommé Benaglia,
+commis de M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère depuis
+vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant
+que ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit venu en Italie. On conte de
+lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit
+soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans
+parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; on s'en
+étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse
+bien la langue.»
+
+ [213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux.
+
+ [214] Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur
+ une plage déserte. (_Orlando furioso, canto 10._)
+
+ [215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier
+ maître-d'hôtel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649.
+
+ [216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne
+ Élizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis,
+ comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654.
+
+Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le
+cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, venoit de laisser veuve
+avec trois ou quatre enfants: l'abbé de Chailly, le comte de
+Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour
+l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet à M. de Nevers
+dans la contestation du prieuré de La Charité, où elle avoit quelques
+prétentions pour son fils[219].
+
+ [217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de
+ Romorantin, mariée au maréchal de L'Hôpital.
+
+ [218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et régentes_,
+ article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin.
+
+ [219] Voyez _les mémoires de Marolles_, pag. 45 de l'édition
+ in-folio, et Dreux Du Radier au lieu déjà cité.
+
+C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit:
+
+ Et la pauvrette s'est donnée
+ D'un ... tout au travers du corps;
+
+car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha
+avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle étoit fille de
+madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui étant veuve eut une
+galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame Des
+Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit jamais eu de
+mariage.
+
+ [220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur
+ de Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay,
+ seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou
+ Car), dame de Saint-Quentin. D'après le Père Anselme, qui n'est
+ pas suspecté de trop de complaisance, elle auroit épousé François
+ Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne,
+ et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin.
+ Tallemant est d'une opinion contraire.
+
+Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme
+et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit
+alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle
+qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en
+approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et
+madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrément que
+pas une, mais les deux autres étoient plus belles: madame de
+Beaumont[223] en étoit terriblement jalouse.
+
+ [221] Voir tome 1, p. 105 et 106.
+
+ [222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci
+ et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre,
+ colonel-général des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629.
+
+ [223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi,
+ Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et
+ Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_
+ le Père Anselme, t. 1, p. 151.)
+
+Henri IV, dès le temps que mademoiselle de La Haye étoit en
+Angleterre, ouït parler de cette beauté; quand elle fut ici, il fit
+son traité pour trente mille écus, je pense; après cela elle se nomma
+madame Des Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, son
+père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou
+quatre gros coquins, et après, les pores étant bien ouverts, elle
+s'oignoit depuis les pieds jusqu'à la tête de cette pommade qu'on
+appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la
+peau si douce.
+
+Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, et quand elle en
+voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, il ne s'en falloit guère.
+
+Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette femme, dit: «Il ne
+sauroit aimer qu'une _vilaine_.» Ce n'étoit que pour l'âme cette
+fois-là, car elle étoit encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre
+à l'épouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y
+fut si malade, et le soir après souper, quand ils furent seuls, elle
+prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit
+de l'épouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut
+pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que p..... pour
+p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. Au sortir d'une grande
+maladie, elle fut travaillée d'une insomnie qui dura long-temps. Un
+jour, comme elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé le
+Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué qu'à mes
+sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte
+jusqu'à la bénédiction; voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure
+s'ils auroient encore la même vertu,» et en même temps, il dit: _In
+nomine Domini_, etc. Il prêche, elle s'endort, et dormit toujours bien
+depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de
+Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans
+cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'étoit la
+personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit
+le moins ouï.
+
+Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes où
+il y avoit à refaire. Persan-Bournonville a quitté une bonne abbaye
+pour la Chazelle, et Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la
+naissance étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille écus à
+Senecterre pour l'empêcher de prendre requête civile.
+
+La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter
+ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer
+M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter
+d'autres, afin qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même
+accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la maréchale, au
+fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit.
+
+Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages dans des
+bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une
+fricassée, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des
+confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps,
+et dit au fils de son apothicaire, dont le père venoit de mourir:
+«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» On ne sait si ce
+garçon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de
+cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux.
+Enfin, elle mourut l'année suivante; son mari trouva assez de dettes,
+à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette
+femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute
+vouloit être bien payé. A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier,
+quoiqu'il fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti,
+cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque
+chose à un jeune cavalier qui avoit dîné avec le maréchal; et quand
+elle se vit seule avec ce garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez
+au diable, vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher ailleurs.»
+
+ [224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit à une
+ femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de
+ Trévoux._)
+
+
+
+
+MENANT ET SA FILLE.
+
+
+C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses.
+Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nommé Alix. Menant
+voulut tenir la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un si
+gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher d'en murmurer, et
+de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupât. Menant s'en tint si
+offensé, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'épée à la main:
+«Volontiers,» dit l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils
+prennent six semaines de temps pour mettre ordre à leurs affaires;
+pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous les jours contre la
+quenouille de son lit, et le jour du combat étant venu, ils vont tous
+deux au Pré-aux-Clercs. Comme ils furent en présence, Menant demanda à
+Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien devoit être, et en même
+temps il déboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant
+l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voilà
+à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond qu'il eût été bien sot
+de se mettre en danger pour une badinerie. «Le diable emporte le duel!
+dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette
+folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de ce pas ils
+allèrent déjeûner ensemble.
+
+Long-temps après, Menant eut un grand procès contre un nommé Bajasson
+et contre un nommé Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé
+la cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, c'étoit: «Je
+ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» Ce Bajasson avoit
+marié sa fille avec feu M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela
+faisoit qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon
+avec Berger, frère de Menant, conseiller au Parlement, résolut de
+faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que
+personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont
+nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le pélerin, leur remontra
+que s'ils ne donnoient à Menant quelque chose plus qu'il ne lui
+appartenoit, ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut fait comme
+il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut
+point tenir à la sentence arbitrale; il alléguoit pour ses raisons que
+Bignon étoit un finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit
+peut-être de leur duel.
+
+L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il
+s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il étoit dans
+le néant. Une fois, il alléguoit en pleine audience, pour une
+ouverture à une requête civile, que sa partie avoit fait donner cet
+arrêt pendant qu'il étoit dans son _néant_.
+
+En colère contre Monceau, son gendre, et le frère de Monceau, gendre
+de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides
+qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver
+M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce à lui
+demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre
+votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.»
+
+ [225] Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de
+ La Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de
+ la célèbre madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le
+ hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique
+ jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entrée. Sa famille
+ étoit alliée à celle de Tallemant; elle étoit tout-à-fait
+ distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie
+ de La Sablière à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_,
+ publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.)
+
+Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante,
+jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent portées à l'Epargne.
+Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres
+fonds; mais il vouloit être payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de
+petites parties. Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un
+sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant alla trouver
+messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charité,
+de laisser mourir le Roi sans faire restitution.
+
+Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée par ce La
+Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi auprès du maréchal de La Mothe
+en Catalogne. C'étoit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le
+prince de Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il avoit
+gagné une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet
+enfant dans l'écurie. La mère n'étoit qu'une bête; la fille avoit
+quatorze ans, et la chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que
+personne voulût penser à une fille de qui on disoit tant de sottises.
+Un des plus riches garçons de Charenton, nommé Monceau, y pensa. La
+Vallée lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la
+cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des gens pour
+épouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mère du
+garçon alla s'en conseiller à tous ses amis; personne ne lui conseilla
+de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda des
+dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours doublé ses
+manteaux de panne bleue à cause que c'étoit la couleur de la
+demoiselle, et il avoit beaucoup dépensé à faire broder ses manteaux
+de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le
+lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le monde les marques
+du pucelage aux draps, en disant: «Si on ne les y avoit point
+trouvées, on l'eût renvoyée chez ses parents.»
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE GASSION[226].
+
+
+Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille de la robe. Son aïeul
+étoit second président du parlement de Navarre. Comme il étoit
+huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par
+ancienneté; mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant
+parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller il alla à la
+messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à faire?» Mais il ne continua
+pas, et n'alloit ni à prêche ni à messe. Il exerça par commission la
+charge de premier président, car Henri IV, par quelque considération,
+ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils aîné le suivit, et
+possède aujourd'hui cette charge[227].
+
+ [226] Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en
+ 1647.
+
+ [227] Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du
+ président son frère, ont fait faire sa Vie trop ample et
+ misérablement écrite par l'abbé de Pure. Ils affectent de faire
+ passer leur maison pour être d'ancienne noblesse, et font une
+ généalogie telle qu'il leur plaît. (T.)
+
+La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et
+faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui
+boitoit des deux côtés: «Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui
+allez de côté et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit),
+dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-même, vous qui
+portez le paquet,» lui répondit cette femme. On fait ce conte de
+plusieurs personnes, et on en a même fait une épigramme.
+
+Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. Après qu'il eut
+fait ses études, on l'envoya à la guerre; mais on ne le mit pas
+autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un
+vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus
+que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit par rareté _le
+courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'étoit
+guère mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le
+laissa à quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il
+n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de
+Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France.
+Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les François eurent
+ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier à revenir
+au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'étant
+que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut
+bientôt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il étoit
+cornette cassée, il vient à Paris, demande une casaque de
+mousquetaire; on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il
+passe avec quelques François en Allemagne; et quoique dans la troupe
+il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le
+prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-là fit les
+avances d'une compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en
+France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: son capitaine
+fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connoître pour
+homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il
+ne recevroit l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge de
+marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, en quelque sorte,
+le métier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reçut ce furieux coup
+de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s'est rouverte par
+plusieurs fois, tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture
+lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et
+une même un peu avant sa mort[228].
+
+ [228] Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de
+ sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie
+ est une des fables les plus ridicules de la médecine du
+ dix-septième siècle. C'étoit un mélange de _couperose verte_,
+ dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvérisée et mélangée de
+ gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé
+ dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le
+ malade éprouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le
+ chevalier Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de
+ sympathie_; Paris, 1681, in-12.)
+
+Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel d'un régiment
+composé de huit compagnies de cavalerie.
+
+Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc de Weimar en
+France. La première fois qu'il y vint à la tête de son propre
+régiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service
+du Roi; et quoique françois, il fut toujours payé et traité en
+étranger, et la justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de
+tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient
+dans ce régiment, ce qui lui a été toujours conservé, quoique ce
+régiment se trouvât à la fin monté jusqu'à dix-huit cents chevaux en
+vingt compagnies. La plupart des étrangers qui venoient servir le Roi
+vouloient être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice;
+aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, eût le nom de
+colonel, excepté le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé
+le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui
+faisoit faire raison d'une façon ou d'autre.
+
+Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'armée du
+roi de Suède, et d'avoir un corps étranger; cela contribua beaucoup à
+en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux
+entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, étant
+maréchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers.
+
+Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple colonel;
+cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui fît si bien
+que ses travaux et ses batteries réussissoient toujours; cela venoit
+de ce qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des
+quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le Prince à
+Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit que Gassion. Le
+Prince et le grand-maître de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y
+eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en lui
+montrant des dames du nombre desquelles étoit sa femme, qu'il n'y en
+avoit pas une qui ne voulût avoir un petit Gassion dans le corps pour
+servir le Roi et la patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens
+qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des
+dames bien faites et bien accompagnées le vinrent voir chez un
+gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car
+il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui étoit
+femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit:
+«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on m'avoit donné
+cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il
+vous avoit......?»
+
+Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai ouï conter une
+action bien hardie et bien sensée tout ensemble. Avant que d'être
+maréchal-de-camp, il demanda à quinze ou vingt volontaires s'ils
+vouloient venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir couru
+toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop
+forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et
+allons-nous-en tous seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent
+jusqu'auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons
+de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer
+étoit à dos de nos gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou
+passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, et ne
+tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez
+tirer qu'à brûle pourpoint; il reculera et renversera l'autre.» Cela
+arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent les
+deux escadrons et se sauvent tous à un près. En voici un autre qui est
+bien aussi hardi, mais il me semble un peu téméraire. «Ayant eu avis
+que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont,
+depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné seulement
+de quelques-uns de ses cavaliers; et s'étant trouvé un grand fossé
+entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans
+regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en
+tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres
+qu'ils avoient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat: il
+ramena tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille hommes et
+la fleur de la noblesse de Normandie pour châtier les Pieds-nus à
+Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent quatre heures et demie à l'entrée
+d'un faubourg, où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante
+barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut grand
+danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut être, et
+tellement dispos qu'il sautoit partout où il pouvoit mettre la main,
+tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'étoit le colonel Gassion.
+Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva.
+Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grâce
+et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques
+mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se
+vanta d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été envoyé en
+Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à Caen. Tous les autres
+s'étoient fait tuer, à dix près qui furent pris. On donna la vie à un
+à condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine à s'y
+résoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui étoit son
+cousin-germain; quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me
+pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit
+ermite.
+
+Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter de la charge de
+mestre-de-camp de la cavalerie légère, qu'avoit le marquis de Praslin
+qui y fut tué. Le cardinal de Richelieu, en parlant à lui, ne
+l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils
+étoient amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce)
+lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour
+lui; mais il étoit ferme, et on a trouvé après sa mort qu'il avoit
+fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut traité de cette
+charge, il vint voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin
+été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets carrés! cela m'a
+fait peur.» Regardez si cela étoit raisonnable pour un homme qui étoit
+frère, fils et petit-fils de présidents.
+
+Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire de
+l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal défendit à
+Gassion de se battre contre celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal
+de Clairambault, plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi
+vert-galant à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme.
+Gassion dit la défense du cardinal: «Mais pour vous, monsieur, je vous
+en donnerai le divertissement quand vous voudrez.» Ruvigny servit
+Paluau; Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises et ne
+se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils prirent Ruvigny
+pour témoin de l'état où ils se trouvoient. Ruvigny étoit à les
+regarder, car Saurin, officier du régiment de Gassion, lâcha le pied.
+Gassion le cassa.
+
+Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de
+Rocroy, en lui représentant que, quel qu'en fût le succès, on ne
+punissoit point des gens de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire
+maréchal de France, en mettant M. d'Enghien de son côté.
+
+Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené au comte de Fontaine,
+qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y
+étoit. «Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai
+donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de cette bataille,
+dont il eut le plus grand honneur, dans les Mémoires de la régence.
+
+A Thionville, comme il vit un siége[229]: «Ah! dit-il, n'est-ce que
+cela?» Et il comprit en peu de temps le métier d'assiégeur de villes:
+il y reçut une grande blessure à la tête, dont il pensa mourir.
+
+ [229] Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à
+ Dole au lieu de Thionville. (T.)
+
+On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: «Nous avons
+perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la
+France et la terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée par
+la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. L'hiver suivant il
+fut fait maréchal de France par le crédit de M. d'Enghien.
+
+On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le
+bâton, le cardinal lui dit: «M. de Turenne, qui doit aller devant,
+n'est pas si hâté.--M. de Turenne, répondit Gassion, honorera la
+charge, et moi j'en serai honoré.»
+
+Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en même temps qui ne se
+rapportoient guère, car il alla à la cène devant le prince Palatin,
+qui a épousé la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé sa
+place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortît,
+et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'étoit
+né que pour la guerre.
+
+Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres
+à la foire Saint-Germain. C'étoit peut-être un des hommes du monde le
+plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui
+donna son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. Ce
+jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. «Vous vous moquez,
+dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises?
+Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.»
+
+C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. A la cour,
+beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et
+lui disoient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles
+choses du monde.--Cela s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: Je
+voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,»
+répondit-il.
+
+Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque
+espérance de l'épouser, assez mal fondée pourtant, car elle n'étoit ni
+jeune ni belle. Lui disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle
+ressemble à un Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune
+cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; et un
+jour, sans considérer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit
+en recevant un gros paquet du cardinal: «_Que nous allons lire de
+bagatelles!_» Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui
+ôter son emploi.
+
+Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en
+dirons tout le particulier ailleurs: il n'étoit pas trop compatible et
+avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples.
+
+Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit point joueur non
+plus, ni adonné aux femmes. «Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est
+tout un, mordioux!» Et Marion Cornuel[230] disoit: «Boeufs et
+Gassions, ce m'est tout un.»
+
+ [230] Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_
+ plus bas l'article de _madame Cornuel_.)
+
+Madame de Bourdonné[231], femme du gouverneur de La Bassée, du temps
+du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de
+Harcour et lui dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des
+faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit point
+fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé pardon à son mari, elle dit
+qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils
+de la façon d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre,
+et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en
+disant: «Mordioux! mordioux! cette femme est folle.»
+
+ [231] Elle avoit de la barbe. (T.)
+
+Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps à
+Paris l'hiver, il lui écrivoit: «Vous vous amusez à ces femmes, vous
+périrez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion.
+Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est
+bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!»
+
+Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se résoudre à
+perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de
+dix mille livres avant qu'il fût maréchal, qu'il lui seroit impossible
+de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut
+payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les salines de
+Béarn, un engagement de douze mille livres de rente, La
+Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses
+héritiers. Tout ce qu'il a laissé ne vaut pas huit cent mille livres.
+Il y eut des gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main dessus.
+
+Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune de tous,
+l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. Pour celui qui portoit
+les armes, et qu'on appeloit Bergère, car le second étoit marié dans
+le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci
+avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement il n'y
+alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui
+ordonna d'aller à la charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que
+s'il lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du corps.
+Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux coups comme un
+autre: c'étoit son aîné. En quelques rencontres il n'a pas trop pris
+son parti, Bergère étoit un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau
+que son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, mais il
+avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que de _mon frère le
+maréchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: «Je prétends bien
+être maréchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hélas!
+dit ma mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» Il n'en fit
+que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez donnée bonne.»
+
+Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nommé
+Cimetières, auquel il faisoit toucher des appointements assez
+considérables. Ce garçon enleva la fille d'un marchand basque appelé
+Tossé, qui demeure à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de
+Gassion ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit
+lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Tossé ne
+l'en eût prié. Les ennemis le regrettèrent et disoient que c'étoit un
+ennemi de bonne foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un
+tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit aussi Bergère, qui
+mourut un peu après lui à Paris.
+
+Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, dont il
+croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moitié de son bien à son
+frère le président, qui s'en plaint et dit que la coutume de Béarn lui
+donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui
+appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut ce qui
+obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président assiégea Bergère
+malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu'à lui faire
+retrancher une partie de ce qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres.
+Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère
+par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible façon
+du monde. A propos de Bergère, on disoit que quand le maréchal le
+verroit déjà arrivé en l'autre monde, lui qui en étoit si las en
+celui-ci, qu'il lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me
+suivrez-vous éternellement?»
+
+On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil à
+Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager
+le président à faire un tombeau magnifique au maréchal. Lui, pour
+s'exempter de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui
+permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit mettre qu'une
+tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage
+des draps funèbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en
+lambeaux qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau
+ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller ses gens.
+Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux
+cimetière, et il y a fait élever en pierre une espèce de tombeau qui
+ressemble à un regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée.
+Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans
+qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour eux. Il avoit tenu le monde
+trois mois en attente pour ces funérailles. Pour quatre livres par an
+cet homme s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille livres
+de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, à qui il n'avoit
+pas donné seulement leur légitime.
+
+
+
+
+LUILLIER
+
+(PÈRE DE CHAPELLE).
+
+
+Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller au
+grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis
+procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez
+quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général,
+dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son
+mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance
+de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v..... en même
+temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il
+avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort
+aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager,
+fit naufrage auprès de Rhodes et se noya.
+
+Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura seul garçon
+avec deux filles. Le garçon ressembloit à son père, au moins en deux
+choses, en _garçaillerie_, et en inquiétude pour les charges. Il fut
+d'abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister
+Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se
+fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz.
+
+Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses
+parentes qui étoit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son
+crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui
+assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui
+envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie
+suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que
+des femmes chez lui, et disoit qu'elles étoient plus propres.
+
+Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que,
+disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit à cause que son
+cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il
+n'arrivoit jamais quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des
+lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu
+cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon
+jour de bordel.» Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en
+sa présence.
+
+Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et
+avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques
+gens de lettres, mais il étoit avare: il disoit qu'il travailloit à
+faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé
+dans la quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre.
+Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir à criailler,
+et souvent à plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon
+particulier, j'ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous
+avions fait un marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant
+généreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en
+avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne comprends point
+comment nous l'entendons: j'ai loué autrefois une maison à un
+évêque[232] qui ne me payoit point; j'en ai loué une autre à un
+huguenot: il me paie par avance.»
+
+ [232] M. D'Auxerre. (T.)
+
+Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla
+à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, et lui dirent qu'il se mettoit en
+danger d'être pris tous les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille
+écus pour sa rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le
+contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de
+Guiet[233] (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il auroit appelé
+de la sentence de Pilate _à minima_). Guiet dit que comme Chapelain
+vouloit détourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit:
+«Mordieu, je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie,
+sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge
+à ma fantaisie!» Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas,
+car ils ont toujours vécu en amis depuis cela.
+
+ [233] Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce
+ Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de
+ livres de _l'Énéide_ qui n'étoient point de Virgile, et
+ retranchoit une des comédies de Térence. «Que ne travaillez-vous,
+ lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le
+ bréviaire? vous me feriez grand plaisir.»
+
+ (T.)
+
+
+J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer étoit prêtre ou
+charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne,
+et Chapelain un maquereau.
+
+J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de
+ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d'eau, car
+il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur,
+vous voyez qu'il y a assez de rapport.
+
+Il fit son bâtard[234] médecin, parce que, disoit-il, en cette
+vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble
+fort pour l'humeur et pour l'esprit.
+
+ [234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né
+ en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686.
+ C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son
+ temps; épicurien aimable, il s'est acquis une reputation
+ immortelle par son _Voyage_ et quelques poésies légères,
+ naturelles et faciles.
+
+Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: «Dans un
+an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à
+Constantinople.» Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à
+personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour
+quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est
+encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard, qu'il avoit
+donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui
+si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et
+ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien
+malade à Toulon; de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes,
+et enfin mourut à Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit
+fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise.
+
+
+
+
+LA MARÉCHALE DE THÉMINES.
+
+
+La maréchale de Thémines[235] étoit fille de M. de La Noue, fils de La
+Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux
+gentilshommes qui étoient gens de grand mérite, avant que de parler
+d'elle.
+
+ [235] Elle s'appeloit Marie de La Noue.
+
+ [236] François, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en
+ 1591. Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en
+ 1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit
+ tenir la bride de son cheval.
+
+La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et étoit toujours
+vêtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi
+l'avoit envoyé chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune
+cavalier, le voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On
+n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure là dedans.» La Noue
+sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il
+avoit fait une sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès.
+La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit devenu ce
+gentilhomme qui lui avoit parlé quand il heurtoit. L'autre s'approche.
+«Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car
+le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je
+voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, de la partie.» Ils y furent, et
+le jeune homme y fit fort bien.
+
+On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point
+d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien
+cher. Il dit à son écuyer: «Qui l'a acheté?--Un tel.--Tiens, lui
+dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le reste à ce cavalier.
+Le désir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un
+cheval qu'il connoît, et dont il espère tirer bon service.» Et
+effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent.
+
+Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps prisonnier[237],
+Henri IV le voulut marier avec une riche héritière. Il l'en remercia
+et dit qu'il avoit donné sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai,
+parce qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: il
+avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut obligé de vendre
+une grande partie.
+
+ [237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580,
+ par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis
+ de Risbourg. Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de
+ sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue
+ plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il
+ livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de
+ François de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzévier, 1661,
+ in-4º, p. 263.)
+
+Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit
+ce méchant dictionnaire des rimes, qui fut imprimé. Il fit imprimer
+aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il
+étoit brave comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais il étoit
+bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là ne juroient jamais, et
+étoient toujours à la guerre. Il eut affaire, comme son père, à un
+jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi
+qui, pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel sur une
+vétille, et même il avoit cherché querelle. La Noue, sur le pré, lui
+fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui
+donne un bon coup d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de
+France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de La
+Noue, pieds et poings liés.
+
+ [238] Odet de La Noue-Téligny.
+
+ [239] Ce Recueil est intitulé: _Poésies chrétiennes_; Genève,
+ 1594, in-8º. Il avoit publié en 1588 un petit volume de
+ quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les
+ adversités sont plus nécessaires que les prospérités: et qu'entre
+ toutes l'état d'une prison est le plus doux et le plus
+ profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8º. C'est une pièce
+ très-médiocre, mais fort rare.
+
+Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de
+garçons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la
+vue fort courte; cela l'a empêché de s'attacher à la guerre. A
+dix-sept ans il commandoit un régiment de cavalerie en Allemagne; le
+colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La
+Noue _Bras de laine_.
+
+Revenons à la maréchale. Son père la maria assez ridiculement; car
+elle n'avoit que treize ans quand il la donna à un gentilhomme de
+cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et étoit de la maison de
+Pierre Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise humeur, et
+tout plein de cautères: il ne pouvoit pas même avantager sa femme, car
+il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans
+argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en
+pensions et en bénéfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce
+temps-là par tolérance.
+
+Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée de cet homme,
+dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave
+Chambret_. Il étoit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un
+sommelier qui avoit été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au
+bout de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille.
+
+Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit
+justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor
+alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux
+autres: «Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et les
+éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet de dragées, tire le
+premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer
+son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux.
+Chambret, tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses éperons.
+
+Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera
+bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, âgé de
+quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de
+Bellengreville[240]; il étoit grand prévôt de l'hôtel, homme veuf
+sans enfants, et un des plus accommodés du royaume[241]; plusieurs
+veuves de qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit
+une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu eût eu des
+enfants. En ce dessein, il trouva un nommé Jouy, son voisin à la
+campagne, qui étoit de la connoissance de madame de Chambret, et
+qu'elle avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle
+lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, quand il fut rencontré
+par M. de Bellengreville, auquel il le montra. «Est-elle aussi belle
+que cela? lui dit le bonhomme.--Oui,» répondit l'autre. En effet,
+c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul défaut
+qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, étoit
+d'avoir les cheveux mêlés de blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle
+étoit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la
+générosité.
+
+ [240] Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt
+ de l'hôtel, en 1604. (Voyez _le Prévôt de l'hostel_, par Pierre
+ de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.)
+
+ [241] Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il
+ prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.)
+
+Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son
+cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame
+de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet
+homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la
+liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit
+qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère,
+qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille,
+apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée:
+«Hé bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui
+me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de
+_Jean de Paris_[242].
+
+ [242] Livrée de couleur jaune.
+
+Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient
+voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la
+peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée
+une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à
+faire.»
+
+M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit
+dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle
+occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit.
+
+Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de
+ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la
+princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille
+questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de
+Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire,
+mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et
+beaucoup de meubles; elle étoit commune (_en biens_), et y gagna,
+outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres.
+
+Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus
+qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez
+bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été
+blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244],
+et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville,
+dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal
+s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245].
+Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et
+se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut
+cause aussi qu'elle changea de religion[246].
+
+ [243] Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621.
+
+ [244] Celui qui tua Richelieu. (T.)
+
+ [245] Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622.
+
+ [246] Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son
+ nom; il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de
+ Bretagne, pour avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo
+ Frangipane disoit assez plaisamment: «_Non ho mai visto sbirro
+ cosi ben pagato._» Ce même Italien disoit: «Qu'à la cour de
+ France c'étoit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e
+ scappellato come un cazzo._» Quand on lui demandoit si madame la
+ princesse de Guémenée ou madame la princesse n'étoient pas de
+ belles personnes: «_Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel
+ cavalier_.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.)
+
+Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit
+avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit
+qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès.
+On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui
+alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les
+avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de
+cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par
+condescendance qu'autrement.
+
+ [247] Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou
+ joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au
+ conseil, car il se mêloit de bien des choses, pour je ne sais
+ quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il, à bien
+ meilleur marché qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathématicien,
+ qui y étoit employé, dit: «Messieurs, nous ne sommes pas au temps
+ d'Amphion où les murailles se bâtissoient au son du violon.» Tout
+ le monde se mit à rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce
+ pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, père de Ninon, avant
+ que d'avoir eu le loisir de se défendre.
+
+ Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu
+ marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un
+ brave homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une
+ demi-lune, il dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le
+ service du Roi, faisons-en une tout entière.» (T.)--Molière s'est
+ heureusement emparé de ce mot dans ses _Précieuses ridicules_.
+
+ [248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret
+ qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit
+ pensé mourir.
+
+ (T.)
+
+
+Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine
+d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant
+en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait
+dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de
+religion, elle en fit reconnoissance à Charenton.
+
+Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit
+naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de
+galant homme.»
+
+La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit
+de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu
+long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des
+boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit
+toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles
+passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale,
+celle-là est-elle de la fine?--Non, madame, répondit-elle en riant
+aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de
+ces belles amitiés.
+
+En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener
+et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec
+elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la
+moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il
+chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de
+la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en
+avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique
+domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon
+pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de
+Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.--Mais je ne le
+connois point familièrement, dit-elle.--Qu'importe; répliqua-t-il,
+venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous
+les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti
+aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il
+envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez
+la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il
+falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne
+voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit
+fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable
+divertissement.
+
+ [249] Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant
+ consacre un article à la suite de celui-ci.
+
+ [250] François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie
+ françoise. Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les
+ Recueils du temps.
+
+ [251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours
+ habitoit l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit
+ l'hôtel de la Monnoie.
+
+Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments à la
+maréchale, et la prier de l'excuser si par le passé il avoit su si mal
+se prévaloir de l'avantage qu'il avoit d'être son voisin; et quelques
+jours après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été:
+avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué le plus
+agréablement du monde dans la cour de la maréchale. Le Pailleur, qui
+s'étoit douté d'abord de ce que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire
+les menestriers. Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé
+là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous
+congédiés?--Non, monsieur, répondit-elle.--Vraiment, madame, si
+j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous
+entendre des violons? on tâcheroit d'en avoir.--Hé! La Barre[253],
+dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» Aussitôt on entend
+ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle.
+Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être aidé
+par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du
+second étage descendoit dans sa chambre, s'en aperçut; mais pour lui
+faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien.
+En se relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame ne
+m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur.» La maréchale étant descendue:
+«Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La Chaise
+a fait un beau _par terre_.»
+
+ [252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.)
+
+ [253] C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.)
+
+Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit point s'aller
+promener en quelque maison. «Je le veux bien, répondit-elle: envoyons
+chercher de nos voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? Vous
+plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Après voudriez-vous
+aller à Bagnolet, à Charonne ou à Conflans?--Où vous voudrez, dit la
+maréchale.--Cocher, va donc à Conflans.» Les y voilà arrivés. On
+heurta long-temps sans qu'il vînt personne: les dames commençoient à
+s'ennuyer; lui feignit des impatiences étranges. Il appelle une
+paysanne. «Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer?
+ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» Enfin, on ouvre une
+petite porte, et une femme dit assez malgrâcieusement que M. le
+premier président y devoit[254] coucher. «Hé! ma grande amie, nous ne
+voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien,
+monsieur, pourvu que vous n'y soyez guère.» Après il vint un homme
+qui, d'un air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» et
+en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, vous n'êtes qu'une
+bête.» M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui
+da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre donc. Les dames, et
+surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces.
+Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une
+salle où l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres
+bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon et en cadence,
+mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait,
+il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour
+elles trouvèrent une véritable collation qui étoit magnifique. Il y
+avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit des pâtés
+pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des
+couleurs de la maréchale; il y en avoit aussi un de petits lapins
+blancs en vie avec des rubans de même. Il fit présenter après la
+collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce
+dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit plaire.
+
+ [254] Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de
+ campagne des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le
+ Jay, premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640.
+
+Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; il en avoit
+fait plusieurs, et avoit eu la curiosité d'en faire de grands livres,
+où toutes les entrées étoient peintes en miniature. Il avoit été de
+tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie.
+
+Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert où tous
+ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de
+Mortemart et M. le maréchal de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M.
+de Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit
+dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la
+fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour à demi-haut, dit:
+«Ah! que ce dernier air mériteroit bien d'être chanté encore une
+fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» On le
+chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit proposé
+de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux
+trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui ne sût la
+musique, et pas une femme; «car, disoit-il, elles ne peuvent se
+taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la maréchale de Thémines
+en doit être.--Pour elle, répondit le Roi, je le veux bien.»
+
+Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en la voyant dans sa
+place où elle se démasquoit quelquefois. Cet homme, emporté par sa
+passion, s'en va chez elle, demande à lui parler, et, tout interdit,
+ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès contre
+elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit être.
+Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il
+revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps
+autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière les murailles de
+Luxembourg. Elle logeoit alors auprès des Carmes-Déchaussés.
+
+Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un gentilhomme de
+Beausse nommé Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur
+du ministre de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme bien fait,
+mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant consentir à ce mariage,
+elle tomba dans une telle mélancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il
+fut contraint de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à
+signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois jours de là, on
+la trouva noyée sur le bord du Loir.
+
+Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de
+Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il étoit amoureux, étoit
+morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il
+refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande
+constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuadé
+enfin de manger, mais que les passages se trouvèrent bouchés; tous
+les boyaux s'étoient rétrécis.
+
+Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que
+des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus
+jeune: c'est Monferville, fils du frère de Blainville, premier
+gentilhomme de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, qui fut
+ambassadeur en Angleterre. C'étoit un fort beau garçon, mais un peu
+trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort
+friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils étoient
+mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier qu'après la mort de
+la maréchale; cependant il sembloit qu'il cherchât à se marier. La
+connoissance venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa soeur dans une
+maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit dans une autre tout
+contre qui étoit aussi à elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois
+il avoit eu une côte enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame
+lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, par
+facilité, se laissoit accabler à toute la parenté de cet homme, trouva
+moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer à la
+maréchale une partie de l'année à la campagne.
+
+La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit ans après[255]. Elle
+avoit juré de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris, à cause de
+la mort d'une vieille fille qui étoit à elle il y avoit trente ans; on
+l'appeloit Boisloré; elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale
+étoit d'un tempérament doux et mélancolique; cette fille étoit fort
+sage et fort aimable. Aussi la maréchale l'aimoit jusqu'à lui faire
+des bouillons quand elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La
+maréchale lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit par
+son testament.
+
+ [255] En 1652. (T.)
+
+La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais
+il étoit temps qu'elle mourût, car elle ne pouvoit plus subsister: le
+jeu et Monferville l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé
+un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout
+ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers en passant; elle
+vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui
+en trouva pas une goutte dans les veines.
+
+
+
+
+LE PAILLEUR.
+
+
+Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, étoit fils
+d'un lieutenant de l'élection de Meulan. Il étudia jusqu'en logique;
+il écrivoit bien: on le met aux finances; le voilà petit commis de
+l'épargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car
+on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le
+feu président L'Archer, père du dernier mort; il étoit un peu son
+parent.
+
+Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers
+pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de
+carnaval. Il fit la débauche à Paris assez long-temps. Las de cette
+vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain
+du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui à Paris, et
+avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à le suivre. Il y étoit le
+tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de
+dépense, il lui dit qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui
+répondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le
+Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le
+Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant encore deux ans à
+remettre de trois mois en trois mois.
+
+ [256] On a imprimé dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653,
+ in-8º, une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a
+ adressé une partie de ses médiocres ouvrages.
+
+Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, alors gouverneur
+de la province. La maréchale le prit en amitié; il étoit gai, il
+faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui
+demanda s'il vouloit être intendant du maréchal; il ne le voulut pas,
+car il dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de mettre
+l'ordre dans cette maison.
+
+Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit revenu. La maréchale
+le pria d'aller avec elle en Touraine; «car j'ai grand'peur, lui
+dit-elle, de m'ennuyer en une maison où j'ai tant souffert en
+premières noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y étoit pas
+ennuyée un moment. Des demoiselles de la maréchale lui dirent, comme
+on revenoit à Paris: «Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?»
+Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y demeura
+jusqu'à sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement
+comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses
+affaires.
+
+ [257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans.
+ (T.)
+
+Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il
+fut fort travaillé quand il vint sur l'âge, le tourmentât, que le
+messager de Rennes à Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il
+avoit toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. Je lui
+ai ouï conter qu'une fois en une débauche en Bretagne, où étoit le duc
+de Retz, quelqu'un ôta son pourpoint, puis dit: «Brûlons nos
+chemises.» Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne,
+lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» mais au lieu de
+cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans
+ses chausses. Ils allèrent tous sans chemise à un bal: tout le monde
+s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain Le
+Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une belle fraise, et va
+à son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'étoit la
+chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi,
+et lui dit: «Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.»
+
+Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le
+lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver:
+«Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'étois accordé, mon
+père me donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me toucha si
+fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frère l'aîné et de
+me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois
+faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma
+vie.»
+
+Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: il les apprit
+tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commença à lire les
+livres de cette science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il
+les lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné rien
+donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles.
+
+
+
+
+LE COMTE DE SAINT-BRISSE.
+
+
+Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis de Ruffec,
+d'Angoumois, et de la belle du Lude; il étoit cadet. Ruffec fut pour
+l'aîné, et lui eut des terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir
+et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir été
+sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; tout
+pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons.
+
+Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'étoit pas mal avec
+le feu roi (_Louis XIII_); et quand le maréchal d'Ancre fut tué, le
+Roi lui dit: «Tu n'en oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la
+Couronne, qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, dépité de ce que
+le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abbé
+lisoit une lettre qu'ils lui avoient présentée, les coquins lui
+jettent une serviette au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux;
+il leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu longue. Le
+marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: «Joue du poignard.»
+Au bout d'un an ce garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on
+n'osa poursuivre.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE CHATILLON[258].
+
+
+M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il
+en dissipa la plus grande partie: il vendit à M. de Montmorency pour
+peu de chose l'amirauté de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse
+manière. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit
+voir dans une maison fossoyée à la campagne. Le vieux La Haye,
+surnommé _des Assemblées_, à cause qu'il avoit été souvent député aux
+assemblées des huguenots, étant ami de la maison de tout temps, lui
+dit plusieurs fois que les frères de cette fille lui pourroient jouer
+un méchant tour, et, le pont levé, lui faire épouser leur soeur par
+force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il
+avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants
+ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne sais quelle retraite, à la
+vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince
+Maurice le loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.»
+On verra par la suite que la prophétie n'a pas été trop bien
+accomplie. A Londres, quelque temps après, le prince d'Orange, Henri,
+père du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par
+le commissaire du quartier.
+
+ [258] Gaspard III, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646.
+
+Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui.
+Il avoit toute la faveur de son père et de son aïeul; en un rien il
+pouvoit mettre quatre mille gentilshommes à cheval. Il tenoit
+Aigues-Mortes; mais il la rendit pour être maréchal de France. La Haye
+en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui étoit fort joli,
+entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, il lui enseignoit à
+dire: «Je veux ressembler à celui-là, montrant son grand-père, et non
+pas à mon papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, que
+je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes à vendre;» et cela en
+présence du maréchal, car ce bonhomme étoit diseur de vérités.
+
+ [259] Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.)
+
+Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt pour être appelé
+brutal; c'étoit pourtant un fort bon homme, mais qui étoit incapable
+de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien
+des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses
+nécessités; et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à secouer
+un arbre un gros quart-d'heure durant.
+
+Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit belle et vertueuse;
+mais il disoit lui-même qu'il eût mieux aimé qu'elle eût été un peu
+plus complaisante et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle,
+au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant d'estime pour elle,
+que si c'eût été un homme moins sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit
+épris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chanté parmi
+les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose qu'on disoit;
+l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zèle,
+quelquefois assez inconsidérés, faisoient que le petit troupeau en
+étoit persuadé à un point étrange.
+
+Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle
+s'enfermoit des après-dînées entières avec un grand ministre mal bâti,
+qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à
+en dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une vieille
+mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante des soeurs du
+maréchal; c'étoit une dévote qui, par affectation, se mettoit toujours
+à prier Dieu quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en
+oraison, il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un homme
+qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi à
+contre-temps que cette demoiselle. Lui et la maréchale[260] se
+promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les
+trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un peu
+fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui
+échappoit parfois de belles choses; c'étoit un gentilhomme plein de
+charité. Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente qu'il
+employoit à assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut
+dissipé une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le maréchal
+ne prit point plaisir à ces promenades de sa femme et y mit ordre.
+
+ [260] Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que
+ prier Dieu. Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa
+ maison. (T.)
+
+C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au siége d'Arras, il reçut
+un coup de mousquet dans son écharpe; la balle s'arrêta au noeud. Il
+ne pouvoit porter des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût
+pas voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup de canon:
+«Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là sont importuns; cela n'est
+point plaisant. J'avois là un bon cheval.»
+
+M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal[261], lui vint dire,
+le fort de Rousseau étant pris: «Monsieur, tout est perdu, les ennemis
+sont dans les lignes.--Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux là
+qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas
+s'effrayer de cela.» C'étoit en effet le plus confiant des hommes. Il
+disoit toujours: «Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à
+le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne jouoit point du
+tout de la tête, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de
+temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma
+foi! ce n'étoit ni son grand-père ni son père[262].
+
+ [261] Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.)
+
+ [262] Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.)
+
+Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal de La Force,
+car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit
+comment on faisoit des tranchées.
+
+Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à faute d'autre, car
+je ne crois pas qu'il trouvât trop bon que le maréchal fût le seul qui
+ne l'appelât que _Monsieur_, et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à
+lui. C'étoit un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé
+avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La Reine, au commencement
+de la régence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le
+Parlement le recevroit durant la minorité; c'étoit une folle
+entreprise; on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour les
+autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se jeta à ses genoux
+pour lui demander pardon si..... etc. «Ah! ma mie, lui dit-il, vous
+vous moquez; ce seroit bien plutôt à moi.»
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE LA SUZE[263]
+
+ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG.
+
+
+La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée en premières noces
+avec un jeune garçon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il
+étoit orphelin, l'avoient envoyé étudier au collége de Châtillon: le
+maréchal y entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là,
+étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon et en devint
+amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit
+trouver bon à ses tuteurs qu'il recherchât cette fille. Le nom de
+Châtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les
+tuteurs écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il avoit alors
+cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne
+le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le
+mariage de leurs femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et
+puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et
+demandèrent seulement que le maréchal fît les frais des noces.
+
+ [263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618;
+ morte en 1673.
+
+Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa femme avoit le
+tabouret chez la Reine; il emmène sa femme; mais il ne dura qu'un an,
+car il étoit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il
+lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire.
+
+Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, avec quelque
+somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire.
+La reine d'Angleterre étoit déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la
+visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui
+faisoit force caresses.
+
+Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de la foi, pense
+incontinent à gagner cette âme à Dieu et à la faire épouser à
+quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tâche donc à la
+marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez
+près de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite
+la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grâces: mais un
+jeune Ecossois, nommé Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui étoit
+mort au service de la France, avoit déjà fait un grand progrès auprès
+de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa mère, car le père étoit
+déjà mort, eut avis de tout, et tâchoit d'empêcher que ces étrangers
+ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du désordre, car la
+comtesse d'Arondel et madame de Châtillon la jeune avoient mené la
+comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, qui,
+d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena
+à La Boulaye chez sa soeur de La Force, où, de peur qu'elle ne
+changeât de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne,
+tout ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute
+d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on
+parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle fait réponse. Il va à La
+Boulaye pour tâcher à se battre contre La Suze; il n'en peut venir à
+bout; il écrit encore; on ne lui fait point de réponse; il se dépite,
+montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout.
+
+ [264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.)
+
+Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que nous aurons parlé de
+sa soeur; car ce qui est arrivé à sa soeur lui est arrivé durant la
+vie de la mère, et la mère morte, nous verrons les beaux exploits de
+la comtesse.
+
+Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus
+étrange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long
+d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si
+extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la
+_mère_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale
+croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut guérie, dit
+qu'une femme de Châtillon, en colère de ce qu'elle ne vouloit pas
+qu'elle allât librement dans le parc, lui avoit donné un sort, et
+qu'il lui avoit semblé qu'elle avaloit un boulet de feu[266].
+
+ [265] _Mère_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où
+ se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trévoux_.)
+
+ [266] La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses
+ prières. (T.)
+
+Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que sa soeur;
+mais elle avoit bonne mine, et la qualité y fait. Sa mère lui donna
+trop de liberté, elle qui n'en vouloit pas donner à ses garçons, et
+qui leur fit haïr les sermons à force de les y faire aller. Elle eut
+grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse.
+
+Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de Vineuil, secrétaire
+du Roi, garçon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, dès
+le vivant du maréchal avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit
+pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette femme leur
+fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du
+maréchal, s'aperçut de l'affaire, et dit à la demoiselle que si elle
+continuoit il en avertiroit monsieur son père. Elle le prévint, dit au
+maréchal que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque
+chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. Le maréchal la
+croit, et brutalement il dit en présence de Boccace: «Qu'il donnera de
+l'épée dans le ventre à quiconque lui fera des contes de sa
+fille[267].»
+
+ [267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.)
+
+Après que le père fut mort, la maréchale étant logée auprès de la
+Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une
+grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette
+fille faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère qu'elle
+étoit malade quand il falloit aller à Charenton. Madame Cousin,
+croyant que ce fût tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit
+convertir, faisoit entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son
+aise, catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force,
+qui, par hasard, étoit demeurée chez madame de Châtillon pour se faire
+traiter de quelque incommodité, découvrit tout le mystère, et en
+avertit la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier sa
+fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, étoit demeurée à
+Paris. La marquise de La Force vint à Paris et emmena la demoiselle à
+La Boulaye, et crut qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son
+arrivée quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit
+mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des
+sottises de l'aînée, et lui avoit dit: «Vous êtes ma seule
+consolation.» Peu après on fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De
+La Boulaye madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour
+mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit donnée au feu
+comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-là pour
+la maréchale, car elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en
+France. Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, de la maison
+de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille
+avec ses droits.
+
+La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette
+vinrent à Paris pour voir s'il n'y auroit rien à recueillir: ce bon
+Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre
+chrétienne étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort éveillée
+en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a
+plus de sens que l'autre.
+
+Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en
+conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore,
+fit des vers dès qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès
+qu'elle fut remariée, qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a
+fait des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui
+courent partout. Le premier dont on a parlé fut un garçon de notre
+religion, nommé Laeger; il est à cette heure conseiller à Castres: il
+a de l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, c'est un
+gros tout rond, et qui n'est nullement honnête homme. Il étoit allé à
+Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. Là
+cette folle s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un
+million de lettres et des vers les plus passionnés qu'on puisse voir;
+mais ses belles-soeurs les empêchoient de se joindre. Elle vint ici;
+il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit,
+lui auprès, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et
+en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les
+chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller à la
+chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu
+quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. Ce galant homme avoit conté cette
+histoire à Frémont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus
+grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure
+assez plaisante que voici:
+
+Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade.
+«J'avois, lui dit-il en mauvais françois, une attestation de M.
+l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a déchirée à Lumigny.»
+Frémont, qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui sut cette
+affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. «Comme je fus à
+Lumigny, deux demoiselles me demandèrent si j'avois des lettres de _M.
+Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se
+jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, la déchirent;
+après cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville)
+vint à moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de
+l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voilà une
+pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui
+jurai que je ne savois ce que c'étoit.» La comtesse, après, trouva
+moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre
+pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit.
+Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Déjà
+Laeger s'étoit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur
+vie, et c'est pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à
+celui-ci.
+
+Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y a eu ni rime ni
+raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de
+rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille
+écus par an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. Il
+avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il
+n'a jamais rien pris, grand nombre de méchants chevaux. Là-dedans on
+n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper,
+tant toutes choses y sont bien réglées. Il buvoit un temps du vin, un
+autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez
+plaisant en débauche: «Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai
+avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante mille livres de rente;
+mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu.
+
+Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il s'en retournoit, un
+troupeau de cochons l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le
+corps, et il crioit: «Quartier, cavalerie, quartier!»
+
+L'aînée de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a mariée en
+Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa
+belle-soeur, et mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable.
+
+On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé Potet, garçon fort
+médiocre; mais il fit de la dépense pour elle, et la suivit au Maine.
+Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après
+sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut.
+
+De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal de Châtillon,
+lui fit un jour des reproches de sa façon de vivre, car elle avoit
+fait cent sottises. Elle lui dit: «Vois-tu, ce n'est pas ce que tu
+penses; ce n'est que pour tâter, que pour baiser, pour badiner; du
+reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit
+comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée comme j'eusse
+voulu, je ne ferois pas ce que je fais.» Elle lui confessa que le
+comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit:
+«Que c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit
+encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait à
+Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui
+dit une fois qu'elle étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis
+elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune réponse;
+mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort prié: elle étoit au lit.
+Elle fit si bien qu'en présence de ses demoiselles qui ne sortoient
+jamais de la chambre (elles étoient un peu espionnes), elle mit le
+rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle a
+le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son père.
+
+Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu où
+ils pussent être en liberté. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas
+trop sûr, et qui étoit engagé ailleurs, fut long-temps sans s'y
+pouvoir résoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel:
+il n'alla point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la cour de
+derrière du logis de son père. Après avoir fermé soigneusement toutes
+les fenêtres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et
+avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs
+affidés dont la chaise étoit marquée 20[268], et les envoya chez
+madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. Or, la
+comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son
+monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle
+fit. Après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel:
+«Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouveroit dans
+deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une
+affaire qui presse.»
+
+ [268] Toutes les chaises ont leur numéro. (T.)
+
+Après elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'étoit le mot; elle entre
+dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur
+l'escalier, car l'appartement du galant répond sur le derrière, et est
+par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit:
+«Voilà le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle n'est point
+badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: «Ah! mon cher, que je
+vous aime!» Il lui dit: «Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation
+de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu
+autant.» Elle souffrit cela sans se fâcher. Elle ne lui avoua pourtant
+rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa
+belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma soeur, à
+vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous
+aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-être, disoit-elle;
+je n'en voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze jours sans y
+aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. Elle le crut
+bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui
+fit rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis,
+et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit
+passé entre eux.
+
+Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal de
+Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient,
+et tout alloit à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit
+donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller
+trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, elle dit à madame de
+La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela
+pouvoit être vrai. On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à
+l'abbé d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit
+cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua
+qu'elle avoit couché avec le comte Du Lude.
+
+Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de
+Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point
+quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé
+Hacqueville[269] étoit alors son galant. Les dévotes, voyant qu'elle
+ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer,
+lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui
+dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu.
+
+ [269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du
+ cardinal de Retz et de madame de Sévigné, celui qui se
+ multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les
+ d'Hacqueville_.
+
+J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de
+Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs
+gardoient pour tâcher à faire rompre le mariage; c'est pour cela
+qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il
+a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez impertinent pour
+lui dire qu'il avoit été cruel à la reine de Suède pour lui être
+fidèle. Il a été quelque temps en Suède.
+
+La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, ce fut quand
+Bertaut, l'_incommode_[270], à la première visite, après maints beaux
+propos sur ses mérites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe.
+Elle appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle se
+retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce feu.» C'étoit l'hiver.
+Quand ils se furent retirés: «Ne vous repentez-vous point? lui
+dit-elle. Sans la considération de madame de Motteville, je vous
+perdrois.» Après, elle alla conter sa déconvenue à madame de Revel,
+qui lui dit: «Voilà bien de quoi! Madame de Savoie a bien été
+colletée[271].»
+
+ [270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère
+ de madame de Motteville.
+
+ [271] Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du
+ surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.)
+
+M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si
+visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien
+arrivé. Rambouillet l'avertit que dès qu'elle lui auroit fait quelque
+faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite.
+
+Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna
+sur les oreilles une fois. L'abbé de Bruc, frère de madame Du
+Plessis-Bellièvre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va
+tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse;
+elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines
+gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une
+telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles.
+
+ [272] René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez
+ distingué, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la
+ comtesse de La Suze.
+
+Le reste est dans les Mémoires de la régence.
+
+
+
+
+LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC[273].
+
+
+Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison
+de Normandie. C'étoit un étrange maréchal de France. On disoit qu'il y
+avoit en lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit pas
+dire pourtant que ce fût un honnête homme. Il étoit bien fait, dansoit
+bien, jouoit bien du luth, étoit adroit à toutes sortes d'exercices,
+avoit de l'esprit, et se mêloit même d'écrire en vers et en prose;
+mais il ne faisoit rien avec grâce[274].
+
+ [273] Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux
+ le 12 septembre 1644.
+
+ [274] M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le
+ carrousel; l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il,
+ Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmandé les Muses,
+ que je n'en ai pu avoir raison. (T.)
+
+On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau tous les princes
+lorrains, ils se firent tous jolis garçons. L'ambassadeur d'Espagne le
+vint voir après dîner. M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le
+saluer, ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur en
+sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: «Vous n'irez
+pas plus avant, et je vous en empêcherai bien; il n'y a guère de plus
+forts hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui qui se piquoit
+d'être grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet;
+il le prend, et le culbute en bas des degrés. Cela fit bien du bruit;
+mais on apaisa tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois,
+disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.»
+
+ [275] Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson.
+ «Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.)
+
+Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre,
+son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: «Venez vite pour mon procès;
+j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il
+part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; c'est la moitié du
+chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite
+lui ouvre une chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie!
+Quel bruit est-ce que j'entends céans?--Il y a une noce,
+monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, répondit-elle, je n'en jetterois
+pas ma part aux chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de
+Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour.
+Par bonheur l'affaire avoit été différée.
+
+Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda à
+boire à une hôtellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda
+si elle avoit des soeurs. «J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il
+descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et
+disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces
+divines mains avoient lardés. Par ces sortes de visions il faisoit
+enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en
+fâchoit jamais.
+
+La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon père à ses
+enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal fut six heures chez une
+femme, il fit un impromptu qui disoit à la fin:
+
+ Il .... ses gens et ne .... pas la belle.
+
+ [276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé:
+ _Testament, ou Conseils d'un père à ses enfants_, 1655, in-12.
+
+Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, une des plus belles
+femmes qu'on pût voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: «Si
+elle me donne des pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit
+aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour
+savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouvée à
+table tête à tête avec le maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des
+perdrix en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils aîné,
+le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, se mit à rire: «De
+quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes
+qui, après avoir plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les
+gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit été donnée
+par son mari, jeune homme qu'on avoit envoyé voyager en Italie après
+l'avoir marié à dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa
+femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien;
+elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis elle ne fit
+qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela d'une faim canine, et ce
+fut à cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour
+qu'elle l'épousa. Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il lui
+falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir,
+prendre de l'opium le soir.
+
+Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage
+viendroit bien tard, et que son père avoit d'assez bonnes dents pour
+tout manger, prit la soutane à la persuasion de M. de Bassompierre,
+qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna
+une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frère,
+aujourd'hui M. de Saint-Luc.
+
+
+
+
+LE COMTE D'ESTELAN[277].
+
+
+Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comté
+d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre étoit
+colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna
+pour renoncer à la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux
+pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant été mis dans
+la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et
+la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause
+de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente;
+ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout
+bien.
+
+ [277] Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte
+ d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six
+ semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils
+ aîné.
+
+Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre abbé eût fait
+fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit porté à la satire. Un jour
+M. de La Rochefoucauld le défia de rien trouver contre lui; il fit ce
+sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc
+m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan qui a fait
+l'épitaphe que voici, mais bien Comminges:
+
+ La mort ici-dessous rangea
+ Deux corps qui mangèrent Brouage;
+ Ils eussent mangé davantage,
+ Mais la v..... les mangea.
+
+Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, m'a dit que le comte
+avoit fait depuis celle-ci par avance:
+
+ Enfin Saint-Luc ici repose,
+ Qui ne fit jamais autre chose.
+
+M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte ne demeuroit guère
+à la cour: il alloit souvent à Sainte-Menehould, en Champagne, proche
+de son abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu nommé
+d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premières années du
+ministère du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de
+Bray, que plusieurs personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il
+l'ait fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, l'origine
+du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse à
+Reims: son frère en a une copie. Puis il l'avoit donnée à feu M.
+d'Esperses, et même à feu Châtellet, pour avoir sa satire contre
+Laffemas.
+
+ [278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: _Le
+ Gouvernement présent, ou Eloge de Son Éminence_, plus connue sous
+ le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pièce à Favereau,
+ conseiller à la cour des aides. (_Dict. des livres condamnés au
+ feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapporté dans la note 1 de la
+ p. 366 du t. 1, où nous avons déjà parlé de cette pièce, que
+ Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais le témoignage
+ contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorité. Il
+ dit positivement que la _Milliade_ est de l'abbé d'Estelan.
+ (_Mémoires de La Porte_ dans la deuxième série des Mémoires
+ relatifs à l'histoire de France, t. 59, p. 356.)
+
+La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut à
+vingt lieues de là, il s'avisa qu'il avoit laissé cette histoire et
+autres pareilles dans un cabinet d'ébène en cette chambre. Il jure et
+peste. Ce gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les aller
+retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce
+jour-là dans cette chambre, étoit par bonheur sorti avec tous ses
+gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le
+soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces meubles, demanda
+la clef de ce cabinet; peut-être même le fit-il ouvrir faute de clef.
+Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M.
+le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre,
+et ne lui montra qu'une copie où il n'y avoit que des choses à
+l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original.
+M. de Saint-Luc, dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien
+lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui porta.
+
+Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour venir à Paris; il
+tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez
+mal à Tours où il s'arrêta, et y mourut au bout de quinze jours à
+l'âge de quarante ans.
+
+
+
+
+LA MONTARBAULT,
+
+SAMOIS, ET DE LORME.
+
+
+La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut mariée à un
+homme de la condition de son père; mais elle le quitta bientôt, soit
+qu'elle se fût fait démarier, ou autrement. Elle vint à Paris, où elle
+fut entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne lui étant pas
+assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut faire une finesse qui lui
+pensa coûter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais
+elle avoit pris du poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût
+survenu à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine
+à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme nommé Montarbault, à
+qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet
+homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, elle avoit
+l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa
+beauté commençant à diminuer, elle se mit à souffrir; elle avoit un
+million de secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit
+faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien
+accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des
+lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du
+monde la plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal pour
+la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses,
+elle y perdit pour sept à huit mille livres de pierreries que le duc
+lui prit quand il vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs
+promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouvé
+l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle
+s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencèrent à
+travailler à ces machines. On en fit une pour essayer, qui
+véritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller
+ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux
+espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans
+se relayer; ainsi cela eût plus coûté que des chevaux.
+
+ [279] Dans l'enclos du Temple, à Paris.
+
+Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y
+entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa pierre philosophale, un
+nommé Morel, qui avoit été commis de Barbier; mais elle, au contraire,
+fut accusée, et eut bien de la peine à se débarrasser.
+
+En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la soeur de
+Chandeville[280], qui étoit neveu de Malherbe; la vit chez un
+gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas étrange, car il
+étoit jeune, et elle avoit encore de la beauté, étoit cajoleuse, et
+débitoit agréablement; elle avoit changé de nom. Il fit en sorte
+auprès de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault de
+venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez
+facile, la retint deux mois entiers chez sa mère, qui, charmée de
+cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui
+faire voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, n'étoit pas
+plus sage que de raison; elle avoit toujours été une extravagante, qui
+se vouloit battre en duel à tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens
+à Paris, logés dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins
+s'étonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite;
+il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de
+Rambouillet, qui étoit une fille fort adroite, se trouva un jour chez
+une femme de ses amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle,
+qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver
+bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de Rambouillet. Elle y
+fut, et cela fut rapporté à madame la marquise, qui s'informa si bien
+qu'elle sut que c'étoit la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit
+donné autrefois à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit
+accompagné sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de
+Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y
+avoit de l'amour, et qu'il n'avoit osé la venir voir de peur que cela
+ne se découvrît. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici
+renvoyèrent cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la
+Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et
+ailleurs, et que pour y faire consentir le frère, elle lui disoit:
+«Cela me servira, parce que ceux à qui j'ai affaire aiment à voir de
+belles personnes.» Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris.
+Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui
+dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une
+difficulté à l'affaire: c'est qu'il s'étoit vanté d'être parent de MM.
+de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur
+cela, madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, comme à une
+personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir
+cette grâce de madame la princesse.» La marquise, au lieu de lui dire
+les véritables raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle
+n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, il revint la
+voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le plus malheureusement du
+monde. «J'avois recherché l'une des deux filles de la baronne de
+Courville, auprès de Châteaudun. Ces filles étoient en pension dans
+une religion à Paris. Je la fus demander à sa mère: elle qui,
+quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que
+pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je
+voulois l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle
+avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai épousé un diable;
+elle a toujours le bâton à la main; elle bat ses gens et ses paysans à
+outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille
+injures.» En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de
+harangères et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela,
+le pria de ne dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce n'est
+pas là tout; ma mère et ma soeur la vinrent voir; elle les appela.....
+(là, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus
+avant; elle frappa ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère
+en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; je l'ai
+battue. Enfin, après bien du vacarme, nous sommes venus à Paris. Tout
+le jour elle ne fait qu'escrimer.» Madame la marquise disoit qu'elle
+espéroit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle mange,
+ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins (c'étoit en carême), et
+pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.»
+
+ [280] Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de
+ Malherbe, mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses OEuvres poétiques
+ ont été publiées dans le _Recueil de diverses poésies des plus
+ célèbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8º,
+ 2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres éditions.
+
+Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays,
+durant la vie de son mari et après, s'étoit toujours divertie; et
+n'ayant plus aucun reste de beauté, elle avoit été contrainte de
+prendre un homme qui lui servoit de maître-d'hôtel et de galant tout
+ensemble. Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme il
+voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu savoir mon humeur,
+et vous ne devez pas prétendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon
+premier mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet homme, mais,
+comme il est débonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma
+pourtant sa femme, et ne la laissoit voir à personne. Un conseiller au
+Châtelet de Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut
+qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui adroitement se
+glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission
+de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya
+un lieutenant du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant mit
+le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps après une affaire les
+obligea à venir à Paris tous deux. L'argent manqua bientôt au
+cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa
+femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le
+faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne
+nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint demander franchise à
+l'hôtel de Rambouillet, parce qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel.
+Celui à qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment,
+répondit-il, et n'est-ce pas un hôtel?»
+
+Pour De Lorme[281], dont nous avons parlé ci-dessus, les eaux de
+Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y ont mis aussi lui-même[282].
+Il a gagné du bien et est à son aise. On dit qu'il prétendoit que ceux
+de Bourbon lui érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire
+intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris
+pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a
+grande apparence, car sous ce prétexte il ne voulut jamais payer pour
+quarante écus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche
+et à Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, comme
+s'ils ne lui étoient pas assez redevables à lui qui faisoit aller tant
+de gens à Bourbon, et qui disoit à tous que la Flèche étoit la
+meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est
+fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé
+accompagner à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec
+lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que
+madame d'Aiguillon le souffrît. A cette heure qu'il est vieux, il
+craint le serein, et dès que cinq heures sonnent, il se met je ne sais
+quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tête, qui, avec son habit de
+satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus
+plaisante figure du monde.
+
+ [281] Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut
+ en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un
+ bouillon rouge, dont il faisoit la panacée universelle. On voit
+ dans un livre intitulé: _Moyens faciles et éprouvés dont M. De
+ Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos
+ rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans_ (Caen,
+ 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se
+ préserver du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver
+ dans une chaise à porteur devant son feu. Il avoit un lit de
+ brique, couchoit habillé avec six paires de bas drapés et des
+ bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs à ce bizarre
+ ouvrage.
+
+ [282] Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un
+ médecin de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale
+ d'Estrées, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du
+ secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut à entrer,
+ Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre médecin, comme étant
+ de la Faculté de Paris, le suit. De Lorme, en présence du
+ maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, prend un bâton
+ de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on
+ court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon
+ fils.--Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire
+ revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.)
+
+ [283] Etoffe du temps.
+
+J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de cet homme; il
+s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville lui montra une
+grande élégie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. «Hé! lui dit-il,
+combien faut-il de vers pour une pièce de théâtre?--Quinze cents ou
+environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le médecin, vous en devriez
+faire une, voilà déjà le tiers, des vers fait.»
+
+
+
+
+JALOUX.
+
+DES BIAS.
+
+
+Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné de Monferville,
+dont nous avons parlé ci-dessus à l'article de Thémines[284], avant
+que d'être marié ne bougeoit, à Paris, du b....l et du cabaret. Il
+étoit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être:
+quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la troquoit contre
+une neuve chez une lingère, et en changeoit dans sa boutique. Il y a
+plus de treize ans qu'il est marié à une personne de bon lieu, bien
+faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après
+avoir été long-temps sans vouloir que personne allât dîner chez lui
+(il demeure à la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux
+de ses valets même, et non content de l'avoir enfermée au troisième
+étage, afin qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas avec
+des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique
+huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, pour gouverner tout
+chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa
+aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance
+admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit
+doigt de la main gauche estropié et tout crochu, et qu'il dit que si
+elle fait des enfants qui ne l'aient pas de même ils ne seront pas à
+lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu,
+soit par la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme
+gagnée le leur rompe en naissant.
+
+ [284] Voir précédemment, pag. 236.
+
+Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus
+importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir
+de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-même: «Je me tue
+à faire mes affaires moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en
+prend trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi occuper
+trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la couchée un autre, et le
+lendemain un troisième, disant: «J'ai bien fait mes affaires
+jusqu'ici, je les ferai bien «encore.» Il a de l'esprit et faisoit
+bonne chère à ses amis, quand il n'étoit pas si abîmé dans sa
+jalousie. Son père étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de
+Pontorson.
+
+
+
+
+RAPOIL.
+
+
+Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une femme bien faite, mais
+elle avoit une dartre à la joue qui se renouveloit tous les mois, en
+sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit
+jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la guérir,
+par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. Il n'y gagna
+rien: elle étoit fort coquette et enfin elle se fit démarier. Elle
+enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame
+_Rapoil_.
+
+
+
+
+MOISSELLE.
+
+
+Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur de Moisselle, se
+trouvant avec peu de bien, à cause que son père avoit mal fait ses
+affaires, prit l'épée, et en Hollande, ayant acquis quelque
+réputation, une dame de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la
+plus folle de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante,
+elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son mari regardoit de
+trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et à table, en mangeant
+après avoir été long-temps sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma
+foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle fût cent pieds sous
+terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom de la belle. Et dans
+cette vision une cassette lui ayant été volée, elle disoit que c'étoit
+cette fille qui l'avoit volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait
+voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari.
+Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le
+suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. Il est contraint,
+quand il est levé, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutumé à la
+laisser criailler tout son soûl.
+
+
+
+
+TENOSI, PROVENÇAL.
+
+
+Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. Un gentilhomme
+provençal, nommé Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant,
+recommanda sa femme à un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit
+profession d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet ami
+en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidèle
+que lui. Ils vécurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours.
+Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais
+ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces amants, comme
+j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion qu'ils ne doutoient point
+que le mari ne fût bientôt averti de tout; ils se résolurent de s'en
+défaire, et l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la
+tête coupée, tous deux en même temps, et sur un même échafaud. On les
+mène donc au supplice: cet homme étoit le plus abattu qu'on eût pu
+voir, et la femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme on
+le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne l'exécutât
+qu'après cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des
+choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un
+furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre
+au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de sa maîtresse à
+bas, qu'il témoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi
+parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que
+c'étoit par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette
+passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, que la
+dame ne fût sauvée par quelque miracle, et qu'un autre n'en jouît
+après: ce fut ce qui l'avoit fait résoudre à empoisonner son ami,
+comme il l'empoisonna, le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner
+le loisir de coucher avec sa femme.
+
+
+
+
+COIFFIER.
+
+
+Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au Châtelet, et
+dont la mère étoit cette célèbre pâtissière qui fut la première qui
+s'avisa de traiter par tête. Le père avoit eu quelque habitude avec le
+président Le Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que,
+s'étant mêlé de finances quand le président fut fait surintendant, il
+prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme
+grave et terriblement cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit
+Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour
+faire des révérences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire
+du Châtelet, c'étoit un honnête homme, mais que pour un homme à
+carrosse, ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi sotte que lui
+et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête garçon, qui ne les
+pouvoit souffrir, et il étoit toujours absent; ce fils mourut fort
+jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel
+homme c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père le
+maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, celui qui, avec
+La Raillière, avoit fait le traité des aisés. C'est une petite
+créature qu'on peut dire jolie; mais après les nains, il n'y a rien de
+si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionnée. Cette petite
+créature, élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un garçon
+qui fût un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le
+père et la mère de Coiffier n'étaient pas alors à Paris, ou du moins
+en partirent aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. Le
+mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant homme devoit
+donner de la liberté à sa femme, lui laissoit faire en partie ce
+qu'elle vouloit: il lui donnoit même à faire la dépense; notez que
+c'étoit un oison. Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de
+compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point;
+tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne lui coûtoit rien.
+Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles à une
+demoiselle de sa mère qui l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la
+femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles.
+
+ [285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre précieuse dont
+ la surface est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou
+ d'argent. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère étoit mort; elle
+s'habilloit de couleur, et quand sa mère venoit elle se mettoit entre
+deux draps tout habillée, et on a jeté quelquefois sur le fond du lit
+la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons du
+quartier.
+
+Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin du
+Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit
+avec sa demoiselle jusqu'à deux heures après minuit, et le mari fut
+contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle
+n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet homme lui donna
+durant l'absence de sa belle-mère la gâta entièrement, et quand les
+bonnes gens furent revenus, elle avoit déjà pris un fort méchant pli;
+d'ailleurs elle est naturellement étourdie, et par malheur elle a
+toujours eu affaire à des étourdis.
+
+Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garçon de la
+ville, lieutenant aux gardes, nommé Busserolles, si fou qu'il alla
+attaquer lui seul à la Don Quichotte une bande de sergents qui
+menoient un homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est
+vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima quelque
+terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi si sottement qu'on l'a
+cassé, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme
+alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là
+auprès, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on médit furieusement avec
+Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela;
+elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui
+savoit que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva cela
+nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne revînt plus chez
+elle. Voilà grande rumeur au logis: on défend à la petite femme de
+voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas même sa mère, car la
+belle-soeur et la mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois:
+«Jésus! que faire au Cours? Le Roi est parti.»
+
+Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission d'aller
+au Cours avec sa gouvernante, tantôt on la resserre tout de nouveau:
+le mari est devenu tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques
+campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait et étoit
+assez raisonnable; mais à cette heure il garde sa belle-soeur: on
+croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste.
+
+Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont tous les espions
+de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en
+visière plusieurs fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et
+enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. Quand
+on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» Et elle, qui étoit
+toujours à la fenêtre, crioit: «J'y suis;» mais cela ne servoit de
+rien.
+
+Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la
+famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une
+place tout auprès de la petite dame, et il causa avec elle à la barbe
+à _Pantalon_ tant que le sermon dura.
+
+Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en aucun lieu que
+sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes.
+Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empêcher de la
+laisser aller jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son
+fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle lui permet
+de lui écrire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter
+le lendemain à la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile
+que son maître, rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer
+qu'il portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il
+lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes les fois.» Il faisoit
+réponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mère
+l'écrivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des
+louis, et écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus fin;»
+puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère meurt quelque
+temps après: cette petite étourdie ne put s'empêcher d'en témoigner de
+la joie, et elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair:
+le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les
+gens. Elle fut depuis comme prisonnière, jusqu'à entendre la messe
+chez elle, et à n'avoir permission de regarder à la fenêtre que
+certains jours. Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari,
+entendant passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; il cria:
+«Il y en a qui sont bien aises!»
+
+
+
+
+MADAME LÉVESQUE
+
+ET MADAME COMPAIN.
+
+
+Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit une des plus belles
+filles de Paris. Elle étoit blonde et blanche, de la plus jolie taille
+du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé
+Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et qui a fait de
+si belles choses en prose), la vit à la procession du grand Jubilé de
+1625. Sa beauté le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la
+procession s'arrêtoit pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la
+demoiselle étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi beau
+couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui semblât admirable, et
+qu'il en fût touché, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il
+fût extrêmement jeune, il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que
+de se jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux de ce
+quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut ébloui, et il dit
+qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus
+gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant
+sa porte, où elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil
+amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indifférent. Comme il
+souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, un avocat au Parlement,
+nommé Lévesque, l'épousa quelque temps après. C'étoit un petit homme
+mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien aise:
+il se met à aller au Châtelet, parce que le mari avoit pris cette
+route à cause de son beau-père; le prétexte fut qu'un jeune homme doit
+commencer par là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez
+long-temps sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque réputation;
+et un matin, s'étant trouvé avec quelques avocats, parmi lesquels
+étoit Lévesque, on proposa de faire une débauche pour voir ce que ce
+nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en
+revenir. Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et chez
+lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu'à onze heures du soir:
+la femme y fut toujours présente, et ne quitta pas d'un moment la
+compagnie.
+
+ [286] _Carrousse_, bonne chère qu'on fait en buvant et en se
+ réjouissant. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la belle; toutefois
+il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme
+étoit entourée de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui
+dirent bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit accès;
+car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle
+disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tête pour tête sous
+le Cloître des Mathurins, et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit
+osé prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier;
+elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir quand il voudroit.
+Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent
+bientôt l'alarme au camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas
+plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès en
+peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met à rendre
+bien des devoirs à la mère qui logeoit porte à porte. Cette mère,
+aussi étourdie qu'une autre, prit ce garçon en telle amitié, qu'elle
+ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que
+le père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle n'étoit
+qu'une bête. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune:
+il se résout à rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit
+pu, parce que c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se
+piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre avocat: il se
+laisse bientôt prendre, et à tel point, qu'il en étoit incommode, car
+il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu
+et avoir un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour,
+son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir quelquefois cet
+impertinent. Ils lièrent une société; ils mangeoient trois fois la
+semaine ensemble, tantôt chez d'Ablancour, tantôt chez quelque
+traiteur.
+
+Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce fripon qui a fait
+quelque temps des catéchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a
+fait l'espion du cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la
+prétendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se moqua
+de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena un jeune abbé qu'on
+appeloit l'abbé de La Terrière, qui s'éprit aussitôt: celui-là n'y
+réussit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vérité de
+l'affaire, s'avisent de gagner un des prêtres qui, certains jours de
+la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent
+l'absolution des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit accoutumé de
+se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva seul. L'avocat se confesse à
+lui de coucher avec une femme mariée; et après cela le prêtre dit
+assez haut: «Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que
+je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne sais quel traîneur
+d'épée le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes:
+«Monsieur, lui dit-il, un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire
+jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres
+sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je
+vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer:
+il a encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il a vendu à
+l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se fit Minime ensuite, et fit faire
+des excuses à Patru.
+
+Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des requêtes et petit-fils
+d'un commissaire du Châtelet. Lévesque étoit tout fier qu'un fils de
+maître des requêtes fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce
+n'étoit qu'un impertinent.
+
+Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand _Dom Scélérat_.
+
+Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps sans traverses,
+jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble dans la chambre de la
+belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant
+de les voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché
+tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il faudra rompre avec
+lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en
+vais: dites-lui que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne
+veux plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il
+demande, mais ne vous en épouvantez point.» Cela arrive comme il
+l'avoit dit: Lévesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui
+avoient brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve
+Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui
+avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour
+même à sa femme: «Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a
+aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit,
+répondit-elle, qu'il partit de céans très-mal satisfait.» Ce
+ressentiment que Patru avoit témoigné fit l'effet qu'il espéroit;
+voilà Lévesque à courir après lui. Comme ils étoient sur le point de
+renouer, Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit si bien
+revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle se fiât à lui en toutes
+choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas
+renoué avec lui. Il déclara aussi qu'il lui devoit quelque argent,
+dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste
+combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que Patru diroit.
+
+La veuve envoya quelques jours après demander au galant combien son
+mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne
+lui étoit rien dû. Elle lui écrivit que cela étoit venu à la
+connoissance de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et
+qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit qu'il s'en
+garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement qu'elle
+payât, il y avoit tant; qu'elle en fît comme elle le trouveroit à
+propos; mais qu'il ne pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit,
+quoiqu'il sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. Le
+père, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit à sa
+fantaisie.
+
+Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de
+sûreté à une veuve qu'à une fille. Elle le pressoit de la venir voir:
+lui s'en excusa un temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il
+retournât si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le
+monde savoit qu'il étoit mal. Après, il lui parla franchement, et lui
+dit «qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il
+l'épousoit, il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit pas,
+il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» La voilà au désespoir.
+Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit
+revenir; elle alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il
+m'a avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal
+passé son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du
+monde, et dont il étoit aussi amoureux qu'on pouvoit être, le
+souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur.
+Il en eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il ne vit
+jamais depuis madame Lévesque chez elle.
+
+La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants,
+s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, et on ne sait si
+Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu président de
+Mesmes et le président Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour
+quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là et bien
+d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit
+confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils
+lui faisoient offrir.
+
+La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et riche, mais fort
+écervelé et assez matériel, s'en éprit et n'en eut rien qu'avec une
+promesse de mariage; il y eut même un contrat de mariage ensuite et un
+acte de célébration. Durant six mois et davantage, la mère de La Barre
+la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle eût plaidé comme il
+faut, elle auroit gagné sa cause; mais il ne dit point cette
+particularité, on ne sait pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour
+elle, la chose eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut
+dit qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus pour elle, et
+vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procès fut quatre
+ou cinq ans à juger.
+
+Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux de la Dalesseau,
+fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit été à un
+quart d'écu: jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de
+Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle devint aussitôt
+fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dépensoit
+mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle
+par-dessus le marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le
+grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. Une fois il
+passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue
+jusqu'à ce qu'elle quittât le métier; alors, car elle avoit amassé du
+bien, elle vivoit en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de
+qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a
+dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux,
+et qu'il lui eut demandé comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le
+crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de ses lettres, dit
+qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal aisé,
+conseiller à la cour des Aides, nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve
+qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle.
+
+Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nommé Compain de
+Tours, petit partisan, qui étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit
+une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le
+monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payât bien. La
+Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car
+le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez
+plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les
+laisse aller. Trois ou quatre heures après il prend la poste avec un
+nommé La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à
+Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, se coucha
+dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver mal. La Barre ne se
+laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain
+soupoit à table d'hôte. Après souper La Salle l'engage au jeu, de
+sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit
+venu. Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point d'argent:
+La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter à la
+servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur
+couchée, La Barre dit à La Salle que la Compain ne lui avoit pas
+laissé un sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de
+garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laissé mon
+épée, répond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent
+apparemment.» Ils retournèrent à Paris.
+
+Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à la Compain; mais
+elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut avis qu'un conseiller de
+Tours, nommé Milon, étoit le beau, et qu'ils se réjouissoient tous
+deux à ses dépens: il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie
+son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la
+donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. Cette intelligence
+fut découverte, et le conseiller présenta requête, disant que cet
+homme étoit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous
+main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme et
+le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La Barre,
+confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il jura de se venger.
+En ce noble dessein il achète quatre estocades de même longueur, et
+s'en va à Tours avec un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir
+de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui,
+et ne se voulut jamais battre.
+
+J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris qu'on en fit un
+vaudeville que voici:
+
+ Je suis la belle Tourangelle
+ Qui viens me montrer à la cour.
+ Qui sait acheter mon amour
+ Ne me trouva jamais cruelle;
+ Et l'on m'appelle la Compain,
+ Car mon ... est mon gagne-pain.
+
+Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel godelureau lui
+donna une sérénade. Le lendemain elle lui dit: «Monsieur, en vous
+remerciant; vos violons ont réveillé mon mari, et il m'a _croquée_.»
+
+L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je l'ai dit, et La
+Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, fort embarrassé, car il ne la
+vouloit pas épouser, et après toutes les dépenses qu'il avoit faites,
+il lui étoit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner.
+Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, nommé
+Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis chez son père, lui
+vint offrir sa fille; elle étoit assez jolie, et son bien au compte du
+père étoit assez considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite,
+on a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque a eu
+bien de la peine à être payée pour ses quinze mille livres et pour les
+vingt mille livres applicables à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel
+il fut dit que ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la
+mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis qu'elle eut
+perdu son procès. Durant tout ce tripotage, elle se remaria à un
+avocat du Châtelet, nommé Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien
+avec les procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause grasse
+pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Châtelet, qui avoit
+été contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'étoit lui,
+et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le
+plaidoyer sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et le
+lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si bon ordre que la
+cause ne fut point plaidée: même il y eut quelques clercs qui furent
+mis en prison.
+
+La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son mari à aller
+demeurer à Chinon, et à y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on
+leur avoit dit être à vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs
+meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde à
+Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé de leur vie. Ils y
+furent joués et ne trouvèrent point de charge à vendre, et ils se
+virent contraints de demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le
+loisir de se rétablir à Paris.
+
+
+
+
+LA CAMBRAI.
+
+
+Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Châtelet, au
+bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en
+eût dans toute la bourgeoisie. Elle étoit entretenue par un auditeur
+des comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en
+avoit point de soupçon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit,
+tant il étoit bon, que c'étoit à sa considération que ce garçon lui
+prêtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune
+assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille écus.
+
+Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien
+fort, se mit à couvert tout à cheval sous l'auvent de sa boutique;
+mais pour être plus commodément il descendit et entra dans l'allée de
+la maison. La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, et,
+l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra
+fort volontiers; les voilà à causer. La dame, qui n'étoit pas trop
+mélancolique, se mit à chanter une chanson assez libre. «Ouais! dit le
+galant en lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit bien
+qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, mon cher
+enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle
+chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une
+petite inclination.» Cependant la pluie se passe, et notre avocat
+remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, il avoit assez
+d'autres affaires. Il fut près d'un mois sans retourner chez la
+Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de
+temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout
+beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez me voir dimanche,
+il n'y sera peut-être pas, et, s'il y étoit, vous n'avez qu'à demander
+un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce
+poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» Qui
+s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à une telle assignation?
+Patru y manqua pourtant; il étoit amoureux ailleurs.
+
+Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il sut que cette femme
+étoit à une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui
+envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la
+compagnie étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers champs il
+galope jusque là. Il la trouve seule, et s'imaginoit déjà avoir ville
+gagnée; mais il fut bien étonné quand cette femme, après lui avoir
+laissé prendre toutes les privautés imaginables, lui déclara que pour
+le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la culbuta par
+plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il
+fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il étoit venu
+chercher. Un mois ou deux après, comme il passoit devant sa boutique,
+il la salua; un gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui
+connoissoit Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant si elle
+connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux que vous, lui
+dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela elle lui conta toute
+l'histoire, et ajouta qu'après y avoir un peu rêvé, elle avoit trouvé
+que c'eût été une grande sottise à elle de lui accorder la dernière
+faveur; que c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit des
+amourettes; qu'elle s'en fût _embrelucoquée_ (ce fut son mot); qu'il
+l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être ruinée, s'il eût été
+homme à cela. Il sut depuis que le jour même qu'elle le vit la
+première fois, elle commença à s'informer de sa vie et de ses
+connoissances. En effet, cette même femme, qui le lui avoit refusé à
+lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation.
+
+Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais elle n'avoit pas
+sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour
+Pec, ce ne fut que par intérêt au commencement, et depuis par
+reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le
+premier président Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une
+fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour
+son plaisir.
+
+
+
+
+COUSTENAN[287].
+
+
+Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a été un des plus
+méchants maris de France. Il donna une fois les étrivières à sa femme.
+A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant
+battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! c'est
+trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison
+partout.»
+
+ [287] Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644.
+ Tallemant a écrit partout _Coustenan_; mais le Père Anselme et
+ Movery appellent ce gentilhomme Contenant.
+
+Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup par-dessus son
+père. On dit qu'un jour que son père en colère le poursuivoit à la
+chaude, l'épée à la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y
+mit aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes donc pas
+mon père.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitôt, par ce que tu viens de
+faire, tu prouves assez que tu es mon fils.»
+
+Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons
+parlé ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas être plus
+honnête femme que sa mère; mais elle n'avoit rien de sa mère que la
+beauté; aussi avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable,
+et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mère
+pour bien élever des filles. Jamais femme n'a souffert tant
+d'indignités d'un mari, et jamais femme ne les a supportées avec tant
+de patience.
+
+ [288] Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé _Couslinan_ pour
+ _Coustenan_.
+
+Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est aussi extravagant. La
+nuit il lui prenoit à toute heure des visions: tantôt il lui disoit
+que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement,
+puisqu'elle étoit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantôt il
+vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à minuit il l'a
+mise en chemise à la porte. Un jour, comme elle étoit en mal d'enfant,
+il lui mit le poignard à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un
+garçon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit
+une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui
+crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un
+homme armé, comment ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant ce
+n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses.
+
+ [289] Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune,
+ marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle.
+
+Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre à tout
+le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi
+frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de
+Paris qui avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. Durant
+le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, étant en
+Italie avec M. de Créqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin,
+eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être par le crédit
+de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté,
+avoit épousé la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le
+petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre.
+Un avocat du parlement, nommé Chandellier[291], avoit une maison entre
+Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les
+arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit
+tirer raison à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition se
+voulurent mêler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette,
+capitaine des gardes de M. d'Orléans, fut trouver Chandellier, et lui
+représenta que puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit
+de s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un homme de qualité.
+«De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de
+qualité, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France.» La
+Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan:
+«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé plus fou que
+lui.» Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M.
+de Vendôme, il le fit prendre à Etampes, d'où il fut mené à la
+Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en
+danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de Tonnerre[292],
+qui depuis fut tué à l'armée, avec un bâton d'exempt, et suivi comme
+ils le sont d'ordinaire, ayant remarqué que la chambre de Coustenan
+répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet
+homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se
+sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais
+sauvé: le chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il
+vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» (les autres
+demeurèrent en bas à amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou
+à coups de marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs
+casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il descendit, et
+puis le conduisit à Gros-Bois, où il s'accommoda avec ses parties. Le
+voilà de retour au Vexin.
+
+ [290] Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en
+ premières noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de
+ Contenant, et de Philippe de Châteaubriant.
+
+ [291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire
+ un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile:
+ _Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptistâ_. Il
+ commença ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.)
+
+ [292] Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne
+ le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il
+ avoit épousé une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet
+ de duc), ne fit faire au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne,
+ qu'une petite porte au lieu d'une porte cochère, en disant: «Si
+ le Roi (c'étoit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en
+ carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi.» La
+ porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont
+ garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela.
+ (T.)
+
+Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant;
+mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un paysan qui avoit une assez
+belle femme. Coustenan, non content de l'avoir violée, la fit fouetter
+dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de
+gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'étoit à la
+campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan étoit retiré dans sa
+chambre, il monte avec une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit,
+dit-on, au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut
+ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à cul levé, avec deux
+de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans
+blesser les autres; grande discrétion pour un homme outragé, et qui
+n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que Coustenan se fût
+retiré auprès du feu, et le tua à travers les vitres, comme il lisoit
+une lettre[293].
+
+ [293] Cet événement eut lieu vers 1644.
+
+Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait
+dire que c'étoit lui qui avoit fait le coup. On soupçonna aussi
+quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa
+veuve, dix ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du
+bien, et étoit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa.
+Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille
+livres de rente, qu'il avoit achetée exprès, et tout ce qui se
+trouveroit dedans au jour de son décès. A toute heure il lui faisoit
+des présents; mais on ne trouvoit jamais la commodité de porter ces
+choses-là à Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y
+étoit dès qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle
+mourut l'été de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet
+habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite.
+Enfin, il le prit.
+
+ [294] Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit
+ qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier
+ mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en
+ auroit-il fait le don? Notre première supposition seroit-elle
+ fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le
+ second acheta postérieurement?
+
+Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il demeuroit au Maine.
+Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il
+alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois
+voulut capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit huit
+coups à tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et
+jette du troisième Coustenan par terre. Les autres vont à lui: il en
+blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui
+lui crie: «Ne m'achève pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le
+bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, donne-moi de quoi
+faire mon voyage.» Il lui prit tout son argent et s'en alla.
+
+
+
+
+MADAME DE MAINTENON[295]
+
+ET SA BELLE-FILLE[296].
+
+
+Madame de Maintenon étoit héritière de la maison de Salvert
+d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la
+province. Elle épousa M. de Maintenon d'Angennes, qui étoit à la
+vérité un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles.
+Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena pas une vie fort
+exemplaire; entre autres, on en a fort médit avec feu M. d'Épernon.
+Un jour, comme elle étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point
+accoutumé d'en user ainsi, d'aller prendre congé de madame la
+princesse de Conti. L'autre lui demanda où elle alloit: «Je m'en vais,
+lui dit-elle, trouver M. d'Épernon.--Vous, madame! répondit la
+princesse, et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?--C'est,
+madame, reprit-elle, qu'il m'a priée d'aller régler sa maison.» Une
+autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il
+y avoit un grand désordre à la porte, on ouït cette femme crier à
+haute voix: «Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai
+avouer par votre colonel en toutes choses.» Elle le prenoit de ce
+ton-là; et, sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries de la
+Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque bagatelle, elle
+vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit rien fait en France où elle n'eût
+eu bonne part. Un jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire
+qui est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence de bon
+nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure François_ de ce
+temps-là: elle regarda à l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne
+s'y étant point trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si
+je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un autre à ma place.»
+
+ [295] Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de
+ Salvert et de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles
+ d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647.
+
+ [296] Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis
+ d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle
+ est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-François d'Angennes,
+ marquis de Maintenon, qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve
+ Scarron, la terre dont elle a depuis porté le nom.
+
+ [297] Voir tome 1, p. 51, note 2.
+
+Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de la maison de
+Courtenay; ces Courtenay prétendent être princes du sang: cela
+l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en
+instruisit, et ayant trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte
+d'Auxerre, avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout
+bout de champ: _l'emperière ma grand'mère_.
+
+Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle se faisoit servir
+à plats couverts et avoit un dais. Mon beau-père[298] a une terre vers
+Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui
+donna à manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes du
+monde, entre autres sur le propos des bâtards: elle nous dit qu'elle
+se pouvoit vanter que ses _bâtards_, aussi bien que ceux des princes,
+étoient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une
+femme dît _mes bâtards_. Comme héritière et aînée de la maison, elle
+croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia à
+dîner. En attendant qu'on servît, elle nous pria de nous asseoir. Je
+fus tout étonné que cette folle se plantât à la place d'honneur, et sa
+belle-fille auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux,
+et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des femmes, qu'ils
+s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui
+n'avoient jamais été garnies, car il n'y eut jamais petite-fille
+d'_emperière_ si mal meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles
+magnifiques à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin
+pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, elle se mit au haut bout,
+et nous vîmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit
+d'ordinaire, servir sur table l'épée au côté et le manteau sur les
+épaules. Ce même officier avoit servi le jour de devant sur table,
+tête nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui
+elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, et que
+dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât que sa grandeur paroissoit
+en ce que ce même homme qui servoit nu-tête chez un particulier avoit
+l'épée au côté chez elle.
+
+ [298] Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le
+ financier.
+
+ [299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit
+ une dame. (_Dict. de Trévoux._)
+
+Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; elle se faisoit
+craindre comme le feu à ses valets et à ses paysans: aussi ne
+savoit-elle ce que c'étoit que de pardonner. Ses enfants étoient
+presque tous mal avec elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M.
+du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mère, madame du
+Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son mari; elle étoit de
+La Fayette; on en avoit fort médit. Cette fille étoit belle, mais elle
+ne dégénéroit pas; c'étoit, et c'est encore une des plus grandes
+écervelées qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour
+aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: «Ma
+fille, vous sortez d'une maison où l'on a toujours vécu en honneur;
+mais vous allez être sous la charge d'une belle-mère de qui on a assez
+mal parlé; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les
+yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez son mari, madame
+de Maintenon lui dit: «Ma fille, vous venez d'un lieu où vous n'avez
+pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une
+famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. Je vous
+conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer
+à tout ce que vous verrez.»
+
+ [300] Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.)
+
+Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, ne pouvoit manquer
+de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari
+l'ennuya bientôt. Il est vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui
+avoit l'âme aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à
+_chopiner_. La première chose qui éclata, ce fut je ne sais quel
+rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son père, lui
+défendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de
+bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay,
+le maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever par
+son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant
+dans une métairie comme un paysan, afin qu'il la pût voir tous les
+jours sans que le mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on
+apporta un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt à en
+faire parade. On vint dire à un autre homme de la cour, qui y étoit
+aussi, qu'un petit page le demandoit: c'étoit un poulet de la même. Il
+le montra aussi pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle
+contoit toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il savoit
+toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, elle se mit dans un
+couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer à la campagne avec son
+mari. La belle-mère vient à mourir, elle sort du couvent. Je me
+souviens d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses soeurs avec
+laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: «_Ma soeur, ma
+mère est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin, à six lieues de
+Loches, à l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne
+me trompe.»
+
+Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le
+carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre
+auprès d'elle à la fenêtre son portrait; elle étoit peinte en
+Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes,
+madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et
+toutes deux veuves, donnèrent de quoi marier cette fille, de peur
+d'accident, et la marièrent à un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour
+la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims[301];
+elle n'est pas trop belle.
+
+ [301] Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de
+ Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.)
+
+Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en liberté.
+Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette
+enfant, en 1654, étoit habillée magnifiquement; mais l'année d'après
+on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit
+les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit tué. On
+trouve en quelques endroits, dans les Mémoires de la régence, où il
+est parlé d'elle, à propos du duc de Brunswick, prince étranger, à qui
+elle fit faire une espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure,
+pour cinquante pistoles on couche avec elle.
+
+
+
+
+MADAME DE LIANCOURT[302]
+
+ET SA BELLE-FILLE[303].
+
+
+Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu
+parler de son père et de son aïeul. M. de Schomberg, son aïeul, homme
+de qualité, amena des reîtres en France pour le service de Henri III.
+Il s'établit en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de choses,
+mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées que sa femme fut
+long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât.
+Enfin, M. de Neubourg, père de madame du Vigean, qui étoit un homme
+intelligent et secourable, par amitié prit soin des affaires de cette
+maison, et la mit en état de se pouvoir maintenir.
+
+ [302] Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé,
+ comte de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul;
+ remariée en 1620 à Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La
+ Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674.
+
+ [303] Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du
+ Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648,
+ à Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf.
+ Elle mourut en 1654.
+
+Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour M. de Praslin, et lui
+aida si vertement qu'il maintint son rang à la cour, eut le loisir de
+pousser sa fortune, et se vit enfin maréchal de France.
+
+Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des finances, devint
+amoureuse de M. de Schomberg, père de madame de Liancourt, qui étoit
+encore tout jeune, et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle
+lui fit rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient
+été supprimées. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut
+si bien maintenir auprès d'elle qu'elle fit résoudre M. de Sully à
+marier son fils aîné du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec
+mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garçon,
+quoique du deuxième lit, n'eut pas laissé d'être fort riche s'il eût
+vécu; car celui qui lui a succédé, son cadet, le comte d'Orval
+d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus
+ridiculement du monde, sans avoir jamais paru.
+
+Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes religions,
+s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de
+Schomberg, ayant vu M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre.
+Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils
+aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité et de son
+ingratitude, qui étoit d'autant plus grande, que si sa fille n'eût été
+accordée avec le fils d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à
+Brissac.
+
+Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, il étoit
+stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit fort brune, mais fort
+agréable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si
+dégoûtant qu'elle conçut une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle
+avoit jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable:
+il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux,
+et elle ne lui avoit jamais parlé. Quand elle vit l'affaire avancée,
+elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère,
+auprès de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier de fléchir
+son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'épouser un homme
+qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut
+émue. Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit
+avantageuse, et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, voulut
+que l'affaire s'achevât.
+
+Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui rien accorder.
+Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle
+protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les démaria sous
+prétexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire
+en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a
+toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache que cela
+l'a toujours fait aller bride en main.
+
+Elle épousa ensuite M. de Liancourt[304], qui étoit fort riche; elle
+n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce
+garçon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce fût à cause
+des deux fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que
+naturellement elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas autrement sa
+félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre
+bizarre, elle fut démariée, et son frère, un M. de Schomberg, épousa
+une personne démariée d'avec M. de Candale.
+
+ [304] J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller
+ une dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant
+ son collier de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier
+ étoit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la
+ porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en
+ donna un autre. Jamais il ne s'est joué si chèrement avec
+ personne qu'avec cette chatte. (T.)
+
+Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'hôtel de
+Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'étoit une belle maison.
+Elle le fit jeter à bas pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui
+qu'elle n'achèvera peut-être jamais[305]. A Liancourt, elle a fait
+tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des allées et
+pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beauté.
+Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez
+plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont
+beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mêmes
+fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amères. Personne
+n'y mit la dent qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame
+d'Aiguillon d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, elle
+mena tout le monde dans une autre salle où il y avoit une bonne et
+véritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ouï
+faire. Un garçon qui passoit pour fort avare, perdit une collation
+contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que
+des boyaux, elles se mettent à le vouloir battre. Il fut dans une
+autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y
+trouver une collation magnifique.
+
+ [305] Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld;
+ il avoit son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se
+ prolongeoient jusqu'à la rue des Petits-Augustins. Il a été
+ abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a été construite sur ce
+ terrain.
+
+Quand madame de Liancourt vit son fils en âge d'aller à l'armée,
+quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle ne marchanda point et le donna au
+maréchal de Gassion, afin qu'il apprît le métier sous lui; on
+l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal
+en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler
+toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On
+le maria avec une héritière très-riche, fille du comte de Lannoi,
+gouverneur de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais bien fait.
+Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. Il s'étoit jeté dans
+cette cabale _garçaillère_ et libertine de M. le Prince[306], et il
+méprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de
+Brissac, peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps du
+mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle
+avala. Depuis, on la garde étroitement.
+
+ [306] Henri de Bourbon, père du grand Condé. (_Voyez_ son article
+ précédemment, t. 2, p. 180.)
+
+Il fut tué au second siége de Mardick[307], deux ans après son
+mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Dès avant cela, on
+dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle
+devoit être bien aise de passer l'été en un si beau lieu que
+Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son père,
+le comte de Lannoi, avoit fait bâtir une petite maison derrière le
+jardin de l'hôtel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer;
+de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperçut de
+bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez
+madame de Guébriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres
+comme de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela le fit
+résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec quarante
+chevau-légers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le
+lendemain. Le chevalier de Rivière disoit plaisamment: «Le bonhomme
+croit avoir enlevé madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé madame de
+Vardes.»
+
+ [307] Le 6 août 1646.
+
+ [308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La
+ Roche-Guyon, épousa le 13 décembre 1659 François, septième du
+ nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et
+ elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de
+ Liancourt, son aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté
+ le titre, note 3 de la page 160 du tome second.
+
+Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La
+Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa
+fille où il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientôt après
+elle fut mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils aîné de M.
+d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire s'avançoit, il alla
+trouver Jarzé, alors cornette des chevau-légers, et lui dit qu'il le
+venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui
+dire ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir à sa
+mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes lui ayant représenté
+qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la
+bienséance, il le lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie,
+trouver le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui dites, de ma
+part, que je m'étonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis à
+rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que
+personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en
+donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame
+de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé lui
+représenta que le plus court seroit de déclarer au prince d'Harcourt
+que M. de Vardes étoit si fort engagé dans cette recherche, qu'il ne
+pouvoit souffrir qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce
+qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez promis de me
+servir à ma mode.» Jarzé et Moret y allèrent donc; et le prince
+d'Harcourt ayant demandé à voir les lettres, Moret les lui montra: il
+les lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, «que
+puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, qu'il étoit
+résolu d'aller jusqu'au bout.» Il dit, peut-être lui a-t-on conseillé
+depuis de le dire ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que
+madame de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il
+feroit expliquer Jarzé, et cela est encore à faire. Tout le monde
+blâma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait
+son devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres.
+
+Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble
+sans qu'il arrivât du désordre: elle lui avoit, dit-on, déclaré
+qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle étoit allée avec sa
+belle-mère voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame
+d'Elbeuf à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre le
+soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni
+personne de ses gens n'étoit avec elle. A quelque temps de là, elle se
+glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à
+la porte, et revint dans une chaise rouge après que le carrosse que
+madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. Elle en envoie
+demander un à sa belle-mère, et dit après pour excuse qu'elle avoit
+été se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit
+point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne qu'elle
+croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, qu'elle étoit allée demander
+ses lettres à Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais
+qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable.
+Le prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il lui
+tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle
+fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes
+partit le lendemain pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on
+le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309].
+
+ [309] Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre
+ écrite par Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654.
+ «Que sert à madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon,
+ si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut
+ qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité c'est une
+ tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois
+ qu'après cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son
+ tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, il y a
+ long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une
+ personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui
+ donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu
+ qu'on la primât, et entre nous je crois que son mari est sur la
+ défensive.»
+
+Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à cause qu'ils
+n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, après avoir pris congé
+de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'étoit à onze heures
+en été, il vit un laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre
+de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit
+un carrosse à la porte, et peu de temps après sa femme y monter toute
+seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte
+derrière. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre
+après, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de
+Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les évite
+point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune inquiétude. Elle
+part en même temps, et retourne au logis, le mari à la place des
+laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle
+jouoit à se perdre de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en
+liberté.» Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime;
+mais la vérité est que la conduite de la bonne dame étoit pitoyable.
+
+Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin, fille du
+président de Barentin[310]. Il en étoit jaloux, et une fois il leur
+offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint
+amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour
+faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes
+fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce n'étoit pas grande
+conquête. Pour faire qu'elle y en entraînât d'autres, il obligea un
+jour sa femme d'en être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre
+lieues d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se mettre
+à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame de Rieux, leur
+belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions.
+«Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non,
+demeurez.» Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener à
+Montreuil; on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est
+contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant arrivée à Amiens,
+elle le pria de l'y laisser. Ce fut là qu'elle eut la petite-vérole
+dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec
+elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui
+demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il
+dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais
+qu'après il fut ravi d'en être délivré[311]. Il vit bien avec sa
+seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde
+d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre.
+
+ [310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de
+ Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a
+ vécu jusqu'en 1704.
+
+ [311] Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ
+ vingt-huit ans.
+
+
+
+
+LE PRÉSIDENT NICOLAÏ.
+
+
+Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du
+nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut
+bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il
+eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit
+vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'étoit une fort belle
+personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un
+cabaret, comme garçon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la
+mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on
+se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec
+bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le
+quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux
+devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en
+voulut plus ouïr parler.
+
+La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit
+conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui
+étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai
+qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se
+trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se
+raccommodèrent.
+
+ [312] _Voyez_ précédemment dans ce volume l'art. de la femme
+ Lévesque.
+
+Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une
+fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant
+morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle
+Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine
+de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en
+devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et
+il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de
+ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il
+l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la
+faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a
+mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa
+femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le
+logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui
+donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits,
+etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la
+grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir
+qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier
+président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de
+s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la
+chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit
+pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se
+faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se
+faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais
+sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit
+toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui
+n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il
+achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit
+ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour
+s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du
+côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement;
+elle étoit magnifique en toute chose.
+
+ [313] Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de
+ Touraine.
+
+ (T.)
+
+Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a
+été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie.
+C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à
+Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure,
+car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais
+que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez
+plaisant robin.
+
+Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les
+meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et
+il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient
+le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son
+côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul
+de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont
+elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda
+pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un
+point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix
+écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix
+sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus.
+
+ [314] Fieubet étoit d'une origine de finance.
+
+Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu
+l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon,
+il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de
+mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré,
+des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt
+pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et
+son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il
+y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les
+oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le
+suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie
+quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui
+promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le
+curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir
+sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa
+bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme.
+
+ [315] Bourg à six lieues de Paris.
+
+Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle
+avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner
+tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la
+tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir,
+elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits
+à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la
+présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne
+falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président
+Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise
+d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien
+proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat
+pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et
+puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de
+la mère et de la fille.
+
+
+
+
+PORCHÈRES L'AUGIER[316].
+
+
+Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud,
+dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de
+Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux
+traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la
+maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils
+s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de
+méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de
+Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers
+ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que
+voici sur les yeux de madame de Beaufort:
+
+ Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux;
+ Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
+ Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue,
+ Et le mouvement prompt comme celui des cieux.
+ Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux,
+ Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
+ Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue,
+ Des foudres de l'Amour signes présagieux.
+ Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal?
+ Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal;
+ Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique;
+ Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs.
+ Toutefois je les nomme, afin que je m'explique,
+ Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318].
+
+ [316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de
+ pièces de vers signées _Porchères_, sans qu'il y soit fait aucune
+ distinction des deux poètes qui ont porté ce nom.
+
+ [317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de
+ Porchères. Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils
+ étoient de deux familles différentes.
+
+ [318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus
+ excellents poètes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit
+ in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Séjour des Muses, ou
+ la Crème des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372.
+
+Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où
+il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est
+une fusée, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319].
+
+ [319] Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle
+ dans la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se
+ souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue.
+
+Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a
+contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les
+Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que
+vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles
+du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321].
+
+ [320] Brienne. (T.)
+
+ [321] Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe IV,
+ roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut
+ à Cologne, en 1654.
+
+La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les
+jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et
+autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de
+pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office,
+mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom
+de _ballet_ y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité
+d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se
+formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut
+dansé au mariage du duc d'Enghien[322].
+
+ [322] Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641.
+
+Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde
+après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur,
+qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut,
+en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à
+des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir
+de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne
+le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se
+servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à
+lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur
+permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met
+auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi,
+apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon
+habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni
+laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait
+au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous
+passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et
+lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant
+que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de
+cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui
+avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il
+n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit
+toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La
+maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau
+se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours
+quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se
+moque dans _Francion_, où un poète demande son pourpoint d'épigramme,
+etc.
+
+ [323] Voiture fit ce pont-breton:
+
+ Vous êtes seigneur,
+ Monsieur de Porchères;
+ Chacun vous révère
+ Et vous porte honneur.
+ Changez de jartières,
+ Monsieur le rimeur. (T.)
+
+Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle
+il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se
+peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que,
+pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit
+imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que
+Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des
+lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce
+fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit
+de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses
+lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien
+fait.
+
+
+
+
+LE PÈRE ANDRÉ[324].
+
+
+Le Père André, augustin, vulgairement appelé le _Petit Père André_,
+étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne
+famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et
+d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût
+dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et
+avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en
+conversation comme il prêchoit.
+
+ [324] André de Boullanger, dit _le petit Père André_, mourut en
+ 1657.
+
+Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se
+donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir.
+Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris,
+à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des
+principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient,
+l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325]
+s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter
+un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye
+de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à
+condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire;
+mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque
+chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut
+contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort
+suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le
+reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent
+pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai
+recueilli les meilleurs.
+
+ [325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV,
+ évêque de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il
+ abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir.
+
+Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant
+il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.»
+
+Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours
+que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur
+disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!»
+Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre
+fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes
+toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si
+j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!»
+
+Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la
+_Reine-mère_, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du
+Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.»
+
+Il prêchoit sur ces paroles: _J'ai acheté une métairie, je m'en vais
+la voir_. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant
+que de l'acheter.»
+
+A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la
+Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient
+faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le
+monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent
+bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien
+harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en
+vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne
+s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la
+tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le
+vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je
+croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit
+une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui
+étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà,
+dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il
+disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_.
+«Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand
+_Madelain_.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit
+de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de
+diable, de l'eau de Satan.»
+
+Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps
+de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite
+garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit
+une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes
+lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli,
+le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait
+des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine
+telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et
+venons à la seconde.»
+
+ [326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes,
+ etc.
+
+Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur
+un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en
+cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus,
+et vous les secouent comme tous les diables.»
+
+Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit,
+dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne
+tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.»
+
+«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y
+en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête.
+«Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.»
+
+Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui
+ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y
+fut. L'Évangile du jour étoit: _Dæmonium mutum_, etc. «Savez-vous,
+dit-il, ce que c'est que _Dæmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire:
+C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez;
+devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.»
+
+Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur
+la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous
+autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.»
+
+Pour montrer que l'honneur étoit plutôt _in honorante quam in
+honorato_ (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par
+exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président
+Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau
+lui demeure.»
+
+Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en
+parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand
+avocat-général.»
+
+Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas
+dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur
+le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent:
+_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute réplétion est
+mauvaise, et surtout celle de pain.»
+
+ [327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que
+ Tallemant étoit de la religion réformée.
+
+Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous
+voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous
+arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau! à l'anneau!_»
+Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ
+qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui
+sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le
+milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer
+s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis
+qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt
+des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur.
+On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on
+voyoit un meûnier, on crioit: «_A l'anneau! à l'anneau, meunier!_» On
+fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des
+femmes, avec une chanson que voici:
+
+ Dieu! que la mouche a d'efficace!
+ Que cet animal est charmant!
+ Le plus parfait ajustement
+ Sans elle n'auroit point de grâce.
+ Si vous n'avez mouche sur nez,
+ Adieu galants, adieu fleurettes;
+ Si vous n'avez mouche sur nez,
+ Adieu galants enfarinés.
+
+ Vous auriez beau être frisée,
+ Par anneaux tombants sur le sein,
+ Sans un amoureux _assassin_[328]
+ Vous ne serez guère prisée.
+ Si, etc.
+
+ Portez-en à l'oeil, à la _temple_,
+ Ayez-en le front chamarré,
+ Et sans craindre votre curé,
+ Portez-en jusque dans le temple,
+ Si, etc.
+
+ Mais surtout soyez curieuse
+ Et difficile au dernier point,
+ Et gardez de n'en porter point
+ Que de chez la bonne faiseuse.
+ Si, etc.
+
+ [328] Espèce de mouche. (T.)
+
+
+LES ENFARINÉS.
+
+ Houspillons des modes nouvelles,
+ Singes des galants de la cour,
+ Venez farcer à votre tour,
+ Car le théâtre vous appelle.
+ Si vous n'êtes enfarinés,
+ Adieu l'amour de la coquette,
+ Si vous n'êtes enfarinés,
+ Vous n'aurez rien qu'un pied de nez.
+
+ Enfarinez bien votre tête
+ Et les collets de vos manteaux;
+ Vous en serez cent fois plus beaux,
+ Et ferez bien plus de conquêtes.
+ Si, etc.
+
+ Quand on vous voit passer on crie:
+ _Meunier, à l'anneau! à l'anneau!_
+ Il ne faut pas faire le veau,
+ Ni vous fâcher que l'on en rie.
+ Si, etc.
+
+Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la
+Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro
+foenum_.»
+
+Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils
+eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles
+femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?»
+
+Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il,
+sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu;
+mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra
+partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée.
+Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice
+d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur,
+encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces
+montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de
+vallon?»
+
+Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire:
+«Voilà la prophétie accomplie: _Super altare vitulos_.»
+
+Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre
+étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle
+bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en
+fût réchappé pas un.» On dit _Carme en cuisine_.
+
+A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une
+femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il
+faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur
+vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas
+toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites
+l'application, mesdames[329]»
+
+ [329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.)
+
+A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces
+femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.»
+
+«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville
+comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.»
+
+Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le
+voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près:
+«Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous,
+camarades comme cochons.»
+
+Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à
+Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique
+toute prête; voici mon fils qui vient.»
+
+Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus,
+etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive,
+savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal
+maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et
+parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit
+dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_.
+
+En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et
+disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que
+le premier échelon étoit _hareng_, le deuxième _morue_; et ainsi de
+suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il,
+envoyer au couvent des Augustins[330].»
+
+ [330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense,
+ de la viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux
+ Augustins chargés de la distribuer aux pauvres malades.
+
+Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner
+un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis
+_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne
+songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter
+toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en
+religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de
+bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières
+aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un
+petit trou qu'on ne sauroit boucher.»
+
+A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il
+voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le
+saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous
+mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît
+et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés
+par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace,
+en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En
+sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans
+qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait
+méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux
+Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme
+une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le
+vinaigre, les macérations, les docteurs: _vos estis sal terræ_; et
+l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon
+père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes
+damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour
+peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une
+grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en
+sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce
+qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais
+je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre
+jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez
+nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.»
+
+Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon
+incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un
+train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six
+beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec
+des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien
+des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de
+blanc.»
+
+Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue
+des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue
+des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien
+étroit.»
+
+«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne
+qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lève le
+coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez
+Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc.» Et en disant cela, il
+faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de
+Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit _Appelez
+Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,»
+l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant
+_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lève le coeur,
+ouvre l'oreille_, etc.»
+
+On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a
+été_ empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus
+d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean
+Foutaquin pour des poires et pour du pain_.
+
+Parlant d'_Hosanna_, il dit «que les enfants étoient montés sur un
+arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.»
+Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un
+sycomore.»
+
+«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a
+dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez,
+dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il
+n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans
+les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur
+demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de
+Jésus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à
+pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux.
+
+Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps
+avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il,
+comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être
+cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe
+pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.»
+
+Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph,
+car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit:
+«Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela;
+apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.»
+
+«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui,
+Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne
+la veut pas[331].»
+
+ [331] On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits
+ ridicules qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche
+ de ce religieux des observations qui peuvent être considérées
+ comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que
+ vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a
+ pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des
+ vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui
+ ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre
+ en riant; il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance
+ dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait
+ profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé le vice que
+ vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez
+ aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a
+ traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux....
+ (_Jésuites_) s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur
+ fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des
+ contes à plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la
+ pente de mon naturel qui étoit naïf, et qui me portoit à
+ instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi,
+ pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des
+ pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien
+ jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus
+ ravalées, d'où je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles
+ ont produit leur effet, ces comparaisons, etc.» (_La Guerre des
+ auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.)
+
+
+
+
+VILLEMONTÉE.
+
+
+Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. Il épousa la soeur
+de La Barre, dont nous avons parlé; il devint maître des requêtes, et
+eut l'intendance de Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers
+l'un que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle devint
+amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la
+Porte, nommé L'Épinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari
+surprit un billet de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux
+champs; viens vite, car je meurs d'envie............» Villemontée est
+pourtant bien fait; mais peut-être........ On a dit que le
+grand-prieur, en colère de ce que l'intendante l'avoit refusé, avoit
+fait avertir le mari par des Jésuites. J'ai de la peine à le croire,
+car c'étoit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de
+cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une bossue de La
+Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir été la
+_Dariolette_[332]; et, après l'y avoir tenue long-temps, il la laissa
+aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relégua à une
+terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui
+étoit l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant
+autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure un L'Épinay. Ce fut
+un nommé Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donné au père pour
+secrétaire. Elle eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un
+enfant; elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le faire
+fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empêcher
+d'être toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulguée,
+et elle n'empêcha pas que Belloy, qui a été depuis capitaine des
+gardes de M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès de
+madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, où Villemontée l'avoit
+mise. Belloy fut attrapé en toutes façons, car on dit qu'il n'a point
+eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-père
+étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour
+payer une partie de ses dettes; de peur même qu'on ne le mît en
+prison, il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un couvent.
+
+ [332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1.
+
+Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, le faisoit
+subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de
+Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'évêché de Saint-Malo de
+trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq
+mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner
+Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit encore que par économat, à
+cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protesté
+devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme
+avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le prétexte qu'elle étoit
+la femme d'un évêque, elle ne vouloit pas céder à une maréchale de
+France, disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment
+quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit évêque, on ne se souvint pas
+du canon du concile de Trente.
+
+
+
+
+MADAME PILOU[333].
+
+
+Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard
+vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334]
+qui a été premier médecin du roi d'Angleterre, où il a fait une assez
+grande fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit
+amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, et
+qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de
+pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte
+du _calinage_[336] de sa famille, car son père n'étoit qu'un
+procureur. Cela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur
+parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui
+laissa du bien. Elle épousa un procureur nommé Pilou, qui ne fit pas
+grande fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore.
+Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il
+n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux
+les choses.
+
+ [333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou.
+
+ [334] Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine,
+ qu'étant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.)
+
+ [335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de
+ madame de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame
+ Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.)
+
+ [336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité
+ de la conversation bourgeoise de ce temps-là.
+
+Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus
+grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un
+grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville.
+Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à
+être bien venue partout, et chez la Reine-mère.
+
+Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui
+vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouvé feu M. de
+Candale: «Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens
+à l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? Tous les ans vous
+me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-là revient
+toujours.--Il faut, répondit-il, que je me défasse de deux ou trois
+hommes qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, car il
+est raisonnable que mes importuns passent les premiers.»
+
+Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, à qui elle
+fait tout le bien qu'elle peut; ses égaux, avec lesquels elle est
+toute prête de se réconcilier quand ils voudront, et les grands
+seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un
+lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne,
+et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui
+viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens
+qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès
+que Jodelet paroît.
+
+La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé
+par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne
+pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas
+bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux
+galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. On a dit
+de madame de La Maison-Fort qu'elle n'étoit plus si cruelle
+
+ Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud
+ Avec madame de Pilou.
+
+On a chanté:
+
+ Brion soupire[337]
+ Et n'ose dire
+ A la Chalais qu'elle fait son martyre.
+ Un moment sans la voir lui semble une heure,
+ Et madame Pilou veut qu'il en meure.
+
+ [337] M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se
+ fiancer. Là, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer
+ outre. (T.)
+
+Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame de Castille, mère de
+madame de Chalais, et il ne faut point trouver étrange qu'elle fût
+familière chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante
+aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de
+M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une maison, qui est
+devant la chapelle de la Reine, où M. de Châteauneuf a logé
+long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler.
+Madame de Castille, alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou,
+qui étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet homme,
+mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, monsieur, allez, on ne
+l'aura pas à meilleur marché.» Or, elle a la voix assez grosse. Cet
+homme s'en retourne, et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile
+de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, qu'il avoit parlé
+à madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en
+rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de
+Castille étoit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras,
+homme riche, et M. de Bassompierre écrivoit de Madrid que le duc
+d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339].
+
+ [338] Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue.
+ Il y a un vaudeville qui dit:
+
+ Dame Pilou, pour paroître moins d'âge,
+ A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.)
+
+ [339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.)
+
+J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes
+de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin
+qu'elle les servît dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que
+toute sa vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas bien.
+«Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je leur disois: Au moins
+n'écrivez point.--Voire, me répondoient-elles, ne point écrire c'est
+faire l'amour en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme on lui
+disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se perd de
+réputation?--La mère, répondit-elle, m'a pensé faire devenir folle,
+voulez-vous que la fille m'achève?»
+
+ [340] _La Place_ par excellence étoit alors la Place-Royale,
+ aujourd'hui si dédaignée.
+
+Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une
+liberté admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. «Quand
+je vois, disoit-elle, ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon
+de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier: Qui veut du
+plomb? Plomb à vendre! plomb à vendre! Qui veut du plomb? Voici des
+gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la
+moitié des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.»
+
+ [1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié une
+ servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne
+ connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul pour les démarier,
+ sa femme et lui; qu'à la vérité elle étoit grosse, mais qu'il
+ aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre
+ de Saint-Paul.
+
+ [1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts
+ ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver
+ madame Pilou, et lui dit: «Je vous prie, parlez à mon père, il ne
+ veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte),
+ qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il
+ ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir.» Elle y va;
+ la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et
+ dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi.
+ Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser
+ plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que
+ cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient des
+ maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin qu'il
+ l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame Pilou, vos
+ prônes m'ennuient.» Elle se retire et ne s'en mêle plus. Sur cela
+ on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit
+ répondu: «Vous n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.»
+ Elle l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de
+ Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec lui: «Ah!
+ dit-il, madame Pilou, je défendois votre cause.» Elle se met là
+ dans un fauteuil. «Je vous entends, lui dit-elle; je sais le
+ conte qu'on fait par la ville; je ne m'étonne pas que ces
+ bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes
+ qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour
+ les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a
+ cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec
+ la beauté que Dieu m'avoit donnée, et de la naissance dont je
+ suis, j'eusse été bien venue à rompre avec elles à cause de cela.
+ Leurs gens croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela
+ partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans,
+ afin qu'on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroient
+ le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes
+ les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme
+ de bonne maison que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je
+ leur montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier;
+ je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en avoit là de verreux
+ qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Guémené y
+ étoit pour cocu, et l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère
+ est mort en démence. Il y en avoit encore d'autres.
+
+ Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il étoit difficile
+ de s'en garder. «Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y
+ saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est
+ assez malaisé. Il m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que
+ lorsque j'y regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau,
+ que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que
+ naturellement elle _sent_ le sot, et que dès qu'il y en a
+ quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt.
+
+ Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants
+ de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. «Ils me font
+ rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils
+ font.»
+
+ J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant
+ le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu
+ président de Chevry, après sa mort même, de peur de nuire à son
+ fils[341]. Elle a toujours été fort bien avec les gens de
+ finances; mais elle n'en a point profité: elle a servi beaucoup de
+ personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris.
+
+ [341] _Voyez_ l'article du président de Chevry, tome 1, page 261.
+ Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit
+ racontés à Tallemant sur ce financier.
+
+Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut à
+Paris[342], elle s'en alla chez le feu président de Chevry, qui lui
+dit: «Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront
+leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller,
+disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit
+les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue
+Saint-Antoine; il me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade
+jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre
+homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras
+que tu es mort.»
+
+ [342] En 1636. Voyez _les Mémoires de Montglat_, à cette date.
+
+Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un bon garçon,
+fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. Ils ont du bien de
+reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque
+constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dévotion
+n'est point incommode. Madame Pilou est à son aise; à cause de cela on
+l'appelle _la douairière de Pilou_.
+
+Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force de courir à
+toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter
+tant? veux-tu aller par-delà paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui
+faisois hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.--Madame
+Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le
+temps.» Et il a cinquante-deux ans.» Elle avoit été fort long-temps à
+le persuader de prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour
+qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce manteau, et
+on lui donna un coup de bâton sur la tête dont il pensa mourir. Il
+pria sur l'heure qu'on ne courût pas après cet homme; et, croyant
+mourir, il fit promettre à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit
+que son fils fait un recueil de billets d'enterrement.
+
+Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je
+ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_,
+etc. «Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau
+d'oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient sur
+l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet
+étron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.»
+
+Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu
+épouser, «mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux
+Petites-Maisons.»
+
+Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit
+vrai que comme un soir un conseiller d'état, homme de quelque âge, la
+ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la
+prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa
+tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa
+vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement à se
+dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas
+loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a
+jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame
+de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites conter à madame Pilou
+l'aventure du conseiller d'état.--Ne voilà-t-il pas, dit la bonne
+femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un
+pauvre misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: elle dit
+qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes
+arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour; mais il n'y a que
+des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a
+encore mené.
+
+Le cardinal de La Valette, en colère contre elle pour quelque chose,
+vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze.
+
+L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la
+railler fort sottement. «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été
+condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, à moins que
+de cela, vous vous en passeriez fort bien.»
+
+Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui
+plut pas. «Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne
+mettrai jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de
+personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en
+faut. A cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et
+femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma
+maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne.» Le
+lendemain madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et
+lui demanda pardon.
+
+Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint-Paul, il trouva
+madame Pilou quelque part et lui dit: «Madame, à cette heure que je
+suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» Elle y
+va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier.
+Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle en sortoit. Enfin, à je
+ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur,
+il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il
+alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son
+serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une petite
+bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien
+traitée, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de
+personne.» Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le
+pria depuis cela.
+
+Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos
+parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain,
+c'est bien fait de se déprendre. J'avois je ne sais quel parent qui
+fut un peu pendu à Melun; sa soeur disoit qu'il avoit été mal
+jugé.--A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre
+sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.»
+
+Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône contre la
+danse; elle l'alla trouver et lui dit: «Mon bon ami, vous ne savez ce
+que vous dites. Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent
+que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des
+prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres.» Elle
+se confesse à lui d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le
+lendemain elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y
+ajoute encore cela, et j'en demande pardon à Dieu.»
+
+«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des
+laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne.
+Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étois à quinze ans,
+quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France
+qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il n'y avoit personne au
+monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines
+choses, de la laideur et de la vieillesse. «Cela me donne,
+disoit-elle, un million de commodités: je fais et dis tout ce qu'il
+me plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle
+danse le branle de la torche, quand elle est en liberté, et dit que la
+torche ne lui manque jamais à proprement parler. «Je suis, dit-elle,
+le guéridon de la compagnie[343].»
+
+ [343] Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se
+ tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur
+ portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce
+ passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages
+ anciens sont oubliés. Le mot _guéridon_ désigne vraisemblablement
+ une personne qui, durant le branle, étoit placée au centre du
+ cercle.
+
+Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les
+mariages par amour; «car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par
+haine?»
+
+Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que
+c'étoit une étrange chose, et s'en vint lui dire: «Jésus! madame
+Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse
+de Maure y est bien[344].» Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi
+une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où
+elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une
+philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier,
+et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile
+d'or.» L'autre lui voulut dire: «Madame, mon frère a trouvé que votre
+caractère[345], etc.--Voire, votre frère, je ne connois point votre
+frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vérité, j'ai
+reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine
+qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de ne
+faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai
+embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec
+bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte
+jusque dans la salle où l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme.
+Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi,
+je vous servirai en tout ce que je pourrai.»
+
+ [344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.)
+
+ [345] Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous
+ le nom de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à
+ présent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni
+ à Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval
+ nous avoit appris qu'elle jouoit un rôle dans un roman de
+ mademoiselle de Scudéry. «La vieille madame Pilou, dit-il,
+ célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale
+ vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (_Sauval_, _Antiquités
+ de Paris_, t. 1, p. 189.)
+
+C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il
+y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la
+choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame
+d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand
+madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?»
+Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a
+toujours du déplaisir.
+
+Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la
+Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin
+de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien
+faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la
+fuyoit; elle eut de la place de reste.
+
+Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification,
+et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle,
+comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on
+enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller
+dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin;
+mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette
+toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque
+temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils
+se ressouviennent de leur ânon.»
+
+Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner
+le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites
+ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à
+la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme
+vous lui feriez bien du mal.»
+
+Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût
+soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien
+aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque
+chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla
+à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre
+dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en
+carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il
+lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie,
+gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus
+qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon:
+quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous
+demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler
+comme cela.»
+
+Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en
+Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait
+_l'Éromène_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de
+s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris;
+jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi,
+étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce
+de Mayerne, riche héritière.
+
+Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une
+somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa
+servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de
+son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière
+assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle.
+Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui
+conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses
+gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle
+à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva
+que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder,
+avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et
+que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes
+excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui
+confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents
+livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager
+elle prit une petite servante encore.
+
+La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand
+débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle
+se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours.
+Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant
+arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier
+médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point
+y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée,
+qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait
+quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu
+avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une
+antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi
+propre qu'il y en ait à Paris.
+
+ [346] A la Pentecôte de l'année 1656. (T.)
+
+Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est
+allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit
+que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé
+si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants
+d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le
+secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables.
+Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?--Hé! madame,
+répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le
+monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien
+vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon
+mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous
+dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens,
+dites?--Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons,
+elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne
+me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit
+à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son
+luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et
+de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de
+ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre
+galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure
+que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame
+Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela
+elle la pria de se retirer.
+
+ [347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le
+ secret de colorer les cristaux. (T.)
+
+Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame
+la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur
+sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes
+venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous
+voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier.
+J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils
+d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres
+de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous
+connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez
+quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte
+celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux
+demeurer à Paris.--Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous
+de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.--Hé! madame,
+répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et
+voilà encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne
+femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts
+ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris:
+épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle
+point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux
+gens de vous épouser.»
+
+«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à quatre-vingts ans
+pour désabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma
+vie n'ai fait que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner:
+j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chassé les bêtes
+d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.»
+
+La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il falloit qu'elle
+mourût, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mère, en passant
+devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la
+cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la
+retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru
+partout. Elle a un défaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer à lire,
+ni à entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant,
+quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle ne
+voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pâte, car
+à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et après un
+dévoiement par bas, pour avoir allumé sa bougie à une chandelle
+empoisonnée que des laquais avoient fait faire pour endormir un de
+leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; elle fut purgée pour
+long-temps. Une fois en visite elle se mit à conter une histoire d'une
+fille à qui un amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte,
+comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et
+on ne se soucioit guère de la personne qui n'étoit pas trop connue.
+Elle s'en aperçut, et s'en tira en concluant ainsi: «C'est pour vous
+apprendre, messieurs et mesdames, à craindre plus les amants que vous
+ne les avez craints jusqu'à cette heure.»
+
+ [348] Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du
+ manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette
+ circonstance fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante
+ madame Pilou.
+
+
+
+
+BORDIER ET SES FILS.
+
+
+Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier
+de la Place Maubert qui le fit étudier. Il fut quelque temps avocat;
+puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune, et fut
+secrétaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son père étoit
+mort. Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour
+l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit
+suscité un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le
+bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier étoit fort charitable: son fils
+lui a toujours porté respect.
+
+Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu.
+Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg
+Saint-Antoine, qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il
+qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le pavé étoit tout
+défait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande à Bordier qu'il
+avançât dix mille écus pour cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla.
+Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas
+accoutumé d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier à
+Bourges. En cette extrémité notre nouveau riche a recours à
+mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dépérissoient. Il
+avoit déjà en quelque rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette
+demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon,
+qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le
+cardinal, il fallut qu'il avouât qu'il avoit perdu le sens, que
+ç'avoit été un aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle de
+Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de Rambouillet ayant eu
+affaire de cet homme quelque temps après, il en fut traité si
+incivilement, qu'il demanda à celui qui le menoit[350] si c'était bien
+M. Bordier à qui il avoit parlé.
+
+ [349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier.
+
+ [350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa
+ vie, étoit presque aveugle.
+
+Laffemas fit cette épigramme:
+
+ Bordier pleure sa décadence,
+ Au lieu de se voir élevé
+ Par les degrés à l'intendance,
+ Il est tombé sur le pavé.
+ A l'Arsenal un coup de foudre
+ A pensé le réduire en poudre,
+ A faute de s'humilier.
+ C'est son arrogance ordinaire;
+ Pour être fils d'un chandelier,
+ Il a bien manqué de lumière.
+
+A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nièce Liébaud, fille de
+sa soeur, à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant
+qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame
+Margonne, bonne amie de Bordier: «Ma foi! cela sera plaisant de voir
+ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut
+furieusement à madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne
+femme s'en aperçut, et dit en riant: «Voyez-vous, il est permis de
+radoter à quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus
+jeunes.»
+
+C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour
+un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un
+si méchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes
+folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il faut
+bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu
+est fort agréable, et que, malgré le peu d'eau, le terrain fâcheux
+pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à
+l'architecture, c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui
+coûte plus d'un million.
+
+Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui est une pauvre
+espèce d'homme, s'est marié pour lui faire dépit, et voici d'où cela
+vient. Ce garçon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M.
+Margonne, receveur-général de Soissons. La seconde femme de ce
+Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit la bonne amie, pour ne
+rien dire de pis, de Bordier: ils étaient voisins. La fille étoit bien
+faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme
+ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais
+assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle évitoit
+toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en
+parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame Pilou, et
+lui dit: «Après avoir bâti le Raincy (voyez la vanité de l'homme),
+irois-je dire à la Reine: Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?»
+Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que
+faire à qui il mariât son fils, et lui chanta sa gamme comme il
+falloit.
+
+On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlèveroit.
+Elle répondit qu'on s'en gardât bien, et qu'elle ne le pardonneroit
+jamais. Ce garçon désespéré se jette dans un couvent; le père ne
+savoit où il en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût
+daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le
+bonhomme eût consenti à tout; mais cette fille, qui avoit l'âme bien
+faite, ne voulut jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin
+il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au
+Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on fît l'affaire
+sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit à sa
+belle-mère, car le père n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui
+pourtant ne manque pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame
+Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou il me
+demandera, son manteau sur les deux épaules, et comme on a accoutumé
+de faire, ou il ne m'aura pas.»
+
+Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son
+oncle, se présenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et
+la proposa. Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et
+mademoiselle de Hère a fait depuis ce que mademoiselle Margonne
+n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irritée contre
+Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant
+qu'une belle-fille comme elle, dès qu'il vit son fils épris, il la
+traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle
+a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort
+raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son
+mari qui l'estime fort, et elle est estimée de toute la famille à tel
+point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs différends, et
+Bordier a été contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes
+l'ont incommodé, et on doute que le père soit à son aise. Cet homme
+n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta
+point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis
+il le lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre eux.
+
+Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit le serein, se
+serroit le nez quand le serein le surprenoit à l'air: il avoit sans
+cesse des étouffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon à
+s'empêcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein,
+et n'a pas eu le moindre étouffement.
+
+Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant allé à Rome, y
+passa pour le plus fou des François qui y eussent encore été. Il avoit
+mis des houppes rouges[351] à ses chevaux de carrosse comme un homme
+de grande qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette
+pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela à dépenser en un
+voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plaît à ses
+chevaux.» Le Barigel vit bien que c'étoit un extravagant, et le laissa
+là. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire
+connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa
+présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit
+les pieds sur la portière, et le chapeau renfoncé dans sa tête, et la
+morgua. Elle en rit. Il avoit accoutumé son cocher à courir à toute
+bride contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes
+sur le nez comme on en voit en quantité en ce pays-là. Il avoit une
+canne qu'il mettoit en arrêt comme une lance, et crioit: _Au faquin,
+au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu,
+enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme.
+L'opinion que l'on avoit que c'étoit un fou achevé lui sauva la vie,
+autrement on l'eût assommé de coups. Il fit faire des soutanes de
+tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la
+nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit à
+jouer trop tard à sa fantaisie chez son père, il fit apporter son
+peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le père, qui est fier
+aux autres, se laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer
+pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire rendre compte,
+quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux entretenu, lui, un
+valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour
+s'habiller et pour ses menus plaisirs.
+
+ [351] Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé
+ un temps _le chevalier Bordier_; il avoit été à l'Académie. (T.)
+
+Une fois il parla d'amour à une femme qui ne l'ayant pas autrement
+écouté, il se mit à se promener à grands pas une heure durant tout
+autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle
+s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser là.
+
+Il fut une fois une heure entière à chanter devant une barrière de
+sergents:
+
+ Les recors et les sergents
+ Sont des gens
+ Qui ne sont point obligeants.
+
+Enfin le sergent commença à vouloir prendre la hallebarde, et le
+cocher à toucher.
+
+Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de
+méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent qu'il n'a pas l'âme mal
+faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que
+j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire
+l'épigramme de Laffemas.
+
+Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade
+dont le monde ne fut nullement fâché. Il devoit aller avec madame de
+Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque
+autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des
+masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait
+l'homme d'importance, sans considérer que l'autre étoit plus de
+qualité que lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit
+temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard
+des coiffes et des masques à leur fantaisie, il se passeroit quelques
+heures à cette emplète; après il se mit à contrefaire les
+_niépesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop
+plaisant, dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se pourroit
+bien rompre.--En ce cas-là, dit Raincy en goguenardant, elles auroient
+l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop désagréable.--Ma foi!
+répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que vous penseriez bien;»
+et lui dit quelque chose encore sur ce ton-là, puis finit ainsi:
+«Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà
+ne se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.»
+Raincy a été si bon que de s'en plaindre au maréchal d'Albret, à cause
+qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait
+prétendu qu'on en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a
+parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce qu'il pouvoit,
+c'étoit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.»
+
+ [352] Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de
+ Maintenon.
+
+Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, même en visite.
+Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit après: «Il y a des
+gens qui acquièrent de la réputation en parlant; celui-ci en croit
+acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement qu'où il
+s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, sa soeur, Chapelain et Conrart
+même l'achevèrent en louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il
+avoit fait.
+
+Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain
+et Gallard, tous deux maîtres des requêtes, furent assez fous pour
+mettre des couronnes à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à
+quoi on n'auroit peut-être pas pensé.
+
+Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois il n'est
+pas prêt à quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le curé de
+Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui
+alla déclarer qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas
+entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa
+jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses vers, qu'il mit
+au-dessus de ceux d'Horace; après il en fit tout ce qu'il voulut, et
+lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour
+se mortifier, fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier
+l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre cent mille
+livres de bien, et s'est fait président de la cour des aides: c'est un
+fort bonhomme. Il a de l'amitié pour moi parce que mademoiselle
+Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect.
+
+
+
+
+M. ET MADAME DE BRASSAC.
+
+
+M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de
+seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il étoit encore
+huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux,
+toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit pourtant
+point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que
+ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur
+dit: «Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de
+bien.--Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous en ferons un qui ne
+sera point rousseau.» Or, il l'étoit en diable.
+
+Il épousa la soeur du marquis de Montausier, père de celui
+d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son
+beau-frère, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut,
+lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de
+Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa
+femme, et vouloit persuader à cette dame de changer encore, ce qu'elle
+n'a jamais voulu faire. Le père Joseph prit ce M. de Brassac en
+amitié, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de
+Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec
+la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac
+fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre
+d'État.
+
+Madame de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et qui
+sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin,
+qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: il est vrai
+qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de
+beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, et un peu
+aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide.
+Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu
+l'esprit à la cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent
+landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs
+comme madame de Senecey fut chassée. Le cardinal jeta les yeux sur
+madame de Brassac; je veux croire que le père Joseph n'y nuisit pas.
+Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée
+qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à qui cette
+charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire
+espérer de lui rendre auprès de la Reine tous les services qu'il
+pourroit peut-être prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame
+d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le
+cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir à deux
+maîtres. La Reine s'en louoit à tout le monde: ce n'étoit pas peu pour
+une personne qui avoit été mise auprès d'elle de la main de son
+ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de
+joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit
+revenir tous les exilés, durant le règne de peu de jours de M. de
+Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres
+ensemble. Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine
+que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, et c'étoit
+pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de
+Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien à qui elle
+avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la
+rétablissoit dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus
+satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser?
+Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement.» Elle se
+résout donc à donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle
+étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit.
+Voilà madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame
+de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore
+surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux après,
+et elle ne lui survécut guère.
+
+ [353] Manière de parler traînante.
+
+
+
+
+ROUSSEL (JACQUES).
+
+
+Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, qui, par mauvais
+ménage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que
+M. Ostorne, greffier de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le
+donna à M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec
+beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et leur porter
+leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets
+ont autant ou plus d'esprit que leurs maîtres, il profita plus qu'eux
+au collége, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de
+Bouillon[354] lui donna sa bibliothèque à gouverner, avec deux cents
+livres de pension. Voilà son premier établissement. Ensuite M. Ostorne
+le considéra davantage, et le fit manger à table avec les
+pensionnaires; il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de
+chacun par an. Après avoir été quelques années en cet état, il vint à
+se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne
+revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent de la première.
+Durant ce temps-là il vint des seigneurs polonois à Sédan, qui le
+prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de
+l'argent à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être il
+leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de s'engager pour
+eux, et la somme montoit à trois ou quatre mille francs. Ces messieurs
+les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans
+dire adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se
+saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en Pologne, où
+les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent avec toute la
+civilité imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont
+il avoit répondu, mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller
+et pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et
+entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture pour lui, car
+il étoit question d'élire un roi, et il étoit très-versé à faire des
+harangues, se fit connoître des principaux palatins du pays; de sorte
+qu'à son retour en France il quitta la poussière de l'école, et alla
+trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui il dit qu'il
+avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui
+montra quelques pièces par écrit pour justifier ce qu'il disoit. Le
+cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas à se
+faire roi de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va trouver
+M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimériques;
+mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne
+le voulut pas écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à
+M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit vu Roussel à
+Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme
+vouloit persuader à M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit
+céder par le roi de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de
+souverain. M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors que de sa
+pension de Venise et de son régiment de Hollande. Ruvigny, voyant que
+Roussel avoit de longues conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il
+savoit. M. de Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au
+marquis d'Exideuil[355], aîné de Chalais, et qui s'étoit mis à voyager
+à cause de la mort de son frère. Ce marquis, comme vous verrez, avoit
+et a encore la cervelle _à l'escarpolette_. Roussel et lui prirent
+résolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reçut
+fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'État,
+Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer ambassadeur en
+Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualité et l'autre pour son
+savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en
+retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel
+faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver à Constantinople ils
+eurent mangé une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route
+parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut
+que leur nécessité venoit du mauvais ménage des officiers du marquis,
+y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dépense. En effet,
+il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais
+il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à mi-chemin, et le
+marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes
+pouvoient avoir, qui, en colère de cela, dirent quelques injures à
+Roussel, mêlées de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement
+qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de
+Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le
+marquis en Sibérie, où il fut trois ans prisonnier, mais dans une
+prison si rude, qu'on ne lui portoit à manger que par une
+lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le
+patriarche mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit par coeur
+les quatre premiers livres de _l'Énéïde_. Il les pouvoit bien
+apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, à
+la prière du roi de France, écrivirent au grand-duc pour la délivrance
+du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais
+est une principauté comme Enrichemont et Marsillac.
+
+ [354] Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.)
+
+ [355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit
+ frère cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à
+ Nantes en 1626.
+
+ [356] Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie.
+
+ [357] Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand,
+ marquis d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a
+ donné lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8
+ de la préface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a réfuté
+ l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associé étranger des
+ bibliophiles françois, qui a publié dans notre langue le _Recueil
+ de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse de Henri
+ Ier_ (Paris, 1825, in-8º), a réfuté victorieusement Oléarius dans
+ une lettre adressée au rédacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827.
+ Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit nombre.
+
+Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; et, la mort de
+Bethlem Gabor étant survenue, il se fait députer vers le roi de Suède,
+en qualité d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de
+Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Suède
+en sût rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera
+moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent
+mille livres que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel
+met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le retient à son
+service, et l'envoie en ambassade, premièrement en Hollande, puis à
+Constantinople, où il est mort de la peste[358].
+
+ [358] Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des
+ particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement
+ ses Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis
+ XIII au czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le
+ marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux
+ archives des affaires étrangères à Moscou; il y fut retrouvé par
+ suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles,
+ alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit témoigné le
+ désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé tant de
+ contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été
+ communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par _post-scriptum_ à
+ sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17 à 23.
+
+ «Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime
+ prince, nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et
+ grand-duc Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur
+ de toute la Russie, etc., etc., etc.....»
+
+ «Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand,
+ marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé
+ à Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem
+ Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et
+ ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé
+ Roussel, qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer
+ dans les pays de vostre magnipotence, à dessein seulement de
+ reconnoistre vos ports, passages et forces, pour après en advertir
+ le roy de Pologne, et que, en conséquence de cette accusation, à
+ laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui
+ s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit esté envoyé en une
+ de vos villes, où il est encore gardé, nonobstant que dans ses
+ papiers, qui furent visités, il ne se soit rien trouvé pour le
+ convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis
+ d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand rang en nostre
+ royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu de signalés
+ services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons
+ obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont
+ eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette
+ lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de
+ commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et
+ qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents
+ envoient exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien
+ instruit des particularités de cette affaire, en pourra plus
+ amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et
+ l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne
+ laisserons de recevoir à grand plaisir l'effet que nous en
+ désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence et de son
+ amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt,
+ très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime et bon
+ prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit à
+ Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.»
+
+ «Votre bon amy,
+
+ «_Signé_ LOUIS.
+
+ «_Contresigné_ BOUTHILLIER.»
+
+
+
+
+LE MARQUIS D'EXIDUEIL
+
+ET SA FEMME.
+
+
+Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil épousa
+mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelière.
+Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps,
+car il étoit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de
+plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre:
+mais comme les fous ne s'accordent guère entre eux, il y avoit
+toujours noise en ménage. Elle, étoit coquette et le mari jaloux. Pour
+l'obliger à recevoir grand monde chez elle, et à venir ensuite à la
+cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès du
+marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi étoit devenu
+amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle
+lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la
+réputation de chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il
+faut que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. «Pour cela,
+ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en un jour et une
+nuit, peuvent venir de Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de
+sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la
+confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce
+moyen, vous et moi gouvernerons tout.» Après, elle lui dit qu'on se
+vouloit servir d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le
+garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses
+tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. «Je
+vous veux découvrir» ajouta-t-elle, la cause de la richesse de
+messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez
+eux. Cette naine possédoit un grand trésor, et fut prise par les
+Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent séparés
+par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut jetée sur une
+côte de France, où un des Seguier avoit un château. Il la reçut fort
+bien, et elle se donna à lui avec son trésor. Cette naine est
+prophétesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on
+les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication
+avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientôt le
+cardinal de Richelieu.»
+
+ [359] Il n'étoit pas encore chancelier. (T.)
+
+Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son soûl, elle fit
+accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant
+elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuadé
+de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins
+des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui,
+parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connoître
+avant que d'être premier ministre. Après, ils viennent à Paris; la
+cour sembloit bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle n'en
+vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul
+dans la province; elle coquette ici tout à son aise. Esprit,
+l'académicien, qui étoit alors à M. le chancelier, étant familier chez
+elle, se mit à lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir
+sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne
+s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous pensiez, lui dit-elle, me
+faire encore de ces tours-là, je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla
+si extravagant qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.»
+Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a été
+si surpris. Elle l'envoya un jour quérir. Il la trouva sur un lit, les
+bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une
+écuelle pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une voix
+dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, avec un million de
+circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit
+pensé être empoisonnée par son mari. Après elle se jette dans un
+couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui
+étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien embarrassé
+d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours
+cette fantaisie passe à cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le
+vouloit aller trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les
+voilà les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et
+avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit semblé belle. On a
+dit aussi que c'étoit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle
+avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans un
+couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de
+quelques années, et employa les derniers moments de sa vie à conter à
+son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à
+quel point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle ait
+conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps après. Ils ont
+laissé deux garçons.
+
+Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un bon gros homme,
+lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait guère de ce que
+faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a
+rétablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins,
+tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, étant encore
+au lit, audience à tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses
+gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de
+sangles, quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. Elle
+se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui dit un gentilhomme de son mari,
+ne vous fâchez pas; vous n'aurez que les étrivières.» Elle se
+divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à
+en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne payoit-elle
+pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allât à la chasse
+avec son mari: «Hé! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le
+laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa
+famille mit un jour en délibération si on jetteroit par les fenêtres
+un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement
+avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui fît point de mal.
+
+ [360] Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec
+ madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un
+ jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière
+ de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met
+ l'épée à la main, l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.)
+
+ [361] Frère de l'académicien. (T.)
+
+
+
+
+M. SERVIEN[362].
+
+
+Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; sa mère étoit
+demoiselle. Il fut procureur général à Grenoble, puis maître des
+requêtes. Il a eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent bien
+proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan épousa la
+fille de cet homme[363].
+
+ [362] Abel Servien, né en 1594, mort en 1659.
+
+ [363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des
+ enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres.
+ Servien lui prêta de quoi acheter la charge de premier
+ gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intérêts qui
+ montent à deux cent mille livres, en cette année 1667. (T.)
+
+Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef d'un corps qui le
+haïroit[364]. Chavigny, à qui le cardinal avoit reproché qu'il ne
+s'attachoit pas comme Servien à son emploi, ne cherchoit que
+l'occasion de le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien
+badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle Vincent, et avoit une
+chambre chez elle, où il travailloit à ses affaires quand il avoit
+travaillé à autre chose. Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que
+Servien disoit être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne
+sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment que,
+s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été fait aussitôt.
+Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, dans la salle des gardes du
+cardinal: «Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le
+Bois_; mais on vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre
+maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner à la table ronde à
+laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal
+lui dit: «Qu'avez-vous, le Bois? vous êtes bien triste.--Monseigneur,
+ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être profané: on me menace.»
+Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court
+pour l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva trop tard,
+car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: «Avez-vous des
+témoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a
+encore Chalusset, lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va à
+Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, ennemi de
+Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille écus
+pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes
+mon fait; il me faut un homme comme vous auprès de M. le cardinal.
+Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes
+de lui. Voici ce qu'il dit à Ruel dans le parc: Bullion eut envie de
+faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son
+courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit de son paquet.
+Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne
+sais quoi de blanc à travers les feuilles, faisoient de grandes
+révérences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre
+fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert
+dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» Il pissoit partout. Ce fut là le
+prétexte de l'éloignement de Servien, à qui le cardinal envoya
+pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et
+dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a été jusqu'à la
+mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit.
+
+ [364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement
+ de Bordeaux donna des arrêts contre lui, ne voulant point
+ recevoir d'intendant. Le Roi ôta la charge au premier président,
+ et la donna à Servien; mais, avant qu'il y fût installé, il vaqua
+ une charge de secrétaire d'État, et on lui donna le choix. (T.)
+
+Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le cardinal avoit un
+brutal de valet-de-chambre nommé Des Noyers. Un jour ce garçon se mit
+à tournoyer autour de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de
+vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous étiez borgne de
+l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit.» Ce même, au premier de l'an,
+leur demanda si Jésus-Christ, quand il naquit, était catholique. On
+lui rit au nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore plus
+fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?--La
+Circoncision.--Hé bien! ne falloit-il pas qu'il fût Juif?»
+
+Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait M. Servien à
+Angers?--Il _bigotte_.» C'est qu'il étoit amoureux d'une madame Bigot.
+C'étoit une belle femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été
+procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit incommodé pour
+s'être fait huguenot; et le fils étoit un ridicule qui, déjà âgé,
+avoit épousé une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit
+par un contrôle général des traites d'Anjou que lui avoit donné
+Rambouillet, son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses fermes.
+Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à Reims. Sa soeur, madame
+Rambouillet, dit: «Il ne fera point sa commission; mais il deviendra
+amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» Il ne manque
+pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'hôtellerie où il
+couchoit à Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une
+fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nièce en arrivant. On
+sut depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas une femme
+en son voyage. Le voilà marié. Le soir de ses noces, car il aimoit la
+mascarade, il dansa un ballet, composé de son beau-père, de sa
+belle-mère, de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient:
+«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse de M. Servien.»
+C'étoit un _becco cornuto_, et qui même n'avoit pas l'esprit de
+s'empêcher de faire connoître qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui
+auroit Servien pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, disoit à
+toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit
+toutes de même oeil.» Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas
+d'aller à la chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il
+mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit à
+dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la première chose le
+jetoit à bas. Servien s'éprit aussi d'une fille d'Angers, qu'on
+appeloit mademoiselle Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne
+l'épousât, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est
+point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en
+feroit rien. Quelques jours après, l'abbé revient et la presse encore;
+«car, disoit-il, je le sais de bonne part.--Hé bien! lui dit-elle,
+monsieur l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous
+qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir qu'une dame de la campagne
+avoit assemblée pour faire voir toutes les beautés de la ville à
+Jarzé, qui y étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le
+dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se
+vient mettre auprès de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en
+empêcherai bien, répondit Servien en riant, car je ne bougerai
+d'auprès de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que
+les violons, et qu'étant procureur général à Grenoble, il quittoit
+tous ses procès pour écouter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans
+la rue. «A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez
+entendre bientôt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est
+un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous prête la sienne.»
+Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en
+expliquèrent tout au long. L'abbé cependant ne put s'ôter cela de
+l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de
+d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit été tué à Arras. Il eut de la peine
+à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop épouseur. La Bigot, qui en
+enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il épousoit la fille de M.
+de La Grise[367]: c'étoit une médisance de province. Une baronne de
+La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, avoit été mariée fort
+long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nommé La
+Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout.
+Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu
+après; La Grise épouse la veuve.
+
+ [365] Le _rebec_ étoit une espèce de violon champêtre à trois
+ cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_, et Roquefort, _de
+ l'État de la poésie françoise aux XIIe et XIIIe siècles_; Paris,
+ 1815, p. 108.)
+
+ [366] Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux,
+ fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et
+ d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain.
+
+ [367] La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est
+ question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La
+ Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_
+ (l'abbé de Choisi); Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et
+ suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mère
+ de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second
+ mariage.
+
+Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre cocu, ce n'est pas
+grande merveille; mais il n'arrive guère qu'on le soit de la façon
+comme toi.» On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous
+parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien des articles
+fâcheux que Servien proposoit exprès, parce qu'il n'y alloit pas de
+bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit
+qu'elle étoit pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit
+vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir.
+
+Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec ses querelles avec
+M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mémoires que la
+régence nous fournira.
+
+Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi pour son mari. Ici,
+Lyonne, qui avoit les mémoires de son oncle Servien, se mit à lui en
+conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez
+mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria.
+Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien eu de la
+peine à subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a
+aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle
+commission à l'année navale. Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce
+sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir
+une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite;
+que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, et qu'aussitôt elle
+étoit expédiée. «Voire, dit M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui
+et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» Elle a un
+fils qui est bien fait.
+
+
+
+
+M. D'AVAUX[368].
+
+
+M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous avons dit, dans
+l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'étoit
+pas mal fait. Il en conta ici à la fille d'un conseiller au Châtelet,
+nommé M. d'Amours. C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux
+noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez
+de privautés avec elle; et comme il ne voulut pas l'épouser, elle se
+fit religieuse. M. d'Avaux avoit déjà été ambassadeur à Venise, et
+avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent.
+Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour
+un homme de bien. Le mari de la comtesse Éléonore, fille du roi de
+Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M.
+d'Avaux les avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il
+faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, monsieur,
+voilà qui est bien: faisons bien la comédie.»
+
+ [368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le
+ 19 novembre 1650.
+
+ [369] De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de
+ conscience. (T.)
+
+M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit,
+et qui écrivoit le mieux en françois. On croit que le cardinal de
+Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet
+homme, avec cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose.
+On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la
+reçoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant
+pas apparemment tenir cela pour une récompense, et aussi ne voulant
+pas que ce bénéfice fût perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou
+plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le
+Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empêcher qu'on ne
+l'élevât; mais après il lui fit donner l'emploi de Munster pour
+l'éloigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé
+par Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. Ils ne
+furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Dès Charleville,
+Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie à
+l'autre. D'un autre côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec
+les appointements de surintendant et les quinze cents écus qu'ils
+touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, il avoit
+cinquante mille écus à manger. Servien le pria de considérer qu'il
+n'avoit pas tant à dépenser, et qu'il lui feroit plaisir de se
+régler, afin qu'il n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit
+que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit.
+
+ [370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille
+ écus dont il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa soeur,
+ et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là.
+ (T.)
+
+D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en
+avoit conté à madame Servien, qui eût été quasi la petite-fille de son
+mari, et qui étoit jolie et coquette. Il y a un recueil imprimé des
+lettres, ou plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un
+contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins
+fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale.
+
+En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la cour ne fut pas
+trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au président de Mesme qu'il
+savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi.
+Il étoit surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit point un tel
+collègue, et d'ailleurs on avoit quelque soupçon qu'il ne pensât au
+chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que
+la religion catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce que
+les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavière, que
+c'étoit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les
+intérêts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande
+pour empêcher la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de
+conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques
+d'Allemagne à demander pour lui un chapeau de cardinal. L'année
+d'après il eut ordre de la cour de revenir à Paris, dans sa maison; de
+ne se point mêler de sa charge de surintendant des finances, et de ne
+voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère aîné, entre
+Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement de sa
+surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'Émery
+étoit mort.
+
+Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le
+prédicateur[371], à qui il avoit donné deux mille livres de rente sur
+cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa
+retraite, lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il a
+fait bâtir rue Sainte-Avoie[372]: «Voici qui est magnifique; mais ce
+n'est rien en comparaison de cette maison céleste, etc.» L'autre
+s'ouvrit à lui. Il avoit résolu de se retirer dans une espèce de
+désert en Bretagne, d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer
+quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manquât de
+vanité, il en avoit: témoin cette maison dont nous venons de parler.
+Elle revient à huit cent mille livres; cependant elle est petite, et
+il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de
+deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des
+maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a
+employée, il eût fait un beau bâtiment; mais il vouloit bâtir _in
+fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse,
+quoique leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; mais
+ils disent que c'étoit un gentilhomme qui montroit le droit pour son
+plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se
+sont-ils laissé cajoler de ce grotesque[373].
+
+ [371] François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps
+ de la célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père
+ Goulu, général des Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué.
+
+ [372] Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands
+ changements, parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il
+ est situé dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage
+ nouvellement ouvert, qui conduit à la rue du Chaume.
+
+ [373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à
+ Memmius, son collègue. (T.)
+
+Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle,
+et il me souvient qu'il mena étourdiment le cardinal Mazarin à
+l'oraison funèbre du feu Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des
+choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de
+faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à l'âge de
+cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de Mesme mit dans les billets
+d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du
+Roi_[374]. Il faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il
+avoit été officier (_de l'ordre_) et s'étoit conservé le cordon; il
+étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, il faisoit payer
+les journées et panser à ses dépens les ouvriers qui se blessoient. Il
+ne fit point de testament; peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt?
+On dit qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval,
+aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, cet homme qui
+fut si fidèle au maréchal de Marillac, son maître, de l'avertir de
+donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme
+s'en ressouvint et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui
+en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela dans mon cabinet.»
+Mais pour moi, je doute que le président de Mesme en ait rien fait,
+car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi
+vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse[375].
+
+ [374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il
+ y a fondement à cela dans l'institution, tant tout y est bien
+ digéré. (T.)
+
+ [375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.)
+
+D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a
+jamais rien eu de lui après l'avoir servi dans tout le Septentrion, et
+y avoir ruiné sa santé. Mais il défendit de demander compte à Pepin,
+son intendant, «car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et
+il lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit faire une
+oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empêcher de
+parler du grand effort qu'il fit à Munster pour faire signer la paix,
+cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des
+sermons qu'il a donnés au public.
+
+ [376] Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du
+ comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en
+ Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter
+ Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8º, ouvrage
+ posthume publié par son frère.
+
+Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de haut en bas,
+qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. Il ne se levoit pas et
+disoit: «Donnez un siége à mon frère.» Ce n'étoit point par
+familiarité, c'étoit par orgueil[377]. Il avoit aimé les femmes, et il
+disoit, quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en
+avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: «Il m'en a
+tant coûté; trouvez-vous que ce soit trop cher?» Comme on dit: «Cette
+étoffe me coûte tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après son
+frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au mortier à son neveu
+d'Avaux, à condition qu'il épouseroit une de ses filles; il en a deux.
+La charge lui sera comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien
+si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver la charge
+dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu'à ce que
+son fils soit en âge. Ce fils est reçu en survivance, et je pense
+qu'il la laissera exercer à son père tant qu'il voudra. On l'appelle
+_le président de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme
+toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit:
+«C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il railloit M. d'Irval, son
+cadet, comme un écolier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent
+mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy,
+frère de sa première femme, tué par Bouteville, lui a valu quarante
+mille livres de rente. La veuve, qui est de Fossé, et qui a
+inclination pour l'épée, a donné sa fille en _catimini_ à La Vivonne,
+fils de Mortemart.
+
+ [377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou,
+ l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre,
+ appeloit la sienne _ma Gaine_. Les médisants disoient que c'étoit
+ une coutelière.
+
+ (T.)
+
+
+
+
+BAZINIÈRE,
+
+SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES.
+
+
+Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit Massé Bertrand;
+il étoit fils d'un paysan d'Anjou, et, à son avénement à Paris, il fut
+laquais chez le président Gayan[378]: c'étoit même un fort sot garçon;
+mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut clerc chez un
+procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint à être
+trésorier de l'épargne. Cela ne seroit que louable s'il en eût bien
+usé; mais c'étoit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes.
+Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il le quitte sans
+dire gare, et s'en va gourmer un garçon couvreur, en lui disant: «Tu
+as tes poches toutes pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit
+une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit
+que c'étoit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit
+jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y
+demeuraient en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. Son
+portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer de faire faire
+une boutique d'une porte cochère inutile qu'il avoit chez lui, et la
+fit louer à un frère vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers
+au lieu de ses gages.
+
+ [378] Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.)
+
+Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait
+vilain temps les vendredis, elle fait enchérir son beurre de
+Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: «Il n'en sera guère
+venu aujourd'hui au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: ses
+fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui trésorier de
+l'épargne, étoit assez agréable, et peut-être, s'il eût été bien
+élevé, en eût-on fait quelque chose; mais le père, qui est mort riche
+de quatre millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur,
+ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, regardant à ce qui
+lui coûteroit le moins et se trouvant en année durant le siége
+d'Arras, il envoya son fils à Amiens, avec titre de commis de
+l'épargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune
+fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, et rompit tant de
+fois la tête à M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M.
+le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre,
+et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et le grand-maître,
+qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il
+prit une si grande épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu
+ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il passa sur le
+corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à Amiens, où il s'alla cacher
+dans un grenier au foin, et après dit que son cheval l'avoit emporté.
+Sur cela on fit un vaudeville que voici:
+
+ Je suis Bazinière farouche[379],
+ Qui ne puis par monts ni par vaux
+ Retenir mes vites chevaux,
+ Tant ils sont forts en bouche.
+ Je règne[380] caché dans du foin;
+ Mais au convoi je n'y vais point.
+
+ [379] Il a l'air hagard. (T.)
+
+ [380] L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc
+ d'Enghien, disoit:
+
+ _Je règne_, etc. (T.)
+
+Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration que voici:
+
+«A tous ceux, etc.--Avons déclaré et déclarons le cheval du sieur de
+La Bazinière atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.;
+et, quant audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et
+rétablissons en sa pristine fame et renommée, et lui permettons
+d'aspirer aux charges et dignités auxquelles la grandeur de son
+courage et sa naissance le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens,
+etc.» Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le
+ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, médecin, qui le
+conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient à la cour; il leur
+dit qu'il accompagnoit un blessé. «Et qui?--Bazinière.» Ils se mirent
+à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré l'ayant raillé,
+Bazinière l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes
+de chez son père, et lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes
+frères et moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de ce
+garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles à Bazinière. Le
+lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla,
+lui dit en riant: «Vraiment, monsieur, je ne vous conçois point, vous
+qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme
+cela.» Bazinière, le printemps venu, fit un voyage au Maine, où il
+devint amoureux de madame de Pezé, fille de madame de Lansac et soeur
+de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, et vivoit dans un
+abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais à
+la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le
+maître-d'hôtel, qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à la dame,
+las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit
+en embuscade en un endroit où il falloit qu'il passât pour aller
+coucher avec madame, il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière;
+de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un laquais,
+et lui disant: «Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu
+de faire ici du bruit à madame?» donna maint horion à notre badaud de
+Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent pour se
+plaindre que madame de Pezé débauchoit son fils; notez qu'elle étoit
+parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut.
+
+En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, étoit revenue à
+Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et
+on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un âne de Mirebalais[381].
+Elle avoit fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire
+fortune que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient
+bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine y consentit donc; mais
+elle ne voulut point que cette fille, qui avoit été un temps
+l'espionne du cardinal, et qui après s'étoit mise du parti de M. le
+Grand, allât au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa
+misère. Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un épouseur.»
+Quelques jours après il y mena Bazinière. A quelque temps de là la
+belle lui dit: «Vous avez peut-être dit plus vrai que vous ne pensez;
+je pense que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement en étoit
+épris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entrée à la cour, il
+souhaitoit qu'auparavant sa maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les
+parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se
+trouver au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après cela
+Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, qui fit
+terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit adroite et fourbe,
+se vêtit simplement et se tint chez elle, faisant la mélancolique.
+Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La
+Bazinière. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son
+personnage; elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis
+insensiblement elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel état est
+cette jeune femme, vous ne seriez peut-être pas si en colère contre
+elle; elle n'a point de joie d'être si avantageusement mariée,
+puisqu'elle n'est point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle
+estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand
+on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle mariée, elle répond
+que cet habit convient à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste,
+madame, c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre eux
+que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en étonne point; car c'est
+bien la plus belle créature qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref,
+cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit
+résoudre à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, et ils
+vinrent loger avec elle.
+
+ [381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une
+ petite contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est
+ la capitale.
+
+Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, ne laissa pas, au
+bout d'un an et demi, de le mettre de la confrérie, et cela par
+intérêt. D'Émery, pour changer, voulut tâter d'une maigre, et laissant
+Marion, en conta à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint
+de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à table chez
+d'Émery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'étoit son
+protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce
+couplet:
+
+ D'Emery n'a jamais fait
+ Un cocu plus satisfait
+ Que le petit Bazinière,
+ Lere la, lere lanlère.
+
+Je ne sais si d'Émery et lui avoient _bigné_[382], mais notre
+trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit
+fait préparer la collation en quelque maison autour de Paris, et déjà
+il étoit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de
+Brissac, qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la trouvant
+point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il court après et les
+attrape. D'abord il crie: «Laquais! un bâton. Mademoiselle, où
+allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il à La Bazinière, je me
+veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au retour, il la fait
+monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinière disoit qu'il en
+auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacèrent du
+bâton. Le chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui est
+gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la fille de ce
+partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommodés.
+Roquelaure se moqua des façons qu'avoit faites Brissac pour embrasser
+un gentilhomme, car en ce temps-là ils étoient encore infatués de
+Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure
+s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois.
+L'Aigle lui répondit que puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit
+sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une
+méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je
+vous ai dit cela; dès que je me porterai tant soit peu mieux, car je
+n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet,
+au bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury[383] dire à
+L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on
+seroit trop tôt séparé; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y
+alloient, ils furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, soeur
+de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le
+Prince qui les arrêtèrent: ne les ayant pas trouvés au Cours, ils s'en
+retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux
+tirés; le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des
+chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; ils tirèrent
+les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se
+battre à l'épée et au poignard. Le marquis étoit faible, et craignoit
+qu'on ne passât sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous
+nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: «Pour moi, je
+rougirais de me battre autrement que ceux que je sers.» Ce M. de
+Brissac étoit si jaloux de Marion, qu'il avoit loué une maison tout
+contre la sienne pour l'épier mieux.
+
+ [382] Ce mot paroît être pris ici dans le sens de _troqué_. En
+ Bretagne, bigner se dit pour échanger, troquer, en style
+ populaire.
+
+ [383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des
+ gardes du Mazarin. (T.)
+
+Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie de la maison de
+Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit à cet homme qu'il lui apportât une
+déclaration. Il y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui
+dit-elle.--Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui achèteroit, et que
+ce seroit un contrat et non une déclaration qu'il lui enverroit.
+
+Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La Bazinière une chose
+un peu fâcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, étant mal
+satisfaite, lui vola une cassette où il y avoit des lettres de M. de
+Metz, de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle
+demandoit deux mille écus. On parle à elle; on lui donne rendez-vous à
+Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'Émery.
+Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais
+elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le
+chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire
+croire que ç'avoit été des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit
+procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; c'étoit le
+factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense
+que tout s'accommoda pour quelque argent.
+
+ [384] Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu
+ être reçu conseiller. (T)
+
+Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du temps qu'elles
+étoient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis,
+quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on
+voyoit, dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que Bazinière
+n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.»
+
+
+
+
+COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE.
+
+
+Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit fort étourdi, et
+faisoit la plus folle dépense du monde: il achetoit à crédit des
+chevaux et des chiens à de grands seigneurs, et les revendoit à vil
+prix après pour avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il
+devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de
+Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire.
+L'autre, l'ayant trouvé un jour au Cours tout seul, l'appela.
+Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit
+accompagné, fit toucher à toute bride, sans faire autre bruit, et le
+mène au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire
+peur: «Çà, çà, des étrivières.» Ce garçon fut si outré de ce mot
+d'étrivières, que, seul, comme il étoit, et sans armes, il se jette au
+cou de Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre en le
+menaçant toujours. Cela lui émut tellement la bile qu'encore qu'on
+l'eût bientôt relâché sans lui avoir donné le moindre coup, et rien
+fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois
+jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son aîné. La
+mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut après le mariage de
+son frère que cette aventure arriva.
+
+
+
+
+MADAME DE SERRAN.
+
+
+La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement jolie, avoit été
+accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, à Plessis-Chivray[385],
+frère de la maréchale de Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans
+pour la marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante mille
+livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il lui
+plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille écus de bien, ne cherchoit
+encore que de grands partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles,
+maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui
+n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna quatre cent mille
+livres en mariage. La voilà donc chez son mari. Bautru, qui est homme
+d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui
+laisser mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui avoit
+l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et madame de La
+Bazinière, car l'année de feu son mari étant venue, on ne voulut pas
+laisser exercer la charge à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y
+opposa, craignant que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant
+la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la jeune Bazinière en
+vouloit à la mort à Bautru, et mit dans la tête de cette jeune femme
+que son mari, qui à la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle;
+que sa soeur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose bien
+cruelle de n'être la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit
+avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle
+n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire
+démarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où l'on fit
+trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y étoit avec sa femme, dit:
+«Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la
+mena en Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du monde. Une
+fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il
+y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mère,» lui
+répondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort
+offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre
+personne que pour votre soutane.» Un jour que le Père Des Mares
+prêchoit à Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se
+doivent l'un à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de
+quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, et dit assez
+haut: «Vraiment, il est aisé à voir que M. Bautru a du crédit dans la
+paroisse; il y fait prêcher en faveur de monsieur son fils.» Cependant
+Serran étoit mieux fait qu'elle.
+
+ [385] Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de
+ Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y
+ eut point de raillerie. Ils étoient seuls et avec de petites
+ épées. On fut étonné qu'ayant le coup qu'il avoit il eût pu avoir
+ encore deux heures pour songer à sa conscience: on attribua cela
+ au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des
+ jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort blessé; mais il
+ eut l'avantage. (T.)
+
+En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission
+d'aller à Serran, étoit son garde-corps. On fut contraint d'empêcher
+qu'elle ne reçût des lettres, car sa mère et sa belle-soeur lui
+écrivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là un
+honnête homme étant venu de ce pays-là, à la prière de madame de
+Serran, alla voir madame de La Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui
+cria: «Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?»
+
+Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit
+pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit
+que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, étoit
+un emploi à faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité
+avec mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier à
+dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, dont les plus hupés
+étoient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la
+main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun
+d'eux étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec eux.
+Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut enlevée. La mère,
+pour se consoler, voulut voir sa fille qui étoit grosse; elle
+craignoit aussi qu'elle ne fût pas bien accouchée à la province.
+Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme
+par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent mille
+livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à Paris, le beau-père
+fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle haïssoit son mari
+mortellement; c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler
+et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui réussit si mal
+que cela fait pitié. Il fait toutes choses à contre-temps; il prend
+tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa
+femme disoit: «Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je
+suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle s'est trompée elle,
+car elle est morte à vingt-deux ans, et a laissé deux enfants, je
+crois, à ce mari qu'elle devoit enterrer.
+
+ [386] Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il
+ vouloit faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas.
+ Depuis il s'est corrigé; il ne cherche plus à dire de bons mots,
+ et c'est un homme peu naturel à la vérité, mais qui passent
+ partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on
+ vint quérir pour mettre le holà, les regarda faire, et dit: _Quod
+ Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit
+ peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée.
+
+ (T.)
+
+
+
+
+MADAME DE BARBEZIÈRE.
+
+
+La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère qu'onze ans quand
+elle fut enlevée par un frère de madame de La Bazinière la jeune,
+qu'on appeloit Barbezière; c'est le nom de la maison, qui est une
+bonne maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit toute
+liberté chez madame de La Bazinière la mère, jusque-là qu'étant
+malade, elle le reçut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur
+étoit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit
+la mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans
+un couvent. Elle répondit que Barbezière l'empêcheroit. Madame
+d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour
+Montignère son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon.
+Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, du chevalier de
+Chémerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'eût jamais
+songé à la fille, et se fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit,
+un jour que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour
+prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, des gens à
+cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et
+laissèrent madame de La Bazinière dans un blé. M. de Mauroy, intendant
+des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena à
+Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les suivre. Madame de
+La Bazinière avoit bien mené son sommelier à cheval; mais Barbezière,
+le voyant assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure à
+Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander un remède qu'on
+lui avoit ordonné pour ce soir-là. Le sommelier rencontra les
+enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour
+des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit à madame La
+Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne
+vouloit pas retourner; mais Barbezière lui dit: «Hé! madame, que
+craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous
+officiers de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de sa belle-fille,
+dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et
+que son fils n'étoit allé en Poitou, pour voir, disoit-il, les
+parents de sa femme, qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le
+coup. Bazinière, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer
+qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery ayant voulu apaiser la
+bonne femme, elle lui dit en colère: «Vous ne venez céans que pour
+débaucher ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit loué des
+chevaux et placé des relais pour Barbezière, fut arrêté; mais M. le
+Prince le tira de prison d'autorité. Barbezière avoit un vaisseau
+prêt; il passe en Hollande, et se met à Culembourg en la protection du
+seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souveraineté.
+La mère a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On
+sut que la pauvre enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore
+long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se jeta dans le
+parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vérole à Stenay.
+Madame de Longueville écrivit à madame de La Bazinière, la mère, en
+faveur d'un fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une
+autre, toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est vrai
+qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de l'avoir ainsi préféré
+à tant de bons partis.» Barbezière cajola ensuite une fille[388] de
+madame de Longueville, nommée La Châtre, et dont il eut un enfant;
+elle est à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse
+de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint à Paris (1650).
+Madame de La Bazinière, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit
+mettre au Fort-l'Évêque; mais le prince de Conti, alors en crédit par
+son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la Régence
+comme il eut le cou coupé en 1657 pour un enlèvement d'une autre
+nature.
+
+ [387] On a vu plus haut un article sur Lopez.
+
+ [388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle
+ disoit: «Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la
+ consoler, lui disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y
+ en a pas une de nous à qui il n'en pende autant.» (T.)
+
+
+
+
+LA COMTESSE DE VERTUS.
+
+
+La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet,
+celui de qui madame de Bar disoit: «Il a plus gagné à porter les
+poulets du Roi mon frère, qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il
+avoit, dit-on, été écuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il
+l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de
+sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donné
+l'honneur et les biens_. Elle épousa le comte de Vertus, qui est venu
+d'un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle
+femme[389].
+
+ [389] Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui
+ proposa d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille
+ écus. Il crut faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en
+ éprit d'une telle force qu'il l'épousa deux jours après, et
+ aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut
+ tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus
+ apprenoit à danser, et dansoit la _figurée_. (T.)
+
+Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle:
+
+ Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390].
+
+Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement
+un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre supposée. J'ai
+parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; il a été aussi de ses favoris. Il
+lui écrivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la
+cajoler, que sa maison étoit le palais d'Atlant[391]; que chacun y
+trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près de dix-huit ans;
+depuis elle a toujours porté un bandeau de veuve, à cause qu'à son gré
+cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté
+des habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps belle.
+Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un esprit déréglé; elle se
+mêloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des
+choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y
+remarquoit son air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur
+je ne sais quelle froideur qui étoit entre elles, que _la grande Ourse
+et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle_.
+
+ [390] C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac.
+
+ Qui te pourroit, vertu, voir toute nue,
+ O qu'ardemment de toi seroit épris:
+ Puisqu'en tout temps les plus rares esprits
+ T'ont fait l'amour au travers d'une nue.
+
+ [391] Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les
+ renfermoit dans son château magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.)
+
+Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus avare et la plus
+bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu
+qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux.
+Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur
+de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un jour une
+assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit allée, après la mort
+de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mère. «A
+quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de
+Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs.» Cette
+mademoiselle de Vertus a du mérite; elle sait le latin; elle n'est pas
+si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui
+rien donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de
+La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la plus belle après madame de
+Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nommée
+mademoiselle de Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant
+demeurer à Paris, où elle n'a ni mère, ni soeur, ni belle-soeur, se
+retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir du monde, elle
+recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille
+toute couverte d'or dans un lieu où un malade rend un lavement,
+l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie,
+et celle-là se confesse.
+
+ [392] La comtesse de Soissons.
+
+Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie dont il mourut,
+madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-même comment
+il se portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit sur
+les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en forme. Enfin le
+gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: «Monsieur, que dirai-je à madame
+de votre santé?--Monsieur, répondit-il, dites-lui que je rêve.»
+
+Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a épousé un jeune
+garçon appelé le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que
+c'eût été dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garçon qui,
+apparemment, a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à cause
+qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux mille livres à une fille
+qui lui avoit fait un procès pour le faire condamner à l'épouser, et
+il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le
+pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car
+quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les
+filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils étaient tous en procès
+avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils
+obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le
+chevalier aussi bien que chez la mère.
+
+Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'âge et
+la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se
+met dans un grenier d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où
+il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; après il
+demanda main-forte et alla mettre son scellé. Le chevalier présenta
+requête. Sa requête fut reçue; mais ordonné qu'on feroit description
+des coffres, et qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint
+avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit déjà fait son
+devoir. Elle court fortune d'être interdite et le chevalier de n'avoir
+rien gagné qu'une vieille femme. Il fut mal conseillé, car il faut
+tout prévoir en tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal.
+
+Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille écus à
+madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les
+refusa, et lui dit: «Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui
+n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes donations
+entre-vifs, comme vingt mille livres à Ferrand, doyen du parlement,
+afin qu'il sollicitât pour elle.
+
+Mademoiselle de Clisson, troisième soeur de madame de Montbazon, est
+une personne qui n'a de défaut que de n'avoir pas de santé. Quoique
+maltraitée de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire de
+ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'interdît; mais
+elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut exécuté. Le
+frère aîné, qui a gagné mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la
+gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre
+l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien
+qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par
+modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance.
+
+Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le comte de Vertus
+étoit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible
+étoit sa femme; il l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût
+la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appelé
+Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de
+sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions
+auprès d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit
+Saint-Germain, et faisoit profession d'amitié avec lui; il trouva à
+propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'être amoureux d'une
+belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez
+lui. Saint-Germain s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit moins
+en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'étoit à
+Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en témoigna pourtant
+rien jusqu'à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant
+eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame
+et lui se servoient étoient gagnés par le mari. Ayant appris cela, il
+défendit sa maison à Saint-Germain. Cet homme, au désespoir d'être
+privé de ses amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il
+la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient passer toutes
+les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les
+cachets sans qu'on s'en aperçût. Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit
+encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si
+elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par
+une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en
+liberté; que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui
+dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien
+de partir; et ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans le
+bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser passer l'occasion.
+Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chère au château qu'au
+cabaret, et qu'il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne
+demandoit qu'à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant
+de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il l'avoit ôtée
+pour dîner; il oublie de la prendre. Dès qu'il fut dans la salle, le
+comte lui dit: «Tenez, en lui présentant son dernier billet,
+connoissez-vous cela?--Oui, répondit Saint-Germain, et j'entends bien
+ce que cela veut dire.--Il faut mourir.» Les gens du comte mirent
+aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource
+qu'un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le
+mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée de la
+salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit:
+«Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre
+contre vous.» Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui
+étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château
+d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les
+parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de
+poursuites. La comtesse avoit ouï tout le bruit qu'on fit en
+assassinant son favori: elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant
+point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans,
+étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la mère avoit
+été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; voilà un homme l'épée à la
+main qui me veut tuer.» Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de
+ces évanouissements[393].
+
+ [393] On a prétendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie
+ Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut
+ assassiné sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une
+ épée nue. Ce fait est néanmoins fort contesté, quoique Digby
+ assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a
+ été témoin.
+
+
+
+
+MADAME DE MONTBAZON
+
+(MARIE DE BRETAGNE).
+
+
+Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la comtesse dont nous
+venons de parler. Elle étoit encore fort jeune et étoit en religion
+quand le bon homme de Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a
+toujours appelée _ma religieuse_. Il en écrivit une lettre à la
+Reine-mère, ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable
+pour avoir été écrite par un plus habile homme que lui[394]. La
+substance étoit qu'il savoit bien de quoi cela menaçoit une personne
+de son âge; mais qu'il espéroit que le bon exemple que lui donneroit
+Sa Majesté la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc.
+Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de
+race_. C'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut
+un grand ornement à la cour; elle défaisoit toutes les autres au bal,
+et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie,
+quoiqu'elle eût plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix.
+Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez
+grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce
+temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de
+tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien
+durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort
+blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté.
+
+ [394] Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la
+ Reine: «Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de
+ bien.» Je pense même que c'étoit parlant à leur personne. (T.)
+
+Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle
+disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on
+la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à
+penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de
+Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin
+étoit:
+
+ Mais il fait cocu son beau-père
+ Et lui dépense tout son bien.
+ Tout en disant ses patenotres,
+ Il fait ce que lui font les autres.
+
+ [395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de
+ Saint-Simon en a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble
+ pas mal à un ramoneur):
+
+ Un ramoneur nommé _Simon_,
+ Lequel ramone haut et _bas_,
+ A bien ramoné la _maison_
+ De monseigneur de _Montbazon_. (T.)
+
+
+M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du
+logis du Roi; je pense que c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse
+dit: «Ah! c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant.
+Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient à cause
+de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le
+comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la
+princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de
+la duchesse. Elle l'obligea, à ce qu'on m'a dit toutefois, de faire
+une malice à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre
+ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et après en
+demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte
+quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put
+rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt,
+aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus
+parlé. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que
+Picolomini avoit dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de
+Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoüard qui
+étoit toujours sur les éclaircissements, et qui n'a pas le sens
+commun, on fit un cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit
+au cartel:
+
+«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye,
+
+«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées de l'empereur en
+Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruautés
+exercées dans mes gouvernements, je désire en tirer raison par
+l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir
+l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y
+trouver, si vous êtes un homme de bien, avec une brette de quatre
+pieds de long pour terminer nos différends.»
+
+_Réponse._
+
+«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je
+souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouvé à onze
+batailles et soixante-douze siéges de villes comme moi, pour vous voir
+en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et d'où je ne revins jamais
+sans avantage. Mais, dans l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma
+réputation contre vous sans faire tort à celle de mon maître qui m'a
+confié ses armées. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont
+le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous.
+Toutefois, si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera
+quelqu'un qui, en ma considération, ravalera son estime jusque là.
+Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je
+ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des
+places que commander des armées.»
+
+Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, se mit un soir
+sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle
+humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls
+qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut
+contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: «Ma
+foi, dit-il, monseigneur[396], je m'étois caché pour savoir si vous
+étiez aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit à la cajoler, il
+lui déclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'étoit que
+de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit
+fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours
+pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, y laissa bien des
+plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est-à-dire le dernier des
+hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y
+avoit:
+
+ Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise.
+
+ [396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.)
+
+Quand le duc de Weimar vint ici la première fois, en causant avec la
+Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le
+laissoit tout aux soldats et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine,
+si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par
+exemple?--Ho! ho! madame, répondit-il malicieusement en prononçant le
+B à l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le général.»
+
+Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise
+d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de
+Rochefort.
+
+On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à
+l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperçut
+que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle
+ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et
+qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses
+intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les
+Mémoires de la Régence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse,
+après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en
+carrosse partout Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à un
+enfant.»
+
+Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint
+amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: «Misérable
+mortel que je suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en
+arracher une à cette divinité!» Il part de la main et s'en alla faire
+arracher seize.
+
+
+
+
+M. DE MONTBAZON[397].
+
+
+M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un grand homme bien fait, et
+qui, en sa jeunesse, avoit été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment
+à Rochefort (à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut
+jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites tourelles,
+de lanternes, d'échauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a
+rien d'à-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui
+conviennent par plus d'un titre, car il étoit grand veneur de France.
+Quand il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, se
+touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a faite.» Il y a un
+portrait dans la galerie, où son père, qui étoit aveugle, lui montroit
+le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer,
+virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie guère
+vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'étoit un homme
+tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribué, et au
+duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal à propos; il y a même,
+dans M. Gaulard[399], quelques-unes des naïvetés qu'on leur donne. On
+lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: «Qu'est-ce que
+de nous?» Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la
+Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: «Que ce seroit
+quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il fut si sot que d'aller dire au
+feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet
+satirique_.
+
+ [397] Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654.
+
+ [398] _Échauguette_, lieu couvert et élevé pour placer une
+ sentinelle. (_Dict. de Trévoux._) Guérite bâtie.
+
+ [399] Tallemant indique ici _les Contes facétieux du sieur
+ Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_, ouvrage
+ singulier d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur
+ Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il
+ existe plusieurs éditions.
+
+«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme,
+elle m'attend; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est
+moi.»
+
+A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce
+grand vaisseau d'élection_, il crut que c'étoit un grand vaisseau
+appelé _Élection_, dans lequel cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je
+crois que c'étoit un beau navire que ce grand vaisseau d'_élection_ de
+saint Paul.»
+
+Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts ans, devint
+amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit
+confidence à madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de
+Clisson, soeur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle et à
+lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, il lui enverroit
+son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un
+petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et
+ne s'étoit point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, et,
+exprès, la demoiselle passa dans le lieu où elle étoit, faisant
+semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il
+lui dit; «Venez me baiser.--Venez-y vous-même.» Il répète; elle
+répond: «Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous
+souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une telle colère qu'il
+l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu la force. A quelques années
+de là, il s'éprit de la fille de son concierge de Rochefort, et il
+fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. La
+voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit
+pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano n'eût pas voulu avoir affaire à
+une vierge ni à une personne qui eût eu nom Marie, par le respect
+qu'il portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: «Je ne
+sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois
+un peu?»
+
+Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandât:
+«Quelle heure est-il?» Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à
+rire. M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui eût dit
+qu'il étoit midi.»
+
+Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est ce portrait (c'étoit
+aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_,» dit M. de
+Montbazon.
+
+Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.»
+
+M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une écurie à Rochefort,
+le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer
+dans mon écurie.»
+
+Il mourut cinq ou six ans devant sa femme.
+
+
+
+
+M. D'AVAUGOUR.
+
+
+C'est le frère de madame de Montbazon; pour le visage, il étoit plus
+beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas
+d'esprit, mais il est bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes
+ses soeurs et sa mère; point de réputation du côté de la bravoure. Il
+épousa, en premières noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant;
+il en fut jaloux. Elle mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe,
+et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens
+nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a épousé
+mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier
+lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal,
+car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps d'Henri IV, qui
+défend à toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend
+hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que
+sa mère qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il
+disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme
+j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait
+eu, et ce fut en considération de ce qu'elle venoit de Charles de
+Blois, qui avoit disputé la Duché[400].
+
+ [400] A la maison de Montfort.
+
+Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus,
+madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont.
+
+Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt qu'elle avoit
+fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui à Clisson, et, en
+huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore
+fut-ce pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des
+précipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au
+connétable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de
+Bretagne. Là, cet homme s'est amusé à faire une grande dépense en
+serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point
+d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures.
+
+ [401] On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.)
+
+Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du Lude, une des plus
+belles et des plus douces personnes de ce siècle. Il en devint jaloux
+sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il étoit impuissant.
+Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en délivrer
+en lui faisant un procès sur l'impuissance: «Qu'une honnête femme ne
+se plaignoit jamais de cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans
+toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se
+trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit au médecin: «Pour
+son visage, je ne m'en soucie guère; mais il ne faut pas qu'elle
+meure.» Elle fut assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en
+mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle étoit
+plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette.
+
+En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner le deuil de M.
+de Clermont, qui étoit déjà assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut
+du temps que le Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des
+vers que voici à madame de Rambouillet:
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Vous êtes un joli poupon
+ D'épouser notre demoiselle;
+ Elle est si bonne, elle est si belle;
+ D'or elle a plus d'un million.
+ Elle en emplira votre écuelle,
+ Prince breton.
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Vous avez un bien gros menton
+ Pour si blanche et blonde femelle.
+ Que si jamais dans sa cervelle
+ Se fourroit quelque amour fripon,
+ Ma foi, vous en auriez dans l'aile,
+ Prince breton.
+
+ Prince breton, prince breton,
+ Je ne le dis pas tout de bon;
+ Nous avons vu mainte prunelle
+ Se radoucir pour l'amour d'elle;
+ Mais toujours elle disoit non:
+ Et ma foi vous l'aurez pucelle,
+ Prince breton.
+
+Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue.
+
+
+
+
+M. ET MADAME DE GUÉMENÉ.
+
+
+Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et
+frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de
+Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne,
+quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu
+trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt
+ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de
+Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais
+fait d'emportement comme l'autre.
+
+Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à Darbe, savant
+garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine
+sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui
+étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant
+d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le
+prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des
+ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans
+l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais,
+aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une
+certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez
+long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et
+il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en
+faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble
+ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir
+que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on
+disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec
+son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une
+chanson que voici il y a un couplet qui en parle:
+
+ Lorsque ce grand capitaine[404],
+ Monsieur du Montbazon,
+ Conduisit par la plaine
+ Le premier bataillon,
+ Tout droit au bac d'Asnières;
+ Mais Saintot, qui le vit,
+ Lui fit tourner visière
+ A la rue Béthizy[405].
+
+ Après prit sa rondache,
+ Le prince Guémené,
+ Disant à sa bardache:
+ Où est mon père allé?
+ Il est allé en guerre
+ Avec le duc d'Usez;
+ Et ils s'en vont belle erre
+ Par la porte Baudets[406].
+
+ Entendant cette alarme,
+ Monsieur de Marigny[407]
+ Alla crier aux armes
+ Au président Chévry,
+ Disant: Mon capitaine,
+ Allons tout promptement,
+ Et prenons pour enseigne
+ Le marquis de Royan[408].
+
+ Ce grand foudre de guerre,
+ Le comte de Bullion[409],
+ Étoit comme un tonnerre.
+ Dedans son bataillon,
+ Composé de vingt-hommes
+ Et de quatre tambours,
+ Criant: Hélas! nous sommes
+ A la fin de nos jours.
+
+ Le comte de Noailles[410],
+ Brillant comme un Phébus,
+ Menoit à la bataille
+ Tous les enfants perdus,
+ Criant: Qui me veut suivre?
+ Et le gros Saint-Brisson[411],
+ Conduisoit pour tous vivres
+ De l'avoine et du son.
+
+ Monsieur de Parabelle,
+ Gouverneur de Poitou,
+ Qui, depuis La Rochelle,
+ N'avoit point vu le loup,
+ Faisoit toujours merveilles,
+ Aux Croates et Hongrois
+ Il coupa les oreilles,
+ Comme il fit aux Anglois.
+
+ [402] Il l'a eu cassé. (T.)
+
+ [403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en
+ fournissent d'autres exemples.
+
+ [404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_.
+ (T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand
+ _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets
+ allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier
+ jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre
+ langue, une foule de mots dérivés de l'allemand.
+
+ [405] Où est son hôtel. (T.)
+
+ [406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom,
+ vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_.
+
+ [407] Frère de M. de Montbazon. (T.)
+
+ [408] Deux veaux. (T.)
+
+ [409] Introducteur des ambassadeurs. (T.)
+
+ [410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il
+ ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux
+ combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il
+ vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.)
+
+ [411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel,
+ avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que,
+ dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_.
+
+Voici quelques-uns de ses bons mots:
+
+Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne
+m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui
+est bien une meilleure place.»
+
+Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de
+qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.»
+
+Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant
+Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous
+avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.»
+
+ [412] Général de l'empereur.
+
+Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre
+du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait
+descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour
+de lui.
+
+Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a
+trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne
+put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit
+d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour
+mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un
+grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le
+Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là
+on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet
+de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je
+vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que
+le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement
+gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle
+à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages
+dont on pouvoit s'aviser.
+
+Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma
+nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit
+Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une
+jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la
+traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence
+royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de
+Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le
+Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne
+diroit pas Monsieur mon père.
+
+Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller
+chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut
+assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et
+les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement
+du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu
+l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il,
+madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet
+impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il
+jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait
+relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs
+du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du
+sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames:
+«Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous
+ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon
+chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille
+d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de
+Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il
+seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter
+combien il étoit passionné pour ses mérites.
+
+A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il
+leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà
+des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que
+c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque
+_in partibus infidelium_.
+
+On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au
+Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire
+_mentula_.»
+
+Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a
+grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils
+(mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il
+a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui;
+et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de
+meilleurs que dans notre race?»
+
+Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants
+faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de
+Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit
+quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque
+le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se
+trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas
+jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du
+reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle
+Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la
+fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être
+grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille
+du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de
+dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison
+de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les
+Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci
+s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je
+crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros
+d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas
+trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle
+veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une
+maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on
+disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui
+dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit
+capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le
+chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a
+guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses
+affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le
+frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale
+d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il
+fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince
+de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je
+vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui
+fit les cornes.
+
+
+
+
+RANGOUSE.
+
+
+Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite
+il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de
+secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des
+lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit
+des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi
+au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et
+ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même
+pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le
+Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit
+toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi
+toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce
+gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme
+du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres
+que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques
+années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta
+cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a
+écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui
+pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé
+de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une
+subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux
+pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre
+commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il
+le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant
+relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y
+a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze
+mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il
+a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan
+lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont
+pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son
+livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour
+Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de
+Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez
+ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis,
+craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de
+considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela
+lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point
+faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien;
+croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour
+si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer
+sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire
+de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à
+porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la
+cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les
+premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser
+un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A
+monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami,
+qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait
+une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque
+de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite
+par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui
+fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et
+lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le
+bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut
+qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici:
+
+
+ «MONSEIGNEUR,
+
+»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de
+donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne
+prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont
+vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une
+lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier
+duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de
+tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos
+forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que
+beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous
+êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans
+la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est
+que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles;
+enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de
+semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son
+étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un
+abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai
+voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je
+finirai.
+
+ »Votre, etc.»
+
+ [413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a
+ présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres
+ héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse,
+ imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des
+ nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume
+ commence par une épître dédicatoire à la Reine régente.
+
+ [414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve
+ dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des
+ ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions
+ de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce
+ qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au
+ moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées,
+ il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un
+ seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une
+ centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce
+ temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.)
+
+ [415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_
+ plus haut l'article _Gramont_.)
+
+ [416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous
+ Louis XIV.
+
+ [417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses
+ ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât
+ ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât
+ autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les
+ Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la
+ place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu.
+ Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains
+ corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez
+ étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont.
+ Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la
+ campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais
+ seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le
+ pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il
+ s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr.
+ L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.)
+
+ [418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se
+ plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur
+ d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il
+ lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu
+ luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente
+ pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le
+ premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit
+ qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à
+ son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit
+ dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se
+ sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.)
+
+Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier
+volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la
+ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui
+parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait
+tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à
+passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur
+Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez
+M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ
+faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le
+latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet
+ouvrage est admirablement beau.»
+
+
+
+
+CATALOGNE.
+
+
+Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce
+pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour
+cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour
+l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les
+dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras
+à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure
+marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles
+vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre
+santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet
+homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à
+vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse
+qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors
+vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles
+n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien
+refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs
+maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent
+presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux,
+c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en
+laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez
+leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant
+s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme
+tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les
+religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la
+galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de
+l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres,
+tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme
+_Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra
+dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez
+proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur
+bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers
+des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal
+fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur
+servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les
+religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans
+leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats,
+et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent
+bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves
+d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer.
+
+Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne d'Alby; elle
+étoit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle étoit
+plus agréable que belle; on n'a jamais vu une personne plus
+spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et
+elle, étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un si
+grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit une si grande
+passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa
+vie en danger pour tâcher à réduire cet État sous son premier maître.
+D'ailleurs, elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, il y
+avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée (nous en parlerons
+ailleurs), qui étoit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit
+d'amoureuse manière, fit si bien que par son moyen elle obtint
+permission d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. On lui
+accorda cela facilement, parce que les mêmes personnes qui portoient
+ses lettres en portoient aussi du maréchal à ceux avec qui il avoit
+intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour
+gagner entièrement La Vallée, et lui fit même une des plus grandes
+faveurs que les dames fassent en ce pays-là: c'est qu'elle l'avertit
+qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât
+en tel lieu pour l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste
+qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le
+Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque église,
+en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'émulation à qui les
+fera les plus magnifiques; c'est comme les _Præsepia_[420] à Rome. Les
+dames y vont voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font
+le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Vallée se
+trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir de voir qu'il n'étoit
+pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de
+qualité, et La Vallée croit qu'au retour ils furent coucher ensemble.
+Voilà tout ce que notre François en eut. Le maréchal de Brezé l'avoit
+cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on
+fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y
+trouva embarrassée, et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou
+coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon.
+
+ [419] De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard.
+
+ [420] Les crèches.
+
+J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que je mettrai ici tout
+de suite: «Une fille de qualité étant devenue amoureuse d'un page de
+son père, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps
+après. Cependant son père l'accorde avec un homme de condition, dont
+l'alliance lui étoit avantageuse. Dans cette extrémité, cette pauvre
+fille a recours à une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande
+_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. Elles
+songèrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque
+invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au
+cardinal-inquisiteur l'état où elle se trouvoit, et le désespoir où
+elle étoit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà
+poignardée, et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son
+enfant; qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de lui seul:
+c'étoit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier
+avec lequel cette fille est accordée, et, que durant le temps qu'il y
+sera, on la pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva le
+conseil de cette femme, et la chose réussit comme elle l'avoit pensé.
+Le cardinal eut de la peine à s'y résoudre, mais enfin il y consentit.
+La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront
+qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit
+infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle lui écrivît tous les jours
+qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et
+que la vérité se découvriroit bientôt.
+
+ [421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette
+ femme l'a conté. (T.)
+
+
+
+
+LE COMTE D'HARCOURT.
+
+
+Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal à son
+aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce de vie de filou, ou du
+moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est
+ainsi qu'ils l'appeloient, où chacun avoit une épithète, comme lui
+s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_
+_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui
+il se nommoit _Le Gros_; quand ils étoient trois confrères ensemble,
+ils pouvoient recevoir qui ils vouloient.
+
+ [422] Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux.
+
+Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait
+chevalier de l'ordre à la dernière promotion; et quand ce vint à
+biffer les armes de son frère qui étoit avec la Reine-mère, il alla se
+mettre derrière le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils
+eussent beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; mais
+il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après il revint. Faret,
+qui étoit à lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui
+proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il
+voudroit de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il
+connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que lui. Bois-Robert
+en parla au cardinal, qui lui répondit en riant:
+
+ Le comte d'Harcourt,
+ Du Bois, a l'esprit bien court.
+
+Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en
+parler davantage, recharge encore une fois. «Est-ce tout de bon? dit
+le cardinal: parlez-vous sérieusement?--Oui, monseigneur, c'est un
+homme qui sera entièrement à vous; c'est un homme de grand coeur. Il
+a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier à sa
+parole.» Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui
+donnant, car il lui dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous
+sortiez du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit prêt d'obéir.
+«Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'armée navale.»
+
+Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat et de
+Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire à dire comme
+cette conquête étoit moralement impossible au peu de forces qu'il
+avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la
+porte, où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur du
+comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame de Puy-Laurens. Après,
+on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, où il
+secourut Casal et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public
+pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats.
+Jamais les François n'ont si bien montré qu'ils fussent aussi bons à
+la fatigue que quelque autre nation du monde qu'à ce siége-là. A cette
+effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où les
+lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes avec
+lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants:
+«Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est
+qu'ils ne m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien
+chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons dans les Mémoires
+de la Régence. Ce même Brito, qui après fit aussi recevoir un affront
+à M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort décrié ce
+pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers
+qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au maréchal de La
+Mothe et au maréchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a
+point de jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites
+donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en
+a guère qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est
+brave et heureux. Pour les siéges, il n'y réussit que rarement.
+
+La Reine lui donna la charge de grand écuyer après la mort de M. le
+Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient
+nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette
+charge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui
+devoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un
+petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour écrire sous
+lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela,
+le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: »Il
+faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur
+s'est toujours laissé gouverner par quelque faquin.» On disoit de lui
+qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de
+Guyenne quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie
+quand M. de Longueville fut arrêté, et les rendit. Ce qu'il a fait de
+plus vilain, à mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit
+prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a
+six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta à
+un garçon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prétentions
+et toutes ses plus importantes affaires.
+
+
+
+
+LE BARON DE MOULIN.
+
+
+C'est un gentilhomme de Champagne dont le père a toujours eu bonne
+table et a fait assez de dépense; il y a du bien dans la maison. En sa
+jeunesse, ç'a été un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le
+derrière masqué qu'il montroit à la portière, comme si c'eût été son
+visage. Une autre fois, pour se défaire d'une femme qui lui demandoit
+de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête
+entre les jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit:
+c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout
+à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois bien que monsieur est bien
+mal, il a l'haleine bien mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu,
+dans une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé des
+collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se déboutonnoit
+déjà pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423].
+
+ [423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.)
+
+Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme
+qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est étrangement. «Ah! monsieur,
+lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut
+assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un
+homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous êtes cet
+homme-là. Venez plutôt voir chez ce miroitier.»
+
+Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et le mot _Nargue Du
+Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que
+c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les
+marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M.
+Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable.
+
+Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, mais riche,
+nommée Chenevières; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui
+l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais été
+légitimée. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit
+passer, il se déguisa en lavandière, et se mit à battre la lessive à
+une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son père, qui
+venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit résoudre à faire ce
+que son père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne
+table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car,
+outre ses pets, il mâche toujours du tabac. Il est libre en paroles,
+et ne prétend se contraindre pour personne. Depuis quelques années, il
+s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une
+grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui étoit unique, _acuminatum,
+olens, recens_, etc. C'étoit un étron qu'il venoit de faire dans une
+planche.
+
+Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des
+Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, conseiller au parlement, écrit
+si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il
+la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait
+des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, et qu'il
+n'en put venir à bout: «Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus à moi
+désormais à la lire; c'est à celui à qui je l'envoie.»
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME.
+
+
+ Pages.
+
+ Le maréchal de Bassompierre. 5
+
+ Le cardinal de La Rochefoucauld. 19
+
+ Madame Des Loges et Borstel. 22
+
+ Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits
+ de Conrart. 26
+
+ Madame de Berighen et son fils. 30
+
+ Le chancelier Séguier. 33
+
+ Jodelet. 42
+
+ Haute-Fontaine. 43
+
+ Mesdames de Rohan. 46
+
+ Pardaillan d'Escandecat. 85
+
+ Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de
+ Miraumont. 86
+
+ Ferrier, sa fille et Tardieu. 92
+
+ Du Moustier. 98
+
+ Le président Le Cogneux. 103
+
+ M. d'Émery. 117
+
+ Des Barreaux. 134
+
+ Chenailles. 140
+
+ Marion de L'Orme. 141
+
+ Feu M. de Paris. 145
+
+ Le feu archevêque de Rouen. 148
+
+ Balzac. 153
+
+ Le président Pascal et Blaise Pascal. 174
+
+ Bertaut, neveu de l'évêque de Séez. 177
+
+ Le maréchal de Guébriant. 180
+
+ Madame d'Atis. 185
+
+ M. de Belley. 188
+
+ M. Pavillon. 193
+
+ M. Gauffre. _Ibid._
+
+ Le général des Capucins. 194
+
+ Le maréchal de L'Hôpital. 195
+
+ Menant et sa fille. 203
+
+ Le maréchal de Gassion. 207
+
+ Luillier (père de Chapelle). 219
+
+ La maréchale de Thémines. 223
+
+ Le Pailleur. 237
+
+ Le comte de Saint-Brisse. 240
+
+ Le maréchal de Châtillon.
+
+ La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de
+ Wirtemberg. 245
+
+ Le maréchal de Saint-Luc. 257
+
+ Le comte d'Estelan. 260
+
+ La Montarbault, Samois et de Lorme. 263
+
+ Jaloux. Des Bias. 270
+
+ Rapoil. 271
+
+ Moisselle. 272
+
+ Tenosi, provençal. 273
+
+ Coiffier. 274
+
+ Madame Lévesque et madame Compain. 278
+
+ La Cambrai. 289
+
+ Coustenan. 292
+
+ Madame de Maintenon et sa belle-fille. 297
+
+ Madame de Liancourt et sa belle-fille. 303
+
+ Le président Nicolaï. 312
+
+ Porchères l'Augier. 317
+
+ Le Père André. 321
+
+ Villemontée. 333
+
+ Madame Pilou. 336
+
+ Bordier et ses fils. 354
+
+ M. et madame de Brassac. 363
+
+ Roussel (Jacques). 365
+
+ Le marquis d'Exideuil et sa femme. 370
+
+ M. Servien. 375
+
+ M. d'Avaux. 381
+
+ Bazinière, ses deux fils et ses deux filles. 388
+
+ Courcelles, cadet de Bazinière. 396
+
+ Madame de Serran. 397
+
+ Madame de Barbezière. 400
+
+ La comtesse de Vertus. 403
+
+ Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.) 410
+
+ M. de Montbazon. 415
+
+ M. d'Avaugour. 418
+
+ M. et madame de Guémené. 421
+
+ Rangouse. 428
+
+ Catalogne. 433
+
+ Le comte d'Harcourt. 437
+
+ Le baron de Moulin. 441
+
+
+FIN DU TOME TROISIÈME.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des
+Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) ***
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
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+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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