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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-14 20:12:26 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org/license + + +Title: Les historiettes de Tallemant des Réaux (Tome troisième) + Mémoires pour servir à l'histoire du XVIIe siècle + +Author: Gédéon Tallemant des Réaux + +Contributor: Louis Monmerqué + Hippolyte de Chateaugiron + Jules-Antoine Taschereau + +Release Date: March 31, 2012 [EBook #39314] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + + + + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + + +Note de transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été +conservée et n'a pas été harmonisée. + + + + + MÉMOIRES + + DE + + TALLEMANT DES RÉAUX. + + + + + PARIS, IMPRIMERIE DE DECOURCHANT, + Rue d'Erfurth, no 1, près de l'Abbaye. + + + + + LES HISTORIETTES + + DE + + TALLEMANT DES RÉAUX. + + MÉMOIRES + + POUR SERVIR A L'HISTOIRE DU XVIIe SIÈCLE, + + PUBLIÉS + + SUR LE MANUSCRIT INÉDIT ET AUTOGRAPHE; + + AVEC DES ÉCLAIRCISSEMENTS ET DES NOTES, + + PAR MESSIEURS + + MONMERQUÉ, + + Membre de l'Institut, + + DE CHATEAUGIRON ET TASCHEREAU. + + TOME TROISIÈME. + + PARIS, + + ALPHONSE LEVAVASSEUR, LIBRAIRE, + + PLACE VENDÔME, 16. + + 1834 + + + + +MÉMOIRES + +DE + +TALLEMANT. + + + + +LE MARÉCHAL DE BASSOMPIERRE[1]. + + +Le maréchal de Bassompierre étoit d'une bonne maison, entre la France +et le Luxembourg; la plupart des lieux de ce pays-là ont un nom +allemand et un nom françois: Betstein est le nom allemand, et +Bassompierre le françois. + +On conte une fable qui est assez plaisante. Un comte d'Angeweiller, +marié avec la comtesse de Kinspein, eut trois filles qu'il maria avec +trois seigneurs de la maison de Croy de Salm et de Bassompierre, et +leur donna à chacune une terre et un gage d'une fée. Croy eut un +gobelet et la terre d'Angeweiller; Salm eut une bague et la terre de +Phinstingue ou Fenestrange, et Bassompierre eut une cuiller et la +terre d'Answeiller. Il y avoit trois abbayes qui étoient dépositaires +de ces trois gages, quand les enfants étoient mineurs: Nivelle pour +Croy, Remenecour pour Salm, et Epinal pour Bassompierre. Voici d'où +vient cette fable. + + [1] François de Bassompierre, né en Lorraine le 12 avril 1579, + maréchal de France en 1623, mort dans le château du duc de Vitry + dans la Brie, le 12 octobre 1646. + +On dit que ce comte d'Angeweiller rencontra un jour une fée, comme il +revenoit de la chasse, couchée sur une couchette de bois, bien +travaillée selon le temps, dans une chambre qui étoit au-dessus de la +porte du château d'Angeweiller: c'étoit un lundi. Depuis, durant +l'espace de quinze ans, la fée ne manquoit pas de s'y rendre tous les +lundis, et le comte l'y alloit trouver. Il avoit accoutumé de coucher +sur ce portail, quand il revenoit tard de la chasse, ou qu'il y alloit +de grand matin, et qu'il ne vouloit pas réveiller sa femme; car cela +étoit loin du donjon. Enfin, la comtesse ayant remarqué que tous les +lundis il couchoit sans faute dans cette chambre, et qu'il ne manquoit +jamais d'aller à la chasse ce jour-là, quelque temps qu'il fît, elle +voulut savoir ce que c'étoit, et ayant fait faire une fausse clef, +elle le surprend couché avec une belle femme; ils étoient endormis. +Elle se contenta d'ôter le couvre-chef de cette femme de dessus une +chaise, et après l'avoir étendu sur le pied du lit, elle s'en alla +sans faire aucun bruit. La fée, se voyant découverte, dit au comte +qu'elle ne pouvoit plus le voir, ni là, ni ailleurs; et après avoir +pleuré l'un et l'autre, elle lui dit que sa destinée l'obligeoit à +s'éloigner de lui de plus de cent lieues; mais que pour marque de son +amour elle lui donnoit un gobelet, une cuiller et une bague, qu'il +donneroit à trois filles qu'il avoit, et que ces choses apporteroient +bonheur dans les maisons dans lesquelles elles entreroient, tandis +qu'on y garderoit ces gages; que si quelqu'un déroboit l'un de ces +gages, tout malheur lui arriveroit. Cela a paru dans la maison de M. +de Pange, seigneur lorrain, qui déroba au prince de Salm la bague +qu'il avoit au doigt, un jour qu'il le trouva assoupi pour avoir trop +bu. Ce M. de Pange avoit quarante mille écus de revenu, il avoit de +belles terres, étoit surintendant des finances du duc de Lorraine. +Cependant, à son retour d'Espagne, où il ne fit rien, quoiqu'il y eût +été fort long-temps, et y eût fait bien de la dépense (il y étoit +ambassadeur pour obtenir une fille du roi Philippe II pour son +maître), il trouva sa femme grosse du fait d'un Jésuite; tout son bien +se dissipa; il mourut de regret; et trois filles qu'il avoit mariées +furent toutes trois des abandonnées. On ne sauroit dire de quelle +matière sont ces gages; cela est rude et grossier. + +La marquise d'Havré, de la maison de Croy[2], en montrant le gobelet, +le laissa tomber; il se cassa en plusieurs pièces, elle les ramassa et +les remit dans l'étui en disant: «Si je ne puis l'avoir entier, je +l'aurai, au moins par morceaux.» Le lendemain, en ouvrant l'étui, elle +trouva le gobelet aussi entier que devant. Voilà une belle petite +fable[3]. + + [2] Ce ne peut être que Diane de Dampmartin, comtesse de + Fontenoy, et dame en partie de Vistingen, femme de + Charles-Philippe de Croy, marquis d'Havré. Ils sont la tige des + marquis d'Havré. + + [3] Cette fable est tout-à-fait dans le genre de celle de la fée + Mélusine, dont la maison de Lusignan a la prétention de + descendre. + +Le père du maréchal étoit grand ligueur; M. de Guise l'appeloit _l'ami +du coeur_: c'étoit un homme de service. Ce fut chez lui que la Ligue +fut jurée entre les grands seigneurs. Il mourut subitement au +commencement de la Ligue. Le maréchal avoit de qui tenir pour aimer +les femmes, et aussi pour dire de bons mots, car son père s'en mêloit. + +A son avénement à la cour, c'étoit après le siége d'Amiens, il tomba +par malheur entre les mains de Sigongne[4], celui qui a été si +satirique. C'étoit un vieux renard qui étoit écuyer d'écurie chez le +Roi: il vit ce jeune homme qui faisoit l'entendu; il lui voulut +abattre le caquet, et, faisant le provincial nouveau venu, il le pria +niaisement de le vouloir présenter au Roi. Bassompierre crut avoir +trouvé un innocent, et s'en jouer; il entra, et dit au Roi en riant: +«Sire, voici un gentilhomme nouvellement arrivé de la province qui +désire faire la révérence à Votre Majesté.» Tout le monde se mit à +rire, et le jeune monsieur fut fort déferré. + + [4] Voir la note 3 de la p. 111 du t. I. + +On dit que jouant avec Henri IV, le Roi s'aperçut qu'il y avoit des +demi-pistoles parmi les pistoles; Bassompierre lui dit: «Sire, c'est +Votre Majesté qui les a voulu faire passer pour pistoles.--C'est +vous,» répondit le Roi. Bassompierre les prend toutes, remet des +pistoles en la place, et puis va jeter les demi-pistoles aux pages et +aux laquais par la fenêtre. La Reine dit sur cela: «Bassompierre fait +le Roi, et le Roi fait Bassompierre.» Le Roi se fâcha de ce qu'elle +avoit dit. «Elle voudroit bien qu'il le fût, repartit le Roi, elle en +auroit un mari plus jeune.» Bassompierre étoit beau et bien fait. Il +me semble que Bassompierre méritoit bien autant d'être grondé que la +Reine. + +On a dit qu'il étoit plus libéral par fenêtre qu'autrement; on l'a +accusé d'aimer mieux perdre un ami qu'un bon mot; il n'a jamais passé +pour brave, cependant aux Sables-d'Olonne il acquit de la réputation, +paya de sa personne, et montra le chemin aux autres, car il se mit +dans l'eau jusqu'au cou. Pour la guerre, il la savoit comme un homme +qui n'en eût jamais ouï parler[5]. Cependant il fut fait maréchal de +France; mais il voulut que M. de Créquy passât devant: ils +s'appeloient frères. Cependant il pensa épouser madame la Princesse, +comme nous avons dit ailleurs. + + [5] On fit un _guéridon_ sur une entrée de ballet, où il sortoit + d'un tambour. + + Sortir d'un tambour, + Galant Bassompierre, + Aimer tant l'amour + Et fuir tant la guerre, + O guéridon, etc. (T.) + +Après M. de Rohan, qui avoit eu pour trente mille écus la charge de +colonel des Suisses, Bassompierre eut cette charge, et la fit bien +autrement valoir qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors; d'ailleurs il +étoit habile et faisoit toujours quelques affaires. Il n'y avoit +presque personne à la cour qui eût tant de train que lui, et qui fît +plus pour ses gens. Lamet, son secrétaire, fut préféré, en une +recherche d'une fille, à un conseiller au parlement. + +Parlons un peu de ses amours. On a dit qu'il avoit été un peu +amoureux de la Reine-mère, et qu'il disoit que la seule charge qu'il +convoitoit, étoit celle de grand panetier, parce qu'on couvroit pour +le Roi[6]. Il étoit magnifique, et prit la capitainerie de Monceaux, +afin d'y traiter la cour. La Reine-mère lui dit un jour: «Vous y +mènerez bien des putains[7].--Je gage, répondit-il, madame, que vous y +en mènerez plus que moi.» Un jour il lui disoit qu'il y avoit peu de +femmes qui ne fussent putains. «Et moi? dit-elle.--Ah! pour vous, +madame, répliqua-t-il, vous êtes la Reine.» + + [6] Il disoit qu'il y avoit plus de plaisir à le dire qu'à le + faire. (T.) + + [7] On parloit ainsi alors. (T.) + +Une de ses plus illustres amourettes, ce fut celle de mademoiselle +d'Entragues, soeur de madame de Verneuil: il eut l'honneur d'avoir +quelque temps le roi Henri IV pour rival. Testu, chevalier du guet, y +servoit Sa Majesté. Un jour, comme cet homme venoit lui parler, elle +fit cacher Bassompierre derrière une tapisserie, et disoit à Testu, +qui lui reprochoit qu'elle n'étoit pas si cruelle à Bassompierre qu'au +Roi, qu'elle ne se soucioit non plus de Bassompierre que de cela, et +en même temps elle frappoit d'une houssine, qu'elle tenoit, la +tapisserie à l'endroit où étoit Bassompierre. Je crois pourtant que le +Roi en passa son envie, car un jour le Roi la baisa je ne sais où, et +mademoiselle de Rohan, la bossue, soeur de feu M. de Rohan, sur +l'heure écrivit ce quatrain à Bassompierre: + + Bassompierre, on vous avertit, + Aussi bien l'affaire vous touche, + Qu'on vient de baiser une bouche + Dans la ruelle de ce lit. + +Il répondit aussitôt: + + Bassompierre dit qu'il s'en rit, + Et que l'affaire ne le touche; + Celle à qui l'on baise la bouche + A mille fois..... + +«_Je mettrai, quand il vous plaira, la rime entre vos belles mains._» + +Henri IV dit un jour au père Cotton, Jésuite: «Que feriez-vous si on +vous mettait coucher avec mademoiselle d'Entragues?--Je sais ce que je +devrois faire, Sire, dit-il, mais je ne sais ce que je ferois.--Il +feroit le devoir de l'homme, dit Bassompierre, et non pas celui de +père Cotton.» + +Mademoiselle d'Entragues eut un fils de Bassompierre, qu'on appela +long-temps l'abbé de Bassompierre; c'est aujourd'hui M. de Xaintes. +Elle prétendit obliger Bassompierre à l'épouser[8], la cause fut +renvoyée au parlement de Rouen, il y gagna son procès. Bertinières +plaida pour lui: c'étoit un homme qui disoit qu'il ne savoit ce que +c'étoit que se troubler en parlant en public, et qu'il n'y avoit rien +capable de l'étonner. Le maréchal lui servit à avoir l'agrément de la +cour pour la charge de procureur-général au parlement de Rouen, et il +la lui fit avoir pour vingt mille écus. Au retour de Rouen, comme elle +montroit son fils à Bautru: «N'est-il pas joli? disoit-elle--Oui, +répondit Bautru, mais je le trouve un peu _abâtardi_ depuis votre +voyage de Rouen.» Elle ne laissa pas, comme elle le fait encore, de +s'appeler madame de Bassompierre. «J'aime autant, dit Bassompierre, +puisqu'elle veut prendre un nom de guerre, qu'elle prenne celui-là +qu'un autre.» Il n'étoit pas maréchal alors: on lui dit depuis: «Elle +ne se fait point appeler la maréchale de Bassompierre.--«Je crois +bien, dit-il, c'est que je ne lui ai pas donné le bâton depuis ce +temps-là.» + + [8] En ce temps-là Bautru se mit à lui faire les cornes chez la + Reine: on en rit. La Reine demanda ce que c'étoit. «C'est Bautru, + dit-il, qui montre tout ce qu'il porte.» (T.) + +Quand il acheta Chaillot, la Reine-mère lui dit: «Hé! pourquoi +avez-vous acheté cette maison? c'est une maison de bouteille.--Madame, +dit-il, je suis Allemand.--Mais ce n'est pas être à la campagne, c'est +le faubourg de Paris.--Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrois +jamais sortir.--Mais cela n'est bon qu'à y mener des garces.--Madame, +j'y en mènerai.» + +On croit qu'il étoit marié avec la princesse de Conti. La cabale de la +maison de Guise fut cause enfin de sa prison, et sa langue aussi en +partie, car il dit: «Nous serons si sots que nous prendrons La +Rochelle.» Il eut un fils de la princesse de Conti, qu'on a appelé La +Tour Bassompierre; on croit qu'il l'eût reconnu s'il en eût eu le +loisir. Ce La Tour étoit brave et bien fait. En un combat où il +servoit de second, ayant affaire à un homme qui depuis quelques années +étoit estropié du bras droit, mais qui avoit eu le loisir de +s'accoutumer à se servir du bras gauche, il se laissa lier le bras +droit et battit pourtant son homme. Il logeoit chez le maréchal; +depuis il est mort de maladie. + +Bassompierre gagnoit tous les ans cinquante mille écus à M. de Guise; +madame de Guise lui offrit dix mille écus par an et qu'il ne jouât +plus contre son mari; il répondit comme le maître-d'hôtel du maréchal +de Biron: «J'y perdrois trop.» + +Il a toujours été fort civil et fort galant. Un de ses laquais ayant +vu une dame traverser la cour du Louvre, sans que personne lui portât +la robe, alla la prendre en disant: «Encore ne sera-t-il pas dit qu'un +laquais de M. le maréchal de Bassompierre laisse une dame comme cela.» +C'étoit la feue comtesse de La Suze; elle le dit au maréchal, qui sur +l'heure le fit valet-de-chambre. + +Il seroit à souhaiter qu'il y eût toujours à la cour quelqu'un comme +lui; il en faisoit l'honneur[9], il recevoit et divertissoit les +étrangers. Je disois qu'il étoit à la cour ce que Bel Accueil est dans +_le Roman de la Rose_. Cela faisoit qu'on appeloit partout +_Bassompierre_ ceux qui excelloient en bonne mine et en propreté. Une +courtisane se fit appeler à cause de cela _la Bassompierre_, une autre +fut nommée ainsi parce qu'elle étoit de belle humeur. Un garçon qui +portoit en chaise sur les montagnes de Savoie fut surnommé +_Bassompierre_, parce qu'il avoit engrossé deux filles à Genève. A +propos de ce surnom de _Bassompierre_, il lui arriva une fois une +plaisante aventure sur la rivière de Loire. Il alloit à Nantes du +temps que Chalais eut la tête coupée; une demoiselle lui demanda place +dans sa cabane pour elle et sa fille: cette demoiselle alloit à la +cour pour y faire sceller une grâce pour son fils. On alloit toute la +nuit. Dans l'obscurité il s'approche de cette fille, et il étoit prêt +d'entrer dans la _chambre défendue_[10], quand un batelier se mit à +crier: «_Vire le peautre[11], Bassompierre._» Cela le surprit, et, je +crois même, le désapprêta. Il sut après qu'on appeloit ainsi celui qui +tenoit le gouvernail, et qu'on lui avoit donné ce nom, parce que +c'étoit le plus gentil batelier de toute la rivière de Loire. + + [9] On diroit aujourd'hui _les honneurs_. + + [10] Allusion à l'Amadis de Gaule. + + [11] _Peautre_ ou _piautre_; ce mot de notre ancienne langue + romane s'est conservé parmi les bateliers de Loire pour exprimer + le gouvernail. + +Une illustre maquerelle disoit «que M. de Guise étoit de la meilleure +mesure, M. de Chevreuse de la plus belle corpulence, M. de Termes le +plus sémillant, et M. de Bassompierre le plus beau et le plus +goguenard.» + +Ceux que je viens de nommer, avec M. de Créquy et le père de Gondy, +alors général des galères, mangeoient souvent ensemble, et +s'entre-railloient l'un l'autre; mais dès qu'on sentoit que celui +qu'on tenoit sur les fonts se déferroit, on en prenoit un autre: leurs +suivants aimoient mieux ne point dîner et les entendre. + +J'ai déjà dit ailleurs qu'il n'a jamais bien dansé; il n'étoit pas +même trop bien à cheval; il avoit quelque chose de grossier; il +n'étoit pas trop bien dénoué. A un ballet du Roi dont il étoit, on +lui vint dire sottement, comme il s'habilloit pour faire son entrée, +que sa mère étoit morte; c'était une grande ménagère à qui il avoit +bien de l'obligation: «Vous vous trompez, dit-il: elle ne sera morte +que quand le ballet sera dansé.» + +Il fut plus d'une fois en ambassade; il contoit au feu Roi qu'à Madrid +il fit son entrée sur la plus belle petite mule du monde qu'on lui +envoya de la part du Roi. «Oh! la belle chose que c'étoit, dit le Roi, +de voir un âne sur une mule!--Tout beau, Sire, dit Bassompierre, c'est +vous que je représentois.» + +Il disoit que M. de Montbason se parjuroit toujours, qu'il juroit par +le jour de Dieu, la nuit et le jour par le feu qui nous éclaire. + +La Reine-mère disoit: «J'aime tant Paris et tant Saint-Germain, que je +voudrois avoir un pied à l'un et un pied à l'autre.--Et moi, dit +Bassompierre, je voudrois être à Nanterre[12].» + + [12] Le village de Nanterre est situé à moitié chemin entre Paris + et Saint-Germain-en-Laye. + +M. de Vendôme lui disoit en je ne sais quelle rencontre: «Vous serez, +sans doute, du parti de M. de Guise, car vous aimez sa soeur de +Conti.--Cela n'y fait rien, répondit-il: j'ai aimé toutes vos tantes, +et je ne vous en aime pas plus pour cela.» + +Quand le maréchal d'Effiat fut mort, il dit, en franc goguenard, qu'il +n'y avoit plus de _fiat_ à la cour. Quelqu'un dit, quand on fit +d'Effiat maréchal de France, que son père avoit été nommé pour être +chevalier de l'ordre. «Je ne sais pas, dit Bassompierre, s'il a été +nommé, mais je sais bien qu'il a été élu[13].» + + [13] Allusion aux commencements de la famille Coiffier de Ruzé + d'Effiat, qui sortoit des charges de finances. On appeloit _élu_, + un conseiller d'élection, sorte de juridiction dont les appels + étoient portés à la cour des Aides. + +Sur les ressemblances qu'on trouve de chaque personne à quelque bête, +il disoit plaisamment que le marquis de Thémines étoit sa bête. M. de +La Rochefoucauld, méchant railleur, en voulut railler Thémines, qui +lui dit qu'il ne vouloit pas souffrir de lui ce qu'il souffroit de M. +de Bassompierre. Ils se pensèrent battre. + +M. de La Rochefoucauld lui dit, un peu avant qu'on l'arrêtât: «Vous +voilà gros, gras, gris.--Et vous, lui répondit-il, vous voilà teint, +peint, feint.» La Rochefoucauld avoit peint sa barbe. + +Quand il fut dans la Bastille, il fit voeu de ne se point raser qu'il +n'en fût dehors; il se fit faire le poil pourtant au bout d'un an. Il +y eut quelque petite amourette avec madame de Gravelle, qui y étoit +prisonnière. Cette femme avoit été entretenue par le marquis de Rosny. +Depuis, pour ses intrigues, elle avoit été arrêtée. Le cardinal de +Richelieu avoit eu l'inhumanité de lui faire donner la question. Après +la mort du maréchal, elle fut si sotte que de prendre un bandeau de +veuve, aussi bien que madame de Bassompierre. + +M. Chapelain fit un sonnet sur la fièvre de M. de Longueville, après +le passage du Rhin, où il l'appeloit _le lion de la France_. «C'est +plutôt _le rat de la France_,» dit Bassompierre. C'est un petit homme +qui a été élevé dans une peau de mouton. + +Esprit, l'académicien, le fut voir à la Bastille. «Voilà un homme, +dit-il, qui est bien seigneur de la terre dont il porte le nom.» +Chacun dans la Bastille disoit: Je pourrai bien sortir de céans dans +tel temps.--Et moi, disoit-il, j'en sortirai quand M. Du Tremblay en +sortira[14].» + + [14] Le Clerc Du Tremblay étoit alors gouverneur de la Bastille. + +Il ne vouloit pas sortir de prison que le Roi ne l'en fît prier, parce +que, disoit-il, il étoit officier de la couronne, bon serviteur du +Roi, et traité indignement; «puis, je n'ai plus de quoi vivre.» Ses +terres étoient ruinées. Le marquis de Saint-Luc lui disoit: «Sortez-en +une fois; vous y rentrerez bien après.» Au sortir de là, il disoit +«qu'il lui sembloit qu'on pouvoit marcher par Paris sur les impériales +de carrosses, tant les rues étoient pleines, et qu'il ne trouvoit ni +barbe aux hommes, ni crin aux chevaux.» + +Il ne tarda guère à rentrer dans sa charge de colonel des Suisses: +Coislin avoit été tué à Aire; La Châtre lui avoit succédé; mais comme +il étoit un peu important[15] et soupçonné d'être du parti de M. de +Beaufort, on y remit M. de Bassompierre, qui en avoit touché quatre +cent mille livres, et l'autre l'avoit bien acheté de madame de +Coislin. La Châtre et sa femme, tous deux jeunes, moururent +misérablement après cela. Bassompierre n'a comme point payé cette +charge. Il remit bientôt sur pied la meilleure table de la cour, et +fit de bonnes affaires. + + [15] On avoit donné, par dérision, le nom d'_Importants_ à ceux + qui suivoient le parti du duc de Beaufort. (_Esprit de la + Fronde_; Paris, 1672, tom. 1, pag. 156.) «On les nomma les + _Importants_, parce qu'ils débitoient des maximes d'État, + déclamoient contre la nouvelle tyrannie, et prétendoient rétablir + les anciennes lois du royaume.» (_Histoire de la Fronde_, par le + comte de Saint-Aulaire; Paris, 1827, tome 1, pag. 105.) + +On lui a l'obligation de ce que le Cours[16] dure encore, car ce fut +lui qui se tourmenta pour le faire revêtir du côté de l'eau, et pour +faire faire un pont de pierre sur le fossé de la ville. + + [16] Le Cours la Reine, vis-à-vis les Invalides. + +Il étoit encore agréable et de bonne mine, quoiqu'il eût +soixante-quatre ans; à la vérité il étoit devenu bien _turlupin_[17] +car il vouloit toujours dire de bons mots, et le feu de la jeunesse +lui manquant, il ne rencontroit pas souvent: M. le Prince et ses +petits-maîtres en faisoient des railleries. + + [17] Mauvais plaisant, faiseur de pointes et de quolibets. Cette + expression a été empruntée du nom du farceur Turlupin. L'adjectif + n'est plus en usage, mais le substantif _turlupinade_ a été + conservé. + +Sur le perron de Luxembourg, une dame de grande qualité, après lui +avoir fait bien des compliments sur sa liberté, lui dit: «Mais vous +voilà bien blanchi, monsieur le maréchal.--Madame, lui répondit-il en +franc crocheteur, je suis comme les poireaux, la tête blanche et la +queue verte.» En récompense, il dit à une belle fille: «Mademoiselle, +que j'ai regret à ma jeunesse quand je vous vois!» + +Il dit aussi de Marescot, qui étoit revenu de Rome fort enrhumé, et +sans apporter de chapeau pour M. de Beauvais: «Je ne m'en étonne pas, +il est revenu sans chapeau.» + +Comme il avoit une grande santé, et qu'il disoit qu'il ne savoit +encore où étoit son estomac, il ne se conservoit point; il mangeoit +grande quantité de méchans melons et de pêches qui ne mûrissent jamais +bien à Paris. Après, il s'en alla à Tanlay, où ce fut une _crevaille_ +merveilleuse: au retour, il fut malade dix jours à Paris chez madame +Bouthillier, qui ne vouloit point qu'il en partît qu'il ne fût +tout-à-fait guéri; mais Yvelin, médecin de chez la Reine, qui avoit +affaire à Paris, le pressa de revenir. A Provins, il mourut la nuit en +dormant, et il mourut si doucement, qu'on le trouva dans la même +posture où il avoit l'habitude de dormir, une main sous le chevet à +l'endroit de sa tête, et les genoux un peu haussés. Il n'avoit pas +seulement tendu les jambes. Son corps gros et gras, et en automne, fut +cahoté jusqu'à Chaillot, où on lui trouva les parties nobles toutes +gâtées; mais c'est que le corps s'étoit corrompu par les chemins. + + + + +LE CARDINAL + +DE LA ROCHEFOUCAULD[18]. + + +Le cardinal de La Rochefoucauld, hors qu'il étoit un peu trop jésuite +et un peu trop crédule, étoit un vrai ecclésiastique. Comme il étoit +évêque, les Jésuites lui faisoient mener Marthe Brossier, comme on +mène l'ours. Henri IV se moqua long-temps de cette prétendue possédée; +mais comme il vit qu'on la vouloit faire exorciser devant Notre-Dame, +et qu'un reste de ligueurs étoit à cabaler pour lui faire dire que +Henri III étoit damné, et qu'Henri IV n'étoit catholique que de nom, +il y envoya des médecins. Marescot la trompa avec un Virgile, faisant +semblant que c'était un Rituel, et il prononça ainsi: _Nihil à Dæmone, +pauca à morbo, tradenda Rapino_[19]. Le Roi se contenta de la renvoyer +à ses parents en Auvergne[20]; et pour avoir su mépriser la fourbe, +après l'avoir éludée, il n'en fut pas parlé davantage. + + [18] François de La Rochefoucauld, né à Paris le 8 décembre 1558, + évêque de Senlis en 1607, mort à Paris le 15 février 1645. + + [19] Rapin étoit prévôt de la connétablie. (T.) + + [20] Marthe Brossier étoit de Romorentin, en Sologne. (_Voyez_ la + _Biographie universelle_ de Michaud.) + +Pour revenir au cardinal de La Rochefoucauld, il étoit abbé de +Sainte-Geneviève, et y logeait; il permit aux religieux d'élire un +abbé pour trois ans durant sa vie, mais il s'en garda le revenu. Il y +avoit fait accommoder un beau logement; les religieux le jetèrent à +bas après sa mort, voyant que feu M. le Prince demandoit à le louer +pour le prince de Conti. Depuis ils ont toujours élu des abbés de +trois en trois ans. Le cardinal pouvoit bien se réserver le revenu, +car on n'en pouvoit pas mieux user qu'il en usoit; il faisoit de +grandes aumônes sans ostentation. Il a donné plus de quarante mille +écus à l'hôpital des Incurables; et ce qui est encore plus beau, il +fit casser une vitre où l'on avoit mis ses armes. + +Il avoit une soeur[21] qui n'étoit pas si humble que lui. Elle disoit +au duc son neveu: «Mananda[22]! mon neveu, la maison de La +Rochefoucauld est une bonne et ancienne maison; elle étoit plus de +trois cents ans devant Adam.--Oui, ma tante, mais que devînmes-nous au +déluge?--Vraiment voire le déluge, disoit-elle en hochant la tête, je +m'en rapporte.» Elle aimoit mieux douter de la sainte Ecriture que de +n'être pas d'une race plus ancienne que Noé; elle signoit ainsi: +«_Votre bien affectionnée tante et bonne amie, pour vous faire un bien +petit de plaisir._» Cela me fait souvenir d'un fou de Limousin, nommé +M. de Carrères; il disoit que hors Pierre Buffières, Bourdeilles, +Pompadour, et quelques autres qu'il nommoit, il ne faisoit pas grand +cas de toutes les autres maisons du pays. «Mais, lui dit-on, vous ne +parlez point de la maison de Carrères?--Carrères, dit-il, Carrères +étoit devant que Dioux fusse Dioux.» + + [21] Marie de La Rochefoucauld-Randan, mariée en 1579 à Louis de + Rochechouart, seigneur de Chaudenier. Elle se fit Carmélite après + la mort de son mari. + + [22] _Mananda!_ espèce de serment fort en usage chez les femmes + aux quinzième et seizième siècles. En voici un exemple tiré de + Des Périers dans le conte _de l'enfant de Paris qui fit le fol + pour jouyr de la jeune veuve_. La dame, en se déshabillant, + disoit à sa chambrière: «Perrette, il est beau garçon, c'est + dommage de quoi il est ainsi fol.--_Mananda!_ disoit la garce, + c'est mon, madame, il est net comme une perle, etc.» (_Nouvelles + récréations et joyeux devis de Bonaventure Des Périers_; + Amsterdam, 1735, t. 2, p. 242.) + + + + +MADAME DES LOGES[23] + +ET BORSTEL. + + +Madame Des Loges étoit fille d'un honnête homme de Troyes en +Champagne, nommé M. Bruneau. Il étoit riche, et vint demeurer à Paris, +après s'être fait secrétaire du Roi. Il n'avoit que deux filles: +l'aînée fut mariée à Beringhen, père de M. le Premier. Pour éviter la +persécution, car il étoit huguenot, il se retira à La Rochelle, et y +fit mener ses deux filles, pour plus grande sûreté, sur un âne en deux +paniers. Elles avoient du bien; leur partage à chacune a monté à +cinquante-cinq mille écus. Madame Des Loges, quoique la cadette, fut +accordée la première; et comme ce n'étoit encore qu'un enfant, on +vouloit attendre que sa soeur passât devant elle. Je ne sais pourquoi +elle fut plus tôt recherchée que l'autre qui étoit bien faite, et elle +ne l'étoit point; mais on fut obligé de la marier plus tôt qu'on ne +pensoit, car, en badinant avec son accordé, elle devint grosse. Elle a +dit depuis qu'elle ne savoit pas comment cela s'étoit fait; que son +mari et elle étoient tous deux si jeunes et si innocents qu'ils ne +savoient ce qu'ils faisoient. + + [23] Marie de Bruneau, dame Des Loges, née vers 1585, morte le + 1er juin 1641. + +Comme ç'a été la première personne de son sexe qui ait écrit des +lettres raisonnables[24], et que d'ailleurs elle avoit une +conversation enjouée et un esprit vif et accort, elle fit grand bruit +à la cour. Monsieur, en sa petite jeunesse, y alloit assez souvent; et +comme il se plaignoit à elle de toutes choses, on l'appeloit la +linotte de madame Des Loges. Quand on lui fit sa maison, il lui donna +quatre mille livres de pension, disant que son mari n'étoit point payé +de sa pension de deux mille livres qu'il avoit comme gentilhomme de la +chambre. Cela n'étoit pas autrement vrai, et elle quitta le certain +pour l'incertain, car le cardinal de Richelieu, soupçonnant quelque +intrigue, lui fit ôter les deux mille livres; et elle, qui vit bien +qu'on la chasseroit, se retira d'elle-même en Limosin[25]. Son mari en +étoit, et elle avoit marié une fille à un M. Doradour, chez qui elle +alla. + + [24] Ses lettres ne sont pas trop merveilleuses; cela étoit bon + pour ce temps-là. Bortel a eu raison d'empêcher Conrart de les + faire imprimer: il vouloit aussi faire un Recueil de vers sur sa + mort. Tout cela est avouétré. (T.)--_Avouétré_ pour _avoytré_, + avorté, qui n'est pas venu à terme. (_Dict. de Nicot._) + + [25] C'étoit en 1629. (T.) + +Elle avoit une liberté admirable en toutes choses; rien ne lui +coûtoit; elle écrivoit devant le monde. On alloit chez elle à toutes +heures; rien ne l'embarrassoit. J'ai déjà dit ailleurs qu'elle faisoit +quelquefois des impromptus fort jolis. + +On a dit qu'elle étoit un peu galante. Le gouverneur de MM. de Rohan, +nommé Haute-Fontaine, a été son favori; Voiture y a eu part, à ce +qu'on prétend; ce fut elle qui lui dit une fois: «Celui-là n'est pas +bon, percez-nous-en d'un autre.» Une fois Saint-Surin, qui étoit si +amoureux de la fille de madame de Beringhen (on a remarqué que quand +il en tenoit bien, il étoit jaune comme souci); Saint-Surin, dis-je, +qui étoit un galant homme, ne bougeoit de chez les deux soeurs, qui +logeoient vis-à-vis l'une de l'autre; une fois donc qu'il étoit chez +madame Des Loges, un certain M. d'Interville, conseiller, je pense, au +grand conseil, s'étoit assis familièrement sur le lit, et faisoit le +goguenard; Saint-Surin et d'autres éveillés, pour se moquer de lui, +prirent la courte-pointe et l'envoyèrent cul par sur tête dans la +ruelle. + +Celui qui a eu le plus d'attachement avec madame Des Loges ç'a été un +Allemand nommé Borstel. Etant résident des princes d'Anhalt[26], il +fit connoissance avec elle, et apprit tellement bien à parler et à +écrire, qu'il y a peu de François qui s'en soient mieux acquittés que +lui. Il la suivit en Limosin. Le prétexte fut qu'ils avoient acheté +ensemble de certains greffes en ce pays-là. Il avoit transporté tout +son bien en France. Comme il se vit en un pays de démêlés, il ne +voulut point se mettre parmi la noblesse; et comme il n'avoit pas une +santé trop robuste, il se feignit plus infirme qu'il n'étoit, afin de +rompre tout commerce avec ces gens-là. Il fut même quelques années +sans sortir de la chambre; cela fit dire qu'il avoit été dix-huit ans +sans voir le jour qu'à travers des châssis, et qu'il fut long-temps +sans pouvoir décider s'ils étoient moins sains de verre que de papier. + + [26] Il y avoit quatre ans quand Henri IV fut tué. Depuis, comme + il a eu la faiblesse de cacher son âge, Balzac l'a appelé _cet + ambassadeur de dix-huit ans_. A son compte, il falloit qu'il + l'eût été à quatorze, comme vous le verrez par la suite. (T.) + +Madame Des Loges morte, Borstel eut soin de ses affaires et de ses +enfants. Borstel vint à Paris, et on parla de le marier avec une fille +de bon lieu, assez âgée, nommée mademoiselle Du Metz; mais l'affaire +ne put s'achever, car il avoit appris quelque chose qui ne lui avoit +pas plu; mais il ne le voulut jamais dire. Il dit pour excuse qu'il ne +vouloit pas la tromper, et qu'on lui avoit fait une banqueroute depuis +qu'on avoit proposé de le marier avec elle. Depuis elle a épousé un M. +de Vieux-Maison. Gombauld, qui étoit de ses amis, car elle se piquoit +d'esprit, lui reprocha sérieusement d'avoir épousé un homme dont le +nom ne se pouvoit prononcer sans faire un solécisme. + +Borstel, quelque temps après, en cherchant une terre trouva une femme, +car il épousa une jeune fille bien faite, qui étoit sa voisine à la +campagne, et il en a eu des enfants: mais il ne s'en porta pas mieux. +Il envoya ici, en 1655, un mémoire pour consulter sa maladie; il avoit +mis ainsi: «_Un gentilhomme de cinquante-neuf ans, etc._» Feret[27], +son ami, porta ce mémoire à un nommé Lesmanon, médecin huguenot, qui +est à M. de Longueville, qui consulta avec d'autres, et rédigea après +la consultation par écrit; il commençoit ainsi: «_Un gentilhomme de +soixante-neuf ans, et qui s'est marié depuis quatre ou cinq ans à une +jeune fille, etc._» Feret, voyant cela, lui dit qu'il ne l'avoit pas +prié de tuer M. Borstel, mais bien de le guérir s'il y avoit moyen, et +que de lui parler de son âge et de son mariage, c'étoit lui mettre le +poignard dans le sein. On changea ce commencement. Il avoit soixante +ans et plus quand il se maria, et étoit si incommodé qu'il ne pouvoit +dormir qu'en son séant. Il mourut de cette maladie pour laquelle on +avoit fait la consultation. + + [27] Secrétaire du duc de Weimar. (T.) + + + + +NOTICE SUR MADAME DES LOGES, + +TIRÉE DES MANUSCRITS DE CONRART[28]. + + Feu madame Des Loges avoit nom Marie de Bruneau; elle étoit + originaire de la province de Champagne, mais née à Sédan, où son + père et sa mère étoient alors réfugiés durant les guerres de + religion, environ l'an 1584 ou 1585. On n'a trouvé parmi ses + papiers aucuns renseignemens qui marquent précisément ni le + jour, ni le mois, ni l'année. + + Son père étoit Sébastien de Bruneau, sieur de La Martinière, + conseiller du Roi et intendant de la maison et des affaires de + M. le Prince, et du roi de Navarre depuis le décès de ce prince. + Sa mère avoit nom Nicole de Bey; ils étoient tous deux d'une + rare et haute vertu, et à cette cause tenus en une singulière + estime par toutes sortes de personnes, et surtout par divers + princes et autres grands, même par le feu roi Henri IV, duquel + il y a encore plusieurs lettres écrites de sa main audit sieur + de Bruneau. + + [28] Manuscrit 902, in-folio, tom. 10, pag. 113, de la + bibliothèque de l'Arsenal. Cette Notice est écrite d'une grande + écriture de femme; elle a vraisemblablement été composée par une + des filles de madame Des Loges. On trouvera des détails sur les + manuscrits de Conrart dans la Notice qui précède ses Mémoires. + (_Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, 2e + série, t. 48.) + +Ladite dame Des Loges a été mariée avec feu messire Charles de +Rechignevoisin, chevalier, seigneur des Loges, gentilhomme ordinaire +de la chambre du Roi, issu de l'une des plus illustres maisons de +Poitou et des mieux alliées; entre les autres à celles de La +Beraudière, de Vivonne, de Chémerault et de La Rochefoucauld. Il étoit +oncle à la mode de Bretagne de M. le duc de La Rochefoucauld. Son père +étoit chambellan de M. le duc d'Alençon, frère des rois François, +Charles et Henri, et mourut au voyage de Flandre, à l'entreprise +d'Anvers. + +Lesdits sieur et dame Des Loges ont eu ensemble plusieurs enfants, +l'un desquels fut tué à la bataille de Prague, l'an 1620, l'autre au +siége de Bréda, en 1638, et l'aîné ayant suivi les guerres de Hollande +durant l'espace de vingt-trois ans entiers et consécutifs, sans avoir +perdu une seule campagne, et y ayant acquis beaucoup d'estime et +d'honneur, tant dedans les armées qu'à la cour du prince d'Orange, y a +possédé et y possède encore diverses charges militaires, et, entre les +autres, celle de général-major et de colonel, s'y étant habitué +tout-à-fait et allié en l'une des plus apparentes familles du pays. + +Ladite dame Des Loges a fait sa demeure à Paris et à la cour durant +vingt-trois ou vingt-quatre ans, pendant lequel temps elle a été +honorée, visitée et régalée de toutes les personnes les plus +considérables, sans en excepter les plus grands princes et les +princesses les plus illustres. M. le duc d'Orléans en faisoit surtout +une très-particulière estime, et se rendoit assidu à la visiter, aussi +bien en la prospérité que dans l'adversité de ses affaires, dont cette +prudente dame prévoyant la continuation et les funestes succès, elle +se résolut à quitter tous ces avantages et toutes les commodités d'un +si agréable séjour, pour ne participer point aux intrigues qui depuis +en ont accablé plusieurs. Ce fut en l'an 1629 qu'elle se disposa à +cette sage retraite, en laquelle elle a depuis vécu doucement et +dévotement par l'espace de quelques années, jusque à 1636, qu'un +procès de grande importance l'ayant ramenée à Paris, elle y fut reçue +et respectée de tous les honnêtes gens de même qu'auparavant, et fut +de nouveau honorée des visites de Monsieur et des autres princes et +princesses. + +Toutes les muses sembloient résider sous sa protection ou lui rendre +hommage, et sa maison étoit une académie d'ordinaire. Il n'y a aucun +des meilleurs auteurs de ce temps, ni des plus polis du siècle, avec +qui elle n'ait eu un particulier commerce, et de qui elle n'ait reçu +mille belles lettres, de même que de plusieurs princes et princesses +et autres grands. Il a été fait une infinité de vers et autres pièces +à sa louange, et il y a un livre tout entier, écrit à la main, rempli +des vers des plus beaux esprits de ce temps, au frontispice duquel +sont écrits ceux-ci, qui ont été faits et écrits par feu M. de +Malherbe: + + Ce livre est comme un sacré temple, + Où chacun doit, à mon exemple, + Offrir quelque chose de prix. + Cette offrande est due à la gloire + D'une dame que l'on doit croire + L'ornement des plus beaux esprits. + +Nous ne dirons rien ici de ce qu'elle a écrit elle-même, soit en prose +ou en vers, puisque, pour fuir toute vanité, elle n'a jamais voulu +permettre qu'aucune de ces pièces de sa façon fût exposée au public. +Un chacun sait néanmoins que son style, aussi bien que son langage +ordinaire, étoit des plus beaux et des plus polis, sans affectation +aucune, et accompagné d'autant de facilité que d'art; mais surtout +étoit à estimer son humeur agréable, discrète et officieuse envers un +chacun, sa conversation ravissante et sa dextérité à acquérir des amis +et à les servir et conserver. Elle avoit un courage plus que féminin, +une constance admirable en ses adversités, un esprit tendre en ses +affections et sensible aux offenses, mais attrempé d'une douceur et +facilité sans exemple à pardonner, et en tous ses maux d'une +résignation entière à la volonté de Dieu et d'une ferme confiance en +sa grâce, se reposant toujours sur sa providence, et ne désespérant +jamais de ses secours. + +Les pertes de ses chers enfants, de madame de Beringhen, sa digne +soeur, dame reconnue d'un chacun pour être d'un esprit éminent, d'une +admirable conduite et d'une vie exemplaire[29], avec celles d'une +infinité de ses meilleurs et plus chers amis, accompagnées d'abondant +d'autres afflictions non moins cuisantes, l'avoient réduite, par la +tendresse de son bon naturel et par leur importance, à une vie fort +languissante, si bien que les forces du corps ne se trouvant pas +égales à celles de l'esprit, ni la délicatesse de la nature à +l'habitude de sa grande constance, ces déplaisirs furent suivis d'une +maladie aiguë et d'une mort très-heureuse, le 1er de juin, l'an 1641. +Ce fut au château de La Pléau, en Limousin, maison de madame de La +Pléau, sa fille aînée. Son testament a été une exhortation ample de +piété à ses enfants, sa maladie un patron de patience, tous ses propos +des enseignemens et des consolations saintes, et ses dernières paroles +celles de saint Paul: «Je suis assurée que ni mort, ni vie, ni anges, +ni principautés, ni puissances, ni choses présentes, ni choses à +venir, ni hautesse, ni profondeur, ni aucune autre créature, ne me +pourra séparer de la dilection de Dieu, qu'il nous a montrée en +Jésus-Christ, notre Seigneur[30].» + + [29] Tallemant en a cependant médit dans l'article qui suit; mais + de qui n'a-t-il pas médit? + + [30] On a cru qu'il n'étoit pas inutile de publier cette Notice + biographique contemporaine sur une femme justement célèbre. Elle + avoit déjà été citée dans l'article Loges (des) de la Biographie + universelle de Michaud. On peut aussi consulter l'article qui lui + a été consacré dans le Dictionnaire de Moreri. + + + + +MADAME DE BERINGHEN + +ET SON FILS. + + +Comme j'ai dit[31], elle étoit bien faite, et elle fut galante. M. de +Montlouet d'Angennes, qui étoit bel homme, disoit qu'elle lui avoit +offert douze cents écus de pension, mais qu'il n'étoit pas assez +intéressé pour cela, et qu'il étoit amoureux ailleurs: elle n'étoit +plus jeune; alors il lui prit fantaisie d'avoir un page. + + [31] Dans l'article qui précède. + +Je n'ai jamais vu une personne plus fière; elle eut dispute à +Charenton pour une place; elle vouloit l'envoyer garder par un soldat +des gardes, car, disoit-elle, il n'y a pas un capitaine dans le +régiment qui ne soit bien aise de m'obliger[32]. + + [32] Une madame d'Endreville, fille d'un secrétaire du Roi et + femme d'un gentilhomme riche de Normandie, fit garder sa place, + en 1658, par un suisse du Roi. On se moqua fort d'elle. (T.) + +Elle n'avoit garde d'être ni si spirituelle, ni si accorte, que sa +soeur. Pour son mari, M. de Rambouillet m'a dit que Henri IV lui avoit +dit que Beringhen étoit gentilhomme. Cependant j'ai ouï conter à bien +des gens que le Roi ayant demandé à M. de Sainte-Marie, père de la +comtesse de Saint-Géran, comment il faisoit pour avoir des armes si +luisantes. «C'est, lui dit-il, un valet allemand que j'ai qui en a +soin.» Le Roi le voulut avoir: c'étoit Beringhen, et il lui donna +après le soin du cabinet des armes. Depuis il fit quelque chose, et +parvint à être premier valet-de-chambre. Or, il avoit un +cousin-germain, dont le fils, que je connois fort, conte ainsi leur +histoire. «Nous sommes, dit-il, d'une petite ville de Frise, qui +s'appelle Beringhen; nos ancêtres, dont la noblesse se prouve par les +titres que nous rapporterons quand on voudra, n'en étoient pas +seigneurs à la vérité, mais possédoient la plus belle maison de la +ville depuis plus de trois cents ans.» + +Pour moi, je sais bien que bien souvent on a pris le nom du lieu de sa +naissance; mais ce n'est pas autrement une marque de noblesse, au +contraire, comme Jean de Meung et Guillaume de Lorris[33]. «Le père de +feu M. de Beringhen et le père du mien furent tués à la guerre: leur +bien se perdit. Leurs enfants ayant ramassé quelque chose du naufrage, +passèrent en France encore fort jeunes. Feu M. de Beringhen s'arrêta +sur la côte de Normandie, où il fut précepteur de quelques enfants de +gentilshommes; il avoit un peu de lettres. Au sortir de là, il se met +chez l'accommodeur de fraises du Roi, et fait connoissance avec les +officiers de la garde-robe: il avoit l'esprit vif, le Roi le prit en +amitié. Pour mon père, il alla jusqu'en Bretagne, et se mit à +trafiquer d'une espèce de toile qu'on appelle de la noyale; elle sert +à faire des voiles de navire, mais il n'a jamais paru en ce commerce, +et on ne sauroit prouver qu'il ait dérogé. Il acquit du bien +honnêtement. J'ai quarante lettres de feu M. de Beringhen à mon père +et de mon père à feu M. de Beringhen[34]. Depuis la mort de M. de +Beringhen, M. de Beringhen, son fils, aujourd'hui M. le Premier, comme +quelqu'un eut demandé l'aubaine de mon père qui vint à mourir, dit +tout haut: On a cru peut-être qu'il n'avoit point d'amis, mais je +ferai bien voir qu'il étoit mon parent. Aujourd'hui il s'avise de dire +que je suis bâtard, et son frère d'Armenvilliers a signé à mon contrat +de mariage. Il fit à la vérité un peu le rétif pour signer comme +parent; mais enfin il passa carrière. Madame de Saint-Pater[35], sa +soeur, à la mort, s'est repentie d'avoir dit que j'étois venu d'un +bâtard de leur maison, et j'ai fait voir à M. de La Force mes titres +et les lettres de feu M. de Beringhen.» Or, cet homme croyoit tenir M. +le Premier, et disoit: «J'ai tous les titres; et s'il prétend à être +chevalier de l'ordre, il faut qu'il vienne à moi:» mais M. le Premier +a eu des titres tels qu'il a voulu, et l'électeur de Brandebourg, à +qui appartient le lieu de leur naissance, a été bien aise de +l'obliger. Dans sa généalogie, il fait mourir le père de Beringhen à +dix-sept ans, lui qui en a vécu soixante. + + [33] Les deux auteurs du _Roman de la Rose_. Tallemant auroit dû + les nommer dans l'ordre inverse, puisque Jean de Meung a été le + continuateur de Guillaume de Lorris. + + [34] On dit même qu'ils étoient associés. (T.) + + [35] Madame de La Luzerne, son autre fille, est un original en + Phébus. Pour dire que lui faire tant de cérémonies, c'étoit la + faire souffrir terriblement, elle dit une fois: «Ha! pour cela, + madame, c'est une vraie _gémonie_.» Elle avoit ouï parler du + Montfaucon de Rome, qu'on appeloit _Scalas Gemonias_. + (T.)--C'étoit le lieu d'où l'on précipitoit les criminels. + +Cet autre Beringhen et sa femme sont assez assotés de leur noblesse, +et ils disoient: «Nous voudrions pour plaisir qu'on nous pût mettre à +la taille, pour avoir lieu de prouver notre noblesse.--Vous n'avez, +leur dis-je, qu'à aller demeurer six mois à Lagny, vous en aurez le +divertissement.» + +M. le Premier autrefois fut un peu de la faveur; il cabala avec +Vaultier et madame Du Fargis. Il commença à branler dès le voyage de +Lyon, et fut disgracié au retour de La Rochelle. Il avoit changé de +religion: il alla en Hollande, et le prince d'Orange, qui aimoit tout +ce que le cardinal de Richelieu persécutoit, le reçut à bras ouverts, +et lui donna ses chevau-légers à commander. Beringhen acquit quelque +réputation; il revint en France après la mort du cardinal. Le reste se +trouvera dans les Mémoires de la régence. + + + + +LE CHANCELIER SÉGUIER[36]. + + +J'ai déjà dit ailleurs que le chancelier[37] est l'homme du monde le +plus avide de louanges: on en verra des preuves par la suite. On +l'accuse d'être grand voleur. Pour lâche et avare, il ne faut que lire +ce que je m'en vais mettre[38]. + + [36] Pierre Séguier, né le 28 mai 1588, chancelier en 1635, mort + le 28 janvier 1672. + + [37] On m'a dit que ce fut Des Roches, le mâle, chanoine de + Notre-Dame, fort riche en bénéfices, autrefois petit valet du + cardinal de Richelieu au collége, qui, le connoissant par droit + de voisinage, le proposa au cardinal de Richelieu pour + garde-des-sceaux, comme un homme dévoué, et dont il lui + répondoit; le cardinal s'y fia. Le monde fut assez étonné de ce + choix, car il n'étoit pas trop en passe de cela. Il étoit alors + président au mortier en la place de son oncle. (T.) + + [38] Tallemant se montre ici singulièrement prévenu contre le + chancelier Séguier. Au reste, la partialité que ce magistrat + témoigna dans le procès du surintendant, et dans d'autres + circonstances, nuisit singulièrement à son caractère. On en + aperçoit des traces dans les lettres de madame de Sévigné, et les + Mémoires encore manuscrits de M. d'Ormesson, ne permettent pas de + douter que le chancelier n'ait eu pour Colbert, ennemi personnel + du surintendant, une complaisance tout-à-fait opposée au + caractère qu'il auroit dû déployer. + +Personne n'a tant donné à l'extérieur que lui; il a baptisé sa maison +_hôtel_; il a mis un manteau et des masses informes de bâton de +maréchal de France à ses armes, et son carrosse en est tout historié. +Il ne feroit pas un pas sans exempt et sans archers[39]; mais, en +récompense, jamais au fond chancelier ne fit moins le chancelier que +lui: il est toujours le très-humble valet du ministre. On verra dans +les Mémoires de la régence comme on le ballotte, et que c'est un homme +qui avale tout. Ici je ne veux mettre que des particularités qui ne +pourroient entrer dans l'ouvrage que je veux faire[40]. + + [39] Il est le premier qui s'est avisé de se faire traiter de + _grandeur_. Avant lui pas un ne s'étoit fait traiter de + _monseigneur_ dans les harangues, quand on lui parle comme + député. (T.) + + [40] On voit par là que Les Mémoires de la Régence, dont l'auteur + parle si souvent, n'existoient qu'en projet; il est + très-vraisemblable qu'ils n'ont pas été composés. + +Les Séguier de Paris ne viennent nullement des Séguier de Languedoc: +ils viennent d'un procureur qui étoit grand-père du feu président +Séguier. Ce procureur eut un fils avocat[41], qui fut poussé dans les +charges, qu'on ne vendoit pas en ce temps-là; il fut avocat-général, +et son fils président[42]. Il en eut trois autres; le chancelier vient +de celui qui fut lieutenant-civil. + + [41] Pierre Séguier, premier du nom, d'abord avocat des parties, + devint avocat-général du Parlement en 1550, président à mortier + en 1554; né en 1504, mort en 1580. + + [42] Pierre Séguier, deuxième du nom, d'abord, lieutenant civil, + succéda à son père dans la charge de président à mortier. + +Le chancelier fut si étourdi, étant garde-des-sceaux, que de faire +ôter la tombe de ce procureur, qui étoit à Saint-Severin ou à +Sainte-Opportune, à cause qu'il y avoit une inscription[43]. Sa femme +s'appelle Fabri[44]; elle a eu beaucoup de bien. Je pense que son père +étoit trésorier de France à Orléans. On dit que le grand-père de Fabri +étoit serrurier, d'où vient la pointe _Fabricando Fabri fimus_[45]. +Cette femme n'a jamais été belle, mais elle étoit propre; on en a +médit avec plus d'une personne. Le comte de Clermont de Lodève, qu'on +appeloit en sa jeunesse le marquis de Sessac, se vantoit d'avoir +couché avec elle. Elle a payé le comte de Harcourt assez long-temps. +On a parlé d'un chanoine de Notre-Dame, nommé Thevenin, et il n'y a +pas plus de quatre ou cinq ans qu'il y a eu de la rumeur en ménage +pour un certain maître d'hôtel qui n'étoit pas mal avec elle, sans +compter les moines, car elle est dévote, et les dévotes sont le +partage des _frères frapparts_. C'est une des plus avares femmes du +monde. Tous les officiers que le chancelier reçoit lui doivent six +aunes de velours ou de satin, selon la charge qu'ils ont. Le +chancelier de Sillery les recevoit, mais il les rendoit, et pour cela +il y avoit six aunes de chacune de ces étoffes, chez un certain +marchand, qui étoient banales, s'il faut ainsi dire, et qu'on louoit +un écu; car on savoit bien que le chancelier les renverroit. La +chancelière a raffiné sur cela. On dit à l'officier: «Allez-vous-en +chez un tel marchand, et lui payez les six aunes.» Puis quand la somme +est assez grosse, comme elle en tient registre, elle va lever un +ameublement: de là vient qu'on l'appelle _la fripière_[46]. + + [43] Ce ne fut pas lui, ce fut Séguier, marquis d'O; le premier + président Le Jay, qui étoit alors procureur du roi du Châtelet, + en haine du président Séguier d'alors, oncle du chancelier, en + fit informer. Il étoit mal satisfait de ce président, je ne sais + pourquoi. (T.) + + [44] Madeleine Fabri, fille de Jean Fabri, seigneur de Champauzé, + trésorier de l'extraordinaire des guerres. + + [45] Je sais de Boileau, greffier de la Grand'Chambre, que le + père de la chancelière a été valet chez feu son grand-père à + quinze écus de gages, c'est-à-dire tout au plus _petit clerico_. + Cependant, à l'imitation de son mari, elle va chercher des aïeux + en Provence. M. de Peiresc s'appeloit Fabri; il prétendoit venir + d'un gentilhomme pisan qui s'établit en Provence durant les + guerres des ducs d'Anjou pour le royaume de Naples; et comme M. + le président Séguier eut les sceaux, Peiresc, qui étoit bien aise + d'avoir sa faveur pour obliger les gens de lettres et de vertu, + avoua le frère de la chancelière, alors maître des requêtes, pour + son parent. Le bonhomme Gassendi en met la descente tout franc + dans la vie de Peiresc. Il le croit, comme il le dit, ou il avoit + ordre de son ami d'en parler ainsi pour la raison que j'ai dite. + (T.) + + [46] Je me souviens que le jour de Saint-Joseph, aux Mathurins, + où l'abbé de Cerisy prêchoit, on avoit habillé saint Joseph d'une + robe de M. le chancelier, et la Vierge avoit la cravate de madame + d'Aiguillon. + + (T.) + +Le cardinal de Richelieu partagea avec lui pour ses filles; il en +maria l'une, et lui laissa marier l'autre. M. de Coislin, parent du +cardinal, petit bossu, mais qui avoit du coeur et étoit de bonne +maison, épousa l'aînée; l'autre fut mariée au prince d'Enrichemont, +fils du marquis de Rosny, aîné de M. de Sully, mais qui étoit mort il +y avoit long-temps. Ce M. d'Enrichemont est une _contemptible_ +créature; le bon homme de Sully eut de la peine à s'y résoudre, et +disoit: «Je ne veux point m'allier avec le prince des chicaneurs.» En +quelque occasion le chancelier lui écrivit, et il y avoit en un +endroit: _Afin que la paix soit dans nos familles. «Familles! dit le +bon homme, familles!_ Bon pour lui qui n'est qu'un citadin; mais il +pourroit bien user du terme de _maison_, quand j'y suis compris.» La +chancelière étoit ravie de dire: «Allez savoir comment ma fille la +princesse a passé la nuit.» Avant cela il fut assez fou pour aller +proposer au cardinal, comme si sa femme l'y avoit obligé, de marier sa +fille avec feu M. de Nemours, l'aîné de celui que M. de Beaufort tua. +«Oui, lui répondit le cardinal; en effet, cela seroit fort sortable +que Victor-Amédée de Savoie épousât Charlotte Séguier! dites à Marie +Fabri qu'elle rêve.» + +Quelque avide de louange que fût le chancelier, tandis que le cardinal +de Richelieu a vécu, il n'a pas voulu souffrir qu'on le louât, et il +se fit de l'Académie, de peur qu'on ne dît qu'il se vouloit tirer du +pair[47]. Depuis, quand l'abbé de Cerisy[48] se retira à l'Oratoire, +entre autres plaintes que le chancelier fit de lui, il se plaignit +fort de ce qu'il n'avoit pas fait une panse d'_a_ pour lui. Quand La +Chambre, son médecin, voulut mettre au jour son livre du raisonnement +des bêtes[49], il dit au chancelier qu'il doutoit s'il le lui devoit +dédier, de peur que cela ne fît faire des railleries; le chancelier +répondit qu'il se moquoit des railleries. Il avoit autrefois l'abbé de +Cerisy chez lui, La Chambre, qui y est encore, et Esprit[50], tous +trois de l'Académie. Pour être loué il donnoit sur le sceau quelques +pensions, mais il laissoit bien aussi charger ce pauvre sceau, et à +proprement parler, c'étoit le public qui payoit ces beaux esprits. +Esprit se brouilla avec lui, comme nous verrons dans l'histoire de M. +de Laval. Pour La Chambre, il y demeura toujours et est le patron, car +le chancelier, tout dévot qu'il est, est un grand _garçailler_; il +paie ses demoiselles en arrêts, et autres choses semblables; mais +comme il y a quelquefois du mal dans ses chausses, La Chambre, qui le +traite, est fort absolu, et se prévaut un peu de la confidence; il est +atrabilaire. + + [47] Bois-Robert dit qu'il avoit proposé au cardinal de faire le + chancelier protecteur, et de se contenter, lui, d'avoir soin de + l'Académie, et que le cardinal, qui prenoit le chancelier pour un + grand faquin, reçut cela si mal, qu'il pensa chasser Bois-Robert. + (T.) + + [48] Germain Habert, abbé de Cerisy, de l'Académie françoise, + mort vers 1654. On a de lui diverses poésies dans les Recueils du + temps, une Vie du cardinal de Bérule et quelques autres ouvrages. + + [49] _La Connaissance des Bêtes_; Paris, 1648, in-4º. + + [50] Jacques Esprit, de l'Académie françoise, mort en 1678. On + lui attribue le livre intitulé _de la Fausseté des vertus + humaines_. Lié avec madame de Sablé et avec le duc de La + Rochefoucauld, il passe pour avoir eu quelque part aux _Maximes_. + +C'est une pillauderie épouvantable que celle de ses gens; en voici une +belle preuve. Un jour que les comédiens du Marais jouèrent au +Palais-Royal, le chancelier, qui y étoit, trouva Jodelet, leur fariné, +fort plaisant; il en fut si charmé que, pour tout dire en un mot, il +en devint libéral, et lui fit dire qu'il le vînt trouver le lendemain +et qu'il lui feroit un présent. Jodelet ne manqua pas d'y aller: +d'abord un des valets-de-chambre du chancelier lui vint dire: «J'ai +parlé pour vous à monsieur, monsieur a dessein de vous donner cent +pistoles;» et ajouta à cela: «Vous n'oublierez pas vos bons amis.» Le +fariné lui promit qu'il y en auroit le quart pour lui. Incontinent +après, un autre valet-de-chambre lui fit la même harangue, et Jodelet +lui fit la même promesse; enfin il en vint jusqu'à quatre, car le +chancelier a quatre rançonneurs de gens. Jodelet ensuite fut +introduit, et le chancelier, tout riant, lui demanda: «Que voulez-vous +que je vous donne?--Monseigneur, lui répondit-il, donnez-moi cent +coups de bâton, ce sera vingt-cinq pour chacun de messieurs vos +valets-de-chambre.» _Sa grandeur_ voulut tout savoir, et Jodelet, par +ce moyen, s'exempta de rien donner à personne: ces coquins furent bien +grondés; toutefois leur maître leur laisse continuer leurs +friponneries. + +Le chancelier est l'homme du monde qui mange le plus malproprement et +qui a les mains les plus sales; il fait une certaine capilotade, où il +y entre toutes sortes de drogues, et en la faisant il se lave les +mains tout à son aise dans la sauce; il déchire la viande; enfin cela +fait mal au coeur, et quoiqu'il soit payé pour la table des maîtres +des requêtes, il leur fait pourtant assez mauvaise chère. Il se curoit +un jour les dents chez le cardinal avec un couteau; le cardinal s'en +aperçut, et fit signe à Bois-Robert; après il commanda au +maître-d'hôtel de faire épointer tous les couteaux. Bois-Robert, le +plus doucement qu'il put, le dit au chancelier, qui acheta dès le +jour même un cure-dent d'or. Le cardinal voyant le chancelier, qui à +la première rencontre faisoit parade de son cure-dent, dit à +Bois-Robert: «Je gage que vous l'avez dit à M. le chancelier?--Oui, +monseigneur.--L'imprudent poète que vous êtes!» + +Ballesdens[51], qui est à lui, et qui a été précepteur du marquis de +Coislin, dit: «Si je fais jamais imprimer mes lettres, où il y a mille +flatteries pour le chancelier, je ferai mettre un _errata_ au bout: +_en telle page ce que j'ai dit n'est pas vrai, en telle page, cela est +faux_, et ainsi du reste.» + + [51] Jean Ballesdens, avocat au Parlement, membre de l'Académie + françoise, auteur de quelques ouvrages médiocres. Il aimoit les + anciens livres; on trouve souvent sa signature sur le frontispice + des éditions gothiques de nos vieux poètes. + +Le chancelier a l'honneur d'être si sottement glorieux qu'il ne se +_desfule_[52] quasi pour personne. Un jour il n'ôta quasi pas son +chapeau pour M. de Nets[53], évêque d'Orléans; l'autre lui demanda +s'il étoit teigneux; on fit une épigramme sur son incivilité. + + Qu'il est dur au salut, ce fat de chancelier! + Cela le fait passer pour un esprit altier, + Vain au-delà de toutes bornes. + Ce n'est pas pourtant qu'il soit fier, + C'est qu'il craint de montrer ses cornes. + + [52] Qu'il ne se _découvre_; du mot _infula_, qui signifie + chaperon dans la basse latinité. + + [53] Nicolas de Nets, évêque d'Orléans en 1631, mourut en 1646. + +Une fois le chancelier trouva à qui parler. Matarel, avocat, père de +celui qui est dans la Bastille, est parent de la chancelière; cela lui +coûte bien, car il a quitté le palais, et n'a rien fait avec le +chancelier. Il a un fils qui porte le nom d'un prieuré, nommé de +Vannes: c'est un évaporé. Le chancelier lui avoit fait quelque chose; +il alla lui chanter goguettes, qu'il étoit un beau justicier! que lui +et tous ceux qu'il avoit maltraités iroient se jeter aux pieds du roi. +«Vous avez de beaux comptes à rendre à Dieu,» lui dit-il. Là-dessus il +lui parle de toutes ses voleries, des jeux de boule, dont il tiroit +six ou sept écus, plus ou moins, de chacun; du pavé, sur lequel il +avoit tant friponné, du sceau, des boues, etc. Le chancelier lui dit +qu'il le feroit jeter par les fenêtres. «Vous, reprit-il, je vous +poignarderois si vous y aviez songé,» et puis s'en alla. M. de +Meaux[54] que dit, s'il eût été là, il l'eût fait assommer. Il va +trouver M. de Meaux, et lui reproche toutes ses débauches secrètes, +car il savoit tout. Ce cagot a pris à Meaux tout le milieu du cloître +pour son jardin, et a fait couper un bois destiné à la réfection de +l'église, qu'il a fort bien vendu sans en donner un sou au chapitre, +et tout cela comme frère du chancelier. Or, depuis, une fois le +chancelier eut affaire de de Vannes, à cause de feu M. de Sully, avec +qui ce dernier étoit assez bien; mais le chancelier ne voulut jamais +lui parler; il se tint à un bout de la salle, et l'autre à l'autre. Le +Père Matarel faisoit les allées et venues. Le chancelier, tout rogue +qu'il est, salue de Vannes le premier partout où il le voit, pourvu +que ce ne soit pas au conseil. + + [54] Dominique Séguier, conseiller clerc au Parlement, doyen de + l'église de Paris, évêque d'Auxerre, puis de Meaux, premier + aumônier du Roi, mourut eu 1659. + + + + +JODELET. + + +On avoit joué _l'Amphitrion_, où, à la fin, Jupiter venoit dans un +nuage avec un grand bruit. Jodelet, comme s'il eût voulu annoncer, +vint aussitôt sur le théâtre: «Si toutes les fois, dit-il aux +spectateurs, qu'on fait un cocu à Paris, on faisoit un aussi grand +bruit, tout le long de l'année on n'entendroit pas Dieu tonner.» + +A la création du parlement de Metz, il vendit des barbes pour les +conseillers de ce parlement: c'étoient tous jeunes gens. + +Ce même Jodelet dit un jour une plaisante chose à Aubert, des +gabelles, qui fait bâtir un palais auprès des petits comédiens, au +Marais; car comme il lui disoit: «Je ferai mettre des statues dans +cette galerie.--Pensez que vous n'oublierez pas, lui dit Jodelet, +celle de la femme de Loth.--Ma foi! j'en tiens, répondit l'autre; il +m'a donné mon paquet.» Cette statue étoit de sel, et le sel a fait la +fortune d'Aubert. On appelle cette maison l'hôtel _Salé_. + +Une fois qu'on avoit joué une pièce dont la scène étoit à Argos, il +dit à la farce: «Monsieur, vous avez été à Argos aujourd'hui; mais +vous n'avez peut-être pas remarqué une singularité de cette ville-là; +c'est qu'il y a une fontaine où Junon, en se baignant tous les ans, +reprend un nouveau pucelage. Ma foi! s'il y en avoit une comme cela +dans le Marais, il faudroit que le bassin en fût bien grand.» L'auteur +de la pièce lui avoit dit cette érudition. + + + + +HAUTE-FONTAINE. + + +Haute-Fontaine étoit fils d'un bourgeois de Paris, huguenot, nommé +Durand, qui s'étoit retiré à Genève à cause de la persécution. Il +avoit un frère aussi qui au commencement avoit grande inclination aux +armes; mais depuis, ayant embrassé les lettres, il fut ministre à +Paris. Celui-ci, qui, au contraire, durant son jeune âge, n'étoit +porté qu'aux lettres, les quitta pour les armes. Il savoit, il étoit +hardi, et avoit l'esprit agréable et plaisant. On en conte trois ou +quatre choses qui le feront voir. Étant à Leyde, encore assez jeune, +il disputa une chaire de philosophie qui vaquoit, contre M. Dumoulin, +un de nos plus célèbres ministres; mais Dumoulin l'emporta. +Haute-Fontaine en eut un tel dépit que, l'ayant trouvé un jour seul en +quelque lieu à l'écart, il lui donna cent coups de poing, et lui +égratigna tout le visage. Puis il afficha ce placard à l'auditoire: +_Petrus Molinæus hodie non leget, quia rem habet cum hospitâ_. +Dumoulin, averti de cela, fut bien empêché, car de n'aller point +dicter, c'étoit autoriser cette médisance, et d'y aller ainsi +égratigné, c'étoit s'exposer à la risée de ses écoliers. Enfin, il +s'avisa d'envoyer quérir un peintre qui mit de la peinture couleur de +chair sur les endroits où il étoit égratigné. + +Haute-Fontaine, ayant pris les armes, se mit de la suite de M. de +Béthune, ambassadeur de France à Rome auprès du saint Père. Un jour, +M. de Béthune, peu accompagné, rencontra l'ambassadeur d'Espagne avec +une grande suite; Haute-Fontaine, craignant que les Espagnols ne +prissent le haut du pavé, si on ne les étonnoit par quelque bravoure +extraordinaire, sans en demander avis à personne, prit sa course, +l'épée à la main, criant à haute voix: _Place, place à l'ambassadeur +de France!_ Les Espagnols surpris passèrent du côté de main gauche, +disant entre eux que les François étoient fous. Cette action plut +extrêmement à Henri IV, et il ne se pouvoit lasser d'en rire et de la +louer. + +Un jour, passant en Angleterre dans un petit vaisseau anglois, il +donna un soufflet au capitaine en présence de tous ses gens, parce +qu'il disoit des sottises du roi de France: au même moment il arrache +une mèche à un soldat, et fait si bien qu'il gagne la chambre aux +poudres; quand il fut là, il leur crie qu'il va mettre le feu aux +poudres, si on ne le mène à Calais, et qu'il ne sortira point d'où il +est qu'il ne soit assuré qu'on a reçu autant de François qu'il y a +d'Anglois sur le vaisseau. Il épouvanta tellement ces gens-là qu'ils +firent tout ce qu'il vouloit. + +Haute-Fontaine ensuite fut gouverneur de MM. de Rohan. Durant le +carême ils se trouvèrent à Milan. On ne vouloit point leur donner de +viande sans permission de l'archevêque, qui étoit fort sévère en +pareilles choses. Haute-Fontaine entreprit pourtant d'en venir à +bout. Il va trouver l'archevêque et lui dit d'un ton dolent qu'il +avoit une étrange infirmité; qu'à la seule vue du poisson, tout son +sang se tournoit, qu'il pâlissoit, frémissoit, tomboit en foiblesse; +que c'étoit une antipathie naturelle qu'il n'avoit jamais pu +surmonter. L'archevêque en eut pitié, et lui accorda la dispense. +Comme il fut question de l'écrire, il ajouta qu'il avoit encore une +autre incommodité bien plus grande que la première; c'est qu'il étoit +travaillé d'une faim canine qui l'obligeoit à manger autant que trois; +que, pour cacher cette maladie, quand il étoit hors de chez lui, il +demandoit toujours à manger pour lui et pour deux autres, et payoit +comme pour trois. Il lui allégua sans doute l'exemple de cet évêque +dont il est parlé dans la Vie de M. de Thou, qui ne pouvoit vivre s'il +ne mangeoit amplement sept ou huit fois par jour; tant il y a, qu'il +parla si bien et si sérieusement que le bon archevêque le crut, et mit +dans la dispense qu'on lui donnât de la viande pour lui et pour deux +de ses compagnons. Ainsi, MM. de Rohan et de Soubise, qui apparemment +étoient là incognito, firent le carême bien à leur aise. + +On dit encore qu'en une hôtellerie en France il battit cinq ou six +sergents ou recors, qui faisoient un bruit de diable, et vouloient +mener quelqu'un en prison: les sergents firent leur plainte devant le +juge du lieu. Ceux qui voyageoient avec Haute-Fontaine le grondèrent +de ce qu'il les avoit ainsi embarrassés; mais il leur dit qu'il y +donneroit bon ordre. Il fut donc trouver le juge avec eux; et, après +lui avoir fait cent contes, il le pria de les expédier et de lui +permettre de plaider lui-même sa cause. Haute-Fontaine, en plaidant, +fit tant de différentes interrogations à ces sergents, et les tourna +de tant de côtés, qu'il les confondit tous l'un après l'autre, à un +près, qui n'avoit point encore parlé, auquel s'adressant: «Et vous, +lui dit-il, soutenez-vous aussi que je vous aie battu?--Non, dit le +sergent, parce que, incontinent que vous me menaçâtes, je _sorta_.--Il +est vrai, monsieur, répliqua Haute-Fontaine, il _sorta_ tout aussitôt, +mais incontinent après il _rentrit_.» Le juge se prit à rire, et mit +les parties hors de cour et de procès. + + + + +MESDAMES DE ROHAN. + + +Madame de Rohan[55], mère du premier duc de Rohan[56], qui a tant fait +parler de lui, étoit de la maison de Lusignan, d'une branche qui +portoit le nom de Parthenay. C'était une femme de vertu, mais un peu +visionnaire. Toutes les fois que M. de Nevers, M. de Brèves et elle se +trouvoient ensemble, ils conquêtoient tout l'empire du Turc[57]. Elle +ne vouloit point que son fils fût duc, et disoit le cri d'armes de +Rohan: + + Roi, je ne puis, + Duc, je ne daigne, + Rohan je suis. + + [55] Catherine de Parthenay-Soubise, femme de René, deuxième du + nom, vicomte de Rohan. + + [56] Henri, deuxième du nom, premier duc de Rohan, auteur des + _Mémoires_ publiés sous ce nom; né le 21 août 1579, mort le 13 + avril 1638. + + [57] Ce M. de Brèves, à ce qu'on dit, appela le pape _le grand + Turc des chrétiens_. Il cria: _Alla_, en mourant, et sans Gédoin, + le Turc, qui croyoit en Notre Seigneur comme lui, il ne se fût + jamais confessé; mais Gédoin lui dit qu'il le falloit faire par + politique. (T.) + +Elle avoit de l'esprit et a écrit une pièce contre Henri IV, de qui +elle n'étoit pas satisfaite je ne sais pourquoi, où elle le déchire en +termes équivoques, _Comme ce prince n'a rien d'humain, etc._ Elle a +été de plusieurs cabales contre lui. + +Elle avoit une fantaisie la plus plaisante du monde: il falloit que le +dîner fût toujours prêt sur table à midi; puis quand on le lui avoit +dit, elle commençoit à écrire, si elle avoit à écrire, ou à parler +d'affaires; bref, à faire quelque chose jusqu'à trois heures sonnées: +alors on réchauffoit tout ce qu'on avoit servi, et on dînoit. Ses +gens, faits à cela, alloient en ville après qu'on avoit servi sur +table. C'étoit une grande rêveuse. Un jour elle alla pour voir M. +Deslandes, doyen du parlement; madame Des Loges étoit avec elle, et en +attendant qu'il revînt du Palais, elle se mit à travailler et à rêver +en travaillant; elle s'imagine qu'elle est chez elle, et quand on lui +vint dire que M. Deslandes arrivoit: «Hé, vraiment, dit-elle, il vient +bien à propos. Hé! monsieur, que je suis aise de vous voir! Hé! quelle +heure est-il? Il faut, puisque vous voilà, que nous dînions +ensemble.--Madame, vous me faites trop d'honneur,» dit le bon homme, +qui aussitôt envoya à la rôtisserie. Enfin on sert, elle regarde sur +la table. «Mais, mon bon ami, vous ferez méchante chère aujourd'hui.» +Madame Des Loges, eut peur qu'elle ne continuât sur ce ton-là, elle +la tire. «Hé! où pensez-vous être? lui dit-elle.» Madame de Rohan +revint, et lui dit en riant: «Vous êtes une méchante femme de ne m'en +avoir pas avertie de meilleure heure.» Elle dit, pour s'en aller, +qu'elle étoit conviée à dîner en ville. + +Son fils (M. de Rohan, père de madame de Rohan la jeune)[58] étoit +sans doute un grand personnage. Il n'avoit point de lettres, +cependant il a bien fait voir qu'il savoit quelque chose; on a deux +ou trois ouvrages de lui: _le Parfait capitaine_, _les Intérêts des +princes_ et ses _Mémoires_[59]: on a dit que ce n'étoit pas un fort +vaillant homme, quoiqu'il ait toute sa vie fait la guerre, et qu'il +soit mort à une bataille. On en fait un conte: on disoit que de +frayeur il sella une fois un boeuf au lieu d'un cheval, et on +l'appela quelque temps _le boeuf sellé_; cependant il payoit de sa +personne quand il le falloit. + + [58] Marguerite, duchesse de Rohan, seule héritière de son père, + épousa, en 1645, Henri Chabot, simple gentilhomme, et porta dans + cette maison le titre et les armes de Rohan. + + [59] Les Mémoires du duc de Rohan ont été réimprimés dans le t. + 18 de la seconde série de la Collection Petitot. + +Dans son _Voyage d'Italie_, il y a une terrible pointe; il parle d'un +homme de fortune qui étoit à la cour d'Angleterre; on l'accusoit de +venir d'un boucher. «On ne peut pas dire, dit-il, qu'il ne vienne de +grands _saigneurs_.» En parlant de la _Villa Ciceronis_, qui est au +royaume de Naples, il met: «La métairie de Cicéron où il composa le +plus beau de ses ouvrages, et entre autres le _Pandette_[60].» Quelque +sot d'Italien lui avoit dit cela, et il l'a pris pour argent +comptant. Voilà ce que c'est que de ne montrer pas ses ouvrages à +quelque honnête homme! + + [60] On lit en effet dans le _Voyage du duc de Rohan_, Amsterdam, + chez Louis Elzéviers, 1649, petit in-12, pag. 101: «Les ruines de + la superbe métairie de Cicéron, nommées Académia..... sont + considérables...... pour les belles _OEuvres_ qu'il y a + composées, entre lesquelles sont renommées les _Pendette_.» + +Il eut dessein une fois d'acheter du Turc l'île de Chypre, et d'y +mener une colonie. Il alloit pour faire un parti, à ce qu'on dit, avec +le duc de Weimar, quand il fut blessé à la bataille de Reinfelden que +donna ce duc, et après il mourut de sa blessure. C'étoit un petit +homme de mauvaise mine. Il épousa mademoiselle de Sully qu'elle étoit +encore enfant[61]; elle fut mariée avec une robe blanche, et on la +prit au col pour la faire passer plus aisément. Dumoulin, alors +ministre à Charenton, ne put s'empêcher, car il a toujours été +plaisant, de demander, comme on fait au baptême: «Présentez-vous cet +enfant pour être baptisé?» On leur fit faire lit à part; mais elle ne +s'en put tenir long-temps; et quand on vint dire à M. de Rohan que sa +femme étoit accouchée, il en fut surpris, car à son compte cela ne +devoit pas arriver si tôt. On m'a dit que ce fut Arnauld du Fort, +depuis mestre de camp des carabiniers, qui en eut les prémices. Le +maréchal de Saint-Luc est apparemment celui qui l'a mise à mal, si +quelque suivant n'a passé devant lui; car, pour des valets, elle a +toujours dit, en riant, qu'elle n'étoit point _valétudinaire_. (On +appelle valétudinaires celles qui se donnent à des valets.) + + [61] Marguerite de Béthune Sully, morte le 22 octobre 1660. + +La galanterie qui a fait le plus de bruit, c'est celle qu'elle fit +avec M. de Candale; il n'étoit pas bien fait de sa personne, mais il +avoit beaucoup d'esprit et étoit fort agréable: ce n'étoit ni un brave +ni un grand capitaine. Madame de Rohan étoit très-jolie, et avoit +quelque chose de fort mignon; d'ailleurs née à l'amour plus que +personne du monde, et qui disoit les choses fort plaisamment. M. de +Saint-Luc en étoit en possession, quand M. de Candale vint à la cour. +La grandeur du père faisoit qu'on le regardoit comme une illustre +conquête: elle lui fit toutes les avances imaginables. Lorsqu'il fut +marié, elle le brouilla avec sa femme, et fut cause qu'il se démaria. +Sa femme lui offrit le congrès, il ne voulut pas l'accepter; ensuite +madame de Rohan lui fit changer de religion. Il y avoit souvent noise +entre eux, et quand il fut revenu à l'Église romaine, il dit à madame +Pilou: «Qu'il n'y avoit point de mauvais offices que madame de Rohan +ne lui eût rendus. Elle m'a mis mal, disoit-il, avec le Roi, avec mon +père et avec Dieu, et m'a fait mille infidélités; cependant je ne m'en +saurois guérir.» Il laissa tout son bien à mademoiselle de Rohan, +aujourd'hui madame de Rohan, qui ne le voulut point accepter. Guitaut, +depuis capitaine des gardes de la Reine-mère, vengea M. de Saint-Luc, +à qui il avoit été, car il coucha avec elle, et puis la battit bien +serré dans un démêlé qu'ils eurent ensemble. Madame Pilou lui débaucha +feu d'Aumont, cadet du maréchal d'aujourd'hui, et le maria; elle lui +débaucha aussi Miossens, mais madame de Rohan n'en a rien su, et elle +le maria comme l'autre. Un jour elle égratigna Miossens, car, ayant +appris qu'il avoit été au bal au Louvre, au sortir de chez elle, +quoiqu'elle le lui eût défendu, elle l'alla battre et égratigner dans +son lit. De dépit, il entendit à la proposition que madame Pilou lui +fit. + +Bonneuil, introducteur des ambassadeurs, comme des ambassadeurs +d'Angleterre lui eussent demandé: «Qui est cette dame-là? (C'étoit +madame de Rohan.)--C'est le docteur, répondit-il, qui a converti M. de +Candale;» car, pour fortifier le parti des Huguenots, elle fit changer +de religion à M. de Candale, qui n'y demeura guère. Théophile fit une +épigramme sur cela, qui est dans le _Cabinet satirique_. L'épigramme +qui dit: + + Sigismonde est la plus gourmande, etc., + +est faite aussi pour elle: elle n'est pas imprimée. + +M. de Candale avoit amené deux ou trois capelets de Venise à Paris; +lui et Ruvigny en trouvèrent une fois un couché avec une g.... dans la +Place Royale. Ruvigny lui dit: «Je te donne un écu d'or si tu la veux +baiser, demain, en plein midi, dans la place.» Il le promit, et, comme +il étoit après, M. de Candale et Ruvigny et quelques autres firent +exprès un grand bruit: toutes les dames mirent la tête à la fenêtre et +virent ce beau spectacle. + +Avant que de passer plus avant, je dirai ce que j'ai appris pour +preuve de ce que je viens de dire. M. de Rohan étoit dans Maubeuge +avec dix mille hommes, à la vérité il lui manquoit quelque chose. Le +cardinal Infant se va mettre devant la ville. Le cardinal de La +Valette s'avançoit (c'étoit à cause de lui que son frère avoit de +l'emploi). L'Espagnol lève le siége. Candale et Gassion viennent +trouver La Valette; il veut les renvoyer dans la ville: Gassion se +hasarde et est défait; depuis il y entra peu accompagné; mais jamais +on ne put persuader à Candale d'y aller, à cause d'un pont que les +ennemis avoient fortifié et d'un petit camp d'environ deux mille +hommes qu'ils avoient entre nous et Maubeuge. Candale fit le malade, +et ce fut en vain que le cardinal marcha avec trois à quatre mille +hommes, afin que Candale pût se jeter dedans; l'autre répondit qu'il +avoit le frisson. Ruvigny, qui voyoit que le cardinal enrageoit, en +parla à Candale, qu'il connoissoit fort: cela ne servit de rien. Le +cardinal, pour faire voir que la marche étoit bien faite, voulut +pousser plus avant, et alla à une lieue de la ville, où Turenne se +joignit à lui, et il eût défait les deux mille hommes des ennemis, +sans que Candale pria qu'on ne lui fît pas cette honte. Huit cents de +ces deux mille hommes se noyèrent de peur. + +Pour revenir à madame de Rohan, un soir qu'elle retournoit du bal, +elle rencontra des voleurs; aussitôt elle mit la main à ses perles. Un +de ces galants hommes, pour lui faire lâcher prise, la voulut prendre +par l'endroit que d'ordinaire les femmes défendent le plus +soigneusement; mais il avoit affaire à une maîtresse mouche: «Pour +cela, lui dit-elle, vous ne l'emporterez pas, mais vous emporteriez +mes perles[62].» Durant cette contestation il vint du monde, et elle +ne fut point volée. + + [62] J'ai ouï dire à d'autres que c'est une madame de Rupierre + qui a dit cela. (T.) + +Un jour la duchesse d'Halluin[63], fille de la marquise de Menelaye, +soeur du père de Gondy, se rencontra avec elle à la porte du cabinet +de la Reine, et comme elle la pressoit fort pour entrer la première, +madame de Rohan se retira bien loin en disant: «A Dieu ne plaise que, +n'ayant ni verge ni bâton, j'aille me frotter à une personne armée.» +Car cette femme toute contrefaite avoit un corps de fer; et puis elle +avoit été femme de M. de Candale, et s'étoit démariée d'avec lui. On +dit qu'un jour d'Halluin, depuis monsieur le maréchal de Schomberg, +demanda à M. de Candale pourquoi il s'étoit démarié: «C'est, dit-il, +que madame couchoit avec tel et tel de mes gens.» M. d'Halluin s'en +voulut fâcher: «Tout beau, dit-il, tout cela est sur mon compte, vous +n'y avez rien à dire.» + + [63] Première femme de M. de Schomberg. Ce d'Halluin n'étoit pas + trop en réputation de bravoure. «On me fait tort, dit-il, je le + ferai voir à la première occasion.» Il défit les Espagnols à + Leucate en 1636, et fut fait maréchal de France. (T.) + +Il y avoit chez M. de Bellegarde la peinture d'un... pétrifié, et un +sonnet au-dessous qu'Yvrande avoit fait; il est dans le _Cabinet +satirique_. Madame de Rohan mit la main devant ses yeux pour ne pas +voir la peinture; mais par-dessous elle lisoit les vers en disant: +«Fi! fi!» + +Quelque benêt, la consolant de la mort de M. de Soubise, dont elle ne +se tourmentoit guère, lui dit une stance de Théophile, où il y a: + + Et dans les noirs flots de l'oubli, + Où la Parque l'a fait descendre, + Ne fût-il mort que d'aujourd'hui, + Il est aussi mort qu'Alexandre. + +Elle acheva la stance en l'interrompant: + + _Et me touche aussi peu que lui._ + +Il y a: + + _Et te touche_, etc. + +Madame de Rohan a eu toujours la vision de se faire battre par ses +galants; on dit qu'elle aimoit cela, et on tombe d'accord que M. de +Candale et Miossens[64] l'ont battue plus d'une fois. Voici ce que +j'ai ouï conter de plus plaisant de M. de Candale et d'elle. «Deux +autres seigneurs et deux autres dames, dont je n'ai pu savoir le nom, +avoient fait société avec eux, et une fois la semaine ils faisoient +tour-à-tour comme des noces d'une de ces dames avec son galant. Un +jour qu'ils étoient allés à Gentilly, M. de Candale et madame de Rohan +se séparèrent des autres et entrèrent dans une espèce de grotte. +Quelques grands écoliers qui étoient allés se promener dans la même +maison les aperçurent en une posture assez déshonnête: ils la +voulurent traiter de _gourgandine_, et M. de Candale, n'ayant point le +cordon bleu, ne pouvoit leur persuader qu'il fût ce qu'il étoit. On +n'a jamais su au vrai ce qui en étoit arrivé; et, pour faire le conte +bon, on disoit qu'elle y avoit passé, mais qu'elle n'en avoit point +voulu faire de bruit. Cette femme, en un pays où l'adultère eût été +permis, eût été une femme fort raisonnable; car on dit, comme elle +s'en vante, qu'elle ne s'est jamais donnée qu'à d'honnêtes gens; +qu'elle n'en a jamais eu qu'un à la fois, et qu'elle a quitté toutes +ses amourettes et tous ses plaisirs quand les affaires de son mari +l'ont requis. Elle a cabalé pour lui et l'a suivi en Languedoc et à +Venise, sans aucune peine.» + + [64] Miossens lui coûte deux cent mille écus. Miossens prit un + suisse; il étoit alors bien gredin: madame Pilou lui dit: «Quelle + insolence! un suisse pour garder trois escabelles!--Cela a bon + air, répondit-il: quoiqu'il ne garde rien, il semble qu'il garde + quelque chose: on le croira.» (T.) + +Madame et mademoiselle de Rohan et M. de Candale étoient à Venise +quand madame de Rohan se sentit grosse. Elle fit si bien qu'elle eut +permission de venir à Paris; car elle cacha cette grossesse, comme +vous verrez par la suite; et il y a toutes les apparences du monde que +son mari ne lui touchoit pas, autrement elle ne se fût pas mise en +peine de cela. Ce n'est pas qu'il s'en souciât autrement, car +Haute-Fontaine ayant voulu sonder s'il trouveroit bon qu'on lui parlât +des comportements de sa femme, il lui fit sentir que cela ne lui +plairoit pas. + +A Paris, madame de Rohan se tenoit presque toujours au lit. M. de +Candale, qui étoit aussi revenu, étoit toujours auprès d'elle: elle +envoyoit mademoiselle de Rohan sans cesse se promener avec Rachel, sa +femme-de-chambre. Madame de Rohan, étant accouchée, l'enfant fut porté +chez une madame Milet, sage-femme, après avoir été baptisé à +Saint-Paul, et nommé Tancrède le Bon, du nom d'un valet-de-chambre de +M. de Candale. + +Or, dès Venise, Ruvigny, fils de Ruvigny qui commandoit sous M. de +Sully, dans la Bastille, étant comme domestique de la maison, et y +trouvant une grande licence, à cause de M. de Candale, se mit à +badiner avec mademoiselle de Rohan, qui n'avoit alors que douze ans. + + .... Mais aux âmes bien nées, + La vertu n'attend pas le nombre des années[65]. + +Cela dura jusqu'à l'âge de quinze ans, qu'à Paris il en eut tout ce +qu'il voulut. Ruvigny étoit rousseau, mais la familiarité est une +étrange chose; puis il étoit en réputation de brave. Il s'étoit trouvé +par hasard à Venise, cherchant la guerre; il étoit allé à Mantoue; là, +Plassac, frère de Saint-Prueil, brave garçon, mais qui, avant de +mettre l'épée à la main, avoit un tremblement de tout le corps, eut +querelle. Ruvigny le servit et eut affaire à Bois-d'Almais, un +bravissime, qui avoit disputé la faveur de M. Puy-Laurens[66]; Ruvigny +le tua, mais il reçut un grand coup d'épée au côté. M. de Mantoue, qui +avoit logé tous les cavaliers françois dans son palais, par +bienséance, pria le blessé de se faire porter dans une maison de la +ville; mais il lui envoya son chirurgien. Il y avoit alors des +comédiens à Mantoue. Vis-à-vis de cette maison logeoit le _Pantalon_ +de cette troupe, dont la femme étoit fort jolie et de fort bonne +composition. De son lit, Ruvigny la voyoit à la fenêtre. Dès qu'il put +sortir, il y alla: dans trois jours l'affaire fut conclue, et ils en +vinrent aux prises. Ruvigny fut malade trois mois de cette folie. +Guéri, M. de Candale le fit aller à Venise pour faire une compagnie de +chevau-légers: cela fut cause qu'il ne se trouva pas au siége de +Mantoue. + + [65] Vers du _Cid_. (T.) + + [66] Bois d'Almais, ou Bois d'Annemets, comme on le nomme le plus + souvent, est l'auteur des _Mémoires d'un favori de M. le duc + d'Orléans_. On verra plus bas, à l'article _Ruqueville_, que Bois + d'Annemets étoit frère de ce dernier. Les _Mémoires d'un favori_ + sont assez rares, et d'autant plus recherchés qu'ils n'ont pas + été reproduits dans la Collection des Mémoires relatifs à + l'histoire de France. Goulas, gentilhomme ordinaire de Gaston, + duc d'Orléans, a fait connoître dans ses Mémoires restés + manuscrits, le duel dans lequel succomba l'auteur des Mémoires + d'un favori. Cet événement eut lieu en 1627. (_Voyez_ un fragment + de ces Mémoires cité dans la _Bibliothèque historique_ du P. + Lelong, sous le no 21395, t. 2, p. 449.) + +Il ne mettoit pas mademoiselle de Rohan en danger de devenir grosse. +Regardez quelle bonne fortune il avoit là! Soigneux de la réputation +de la belle, il prenoit garde à tout; et il fut long-temps sans qu'on +se doutât de rien, à cause, comme j'ai dit, qu'il étoit en quelque +sorte de la maison. L'été, il alloit à l'armée par honneur; cela le +faisoit enrager d'être obligé de quitter. Ce commerce dura près de +neuf ans. + +Cette Rachel, dont nous avons parlé, s'étoit doutée de la grossesse de +madame de Rohan, et long-temps après elle découvrit que l'enfant avoit +été mené en Normandie, auprès de Caudebec, chez un nommé La Mestairie, +père du maître d'hôtel de madame de Rohan. Mademoiselle de Rohan en +parle à Ruvigny, qui, sous des noms empruntés, consulte l'affaire: il +trouve qu'étant né _constant le mariage_, il seroit reconnu si on +avoit la hardiesse de le montrer. Il lui dit que si elle veut +l'envoyer aux Indes, il en prendra le soin; après il communique la +chose à Barrière[67], leur ami commun, qui avoit une compagnie au +régiment de la marine, et ce régiment étoit en garnison vers Caudebec. +Ruvigny lui donne trois hommes affidés, mais qui pourtant ne savoient +point qui étoit cet enfant: il prend, avec cela, quelques soldats; ils +enfoncent la porte de la maison, et enlèvent Tancrède, âgé alors de +sept ans. On le mène en Hollande. Là, Souvetat, frère de Barrière, +capitaine d'infanterie au service des États, le reçoit et le met en +pension comme un petit garçon de basse naissance. Je mettrai +l'histoire de Tancrède[68] tout de suite. Quelques années après, +mademoiselle de Rohan fut si étourdie qu'elle conta cette histoire à +M. de Thou, comme pour lui en demander conseil. Il se moqua de la +frayeur qu'elle en avoit, et cela fut cause que sur la fin elle +négligea de payer sa pension, bien loin de l'envoyer aux Indes. M. de +Thou, qui ne taisoit que ce qu'il ne savoit pas, l'alla, dès le jour +même, conter à madame de Montbazon, qui y avoit intérêt à cause de la +maison de Rohan, dont étoit M. de Montbazon. Barrière y étant allé: +«Ah! petit _Menin_, lui dit-elle (tout le monde l'appeloit ainsi), +vous faites bien le fin!» et lui conta tout. Il le nia. «Je le sais, +dit-elle, de M. de Thou, à qui mademoiselle de Rohan l'a dit.» +Barrière rapporte cela à Ruvigny, qui en gronda fort mademoiselle de +Rohan. M. de Thou ne lui voulut jamais avouer; mais elle le lui avoua. +Ce _Saint-Jean-Bouche-d'Or_ ne se contenta pas de cela; il le dit à +plusieurs personnes et même à la Reine. Ainsi cela vint à madame de +Lansac, qui le dit à madame de Rohan, quand sa fille fut mariée avec +Chabot. M. de Candale donna à madame de Rohan, par son testament, ce +qu'il put. + + [67] Gentilhomme devers le Bordelais, frère de madame de + Flavacour, ci-devant Saint-Louis, fille d'honneur d'Anne + d'Autriche. (T.) + + [68] Il a été publié à Liége, en 1767, une Histoire de Tancrède + de Rohan avec quelques autres pièces. (_Bibliothèque historique + de la France_, no 32051, t. 3. p. 181) + +Revenons à mademoiselle de Rohan. Le mépris avec lequel elle traitoit +sa mère l'avoit mise en une telle réputation de vertu qu'on croyoit +que c'étoit la pruderie incarnée. Pour une petite personne, on n'en +pouvoit guère trouver une plus belle avant la petite-vérole. Elle +étoit fière; elle étoit riche; elle étoit d'une maison alliée avec +toutes les maisons souveraines de l'Europe. Cela éblouissoit les gens. +On la prenoit fort pour une autre, et jamais personne n'a eu de la +réputation à meilleur marché; car elle a l'esprit grossier, et ce +n'étoit à proprement parler que de la morgue. Le premier avec qui on +proposa de la marier, ce fut M. de Bouillon; mais elle tenoit cela +au-dessous d'elle. + +Comme M. le comte de Soissons étoit à Sedan, on lui parla d'épouser +mademoiselle de Rohan; que c'étoit le moyen, disoit-on, de grossir son +parti, en y attirant M. de Rohan, et peut-être ensuite les huguenots. +En effet, M. le comte envoya un gentilhomme, nommé Mézière, à Paris, +qui avoit ordre d'aller d'abord chez madame de Rohan, et de lui dire +que M. le comte vouloit s'approcher d'elle, le plus près qu'il lui +seroit possible, et autres termes semblables, qui faisoient assez +entendre la chose; mais il n'alla chez madame de Rohan qu'après avoir +été partout où il avoit affaire, de sorte qu'étant pressé de partir, +on n'eut pas le temps de rien traiter avec lui. On proposa la chose à +M. le duc de Rohan, qui, alors, s'étoit retiré à Genève, sans +expliquer si sa fille se feroit catholique ou non. Il en étoit ravi, +et alloit pour faire que le duc de Weimar se joignît à M. le comte, +quand au combat de Rheinfelden il fut blessé, comme j'ai dit, et +mourut. + +Le mécontentement de M. de Rohan venoit de ce qu'ayant demandé des +dragons que Ruvigny devoit commander, on les lui refusa, et que faute +de vingt mille écus on laissa périr ses troupes dans la Valteline. Le +père Joseph et Bullion, qui ne vouloient point que le cardinal de +Richelieu le mît dans le conseil, comme il en avoit le dessein, lui +firent ce vilain tour. Mademoiselle de Rohan ne voulut point entendre +à l'aîné de Nemours; elle prétendoit à plus que cela: d'un autre côté, +M. de Nemours alla prier mademoiselle de Rambouillet de savoir, par le +moyen de madame d'Aiguillon, si le cardinal, qui avoit témoigné avoir +quelque intention de faire ce mariage, le vouloit faire simplement +pour le marier avantageusement ou pour quelque intérêt d'État; et, +ayant été assuré qu'il n'y avoit nulle politique à cela, il ne s'y +échauffa pas autrement. Elle disoit, en ce temps-là, que M. de +Longueville, qui étoit demeuré veuf, étoit son pis-aller: elle +prétendoit au duc de Weimar. Depuis la petite-vérole, qui ne l'a point +embellie, on parla encore de M. de Nemours. Chabot étoit déjà fort +bien avec elle, mais cela n'avoit pas éclaté. + +Jusques à un an après la naissance du Roi, personne n'avoit eu aucun +soupçon de mademoiselle de Rohan. Sillon, en prose, Gombauld et +autres, en vers, se tuoient de chanter sa vertu. + +Le premier qui se douta de la galanterie de Ruvigny, ce fut M. de +Cinq-Mars, depuis M. le Grand. Madame d'Effiat lui ayant fait un si +grand affront que de croire qu'il vouloit épouser Marion de l'Orme, et +d'avoir eu des défenses du parlement, il sortit de chez elle et alla +loger avec Ruvigny, vers la Culture-Sainte-Catherine. Presque toutes +les nuits, il alloit donner la sérénade à Marion. Il remarqua que +Ruvigny s'échappoit souvent, et que, quoiqu'il ne fût revenu qu'à une +heure après minuit, il sortoit pourtant à sept heures du matin, et +étoit toujours ajusté. Si c'étoit pour la mère, disoit-il en lui-même, +car il savoit bien où il alloit, souffriroit-il que Jerzé[69] fût son +galant tout publiquement; il en conclut donc que c'étoit pour la +fille, et, pour s'en éclaircir, il dit un jour à Ruvigny: «J'ai pensé +donner tantôt un soufflet à un homme pour l'amour de toi; il disoit +des sottises de toi et de mademoiselle de Rohan.» Ruvigny, qui vit où +cela alloit, lui répondit: «Tu aurois fait une grande folie; cela +auroit fait bien du bruit pour une chose si éloignée de toute +apparence.» Ensuite il lui dit qu'on ne lui faisoit point de plaisir +de lui parler de cela; aussi Cinq-Mars ne lui en parla-t-il jamais +depuis. + + [69] René Du Plessis de La Roche Picmer, comte de Jerzé, + personnage singulier, qui, en 1649, fit semblant d'être amoureux + d'Anne d'Autriche. On l'exila, et il termina ses jours d'une + manière très-malheureuse. Ayant obtenu en 1672 la permission de + servir comme volontaire, il fut tué par une de nos sentinelles + qui n'entendit pas sa réponse. Ce nom est écrit dans les Mémoires + du temps _Jerzé_, _Jerzay_ et _Jarzay_. + +Jersé, quand il se vit galant, établi et bien payé de la mère, en sema +quelque bruit; car il trouvoit toujours en sortant le soir, bien tard, +un laquais de Ruvigny, et ce laquais lui disoit: «Mon maître est +là-haut.» Il savoit bien que ce n'étoit pas avec la mère; il se douta +aussitôt de quelque chose. La mère s'en doutoit aussi: les laquais de +Ruvigny répondoient franchement, car il ne leur disoit rien de peur +qu'ils ne causassent. + +Un idiot d'ambassadeur de Hollande nommé Languerac dit un jour +naïvement à mademoiselle de Rohan: «Mademoiselle, n'avez-vous point +perdu votre pucelage?--Hélas! monsieur, dit la mère, elle est si +négligente qu'elle pourroit bien l'avoir laissé quelque part avec ses +coiffes.» + +Enfin, comme toutes choses ont un terme, mademoiselle de Rohan ne s'en +voulut pas tenir à Ruvigny seul: elle aimoit à danser; il n'étoit +nullement homme de bal, ni de grande naissance, ni d'un air fort +galant. Le prince d'Enrichemont, aujourd'hui M. de Sully, y mena +Chabot, son parent et parent de madame de Rohan. Sous prétexte de +danser avec elle, car il dansoit fort bien, il venoit quelquefois chez +elle le matin. Ruvigny, averti de tout par Jeanneton, la +femme-de-chambre, qui n'avoit été en aucune sorte de la confidence que +depuis que Chabot commençoit à en conter à mademoiselle de Rohan, +encore ne savoit-elle point que sa maîtresse eût été éprise de +Ruvigny, mais elle croyoit seulement que ce qu'il en faisoit étoit +pour empêcher qu'elle ne fît une sottise; Ruvigny, voyant que la chose +alloit trop avant, lui en dit son avis plusieurs fois. Enfin, elle lui +promit de chasser Chabot dans quinze jours: au bout de ce temps-là, +c'étoit à recommencer[70]. «Mais, mademoiselle, lui disoit-il, je ne +veux point vous obliger à m'aimer toujours, avouez-moi l'affaire; je +ne veux seulement que ne point passer pour votre dupe.--Ah! +répondit-elle, voulez-vous qu'il sache l'avantage que vous avez sur +moi? il le saura si je le fais retirer, car il dira que je n'ai osé à +vos yeux en aimer un autre: mais donnez-moi encore deux mois.--Bien, +dit-il.» Et pour passer ce temps-là avec moins de chagrin, il s'en +alla en Angleterre voir le comte de Southampton, qui avoit épousé +madame de la Maison-Fort, sa soeur[71]. Le prétexte fut le duel de +Paluau, aujourd'hui le maréchal de Clérambault, qu'il avoit servi +contre Gassion, car le cardinal de Richelieu l'avoit trouvé fort +mauvais. Au retour, il apporta des bagues de cornaline fort jolies. +Mademoiselle de Rohan en prit une; mais il ne la trouva point +convertie, au contraire. A quelque temps de là, il sut par le moyen de +Jeanneton qu'elle avoit donné cette bague à Chabot. + + [70] Dans le mal au coeur qu'avoit Ruvigny ne se souciant plus + tant de mademoiselle de Rohan, il voulut débaucher Jeanneton, qui + étoit jolie, et lui dit si elle ne feroit pas bien ce que sa + maîtresse avoit fait, et qu'il le lui feroit, si non voir, du + moins entendre. Elle le lui promit. Le lendemain, comme il + entroit à sept heures du matin dans la chambre de mademoiselle de + Rohan, les fenêtres étant fermées, il se fit suivre par cette + fille, qui, pieds-nus, se glissa dans un coin. Ruvigny fit des + reproches à mademoiselle de Rohan de sa légèreté, et lui dit + qu'après ce qui s'étoit passé entré eux, etc., etc. Jeanneton fut + persuadée de la sottise de sa maîtresse; mais pour cela n'en + voulut pas faire une. (T.) + + [71] La soeur de Ruvigny étoit une fort belle personne: elle fut + mariée, en premières noces, avec un gentilhomme du Perche, nommé + La Maisonfort. Cet homme s'enivra de son tonneau, et de telle + sorte, que quand on lui dit qu'il y prît garde, il répondit qu'il + falloit mourir d'une belle épée. Il en mourut en effet. La voilà + veuve: c'étoit une coquette prude, je ne crois pas que personne + ait couché avec elle; mais c'étoit _galanterie plénière_. + Saint-Pradil, de la maison de Jussac, en Angoumois, a été le plus + déclaré de tous ses galants: il lui donnoit, fort souvent des + divertissements qu'on appeloit des _Saintes Pradillades_; c'étoit + des promenades où il y avoit les vingt-quatre violons et + collation. Un jour qu'ils revenoient de Saint-Cloud un peu trop + tard, ils versèrent sur le pavé, le long du Cours. Il y avoit + sept femmes dans le carrosse: il crioit: «Madame de la + Maisonfort, où êtes-vous?» Chacune contrefaisoit sa voix, et + disoit: «Me voici;» puis quand il l'avoit tirée, et qu'il voyoit + que ce n'étoit pas elle, il les laissoit là brusquement, et avoit + envie de les jeter dans l'eau. Il ne la trouva que toute la + dernière. + + Elle avoit de plaisants accès de dévotion. Au milieu d'une + conversation enjouée, elle s'alloit enfermer dans son cabinet, et + y faisoit une prière; puis elle revenoit. + + Un grand seigneur d'Angleterre devint amoureux d'elle à Paris, et + l'épousa. Elle est morte, il y a près de quinze ans, et a laissé + deux filles qui ont été mariées en Angleterre. Elle avoit été + accordée avec le marquis de Mirambeau. (T.) + +Un jour il les trouve tous deux jouant aux jonchets; il se met à +jouer, et voit la bague au doigt de Chabot, il lui demande à la voir, +et se la met au doigt. Chabot la lui redemande: «Je vous la rendrai +demain, lui dit-il. J'ai à aller ce soir en compagnie, j'y veux un peu +faire la belle main.» Chabot la redemande par plusieurs fois. +«Voyez-vous, lui répond Ruvigny, je me suis mis dans la tête de ne +vous la rendre que demain.» Enfin, mademoiselle de Rohan la lui +demanda, il la lui rendit. Il se retire: mademoiselle de Rohan lui +envoie son écuyer à minuit pour le prier de venir parler à elle. «Je +serai, répondit-il, demain au point du jour chez elle si elle veut.» +L'écuyer revient lui dire que mademoiselle le viendroit trouver s'il +n'alloit lui parler. Il y va; elle le prie de ne point avoir de démêlé +avec Chabot: il le lui promet. Quelques jours après il rencontre +Chabot sur l'escalier de mademoiselle de Rohan, qui le salue et lui +laisse la droite; lui passe sans le saluer. Chabot fut assez +imprudent pour se plaindre de cela à Barrière, qui étoit son parent. +Ruvigny nia tout à Barrière qui ne se doutoit encore de rien. Mais +mademoiselle de Saint-Louys, sa soeur, alors fille de la Reine, se +doutoit bien de quelque chose. + +Ruvigny, enragé, s'avisa de faire une grande brutalité; il leur voulut +parler à tous deux, afin qu'ils n'ignorassent rien l'un de l'autre. Un +jour, ayant l'épée au côté, il monte[72]. Chabot étoit dans la ruelle +avec des gens de la maison; elle étoit à la fenêtre; il l'appelle, et +tout bas leur dit: «Monsieur, je suis bien aise de vous dire, en +présence de mademoiselle, que vous êtes l'homme du monde que j'estime +le moins, et à vous, mademoiselle, en présence de monsieur, que vous +êtes la fille du monde que j'estime le moins aussi. Monsieur, ayez ce +que vous pourrez; mais vous n'aurez que mon reste; et vous savez bien, +mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps.--Ah! +dit-elle, en voilà assez pour se faire jeter par les fenêtres.--Je +n'ai pas peur, répliqua Ruvigny en se reculant un peu, que vous ni lui +ne l'entrepreniez.» Chabot ne dit pas une parole. Elle fut assez sotte +pour conter tout cela à Barrière, mot pour mot; Ruvigny le nia et +conta la chose tout d'une autre sorte à son ami, et il dit que cela +n'a éclaté qu'à cause que Chabot étoit bien aise de la décrier pour +la réduire à l'épouser[73]. Depuis cela, les soeurs de Chabot, madame +de Pienne leur parente, aujourd'hui la comtesse de Fiesque, et +mademoiselle de Haucour servirent Chabot, et, pour le voir plus +commodément, mademoiselle de Rohan alla loger chez sa tante +mademoiselle Anne de Rohan, bonne fille, fort simple, quoiqu'elle sût +du latin et que toute sa vie elle eût fait des vers; à la vérité ils +n'étoient pas les meilleurs du monde. + + [72] Saint-Luc tenoit la porte en bas, et avoit des chevaux tout + prêts avec des pistolets à l'arçon de la selle: il faisoit un + froid du diable; mais Ruvigny en revint si échauffé, qu'il + n'avoit pas besoin de feu. Il étoit si transporté de colère, que + vous eussiez dit un fou. (T.) + + [73] On conte une autre chose de Ruvigny, qui est un peu plus + raisonnable. Quand M. le Grand fut arrêté, le grand-maître dit à + Ruvigny: «Ah! pour cette fois-là on vous convaincra, car on a le + traité d'Espagne.--Monsieur, lui dit Ruvigny, je suis serviteur + de M. le Grand, quand je le verrois je démentirois mes yeux.» Le + grand-maître en fit plus de cas encore qu'il n'avoit fait par le + passé. (T.) + +Sa soeur, la bossue[74], avoit bien plus d'esprit qu'elle: j'en ai +déjà écrit un impromptu. Elle avoit une passion la plus démesurée +qu'on ait jamais vue pour madame de Nevers, mère de la reine de +Pologne. Quand elle entroit chez cette princesse, elle se jetoit à ses +pieds et les lui baisoit. Madame de Nevers étoit fort belle, et elle +ne pouvoit passer un jour sans la voir ou lui écrire, si elle étoit +malade: elle avoit toujours son portrait, grand comme la paume de la +main, pendu sur son corps de robe, à l'endroit du coeur. Un jour, +l'émail de la boîte se rompit un peu; elle le donna à un orfèvre à +raccommoder, à condition qu'elle l'auroit le jour même. Comme il +travailloit à sa boutique, l'émail _s'envoila_[75], comme ils disent, +parce qu'une charrette fort chargée, en passant là tout contre, fit +trembler toute sa boutique. Elle y alla pour le ravoir, et fit des +enrageries épouvantables à ce pauvre homme, comme si c'eût été sa +faute que ce portrait n'étoit pas raccommodé; on le lui rendit en +l'état qu'il étoit, et le lendemain elle le renvoya. + + [74] Mademoiselle de Rohan la bossue avoit demandé la permission + de faire une espèce de couvent de filles à une terre qu'elle + avoit. On lui dit qu'on le vouloit bien, mais qu'après sa mort on + donneroit cette terre au plus proche monastère de Dames. (T.) + + [75] S'enleva, ne s'appliqua pas. (T.) + +Elle pensa se jeter par les fenêtres quand madame de Nevers mourut, et +on dit qu'elle hurloit comme un loup. Quand elle mourut, on l'enterra +avec ce portrait. Elle disoit: «Je voudrois seulement être mariée pour +un jour, pour m'ôter cet opprobre de virginité.» On dit qu'elle y +avoit mis bon ordre. + +Miossens[76] cependant avoit succédé à Jersay auprès de madame de +Rohan qui le payoit bien. Il ne se contenta pas de cela; c'est un +garçon intéressé: ce fut lui qui porta madame de Rohan à faire une +donation générale à sa fille, moyennant douze mille écus de pension +tous les ans: il le faisoit, parce qu'il y avoit cinquante mille écus +d'argent comptant dont il vouloit s'emparer. En effet, ces cinquante +mille écus étant demeurés à la mère, elle lui acheta une compagnie aux +gardes, du prix de laquelle il eut ensuite la charge de guidon des +gendarmes; puis, le maréchal de L'Hôpital ayant vendu sa lieutenance à +Saligny, Miossens devint enseigne en payant le surplus de ce qu'il +tira de la charge de guidon. Depuis, en 1657, il est devenu +lieutenant, et après maréchal de France. + + [76] Cadet de Pons, mari de madame de Richelieu, aujourd'hui le + maréchal d'Albret. Ils sont d'Albret, mais bâtards, et de Pons + par leur mère. (T.) + +Quand cette donation se fit, il y avoit dans la maison cent dix mille +livres de rente en fonds de terre (mais en quelles terres!) outre les +meubles et les cinquante mille écus. Miossens n'attendit pas son +congé, comme Jersay; il se maria avec mademoiselle de Guenegaud. Quand +madame de Rohan vit cette infidélité, elle envoya chercher Le +Plessis-Guenegaud, alors trésorier de l'Epargne, frère de la +demoiselle, et lui dit qu'il prît bien garde à qui il donnoit sa +soeur; que Miossens étoit un perfide qui les tromperoit; qu'il n'avoit +rien; que ce n'étoit qu'un misérable cadet; que sa charge n'étoit +point à lui; qu'elle lui en avoit prêté l'argent; qu'il étoit vrai +qu'elle n'en avoit point de promesse, mais qu'elle l'alloit obliger à +faire un faux serment, et qu'au moins elle auroit la satisfaction de +le faire damner. + +On peut dire que madame de Rohan est celle qui a commencé à faire +perdre aux jeunes gens le respect qu'on portoit autrefois aux dames, +car, pour les faire venir toujours chez elle, elle leur a laissé +prendre toutes les libertés imaginables. + +Quoique veuve, elle tenoit table et avoit toujours quelque belle voix; +il y avoit tous les jours chez elle sept ou huit godelureaux tout +débraillés, car ces hommes étoient presque en chemise de la manière +qu'ils étoient vêtus. Depuis on n'a pas tiré sa chemise sur ses +chausses, comme on faisoit alors. Ils se promenoient en sa présence, +par la chambre; ils rioient à gorge déployée, ils se couchoient; et, +quand elle étoit trop long-temps à venir, ils se mettoient à table +sans elle. + +La retraite de mademoiselle de Rohan chez sa tante parut aux gens qui +ne savoient pas l'affaire, une résolution digne du courage et de la +vertu de mademoiselle de Rohan. La cabale de Chabot eut désormais ses +coudées franches[77]. Les femelles étoient toutes ou ses soeurs ou +ses parentes: elles étoient toujours dans l'adoration. On les surprit +un jour qu'elle étoit comme Vénus, et les autres comme les Grâces à +ses pieds. Il y avoit un cabinet tout tapissé, par haut et par bas, de +moquette: c'étoit là que la société faisoit ses conversations; on +équivoquoit sur le mot de _moquette_, qui est à double entente, et on +appeloit cette cabale _la moquette_. Ce fut sur cela que le chevalier +de Gramont, alors abbé de Gramont, fit un couplet où il demandoit à +madame de Pienne, qui se nomme Gilonne, qu'on le reçût à la moquette. +Il y avoit à la fin + + Ma reine Gillette, + Que de la Moquette + Je sois chevalier[78]. + + [77] Quand on découvrit que Chabot en vouloit à mademoiselle de + Rohan, La Moussaye lui dit: «Vous vous engagez là à une grande + galanterie.--_Galanterie!_ répondit l'autre, je prétends + l'épouser.--Ah! ce sera bien fait à vous, reprit La Moussaye en + souriant.--Vous verrez, répliqua Chabot.» (T.) + + [78] A cause de cela on l'appelle la reine Gillette. (T.) + +Il s'avisa de faire l'amoureux de madame de Rohan, et appela Chabot en +duel: Chabot y va; mais, comme il geloit, l'abbé lui dit qu'il avoit +bien froid, et qu'il ne se vouloit plus battre. Le maréchal de +Gramont, enragé de cela, disoit qu'il le vouloit envoyer à son père +dans une valise par le messager, afin de le faire moine. Chabot +s'étoit battu plus de deux fois avant cela, mais c'étoit des combats +peu sanglans. On disoit que le vicomte d'Aubeterre, amoureux de sa +soeur, qui vit encore, et lui, s'étoient battus, et que chacun alla +dire qu'il avoit bien blessé son homme, et ils ne s'étoient pas fait +une égratignure. Le comte d'Aubijoux en rendoit pourtant assez bon +témoignage, car l'épée du comte s'étant faussée, Chabot lui donna le +temps de la redresser. En revanche, Aubijoux, le pouvant désarmer +ensuite, ne le fit pas. + +Durant le temps de cette _moquette_, on disoit déjà assez de choses, +car l'affaire de la bague avoit fait du bruit; ils s'avisèrent de +faire le procès à _on_, parce qu'ils entendoient dire: _on_ dit que +vous faites ceci, _on_ dit que vous faites cela. Je pense que Mirandé, +qui est premier commis de M. Servien, avoit fait cette bagatelle, car +il n'y avoit là que lui qui sût les termes de pratique qui y étoient. + +En ce temps-là, comme il ne tint qu'à Chabot d'épouser madame de +Coislin[79], il fit fort valoir à mademoiselle de Rohan ce qu'il +manquoit pour l'amour d'elle, et elle lui dit, sur cela, qu'il pouvoit +tout espérer. + + [79] Quand il vit que l'affaire de M. de Laval étoit bien + avancée, il fit dire au chancelier que le respect qu'il lui + portoit l'avoit empêché d'y entendre. Dans la vérité Chabot étoit + amoureux de madame de Sully, et point de mademoiselle de Rohan, + non plus que de madame de Coislin. (T.) + +Ruvigny croit que Chabot a couché avec elle avant que de l'épouser; +mais je crois que son premier galant valoit bien celui-là, car il a la +réputation de frère Conrart, au livre des _Cent Nouvelles_, et on +appelle son bourdon à la cour, _le carré_, comme celui du baron du +jour Brilland, peut-être à cause du conte d'un Brilland, dans _le +Baron de Feneste_. + +A la cour, on n'étoit pas fâché que cette glorieuse se mésalliât, +parce que, comme elle a de grandes terres en Bretagne, on craignoit +qu'elle n'y rendît la maison de La Trimouille trop puissante, car le +prince de Talmont, aujourd'hui le prince de Tarente, l'avoit +recherchée; ou que M. de Vendôme, revenant de son exil, ne la mariât à +l'un de ses fils, et l'on sait qu'ils ont des prétentions sur ce +duché, à cause de leur mère qui est de Penthièvre de par les femmes, +et qu'Henri IV, qui aimoit M. de Vendôme, lui avoit donné le +gouvernement de Bretagne par contrat de mariage[80]. Chabot servoit +alors M. d'Enghien auprès de mademoiselle Du Vigean; de sorte que ce +fut ce prince qui, prenant l'affaire à coeur, lui fit obtenir, comme +nous le verrons par la suite, un brevet de duc, pour conserver le +tabouret à mademoiselle de Rohan. Folle de son nom, elle vouloit un +homme de qualité qui le prît. M. d'Orléans, à qui Chabot s'étoit +toujours attaché, ne trouva pas trop bon qu'il se fût mis sous la +protection de M. d'Enghien[81]; mais enfin il s'apaisa. + + [80] Nonobstant tout le bruit qu'on avoit fait, M. d'Elbeuf, + alors assez endetté, offrit le prince d'Harcourt, son fils, à + mademoiselle de Rohan, qui le rebuta fort. Il y avoit, à Paris, + je ne sais quel fou de la maison de Wirtemberg, avec qui Harcourt + fut obligé de se battre à la Place-Royale, justement devant les + fenêtres de mademoiselle de Rohan. Le prince d'Harcourt désarma + l'autre, qui, quand il lui eut rendu son épée, lui donna des + coups de plat d'épée sur sa bosse, et cela à la vue de la + personne que ce pauvre homme vouloit épouser: on les sépara, et + on traita l'autre de fou; effectivement, il a couru les rues + depuis à Lyon. (T.) + + [81] En août 1645. (T.) + +Il y avoit un an ou environ que mademoiselle de Rohan s'étoit retirée +chez sa tante, quand M. le Prince l'ayant fort pressée de conclure, et +lui représentant qu'elle étoit perdue de réputation, après tout ce +qu'on avoit dit; que sa mère l'enlèveroit et la renfermeroit à Calais +chez son parent Charrault, pour la marier à qui elle voudroit. Enfin, +elle promit de l'épouser à la majorité (_du Roi_), qu'il pourroit être +reçu duc de Rohan. + +M. de Retz amusoit la mère, tandis que M. le Prince parloit à la +fille; elles étoient ensemble ce jour-là. En résolution de s'en aller +en Bretagne avec sa tante, elle faisoit ses adieux; elle étoit chez +mademoiselle de Bouillon, en dessein de partir le lendemain, quand M. +le Prince, qui la cherchoit, y vint et lui parla encore, mais peu; +elle fit bien des mystères pour qu'on ne s'en aperçût pas. Elle alla +ensuite chez M. de Sully, qui, comme j'ai dit, étoit pour Chabot. On +donna l'alarme à madame de Rohan, et ce fut, à ce qu'on dit, M. +d'Elbeuf qui l'avertit que sa fille s'alloit marier à l'hôtel de +Sully, et lui promit de l'enlever si elle la vouloit donner à son fils +aîné. Cette mère épouvantée va vite à l'hôtel de Sully, parle à sa +fille, mais n'en revient pas trop satisfaite. Ce divorce fit croire +aux partisans de Chabot que l'heure étoit venue: on presse la fille, +on lui donne parole du brevet (_de duc_), et on fait si bien qu'elle +se laisse mener à Sully, où elle épousa Chabot. Sa tante, qui devoit +aller avec elle en Bretagne, s'en alla toute seule, bien étonnée; car, +simple qu'elle étoit, elle n'avoit jamais rien voulu croire contre sa +nièce. + +On dit qu'à Sully, Chabot et sa femme entendirent que M. de Sully +disoit à madame: «Je ne sais comment j'obligerai mes gens à appeler +Chabot M. de Rohan, car le vieux cuisinier de feu M. de Sully, comme +on lui a, ce matin, demandé un bouillon pour M. de Rohan, a dit que M. +de Rohan étoit mort, et que les morts n'avoient que faire de bouillon; +que pour Chabot, il s'en passeroit bien s'il vouloit.» On ajoute que +cela avoit un peu mortifié la demoiselle[82]. + + [82] Dans le contrat de mariage, elle a consenti que ses enfants + fussent élevés à la religion catholique. (T.) + +Le peu de réputation de Chabot pour la bravoure, sa gueuserie, et la +danse dont il faisoit son capital, faisoient qu'on en disoit beaucoup +plus qu'il n'y en avoit. Il étoit bien fait, et ne manquoit point +d'esprit. Le marquis de Saint-Luc, ami intime de Ruvigny, un jour au +Palais-Royal, à je ne sais quel grand bal, comme on eut ordonné aux +violons de passer d'un lieu dans un autre, dit tout haut: «Ils n'en +feront rien, si on ne leur donne un brevet de duc à chacun,» voulant +dire que Chabot qui avoit fait une courante, et qu'on appeloit _Chabot +la courante_, car il avoit deux autres frères, n'étoit qu'un violon. + +Madame de Choisy dit à mademoiselle de Rohan lorsqu'elle la vit +mariée: «Madame, Dieu vous fasse la grâce de n'avoir jamais les yeux +bien ouverts, et de ne voir jamais bien ce que vous venez de faire.» + +Elle avoit une demoiselle fort bien faite, qu'on appeloit Du Genet; +elle étoit ma parente. Cette fille la quitta, et lui dit: «Après la +manière dont vous vous êtes mariée, j'aurois peur que vous ne me +mariassiez à votre grand laquais.» Elle vint chez mon père, et nous la +fîmes conduire en Poitou chez le sien, qui étoit un _nobilis_ assez +mince. Pour Jeanneton, elle avoit été disgraciée, il y avoit +long-temps, pour n'avoir pu se ranger du côté de Chabot[83]. + + [83] Depuis elle s'est fait traiter d'Altesse, elle qui ne s'en + avisoit pas quand elle n'avoit point épousé Chabot. (T.) + +Madame de Rohan-Chabot fit deux fois abjuration; la première fois à +Sully, où l'on ne voulut point la marier qu'elle ne fût catholique, +dont elle fit reconnoissance à Gergeau; et depuis elle fit encore +abjuration à Saint-Nicolas-des-Champs, parce que le Pape ne donna +dispense de parenté qu'à condition qu'elle se feroit catholique. Il +fallut donc encore en passer par là, afin de rendre le mariage plus +solennel. Je crois qu'on n'a pas su cette dernière abjuration à +Charenton, car je doute qu'on se fût contenté d'une simple +reconnoissance au consistoire comme on fit, car celle de Gergeau +n'étoit pas faite à son église (Paris est son église). + +Madame de Rohan, en colère, comme vous pouvez penser, contre sa +fille[84], apprit de madame de Lansac qu'on lui avoit autrefois enlevé +un fils. Dès qu'elle eut assurance qu'il vivoit, elle congédia Vardes, +qui avoit succédé à Miossens, car elle ne pouvoit pas fournir à tant +de dépense à la fois; elle envoie Rondeau, son valet-de-chambre, en +Hollande, qui amena Tancrède; mais la grande faute qu'on fit, ce fut +de n'avoir pas informé devant les juges des lieux, et venant ici on +eût été reçu à preuve, c'est-à-dire on eût gagné le procès, car, avec +de l'argent, on a des témoins. Et bien qu'il soit difficile de +corrompre un ministre, il falloit pourtant, quoi qu'il coûtât, avoir +un extrait baptistaire; au lieu que ce devoit être le fils qui se +plaignît d'avoir été éloigné et enlevé par sa mère, la mère se +plaignit, disant qu'on lui avoit enlevé son fils. Chabot, par le moyen +du coadjuteur, obligea le curé de Saint-Paul à donner l'extrait +baptistaire de Tancrède Bon. + + [84] Car pour Chabot ni elle, ni madame de Sully, la bonne femme, + ne dirent jamais rien contre lui. «Au contraire, disoient-elles, + il a bien fait.» (T) + +Madame de Rohan fit un manifeste que j'ai: mais c'est une plaisante +pièce. Elle dit qu'on avoit celé la naissance de ce garçon à cause de +la persécution que M. le Prince faisoit à madame de Rohan, car il +avoit fait déjà mettre la coignée dans toutes leurs forêts, et on +craignoit que voyant un fils qui pourroit être un jour chef du parti +huguenot, il ne s'en défît d'une ou d'autre façon. Ce fut, +ajoute-t-elle, ce qui empêcha de l'envoyer à Venise. Elle faisoit une +grande parade d'un toupet de cheveux blancs que cet enfant avoit comme +M. de Rohan. + +Ce qu'il y eut de fâcheux pour Tancrède, c'est que mademoiselle Anne +de Rohan déclara qu'elle n'avoit jamais ouï parler de cet enfant. + +Madame Pilou disoit à madame de Rohan: «Ecoutez, madame, je veux +croire que ce garçon est à M. de Rohan, aussi bien que madame votre +fille; mais j'ai vu M. de Rohan tenir votre fille sur ses genoux, et +je ne lui ai jamais rien ouï dire de ce fils, ni de près ni de loin.» +La vie de la mère nuisit fort à ce garçon, car tout le monde étoit +persuadé qu'il étoit à M. de Candale. + +Ce garçon avoit bonne mine, quoiqu'il fût petit, car sa mère et ses +deux pères étoient petits; il avoit du coeur et de l'esprit. On dit +qu'à Leyde, où il étoit entretenu fort pauvrement, un de ses camarades +l'ayant appelé _fils de p....._ et _enfant trouvé_, il se battit fort +et ferme, et il disoit qu'il se souvenoit bien d'avoir été en +carrosse. + +Tous ceux du côté de Béthune, et même le maréchal de Châtillon, comme +ami de feu M. de Rohan, furent pour Tancrède; cela fit tort à cet +enfant, car la cour ne vouloit point qu'il y eût un duc de Rohan +huguenot. + +A Charenton, il y avoit toujours une foule de sottes gens autour de ce +garçon. Joubert fut chargé de la cause; il y eut un incident à savoir +si ce seroit à la chambre de l'édit ou à la grand'chambre; on plaida +au conseil. Dans le Louvre, l'avocat prit la chose si fort de travers, +lui qui s'étoit vanté de faire un duc de Rohan sur le barreau, qu'on +douta, mais on lui faisoit tort, s'il n'étoit point corrompu, car il +avoit un gendre, Piles, cousin de Chabot. Il n'avoit pas eu assez de +temps; il falloit lui laisser lécher son ours. Ordonné donc que ce +seroit à la grand'chambre, madame de Rohan n'y comparut point. M. +d'Enghien prit l'affirmative si hautement pour Chabot, qu'il disoit +aux juges: «Etes-vous pour nous? Si vous n'êtes pour nous, vous n'êtes +pas de nos amis,» et les menaçoit quasi. On donna arrêt contre +Tancrède, avec défense de prendre le nom de Rohan, sur les peines de +l'ordonnance. + +Dans la vision de prendre tous ses avantages, on conseilloit à Chabot +de faire crier cet arrêt à Charenton; c'étoit, je pense, Martinet, un +des avocats; mais Patru s'en moqua. Gaultier eut l'insolence de dire +qu'il falloit aller jusqu'au bout, et que _mors Conradini_ étoit _vita +Caroli_. + +On imprima les trois plaidoyers; les deux premiers sont pitoyables; +le troisième, mais qui n'est que de deux pages, est de Patru. Il le +fit si court, parce qu'il n'étoit que pour les parents. Un homme qui +eût voulu faire claquer son fouet eût plaidé comme si les autres +n'eussent point parlé, car il étoit bien assuré qu'ils ne se fussent +pas rencontrés à dire les mêmes choses: ainsi, il faut considérer +cette pièce comme présupposant que les autres ont dit tout ce qu'ils +ne dirent point. + +Madame de Rohan la mère s'en tint là, et poursuivit l'instance de la +donation, car avant qu'elle eût recouvré Tancrède elle avoit commencé +ce procès-là pour faire révoquer la donation qu'elle avoit faite à sa +fille. Elle perdit encore sa cause, car il étoit évident qu'elle ne +vouloit avoir du bien que pour en disposer en faveur de ce garçon. Se +voyant déboutée de toutes ses prétentions, elle se retira à +Romorantin, dont elle demanda à la cour la capitainerie, et cela pour +épargner quelque chose pour son fils. + +L'année suivante, le nouveau duc de Rohan voulut présider aux Etats de +Bretagne: pour cet effet il fit un voyage dans la province tant pour +se faire reconnoître que pour s'acquérir des amis; il alla aussi en +Saintonge, où il se battit contre un gentilhomme huguenot et marié, +qu'on appeloit pourtant le chevalier de La Chaise[85], pour le +distinguer de ses frères. Il avoit été nourri page de feu M. de Rohan. +En une compagnie, il soutint hautement le parti de madame de Rohan la +mère et de Tancrède. Chabot sut cela, et assez vilainement acheta une +dette contre cet homme, et pour s'en venger envoya saisir tous ses +bestiaux. Le chevalier s'en voulut ressentir, et M. de Chabot ayant +passé à Saintes, il lui fit porter parole. Chabot la reçut, et alla au +rendez-vous, car il avoit bien besoin de se mettre un peu en +réputation. Il blessa le chevalier légèrement à la main; mais les deux +seconds, qui étoient de braves gens, se tuèrent tous deux. J'ai ouï +dire à d'autres que Chabot avoit seulement prêté main-forte pour faire +saisir la terre de ce gentilhomme. + + [85] Parce qu'il avoit été chevalier de Malte. + +Chabot vint après à la cour, où, trouvant M. d'Enghien de retour de +Dunkerque, il le supplia de lui témoigner sa bienveillance dans le +démêlé qu'il étoit sur le point d'avoir avec M. de Trimouille. M. +d'Enghien lui répondit: «Dans vos affaires particulières, je vous +servirai toujours comme j'ai fait, mais je ne le puis ni ne le dois, +quand vous vous attaquerez à mes parents; au contraire, je les saurois +bien maintenir.» Sa grand'mère étoit de la Trimouille. Depuis, cette +affaire s'accommoda, et en 1647 M. de Rohan présida. M. de La +Trimouille prétend avoir donné cela à la prière de M. d'Enghien; car +il étoit de fort grande importance à M. de Rohan de présider cette +année-là: mais il n'y eut pas toute la satisfaction imaginable; car, +comme il fut question de députer à l'ordinaire, pour apporter le +cahier à la cour, on trouva bon de faire faire le compliment qu'on +devoit à la Reine, en qualité de gouvernante, par celui qui seroit +député. Cossé, cadet de Brissac, voulut avoir cet emploi, et lui fit +demander sa voix de la part du maréchal de La Meilleraie, à qui il +avoit obligation; car le maréchal, à la prière de M. le Prince, +l'avoit été recevoir à une demi-lieue hors la ville (c'étoit à +Nantes), et avoit fait tirer le canon. Depuis, il avoit fort bien +vécu avec lui. M. de Rohan, au lieu de dire qu'il accordoit tout à la +prière de M. le maréchal, demanda vingt-quatre heures. Le maréchal +crut que durant ce temps-là il vouloit cabaler contre Cossé. Il lui +envoya Marigny-Malnoë, sur l'heure du dîner, qui aigrit un peu les +choses, car il pressa fort, selon l'ordre qu'il avoit, de demander à +M. de Rohan sa voix sur-le-champ, qui ne la voulut point donner. Le +maréchal, dès l'après-dînée, fit présider Cossé sur une prétention mal +fondée que ceux de Brissac ont renouvelée. + +Depuis le support du maréchal, M. de Rohan n'eut ni l'esprit ni le +coeur d'aller se présenter seul à la porte des Etats, pour, s'il étoit +refusé, prendre la poste et venir faire ses plaintes à la cour. Non +content de cela, le maréchal le chassa de Nantes. Madame de Rohan lui +chanta pouille, et lui dit qu'il maltraitoit une personne d'une maison +où c'est tout ce qu'il auroit pu prétendre que d'y être page. Le +marquis d'Asserac, si je ne me trompe, et un autre accompagnoient +madame de Rohan: c'étoient des braves, des gladiateurs. Asserac pensa +dire que s'il n'étoit maréchal de France, il étoit du bois dont on les +faisoit. «Vous avez raison, lui répondit le maréchal, quand on en fera +de bois, je crois que vous le serez.» + +Cossé fut dépêché comme député à la cour. En partant, il fit dire par +La Piaillière, capitaine des gardes du maréchal, à un brave, nommé +Fontenailles, que Chabot avoit mené avec lui, que si M. de Rohan avoit +quelque mal au coeur de ce qui s'étoit passé, M. de Cossé s'en alloit +à Angers, et seroit six jours en chemin exprès, afin qu'on le pût +joindre facilement. Cela décria un peu M. de Rohan, car Cossé n'est +pas même en trop bonne réputation. + +Le cardinal Mazarin, qui avoit dessein, peut-être dès ce temps-là, de +faire alliance avec le maréchal, se déclara pour lui, et demanda à +Cossé sa parole. Depuis, on voulut faire accroire à M. de Rohan qu'il +vouloit cabaler avec le parlement de Bretagne, parce qu'il étoit mal +satisfait des Etats; c'est que le parlement prétendoit qu'il lui +appartenoit de vérifier ce qu'on vouloit lever sur les fouages, outre +le don gratuit; mais parce que la vérification étoit hasardeuse, qu'on +étoit pressé d'argent, et que les partisans ne vouloient point traiter +sans cela. Le maréchal offrit de lever ce droit sans vérification, et +pour cela il eut tous les rieurs de son côté, et on lui envoya de la +cour tout ce qu'il avoit demandé. Depuis, M. de Rohan et le maréchal +firent la paix. + +Il fut encore en Bretagne l'année suivante, où l'on fit une assez +plaisante chose à madame de Rohan. Elle fut conviée à une comédie chez +quelques particuliers; les comédiens, à la farce, représentèrent une +héritière qui étoit recherchée par trois hommes: elle leur dit qu'elle +se donneroit à celui qui danseroit le mieux. L'un danse la bourrée, le +second la panavelle et le dernier la _chabotte_; elle choisit le +dernier. Madame de Rohan, au lieu de dissimuler, fut si sotte qu'elle +éclata et sortit de l'assemblée. On dit aussi que les Jésuites de +Rennes, pensant bien obliger M. de Rohan, firent jouer par leurs +écoliers toute l'histoire de ses amours. + +Ils traitèrent ensuite du gouvernement d'Anjou; ils y vécurent fort +simplement, mais mademoiselle Chabot étoit bien fière. A Rennes, une +femme de conseiller, il y en a de bonne maison, voyant que cette fille +vouloit passer devant elle, la retint par sa robe, et, prenant le +devant, lui dit: «Mademoiselle, ce n'est pas votre tour à passer: vous +attendrez, s'il vous plaît, que vous soyez mariée.» + +Madame de Rohan devint laide, dès son premier enfant, et fort +chagrine; peut-être étoit-ce de n'avoir eu qu'une fille[86]. + + [86] A la naissance de la seconde, pensant attraper sa mère, elle + lui fit dire que si elle vouloit la présenter au baptême, M. de + Rohan consentiroit qu'on la baptisât à Charenton, et qu'elle + choisiroit tel compère qu'il lui plairoit. La mère répondit: + «Très-volontiers; dites à ma fille que je la tiendrai avec son + frère.» (T.) + +La guerre de Paris leur alloit être funeste, car Tancrède, que sa mère +renvoya à Paris, pour profiter de l'occasion, alloit être reçu duc de +Rohan au Parlement, et eût bien fait de la peine à Chabot, car il +étoit brave, et ses Bretons l'eussent mis en possession des terres de +la maison de Rohan; mais il fut tué auprès du bois de Vincennes, en +une misérable rencontre[87]. Se sentant blessé à mort, il ne voulut +jamais dire qui il étoit, et parla toujours hollandois. Il avoit été +mené au bois de Vincennes. + + [87] Le 1er février 1649. + +Ce garçon disoit: «M. le Prince me menace, il dit qu'il me +maltraitera; mais il ne me fera point quitter le pavé.» Un jour que +Ruvigny, qui s'étoit attaché à la mère, lui disoit qu'il se tuoit à +faire tant d'exercices violents: «Voyez-vous, répondit-il, monsieur, +en l'état où je suis, il ne faut pas s'endormir; si je ne vaux quelque +chose, il n'y a plus de ressources pour moi.» On eut raison de dire à +madame de Rohan, la fille, en des vers qu'on lui envoya: + + On termine de grands procès + Par un peu de guerre civile[88]. + +C'est pourtant dommage, car le roman eût été beau, et c'eût été bien +employé que cette orgueilleuse eût été humiliée de tout point; ce +n'est pas qu'elle ne passât assez mal son temps, car Chabot coquettoit +partout, et elle étoit jalouse en diable; d'ailleurs il lui coûtoit un +million quand il est mort, quoiqu'il eût hérité de tous ses frères, et +qu'il lui fût venu du bien. + + [88] Ces vers sont de Marigny. (T.) + +Madame de Rohan envoya à Romorantin un gentilhomme breton, nommé +Portman, faire compliment à sa mère sur la mort de Tancrède, mais +comme de lui-même; il ne lui dit rien de la part de monsieur ni de +madame de Rohan, seulement il lui témoigna qu'ils avoient dessein de +se remettre bien avec elle. Elle répondit qu'elle en verroit des +preuves, lorsqu'elle seroit à Paris, parce qu'elle étoit résolue de +poursuivre sa justification. A son arrivée à Paris, Portman l'assura +que madame de Rohan sa fille, et monsieur son mari, se disposoient à +lui donner satisfaction sur la reconnoissance de monsieur son fils, +pourvu que de leur part ils fussent en sûreté, et qu'ils consentoient +qu'on assemblât des avocats qui s'accordassent des formes, pour mettre +à couvert l'honneur des uns et des autres, et que pour le bien on s'en +rapporteroit à des arbitres. Madame de Rohan la mère demanda qu'il +fût nommé deux arbitres de chaque côté, l'un de robe, et l'autre +d'épée, et cela, afin que ces personnes de qualité jugeassent des +difficultés que feroient les avocats, qui souvent, disoit-elle, en +font de fort inutiles. + +Trois jours après, le même gentilhomme retourna assurer madame de +Rohan de tout ce qu'elle avoit proposé; mais quand ce fut au fait et +au prendre, ils n'exécutèrent rien; dont la bonne femme se plaignit à +la Reine, et se soumit, à en croire M. le Prince, au moins pour le +bien. Pour la reconnoissance de son fils, elle disoit que ce n'étoit +point une affaire d'animosité, mais une pure nécessité de ne pas +demeurer dans le crime de supposition dont elle a été accusée; car, +sur cela, on lui pourroit faire perdre son douaire. + +Depuis, elle demanda qu'on lui laissât enterrer Tancrède à Genève avec +son père, et qu'elle feroit les frais du tombeau et de l'épitaphe de +son mari, dont sa fille s'étoit chargée. La cour promit d'être neutre +en cette affaire; elle espéroit donc d'obtenir tout ce qu'elle +voudroit de la république de Genève, quand à Bordeaux on trouva moyen +d'obtenir une lettre du Roi, adressée aux seigneurs de Genève, fort +injurieuse pour elle. Au retour de Bordeaux, elle en donna copie à +Ruvigny, qui, avec madame de Chevreuse, qu'il fit agir, pressa fort le +cardinal d'en parler à la Reine. Il vétilla, disant toujours qu'il ne +savoit ce que c'étoit: la Reine le nia aussi. Brienne dit que si on le +faisoit parler, il diroit qu'il avoit signé cette lettre. La bataille +de Rethel vint là-dessus, et ensuite toute la seconde guerre de Paris. +Depuis, madame de Rohan les fit rechercher d'accord avec le prince de +Guémené. + +Madame de Rohan la mère est fort inquiète; elle fut deux ou trois ans +durant, tantôt à Alençon, tantôt ailleurs. Une fois elle ne savoit +lequel prendre de Caen, d'Alençon, de Tours et de Blois; elle croit +toujours que l'air est meilleur au lieu où elle n'est pas qu'au lieu +où elle est; elle disoit plaisamment: «Hélas! j'allois autrefois à la +petite poste de la cour de Charenton; mais j'y suis étouffée par cette +foule d'Altesses de mademoiselle de Bouillon, de La Trimouille, de +Turenne, etc., etc.» + +Vers ce temps-là, un portier de Charenton, nommé Rambour, alla trouver +Haucour, frère de mademoiselle d'Haucour, et lui demanda s'il vouloit +voir le vrai fils de M. de Rohan; il dit que oui. Le portier lui amène +un garçon de dix-sept à dix-huit ans, bien fait, mais qui avoit +quelque chose de fou dans les yeux: il faisoit, disoit-on, un roman. + +Madame de Rohan se plaignit de Haucour, et vouloit faire voir la +fausseté de cette affaire, quand M. le premier président, qui crut que +l'honneur d'un couvent où ce garçon avoit été nourri étoit engagé, en +fit bien de la difficulté. On dit que ce garçon est fils de M. de +Guise et de madame d'Amené. + +Un jour de cène, elle rencontra sa fille, tête pour tête, allant à la +communion; cela l'outra: elle en pleura une grande demi-heure. La +fille avoit accoutumé d'attendre, depuis leur rupture, que sa mère eût +fait. Le reste, la mort de M. de Rohan-Chabot et la réconciliation de +la mère et de la fille se trouveront dans les Mémoires de la Régence. + + + + +PARDAILLAN D'ESCANDECAT. + + +Armand, ou Pardaillan d'Escandecat, étoit d'une noblesse un peu +douteuse, car on disoit que son père avoit fait fortune auprès de +Henri IV, et que de son estoc c'étoit peu de chose. Il rompit avec +madame de Rohan sur un rien: elle vouloit qu'il s'obligeât à lui +laisser passer tous les hivers à Paris; peut-être prit-elle ce +prétexte, et qu'elle avoit reconnu que ce n'étoit qu'un fat. Il épousa +pourtant depuis la soeur du marquis de Malause qui vient d'un bâtard +de Bourbon du sang royal. Cet homme, avec six criquets, vouloit passer +tout le monde sur le chemin de Charenton. Il passe le comte de Roussy, +qui, ce jour-là, n'avoit que quatre chevaux, mais bons; le cocher du +comte le repassoit de temps en temps: Pardaillan ne le put souffrir, +et par une extravagance inouie, il monte sur un cheval qu'avoit son +page, et, en passant au galop devant le carrosse du comte de Roussy, +il cria d'un ton goguenard: _J'aurai au moins le plaisir d'être le +premier à Paris_. Il ne dit pas vrai, car à peine fut-il dans le +faubourg Saint-Antoine, que voilà un orage qui le mouilla comme une +carpe avant qu'il pût se mettre à couvert sous un auvent, où le comte +le trouva qui attendoit son carrosse. + +A l'âge de quarante-cinq ans il fit un voyage à Paris, dans le temps +que les dentelles étoient défendues. Il avoit un porte-feuille dans +son carrosse; il tiroit les rideaux, et, à la porte des maisons, il +prenoit du linge à dentelles, puis l'ôtoit quand il étoit entré dans +son carrosse. + +Il se mit dans la tête qu'il étoit le meilleur comédien du monde, et, +montant sur une table, il jouoit un rôle devant quiconque le vouloit +ouïr. + +On dit qu'à la terre où il demeuroit à la campagne, il y avoit +d'ordinaire une sentinelle au haut d'une tour; et quand on découvroit +quelqu'un qui venoit faire visite, la sentinelle sonnoit une cloche, +et alors le maître, la maîtresse et leurs enfans se paroient pour +recevoir la compagnie. + + + + +FONTENAY COUP-D'ÉPÉE, + +LE CHEVALIER DE MIRAUMONT. + + +Fontenay fut nommé _Coup-d'Epée_, à cause de sa bravoure. J'ai appris +que ce fut à cause d'un furieux coup d'épée dont il abattit une épaule +à un sergent qui le vouloit mener en prison: il étoit sur un cheval de +poste et revenoit de l'armée; il avoit de l'or sur son habit, et l'or +avoit été défendu depuis quelques jours. On dit qu'une fois un autre +gladiateur et lui s'étant rencontrés tête pour tête au tournant du +pont Notre-Dame, chacun voulut avoir le haut du pavé. Notre homme dit +à l'autre d'un ton de rodomont pensant l'intimider: «Je m'appelle +_Fontenay-Coup d'Epée_.--Et moi, répondit l'autre, _La Chapelle Coup +de Canon_.» Ils mirent l'épée à la main, mais on les sépara. + +Fontenay étoit de fort amoureuse manière: il a cajolé une infinité de +personnes; et quoique ce fût une fille à qui il en contoit, il ne +l'appeloit jamais autrement que _Belle Dame_. La principale belle dame +qu'il cajola ce fut madame de Bragelonne du Marais; il fit mille +folies pour elle; et enfin n'en étant pas satisfait, sur quelque +jalousie qu'il lui prit, un beau jour, comme elle entendoit la messe +dans les Petits-Capucins[89], il s'alla mettre à genoux auprès d'elle, +et lui dit, prenant Dieu à témoin, s'il n'étoit pas vrai qu'elle étoit +la plus ingrate du monde de lui faire des infidélités comme elle lui +en faisoit,» et en pleurant il lui rendit des bracelets et autres +bagatelles qu'elle lui avoit données. «Mais il faut, lui dit-il, que +vous me rendiez mon coeur; je vous donne deux jours pour cela, et n'y +manquez pas.» + + [89] L'église des Capucins du Marais, aujourd'hui la paroisse + Saint-François. + +Une fois il aimoit une femme dont il jouissoit; cette femme, soit +qu'elle fût lasse de lui, car il étoit fort quinteux, ou qu'en effet +elle se voulût retirer, lui déclara qu'elle vouloit changer de vie, et +le pria de ne plus venir chez elle. Lui n'en fit que rire: il y +retourne, mais il trouve, comme on dit, visage de bois. Que fait-il? +Après avoir bien harangué, il trouve moyen d'avoir un pétard, et +l'attache à la porte de cette femme. Elle qui connoissoit le pélerin, +et qui étoit une espèce d'Amazone, ouvre une trappe de cave qui étoit +à l'entrée de l'allée, et se tient au bout de l'ouverture avec deux +pistolets. Je m'étonne qu'ils ne s'accordoient mieux, car c'étoit là +une vraie nymphe pour un Coup d'Epée. Le pétard fait son effet, et le +capitan entroit déjà par la brèche, criant: Villegagnée! quand il +trouve ce nouveau retranchement qui l'oblige à faire retraite. + +Un autre extravagant, amoureux à Turin d'une femme logée devant ses +fenêtres, n'en pouvant venir à bout, envoya emprunter deux fauconneaux +du gouverneur de la citadelle, qui étoit François, tout aussi bien que +lui. Il lui fit accroire que c'étoit pour un divertissement qu'il +vouloit donner à sa dame. Quand il les eut, il les braque à la fenêtre +de son grenier contre la maison de cette femme, et puis l'envoie +sommer de se rendre. + +Une autre fois, en une compagnie, au lieu d'entretenir les dames, +Fontenay se mit à cajoler la suivante de la maison, et plus tôt qu'on +ne s'en fût aperçu, il la poussa dans une garde-robe; là, il se met en +devoir de faire ce pourquoi il étoit entré, sans avoir seulement songé +à fermer la porte. La fille crie; tout le monde veut aller au secours: +Fontenay prend un chenet, et les épouvante, de sorte qu'on fut +contraint de parlementer avec lui, et de le laisser sortir bagues +sauves et tambour battant. + +Il ne sortit pas à si bon marché d'une aventure qu'il eut auprès de +l'Arsenal. Il étoit allé au sermon aux Célestins, où il voulut faire +quelque insulte à un bourgeois qui, ne s'épouvantant pas de ses +rodomontades, lui donna un beau soufflet: il n'osa faire du bruit dans +l'église. Il sortit, et se mit à se promener sous les arbres du Mail +en attendant que le sermon fût achevé. Je vous laisse à penser s'il +étoit en belle humeur: il se promenoit le manteau sur le nez et le +chapeau enfoncé; c'étoit un dimanche, et il y avoit, entre autres +menues gens, un garçon menuisier qui dit à l'autre en lui montrant +Fontenay: «Ardez[90], en voilà un qui est en colère.» Fontenay, dont +la bile n'étoit déjà que trop émue, met l'épée à la main pour donner +sur les oreilles à ce garçon; mais le menuisier avoit une estocade +sous son bras: ç'avoit été un laquais-gladiateur; il se défend, et +comme son épée étoit beaucoup plus longue, il blesse notre capitan à +la cuisse et le laisse à terre. Ses amis, en ayant eu avis, le vinrent +quérir, et il fut contraint de se railler lui-même d'avoir été battu +en si peu de temps et de deux façons différentes par un bourgeois et +par un garçon menuisier. + + [90] Expression populaire, pour dire _regardez_. + +Il étoit un jour chez madame Des Loges; c'étoit un peu après le siége +de La Rochelle. Madame Des Loges contoit fort agréablement un voyage +qu'elle venoit de faire en Saintonge: elle y alloit, disoit-elle, de +temps en temps, pour raccommoder ce que M. Des Loges avoit gâté. Une +sotte femme d'un conseiller huguenot, nommée madame Madelaine, alla +parler de l'embarras où les Huguenots étoient ici durant le siége de +La Rochelle. «J'étois retirée, disoit-elle, chez mon oncle d'Arbaud, +secrétaire d'Etat, avec tous mes enfants; nous n'avions qu'une +chambre; ma fille me demandoit ses nécessités; je ne savois où mettre +sa chaise.--Fi! fi! vilaine, lui dit brusquement Fontenay, ne parlez +point ici de m.....» + +Une fois il rencontra à onze heures du soir, dans la rue, une fille +qui pleuroit; sa maîtresse la venoit de chasser. Il la trouva assez +jolie: il lui demanda si elle vouloit venir servir sa femme; elle y +va: mais elle fut bien étonnée quand elle vit que ce n'étoit qu'un +garçon. Il lui offre la moitié de son lit; elle le refuse: il +l'enferme et la tient six semaines à la prendre tantôt par menaces, +tantôt par douceur. Enfin, il en vient à bout, mais il s'en lassa +bientôt, et lui demanda si elle vouloit continuer le métier ou se +remettre à servir. Elle aima mieux se remettre à servir: il la paya +bien, et lui fit trouver condition. Il étoit sujet à faire de ces +tours-là. Il leur prit une plaisante vision au chevalier de Miraumont +et à lui: ils firent attacher à la poulie de leur grenier un grand +panier d'armée, et prirent deux gros crocheteurs, qui, quand il +passoit quelque jolie fille, en riant, la mettoient dans ce panier, et +puis la guindoient en haut. La fille n'avoit pas sitôt perdu terre +qu'elle ne pensoit qu'à se bien tenir. Quand elle étoit en haut, si +les deux galants, qui l'y attendoient, ne la trouvoient pas de leur +goût, elle retournoit incontinent par la même voie; mais si elle leur +plaisoit, ils en faisoient ce qu'ils pouvoient. + +Il cajola, je ne sais où, la veuve d'un bourgeois nommé Brunettière. +Cette femme étoit jolie, jeune et sans enfants; et quoique cet +homme-là parût extravagant et mal bâti, car il étoit tout percé de +coups et quasi estropié, elle se mit pourtant si bien dans la tête +qu'il la vouloit épouser, que quoiqu'il lui eût dit depuis mille fois +qu'il n'y avoit jamais pensé, et qu'il en disoit autant à toutes les +veuves et à toutes les filles, elle ne laissa pas de le croire, de +l'aimer et d'être dans une profonde mélancolie jusqu'à ce qu'elle +l'eût vu marié avec une autre; après, elle se guérit quand elle n'eut +plus d'espérance. + +Voici comment Fontenay se maria: il eut connoissance d'une grosse +mademoiselle Des Cordes, veuve d'un auditeur des comptes, qui étoit +mort incommodé, de sorte que cette femme n'avoit pu retirer toutes ses +conventions matrimoniales; elle vivotoit tout doucement, et alloit +manger chez madame Rouillard et chez madame Le Lièvre, de la rue +Saint-Martin, qui étoient des femmes riches et ses voisines. Fontenay, +alors capitaine aux gardes, la trouva à son goût; elle étoit gaie et +agissante. Le mariage fut fait du soir au matin: cette fois-là il +trouva chaussure à son pied, car c'étoit une maîtresse femme qui le +rangea si bien, qu'on dit que de peur il s'alla cacher une fois dans +le grenier au foin. Cela excuse Barinière que Fontenay Coup-d'Epée ait +choisi même retraite que lui. Il ne dura guère, et elle s'est +remariée. + +Pour le chevalier de Miraumont, son camarade, ce fut aussi un brave. +Il y avoit certaines gardes d'épée qu'on appeloit _à la Miraumont_. +C'étoit un assez plaisant homme. «Mon père, disoit-il, fit un jour +apporter une demi-douzaine d'oeufs frais pour déjeûner. J'en mangeai +quatre; mon père me dit:--Vous êtes un sot.--Je lui répondis: «Vous +avez menti, vieux b....., et quelques autres petites paroles de fils à +père...» + +Un jour qu'une femme, à qui il devoit de l'argent, l'étoit venu +trouver qu'il étoit encore au lit, pour l'empêcher d'y revenir une +autre fois, il l'alla conduire jusqu'à la porte de la rue tout nu, +car il couchoit toujours sans chemise; elle ne put jamais s'en +empêcher. «Je vous rendrai, lui disoit-il, ce que je vous dois.» + +On dit que lui, Fontenay, et quelques autres extravagants voulurent +éprouver de quelle façon on tombe quand on est sur un arbre que l'on a +coupé par le pied. On ne m'a su dire s'il y en eut de blessés. + + + + +FERRIER, + +SA FILLE ET TARDIEU. + + +Ferrier étoit un ministre de Languedoc, qui avoit tant de dons de +nature pour parler en public, que, quoiqu'il ne fût ni docte ni +éloquent, il passoit pourtant pour un grand personnage dans sa +province; il étoit patelin, populaire, et pleuroit à volonté; de sorte +qu'il avoit tellement charmé le peuple, qu'il le menoit comme il +vouloit. + +Durant un synode où il présidoit, une des meilleures églises du +Languedoc vaqua; il y avoit un jeune proposant de sa connoissance qui +ne savoit quasi rien alors, mais qui depuis fut un habile homme. +Ferrier lui dit qu'il falloit avoir cette église: «Laissez-moi faire.» +Il dit à la compagnie que les députés d'une telle église avoient jeté +les yeux sur un tel, qu'il falloit l'examiner. On donne un texte au +jeune homme pour le lendemain. Ce garçon se défioit extrêmement de ses +forces; Ferrier lui dit à peu près comme il s'y falloit prendre, tant +pour le sermon que pour la prière. La prière faite, le président fait +un grand soupir, comme s'il avoit été touché; puis, dès le milieu de +l'exorde, il s'écria: _Bon!_ Tout le monde, qui le regardoit comme un +oracle, ne douta pas que ce sermon ne fût bon, puisqu'il l'approuvoit; +et le jeune homme eut comme cela cette église. + +M. Le Fauscheur, un de nos ministres de Paris, qui a fait le _Traité +de l'action de l'orateur_, m'a dit qu'il s'étoit trouvé à un synode où +l'on avoit ordonné à Ferrier de faire une lettre pour le Roi. Il la +lut à l'assemblée, et sa belle voix leur imposa tellement, qu'ils en +furent comme ravis; un, entre autres, pria le modérateur qu'on lui +laissât lire en son particulier cette lettre; mais il en fut +incontinent désabusé, et en donna avis aux principaux; eux le dirent à +Ferrier, et lui marquèrent les endroits. Il reprit sa lettre, et +l'ayant relue en leur présence, ils furent encore dupés une seconde +fois; enfin, les plus sages s'avisèrent de la corriger sans en rien +dire, et on n'y laissa pas une période entière, tant il y avoit de +choses à changer. C'était l'homme du monde le plus avare, jusque là +que quand il étoit député en quelque synode, il vivoit si +mesquinement, et recherchoit avec tant de soin les repues-franches, +qu'il épargnoit les deux tiers de ce qu'on lui donnoit pour sa +dépense. + +Un homme de cette humeur était aisé à corrompre: aussi, lorsque, après +la mort de Henri IV, on eut résolu de sonder si on pouvoit gagner +quelques ministres, celui-ci alla au-devant de ceux qui offroient des +pensions de la cour. Pour cela et pour d'autres choses, il fut +déposé. Comme on parloit de le déposer, il dit: «Je m'en vais les +faire tous pleurer.» En effet, il prôna si bien qu'ils pleurèrent +tous; mais cela n'empêcha pas à la fin qu'on ne passât outre. Après il +fit un voyage à la cour, et en revint en poste avec un manteau doublé +de panne verte, pourvu de la charge de lieutenant criminel au +présidial de Nîmes. Le peuple, dont la plus grande part est de la +religion, quoique Ferrier ne se fût point encore révolté, s'émut +contre lui, et il eut de la peine à se sauver. La nuit, par l'aide +d'un de ses amis, il sortit de la ville et alla faire ses plaintes à +la cour. Il ne retourna pas pourtant à Nîmes; il vendit sa charge, et +il demeura à Paris. Là, il ne se fit pas catholique tout d'abord; il +fit bien des cérémonies avant que d'en venir là, et ne fit point +abjuration qu'il ne fut assuré d'une bonne pension que le cardinal Du +Perron lui fit donner par le clergé. Cependant, comme il étoit fourbe, +il les tenoit toujours en jalousie, et entretenoit commerce avec M. Du +Plessis-Mornay. Il lui avoit fait si bien espérer qu'il reviendroit, +que M. Du Plessis avoit eu promesse d'une place de professeur en +l'académie de Bâle en Suisse, où Ferrier lui faisoit accroire qu'il +transporteroit tout son bien, et qu'il s'y retireroit dès qu'il auroit +vendu deux maisons qu'il avoit à Paris: même il lui avoit promis de +faire imprimer la réfutation du livre qu'il avoit publié en changeant +de religion; car, depuis sa déposition, il avoit étudié et s'étoit +rendu savant. Mais, lorsque M. Du Plessis vint à Paris pour aller à +Rouen à l'assemblée des notables, il lui manqua de parole, et montra +bien qu'il ne faisoit cela que pour tenir, comme j'ai dit, les autres +en jalousie; car M. Du Plessis lui ayant écrit qu'il le prioit de le +venir trouver en maison tierce, afin de conférer à loisir et en +secret, Ferrier épia l'heure que M. Du Plessis étoit avec des évêques +et des chevaliers de l'ordre, et, entrant, courut l'embrasser, et lui +dit tout haut qu'il n'y avoit point de différence de religion qui +l'empêchât de lui rendre ce qu'il lui devoit, et fit tant que les +catholiques qui se trouvèrent à cette visite crurent en effet que cet +homme pourroit bien leur échapper, et pour le retenir, ils lui firent +augmenter sa pension. + +Depuis, il fut connu du cardinal de Richelieu, qui le mena au voyage +de Nantes, durant lequel il coucha toujours dans sa garde-robe, et le +cardinal le goûta tellement qu'il lui donna le brevet de secrétaire +d'Etat; auparavant il avoit fait beaucoup de dépêches, et pour quelque +affaire qui survint, il eut l'ordre de prendre la poste pour se rendre +à Paris le plus tôt qu'il lui seroit possible. Il avoit déjà de l'âge; +il n'étoit point accoutumé à ce travail, la fièvre le prit à son +arrivée à Paris, et il en mourut au bout de huit jours avec un regret +extrême de ne pouvoir jouir de l'emploi avantageux qui lui étoit +destiné, et pour lequel il avoit pris tant de peine. + +Sa femme demeura de la religion; mais ses enfants, un fils et une +fille, furent catholiques. Le fils, comme nous verrons ailleurs, ne +dura guère; la fille, devenue héritière, fut enlevée par un M. +d'Oradour de Limousin, qui avoit aussi été de la religion, et que M. +de La Meilleraye affectionnoit. Elle fit tant la diablesse qu'il fut +contraint de la rendre. Il se paroit pour tâcher à lui plaire; mais +elle lui déchiroit son collet, et le menaçoit de lui arracher les yeux +s'il en venoit à la violence. + +Depuis, Tardieu, lieutenant-criminel, l'épousa, car on la lui avoit +promise s'il la tiroit des mains de d'Oradour, et il y servit; mais +cette réputation qu'elle s'étoit acquise par une si courageuse +résistance, ne dura pas long-temps, car elle devint bientôt la plus +ridicule personne du monde, et elle a bien fait voir que ç'a été +plutôt par acariâtreté qu'autrement qu'elle résista à d'Oradour. + +Son père étoit un homme libéral auprès d'elle; elle a bien de qui +tenir, car sa mère n'est guère moins avare qu'elle, et le +lieutenant-criminel est un digne mari d'une telle femme. Elle étoit +bien faite; elle jouoit bien du luth; elle en joue encore; mais il n'y +a rien plus ridicule que de la voir avec une robe de velours pelé, +faite comme on les portoit il y a vingt ans, un collet de même âge, +des rubans couleur de feu repassés, et de vieilles mouches toutes +effilochées, jouer du luth, et, qui pis est, aller chez la Reine. Elle +n'a point d'enfants; cependant sa mère, son mari et elle n'ont pour +tous valets qu'un cocher: le carrosse est si méchant et les chevaux +aussi, qu'ils ne peuvent aller; la mère leur donne l'avoine elle-même; +ils ne mangent pas leur soûl. + +Elles vont elles-mêmes à la porte. Une fois que quelqu'un leur étoit +allé faire visite, elles le prièrent de leur prêter son laquais pour +mener les chevaux à la rivière, car le cocher avoit pris congé. Pour +récompense, elles ont été un temps à ne vivre toutes deux que du lait +d'une chèvre. Le mari dit qu'il est fâché de cette mesquinerie. Dieu +le sait! Pour lui il dîne toujours au cabaret aux dépens de ceux qui +ont affaire de lui, et le soir il ne prend que deux oeufs. Il n'y a +guère de gens à Paris plus riches qu'eux. Il a mérité d'être pendu +deux ou trois mille fois. Il n'y a pas un plus grand voleur au monde. + +Le lieutenant-criminel logeoit de petites demoiselles auprès de chez +lui, afin d'y aller manger; il leur faisoit ainsi payer la protection. + +Sa femme le suivoit partout: elle coucha avec lui à Maubuisson; le +matin, comme ils partoient, les moutons alloient aux champs: «Ah! les +beaux agneaux! dit-elle.» Il lui en fallut mettre un dans le carrosse. + +Elle demanda une fois à souper au valet-de-chambre d'un marquis qui +avoit une affaire contre un filou, qu'il vouloit faire pendre: il lui +refusa; elle alla avec son mari souper chez leur serrurier. + +Le lieutenant dit à un rôtisseur qui avoit un procès contre un autre +rôtisseur: «Apporte-moi deux couples de poulets, cela rendra ton +affaire bonne.» Ce fat l'oublia; il dit à l'autre la même chose; ce +dernier les lui envoya avec un dindonneau. Le premier envoie ses +poulets après coup; il perdit, et pour raison; le bon juge lui dit: +«La cause de votre partie étoit meilleure de la valeur d'un dindon.» + +M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de La Mothe, alla en +1659 pour parler au lieutenant-criminel; sa femme vint ouvrir, qui lui +dit que le lieutenant-criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit +faire plaisir à madame, il la meneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, +où elle vouloit aller voir l'_OEdipe_ de Corneille. Il n'osa refuser, +et, la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien, allez donc +avertir madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui +disoit: «Mais madame ne veut-elle pas venir?» Enfin, elle fut +contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en +enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui +envoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener[91]. + + [91] Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme, aussi avare que + lui, furent assassinés le 24 août 1665, dans leur maison du quai + des Orfèvres. Tout le monde connoît les beaux vers de la dixième + satire dans lesquels Despréaux peint ce hideux couple. Tallemant + fait connoître plusieurs traits de leur avarice qui avoient + échappé au satirique. + + + + +DU MOUSTIER[92]. + + +Du Moustier étoit un peintre en crayon de diverses couleurs; ses +portraits n'étoient qu'à demi et plus petits que le naturel. Il savoit +de l'italien et de l'espagnol; je pense qu'il aimoit fort à lire, et +il avoit assez de livres. C'étoit un petit homme qui avoit presque +toujours une calotte à oreilles, naturellement enclin aux femmes, sale +en propos, mais bon homme et qui avoit de la vertu. Il étoit logé aux +galeries du Louvre comme un célèbre artisan[93]; mais sa manière de +vivre et de parler y attiroit plus les gens que ses ouvrages. Son +cabinet étoit pourtant assez curieux: il y avoit sur l'escalier une +grande paire de cornes, et au bas: «Regardez les vôtres;» et au bas de +ses livres: «Le diable emporte les emprunteurs de livres.» + + [92] Daniel Du Moustier, célèbre peintre de portraits, né vers + 1550, mort en 1631. Il excelloit pour le portrait au crayon en + trois couleurs. (Voyez _la Biographie universelle_ de Michaud.) + L'auteur de l'article ne paroît pas avoir connu une seule des + anecdotes racontées par Tallemant. On conserve à la Bibliothèque + Sainte-Geneviève deux volumes in-folio remplis de portraits + dessinés par Du Moustier. Il y en a beaucoup qui ne sont + qu'ébauchés; un grand nombre représentent malheureusement des + personnages inconnus. Le père de Du Moustier étoit peintre, et + dessinoit le portrait dans le même genre. Le Recueil de + Sainte-Geneviève contient beaucoup de portraits du temps de + Charles IX, qui sont nécessairement les ouvrages du père. + + [93] Le mot _artisan_ exprimoit encore, sous la minorité de Louis + XIV, un excellent ouvrier dans les arts libéraux. _Artiste_, dans + le sens d'ouvrier, qui travaille avec esprit et avec art, se + trouve dans le Dictionnaire de Richelet; Genève, 1680. + +Il y avoit une tablette où il avoit écrit: _Tablette des sots_: le +père Arnoul, confesseur du Roi, qui étoit un glorieux Jésuite, lui +demanda qui étoient ces sots. «Cherchez, cherchez, lui dit-il, vous +vous y trouverez.» Un autre Jésuite s'y trouva effectivement, et lui +ayant demandé pourquoi, sans se nommer, Du Moustier lui répondit en +grondant, car il n'aimoit point les Jésuites: «Parce qu'il a dit que +Henri IV avoit été nourri de biscuits d'acier.» A propos de livres, il +contoit lui-même une chose qu'il avoit faite à un libraire du +Pont-Neuf, qui étoit une franche escroquerie; mais il y a bien des +gens qui croient que voler des livres ce n'est pas voler, pourvu qu'on +ne les revende point après. Il épia le moment que ce libraire n'étoit +point à sa boutique, et lui prit un livre qu'il cherchoit il y avoit +long-temps. Je crois que la plupart de ceux qu'il avoit lui avoient +été donnés. + +Il savoit par coeur plus de la moitié de deux volumes in-folio de deux +ministres, Aubertin et Le Faucheur, sur la matière de l'Eucharistie, +et il les avoit peints, et un autre aussi nommé Daillé. Du Moustier +n'étoit catholique qu'à gros grains. + +Il avoit un petit cabinet séparé plein de postures de l'Arétin. Outre +cela il savoit toutes les sales épigrammes françoises. J'ai vu un de +ses cousins germains à Rome, du même métier, qui savoit aussi mille +vers comme cela. + +Il n'aimoit pas plus les médecins que les Jésuites, et il les appeloit +_les magnifiques bourreaux de la nature_. + +Le premier président de Verdun[94] désira de le voir; un de ses amis +le voulut mener. «Je ne suis ni aveugle ni enfant, j'irai bien tout +seul,» répondit-il. Il y va; le premier président donnoit audience à +beaucoup de monde; enfin, il dit: «J'ai mal à la tête.» On fit donc +sortir tout le monde; il n'y eut que Du Moustier qui dit qu'il vouloit +parler à monsieur le premier président qui avoit souhaité de le voir; +il vient et avoit fait dire que c'étoit Du Moustier. Le premier +président lui dit: «Vous, M. Du Moustier! Vous êtes un homme de +bonne mine pour être M. Du Moustier!» Lui regarde si personne ne +le pouvoit entendre, et, s'approchant de M. de Verdun, il lui dit: +«J'ai meilleure mine pour Du Moustier que vous pour premier +président[95].--Ah! cette fois-là, dit le président, je reconnois que +c'est vous.» Ils causèrent deux heures ensemble le plus familièrement +du monde. + + [94] Nicolas de Verdun, premier président du Parlement de Paris + avoit succédé à Achille de Harlay. Il mourut le 16 mars 1627. + + [95] Verdun avoit la bouche de côté. + +Quand il peignoit les gens il leur laissait faire tout ce qu'ils +vouloient; quelquefois seulement il leur disoit: «Tournez-vous.» Il +les faisoit plus beaux qu'ils n'étoient, et disoit pour raison: «Ils +sont si sots qu'ils croient être comme je les fais, et m'en paient +mieux.» + +Il avoit peint M. de Gordes, capitaine des gardes-du-corps, par le +commandement du feu Roi: «Autrement, disoit-il, je ne m'y fusse jamais +résolu, car il est trop laid.» Il l'appeloit _le cadet du diable_. + +Une fois qu'il étoit chez M. d'Orléans, Du Pleix, l'historiographe, y +vint; M. d'Orléans lui fit des complimens sur son histoire[96]. «Il +n'y a, dit Du Pleix, que cet homme-là, montrant Du Moustier, qui soit +mon ennemi.--Votre ennemi! répondit Du Moustier; vous ne m'avez fait +ni bien ni mal. A la vérité, je ne saurois souffrir qu'étant créature +de la reine Marguerite, vous la déchiriez comme vous faites; puis, +elle est de la maison royale: si j'avois du crédit en France, je vous +ferois châtier. Et puis, vous allez dire qu'autrefois en France tous +les hommes étoient sodomistes, et ne se marioient qu'après s'être +lassés de garçons!» + + [96] M. de Bassompierre, dans la Bastille y avoit fait des + remarques de bien des impertinences. (T.) + +Il avoit mis sous le portrait de mademoiselle de Rohan: _La princesse +Gloriette_, et sous celui du comte de Harcourt: _Le parangon des +princes cadets_; au bas de celui d'une madame de la Grillière, il +avoit écrit: «Elle n'a oublié qu'à payer.» + +Vaillant, peintre flamand, natif de Lille, qui peint au crayon comme +lui, à celles qui ne le payoient pas, il faisoit comme des barreaux +sur leurs portraits, et disoit qu'il les tenoit en prison jusqu'à ce +qu'elles eussent payé. + +La plus belle aventure qui lui soit arrivée, c'est que le cardinal +Barberin, étant venu légat en France, durant le pontificat de son +oncle, eut la curiosité de voir le cabinet de Du Moustier et Du +Moustier même. Innocent X, alors monsignor Pamphilio, étoit en ce +temps-là dataire et le premier de la suite du légat; il l'accompagna +chez Du Moustier, et voyant sur la table l'Histoire du concile de +Trente, de la superbe impression de Londres, dit en lui-même: +«Vraiment c'est bien à un homme comme cela d'avoir un livre si rare!» +Il le prend et le met sous sa soutane, croyant qu'on ne l'avoit point +vu; mais le petit homme, qui avoit l'oeil au guet, vit bien ce +qu'avoit fait le dataire, et, tout furieux, dit au légat «qu'il lui +étoit extrêmement obligé de l'honneur que Son Eminence lui faisoit; +mais que c'étoit une honte qu'elle eût des larrons dans sa compagnie;» +et sur l'heure, prenant Pamphile par les épaules, il le jeta dehors en +l'appelant _bourgmestre de Sodome_, et lui ôta son livre. + +Depuis, quand Pamphile fut créé pape, on dit à Du Moustier que le pape +l'excommunieroit et qu'il deviendroit noir comme charbon. «Il me fera +grand plaisir, répondit-il, car je ne suis que trop blanc.» Malherbe, +comme vous avez vu, dit quasi la même chose à M. de Bellegarde, et le +maréchal de Roquelaure avant eux eut la même pensée. Henri IV lui dit +un jour: «Mais d'où vient qu'à cette heure que je suis roi de France +paisible, et que j'ai tout à souhait, je n'ai point d'appétit, et +qu'en Béarn, où je n'avois point du pain à mettre sous les dents, +j'avois une faim enragée?--C'est, lui dit le maréchal, que vous étiez +excommunié; il n'y a rien qui donne tant d'appétit.--Mais si le pape +savoit cela, reprit le Roi, il vous excommunieroit.--Il me feroit +grand honneur, répondit l'autre, car je commence à être bien blanc, et +je deviendrais noir comme en ma jeunesse.» + +A la mort de Du Moustier, le chancelier, par l'instigation des +Jésuites, fit acheter tous les livres qu'il avoit contre eux et les +fit brûler. + + + + +LE PRÉSIDENT LE COGNEUX[97]. + + +Le père du président Le Cogneux étoit maître des comptes[98]; il y a +deux ans ou environ que son fils, reçu président au mortier comme +lui[99], en une audience de l'édit, menaça un avocat de l'envoyer en +bas. Les avocats, irrités de cela, recherchèrent sa naissance, et ils +trouvèrent que le père du maître des comptes étoit procureur et fils +d'un potier d'étain, qui fut surnommé _Le Cogneux_, à cause qu'il +cognoit sans cesse[100]. + + [97] Le véritable nom est le Coigneux. Tallemant l'écrit comme on + avoit l'habitude de le prononcer. + + [98] Antoine Le Coigneux, maître des comptes, en 1572, père du + président. + + [99] Le fils fut reçu président à mortier le 20 août 1652. + + [100] Guillaume le Coigneux, marchand potier d'étain, mourut en + 1505, et Sara Ral, sa femme, en 1517; on voyoit leur épitaphe au + charnier des Innocens. Gilles Le Coigneux, leur fils, a été + procureur au Parlement, et leur petit-fils est devenu conseiller. + + +Le feu président, comme j'ai dit ailleurs, eut sa charge pour rien. +Etant chancelier de Monsieur, et étant veuf pour la seconde fois, il +prétendoit être cardinal[101]. Puy-Laurens et lui, voyant qu'on se +moquoit d'eux, firent aller leur maître en Lorraine. Puy-Laurens, +amoureux de la princesse de Phalsbourg, croyoit l'épouser, et vouloit +être beau-frère de son maître. Le Cogneux, dit-on, s'opposa au mariage +de la princesse Marguerite, aujourd'hui madame d'Orléans, et ce fut +pour cela qu'on l'envoya à Bruxelles pour cabaler avec la Reine-mère +et l'infante; et après on lui manda qu'il y demeurât. + + [101] On m'a dit que le cardinal de Richelieu dit une fois: «M. + Le Cogneux ne sauroit être d'église.» C'est que Le Cogneux avoit + épousé clandestinement la fille d'un sergent, si je ne me trompe, + qui étoit fort belle; elle s'appeloit Marie Droguet. On ajoute + qu'il s'en défit gaillardement afin de n'avoir plus cet obstacle + à sa fortune. (T.) + +Ç'a été toujours un homme assez extraordinaire. Il lui prit envie à +Bruxelles, étant en colère contre ses gens, d'essayer si on ne pouvoit +vivre sans valets. Il donna congé à tous ses domestiques pendant trois +mois, se mit dans une chambre tout seul, faisoit son lit, alloit au +marché et mettoit son pot au feu; mais il en fut bientôt las. + +Il avoit un peu la mine d'un arracheur de dents; cela n'empêcha pas +qu'avant d'aller en Lorraine, comme il étoit en crédit chez Monsieur, +il n'eût eu une belle galanterie avec une madame Guillon, femme d'un +conseiller au parlement, qu'on appeloit _le teston rogné du palais_, +parce qu'il n'avoit point de lettres. Cet homme l'avoit épousée pour +sa beauté, fut déshérité à cause de ce mariage; mais, après la mort du +père, son frère et lui s'accommodèrent. Elle étoit aussi belle que +personne de son temps; la Reine-mère[102] disoit: «_È bella sta +Guillon mi ressemble._» + + [102] Marie de Médicis. + +Le Cogneux, veuf de sa première femme, pour voir plus commodément +madame Guillon, acheta cette maison à Saint-Cloud qu'il a eue jusqu'à +sa mort, parce qu'elle étoit vis-à-vis de celle de Guillon. Au fort de +cette amourette il se marie avec une demoiselle de Ceriziers[103]. +C'est la mère de Bachaumont, qui n'étoit guère moins belle que madame +Guillon. Au commencement cette femme ne bougeoit d'avec la maîtresse +de son mari, et la croyoit la plus honnête femme du monde; enfin, +l'imprudence des amants lui découvrit toute l'histoire. Le Cogneux +n'osoit plus aller chez ses amours qu'en cachette; mais madame +Guillon, pour faire dépit à cette femme, voulut qu'elle sût que Le +Cogneux la voyoit toujours; mais le mari ne vouloit point donner ce +déplaisir-là à sa femme. + + [103] Marie Ceriziers, dont le père étoit maître des comptes. + (T.) + +Au bout de quelque temps, Le Cogneux eut jalousie de ce qu'un avocat +nommé Des-Estangs, de leurs amis, et qui étoit de l'intrigue, avoit +couché à Saint-Cloud chez madame Guillon, et, de rage, il porte à sa +femme toutes les lettres de madame Guillon, et jure de ne la plus +voir: voilà cette femme au désespoir. Elle fit durant quelques années +toutes les choses imaginables pour lui parler, et elle étoit si +transportée que son confesseur fut obligé de lui permettre de parler à +cet homme, de peur qu'elle ne se désespérât; mais elle n'en put jamais +venir à bout. Enfin, le temps la guérit, et elle se mit dans la +dévotion: je pense qu'elle vit encore. Elle disoit à madame Pilou: «Ma +chère, quand je revins de ma folie, j'étais aux champs; ah! disois-je, +je pense que voilà de l'herbe; ce sont là des moutons: avant cela je +ne voyois pas ce que je voyois.» + +Comme il étoit en Angleterre avec la Reine-mère, il lui vint fantaisie +de se marier, et il épousa sa troisième femme, qui étoit fille +d'honneur de la Reine-mère. Un gentilhomme, nommé Sémur, l'alloit +épouser; elle le pria de trouver bon qu'elle prît M. Le Cogneux, +puisque c'étoit son avantage. En revanche, le président donna sa fille +à Sémur. + +Cette troisième femme a eu ensuite du bien par succession. Le +président revint après la mort du cardinal de Richelieu, et fut +rétabli dans tous ses biens. + +Il s'avisa une fois de vouloir être dévot; quelques jours après il se +promenoit à grands pas dans sa salle, et tout rêveur: «Qu'avez-vous? +lui dit-on.--Ma foi! répondit-il, je n'y trouve pas mon compte, je n'y +suis pas propre: il faut aller son train ordinaire.» + +Il appeloit sa femme _Présidentelle_, parce qu'elle est petite: c'est +une honnête femme et fort complaisante. Il l'amena de deux cents +lieues d'ici, ayant la petite-vérole: «Tu iras bien, on t'enveloppera +dans le carrosse.» Elle n'avoit apparemment que la petite-vérole +volante. + +Il se mit une fois en tête de planter à Saint-Cloud, qu'il a fait +assez ajuster, sans considérer qu'il présidoit à l'édit[104]. Pour +cela il falloit coucher assez souvent à sa maison. Le matin il partoit +à quatre heures avec sa _Présidentelle_, alloit au Palais, et +retournoit dîner à Saint-Cloud; et elle, tandis qu'il étoit au Palais, +s'alloit habiller au logis. On ne sauroit trouver une plus généreuse +belle-mère; elle a fait faire aux enfants de son mari tous les +avantages qu'ils pouvoient souhaiter, encore qu'elle eût une fille et +un fils. + + [104] La chambre de l'édit étoit mi-partie, et composée de + magistrats catholiques et réformés. Les causes des protestants + étoient portées à cette chambre. Ces chambres cessèrent d'exister + dès avant la révocation de l'édit de Nantes. + +Il aimoit les fêtes comme un écolier, et étoit assez las de son métier +de président. Étant travaillé d'une courte haleine, il alla bâtir une +grande maison au bout du Pré-aux-Clercs pour avoir un grand jardin où +se promener, comme on lui avoit ordonné de respirer l'air tout à son +aise. A ce bâtiment on verra bien qu'il y avoit quelque chose qui +n'alloit pas bien dans sa tête. On disoit en riant: «N'a-t-il pas +raison? car il y a une si longue traite de Paris à Saint-Cloud, qu'il +faut bien se reposer en chemin.» Pour lui, il disoit: «Je n'ai affaire +qu'à deux sortes de gens, aux plaideurs, qui me viendront chercher en +quelque lieu que je sois: ne voilà-t-il pas une grande discrétion? et +à mes amis, qui iroient bien plus loin pour me voir.» Un jour que +Ruvigny dînoit chez lui, il le tire à la fenêtre et lui dit: «Vous ne +sauriez croire combien je suis sujet aux vertiges!» + +Son fils aîné étant reçu en survivance, épousa la veuve d'un +secrétaire du conseil, nommé Galand, homme de fortune, et elle fille +d'un notaire[105]: elle pouvoit avoir deux ans plus que lui; mais, +hors qu'elle est trop grosse, elle n'étoit point mal faite et n'avoit +point eu d'enfants[106]. Il eut un rival, c'étoit Cossé, cadet de +Brissac, qui, faisant l'offensé, prit la campagne avec la résolution +de tuer Le Cogneux, s'il ne lui donnoit dix mille écus; il disoit que +ce n'étoit pas par avarice, et qu'il les donneroit aux pauvres, mais +seulement pour punir l'outrecuidance de ce bourgeois. Le Cogneux, d'un +autre côté, se mit dans la garde du parlement, et ne marchoit qu'avec +escorte. Tout le monde accuse le maréchal de La Meilleraye de cette +extravagance, car, comme nous verrons ailleurs, ce fut lui qui fit +bailler au Plessis-Chivray vingt mille écus par madame de La +Basinière; mais il y avoit bien de la différence, car il y avoit +quelque chose d'écrit, et ici celle que Cossé prétendoit étoit mariée. +Le père disoit que quand il auroit donné des coups de bâton au +maréchal, il ne seroit pas en si grand danger, que seroit le maréchal +s'il l'avoit touché du bout du doigt. Cette fois le maréchal avoit +trouvé des gens aussi fous que lui. On dit qu'en ce temps-là cinq ou +six officiers aux gardes, tous enfants de Paris, prirent la querelle +de Le Cogneux, mais que Cossé ne voulut pas leur faire l'honneur de +tirer l'épée avec eux. Ils en firent des railleries tout haut au +Palais-Royal, et se disoient l'un à l'autre, pour dire une chose +impossible: «Tu feras aussitôt cela que de faire que Cossé se batte.» +Cossé, voyant qu'on se moquoit de cette levée de bouclier, s'en alla +en Bretagne sans revenir à Paris, pour faire qu'on crût qu'il en étoit +sorti en ce dessein. Depuis, cela s'accommoda. + + [105] Ce notaire s'appeloit Le Camus. (T.) + + [106] Elle alla au conseil à M. le président de Nesmond, qui + aimoit son mari, pour savoir qui elle épouseroit de M. de + Maisons, ou de M. Le Cogneux. «Ne venez-vous point ici, lui + dit-il, madame, après avoir pris votre résolution?--Non, + monsieur.--Si cela est, reprit-il, M. de Maisons est bien mieux + votre fait.--Mais M. de Maisons a des enfants, dit-elle en + l'interrompant.--Oh! je vois bien que votre résolution est + prise.» Et n'en voulut plus parler. (T.) + +La femme de Le Cogneux fut bientôt repentante de ce qu'elle avoit +fait, et elle a bien payé la gloire d'être présidente au mortier. Il +est coquet naturellement. J'ai entendu dire à un de ses amis que, dès +qu'il voyoit une eleveure[107], il se faisoit donner un lavement; si +est-il pourtant aussi noir qu'un autre, et la mine aussi brutale qu'on +la sauroit avoir, et sa mine ne trompe point. Il a de l'esprit quand +il veut; pour la conscience, vous en jugerez par ce que je vais +écrire, et ce que vous en verrez dans les autres Mémoires de la +Régence. Je dirai cependant que Bachaumont[108], son cadet, lui vola +quatre cents pistoles, et en un temps qu'il n'en avoit guère. Ce jeune +homme s'en confessa à un Jésuite, qui dit à Le Cogneux, qui avoit fait +mettre ses valets en prison, qu'il les en fît sortir, et qu'ils +n'étoient point coupables, mais son frère; Bachaumont soutenoit qu'il +n'avoit point pris cet argent. Les porteurs, qui avoient porté +Bachaumont après le vol, disoient que quand il retourna d'où il étoit +allé, il étoit beaucoup plus léger. Lui disoit: «C'est que je n'avois +pas été à la garde-robe, et que j'y fus dans cette maison.» + + [107] _Éleveure_, ou bouton qui se lève à la peau. + + [108] Boischaumont, on dit vulgairement Bachaumont + (T.)--Bachaumont a eu quelque part au _Voyage_ de Chapelle. Ce + joli ouvrage n'auroit pas dû porter les noms de deux auteurs. + +Revenons à la femme de Le Cogneux le jeune: elle eut huit jours du +plus beau temps du monde, car le mari eut huit jours de complaisance. +Il a l'esprit agréable quand il lui plaît; elle étoit aussi contente +qu'on se le peut imaginer; mais, au bout de ce temps-là, on dit qu'en +une compagnie il dit, pensant dire une plaisante chose: «Je vais +revoir ma vieille;» qu'elle le sut, et qu'elle en pensa enrager, car, +outre qu'elle a toujours été jalouse, et qu'elle a bien donné de +l'exercice à son mari sur cet article, elle a quelque chose de fort +bourgeois, et elle s'est toujours prise pour une autre. Quand Le Camus +l'aîné, son frère, voulut épouser la fille de De Vouges, +l'apothicaire, elle, qui se voyoit dans l'opulence, car son mari avoit +déjà fait fortune, comme si le fils d'un notaire, à qui on assuroit +cent mille livres après la mort du père, eût été bien gâté de prendre +la fille d'un apothicaire avec vingt-cinq mille écus et assez jolie, +lui qui n'étoit qu'un idiot (il l'a bien fait voir, car il s'est ruiné +depuis), elle s'y opposa, fit fermer la porte du jardin qui alloit +chez son père, et fut un an sans vouloir voir ni le père ni le fils. +M. de Maisons le père la voulut épouser, et aussi le procureur-général +Fouquet. Elle ne voulut point être belle-mère. Feu Noailles, Cossé et +M. de Schomberg y pensèrent; elle disoit que les gens de la cour la +mépriseroient. Son beau-frère Galand lui dit toute l'humeur de Le +Cogneux, et ajouta: «Je sais bien que vous ne manquerez pas de le lui +redire; mais je veux acquitter ma conscience.» Elle n'y manqua pas. Le +Cogneux dit à Galand: «Vous ne me connoissez pas mal; mais si votre +belle-soeur veut être tant soit peu complaisante, je vivrai fort bien +avec elle.» + +Le grand vacarme arriva du temps de Pontoise[109], où Le Cogneux +étoit, pour un paquet que Le Camus apporta au secrétaire de Le +Cogneux. Ce secrétaire avoit été tout petit à elle; il y avoit dedans +une lettre par laquelle il ordonnoit à cet homme d'aller trouver je ne +sais quelle femme, et de lui donner de l'argent pour faire aller +madame de Boudarnault à Mantes[110]. Ce secrétaire qu'elle fit venir +lui dit: «Madame, si vous me croyez vous dissimulerez; un autre +recevra la commission qu'on me donne, et n'aura pas pour vous toutes +les considérations que j'aurai; laissez-moi faire, vous vous en +trouverez bien avec le temps.» Elle ne le veut point croire, et écrit +à son mari une lettre où il y avoit quelque chose d'assez plaisant, et +quelque chose aussi de fort offensant, et elle appeloit ces femmes en +trois endroits, _vos putains_; il y avoit que ce seroit une belle +chose que de voir arriver tout cet attirail dans une petite ville, où +rien ne se peut cacher, et Le Cogneux, piqué de cette lettre, ordonne +quelque temps après à ce secrétaire de fermer la porte du jardin dont +nous avons déjà parlé, car il logeoit chez sa femme, sous prétexte +qu'encore qu'en allant à Pontoise on eût ôté tout le meilleur de la +maison, on pouvoit pourtant soustraire beaucoup de choses dont il +étoit chargé par le contrat de mariage; il voulut faire retirer en +même temps les papiers; mais une dame, chez qui on les avoit mis, dit +que comme elle les avoit reçus du mari et de la femme tout ensemble, +elle ne pouvoit les rendre que par l'ordre de l'un et de l'autre. +Madame Le Cogneux prend cela pour un grand outrage, comme si le mari +n'étoit pas le maître de la communauté, et s'il n'avoit pas les +papiers en sa puissance. Le secrétaire, ayant reçu l'ordre de faire +fermer la porte du jardin, dit à madame Le Cogneux qu'il en étoit au +désespoir; elle lui dit qu'il la fît boucher; mais à peine cette porte +étoit-elle à demi bouchée qu'elle fait l'enragée, veut battre les +maçons, et la porte demeura ainsi jusqu'au retour du président, qui la +fit boucher tout-à-fait. + + [109] En 1652, qu'une partie du Parlement y alla. (T.) + + [110] Madame de Boudarnault étoit fort décriée. (T.) + +Madame Pilou, qui, après, se mêla de les accommoder, dit que madame Le +Cogneux mettoit en fait que ce mauvais traitement venoit de ce qu'elle +n'avoit pas voulu donner tout son bien à Bachaumont, qui l'eût redonné +à son frère. Le président répondoit à cela qu'il ne le voudroit pas +quand sa femme le voudroit; qu'après tout Bachaumont en seroit le +maître, et que n'ayant que deux ans moins que sa femme, il ne vivroit +apparemment guère plus qu'elle. Elle disoit aussi qu'il ne lui donnoit +que six pistoles par mois pour ses menus plaisirs. Le secrétaire a +fait voir à madame Pilou les comptes qu'elle arrête elle-même, puis le +mari les signe. Elle a pris dix pistoles par mois pour son jeu; mais +il n'a tenu qu'à elle d'en prendre davantage. Par malice elle avoit +fait mettre sur ce compte: + + «_A madame la présidente_, pour faire ses dévotions le premier + dimanche du mois, 3 liv.......... + +Trois sottes femmes, sa soeur, femme de Galand, cadet du mari de +madame Le Cogneux, car ils avoient épousé les deux soeurs, madame +Garnier[111] et madame Le Camus, qui sont deux de Vouges, soeurs, ont +mis de l'huile dans le feu, mais surtout la Galand. C'étoit une assez +belle femme, mais un peu colosse, et toujours parée comme la foire +Saint-Germain, qui faisoit la jolie quoiqu'elle eût l'air furieusement +bourgeois, et l'esprit encore plus. Son mari n'en étoit pas trop le +maître, et ne lui a jamais montré les dents que quand, averti du +scandale que causoit un nommé Mazel, espèce de violon qui étoit son +galant, il le chassa de chez lui, et donna quelque horion à la +donzelle. On n'a jamais parlé que de celui-là. + + [111] Cette Garnier est celle qui a fait le mariage. (T.) + +On dit que cette acariâtre a tenu garnison quelquefois des quinze +jours entiers dans la chambre de sa soeur, et n'alloit pas seulement à +la messe de peur que le mari ne lui fît fermer la porte, et il lui est +arrivé d'y faire mettre le pot-au-feu. + +Durant ce divorce, Le Cogneux et quelques-uns de ses amis entendirent +par la cheminée que la Galand disoit: «Otez-moi ma robe, je lui veux +aller donner des coups de bâton.» Lui, sans s'émouvoir autrement, fit +apporter des verges. «Si elle vient, leur dit-il, vous verrez beau +jeu.» + +Quand Camus fut mis en prison pour vingt-deux mille livres, la +présidente pesta terriblement: «Le beau-frère d'un président au +mortier, le laisser mener en prison comme cela!» disoit-elle. Le +Cogneux répondoit à ceux qui lui en parloient: «On ne l'a fait qu'à +cause que cet homme vit mal avec moi; mais que ma femme m'en prie, et +je le ferai sortir dans deux heures.» Elle ne voulut pas lui en avoir +l'obligation: Galand paya pour Camus[112]. + + [112] Il s'étoit ruiné à faire le beau, et à se fourrer parmi les + gens de cour. (T.) + +Ces sottes femmes, en parlant d'elles, disent: _Des femmes de notre +condition_, et ces femmes de condition ont laissé mourir quasi sur un +fumier leur cadet, le petit Camus; à peine eut-il une bière. Ce fut +mademoiselle de Bussy, dont il avoit été un peu épris, qui lui fit +administrer les sacrements à ses dépens. + +Enfin, l'année de Pontoise ne finit point que madame la présidente ne +se mît dans un couvent; ce fut aux filles de Saint-Thomas, près la +porte de Richelieu: elle y entra par surprise, car l'archevêque crut +que c'étoit pour quelque retraite de dévotion, et lui accorda cela +comme à la belle-soeur de madame de Toré[113], qu'il connoissoit fort +à cause de Saint-Cloud. Le Cogneux y fut promptement; elle lui dit +qu'elle ne s'étoit pas mise dans un couvent pour en sortir, et lui +tourna le dos. Lui, fit faire aux religieuses toutes les +significations nécessaires. L'archevêque la voulut faire sortir; il ne +voulut pas, car il la pouvoit tirer de là quand il eût voulu. Elle et +sa soeur dirent cent sottises à la grille à madame Pilou, qui y fut +pour mettre les holà. Elle parloit pourtant de son mari avec respect, +et s'en remit à M. de Mesmes et à M. de Novion, et prétend sur toutes +choses que le secrétaire sorte. Lui, ne la voulut recevoir que comme +il lui plaisoit, sans conditions, car il vouloit mettre des gens +affidés auprès d'elle pour empêcher ses parents de la voir: il fallut +en passer par là. + + [113] Madame de Toré étoit soeur du président Le Cogneux. (T.) + +L'été suivant, comme il eut acheté la terre de Morfontaine, vers +Senlis, ils eurent dispute sur les meubles qu'il y vouloit faire +porter; cela alla à rupture, et il s'aperçut quelques jours après +qu'elle enlevoit tantôt dans son carrosse, tantôt dans les carrosses +de ses amies, ce qu'elle avoit de meilleur. Il s'y opposa, disant +qu'il en étoit chargé; ils s'échauffèrent; elle demanda à se séparer, +et nomma pour arbitres le président de Novion et le président +Bailleul, et lui le président de Champlâtreux et un autre. La chose +fut réglée à quinze mille livres de pension[114]. Le Cogneux, depuis +cela, a payé pour plus de trois cent mille livres de taxes; il en +rapporte les quittances: mais il n'en a rien payé; le Roi lui en fit +don. Voilà déjà sur treize cent mille livres qu'elle avoit trois cent +mille livres et plus d'escroquées. Elle lui a donné l'habitation de sa +maison par contrat de mariage. Elle a mis deux cent cinquante mille +livres dans la communauté; elle est morte depuis, en 1659, chez sa +soeur, où on la fit venir pour être plus en liberté. Là, M. Joly, le +curé, fit que Le Cogneux l'alla voir comme elle étoit malade de la +maladie dont elle mourut. Elle y fit un testament où il y a bien des +legs pieux; ils montent jusqu'à deux cent cinquante mille livres. + + [114] On est surpris que deux écrivains du temps, Tallemant et + Conrart, aient pris la peine de nous transmettre des querelles de + ménage du président Le Cogneux. Ils ne se sont cependant pas + entendus entre eux, car on a vu plus haut, dans l'article sur + Conrart, que Tallemant s'étoit brouillé avec le premier + secrétaire perpétuel de l'Académie françoise. Les lecteurs + pourront rapprocher cette partie des Mémoires de Tallemant de + ceux de Conrart insérés au tome 48 de la deuxième série de la + _Collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France_, pages + 192 et suivantes. + +On ne dispute point ce qui est des taxes payées dont Le Cogneux +rapporte les quittances; on n'a garde d'accepter la communauté, car il +est assez homme de bien pour faire pour un million de fausses dettes; +de sorte qu'il gagne, en comptant son préciput, six cent mille livres, +sans l'habitation d'une maison de cinq mille livres de loyer. Elle +donne deux cent mille livres aux deux aînés de sa soeur, à condition +d'en faire dix mille livres de rente à leur oncle, Le Camus, homme +ruiné, mais qui n'a que quarante-huit ans, et se porte aussi bien +qu'eux; de sorte que quand cet homme sera mort et le président Le +Cogneux, la succession d'une femme si opulente pourra valoir quatre +cent mille livres tout au plus; mais c'est du pain bien long. + +Au bout de six semaines, il se remaria avec la fille du feu marquis de +Rochefort, beau-frère de la maréchale d'Estrées; elle étoit veuve du +comte de Carces[115]. + + [115] Jean de Pontevez, comte de Carces, grand-sénéchal, et + lieutenant du roi en Provence. Marie d'Aloigny-Rochefort, sa + veuve, remariée au président Le Cogneux, mourut le 13 mai 1675, + et le président prit une dernière alliance avec une nièce du + maréchal de Navailles, qui lui a survécu. (Voyez _l'Histoire + généalogique de la maison de France_, t. 7, p. 617.) + + + + +M. D'EMERY. + + +M. d'Emery s'appeloit Particelli, fils d'un banquier de Lyon, italien, +ou du moins originaire d'Italie, qui fit une célèbre banqueroute. Il +trouva moyen de devenir trésorier de l'argenterie chez le Roi. M. de +Rambouillet[116] m'a dit que cet homme lui disoit sans cesse: +«Monsieur, si vous vouliez, nous ferions bien nos affaires tous deux; +mais ce M. de Souvray[117] est le plus pauvre homme du monde.» MM. de +Rambouillet et de Souvray étoient tous les deux maîtres de la +garde-robe. + + [116] _Voyez_ plus haut l'article du marquis de Rambouillet, tome + 2, page 207. + + [117] Gilles, maréchal de Souvray, ou Souvré, grand-maître de la + garde-robe, mort en 1626. + +Il prenoit ce M. de Souvray, mais sottement, et le troisième maître de +la garde-robe étoit encore un idiot. Or, après les fournitures des +noces de la reine d'Angleterre[118], toutes les friponneries de +Particelli se découvrirent. Il vint trouver M. de Rambouillet, comme +le Roi étoit à Lyon[119], et lui dit: «Monsieur, je suis perdu si +vous ne me sauvez; M. de Souvray a tout avoué et demandé pardon au +Roi. M. de Marillac, garde des sceaux, a décerné une commission à un +maître des requêtes, son parent, pour informer contre moi.» M. de +Rambouillet va trouver ce maître des requêtes, à qui il dit qu'on +avoit tort d'entreprendre sur sa charge, et il fit si bien que le +maître des requêtes et lui en vinrent aux grosses paroles, et il le +menaça exprès de lui donner des coups de bâton. «Je vais dépêcher un +courrier à la cour, dit le maître des requêtes.--Et moi aussi, dit le +marquis; nous verrons qui aura raison.» Particelli fournit un homme +qui courut si bien qu'il devança l'autre d'un jour. Particelli, qui +avoit de l'esprit, écrivit un galimatias à M. de Luynes[120], où il +inséroit qu'il étoit important pour son service qu'on révoquât la +commission décernée contre Particelli, et que, quand la cour seroit de +retour, il lui en diroit les raisons. M. de Luynes fit révoquer la +commission, et la chose s'évanouit tout doucement. + + [118] Henriette de France, soeur de Louis XIII, épousa Charles + Ier, roi d'Angleterre, le 11 mai 1625. + + [119] Ce devoit être en 1629. Louis XIII passa à Lyon vers le + milieu de février pour se rendre à l'armée de Savoie. (_Voyez_ + l'Itinéraire des rois de France dans les _Pièces fugitives du + marquis d'Aubais_, tome 1, pag. 123.) + + [120] Tallemant tombe ici dans une erreur. Le connétable de + Luynes étoit mort le 15 décembre 1621, après la levée du siége de + Montauban. C'étoit le cardinal de Richelieu qui avoit la + direction des affaires, au moment qui vient d'être indiqué. + +Après, il voulut être maître des comptes; mais, à cause de ses +friponneries, on ne le voulut pas recevoir: il devint secrétaire du +conseil. M. d'Effiat ne l'aimoit point; mais, dans une rencontre, +ayant fait une partition d'une grande somme sans encre ni papier, il +en fit cas, et vit bien que cet homme avoit l'esprit vif. Bullion le +trouvoit trop habile. + +Quand le cardinal le voulut faire intendant des finances, il en dit au +Roi mille biens; le Roi lui dit: «Hé bien! mettez-y ce M. d'Emery. On +m'avoit dit que ce coquin de Particelli y prétendoit.» Il y en a qui +ajoutent que le cardinal dit: «Ah! Sire, Particelli a été pendu!» mais +je n'y vois pas d'apparence. + +Etant intendant, il fut envoyé aux États, en Languedoc, et y fit +révoquer la pension de cent mille livres qu'ils donnoient au +gouverneur. Cela et autres choses qu'il fit à M. de Montmorency +désespérèrent ce seigneur, et le portèrent à faire ce qu'il fit après. +Aussi, madame la princesse de Condé, sans considérer que d'Emery avoit +ordre de harceler ainsi son frère, le haïssoit terriblement. + +S'en allant faire un voyage, pour n'avoir pas la peine d'écrire à sa +femme par les chemins, il laissa plusieurs lettres à Darsy, un de ses +commis, pour les donner selon leur ordre à madame d'Emery. Darsy, qui +étoit un mauvais agent, ne considéra pas que cette femme étoit tombée +malade, et que les lettres du mari ne pouvoient plus servir; il lui +donna une lettre où il y avoit: «Je suis ravi d'apprendre que vous +êtes toujours en bonne santé.» Cela fit un bruit du diable. + +Il n'étoit point libéral, et Marion[121] ne subsistoit que des +affaires qu'il lui faisoit faire. + + [121] Marion de l'Orme, célèbre courtisane, dont on verra plus + bas l'article. + +Ses amourettes se trouveront par-ci par-là dans les historiettes des +femmes qu'il a aimées; son exil et son retour, dans les Mémoires de la +régence: mais il faut parler de son fils. Ce garçon devint amoureux de +la fille du président Le Cogneux, qui étoit ici chez une madame Du +Boulay, pendant que son père étoit en Angleterre, avec la feue +Reine-mère. M. d'Emery ne voulut jamais souffrir qu'il l'épousât; et +pour lui faire oublier cette maîtresse, il le fit venir à Turin, où il +étoit ambassadeur auprès de Madame[122], un peu après la mort du duc +de Savoie. Ce fut là que Toré, car il portoit le nom d'une terre de la +maison de Montmorency, fit sa première folie. Il devint amoureux de +Madame, et se cacha dans sa chambre pour tenter la fortune après que +tout le monde seroit sorti. A peine Madame fut-elle seule, qu'il se +jette sur le lit; elle le reconnut, car il y a toujours de la lumière +dans la chambre des princesses comme elle[123]; elle cria; on le mit +dehors. Son père, dès la même nuit, le fit passer en France. Lui, pour +s'excuser, disoit tantôt qu'il avoit la fièvre chaude, tantôt qu'il +étoit amoureux d'une des filles de Madame, et qu'il avoit pris une +chambre pour l'autre; la vérité est qu'il étoit fou, mais qu'il ne +l'étoit pas toujours. + + [122] Christine de France, fille de Henri IV, duchesse de Savoie. + + [123] On appelle ce flambeau-là le mortier. (T.)--On appelle, + chez le roi, _mortier de veille_, un petit vaisseau d'argent ou + de cuivre, qui a de la ressemblance au mortier à piler; il est + rempli d'eau où surnage un morceau de cire jaune, ayant un petit + lumignon au milieu, et ce morceau de cire, s'appelle aussi + _mortier_. On l'allume quand le roi est couché, et il brille + toute la nuit dans un coin de sa chambre, conjointement avec une + bougie, qu'on allume dans le même temps dans un flambeau d'argent + au milieu d'un bassin d'argent qui est aussi à terre.» + (_Dictionnaire de Trévoux._) + +Il a fait quelques éclipses, et, en celle de 1644, on dit qu'il étoit +amoureux d'une épingle jaune; qu'il l'avoit fait dorer, et qu'il lui +rendoit tous les devoirs qu'on peut rendre à une maîtresse. Je crois +que cela est vrai, parce que je ne sache personne qui le pût +inventer[124]. Sa mère est presque innocente; c'est une dévote. J'ai +vu à Rome un Particelli dans l'hôpital des fous, et il étoit devenu +fou par amour. Pour Toré, M. d'Emery avoit résolu de s'en défaire de +quelque façon que ce fût; et comme ce garçon étoit malade à la maison +de Petit, son _factotum_, au faubourg Saint-Antoine, il manda à Petit: +«Faites enterrer une bûche au lieu de mon fils, et l'envoyez dans +quelque couvent bien loin.» Petit n'en voulut rien faire, et dit qu'il +espéroit le faire revenir en son bon sens. Depuis, Toré a voulu faire +un procès à Petit, sans considérer le service qu'il lui avoit rendu. + + [124] On a dit d'un M. d'Esche, frère de madame de Villarceaux, + dont le mari a fait tant de fracas avec les femmes, que lorsque + le curé qui l'épousa lui demanda s'il n'avoit point donné sa foi + à une autre, qu'il répondit qu'il ne l'avoit jamais donnée qu'à + une épingle jaune. Ainsi Toré ne seroit que le second. Ce d'Esche + voulut une fois faire un haras de mulets. (T.) + +Il étoit déjà président aux enquêtes quand il fut prié par hasard à +une collation à Meudon, où il vit sa première maîtresse, mademoiselle +Le Cogneux, qui étoit mariée à un gentilhomme de Champagne nommé +Sémur[125]. J'ai dit ailleurs comment ce mariage avoit été fait[126]. +Sémur, en ce temps-là, étoit à l'armée. Toré se renflamme, la traite, +et devient assez familier avec elle. Elle est jolie, spirituelle, elle +a bien du feu; alors elle n'étoit pas si _espritée_. On croit qu'il +auroit réussi, car elle étoit gueuse; mais la mort du mari l'exempta +de cette peine. Elle fut remariée six semaines après; et, comme on +disoit au président Le Cogneux: «Pourquoi avez-vous remarié votre +fille sitôt?--Ne savez-vous pas bien, répondit-il, que je ne fais pas +les choses comme les autres?» + + [125] Elle dit qu'ayant à prétendre quelque récompense de la feue + Reine, comme M. d'Emery régloit les prétentions des créanciers, + elle s'adressa à M. de Toré qui s'éprit tout de nouveau. (T.) + + [126] _Voyez_ plus haut l'article sur le président Le Cogneux et + sur son fils. + +Le bonhomme Le Camus[127], le riche, alla voir M. Le Cogneux; il étoit +père de madame d'Emery. C'étoit un homme d'assez basse naissance qui +étoit venu dans le bon temps aux affaires; il étoit de Rheims, et vint +à Paris avec vingt livres. Il l'a conté cent fois lui-même, car il +n'étoit point glorieux. Il dit au président deux choses assez +extraordinaires: qu'il avoit quatre-vingts ans, et que depuis l'âge de +vingt ans il n'avoit pas eu la moindre petite incommodité; et l'autre, +qu'il venoit de partager neuf millions à ses enfants, après s'être +gardé quarante mille livres de rente. «Pour vos neuf millions, je ne +vous les envie pas; mais pour vos soixante ans de santé, j'avoue qu'il +n'est rien que je ne donnasse pour cela.» Ce bonhomme, à quatre-vingts +ans, alloit encore voir les mignonnes; il ne leur donnoit autrefois +qu'un écu-quart; mais quand les quarts-d'écus valurent vingt sous, il +leur donna quatre livres. De ces enfants, dont il a parlé, il y en +avoit qui, ne sachant que faire, se mettoient quelquefois au lit +après dîner. + + [127] Nicolas Le Camus, secrétaire du Roi en 1617, conseiller + d'État en 1620, mort à l'âge de quatre-vingts ans en 1688, + laissant de Marie Colbert, sa femme, morte en 1642, six fils et + quatre filles. Marie Le Camus, l'une d'elles, avoit épousé Michel + Particelli, seigneur d'Emery. Le cardinal Le Camus, évêque de + Grenoble, et le lieutenant-civil au Châtelet de Paris, du même + nom, étoient leurs petits-fils. + +Madame de Toré fut visitée de tout le monde; quelques-uns y furent +pour se moquer de sa tapisserie de velours cramoisi à crépines d'or. +On a su d'une parente de M. de La Vrillière, que madame de Toré, soit +qu'elle ne sût pas le monde, ou qu'elle ignorât que M. d'Angoulême, le +bonhomme, s'étoit remarié, demanda à madame d'Angoulême où elle +logeoit et qui étoit son père, et le tout de si mauvaise grâce que la +dame d'honneur de madame d'Angoulême lui demanda: «Et vous, madame, +étiez-vous jamais venue à Paris?» + +Toré, le lendemain de ses noces, dit «qu'il pensoit trouver........; +mais qu'il n'avoit rien trouvé de tout cela.» En effet, elle étoit +plus maigre encore qu'elle n'est à cette heure: elle s'est bien +engraissée chez M. d'Emery. A deux jours de là, Toré avoua que c'est +une sotte chose que de se marier, et qu'il étoit déjà bien las de sa +femme. + +Il contoit familièrement qu'il donnoit à sa femme, avant que de +l'épouser, quasi toutes ses hardes, et que quand son mari mourut, il +étoit tout près d'en avoir les dernières faveurs; qu'il ne craignoit +rien d'elle, parce qu'il connoissoit tous ses galants. Cependant, au +bout de quelque temps, il lui ôta tout ce qu'elle avoit de domestiques +avant qu'elle fût mariée. + +Pour le père, il faisoit tant de civilités à cette belle-fille, que +Toré disoit que s'il avoit à être jaloux, ce seroit plutôt de son père +que de personne. Il le fut bien pourtant de l'abbé Pellot, frère d'un +beau-frère de madame d'Emery. Ce garçon, qui étoit fort jeune, +s'étoit couché sans pourpoint sur des chaises durant les chaleurs, +dans la chambre de madame de Toré. La dame vint, et lui, en riant, lui +alla sauter au cou: le mari arriva en ce moment-là, et se mit à coups +de poing sur l'abbé, qui se sauva comme il put. M. d'Emery disoit: +«Elle sera si sotte, qu'elle ne se divertira pas, et pourtant le fera +croire à tout le monde.» + +Durant la maladie dont mourut son père, il fit lever, à minuit, la +serrure de la chambre de sa femme, pour voir s'il n'y avoit personne +avec elle: le père le pensa enrager, et cela augmenta son mal. Toré +fut si sot que de dire après la mort de son père: «C'est le plus damné +des hommes: il a été deux fois surintendant, et laisse pour deux cent +mille écus de dettes.» Il est vrai que depuis M. d'Effiat, c'étoit le +surintendant qui, à proportion, laissoit le moins de bien; mais il ne +vouloit pas se tourmenter pour madame de La Vrillière, une bonne +commère, et pour ce fou de fils. Il n'avoit rien épargné pour en faire +quelque chose; il avoit fait venir Blondel, le ministre, pour +l'instruire; cela n'avoit servi de rien. + +La Rivière, aujourd'hui M. de Langres, dînant une fois chez M. +d'Emery, comme on fut venu à parler de musique, dit, prenant Toré pour +Berthod _le châtré_: «Vraiment, il nous sied bien de parler de cela +devant M. Berthod[128].» Toré ressemble à un gros châtré, et il n'a +point d'enfants. + + [128] Tallemant parle ailleurs du musicien Berthod ou Bertaut. + +Durant les fronderies, madame de Toré disoit: «Mon Dieu, M. de Toré ne +fera-t-il rien pour se faire chasser? car je me trompe fort si je le +suivrois.» Elle lui disoit une fois: «Voyez-vous, si vous faites du +bruit, tout cela retombera sur vous; laissez-moi vivre à ma fantaisie, +et ne vous faites point connoître par votre femme.» + +Une fois, qu'elle étoit revenue de la ville, il alla demander +au cocher qui dételoit ses chevaux: «Cocher, d'où vient +madame?--Monsieur, répond le cocher, voilà le meilleur cheval que +j'aie jamais vu.--Je demande d'où vient madame?--Monsieur, il a +toujours été à courbettes, il n'y en eut jamais un de même.--Ce +n'est pas ce que je te demande.--Monsieur, il vaut cent écus.» Il +n'en put jamais tirer autre chose. Elle a gagné tous ses gens, et +ceux de son mari; aussi elle se divertit sourdement, car je ne sais +point de ses galanteries qui aient fait éclat. Elle est plaisante. +Rambouillet[129], l'ami de l'abbé Testu, est un garçon doucereux +qui tortille toujours, et qui fait cent façons pour approcher des +gens. «Eh! Monsieur, lui dit-elle, en le contrefaisant, avancez, +avancez, nous n'en mourrons pas pour cette fois; n'ayez pas peur de +vous tuer tout du premier coup.» + + [129] Il s'est fourré à la cour et croit y réussir; mais bien des + gens s'en moquent. (T.) + +Toré a fait cent extravagances à sa femme. Un jour que le comte Carle +Broglio, Gentri et quelques autres jouoient avec elle, il n'étoit que +sept heures du soir, ce maître-fou entre, jette l'argent par la place, +et ôte les flambeaux de dessus la table: elle n'en fit que rire, et +eux aussi. Ils se retirèrent pourtant, et envoyèrent le soir même +savoir s'il ne l'avoit point battue; ils trouvèrent qu'il n'avoit pas +dit un mot depuis, comme s'il n'étoit rien arrivé. + +Il dort tous les soirs. L'année passée, à Tanlay, où il passe les +vacations, Jeannin[130] les fut voir. Jeannin est coquet. Toré y +prenoit un peu garde. Sa femme dit à Jeannin, en sa présence: «Encore +faut-il que nous vous remerciions d'une chose, c'est que M. le +président est sans comparaison plus éveillé depuis que vous êtes ici, +qu'il n'étoit auparavant.» A propos de dormir, un jour Bois-Robert lui +dit: «Monsieur le président, je vous viens de voir en votre lit de +justice.--Eh bien! dit le président.--En vérité, reprit l'abbé, vous +ne dormiez pas, non, vous ne dormiez pas.» Voilà toute la louange +qu'il lui donna. + + [130] C'est vraisemblablement Jeannin de Castille, trésorier de + l'Epargne, du temps de Fouquet. + +Toré se pique de belles-lettres. Il disoit au petit Boileau[131] que +la harangue de Patru à la reine de Suède ne valoit pas grand'chose: +«Mais je vous veux, ajouta-t-il, montrer un poème que j'ai fait pour +une histoire que je voulois faire; il n'y a rien de plus beau au +monde.» MM. Valois jugent encore plus mal de cette harangue, car ils +disent qu'elle n'est point bien écrite, parce que le verbe n'est +jamais à la fin. + + [131] Gilles Boileau a fait preuve de mauvais goût dans cette + lettre, en rejetant les observations judicieuses de Conrart sur + un sonnet adressé au premier président Pomponne de Bellièvre, qui + commence par ce vers: + + Quand je te vois assis au trône de tes pères, etc. + + Quand Boileau eut fait la lettre contre Conrart, Toré lui dit: + «Envoyez-la-moi, et je vous la renverrai avec mes observations, et + si je n'y trouve rien à dire, faites-la imprimer hardiment.» + L'autre est encore à la lui envoyer[132]. + + [132] Voyez _les OEuvres posthumes de Gilles Boileau_, publiées + par Despréaux; Paris, Barbin, 1670, p. 126 et 161. + +Toré a entrepris de grands procès contre M. de La Vrillière et contre +Petit, le plus ridiculement du monde; apparemment cela le fera +retomber tout-à-fait dans sa folie: qu'il y prenne garde! car si cela +lui arrive, ses héritiers ne l'épargneront pas. Sa jalousie +s'augmentant, il s'en alla cet été chez Montelon, l'avocat, où il y +avoit une noce, et dit tout haut: «Monsieur, je viens vous demander +conseil; je ne sais ce que je dois faire de ma femme que je trouvai +l'autre jour couchée avec son grand laquais.» Montelon lui fit des +réprimandes, et Le Cogneux, qui le sut, lui alla dire: «S'il n'y avoit +très-long-temps que vous passez pour fou, on vous feroit faire amende +honorable à votre femme; mais pourtant, contenez-vous, s'il vous +plaît, car vous savez bien comment on traite les fous.» + +Au printemps de 1659, sa femme et lui eurent un grand démêlé pour le +bel appartement; il le vouloit avoir, et cela alla si loin qu'il la +chassa. Un jour que madame d'Emery étoit venue, de concert avec lui, +pour les raccommoder, il lui prit une nouvelle vision: il défendit à +son portier d'ouvrir à qui que ce soit qui demanderoit sa femme. +Bois-Robert, qu'elle avoit mandé, y va; le portier dit l'ordre de +monsieur; il s'arraisonne avec lui, et comme l'autre n'y songeoit +pas, il le pousse et entre. Or, le président avoit convié trois ou +quatre je ne sais qui à dîner; que firent Bois-Robert et la +présidente? ils se mirent au passage, et escroquèrent les meilleurs +plats. + +Bois-Robert dit que Toré est si maladroit, que, voulant gourmer son +cocher, il se gourmoit lui-même. + +Depuis, il se remit bien avec sa femme; puis il tomba en folie. Il +vouloit qu'un homme d'affaires, nommé Béchamel, son allié et son +voisin, coupât ses moustaches pour les lui donner, afin de les mettre +comme des cornes, et il vouloit qu'on lui fît un haut-de-chausses +rouge. Vers la Saint-Martin 1659, il devint plus fou que jamais: elle +le tient à Tanlay, et par ordonnance des médecins, quatre valets, dès +qu'il entre en bon accès, le fouettent dos et ventre. Ce qu'il y a de +plus plaisant, c'est que ces mêmes valets, aussitôt qu'ils l'ont bien +étrillé et qu'il est revenu, sont auprès de lui dans le plus grand +respect du monde. Ses parents vouloient en être les maîtres; mais le +président Le Cogneux a maintenu sa soeur; aussi, elle se venge des +tourments qu'il lui a donnés. On dit qu'il a de longs intervalles, et +que cela ne lui prend que comme la fièvre quarte, mais sans manquer; +de sorte qu'on l'enferme de bonne heure. + +Il commença par son bailli, qu'il prit pour M. de La Vrillière, avec +lequel il est en procès; il se jeta sur cet homme et le voulut +étrangler; l'autre, voyant qu'il n'avoit plus de raison à lui, se mit +à le battre de son côté, et, à force de coups, le fit rentrer en son +bon sens. Une fois il pensa tuer sa femme d'une assiette qu'il lui +jeta à la tête. + +Bois-Robert y étant, il eut un accès de folie; il dit qu'il étoit +Bertaut: l'abbé le prit par un de ses _gemini_, et le fit bien crier: +«Pardieu, dit le fou, vous pouviez bien me faire sentir un peu plus +doucement que je n'étois point Bertaut[133].» + + [133] Voyez plus haut, p. 124 de cet article. + +Bois-Robert dit que d'abord il trouva que sa femme faisoit la dolente, +et qu'elle pleuroit. «Eh! lui dit-il, madame, ne jouez point la +comédie devant vos bons amis; ce qui me fâche, c'est que cet homme +déclaré fou, vous ne serez plus maîtresse de son bien; au moins c'est +l'avis de M. Champion.--Je ne crois pas, répondit-elle brusquement, +qu'il en sache plus long que M. Pucelle, qui est de l'opinion +contraire.--Ah! lui dit alors Bois-Robert, voilà parlé comme il faut; +vous ne jouez plus la comédie à cette heure.» Il est vrai que, pour +une habile femme, elle ne s'est guère souvenue du précepte du +Grand-Duc, qui dit à la Reine-mère: _Fate figliuoli in ogni modo_. + +A Paris, il est encore plus fou qu'à la campagne. L'autre jour, il +pensa attraper le petit Boileau, dont il a quelque jalousie. Il est +quasi toujours en fureur; il se lâcha un matin, et se déchira toute sa +chemise: car il étoit au lit, et tout nu, montrant toute sa vergogne, +il vouloit aller au Palais. + +Plusieurs fois, il a jeté des assiettes à la tête de sa femme. On le +va enfermer. Madame de La Vrillière disoit: «Ce ne sont que des +vapeurs;» elle s'alla jouer à lui, et il la pensa dévisager. + +Ces dernières vacations, il avoit prié Boileau d'aller avec eux à +Tanlay; quand il fallut monter en carrosse, et que la présidente +pensoit se mettre au fond auprès de lui, sa folie le prend; il lui dit +qu'il ne vouloit pas qu'elle y allât: «Mais, monsieur, répondit-elle, +vous m'avez fait envoyer toutes mes hardes, la maison de céans est +démeublée.--Je ne veux pas que vous y veniez;» et comme elle +descendoit de carrosse, il lui donna deux coups de pied au cul. Il dit +à Boileau: «Ne voulez-vous pas venir?--Dieu m'en garde, vous +m'assommeriez.» Aussitôt voilà une révolte générale du domestique: +cocher, postillon, laquais, tout l'abandonne. Elle, qui vouloit qu'il +s'en allât, fit si bien, car les gens disent tout haut que sans elle +ils ne demeureroient pas dans la maison, que le cocher se résolut à +mener le président. Un grand laquais servit de postillon, car le +postillon ne voulut jamais, et un autre laquais le suivit; il n'eut +que cela pour tout train. La présidente, voyant beaucoup de témoins de +dehors, car il y avoit assez de gens, rend sa plainte. Le président +écrivit de Juvisy à sa femme et à Boileau; et enfin, comme on le vit +bien repentant, tous deux allèrent le trouver à Tanlay. + +On a su par cette aventure que la dame avoit eu plusieurs fois sur son +toquet; mais elle prend patience, parce qu'en effet elle est la +maîtresse; lui se plaint de la dépense qu'elle fait, et elle sait +qu'il dépense sans comparaison plus qu'elle, car il veut coucher avec +madame de Maintenon et autres, et il lui en coûte son bon argent[134]. + + [134] Tallemant a écrit ce passage en 1659, il est superflu de + faire observer que madame Scarron n'a fait l'acquisition de la + terre de Maintenon qu'en 1674. + +Bois-Robert se rendit à Tanlay. Le président devint bientôt jaloux de +Boileau, dont la présidente se moque, sans doute; car c'est un petit +garçon, qui a tout l'air d'un écolier, et qui se prend pour un homme +galant. + +Le succès de ce qu'il a fait contre Ménage lui a donné tant de vanité, +qu'il ne croit pas qu'il y ait au monde un si bel esprit que lui. A la +vérité, ce qu'il a fait est plaisant; mais la matière de soi étoit +fort plaisante. C'est pourtant une étrange introduction dans le monde +que d'y entrer par une médisance. Les gens n'ont pas été fâchés que +Ménage eût trouvé son _Ménage_. Il veut faire des vers, ce petit +monsieur, et il n'y est nullement né. Il a de l'esprit et du feu. Il +dit une fois une plaisante chose à un de ses amis qui avoit un fort +méchant chapeau, et qui s'excusoit en disant: «Mon chapelier m'a +trompé.--Mais, lui dit-il, il y a deux ans qu'il vous a trompé.» Une +autre fois, pour vous montrer qu'il n'est pas sûr de son bâton, il +écrivit une lettre où, pour dire qu'il étoit reclus dans son cabinet, +il disoit qu'il étoit un ermite du troisième étage, et qu'il voyoit +des montagnes vertes dans son désert: c'étoient des tables de livres +peintes de vert. + +Madame de Vitry et madame de Maulny furent aussi quelque temps à +Tanlay; elles firent bien des caresses à Boileau; cela l'a achevé. Au +retour, il ne parloit que de grandes dames et que de la cour. Elles +s'en divertissent, et lui pense que c'est tout de bon. Il est constant +que M. de Maulny disoit à Boileau: «Voyez comme M. de Vitry est jaloux +de vous;» et que Vitry lui disoit: «Voyez ce pauvre M. de Maulny: vous +lui mettez bien martel en tête.» + +Il seroit bien aise qu'on crût qu'il est fort bien dans l'esprit de la +présidente, et il semble qu'il veuille qu'on y entende du mal, car il +lit de ses lettres, et passe certains endroits. + +Je ne doute point, quoique la présidente lui ait écrit des billets +assez obligeants, que ce ne soit purement par vanité ce qu'elle en a +fait: lui-même commence à se plaindre de ses inégalités. Des femmes +moins hupées qu'elle s'en sont moquées. + +Au retour, Bois-Robert, qui y avoit été deux mois avec quatre chevaux +de carrosse, et Boileau, qui n'y avoit pas été moins, en faisoient des +contes. + +Boileau, qui veut s'ériger en petit Bois-Robert, alloit par les +maisons pour jouer le président; il disoit que madame de Toré le +prenoit par-dessous la gorge, et lui disoit: «Que tu es pédant!» + +Toré et sa femme font lit à part; cet homme lui envoya dire un soir +qu'il ne pouvoit dormir, qu'il avoit des visions d'esprit, qu'elle +vînt coucher avec lui. «Dites-lui, répondit-elle, que si j'y allois, +je trouverois un corps qui m'incommoderoit fort.» Il ajoutoit, sans +épargner Bois-Robert, avec lequel il faisoit profession d'amitié, que +lui et le président se disoient toujours leurs vérités. Toré disoit à +Bois-Robert: «Pour toi, tu ne te piques pas d'être honnête homme; si +tu l'étois, étant prêtre comme tu l'es, irois-tu faire le Trivelin +comme tu fais?» + +Le petit Boileau alla un jour faire tous ces contes-là chez M. Laisné, +conseiller de la grand'chambre, qui tient bon ordinaire et est un +homme d'honneur. Ce bonhomme ne trouva cela nullement plaisant, et dit +au petit avocat la première fois qu'il le rencontra: «Monsieur, +prenez un autre train que celui-là; il n'y a rien de plus vilain.» Je +pense qu'enfin Boileau pourroit bien trouver son Boileau, comme Ménage +son _Ménage_. + +Il se fait haïr dans sa famille, et a été faire des contes du +plaidoyer du fils de Dongois, son cousin-germain. Or, ce Dongois est +un greffier, fort homme d'honneur, à qui ils ont tous de +l'obligation[135]; car, quand le père Boileau mourut, ce fut un peu +avant le premier président, tout le monde dit: «Dongois, voilà qui +vous regarde.--Eh! messieurs, dit-il, M. Boileau le père, après +quarante ans de service, a bien peu mérité, s'il n'a mérité qu'on le +considérât dans la personne de son fils aîné.» Le premier président +acheva l'affaire. L'aîné Boileau jouoit en ce temps-là avec les grands +seigneurs et perdoit, il s'est retiré du jeu, mais non pas +tout-à-fait[136]. + + [135] Boileau Despréaux continua, lui, à être l'obligé de + Dongois; car il logea chez lui de 1679 à 1687. Il le consulta sur + les termes de pratique pour la rédaction de son _Arrêt + burlesque_. + + [136] On n'a pas besoin de faire remarquer que dans tout le cours + de cet article il n'est question que de Gilles Boileau, le frère + aîné de Despréaux, membre de l'Académie françoise. Despréaux, son + jeune frère, ne s'étoit pas encore fait connoître. La première + édition de ses _Satires_ est de 1666. + + + + +DES BARREAUX. + + +Des Barreaux[137] se nomme Vallée, et est fils d'un M. Des Barreaux, +qui étoit intendant des finances du temps de Henri IV. En sa jeunesse +c'étoit un fort beau garçon; il avoit l'esprit vif, savoit assez de +choses, et réussissoit à tout ce à quoi il se vouloit appliquer; mais +ayant perdu trop tôt son père, il se mit à fréquenter Théophile et +d'autres débauchés qui lui gâtèrent l'esprit, et lui firent faire +mille saletés. C'est à lui que Théophile écrit dans ses lettres +latines où il y a la suscription: _Theophilus Valloeo suo_. On ne +manqua pas de dire en ce temps-là que Théophile en étoit amoureux, et +le reste. + + [137] Jacques Vallée, sieur Des Barreaux, né en 1602, mort le 9 + mai 1673. + +Quelque temps après la mort de ce poète, en une débauche où étoit le +feu comte Du Lude, Des Barreaux se mit à criailler, car ç'a toujours +été son défaut; le comte lui dit en riant: «Ouais, pour la veuve de +Théophile, il me semble que vous faites un peu bien du bruit.» + +On l'avoit fait conseiller, mais ce métier ne lui plaisoit guère, et +il mit au feu l'unique procès qui lui fut distribué; car, comme il vit +qu'il y avoit tant de griffonnage à déchiffrer, il prit tous les sacs +et les brûla l'un après l'autre. Les parties étant venues pour savoir +s'il les expédieroit bientôt: «Cela est fait, leur dit-il; ne pouvant +lire votre procès, je l'ai brûlé.--Ah! nous sommes ruinées! +dirent-elles.--Ne vous affligez pas tant; il ne s'agissoit que de cent +écus, les voilà, et je crois en être quitte à bon marché.» Depuis, il +n'en vouloit plus ouïr parler, et disoit plaisamment que le Roi alloit +plus souvent au Palais que lui. Il ne garda pas sa charge long-temps, +car il fit tant de dettes qu'il la fallut vendre. + +Ce fut lui qui mit Marion de l'Orme à mal. Il fut huit jours caché +chez elle dans un méchant cabinet où l'on mettoit du bois: là, elle +lui apportoit à manger, et la nuit il alloit coucher avec elle. +Depuis, comme elle eut plus de hardiesse, elle l'alloit trouver en une +maison au faubourg Saint-Victor, qu'il avoit fait fort bien meubler, +et où il y avoit un grand jardin. Il appeloit ce lieu l'_Ile de +Chypre_. Elle devint grosse trois ou quatre fois; mais elle se faisoit +avorter. Une fois, elle s'en avisa trop tard, et quoiqu'elle eût pris +assez de drogues pour tuer un Suisse, elle fit pourtant un gros garçon +qui se portoit le mieux du monde, et qui crioit le plus fort. + +Des Barreaux a toujours été impie ou libertin, car bien souvent ce +n'est que pour faire le bon compagnon. Il le fit bien voir dans une +grande maladie qu'il eut, car il fit fort le sot, et baisa bien des +reliques. Quelques mois après, ayant ouï un sermon de l'abbé de +Bonzez, il lui fit dire par madame de Saintot qu'il vouloit faire +assaut de religion contre lui. «Je le veux bien, répondit l'abbé, à la +première maladie qu'il fera.» + +Il étoit insolent et ivrogne. A Venise, il alla lever la couverture +d'une gondole, qui est un crime dans ce pays de liberté; aussi fut-il +bien battu. Il dit qu'il étoit conseiller de France, et ce fut à cette +rencontre-là, à ce qu'on dit, que pour la première fois on dit en +Italie: _O povera Francia, mal consigliata!_ + +Son ivrognerie lui a fait courir mille périls et recevoir mille +affronts. Un jour qu'il avoit bu, il vit un prêtre qui, portant +_corpus Dei_, avoit une calotte; il s'approcha de lui, et au lieu de +se mettre à genoux, il lui jeta sa calotte dans la boue, et lui dit +«qu'il étoit bien insolent de se couvrir en présence de son Créateur.» +Le peuple s'émut, et sans quelques personnes de considération qui le +firent sauver, on l'eût lapidé. + +En une débauche, il dit quelque chose à Villequier, aujourd'hui le +maréchal d'Aumont, qui lui rompit une bouteille sur la tête, et lui +donna mille coups de pied. Des Barreaux le jour même pria Bardouville, +son ami, gentilhomme de Normandie, homme d'esprit, mais libertin, de +faire un appel à Villequier. Bardouville[138], qui connoissoit le +pélerin, lui promit tout ce qu'il voulut, et le fit coucher. Le +lendemain, il le va trouver; le galant homme dormoit le plus +tranquillement du monde, et depuis ne s'en est pas souvenu. + + [138] Saint-Ibal dit, à la naissance du fils de Bardouville, + qu'il lui falloit mettre des entraves quand on le baptiseroit, + qu'autrement il regimberoit contre l'eau bénite. (T.) + + Le gentilhomme dont parle Tallemant étoit Henri d'Escars de + Saint-Bonnet, seigneur de Saint-Ibal. Il a été fort mêlé dans les + troubles de France, du temps du cardinal de Richelieu et de la + régence d'Anne d'Autriche. + +(1642) Il pouvoit avoir trente-cinq ans quand il fit partie avec un +nommé Picot, et d'autres qui leur ressembloient, d'aller écumer toutes +les délices de la France; c'est-à-dire de se rendre dans chaque lieu +dans la saison de ce qu'il produit de meilleur. Balzac, qu'ils virent +en passant, appela Des Barreaux _le nouveau Bacchus_. Ils passèrent à +Montauban, et dans le temple de ceux de la religion ils se mirent, un +jour de prêche, à chanter des chansons à boire au lieu de psaumes. Ils +ne pouvoient pas être ivres, car c'étoit à huit heures du matin. Sans +un M. Daliez, galant homme de ce pays-là, on les alloit jeter par les +fenêtres. Il a continué ces sortes de voyages assez long-temps. A +un bal, à Paris, quelques années après, il fut battu plus que +partout ailleurs. Il disoit auprès d'une dame tout ce qui lui venoit +dans l'esprit: il disoit d'une fort grande fille que c'étoit la +reine Esther, et qu'il l'avoit vue mille fois en des pièces de +tapisserie. Dans cette belle humeur, il alla ôter la perruque à un +valet-de-chambre qui servoit de la limonade. Ce valet, qui faisoit le +beau, se sentit si outragé de cet affront, qu'un quart-d'heure après, +ayant ouvert une porte, couverte de la tapisserie, qui étoit justement +derrière Des Barreaux, il lui donna cinq à six grands coups de bâton, +dont un le blessa à la tête, et puis se sauva, sans que personne le +pût attraper, car il tira la porte sur lui. Le coup fut dangereux, et +il pensa être trépané. + +L'été suivant, il fut en grand danger d'être assommé par des paysans +en Touraine. Il étoit allé voir un de ses amis à la campagne, chez +lequel il vint coucher deux Cordeliers. Il dit au maître du logis +qu'il vouloit faire l'athée, pour rire de ces bons pères; il n'eut pas +grand'peine à cela, et dit tant de choses que les religieux +déclarèrent qu'ils ne logeroient point sous le même toit que ce +diable-là, et s'en allèrent chercher gîte chez le curé. Les villageois +en eurent le vent, et par malheur pour Des Barreaux, les vignes ayant +été gelées, ils crurent que c'étoit ce méchant homme qui en étoit la +cause, et se mirent à l'assiéger dans la maison de leur seigneur même; +ils s'y opiniâtrèrent si bien qu'on eut de la peine à faire sauver le +galant homme, qu'ils poursuivirent assez long-temps. + +Il y a plus de douze ans qu'il est si déchu, que la plupart du temps +il ne dit plus que du galimatias; il criaille, mais c'est tout, et +c'est rarement qu'il fait quelque impromptu supportable. Il joue, il +ivrogne, mange si salement qu'on l'a vu cracher dans un plat, afin +qu'on le lui laissât manger tout seul; il se fait vomir pour remanger +tout de nouveau, et est plus libertin que jamais. Il dit qu'il ne fit +le bigot à sa maladie, que pour ne pas perdre quatre mille livres de +rente qu'il espéroit de sa mère. Cette femme étant morte, les +beaux-frères de Des Barreaux furent contraints de retenir ce bien et +de lui donner seulement une pension, afin qu'il ne se pût ruiner +entièrement. + +Il avoit un oncle paternel huguenot, nommé M. de Chenailles, qui +mourut garçon et fit beaucoup d'avantages à des neveux de la religion +qu'il avoit, de sorte que Des Barreaux et ses soeurs n'eurent pas +grand'chose. Il en fut fort en colère, et disoit à ses soeurs: +«Encore, pour vous autres, vous aurez le plaisir de croire qu'il est +damné; mais moi, je ne le saurois croire.» De ce qu'il en eut +pourtant, il en acheta un bénéfice et ne s'en cachoit pas. + +Bien loin de s'amender en vieillissant, il fit une chanson où il y a: + + Et, par ma raison, je butte + A devenir bête brute. + +Il prêche l'athéisme partout où il se trouve, et une fois il fut à +Saint-Cloud chez la Du Ryer passer la semaine sainte, avec Miton, +grand joueur, Potel[139], le conseiller au Châtelet, Raincys, +Moreau[140] et Picot, pour faire, disoit-il le carnaval. + + [139] Il est revenu de cela. (T.) + + [140] Il est mort trop tôt, pour nous avoir pu persuader qu'il en + fût bien revenu. C'étoient des jeunes gens qui vouloient faire + les bons compagnons. (T.) + +Picot mourut à peu près comme il avoit vécu: il tomba malade dans un +village; il fit venir le curé et lui dit qu'il ne vouloit point qu'on +le tourmentât et qu'on lui criaillât aux oreilles, comme on faisoit à +la plupart des agonisans: le curé en usa bien, et il lui donna par son +testament trois cents livres; mais comme il vit que le curé, le +croyant expédié, ou peu s'en falloit, se mettoit à criailler comme on +a de coutume, il le tira par le bras, et lui dit: «Sachez, galant +homme, si vous ne me tenez ce que vous m'avez promis, qu'il me reste +encore assez de vie pour révoquer la donation.» Cela rendit le curé +plus sage, et l'abbé expira assez en repos. + +Pour Des Barreaux, il a eu tout le loisir de chanter la palinodie; il +a bien fait le fou en mourant comme il le faisoit quand il étoit +malade[141]. + + [141] Des Barreaux s'amenda dans sa dernière maladie, et il + composa ce beau sonnet si connu qu'il seroit superflu de le + citer. + + + + +CHENAILLES. + + +Chenailles étoit un président des trésoriers de France de Paris. Cet +homme faisoit le galant et le bel esprit; il écrivoit une fois à +madame Des Loges[142]: «Ah! qu'on est heureux quand on peut s'abreuver +des eaux qui s'écoulent de vous, madame!» Il avoit parlé devant de ses +torrents d'éloquence. Dans une déclaration d'amour, il disoit: «Ma +plume s'échappe de moi, madame, je ne la puis plus retenir; elle veut +vous écrire que, etc.» + + [142] La même dont on a lu l'article, p. 22 de ce volume. + +A l'âge de soixante-six ans, il menoit une jeune fille du carrosse au +temple à Charenton, et Galand l'aîné dit en voyant cela: «Il faut que +jeunesse se passe.» + +Je fus une fois à Chenailles, où il recevoit assez bien les gens. Le +soir, il affectoit de faire la prière sur-le-champ. Il disoit +quelquefois les meilleurs galimatias du monde, et je ne riois jamais +tant qu'en priant Dieu. + +Un jour de prêche, qu'il avoit cette fille dans son carrosse, il mena +Daillé le ministre. On chanta le seizième psaume, et à la fin, au lieu +de dire, _et en la main_, il dit, en lui mettant la main sur la gorge: + + Et en ton sein est et sera sans cesse + Le comble vrai de joie et de liesse. + +Le ministre le chapitra d'une terrible façon. + + + + +MARION DE L'ORME[143]. + + +Marion de l'Orme étoit fille d'un homme qui avoit du bien, et si elle +eût voulu se marier, elle eût eu vingt-cinq mille écus en mariage; +mais elle ne le voulut pas. C'étoit une belle personne, et d'une +grande mine, et qui faisoit tout de bonne grâce; elle n'avoit pas +l'esprit vif, mais elle chantoit bien et jouoit bien du théorbe. Le +nez lui rougissoit quelquefois, et pour cela elle se tenoit des +matinées entières les pieds dans l'eau. Elle étoit magnifique, +dépensière et naturellement lascive. + + [143] Marion de l'Orme naquit à Châlons en Champagne, vers 1611; + elle mourut au mois de juin 1650. (_Voyez_ plus bas la note + relative à sa mort, p. 143.) + +Elle avouoit qu'elle avoit eu inclination pour sept ou huit hommes et +non davantage: Des Barreaux fut le premier, Rouville après; il n'est +pas pourtant trop beau: ce fut pour elle qu'il se battit contre La +Ferté Senectère; Miossens, à qui elle écrivit par une fantaisie qui +lui prit de coucher avec lui; Arnauld, M. le Grand[144], M. de +Châtillon, et M. de Brissac. + + [144] Cinq-Mars. + +Elle disoit que le cardinal de Richelieu lui avoit donné une fois un +jonc de soixante pistoles qui venoit de madame d'Aiguillon. «Je +regardois cela, disoit-elle, comme un trophée.» Elle y fut, déguisée +en page. Elle étoit un peu jalouse de Ninon. + +Le petit Quillet[145], qui étoit fort familier avec elle, dit que +c'étoit le plus beau corps qu'on pût voir. + + [145] Claude Quillet, auteur du poème de _la Callipédie_. + +Elle avoit trente-neuf ans quand elle est morte, cependant elle étoit +aussi belle que jamais. Sans les fréquentes grossesses qu'elle a eues, +elle eût été belle jusqu'à soixante ans. Elle prit, un peu avant que +de tomber malade, une forte prise d'antimoine pour se faire avorter, +et ce fut ce qui la tua. On lui trouva pour plus de vingt mille écus +de hardes; jamais gants ne lui duroient plus de trois heures. Elle ne +prenoit point d'argent, rien que des nippes. Le plus souvent on +convenoit de tant de marcs de vaisselle d'argent. + +Sa grande dépense et le désordre des affaires de sa famille +l'obligèrent à mettre en gage le collier que d'Emery lui avoit donné. +Elle disoit de ce gros homme qu'il étoit d'agréable entretien et qu'il +étoit propre. Il lui fit faire quelques affaires, et ce collier ne fut +pas donné tout franc; ce fut en quelque façon comme cela; mais il ne +fit rien pour ses frères. + +Housset, trésorier des parties casuelles, aujourd'hui intendant des +finances, retira ce collier, puis il le retint; il étoit amoureux +d'elle, mais il n'osoit en faire la dépense. + +Le premier président de la cour des aides, Amelot, étoit après à +traiter avec elle quand elle mourut. Un peu auparavant La Ferté +Senectère, se prévalant de la nécessité où elle étoit, pensa l'emmener +en Lorraine; mais on lui conseilla de s'en garder bien, car il l'eût +mise dans un sérail. Chevry[146] étoit toujours son pis-aller, quand +elle n'avoit personne. + + [146] Le président de Chevry, de la chambre des comptes. (_Voyez_ + plus haut son article, p. 261 du tome 1.) + +Lorsqu'elle fut solliciter le feu président de Mesines de faire sortir +son frère Baye[147] de prison, où il avoit été mis pour dettes, il lui +dit: «Eh! mademoiselle, se peut-il que j'aie vécu jusqu'à cette heure +sans vous avoir vue?» Il la conduisit jusques à la porte de la rue, la +mit en carrosse, et fit son affaire dès le jour même. Regardez ce que +c'est: une autre, en faisant ce qu'elle faisoit, auroit déshonoré sa +famille; cependant comme on vivoit avec elle avec respect, dès qu'elle +a été morte, on a laissé là tous ses parens, et on en faisoit quelque +cas pour l'amour d'elle. Elle les défrayoit quasi tous. + + [147] Nom d'une terre du père. (T.) + +Elle se confessa dix fois dans la maladie dont elle est morte, +quoiqu'elle n'ait été malade que deux ou trois jours: elle avoit +toujours quelque chose de nouveau à dire. On la vit morte durant +vingt-quatre heures, sur son lit, avec une couronne de pucelle. Enfin, +le curé de Saint-Gervais dit que cela étoit ridicule[148]. + + [148] Ces détails, demeurés inconnus jusqu'à présent, confirment + la mention faite par Loret (_Muse historique_, no du 30 juin + 1650), de la mort de Marion de l'Orme, en ces termes: + + La pauvre Marion de l'Orme, + De si rare et plaisante forme, + A laissé ravir au tombeau + Son corps si charmant et si beau. + + Ainsi se trouve détruit le ridicule roman qui prolonge l'existence + de Marion de l'Orme jusqu'à l'âge de cent trente-quatre ans, et la + fait mourir à Paris, sur la paroisse Saint-Paul en 1741; ainsi + disparoît l'assistance de Marion à son propre enterrement, ses + trois mariages, tant en Angleterre qu'en France; enfin toutes ces + bizarres aventures racontées dans une pièce facétieuse intitulée: + _Lettre de Marion de l'Orme aux auteurs du Journal de Paris_, + imprimée dans le _Recueil de pièces intéressantes pour servir à + l'histoire des règnes de Louis XIII et de Louis XIV_, publié en + 1781, par Delaborde. Toutes les biographies ont répété ce roman à + l'appui duquel on n'a pu cependant citer le témoignage d'aucun + contemporain. + +Elle avoit trois soeurs, toutes bien faites. La cadette étoit fille, +et le[149] sera toujours à la mode de sa soeur; elle est gâtée de +petite vérole; mais elle ne laisse pas que d'être _bonne robe_[150]. + + [149] On lit dans le manuscrit de Tallemant: «La cadette étoit + fille, et _la_ sera toujours à la mode de sa soeur.» Ainsi + Tallemant ne se soumettoit pas plus que madame de Sévigné à la + règle de grammaire nouvellement introduite. + + [150] _Bonne robe_, expression italienne; _buona_ ou _bella roba_ + se dit d'une femme, belle ou non, qui se conduit mal. (_Dict. + d'Alberti._) + +Madame de la Montagne, qui étoit l'aînée, étoit si sotte que de dire +comme on dit proverbialement: «Si nous sommes pauvres, nous avons +l'honneur.» Cependant M. de Moret se pensa rompre une fois le cou en +montant avec une échelle de corde à une chambre, au troisième étage, +où elle lui avoit donné rendez-vous. Son autre aînée fut mariée à +Maugeron, qui a quelque charge à l'artillerie[151], et qui logeoit à +l'Arsenal. Le grand-maître, aujourd'hui M. le maréchal de La +Meilleraye, durant son veuvage, en devint amoureux. On dit que lui +ayant prêté des pendants d'oreille de diamants, le lendemain, comme +elle les lui vouloit rendre, il la pria de les garder, et après la +pressa de telle sorte que, n'en pouvant rien obtenir, il lui donna un +soufflet, en lui reprochant que son argent étoit aussi bon que celui +du duc de Retz[152]. On avoit médit de celui-ci. Le grand-maître ne se +contenta pas de cela; il chassa le mari de l'arsenal, et a nui à toute +la famille en toute chose. + + [151] Il étoit trésorier de l'artillerie. (T.) + + [152] Frère aîné du cardinal. (T.) + + + + +FEU M. DE PARIS. + + +Jean-François de Gondy, premier archevêque de Paris[153], étoit bien +fait, et avoit de l'esprit; mais il ne savoit rien: il disoit les +choses assez agréablement. Il a toujours vécu licencieusement pour ce +qui étoit des femmes. + + [153] Oncle et prédécesseur du fameux cardinal de Retz; né en + 1584, mort en 1654. + +Il falloit qu'il eût quelque reconnoissance, car on a remarqué qu'il +envoyoit souvent un page pour savoir des nouvelles d'une personne peu +considérable avec qui il avoit eu autrefois commerce, et il en a +toujours eu du soin. + +On dit qu'un jour qu'il étoit convenu avec madame de Bassompierre de +ce qu'il lui donneroit pour une nuit, il y fut bien; mais il se trouva +mal, et ne put rien faire: il voulut y retourner le lendemain, sans +financer de nouveau; mais elle lui manda, comme on fait aux auberges, +que son assiette avoit mangé pour lui[154]. + + [154] Le Plessis Guénégaud s'amusoit à payer cette grosse + tripière comme un tendron; c'est parce qu'elle étoit de qualité. + (T.) + +M. de Paris avoit fait autrefois beaucoup de dépense: il avoit musique +et grand équipage; il en retrancha un peu, et rompit sa musique. On +dit que ses affaires nettoyées, il lui resta plus de cent mille livres +de rente; cependant il se traitoit si mal qu'il n'eût osé donner à +dîner à personne sans être averti. Il a toujours fort bien entretenu +ses maisons de plaisance: Noisy, vers Villepreux, que Bossuet, +secrétaire du conseil, a acheté, et le jardin de Saint-Cloud. + +Nonobstant la fine v..... qui le rongeoit, il n'a pas laissé de vivre +assez long-temps. Depuis quelques années, le vice l'avoit quitté +absolument; il n'y avoit plus moyen de rire. + +Si c'eût été un homme de bonne vie, il arriva une chose à Saint-Cloud +qui l'eût fait passer pour saint; on eût dit que c'était un miracle. +Un pauvre diable qu'on alloit pendre à Saint-Cloud voulut avoir la +bénédiction de M. l'archevêque; par hasard, il y étoit alors: on le +lui mène; il se jette à genoux, et lui demande la vie. «Je ne puis, +dit l'archevêque; mais je te donne ma bénédiction.» On jette le +galant, la potence se rompt, le peuple le sauve. Depuis on demanda à +ce pendu à quoi il avoit pensé quand on l'eut jeté. «Je croyois, +dit-il, assister à une _penderie_ en l'autre monde.» + +On dit que ce fut à cet archevêque qu'un jésuite dit: «Pour vous, +monseigneur, vous êtes le plus grand falot de l'Église; les autres ne +sont que de petites lumières.» Mais on fait ce conte de bien des gens. + +Passant par le bois de Boulogne, il vit un laquais de madame la +maréchale de Themines avec des garces; il le fit venir, et lui fit +réprimande. Ce laquais le laissa dire, et puis dit, en haussant les +épaules: _Patientia_. Après il reprit, et acheva la sentence: +_Patientia vincit omnia._ «Camarade, lui dirent à demi-haut les +laquais même de l'archevêque, ne lui en dis pas davantage, c'est temps +perdu, il n'entend pas le latin.» + +Le cardinal de Richelieu eut envie d'avoir son archevêché, et proposa +de donner celui de Lyon à l'abbé de Retz, depuis son coadjuteur. Cela +fut en quelque façon traité; puis le cardinal ne s'en tourmenta pas +trop, car cet homme ne lui nuisoit en rien, et il étoit bien assuré, +en cas de vacance, ou qu'il l'auroit, ou qu'il le donneroit à qui il +lui plairoit. + +A la Régence, il fit son neveu son coadjuteur; mais il s'en repentit +bientôt et eut une jalousie enragée contre lui. Un jour qu'en +descendant de carrosse il se fut laissé tomber voulant s'appuyer sur +Ménage: «Ah! dit-il, de quoi m'avisé-je de vouloir m'appuyer sur un +homme qui est à mon coadjuteur?» + + + + +LE FEU ARCHEVÊQUE DE ROUEN. + + +François de Harlay, archevêque de Rouen[155], étoit fils de ce M. de +Chanvallon, qui fut le plus célèbre galant de la reine Marguerite. Ce +M. de Chanvallon, persuadé du mérite du marquis de Bréval[156] et de +l'archevêque de Rouen, ses enfants, disoit en parlant de la cour: «Je +leur ai donné des hommes: que ne s'en servent-ils?» + + [155] Né en 1585, mort en 1653. + + [156] Achille de Harlai, marquis de Bréval, seigneur de + Chanvallon, mourut le 3 novembre 1657. + +M. de Bréval s'est plus piqué de lettres que de guerre; il avoit +traduit Tacite; mais il eut bien de la peine à trouver qui le voulut +imprimer, car on savoit déjà que d'Ablancourt y travailloit; ce fut ce +qui le fit hâter: ce livre ne s'est point vendu. + +Pour M. de Rouen, il n'y eut jamais un plus grand galimatias. On +écrivit sur un de ses livres: _Fiat lux, et lux facta non est_. Il +avoit envoyé un de ses livres manuscrits à quelqu'un pour lui en dire +son avis. Cet homme avoit mis en un endroit à la marge: «_Je n'entends +point ceci._» M. de Rouen ne se souvint pas d'effacer l'observation, +et l'imprimeur l'imprima. Cela faisoit rire les gens de voir qu'à la +marge d'un livre il y eût: _Je n'entends point ceci_, car il sembloit +que ce fût l'auteur lui-même qui l'eût dit. + +Un jour qu'il avoit promis d'expliquer la Trinité le plus clairement +du monde en un sermon, il dit du grec, puis ajouta: «Voilà pour vous, +femmes.» + +C'est le plus prolixe prédicateur, harangueur et compositeur de livres +qu'on ait jamais vu. A Gaillon, qu'il appelle _notre palais royal et +archiépiscopal de Gaillon_, il a une imprimerie qu'il appelle aussi +_notre imprimerie archiépiscopale_. + +Il fit une fois je ne sais quel livre où il étoit peint avec sa barbe +longue et étroite; car, quoique jeune, il la portoit longue. On +l'appelle barbe de natte, car elle étoit d'un blond fort doré.[157] Le +pape Urbain, à qui il fit présenter ce livre, n'en dit autre chose, +sinon: _Bella barba_.--Mais, saint Père, lui dit-on, que vous semble +de ce livre?--_Veramente, bellissima barba._ L'archevêque, mal +satisfait de cela et de quelque autre chose encore, écrivit un livre +de la puissance des papes, où il les vouloit réduire au rang des +évêques. Le pape s'en plaignit, et le nonce eut charge de le citer à +Rome: ses amis accommodèrent la chose, et il fut conclu qu'en présence +de deux Jésuites il feroit satisfaction au Pape et écriroit une +rétractation. Cette rétractation fut imprimée; mais elle étoit si +obscure, qu'il ne savoit ce que c'étoit, et il eût pu se vanter, s'il +eût voulu, de ne s'être point rétracté. Le Pape, pourtant, s'en +contenta. Depuis, il s'avisa mal-à-propos de se mêler entre Balzac et +Du Moulin, qui s'écrivirent quelques lettres, et fit je ne sais quel +petit écrit intitulé: _Avis judicieux_. En ce temps-là, il lui vint +une vision de faire certaines conférences à Saint-Victor; il étoit là +comme un régent dans sa classe. + + [157] Voici ce que fit M. d'Albi (d'Elbène), celui qui se sauva + en Catalogne du temps de M. de Montmorency. + + _Épitaphe de M. de Rouen faite de son vivant._ + + Ci-gît un prélat honoré + Qui porta la barbe prolixe, + De couleur de vermeil doré, + Brillant comme une étoile fixe. + Prêchant sur un événement + Il sermona si longuement, + Qu'il en trépassa de détresse, + Non sans laisser un savoir mon + Laquelle des deux choses est-ce + Qui fut plus longue en son espèce, + De sa barbe, ou de son saint Vinon. (T.) + + Une fois que Bois-Robert lui louoit fort la politique du cardinal + de Richelieu, il lui dit: «Vous connoissez de plus grands + politiques que lui; vous en voyez.» Bois-Robert eut la malice de + feindre toujours de ne pas entendre qu'il vouloit qu'on lui dît: + «Qui? vous?» Et, au lieu de cela, il lui dit: «Mais que + blâmez-vous à sa politique?--Baillez-le-moi mort, baillez-le-moi + mort, répondit-il, et je vous le dirai.» + + Une autre fois il entreprit de prouver que Démosthènes, Cicéron, + et tous les plus grands orateurs de l'antiquité, n'avoient rien + entendu à l'éloquence en comparaison de saint Paul, et dit un + million de choses grotesques. Balzac, qui y étoit allé par + curiosité, ne put s'empêcher d'en faire des contes, et de là vint + la grande querelle. Il voulut faire passer Balzac pour un écolier, + et Balzac fit _le Barbon_, que depuis il a donné lorsque Ménage + persécuta tant Montmaur le grec: c'est pour cela qu'on y trouve si + peu de choses qui conviennent à ce pédant. + + Madame Des Loges disoit de l'archevêque de Rouen que c'étoit une + bibliothèque renversée; mais il n'y a rien qui représente mieux + l'humeur de cet homme que le sonnet acrostiche de ce fou de + Dulot[158]. + + [158] Dulot, inventeur des bouts-rimés, n'est guère connu que par + le poème de Sarrasin, intitulé: _Dulot vaincu, ou la Défaite des + bouts-rimés_, badinage ingénieux d'un poète très-spirituel. + + +SONNET + + _Où le poète royal et archiépiscopal Dulot fait bouffonner + monseigneur l'archevêque de Rouen dans toute l'étendue de son + acrostiche._ + + Franc de haine, d'amour, ris, pleurs, espoir et crainte, + Rentrons au cabinet et lisons saint Thomas. + Apporte-moi, laquais, de tout ce grand amas, + Nicolas de Lira, Pline et la Bible sainte. + Certes, le trait est bon, ma chandelle est éteinte. + Oh! oh! dedans si peu, vraiment trompé tu m'as. + Ici du feu, mes gens, ma robe de Damas. + Six heures ont sonné, disons prime en contrainte. + Dieu! que j'ai mal au coeur! qu'on m'apporte du vin. + Entre ce qu'aujourd'hui j'ai lu de plus divin, + Hilaire de Poitiers m'a ravi par sa plume. + Aristote est là faux: voyez, ce papillon + Rouanne à nos flambeaux comme c'est sa coutume. + Le trait est excellent! avalons ce bouillon. + Apprête les chevaux, cocher. Le beau volume! + Irénée est charmant, retournons à Gaillon. + +Il y avoit pourtant du bon en ce _mirifique_ prélat; il étoit bon +homme, franc et sincère; mais jamais il n'eut un grain de cervelle. + +Une fois qu'il fit quelque entrée à Dieppe, le ministre du lieu le +harangua et lui plut extrêmement. Quand cet homme eut achevé: «Voilà, +dit-il, en se tournant vers les ecclésiastiques qui le suivoient, +voilà haranguer cela;» et se mit à leur remarquer toutes les parties +de l'oraison: «voilà haranguer, cela, et non pas vous autres, qui +manquez en ceci, en cela, et qui ne parlez qu'à la bonne chère.» Il ne +la faisoit pourtant pas mauvaise, la chère, à Gaillon. Il avoit toutes +ses heures réglées pour ses occupations sérieuses et pour ses +divertissemens. Il recevoit des nouvelles de tous les endroits de +l'Europe. Il avoit musique, et n'étoit jamais sans quelques gens de +lettres. + +Sur la fin, il se laissoit si fort gouverner à je ne sais quelle femme +qui étoit sa ménagère, qu'il commençoit à l'incommoder, et elle à +s'accommoder très-fort. Enfin, on le fit résoudre à donner son +archevêché à son neveu Chanvallon, qui étoit déjà son coadjuteur; il +le fit, et mourut bientôt après. Son successeur ne lui en doit guère +pour l'éloquence[159]. Patru, qui l'a entendu prêcher, dit qu'il n'a +admiré qu'une chose en lui, c'est comme il peut retenir par coeur tout +ce qu'il dit, car il n'y a ni pied ni tête à son discours, et il +récite tout cela avec une insolence qui n'est pas imaginable. Il avoit +écrit sur la porte de Gaillon: _Legem non observabo, sed adimplebo_. + + [159] Harlay de Chanvallon, archevêque de Rouen, devint + archevêque de Paris en 1671. Il mourut en 1695. + + + + +BALZAC. + + +Balzac se nomme Jean Louis Guez[160]; il est fils d'un homme +d'Angoulême qui avoit du bien; mais M. de Montausier dit que cet homme +a été valet chez M. d'Espernon. Balzac est une terre. Ce M. Guez a +vécu plus de cent ans. Quelques années devant que de mourir, il +écrivit à M. Chapelain pour faire, disoit-il, amitié avec lui, au +moins par lettres, et qu'après avoir ouï dire tant de bien de lui à +son fils, il vouloit avoir cette satisfaction-là en mourant. + + [160] Balzac, né à Angoulême en 1594, mourut dans la même ville + le 18 février 1655. + +On connut Balzac par son premier volume de lettres; il étoit alors à +feu M. d'Espernon, à qui il ne put s'empêcher d'envier deux lettres +qu'il avoit écrites pour lui au Roi[161]. Il est certain que nous +n'avions rien vu d'approchant en France, et que tous ceux qui ont bien +écrit en prose depuis, et qui écriront bien à l'avenir en notre +langue, lui en auront l'obligation. Celles qu'il a faites depuis ne +sont pour l'ordinaire ni si gaies ni si naturelles, et il a eu tort +d'avoir eu pour ses ennemis la complaisance de n'écrire plus de la +même sorte. + + [161] Elles sont placées à la fin du deuxième livre des lettres + de Balzac. (_OEuvres de Balzac_, in-folio, tom. 1, p. 63 et + suivantes.) + +Le cardinal ne trouva nullement bon qu'il ne lui eût point dédié _Le +Prince_ ni ses lettres. «Se croit-il assez grand seigneur pour ne +point dédier ses livres?» Son humeur à louer trop de gens le choqua; +mais, ce qui le fâcha le plus, ce sont ces deux lettres qui sont au +bout du _Prince_, où il se mêle de parler de la Reine-mère et du +cardinal. Il y a un endroit où il dit: «Le Roi qui, à votre prière, a +pardonné à quarante mille coupables, n'a pu obtenir d'elle qu'elle +pardonnât à un innocent.--Votre ami, dit le cardinal à Bois-Robert, +est un étourdi: qui lui a dit que je suis mal avec la Reine-mère? Je +croyois qu'il eût du sens; mais ce n'est qu'un fat.» + +Malherbe dit un jour à Gomberville, à propos des premières lettres de +Balzac: «Pardieu! pardieu! toutes ces badineries-là me sont venues à +l'esprit; mais je les ai rebutées.» Il fit imprimer les fragments du +_Prince_, qui étoient beaux pour fragments, avec une préface de Faret, +où il y avoit que dans le premier livre il feindroit qu'un Anglois +avec un bonnet blanc, etc. Depuis, il a dit que cette aventure étoit +véritable. Il disoit comme cela ce que contiendroit chaque livre; le +dernier devoit être _le Ministre_. Or, le cardinal de Richelieu, étant +mal satisfait de lui à cause de ces deux lettres qui sont au bout du +_Prince_, et aussi à cause qu'il ne le lui avoit pas dédié, ne se +soucia plus de lui; cela fut cause que ce _Ministre_ ne parut point. +Depuis, il le fit imprimer sous le nom d'_Aristippe_, mal satisfait du +cardinal Mazarin, dont il fait comme le portrait; on l'a vu depuis sa +mort. + +Les moines furent tous contre lui à cause d'un endroit où il dit: «Que +les moines sont dans le monde ce qu'étoient les rats dans l'arche.» Le +père Goulu, général des Feuillants, qui cherchoit à faire claquer son +fouet, se mit à écrire contre lui, et je pense que c'est le meilleur. +Il lui dit en quelque lieu qu'il n'a guère de cervelle de s'attaquer à +un corps qui ne meurt jamais. Il donna belle prise aux gens sur ses +vanités. Sorel[162], qui n'avoit alors que dix-huit ans, a voulu, dans +le Francion, railler de lui en la personne de son pédant Hortensius. +Je pense qu'il s'en avisa devant le Feuillant. + + [162] Auteur du _Berger extravagant_. (T.) + +Il a été un temps que c'étoit la mode d'écrire contre Balzac. A +Bruxelles même, Saint-Germain ne l'épargna pas, à cause qu'il louoit +le Roi et le cardinal de Richelieu. Il y eut je ne sais quel +barbouilleur de papier, je ne sais quel bavard Saintongeois, qui se +mêla aussi de faire un méchant petit livre contre lui et contre le +père Goulu tout ensemble. Il le fit bâtonner dans sa propre chambre, +au saut du lit, par un gentilhomme de ses amis nommé Moulin Robert; et +après, car le cavalier n'avoit point déclaré de la part de qui il lui +faisoit ces caresses, il fit imprimer une espèce de nouvelle +intitulée: _La Défaite du paladin Javerzac[163], par les alliés et +confédérés du prince des Feuilles_. C'est une des plus jolies choses +qu'il ait faites. + + [163] Nom de ce garçon. (T.)--_La Défaite du Paladin Javerzac_ + est imprimée au tome second, pag. 172 du supplément aux OEuvres + de Balzac. On ne peut convenir avec Tallemant que cette pièce + soit _une jolie chose_; c'est une série de plaisanteries lourdes + et même grossières sur un sujet qui pouvoit ne pas déplaire à une + époque où les coups de bâton venoient quelquefois à l'appui de la + critique. On y voit que cette ridicule punition fut infligée à + Javerzac, le 11 août 1628. Balzac avoit conservé du regret de + cette action barbare; car au lit de mort il fit appeler Javerzac, + et le pria de lui rendre son amitié. (Voyez _la Relation de la + mort de M. de Balzac_, à la suite de ses OEuvres.) + +Le père Goulu s'étoit nommé Philarque, voulant dire _général des +Feuillants_; et l'autre malicieusement traduisoit à la lettre _Prince +des Feuilles_. Enfin, cela alla si avant qu'Ogier le prédicateur, son +ami, entreprit de faire son apologie. Il y en avoit déjà cinq ou six +feuilles d'imprimées. Gomberville m'a dit qu'il les avoit, quand +Balzac, arrivant ici, ne trouva point cela à sa fantaisie: il défit +tout le discours, et ne se servit que de la matière. Cela n'avoit +garde de ne pas réussir, car Ogier est fort capable de choisir bien +ses matériaux, et Balzac de faire fort bien le discours; aussi est-ce +une des plus belles pièces que nous ayons. Ogier a voulu soutenir +qu'il avoit tout fait; mais il a été assez bon pour imprimer d'autres +ouvrages, et il ne faut que conférer; et puis, pour peu qu'on s'y +connoisse, on voit bien qu'autre que Balzac ne peut avoir fait cette +apologie. _Le Prince_ avoit grand besoin d'Ogier, car c'est le plus +pauvre dessein d'ouvrage qu'on ait jamais vu, et il n'est beau que par +endroits. + +Depuis, il changea, comme j'ai dit, de façon d'écrire, pour montrer +qu'il n'étoit pas ignorant, comme on lui avoit reproché[164]; mais en +récompense, il est ferré en quelques endroits, et cette affectation +d'érudition n'est que trop souvent désagréable; cependant vous ne +sauriez ôter de la tête à la plupart des gens que Balzac n'étoit point +savant. Frémont m'a dit qu'un traiteur[165], chez qui il logea une +fois à Angoulême, lui dit que Balzac n'étoit point profond: il a eu +beau écrire bien des lettres latines, et faire un gros recueil de vers +latins dont il se seroit bien passé; il a eu beau écrire contre +Heinsius, tout cela n'a pas effacé la première impression que les +lettres de Goulu ont donnée de lui. Ce même homme ajoutait que +quelquefois ayant été à Balzac pour quelque festin, le valet de M. de +Balzac lui avoit fait voir son maître composant; mais c'était, +disoit-il, une plaisante chose à voir que ses grimaces. + + [164] Dans tous les volumes qu'on a imprimés de lui, il y a + toujours quelque chose de ces accusations; cela lui tenoit + terriblement au coeur. (T.) + + [165] On lit _traiteur_ au manuscrit. Il faut prendre ce mot dans + le sens de _traitant_. + +On trouve, dans ce qu'il a fait depuis l'_Apologie_, bien des +grotesques; cependant il plaît toujours: il n'y eut jamais une plus +belle imagination. Il a l'oreille fine; il ne manque jamais à mettre +les choses en grâce; mais on pouvoit mieux savoir le fin de la langue +qu'il ne le savoit. Ses derniers ouvrages ne sont pas si exactement +écrits, pour le langage même, que les premiers, et il prend +quelquefois la liberté de mettre un etc., tout comme feroit un +notaire. + +Le _Barbon_ a fait voir bien clairement que le bonhomme avoit de la +peine à lier les choses, car ce livret est plein de lacunes. Il nous a +fait accroire que c'étoit les ruines de son cabinet, et, au lieu de +les réparer, il nous donne lui-même ses fragments. Sur la fin il n'ose +plus faire de lettres; il les déguise en _Entretiens_, et souvent il +fait semblant de vuider ses tablettes et parle de lui-même fort +avantageusement en tierce personne en plusieurs endroits de ce livre. + +Pour reprendre où nous en étions, Ogier, surnommé _le Danois_, frère +du prédicateur, étant en Danemark avec feu M. d'Avaux, s'avisa, pour +se divertir, d'écrire à Balzac que la cour du roi de Danemark, où il y +avoit beaucoup de gens de qualité qui savoient le français, s'étant +partagée pour Balzac et pour le père Goulu, le Roi, dans une assemblée +célèbre de tous ceux qui étudioient notre langue, avoit jugé en faveur +de Balzac. Notre homme prit cela pour argent comptant, et dans ses +_Entretiens_ il en parle de cette sorte: «Nous recevons, dit-il, des +lettres dorées datées de Constantinople; on nous estime en Grèce et en +Orient, aux dernières parties du septentrion, sur le rivage de la mer +Baltique. Pour répondre en un mot à tant de choses, je souffre où je +suis, on m'estime où je ne suis pas. Peut-être que j'avois la fièvre +le jour que le Roi de Danemark jugea en ma faveur la cause qui fut +plaidée devant lui à Copenhague; comme au contraire il se peut faire +que j'étois à l'ombre et prenois le frais le jour que le marquis +d'Ayetonne brûla mon livre[166] dans un conseil qui fut tenu à +Bruxelles.» + + [166] _Le Prince._ (T.) + +Ce livre fut aussi brûlé en Angleterre. On m'a dit qu'il y eut des +Anglais assez zélés pour la mémoire de la reine Elisabeth, pour avoir +eu la pensée de venir en France donner des coups de bâton à Balzac. + +Le cardinal de Richelieu fut choqué de ce qu'il louoit trop de gens; +il disoit que c'étoit _l'élogiste général_. Le cardinal de Richelieu +ne fit rien pour lui, et en cela il eut tort, car cet homme n'avoit +péché que pour avoir trop envie de plaire, et le cardinal se fût fait +honneur en lui donnant un évêché. Cela fut cause que Balzac se retira +à Balzac, où il demeura presque toujours. + +Le cardinal ne fut pas plus tôt mort, que, sans considérer qu'il lui +avoit donné tant de louanges, il fit une grande pièce à la Reine où il +disoit bien des choses contre lui. C'est une des moindres pièces qu'il +ait faites. Maynard, qui est son ami Ménandre, à qui il adresse tant +d'Entretiens, en fit tout de même en vers; car le cardinal n'avoit +rien fait pour lui, il le trouvoit trop cagnard[167]. Sans doute le +cardinal de Richelieu eut tort de ne donner à Balzac qu'une misérable +pension qui finit avec lui. Je ne pense pas qu'il crût ce dont +Théophile l'accuse dans une lettre; je ne dis pas seulement l'amour +des garçons, mais même le larcin qu'il lui reproche d'avoir fait au +gendre du docteur Baudius, en Hollande. On ne peut pas dire que Balzac +n'ait vécu moralement bien; mais, outre ce que j'ai marqué, le +cardinal, comme nous avons dit ailleurs, n'estimoit guère la prose. + + [167] _Cagnards_, gens aimant leurs foyers. _Hauteroche_, cité + dans le Dictionnaire comique de Le Roux. + +Au commencement de la régence, après ses discours, dont quelques-uns +sont dédiés à madame de Rambouillet, à qui il parle comme à une +personne familière, et il ne l'a jamais vue; depuis, il l'a connue par +lettres seulement, il fit imprimer deux volumes de _Lettres choisies_, +où il a mis une préface qu'il feint être de M. Girard, théologal +d'Angoulême, son ami: il a fait cette feinte pour se louer tout à son +aise, sous le nom d'autrui. Cette préface est fort bien écrite, car +quand il écrit sous le nom d'autrui, il ne cherche pas midi à quatorze +heures, comme il fait quelquefois lorsqu'il ne se déguise point. Ces +lettres choisies n'étoient pas autrement _choisies_, je crois, que, +hors les lettres à M. Chapelain, qu'il appeloit _ad Atticum_[168], et +qui ont été données après sa mort, il ne lui en restait pas une après +ces deux derniers tomes. Pour faire tout valoir, il feint d'avoir +écrit des lettres qu'il n'a jamais écrites: tel qui n'en a jamais reçu +qu'une de lui en trouve trois ou quatre qui lui sont adressées. Il y +en a une quantité à je ne sais combien de révérends Pères dont on n'a +jamais ouï parler. Pérapède, Du Bure et un tas de sots y sont loués, +et il écrit, dit-il, à tous ces gens-là le coeur sur le papier. + + [168] Il y a tant d'étoiles, qu'un goguenard disoit que c'étoit + le firmament. Ce n'est pas grand'chose. (T.) + +Les louanges lui étoient bonnes de quelque part qu'elles vinssent, et +jamais il n'étoit assez _paranymphé_[169] à sa fantaisie. Voiture, +Conrart et d'autres montoient sur des échasses pour le louer; vous +diriez qu'ils se vont rompre le cou à tout bout de champ, tant ils +font de rudes cascades. + + [169] _Paranymphé_, loué. Cette expression étoit empruntée du + _paranymphe_, ou discours solennel qui se prononçoit à la fin de + chaque licence dans les facultés de théologie et de médecine, + dans lequel le licencié adressoit des compliments, ou le plus + souvent des épigrammes aux autres licenciés. (Voyez _le Dict. de + Trévoux_.) + +Dans une de ses lettres, il y a une plaisante vanité, car si jamais il +y eût un _animal gloriæ_[170], c'est celui-ci: «Quand vous me +donneriez, dit-il, autant de terre que la comtesse Alix[171] en donna +à mon quarantième aïeul, etc.» + + [170] La gloire personnifiée en bête brute. + + [171] Je pense que c'était une comtesse de Toulouse. (T.) + +Il imprima ensuite le _Socrate chrétien_; il y mit un avant-propos, où +il parle à un homme qu'il appelle _Monseigneur_, sans queue. Il +prétendoit que M. Servien devineroit que c'étoit lui; et dans ce même +volume, où il y a plusieurs autres pièces, il y a un traité de ce mot +_Monseigneur_, où il en blâme l'abus, et ne met que _monsieur mon +cousin_ à M. le président de Nesmond. A cette dissertation sur les +sonnets de Job et d'Uranie, il ne vouloit mettre pour titre que +_Dissertation sur les deux sonnets_, disant qu'on savoit assez qui ils +étoient. Il y a de pauvres choses dans cette dissertation. + +Voici encore une chose qui ne s'accorde guère avec le _Socrate +chrétien_. Un avocat d'Angoulême, en plaidant contre lui, avoit dit +quelque chose d'un peu fort. Balzac le rencontre par la ville et lui +donne un coup de houssine; sans les grands seigneurs du pays qui s'en +mêlèrent, et qui prirent le parti de Balzac, il n'en eût pas été bon +marchand. + +En récompense, le Roi, la Reine et le cardinal Mazarin lui firent, à +ce qu'il dit, bien des honneurs quand on alla à Bordeaux en 1650, au +mois d'août. + +Depuis sa mort, on a publié l'_Aristippe_, qui est un fragment du +_Prince_, qu'il a fait pour donner sur les doigts aux rois fainéans et +à leurs minisires, pour ne pas dire à leurs maires du palais. Il a +cru, le bonhomme, qu'il y avoit en lui de quoi faire un Socrate et un +Aristippe tout ensemble; cependant cet homme qui est si sage, cet +homme qui a tant de vertus, s'avise de faire une lâcheté, où personne +ne l'a imité, non pas même Costar: il signe en écrivant au cardinal +Mazarin: «De Votre Eminence le très-humble, très-obéissant et +très-obligé serviteur et _pensionnaire_.» + +Lionne, ami de Chapelain, avoit fait donner à Balzac une pension de +cinq cents écus, dont il fut fort mal payé à la fin. Il faut bien +manquer de coeur pour faire une bassesse comme celle-là, lui qui avoit +de quoi vivre, et qui a tant de soin de faire savoir dans ses lettres +familières qu'il avoit quatre chevaux de carrosse. Avec tout ce +raffinement de lâcheté, il ne put pourtant avoir pour sa soeur de +campagne la récompense de la lieutenance aux gardes de son neveu, qui +fut tué à Lens avec le maréchal de Gassion. La solitude, où l'on n'a +que soi pour objet, où l'on ne se compare avec personne, avoit gâté +cet esprit, qui déjà n'étoit que trop plein de lui-même. + +Les juste-au-corps lui ayant semblé commodes, il en avoit de toutes +façons, de treillis[172], de tabis[173], de bleus et d'incarnats. + + [172] _Treillis_, toile fine d'Allemagne, lustrée et satinée, + dont en petit deuil on faisoit le dessus du pourpoint. (_Dict. de + Trévoux._) + + [173] _Tabis_, gros taffetas ondulé par l'application d'un + cylindre sur lequel des ondes étoient gravées. (_Dict. de + Trévoux._) + +Il a des visions jusques aux moindres petites choses: il demanda de +l'aigre de cèdre[174] à M. Conrart, qui étoit devenu son +commissionnaire après M. Chapelain; car il y eut je ne sais quoi entre +M. Chapelain et lui, et il ne pouvoit s'empêcher de dire à tout bout +de champ qu'il ne faisoit rien de naturel, qu'il n'avoit point de +génie. Il lui faisoit entendre, sans faire semblant de rien, que si +les pots dans lesquels il lui enverroit cet aigre de cèdre étoient +bleus et blancs, ils lui plairoient davantage. + + [174] _Aigre de cèdre_, liqueur composée de jus de citron, de + limon et de cédrat, qui, mêlée avec de l'eau et du sucre, fait + une boisson très-agréable. (_Dict. de Trévoux_.) + +Il écrivit jusqu'à huit lettres pendant qu'on imprimoit ses vers +latins, pour faire qu'un placard de deux petits anges qui se baisoient +pût se rencontrer à la fin. Il a eu aussi une bonne fantaisie de faire +imprimer ces vers-là en petit, croyant que le monde souhaitoit cela +avec passion. M. Conrart lui manda que Courbé étoit disposé à le +satisfaire; mais qu'il étoit obligé de lui mander que ses vers ne se +vendroient point in-quarto, et qu'on n'en avoit vendu qu'un seul +exemplaire. Balzac répondit en ces mots: «Si j'étois aussi amoureux de +la gloire que je l'ai été autrefois, votre lettre me seroit une grande +mortification.» Il fallut pourtant faire cette impression en petit; il +se consola en voyant _Editio seconda_. Il a fait mettre au +commencement que le libraire l'a voulu absolument. Il vouloit obliger +Ménage à dire plus de choses à sa louange dans l'épître qu'il fit à la +reine de Suède, en lui dédiant les vers latins de Balzac. Il y a au +bout de ce livre ce qu'il appelle _liber adoptivus_, sans expliquer +que ce sont diverses pièces d'auteurs, ou qu'il ne connoît point, ou +dont il dissimule le nom. Il n'a pourtant pas mal fait, car il n'y a +guère que cela de bon dans son livre. + +Il eut une plaisante curiosité dans l'impression de ses discours; il +n'y a pas une ligne qui ne soit finie par un mot entier; il n'y a +jamais de mot coupé en deux. + +La reine de Suède dit à Chanut, notre résident, qu'elle le prioit de +s'informer quels auteurs il falloit lire pour bien savoir notre +langue, et que Balzac ne la contentoit point, qu'il n'étoit point +naturel, qu'il étoit toujours guindé, et toujours dans la fleurette. +Il le sut, et elle lui écrivit que ce qu'on avoit dit étoit faux. Cela +est cause qu'il n'a pas changé dans l'_Aristippe_ les louanges qu'il +lui donnoit. Voici une lettre qu'il écrivit à M. Conrart sur le séjour +de la cour à Bordeaux, sous le nom du même M. Girard[175] dont nous +avons déjà parlé. Ce que je mettrai à côté est ce que m'a dit M. le +marquis de Montausier, témoin oculaire. + + [175] Guillaume Girard, archidiacre d'Angoulême, avoit été + secrétaire du duc d'Epernon. Il a laissé une vie de son maître, + imprimée à Paris en 1655 en un volume in-folio, et en 1663 en + trois volumes in-douze. Elle est, comme elle devoit être, toute + favorable au duc d'Epernon. + + + «MONSIEUR, + + «A moins que d'avoir à vous donner des nouvelles de M. de + Balzac, je n'aurois pas rompu mon silence ni violé le respect + que je vous dois. Ce n'est pas que je ne sache combien il y a + d'honneur à recevoir de vos lettres, et combien les honnêtes + gens se glorifient d'en être favorisés; mais j'ai encore plus de + considération pour vous que je n'en ai pour moi-même, et quoique + je ne sois pas insensible à mon propre bien, j'aurois mieux aimé + m'en priver que de vous être importun, en exigeant de vous pour + une mauvaise lettre quelqu'une de vos belles réponses. Voilà, + monsieur, comme j'en eusse usé, si la discrétion de votre ami + n'eût fait violence à la mienne: elle m'oblige à vous dire de + lui ce qu'il a omis, sans doute, dans la dernière lettre qu'il + vous a écrite. + + «Vous savez, monsieur, que nous avons eu la cour depuis peu de + jours en cette ville. Lorsque la Reine[176] en approcha de deux + journées, elle commanda expressément qu'on ne donnât aucun + logement aux troupes qui accompagnoient Leurs Majestés dans les + terres de M. de Balzac[177]. Sa faveur ne fut point bornée à ces + petits soins, elle ordonna[178] à M. de Saintot, maître des + cérémonies (il faisoit aussi la charge de + grand-maréchal-des-logis), de la loger dans la maison de M. de + Balzac[179]. Ce commandement fut si exprès qu'il ne se put + exécuter sans quelque désordre: les logis étoient déjà faits à + l'arrivée de M. de Saintot. L'évêché étoit marqué pour la Reine; + le Roi étoit dans une maison contiguë; les autres logemens + étoient marqués et déjà occupés; mais il fallut tout changer + pour satisfaire au désir de la Reine et honorer M. de Balzac + absent. + + «A l'arrivée de Sa Majesté, il fut demandé avec instance. Sa + Majesté ne vouloit recevoir aucune des excuses qu'on donnoit à + sa retraite[180]. Enfin, comme il n'y eut plus d'espérance de + le voir, elle n'eut presque plus d'entretien qu'avec ses + proches, qui furent jugés très-dignes de son alliance[181]. M. + le cardinal ne s'en arrêta pas là; après s'être long-temps + informé s'il ne pourroit point satisfaire au désir qu'il avoit + de long-temps de connoître le visage d'une personne si + généralement estimée, il se résolut enfin de l'envoyer visiter + par un gentilhomme des siens, nommé le chevalier de Terlon. Ce + gentilhomme alla à la maison de M. de Balzac, à trois lieues de + la ville, et lui dit que M. le cardinal, son maître, lui avoit + commandé de le venir assurer de son service très-humble; qu'il + avoit une forte passion de le voir et de l'entretenir à + Angoulême, où il avoit appris son indisposition; qu'il seroit + venu lui-même s'en assurer en sa maison, s'il n'eût appréhendé + de l'incommoder; mais qu'il seroit fâché qu'on lui reprochât + d'avoir passé si près du plus grand homme de notre siècle sans + avoir eu dessein de lui rendre cette petite civilité[182]. + + «M. de Balzac, dont la discrétion ne vous est pas moins connue + que le mérite, ne pouvoit attribuer un si grand excès de + civilité qu'à la courtoisie de l'ambassadeur, et, sans doute, + ces faveurs lui eussent été suspectes, si M. le cardinal n'en + eût dit autant, et aux mêmes termes, à M. de Roussines, frère de + M. de Balzac. J'étois présent, et plusieurs honnêtes gens de la + cour furent témoins lorsque Son Eminence lui redit les mêmes + paroles que M. de Terlon avoit avancées, faisant ainsi de sa + bouche à une personne non suspecte des compliments qui ne + pouvoient plus être suspects. + + «M. Servien enchérit beaucoup au-delà chez M. le marquis de + Montausier[183]; mais M. de Lionne ne fut pas plus tôt arrivé + qu'il envoya son premier commis vers M. de Balzac, pour lui + témoigner le désir impatient qu'il avoit de le voir; qu'il y + avoit vingt ans que ce désir faisoit une de ses plus violentes + passions; qu'il avoit fait le voyage de Guyenne, avec plaisir, + quelque juste indignation qu'il eût d'ailleurs contre le voyage, + pour voir le plus grand homme du monde, etc.; qu'il le prioit de + lui mander positivement (ce furent les termes de son envoyé) + s'il lui feroit déplaisir de l'aller visiter en sa maison, parce + qu'il n'y avoit que sa défense absolue qui pût l'en empêcher. M. + de Balzac, usant de la liberté qu'il lui donnoit, le supplia de + n'en point prendre la peine[184]; et cette excuse, qui eût + peut-être déplu à un moins honnête homme que n'est M. de Lionne, + lui donna matière d'une lettre, en laquelle, parmi quelques + douces plaintes du rigoureux traitement qui lui est fait, il + l'assuroit de tous les respects, de toute la vénération et de + tout ce qui est au-dessous du culte et de l'adoration: ce sont + les termes obligeants d'une fort longue et fort belle lettre. + + «Je ne vous parle point des compliments de M. l'évêque de Rodez, + de ceux de M. de La Motte Le Vayer ni de toutes les autres + personnes de mérite qui sont auprès de Leurs Majestés. Ma + gazette seroit trop longue, monsieur; ce que j'y ajoute du mien, + c'est la joie que j'ai sentie de voir toute la cour faire la + cour à notre ermite, et de voir ce généreux ermite au-dessus de + toutes les faveurs et de toutes les recherches de la cour. Il + n'en a pas pour cela quitté une seule de ses calottes; il n'en a + pas eu plus de complaisance pour lui-même. J'ai passé depuis ce + temps-là plusieurs jours en sa compagnie; mais je ne me suis pas + aperçu que c'étoit à lui que tous ces honneurs avoient été + rendus, et si je n'en eusse été le témoin, je serois en danger + d'ignorer long-temps une chose si glorieuse à mon ami et si + avantageuse à tous ceux qu'il aime. Il ne sait pas même que je + vous écris toutes ces circonstances; et quoique je lui aie dit + que je voulois vous mander cette partie de son histoire, je + n'oserois lui faire voir cette partie de ma relation, tant il a + de peine à souffrir les choses qui le favorisent. Il ne veut pas + même que j'attribue à sa modestie l'indifférence qu'il a eue + pour les caresses du grand monde; son chagrin et son dégoût ne + méritent point, à ce qu'il dit, un si beau nom, et il aime mieux + que nous l'appellions insensible que de consentir aux + témoignages que nous devons à sa vertu. Ajouterai-je encore à + ceci les compliments extraordinaires qu'il reçut, il n'y a pas + long-temps, du comte de Pigneranda? Cet ambassadeur, fameux par + la rupture de la paix de l'Europe, ayant passé à Angoulême, + s'enquéroit, à l'ordinaire des étrangers, de ce qu'il y avoit de + plus remarquable dans le pays. On lui proposa incontinent M. de + Balzac comme la chose la plus rare: il repartit qu'il avoit + appris ce nom-là en Espagne, long-temps avant que d'en partir; + qu'il ne l'avoit pas trouvé moins célèbre en Allemagne, d'où il + venoit, et lui envoya incontinent un Minime walon, homme de + lettres, qui lui servoit d'aumônier, pour lui dire qu'il + souffroit, avec plus de peine qu'il n'en avoit eu pendant tout + son voyage, la défense de faire des visites; que s'il lui eût + été libre d'en faire, il fût venu de bon coeur en sa chambre + pour voir une personne si célèbre dans tous les lieux où les + grandes vertus sont en estime. Ce compliment ne fut pas borné à + ce peu de paroles. Mais qu'ai-je affaire d'emprunter de la + bouche de nos ennemis des louanges pour un homme qui a peine + d'en souffrir des personnes qui lui sont les plus chères? Il se + contente de leur amitié comme de la vôtre, monsieur, de celle de + M. Chapelain, et de peu d'autres. + + «Oserois-je vous supplier de faire part de ma relation à M. + Chapelain? Je sais qu'il aime ce que nous aimons, comme il en + est aimé aussi; je sais qu'il me fait l'honneur de me vouloir du + bien. Permettez-moi, je vous supplie, de l'assurer de mon + très-humble service, et croyez, s'il vous plaît, que je serai + toute ma vie, etc.[185].» + + [176] Elle qui ne sait pas lire, et ne les connoît point. + (T.)--Cela veut dire apparemment que la Reine, étant espagnole, + lisoit peu les livres françois. + + [177] Ne diriez-vous pas qu'il en a autant dans ce pays-là que M. + de La Rochefoucauld? Cependant Balzac, qui n'est point paroisse, + est à Roussines son frère aîné; et dans la paroisse d'Asnières, + Forgues, son parent, a un fief, et Balzac loge dans un autre, qui + est, je pense, à sa soeur. La seigneurie est au Chapitre + d'Angoulême. Ce fut M. de Montausier qui, avec bien de la peine, + en fit déloger les gens de guerre. (T.) + + [178] Cela est faux. (T.) + + [179] La maison étoit alors à son père, et est présentement à + l'aîné; c'est la plus commode de la ville. D'abord on alla à + l'Evêché; mais le logement n'étoit pas si aisé. Ce n'est pas la + première fois que la cour a occupé cette maison. (T.) + + [180] Elle ne songea pas à lui. (T.) + + [181] A la vérité elle leur parla comme à des gens qui sont des + principaux de la ville. (T.) + + [182] M. de Montausier, qui étoit alors à Angoulême, dit que la + vérité est que Lionne, pour faire plaisir à Chapelain, son ami, + fit faire ce voyage au chevalier de Terlon, et que toute la + civilité vint de lui et de M. Servien. Le cardinal n'usa jamais + de termes si obligeants pour les princes du sang même. «Si le + cardinal avoit fait cela, disoit le marquis, il seroit digne de + tout ce que Balzac a écrit depuis contre lui.» Il est bien vrai + que le cardinal dit quelque chose d'élégant, mais tout cela + venoit de Lionne. (T.) + + [183] En parlant à Roussines. (T.) + + [184] Véritablement, voilà bien répondu. M. de Montausier dit + qu'il n'a jamais écrit en ces termes-là à personne. (T.) + + [185] Balzac a envoyé jusqu'à cinq copies de cette lettre, et + toutes de la main de Toulet, son copiste, de peur qu'elle ne fût + perdue. Son libraire eut le soin de les faire rendre à M. + Conrart. Après ces cinq copies il en envoya encore une, disant + que M. Girard y avoit fait quelques changements. Il n'y avoit que + deux syllabes de changées (T.)--Cette lettre, monument de + l'orgueil le plus extraordinaire, ne paroit pas avoir été + imprimée: au moins n'en trouve-t-on aucune trace dans les + _OEuvres_ de Balzac. On sera peut-être parvenu à lui en faire + sentir tout le ridicule. + +Quand le chevalier de Méré mena le maréchal de Clairambault voir +Balzac à la campagne, cet auteur étoit dans le jardin; le maréchal le +trouva si extravagamment habillé qu'il le prit pour un fou, et il ne +vouloit pas avancer; le chevalier l'encouragea: il en fut après +très-satisfait, et dit qu'il n'avoit jamais vu un homme de si agréable +conversation. + +Il fit, un peu après le voyage de Bordeaux, un poème latin de dévotion +qu'il envoya à M. de Montausier, à Paris, et le pria de supplier M. de +Grasse de le mettre en vers françois. Trois jours après, il écrivit au +secrétaire de M. de Montausier qu'il le prioit de lui renvoyer cette +lettre, qu'il y vouloit changer quelque chose; après, il en envoya une +autre où il ne parloit plus de M. de Grasse, et cela exprès, afin que +cette lettre ne demeurât point, et qu'on crût que M. de Grasse avoit +traduit ce poème de son propre mouvement, parce qu'il en avoit été +charmé. Cette seconde lettre eut le loisir de venir avant que M. de +Montausier eût écrit à M. de Grasse; lui qui ne trouvoit pas la +requête trop civile, envoya pour excuse à M. de Grasse la lettre de +Balzac sans la relire, croyant que ce fut la même: cela fit un +terrible galimatias. + +Depuis, quand M. le Prince fût mis en liberté, il lui envoya une +lettre latine imprimée, avec deux petites pièces de vers latins aussi +imprimées: l'une sur sa prison, l'autre sur la mort de madame la +princesse sa mère, où, à son ordinaire, il donnoit à dos à celui qui +avoit le dessous, et traitoit le cardinal Mazarin de _semi-vir_; et, +pour montrer à M. le Prince qu'il a fait ces vers-là durant sa prison, +il en prend M. l'évêque d'Angoulême à témoin. Dans ces vers, il +appelle le cardinal _imbelle caput_, comme si un cardinal devoit être +guerrier; et puis, celui-là a été à la guerre. + +Sur la fin de ses jours il eut une grande mortification de voir le +grand applaudissement qu'avoient les lettres de Voiture; il ne put se +tenir de le témoigner. Ce fut ce qui produisit la dissertation latine +de Girac et la _Défense de Voiture_ que Costar lui adressa +malicieusement à lui-même, car il se moque de lui en cent endroits. Ce +fut une nouvelle recharge au pauvre homme, et cela avança ses jours de +quelque chose. Dans l'historiette de Costar, nous parlerons de cette +querelle plus amplement. + +Balzac et Girac étant allés dîner avec M. de Montausier à Angoulême, +M. de Montausier parla de l'édition de Voiture, et dit qu'il falloit +demeurer d'accord que c'étoit l'original des lettres galantes: cela +déplut furieusement à Balzac. Au sortir de là, il répéta les mots que +M. de Montausier avoit prononcés, et ajouta: «Que deviendront donc mes +lettres?» Il pria Girac de lire Voiture et de lui en dire son avis. Le +lendemain Balzac en envoya donc un exemplaire à Girac, avec un billet +latin, où il le prioit de lui en dire son sentiment en latin. Girac le +fit; mais il prétend que Balzac y a mis quelque chose du sien: Balzac +envoya ce prétendu jugement de Girac à Paris. Costar, qui ne +demandoit pas mieux que de faire claquer son fouet, composa la +_Défense de Voiture_. D'abord Balzac, plein de lui-même, et persuadé +de la déférence que Costar avoit pour lui, prit cet ouvrage pour une +pièce à sa louange; et comme on l'imprimoit, il écrivit à Conrart de +corriger tels et tels endroits, où l'on y parloit de lui, afin qu'ils +fussent mieux, et il les croyoit bien corrigés. On lui dit qu'il n'y +avoit plus moyen, et que tout étoit tiré: après il se désabusa. + +Non content d'avoir déjà, au sortir d'une grande maladie, envoyé, il y +avoit quelque temps, à Notre-Dame des Ardillières, une lampe de cent +écus, avec des vers latins gravés dessus, où son nom est en grosses +lettres, il donna, un an au plus avant que de mourir, des preuves +authentiques de sa vanité. Il écrivit à Conrart qu'il avoit deux mille +livres à Paris, et qu'il en vouloit constituer une rente de cent +francs, et instituer une espèce de jeux floraux de deux ans en deux +ans, et que, pour cela, il donneroit dix thêmes sur lesquels on +harangueroit; que l'Académie délivreroit les deux cents livres à celui +qui feroit le mieux. Ce sont matières de piété: par exemple, que la +gloire appartient à Dieu seul, et que les hommes en sont les +usurpateurs. + +Patru et les plus sensés vouloient se moquer de cette fondation de +_bibus_, car il y avoit un million de difficultés pour la sûreté, et +aussi bien du chagrin à lire les compositions d'un tas de moines; mais +les cabaleurs Chapelain et Conrart l'emportèrent. Cela fut fait après +la mort de Balzac. + +Il fut six mois à se voir mourir tous les jours: il s'étoit fait +transporter aux Capucins d'Angoulême; il se confessoit fréquemment, +et pourtant songeoit bien autant à ses jeux floraux qu'à sa +conscience. En mourant, car on a ses dernières paroles dans une +relation qu'un avocat d'Angoulême, nommé Morisset, a faite[186], il +dit qu'il ne savoit où il alloit, mais qu'il espéroit que Dieu lui +feroit miséricorde. + + [186] Cette relation est imprimée à la suite des OEuvres de + Balzac, t. 2, pag. 213 du supplément. + +Ogier le prédicateur, comme on lui demandoit s'il ne feroit point +l'épitaphe de Balzac: «Je m'en garderai bien, dit-il, j'aurois peur +qu'il ne se l'attribuât encore.» Il disoit cela à cause de +l'_Apologie_. + +Conrart voulut faire un Recueil de vers à sa louange: il en demanda à +assez de gens qui en firent; mais c'est si peu de chose que tout est +demeuré là[187]. + + [187] Ce jugement de Tallemant est trop sévère. Gilles Boileau a + déploré la mort de Balzac dans une élégie adressée à Conrart, qui + offre quelques beautés; elle n'a pas été insérée par Despréaux + dans les oeuvres posthumes de son frère; mais on l'avoit imprimée + dans la troisième partie des _Poésies choisies_, publiées chez + Sercy en 1658. Tristan l'ermite fit aussi d'assez belles strophes + sur la mort de Balzac; les trois meilleures ont été citées dans + la Notice sur Conrart placée à la tête de ses Mémoires, dans le + quarante-huitième volume de la deuxième série de la Collection + des Mémoires relatifs à l'histoire de France. + + + + +LE PRÉSIDENT PASCAL + +ET BLAISE PASCAL. + + +Le président Pascal portoit ce titre parce qu'il avoit été président à +Clermont en Auvergne; c'est un homme qui a eu d'assez beaux emplois: +il étoit homme de bien et de savoir surtout; il s'étoit appliqué aux +mathématiques; mais il a été plus considérable par ses enfants que par +lui-même, comme nous verrons par la suite. + +Quand on fit la réduction des rentes, lui et un nommé de Bourges, avec +un avocat au conseil dont je n'ai pu savoir le nom, firent bien du +bruit, et à la tête de quatre cents rentiers comme eux, ils firent +grand peur au garde des sceaux Séguier et à Cornuel. Le cardinal de +Richelieu fit mettre dans la Bastille les deux autres; pour Pascal, il +se cacha si bien qu'on ne put le trouver et fut long-temps sans oser +paroître. En ces entrefaites, les petites Saintot[188] et sa fille, +qui est à cette heure en religion, jouèrent une comédie, dont cette +fille qui n'avoit que douze ans avoit fait presque tous les vers. + + [188] Ce devoit être la fille de Saintot, le maître des + cérémonies de France. + +Le cardinal de Richelieu en ce temps-là eut la fantaisie de faire +jouer _le Prince déguisé_[189] à des enfants. Bois-Robert en prit le +soin. Il choisit, comme vous pouvez penser, cette petite Pascal; il +prit aussi une des petites Saintot, Socratine, et le petit Bertaut, +son frère[190]. La représentation réussit; mais la petite Pascal fit +le mieux. Comme on la louoit, elle demande à descendre, et +d'elle-même, sans en avoir rien dit à personne, elle se va jeter aux +pieds de Son Eminence et lui récite en pleurant dix ou douze vers de +sa façon, par lesquels elle demandoit le retour de son père. Le +cardinal la baisa plusieurs fois, car elle étoit _bellotte_, la loua +de sa piété, et lui dit: «Ma mignonne, écrivez à votre père qu'il +revienne, je le servirai.» En effet, il le servit et le continua dix +ans à l'intendance par moitié de Normandie, car il s'étoit défait de +sa charge en faveur d'un de ses frères. Ils étoient tous d'Auvergne. + + [189] Une pièce de Scudéry. (T.) + + [190] Le frère et la soeur de madame de Motteville. On l'appelle + _Socratine_, à cause de sa sévérité. Elle est carmélite à cette + heure. (T.) + +Sa fille fit d'autres vers, j'en ai quelques-uns[191]. + + [191] On lit dans Benserade des stances que mademoiselle Pascal + fit à l'âge de treize ans _pour une dame de ses amies, sous le + nom d'Amaranthe, amoureuse de Thyrsis_. Benserade y fit une + réponse dans laquelle il suppose que mademoiselle Pascal s'est + cachée sous le nom d'Amaranthe, et que Thyrsis n'est pas autre + que lui-même. On y lit cette stance, où Benserade nous apprend + l'âge que mademoiselle Pascal avoit alors: + + Qu'une fille _à treize ans_ d'amour soupire et pleure, + C'est souvent un défaut; + Mais pour une qui fait des vers de si bonne heure, + C'est vivre comme il faut. + + (_OEuvres de Benserade_, 1698, in-8º, t. 1, p. 49.) + + Enfin, à dix-huit ans, elle se mit en dévotion, et, comme j'ai + dit, elle se fit religieuse. + + Le président Pascal a laissé un fils, Blaise Pascal[192], qui + témoigna dès son enfance l'inclination qu'il avoit aux + mathématiques. Son père lui avoit défendu de s'y adonner qu'il + n'eût bien appris le latin et le grec. Cet enfant, dès douze à + treize ans, lut Euclide en cachette, et faisoit déjà des + propositions; le père en trouva quelques-unes; il le fait venir et + lui dit: «Qu'est-ce que cela?» Ce garçon, tout tremblant, lui dit: + «Je ne m'y suis amusé qu'aux jours de congé.--Et entends-tu bien + cette proposition?--Oui, mon père.--Et où as-tu appris cela?--Dans + Euclide, dont j'ai lu les six premiers livres (on ne lit + d'ordinaire que cela d'abord).--Et quand les as-tu lus?--Le + premier en une après-dînée, et les autres en moins de temps à + proportion.» Notez qu'on y est six mois avant que de les bien + entendre. + + [192] Blaise Pascal, né à Clermont en 1623, mort à Paris en 1662. + +Depuis, ce garçon inventa une machine admirable pour l'arithmétique. +Pendant les dernières années de l'intendance de son père, ayant à +faire pour lui des comptes de sommes immenses pour les tailles, il se +mit dans la tête qu'on pouvoit, par de certaines roues, faire +infailliblement toutes sortes de règles d'arithmétique; il y travailla +et fit cette machine qu'il croyoit devoir être fort utile au public; +mais il se trouva qu'elle revenoit à quatre cents livres au moins, et +qu'elle étoit si difficile à faire, qu'il n'y a qu'un ouvrier, qui est +à Rouen, qui la sache faire; encore faut-il que Pascal y soit présent. +Elle peut être de quinze pouces de long et haute à proportion. La +reine de Pologne en emporta deux; quelques curieux en ont fait faire. +Cette machine et les mathématiques ont ruiné la santé de ce pauvre +Pascal le jeune. + +Sa soeur, religieuse à Port-Royal de Paris, lui donna de la +familiarité avec les Jansénistes: il le devint lui-même; c'est lui qui +a fait ces belles lettres au Provincial que toute l'Europe admire, et +que M. Nicole a mises en latin. Rien n'a tant fait enrager les +Jésuites. Long-temps on a ignoré qu'il en fût l'auteur; pour moi, je +ne l'en eusse jamais soupçonné, car les mathématiques et les +belles-lettres ne vont guères ensemble. Ces messieurs du Port-Royal +lui donnoient la matière, et il la déposoit à sa fantaisie. Nous en +dirons davantage dans les Mémoires de la régence. + + + + +BERTAUT, + +NEVEU DE l'ÉVÊQUE DE SÉEZ. + + +Ce petit Bertaut, qui étoit de la comédie[193], étoit neveu de Bertaut +le poète, qui fut évêque de Séez. Il avoit une soeur, femme-de-chambre +de la Reine, qui, pour sa beauté et sa bonne réputation, fut mariée +avec le premier président de la chambre des comptes de Rouen, qui +étoit fort vieux, nommé Motteville[194]. Elle n'en eut point d'enfants +et revint à la cour. + + [193] _Voy._ l'article qui précède celui-ci, p. 175. + + [194] La véritable orthographe du nom est Mauteville; voir + précédemment tome 1, p. 288, note 1. + +Lui et sa soeur Socratine étoient en nécessité quand quelqu'un dit au +cardinal de Richelieu qu'il y avoit des enfants d'un frère de Bertaut +qui étoient bien pauvres. Il les fit venir: la fille étoit fort jolie +et avoit bien de l'esprit; le garçon étoit passable. Ils jouèrent +quelques scènes du _Pastor fido_, de fort bonne grâce. Le cardinal +donna pension à la fille, et entretint le petit garçon au collége. Ce +garçon eut assez d'industrie pour faire habiller un petit laquais, +qu'il prit des livrées _éminentissimes_; et quand on le rebutoit à la +porte du cardinal, il faisoit passer son laquais devant. Cela plut au +cardinal, auquel, par ce moyen, il fit fort sa cour; et quoiqu'il eût +découvert que leur mère étoit une mademoiselle Bertaut, qu'il avoit +vue chez la Reine-mère, et qu'il haïssoit fort, il continua pourtant à +leur faire du bien. + +Après la mort du cardinal, au commencement de la régence, madame de +Motteville, sa soeur, eut avis d'un prieuré qui vaquoit; M. de +Bassompierre l'avoit eu aussi. Elle le rencontre, comme il l'alloit +demander à la Reine. Elle lui demanda, par hasard, quelle affaire +l'amenoit; il le lui dit. «Eh! monsieur, dit-elle, je l'allois +demander pour mon frère; c'est si peu de chose, et il en a si grand +besoin!» Le maréchal répondit qu'il ne vouloit pas, sur ses vieux +jours, être moins civil aux dames qu'en sa jeunesse, et il se retira. +Ce prieuré étoit pourtant fort bon. On dit qu'il vaut cinq mille +livres de rente. Elle l'obtint. Elle lui fit donner encore la charge +de lecteur du Roi qu'avoit eue son oncle, l'évêque de Séez, avant que +d'être évêque. + +Il fut avec M. de La Tuillerie en Suède. Là, comme c'est un doucereux, +il voulut, je pense, dire des fleurettes à la Reine, et il fit si bien +qu'elle sut qu'il chantoit et jouoit du luth. Elle l'en pria un jour; +il fit bien des cérémonies; enfin, il prit un luth, et badina tant +avant que de chanter, que quand il voulut chanter tout de bon, la +Reine, qui en étoit lasse, ne l'écouta point, ou ne l'écouta que par +manière d'acquit. Au retour, comme la Reine lui demandoit des +nouvelles de la reine de Suède, il dit qu'elle n'étoit pas laide, +qu'elle pouvoit même passer pour agréable. «Mais, dit-il tout bas à la +Reine en s'approchant familièrement de son oreille, elle a un peu la +taille gâtée.» Quelqu'un dit en riant à M. le cardinal qui étoit là: +«Votre Eminence n'a-t-elle point d'ombrage de ce galant homme? Je +m'offre pour votre second.» + +Il ne manque pas d'esprit; mais il est ennuyeux en diable et plein de +vanité. Par malheur pour lui, il y a un des principaux musiciens de la +chapelle nommé aussi Bertaut[195]. Pour les distinguer, on appeloit +celui-ci _Bertaut l'incommode_, et l'autre _Bertaut l'incommodé_, +parce qu'il est châtré. On appeloit ainsi tous les châtrés de ces +comédies en musique que le cardinal Mazarin faisoit jouer. Feu madame +de Longueville s'avisa la première, ne voulant pas prononcer le mot de +châtré, de dire _cet incommodé_, en montrant un châtré qui chantoit +fort bien, et qui vint à la cour du temps du cardinal de Richelieu. +«Mon Dieu, disoit-elle à mademoiselle de Senecterre, que cet +_incommodé_ chante bien!» + + [195] C'est Berthod, mais on prononce Bertaut. (T.) + +Ce petit Bertaut fait des vers, mais pas trop bien, et c'est un grand +diseur de fleurettes. Quand la cour alla à Poitiers, en 1652, un nommé +Du Temple, qui a la plus belle femme de la ville, et qui est fort +jaloux, alla au-devant des fourriers, pour les prier de lui donner M. +Bertaut; il entendoit Bertaut _l'incommodé_; mais il n'y étoit pas; +eux lui dirent: _Volontiers_. Il alla faire un tour je ne sais où, et +quand il arriva chez lui, il trouva un petit jeune homme qui disoit +des douceurs à sa femme. + + + + +LE MARÉCHAL DE GUÉBRIANT[196]. + + +Le maréchal de Guébriant étoit de Bretagne, et bien gentilhomme. Il +avoit étudié, et, s'il eût eu assez de bien pour cela, il auroit été +conseiller à Rennes; mais il n'avoit que deux mille livres de rente. + + [196] Jean-Baptiste Budes, comte de Guébriant, maréchal de + France, né en 1602, mort en 1643. + +Un jour, étant à Paris, la nuit il entendit du bruit dans la rue, +comme de gens qui se battoient; il descendit, et, voyant un homme +assez mal accompagné attaqué de plusieurs autres, il se met du côté du +plus foible, et le tire de leurs mains: c'étoit le baron Du Bec[197] +que le marquis de Praslin, qui fut tué à la bataille de Sedan, +assassinoit par jalousie; car ils étoient rivaux, et le baron étoit +mieux traité que lui. On reconnut ensuite l'épée du marquis[198], qui +étoit demeurée sur la place. Guébriant dit au baron que s'il +découvroit jamais qui lui avoit fait un si lâche tour, et qu'il s'en +voulut ressentir, il le prioit de lui faire l'honneur de le prendre +pour son second. En effet, ils se battirent et ils eurent +l'avantage[199]. + + [197] La maison du Bec Crespin, en Normandie, est une bonne + maison; ils viennent des Grimaldi, de la famille du prince de + Monaco. (T.) + + [198] Le marquis de Praslin étoit brave, mais méchant; il + empoisonna avec de l'antimoine je ne sais combien de _Wourmans_ + en Hollande; il en avoit été battu en je ne sais quelle + rencontre, où il avoit fait l'insolent. (T.) + + [199] Je pense que Guébriant eut tout l'honneur du combat, car le + baron étoit méchant soldat: témoin La Capelle, qu'il défendit si + mal. + + (T.) + +Ce duel obligea le baron à se retirer à la campagne chez sa soeur +qui étoit nouvellement démariée d'avec M. des Spy (ou _Chepy_), +homme de qualité. Cette affaire ne fut pas trop honorable à la +dame; car elle dura dix ans, et elle est retournée plus d'une fois +avec son mari. Enfin, il consentit à la dissolution, et épousa une +fille. En ayant eu un enfant, il envoya prier mademoiselle Du Bec +de la présenter au baptême. Elle répondit qu'elle le feroit +volontiers, si elle croyait que cet enfant fût de lui. Elle s'éprit +de Guébriant, qui étoit bien fait, l'épousa et lui acheta une +compagnie aux gardes: elle avoit peut-être cinquante mille écus de +bien. + +Durant le désordre de Corbie, il se jeta dans Guise, et rendit par +ce moyen un grand service, car la place eût été attaquée et prise +sans ce secours. Au retour de là, sa femme, qui a toujours eu de +l'ambition, et qui vouloit pousser son mari, crut qu'il en falloit +faire un _titolado_[200]; et, pour le faire appeler _Monsieur le +comte_, elle s'avisa de feindre qu'elle avoit perdu un chien, et +fit dire au prône que quiconque l'auroit trouvé le portât chez M. +le comte de Guébriant. + + [200] Un homme titré. + +Après cela, Guébriant fut envoyé dans la Valteline avec qualité de +maréchal-de-camp. Il dit d'abord à M. de Rohan qui y commandoit: +«Monsieur, je suis assuré que je vous obéirai bien; mais je vous avoue +que je ne sais point le métier de maréchal-de-camp: daignez prendre la +peine de m'instruire.» Cela plut fort à M. de Rohan. + +Depuis, il fut envoyé en Allemagne mener un secours de deux mille +hommes au duc de Weimar, qui, voulant avoir deux maréchaux-de-camp +françois, demanda Guébriant, sur le témoignage que M. de Rohan lui en +rendit, quand il le fut trouver un peu avant la bataille de +Rheinfelden. + +Le duc de Weimar fit bien voir le cas qu'il en faisoit, car il lui +laissa en mourant[201] son cheval et ses armes. Il oublioit son épée; +mais Feret, son secrétaire françois, l'en fit ressouvenir, et il la +lui laissa aussi. Guébriant, que nous appellerons _le comte de +Guébriant_, par respect et par politique, ne voulut jamais monter sur +ce cheval, et le faisoit même mener en main à l'abreuvoir. Cela lui +gagna terriblement le coeur des Weimariens; car, quand ils voyoient +passer ce cheval, ils lui ôtoient le chapeau. + + [201] Bernard de Saxe, duc de Weimar, mourut de la peste, le 18 + juillet 1639. On prétend qu'il fut empoisonné. + +Feret, secrétaire françois du duc de Weimar, dit qu'il légua bien ses +armes à Guébriant, mais qu'il légua son cheval au Roi, et qu'il fut +amené à la grande écurie. Il lui avoit coûté trois mille livres. Il +étoit fort doux pour Weimar; mais, il ne vouloit point souffrir qu'un +autre le montât, au moins y avoit-on bien de la peine. Guébriant le +monta, dit Le Laboureur, et après sa mort il fut mené chez le Roi, où +il est mort[202]. + + [202] Ce cheval s'appeloit _le Rabe_, en allemand _le Corbeau_. + «Le comte, dit Le Laboureur, le monta dans tous les combats où il + se trouva depuis, où l'on a pu dire qu'il combattoit sous son + maître, puisque l'on a souvent remarqué qu'il accabloit des + ennemis sous ses pieds, ou bien qu'il les mordoit à sang. Il a + souvent rapporté des blessures qui n'ont pas été sans récompense, + puisque le comte, son maître, le voyant vieillors de sa + mort......... le laissa au Roi par testament, et pria Sa Majesté + de le faire nourrir le reste de sa vie dans sa grand'écurie. Il + étoit fort gros et grand; il avoit l'encolure courte et ramassée, + la tête grosse, et étoit entier.» (_Histoire du maréchal de + Guébriant_; Paris, 1656, in-folio, p. 128.) + +Le comte commanda cette armée en la place du duc de Weimar. Sa feinte +ivrognerie lui servit aussi beaucoup; car, quoiqu'il ne bût +d'ordinaire que de l'eau, avec eux pourtant il faisoit la débauche, et +escamotoit si adroitement qu'il leur faisoit accroire qu'il +s'enivroit, puis il se laissoit tomber sous la table[203]. On dit +qu'ils en étoient charmés. + + [203] Le duc de Weimar avoit deux buveurs d'eau maréchaux + de-camp, Guébriant et Montausier. (T.) + +Il défit Lamboy, et fut fait maréchal de France, du temps que le +cardinal de Richelieu avoit M. Le Grand et toute sa cabale sur les +bras. En reconnoissance de la dignité qu'il venoit d'avoir, il envoya +assurer le cardinal à Perpignan que lui et tous ceux qu'il commandoit +étoient à son service; qu'ils se rendroient où il voudroit à point +nommé. + +On dit que ce fut M. de Chavigny qui le proposa au cardinal pour +gouverneur du Roi, et que le cardinal avoit dessein de lui donner cet +emploi. + +M. de Noirmoutier en conte une chose qui me l'auroit bien fait estimer +autant qu'autre qu'il ait faite. «Un peu avant sa mort, disoit-il, moi +qui étois maréchal-de-camp dans les troupes de Rantzau en Allemagne, +je lui écrivis pour quelque affaire, et lui donnois du _monseigneur_. +La première fois qu'il me rencontra, il me dit que je me faisois tort, +et qu'il me prioit de ne plus le traiter ainsi. Je répondis que je lui +devois cela, que je le reconnoissois pour chef de la noblesse, et que +tous les gentilshommes qui ne donneroient pas du _monseigneur_ à +messieurs les maréchaux de France, se feroient tort à eux-mêmes.--Pour +moi, répliqua-t-il, je n'ai eu cette dignité que par pur bonheur, et +une personne de la maison de La Trimouille[204] ne me doit point +donner du _monseigneur_. M. le marquis de Montausier, qui est +maréchal-de-camp sous moi, ne m'écrit que _monsieur_, et si vous me +traitez autrement, vous m'obligerez à me plaindre de lui: enfin, je +brûlerai vos lettres, si vous ne me promettez ce que je vous demande, +et je vous en serai infiniment obligé.» Je ne crois pas que M. de +Noirmoutier lui ait écrit depuis, car le maréchal fut tué +malheureusement au siége de Rothweil, peu de temps après. La Reine, +car c'étoit au commencement de la régence, alla voir la maréchale, et +on enterra le maréchal dans Notre-Dame[205], honneur qu'on n'avoit +fait encore qu'au maréchal de Brissac. + + [204] Noirmoutier en est. (T.) + + [205] Cette cérémonie eut lieu dans l'église Notre-Dame de Paris, + le 8 juin 1644. L'Oraison funèbre du maréchal y fut prononcée par + Grillié, évêque d'Uzès. Imprimée en 1656 dans le même format que + l'histoire du maréchal, elle y est ordinairement réunie. + + + + +MADAME D'ATIS. + + +Madame D'Atis avoit été jolie en sa jeunesse, et on en avoit un peu +médit. Son mari, qui étoit Viole[206], avoit toujours maille à partir +avec elle, et il engrossoit toujours quelque servante; cependant elle +en parloit comme d'un Mausole. «Je l'aimois si fort, disoit-elle (car +il n'y eut jamais une créature plus _phébus_), que si j'eusse pu, me +faisant servante, le faire empereur, je l'eusse fait; je lui étois +attachée par de si beaux liens que la chair et le sang n'y avoient +aucune part.» + + [206] C'est une maison de robe et d'épée tout ensemble. + (T.)--C'étoit une famille du Parlement de Paris. + +Un jour qu'on parloit du cardinal de Richelieu: «C'étoit un grand +génie, dit-elle; mais la grande connoissance qu'il avoit du mérite des +hommes m'a coûté bien cher; il choisit M. d'Atis, et il ne pouvoit +faire autrement, pour aller établir le roi de Portugal.» La vérité +est qu'Atis avoit fait ici un grand exploit, car il avoit tué un des +portiers du Pont-Rouge pour ne pas payer un double. Il alla en +Portugal, où la disette de gens le fit considérer; il y fut tué +commandant quelques corps de François en petit nombre. Après sa mort, +le Roi envoya son ordre à son fils, et donna pension à la mère. Elle +se disoit veuve d'un général d'armée et d'un gouverneur de province; +et, allant consoler madame la maréchale de Guébriant, c'étoit environ +en même temps: «Ah! madame, lui dit-elle, vous avez perdu le héros du +Rhin, et moi j'ai perdu le héros du Tage!» Or, comme elle faisoit chez +elle l'oraison funèbre de son héros, dont elle ne faisoit que +d'apprendre la perte, sa soeur Du Menillet, autre savante, s'amusoit +avec quelqu'un au coin du feu à démêler l'intrigue du Cid. + +Elle faisoit, disoit-elle, lit à part, quoiqu'elle n'eût qu'un seul +enfant, parce que M. D'Atis étoit d'une trop bonne maison pour faire +des gueux. Jamais elle n'a appelé sa cuisine, quoique fort médiocre, +que des offices. Elle a montré vingt ans durant jusqu'à sa mort le +plan d'une maison magnifique qu'elle devoit faire bâtir. Un jour +qu'elle parloit de cela, je ne sais quel sot, car il falloit qu'elle +rencontrât une fois en sa vie quelqu'un qui lui damât le pion en fait +de phébus, je ne sais quel impertinent, voyant que son fils avoit été +taillé, lui dit sérieusement, pensant lui dire une belle chose, que +tout contribuoit à contenter la passion qu'elle avoit de bâtir, et +qu'il n'y avoit pas même jusqu'aux reins de monsieur son fils qui ne +lui voulussent fournir des pierres pour ses bâtiments. + +Ce fils étoit assez grand et assez débauché. Elle ne le vouloit pas +laisser aller à la guerre: il s'en alla un beau matin en Hollande sans +lui dire adieu: «Ah! disoit-elle, il étoit bien difficile de retenir +ce jeune lion.» En Hollande, il empruntoit de l'argent à l'ambassadeur +de Portugal, et disoit: «Ma putain de mère ne me donne rien.» De là il +alla en Portugal, où il mourut de trois coups d'épée, après avoir tué, +à ce qu'elle dit, le capitaine d'une compagnie de chevau-légers et mis +le lieutenant hors de combat. On le voulut porter dans un couvent de +religieux là auprès. Ces religieux ne vouloient recevoir personne; +mais, dès qu'il se fut nommé: «C'est, dirent-ils, le fils de ce +généreux François? qu'il vienne.» Il mourut là de ses blessures, qui +étoient toutes par devant. «Le père et le fils, ajoutoit-elle, me +coûtent plus de cent mille livres, et je perds la terre d'Atis, qui +étoit substituée à ce pauvre garçon.» + +Elle, qui s'en étoit plainte mille et mille fois durant sa vie, après +qu'il fut mort, en disoit des merveilles; c'étoit la plus grande perte +du monde. «Il me dit, disoit-elle, un peu devant que de s'en aller, +une chose qui mérite d'être gravée en lettres d'or sur le marbre. Je +lui reprochois ses dettes; il me dit: Je n'en ferai plus; mais, +promettez-moi de payer celles que j'ai faites; car, quoique je n'aie +pas l'âge, il n'y a point de minorité devant Dieu.» + +Elle disoit d'un pauvre livre du père Du Bosc sur la matière de la +grâce, dont l'épître au cardinal Mazarin avoit été toute refaite par +Patru: «Le livre est bon, mais l'épître est ridicule.» Elle disoit au +même père Du Bosc: «C'est l'opinion de _Molinus_.--Vous m'excuserez, +répondit-il, c'est celle de _Jansenia_.» + +Je fus une fois chez elle avec Patru; elle nous dit qu'une sotte +femme qu'on appeloit madame d'Atis (elle ne croyoit pas dire si vrai), +«avoit fait deux réflexions sur le cardinal Mazarin: l'une, qu'il +avoit inventé le _hoc_, que la France étoit bien malheureuse d'être +gouvernée par un homme qui avoit le loisir d'inventer des jeux; +l'autre, qu'il avoit mis sa bibliothèque au-dessus de ses écuries, et +que c'étoit parfumer les Muses avec du fumier.» + +Elle mourut en 1656, et un certain pédant gascon, nommé Solon, qui +étoit son domestique, on ne sait pourquoi, prit la peine de voler sa +cassette quand il vit la dame à l'extrémité. + + + + +M. DE BELLEY[207]. + + +L'évêque de Belley étoit fils d'un M. Le Camus-Pont-Carré, qui avoit +été intendant des finances. Quand il étoit à son évêché, en Bresse, il +voyoit M. de Genève, François de Sales, qu'on a béatifié depuis. Ce +saint homme un jour s'étant plaint à lui de ce qu'il n'avoit plus de +mémoire: «Pour moi, lui dit-il, j'ai autant de mémoire que jamais, +mais je manque un peu de jugement.--Vraiment! dit l'autre, vous êtes +un vrai Israélite auquel il n'y a point de fraude[208].» + + [207] Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, né à Paris en 1582, + mort en 1652. + + [208] Cet aveu naïf, qui n'est pas sans fondement, est bien dans + le caractère de simplicité de ce vertueux prélat. + +En prêchant à Saint-Magloire, le jour de ce saint, il prit ce texte: +_Meam gloriam non dabo_ (je ne donnerai point ma gloire); et il joua +toujours là-dessus. + +Une fois, en prêchant devant M. d'Orléans, il dit que les bonnes +intentions ne suffisoient pas; que cela étoit bon pour Dieu, en qui +vouloir et faire n'étoient qu'une même chose. «Par exemple, +monseigneur, on dira quand vous n'y serez plus, car les princes +meurent comme les autres hommes: M. d'Orléans avoit les meilleures +intentions du monde, mais il n'a jamais su rien faire qui vaille.» Il +y avoit là quelques évêques qui firent ce qu'ils purent pour irriter +M. d'Orléans; au lieu de cela, il manda à M. de Belley qu'il l'iroit +encore entendre le lendemain. Le bonhomme se douta de quelque chose, +ou peut-être en eut-il avis. Il prêcha, et se mit à parler des curés. +«Quand un curé ne réside point, qu'il ne veut point obéir, on a +recours à monseigneur son évêque; on écrit à monseigneur à Paris, +qu'un tel, etc. Monseigneur fulmine, etc. Voilà qui est bien, cela; +voilà qui est selon les canons. Mais monseigneur le prélat qui ne +résidez point, que peut-on dire de vous?» M. d'Orléans rioit comme un +fou, et les pauvres évêques, car ils y étoient, étoient dans la plus +grande confusion du monde. + +Enfin, il permuta son évêché pour d'autres bénéfices de peu de valeur; +mais ce ne fut pas pour faire le courtisan à Paris. Il avoit du bien +de patrimoine; il en épargnoit tout le revenu à cinq cents livres +près, et, avec celui de ses bénéfices, il le donnoit tout aux pauvres. +De ces cinq cents livres, il payoit pension à l'hôpital des +Incurables, où il s'étoit retiré pour assister les malades. Il n'y +avoit point de valet, couchoit sur une paillasse piquée; un de ceux de +la maison le servoit, et avoit soin de lui donner un caleçon des +pauvres quand il falloit mettre le sien à la lessive, car le bon +prélat n'en avoit qu'un. Il se retiroit à cinq heures, et personne ne +le voyoit; il alloit l'été passer quelques jours chez M. de Liancourt, +et ailleurs étoit toujours gai, mais se retiroit régulièrement à cinq +heures. + +Les moines, qui le haïssoient comme la peste, à cause du livre +intitulé: _De l'ouvrage des Moines_[209], qu'il a fait contre eux, ont +épluché bien exactement sa vie; mais ils n'y ont jamais trouvé à +mordre. + + [209] C'est un Commentaire sur le livre de saint Augustin. (T.) + +Il lui prit une fantaisie autrefois de faire des romans spirituels +pour détourner de lire les profanes. Cette vision lui vint quand +_l'Astrée_ commença à paroître. Il faisoit un petit roman en une nuit, +et il en a beaucoup fait. C'est un des hommes de France qui a le plus +fait de volumes. + +Il prêchoit un peu à la manière d'Italie; il bouffonne sans avoir +dessein de bouffonner; il fait des pantalonnades quelquefois; mais il +reprend bien les vices, et est toujours dans le bon sens. Un jour, il +rencontra en son chemin le chevalier Bayard; il ne fit plus que parler +de lui, et oublia tout le reste. Une autre fois il fit je ne sais +quelle comparaison d'un berger qui paissoit ses brebis dans un vallon; +il se mit à décrire ce vallon, puis un bois, puis un ruisseau, et à la +fin, revenant à lui: «Messieurs, dit-il, je vous ai menés bien loin; +mais je vous y ai menés par des chemins bien agréables.» + +Le cardinal de Richelieu lui envoya un brevet de conseiller d'État, et +ensuite deux mille francs pour une année de sa pension; il les +refusa. «Ah! dit le cardinal, je ne le croyois pas si désintéressé!» +Et ensuite il l'envoya chercher: «Il faut que nous vous canonisions, +monsieur de Belley, lui dit-il.--Je le voudrois, monseigneur, nous +serions tous deux contents; vous seriez pape, et je serois saint.» + +Il refusa un évêché que M. de Chavigny lui vouloit faire donner, +disant qu'il en étoit indigne, et que c'étoit pour cela qu'il s'étoit +défait du sien. + +Le cardinal de Richelieu, qui avoit trouvé cet homme plaisant, +l'envoyoit quelquefois quérir, même de Ruel, quand il étoit las de +Bois-Robert et de tous les autres divertissements; car bien souvent il +lui est arrivé de dire à Bois-Robert: «Ah! mon Dieu! le méchant +bouffon! mais ne sauriez-vous me faire rire?» C'étoit comme ce noble +Vénitien qui disoit: _Sta cosa è troppo seria, buffon malinconico, fa +me rider_. Il envoyoit aussi chercher quelquefois le père Bernard, qui +étoit un fou de dévotion, et lui faisoit conter l'histoire des +prisonniers et des pendus qu'il avoit assistés au supplice. Ce père +Bernard avoit été autrefois très-débauché; puis il s'étoit jeté dans +la dévotion, faute de bien, et son zèle et son emportement l'avoient +canonisé parmi le peuple avant sa mort. Il prêchoit dans les salles et +sur l'escalier de la Charité, et une fois il dit: «Il faut finir, car +voilà l'heure qu'on va pendre un pauvre _passement d'argent_, et se +mit à crier un demi-quart-d'heure: _Passement[210] d'argent_. A sa +mort on vendit trois ou quatre guenilles qu'il avoit au poids de l'or. +Il avoit laissé ses souliers à un pauvre homme; les dames les lui +mirent en pièces pour en avoir chacune un morceau, et lui donnèrent de +quoi avoir des souliers pour le reste de sa vie. Pour faire le conte +bon, on disoit qu'une d'elles avoit acheté son prépuce tout ce qu'on +avoit voulu. Quelque temps durant, on disoit qu'il se faisoit des +miracles à son tombeau; enfin, cela se dissipa peu à peu. Il disoit +que le cardinal l'avoit reçu comme un prêtre, et M. le chancelier +comme un valet de bourreau. + + [210] Il faut l'_e_ ouvert. (T.) + +Revenons à M. de Belley. Quand M. d'Orléans alla loger au Luxembourg, +il le fit prêcher. Cela ne lui étoit arrivé il y avoit long-temps, car +les moines avoient eu assez de crédit pour lui faire défendre la +chaire. On dit que M. d'Orléans, le jour de la Passion, étant au +sermon entre La Rivière et Tuboeuf, qui étoient pourtant assez +éloignés de lui, il dit, comme s'il eût parlé à Jésus-Christ: «Je vous +vois là, Monseigneur, entre deux brigands.» Prêchant le Carême dans le +cabinet de Madame, en parlant des femmes qui se faisoient porter leur +robe: «Je conseillerois, dit-il, aux pages et aux laquais qui leur +lèvent la queue, de leur lever aussi la chemise, et de leur donner le +fouet.» + +Ayant vu prêcher M. de Grasse sur la matière de la grâce, il dit: + + Voilà un sermon de la Grâce, + Prononcé de fort bonne grâce + Par monsieur l'évêque de Grasse, + Qui n'a pas la mine trop grasse. + +Il persévéra et mourut aux Incurables en 1652. + + + + +M. PAVILLON[211]. + + +Je dirai un mot de M. Pavillon de Paris, évêque d'Alet en Languedoc, +qui n'a d'ordinaire ni cheval ni mule, et donne tout son revenu aux +pauvres. Il apaise les querelles, il court après les gentilshommes qui +ont pris la campagne. Ce n'est point un cagot. Un seigneur de son +diocèse, homme de coeur, se vouloit retirer du monde: «Gardez-vous-en +bien, lui dit-il, vous êtes utile au monde, vous y donnerez bon +exemple, vous apaiserez les querelles.» Et en effet, il l'y fit +demeurer. + + [211] Nicolas Pavillon, évêque d'Alais (que Tallemant et ses + contemporains écrivoient autrement), mourut le 8 décembre 1677. + Ce vertueux prélat résista avec beaucoup de force aux entreprises + de Louis XIV, pour l'extension de la régale. + + + + +M. GAUFFRE. + + +Un maître des comptes, fils d'un procureur des comptes, nommé Gauffre, +prit la place du père Bernard, et fit son Oraison funèbre, où il +concluoit toujours que le Père Bernard étoit fou, sans expliquer +autrement que c'étoit _stultus propter Christum_. Ce M. Gauffre étoit +amoureux d'une femme, qui depuis a été madame de Mauric[212], et par +désespoir il se jeta dans la dévotion. Ce qu'il a fait de plus +remarquable, c'est que s'étant commis un meurtre dans Notre-Dame, il +fit l'amende honorable pour le criminel qu'on ne tenoit pas, et fut la +corde au cou dans l'église. + + [212] M. de Mauric étoit un vieux conseiller d'Etat. (T.) + + + + +LE GÉNÉRAL DES CAPUCINS. + + +Il passa, en 1647, un Italien à Paris qui étoit général des Capucins, +et en grande réputation de sainteté. Le pape Innocent X lui avoit +ordonné de donner sa bénédiction à quiconque la lui demanderoit. Le +peuple étoit si persuadé de la sainteté de cet homme, qu'il lui fallut +donner des gardes pour empêcher qu'on ne lui coupât tous ses habits; +mais il ne faut pas s'étonner de cela après ce que je m'en vais +écrire. + +Il y avoit sur le pont Notre-Dame une enseigne de Notre-Dame, comme il +y en a en plusieurs lieux; durant un grand vent, je ne sais quels sots +se mirent en tête qu'ils avoient vu cette image aller d'un bout à +l'autre du fer où elle étoit pendue; chose qui ne se pouvoit +naturellement, car le vent peut bien faire aller une enseigne de côté +et d'autre, ou l'arracher tout-à-fait, mais non pas la faire couler +le long de ce fer. Après cela, ils s'imaginèrent qu'elle avoit pleuré +et jeté du sang; enfin cela alla si loin, que M. de Paris fut +contraint de se la faire apporter, de peur qu'on n'en fît une +Notre-Dame à miracles. Pour une bonne fois, il devoit défendre de +mettre des choses saintes aux enseignes, comme la Trinité et autres +semblables. + +Un fou de cabaretier de la rue Montmartre avoit pris pour enseigne la +_Tête-Dieu_; le feu curé de Saint-Eustache eut bien de la peine à la +lui faire ôter: il fallut une condamnation pour cela. + + + + +LE MARÉCHAL DE L'HOPITAL. + + +Il est le second fils de M. de Vitry, qui quitta le parti de la Ligue +le premier; l'aîné fut le maréchal de Vitry. Depuis étant bien avec +Henri IV, dont il étoit capitaine des gardes, comme il appeloit ses +deux fils François et Nicolas, le Roi ne les appeloit jamais +autrement. + +Le père, sur ses vieux jours, s'étant retiré, Nicolas, puisque Nicolas +y a, fut si fou que de quitter l'abbaye de Sainte-Geneviève, dont il +étoit pourvu, et l'assurance de l'évêché de Meaux. On dit qu'il eût eu +cent vingt mille livres de rente en biens d'église, et cela à Paris, +ou aux portes de Paris, pour se contenter d'une légitime de quatre +mille livres de rente tout au plus; mais il se sentoit porté aux +armes. Dans ce dessein, toutes choses étant paisibles en France, il +demanda la permission à son père d'aller voyager, en attendant les +occasions de guerre que la France lui présenteroit, et que ce seroit +toujours du temps utilement employé. «Je commencerai, ajouta-t-il par +l'Espagne, si vous le trouvez à propos.» Le père y consent; mais il +l'avertit de prendre garde d'être reconnu, «car vous savez bien, +ajouta-t-il, que j'ai donné autrefois un soufflet à un seigneur +espagnol, en présence de la boiteuse de Montpensier, à Paris, parce +qu'il m'accusoit de n'être pas ferme dans le parti.» Ce seigneur est +d'âge à vivre encore, et apparemment il sera à la cour. A Madrid, ce +même seigneur reconnut un gentilhomme nommé le capitaine Champagne, +qui étoit avec M. Du Hallier (c'est ainsi qu'on appeloit alors le +maréchal). Il avoit vu ce capitaine avec M. de Vitry, durant la Ligue. +L'Espagnol lui fit de grandes caresses, et voulut savoir où logeoit +son maître; le capitaine le lui dit, ne croyant pas qu'on pût deviner +qu'il étoit fils de M. de Vitry; mais l'Espagnol pénétra cela +aisément, l'alla voir le lendemain, et lui fit tant de civilités et +d'offres de service, que M. Du Hallier, en lui rendant sa visite, ne +put se cacher plus long-temps, et lui dit son nom et son dessein, et +qu'avant huit ou dix jours il faisoit état de partir pour aller voir +toutes les belles villes d'Espagne. Ce seigneur le régala, et le jour +de son départ, après lui avoir fait des excuses de ne pouvoir +l'accompagner à cause qu'il étoit obligé de suivre le Roi, il lui +laissa un paquet plein de lettres du Roi à tous les gouverneurs des +lieux où notre voyageur devoit passer. Partout on lui rendoit mille +honneurs, et enfin il fut obligé de passer incognito. + +J'ai dit ailleurs que ce fut lui qui tua le maréchal d'Ancre. +Lauzières, cadet de Themines, disoit tout haut, parlant du maréchal de +Vitry: «Ne me donnera-t-on jamais personne à assassiner traîtreusement +et méchamment pour me faire après maréchal de France?» + +La grande fortune des deux frères vient de cette belle action, car, +sans parler de l'aîné, M. de L'Hôpital a gagné à la cour quarante +mille écus de rente. Sa femme, à la vérité, avoit quelque chose. Il a +eu plusieurs emplois; il a été gouverneur de Bresse et de Lorraine, +ensuite commandé de petites armées avant que d'être maréchal de +France. C'est un homme d'humeur douce, sévère à ceux qui s'en font +accroire, et qui a empêché le désordre quand il a eu l'autorité. Il +est d'une conversation médiocre, et il conte naïvement ce qu'il a vu +et ce qui lui est arrivé, comme quand il dit que les gens du poil +(roux) dont il avoit été en sa jeunesse avoient de l'avantage quand +ils vieillissoient. C'est un vieillard qui n'a pas mauvaise mine; mais +il ne l'a pas fort relevée, et c'est un génie assez médiocre pour +toutes choses, mais pitoyable sur le chapitre de l'amour. + +Il a été fou d'une certaine madame de Vilaine, vilaine de nom et +d'effet, et jusque-là que trois ou quatre jeunes gens de la cour +ayant, par folie, gage à qui en feroit le plus en une nuit, après +avoir pris des drogues pour cela, on dit que ce fut elle qui leur +servit de quintaine. Il en mourut deux, je pense, et les autres furent +bien malades. + +Il fut comme accordé avec une soeur du maréchal d'Aumont +d'aujourd'hui, veuve de M. de Sceaux[213], secrétaire d'État, belle, +jeune, et qui avoit cent mille écus et un douaire de huit mille livres +par an. Il n'y avoit plus qu'à signer; il y alloit, quand il trouva +madame de Vilaine en chemin, qui, l'appelant _infidèle Birène_[214], +le fit revenir, et il s'envoya excuser. Cette veuve épousa depuis le +comte de Lannoi[215], et leur fille a été la première femme de M. +d'Elbeuf[216] d'aujourd'hui. Cette madame de Vilaine le posséda encore +trois ans. Cette femme devint grosse durant l'exil de son mari, car il +fut relégué à Raguse. Pour couvrir cela, elle fit le voyage, et ne +revint qu'après être accouchée. On ne disputa point l'état de son +fils. C'est ce fou de marquis de Vilaine que nous voyons partout. Ce +n'est pas le vrai Vilaine du pays du Maine; ils sont de la ville, mais +de famille ancienne: le père avoit été de quelque cabale. Pour +l'accompagner à Raguse, elle mena avec elle un Italien nommé Benaglia, +commis de M. Lumagne. Ce garçon, qui n'avoit vu père ni mère depuis +vingt-cinq ans, passa aux portes de leur ville sans y entrer, disant +que ce n'étoit pas pour cela qu'il étoit venu en Italie. On conte de +lui que quand on le menoit pour deux mois aux champs, il portoit +soixante paires de chaussons, et ainsi du reste. Il fut deux ans sans +parler, puis tout d'un coup il parla fort bien françois; on s'en +étonna. «C'est, dit-il, que je n'ai point voulu parler que je ne susse +bien la langue.» + + [213] Anne d'Aumont, veuve d'Antoine Potier, seigneur de Sceaux. + + [214] Allusion à la princesse Olympie, abandonnée par Birène sur + une plage déserte. (_Orlando furioso, canto 10._) + + [215] Charles, comte de Lannoi, conseiller d'État, premier + maître-d'hôtel du Roi, gouverneur de Montreuil, mourut en 1649. + + [216] Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, épousa, en 1648, Anne + Élizabeth, comtesse de Lannoy, veuve de Henri Roger Du Plessis, + comte de La Roche-Guyon. Il la perdit le 3 octobre 1654. + +Après cela, il devint amoureux de madame Des Essars[217], que le +cardinal de Guise, à ce qu'elle prétendoit, venoit de laisser veuve +avec trois ou quatre enfants: l'abbé de Chailly, le comte de +Romorantin, le chevalier de Lorraine et madame de Rhodes[218]. Pour +l'amour d'elle, le cardinal de Guise donna un soufflet à M. de Nevers +dans la contestation du prieuré de La Charité, où elle avoit quelques +prétentions pour son fils[219]. + + [217] Charlotte Des Essars, dame de Sautour, comtesse de + Romorantin, mariée au maréchal de L'Hôpital. + + [218] _Voyez_ Dreux Du Radier, _Histoire des reines et régentes_, + article de Charlotte Des Essars, comtesse de Romorantin. + + [219] Voyez _les mémoires de Marolles_, pag. 45 de l'édition + in-folio, et Dreux Du Radier au lieu déjà cité. + +C'est d'elle que veut parler Maynard quand il dit: + + Et la pauvrette s'est donnée + D'un ... tout au travers du corps; + +car on dit que, pour se consoler de la mort du cardinal, elle coucha +avec un valet-de-chambre qui lui ressembloit. Elle étoit fille de +madame de Cheny, de la maison de Harlay[220], qui étant veuve eut une +galanterie avec un M. de Sautour de Champagne, d'où vint madame Des +Essars, qui se disoit légitime, mais il n'y avoit jamais eu de +mariage. + + [220] Charlotte de Harlay, veuve de Jean de La Rivière, seigneur + de Cheny, bailly de Sens, étoit fille de Louis de Harlay, + seigneur de Cesy et de Champvallon, et de Louise de Carre (ou + Car), dame de Saint-Quentin. D'après le Père Anselme, qui n'est + pas suspecté de trop de complaisance, elle auroit épousé François + Des Essars, seigneur de Sautour, lieutenant de roi en Champagne, + et de cette alliance seroit issue la comtesse de Romorantin. + Tallemant est d'une opinion contraire. + +Beaumont-Harlay, allant en ambassade en Angleterre, y mena sa femme +et cette fille aussi qu'il tira de religion: elle s'appeloit +alors mademoiselle de La Haye; elle devint grande et si belle +qu'il n'y avoit que madame Quelin et madame la Princesse qui en +approchassent[221]. Elle eut deux filles, madame de Fontevrault et +madame de Chelles[222]. Madame la Princesse avoit plus d'agrément que +pas une, mais les deux autres étoient plus belles: madame de +Beaumont[223] en étoit terriblement jalouse. + + [221] Voir tome 1, p. 105 et 106. + + [222] Marie Moreau, femme de Nicolas de Harlay, seigneur de Sanci + et de Beaumont, ambassadeur en Allemagne et en Angleterre, + colonel-général des Suisses, etc., etc. Elle mourut en 1629. + + [223] La comtesse de Romorantin eut deux filles du Roi, + Jeanne-Baptiste de Bourbon, abbesse de Fontevrault, en 1637, et + Marie Henriette de Bourbon, abbesse de Chelles, en 1627. (_Voyez_ + le Père Anselme, t. 1, p. 151.) + +Henri IV, dès le temps que mademoiselle de La Haye étoit en +Angleterre, ouït parler de cette beauté; quand elle fut ici, il fit +son traité pour trente mille écus, je pense; après cela elle se nomma +madame Des Essars, disant que c'étoit une terre de M. de Sautour, son +père. On dit qu'elle se faisoit frotter par tout le corps par trois ou +quatre gros coquins, et après, les pores étant bien ouverts, elle +s'oignoit depuis les pieds jusqu'à la tête de cette pommade qu'on +appelle encore _la pommade de madame Des Essars_: rien ne fait la +peau si douce. + +Elle avoit une antipathie naturelle pour les châtrés, et quand elle en +voyoit un, si elle ne s'évanouissoit pas, il ne s'en falloit guère. + +Le feu Roi voyant M. Du Hallier épris de cette femme, dit: «Il ne +sauroit aimer qu'une _vilaine_.» Ce n'étoit que pour l'âme cette +fois-là, car elle étoit encore belle. Comme il ne se pouvoit résoudre +à l'épouser, elle l'alla trouver sur le chemin de Lyon, quand le Roi y +fut si malade, et le soir après souper, quand ils furent seuls, elle +prit un couteau, et lui dit qu'elle le tueroit, s'il ne lui promettoit +de l'épouser le lendemain matin; il le promit; pensez que ce ne fut +pas par frayeur. En effet, il l'épousa, et disoit que p..... pour +p....., il aimoit mieux celle-là qu'une autre. Au sortir d'une grande +maladie, elle fut travaillée d'une insomnie qui dura long-temps. Un +jour, comme elle s'en plaignoit, un Jésuite assez gaillard, nommé le +Père Geoffroy, lui dit en riant: «Madame, j'ai remarqué qu'à mes +sermons vous n'en faisiez qu'un article: vous dormiez depuis le texte +jusqu'à la bénédiction; voulez-vous que nous voyions tout-à-l'heure +s'ils auroient encore la même vertu,» et en même temps, il dit: _In +nomine Domini_, etc. Il prêche, elle s'endort, et dormit toujours bien +depuis. Madame de Clermont d'Entragues, la bonne amie de madame de +Rambouillet, alloit sans cesse au sermon, et y dormoit aussi sans +cesse, puis ne dormoit point la nuit. On disoit que c'étoit la +personne du monde qui avoit le plus couru de sermons, et qui en avoit +le moins ouï. + +Il a deux neveux qui ont aussi fait des mariages avec des personnes où +il y avoit à refaire. Persan-Bournonville a quitté une bonne abbaye +pour la Chazelle, et Vitry a épousé la petite de Rhodes, dont la +naissance étoit si peu certaine qu'il fallut donner vingt mille écus à +Senecterre pour l'empêcher de prendre requête civile. + +La feue maréchale gouvernoit absolument son mari, lui faisoit traiter +ses enfants de princes: elle n'en a point eu de lui; et, pour frustrer +M. de Vitry, elle lui faisoit vendre ses terres et en acheter +d'autres, afin qu'ils fussent acquêts de la communauté. Il avoit même +accordé la petite de Romorantin, fille d'un fils de la maréchale, au +fils de M. de Brienne; mais, depuis, ce mariage se rompit. + +Cette extravagante se faisoit servir sept à huit potages dans des +bassins, et après on apportoit un poulet d'Inde, deux poulets et une +fricassée, et au dessert, un fromage mou et des pommes ou des +confitures. Elle s'avisa, en 1650, de se vouloir purger au printemps, +et dit au fils de son apothicaire, dont le père venoit de mourir: +«Faites-moi une médecine comme votre père faisoit.» On ne sait si ce +garçon fit quelque quiproquo, mais tant il y a qu'elle y fut plus de +cinquante fois, fit bien du sang, et pensa rendre tripes et boyaux. +Enfin, elle mourut l'année suivante; son mari trouva assez de dettes, +à quoi il ne s'attendoit pas. Il n'y avoit point d'ordre avec cette +femme, et de plus, il lui falloit toujours quelqu'un qui sans doute +vouloit être bien payé. A Vitry, dont il étoit gouverneur particulier, +quoiqu'il fût seul lieutenant de roi sous M. le prince de Conti, +cette vieille _dagorne_[224] fit semblant de vouloir montrer quelque +chose à un jeune cavalier qui avoit dîné avec le maréchal; et quand +elle se vit seule avec ce garçon: «Tr...... moi, lui dit-elle.--Allez +au diable, vieille chienne, lui répondit-il; allez chercher ailleurs.» + + [224] _Dagorne_, terme populaire et injurieux qu'on dit à une + femme vieille, laide et de mauvaise humeur. (_Dictionnaire de + Trévoux._) + + + + +MENANT ET SA FILLE. + + +C'étoit un homme d'affaires dont on conte d'assez plaisantes choses. +Au commencement de sa fortune, il s'associa avec un nommé Alix. Menant +voulut tenir la bourse, et quand ce fut à rendre compte, il fit un si +gros cahier de frais que l'autre ne put s'empêcher d'en murmurer, et +de dire qu'il n'aimoit pas qu'on le dupât. Menant s'en tint si +offensé, qu'il lui dit qu'il le vouloit voir l'épée à la main: +«Volontiers,» dit l'autre. Les voilà bien échauffés: cependant ils +prennent six semaines de temps pour mettre ordre à leurs affaires; +pendant ce temps-là, Menant estocadoit tous les jours contre la +quenouille de son lit, et le jour du combat étant venu, ils vont tous +deux au Pré-aux-Clercs. Comme ils furent en présence, Menant demanda à +Alix s'il étoit en l'état où un homme de bien devoit être, et en même +temps il déboutonna son pourpoint; l'autre marchandoit: Menant +l'approche, et lui trouve une main de papier sur l'estomac. Le voilà +à l'appeler lâche et poltron; Alix lui répond qu'il eût été bien sot +de se mettre en danger pour une badinerie. «Le diable emporte le duel! +dit-il; j'aime mieux vous passer votre cahier, et ôtez-vous cette +folie de la tête.» Menant se laisse persuader, et de ce pas ils +allèrent déjeûner ensemble. + +Long-temps après, Menant eut un grand procès contre un nommé Bajasson +et contre un nommé Parnajon. Cette affaire lui avoit tellement frappé +la cervelle, que la première chose qu'il disoit aux gens, c'étoit: «Je +ruinerai Bajasson, et je ferai pendre Parnajon.» Ce Bajasson avoit +marié sa fille avec feu M. Bignon, avocat-général au Parlement: cela +faisoit qu'il n'espéroit pas pouvoir le faire pendre. Enfin M. Bignon +avec Berger, frère de Menant, conseiller au Parlement, résolut de +faire un si gros compromis pour mettre cette affaire en arbitrage, que +personne ne s'en pût dédire. Pour tiers, il trouva ce M. Alix, dont +nous venons de parler. Alix, qui connoissoit le pélerin, leur remontra +que s'ils ne donnoient à Menant quelque chose plus qu'il ne lui +appartenoit, ils n'en viendroient jamais à bout. Cela fut fait comme +il l'avoit dit; mais Menant ne s'en contenta point, et ne se voulut +point tenir à la sentence arbitrale; il alléguoit pour ses raisons que +Bignon étoit un finet, Berger une grosse bête, et qu'Alix se souvenoit +peut-être de leur duel. + +L'âge le rendit plus extravagant, et sur ses vieux jours il +s'imaginoit tous les ans, durant deux ou trois mois, qu'il étoit dans +le néant. Une fois, il alléguoit en pleine audience, pour une +ouverture à une requête civile, que sa partie avoit fait donner cet +arrêt pendant qu'il étoit dans son _néant_. + +En colère contre Monceau, son gendre, et le frère de Monceau, gendre +de M. Rambouillet[225], parce qu'ils avoient pris la ferme des Aides +qu'il vouloit avoir, et le conseil le traitoit de fou, il alla trouver +M. Rambouillet, et lui dit qu'il avoit une petite grâce à lui +demander: «C'est que vous ne trouviez pas mauvais que je fasse pendre +votre gendre avec le mien, car ils ne valent rien tous deux.» + + [225] Ce financier célèbre étoit le père d'Antoine Rambouillet de + La Sablière, auteur de madrigaux fins et spirituels, et mari de + la célèbre madame de La Sablière. Le père avoit créé dans le + hameau de Reuilly, au faubourg Saint-Antoine, un magnifique + jardin, dont il ne reste plus que la porte d'entrée. Sa famille + étoit alliée à celle de Tallemant; elle étoit tout-à-fait + distincte de la maison d'Angennes de Rambouillet. (_Voyez_ la Vie + de La Sablière à la tête de l'édition de ses _Poésies diverses_, + publiées par M. Walckenaer; Paris, Nepveu, 1825.) + +Il avoit prêté autrefois au feu Roi, dans une affaire pressante, +jusqu'à quatre cent mille livres, qui furent portées à l'Epargne. +Plusieurs fois, on lui voulut donner des assignations sur d'autres +fonds; mais il vouloit être payé à l'Epargne, où l'on ne paie que de +petites parties. Il s'y opiniâtra si bien qu'il n'en toucha jamais un +sou. Comme le feu Roi étoit à l'extrémité, Menant alla trouver +messieurs du conseil, et leur dit qu'ils n'avoient point de charité, +de laisser mourir le Roi sans faire restitution. + +Il avoit une fille qui, dès l'âge de dix ans, fut cajolée par ce La +Vallée, qui a été depuis l'homme du Roi auprès du maréchal de La Mothe +en Catalogne. C'étoit un huguenot, fils d'un officier de feu M. le +prince de Condé, qui fut empoisonné à Saint-Jean d'Angely. Il avoit +gagné une gouvernante qui lui faisoit donner des rendez-vous par cet +enfant dans l'écurie. La mère n'étoit qu'une bête; la fille avoit +quatorze ans, et la chose étoit si publique qu'on ne croyoit pas que +personne voulût penser à une fille de qui on disoit tant de sottises. +Un des plus riches garçons de Charenton, nommé Monceau, y pensa. La +Vallée lui fit un jour belle peur, car comme il connoissoit toute la +cour, M. de Montmorency et M. de Monat lui prêtèrent des gens pour +épouvanter son rival; on en informa, et on passa outre. La mère du +garçon alla s'en conseiller à tous ses amis; personne ne lui conseilla +de faire ce mariage: il fut conclu pourtant. La Vallée demanda des +dépens, dommages et intérêts; car il avoit toujours doublé ses +manteaux de panne bleue à cause que c'étoit la couleur de la +demoiselle, et il avoit beaucoup dépensé à faire broder ses manteaux +de doubles _M_, pour dire _Marie Menant_. Cela s'accommoda, et le +lendemain des noces, la belle-mère montra à tout le monde les marques +du pucelage aux draps, en disant: «Si on ne les y avoit point +trouvées, on l'eût renvoyée chez ses parents.» + + + + +LE MARÉCHAL DE GASSION[226]. + + +Le maréchal de Gassion étoit d'une bonne famille de la robe. Son aïeul +étoit second président du parlement de Navarre. Comme il étoit +huguenot, on lui disputa cette place qui lui appartenoit par +ancienneté; mais il s'avisa d'un bon expédient. Un dimanche, étant +parti de chez lui pour aller au prêche, au lieu d'y aller il alla à la +messe, en disant: «N'y a-t-il que cela à faire?» Mais il ne continua +pas, et n'alloit ni à prêche ni à messe. Il exerça par commission la +charge de premier président, car Henri IV, par quelque considération, +ne la lui voulut pas donner en titre. Son fils aîné le suivit, et +possède aujourd'hui cette charge[227]. + + [226] Jean de Gassion, né à Pau en 1609, tué devant Arras en + 1647. + + [227] Les neveux du maréchal, qui portent l'épée, fils du + président son frère, ont fait faire sa Vie trop ample et + misérablement écrite par l'abbé de Pure. Ils affectent de faire + passer leur maison pour être d'ancienne noblesse, et font une + généalogie telle qu'il leur plaît. (T.) + +La mère du maréchal étoit une bossue, qui ne manquoit pas d'esprit et +faisoit la goguenarde. On dit qu'un jour elle vit une femme qui +boitoit des deux côtés: «Hola! lui dit-elle, ma commère, vous qui +allez de côté et d'autre (et en disant cela elle la contrefaisoit), +dites-nous un peu des nouvelles.--Dites-nous-en vous-même, vous qui +portez le paquet,» lui répondit cette femme. On fait ce conte de +plusieurs personnes, et on en a même fait une épigramme. + +Gassion étoit le quatrième garçon, et avoit un cadet. Après qu'il eut +fait ses études, on l'envoya à la guerre; mais on ne le mit pas +autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un +vieux courtaut, qui pouvoit bien avoir trente ans: il n'y avoit plus +que celui-là en tout le Béarn, et on l'appeloit par rareté _le +courtaut de Gassion_. Il y a apparence que le jeune homme n'étoit +guère mieux pourvu d'argent que de monture. Le gentil coursier le +laissa à quatre ou cinq lieues de Pau: cela n'empêcha pas qu'il +n'allât jusqu'en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de +Savoie, le bossu, car alors il n'y avoit point de guerre en France. +Mais le feu Roi ayant rompu avec ce prince, tous les François eurent +ordre de quitter son service: cela obligea notre aventurier à revenir +au service du Roi. A la prise du Pas de Suze, il fit si bien, n'étant +que simple cavalier, qu'on le fit cornette; mais l'accommodement fut +bientôt fait entre le Roi et le duc, et la compagnie dont il étoit +cornette cassée, il vient à Paris, demande une casaque de +mousquetaire; on la lui refuse à cause de sa religion. De dépit il +passe avec quelques François en Allemagne; et quoique dans la troupe +il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le +prit partout pour le principal de sa bande. Un de ceux-là fit les +avances d'une compagnie de chevau-légers qu'ils vinrent lever en +France pour le roi de Suède. Il en fut le lieutenant: son capitaine +fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connoître pour +homme de coeur, et de telle sorte qu'il obtint du roi de Suède qu'il +ne recevroit l'ordre que de Sa Majesté seule. Ce fut à la charge de +marcher toujours à la tête de l'armée, et de faire, en quelque sorte, +le métier d'enfants perdus. Dans cet emploi il reçut ce furieux coup +de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s'est rouverte par +plusieurs fois, tantôt avec danger de sa vie, tantôt cette ouverture +lui servant de crise aux autres maladies, car il en eut plusieurs, et +une même un peu avant sa mort[228]. + + [228] Il s'étoit fait traiter de ce coup avec la poudre de + sympathie; cela lui laissa un sac. (T.)--La poudre de sympathie + est une des fables les plus ridicules de la médecine du + dix-septième siècle. C'étoit un mélange de _couperose verte_, + dite aujourd'hui _sulfate de fer_, pulvérisée et mélangée de + gomme arabique. On répandoit cette poudre sur un linge trempé + dans l'humeur qui sortoit de la plaie, et on prétendoit que le + malade éprouvoit un grand soulagement. (Voyez _le Discours par le + chevalier Digby touchant la guérison des plaies par la poudre de + sympathie_; Paris, 1681, in-12.) + +Le roi de Suède, au bout de six mois, le fit colonel d'un régiment +composé de huit compagnies de cavalerie. + +Après la mort du roi de Suède, il accompagna le duc de Weimar en +France. La première fois qu'il y vint à la tête de son propre +régiment, le cardinal de Richelieu le voulut attirer dans le service +du Roi; et quoique françois, il fut toujours payé et traité en +étranger, et la justice militaire lui en fut accordée à l'exclusion de +tous autres juges, comme aussi de donner les charges qui vaqueroient +dans ce régiment, ce qui lui a été toujours conservé, quoique ce +régiment se trouvât à la fin monté jusqu'à dix-huit cents chevaux en +vingt compagnies. La plupart des étrangers qui venoient servir le Roi +vouloient être sous sa charge, tant il leur rendoit bien la justice; +aussi étoit-il seul en France qui, étant françois, eût le nom de +colonel, excepté le colonel des Suisses. Quand quelqu'un avoit offensé +le moindre de ses cavaliers, il menoit avec lui ce cavalier, et lui +faisoit faire raison d'une façon ou d'autre. + +Il faut avouer que ce lui fut un grand avantage de venir de l'armée du +roi de Suède, et d'avoir un corps étranger; cela contribua beaucoup à +en faire faire l'estime qu'on en fit d'abord. Jamais homme n'a mieux +entendu à tourmenter les ennemis que lui. Pendant un hiver, étant +maréchal de France, il leur enleva dix-sept quartiers. + +Pour preuve de cela, il étoit au siége de Dole, simple colonel; +cependant tout le monde disoit qu'il n'y avoit que lui qui fît si bien +que ses travaux et ses batteries réussissoient toujours; cela venoit +de ce qu'il n'y avoit que lui qui fît du bruit. Il enlevoit des +quartiers, il couroit partout. A l'arrivée de feu M. le Prince à +Dijon, après avoir levé le siége, on ne regardoit que Gassion. Le +Prince et le grand-maître de La Meilleraye en pensèrent enrager. Il y +eut un avocat qui se jeta à genoux devant lui, et lui dit, en lui +montrant des dames du nombre desquelles étoit sa femme, qu'il n'y en +avoit pas une qui ne voulût avoir un petit Gassion dans le corps pour +servir le Roi et la patrie. A son hôtellerie il trouva tant de gens +qu'il fut long-temps sans pouvoir gagner sa chambre, et le soir des +dames bien faites et bien accompagnées le vinrent voir chez un +gentilhomme du pays nommé Guerchy. Il les salua vergogneusement, car +il n'y eut jamais homme moins né à l'amour. La première, qui étoit +femme d'un conseiller, et l'une des plus jolies de la ville, lui dit: +«J'ai plus de joie que vous m'ayez baisée que si on m'avoit donné +cent mille livres.--Que diable feriez-vous donc, lui dit Guerchy, s'il +vous avoit......?» + +Il mena admirablement les gens à la guerre. J'en ai ouï conter une +action bien hardie et bien sensée tout ensemble. Avant que d'être +maréchal-de-camp, il demanda à quinze ou vingt volontaires s'ils +vouloient venir en partie avec lui: ils y allèrent. Après avoir couru +toute une matinée, sans rien trouver, il leur dit: «Nous sommes trop +forts, les partis fuient devant nous; laissons ici nos cavaliers et +allons-nous-en tous seuls.» Les volontaires le suivent. Ils s'avancent +jusqu'auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons +de cavalerie qui paroissent et leur coupent le chemin, car Saint-Omer +étoit à dos de nos gens. «Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou +passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux, et ne +tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez +tirer qu'à brûle pourpoint; il reculera et renversera l'autre.» Cela +arriva comme il l'avoit dit. Nos gentilshommes bien montés forcent les +deux escadrons et se sauvent tous à un près. En voici un autre qui est +bien aussi hardi, mais il me semble un peu téméraire. «Ayant eu avis +que les Cravates emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont, +depuis duc de Sully, il voulut aller les charger accompagné seulement +de quelques-uns de ses cavaliers; et s'étant trouvé un grand fossé +entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval sans +regarder si on le suivoit, tellement qu'il alla seul aux ennemis, en +tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres +qu'ils avoient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat: il +ramena tous les chevaux.» Il fut envoyé avec quatre mille hommes et +la fleur de la noblesse de Normandie pour châtier les Pieds-nus à +Avranches. Peu de gens l'arrêtèrent quatre heures et demie à l'entrée +d'un faubourg, où ils n'avoient pour toute défense qu'une méchante +barricade, et ils étoient battus de la ville. Il y courut grand +danger, car un des rebelles, vaillant autant qu'on le peut être, et +tellement dispos qu'il sautoit partout où il pouvoit mettre la main, +tua le marquis de Courtaumer, croyant que c'étoit le colonel Gassion. +Ce galant homme sauta quatre fois la barricade, et après se sauva. +Gassion fit tout ce qu'il put pour le trouver, lui faire donner grâce +et le mettre dans ses troupes; il n'osa s'y fier. Au bout de quelques +mois, il fut pris dans un cabaret en Bretagne, où, étant ivre, il se +vanta d'avoir tué Courtaumer. Le chancelier, qui avoit été envoyé en +Normandie avec Gassion, le fit rouer vif à Caen. Tous les autres +s'étoient fait tuer, à dix près qui furent pris. On donna la vie à un +à condition qu'il pendroit les autres; il eut de la peine à s'y +résoudre: enfin, il le fit. Il y en avoit un qui étoit son +cousin-germain; quand ce vint à lui: «Hé cousin! lui dit-il, ne me +pends pas.» Cela passa en proverbe. Cet homme quitta le pays et se fit +ermite. + +Après la bataille de Sédan, on lui permit de traiter de la charge de +mestre-de-camp de la cavalerie légère, qu'avoit le marquis de Praslin +qui y fut tué. Le cardinal de Richelieu, en parlant à lui, ne +l'appeloit presque jamais que _la Guerre_, et M. de Noyers (car ils +étoient amis, et le maréchal l'alla voir à Dangu après sa disgrâce) +lui disoit que sans la religion on pourroit faire quelque chose pour +lui; mais il étoit ferme, et on a trouvé après sa mort qu'il avoit +fait beaucoup de notes sur la Bible. Quand il eut traité de cette +charge, il vint voir mon père: «Monsieur, lui dit-il, j'ai ce matin +été au palais pour ce traité. Jésus! que de bonnets carrés! cela m'a +fait peur.» Regardez si cela étoit raisonnable pour un homme qui étoit +frère, fils et petit-fils de présidents. + +Gassion, étant maréchal-de-camp, maltraita un commissaire de +l'artillerie; cet homme s'en voulut ressentir. Le cardinal défendit à +Gassion de se battre contre celui-là. Paluau, aujourd'hui le maréchal +de Clairambault, plutôt pour essayer si Gassion étoit aussi +vert-galant à l'épée qu'au pistolet, l'appela pourtant pour cet homme. +Gassion dit la défense du cardinal: «Mais pour vous, monsieur, je vous +en donnerai le divertissement quand vous voudrez.» Ruvigny servit +Paluau; Paluau fut blessé au bras, et ils en étoient aux prises et ne +se pouvoient faire de mal l'un à l'autre, quand ils prirent Ruvigny +pour témoin de l'état où ils se trouvoient. Ruvigny étoit à les +regarder, car Saurin, officier du régiment de Gassion, lâcha le pied. +Gassion le cassa. + +Quand il eut persuadé à M. le duc d'Enghien de donner la bataille de +Rocroy, en lui représentant que, quel qu'en fût le succès, on ne +punissoit point des gens de sa qualité, pour lui, il butoit à se faire +maréchal de France, en mettant M. d'Enghien de son côté. + +Un gentilhomme, pris par les Espagnols, fut mené au comte de Fontaine, +qui lui demanda plusieurs choses, et principalement si Gassion y +étoit. «Oui, monsieur, il y est.--Si vous le dites, je vous ferai +donner du pistolet par la tête.» Nous parlerons de cette bataille, +dont il eut le plus grand honneur, dans les Mémoires de la régence. + +A Thionville, comme il vit un siége[229]: «Ah! dit-il, n'est-ce que +cela?» Et il comprit en peu de temps le métier d'assiégeur de villes: +il y reçut une grande blessure à la tête, dont il pensa mourir. + + [229] Cependant il avoit été à Dole. Je crois que cela arriva à + Dole au lieu de Thionville. (T.) + +On surprit une lettre de Francesco de Melo qui disoit: «Nous avons +perdu Thionville, mais les ennemis y ont perdu Gassion, le lion de la +France et la terreur de nos armées.» Cette lettre lui fut envoyée par +la Reine à Bagnolet, où il achevoit de se guérir. L'hiver suivant il +fut fait maréchal de France par le crédit de M. d'Enghien. + +On dit que comme Gassion pressoit fort le cardinal Mazarin pour le +bâton, le cardinal lui dit: «M. de Turenne, qui doit aller devant, +n'est pas si hâté.--M. de Turenne, répondit Gassion, honorera la +charge, et moi j'en serai honoré.» + +Notre nouveau maréchal fit deux choses quasi en même temps qui ne se +rapportoient guère, car il alla à la cène devant le prince Palatin, +qui a épousé la princesse Anne, et le dimanche suivant ayant trouvé sa +place prise, il ne voulut jamais souffrir qu'un gentilhomme en sortît, +et alla chercher place ailleurs; mais cela vient de ce qu'il n'étoit +né que pour la guerre. + +Il étoit tout l'hiver en Flandre, et ne venoit point comme les autres +à la foire Saint-Germain. C'étoit peut-être un des hommes du monde le +plus sobres. La Vieuville, depuis surintendant des finances, lui +donna son fils aîné pour lui apprendre le métier de la guerre. Ce +jeune homme le traita à l'armée magnifiquement. «Vous vous moquez, +dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises? +Mordioux! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage.» + +C'étoit un des plus méchants courtisans de son siècle. A la cour, +beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajoloient et +lui disoient: «Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles +choses du monde.--Cela s'entend bien,» disoit-il. Une ayant dit: Je +voudrois bien avoir un mari comme M. de Gassion.--Je le crois bien,» +répondit-il. + +Ségur, fille de la Reine, de la maison d'Escars, avoit quelque +espérance de l'épouser, assez mal fondée pourtant, car elle n'étoit ni +jeune ni belle. Lui disoit: «Elle me plaît, cette fille, elle +ressemble à un Cravate.» A la vérité, il n'a jamais été d'aucune +cabale; mais il n'avoit point de discrétion pour le cardinal; et un +jour, sans considérer qu'il y avoit des espions autour de lui, il dit +en recevant un gros paquet du cardinal: «_Que nous allons lire de +bagatelles!_» Aussi croit-on que le cardinal le vouloit perdre ou lui +ôter son emploi. + +Il avoit eu le malheur de se brouiller avec M. le Prince. Nous en +dirons tout le particulier ailleurs: il n'étoit pas trop compatible et +avoit le commandement rude: nous rapporterons des exemples. + +Comme j'ai remarqué, il étoit fort sobre; il n'étoit point joueur non +plus, ni adonné aux femmes. «Femmes et vaches, disoit-il, ce m'est +tout un, mordioux!» Et Marion Cornuel[230] disoit: «Boeufs et +Gassions, ce m'est tout un.» + + [230] Elle étoit fille du premier mariage de M. Cornuel. (_Voyez_ + plus bas l'article de _madame Cornuel_.) + +Madame de Bourdonné[231], femme du gouverneur de La Bassée, du temps +du cardinal de Richelieu, le pensa faire enrager. M. le comte de +Harcour et lui dînoient à La Bassée; cette femme se mit à parler des +faits de Gassion. Déjà cela ne lui plaisoit guère; il n'étoit point +fanfaron. Ensuite, après en avoir demandé pardon à son mari, elle dit +qu'elle n'auroit pas de plus grande joie au monde que d'avoir un fils +de la façon d'un si brave homme. Le voilà qui rougit, qui se déferre, +et ne pouvant plus endurer cela, il monte sur son grand cheval, en +disant: «Mordioux! mordioux! cette femme est folle.» + + [231] Elle avoit de la barbe. (T.) + +Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeuroit trop long-temps à +Paris l'hiver, il lui écrivoit: «Vous vous amusez à ces femmes, vous +périrez malheureusement; ici, vous verriez quelque belle occasion. +Quel diable de plaisir d'aller au Cours et de faire l'amour! Cela est +bien comparable au plaisir d'enlever un quartier!» + +Pour le bien, il n'a pas volé; mais il ne pouvoit se résoudre à +perdre. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de +dix mille livres avant qu'il fût maréchal, qu'il lui seroit impossible +de laisser au monde un homme qui lui emporteroit son bien. Il fut +payé. Avec tout cela, il n'avoit guère de revenu: les salines de +Béarn, un engagement de douze mille livres de rente, La +Motte-au-Bois, en Flandre, dont il jouissoit, qui fut perdue pour ses +héritiers. Tout ce qu'il a laissé ne vaut pas huit cent mille livres. +Il y eut des gens à la cour qui vouloient qu'on mît la main dessus. + +Il fit avoir à son frère l'abbé, qui étoit le plus jeune de tous, +l'évêché d'Oleron et l'abbaye du Luc en Béarn. Pour celui qui portoit +les armes, et qu'on appeloit Bergère, car le second étoit marié dans +le pays et n'a point paru, il ne l'a point trop bien traité. Celui-ci +avoit été avocat; enfin, il suivit son frère. Au commencement il n'y +alloit pas trop bien. Gassion, alors colonel, en une occasion lui +ordonna d'aller à la charge avec cinquante maîtres, et lui déclara que +s'il lâchoit le pied, il lui passeroit l'épée au travers du corps. +Bergère fit de nécessité vertu, et depuis alla aux coups comme un +autre: c'étoit son aîné. En quelques rencontres il n'a pas trop pris +son parti, Bergère étoit un bon garçon, mais sans jugement, aussi beau +que son frère étoit laid. Le maréchal étoit petit et noir, mais il +avoit la mine guerrière. Ce frère ne parloit que de _mon frère le +maréchal_. Je me souviens qu'il disoit une fois: «Je prétends bien +être maréchal de France aussi, avant que la guerre finisse.--Hélas! +dit ma mère naïvement, que nous avons donc à souffrir!» Il n'en fit +que rire, et dit: «Certes, vous me l'avez donnée bonne.» + +Il en usa fort bien en une rencontre. Il avoit un parent nommé +Cimetières, auquel il faisoit toucher des appointements assez +considérables. Ce garçon enleva la fille d'un marchand basque appelé +Tossé, qui demeure à Calais, chez qui le maréchal avoit logé. M. de +Gassion ôta à Cimetières tous ses appointements, le poursuivit +lui-même en justice, et ne lui voulut jamais pardonner que Tossé ne +l'en eût prié. Les ennemis le regrettèrent et disoient que c'étoit un +ennemi de bonne foi, et qui étoit doux aux prisonniers. On lui fit un +tombeau dans le cimetière de Charenton, où l'on mit aussi Bergère, qui +mourut un peu après lui à Paris. + +Il avoit fait son testament à la hâte, en allant à Landrecy, dont il +croyoit attaquer les lignes. Il laissoit la moitié de son bien à son +frère le président, qui s'en plaint et dit que la coutume de Béarn lui +donnoit davantage, car tout ce qui se trouvoit dans le pays lui +appartenoit, et cela montoit à plus que la moitié: ce fut ce qui +obligea le maréchal d'en user ainsi. Ce président assiégea Bergère +malade, et se fit donner tout ce qu'il put, jusqu'à lui faire +retrancher une partie de ce qu'il laissoit à ses gens et aux pauvres. +Pour ne pas payer un chirurgien, il fit embaumer le corps de Bergère +par un valet-de-chambre qui le _chaircuta_ de la plus horrible façon +du monde. A propos de Bergère, on disoit que quand le maréchal le +verroit déjà arrivé en l'autre monde, lui qui en étoit si las en +celui-ci, qu'il lui diroit: «Hé quoi! mordioux! vous voilà déjà; me +suivrez-vous éternellement?» + +On fit porter les deux corps dans une chambre tendue de deuil à +Charenton; ils y furent assez long-temps parce qu'on vouloit engager +le président à faire un tombeau magnifique au maréchal. Lui, pour +s'exempter de cette dépense, demandoit ce qu'on lui refusa, qu'on lui +permît de l'enterrer dans le Temple, où l'on ne pouvoit mettre qu'une +tombe tout unie. Durant cette dispute, il se lassa de payer le louage +des draps funèbres; il les rendit, et en fit mettre d'autres tout en +lambeaux qui lui coûtoient dix sols moins par jour. Voyez le beau +ménage: au lieu d'acheter du drap qui eût servi à habiller ses gens. +Enfin, il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux +cimetière, et il y a fait élever en pierre une espèce de tombeau qui +ressemble à un regard de fontaine; la pierre en est déjà bien mangée. +Il les fit enterrer un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans +qu'on pût dire qu'on y étoit allé pour eux. Il avoit tenu le monde +trois mois en attente pour ces funérailles. Pour quatre livres par an +cet homme s'est mis mal avec sa mère, lui qui a huit cent mille livres +de bien dont les deux-tiers viennent de ses frères, à qui il n'avoit +pas donné seulement leur légitime. + + + + +LUILLIER + +(PÈRE DE CHAPELLE). + + +Luillier étoit de bonne famille, fils d'un conseiller au +grand-conseil, qui après fut maître des requêtes, puis +procureur-général de la chambre, et enfin maître des comptes. Voyez +quelle bizarrerie! sa femme, qui avoit obligé le procureur-général, +dont elle étoit fille, à se démettre de sa charge en faveur de son +mari, fut si sotte que de mourir de chagrin, voyant l'inconstance +de cet homme. Ce bon homme étoit débauché, et eut la v..... en même +temps que son cousin Tambonneau, dont nous parlerons ailleurs. Il +avoit assez bon nombre d'enfants, et, entre autres, un garçon fort +aimable qui, ne pouvant souffrir sa ridicule humeur, alla voyager, +fit naufrage auprès de Rhodes et se noya. + +Luillier, dont nous allons écrire l'historiette, demeura seul garçon +avec deux filles. Le garçon ressembloit à son père, au moins en deux +choses, en _garçaillerie_, et en inquiétude pour les charges. Il fut +d'abord trésorier de France à Paris, et vendit sa charge pour assister +Des Barreaux; ils en mangèrent une bonne partie ensemble. Après il se +fit maître des comptes, et enfin conseiller à Metz. + +Etant maître des comptes, il eut une amourette avec une de ses +parentes qui étoit mal avec son mari: il en eut un fils, et, par son +crédit, quoique cet enfant fût adultérin, il le fit légitimer, et lui +assura de quoi vivre par le consentement de ses soeurs. Ses soeurs lui +envoyoient, sous prétexte de lui faire des confitures, une jolie +suivante qui demeuroit deux mois tous les ans avec lui. Il n'avoit que +des femmes chez lui, et disoit qu'elles étoient plus propres. + +Il avoit eu un carrosse, mais il n'en vouloit plus avoir, parce que, +disoit-il, il ne sortoit jamais quand il vouloit à cause que son +cocher ne se trouvoit point au logis lorsqu'il avoit affaire, et qu'il +n'arrivoit jamais quand il vouloit à cause des embarras. Il avoit des +lettres, savoit et disoit les choses plaisamment. Il étoit un peu +cynique; il disoit: «Ne me venez point voir un tel jour, c'est mon +jour de bordel.» Il y mena son fils, et lui fit perdre son p....... en +sa présence. + +Il étoit vêtu comme un simple bourgeois, alloit toujours à pied, et +avoit pourtant dix-huit mille livres de rente. Il assistoit quelques +gens de lettres, mais il étoit avare: il disoit qu'il travailloit à +faire en sorte que son bien ne lui donnât point de peine, et j'ai logé +dans la quatrième maison qu'il a bâtie à dessein de les revendre. +Voyez quel repos d'esprit, quand ce ne seroit que d'avoir à criailler, +et souvent à plaider contre toutes sortes d'ouvriers. Pour mon +particulier, j'ai fort à me louer de lui. Il disoit lui-même que nous +avions fait un marché du siècle d'or. Il est vrai qu'en le traitant +généreusement, je faisois qu'il se piquoit d'honneur, et que j'en +avois tout ce que je voulois; il disoit: «Je ne comprends point +comment nous l'entendons: j'ai loué autrefois une maison à un +évêque[232] qui ne me payoit point; j'en ai loué une autre à un +huguenot: il me paie par avance.» + + [232] M. D'Auxerre. (T.) + +Quand il lui prit fantaisie de se faire conseiller à Metz, il en parla +à MM. Du Puy, qui s'en moquèrent, et lui dirent qu'il se mettoit en +danger d'être pris tous les ans, et qu'il lui eu coûteroit dix mille +écus pour sa rançon. Il les quitta là, et de ce pas il va signer le +contrat. Il en avoit aussi parlé à Chapelain, en présence de +Guiet[233] (celui qui disoit que s'il eût été Juif, il auroit appelé +de la sentence de Pilate _à minima_). Guiet dit que comme Chapelain +vouloit détourner Luillier de se faire conseiller, l'autre lui dit: +«Mordieu, je vous ai laissé faire de méchants vers toute votre vie, +sans vous en rien dire, et vous ne me laisserez pas changer de charge +à ma fantaisie!» Je crois pourtant que Chapelain ne l'entendit pas, +car ils ont toujours vécu en amis depuis cela. + + [233] Précepteur du cardinal de La Valette, homme de lettres. Ce + Guiet disoit qu'il montreroit qu'il y avoit je ne sais combien de + livres de _l'Énéide_ qui n'étoient point de Virgile, et + retranchoit une des comédies de Térence. «Que ne travaillez-vous, + lui dit un des messieurs Du Puy, chanoine de Chartres, sur le + bréviaire? vous me feriez grand plaisir.» + + (T.) + + +J'ai dit ailleurs qu'il disoit que La Mothe Le Vayer étoit prêtre ou +charlatan, et qu'il avoit des souliers noircis avec un habit de panne, +et Chapelain un maquereau. + +J'ai vu une estampe de Rabelais, faite sur un portrait qu'avoit une de +ses parentes, qui ressembloit à Luillier comme deux gouttes d'eau, car +il avoit le visage chaffouin et riant comme Luillier. Pour l'humeur, +vous voyez qu'il y a assez de rapport. + +Il fit son bâtard[234] médecin, parce que, disoit-il, en cette +vocation-là on peut gagner sa vie partout. Ce garçon lui ressemble +fort pour l'humeur et pour l'esprit. + + [234] Chapelle. (T.)--Claude-Emmanuel Luillier, dit Chapelle, né + en 1626 au village de La Chapelle, près de Paris, mort en 1686. + C'est l'ami de Bachaumont, et de tous les grands hommes de son + temps; épicurien aimable, il s'est acquis une reputation + immortelle par son _Voyage_ et quelques poésies légères, + naturelles et faciles. + +Luillier étoit inquiet à un point qu'il disoit franchement: «Dans un +an je ne sais où je serai, peut-être irai-je me promener à +Constantinople.» Il ne mentoit pas, car un beau jour, sans rien dire à +personne, il part. Ses gens disoient qu'il s'étoit allé promener pour +quatre ans. Il alla bien se promener pour plus long-temps, car il est +encore à revenir. Il alla en Provence trouver son bâtard, qu'il avoit +donné à instruire à Gassendi, son intime, qui avoit logé ici chez lui +si long-temps. Il disoit pour ses raisons que son parlement de Toul et +ses amis l'occupoient trop à solliciter leurs affaires. Il fut bien +malade à Toulon; de là il passa en Italie, fut encore malade à Gênes, +et enfin mourut à Pise. Il n'y a jamais que lui au monde qui se soit +fait conseiller à Toul pour aller mourir à Pise. + + + + +LA MARÉCHALE DE THÉMINES. + + +La maréchale de Thémines[235] étoit fille de M. de La Noue, fils de La +Noue _Bras de Fer_[236]. Je conterai quelque chose de ces deux +gentilshommes qui étoient gens de grand mérite, avant que de parler +d'elle. + + [235] Elle s'appeloit Marie de La Noue. + + [236] François, seigneur de La Noue, dit _Bras de fer_, mort en + 1591. Ayant eu le bras fracassé au siége de Fontenai-le-Comte, en + 1570, on lui avoit fait un bras de fer, avec lequel il pouvoit + tenir la bride de son cheval. + +La Noue, _Bras de Fer_, avoit fort mauvaise mine, et étoit toujours +vêtu de chamois. Comme il heurtoit au cabinet, un jour que le Roi +l'avoit envoyé chercher pour venir au conseil de guerre, un jeune +cavalier, le voyant si mal bâti, se mit à le railler et lui dit: «On +n'attend plus que vous, sans doute, pour conclure là dedans.» La Noue +sourit. L'huissier ouvre: il entre. Le jeune homme vit bien qu'il +avoit fait une sottise; mais il se résolut d'en attendre le succès. +La Noue sort et demande si on ne savoit point ce qu'étoit devenu ce +gentilhomme qui lui avoit parlé quand il heurtoit. L'autre s'approche. +«Vous aviez raison, lui dit-il, de dire qu'on n'attendoit que moi, car +le Roi m'a choisi pour un tel dessein, et m'a permis d'y mener qui je +voudrois. Vous serez, s'il vous plaît, de la partie.» Ils y furent, et +le jeune homme y fit fort bien. + +On conte de lui que la veille d'une bataille, ne se trouvant point +d'argent, il envoya vendre deux chevaux. L'un d'eux fut vendu bien +cher. Il dit à son écuyer: «Qui l'a acheté?--Un tel.--Tiens, lui +dit-il, ce cheval ne coûte que tant; va rendre le reste à ce cavalier. +Le désir qu'il a de bien faire demain, lui a fait tant donner d'un +cheval qu'il connoît, et dont il espère tirer bon service.» Et +effectivement il renvoya la plus grande partie de l'argent. + +Quand il revint de Tournai, où il fut si long-temps prisonnier[237], +Henri IV le voulut marier avec une riche héritière. Il l'en remercia +et dit qu'il avoit donné sa foi à la nièce du gouverneur de Tournai, +parce qu'elle avoit de beaucoup allégé la rigueur de sa prison: il +avoit quatre-vingt mille livres de rente dont il fut obligé de vendre +une grande partie. + + [237] Le brave La Noue fut fait prisonnier, au mois de juin 1580, + par Philippe de Melun, vicomte de Gand, qu'on appeloit le marquis + de Risbourg. Quoiqu'il fût parent de La Noue, le marquis abusa de + sa victoire au point de faire massacrer sous les yeux de La Noue + plusieurs des gentilshommes qui avoient combattu avec lui, et il + livra ensuite son prisonnier aux Espagnols. (Voyez _la Vie de + François de La Noue_, par Amirault; Leyde, Jean Elzévier, 1661, + in-4º, p. 263.) + +Son fils[238] fut aussi prisonnier de guerre, et dans la prison il fit +ce méchant dictionnaire des rimes, qui fut imprimé. Il fit imprimer +aussi un Recueil de ses vers qui ne valent rien non plus[239]. Il +étoit brave comme son père et vêtu de chamois comme lui; mais il étoit +bien fait de sa personne. Ces deux hommes-là ne juroient jamais, et +étoient toujours à la guerre. Il eut affaire, comme son père, à un +jeune homme; mais l'affaire alla bien plus loin: c'étoit un étourdi +qui, pour se mettre en réputation, le fit appeler en duel sur une +vétille, et même il avoit cherché querelle. La Noue, sur le pré, lui +fit une petite remontrance, mais en vain; comme il vit cela, il lui +donne un bon coup d'épée. Ce garçon avoit un oncle, maréchal de +France; je n'en ai pu savoir le nom. Cet oncle l'envoya à M. de La +Noue, pieds et poings liés. + + [238] Odet de La Noue-Téligny. + + [239] Ce Recueil est intitulé: _Poésies chrétiennes_; Genève, + 1594, in-8º. Il avoit publié en 1588 un petit volume de + quarante-sept pages, ayant pour titre: _Paradoxe, que les + adversités sont plus nécessaires que les prospérités: et qu'entre + toutes l'état d'une prison est le plus doux et le plus + profitable_; Lyon, Jean de Tournes, petit in-8º. C'est une pièce + très-médiocre, mais fort rare. + +Ce M. de La Noue eut un fils qui vit encore, mais il n'a point de +garçons. Il est bien fait; mais le jeu est sa seule passion: il a la +vue fort courte; cela l'a empêché de s'attacher à la guerre. A +dix-sept ans il commandoit un régiment de cavalerie en Allemagne; le +colonel Esbron étoit un de ses capitaines. Aujourd'hui on l'appelle La +Noue _Bras de laine_. + +Revenons à la maréchale. Son père la maria assez ridiculement; car +elle n'avoit que treize ans quand il la donna à un gentilhomme de +cinquante-cinq ans, qui se nommoit Chambret, et étoit de la maison de +Pierre Bussières en Limousin. Cet homme étoit de mauvaise humeur, et +tout plein de cautères: il ne pouvoit pas même avantager sa femme, car +il n'avoit que quatre mille livres de rente en fonds de terre, sans +argent ni meubles. Son plus grand bien consistoit en gouvernements, en +pensions et en bénéfices; ceux de la religion en tenoient encore en ce +temps-là par tolérance. + +Elle n'avoit que dix-huit ans quand elle fut délivrée de cet homme, +dont elle eut un fils et une fille. On appeloit cet homme _le brave +Chambret_. Il étoit si brutal, et d'une mine si farouche, qu'un +sommelier qui avoit été laquais de sa veuve, ayant vu son portrait au +bout de vingt ans, se mit à trembler comme une feuille. + +Il avoit une fois querelle avec un M. de Saint-Bonnet; il prit +justement le temps que Saint-Bonnet traitoit des gens, et avec un cor +alla comme le sommer au combat. Saint-Bonnet sort de table, et dit aux +autres: «Ayez patience, je vous apporterai bientôt l'épée et les +éperons de Chambret.» Il y va, charge son pistolet de dragées, tire le +premier (car l'autre, aussi bien que Grillon, faisoit toujours tirer +son homme). Saint-Bonnet lui en farcit le visage et les yeux. +Chambret, tout étourdi, tombe: il lui ôte son épée et ses éperons. + +Un autre vieux mari, et plus vieux que le premier, l'attrapera +bientôt. Il y avoit à la cour un vieux gentilhomme, âgé de +quatre-vingts ans, ou peu s'en falloit, qu'on appeloit M. de +Bellengreville[240]; il étoit grand prévôt de l'hôtel, homme veuf +sans enfants, et un des plus accommodés du royaume[241]; plusieurs +veuves de qualité étoient après; mais il étoit difficile. Il vouloit +une veuve de bonne maison, jeune, belle, et qui depuis peu eût eu des +enfants. En ce dessein, il trouva un nommé Jouy, son voisin à la +campagne, qui étoit de la connoissance de madame de Chambret, et +qu'elle avoit prié de lui faire raccommoder un petit portrait qu'elle +lui avoit envoyé. Il le portoit à raccommoder, quand il fut rencontré +par M. de Bellengreville, auquel il le montra. «Est-elle aussi belle +que cela? lui dit le bonhomme.--Oui,» répondit l'autre. En effet, +c'est une des plus aimables personnes du monde, et le seul défaut +qu'elle a eu, hors qu'elle n'a jamais eu assez d'embonpoint, étoit +d'avoir les cheveux mêlés de blanc dès vingt ans. D'ailleurs, elle +étoit d'humeur douce, et ne manquoit pas d'esprit; elle avoit de la +générosité. + + [240] Le sieur Bellengreville fut reçu dans la charge de prévôt + de l'hôtel, en 1604. (Voyez _le Prévôt de l'hostel_, par Pierre + de Miraulmont; Paris, 1615, p. 146.) + + [241] Il étoit homme de service, mais il ne savoit pas lire. Il + prenoit dans les heures le calendrier pour les litanies. (T.) + +Durant quelque temps, car il prit ce portrait, il l'adora dans son +cabinet. Après, il envoya un de ses amis qui avoit vu autrefois madame +de Chambret, pour voir si elle étoit aussi belle que ce portrait. Cet +homme dit tout à la veuve, qui, ne songeant alors qu'à jouir de la +liberté où elle se trouvoit, ne s'en tourmenta pas autrement, et dit +qu'elle seroit bientôt à Paris. En effet, elle y vint trouver sa mère, +qui y étoit pour un procès. Cette mère lui avoit mandé: «Ma fille, +apportez-moi de l'argent de mes fermiers.» Quand elle fut arrivée: +«Hé bien! sommes-nous bien riches?--Madame, il faut voir, voici ce qui +me reste.» On trouva environ vingt écus. Elle avoit amené un train de +_Jean de Paris_[242]. + + [242] Livrée de couleur jaune. + +Le vieil amoureux est aussitôt averti de son arrivée: il la vient +voir, il presse; elle, qui n'a jamais été intéressée, avoit de la +peine à se résoudre. Sa mère lui dit: «Ma fille, je vous ai mal mariée +une fois, je ne m'en veux point mêler; voyez ce que vous avez à +faire.» + +M. de Luçon, qui bientôt après fut le cardinal de Richelieu, lui fit +dire «qu'elle seroit une innocente de laisser échapper une si belle +occasion.» Nonobstant la diversité de religion, le mariage se fit. + +Elle a dit depuis qu'elle trouva les lèvres de ce bonhomme le jour de +ses noces aussi froides qu'un glaçon. Le lendemain la Reine-mère et la +princesse de Conti, qui étoit devenue son amie, lui firent mille +questions: «Mais comment a-t-il fait? Mais êtes-vous madame de +Bellengreville?» Je ne sais ce qu'elle fit ou ce qu'il voulut faire, +mais il ne dura que cinq semaines. Il avoit beaucoup d'argent et +beaucoup de meubles; elle étoit commune (_en biens_), et y gagna, +outre son douaire, qui étoit gros, plus de quatre cent mille livres. + +Voilà déjà deux vieux maris; elle en aura encore un vieux, mais plus +qualifié que les deux premiers; et cela arrivera d'une façon assez +bizarre. Le marquis de Thémines[243], fils du maréchal, ayant été +blessé dans les guerres de la religion, mourut de sa blessure[244], +et en mourant il pria son père d'assurer madame de Bellengreville, +dont il étoit amoureux, qu'il étoit mort son serviteur. Le maréchal +s'acquitte de sa commission, devient amoureux d'elle et l'épouse[245]. +Outre qu'elle aimoit le jeu, qu'elle perdoit, qu'elle payoit bien et +se faisoit mal payer, le maréchal lui aida à manger son bien. Il fut +cause aussi qu'elle changea de religion[246]. + + [243] Le marquis de Thémines mourut le 11 décembre 1621. + + [244] Celui qui tua Richelieu. (T.) + + [245] Ce mariage fut célébré au mois de septembre 1622. + + [246] Ce maréchal de Thémines se nommoit de Lauzières, en son + nom; il avoit été fait maréchal de France, et gouverneur de + Bretagne, pour avoir arrêté M. le Prince. Le marquis Pompeo + Frangipane disoit assez plaisamment: «_Non ho mai visto sbirro + cosi ben pagato._» Ce même Italien disoit: «Qu'à la cour de + France c'étoit une chose ennuyeuse. _Di star sempre dritto e + scappellato come un cazzo._» Quand on lui demandoit si madame la + princesse de Guémenée ou madame la princesse n'étoient pas de + belles personnes: «_Si_, disoit-il, _ma quel Pongibo e un bel + cavalier_.» C'étoit un cadet du feu comte Du Lude. (T.) + +Chaban[247] s'étoit mis les controverses dans la tête et disputoit +avec beaucoup de douceur. Le maréchal dit à sa femme qu'il souhaitoit +qu'elle entendît cet homme; elle l'entend: il fait quelques progrès. +On lui amène ensuite le père Veron[248], qui, violent et farouche, lui +alla dire que son père et son grand-père étoient damnés. Elle qui les +avoit vu estimer si gens de bien partout le monde, fut si touchée de +cela qu'elle en pleura. Enfin, elle se fit catholique plutôt par +condescendance qu'autrement. + + [247] Il portoit l'épée, mais on l'accusoit d'avoir été violon ou + joueur de luth. Un jour il s'avisa de faire des propositions au + conseil, car il se mêloit de bien des choses, pour je ne sais + quelles fortifications qu'on pouvoit faire, disoit-il, à bien + meilleur marché qu'on ne les faisoit. Alcaume, bon mathématicien, + qui y étoit employé, dit: «Messieurs, nous ne sommes pas au temps + d'Amphion où les murailles se bâtissoient au son du violon.» Tout + le monde se mit à rire, et Chaban fut contraint de se retirer. Ce + pauvre homme fut tué depuis par L'Enclos, père de Ninon, avant + que d'avoir eu le loisir de se défendre. + + Ce conte me fait souvenir d'une naïveté qu'on attribuoit au feu + marquis de Nesle, gouverneur de La Fère, qui étoit pourtant un + brave homme: c'est que, comme on eut proposé de faire une + demi-lune, il dit: «Messieurs, ne faisons rien à demi pour le + service du Roi, faisons-en une tout entière.» (T.)--Molière s'est + heureusement emparé de ce mot dans ses _Précieuses ridicules_. + + [248] Un fou qui n'a jamais rien fait de plaisant qu'un livret + qu'il appeloit _la Courte joie des huguenots_. C'est qu'il avoit + pensé mourir. + + (T.) + + +Elle fut choisie pour aller avec madame de Chevreuse mener la reine +d'Angleterre dans son royaume. Là, elle vit Du Moulin, qui, trouvant +en elle beaucoup de dispositions à récipiscence, la remit tout-à-fait +dans le bon chemin, et au bout de trois mois qu'elle eut changé de +religion, elle en fit reconnoissance à Charenton. + +Le maréchal ne fut guère avec elle. On dit qu'en mourant il disoit +naïvement: «Seigneur, au moins je ne l'ai jamais offensée que de +galant homme.» + +La voilà donc veuve pour la troisième fois. En ce temps-là elle avoit +de plaisants ragoûts: elle mangeoit du pain, après l'avoir tenu +long-temps à la fumée d'un fagot bien vert; elle aimoit l'odeur des +boues de Paris, et quand les boueurs étoient dans sa rue, on ouvroit +toutes les fenêtres de sa chambre. Une fois la Reine-mère, comme elles +passoient sur de la boue, lui demanda en riant: «Madame la maréchale, +celle-là est-elle de la fine?--Non, madame, répondit-elle en riant +aussi, elle n'est pas encore assez faite.» Depuis, elle se défit de +ces belles amitiés. + +En ce troisième veuvage elle se divertissoit à jouer, à se promener +et à faire souvent des concerts: elle avoit déjà Le Pailleur[249] avec +elle qui étoit fort savant dans la musique ancienne et dans la +moderne. Il l'avoit apprise comme une partie des mathématiques; il +chantoit même fort bien. Elle avoit une femme-de-chambre qui avoit de +la voix, et elle disposoit absolument de deux autres personnes qui en +avoient aussi. Un jour que Porchères[250] avoit ouï cette musique +domestique, il dit à la maréchale: «Madame, voilà qui est trop bon +pour n'en faire part à personne; allons donner la sérénade à M. de +Nemours, votre voisin: il a la goutte, cela le guérira.--Mais je ne le +connois point familièrement, dit-elle.--Qu'importe; répliqua-t-il, +venez; il ne faut que passer par les écuries, nous nous mettrons sous +les fenêtres de sa chambre[251].» M. de Nemours en fut averti +aussitôt; mais il ne fit pas semblant de savoir qui c'étoit, et il +envoya faire mille civilités. Porchères proposa ensuite d'aller chez +la princesse de Conti: on y va. Elle en fut ravie, et dit qu'il +falloit faire entendre cela à la Reine. La Reine a un balcon, et, ne +voulant pas faire semblant de savoir qui c'étoit, dit qu'elle étoit +fort obligée à ceux qui lui avoient bien voulu donner un si agréable +divertissement. + + [249] Ce Le Pailleur étoit un homme singulier auquel Tallemant + consacre un article à la suite de celui-ci. + + [250] François de Porchères d'Arbaud, membre de l'Académie + françoise. Les ouvrages de ce poète sont répandus dans les + Recueils du temps. + + [251] Elle logeoit dans la rue Christine. (T.)--M. de Nemours + habitoit l'hôtel de Nevers, sur le terrain duquel a été construit + l'hôtel de la Monnoie. + +Le lendemain, M. de Nemours[252] envoya faire des compliments à la +maréchale, et la prier de l'excuser si par le passé il avoit su si mal +se prévaloir de l'avantage qu'il avoit d'être son voisin; et quelques +jours après il la vint voir à demi-guéri. C'étoit le soir en été: +avant qu'il entrât, des cornets à bouquin avoient joué le plus +agréablement du monde dans la cour de la maréchale. Le Pailleur, qui +s'étoit douté d'abord de ce que c'étoit, envoya dire qu'on fît boire +les menestriers. Le bon prince en entrant dit: «Madame, j'ai trouvé +là-bas des cornets à bouquin qui s'en alloient; les auriez-vous +congédiés?--Non, monsieur, répondit-elle.--Vraiment, madame, si +j'eusse su cela, je les eusse fait revenir.--Mais voudriez-vous +entendre des violons? on tâcheroit d'en avoir.--Hé! La Barre[253], +dit-il, voyez si vous trouveriez des violons.» Aussitôt on entend +ronfler les vingt-quatre violons; le bonhomme devint amoureux d'elle. +Il la venoit voir fort souvent, quoiqu'il ne pût aller sans être aidé +par quelqu'un. Un jour en montant il se laissa tomber. Elle, qui du +second étage descendoit dans sa chambre, s'en aperçut; mais pour lui +faire plaisir elle retourna sur ses pas sans faire semblant de rien. +En se relevant il demanda à son écuyer La Chaise: «Madame ne +m'a-t-elle point vu?--Non, monsieur.» La maréchale étant descendue: +«Madame, lui dit-il, n'avez-vous point ouï tomber quelqu'un? La Chaise +a fait un beau _par terre_.» + + [252] Il avoit alors soixante-cinq ans. (T.) + + [253] C'étoit un musicien, grand danseur qui étoit à lui. (T.) + +Un jour il demanda à la maréchale si elle ne vouloit point s'aller +promener en quelque maison. «Je le veux bien, répondit-elle: envoyons +chercher de nos voisines.» Ces voisines venues: «Où irons-nous? Vous +plairoit-il aller vers la porte Saint-Antoine? Après voudriez-vous +aller à Bagnolet, à Charonne ou à Conflans?--Où vous voudrez, dit la +maréchale.--Cocher, va donc à Conflans.» Les y voilà arrivés. On +heurta long-temps sans qu'il vînt personne: les dames commençoient à +s'ennuyer; lui feignit des impatiences étranges. Il appelle une +paysanne. «Ma grande amie, n'y a-t-il personne? ne sauroit-on entrer? +ne sauriez-vous nous donner du lait chez vous?» Enfin, on ouvre une +petite porte, et une femme dit assez malgrâcieusement que M. le +premier président y devoit[254] coucher. «Hé! ma grande amie, nous ne +voulons que nous promener et qu'on nous donne du lait.--Bien, +monsieur, pourvu que vous n'y soyez guère.» Après il vint un homme +qui, d'un air assez rude, lui dit: «Que demandez-vous, monsieur?» et +en même temps dit à cette femme: «Retirez-vous, vous n'êtes qu'une +bête.» M. de Nemours lui dit ce qu'il avoit dit à cette personne. «Oui +da! monsieur, répondit l'autre, oui da.» On entre donc. Les dames, et +surtout Le Pailleur, sentirent bien je ne sais quelle odeur de sauces. +Le bon seigneur, qui ne pouvoit se promener, les fit tenir dans une +salle où l'on ne servit d'abord que du lait et quelques autres +bagatelles. Après, voici des gens qui, au son du violon et en cadence, +mettent le couvert, et servent une collation toute feinte. Cela fait, +il prie les dames d'aller faire un tour dans le jardin: au retour +elles trouvèrent une véritable collation qui étoit magnifique. Il y +avoit des galanteries à la vieille mode, car on servit des pâtés +pleins de petits oiseaux en vie, qui avoient au col des rubans des +couleurs de la maréchale; il y en avoit aussi un de petits lapins +blancs en vie avec des rubans de même. Il fit présenter après la +collation des bassins de gants d'Espagne, et n'oublia rien de tout ce +dont il put s'aviser pour divertir celle à qui il vouloit plaire. + + [254] Le château de Conflans, qui est devenu depuis la maison de + campagne des archevêques de Paris, appartenoit alors à Nicolas Le + Jay, premier président au Parlement. Ce magistrat mourut en 1640. + +Ce M. de Nemours avoit étudié l'art de faire des ballets; il en avoit +fait plusieurs, et avoit eu la curiosité d'en faire de grands livres, +où toutes les entrées étoient peintes en miniature. Il avoit été de +tous les carrousels, soit de France, soit de Savoie. + +Le feu roi (_Louis XIII_) fit une fois chez lui un concert où tous +ceux de la musique de la chambre chantoient; il en avoit mis M. de +Mortemart et M. le maréchal de Schomberg: lui-même aussi en étoit. M. +de Nemours, par grande grâce, y fit entrer Le Pailleur, et il avoit +dit au Roi qu'il s'entendoit fort bien en musique. On y chanta sur la +fin des airs du Roi. Le Pailleur, pour faire sa cour à demi-haut, dit: +«Ah! que ce dernier air mériteroit bien d'être chanté encore une +fois!» Le Roi dit: «On trouve cet air-là beau, recommençons-le.» On le +chanta encore trois fois. Le Roi battoit la mesure. Il avoit proposé +de faire une symphonie depuis les plus bas instruments jusques aux +trompettes, et il vouloit qu'il n'y entrât personne qui ne sût la +musique, et pas une femme; «car, disoit-il, elles ne peuvent se +taire.--Ah! Sire, dit M. de Nemours, madame la maréchale de Thémines +en doit être.--Pour elle, répondit le Roi, je le veux bien.» + +Un artisan devint amoureux d'elle à Charenton, en la voyant dans sa +place où elle se démasquoit quelquefois. Cet homme, emporté par sa +passion, s'en va chez elle, demande à lui parler, et, tout interdit, +ne put jamais lui dire autre chose, sinon qu'il avoit un procès contre +elle. Elle fait appeler Le Pailleur, demande ce que ce pouvoit être. +Le Pailleur s'informe de cet homme, il n'y trouvoit aucune raison: il +revint plusieurs fois et ne savoit que leur dire. Il rôda long-temps +autour du logis, et enfin on le trouva mort derrière les murailles de +Luxembourg. Elle logeoit alors auprès des Carmes-Déchaussés. + +Voici une histoire encore plus étrange. La fille d'un gentilhomme de +Beausse nommé Herville devint amoureuse en tout bien et tout honneur +du ministre de Châteaudun nommé Lamy, qui étoit un homme bien fait, +mais pauvre. Le père de la fille ne pouvant consentir à ce mariage, +elle tomba dans une telle mélancolie, qu'enfin, de peur d'accident, il +fut contraint de s'y résoudre. Le père lui porte donc des articles à +signer. «Ah! dit-elle, il n'est plus temps.» A trois jours de là, on +la trouva noyée sur le bord du Loir. + +Un abbé de Calvières, en Languedoc, ayant su que mademoiselle de +Gouffoulens, de la maison d'Hauterive, dont il étoit amoureux, étoit +morte, protesta qu'il ne lui survivroit pas long-temps. En effet, il +refusa toutes sortes d'aliments durant quelques jours, avec une grande +constance, et en mourut. On dit pourtant qu'on lui avoit persuadé +enfin de manger, mais que les passages se trouvèrent bouchés; tous +les boyaux s'étoient rétrécis. + +Vous voyez que la maréchale, en maris et en galants, n'a jusqu'ici que +des vieillards; mais elle eut un jeune galant lorsqu'elle ne fut plus +jeune: c'est Monferville, fils du frère de Blainville, premier +gentilhomme de la chambre ou grand-maître de la garde-robe, qui fut +ambassadeur en Angleterre. C'étoit un fort beau garçon, mais un peu +trop doucereux et trop normand. Il ne passoit pas pour un homme fort +friand de la lame. Il ne manque pas d'esprit. On ne sait s'ils étoient +mariés ou non, car on n'a vu ce garçon se marier qu'après la mort de +la maréchale; cependant il sembloit qu'il cherchât à se marier. La +connoissance venoit de ce que ce garçon logeoit avec sa soeur dans une +maison qui étoit à la maréchale, et elle logeoit dans une autre tout +contre qui étoit aussi à elle. On l'accusoit d'avoir dit qu'une fois +il avoit eu une côte enfoncée en portant des sacs d'argent qu'une dame +lui avoit donnés. Le Pailleur, qui voyoit que la maréchale, par +facilité, se laissoit accabler à toute la parenté de cet homme, trouva +moyen de le faire sortir de cette maison et de faire passer à la +maréchale une partie de l'année à la campagne. + +La maréchale alla mourir à Poitiers, sept ou huit ans après[255]. Elle +avoit juré de ne rentrer d'un an dans sa maison de Paris, à cause de +la mort d'une vieille fille qui étoit à elle il y avoit trente ans; on +l'appeloit Boisloré; elle étoit bâtarde d'un gentilhomme. La maréchale +étoit d'un tempérament doux et mélancolique; cette fille étoit fort +sage et fort aimable. Aussi la maréchale l'aimoit jusqu'à lui faire +des bouillons quand elle étoit malade, et elle l'étoit souvent. La +maréchale lui avoit donné une petite terre que l'autre lui rendit par +son testament. + + [255] En 1652. (T.) + +La maréchale n'avoit que cinquante-sept ans quand elle est morte; mais +il étoit temps qu'elle mourût, car elle ne pouvoit plus subsister: le +jeu et Monferville l'avoient incommodée; cependant elle n'a pas laissé +un sou de dettes. Quand elle alloit faire un voyage, elle payoit tout +ce qu'elle devoit. Elle tomba malade à Poitiers en passant; elle +vouloit aller voir ses parents. Elle mourut faute de sang; on ne lui +en trouva pas une goutte dans les veines. + + + + +LE PAILLEUR. + + +Le Pailleur, dont nous avons déjà parlé plusieurs fois, étoit fils +d'un lieutenant de l'élection de Meulan. Il étudia jusqu'en logique; +il écrivoit bien: on le met aux finances; le voilà petit commis de +l'épargne. Il ne put souffrir les _pillauderies_ qu'on y faisoit, car +on griveloit sur les pensions qui s'y payoient; il se retira chez le +feu président L'Archer, père du dernier mort; il étoit un peu son +parent. + +Le Pailleur savoit la musique, chantoit, dansoit, faisoit des vers +pour rire[256]; il chanta quatre-vingt-huit chansons pour un soir de +carnaval. Il fit la débauche à Paris assez long-temps. Las de cette +vie, il va en Bretagne avec le comte de Saint-Brisse, cousin-germain +du duc de Retz. Ce comte avoit fait connoissance avec lui à Paris, et +avoit tant fait qu'il l'avoit résolu à le suivre. Il y étoit le +tout-puissant; mais comme il vit que cet homme faisoit trop de +dépense, il lui dit qu'il falloit se régler. «Je ne saurois, lui +répondit le comte.--Permettez-moi donc de me retirer, lui dit Le +Pailleur, car ayant le soin de vos affaires, on dira que c'est Le +Pailleur qui vous a ruiné.» Il y fut pourtant encore deux ans à +remettre de trois mois en trois mois. + + [256] On a imprimé dans les _OEuvres_ de Dalibray, Paris, 1653, + in-8º, une Epître en vers de Le Pailleur, auquel ce poète a + adressé une partie de ses médiocres ouvrages. + +Il alla avec le comte voir le maréchal de Thémines, alors gouverneur +de la province. La maréchale le prit en amitié; il étoit gai, il +faisoit des ballets, et mettoit tout le monde en train: elle lui +demanda s'il vouloit être intendant du maréchal; il ne le voulut pas, +car il dit que c'étoit la mer à boire que d'entreprendre de mettre +l'ordre dans cette maison. + +Le maréchal mourut à Paris; Le Pailleur y étoit revenu. La maréchale +le pria d'aller avec elle en Touraine; «car j'ai grand'peur, lui +dit-elle, de m'ennuyer en une maison où j'ai tant souffert en +premières noces.» Il y fut, et elle jura qu'elle ne s'y étoit pas +ennuyée un moment. Des demoiselles de la maréchale lui dirent, comme +on revenoit à Paris: «Mais ne demeureriez-vous pas bien avec nous?» +Ainsi, insensiblement il s'attacha à la maréchale, et y demeura +jusqu'à sa mort[257], sans gages ni appointements, mais seulement +comme un ami de la maison: il est vrai qu'il faisoit toutes ses +affaires. + + [257] Durant vingt-cinq ans. Il ne lui survécut que de deux ans. + (T.) + +Le Pailleur étoit de si belle humeur, avant que la gravelle, dont il +fut fort travaillé quand il vint sur l'âge, le tourmentât, que le +messager de Rennes à Paris le vouloit mener pour rien à cause qu'il +avoit toujours fait rire la compagnie depuis là jusqu'à Paris. Je lui +ai ouï conter qu'une fois en une débauche en Bretagne, où étoit le duc +de Retz, quelqu'un ôta son pourpoint, puis dit: «Brûlons nos +chemises.» Le Pailleur, comme le duc vouloit aller brûler la sienne, +lui dit: «Donnez, je la brûlerai avec la mienne;» mais au lieu de +cela, il ne jette que la sienne dans le feu, et met celle du duc dans +ses chausses. Ils allèrent tous sans chemise à un bal: tout le monde +s'enfuit; ils prirent les chandelles et se retirèrent. Le lendemain Le +Pailleur met la chemise du duc, où il y avoit une belle fraise, et va +à son lever. Les valets-de-chambre vouloient gager que c'étoit la +chemise de M. le duc. Le Pailleur rioit; le duc se mit à rire aussi, +et lui dit: «Ma foi! vous n'étiez pas si ivre que nous.» + +Un jour Le Pailleur dit bien des choses contre le mariage. Le +lendemain un jeune homme, fils d'un conseiller, le vient trouver: +«Monsieur, lui dit-il, je vous viens remercier. J'étois accordé, mon +père me donnoit sa charge; mais ce que vous dîtes hier me toucha si +fort que je l'allai prier sur l'heure de faire mon frère l'aîné et de +me donner l'abbaye qu'il avoit; cela est conclu. Sans vous j'allois +faire une grande sottise, je vous en aurai de l'obligation toute ma +vie.» + +Il s'étoit adonné aux mathématiques dès son enfance: il les apprit +tout seul. Il n'avoit que vingt-neuf sols quand il commença à lire les +livres de cette science, et il échangeoit les livres à mesure qu'il +les lisoit. Il avoit écrit assez de choses, mais il n'a daigné rien +donner: il faisoit des épîtres burlesques fort naturelles. + + + + +LE COMTE DE SAINT-BRISSE. + + +Le comte de Saint-Brisse étoit le second fils du marquis de Ruffec, +d'Angoumois, et de la belle du Lude; il étoit cadet. Ruffec fut pour +l'aîné, et lui eut des terres en Bretagne. C'étoit un homme de plaisir +et grand danseur de ballets. Il mourut de la goutte après avoir été +sept ans dans son lit sans qu'on le pût jamais remuer; tout +pourrissoit sous lui; on dit qu'il y vint des champignons. + +Le neveu de ce comte, fils du marquis de Ruffec, n'étoit pas mal avec +le feu roi (_Louis XIII_); et quand le maréchal d'Ancre fut tué, le +Roi lui dit: «Tu n'en oserois faire autant à ton oncle, l'abbé de la +Couronne, qui couche avec ta mère.» Ce jeune homme, dépité de ce que +le Roi lui avoit dit, part avec des coupe-jarrets; et, comme l'abbé +lisoit une lettre qu'ils lui avoient présentée, les coquins lui +jettent une serviette au cou. L'abbé étoit un homme fort et vigoureux; +il leur faisoit de la peine, et l'exécution étoit un peu longue. Le +marquis, impatient, entre dans la chambre et crie: «Joue du poignard.» +Au bout d'un an ce garçon mourut comme fou. Comme le Roi l'aimoit, on +n'osa poursuivre. + + + + +LE MARÉCHAL DE CHATILLON[258]. + + +M. de Châtillon, petit-fils de l'amiral, avoit assez de bien; mais il +en dissipa la plus grande partie: il vendit à M. de Montmorency pour +peu de chose l'amirauté de Guyenne; il étoit débauché et d'amoureuse +manière. Il fut un des principaux galants de la Choisy; il l'alloit +voir dans une maison fossoyée à la campagne. Le vieux La Haye, +surnommé _des Assemblées_, à cause qu'il avoit été souvent député aux +assemblées des huguenots, étant ami de la maison de tout temps, lui +dit plusieurs fois que les frères de cette fille lui pourroient jouer +un méchant tour, et, le pont levé, lui faire épouser leur soeur par +force. Il en fut quitte pourtant pour y laisser bien des plumes. Il +avoit aussi un régiment d'infanterie, en Hollande, que ses enfants +ont eu depuis l'un après l'autre. En je ne sais quelle retraite, à la +vue du prince Maurice, il fit tout ce qu'on pouvoit faire; le prince +Maurice le loua fort, et dit: «Ce sera quelque jour un bon capitaine.» +On verra par la suite que la prophétie n'a pas été trop bien +accomplie. A Londres, quelque temps après, le prince d'Orange, Henri, +père du dernier mort, et lui, furent pris dans un lieu d'honneur par +le commissaire du quartier. + + [258] Gaspard III, comte de Coligny, né en 1584, mort en 1646. + +Il n'y avoit personne dans le parti huguenot si considérable que lui. +Il avoit toute la faveur de son père et de son aïeul; en un rien il +pouvoit mettre quatre mille gentilshommes à cheval. Il tenoit +Aigues-Mortes; mais il la rendit pour être maréchal de France. La Haye +en enrageoit, et tenant le petit Dandelot[259], qui étoit fort joli, +entre ses bras, dans la galerie de Châtillon, il lui enseignoit à +dire: «Je veux ressembler à celui-là, montrant son grand-père, et non +pas à mon papa;» et il disoit à cet enfant: «Pauvre petit garçon, que +je te plains! tu n'as point d'Aigues-Mortes à vendre;» et cela en +présence du maréchal, car ce bonhomme étoit diseur de vérités. + + [259] Depuis M. de Châtillon, tué à Charenton. (T.) + +Le maréchal avoit l'honneur d'être assez prompt pour être appelé +brutal; c'étoit pourtant un fort bon homme, mais qui étoit incapable +de direction et de discipline: il jouoit, et il lui est arrivé bien +des fois, quand il perdoit, de faire semblant d'aller à ses +nécessités; et il descendoit dans le jardin où il se mettoit à secouer +un arbre un gros quart-d'heure durant. + +Il s'étoit marié un peu par amour. Sa femme étoit belle et vertueuse; +mais il disoit lui-même qu'il eût mieux aimé qu'elle eût été un peu +plus complaisante et un peu moins honnête femme. Le comte de Carlisle, +au mariage de la reine d'Angleterre, témoigna tant d'estime pour elle, +que si c'eût été un homme moins sérieux, on eût pu dire qu'il en étoit +épris; il la surnomma l'_Incomparable_. Quoi qu'on ait chanté parmi +les huguenots, cette femme-là n'étoit pas si grand chose qu'on disoit; +l'histoire de ses enfants en fera foi. Mais sa vertu et son zèle, +quelquefois assez inconsidérés, faisoient que le petit troupeau en +étoit persuadé à un point étrange. + +Elle se mit en tête d'entendre la Sainte-Ecriture, et pour cela elle +s'enfermoit des après-dînées entières avec un grand ministre mal bâti, +qu'on appeloit M. Le Veilleux, et cela si souvent qu'on commençoit à +en dire des sottises. Elle s'étoit laissé empaumer par une vieille +mademoiselle Du Chesne, qui avoit été gouvernante des soeurs du +maréchal; c'étoit une dévote qui, par affectation, se mettoit toujours +à prier Dieu quand il falloit dîner, afin qu'on dît: «Elle est en +oraison, il la faut laisser achever.» Ce M. Le Veilleux étoit un homme +qui, sans affectation, faisoit pourtant ses oraisons aussi à +contre-temps que cette demoiselle. Lui et la maréchale[260] se +promenoient quelquefois trois heures durant dans le parc, et on les +trouvoit souvent en oraison au pied d'un arbre. Cet homme étoit un peu +fou, et en priant Dieu il demeuroit quelquefois en extase. Il lui +échappoit parfois de belles choses; c'étoit un gentilhomme plein de +charité. Il avoit près de quatre-vingt mille livres de rente qu'il +employoit à assister les pauvres, et il ne se maria que quand il eut +dissipé une partie de son bien, afin de faire des gueux. Le maréchal +ne prit point plaisir à ces promenades de sa femme et y mit ordre. + + [260] Ce n'étoit point une habile femme; elle ne faisoit que + prier Dieu. Le maréchal fut contraint de lui ôter le soin de sa + maison. (T.) + +C'étoit un homme intrépide que le maréchal! Au siége d'Arras, il reçut +un coup de mousquet dans son écharpe; la balle s'arrêta au noeud. Il +ne pouvoit porter des armes, tant il étoit gros, et puis il n'en eût +pas voulu. Il eut un cheval tué entre ses jambes d'un coup de canon: +«Ah! dit-il, sans s'émouvoir, ces gens-là sont importuns; cela n'est +point plaisant. J'avois là un bon cheval.» + +M. de Chaulnes, qui étoit le plus ancien maréchal[261], lui vint dire, +le fort de Rousseau étant pris: «Monsieur, tout est perdu, les ennemis +sont dans les lignes.--Bien, bien, répondit-il, je les aime mieux là +qu'à Bruxelles. Allons, allons, monsieur de Chaulnes, il ne faut pas +s'effrayer de cela.» C'étoit en effet le plus confiant des hommes. Il +disoit toujours: «Laissez-les venir,» et on avoit une peine étrange à +le faire monter à cheval; peu prévoyant, et qui ne jouoit point du +tout de la tête, il assuroit toujours de prendre, et dans peu de +temps, et souvent il ne prenoit que fort tard, ou point du tout. Ma +foi! ce n'étoit ni son grand-père ni son père[262]. + + [261] Ils étoient trois: Chaulnes, Châtillon et Brézé. (T.) + + [262] Son fils Dandelot le sauva à la bataille de Sedan. (T.) + +Il fut un temps qu'il n'y avoit que lui et le maréchal de La Force, +car on étoit si ignorant, qu'à Saint-Jean-d'Angely personne ne savoit +comment on faisoit des tranchées. + +Le cardinal de Richelieu lui a donné de l'emploi à faute d'autre, car +je ne crois pas qu'il trouvât trop bon que le maréchal fût le seul qui +ne l'appelât que _Monsieur_, et il n'étoit pas persuadé qu'il fût à +lui. C'étoit un bon François, et qui, depuis qu'il se fut accommodé +avec la cour, n'a brouillé en aucune sorte. La Reine, au commencement +de la régence, lui donna le brevet de duc. Il avoit voulu tenter si le +Parlement le recevroit durant la minorité; c'étoit une folle +entreprise; on l'estimoit, mais c'eût été faire la planche pour les +autres. Il mourut quelque temps après; sa femme se jeta à ses genoux +pour lui demander pardon si..... etc. «Ah! ma mie, lui dit-il, vous +vous moquez; ce seroit bien plutôt à moi.» + + + + +LA COMTESSE DE LA SUZE[263] + +ET SA SOEUR, LA PRINCESSE DE WIRTEMBERG. + + +La fille aînée du maréchal de Châtillon fut mariée en premières noces +avec un jeune garçon de la maison des Hamilton. Ses parents, car il +étoit orphelin, l'avoient envoyé étudier au collége de Châtillon: le +maréchal y entretenoit un petit collége pour ceux de la religion. Là, +étant encore enfant, il vit mademoiselle de Châtillon et en devint +amoureux; quand il eut dix-huit ans, il retourna dans son pays; il fit +trouver bon à ses tuteurs qu'il recherchât cette fille. Le nom de +Châtillon fait bien du bruit, et surtout en pays d'huguenots; les +tuteurs écrivent au maréchal; le maréchal y consent. Il avoit alors +cent mille livres d'argent comptant qu'il vouloit donner; mais on ne +le lui conseilla pas, car en Ecosse les maris ne rendent point le +mariage de leurs femmes, si elles viennent à mourir sans enfants, et +puis les tuteurs dirent que leur pupille avoit assez de bien, et +demandèrent seulement que le maréchal fît les frais des noces. + + [263] Henriette de Coligny, comtesse de La Suze, née en 1618; + morte en 1673. + +Ce jeune seigneur étoit comte d'Adington, et sa femme avoit le +tabouret chez la Reine; il emmène sa femme; mais il ne dura qu'un an, +car il étoit pulmonique, et je crois qu'elle ne l'épargna guère. Il +lui fit en mourant tous les avantages qu'il lui pouvoit faire. + +Au bout de quelque temps la voilà de retour à Paris, avec quelque +somme d'argent, quelques pierreries, et dix mille livres de douaire. +La reine d'Angleterre étoit déjà à Saint-Germain; notre jeune veuve la +visitoit souvent, parce qu'elle y avoit le tabouret, et qu'on lui +faisoit force caresses. + +Cette Reine, toujours zélée pour la propagation de la foi, pense +incontinent à gagner cette âme à Dieu et à la faire épouser à +quelqu'un de ceux qui avoient suivi sa fortune; elle tâche donc à la +marier avec le fils de la comtesse d'Arondel. Cette dame logeoit assez +près de madame de Châtillon, au faubourg Saint-Germain; elle visite +la veuve, la cajole, et se met fort en ses bonnes grâces: mais un +jeune Ecossois, nommé Esbron[264], neveu du colonel Esbron, qui étoit +mort au service de la France, avoit déjà fait un grand progrès auprès +de la comtesse d'Adington. La maréchale, sa mère, car le père étoit +déjà mort, eut avis de tout, et tâchoit d'empêcher que ces étrangers +ne vissent sa fille. Un jour il y eut bien du désordre, car la +comtesse d'Arondel et madame de Châtillon la jeune avoient mené la +comtesse d'Adington entendre les Ténèbres. La maréchale, qui, +d'ailleurs, savoit bien des choses, lui donna un soufflet et l'emmena +à La Boulaye chez sa soeur de La Force, où, de peur qu'elle ne +changeât de religion, elle la maria au comte de La Suze, tout borgne, +tout ivrogne, et tout endetté qu'il étoit; mais c'étoit à faute +d'autre; et puis il est parent de madame de La Force. Durant qu'on +parloit de l'affaire, Esbron lui écrit, elle fait réponse. Il va à La +Boulaye pour tâcher à se battre contre La Suze; il n'en peut venir à +bout; il écrit encore; on ne lui fait point de réponse; il se dépite, +montre toutes les lettres de la dame et s'en rit partout. + + [264] Le vrai nom est _Hailbrun_. (T.) + +Nous reprendrons la comtesse de La Suze après que nous aurons parlé de +sa soeur; car ce qui est arrivé à sa soeur lui est arrivé durant la +vie de la mère, et la mère morte, nous verrons les beaux exploits de +la comtesse. + +Mademoiselle de Coligny, en son enfance, avoit eu une maladie la plus +étrange du monde; elle gravissoit, quand son mal lui prenoit, le long +d'une tapisserie, comme un chat, et faisoit des choses si +extraordinaires qu'on ne savoit qu'en croire. A cet âge-là la +_mère_[265] ne fait point de si prodigieux effets. La maréchale +croyoit que c'étoit un sort, et sa fille, quand elle fut guérie, dit +qu'une femme de Châtillon, en colère de ce qu'elle ne vouloit pas +qu'elle allât librement dans le parc, lui avoit donné un sort, et +qu'il lui avoit semblé qu'elle avaloit un boulet de feu[266]. + + [265] _Mère_ est pris ici dans le sens de l'organe de la femme où + se forme le foetus. (Voyez _le Dict. de Trévoux_.) + + [266] La mère croyoit que sa fille avoit été délivrée par ses + prières. (T.) + +Cette fille, étant grande, n'étoit pas si bien faite que sa soeur; +mais elle avoit bonne mine, et la qualité y fait. Sa mère lui donna +trop de liberté, elle qui n'en vouloit pas donner à ses garçons, et +qui leur fit haïr les sermons à force de les y faire aller. Elle eut +grand tort de la laisser aller de son chef chez madame la Princesse. + +Vineuil, qu'on appeloit à la cour M. le marquis de Vineuil, secrétaire +du Roi, garçon qui a pourtant de l'esprit, et qui est bien fait, dès +le vivant du maréchal avoit gagné une madame de Briquemaut, qui étoit +pauvre et qui étoit familière chez le maréchal. Cette femme leur +fournissoit des rendez-vous. Boccace, capitaine des gardes du +maréchal, s'aperçut de l'affaire, et dit à la demoiselle que si elle +continuoit il en avertiroit monsieur son père. Elle le prévint, dit au +maréchal que Boccace étoit amoureux d'elle, et que s'il dit quelque +chose, c'est à cause qu'elle ne l'a pas voulu écouter. Le maréchal la +croit, et brutalement il dit en présence de Boccace: «Qu'il donnera de +l'épée dans le ventre à quiconque lui fera des contes de sa +fille[267].» + + [267] Il vouloit que ses filles fussent comme des garçons. (T.) + +Après que le père fut mort, la maréchale étant logée auprès de la +Foire chez une madame Cousin, marchande de bois, qui leur louoit une +grande maison et logeoit dans un petit corps-de-logis séparé, cette +fille faisoit semblant d'être catholique, et disoit à sa mère qu'elle +étoit malade quand il falloit aller à Charenton. Madame Cousin, +croyant que ce fût tout de bon que mademoiselle de Coligny se vouloit +convertir, faisoit entrer Vineuil, déguisé en prêtre, qui, tout à son +aise, catéchisoit la demoiselle. Une demoiselle de madame de La Force, +qui, par hasard, étoit demeurée chez madame de Châtillon pour se faire +traiter de quelque incommodité, découvrit tout le mystère, et en +avertit la maréchale, qui étoit alors à La Boulaye pour marier sa +fille aînée, car la demoiselle, pour un mal d'yeux, étoit demeurée à +Paris. La marquise de La Force vint à Paris et emmena la demoiselle à +La Boulaye, et crut qu'elle étoit grosse. La mère lui donna à son +arrivée quatre soufflets et un coup de pied dans le ventre, et lui fit +mille reproches; car cette pauvre femme lui avoit fait confidence des +sottises de l'aînée, et lui avoit dit: «Vous êtes ma seule +consolation.» Peu après on fut assuré qu'elle n'étoit point grosse. De +La Boulaye madame de Châtillon fut à Béfort, où elle alloit pour +mettre ordre à cette petite ville que le feu Roi avoit donnée au feu +comte de La Suze. Jamais voyage ne fut plus heureux que celui-là pour +la maréchale, car elle trouva là ce qu'elle n'eût pas trouvé en +France. Un comte Georges, frère du comte de Montbelliard, de la maison +de Wirtemberg, qui a vingt mille livres de rente, prit cette fille +avec ses droits. + +La maréchale étant morte, ce prince Georges et sa princesse Georgette +vinrent à Paris pour voir s'il n'y auroit rien à recueillir: ce bon +Tudesque ne la perdoit pas de vue. Toute la consolation de la pauvre +chrétienne étoit de parler de son chancelier: elle étoit fort éveillée +en sa jeunesse; elle ne voulut point voir Vineuil. On dit qu'elle a +plus de sens que l'autre. + +Madame de La Suze, qui paroissoit stupide en son enfance, et qui en +conversation ne disoit quasi rien il n'y a pas trop long-temps encore, +fit des vers dès qu'elle fut en Ecosse; elle en laissa voir, dès +qu'elle fut remariée, qui n'étaient bons qu'à brûler. Depuis elle a +fait des élégies les plus tendres et les plus amoureuses du monde, qui +courent partout. Le premier dont on a parlé fut un garçon de notre +religion, nommé Laeger; il est à cette heure conseiller à Castres: il +a de l'esprit et fait des vers, mais médiocres. D'ailleurs, c'est un +gros tout rond, et qui n'est nullement honnête homme. Il étoit allé à +Lumigny avec un de ses amis qui connoissoit madame de La Suze. Là +cette folle s'éprit de Laeger; on le lui dit. Elle lui a écrit un +million de lettres et des vers les plus passionnés qu'on puisse voir; +mais ses belles-soeurs les empêchoient de se joindre. Elle vint ici; +il alloit la voir et portoit une lettre; elle se tenoit sur le lit, +lui auprès, et mettoit cette lettre dans sa mule de chambre droite, et +en prenoit une autre dans la gauche. Il la vit, déguisé sur les +chemins, et une autre fois comme il faisoit semblant d'aller à la +chasse. Il se ruinoit en laquais et en messagers qu'il a fallu +quelquefois envoyer jusqu'à Béfort. Ce galant homme avoit conté cette +histoire à Frémont, qui ne le croyoit pas, car c'est un des plus +grands menteurs du monde; mais il n'en douta plus par une aventure +assez plaisante que voici: + +Comme il étoit en Champagne, un Anglois lui demanda la passade. +«J'avois, lui dit-il en mauvais françois, une attestation de M. +l'agent du roi d'Angleterre; mais on me l'a déchirée à Lumigny.» +Frémont, qui étoit peut-être le seul homme en Champagne qui sut cette +affaire, lui demanda comment cela étoit arrivé. «Comme je fus à +Lumigny, deux demoiselles me demandèrent si j'avois des lettres de _M. +Laeger_, j'entendis _M. l'agent_; je tire mon attestation; elles se +jettent dessus, et en se l'arrachant l'une à l'autre, la déchirent; +après cela la plus jeune (on l'appeloit mademoiselle de Nermanville) +vint à moi avec une lettre, et me dit:--C'est de Laeger et non de +l'agent que je vous demande une lettre, donnez-la-moi; en voilà une +pour lui (elle faisoit cela pour voir s'il n'en avoit point).--Je lui +jurai que je ne savois ce que c'étoit.» La comtesse, après, trouva +moyen de lui parler; elle lui parla en anglois, lui donna une lettre +pour Laeger, lui enseigna son logis, et lui jura qu'il l'assisteroit. +Il les servit depuis, et porta quelque temps leurs lettres. Déjà +Laeger s'étoit servi de ces pauvres Anglois qui vont demandant leur +vie, et c'est pourquoi les deux filles demandèrent des lettres à +celui-ci. + +Le comte de La Suze est un homme où jamais il n'y a eu ni rime ni +raison. Lui et sa femme avoient plus de quatre-vingt mille livres de +rente. Pour s'acquitter, on lui proposa de se contenter de douze mille +écus par an pour quelques années; jamais il n'y voulut entendre. Il +avoit cent personnes chez lui, cent cinquante chiens avec lesquels il +n'a jamais rien pris, grand nombre de méchants chevaux. Là-dedans on +n'est point surpris quand on vous annonce de vous coucher sans souper, +tant toutes choses y sont bien réglées. Il buvoit un temps du vin, un +autre de la bierre, en un autre de l'eau. On dit qu'il est assez +plaisant en débauche: «Quand je n'aurai plus rien, disoit-il, j'irai +avec les Allemands.» Béfort lui valoit quarante mille livres de rente; +mais ayant pris le parti de M. le Prince, il a tout perdu. + +Après une ivrognerie célèbre à Brissac, comme il s'en retournoit, un +troupeau de cochons l'ayant renversé sur le pont, lui passa sur le +corps, et il crioit: «Quartier, cavalerie, quartier!» + +L'aînée de La Suze se retira avec une soeur qu'elle a mariée en +Bretagne. La cadette demeura encore quelque temps; mais elle quitta sa +belle-soeur, et mourut bientôt après. Elle étoit fort aimable. + +On parla ensuite d'un greffier du conseil, nommé Potet, garçon fort +médiocre; mais il fit de la dépense pour elle, et la suivit au Maine. +Je crois qu'il n'en a rien eu: mais le comte Du Lude, qui parut après +sur les rangs, en eut apparemment tout ce qu'il voulut. + +De Vannes Matharel, qui étoit familier chez le maréchal de Châtillon, +lui fit un jour des reproches de sa façon de vivre, car elle avoit +fait cent sottises. Elle lui dit: «Vois-tu, ce n'est pas ce que tu +penses; ce n'est que pour tâter, que pour baiser, pour badiner; du +reste, je ne m'en soucie point. Mon mari me le fit douze fois; c'étoit +comme s'il l'eût fait à une bûche. Si on m'avoit mariée comme j'eusse +voulu, je ne ferois pas ce que je fais.» Elle lui confessa que le +comte Du Lude en avoit tout eu; depuis, elle le lui nia, et lui dit: +«Que c'étoit un coureur qui avoit eu la v....., s'il ne l'avoit +encore.» Mais ce que je sais de mieux, c'est ce qu'elle a fait à +Rambouillet, celui qu'on appela depuis Rambouillet-Candale. Elle lui +dit une fois qu'elle étoit entièrement persuadée de son mérite; depuis +elle lui écrivit cent extravagances. Il ne lui fit aucune réponse; +mais il y fut un jour qu'elle l'en avoit fort prié: elle étoit au lit. +Elle fit si bien qu'en présence de ses demoiselles qui ne sortoient +jamais de la chambre (elles étoient un peu espionnes), elle mit le +rideau sur lui, de sorte qu'elle se fit voir à lui toute nue. Elle a +le corps beau; mais pour le visage il y a de la moue de son père. + +Elle fut après pour le voir, et le pressa de se trouver en un lieu où +ils pussent être en liberté. Lui, qui croyoit qu'il n'y faisoit pas +trop sûr, et qui étoit engagé ailleurs, fut long-temps sans s'y +pouvoir résoudre. Enfin il fallut pourtant cesser de faire le cruel: +il n'alla point un dimanche à Charenton, et il s'assura de la cour de +derrière du logis de son père. Après avoir fermé soigneusement toutes +les fenêtres et toutes les portes qui donnoient sur cette cour, et +avoir fait dire qu'il n'y étoit pas, il prit ensuite des porteurs +affidés dont la chaise étoit marquée 20[268], et les envoya chez +madame de Revel, veuve d'un avocat-général de Grenoble. Or, la +comtesse devoit aller chez cette dame en chaise, et renvoyer tout son +monde, faisant semblant d'y vouloir passer l'après-dînée; ce qu'elle +fit. Après avoir été un moment en haut, elle dit à madame de Revel: +«Qu'elle étoit montée plutôt pour savoir si elle la retrouveroit dans +deux heures que pour lui faire une visite; car, dit-elle, j'ai une +affaire qui presse.» + + [268] Toutes les chaises ont leur numéro. (T.) + +Après elle descend et crie: _Mes porteurs_; c'étoit le mot; elle entre +dans la chaise, va chez Rambouillet: on la porte jusque sur +l'escalier, car l'appartement du galant répond sur le derrière, et est +par bas. Il la caressa tant qu'il put. Dans le déduit il lui disoit: +«Voilà le sang de Coligny bien humilié!» Il dit qu'elle n'est point +badine, et qu'elle ne lui sut jamais dire que: «Ah! mon cher, que je +vous aime!» Il lui dit: «Qu'il ne lui avoit pas autrement d'obligation +de ce qu'elle avoit fait pour lui, et que le comte Du Lude en avoit eu +autant.» Elle souffrit cela sans se fâcher. Elle ne lui avoua pourtant +rien, et lui dit seulement qu'en causant de l'amour avec sa +belle-soeur de Nermanville, la pucelle lui disoit: «Mais, ma soeur, à +vous ouïr, je pense que si vous vous trouviez avec un homme que vous +aimassiez, vous lui permettriez toute chose. Peut-être, disoit-elle; +je n'en voudrois pas répondre.» Rambouillet fut quinze jours sans y +aller; il lui dit qu'il y avoit été trois fois. Elle le crut +bonnement, car on lui fait accroire tout ce qu'on veut; mais il ne lui +fit rien, et, ce qui est étonnant, ils se sont vus cent fois depuis, +et elle n'a jamais fait semblant de se souvenir de ce qui s'étoit +passé entre eux. + +Un Saint-d'Hierry, fils de feu Roques, écuyer du cardinal de +Richelieu, a été son galant ensuite. Les demoiselles se relâchoient, +et tout alloit à l'abandon. De Vannes se tourmenta tant qu'il lui fit +donner l'ordre de se retirer. Depuis, ses parents la pressant d'aller +trouver son mari, qui avoit passé en Allemagne, elle dit à madame de +La Force qu'elle avoit du mal. Regardez quelle effronterie! Cela +pouvoit être vrai. On disoit qu'elle avoit donné une vache à lait à +l'abbé d'Effiat. Elle a dit depuis à Rambouillet qu'elle avoit dit +cela pour ne pas aller avec son mari, et au même temps elle lui avoua +qu'elle avoit couché avec le comte Du Lude. + +Enfin elle changea de religion, afin qu'on ne la fît point sortir de +Paris. Elle fut quelque temps aux Carmélites, à condition de ne point +quitter ses mouches, et de sortir deux fois la semaine. Un nommé +Hacqueville[269] étoit alors son galant. Les dévotes, voyant qu'elle +ne prioit point Dieu les matins, et qu'elle ne faisoit que se mirer, +lui ôtèrent ses miroirs. Le lendemain elle n'en trouva pas un; on lui +dit qu'elle n'en auroit qu'après avoir prié Dieu. + + [269] Il est vraisemblable que ce d'Hacqueville est l'ami du + cardinal de Retz et de madame de Sévigné, celui qui se + multiplioit si bien pour ses amis qu'on l'appeloit _les + d'Hacqueville_. + +J'ai oublié de dire qu'on trouva dans la cassette de mademoiselle de +Nermanville cent lettres d'amour de la comtesse que ses belles-soeurs +gardoient pour tâcher à faire rompre le mariage; c'est pour cela +qu'elles vouloient avoir des lettres de Laeger. Ce fou se vante qu'il +a couché avec elle. Elle dit qu'il avoit été assez impertinent pour +lui dire qu'il avoit été cruel à la reine de Suède pour lui être +fidèle. Il a été quelque temps en Suède. + +La meilleure aventure qui soit arrivée à la comtesse, ce fut quand +Bertaut, l'_incommode_[270], à la première visite, après maints beaux +propos sur ses mérites, lui sauta au cou, et lui voulut lever la jupe. +Elle appelle ses gens tout en colère; mais, à leur vue, elle se +retint, et leur dit seulement: «Raccommodez ce feu.» C'étoit l'hiver. +Quand ils se furent retirés: «Ne vous repentez-vous point? lui +dit-elle. Sans la considération de madame de Motteville, je vous +perdrois.» Après, elle alla conter sa déconvenue à madame de Revel, +qui lui dit: «Voilà bien de quoi! Madame de Savoie a bien été +colletée[271].» + + [270] On a vu plus haut, p. 177, l'article de Bertaut, le frère + de madame de Motteville. + + [271] Allusion à l'anecdote de ce fou de président Toré, fils du + surintendant d'Emery. (Voyez plus haut, p. 120.) + +M. de Guise lui en conta huit mois durant; mais ils sont si +visionnaires l'un et l'autre, qu'on ne sauroit dire s'il en est rien +arrivé. Rambouillet l'avertit que dès qu'elle lui auroit fait quelque +faveur, il la laisseroit là. Le maréchal d'Albret y alla ensuite. + +Un nommé Des Colombys, grand brutal, lui en conta et lui donna +sur les oreilles une fois. L'abbé de Bruc, frère de madame Du +Plessis-Bellièvre et de Montplaisir[272], s'y attacha ensuite. Il y va +tant de gens, que c'est une vraie cohue. Elle devient fort grosse; +elle a des affectations insupportables. Elle ne parle qu'à certaines +gens; ailleurs, elle dit les choses si languissamment, et avec une +telle négligence, qu'elle ne daigne pas former les paroles. + + [272] René de Bruc, marquis de Montplaisir, poète assez + distingué, passe pour avoir eu quelque part aux ouvrages de la + comtesse de La Suze. + +Le reste est dans les Mémoires de la régence. + + + + +LE MARÉCHAL DE SAINT-LUC[273]. + + +Le maréchal de Saint-Luc s'appeloit d'Epinay; c'est une bonne maison +de Normandie. C'étoit un étrange maréchal de France. On disoit qu'il y +avoit en lui de quoi faire six honnêtes gens, et qu'on ne pouvoit pas +dire pourtant que ce fût un honnête homme. Il étoit bien fait, dansoit +bien, jouoit bien du luth, étoit adroit à toutes sortes d'exercices, +avoit de l'esprit, et se mêloit même d'écrire en vers et en prose; +mais il ne faisoit rien avec grâce[274]. + + [273] Timoléon d'Épinay de Saint-Luc, né en 1580, mort à Bordeaux + le 12 septembre 1644. + + [274] M. de Termes avoit promis des vers à quelqu'un pour le + carrousel; l'autre les lui demanda. «Ma foi, répondit-il, + Saint-Luc a depuis quelques jours tellement gourmandé les Muses, + que je n'en ai pu avoir raison. (T.) + +On conte de lui qu'ayant traité à Fontainebleau tous les princes +lorrains, ils se firent tous jolis garçons. L'ambassadeur d'Espagne le +vint voir après dîner. M. de Guise, croyant ôter son chapeau pour le +saluer, ôta sa perruque, et demeura la tête rasée. Cet ambassadeur en +sortant, comme M. de Saint-Luc le conduisoit, lui dit: «Vous n'irez +pas plus avant, et je vous en empêcherai bien; il n'y a guère de plus +forts hommes que moi.» Le maréchal, un peu soûl, lui qui se piquoit +d'être grand lutteur[275], crut que cet homme lui offroit le collet; +il le prend, et le culbute en bas des degrés. Cela fit bien du bruit; +mais on apaisa tout en disant que le maréchal avoit bu. «Je croyois, +disoit-il, qu'il me défioit à la lutte.» + + [275] Il disoit un jour à propos de cela, qu'il étoit un Samson. + «Au moins, dit M. de Guise, avez-vous une mâchoire d'âne.» (T.) + +Il étoit un plaisant homme en fait de femelles. M. de Bassompierre, +son beau-frère, lui écrivoit de Rouen: «Venez vite pour mon procès; +j'ai besoin de vous; venez en poste le plus tôt que vous pourrez.» Il +part. Le voilà dès sept heures du matin à Magny; c'est la moitié du +chemin: il demande un couple d'oeufs. Une servante assez bien faite +lui ouvre une chambre. «Ah! ma fille, lui dit-il, que vous êtes jolie! +Quel bruit est-ce que j'entends céans?--Il y a une noce, +monsieur.--Danserez-vous?--Vraiment, répondit-elle, je n'en jetterois +pas ma part aux chiens.» Il dit qu'il vouloit en être, oublie M. de +Bassompierre, s'habille comme pour le bal, et gambade jusqu'au jour. +Par bonheur l'affaire avoit été différée. + +Une autre fois, passant en poste par Brives-la-Gaillarde, il demanda à +boire à une hôtellerie; la fille de la maison lui plut: il lui demanda +si elle avoit des soeurs. «J'en ai deux qui valent mieux que moi.» Il +descend de cheval, et y demeura trois jours, un jour pour chacune, et +disoit qu'il ne se pouvoit lasser de manger des pigeonneaux que ces +divines mains avoient lardés. Par ces sortes de visions il faisoit +enrager ses gens: ils disoient tout ce qu'ils vouloient, il ne s'en +fâchoit jamais. + +La Hoguette[276], celui qui a fait le Testament d'un bon père à ses +enfants, étoit à lui. Un jour que le maréchal fut six heures chez une +femme, il fit un impromptu qui disoit à la fin: + + Il .... ses gens et ne .... pas la belle. + + [276] Pierre Fortin de La Hoguette. Son livre est intitulé: + _Testament, ou Conseils d'un père à ses enfants_, 1655, in-12. + +Il épousa en deuxièmes noces madame de Chazeron, une des plus belles +femmes qu'on pût voir, mais qui avoit une fine v..... Il disoit: «Si +elle me donne des pois, je lui donnerai des féves.» Il en tenoit +aussi. Il en fut long-temps amoureux. Un jour il envoya un page pour +savoir de ses nouvelles: le page lui rapporta qu'il l'avoit trouvée à +table tête à tête avec le maréchal de Brézé, et qu'ils mangeoient des +perdrix en carême. Il pesta terriblement contre elle: son fils aîné, +le comte d'Estelan, âgé alors de vingt-deux ans, se mit à rire: «De +quoi riez-vous?--C'est que je me suis souvenu de certaines personnes +qui, après avoir plus pesté que vous, ne laissoient pas d'épouser les +gens.» Aussi l'épousa-t-il ensuite. Cette v..... lui avoit été donnée +par son mari, jeune homme qu'on avoit envoyé voyager en Italie après +l'avoir marié à dix-sept ans; il en apporta ce beau présent à sa +femme. Huit mois durant en secondes noces elle se porta assez bien; +elle engraissa; on la croyoit guérie; mais depuis elle ne fit +qu'empirer. Elle étoit tourmentée avant cela d'une faim canine, et ce +fut à cause que M. de Saint-Luc avoit le meilleur cuisinier de la cour +qu'elle l'épousa. Enfin elle rendoit tout deux heures après. Il lui +falloit faire je ne sais combien de repas par jour, et, pour dormir, +prendre de l'opium le soir. + +Son fils, le comte d'Estelan, voyant que sa survivance de Brouage +viendroit bien tard, et que son père avoit d'assez bonnes dents pour +tout manger, prit la soutane à la persuasion de M. de Bassompierre, +qui le trouvoit d'une figure assez propre pour l'Eglise. On lui donna +une abbaye de dix mille livres de rente qu'avoit son frère, +aujourd'hui M. de Saint-Luc. + + + + +LE COMTE D'ESTELAN[277]. + + +Il avoit dix mille livres de rente en une abbaye, autant sur la comté +d'Estelan, autant sur les Suisses, dont M. de Bassompierre étoit +colonel, et une pension d'autres dix mille livres que le Roi lui donna +pour renoncer à la survivance de Brouage. Il jouit de ces deux +pensions trois ans durant, car M. de Bassompierre, ayant été mis dans +la Bastille, ne lui pouvoit rien laisser prendre sur les Suisses, et +la cour ne lui paya plus sa pension; on ne le considéroit qu'à cause +de son oncle. Il haussa son abbaye de quatre mille livres de rente; +ainsi il demeura avec vingt-quatre mille livres de rente pour tout +bien. + + [277] Louis d'Épinay, abbé de Chartrice en Champagne, comte + d'Estelan, nommé à l'archevêché de Bordeaux, mourut en 1644, six + semaines après le maréchal de Saint-Luc, dont il étoit le fils + aîné. + +Si M. de Bassompierre fût demeuré à la cour, notre abbé eût fait +fortune, car il avoit de l'esprit. Il étoit porté à la satire. Un jour +M. de La Rochefoucauld le défia de rien trouver contre lui; il fit ce +sonnet qui a tant couru. Un gentilhomme qui a été à M. de Saint-Luc +m'a assuré que ce n'a point été le comte d'Estelan qui a fait +l'épitaphe que voici, mais bien Comminges: + + La mort ici-dessous rangea + Deux corps qui mangèrent Brouage; + Ils eussent mangé davantage, + Mais la v..... les mangea. + +Mais Malleville, qui étoit à M. de Bassompierre, m'a dit que le comte +avoit fait depuis celle-ci par avance: + + Enfin Saint-Luc ici repose, + Qui ne fit jamais autre chose. + +M. de Bassompierre étant dans la Bastille, le comte ne demeuroit guère +à la cour: il alloit souvent à Sainte-Menehould, en Champagne, proche +de son abbaye. Il y avoit meublé une chambre chez un élu nommé +d'Origny. Or, il avoit fait l'histoire des cinq premières années du +ministère du cardinal de Richelieu[278], et une satire du passage de +Bray, que plusieurs personnes ont à cette heure, quoiqu'à sa mort il +l'ait fait brûler avec bien des saletés qu'il avoit faites, l'origine +du b....l, etc. Pour moi, je l'ai eue de sa soeur la religieuse à +Reims: son frère en a une copie. Puis il l'avoit donnée à feu M. +d'Esperses, et même à feu Châtellet, pour avoir sa satire contre +Laffemas. + + [278] On attribue au comte d'Estelan la satire intitulée: _Le + Gouvernement présent, ou Eloge de Son Éminence_, plus connue sous + le titre de _Milliade_. M. Peignot donne cette pièce à Favereau, + conseiller à la cour des aides. (_Dict. des livres condamnés au + feu_, tom. 1, pag. 133.) Nous avons rapporté dans la note 1 de la + p. 366 du t. 1, où nous avons déjà parlé de cette pièce, que + Barbier l'attribuoit au poète Brys. Mais le témoignage + contemporain de La Porte nous semble d'une grande autorité. Il + dit positivement que la _Milliade_ est de l'abbé d'Estelan. + (_Mémoires de La Porte_ dans la deuxième série des Mémoires + relatifs à l'histoire de France, t. 59, p. 356.) + +La cour vint une fois à Sainte-Menehould: il en part. Comme il fut à +vingt lieues de là, il s'avisa qu'il avoit laissé cette histoire et +autres pareilles dans un cabinet d'ébène en cette chambre. Il jure et +peste. Ce gentilhomme qui a été page de son père s'offrit à les aller +retirer. Il arrive justement comme M. de Chavigny, qui logeoit de ce +jour-là dans cette chambre, étoit par bonheur sorti avec tous ses +gens: il trouve moyen d'y entrer, et emporte tout ce qu'il falloit. Le +soir même M. de Chavigny, sachant à qui étoient ces meubles, demanda +la clef de ce cabinet; peut-être même le fit-il ouvrir faute de clef. +Depuis, le cardinal sut qu'il avoit fait cette histoire: il envoya M. +le chancelier pour en voir quelque chose. Le comte y avoit mis ordre, +et ne lui montra qu'une copie où il n'y avoit que des choses à +l'avantage du cardinal. Le cardinal Mazarin a voulu avoir l'original. +M. de Saint-Luc, dès qu'il put le recouvrer, le lui donna sans en rien +lire; je le sais de ce même gentilhomme qui le lui porta. + +Le comte, voyant son père mort, prit la poste pour venir à Paris; il +tombe, et son cheval sur lui: il cracha du sang, se gouverna assez +mal à Tours où il s'arrêta, et y mourut au bout de quinze jours à +l'âge de quarante ans. + + + + +LA MONTARBAULT, + +SAMOIS, ET DE LORME. + + +La Montarbault étoit fille d'un fermier d'Anjou: elle fut mariée à un +homme de la condition de son père; mais elle le quitta bientôt, soit +qu'elle se fût fait démarier, ou autrement. Elle vint à Paris, où elle +fut entretenue par De Lorme, le médecin. Cet amant ne lui étant pas +assez fidèle pour l'arrêter, elle voulut faire une finesse qui lui +pensa coûter bon. Elle prit du poison, et ensuite de l'antidote; mais +elle avoit pris du poison en telle quantité, que si De Lorme ne fût +survenu à propos, elle passoit le pas; encore eut-il bien de la peine +à la sauver. Depuis elle épousa un gentilhomme nommé Montarbault, à +qui elle ne voulut jamais rien accorder qu'ils ne fussent mariés. Cet +homme s'en lassa bientôt; car, quoiqu'elle fût belle, elle avoit +l'esprit si turbulent, si enragé, qu'on ne pouvoit vivre avec elle. Sa +beauté commençant à diminuer, elle se mit à souffrir; elle avoit un +million de secrets, et voyant qu'elle se décrioit à Paris, elle alloit +faire de petits voyages dans les provinces. Une fois elle fit si bien +accroire au duc de Lorraine qu'elle faisoit de l'or, qu'on a vu des +lettres de lui par lesquelles il la recommandoit comme la personne du +monde la plus nécessaire à son Etat; mais enfin cela alla si mal pour +la pauvre alchimiste, qu'au lieu d'en rapporter de grandes richesses, +elle y perdit pour sept à huit mille livres de pierreries que le duc +lui prit quand il vit que c'étoit une affronteuse. Après plusieurs +promenades, elle rencontra un Anglois qui se vantoit d'avoir trouvé +l'invention de faire des carrosses qui iroient par ressort; elle +s'associa avec cet homme, et dans le Temple[279] ils commencèrent à +travailler à ces machines. On en fit une pour essayer, qui +véritablement alloit fort bien dans une salle, mais n'eût pu aller +ailleurs, et il falloit deux hommes qui, incessamment, remuoient deux +espèces de manivelles, ce qu'ils n'eussent pu faire tout un jour sans +se relayer; ainsi cela eût plus coûté que des chevaux. + + [279] Dans l'enclos du Temple, à Paris. + +Ce dessein avorté, elle accusa de fausse monnoie, car elle s'y +entendoit fort bien, et c'étoit là toute sa pierre philosophale, un +nommé Morel, qui avoit été commis de Barbier; mais elle, au contraire, +fut accusée, et eut bien de la peine à se débarrasser. + +En un voyage qu'elle fit en Normandie, le fils de la soeur de +Chandeville[280], qui étoit neveu de Malherbe; la vit chez un +gentilhomme. Il en devint amoureux, et cela n'est pas étrange, car il +étoit jeune, et elle avoit encore de la beauté, étoit cajoleuse, et +débitoit agréablement; elle avoit changé de nom. Il fit en sorte +auprès de sa mère, qui étoit veuve, qu'elle priât la Montarbault de +venir chez elle. Cet adolescent, qui apparemment la trouva assez +facile, la retint deux mois entiers chez sa mère, qui, charmée de +cette femme, lui donna sa fille, qui sortoit de religion, pour lui +faire voir le monde. Cette mère, comme on peut penser, n'étoit pas +plus sage que de raison; elle avoit toujours été une extravagante, qui +se vouloit battre en duel à tout bout de champ. Voilà ces jeunes gens +à Paris, logés dans le Temple, chez la Montarbault. Les voisins +s'étonnoient fort de voir chez cette femme une jeune fille bien faite; +il arriva par hasard que la femme-de-chambre de mademoiselle de +Rambouillet, qui étoit une fille fort adroite, se trouva un jour chez +une femme de ses amies au Temple, où elle vit cette jeune demoiselle, +qui, ayant appris que cette fille coiffoit si bien, la pria de trouver +bon qu'elle se fît coiffer par elle à l'hôtel de Rambouillet. Elle y +fut, et cela fut rapporté à madame la marquise, qui s'informa si bien +qu'elle sut que c'étoit la nièce de feu Chandeville, qu'elle avoit +donné autrefois à M. le cardinal de La Valette. Le frère, qui avoit +accompagné sa soeur, fut contraint d'aller saluer madame de +Rambouillet, et lui fit un galimatias qui faisoit assez voir qu'il y +avoit de l'amour, et qu'il n'avoit osé la venir voir de peur que cela +ne se découvrît. Enfin, quelques parents qu'ils avoient ici +renvoyèrent cette fille à sa mère. On lui fit avouer que la +Montarbault l'avoit voulu mener plusieurs fois chez M. de Chevreuse et +ailleurs, et que pour y faire consentir le frère, elle lui disoit: +«Cela me servira, parce que ceux à qui j'ai affaire aiment à voir de +belles personnes.» Ce garçon, qui s'appeloit Samois, demeura à Paris. +Quelque temps après il vint retrouver madame de Rambouillet, et lui +dit qu'il recherchoit une fille fort riche, et qu'il n'y avoit qu'une +difficulté à l'affaire: c'est qu'il s'étoit vanté d'être parent de MM. +de Montmorency, et qu'on souhaitoit qu'il fût reconnu pour tel. «Sur +cela, madame, continua-t-il, je me suis adressé à vous, comme à une +personne qui aimoit fort feu mon oncle, pour vous prier d'obtenir +cette grâce de madame la princesse.» La marquise, au lieu de lui dire +les véritables raisons qu'il n'eût pas comprises, lui dit qu'elle +n'étoit pas en état de sortir. Un mois ou deux après, il revint la +voir, et lui dit qu'il étoit marié, mais le plus malheureusement du +monde. «J'avois recherché l'une des deux filles de la baronne de +Courville, auprès de Châteaudun. Ces filles étoient en pension dans +une religion à Paris. Je la fus demander à sa mère: elle qui, +quoiqu'elle ait cinquante ans, est encore assez passable, me dit que +pour ses filles elle ne les vouloit point marier, mais que si je +voulois l'épouser elle, j'y trouverois mieux mon compte, et qu'elle +avoit bien du revenu. Nous nous marions, mais j'ai épousé un diable; +elle a toujours le bâton à la main; elle bat ses gens et ses paysans à +outrance; et pour moi, le lendemain de nos noces, elle me dit mille +injures.» En disant cela, le galant homme dit toutes les injures de +harangères et de crocheteurs. Madame de Rambouillet, surprise de cela, +le pria de ne dire plus de ces choses-là. «Vraiment, madame, ce n'est +pas là tout; ma mère et ma soeur la vinrent voir; elle les appela..... +(là, il en dit de plus terribles que les autres). Elle passa bien plus +avant; elle frappa ma mère: ma mère le lui rendit; elle mit ma mère +en prison; ma mère l'y mit à son tour; elle m'a battu; je l'ai +battue. Enfin, après bien du vacarme, nous sommes venus à Paris. Tout +le jour elle ne fait qu'escrimer.» Madame la marquise disoit qu'elle +espéroit que ces deux femmes se battroient enfin en duel. «Elle mange, +ajouta-t-il, quarante huîtres tous les matins (c'étoit en carême), et +pour moi et mes gens, elle nous fait mourir de faim.» + + [280] Éléazar de Sarcilly, sieur de Chandeville, neveu de + Malherbe, mourut à l'âge de vingt-deux ans. Ses OEuvres poétiques + ont été publiées dans le _Recueil de diverses poésies des plus + célèbres auteurs du temps_; Paris, Chamboudry, 1651, petit in-8º, + 2e partie, p. 85. Ce Recueil a eu d'autres éditions. + +Or, cette madame de Courville, comme je l'ai appris dans le pays, +durant la vie de son mari et après, s'étoit toujours divertie; et +n'ayant plus aucun reste de beauté, elle avoit été contrainte de +prendre un homme qui lui servoit de maître-d'hôtel et de galant tout +ensemble. Samois le trouva un jour couché avec elle; mais comme il +voulut faire du bruit, elle lui dit: «Vous avez pu savoir mon humeur, +et vous ne devez pas prétendre que je vive mieux avec vous qu'avec mon +premier mari.» Samois voulut décharger sa colère sur cet homme, mais, +comme il est débonnaire, il se contenta de le chasser. Il enferma +pourtant sa femme, et ne la laissoit voir à personne. Un conseiller au +Châtelet de Paris, qui avoit été autrefois fort bien avec elle, sut +qu'elle étoit prisonnière, et envoya un homme qui adroitement se +glissa dans la maison, un jour qu'un gentilhomme avoit eu permission +de lui parler; il lui dit la bonne intention du conseiller, qui envoya +un lieutenant du prévôt de l'hôtel pour la délivrer. Ce lieutenant mit +le mari et la femme bien ensemble. Quelque temps après une affaire les +obligea à venir à Paris tous deux. L'argent manqua bientôt au +cavalier, qui, pour en avoir, vendit les chevaux et le carrosse de sa +femme; mais elle, n'entendant point raillerie, trouva moyen de le +faire mettre au Châtelet pour dettes. Je pense que le conseiller ne +nuisit pas à cette affaire. Depuis, il vint demander franchise à +l'hôtel de Rambouillet, parce qu'il avoit été, disoit-il, d'un duel. +Celui à qui il parla lui dit qu'il n'y seroit pas en sûreté. «Comment, +répondit-il, et n'est-ce pas un hôtel?» + +Pour De Lorme[281], dont nous avons parlé ci-dessus, les eaux de +Bourbon, qu'il a mises en réputation, l'y ont mis aussi lui-même[282]. +Il a gagné du bien et est à son aise. On dit qu'il prétendoit que ceux +de Bourbon lui érigeassent une statue sur les puits; il se fit faire +intendant des eaux, puis vendit cette charge. On l'accuse d'avoir pris +pension des habitants pour y faire aller bien du monde, et il y a +grande apparence, car sous ce prétexte il ne voulut jamais payer pour +quarante écus de ciseaux et de couteaux qu'il avoit pris à la Flèche +et à Moulins, et il trouva fort étrange qu'on les lui demandât, comme +s'ils ne lui étoient pas assez redevables à lui qui faisoit aller tant +de gens à Bourbon, et qui disoit à tous que la Flèche étoit la +meilleure boutique. Que ce soit cela ou autre chose, le maître s'est +fait riche. Ce fut l'an 1656 qu'il fit cette vilainie. Il étoit allé +accompagner à Bourbon l'abbé de Richelieu et ses soeurs; il avoit avec +lui sa demoiselle, car il ne va point sans cela, et il fallut que +madame d'Aiguillon le souffrît. A cette heure qu'il est vieux, il +craint le serein, et dès que cinq heures sonnent, il se met je ne sais +quelle coiffe de crapaudaille[283] sur la tête, qui, avec son habit de +satin à fleurs et ses bas couleur de rose, le font de la plus +plaisante figure du monde. + + [281] Jean De Lorme, premier médecin de trois de nos rois, mourut + en 1678, âgé de près de cent ans. Il est l'inventeur d'un + bouillon rouge, dont il faisoit la panacée universelle. On voit + dans un livre intitulé: _Moyens faciles et éprouvés dont M. De + Lorme, premier médecin et ordinaire de trois de nos + rois........., s'est servi pour vivre près de cent ans_ (Caen, + 1683), les précautions singulières qu'il prenoit pour se + préserver du froid et de l'humidité. Il se tenoit durant l'hiver + dans une chaise à porteur devant son feu. Il avoit un lit de + brique, couchoit habillé avec six paires de bas drapés et des + bottines, etc., etc., etc. On renvoie les lecteurs à ce bizarre + ouvrage. + + [282] Il conte lui-même qu'il donna des coups de bâton à un + médecin de la Faculté. Madame de Thémines, depuis maréchale + d'Estrées, avoit un fils fort malade. De Lorme demanda du + secours; on appela M. Duret et un autre. Quand ce fut à entrer, + Duret, comme le plus vieux, passa; l'autre médecin, comme étant + de la Faculté de Paris, le suit. De Lorme, en présence du + maréchal d'Estrées, qui recherchoit la marquise, prend un bâton + de cotret et rosse cet homme qui se sauve. Duret s'enfuit; on + court après lui. «Hé! monsieur, vous n'ordonnez rien pour mon + fils.--Faites-le saigner, madame.» Et jamais on ne put le faire + revenir. De Lorme pouvoit avoir alors quarante-cinq ans. (T.) + + [283] Etoffe du temps. + +J'ai ouï conter à feu Malleville une bonne chose de cet homme; il +s'est toujours mêlé de belles-lettres. Malleville lui montra une +grande élégie qui s'appelle _Impatience amoureuse_. «Hé! lui dit-il, +combien faut-il de vers pour une pièce de théâtre?--Quinze cents ou +environ, dit Malleville.--Vraiment, ajouta le médecin, vous en devriez +faire une, voilà déjà le tiers, des vers fait.» + + + + +JALOUX. + +DES BIAS. + + +Des Bias (d'une terre auprès d'Avranches), frère aîné de Monferville, +dont nous avons parlé ci-dessus à l'article de Thémines[284], avant +que d'être marié ne bougeoit, à Paris, du b....l et du cabaret. Il +étoit grand et bien fait, mais mal propre autant qu'on le peut être: +quand sa chemise étoit noire comme la cheminée, il la troquoit contre +une neuve chez une lingère, et en changeoit dans sa boutique. Il y a +plus de treize ans qu'il est marié à une personne de bon lieu, bien +faite et bien raisonnable; cependant il en est si jaloux qu'après +avoir été long-temps sans vouloir que personne allât dîner chez lui +(il demeure à la campagne), bien moins d'y coucher, il devint jaloux +de ses valets même, et non content de l'avoir enfermée au troisième +étage, afin qu'elle fût hors d'escalade, et qu'on n'y montât pas avec +des échelles de corde, il chassa enfin tous ses gens, et quoique +huguenot, il prit un Carme, à qui il se fioit, pour gouverner tout +chez lui. Ce moine avec le temps lui devint suspect, et il le chassa +aussi. Sa femme souffroit toutes ces extravagances avec une constance +admirable. Elle a eu quatre enfants, et, parce que ce mari a un petit +doigt de la main gauche estropié et tout crochu, et qu'il dit que si +elle fait des enfants qui ne l'aient pas de même ils ne seront pas à +lui, tous ceux qu'elle a ont le petit doigt de la main gauche crochu, +soit par la force de l'imagination de la mère, soit que la sage-femme +gagnée le leur rompe en naissant. + + [284] Voir précédemment, pag. 236. + +Ce maître fou porte toujours sur lui tous ses papiers les plus +importants et ses principales clefs. Une fois, sur le point de partir +de Rouen, avant cette grande jalousie, il dit en lui-même: «Je me tue +à faire mes affaires moi-même, il faut prendre des secrétaires.» Il en +prend trois, et s'en va à la dînée; il songe: «Ai-je de quoi occuper +trois secrétaires?» Il en renvoie un, à la couchée un autre, et le +lendemain un troisième, disant: «J'ai bien fait mes affaires +jusqu'ici, je les ferai bien «encore.» Il a de l'esprit et faisoit +bonne chère à ses amis, quand il n'étoit pas si abîmé dans sa +jalousie. Son père étoit gouverneur de Lectoure; il l'avoit été de +Pontorson. + + + + +RAPOIL. + + +Un médecin de Soissons, nommé Rapoil, avoit une femme bien faite, mais +elle avoit une dartre à la joue qui se renouveloit tous les mois, en +sorte qu'elle n'avoit par mois que quinze jours de beauté. Il en étoit +jaloux, et, quoiqu'il dît qu'il savoit bien le moyen de la guérir, +par jalousie il ne la voulut jamais guérir entièrement. Il n'y gagna +rien: elle étoit fort coquette et enfin elle se fit démarier. Elle +enrageoit quand on l'appeloit madame _Poilra_ au lieu de madame +_Rapoil_. + + + + +MOISSELLE. + + +Un beau garçon de Paris, nommé Hérouard, sieur de Moisselle, se +trouvant avec peu de bien, à cause que son père avoit mal fait ses +affaires, prit l'épée, et en Hollande, ayant acquis quelque +réputation, une dame de quelque âge, mais riche, l'épousa. C'est la +plus folle de jalousie qui fut jamais: dès qu'il regarde une servante, +elle la chasse. A Paris, elle eut soupçon que son mari regardoit de +trop bon oeil une belle fille de ses parentes, et à table, en mangeant +après avoir été long-temps sans parler, elle s'écrioit: «Oui, en ma +foi! je le voudrois de tout mon coeur qu'elle fût cent pieds sous +terre, cette mademoiselle Marton.» C'étoit le nom de la belle. Et dans +cette vision une cassette lui ayant été volée, elle disoit que c'étoit +cette fille qui l'avoit volée, et qu'une sorcière la lui avoit fait +voir dans son ongle. Elle devint jalouse de la grand'mère de son mari. +Elle étoit venue de Hollande ici pour le ramener, et d'ici elle le +suivit en Poitou, où il est allé voir ses parents. Il est contraint, +quand il est levé, de sortir jusqu'au soir, et s'est accoutumé à la +laisser criailler tout son soûl. + + + + +TENOSI, PROVENÇAL. + + +Voici une histoire plus étrange que toutes les autres. Un gentilhomme +provençal, nommé Tenosi, s'en allant faire un voyage en Levant, +recommanda sa femme à un autre gentilhomme, avec lequel il faisoit +profession d'une amitié très-étroite: cette femme étoit belle; cet ami +en devint bientôt amoureux, et enfin la femme ne fut pas plus fidèle +que lui. Ils vécurent de sorte que tout le monde savoit leurs amours. +Au bout de quelque temps le bruit courut que le mari étoit mort; mais +ce bruit étoit faux, et il revint la même année. Ces amants, comme +j'ai dit, avoient eu si peu de discrétion qu'ils ne doutoient point +que le mari ne fût bientôt averti de tout; ils se résolurent de s'en +défaire, et l'empoisonnèrent: ils sont pris et condamnés à avoir la +tête coupée, tous deux en même temps, et sur un même échafaud. On les +mène donc au supplice: cet homme étoit le plus abattu qu'on eût pu +voir, et la femme paroissoit beaucoup plus résolue que lui. Comme on +le vouloit exécuter le premier, il demanda qu'on ne l'exécutât +qu'après cette dame, et le demanda avec tant d'instance, et dit des +choses qui firent si fort croire qu'autrement il mourroit comme un +furieux, qu'on fut contraint de le lui promettre, de peur de le mettre +au désespoir. Mais il n'eut pas plus tôt vu la tête de sa maîtresse à +bas, qu'il témoigna une constance admirable et mourut, s'il faut ainsi +parler, avec quelque satisfaction. On sut de ses amis particuliers que +c'étoit par jalousie, et qu'il étoit tellement possédé de cette +passion, qu'il avoit eu peur, s'il étoit exécuté le premier, que la +dame ne fût sauvée par quelque miracle, et qu'un autre n'en jouît +après: ce fut ce qui l'avoit fait résoudre à empoisonner son ami, +comme il l'empoisonna, le jour même qu'il fut arrivé, sans lui donner +le loisir de coucher avec sa femme. + + + + +COIFFIER. + + +Coiffier est fils de Coiffier qui a été commissaire au Châtelet, et +dont la mère étoit cette célèbre pâtissière qui fut la première qui +s'avisa de traiter par tête. Le père avoit eu quelque habitude avec le +président Le Bailleul, lorsqu'il étoit lieutenant-civil; de sorte que, +s'étant mêlé de finances quand le président fut fait surintendant, il +prit Coiffier pour premier commis; d'Emery le continua. C'est un homme +grave et terriblement cérémonieux. On disoit que d'Emery avoit +Guerapin pour tenir parole, Chabenats pour fourber et, Coiffier pour +faire des révérences. Madame Pilou disoit de lui que, pour commissaire +du Châtelet, c'étoit un honnête homme, mais que pour un homme à +carrosse, ce n'étoit qu'un benêt; sa femme étoit aussi sotte que lui +et par-delà. Ils avoient un fils assez honnête garçon, qui ne les +pouvoit souffrir, et il étoit toujours absent; ce fils mourut fort +jeune. Son cadet est bien fait; mais vous verrez par la suite quel +homme c'est. Il est à cette heure maître des comptes. Son père le +maria, il y a quelques années, avec la fille de Vanel, celui qui, avec +La Raillière, avoit fait le traité des aisés. C'est une petite +créature qu'on peut dire jolie; mais après les nains, il n'y a rien de +si petit: il est vrai qu'elle est bien proportionnée. Cette petite +créature, élevée par une mère dévote, fut ravie de trouver un garçon +qui fût un peu dans le monde. Par malheur pour lui et pour elle, le +père et la mère de Coiffier n'étaient pas alors à Paris, ou du moins +en partirent aussitôt après: de sorte que la voilà en son ménage. Le +mari, qui avoit ouï dire dans le monde qu'un galant homme devoit +donner de la liberté à sa femme, lui laissoit faire en partie ce +qu'elle vouloit: il lui donnoit même à faire la dépense; notez que +c'étoit un oison. Elle ne se levoit qu'à midi, faisoit semblant de +compter avec le valet-de-chambre de son mari, et ne comptoit point; +tout alloit comme il plaisoit à Dieu: l'argent ne lui coûtoit rien. +Elle donna une table de bracelet[285] de trente-cinq pistoles à une +demoiselle de sa mère qui l'étoit venue coiffer quelquefois, et à la +femme-de-chambre un mouchoir de quinze pistoles. + + [285] On appeloit _table de bracelet_ une pierre précieuse dont + la surface est plate et qui est enchâssée dans un chaton d'or ou + d'argent. (_Dict. de Trévoux._) + +Il n'y avoit que trois jours que le père de sa mère étoit mort; elle +s'habilloit de couleur, et quand sa mère venoit elle se mettoit entre +deux draps tout habillée, et on a jeté quelquefois sur le fond du lit +la tourte qu'elle alloit manger avec quelques jeunes garçons du +quartier. + +Logée dans un des pavillons qui sont autour du jardin du +Palais-Royal, elle avoit une porte pour y entrer; elle s'y promenoit +avec sa demoiselle jusqu'à deux heures après minuit, et le mari fut +contraint de faire cacher des gens qui lui firent peur, afin qu'elle +n'y fût plus si tard. Cette grande liberté que cet homme lui donna +durant l'absence de sa belle-mère la gâta entièrement, et quand les +bonnes gens furent revenus, elle avoit déjà pris un fort méchant pli; +d'ailleurs elle est naturellement étourdie, et par malheur elle a +toujours eu affaire à des étourdis. + +Le premier qui s'avisa de lui faire les doux yeux fut un garçon de la +ville, lieutenant aux gardes, nommé Busserolles, si fou qu'il alla +attaquer lui seul à la Don Quichotte une bande de sergents qui +menoient un homme en prison, et le délivra sans le connoître; il est +vrai que son hausse-col, car il étoit de garde, imprima quelque +terreur aux sergents. Depuis, il a parlé au Roi si sottement qu'on l'a +cassé, au lieu de le laisser traiter d'une compagnie. Ce galant homme +alla un jour pour voir la petite dame. On lui dit qu'elle étoit là +auprès, chez sa belle-soeur Vanel, de qui on médit furieusement avec +Servien. Busserroles y va: la petite femme revient; on lui dit cela; +elle court chez sa belle-soeur; ils se parlent. La belle-soeur, qui +savoit que déjà on étoit en soupçon chez le mari, ne trouva cela +nullement bon, et fit dire à Busserolles qu'il ne revînt plus chez +elle. Voilà grande rumeur au logis: on défend à la petite femme de +voir sa belles-soeur; elle ne voyoit pas même sa mère, car la +belle-soeur et la mère logeoient ensemble. Elle disoit une fois: +«Jésus! que faire au Cours? Le Roi est parti.» + +Il y en a aussi qui en sont fâchés. Tantôt elle a permission d'aller +au Cours avec sa gouvernante, tantôt on la resserre tout de nouveau: +le mari est devenu tout sauvage. Il a un frère qui a fait quelques +campagnes; on l'appelle d'Orvilliers. Ce garçon est bien fait et étoit +assez raisonnable; mais à cette heure il garde sa belle-soeur: on +croit qu'il en est amoureux. Elle le hait comme la peste. + +Le beau-père, la belle-mère, et tous leurs gens, sont tous les espions +de la jeune femme. Le bonhomme en usa fort sottement, car il rompit en +visière plusieurs fois à de jeunes gens qui alloient là-dedans; et +enfin le portier eut ordre de ne la laisser voir à pas un homme. Quand +on la demandoit il disoit: «Elle n'y est pas.» Et elle, qui étoit +toujours à la fenêtre, crioit: «J'y suis;» mais cela ne servoit de +rien. + +Busserolles découvrit un jour qu'elle alloit au sermon avec la +famille: il envoie un grand laquais qui fait si bien qu'il garde une +place tout auprès de la petite dame, et il causa avec elle à la barbe +à _Pantalon_ tant que le sermon dura. + +Elle fut assez long-temps en cette misère, n'allant en aucun lieu que +sa belle-mère n'y fût, elle qui mouroit d'envie de voir des hommes. +Enfin je ne sais par quelle rencontre on ne put s'empêcher de la +laisser aller jouer dans le voisinage, chez le président Tubeuf. Son +fils aussitôt en conte à la belle; dès le premier soir elle lui permet +de lui écrire, et non contente de cela, elle ne faisoit que chuchotter +le lendemain à la messe avec lui. Le laquais de Tubeuf, aussi habile +que son maître, rencontra Coiffier à la porte, qui lui fit avouer +qu'il portoit un poulet à sa femme, et lui donnant un louis, d'or. Il +lui dit: «Je t'en donnerai autant toutes les fois.» Il faisoit +réponse pour sa femme. Je pense que la demoiselle ou sa mère +l'écrivoit. Au bout de huit jours le mari se lassa de donner des +louis, et écrivit à Tubeuf: «Monsieur, soyez une autre fois plus fin;» +puis conta toute l'affaire à sa femme. La belle-mère meurt quelque +temps après: cette petite étourdie ne put s'empêcher d'en témoigner de +la joie, et elle vouloit aller à l'enterrement avec un collet clair: +le mari dit qu'il le jetteroit dans le feu; cela acheva d'aigrir les +gens. Elle fut depuis comme prisonnière, jusqu'à entendre la messe +chez elle, et à n'avoir permission de regarder à la fenêtre que +certains jours. Quand Tubeuf alla à Francfort, elle et le mari, +entendant passer bien des gens, mirent la tête à la fenêtre; il cria: +«Il y en a qui sont bien aises!» + + + + +MADAME LÉVESQUE + +ET MADAME COMPAIN. + + +Un procureur au Châtelet, nommé Turpin, avoit une des plus belles +filles de Paris. Elle étoit blonde et blanche, de la plus jolie taille +du monde, et pouvoit avoir environ quinze ans. Un jeune avocat, nommé +Patru (c'est celui qui est aujourd'hui de l'Académie, et qui a fait de +si belles choses en prose), la vit à la procession du grand Jubilé de +1625. Sa beauté le surprit, et il ne fut pas le seul, car toute la +procession s'arrêtoit pour la regarder. Le monsieur étoit beau si la +demoiselle étoit belle, et on pouvoit dire que c'étoit un aussi beau +couple qu'on en pût trouver. Quoiqu'elle lui semblât admirable, et +qu'il en fût touché, il ne voulut point l'aller voir; car, quoiqu'il +fût extrêmement jeune, il voyoit bien déjà que c'étoit une sottise que +de se jouer à des filles. Aux Carmes, car ils étoient tous deux de ce +quartier-là, il la rencontra à la messe; il en fut ébloui, et il dit +qu'en sa vie il n'a rien vu de si beau. Elle le salua le plus +gracieusement du monde. Il se contentoit de passer quelquefois devant +sa porte, où elle se tenoit assez souvent; s'il la regardoit d'un oeil +amoureux, elle ne le regardoit pas d'un oeil indifférent. Comme il +souhaitoit avec passion qu'elle fût mariée, un avocat au Parlement, +nommé Lévesque, l'épousa quelque temps après. C'étoit un petit homme +mal fait et d'ailleurs assez ridicule. Voilà notre galant bien aise: +il se met à aller au Châtelet, parce que le mari avoit pris cette +route à cause de son beau-père; le prétexte fut qu'un jeune homme doit +commencer par là. Il se place bien loin de Lévesque, et fut assez +long-temps sans le rechercher: il y fut bientôt en quelque réputation; +et un matin, s'étant trouvé avec quelques avocats, parmi lesquels +étoit Lévesque, on proposa de faire une débauche pour voir ce que ce +nouveau-venu d'Italie sauroit faire: Patru ne faisoit que d'en +revenir. Lévesque dit qu'il vouloit que ce fût le jour même, et chez +lui. Ils y furent; on fit carrousse[286] jusqu'à onze heures du soir: +la femme y fut toujours présente, et ne quitta pas d'un moment la +compagnie. + + [286] _Carrousse_, bonne chère qu'on fait en buvant et en se + réjouissant. (_Dict. de Trévoux._) + +Notre amoureux étoit ravi d'avoir eu entrée chez la belle; toutefois +il n'osoit y aller sans quelque semblable occasion, car cette femme +étoit entourée de cent sots, la plupart des adolescents d'avocats qui +dirent bien des sottises dès qu'ils virent que Patru y avoit accès; +car il leur faisoit ombrage. Cependant on lui rapportoit qu'elle +disoit mille biens de lui. Enfin il la rencontra tête pour tête sous +le Cloître des Mathurins, et il fut obligé de lui dire qu'il n'avoit +osé prendre encore la hardiesse de l'aller voir en son particulier; +elle, l'interrompant, lui dit «qu'il pouvoit venir quand il voudroit. +Il y fut donc, et plus d'une fois; mais les petits avocats mirent +bientôt l'alarme au camp: le mari témoigna qu'il n'y trouvoit pas +plaisir; elle en avertit Patru, car il avoit fait bien du progrès en +peu de temps. Lui, pour faire une contre-batterie, se met à rendre +bien des devoirs à la mère qui logeoit porte à porte. Cette mère, +aussi étourdie qu'une autre, prit ce garçon en telle amitié, qu'elle +ne juroit que par lui. Cependant les jaloux firent tant de bruit que +le père se réveilla, et fit comprendre à sa femme qu'elle n'étoit +qu'une bête. Notre galant a encore avis de cette nouvelle infortune: +il se résout à rechercher le mari, qu'il avoit fui tant qu'il avoit +pu, parce que c'étoit un fort impertinent petit homme. Lévesque se +piquoit de lettres, et savoit la réputation de notre avocat: il se +laisse bientôt prendre, et à tel point, qu'il en étoit incommode, car +il ne pouvoit plus vivre sans Patru. Lui, pour s'en décharger un peu +et avoir un peu plus de liberté en ses amourettes, pria d'Ablancour, +son meilleur ami, d'avoir la charité d'entretenir quelquefois cet +impertinent. Ils lièrent une société; ils mangeoient trois fois la +semaine ensemble, tantôt chez d'Ablancour, tantôt chez quelque +traiteur. + +Il arriva en ce temps-là que l'abbé Le Normand, ce fripon qui a fait +quelque temps des catéchismes au bout du Pont-Neuf, et qui depuis a +fait l'espion du cardinal Mazarin, étant parent de la belle, la +prétendoit b.....; mais il le vouloit faire d'autorité; elle se moqua +de lui. Enragé de cela contre Patru, il y mena un jeune abbé qu'on +appeloit l'abbé de La Terrière, qui s'éprit aussitôt: celui-là n'y +réussit pas mieux que lui. Tous deux, pour savoir la vérité de +l'affaire, s'avisent de gagner un des prêtres qui, certains jours de +la semaine sainte, sous l'orgue des Quinze-Vingts, donnent +l'absolution des cas réservés à l'évêque. Le galant avoit accoutumé de +se confesser. Ce prêtre gagné s'y trouva seul. L'avocat se confesse à +lui de coucher avec une femme mariée; et après cela le prêtre dit +assez haut: «Je m'en vais, je n'ai plus que faire ici; j'ai su ce que +je voulois savoir.» A quelque temps de là, je ne sais quel traîneur +d'épée le vint trouver; Patru l'avoit vu plusieurs fois aux Carmes: +«Monsieur, lui dit-il, un tel abbé s'est adressé à moi pour vous faire +jeter une bouteille d'eau-forte et vous faire donner quelques balafres +sur le visage; mais je n'ai garde de le faire. Comme vous voyez, je +vous en avertis; ne faites semblant de rien, laissez-nous le plumer: +il a encore quelque argent de reste de son bénéfice qu'il a vendu à +l'abbé Le Normand.» Ce jeune abbé se fit Minime ensuite, et fit faire +des excuses à Patru. + +Cet abbé Le Normand étoit fils d'un maître des requêtes et petit-fils +d'un commissaire du Châtelet. Lévesque étoit tout fier qu'un fils de +maître des requêtes fût parent de sa femme. Enfin il vit bien que ce +n'étoit qu'un impertinent. + +Bois-Robert appelle l'abbé Le Normand _Dom Scélérat_. + +Madame Lévesque et Patru furent assez long-temps sans traverses, +jusqu'à ce qu'un jour qu'ils étoient ensemble dans la chambre de la +belle, le mari passe pour aller dans un cabinet, sans faire semblant +de les voir; le galant dit à la belle: «On nous l'a débauché +tout-à-fait; il y a long-temps que je prévois qu'il faudra rompre avec +lui pour le faire revenir, car il me recherchera sans doute; je m'en +vais: dites-lui que je suis parti très-mal satisfait, et que je ne +veux plus rentrer céans; il ne manquera pas de dire que c'est ce qu'il +demande, mais ne vous en épouvantez point.» Cela arrive comme il +l'avoit dit: Lévesque venoit de boire avec des jeunes gens qui lui +avoient brouillé la cervelle. Au bout de quelques jours Patru trouve +Lévesque aux Carmes, et lui tourne le dos tout franc. L'autre, qui +avoit mis de l'eau dans son vin, en fut un peu surpris, et dit le jour +même à sa femme: «Vraiment M. Patru est tout de bon en colère; il m'a +aujourd'hui tourné le dos aux Carmes.--Je vous avois bien dit, +répondit-elle, qu'il partit de céans très-mal satisfait.» Ce +ressentiment que Patru avoit témoigné fit l'effet qu'il espéroit; +voilà Lévesque à courir après lui. Comme ils étoient sur le point de +renouer, Lévesque meurt en fort peu de jours; et il étoit si bien +revenu qu'il dit en mourant à sa femme qu'elle se fiât à lui en toutes +choses, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, c'est de n'avoir pas +renoué avec lui. Il déclara aussi qu'il lui devoit quelque argent, +dont Patru n'avoit pas de promesse, qu'il ne savoit pas au juste +combien il y avoit, mais qu'on s'en rapportât à ce que Patru diroit. + +La veuve envoya quelques jours après demander au galant combien son +mari lui pouvoit devoir. Il lui manda qu'elle se moquoit, et qu'il ne +lui étoit rien dû. Elle lui écrivit que cela étoit venu à la +connoissance de son père, et qu'il falloit absolument le dire, et +qu'elle le prioit de lui envoyer un exploit: il répondit qu'il s'en +garderoit bien, et que, puisqu'il falloit nécessairement qu'elle +payât, il y avoit tant; qu'elle en fît comme elle le trouveroit à +propos; mais qu'il ne pouvoit se résoudre à lui envoyer un exploit, +quoiqu'il sût bien que sans cela elle ne pouvoit payer sûrement. Le +père, voyant cela, envoya l'argent, et fit faire un exploit à sa +fantaisie. + +Cette mort ruina toutes leurs amours: Patru ne trouvoit pas plus de +sûreté à une veuve qu'à une fille. Elle le pressoit de la venir voir: +lui s'en excusa un temps sur la bienséance qui ne permettoit pas qu'il +retournât si promptement chez la veuve d'un homme avec qui tout le +monde savoit qu'il étoit mal. Après, il lui parla franchement, et lui +dit «qu'il ne pouvoit pas la voir sans lui faire tort; car s'il +l'épousoit, il la mettoit mal à son aise, et s'il ne l'épousoit pas, +il la perdoit en l'empêchant de se remarier.» La voilà au désespoir. +Elle crut que si elle se lassoit cajoler par d'autres elle le feroit +revenir; elle alloit à l'église avec une foule de petits galants. Il +m'a avoué que cela lui brûloit les yeux, et qu'il n'a de sa vie si mal +passé son temps que de voir qu'une des plus belles personnes du +monde, et dont il étoit aussi amoureux qu'on pouvoit être, le +souhaitoit si ardemment, et de ne pouvoir jouir d'un si grand bonheur. +Il en eut la fièvre: sa raison fut pourtant la maîtresse, et il ne vit +jamais depuis madame Lévesque chez elle. + +La belle, qui s'étoit laissé approcher par tant de galants, +s'accoutuma insensiblement à cette coquetterie, et on ne sait si +Chandenier, depuis capitaine des gardes-du-corps, le feu président de +Mesmes et le président Tambonneau, ne succédèrent point à Patru pour +quelques nuits; car, durant qu'il la voyoit, ces gens-là et bien +d'autres n'y firent que de l'eau toute claire, et elle lui faisoit +confidence de tout ce qu'ils lui faisoient dire et de tout ce qu'ils +lui faisoient offrir. + +La Barre, payeur des rentes, garçon de plaisir et riche, mais fort +écervelé et assez matériel, s'en éprit et n'en eut rien qu'avec une +promesse de mariage; il y eut même un contrat de mariage ensuite et un +acte de célébration. Durant six mois et davantage, la mère de La Barre +la traita comme sa belle-fille, et si Pucelle eût plaidé comme il +faut, elle auroit gagné sa cause; mais il ne dit point cette +particularité, on ne sait pourquoi. Si Patru eût osé plaider pour +elle, la chose eût été autrement. La cause fut appointée, et il fut +dit qu'il l'épouseroit, ou lui donneroit cinq mille écus pour elle, et +vingt mille livres pour le fils qu'elle avoit eu. Ce procès fut quatre +ou cinq ans à juger. + +Avant madame Lévesque, La Barre avoit été amoureux de la Dalesseau, +fameuse courtisane, et l'avoit entretenue; cette femme avoit été à un +quart d'écu: jusqu'à trente ans elle ne fut point estimée. M. de +Retz, le bonhomme, s'étant mis à l'entretenir, elle devint aussitôt +fameuse. Saint-Prueil l'eut ensuite, et puis La Barre, qui y dépensoit +mille livres par mois. Le comte d'Harcourt couchoit avec elle +par-dessus le marché; mais quand La Barre venoit, il falloit gagner le +grenier au foin, car il n'avoit point d'argent à donner. Une fois il +passa toute la nuit sur des fagots. Elle fut toujours entretenue +jusqu'à ce qu'elle quittât le métier; alors, car elle avoit amassé du +bien, elle vivoit en honnête femme, et il y alloit beaucoup de gens de +qualité qui vivoient fort civilement avec elle. Le petit Guenault m'a +dit qu'en une grande maladie qu'elle eut, comme elle se porta mieux, +et qu'il lui eut demandé comment elle se trouvoit: «Hé! dit-elle, le +crucifix s'éloigne peu à peu.» Patru, qui a vu de ses lettres, dit +qu'elle écrit fort raisonnablement. Enfin, un conseiller mal aisé, +conseiller à la cour des Aides, nommé Le Roux, l'épousa. Je trouve +qu'elle fit une sottise: depuis, je n'ai pas ouï parler d'elle. + +Cependant La Barre devint amoureux de la femme d'un nommé Compain de +Tours, petit partisan, qui étoit venue à Paris avec son mari; c'étoit +une jolie personne, coquette, rieuse, gaie, qui contrefaisoit tout le +monde, et qui concluoit assez facilement, pourvu qu'on payât bien. La +Barre et elle ne purent pourtant mettre l'aventure à fin à Paris, car +le mari ne la quittoit point: mais ils s'avisèrent d'une assez +plaisante invention. Compain part de Paris avec sa femme; La Barre les +laisse aller. Trois ou quatre heures après il prend la poste avec un +nommé La Salle, son barbier: ils descendent aux Trois-Mores à +Etampes, où la belle étoit logée. Elle, qui avoit le mot, se coucha +dès qu'elle fut arrivée, feignant de se trouver mal. La Barre ne se +laisse point voir au mari, et la va trouver, tandis que Compain +soupoit à table d'hôte. Après souper La Salle l'engage au jeu, de +sorte que le galant eut tout le loisir de faire ce pourquoi il étoit +venu. Le lendemain il demande à La Salle s'il n'avoit point d'argent: +La Salle lui donne sept ou huit pistoles qu'il va vite porter à la +servante de la dame. Quand elle fut partie, et qu'il fallut payer leur +couchée, La Barre dit à La Salle que la Compain ne lui avoit pas +laissé un sou. «Vraiment, dit le barbier, si je n'avois eu l'esprit de +garder deux ou trois pistoles, nous en tiendrions.--J'eusse laissé mon +épée, répond La Barre; et puis les officiers d'ici me connoissent +apparemment.» Ils retournèrent à Paris. + +Depuis, La Barre continua à envoyer des présents à la Compain; mais +elle ne lui fut pas trop fidèle. Il eut avis qu'un conseiller de +Tours, nommé Milon, étoit le beau, et qu'ils se réjouissoient tous +deux à ses dépens: il en voulut savoir la vérité. Pour cela, il envoie +son valet-de-chambre, qui fit si bien qu'il gagna la servante de la +donzelle, et eut des lettres du conseiller à elle. Cette intelligence +fut découverte, et le conseiller présenta requête, disant que cet +homme étoit venu pour l'assassiner. Il avoit fait une information sous +main, et, ayant eu permission d'informer, il fit arrêter cet homme et +le fit fouiller: ainsi ses lettres furent recouvrées. La Barre, +confirmé dans son soupçon, en fut si irrité qu'il jura de se venger. +En ce noble dessein il achète quatre estocades de même longueur, et +s'en va à Tours avec un brave, nommé Vieuville, qui lui devoit servir +de second. Il fit faire un appel au conseiller, qui se moqua de lui, +et ne se voulut jamais battre. + +J'ai oublié que la Compain se décria si fort à Paris qu'on en fit un +vaudeville que voici: + + Je suis la belle Tourangelle + Qui viens me montrer à la cour. + Qui sait acheter mon amour + Ne me trouva jamais cruelle; + Et l'on m'appelle la Compain, + Car mon ... est mon gagne-pain. + +Elle étoit plaisante. Une fois à Paris, je ne sais quel godelureau lui +donna une sérénade. Le lendemain elle lui dit: «Monsieur, en vous +remerciant; vos violons ont réveillé mon mari, et il m'a _croquée_.» + +L'affaire de la Lévesque fut jugée ensuite comme je l'ai dit, et La +Barre se retira à l'hôtel de Chevreuse, fort embarrassé, car il ne la +vouloit pas épouser, et après toutes les dépenses qu'il avoit faites, +il lui étoit impossible de payer une si grosse somme sans se ruiner. +Comme il étoit en cette peine, un secrétaire du Roi, nommé +Bois-Triquet, qui avoit été autrefois petit commis chez son père, lui +vint offrir sa fille; elle étoit assez jolie, et son bien au compte du +père étoit assez considérable. La Barre l'épousa; mais, par la suite, +on a trouvé qu'ils s'étoient trompés tous deux; car la Lévesque a eu +bien de la peine à être payée pour ses quinze mille livres et pour les +vingt mille livres applicables à l'enfant. Il obtint arrêt par lequel +il fut dit que ce petit garçon seroit mis entre ses mains, attendu la +mauvaise vie de la mère. Elle s'étoit fort décriée depuis qu'elle eut +perdu son procès. Durant tout ce tripotage, elle se remaria à un +avocat du Châtelet, nommé Taupinard, qui, au lieu de se mettre bien +avec les procureurs, s'amusa à faire le plaidoyer de la cause grasse +pour les clercs sur le mariage d'un procureur du Châtelet, qui avoit +été contraint de prendre la vache et le veau. On sut que c'étoit lui, +et au carnaval suivant les procureurs, pour se venger, firent faire le +plaidoyer sur l'affaire de la Lévesque; mais on le sut, et le +lieutenant civil, s'y trouvant un peu piqué, y mit si bon ordre que la +cause ne fut point plaidée: même il y eut quelques clercs qui furent +mis en prison. + +La pauvre femme, pour se dépayser, fit résoudre son mari à aller +demeurer à Chinon, et à y acheter une charge d'avocat du Roi, qu'on +leur avoit dit être à vendre. En ce dessein, ils vendent tous leurs +meubles; mais deux mois avant qu'ils y arrivassent, tout le monde à +Chinon, qui est le pays de Rabelais, étoit informé de leur vie. Ils y +furent joués et ne trouvèrent point de charge à vendre, et ils se +virent contraints de demeurer à Orléans quelque temps pour avoir le +loisir de se rétablir à Paris. + + + + +LA CAMBRAI. + + +Un orfèvre, nommé Cambrai, qui avoit sa boutique vers le Châtelet, au +bout du Pont-au-Change, avoit une femme aussi bien faite qu'il y en +eût dans toute la bourgeoisie. Elle étoit entretenue par un auditeur +des comptes, nommé Pec. Le mari, quoique jaloux naturellement, n'en +avoit point de soupçon; car il le tenoit pour son ami, et croyoit, +tant il étoit bon, que c'étoit à sa considération que ce garçon lui +prêtoit de l'argent pour son commerce. Par ce moyen il fit une fortune +assez grande, et il se vit riche de quatre-vingt mille écus. + +Un jour Patru, dont nous venons de parler, comme il pleuvoit bien +fort, se mit à couvert tout à cheval sous l'auvent de sa boutique; +mais pour être plus commodément il descendit et entra dans l'allée de +la maison. La Cambrai étoit alors toute seule dans la boutique, et, +l'ayant aperçu, elle le pria d'entrer: lui qui la vit si jolie y entra +fort volontiers; les voilà à causer. La dame, qui n'étoit pas trop +mélancolique, se mit à chanter une chanson assez libre. «Ouais! dit le +galant en lui-même, je ne te croyois pas si gaillarde!» Elle vit bien +qu'il en étoit un peu surpris. «Vois-tu, lui dit-elle, mon cher +enfant, je n'en fais point la petite bouche: l'amour est une belle +chose; mais cela n'est pas bon avec toute sorte de gens; j'ai une +petite inclination.» Cependant la pluie se passe, et notre avocat +remonte à cheval; comme il étoit un peu coquet, il avoit assez +d'autres affaires. Il fut près d'un mois sans retourner chez la +Cambrai: il la trouva tout aussi gaie, et, pour ne point perdre de +temps, il la voulut mener sur l'heure dans l'arrière-boutique. «Tout +beau! lui dit-elle, mon mari est là-haut; mais venez me voir dimanche, +il n'y sera peut-être pas, et, s'il y étoit, vous n'avez qu'à demander +un bassin d'argent de dix marcs; il n'y en a jamais de faits de ce +poids-là, et vous direz que c'est une chose pressée.» Qui +s'imagineroit qu'un jeune garçon manqueroit à une telle assignation? +Patru y manqua pourtant; il étoit amoureux ailleurs. + +Quelque temps après, comme il étoit à Clamart, il sut que cette femme +étoit à une petite maison qu'elle avoit au Plessis-Piquet. Il lui +envoie demander audience pour le lendemain; et tandis que toute la +compagnie étoit à la grand'messe, il s'esquive, et à travers champs il +galope jusque là. Il la trouve seule, et s'imaginoit déjà avoir ville +gagnée; mais il fut bien étonné quand cette femme, après lui avoir +laissé prendre toutes les privautés imaginables, lui déclara que pour +le reste il n'avoit que faire d'y prétendre. Il la culbuta par +plusieurs fois; il fit tous ses efforts; il se mit en chemise; il +fallut enfin s'en retourner sans avoir eu ce qu'il étoit venu +chercher. Un mois ou deux après, comme il passoit devant sa boutique, +il la salua; un gentilhomme, nommé Saint-Georges-Vassé, qui +connoissoit Patru, étoit avec elle, et lui demanda en riant si elle +connoissoit ce beau garçon. «Je le connois mieux que vous, lui +dit-elle; je l'ai vu tout nu;» et sur cela elle lui conta toute +l'histoire, et ajouta qu'après y avoir un peu rêvé, elle avoit trouvé +que c'eût été une grande sottise à elle de lui accorder la dernière +faveur; que c'étoit un jeune garçon, beau, spirituel, et qui avoit des +amourettes; qu'elle s'en fût _embrelucoquée_ (ce fut son mot); qu'il +l'eût fait enrager, et qu'il l'eût peut-être ruinée, s'il eût été +homme à cela. Il sut depuis que le jour même qu'elle le vit la +première fois, elle commença à s'informer de sa vie et de ses +connoissances. En effet, cette même femme, qui le lui avoit refusé à +lui, l'accorda à un autre, à sa recommandation. + +Ce Saint-Georges avoit aussi couché avec elle; mais elle n'avoit pas +sujet de craindre de _s'embrelucoquer_ de ces deux messieurs. Pour +Pec, ce ne fut que par intérêt au commencement, et depuis par +reconnoissance. Aucun autre n'en a jamais rien eu par intérêt. Le +premier président Le Jay lui offrit une assez grosse somme pour une +fois; mais elle s'en moqua, et disoit qu'elle ne faisoit cela que pour +son plaisir. + + + + +COUSTENAN[287]. + + +Coustenan étoit fils d'un gentilhomme qualifié, qui a été un des plus +méchants maris de France. Il donna une fois les étrivières à sa femme. +A propos de cela, un paysan qui voyoit qu'un de ses voisins avoit tant +battu sa femme qu'elle n'en pouvoit plus, dit naïvement; «Ah! c'est +trop; l'on sait bien qu'il faut battre sa femme; mais il y a raison +partout.» + + [287] Timoléon de Bauves, seigneur de Contenant, mort vers 1644. + Tallemant a écrit partout _Coustenan_; mais le Père Anselme et + Movery appellent ce gentilhomme Contenant. + +Le fils, bien loin de dégénérer, a enchéri de beaucoup par-dessus son +père. On dit qu'un jour que son père en colère le poursuivoit à la +chaude, l'épée à la main, en l'appelant fils de p......, Coustenan s'y +mit aussi en disant: «Si je suis fils de p....., vous n'êtes donc pas +mon père.--J'ai tort, dit le bonhomme aussitôt, par ce que tu viens de +faire, tu prouves assez que tu es mon fils.» + +Il avoit épousé la fille de cette madame de Gravelle dont nous avons +parlé ailleurs[288]. Apparemment cette fille ne devoit pas être plus +honnête femme que sa mère; mais elle n'avoit rien de sa mère que la +beauté; aussi avoit-elle été élevée avec toute la sévérité imaginable, +et elle disoit elle-même qu'il n'y avoit que des femmes comme sa mère +pour bien élever des filles. Jamais femme n'a souffert tant +d'indignités d'un mari, et jamais femme ne les a supportées avec tant +de patience. + + [288] Tome 1, p. 138, où l'on a imprimé _Couslinan_ pour + _Coustenan_. + +Coustenan n'étoit pas seulement méchant, il est aussi extravagant. La +nuit il lui prenoit à toute heure des visions: tantôt il lui disoit +que sans doute elle le faisoit cocu; que cela ne se pouvoit autrement, +puisqu'elle étoit fille de cette p..... de la Gravelle[289]; tantôt il +vouloit la forcer à le lui confesser, et quelquefois à minuit il l'a +mise en chemise à la porte. Un jour, comme elle étoit en mal d'enfant, +il lui mit le poignard à la gorge, en jurant que si elle ne faisoit un +garçon, il la tueroit elle et son enfant. On m'a assuré qu'il la fit +une fois armer de pied en cap, puis la mit sur un sauteur, et lui +crioit: «Tiens-toi bien, carogne, tiens-toi bien; tu porterois bien un +homme armé, comment ne porterois-tu pas bien des armes!» Cependant ce +n'est point d'elle qu'on a su toutes ces choses. + + [289] Elle étoit fille naturelle de Maximilien de Béthune, + marquis de Rosny, et de Marie d'Estourmel, dame de Gravelle. + +Il n'étoit pas meilleur voisin que mari. Il se faisoit craindre à tout +le monde: il disoit hautement que quand il n'auroit plus de quoi +frire, il iroit prendre la vaisselle d'argent des gros milords de +Paris qui avoient des maisons auprès de Gravelle, vers Etampes. Durant +le siége de Corbie, M. de Sully, alors prince d'Enrichemont, étant en +Italie avec M. de Créqui, Coustenan, comme un des principaux du Vexin, +eut le gouvernemont de Mantes en son absence, peut-être par le crédit +de Senecterre, dont le fils, aujourd'hui le maréchal de La Ferté, +avoit épousé la soeur de Coustenan[290]. Ce fut alors qu'il fit le +petit tyran avec autant d'impunité que si c'eût été dans la Bigorre. +Un avocat du parlement, nommé Chandellier[291], avoit une maison entre +Mantes et Meulan; Coustenan, une belle nuit, vint enlever tous les +arbres fruitiers de cet homme. L'avocat fait informer, et en vouloit +tirer raison à quelque prix que ce fût. Des personnes de condition se +voulurent mêler d'accommoder cette affaire, et M. de La Frette, +capitaine des gardes de M. d'Orléans, fut trouver Chandellier, et lui +représenta que puisqu'aussi bien le mal étoit fait, il lui conseilloit +de s'accommoder; qu'après tout il avoit affaire à un homme de qualité. +«De qualité! dit l'avocat en l'interrompant; s'il est homme de +qualité, je suis du bois dont on fait les chanceliers de France.» La +Frette, oyant cela, se retira bien vite, et dit aux amis de Coustenan: +«Ma foi! Coustenan est perdu à cette fois; il a trouvé plus fou que +lui.» Chandellier continua ses poursuites, et, par la permission de M. +de Vendôme, il le fit prendre à Etampes, d'où il fut mené à la +Conciergerie. Le voyant prisonnier, chacun le chargea, et il étoit en +danger d'avoir la tête coupée, quand le chevalier de Tonnerre[292], +qui depuis fut tué à l'armée, avec un bâton d'exempt, et suivi comme +ils le sont d'ordinaire, ayant remarqué que la chambre de Coustenan +répondoit à la maison d'un marchand d'autour du Palais, alla chez cet +homme, comme de la part du Roi, disant que les prisonniers se +sauvoient par son logis. Le marchand dit qu'il ne s'y en étoit jamais +sauvé: le chevalier répondit «qu'il vouloit aller partout, et qu'il +vouloit être seul avec quelques-uns de ses camarades» (les autres +demeurèrent en bas à amuser le marchand). Il monte, fait faire un trou +à coups de marteau (ils avoient porté des marteaux sous leurs +casaques), et sauve par là Coustenan, avec lequel il descendit, et +puis le conduisit à Gros-Bois, où il s'accommoda avec ses parties. Le +voilà de retour au Vexin. + + [290] Le maréchal de La Ferté-Senecterre avoit épousé en + premières noces Charlotte de Bauves, fille de Henri, seigneur de + Contenant, et de Philippe de Châteaubriant. + + [291] Cet avocat, un jour en sa jeunesse, s'étant vanté de faire + un sermon, on lui donna pour texte ce passage de l'Évangile: + _Inter natos mulierum non surrexit major Joanne Baptistâ_. Il + commença ainsi: _Entre les nez des femmes_. (T.) + + [292] Le grand-père de ce chevalier de Tonnerre, voyant qu'on ne + le vouloit point laisser entrer en carrosse dans le Louvre (il + avoit épousé une fille de Nevers, et on lui avoit donné un brevet + de duc), ne fit faire au château d'Ancy-le-Franc en Bourgogne, + qu'une petite porte au lieu d'une porte cochère, en disant: «Si + le Roi (c'étoit Henri IV) ne veut pas que j'entre chez lui en + carrosse, il n'entrera pas non plus en carrosse chez moi.» La + porte est encore comme il la fit faire; et ses descendants n'ont + garde de la faire agrandir, car ils sont fiers de conter cela. + (T.) + +Cette adversité ne le rendit pas plus sage: il fit comme auparavant; +mais il en fut bientôt payé. Il y avoit un paysan qui avoit une assez +belle femme. Coustenan, non content de l'avoir violée, la fit fouetter +dans une cave. Le paysan, plus sensible que ne sont ces sortes de +gens, résolut de s'en venger, et voici comme il s'y prit. C'étoit à la +campagne. Un soir qu'il savoit que Coustenan étoit retiré dans sa +chambre, il monte avec une échelle à hauteur de la fenêtre, qui étoit, +dit-on, au deuxième étage; il avoit une arquebuse. Quand il se fut +ajusté, il vit que Coustenan jouoit au piquet, à cul levé, avec deux +de ses amis; il ne voulut point tirer qu'il ne pût tuer Coustenan sans +blesser les autres; grande discrétion pour un homme outragé, et qui +n'étoit pas là sans grand péril. Il attendit que Coustenan se fût +retiré auprès du feu, et le tua à travers les vitres, comme il lisoit +une lettre[293]. + + [293] Cet événement eut lieu vers 1644. + +Depuis, ce paysan, mari de cette femme, ne parut plus; ce qui a fait +dire que c'étoit lui qui avoit fait le coup. On soupçonna aussi +quelques-uns de ses domestiques, mais on ne poursuivit personne. Sa +veuve, dix ans après, épousa le bonhomme Senecterre: elle avoit du +bien, et étoit encore jolie[294]. Je ne sais de quoi elle s'avisa. +Pour tout avantage il lui donnoit la terre de Gravelle de quatre mille +livres de rente, qu'il avoit achetée exprès, et tout ce qui se +trouveroit dedans au jour de son décès. A toute heure il lui faisoit +des présents; mais on ne trouvoit jamais la commodité de porter ces +choses-là à Gravelle, et ses gens avoient ordre d'enlever ce qui y +étoit dès qu'il se trouveroit mal. Il n'en fut pas besoin, car elle +mourut l'été de 1658. Il ne vouloit prendre le deuil de peur que cet +habit ne lui fît trop ressouvenir de la perte qu'il avoit faite. +Enfin, il le prit. + + [294] Anne, bâtarde de Béthune, se remaria en 1654. Il sembleroit + qu'elle auroit apporté cette terre de Gravelle à son premier + mari; comment Henri de Saint-Nectaire, son second mari, lui en + auroit-il fait le don? Notre première supposition seroit-elle + fausse, ou le premier mari auroit-il vendu cette terre que le + second acheta postérieurement? + +Coustenan avoit un cadet aussi enragé que lui; il demeuroit au Maine. +Il avoit de la haine contre un bourgeois son voisin, et un jour il +alla avec quatre ou cinq hommes pour lui faire insulte. Ce bourgeois +voulut capituler. Point de quartier: il se prépare. Il avoit huit +coups à tirer; des deux premiers il en mit deux hors de combat, et +jette du troisième Coustenan par terre. Les autres vont à lui: il en +blesse fort un et met l'autre en fuite; puis il va à Coustenan, qui +lui crie: «Ne m'achève pas.--Va, je te laisserai vivre, dit le +bourgeois; mais, puisqu'il faut que je m'éloigne, donne-moi de quoi +faire mon voyage.» Il lui prit tout son argent et s'en alla. + + + + +MADAME DE MAINTENON[295] + +ET SA BELLE-FILLE[296]. + + +Madame de Maintenon étoit héritière de la maison de Salvert +d'Auvergne, une bonne maison, mais non pas des principales de la +province. Elle épousa M. de Maintenon d'Angennes, qui étoit à la +vérité un des plus riches de la maison, mais non pas des plus habiles. +Cette femme, qui étoit assez bien faite, ne mena pas une vie fort +exemplaire; entre autres, on en a fort médit avec feu M. d'Épernon. +Un jour, comme elle étoit à Metz, elle s'avisa, elle qui n'avoit point +accoutumé d'en user ainsi, d'aller prendre congé de madame la +princesse de Conti. L'autre lui demanda où elle alloit: «Je m'en vais, +lui dit-elle, trouver M. d'Épernon.--Vous, madame! répondit la +princesse, et qu'avez-vous à démêler avec M. d'Épernon?--C'est, +madame, reprit-elle, qu'il m'a priée d'aller régler sa maison.» Une +autre fois, comme on dansoit un ballet au Petit-Bourbon[297], et qu'il +y avoit un grand désordre à la porte, on ouït cette femme crier à +haute voix: «Soldats des gardes, frappez! tuez! je vous en ferai +avouer par votre colonel en toutes choses.» Elle le prenoit de ce +ton-là; et, sous ombre que M. d'Épernon, durant les brouilleries de la +Reine-mère, l'avoit peut-être employée à quelque bagatelle, elle +vouloit qu'on crût qu'il ne s'étoit rien fait en France où elle n'eût +eu bonne part. Un jour elle alla au Palais à la boutique d'un libraire +qui est à un des piliers de la grand'salle, et, en présence de bon +nombre d'avocats, elle demanda le tome du _Mercure François_ de ce +temps-là: elle regarda à l'endroit où elle s'imaginoit être; et, ne +s'y étant point trouvée, elle dit en jetant le livre: «Il a menti! Si +je lui eusse donné de l'argent, il n'eût pas mis un autre à ma place.» + + [295] Françoise-Julie de Rochefort, dame de Blainville, de + Salvert et de Saint-Gervais, avoit épousé en 1607 Charles + d'Angennes, marquis de Maintenon. Elle mourut en 1647. + + [296] Marie Le Clerc Du Tremblay, mariée en 1640 à Louis + d'Angennes de Rochefort de Salvert, marquis de Maintenon. Elle + est morte en 1702. Ce fut son fils Charles-François d'Angennes, + marquis de Maintenon, qui vendit à Françoise d'Aubigné, veuve + Scarron, la terre dont elle a depuis porté le nom. + + [297] Voir tome 1, p. 51, note 2. + +Pour son malheur elle avoit eu une grand'mère de la maison de +Courtenay; ces Courtenay prétendent être princes du sang: cela +l'acheva de rendre insupportable sur sa noblesse. Elle s'en +instruisit, et ayant trouvé qu'un Pierre de Courtenay, comte +d'Auxerre, avoit été empereur de Constantinople, elle disoit à tout +bout de champ: _l'emperière ma grand'mère_. + +Etant veuve, et espérant épouser M. d'Épernon, elle se faisoit servir +à plats couverts et avoit un dais. Mon beau-père[298] a une terre vers +Chartres, et elle y en avoit une aussi. Une fois que j'y étois, il lui +donna à manger: elle nous dit des vanités les plus extravagantes du +monde, entre autres sur le propos des bâtards: elle nous dit qu'elle +se pouvoit vanter que ses _bâtards_, aussi bien que ceux des princes, +étoient gentilshommes. Pour moi, je trouvois assez plaisant qu'une +femme dît _mes bâtards_. Comme héritière et aînée de la maison, elle +croyoit qu'il falloit parler ainsi. A son tour elle nous convia à +dîner. En attendant qu'on servît, elle nous pria de nous asseoir. Je +fus tout étonné que cette folle se plantât à la place d'honneur, et sa +belle-fille auprès d'elle, sur des chaises où il y avoit des carreaux, +et dit à toute la compagnie, dont la moitié étoit des femmes, qu'ils +s'assissent. Mais devinez sur quoi? Sur de belles chaises de bois qui +n'avoient jamais été garnies, car il n'y eut jamais petite-fille +d'_emperière_ si mal meublée. Elle avoit, disoit-elle, des meubles +magnifiques à Salvert, en Auvergne; mais il y avoit un peu bien loin +pour y envoyer quérir des siéges. A dîner, elle se mit au haut bout, +et nous vîmes je ne sais quel _quinola_[299], qui la menoit +d'ordinaire, servir sur table l'épée au côté et le manteau sur les +épaules. Ce même officier avoit servi le jour de devant sur table, +tête nue (ce qui ne se fait jamais), chez un de ses voisins, à qui +elle l'avoit prêté. Je ne doute pas que ce ne fût par ordre, et que +dans sa cervelle creuse elle ne s'imaginât que sa grandeur paroissoit +en ce que ce même homme qui servoit nu-tête chez un particulier avoit +l'épée au côté chez elle. + + [298] Tallemant avoit épousé une fille de Rambouillet, le + financier. + + [299] _Quinola._ On appeloit ainsi un homme gagé qui accompagnoit + une dame. (_Dict. de Trévoux._) + +Cette femme faisoit la jeune et ne l'étoit nullement; elle se faisoit +craindre comme le feu à ses valets et à ses paysans: aussi ne +savoit-elle ce que c'étoit que de pardonner. Ses enfants étoient +presque tous mal avec elle. Elle avoit marié l'aîné à la fille de M. +du Tremblay[300], gouverneur de la Bastille. La mère, madame du +Tremblay, étoit de bien meilleure maison que son mari; elle étoit de +La Fayette; on en avoit fort médit. Cette fille étoit belle, mais elle +ne dégénéroit pas; c'étoit, et c'est encore une des plus grandes +écervelées qu'on puisse voir. Quand elle sortit de la Bastille pour +aller chez son mari, on disoit que M. du Tremblay lui avoit dit: «Ma +fille, vous sortez d'une maison où l'on a toujours vécu en honneur; +mais vous allez être sous la charge d'une belle-mère de qui on a assez +mal parlé; ne vous laissez pas corrompre, et ayez toujours devant les +yeux la vie de votre mère;» et quand elle entra chez son mari, madame +de Maintenon lui dit: «Ma fille, vous venez d'un lieu où vous n'avez +pas eu tous les bons exemples imaginables; vous entrez dans une +famille où vous ne trouverez rien qui ne soit à imiter. Je vous +conjure donc d'oublier tout ce que vous avez vu, et de vous conformer +à tout ce que vous verrez.» + + [300] Il s'appeloit Leclerc, et étoit frère du Père Joseph. (T.) + +Cette jeune femme, de quelque côté qu'elle tournât, ne pouvoit manquer +de prendre le bon chemin. Elle n'y faillit pas; aussi son mari +l'ennuya bientôt. Il est vrai que c'étoit un ridicule homme, et qui +avoit l'âme aussi basse que sa mère: ajoutez qu'elle aimoit à +_chopiner_. La première chose qui éclata, ce fut je ne sais quel +rendez-vous à Montleu avec Bullion; mais M. de Bullion, son père, lui +défendit de continuer. Le prince de Harcourt ensuite fit autrement de +bruit, et elle ne s'en cachoit pas trop; et sans son frère Tremblay, +le maître des requêtes, qui le découvrit, elle se faisoit enlever par +son galant. Elle le fit tenir lui ou un autre trois semaines durant +dans une métairie comme un paysan, afin qu'il la pût voir tous les +jours sans que le mari s'en doutât. Un jour, chez M. du Vigean, on +apporta un poulet de sa part à Roquelaure: le voilà aussitôt à en +faire parade. On vint dire à un autre homme de la cour, qui y étoit +aussi, qu'un petit page le demandoit: c'étoit un poulet de la même. Il +le montra aussi pour rabattre le caquet à l'autre. On disoit qu'elle +contoit toujours toute sa vie à son dernier galant, et qu'il savoit +toutes les aventures de ses prédécesseurs. Après, elle se mit dans un +couvent, ne pouvant, disoit-elle, demeurer à la campagne avec son +mari. La belle-mère vient à mourir, elle sort du couvent. Je me +souviens d'une lettre qu'écrivit Maintenon à une de ses soeurs avec +laquelle il étoit mal: il y avoit pour tout potage: «_Ma soeur, ma +mère est morte; ne parlons plus de rien._ De Gredin, à six lieues de +Loches, à l'enseigne du Cheval-Noir, le 6 de février 1650, si je ne +me trompe.» + +Cette femme est étourdie en toutes choses. Un jour de cour, durant le +carnaval, elle logeoit à la rue Saint-Antoine; elle avoit fait mettre +auprès d'elle à la fenêtre son portrait; elle étoit peinte en +Madeleine. Elle a une fille plus belle qu'elle. Deux de ses parentes, +madame d'Aumont et madame de Fontaines, toutes deux d'Angennes, et +toutes deux veuves, donnèrent de quoi marier cette fille, de peur +d'accident, et la marièrent à un M. de Villeré, du pays du Maine. Pour +la seconde, on l'a mise avec madame de Saint-Etienne à Reims[301]; +elle n'est pas trop belle. + + [301] Madame de Saint-Étienne étoit une fille du marquis de + Rambouillet. (Voyez plus haut son article, t. 2, p. 256 et suiv.) + +Depuis la mort de la bonne femme, elle fut encore plus en liberté. +Elle menoit sa fille au bal qu'elle n'avoit encore que dix ans. Cette +enfant, en 1654, étoit habillée magnifiquement; mais l'année d'après +on ne vit point cette magnificence, car Troubet le jeune, qui donnoit +les robes, étoit mort. On disoit que cette femme l'avoit tué. On +trouve en quelques endroits, dans les Mémoires de la régence, où il +est parlé d'elle, à propos du duc de Brunswick, prince étranger, à qui +elle fit faire une espèce d'affront dans une assemblée. A cette heure, +pour cinquante pistoles on couche avec elle. + + + + +MADAME DE LIANCOURT[302] + +ET SA BELLE-FILLE[303]. + + +Pour bien savoir l'histoire de madame de Liancourt, il faut un peu +parler de son père et de son aïeul. M. de Schomberg, son aïeul, homme +de qualité, amena des reîtres en France pour le service de Henri III. +Il s'établit en France et à la cour; il se mêla de beaucoup de choses, +mais il laissa à sa mort ses affaires si embrouillées que sa femme fut +long-temps sans oser sortir de chez elle de peur qu'on ne l'arrêtât. +Enfin, M. de Neubourg, père de madame du Vigean, qui étoit un homme +intelligent et secourable, par amitié prit soin des affaires de cette +maison, et la mit en état de se pouvoir maintenir. + + [302] Jeanne de Schomberg, mariée en 1618 à François de Cossé, + comte de Brissac, avec lequel son mariage fut déclaré nul; + remariée en 1620 à Roger Du Plessis de Liancourt, duc de La + Roche-Guyon. Elle mourut le 14 juin 1674. + + [303] Anne-Élizabeth de Lannoi, mariée en 1643 à Henri Roger Du + Plessis, comte de La Roche-Guyon, et en secondes noces, en 1648, + à Charles de Lorraine, prince d'Harcourt, depuis duc d'Elbeuf. + Elle mourut en 1654. + +Ce même M. de Neubourg eut la même charité pour M. de Praslin, et lui +aida si vertement qu'il maintint son rang à la cour, eut le loisir de +pousser sa fortune, et se vit enfin maréchal de France. + +Madame de Sully, dont le mari étoit surintendant des finances, devint +amoureuse de M. de Schomberg, père de madame de Liancourt, qui étoit +encore tout jeune, et il s'en prévalut si bien que pour une fois elle +lui fit rétablir trente mille livres de rente sur le Roi, qui avoient +été supprimées. Cette amourette dura long-temps, et ensuite il se sut +si bien maintenir auprès d'elle qu'elle fit résoudre M. de Sully à +marier son fils aîné du deuxième lit, le feu comte d'Orval, avec +mademoiselle de Schomberg, aujourd'hui madame de Liancourt. Ce garçon, +quoique du deuxième lit, n'eut pas laissé d'être fort riche s'il eût +vécu; car celui qui lui a succédé, son cadet, le comte d'Orval +d'aujourd'hui, a eu beaucoup de bien; mais il l'a mangé le plus +ridiculement du monde, sans avoir jamais paru. + +Ce mariage, quoique entre des personnes de différentes religions, +s'alloit pourtant achever sans la mort de Henri IV, mais madame de +Schomberg, ayant vu M. de Sully disgracié, ne voulut plus y entendre. +Il eut l'ambition de voir sa fille duchesse, et l'accorda avec le fils +aîné du duc de Brissac; mais il fut puni de son infidélité et de son +ingratitude, qui étoit d'autant plus grande, que si sa fille n'eût été +accordée avec le fils d'un duc, jamais il n'eût pu prétendre à +Brissac. + +Ce comte de Brissac n'étoit point agréable: au contraire, il étoit +stupide et mal fait. Pour elle, elle étoit fort brune, mais fort +agréable, fort spirituelle et fort gaie. Elle trouva cet homme si +dégoûtant qu'elle conçut une aversion étrange pour lui. Dès-lors elle +avoit jeté les yeux sur M. de Liancourt, comme sur un parti sortable: +il étoit bien fait et assez galant; mais il n'y avoit rien entre eux, +et elle ne lui avoit jamais parlé. Quand elle vit l'affaire avancée, +elle s'alla jeter aux pieds de madame de Schomberg, sa grand'mère, +auprès de laquelle elle avoit été élevée, pour la supplier de fléchir +son père; qu'elle aimoit bien mieux mourir que d'épouser un homme +qu'elle ne pouvoit aimer. Elle pleura tant, que la bonne femme en fut +émue. Mais le père, qui voyoit que cette alliance lui étoit +avantageuse, et qui croyoit que c'étoit une vision de sa fille, voulut +que l'affaire s'achevât. + +Elle se laissa coucher, mais avec résolution de ne lui rien accorder. +Toute la nuit elle ne voulut point joindre, et le lendemain elle +protesta de ne coucher jamais avec lui. Ensuite, on les démaria sous +prétexte d'impuissance. Madame de Liancourt jure qu'elle l'a pu faire +en conscience, parce qu'elle n'y a jamais consenti; cependant elle a +toujours eu tellement devant les yeux cette espèce de tache que cela +l'a toujours fait aller bride en main. + +Elle épousa ensuite M. de Liancourt[304], qui étoit fort riche; elle +n'en eut qu'un fils pour tous enfants. Elle avoit avant la mort de ce +garçon tout sujet de contentement; cependant, soit que ce fût à cause +des deux fils du duc avec qui elle avoit été fiancée, ou que +naturellement elle fût ambitieuse, elle ne goûtoit pas autrement sa +félicité parce qu'elle n'avoit pas le tabouret. Par une rencontre +bizarre, elle fut démariée, et son frère, un M. de Schomberg, épousa +une personne démariée d'avec M. de Candale. + + [304] J'ai ouï dire que M. de Liancourt, un matin voyant habiller + une dame, s'amusa à jouer avec sa chatte, et lui prit en badinant + son collier de perles au col qu'il mit à la chatte. Ce collier + étoit de grand prix; la chatte ne fit que mettre le nez hors la + porte, on n'en eut jamais de nouvelles depuis. M. de Liancourt en + donna un autre. Jamais il ne s'est joué si chèrement avec + personne qu'avec cette chatte. (T.) + +Comme nous avons dit ailleurs, M. de Liancourt acheta l'hôtel de +Bouillon dans la rue de Seine bien cher; c'étoit une belle maison. +Elle le fit jeter à bas pour bâtir l'hôtel de Liancourt d'aujourd'hui +qu'elle n'achèvera peut-être jamais[305]. A Liancourt, elle a fait +tout ce qu'on pouvoit faire de beau pour des eaux, pour des allées et +pour des prairies: tous les ans elle y ajoute quelque nouvelle beauté. +Quand madame d'Aiguillon y fut, elle lui fit une galanterie assez +plaisante. Elle fit couvrir une grande table de ces fruits qui sont +beaux, mais dont on ne sauroit manger, et de compotes de ces mêmes +fruits avec des biscuits et des massepains d'amandes amères. Personne +n'y mit la dent qui ne crachât aussitôt. Elle empêcha madame +d'Aiguillon d'y toucher; et, après avoir un peu ri des autres, elle +mena tout le monde dans une autre salle où il y avoit une bonne et +véritable collation. Cela me fait souvenir d'un conte que j'ai ouï +faire. Un garçon qui passoit pour fort avare, perdit une collation +contre des femmes; il les convie: elles y viennent, et ne voyant que +des boyaux, elles se mettent à le vouloir battre. Il fut dans une +autre chambre; elles le suivent, mais elles furent bien surprises d'y +trouver une collation magnifique. + + [305] Cet hôtel portoit de nos jours le nom de La Rochefoucauld; + il avoit son entrée sur la rue de Seine et ses jardins se + prolongeoient jusqu'à la rue des Petits-Augustins. Il a été + abattu en 1824, et la rue des Beaux-Arts a été construite sur ce + terrain. + +Quand madame de Liancourt vit son fils en âge d'aller à l'armée, +quoiqu'elle l'aimât uniquement, elle ne marchanda point et le donna au +maréchal de Gassion, afin qu'il apprît le métier sous lui; on +l'appeloit le comte de La Roche-Guyon. J'ai ouï dire que le maréchal +en prenoit un soin tout particulier, et qu'il le faisoit appeler +toutes les fois qu'il croyoit qu'on verroit quelque belle occasion. On +le maria avec une héritière très-riche, fille du comte de Lannoi, +gouverneur de Montreuil en Picardie; il étoit petit, mais bien fait. +Elle étoit jolie. Ils ne firent pas bon ménage. Il s'étoit jeté dans +cette cabale _garçaillère_ et libertine de M. le Prince[306], et il +méprisoit un peu trop sa femme: et elle ne l'aimoit point. M. de +Brissac, peut-être pour venger son père, la cajola dès le temps du +mari. Le comte de Lannoi la surprit une fois avec un poulet qu'elle +avala. Depuis, on la garde étroitement. + + [306] Henri de Bourbon, père du grand Condé. (_Voyez_ son article + précédemment, t. 2, p. 180.) + +Il fut tué au second siége de Mardick[307], deux ans après son +mariage. Il avoit eu une fille qui vit encore[308]. Dès avant cela, on +dit que madame de La Roche-Guyon, comme quelqu'un lui disoit qu'elle +devoit être bien aise de passer l'été en un si beau lieu que +Liancourt, répondit qu'il n'y avoit point de belles prisons. Son père, +le comte de Lannoi, avoit fait bâtir une petite maison derrière le +jardin de l'hôtel de Liancourt, et il avoit une porte pour y entrer; +de sorte qu'il étoit quasi toujours chez sa fille, et il s'aperçut de +bonne heure qu'elle s'engageoit avec Vardes. Ils se voyoient chez +madame de Guébriant, tante de Vardes. On dit qu'il trouva des lettres +comme de personnes qui s'étoient donné la foi, et que cela le fit +résoudre à enlever sa fille une belle nuit avec quarante +chevau-légers. Il est constant que Vardes la devoit enlever le +lendemain. Le chevalier de Rivière disoit plaisamment: «Le bonhomme +croit avoir enlevé madame de La Roche-Guyon, et il a enlevé madame de +Vardes.» + + [307] Le 6 août 1646. + + [308] Jeanne Charlotte Du Plessis Liancourt, fille du comte de La + Roche-Guyon, épousa le 13 décembre 1659 François, septième du + nom, duc de La Rochefoucauld, fils de l'auteur des _Maximes_, et + elle mourut le 30 septembre 1669. C'est pour elle que madame de + Liancourt, son aïeule, écrivit l'ouvrage dont nous avons rapporté + le titre, note 3 de la page 160 du tome second. + +Vardes disoit qu'il n'avoit point de dessein pour madame de La +Roche-Guyon, et que M. le comte de Lannoi pouvoit bien emmener sa +fille où il lui plairoit sans faire tout ce vacarme. Bientôt après +elle fut mariée à Liancourt avec le prince d'Harcourt, fils aîné de M. +d'Elbeuf. Dès que Vardes vit que cette affaire s'avançoit, il alla +trouver Jarzé, alors cornette des chevau-légers, et lui dit qu'il le +venoit prier de le servir en une affaire; mais qu'avant que de lui +dire ce que c'étoit, il vouloit qu'il lui promît de le servir à sa +mode. Jarzé en fit grande difficulté: mais Vardes lui ayant représenté +qu'un homme d'honneur ne pouvoit demander que des choses dans la +bienséance, il le lui promit. «Allez-vous-en donc, je vous prie, +trouver le prince d'Harcourt avec mon frère Moret, et lui dites, de ma +part, que je m'étonne fort qu'un homme de sa condition se soit mis à +rechercher une femme qui a beaucoup de bonne volonté pour moi; que +personne n'y peut penser sans se faire tort; qu'on pourroit lui en +donner des preuves, et qu'alors Moret montreroit les lettres de madame +de La Roche-Guyon, si M. le Prince d'Harcourt le désiroit.» Jarzé lui +représenta que le plus court seroit de déclarer au prince d'Harcourt +que M. de Vardes étoit si fort engagé dans cette recherche, qu'il ne +pouvoit souffrir qu'un autre y pensât, et que là-dessus on verroit ce +qu'il voudroit dire. Vardes lui répondit: «Vous m'avez promis de me +servir à ma mode.» Jarzé et Moret y allèrent donc; et le prince +d'Harcourt ayant demandé à voir les lettres, Moret les lui montra: il +les lut toutes, et leur répondit, à ce qu'ils ont rapporté, «que +puisque ses parents l'avoient engagé en cette affaire, qu'il étoit +résolu d'aller jusqu'au bout.» Il dit, peut-être lui a-t-on conseillé +depuis de le dire ainsi, qu'il lui répondit qu'il ne croyoit point que +madame de La Roche-Guyon eût écrit ces lettres; M. d'Elbeuf dit qu'il +feroit expliquer Jarzé, et cela est encore à faire. Tout le monde +blâma la conduite de cet amant; et si le prince d'Harcourt eût fait +son devoir, il leur eût fait sauter les fenêtres. + +Le prince d'Harcourt et sa femme ne furent pas long-temps ensemble +sans qu'il arrivât du désordre: elle lui avoit, dit-on, déclaré +qu'elle ne l'aimeroit jamais. Un jour qu'elle étoit allée avec sa +belle-mère voir Mademoiselle, elle fit si bien qu'elle obligea madame +d'Elbeuf à la laisser chez Mademoiselle, et à la venir reprendre le +soir ou lui envoyer un carrosse, car elle n'en avoit point, ni +personne de ses gens n'étoit avec elle. A quelque temps de là, elle se +glisse dans la foule et monte dans un carrosse gris qui l'attendoit à +la porte, et revint dans une chaise rouge après que le carrosse que +madame d'Elbeuf lui avoit envoyé s'en fut en allé. Elle en envoie +demander un à sa belle-mère, et dit après pour excuse qu'elle avoit +été se promener aux Tuileries avec une de ses amies qu'elle ne nommoit +point. Depuis, elle fut si sotte que d'avouer à une personne qu'elle +croyoit fort secrète, mais qui l'a redit, qu'elle étoit allée demander +ses lettres à Vardes, qu'elle ne pouvoit souffrir qu'il les eût; mais +qu'il ne les lui avoit pas voulu rendre. Cela fit un bruit du diable. +Le prince d'Harcourt, après l'avoir enfermée, lui dit qu'il lui +tiendroit bon compte de Vardes. Elle, cependant, fit si bien qu'elle +fit sortir un sommelier qui avertit Vardes du dessein du mari. Vardes +partit le lendemain pour l'armée, sans passer par Saint-Denis, où on +le vouloit attendre. Depuis, cette querelle s'accommoda[309]. + + [309] Le récit de Tallemant jette plus de jour sur une lettre + écrite par Bussy-Rabutin à madame de Sévigné, le 17 août 1654. + «Que sert à madame d'Elbeuf d'être revenue si belle de Bourbon, + si elle ne peut étaler ses charmes dans le monde, et s'il faut + qu'elle s'aille enfermer dans Montreuil? En vérité c'est une + tyrannie épouvantable que celle qu'elle souffre; et je crois + qu'après cela on la devroit excuser si elle se vengeoit de son + tyran. Il est vrai que je pense qu'elle s'est vengée, il y a + long-temps, du mal qu'on devoit lui faire; comme c'est une + personne de grande prévoyance, elle a bien jugé qu'on lui + donneroit des sujets de plainte quelque jour; elle n'a pas voulu + qu'on la primât, et entre nous je crois que son mari est sur la + défensive.» + +Le prince d'Harcourt a quelquefois battu ses gens à cause qu'ils +n'étoient pas assez fidèles espions. Un soir, après avoir pris congé +de sa femme, qui feignoit de se vouloir coucher, c'étoit à onze heures +en été, il vit un laquais qui, tout essoufflé, montoit dans la chambre +de sa femme, et puis redescendit. Il le suit tout doucement: il voit +un carrosse à la porte, et peu de temps après sa femme y monter toute +seule; le laquais retourne, et le carrosse va tout seul; il monte +derrière. On va aux Tuileries; il la voit entrer seule; il entre +après, la suit de loin: elle trouve ensuite mademoiselle de +Longueville et plusieurs femmes avec des violons; elle ne les évite +point; elle se tient avec elles et ne témoigne aucune inquiétude. Elle +part en même temps, et retourne au logis, le mari à la place des +laquais. Le lendemain il lui dit qu'elle étoit folle, et qu'elle +jouoit à se perdre de réputation. «Monsieur, je voulois rêver en +liberté.» Il crut depuis qu'il y avoit plus d'imprudence que de crime; +mais la vérité est que la conduite de la bonne dame étoit pitoyable. + +Elle fit amitié vers ce temps-là avec madame de Bois-Dauphin, fille du +président de Barentin[310]. Il en étoit jaloux, et une fois il leur +offrit de leur faire mettre des draps blancs. Lui cependant devint +amoureux de madame de Boudarnaut, une femme fort décriée; et pour +faire que les autres femmes la souffrissent, il faisoit de grandes +fêtes et avoit gagné madame de Monglat; ce n'étoit pas grande +conquête. Pour faire qu'elle y en entraînât d'autres, il obligea un +jour sa femme d'en être: la partie étoit de manger à Brunoy, à quatre +lieues d'ici; c'est une terre à elle: elle ne voulut jamais se mettre +à table. Une autre fois qu'ils y étoient avec madame de Rieux, leur +belle-soeur, il lui prit je ne sais combien de visions. +«Allez-vous-en, disoit-il, ma belle-soeur est une coquette.--Non, +demeurez.» Il changea deux fois d'avis. Il la voulut mener à +Montreuil; on disoit que c'étoit pour s'en défaire, car cet air-là est +contraire à ceux qui sont menacés du poumon. Etant arrivée à Amiens, +elle le pria de l'y laisser. Ce fut là qu'elle eut la petite-vérole +dont elle mourut. Madame de Bois-Dauphin y courut pour s'enfermer avec +elle; mais elle ne le voulut pas souffrir. Il y arriva lui; elle lui +demanda pardon, et lui jura qu'elle ne lui avoit jamais fait tort. Il +dit que de la voir souffrir comme elle souffroit, cela le toucha; mais +qu'après il fut ravi d'en être délivré[311]. Il vit bien avec sa +seconde femme mademoiselle de Bouillon, et il dit qu'il n'avoit garde +d'y manquer, quand ce ne seroit que pour faire enrager l'autre. + + [310] Marguerite de Barentin, femme d'Urbain de Laval, marquis de + Bois-Dauphin. Elle étoit veuve du marquis de Courtenvaux; elle a + vécu jusqu'en 1704. + + [311] Elle mourut à Amiens le 3 octobre 1654, à l'âge d'environ + vingt-huit ans. + + + + +LE PRÉSIDENT NICOLAÏ. + + +Le feu président Nicolaï, père de celui-ci, qui est le huitième du +nom, premier président de la chambre des comptes, en sa jeunesse eut +bien des amourettes: celle qui fit le plus de bruit fut celle qu'il +eut avec la femme d'un bourgeois nommé Guillebaud; on l'appeloit +vulgairement _la belle Bourgeoise_, car c'étoit une fort belle +personne. Le mari étoit jaloux. Notre président fut trois mois dans un +cabaret, comme garçon (_de cabaret_), il n'en avoit pas trop mal la +mine, afin de prendre son temps pour lui parler, et la voir sans qu'on +se doutât de rien. Il n'en jouissoit ainsi au commencement qu'avec +bien de la peine: depuis il eut un peu plus de facilité; mais elle le +quitta pour un autre. Elle s'en repentit après, et se mit à genoux +devant lui pour lui demander pardon; il se moqua d'elle, et n'en +voulut plus ouïr parler. + +La belle Bourgeoise rencontra Patru en son chemin: elle se faisoit +conduire par lui au sermon; elle lui faisoit mille caresses. Lui, qui +étoit amoureux de sa Lévesque[312], ne s'y amusa point: il est vrai +qu'il croyoit qu'elle étoit engagée avec un nommé Sanguin. Il se +trouva qu'elle étoit brouillée alors avec lui; mais ils se +raccommodèrent. + + [312] _Voyez_ précédemment dans ce volume l'art. de la femme + Lévesque. + +Nicolaï aima ensuite la fille d'un sergent, de laquelle il eut une +fille. On a cru qu'il l'avoit épousée. Cette autre maîtresse étant +morte, il pensa à se marier. Prêt d'être accordé avec mademoiselle +Amelot, aujourd'hui madame d'Aumont[313], il vit la cousine-germaine +de cette fille à l'église; elle se nommoit également Amelot. Il en +devint amoureux; aussi étoit-elle tout autrement jolie que l'autre, et +il l'épousa; mais ils ont fait un triste ménage. Le désordre vient de +ce qu'elle ne traita pas trop bien la bâtarde de son mari, car il +l'avoit avertie de tout; et par contrat de mariage il se réserva la +faculté de lui donner cinquante mille écus, comme il a fait. Il l'a +mariée à un gentilhomme. Il avoit l'honneur d'être un peu fou, et sa +femme a l'honneur de l'être encore. Il en vint jusqu'à séparer le +logis en deux; et il ne voyoit plus du tout sa femme: il ne lui +donnoit rien. Ceux qui lui avoient fourni des vivres, des habits, +etc., firent un procès au président. Or, la cause fut plaidée à la +grand'chambre, et il fut condamné. Tout ce qu'il fit ce fut d'obtenir +qu'on mît dans l'arrêt que ç'avoit été de son consentement. Le premier +président Le Jay en usa bien avec lui, quoiqu'il n'eût pas sujet de +s'en louer, car ayant été chez lui pour une affaire qu'il avoit à la +chambre, M. Nicolaï ne le voulut point voir. L'affaire se fit +pourtant. Il a passé pour homme de bien, et avec raison, et ne se +faisoit point autrement de fête; au contraire, il négligeoit de se +faire payer ses appointements. Il a passé aussi pour éloquent, mais +sans autre fondement que de parler avec quelque facilité; il étoit +toujours prolixe. Cet homme avoit encore à sa mort une chambre qui +n'avoit que de la natte pour toute tapisserie. On disoit qu'il +achetoit les vieilles soutanes de son fils, et qu'il les faisoit +ajuster pour s'en servir. Pour sa femme, à qui il avoit laissé pour +s'entretenir huit mille livres de rentes, qui lui étoient venues du +côté des Amelot, elle avoit fait peindre et dorer son appartement; +elle étoit magnifique en toute chose. + + [313] Femme du frère aîné du maréchal; il est gouverneur de + Touraine. + + (T.) + +Nicolaï avoit un frère qui vit encore, qui est un vieux garçon: il a +été guidon des gendarmes, puis premier écuyer de la grande écurie. +C'étoit lui qui disoit qu'un carrosse étoit un grand maquereau à +Paris. Du temps qu'il le disoit c'étoit plus vrai qu'à cette heure, +car il y en avoit bien moins. Il dit qu'il est un fou gaillard, mais +que son frère le président étoit un fou mélancolique. C'est un assez +plaisant robin. + +Le président voulut marier son fils de bonne heure; on chercha les +meilleurs partis. Ils jetèrent les yeux sur mademoiselle Fieubet, et +il y consentit, lui, qui avoit tant pesté contre les gens qui voloient +le Roi[314]. Il fit une bizarrerie pour les articles. La mère, de son +côté, après qu'un ban fut jeté, envoya défendre au curé de Saint-Paul +de jeter les autres, et cela, pour je ne sais quelle bagatelle dont +elle n'étoit pas satisfaite dans les articles. Cela se raccommoda +pourtant. Le jour des noces de son fils, le président demandoit si un +point de Venise, qui avoit coûté deux mille livres, coûtoit bien dix +écus, et on lui fit accroire qu'il y avoit bien pour huit livres dix +sols de ruban d'argent à un habit où il y en avoit pour cent écus. + + [314] Fieubet étoit d'une origine de finance. + +Deux ans après, condamné par tous les médecins, et ayant reçu +l'extrême-onction, il lui vint en fantaisie que s'il alloit à Bourbon, +il guériroit comme il guérit il y avoit dix ans: c'étoit au mois de +mars. Il fait acheter secrètement un bonnet et un justaucorps fourré, +des bassins, une seringue, etc., et commanda que son carrosse fut prêt +pour le lendemain matin. Son valet-de-chambre en avertit sa femme et +son fils. «Dites-lui, dirent-ils, que le carrosse est rompu, et qu'il +y a un cheval boiteux.» Cela ne servit qu'à faire donner sur les +oreilles au valet-de-chambre. Il part: la femme et le fils le +suivirent. Dès Essonne[315] le voilà plus mal que jamais: il envoie +quérir un médecin à Corbeil, à qui le fils dit le mot. Cet homme lui +promet de le guérir s'il ne bouge de là; et quand il fut bien bas, le +curé, à qui on avoit aussi parlé, lui demanda s'il ne vouloit pas voir +sa femme, son fils et sa fille qui étoient venus pour recevoir sa +bénédiction. Il dit que oui, les vit, et mourut comme un autre homme. + + [315] Bourg à six lieues de Paris. + +Voici la belle conduite de la mère pour sa fille. Dès quinze ans, elle +avoit deux petits laquais avec qui elle s'amusoit à jouer et à badiner +tout le jour. Cette petite demoiselle s'alla mettre une fois dans la +tête que sa mère ne lui donnoit pas assez d'argent; et, pour en avoir, +elle s'avisa d'un bel expédient. Elle laisse traîner des billets faits +à plaisir, comme si elle écrivoit à quelque marquis; on les porte à la +présidente qui s'imagine aussitôt qu'on veut enlever sa fille. Il ne +falloit que la bien garder chez elle. Elle assemble le président +Molé-Champlâtreux, cousin-germain de sa fille, et la marquise +d'Hervault, femme du lieutenant de roi de Touraine, aussi parente bien +proche. Ils concluent de la mettre dans un couvent, et font de l'éclat +pour rien. Cette fille, quand elle y fut, conta naïvement la chose, et +puis on la retira. Dans les Mémoires de la Régence, il sera parlé de +la mère et de la fille. + + + + +PORCHÈRES L'AUGIER[316]. + + +Porchères L'Augier, dont nous allons parler, et Porchères d'Arbaud, +dont il est parlé dans l'historiette de Malherbe, étoient tous deux de +Provence, tous deux poètes, et tous deux de l'Académie. Chacun d'eux +traitoit l'autre de bâtard, et soutenoit qu'il n'étoit pas de la +maison de Porchères[317], assez bonne en ce pays-là; mais ils +s'accordoient en un point, c'est qu'ils étoient l'un et l'autre de +méchants auteurs. Notre Porchères commença à paroître au temps de +Nervèze et de son successeur Des Yveteaux, et étoit à peu près en vers +ce qu'étoient les autres en prose: cela se peut voir par le sonnet que +voici sur les yeux de madame de Beaufort: + + Ce ne sont pas des yeux, ce sont plutôt des Dieux; + Ils ont dessus les rois la puissance absolue. + Dieux, non; ce sont des cieux, ils ont la couleur bleue, + Et le mouvement prompt comme celui des cieux. + Cieux, non; mais deux soleils clairement radieux, + Dont les rayons brillants nous offusquent la vue. + Soleils, non; mais éclairs de puissance inconnue, + Des foudres de l'Amour signes présagieux. + Car s'ils étoient des Dieux, feroient-ils tant de mal? + Si des cieux, ils auroient leur mouvement égal; + Deux soleils, ne se peut: le soleil est unique; + Éclairs, non; car ceux-ci durent trop et trop clairs. + Toutefois je les nomme, afin que je m'explique, + Des yeux, des Dieux, des cieux, des soleils, des éclairs[318]. + + [316] Les Recueils du temps contiennent un assez grand nombre de + pièces de vers signées _Porchères_, sans qu'il y soit fait aucune + distinction des deux poètes qui ont porté ce nom. + + [317] L'un s'appeloit L'Augier de Porchères, l'autre d'Arbaud de + Porchères. Le nom de terre seul leur étoit commun; ainsi ils + étoient de deux familles différentes. + + [318] Ce sonnet ridicule se trouve dans _le Parnasse des plus + excellents poètes de ce temps_; Paris, Guillemot, 1607; petit + in-12, t. 1, fol. 286. Il est aussi dans _le Séjour des Muses, ou + la Crème des bons vers_; Rouen, 1627, in-8, p. 372. + +Sa prose même ne valoit pas mieux, témoin le recueil du Carrousel, où +il n'y a rien de bon de lui qu'une devise italienne dont le corps est +une fusée, et le mot _da l'ardore l'ardire_[319]. + + [319] Cette devise avoit frappé madame de Sévigné; elle en parle + dans la lettre à sa fille, du 11 novembre 1671; mais elle ne se + souvenoit pas du livre dans lequel elle l'avoit vue. + +Depuis, Malherbe apprit à parler françois. Je crois que Porchères a +contribué avec Matthieu à gâter les Italiens d'aujourd'hui, et les +Italiens à leur tour ont gâté quelques-uns des nôtres. Il n'y a que +vingt ans qu'on a vu des secrétaires d'état[320] donner deux pistoles +du Politico-Catholico de Virgilio Malvezzi[321]. + + [320] Brienne. (T.) + + [321] Virgilio Malvezzi, écrivain italien, attaché à Philippe IV, + roi d'Espagne, auteur de plusieurs ouvrages politiques. Il mourut + à Cologne, en 1654. + +La princesse de Conti faisoit cas de Porchères: il alloit tous les +jours chez elle. Elle lui fit avoir l'emploi de faire les ballets et +autres choses semblables; pour cela, il avoit douze cents écus de +pension. Il voulut en faire une charge, et l'avoir en titre d'office, +mais il ne savoit quel nom lui donner: il ne vouloit pas que le nom +de _ballet_ y entrât, et après y avoir bien rêvé, il prit la qualité +d'_intendant des plaisirs nocturnes_. Par cette raison il voulut se +formaliser de ce que Desmarets avoit fait le dessin du ballet qui fut +dansé au mariage du duc d'Enghien[322]. + + [322] Au mariage du grand Condé. Il eut lieu le 11 février 1641. + +Pour les habits, ç'a toujours été le plus extravagant homme du monde +après M. Des Yveteaux, et le plus vain. J'ai ouï dire à Le Pailleur, +qu'étant allé chez Porchères, il y a bien trente-cinq ans, il aperçut, +en entrant dans sa chambre, un valet qui mettoit plusieurs pièces à +des chaussons. Il le trouva au lit; mais le poète avoit eu le loisir +de mettre sa belle chemisette et son beau bonnet; car si personne ne +le venoit voir, il n'en avoit qu'une toute rapetassée, et ne se +servoit que d'un bonnet gras et d'une vieille robe-de-chambre toute à +lambeaux, dont il se couvroit la nuit. Il demanda à Le Pailleur +permission de se lever, et avec sa bonne robe-de-chambre il se met +auprès du feu. «Mon valet-de-chambre, car il l'appeloit ainsi, +apportez-moi, dit-il, un tel habit, mon pourpoint de fleurs. Non, mon +habit de satin.--Monsieur, quel temps fait-il.--Il ne fait ni beau ni +laid?--Il ne faut donc pas un habit pesant; attendez.» Le valet, fait +au badinage, apporte cinq ou six paires d'habits qui avoient tous +passé plus de deux fois par les mains du détacheur et du fripier, et +lui dit: «Tenez, prenez lequel vous voudrez.» Il fut une heure avant +que de conclure. Ce pourpoint de fleurs étoit un vieux pourpoint de +cuir tout gras, et ce satin étoit un satin à pièces empesées qui +avoit plus de trente ans. Jamais on ne lui vit un habit neuf, qu'il +n'eût un vieux chapeau, de vieux bas ou de vieux souliers; il y avoit +toujours quelque pièce de son harnois qui n'alloit pas bien. La +maréchale de Thémines disoit qu'il étoit «comme le diable qui a beau +se faire agréable aux yeux de ceux qu'il veut tenter: il y a toujours +quelque griffe crochue qui gâte tout[323].» C'est de lui que Sorel se +moque dans _Francion_, où un poète demande son pourpoint d'épigramme, +etc. + + [323] Voiture fit ce pont-breton: + + Vous êtes seigneur, + Monsieur de Porchères; + Chacun vous révère + Et vous porte honneur. + Changez de jartières, + Monsieur le rimeur. (T.) + +Il y a onze ou douze ans qu'il eut une grande maladie, durant laquelle +il fit une confession générale. Depuis cela il ne voulut plus se +peindre la barbe et s'habilla comme un autre homme. Il disoit que, +pendant son mal, son neveu lui avoit dérobé cent lettres qu'il fit +imprimer sans suite ni ordre. Cependant il est tout constant que +Porchères lui-même en demanda le privilége à M. Conrart, et aussi des +lettres d'académicien pour lesquelles il fallut aller à l'Académie. Ce +fut la seule fois qu'il y alla, si je ne me trompe. Tout ce qu'il dit +de ce neveu ne fut que lorsqu'il vit qu'on ne rendoit point ses +lettres. Il a vécu jusqu'à cent trois ans. Il étoit grand et bien +fait. + + + + +LE PÈRE ANDRÉ[324]. + + +Le Père André, augustin, vulgairement appelé le _Petit Père André_, +étoit de la famille des Boullanger de Paris, qui est une bonne +famille de la robe. Il a prêché une infinité de Carêmes et +d'Avents; mais il a toujours prêché en bateleur, non qu'il eût +dessein de faire rire, mais il étoit bouffon naturellement, et +avoit même quelque chose de Tabarin dans la mine. Il parloit en +conversation comme il prêchoit. + + [324] André de Boullanger, dit _le petit Père André_, mourut en + 1657. + +Il y tâchoit si peu, que quand il avoit dit des gaillardises, il se +donnoit la discipline; mais il y étoit né, et ne s'en pouvoit tenir. +Comme il prêchoit un Avent au faubourg Saint-Germain, feu M. de Paris, +à cause de je ne sais quelle cabale de moines dont il étoit des +principaux, et aussi pour le scandale que ses bouffonneries donnoient, +l'envoya quérir et le retint en prison à l'archevêché. M. de Metz[325] +s'en formalisa, disant «que M. l'archevêque ne pouvoit faire arrêter +un religieux qui prêchoit dans un faubourg qui dépendoit de l'abbaye +de Saint-Germain;» et effectivement il le fit délivrer; mais ce fut à +condition qu'il prêcheroit plus sagement. Il remonte donc en chaire; +mais de sa vie il n'a été si empêché: il avoit si peur de dire quelque +chose qui ne fût pas bien, qu'il ne dit rien qui vaille, et il fut +contraint de finir assez brusquement. Il étoit bon religieux et fort +suivi par toutes sortes de gens: par quelques-uns pour rire, et par le +reste à cause qu'il les touchoit. Effectivement, il avoit du talent +pour la prédication. On fait plusieurs contes de lui dont j'ai +recueilli les meilleurs. + + [325] Henri de Bourbon, duc de Verneuil, fils naturel d'Henri IV, + évêque de Metz, abbé de Saint-Germain-des-Prés en 1623. Il + abdiqua en 1669 en faveur du roi Casimir. + +Il disoit que «Christophe pensa jeter le petit Jésus dans l'eau, tant +il le trouvoit pesant; mais on ne sauroit noyer qui a été pendu.» + +Prêchant un carême à Saint-André-des-Arcs, il se plaignoit toujours +que les dames venoient trop tard. «Quand on vous vient réveiller, leur +disoit-il: «Mon Dieu, dites-vous, quelle misère de se lever si matin!» +Vous disputez avec votre chevet. «Une telle, dites-vous à votre +fille-de-chambre, je gage que la cloche n'a pas sonné; vous êtes +toujours si hâtée! il n'est point si tard que vous dites.» Hé! si +j'étois là, ajoutoit-il, que je vous ferois bien lever le cul!» + +Parlant de saint Luc, il disoit «que c'étoit le peintre de la +_Reine-mère_, à meilleur titre que Rubens, qui a peint la galerie du +Luxembourg; car il est le peintre de la Reine mère de Dieu.» + +Il prêchoit sur ces paroles: _J'ai acheté une métairie, je m'en vais +la voir_. «Vous êtes un sot! dit-il, vous la deviez aller voir avant +que de l'acheter.» + +A la fête de la Madeleine, il se mit à décrire les galants de la +Madeleine; il les habilla à la mode: «Enfin, dit-il, ils étoient +faits comme ces deux grands veaux que voilà devant ma chaire.» Tout le +monde se leva pour voir deux godelureaux qui, pour eux, se gardèrent +bien de se lever. Un jour, il lui prit une vision, après avoir bien +harangué contre la débauche de cette pauvre pécheresse, de dire: «J'en +vois là-bas une toute semblable à la Madelaine; mais, parce qu'elle ne +s'amende point, je la veux noter, et lui jeter mon mouchoir à la +tête.» En disant cela, il prend son mouchoir et fait semblant de le +vouloir jeter: toutes les femmes baissent la tête. «Ah! dit-il, je +croyois qu'il n'y en eût qu'une, et en voilà plus de cent.» Il remit +une fois à prêcher sur ce sujet, à cause de la fête de Notre-Dame, qui +étoit le lendemain, et, continuant la suite de l'Evangile: «Voilà, +dit-il, la Madelaine qui entre, et moi je sors.» Et il s'en alla. Il +disoit qu'il y avoit des _Madelains_ aussi bien que des _Madelaines_. +«Notre père saint Augustin, dit-il, a été long-temps un grand +_Madelain_.» Puis, décrivant les parfums de la Madelaine: «Elle avoit +de l'eau. De l'eau d'ange? C'étoit de l'eau d'ange noir, de l'eau de +diable, de l'eau de Satan.» + +Cela me fait souvenir d'un conte qu'on fait d'un prédicateur du temps +de François Ier. «La Madelaine, disoit-il, n'étoit pas une petite +garce, comme celles qui se pourroient donner à vous et à moi; c'étoit +une grande garce comme madame d'Étampes[326].» Cette madame d'Étampes +lui fit défendre la chaire. Quelques années après, ayant été rétabli, +le jour de la Madelaine, il dit: «Messieurs, une fois pour avoir fait +des comparaisons je m'en suis mal trouvé. Vous imaginerez la Madelaine +telle qu'il vous plaira. Passons la première partie de sa vie, et +venons à la seconde.» + + [326] Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois, dame d'Étampes, + etc. + +Le père André comparoit une fois les femmes à un pommier qui étoit sur +un grand chemin. «Les passans ont envie de ses pommes; les uns en +cueillent, les autres en abattent: il y en a même qui montent dessus, +et vous les secouent comme tous les diables.» + +Il disoit aux dames: «Vous vous plaignez de jeûnes; cela vous maigrit, +dites-vous. Tenez, tenez, dit-il, en montrant un gros bras, je jeûne +tous les jours, et voilà le plus petit de mes membres.» + +«Toutes les femmes sont des médisantes, disoit-il; je gage qu'il n'y +en a pas une qui ne la soit pas: qu'elle se lève;» puis il s'arrête. +«Hé bien! continue-t-il, vous voyez que pas une n'ose se lever.» + +Un avocat s'alla confesser à lui, et lui dit fort peu de chose. Il lui +ordonna pour pénitence d'aller l'après-dînée à son sermon: l'avocat y +fut. L'Évangile du jour étoit: _Dæmonium mutum_, etc. «Savez-vous, +dit-il, ce que c'est que _Dæmonium mutum_? Je m'en vais vous le dire: +C'est un avocat aux pieds du confesseur. Au barreau ils jasent assez; +devant un confesseur, au diable le mot, vous n'en sauriez rien tirer.» + +Il en vouloit au curé de Saint-Severin. Il fit tomber le discours sur +la bergerie, et qu'il falloit de bons chiens pour la garder. «Vous +autres, dit-il aux paroissiens, vous avez un bon chien de curé.» + +Pour montrer que l'honneur étoit plutôt _in honorante quam in +honorato_ (à celui qui honoroit qu'à celui qui étoit honoré): «Par +exemple, disoit-il, quand je rencontre mon cousin, le président +Boullanger que voilà, il me fait le pied de veau, et le pied de veau +lui demeure.» + +Pour cajoler M. Talon, l'avocat-général, qui l'écoutoit, il dit, en +parlant de Cicéron: «Cicéron, messieurs, c'étoit un grand +avocat-général.» + +Dans l'opinion qu'ils[327] ont de l'Eucharistie, on ne pouvoit pas +dire une plus grande sottise que celle qu'il dit une fois prêchant sur +le Saint-Sacrement. «En voilà assez, dit-il, car les médecins disent: +_Omnis saturatio mala, panis autem pessima_. Toute réplétion est +mauvaise, et surtout celle de pain.» + + [327] _Ils_, les catholiques. Il ne faut pas oublier que + Tallemant étoit de la religion réformée. + +Un jour qu'il prêchoit contre le luxe et contre les modes: «Vous +voilà, dit-il, vous autres, poudrés comme des meûniers; et quand vous +arriverez en enfer, les diables crieront: _A l'anneau! à l'anneau!_» +Pour faire entendre cela, il faut savoir qu'il y a dix ans ou environ +qu'un meûnier, à la Grève, gagea de passer dans un de ces anneaux qui +sont attachés au pavé pour retenir les bateaux. Il fut pris par le +milieu du ventre, qui s'enfla aussitôt des deux côtés; le fer +s'échauffa, c'étoit en été. Il brûloit; il fallut l'arroser, tandis +qu'on limoit l'anneau, et on n'osa le limer sans permission du prévôt +des marchands. Tout cela fut si long qu'il lui fallut un confesseur. +On en fit des tailles douces aux almanachs, et un an durant, dès qu'on +voyoit un meûnier, on crioit: «_A l'anneau! à l'anneau, meunier!_» On +fit aussi un almanach de la farine des jeunes gens et des mouches des +femmes, avec une chanson que voici: + + Dieu! que la mouche a d'efficace! + Que cet animal est charmant! + Le plus parfait ajustement + Sans elle n'auroit point de grâce. + Si vous n'avez mouche sur nez, + Adieu galants, adieu fleurettes; + Si vous n'avez mouche sur nez, + Adieu galants enfarinés. + + Vous auriez beau être frisée, + Par anneaux tombants sur le sein, + Sans un amoureux _assassin_[328] + Vous ne serez guère prisée. + Si, etc. + + Portez-en à l'oeil, à la _temple_, + Ayez-en le front chamarré, + Et sans craindre votre curé, + Portez-en jusque dans le temple, + Si, etc. + + Mais surtout soyez curieuse + Et difficile au dernier point, + Et gardez de n'en porter point + Que de chez la bonne faiseuse. + Si, etc. + + [328] Espèce de mouche. (T.) + + +LES ENFARINÉS. + + Houspillons des modes nouvelles, + Singes des galants de la cour, + Venez farcer à votre tour, + Car le théâtre vous appelle. + Si vous n'êtes enfarinés, + Adieu l'amour de la coquette, + Si vous n'êtes enfarinés, + Vous n'aurez rien qu'un pied de nez. + + Enfarinez bien votre tête + Et les collets de vos manteaux; + Vous en serez cent fois plus beaux, + Et ferez bien plus de conquêtes. + Si, etc. + + Quand on vous voit passer on crie: + _Meunier, à l'anneau! à l'anneau!_ + Il ne faut pas faire le veau, + Ni vous fâcher que l'on en rie. + Si, etc. + +Il commença une fois ainsi: «Foin du pape, foin du Roi, foin de la +Reine, foin de M. le cardinal, foin de vous, foin de moi, _omnis caro +foenum_.» + +Il faisoit parler ainsi une fois les soldats d'Holoferne, après qu'ils +eurent vu Judith: «Camarade, qui est-ce qui, en voyant de si belles +femmes, _tam delectas mulieres_, n'ait envie d'enfoncer la barricade?» + +Je lui ai ouï prêcher sur la Transfiguration: «Cela se fit, dit-il, +sur une montagne. Je ne sais ce que ces montagnes ont fait à Dieu; +mais, quand il parle à Moïse, c'est sur une montagne; il ne lui montra +partout que son derrière, et parla à lui comme une demoiselle masquée. +Quand il donne sa loi, c'est encore sur une montagne; le sacrifice +d'Abraham, aussi sur une montagne; le sacrifice de Notre-Seigneur, +encore sur une montagne. Il ne fait rien de miraculeux que sur ces +montagnes; aussi la Transfiguration, n'étoit-ce pas une affaire de +vallon?» + +Voyant des gens jusque sur l'autel, il dit en entrant en chaire: +«Voilà la prophétie accomplie: _Super altare vitulos_.» + +Il prêchoit en un couvent de Carmes sur l'église desquels le tonnerre +étoit tombé sans en blesser un seul. «Ah! dit-il, regardez quelle +bénédiction de Dieu; si le tonnerre fût tombé sur la cuisine, il n'en +fût réchappé pas un.» On dit _Carme en cuisine_. + +A la fête de Pâques, il se faisoit une objection. «Mais un mari et une +femme qui couchent ensemble un si beau jour, que feront-ils? A cela il +faut répondre par une comparaison. Si le jour de Pâques un débiteur +vous apporte de l'argent, il est bonne fête; mais les gens ne sont pas +toujours en humeur de payer: je suis d'avis qu'on le reçoive. Faites +l'application, mesdames[329]» + + [329] Je doute qu'il ait dit cela. (T.) + +A propos de romans, il disoit: «J'ai beau les faire quitter à ces +femmes, dès que j'ai tourné le cul, elles ont le nez dedans.» + +«Le paradis, disoit-il, est fait comme une ville; mais c'est une ville +comme La Rochelle, qui ne se prend point sans mouffles.» + +Parlant de David, il dit que quand il alla en paradis, Dieu dit, le +voyant venir de loin: «Qui est-ce?» et puis, quand il fut plus près: +«Ah! c'est mon bon serviteur David; bras dessus, bras dessous, +camarades comme cochons.» + +Le jour de l'Ascension, décrivant la réception qu'on fit à +Jésus-Christ au Ciel, il dit que Dieu dit à David: «Tenez la musique +toute prête; voici mon fils qui vient.» + +Une fois, il fit des lettres-patentes du roi de Ninive: «Nous, Ninus, +etc., à tous manants et habitants de notre bonne ville de Ninive, +savoir faisons que, sur l'avis à nous donné par notre amé et féal +maître Jonas, que Dieu, etc.; avons ordonné et ordonnons que, etc.; et +parce que ledit maître Jonas est prophète dudit Dieu, etc.» Il y avoit +dix fois _ledit Jonas_ et _ledit Dieu_. + +En carême, il compara un jour la charité à l'échelle de Jacob, et +disoit que ce n'étoit pas une échelle de chêne ou de hêtre, mais que +le premier échelon étoit _hareng_, le deuxième _morue_; et ainsi de +suite, il dit toutes les viandes de carême, «qu'il faut, ajouta-t-il, +envoyer au couvent des Augustins[330].» + + [330] Lorsque les bouchers de Paris vendoient, malgré la défense, + de la viande dans le carême, elle étoit saisie et envoyée aux + Augustins chargés de la distribuer aux pauvres malades. + +Prêchant chez des religieuses qui l'avoient fort pressé de leur donner +un sermon, il leur dit: «Eh! bien! me voilà; à cause que je suis +_Boullanger_, vous croyez que j'ai toujours du pain cuit; mais vous ne +songez pas combien j'ai de choses à faire.» Il se mit à leur raconter +toutes ses occupations. Après, il compara une fille qui entroit en +religion à un peloton. «Une novice, dit-il, c'est comme un morceau de +bureau ou de papier sur lequel on commence à devider les premières +aiguillées; mais, quelque bien qu'on fasse, il reste toujours un +petit trou qu'on ne sauroit boucher.» + +A Poitiers, les Jésuites le prièrent de prêcher saint Ignace; il +voulut leur donner sur les doigts. Il fit un dialogue entre Dieu et le +saint, qui lui demandoit un lieu pour son ordre. «Je ne sais où vous +mettre, disoit Jésus-Christ: les déserts sont habités par saint Benoît +et par saint Bruno....» Il faisoit une conversation des lieux occupés +par les principaux ordres. «Mettez-nous seulement, dit saint Ignace, +en lieu où il y ait à prendre, et laissez-nous faire du reste.» En +sortant, il dit à un de ses amis: «Je n'ai voulu prêcher céans +qu'après dîner, car je savois bien qu'autrement on m'y auroit fait +méchante chère.» Une autre fois, à Paris, il en donna encore aux +Jésuites en pareille occasion. «Le christianisme, dit-il, est comme +une grande salade; les nations en sont les herbes; le sel, le +vinaigre, les macérations, les docteurs: _vos estis sal terræ_; et +l'huile, les bons pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux qu'un bon +père Jésuite? Allez à confesse à un autre, il vous dira: Vous êtes +damné si vous continuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis, l'huile, pour +peu qu'il en tombe sur un habit, s'y étend, et fait insensiblement une +grande tache; mettez un bon père Jésuite dans une province, elle en +sera enfin toute pleine.» Les Jésuites se plaignirent à lui-même de ce +qu'il avoit dit. «J'en suis bien fâché, mes Pères, leur dit-il; mais +je me suis laissé emporter; je ne savois que vous dire. Dans quatre +jours c'est la fête de notre Père saint Augustin, venez prêcher chez +nous, et dites tout ce qu'il vous plaira, je ne m'en fâcherai point.» + +Un jour il sut que madame de La Trimouille étoit à son sermon +incognito: il parloit de l'Enfant prodigue; il se mit à lui faire un +train tout semblable à celui de la duchesse: «Il avoit, disoit-il, six +beaux chevaux gris pommelés, un beau carrosse de velours rouge avec +des passements d'or, une belle housse dessus, bien des armoiries, bien +des pages, bien des laquais vêtus de jaune passementé de noir et de +blanc.» + +Il disoit que le paradis étoit une grande ville. «Il y a la grande rue +des Martyrs, la grande rue des Confesseurs; mais il n'y a point de rue +des Vierges: ce n'est qu'un petit cul-de-sac bien étroit, bien +étroit.» + +«Un catholique, disoit-il une fois, fait six fois plus de besogne +qu'un huguenot; un huguenot va lentement comme ses psaumes: _Lève le +coeur, ouvre l'oreille_, etc. Mais un catholique chante: _Appelez +Robinette, qu'elle s'en vienne ici-bas_, etc.» Et en disant cela, il +faisoit comme s'il eût limé. J'ai ouï dire que ce conte vient de +Sédan, où Du Moulin ayant dit à un arquebusier qui chantoit _Appelez +Robinette_, qu'il feroit bien mieux de chanter des psaumes,» +l'arquebusier lui dit: «Voyez comme ma lime va vite en chantant +_Robinette_, et comme elle va lentement en chantant: _Lève le coeur, +ouvre l'oreille_, etc.» + +On dit encore qu'un artisan lui dit: _qui au conseil des malins n'a +été_ empêchoit sa lime d'aller, et qu'il faisoit beaucoup plus +d'ouvrage avec _Jean Foutaquin pour du pain et pour des poires, Jean +Foutaquin pour des poires et pour du pain_. + +Parlant d'_Hosanna_, il dit «que les enfants étoient montés sur un +arbre; je ne saurois vous en dire le nom, je vous le dirai tantôt.» +Son sermon fini: «Messieurs, leur dit-il, cet arbre, c'étoit un +sycomore.» + +«L'Evangile, dit-il une fois, est une douce loi: Jésus-Christ nous l'a +dit, il le faut croire.» Deux Jésuites entrent là-dessus. «Tenez, +dit-il, voilà deux des camarades de Jésus, demandez-leur plutôt s'il +n'est pas vrai.» Cela me fait souvenir d'un nommé Du Four, qui, dans +les guerres des huguenots, ayant trouvé des Jésuites à cheval, leur +demanda qui ils étoient: «Nous sommes, dirent-ils, de la compagnie de +Jésus.--Je le connois, dit-il, brave capitaine, mais d'infanterie; à +pied, à pied; mes Pères;» et il leur ôta leurs chevaux. + +Prêchant sur la patience de Dieu, «Dieu, dit-il, il attend long-temps +avant que de frapper; il menace, mais il ne frappe pas: c'est, dit-il, +comme ce chasseur que vous voyez à cette tapisserie, il y a peut-être +cent ans qu'il présente l'épieu à ce cerf, cependant il ne le frappe +pas, et il n'y a que quatre doigts entre deux.» + +Il disoit que personne n'avoit jamais tant prié Dieu que saint Joseph, +car le petit Jésus le servoit comme un apprenti. Il lui disoit: +«Donnez-moi, je vous prie, ceci; donnez-moi, je vous prie, cela; +apportez-moi, je vous prie, cette tarière, etc.» + +«Dieu veut la paix, disoit-il du temps du cardinal de Richelieu; oui, +Dieu veut la paix, le Roi la veut, la Reine la veut, mais le diable ne +la veut pas[331].» + + [331] On s'est plu à attribuer au Père André beaucoup de traits + ridicules qu'il n'a jamais prononcés. Guéret met dans la bouche + de ce religieux des observations qui peuvent être considérées + comme l'opinion saine qu'on peut s'en former: «Tout goguenard que + vous le croyez, lui fait-il dire au cardinal Du Perron, il n'a + pas toujours fait rire ceux qui l'écoutoient. Il a dit des + vérités qui ont renvoyé des évêques dans leurs diocèses, et qui + ont fait rougir plus d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre + en riant; il ne s'est point asservi à cette lâche complaisance + dont tout le monde est esclave, et toute sa vie il a fait + profession d'une satire ingénue qui a mieux gourmandé le vice que + vos apostrophes vagues que personne ne prend pour soi. Demandez + aux marguilliers de Saint-Etienne (du Mont), comme il les a + traités sur leur chaire de dix mille francs; demandez aux.... + (_Jésuites_) s'ils sont satisfaits du panégyrique de leur + fondateur;....... On ne me reprochera jamais d'avoir fait des + contes à plaisir, comme il y en a beaucoup....... J'ai suivi la + pente de mon naturel qui étoit naïf, et qui me portoit à + instruire le peuple par les choses les plus sensibles. Ainsi, + pendant que d'autres se guindoient l'esprit pour trouver des + pensées sublimes qu'on n'entendoit pas, j'abaissois le mien + jusqu'aux conditions les plus serviles et aux choses les plus + ravalées, d'où je tirois mes exemples et mes comparaisons. Elles + ont produit leur effet, ces comparaisons, etc.» (_La Guerre des + auteurs anciens et modernes_; Paris, 1671, in-12, p. 154.) + + + + +VILLEMONTÉE. + + +Villemontée est d'une assez bonne famille de Paris. Il épousa la soeur +de La Barre, dont nous avons parlé; il devint maître des requêtes, et +eut l'intendance de Poitou, où sa femme et lui, aussi bons ménagers +l'un que l'autre, faisoient une fort grande dépense. Elle devint +amoureuse, à La Rochelle, d'un gentilhomme du grand-prieur de la +Porte, nommé L'Épinay. Cette amourette passa bien avant, et le mari +surprit un billet de sa femme en ces termes: «Notre soutane va aux +champs; viens vite, car je meurs d'envie............» Villemontée est +pourtant bien fait; mais peut-être........ On a dit que le +grand-prieur, en colère de ce que l'intendante l'avoit refusé, avoit +fait avertir le mari par des Jésuites. J'ai de la peine à le croire, +car c'étoit un bon homme. Le mari fut assez fou pour faire du bruit de +cette lettre. Il mit en prison, dans un château, une bossue de La +Rochelle, nommée La Villepoux, qu'on accusoit d'avoir été la +_Dariolette_[332]; et, après l'y avoir tenue long-temps, il la laissa +aller, et il mit sa femme en religion: depuis, il la relégua à une +terre. Il eut assez d'enfants de sa femme, entre autres une fille, qui +étoit l'aînée. Elle ne voulut pas déshonorer sa mère en faisant +autrement qu'elle; elle trouva de très-bonne heure un L'Épinay. Ce fut +un nommé Ruelle, que mademoiselle de Bussy avoit donné au père pour +secrétaire. Elle eut l'honnêteté de lui permettre de lui faire un +enfant; elle n'avoit que douze ans. Le père se contenta de le faire +fouetter dans une cave et le chassa, car il ne sauroit s'empêcher +d'être toujours un peu fou. Cette aventure ne fut pas trop divulguée, +et elle n'empêcha pas que Belloy, qui a été depuis capitaine des +gardes de M. d'Orléans, ne l'épousât. Elle étoit pour lors auprès de +madame de Fontaines, dame d'atour de Madame, où Villemontée l'avoit +mise. Belloy fut attrapé en toutes façons, car on dit qu'il n'a point +eu ce qu'on lui avoit promis en mariage, les affaires du beau-père +étant si décousues qu'il fut contraint de vendre ses terres pour +payer une partie de ses dettes; de peur même qu'on ne le mît en +prison, il se fit prêtre, et sa femme retourna dans un couvent. + + [332] Voir la note 3 de la page 48 du tome 1. + +Cependant M. Le Tellier, protecteur de Villemontée, le faisoit +subsister par les emplois qu'il lui procuroit. Enfin, en 1657, M. de +Saint-Malo (Villeroy) rendit au cardinal l'évêché de Saint-Malo de +trente-six mille livres de rente, pour celui de Chartres de vingt-cinq +mille livres, à cause du voisinage de Paris. Le Tellier fit donner +Saint-Malo à Villemontée, qui n'en jouit encore que par économat, à +cause que sa femme n'a point fait de voeux, mais a seulement protesté +devant le Saint-Sacrement qu'elle ne vivroit point comme une femme +avec son mari. Elle étoit si folle que, sous le prétexte qu'elle étoit +la femme d'un évêque, elle ne vouloit pas céder à une maréchale de +France, disant qu'elle ne devoit céder qu'aux princesses. Apparemment +quand on le reçut prêtre, ou qu'on le fit évêque, on ne se souvint pas +du canon du concile de Trente. + + + + +MADAME PILOU[333]. + + +Madame Pilou, étant nouvelle mariée, se trouva logée par hasard +vis-à-vis de mesdemoiselles Mayerne-Turquet, soeurs de ce Mayerne[334] +qui a été premier médecin du roi d'Angleterre, où il a fait une assez +grande fortune: c'étoit un peu après la réduction de Paris. Elle fit +amitié avec ces filles, qui étoient des personnes raisonnables, et +qui, comme huguenotes, en fuyant la persécution, avoient vu assez de +pays[335]. Cette connoissance lui servit, et la tira en quelque sorte +du _calinage_[336] de sa famille, car son père n'étoit qu'un +procureur. Cela lui servit à connoître une madame de La Fosse, leur +parente, riche veuve, qui avoit été galante, et qui, en mourant, lui +laissa du bien. Elle épousa un procureur nommé Pilou, qui ne fit pas +grande fortune; en récompense, elle n'a eu qu'un fils qui vit encore. +Il n'y a peut-être jamais eu une moins belle femme qu'elle, mais il +n'y en a peut-être jamais eu une de meilleur sens, et qui dise mieux +les choses. + + [333] Anne Baudesson, femme de Jean Pilou. + + [334] Il étoit gentilhomme, mais si adonné à la médecine, + qu'étant enfant il faisoit des anatomies de grenouilles. (T.) + + [335] Une de ces filles fut mise par feu M. de Rohan auprès de + madame de Rohan, qui avoit été mariée fort jeune: ainsi madame + Pilou connut tout le monde à l'Arsenal. (T.) + + [336] _Calinage_, niaiserie, enfantillage, commérage et nullité + de la conversation bourgeoise de ce temps-là. + +Cette madame de La Fosse, pour reprendre le fil, n'étoit pas la plus +grande prude du royaume. Madame Pilou, par son moyen, eut bientôt un +grand nombre de connoissances, mais la plupart de la ville. +Insensiblement elle en fit aussi de la cour, et enfin elle parvint à +être bien venue partout, et chez la Reine-mère. + +Elle étoit fort embarrassée d'un certain brave, nommé Montenac, qui +vouloit enlever madame de La Fosse. Un jour ayant trouvé feu M. de +Candale: «Monsieur lui dit-elle, vous menez tous les ans tant de gens +à l'armée, ne sauriez-vous nous défaire de Montenac? Tous les ans vous +me faites tuer quelques-uns de mes amis, et celui-là revient +toujours.--Il faut, répondit-il, que je me défasse de deux ou trois +hommes qui m'importunent, et après je vous déferai de celui-là, car il +est raisonnable que mes importuns passent les premiers.» + +Elle a fait trois classes de tout le monde: ses inférieurs, à qui elle +fait tout le bien qu'elle peut; ses égaux, avec lesquels elle est +toute prête de se réconcilier quand ils voudront, et les grands +seigneurs, pour qui elle dit qu'on ne sauroit être trop fier en un +lieu comme Paris. Elle ne se mêle point de donner des gens à personne, +et ne veut point souffrir que des suivants ou des suivantes lui +viennent rompre la tête. Elle dit qu'il y a quelquefois de sottes gens +qui rient dès qu'elle ouvre la bouche, comme les badauds qui rient dès +que Jodelet paroît. + +La femme d'un procureur, laide comme un diable, qui avoit commencé +par des femmes qui n'avoient pas le meilleur bruit du monde, ne +pouvoit guère passer dans l'esprit de ceux qui ne la connoissoient pas +bien particulièrement, que pour une créature qui servoit aux +galanteries de tant de jolies personnes qu'elle fréquentoit. On a dit +de madame de La Maison-Fort qu'elle n'étoit plus si cruelle + + Depuis qu'elle fut à Saint-Cloud + Avec madame de Pilou. + +On a chanté: + + Brion soupire[337] + Et n'ose dire + A la Chalais qu'elle fait son martyre. + Un moment sans la voir lui semble une heure, + Et madame Pilou veut qu'il en meure. + + [337] M. d'Anville. Ils allèrent devant le prêtre pour se + fiancer. Là, il lui prit une faiblesse: il ne voulut pas passer + outre. (T.) + +Or, madame Pilou étoit la bonne amie de madame de Castille, mère de +madame de Chalais, et il ne faut point trouver étrange qu'elle fût +familière chez cette belle. Il lui arriva une fois une plaisante +aventure avec cette madame de Castille. Madame de Vaucelas, soeur de +M. de Châteauneuf, étoit après à louer d'elle une maison, qui est +devant la chapelle de la Reine, où M. de Châteauneuf a logé +long-temps. Elle envoya un matin un gentilhomme pour lui parler. +Madame de Castille, alors veuve, étoit encore au lit, et madame Pilou, +qui étoit couchée avec elle, lasse des barguigneries de cet homme, +mit la tête à demi hors du lit, et dit: «Allez, monsieur, allez, on ne +l'aura pas à meilleur marché.» Or, elle a la voix assez grosse. Cet +homme s'en retourne, et dit à madame de Vaucelas qu'il seroit inutile +de prétendre avoir meilleur marché de cette maison, qu'il avoit parlé +à madame de Castille, et que M. son mari, enfin, avoit dit qu'on n'en +rabattroit rien[338]. Cela fit d'autant plus rire que cette madame de +Castille étoit un peu galante. On en parla au moins avec Almeras, +homme riche, et M. de Bassompierre écrivoit de Madrid que le duc +d'Almeras faisoit soulever _Castille la vieille_[339]. + + [338] Il étoit aisé de s'y tromper, car elle est noire et barbue. + Il y a un vaudeville qui dit: + + Dame Pilou, pour paroître moins d'âge, + A fait raser le poil de son ... de son visage. (T.) + + [339] Il y a quelque duc d'un nom approchant en Espagne. (T.) + +J'ai ouï dire à Ruvigny que mesdames de Rohan et les autres galantes +de la Place[340] ne craignoient rien tant que madame Pilou, bien loin +qu'elle les servît dans leurs amourettes. Je sais de bonne part que +toute sa vie elle a prêché ses amies qui ne se gouvernoient pas bien. +«Enfin, disoit-elle, ne pouvant les réduire, je leur disois: Au moins +n'écrivez point.--Voire, me répondoient-elles, ne point écrire c'est +faire l'amour en chambrières.» Je sais bien qu'une fois, comme on lui +disoit: «Que ne dites-vous à une telle qu'elle se perd de +réputation?--La mère, répondit-elle, m'a pensé faire devenir folle, +voulez-vous que la fille m'achève?» + + [340] _La Place_ par excellence étoit alors la Place-Royale, + aujourd'hui si dédaignée. + +Elle parle aux princesses tout comme aux autres, et dit tout avec une +liberté admirable. Elle a dit un million de choses de bon sens. «Quand +je vois, disoit-elle, ces nouvelles mariées qui vont donnant du timon +de leur carrosse contre les maisons, je me mets à crier: Qui veut du +plomb? Plomb à vendre! plomb à vendre! Qui veut du plomb? Voici des +gens qui en vendent. Cependant il est certain qu'il ne se fait pas la +moitié des cocus qui se devroient faire, tant il y a de sots maris.» + + [1658] Elle conte qu'un paysan, avec qui elle a marié une + servante depuis un an, vint un jour lui demander si elle ne + connoissoit point quelque prêtre de Saint-Paul pour les démarier, + sa femme et lui; qu'à la vérité elle étoit grosse, mais qu'il + aime mieux prendre l'enfant. Ils avoient été mariés par un prêtre + de Saint-Paul. + + [1659 juin]. M. de Tresmes, duc à brevet, âgé de quatre-vingts + ans, tomba malade. Son fils, le marquis de Gèvres, va trouver + madame Pilou, et lui dit: «Je vous prie, parlez à mon père, il ne + veut point me voir. Mademoiselle Scarron (soeur du cul-de-jatte), + qu'il entretient, m'a mis mal avec lui; mais le pis c'est qu'il + ne veut rien faire de ce qu'il faut pour bien mourir.» Elle y va; + la première fois, elle fit venir les morts subites à propos, et + dit qu'on étoit bien heureux d'avoir le loisir de penser à soi. + Le malade dit qu'il se sentoit bien. Elle ne voulut pas pousser + plus loin. La seconde fois, elle presse davantage, et voyant que + cet homme disoit que les gens d'Eglise mêmes avoient des + maîtresses, elle marche sur le pied à Guénaut, afin qu'il + l'aidât. Au lieu de cela, le médecin dit: «Madame Pilou, vos + prônes m'ennuient.» Elle se retire et ne s'en mêle plus. Sur cela + on fait un conte par la ville, et que M. de Tresmes lui avoit + répondu: «Vous n'étiez pas aussi scrupuleuse il y a trente ans.» + Elle l'apprend à quelques jours de là; elle va voir. M. de + Langres, La Rivière; il avoit dîné assez de gens avec lui: «Ah! + dit-il, madame Pilou, je défendois votre cause.» Elle se met là + dans un fauteuil. «Je vous entends, lui dit-elle; je sais le + conte qu'on fait par la ville; je ne m'étonne pas que ces + bruits-là aient couru. Je me suis trouvée engagée avec des femmes + qui ont bien fait parler d'elles: j'ai fait ce que j'ai pu pour + les remettre dans le bon chemin; c'est ce qui est cause qu'on a + cru que j'étois de la manigance. Je vous laisse à penser si, avec + la beauté que Dieu m'avoit donnée, et de la naissance dont je + suis, j'eusse été bien venue à rompre avec elles à cause de cela. + Leurs gens croyoient que j'étois de l'intrigue; ils ont crié cela + partout: mais Dieu a permis que j'aie vécu quatre-vingts ans, + afin qu'on me fît justice. Ceux qui font ce conte-là n'oseroient + le faire en ma présence. Je sais toutes les iniquités de toutes + les familles de la ville et de la cour. Tel fait le gentilhomme + de bonne maison que je sais bien d'où il vient; à d'autres, je + leur montrerais que leur père étoit un cocu et un banqueroutier; + je les défie tous tant qu'ils sont.» Il y en avoit là de verreux + qui ne firent que rire du bout des dents. Le prince de Guémené y + étoit pour cocu, et l'abbé d'Effiat pour race de fous; son frère + est mort en démence. Il y en avoit encore d'autres. + + Un jour elle disoit, à propos de demi-fous, qu'il étoit difficile + de s'en garder. «Quand un homme a un chapeau vert, je ne m'y + saurois tromper; mais quand il n'a qu'un chapeau vert brun, il est + assez malaisé. Il m'est arrivé bien des fois, disoit-elle, que + lorsque j'y regardois de bien près, je trouvois que tel chapeau, + que je croyois noir, n'étoit que vert brun.» Elle dit que + naturellement elle _sent_ le sot, et que dès qu'il y en a + quelqu'un en une compagnie, elle l'évente tout aussitôt. + + Elle disoit que les amants entre deux vins sont les plus plaisants + de tous; elle appelle ainsi ceux qui sont quasi fous. «Ils me font + rire, dit-elle, car ils croient que personne ne voit ce qu'ils + font.» + + J'ai déjà dit, ce me semble, qu'elle ne voulut jamais faire devant + le cardinal de Richelieu les contes qu'elle savoit du feu + président de Chevry, après sa mort même, de peur de nuire à son + fils[341]. Elle a toujours été fort bien avec les gens de + finances; mais elle n'en a point profité: elle a servi beaucoup de + personnes en de grandes affaires, et n'a rien pris. + + [341] _Voyez_ l'article du président de Chevry, tome 1, page 261. + Il contient plusieurs traits singuliers que madame Pilou avoit + racontés à Tallemant sur ce financier. + +Elle dit que l'année de Corbie, durant le grand effroi qu'on eut à +Paris[342], elle s'en alla chez le feu président de Chevry, qui lui +dit: «Les ennemis viendront par la porte Saint-Antoine, et braqueront +leur canon qui _fessera_ dans toute la rue.--Il faut donc aller, +disois-je, dans les petites rues.--Un autre, me disoit-il, prendroit +les petites comme les grandes. Enfin, je retourne chez moi dans la rue +Saint-Antoine; il me fâchoit bien de désemparer; mon mari étoit malade +jusqu'à tenir le lit, il y avoit long-temps. Je lui dis: Mon pauvre +homme, il faut que je m'en aille, tu fermeras les yeux, et tu diras +que tu es mort.» + + [342] En 1636. Voyez _les Mémoires de Montglat_, à cette date. + +Ce mari mort, la voilà seule avec son fils, qui est un bon garçon, +fort simple, qui s'est jeté dans la dévotion. Ils ont du bien de +reste: tous les ans, s'ils vouloient, ils feroient quelque +constitution, mais ils aiment mieux donner aux pauvres. Leur dévotion +n'est point incommode. Madame Pilou est à son aise; à cause de cela on +l'appelle _la douairière de Pilou_. + +Elle disoit à ce garçon, qui se faisoit malade à force de courir à +toutes les dévotions: «Mon Dieu! Robert, à quoi bon se tourmenter +tant? veux-tu aller par-delà paradis?» Elle me disoit un jour: «Je lui +faisois hier des reproches de ce qu'il n'étoit point propre.--Madame +Pilou, m'a-t-il dit, donnez-vous patience; cela viendra avec le +temps.» Et il a cinquante-deux ans.» Elle avoit été fort long-temps à +le persuader de prendre un manteau doublé de panne. Le premier jour +qu'il le mit, on le prit pour un filou qui avoit volé ce manteau, et +on lui donna un coup de bâton sur la tête dont il pensa mourir. Il +pria sur l'heure qu'on ne courût pas après cet homme; et, croyant +mourir, il fit promettre à sa mère de ne le poursuivre point. Elle dit +que son fils fait un recueil de billets d'enterrement. + +Une fois qu'elle entendoit une femme de la ville qui, en parlant de je +ne sais combien de dames de grande condition, disoit: _Nous autres_, +etc. «Cela me fait souvenir, dit-elle, du conte qu'on fait d'un bateau +d'oranges qui alla à fond dans la rivière. Les oranges alloient sur +l'eau. Il y avoit (révérence de parler) un étron sec parmi elles; cet +étron disoit: _Nous autres oranges_ nous allons sur l'eau.» + +Depuis son veuvage elle dit que deux ou trois hommes l'ont voulu +épouser, «mais, soit dit à mon honneur, ils ont été tous trois mis aux +Petites-Maisons.» + +Elle m'a avoué, car j'en avois ouï parler par la ville, qu'il étoit +vrai que comme un soir un conseiller d'état, homme de quelque âge, la +ramenoit chez elle, elle étoit à la portière, et lui au fond, il la +prit par la tête, elle qui avoit plus de soixante-dix ans, et la baisa +tout son soûl, en lui disant sérieusement qu'il l'aimoit plus que sa +vie. Elle en fut si surprise qu'elle ne songeoit pas seulement à se +dépêtrer de ses mains; et elle arriva à sa porte, car il n'y avoit pas +loin, avant que d'avoir eu le loisir de lui rien dire. Elle ne l'a +jamais voulu nommer. Un jour, comme elle étoit chez la Reine, madame +de Guémené dit à Sa Majesté: «Madame, faites conter à madame Pilou +l'aventure du conseiller d'état.--Ne voilà-t-il pas, dit la bonne +femme, vous regorgez d'amants, vous autres, et dès que j'en ai un +pauvre misérable, vous en enragez.» A propos d'amants: elle dit +qu'elle a fait bâtir un hôpital pour mettre ceux à qui les femmes +arracheront les yeux pour leur avoir parlé d'amour; mais il n'y a que +des araignées dans ce pauvre hôpital. Au diable l'aveugle qu'on y a +encore mené. + +Le cardinal de La Valette, en colère contre elle pour quelque chose, +vouloit, disoit-il, la faire lier sur le cheval de bronze. + +L'abbé de Lenoncourt, le marquis présentement, se mit un jour à la +railler fort sottement. «Monsieur, lui dit-elle, avez-vous été +condamné par arrêt du parlement à faire le plaisant? car, à moins que +de cela, vous vous en passeriez fort bien.» + +Une fois madame de Chaulnes, la mère, lui dit quelque chose qui ne lui +plut pas. «Si vous ne me traitez comme vous devez, lui dit-elle, je ne +mettrai jamais le pied céans. Je n'ai que faire de vous ni de +personne: Robert Pilou et moi avons plus de bien qu'il ne nous en +faut. A cause que vous êtes duchesse, et que je ne suis que fille et +femme de procureur, vous pensez me maltraiter; adieu, madame, j'ai ma +maison dans la rue Saint-Antoine qui ne doit rien à personne.» Le +lendemain madame de Chaulnes lui écrivit une belle grande lettre, et +lui demanda pardon. + +Quand M. de Chavigny alla demeurer à l'hôtel de Saint-Paul, il trouva +madame Pilou quelque part et lui dit: «Madame, à cette heure que je +suis votre voisin, je prétends bien que vous me viendrez voir.» Elle y +va; mais elle ne fut point satisfaite de lui: il fit assez le fier. +Depuis cela, dès qu'il étoit en un lieu elle en sortoit. Enfin, à je +ne sais quelles accordailles, chez M. Fieubet, au fort de sa faveur, +il vit qu'elle s'étoit allée mettre à l'autre bout de la chambre; il +alla à elle fort humblement, et lui dit qu'il vouloit être son +serviteur. «Monsieur, répondit-elle, je ne suis qu'une petite +bourgeoise, vous êtes un grand seigneur, vous ne m'avez pas bien +traitée, vous ne m'y attraperez plus; je n'ai que faire de vous ni de +personne.» Il lui fit mille soumissions, et fit tout ce dont elle le +pria depuis cela. + +Elle dit qu'on ne doit point tant s'affliger pour ce qui arrive à nos +parents. «Une fois, disoit-elle, qu'on attrape le cousin-germain, +c'est bien fait de se déprendre. J'avois je ne sais quel parent qui +fut un peu pendu à Melun; sa soeur disoit qu'il avoit été mal +jugé.--A-t-il été confessé? lui dis-je. A-t-il été enterré en terre +sainte?--Oui.--Je le tiens pour bien pendu, ma mie.» + +Le curé de Saint-Paul s'avisa une fois de faire un prône contre la +danse; elle l'alla trouver et lui dit: «Mon bon ami, vous ne savez ce +que vous dites. Vous n'avez jamais été au bal; cela est plus innocent +que vous ne pensez. Je suis bien plus scandalisée, moi, de voir des +prêtres qui plaident toute leur vie les uns contre les autres.» Elle +se confesse à lui d'une plaisante façon; elle cause avec lui, et le +lendemain elle lui dit: «Hier, je vous dis tous mes sentiments; j'y +ajoute encore cela, et j'en demande pardon à Dieu.» + +«Quand je passe par les rues, disoit-elle une fois, je vois des +laquais qui disent: Bon Dieu! la laide femme!--Je me retourne. +Vois-tu, mon enfant, je suis aussi belle que j'étois à quinze ans, +quoique j'en aie plus de soixante-douze. Il n'y a que moi en France +qui se puisse vanter de cela.» Elle disoit qu'il n'y avoit personne au +monde qui se fût si bien accommodé qu'elle de deux fort vilaines +choses, de la laideur et de la vieillesse. «Cela me donne, +disoit-elle, un million de commodités: je fais et dis tout ce qu'il +me plaît.» Elle est gaie, et ne craint point du tout la mort: elle +danse le branle de la torche, quand elle est en liberté, et dit que la +torche ne lui manque jamais à proprement parler. «Je suis, dit-elle, +le guéridon de la compagnie[343].» + + [343] Le branle étoit une ronde où les danseurs et danseuses se + tenoient tous par la main. Dans le branle de la torche le danseur + portoit un chandelier, une torche ou un flambeau allumé. Ce + passage de Tallemant est obscur aujourd'hui que ces usages + anciens sont oubliés. Le mot _guéridon_ désigne vraisemblablement + une personne qui, durant le branle, étoit placée au centre du + cercle. + +Pourvu que ce ne soit pas par extravagance, elle approuve fort les +mariages par amour; «car, dit-elle, voulez-vous qu'on se marie par +haine?» + +Son fils ayant ouï dire qu'on l'avoit mise dans un roman, croyoit que +c'étoit une étrange chose, et s'en vint lui dire: «Jésus! madame +Pilou! on vous a mis dans un roman.--Va, va, lui dit-elle, la comtesse +de Maure y est bien[344].» Cela l'arrêta tout court, car c'est aussi +une dévote. Ce roman, c'est la Clélie de mademoiselle de Scudéry, où +elle s'appelle _Arricidie_, et y est fort avantageusement, comme une +philosophe et une personne de grande vertu. Elle l'en alla remercier, +et lui dit: «Mademoiselle, d'un haillon vous en avez fait de la toile +d'or.» L'autre lui voulut dire: «Madame, mon frère a trouvé que votre +caractère[345], etc.--Voire, votre frère, je ne connois point votre +frère; c'est à vous que j'en ai l'obligation. A cela, en vérité, j'ai +reconnu que j'avois bien des amis; car il n'y a pas jusqu'à la Reine +qui ne s'en soit réjouie avec moi. Voilà le fruit qu'on retire de ne +faire de mal à personne. Une fois, ajouta-t-elle, je me trouvai +embarrassée au Palais-Royal, à la mort du cardinal de Richelieu, avec +bien des femmes entre des carrosses. Un homme me prend, et me porte +jusque dans la salle où l'on voyoit son effigie. Je regarde cet homme. +Il me dit: Vous avez autrefois pris la peine de solliciter pour moi, +je vous servirai en tout ce que je pourrai.» + + [344] Elle y est quelque part comme un million d'autres. (T.) + + [345] Mademoiselle de Scudéry faisoit paroître ses ouvrages sous + le nom de Georges de Scudéry, son frère. On savoit jusqu'à + présent peu de choses sur cette bonne madame Pilou, qui a fourni + à Tallemant l'un de ses plus curieux articles. Cependant Sauval + nous avoit appris qu'elle jouoit un rôle dans un roman de + mademoiselle de Scudéry. «La vieille madame Pilou, dit-il, + célèbre dans le Cyrus, sous le nom d'_Arricidie_ et de la _Morale + vivante_, m'a dit qu'en sa jeunesse, etc.» (_Sauval_, _Antiquités + de Paris_, t. 1, p. 189.) + +C'est la plus grande accommodeuse de querelles qui ait jamais été: il +y a bien des familles qui lui sont obligées de leur repos. On la +choisit toujours pour dire aux gens ce qu'il leur faut dire. Madame +d'Aumont, veuve de M. d'Aumont, dont nous avons parlé, dit: «Quand +madame Pilou n'y sera plus, qui est-ce qui fera justice aux gens?» +Elle ne se veut point mêler de donner des valets; elle dit qu'on en a +toujours du déplaisir. + +Un jour elle tomba dans la boue, en allant au sermon aux Minimes de la +Place-Royale: une autre fût retournée chez elle; mais elle, bien loin +de cela: «Il faut profiter de ce malheur, dit-elle, je me ferai bien +faire place.» Elle étoit si sale et si puante que tout le monde la +fuyoit; elle eut de la place de reste. + +Quand elle voit des gens qui sont quelque temps dans la mortification, +et qui après retournent à leur première vie: «Ils font, dit-elle, +comme l'ânesse de ma cousine Passart. Cette bête avoit un ânon: on +enferme son petit, et on la charge de tout ce qu'il falloit pour aller +dîner à demi-lieue d'ici. Elle va bien jusqu'à la moitié du chemin; +mais se ressouvenant de son ânon, elle fait trois sauts, et vous jette +toute la provision dans la boue. Eux aussi vont fort bien quelque +temps, puis tout d'un coup ils jettent le froc aux orties, dès qu'ils +se ressouviennent de leur ânon.» + +Elle disoit à M. le Prince, en 1652: «Vous voulez, dites-vous, ruiner +le cardinal; ma foi vous vous y prenez bien. Tout ce que vous faites +ne sert qu'à l'affermir de plus en plus: vous vous faites craindre à +la Reine, et elle croit, plus elle va en avant, que sans cet homme +vous lui feriez bien du mal.» + +Elle ne se put tenir d'aller au sacre du Roi, quoiqu'elle eût +soixante-seize ans: il est vrai que rien ne lui fait mal. On est bien +aise qu'elle aille partout, et on dit, quand il est arrivé quelque +chose d'extraordinaire: «Madame Pilou sera bonne sur cela.» Elle alla +à Meudon chez madame de Guénégaud pour quelques jours, pour mettre +dans du marc un bras qu'elle avoit eu démis pour avoir versé en +carrosse. M. Servien fit quelque régal où madame Pilou se trouva. Il +lui fit des offres de service. Elle lui dit: «Je vous en remercie, +gardez cela pour d'autres; Robert Pilou et moi avons du bien plus +qu'il ne nous en faut: faites-moi toujours votre visage de Meudon: +quand vous me verrez ne tressaillez point, car je n'ai rien à vous +demander. Il n'y a peut-être que moi en France qui vous ose parler +comme cela.» + +Une des demoiselles de Mayerne dont nous avons parlé fut mariée en +Angleterre avec un Italien, nommé le chevalier Brendi, qui a fait +_l'Éromène_. Cette femme et madame Pilou avoient toujours eu soin de +s'écrire. Au bout de quarante ans elles revinrent à se voir à Paris; +jamais on n'a vu une telle joie. Cela ne dura guère, car la Brendi, +étant en nécessité, alloit en Suisse vivre dans une terre de sa nièce +de Mayerne, riche héritière. + +Il y a deux ans que madame Pilou trouva cinq cents livres à dire d'une +somme qu'on lui avoit donnée à garder. Or, il n'y avoit que sa +servante à qui elle se fioit comme à elle-même qui eût eu la clef de +son cabinet. Cette fille, qui, en effet, étoit innocente, fit la fière +assez sottement. Il y avoit tout sujet de croire que c'étoit elle. +Elle la renvoya, et, bien loin de la mettre en justice comme on le lui +conseilloit, elle lui paya deux cents livres qu'elle lui devoit de ses +gages, disant: «Je ne veux point qu'on dise que j'ai fait une querelle +à ma servante pour ne lui pas payer ses gages.» Depuis, il se trouva +que celui-là même qui avoit donné à madame Pilou cet argent à garder, +avoit escamoté ces cinq cents livres qui étoient dans un petit sac; et +que, s'en repentant après, il les lui rapporta, en disant de méchantes +excuses. Elle rappelle sa servante, la prie d'oublier le passé, lui +confirme la parole qu'elle lui avoit donnée de lui laisser deux cents +livres de rente viagère et cent écus en argent, et pour la soulager +elle prit une petite servante encore. + +La pauvre madame Pilou fut surprise à Saint-Paul d'un si grand +débordement de bile qu'elle en tomba de son haut[346]; revenue, elle +se confessa sur l'heure; elle n'en fut malade que dix ou douze jours. +Toute la cour l'alla voir; la Reine y envoya. Le Roi en passant +arrêtoit, et envoyoit savoir comme elle se portoit. M. Valot, premier +médecin du Roi, y fut de leur part. Des gens qui ne la voyoient point +y allèrent; c'étoit la mode. Il en arriva quasi autant l'année passée, +qu'elle eut un rhumatisme dont elle se porte bien; quoiqu'elle ait +quatre-vingts ans, elle est allée à Saint-Paul rendre grâces à Dieu +avec un manteau de chambre noir doublé de panne verte; c'est une +antiquaille qu'elle a il y a long-temps. Elle a une maison aussi +propre qu'il y en ait à Paris. + + [346] A la Pentecôte de l'année 1656. (T.) + +Depuis peu, je ne sais quelle femme, qui n'est plus guère jeune, est +allée la voir toute parée de pierreries du Temple[347], et lui a dit +que la grande réputation qu'elle avoit, etc. Après elle lui a demandé +si elle ne connoissoit personne qui fût curieux de parfums de gants +d'Espagne, de pastilles de bouche et autres choses semblables; que le +secrétaire de l'ambassadeur du Portugal en faisoit venir d'admirables. +Madame Pilou lui dit: «N'avez-vous que cela à me dire?--Hé! madame, +répondit cette femme, comme vous êtes bonne amie, et que tout le +monde dit que vous conseillez si bien les gens, je voudrois bien +vous demander par quel moyen je pourrois me séparer d'avec mon +mari.--Comment s'appelle-t-il?--Ha! madame, je n'oserois vous +dire son nom.--Les noms ne sont faits que pour nommer les gens, +dites?--Vraiment, madame, je n'oserois.» Enfin, après bien des façons, +elle dit en faisant la petite bouche, qu'il s'appelle M. Wist. «Je ne +me mêle point de démarier les gens.» Un autre jour elle revint, et dit +à madame Pilou qu'elle la viendroit divertir quelquefois avec son +luth, qu'elle en jouoit passablement. «Je me passerai bien de vous et +de votre luth, lui dit madame Pilou, car vous m'avez toute la mine de +ne valoir rien, et ce secrétaire de l'ambassadeur est sans doute votre +galant.--Il est vrai, dit l'autre, qu'il m'a aimée; mais je vous jure +que c'est le seul qui ait eu quelque chose de moi.--Ma mie, dit madame +Pilou, il y a plus loin de rien à un que d'un à mille.» Et sur cela +elle la pria de se retirer. + + [347] Pierres fausses. Il y a un homme au Temple qui a trouvé le + secret de colorer les cristaux. (T.) + +Une autre fois il vint une femme d'âge qui se faisoit appeler madame +la marquise de...... Elle fit bien des compliments à madame Pilou sur +sa réputation. La bonne femme lui dit brusquement: «Madame, vous êtes +venue ici pour quelqu'autre chose.--Madame, dit l'autre, puisque vous +voulez que je vous parle franchement, c'est que je me veux remarier. +J'ai huit enfants; mais je fais quatre filles religieuses, un fils +d'église, et un autre chevalier de Malte: j'ai bien trois mille livres +de rente: il est vrai que j'ai aussi quelques affaires. Comme vous +connoissez bien des gens, madame, je voudrois que vous me trouvassiez +quelque conseiller ou quelque président bien accommodé, car le comte +celui-ci, et le marquis celui-là, me veulent bien, mais j'aime mieux +demeurer à Paris.--Jésus! madame, dit madame Pilou, vous moquez-vous +de vous vouloir remarier? Vous êtes vieille et laide.--Hé! madame, +répondit cette femme, je n'ai point de cheveux gris, regardez, et +voilà encore toutes mes dents.--Cela n'y fait rien, reprit la bonne +femme, voilà encore toutes les miennes, et j'ai pourtant quatre-vingts +ans. Allez, madame, vous serez aussi bien à la campagne qu'à Paris: +épousez ce marquis, épousez ce comte si vous voulez, je ne me mêle +point de faire des mariages, et je me garderois bien de conseiller aux +gens de vous épouser.» + +«Il a fallu, disoit-elle, que je vécusse jusqu'à quatre-vingts ans +pour désabuser le monde. On m'a crue une intrigante, moi qui toute ma +vie n'ai fait que prêcher ces sottes femmes, sans y rien gagner: +j'étois comme la servante de l'Arche, quand j'avois chassé les bêtes +d'un endroit, elles y revenoient aussitôt.» + +La pauvre madame Pilou déchoit furieusement: il falloit qu'elle +mourût, il y a dix ans, quand le Roi et la Reine-mère, en passant +devant chez elle, envoyoient savoir de ses nouvelles, et que toute la +cour y alloit[348]; elle avoit alors une fluxion sur les jambes qui la +retenoit au logis. Dès que ses jambes l'ont pu porter, elle a couru +partout. Elle a un défaut, c'est qu'elle n'a jamais su aimer à lire, +ni à entendre lire. Elle s'ennuie dans sa maison; cependant, +quoiqu'elle ait fort bon sens, elle n'a plus guère de mémoire: elle ne +voit quasi plus ni n'entend. Il faut qu'elle soit de bonne pâte, car +à quatre-vingt-six ans elle eut un vomissement effroyable, et après un +dévoiement par bas, pour avoir allumé sa bougie à une chandelle +empoisonnée que des laquais avoient fait faire pour endormir un de +leurs camarades. Il y étoit entré de l'arsenic; elle fut purgée pour +long-temps. Une fois en visite elle se mit à conter une histoire d'une +fille à qui un amant étoit tombé sur la tête, dont elle étoit morte, +comme elle montoit en carrosse. Elle y mit trop de circonstances, et +on ne se soucioit guère de la personne qui n'étoit pas trop connue. +Elle s'en aperçut, et s'en tira en concluant ainsi: «C'est pour vous +apprendre, messieurs et mesdames, à craindre plus les amants que vous +ne les avez craints jusqu'à cette heure.» + + [348] Ce passage a été écrit par Tallemant à la marge du + manuscrit, vers 1663 ou 1664. La Reine-mère mourut en 1666; cette + circonstance fixe l'époque de la décrépitude de l'intéressante + madame Pilou. + + + + +BORDIER ET SES FILS. + + +Bordier, aujourd'hui intendant des finances, est fils d'un chandelier +de la Place Maubert qui le fit étudier. Il fut quelque temps avocat; +puis s'étant jeté dans les affaires, il y fit fortune, et fut +secrétaire du conseil. Il n'y a pas plus de dix ans que son père étoit +mort. Il fut long-temps fâché contre son fils, de ce que, pour +l'obliger à se défaire d'une charge de crieur de corps, il lui avoit +suscité un homme par qui il lui en avoit tant fait offrir, qu'enfin le +bonhomme l'avoit vendue. Ce chandelier étoit fort charitable: son fils +lui a toujours porté respect. + +Il lui arriva une fâcheuse aventure du temps du cardinal de Richelieu. +Son Eminence, en revenant de Charonne, pensa verser dans le faubourg +Saint-Antoine, qui alors n'étoit point pavé; au moins n'y avoit-il +qu'une chaussée fort étroite au milieu, et dont le pavé étoit tout +défait. Le cardinal le voulut faire paver, et demande à Bordier qu'il +avançât dix mille écus pour cela; ce fut à l'Arsenal qu'il lui parla. +Bordier lui dit qu'il n'en avoit point. Le satrape n'avoit pas +accoutumé d'être refusé: le voilà en colère; il relègue Bordier à +Bourges. En cette extrémité notre nouveau riche a recours à +mademoiselle de Rambouillet[349]; car ses affaires dépérissoient. Il +avoit déjà en quelque rencontre éprouvé la bonté et le crédit de cette +demoiselle. Elle fit si bien, par le moyen de madame d'Aiguillon, +qu'elle obtint le rappel de Bordier; mais pour se raccommoder avec le +cardinal, il fallut qu'il avouât qu'il avoit perdu le sens, que +ç'avoit été un aveuglement, et qu'il se mît à genoux. Mademoiselle de +Rambouillet n'en fut guère bien payée; car M. de Rambouillet ayant eu +affaire de cet homme quelque temps après, il en fut traité si +incivilement, qu'il demanda à celui qui le menoit[350] si c'était bien +M. Bordier à qui il avoit parlé. + + [349] Julie d'Angennes, depuis marquise de Montausier. + + [350] On a vu que le marquis de Rambouillet, sur la fin de sa + vie, étoit presque aveugle. + +Laffemas fit cette épigramme: + + Bordier pleure sa décadence, + Au lieu de se voir élevé + Par les degrés à l'intendance, + Il est tombé sur le pavé. + A l'Arsenal un coup de foudre + A pensé le réduire en poudre, + A faute de s'humilier. + C'est son arrogance ordinaire; + Pour être fils d'un chandelier, + Il a bien manqué de lumière. + +A propos de cela, Bordier maria, en 1659, sa nièce Liébaud, fille de +sa soeur, à Lamezan, lieutenant des gendarmes. Madame Pilou, voyant +qu'on mettoit des armes et des couronnes au carrosse, dit chez madame +Margonne, bonne amie de Bordier: «Ma foi! cela sera plaisant de voir +ses armoiries. Qu'y mettront-ils? Trois chandelles.» Cela déplut +furieusement à madame Margonne, car il y avoit du monde; la bonne +femme s'en aperçut, et dit en riant: «Voyez-vous, il est permis de +radoter à quatre-vingt-deux ans; il y en a bien qui radotent plus +jeunes.» + +C'est un homme fier, civil quand il veut, mais qui se prend fort pour +un autre en toute chose. Il veut faire le plaisant, et il n'y a pas un +si méchant plaisant au monde. Il a fait au Raincy une des plus grandes +folies qu'on puisse faire; cela l'incommodera à la fin, car il faut +bien de l'argent pour entretenir cette maison. Il est vrai que le lieu +est fort agréable, et que, malgré le peu d'eau, le terrain fâcheux +pour cela et pour les terrasses, et toutes les fautes qu'il y a à +l'architecture, c'est une maison fort agréable. On dit qu'elle lui +coûte plus d'un million. + +Cet homme n'est pas heureux en enfants. L'aîné, qui est une pauvre +espèce d'homme, s'est marié pour lui faire dépit, et voici d'où cela +vient. Ce garçon devint amoureux de la fille du premier lit d'un M. +Margonne, receveur-général de Soissons. La seconde femme de ce +Margonne, dont nous parlerons ailleurs, étoit la bonne amie, pour ne +rien dire de pis, de Bordier: ils étaient voisins. La fille étoit bien +faite, elle a beaucoup d'esprit et beaucoup de coeur. Le jeune homme +ne lui parle point de sa passion: il lui portoit trop de respect; mais +assez d'autres lui en parloient. Cela dura quatre ans qu'elle évitoit +toujours sa rencontre, et on ne lui sauroit rien reprocher. Le fils en +parle, ou en fait parler à son père, qui va trouver madame Pilou, et +lui dit: «Après avoir bâti le Raincy (voyez la vanité de l'homme), +irois-je dire à la Reine: Madame, je marie mon fils à Anne Margonne?» +Madame Pilou se moqua de lui, et lui dit que la Reine n'avoit que +faire à qui il mariât son fils, et lui chanta sa gamme comme il +falloit. + +On dit à mademoiselle Margonne que si elle vouloit on l'enlèveroit. +Elle répondit qu'on s'en gardât bien, et qu'elle ne le pardonneroit +jamais. Ce garçon désespéré se jette dans un couvent; le père ne +savoit où il en étoit. La demoiselle ne l'ignoroit pas, et si elle eût +daigné avertir le jeune homme d'y demeurer encore quelque temps, le +bonhomme eût consenti à tout; mais cette fille, qui avoit l'âme bien +faite, ne voulut jamais rien faire qui ne témoignât du courage. Enfin +il vint à dire qu'il lui donneroit sa charge de conseiller au +Parlement avec douze mille livres de rente, et qu'on fît l'affaire +sans l'obliger de signer. La fille, qui se conseilloit à sa +belle-mère, car le père n'en savoit rien, voyant que cette femme, qui +pourtant ne manque pas de sens, s'ébranloit, a vite recours à madame +Pilou, qui fut de l'avis de la fille. Elle disoit: «Ou il me +demandera, son manteau sur les deux épaules, et comme on a accoutumé +de faire, ou il ne m'aura pas.» + +Nolet, premier commis de M. Jeannin, et alors commis de Fieubet, son +oncle, se présenta: on fit le mariage. Madame Pilou fit l'affaire et +la proposa. Bordier, au désespoir, s'en va en Hollande, et +mademoiselle de Hère a fait depuis ce que mademoiselle Margonne +n'avoit pas voulu faire. Ce qui l'avoit le plus irritée contre +Bordier, c'est que cet homme, qui disoit qu'il ne souhaitoit rien tant +qu'une belle-fille comme elle, dès qu'il vit son fils épris, il la +traita le plus incivilement du monde, elle qui en usoit si bien. Elle +a de l'esprit, de la vertu, du coeur; c'est une personne fort +raisonnable. Elle a eu du bonheur, car elle vit doucement avec son +mari qui l'estime fort, et elle est estimée de toute la famille à tel +point, qu'elle y est comme l'arbitre de tous leurs différends, et +Bordier a été contraint de vendre sa charge: le jeu et les femmes +l'ont incommodé, et on doute que le père soit à son aise. Cet homme +n'en usa point mal en l'affaire de son fils, car il ne s'emporta +point, ne dit rien contre la personne; aussi auroit-il eu tort. Depuis +il le lui a pardonné; mais il n'y a pas de cordialité entre eux. + +Avant la révocation des prêts, cet homme craignoit le serein, se +serroit le nez quand le serein le surprenoit à l'air: il avoit sans +cesse des étouffements. Depuis, quand il a fallu songer tout de bon à +s'empêcher de donner du nez en terre, il n'a plus craint le serein, +et n'a pas eu le moindre étouffement. + +Son second fils, qu'on appelle M. de Raincy, étant allé à Rome, y +passa pour le plus fou des François qui y eussent encore été. Il avoit +mis des houppes rouges[351] à ses chevaux de carrosse comme un homme +de grande qualité: le Barigel lui en parla. Il lui ouvrit une cassette +pleine de louis, et lui dit tout bas: «Qui a cela à dépenser en un +voyage de Rome, peut mettre telles houppes qu'il lui plaît à ses +chevaux.» Le Barigel vit bien que c'étoit un extravagant, et le laissa +là. Il fit le galant de la princesse Rossane, et, pour faire +connoissance, il battit un des estafiers de cette princesse en sa +présence; et, un jour qu'elle ne le regarda pas au Cours, il se mit +les pieds sur la portière, et le chapeau renfoncé dans sa tête, et la +morgua. Elle en rit. Il avoit accoutumé son cocher à courir à toute +bride contre les carrosses où il y avoit des gens avec des lunettes +sur le nez comme on en voit en quantité en ce pays-là. Il avoit une +canne qu'il mettoit en arrêt comme une lance, et crioit: _Au faquin, +au faquin!_ Entre chien et loup, il alloit par certaines rues tout nu, +enveloppé d'un drap qu'il ouvroit quand il passoit quelque femme. +L'opinion que l'on avoit que c'étoit un fou achevé lui sauva la vie, +autrement on l'eût assommé de coups. Il fit faire des soutanes de +tabis pour lui et pour quelques autres, afin de faire _fric fric_ la +nuit, et faire peur aux Italiens. De retour, comme on l'obligeoit à +jouer trop tard à sa fantaisie chez son père, il fit apporter son +peignoir et mettre ses cheveux sous son bonnet. Le père, qui est fier +aux autres, se laisse mâtiner à ce maître fou. Il se délecte de passer +pour impie, et il tourmente son père et lui veut faire rendre compte, +quoiqu'il eût un carrosse à quatre chevaux entretenu, lui, un +valet-de-chambre et trois laquais nourris, avec huit mille livres pour +s'habiller et pour ses menus plaisirs. + + [351] Cela est de grande qualité à Rome. Pour rire on l'a appelé + un temps _le chevalier Bordier_; il avoit été à l'Académie. (T.) + +Une fois il parla d'amour à une femme qui ne l'ayant pas autrement +écouté, il se mit à se promener à grands pas une heure durant tout +autour de la chambre, frottant tous les murs, et sans rien dire. Elle +s'en moqua fort, et il fut contraint de la laisser là. + +Il fut une fois une heure entière à chanter devant une barrière de +sergents: + + Les recors et les sergents + Sont des gens + Qui ne sont point obligeants. + +Enfin le sergent commença à vouloir prendre la hallebarde, et le +cocher à toucher. + +Ce n'est pas qu'il manque d'esprit, il en a assez pour faire de +méchants vers. Ceux qui le fréquentent disent qu'il n'a pas l'âme mal +faite. Pour moi, je trouve qu'il fait si fort le marquis, que +j'aurois, toutes les fois que je le vois, envie de lui dire +l'épigramme de Laffemas. + +Il lui arriva, au printemps de 1658, une querelle avec La Feuillade +dont le monde ne fut nullement fâché. Il devoit aller avec madame de +Franquetot et madame Scarron cul-de-jatte[352], au Cours ou quelque +autre part; mais les dames vouloient acheter des coiffes et des +masques en passant. La Feuillade y vint faire visite. Raincy, qui fait +l'homme d'importance, sans considérer que l'autre étoit plus de +qualité que lui et assez mal endurant, dit à ces dames qu'il seroit +temps de partir, et que, pour peu qu'elles ne trouvassent par hasard +des coiffes et des masques à leur fantaisie, il se passeroit quelques +heures à cette emplète; après il se mit à contrefaire les +_niépesseries_ de femmes. La Feuillade, qui ne trouvoit pas cela trop +plaisant, dit: «Vous pourriez ajouter encore que la flèche se pourroit +bien rompre.--En ce cas-là, dit Raincy en goguenardant, elles auroient +l'honneur de ma conversation, qui n'est pas trop désagréable.--Ma foi! +répliqua La Feuillade, pas si agréable aussi que vous penseriez bien;» +et lui dit quelque chose encore sur ce ton-là, puis finit ainsi: +«Mesdames, il faut vous laisser partir, aussi bien monsieur que voilà +ne se trouveroit peut-être pas trop bien de notre conversation.» +Raincy a été si bon que de s'en plaindre au maréchal d'Albret, à cause +qu'il le connoissoit. Cela est ridicule, car il semble qu'il ait +prétendu qu'on en fît un accommodement. Le maréchal d'Albret en a +parlé à La Feuillade, qui a répondu «que tout ce qu'il pouvoit, +c'étoit de saluer Raincy quand Raincy le salueroit.» + + [352] Madame Scarron, qui fut depuis la célèbre madame de + Maintenon. + +Il sera quelquefois trois heures sans dire un mot, même en visite. +Une fois il fut comme cela chez M. Conrart, qui dit après: «Il y a des +gens qui acquièrent de la réputation en parlant; celui-ci en croit +acquérir en ne parlant pas.» Il ne parle effectivement qu'où il +s'imagine qu'on l'admirera. Scudéry, sa soeur, Chapelain et Conrart +même l'achevèrent en louant une élégie, ou plutôt un centon qu'il +avoit fait. + +Bordier le père étant mort en 1660, ses enfants et ses gendres Morain +et Gallard, tous deux maîtres des requêtes, furent assez fous pour +mettre des couronnes à ses armes. Cela fit renouveler cent choses à +quoi on n'auroit peut-être pas pensé. + +Le Raincy emploie tout son temps à s'habiller. Quelquefois il n'est +pas prêt à quatre heures du soir. Il est mort assez jeune. Le curé de +Saint-Gervais, Sachot, qui le connoissoit et qui étoit son curé, lui +alla déclarer qu'il falloit songer à sa conscience: il n'y vouloit pas +entendre. Cet homme eut l'adresse de le gagner; il lui parla de sa +jeunesse, de ses études, de son esprit et de ses vers, qu'il mit +au-dessus de ceux d'Horace; après il en fit tout ce qu'il voulut, et +lui donna une telle crainte des jugements de Dieu, que l'autre, pour +se mortifier, fit sa confession à genoux nus sur le carreau. Bordier +l'aîné n'a pas laissé de demeurer à son aise; il a quatre cent mille +livres de bien, et s'est fait président de la cour des aides: c'est un +fort bonhomme. Il a de l'amitié pour moi parce que mademoiselle +Margonne est ma bonne amie. Il parle d'elle avec respect. + + + + +M. ET MADAME DE BRASSAC. + + +M. de Brassac étoit un gentilhomme de Saintonge, qui tenoit rang de +seigneur. Durant les guerres de la religion, comme il étoit encore +huguenot, il fut gouverneur de Saint-Jean-d'Angely. Il étoit hargneux, +toujours en colère, et, quoiqu'il eût étudié, il n'avoit pourtant +point pris le beau des sciences et des lettres. On dit qu'un jour que +ceux de la Maison-de-Ville s'assembloient pour faire un maire, il leur +dit: «Allez, messieurs, allez, et faites un maire qui soit homme de +bien.--Oui, oui, monsieur, répondirent-ils, nous en ferons un qui ne +sera point rousseau.» Or, il l'étoit en diable. + +Il épousa la soeur du marquis de Montausier, père de celui +d'aujourd'hui, dont il n'a pas eu d'enfants. Ce M. de Montausier, son +beau-frère, avoit une femme catholique, soeur de Des Roches Bantaut, +lieutenant de roi de Poitou, de la maison de Châteaubriant. M. de +Brassac la fit huguenote, et depuis il changea de religion avec sa +femme, et vouloit persuader à cette dame de changer encore, ce qu'elle +n'a jamais voulu faire. Le père Joseph prit ce M. de Brassac en +amitié, lui fit avoir l'ambassade de Rome, puis le gouvernement de +Lorraine, et enfin le gouvernement de Saintonge et d'Angoumois, avec +la surintendance de la maison de la Reine: et quand madame de Brassac +fut faite dame d'honneur, M. de Brassac eut le brevet de ministre +d'État. + +Madame de Brassac étoit une personne fort douce, modeste, et qui +sembloit aller son grand chemin; cependant elle savoit le latin, +qu'elle avoit appris en le voyant apprendre à ses frères: il est vrai +qu'à l'exemple de son mari, elle n'avoit rien lu de ce qu'il y a de +beau en cette langue, mais s'étoit amusée à la théologie, et un peu +aux mathématiques. On dit qu'elle entendoit assez bien son Euclide. +Elle ne songeoit guère qu'à rêver et à méditer, et avoit si peu +l'esprit à la cour, qu'elle ne s'étoit corrigée ni de l'accent +landore[353] ni des mauvais mots de la province. J'ai dit ailleurs +comme madame de Senecey fut chassée. Le cardinal jeta les yeux sur +madame de Brassac; je veux croire que le père Joseph n'y nuisit pas. +Elle dit au cardinal qu'elle se sentoit plus propre à une vie retirée +qu'à la vie de la cour; qu'il en trouveroit d'autres à qui cette +charge conviendroit mieux; et qu'au reste elle ne pouvoit lui faire +espérer de lui rendre auprès de la Reine tous les services qu'il +pourroit peut-être prétendre d'elle. Cela n'y fit rien: la voilà dame +d'honneur. Elle s'y comporta si bien qu'elle contenta la Reine et le +cardinal, quoique l'Evangile dit que nul ne peut servir à deux +maîtres. La Reine s'en louoit à tout le monde: ce n'étoit pas peu pour +une personne qui avoit été mise auprès d'elle de la main de son +ennemi. Si madame de Brassac entra dans cette charge sans beaucoup de +joie, elle en sortit aussi sans grande tristesse. Le Roi mort, on fit +revenir tous les exilés, durant le règne de peu de jours de M. de +Beauvais. Madame de Senecey fit plus de bruit que toutes les autres +ensemble. Elle avoit été assez adroite pour faire accroire à la Reine +que ç'avoit été pour l'amour d'elle qu'on l'avoit chassée, et c'étoit +pour l'intrigue de La Fayette. On lui destine la place de madame de +Lansac, gouvernante du Roi; mais elle, qui connoissoit bien à qui elle +avoit affaire, dit qu'elle ne reviendroit point si on ne la +rétablissoit dans sa charge. La Reine disoit: «Mais je suis la plus +satisfaite du monde de madame de Brassac; le moyen de la chasser? +Cependant madame de Senecey ne veut pas revenir autrement.» Elle se +résout donc à donner congé à madame de Brassac, en lui disant qu'elle +étoit très-contente d'elle, mais que madame de Senecey le vouloit. +Voilà madame de Senecey en la place de madame de Brassac et de madame +de Lansac. Madame de Brassac se retire avec son mari, qui étoit encore +surintendant de la maison de la Reine. Il mourut un an ou deux après, +et elle ne lui survécut guère. + + [353] Manière de parler traînante. + + + + +ROUSSEL (JACQUES). + + +Roussel étoit fils d'un honnête bourgeois de Châlons, qui, par mauvais +ménage ou autrement, fut contraint de faire banqueroute, si bien que +M. Ostorne, greffier de Sédan, prit son fils comme par pitié, et le +donna à M. de Gueribalde, qu'il avoit en pension chez lui avec +beaucoup d'autres, pour aller au collége avec eux, et leur porter +leurs porte-feuilles. Or, comme il arrive quelquefois que les valets +ont autant ou plus d'esprit que leurs maîtres, il profita plus qu'eux +au collége, et devint si habile, principalement en grec, que feu M. de +Bouillon[354] lui donna sa bibliothèque à gouverner, avec deux cents +livres de pension. Voilà son premier établissement. Ensuite M. Ostorne +le considéra davantage, et le fit manger à table avec les +pensionnaires; il leur faisoit répétition, et avoit vingt écus de +chacun par an. Après avoir été quelques années en cet état, il vint à +se débaucher; de sorte qu'il faisoit fort mal son devoir, et ne +revenoit que la nuit. Ensuite il fut fait régent de la première. +Durant ce temps-là il vint des seigneurs polonois à Sédan, qui le +prirent pour les instruire; et comme on ne touche pas toujours de +l'argent à point nommé quand il vient de si loin, et que peut-être il +leur faisoit faire la débauche, il fut contraint de s'engager pour +eux, et la somme montoit à trois ou quatre mille francs. Ces messieurs +les Polonois, voyant que leur argent ne venoit point, partirent sans +dire adieu. Roussel, mis en action par les créanciers, qui se +saisirent de sa personne, obtint délai, et s'achemina en Pologne, où +les autres s'étoient déjà rendus. Ils le reçurent avec toute la +civilité imaginable, et ne lui rendirent pas seulement la somme dont +il avoit répondu, mais lui payèrent largement son voyage pour l'aller +et pour le retour. Cependant Roussel, qui étoit adroit et +entreprenant, ayant rencontré une heureuse conjoncture pour lui, car +il étoit question d'élire un roi, et il étoit très-versé à faire des +harangues, se fit connoître des principaux palatins du pays; de sorte +qu'à son retour en France il quitta la poussière de l'école, et alla +trouver le cardinal de Richelieu, à La Rochelle, à qui il dit qu'il +avoit pouvoir de faire roi de Pologne qui il lui plairoit, et lui +montra quelques pièces par écrit pour justifier ce qu'il disoit. Le +cardinal, qui le prenoit pour un fou, et qui ne songeoit pas à se +faire roi de Pologne, le congédia. De sorte que notre homme va trouver +M. de Mantoue, qui toute la vie a eu des desseins assez chimériques; +mais comme il avoit l'empereur et le roi d'Espagne sur les bras, il ne +le voulut pas écouter. Roussel va à Venise, où il se fait présenter à +M. de Candale. Ruvigny étoit alors à Venise; il avoit vu Roussel à +Sédan. Roussel, qui le reconnut, lui fit signe. Le galant homme +vouloit persuader à M. de Candale que pour peu d'argent on se feroit +céder par le roi de Suède je ne sais combien d'îles, avec titre de +souverain. M. de Candale, mal avec son père, ne vivoit alors que de sa +pension de Venise et de son régiment de Hollande. Ruvigny, voyant que +Roussel avoit de longues conférences avec lui, l'avertit de ce qu'il +savoit. M. de Candale, pour se défaire de cet homme, l'adressa au +marquis d'Exideuil[355], aîné de Chalais, et qui s'étoit mis à voyager +à cause de la mort de son frère. Ce marquis, comme vous verrez, avoit +et a encore la cervelle _à l'escarpolette_. Roussel et lui prirent +résolution ensemble d'aller voir Bethlem Gabor[356], qui les reçut +fort bien; et comme au Nord les docteurs sont conseillers d'État, +Roussel lui plut tellement qu'il résolut de l'envoyer ambassadeur en +Moscovie avec le marquis, l'un pour sa qualité et l'autre pour son +savoir. Ils partent tous deux avec l'ambassadeur de Moscovie, qui s'en +retournoit. Le marquis avoit un si grand train, et lui et Roussel +faisoient si bonne chère, qu'avant que d'arriver à Constantinople ils +eurent mangé une bonne partie de leur argent: ils prirent cette route +parce que l'ambassadeur de Moscovie y avoit affaire. Roussel, qui crut +que leur nécessité venoit du mauvais ménage des officiers du marquis, +y voulut mettre ordre, et se voulut charger de la dépense. En effet, +il entreprit pour une certaine somme de les rendre tous à Moscou; mais +il avoit mal pris ses mesures, car l'argent manqua à mi-chemin, et le +marquis fut contraint de prendre tout ce que ses gentilhommes +pouvoient avoir, qui, en colère de cela, dirent quelques injures à +Roussel, mêlées de quelques coup de poing; ce qui le piqua tellement +qu'il jura de s'en venger, et pratiqua si bien l'ambassadeur de +Moscovie, qui étoit neveu du patriarche, que le grand-duc envoya le +marquis en Sibérie, où il fut trois ans prisonnier, mais dans une +prison si rude, qu'on ne lui portoit à manger que par une +lucarne[357]. Enfin, les artifices de Roussel étant reconnus, et le +patriarche mort, on le mit en liberté. Là dedans il apprit par coeur +les quatre premiers livres de _l'Énéïde_. Il les pouvoit bien +apprendre tous douze, ce me semble. Tous les potentats de l'Europe, à +la prière du roi de France, écrivirent au grand-duc pour la délivrance +du marquis. Il est de bonne maison: son nom, c'est Talleyrand. Chalais +est une principauté comme Enrichemont et Marsillac. + + [354] Le premier duc de Bouillon, père du dernier mort. (T.) + + [355] Charles de Talleyrand, marquis d'Exideuil, etc., étoit + frère cadet de Henri de Talleyrand, prince de Chalais, décapité à + Nantes en 1626. + + [356] Bethlem Gabor étoit prince de Transylvanie. + + [357] Le voyageur Oléarius a prétendu que Charles de Talleyrand, + marquis d'Exideuil, avoit le caractère d'ambassadeur. Ce point a + donné lieu à des discussions critiques. Voltaire, au paragraphe 8 + de la préface de _l'Histoire de l'empire de Russie_, a réfuté + l'erreur du voyageur. Le prince Labanoff, associé étranger des + bibliophiles françois, qui a publié dans notre langue le _Recueil + de pièces historiques sur la reine Anne ou Agnès, épouse de Henri + Ier_ (Paris, 1825, in-8º), a réfuté victorieusement Oléarius dans + une lettre adressée au rédacteur du _Globe_, le 15 novembre 1827. + Cette lettre a été imprimée à part, à très-petit nombre. + +Cependant Roussel entra en crédit auprès du grand-duc; et, la mort de +Bethlem Gabor étant survenue, il se fait députer vers le roi de Suède, +en qualité d'ambassadeur, pour moyenner quelque ligue contre le roi de +Pologne. En cet emploi, il fait si bien que, sans que le roi de Suède +en sût rien, il fait entendre au grand-duc que ce prince armera +moyennant un million. Le grand-duc, par avance, envoie quatre cent +mille livres que Roussel touche. La fourbe se découvrit; mais Roussel +met mal le grand-duc avec le roi de Suède, qui le retient à son +service, et l'envoie en ambassade, premièrement en Hollande, puis à +Constantinople, où il est mort de la peste[358]. + + [358] Cet article montre combien Tallemant étoit bien informé des + particularités anecdotiques sur lesquelles roulent principalement + ses Mémoires. Nous croyons devoir insérer ici la lettre de Louis + XIII au czar Michel Féodrowitch, dans laquelle il réclame le + marquis d'Exideuil. L'original de cette lettre existoit aux + archives des affaires étrangères à Moscou; il y fut retrouvé par + suite de recherches faites par M. le comte Just de Noailles, + alors ambassadeur de France en Russie, qui avoit témoigné le + désir d'éclaircir un point sur lequel il s'étoit élevé tant de + contestations. Le prince Labanoff, auquel cette pièce a été + communiquée par M. de Noailles, l'a publiée par _post-scriptum_ à + sa lettre du 15 novembre 1827, p. 17 à 23. + + «Très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime + prince, nostre très-cher et bon amy le grand seigneur empereur et + grand-duc Michel Féodrowitch, souverain seigneur et conservateur + de toute la Russie, etc., etc., etc.....» + + «Nous avons appris par les parents du sieur Charles de Talleyrand, + marquis d'Exideuil nostre subjet, qu'icelui marquis estant arrivé + à Mosco, au mois de may 1630, de la part du défunt prince Bethlem + Gabor, pour traîtter quelque union avec vostre magnipotence et + ledit prince, ledit marquis auroit esté accusé par un nommé + Roussel, qu'il se servoit du prétexte d'ambassadeur pour entrer + dans les pays de vostre magnipotence, à dessein seulement de + reconnoistre vos ports, passages et forces, pour après en advertir + le roy de Pologne, et que, en conséquence de cette accusation, à + laquelle ledit Roussel se porta pour se venger de la haine qui + s'engendra entre eux deux, ledit marquis auroit esté envoyé en une + de vos villes, où il est encore gardé, nonobstant que dans ses + papiers, qui furent visités, il ne se soit rien trouvé pour le + convaincre du fait susdit, et d'autant que ledit marquis + d'Eyxideuilh apartient à personne qui tienne grand rang en nostre + royaume, et que ses prédécesseurs nous ont rendu de signalés + services, et qu'outre ces considérations, nous nous sentons + obligés de protéger nos subjets, principalement ceux qui sont + eslevés par-dessus le commun; nous avons bien voulu escrire cette + lettre à vostre magnipotence pour la prier, comme nous faisons, de + commander que ledit marquis soit promtement mis en liberté et + qu'il lui soit permis d'aller où bon lui semblera. Ses parents + envoient exprès par delà ce gentilhomme, lequel estant bien + instruit des particularités de cette affaire, en pourra plus + amplement informer vostre magnipotence, si besoin est, et + l'assurera qu'encore que notre demande soit bien juste, nous ne + laisserons de recevoir à grand plaisir l'effet que nous en + désirons, et que nous espérons de vostre magnipotence et de son + amitié envers nous. Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ayt, + très-haut, très-excellent, très-puissant et très-magnanime et bon + prince, nostre très-cher amy, en sa sainte garde. Écrit à + Fontainebleau, le troisième jour de mars 1635.» + + «Votre bon amy, + + «_Signé_ LOUIS. + + «_Contresigné_ BOUTHILLIER.» + + + + +LE MARQUIS D'EXIDUEIL + +ET SA FEMME. + + +Au retour de Moscovie, avec Pompadour, M. d'Exideuil épousa +mademoiselle de Pompadour, fille d'une soeur de la chancelière. +Quoique le mari et la femme fussent fort dissemblables pour le corps, +car il étoit fort laid, et elle fort belle, il n'y a rien pourtant de +plus semblable pour l'esprit, aussi visionnaires l'un que l'autre: +mais comme les fous ne s'accordent guère entre eux, il y avoit +toujours noise en ménage. Elle, étoit coquette et le mari jaloux. Pour +l'obliger à recevoir grand monde chez elle, et à venir ensuite à la +cour, elle s'avisa d'une invention qui ne pouvoit réussir qu'auprès du +marquis d'Exideuil. Elle lui fit accroire que le feu Roi étoit devenu +amoureux d'elle; qu'il le lui avoit fait dire par quelqu'un qu'elle +lui nomma; mais que, comme il vouloit toujours se conserver la +réputation de chaste, il vouloit que l'affaire fût secrète. Or, il +faut que vous sachiez que le Roi étoit alors en Lorraine. «Pour cela, +ajouta-t-elle, on a trouvé de certains chevaux qui, en un jour et une +nuit, peuvent venir de Lorraine à Paris et de Paris en Lorraine; de +sorte qu'il n'est pas difficile, par le moyen de ceux qui sont dans la +confidence, d'empêcher qu'on ne voie le Roi pendant un jour. Par ce +moyen, vous et moi gouvernerons tout.» Après, elle lui dit qu'on se +vouloit servir d'elle pour négocier en Flandre, et que M. le +garde-des-sceaux[359] avoit fait faire pour cela de certains carrosses +tirés par de cette sorte de chevaux dont nous venons de parler. «Je +vous veux découvrir» ajouta-t-elle, la cause de la richesse de +messieurs Seguier: elle vient d'une naine indienne qu'ils ont chez +eux. Cette naine possédoit un grand trésor, et fut prise par les +Espagnols; mais, comme ils revenoient, les vaisseaux furent séparés +par la tempête, et la naine, avec ses richesses, fut jetée sur une +côte de France, où un des Seguier avoit un château. Il la reçut fort +bien, et elle se donna à lui avec son trésor. Cette naine est +prophétesse, et par les avis qu'elle donne, il est impossible, si on +les suit, qu'on ne fasse une grande fortune: j'aurai communication +avec elle, et je ne doute pas que nous ne supplantions bientôt le +cardinal de Richelieu.» + + [359] Il n'étoit pas encore chancelier. (T.) + +Elle aimoit fort les confitures; et, pour en avoir son soûl, elle fit +accroire au marquis que la naine ne vivoit que de cela; et cependant +elle en faisoit des collations avec ses galants; car le mari, persuadé +de tout ce que sa femme lui avoit dit, promettoit à tous ses voisins +des charges et des emplois, et recevoit toute la province chez lui, +parce qu'elle lui avoit fait entendre qu'il falloit se faire connoître +avant que d'être premier ministre. Après, ils viennent à Paris; la +cour sembloit bien plus plaisante à la dame que le Limousin. Elle n'en +vouloit point partir: cela les brouilla si bien, qu'il s'en alla seul +dans la province; elle coquette ici tout à son aise. Esprit, +l'académicien, qui étoit alors à M. le chancelier, étant familier chez +elle, se mit à lui en conter. Il l'aima quelque temps sans découvrir +sa folie. Elle étoit belle et avoit de l'esprit. Un jour qu'il ne +s'étoit pas trouvé quelque part: «Si vous pensiez, lui dit-elle, me +faire encore de ces tours-là, je m'en irois à Meaux.» Cela lui sembla +si extravagant qu'il lui répondit: «Et moi, j'irois à Pontoise.» +Ensuite, elle lui conta mille visions. Il dit que de sa vie il n'a été +si surpris. Elle l'envoya un jour quérir. Il la trouva sur un lit, les +bras pendants, pâle, défigurée, un chien expirant à ses pieds, une +écuelle pleine de brouet noir. «Hé bien! lui dit-elle d'une voix +dolente, vous voyez,» et se mit à lui conter, avec un million de +circonstances bizarres, combien de fois depuis cinq ans elle avoit +pensé être empoisonnée par son mari. Après elle se jette dans un +couvent: le chancelier prend l'affirmative pour elle. Le mari, qui +étoit absent et amoureux d'elle, étoit pourtant bien embarrassé +d'avoir un chancelier de France sur les bras. Au bout de quinze jours +cette fantaisie passe à cette folle; elle écrit à son mari qu'elle le +vouloit aller trouver, et qu'il vînt au-devant d'elle. Il y vint: les +voilà les mieux du monde ensemble. Elle ne vouloit que faire parler et +avoir des aventures. L'aventure du poison lui avoit semblé belle. On a +dit aussi que c'étoit pour entendre les plaintes de ses amants qu'elle +avoit fait cette extravagance, et qu'elle s'étoit mise ensuite dans un +couvent. Enfin, tout de bon, elle mourut de maladie au bout de +quelques années, et employa les derniers moments de sa vie à conter à +son mari combien elle avoit eu de galants, qui ils étoient, et jusqu'à +quel point elle les avoit aimés; car on ne dit point qu'elle ait +conclu avec pas un. Son mari mourut quelque temps après. Ils ont +laissé deux garçons. + +Pompadour, le père de cette extravagante, étoit un bon gros homme, +lieutenant de roi de Limousin, qui ne se tourmentait guère de ce que +faisoit sa femme[360]: il lui laissoit gouverner sa maison, qu'elle a +rétablie, et son corps aussi, comme il lui plaisoit. Tous les matins, +tandis que monsieur ronfloit de son côté, elle donnoit, étant encore +au lit, audience à tout le monde. On dit qu'un jour quelqu'un de ses +gens, revenant de la ville la plus proche, apporta bonne provision de +sangles, quoiqu'il n'eût eu ordre d'apporter que des étrivières. Elle +se mit à crier. «Hé bien! hé bien! lui dit un gentilhomme de son mari, +ne vous fâchez pas; vous n'aurez que les étrivières.» Elle se +divertissoit avec les suivants de son mari, et il avoit de la peine à +en garder, car elle n'étoit point jolie, et peut-être ne payoit-elle +pas bien. Un jour elle ne vouloit pas qu'un d'eux allât à la chasse +avec son mari: «Hé! mordieu, madame, dit le bonhomme, je vous le +laisse tous les jours; que je l'aie au moins cette après-dînée.» Sa +famille mit un jour en délibération si on jetteroit par les fenêtres +un certain Prieuzac[361] de Bordeaux, qui vivoit fort scandaleusement +avec madame. Il fut d'avis qu'on ne lui fît point de mal. + + [360] Il avoit un secrétaire nommé Fauché, qui concubinoit avec + madame. Il eut jalousie du gouverneur du jeune Pompadour, et un + jour, par pays, comme ce gouverneur se fut approché de la litière + de madame pour lui dire quelque chose, la rage le saisit; il met + l'épée à la main, l'attaque; l'autre se défend, et le tue. (T.) + + [361] Frère de l'académicien. (T.) + + + + +M. SERVIEN[362]. + + +Son père étoit procureur général des Etats de Dauphiné; sa mère étoit +demoiselle. Il fut procureur général à Grenoble, puis maître des +requêtes. Il a eu un frère chevalier de Malte. Il avoit un parent bien +proche qui étoit homme d'affaires. Le comte de Saint-Aignan épousa la +fille de cet homme[363]. + + [362] Abel Servien, né en 1594, mort en 1659. + + [363] L'alliance de Saint-Aignan renversera la fortune des + enfants de Servien; car le duc lui doit sept cent mille livres. + Servien lui prêta de quoi acheter la charge de premier + gentilhomme de la chambre; il en doit tous les intérêts qui + montent à deux cent mille livres, en cette année 1667. (T.) + +Il aima mieux être sous-secrétaire d'Etat que chef d'un corps qui le +haïroit[364]. Chavigny, à qui le cardinal avoit reproché qu'il ne +s'attachoit pas comme Servien à son emploi, ne cherchoit que +l'occasion de le débusquer. Voici comme elle se présenta: Servien +badinoit avec une chanteuse nommée mademoiselle Vincent, et avoit une +chambre chez elle, où il travailloit à ses affaires quand il avoit +travaillé à autre chose. Le prétexte étoit qu'elle avoit un mari que +Servien disoit être de ses amis. Bois-Robert l'ayant prié de je ne +sais quoi qu'il ne fit pas, s'en plaignit, et dit étourdiment que, +s'il en eût prié mademoiselle Vincent, cela eût été fait aussitôt. +Servien, piqué de cela, dit à Bois-Robert, dans la salle des gardes du +cardinal: «Ecoutez, monsieur de Bois-Robert, on vous appelle _le +Bois_; mais on vous en fera tâter.» Bois-Robert lui répondit: «Votre +maître et le mien le saura.» Servien va pour dîner à la table ronde à +laquelle le cardinal ne mangeoit point. Bois-Robert entre; le cardinal +lui dit: «Qu'avez-vous, le Bois? vous êtes bien triste.--Monseigneur, +ne m'appelez plus ainsi; ce nom vient d'être profané: on me menace.» +Saint-Georges, capitaine des gardes du cardinal, ami de Servien, court +pour l'avertir. Servien se dépêcha de dîner; mais il arriva trop tard, +car le cardinal sut tout. Il dit à Bois-Robert: «Avez-vous des +témoins?--Tous vos domestiques; mais ils ne voudront rien dire: il y a +encore Chalusset, lieutenant du château de Nantes.» Bois-Robert va à +Chalusset, et le gagne par l'espérance que M. de Bullion, ennemi de +Servien, lui feroit du bien. En effet, Chalusset eut deux mille écus +pour cela, et Bois-Robert autant. Bullion lui dit: «Allez, vous êtes +mon fait; il me faut un homme comme vous auprès de M. le cardinal. +Venez me voir.» Mais Bois-Robert ne put se tenir de faire des contes +de lui. Voici ce qu'il dit à Ruel dans le parc: Bullion eut envie de +faire ses affaires; il alla dans le bois, et, appuyé sur Nazin, son +courrier, et Coquet, son maquereau, il se déchargeoit de son paquet. +Bois-Robert alla dire au cardinal que des provinciaux, voyant je ne +sais quoi de blanc à travers les feuilles, faisoient de grandes +révérences, prenant le c.. de M. de Bullion pour un visage. Une autre +fois, comme le cardinal vouloit faire jouer du clavecin, Bois-Robert +dit: «M. de Bullion a pissé dedans.» Il pissoit partout. Ce fut là le +prétexte de l'éloignement de Servien, à qui le cardinal envoya +pourtant offrir ses mules pour porter son bagage. Il le remercia, et +dit qu'il en avoit. On le relégua à Angers, où il a été jusqu'à la +mort du feu Roi. Là, il chassoit et coquetoit. + + [364] On l'envoya intendant de justice en Guienne; le Parlement + de Bordeaux donna des arrêts contre lui, ne voulant point + recevoir d'intendant. Le Roi ôta la charge au premier président, + et la donna à Servien; mais, avant qu'il y fût installé, il vaqua + une charge de secrétaire d'État, et on lui donna le choix. (T.) + +Bois-Robert fait un conte à propos de Servien. Le cardinal avoit un +brutal de valet-de-chambre nommé Des Noyers. Un jour ce garçon se mit +à tournoyer autour de M. Servien: «Qu'y a-t-il? qu'as-tu?--Peste de +vous! j'ai perdu ma gageure: j'avois gagé que vous étiez borgne de +l'oeil gauche, et c'est de l'oeil droit.» Ce même, au premier de l'an, +leur demanda si Jésus-Christ, quand il naquit, était catholique. On +lui rit au nez. «Je veux dire chrétien,» dit-il. On rit encore plus +fort. «Pourquoi tant rire? Quelle fête est-il aujourd'hui?--La +Circoncision.--Hé bien! ne falloit-il pas qu'il fût Juif?» + +Le cardinal demanda un jour à Bautru: «Que fait M. Servien à +Angers?--Il _bigotte_.» C'est qu'il étoit amoureux d'une madame Bigot. +C'étoit une belle femme mariée à un M. Bigot, dont le père avoit été +procureur général du grand conseil, mais qui s'étoit incommodé pour +s'être fait huguenot; et le fils étoit un ridicule qui, déjà âgé, +avoit épousé une belle fille qui n'avoit rien. Gueux, il subsistoit +par un contrôle général des traites d'Anjou que lui avoit donné +Rambouillet, son beau-frère, qui alors avoit les cinq grosses fermes. +Or, cet homme avoit eu un emploi auparavant à Reims. Sa soeur, madame +Rambouillet, dit: «Il ne fera point sa commission; mais il deviendra +amoureux de la fille d'un tel, qui a aussi un emploi là.» Il ne manque +pas. Il avoit mis des portraits de cette fille dans l'hôtellerie où il +couchoit à Nanteuil, afin de la voir en allant et en revenant. Une +fois il vint ici, et ne baisa ni sa soeur, ni sa nièce en arrivant. On +sut depuis qu'il avoit juré à sa maîtresse de ne baiser pas une femme +en son voyage. Le voilà marié. Le soir de ses noces, car il aimoit la +mascarade, il dansa un ballet, composé de son beau-père, de sa +belle-mère, de sa mariée et de lui. Les médisants d'Angers disoient: +«M. Bigot est en faveur: il couche avec la maîtresse de M. Servien.» +C'étoit un _becco cornuto_, et qui même n'avoit pas l'esprit de +s'empêcher de faire connoître qu'il le savoit. Il y avoit presse à qui +auroit Servien pour galant. Ménage, qui étoit alors à Angers, disoit à +toutes ces femelles: «Pourquoi vous tourmentez-vous tant? il vous voit +toutes de même oeil.» Tout borgne qu'il est, il ne laissoit pas +d'aller à la chasse; mais, dès qu'il craignoit quelque branche, il +mettoit la main devant son bon oeil; et quelquefois on le trouvoit à +dix pas de son cheval, car, ne voyant goutte, la première chose le +jetoit à bas. Servien s'éprit aussi d'une fille d'Angers, qu'on +appeloit mademoiselle Avril. L'abbé Servien eut peur qu'il ne +l'épousât, et il pria madame Bigot de lui en parler. Elle, qui n'est +point sotte, lui voulut ôter cette fantaisie, et lui dit qu'elle n'en +feroit rien. Quelques jours après, l'abbé revient et la presse encore; +«car, disoit-il, je le sais de bonne part.--Hé bien! lui dit-elle, +monsieur l'abbé, je le lui dirai; mais je lui dirai que c'est vous +qui me l'avez fait dire.» En effet, un soir qu'une dame de la campagne +avoit assemblée pour faire voir toutes les beautés de la ville à +Jarzé, qui y étoit venu depuis deux jours, et que Jarzé faisoit le +dédaigneux: «Mon Dieu! l'impertinent homme! dit madame Bigot; s'il se +vient mettre auprès de moi, je m'en irai ailleurs.--Je vous en +empêcherai bien, répondit Servien en riant, car je ne bougerai +d'auprès de vous.» En causant, il lui dit qu'il n'aimoit rien tant que +les violons, et qu'étant procureur général à Grenoble, il quittoit +tous ses procès pour écouter s'il y avoit le moindre rebec[365] dans +la rue. «A propos, lui dit-elle, on dit que vous nous les ferez +entendre bientôt les violons; mais la salle de mademoiselle Avril est +un peu bien petite; il faudra que sa grand'mère vous prête la sienne.» +Il prit tout cela en raillant. Pourtant, sur la fin, ils s'en +expliquèrent tout au long. L'abbé cependant ne put s'ôter cela de +l'esprit, et il fit tant qu'il le maria avec la veuve d'un comte de +d'Onzain de Vibraye[366] qui avoit été tué à Arras. Il eut de la peine +à s'y résoudre, car il n'étoit pas trop épouseur. La Bigot, qui en +enrageoit, lui faisoit la guerre de ce qu'il épousoit la fille de M. +de La Grise[367]: c'étoit une médisance de province. Une baronne de +La Roche-des-Aubiers, mère de cette jeune veuve, avoit été mariée fort +long-temps sans avoir d'enfants. Enfin, un gentilhomme, nommé La +Grise, se rendit familier dans la maison, et y gouvernoit tout. +Incontinent madame devint grosse de madame Servien. Le mari meurt peu +après; La Grise épouse la veuve. + + [365] Le _rebec_ étoit une espèce de violon champêtre à trois + cordes. (Voyez _le Dictionnaire de Trévoux_, et Roquefort, _de + l'État de la poésie françoise aux XIIe et XIIIe siècles_; Paris, + 1815, p. 108.) + + [366] Servien épousa, le 14 décembre 1640, Augustine Le Roux, + fille de Louis Le Roux, seigneur de La Roche-des-Aubiers, et + d'Avoye Jaillard, veuve de Jacques Huraut, comte d'Onzain. + + [367] La Grise a été lieutenant des gardes-du-corps. (T.)--Il est + question d'une madame de La Grise, et de mademoiselle de La + Grise, sa fille, dans _l'Histoire de la comtesse des Barres_ + (l'abbé de Choisi); Bruxelles, François Foppens, 1736, p. 55 et + suivantes. Il est vraisemblable que Choisi parle de la belle-mère + de Servien et d'une fille qu'elle auroit eue de son second + mariage. + +Le maréchal de Brézé disoit à La Grise: «Etre cocu, ce n'est pas +grande merveille; mais il n'arrive guère qu'on le soit de la façon +comme toi.» On dit aussi que madame d'Onzain aimoit Sévigny, dont nous +parlerons ailleurs; en sorte que la mère passoit bien des articles +fâcheux que Servien proposoit exprès, parce qu'il n'y alloit pas de +bon coeur, et que la belle accoucha au bout de sept mois. On disoit +qu'elle étoit pressée de se marier. Au commencement elle le trouvoit +vieux; enfin, elle fut ravie de l'avoir. + +Son retour et ses emplois aux pays étrangers, avec ses querelles avec +M. d'Avaux et sa surintendance, se trouveront dans les Mémoires que la +régence nous fournira. + +Cette madame Bigot revint à Paris faute d'emploi pour son mari. Ici, +Lyonne, qui avoit les mémoires de son oncle Servien, se mit à lui en +conter. Il avoit une chambre chez elle, comme l'autre chez +mademoiselle Vincent; cela ne dura que deux ans, car on le maria. +Depuis, son mari et elle, qui n'étoit plus jeune, ont bien eu de la +peine à subsister, et Servien, tout surintendant qu'il est, n'en a +aucun soin. Une fois pourtant il lui fit donner je ne sais quelle +commission à l'année navale. Un jour, dînant chez M. de Vendôme, ce +sot homme s'avisa de dire qu'il y avoit bien de l'avantage à avoir +une femme bien faite; que les affaires s'en faisoient bien plus vite; +que la sienne n'avoit qu'à aller chez M. Servien, et qu'aussitôt elle +étoit expédiée. «Voire, dit M. de Vendôme, nous sommes du même âge lui +et moi; cela ne va pas si vite. On n'est plus si preste.» Elle a un +fils qui est bien fait. + + + + +M. D'AVAUX[368]. + + +M. d'Avaux étoit frère du président de Mesme. Nous avons dit, dans +l'historiette de Voiture, qu'il aimoit les femmes, et qu'il n'étoit +pas mal fait. Il en conta ici à la fille d'un conseiller au Châtelet, +nommé M. d'Amours. C'étoit une belle fille, et qui avoit deux beaux +noms, car elle s'appeloit _Aurore d'Amours_. On croit qu'il a eu assez +de privautés avec elle; et comme il ne voulut pas l'épouser, elle se +fit religieuse. M. d'Avaux avoit déjà été ambassadeur à Venise, et +avoit fait la paix du Nord, quand cette belle se mit dans un couvent. +Dans le Septentrion, il passoit pour un fort grand personnage et pour +un homme de bien. Le mari de la comtesse Éléonore, fille du roi de +Danemark[369], que nous avons vu ici avec sa femme, disoit que M. +d'Avaux les avoit pensé faire devenir fous en Danemark, tant il +faisoit le roi, et qu'une fois il lui dit en riant: «Bien, monsieur, +voilà qui est bien: faisons bien la comédie.» + + [368] Claude de Mesme, comte d'Avaux, né en 1595, mort à Paris le + 19 novembre 1650. + + [369] De ces filles d'une femme qu'il épousa comme une femme de + conscience. (T.) + +M. d'Avaux étoit l'homme de la robe qui avoit le plus de bel esprit, +et qui écrivoit le mieux en françois. On croit que le cardinal de +Richelieu ne l'aimoit point quoiqu'il l'employât. Le feu Roi mort, cet +homme, avec cette réputation, avoit droit de prétendre quelque chose. +On lui donne une abbaye de dix-huit mille livres de rente: il la +reçoit pour un de ses neveux, fils de son cadet M. d'Irval, ne voulant +pas apparemment tenir cela pour une récompense, et aussi ne voulant +pas que ce bénéfice fût perdu pour sa famille[370]. La Reine, ou +plutôt M. de Beauvais, le fait surintendant des finances avec M. Le +Bailleul. Le cardinal Mazarin ne pouvoit alors empêcher qu'on ne +l'élevât; mais après il lui fit donner l'emploi de Munster pour +l'éloigner. Servien, qui devoit aller ambassadeur à Rome, fut proposé +par Lyonne en la place de Chavigny pour être son collègue. Ils ne +furent pas long-temps ensemble sans se quereller. Dès Charleville, +Servien eut un courrier particulier; cela donna de la jalousie à +l'autre. D'un autre côté, d'Avaux avoit un grand équipage, car, avec +les appointements de surintendant et les quinze cents écus qu'ils +touchoient par mois de la cour, comme plénipotentiaire, il avoit +cinquante mille écus à manger. Servien le pria de considérer qu'il +n'avoit pas tant à dépenser, et qu'il lui feroit plaisir de se +régler, afin qu'il n'y eût point tant de différence. D'Avaux répondit +que chacun faisoit de son bien ce qu'il vouloit. + + [370] En une autre rencontre il eut de la cour quarante mille + écus dont il acheta une charge à un d'Erbigny, fils de sa soeur, + et une compagnie aux gardes, qu'il donna au frère de celui-là. + (T.) + +D'ailleurs, on dit qu'il y avoit eu un peu de galanterie, et qu'il en +avoit conté à madame Servien, qui eût été quasi la petite-fille de son +mari, et qui étoit jolie et coquette. Il y a un recueil imprimé des +lettres, ou plutôt des factums que lui et Servien ont écrits l'un +contre l'autre. Enfin, M. de Longueville les accommoda, ou du moins +fit en sorte qu'il n'y eut plus de scandale. + +En 1647, que se fit la rupture de la paix générale, la cour ne fut pas +trop satisfaite de lui, et le cardinal dit au président de Mesme qu'il +savoit bien que d'Avaux ne l'aimoit pas. Il avoit Lyonne pour ennemi. +Il étoit surintendant des finances; M. d'Émery ne vouloit point un tel +collègue, et d'ailleurs on avoit quelque soupçon qu'il ne pensât au +chapeau, car il faisoit furieusement le catholique: il avoit dit que +la religion catholique étoit ruinée en Allemagne si on faisoit ce que +les Protestants demandoient. Il dit, plaignant le duc de Bavière, que +c'étoit le prince le plus catholique de l'Europe. Il porta les +intérêts des ennemis de la Landgrave de Hesse, et, allant en Hollande +pour empêcher la paix avec l'Espagne, il demanda la liberté de +conscience. On a cru qu'il faisoit cela pour porter les Catholiques +d'Allemagne à demander pour lui un chapeau de cardinal. L'année +d'après il eut ordre de la cour de revenir à Paris, dans sa maison; de +ne se point mêler de sa charge de surintendant des finances, et de ne +voir le Roi ni la Reine. Il vint à Roissy chez son frère aîné, entre +Paris et Senlis. Depuis, il se démit volontairement de sa +surintendance, lorsqu'il avoit comme refait sa paix, et que d'Émery +étoit mort. + +Dès ce temps-là la dévotion l'avoit pris. Un jour, Ogier, le +prédicateur[371], à qui il avoit donné deux mille livres de rente sur +cette abbaye de son neveu, ayant pressenti que M. d'Avaux méditoit sa +retraite, lui dit, comme ils étoient dans cette belle maison qu'il a +fait bâtir rue Sainte-Avoie[372]: «Voici qui est magnifique; mais ce +n'est rien en comparaison de cette maison céleste, etc.» L'autre +s'ouvrit à lui. Il avoit résolu de se retirer dans une espèce de +désert en Bretagne, d'y bâtir quelque couvent, ou même d'instituer +quelque nouvel ordre; car ne croyez pas que cet homme manquât de +vanité, il en avoit: témoin cette maison dont nous venons de parler. +Elle revient à huit cent mille livres; cependant elle est petite, et +il n'y a pas un appartement complet: la place seule lui tenoit lieu de +deux cent cinquante mille livres. Dans leur partage, il y avoit des +maisons qu'on louoit fort bien; ailleurs, pour la somme qu'il y a +employée, il eût fait un beau bâtiment; mais il vouloit bâtir _in +fundo avito_, car les de Mesme se piquent furieusement de noblesse, +quoique leur bisaïeul ne fut qu'un docteur en droit à Toulouse; mais +ils disent que c'étoit un gentilhomme qui montroit le droit pour son +plaisir, et qu'ils font venir d'un consul Memmius; au moins se +sont-ils laissé cajoler de ce grotesque[373]. + + [371] François Ogier, prédicateur du Roi, acquit dans son temps + de la célébrité. Il prit la défense de Balzac contre le père + Goulu, général des Feuillants, qui l'avoit grossièrement attaqué. + + [372] Cet hôtel subsiste encore; mais il a éprouvé de grands + changements, parce qu'il a été converti en maison de commerce. Il + est situé dans la rue Sainte-Avoie, vis-à-vis d'un passage + nouvellement ouvert, qui conduit à la rue du Chaume. + + [373] Ils se disent originaires de Chalosse-Cujas, écrit à + Memmius, son collègue. (T.) + +Il avoit la tête un peu bien petite pour avoir beaucoup de cervelle, +et il me souvient qu'il mena étourdiment le cardinal Mazarin à +l'oraison funèbre du feu Roi que fit Ogier, où il y avoit bien des +choses contre le cardinal de Richelieu. La mort ne lui permit pas de +faire cette retraite. Il mourut de fièvre; en 1650, à l'âge de +cinquante-cinq ans ou environ. Son frère de Mesme mit dans les billets +d'enterrement: _haut et puissant seigneur et commandeur des ordres du +Roi_[374]. Il faut être évêque, archevêque ou cardinal pour cela. Il +avoit été officier (_de l'ordre_) et s'étoit conservé le cordon; il +étoit charitable. Durant qu'on bâtissoit sa maison, il faisoit payer +les journées et panser à ses dépens les ouvriers qui se blessoient. Il +ne fit point de testament; peut-être ne croyoit-il pas mourir si tôt? +On dit qu'il avoit dessein de faire le fils aîné de M. d'Irval, +aujourd'hui d'Avaux, son héritier. Il avoit prié Frotté, cet homme qui +fut si fidèle au maréchal de Marillac, son maître, de l'avertir de +donner sa vaisselle d'argent aux pauvres. Frotté l'oublia. Sa femme +s'en ressouvint et l'écrivit à M. de Mesme. Pepin, son intendant, lui +en parla. Il dit: «On trouvera un écrit pour cela dans mon cabinet.» +Mais pour moi, je doute que le président de Mesme en ait rien fait, +car il donna si peu aux valets, dont il y en avoit tel qui avoit servi +vingt ans M. d'Avaux, que c'étoit une chose honteuse[375]. + + [374] Cependant les autres officiers de l'ordre le mettent, et il + y a fondement à cela dans l'institution, tant tout y est bien + digéré. (T.) + + [375] D'Avaux leur donnoit beaucoup. (T.) + +D'Avaux oublia cruellement le pauvre Ogier _le Danois_[376], qui n'a +jamais rien eu de lui après l'avoir servi dans tout le Septentrion, et +y avoir ruiné sa santé. Mais il défendit de demander compte à Pepin, +son intendant, «car, dit-il, je ne crois pas qu'il me doive rien,» et +il lui laissa la maison où il loge. On consulta si on devoit faire une +oraison funèbre. Ogier dit que comme on ne pouvoit s'empêcher de +parler du grand effort qu'il fit à Munster pour faire signer la paix, +cela hoqueroit la cour. Cet Ogier a fait son éloge au-devant des +sermons qu'il a donnés au public. + + [376] Charles Ogier, frère aîné du prédicateur. Secrétaire du + comte d'Avaux, il l'accompagna dans ses ambassades en Suède, en + Danemark et en Pologne. On a de lui _Ephemerides, sive iter + Danicum, Suecicum, Polonicum_; Paris, 1656, in-8º, ouvrage + posthume publié par son frère. + +Le président de Mesme traitoit si fort ses frères de haut en bas, +qu'il ne daignoit quasi leur ôter le chapeau. Il ne se levoit pas et +disoit: «Donnez un siége à mon frère.» Ce n'étoit point par +familiarité, c'étoit par orgueil[377]. Il avoit aimé les femmes, et il +disoit, quand il en avoit payé quelqu'une, car je crois qu'il n'en +avoit guère autrement, qu'il lui étoit permis de demander: «Il m'en a +tant coûté; trouvez-vous que ce soit trop cher?» Comme on dit: «Cette +étoffe me coûte tant, ai-je été trompé?» Il mourut un mois après son +frère d'Avaux. Il laissa sa charge de président au mortier à son neveu +d'Avaux, à condition qu'il épouseroit une de ses filles; il en a deux. +La charge lui sera comptée pour quatre cent mille livres, et pour rien +si sa fille ne le veut pas épouser. C'est pour conserver la charge +dans sa famille, et M. d'Irval doit exercer la charge jusqu'à ce que +son fils soit en âge. Ce fils est reçu en survivance, et je pense +qu'il la laissera exercer à son père tant qu'il voudra. On l'appelle +_le président de Mesme_; il y a un dicton au Palais: _De Mesme +toujours de Mesme_. Quand il parloit d'un conseiller qu'il estimoit: +«C'est, disoit-il, un grand sénateur.» Il railloit M. d'Irval, son +cadet, comme un écolier, et M. d'Avaux comme un avocat. Il avoit cent +mille livres de rente en fonds de terre. La confiscation de Bussy, +frère de sa première femme, tué par Bouteville, lui a valu quarante +mille livres de rente. La veuve, qui est de Fossé, et qui a +inclination pour l'épée, a donné sa fille en _catimini_ à La Vivonne, +fils de Mortemart. + + [377] Il appeloit sa femme Demoiselle. Le président de Thou, + l'historien, appeloit la sienne _Domine_. Blondel, le ministre, + appeloit la sienne _ma Gaine_. Les médisants disoient que c'étoit + une coutelière. + + (T.) + + + + +BAZINIÈRE, + +SES DEUX FILS ET SES DEUX FILLES. + + +Feu La Bazinière, trésorier de l'épargne, se nommoit Massé Bertrand; +il étoit fils d'un paysan d'Anjou, et, à son avénement à Paris, il fut +laquais chez le président Gayan[378]: c'étoit même un fort sot garçon; +mais il falloit qu'il fût né aux finances. Après il fut clerc chez un +procureur, ensuite commis, et insensiblement il parvint à être +trésorier de l'épargne. Cela ne seroit que louable s'il en eût bien +usé; mais c'étoit le plus rustre et le plus avare de tous les hommes. +Une fois, comme il parloit d'affaires à un homme, il le quitte sans +dire gare, et s'en va gourmer un garçon couvreur, en lui disant: «Tu +as tes poches toutes pleines de mon plomb.» Il se trouva que c'étoit +une bribe de pain que ce pauvre diable avoit dans sa poche. On disoit +que c'étoit l'homme de France le mieux servi, et qu'il ne changeoit +jamais de valets; c'est qu'il ne les payoit point, et qu'ils y +demeuraient en attendant que l'humeur libérale prît à leur maître. Son +portier fut contraint, pour être payé, de lui proposer de faire faire +une boutique d'une porte cochère inutile qu'il avoit chez lui, et la +fit louer à un frère vitrier qu'il avoit; ainsi il recevoit les loyers +au lieu de ses gages. + + [378] Pierre Gayan, président des enquêtes, le 21 juin 1614. (T.) + +Sa femme, qui vit encore, n'est pas plus magnifique. Quand il fait +vilain temps les vendredis, elle fait enchérir son beurre de +Clichy-la-Garenne d'un sou par livre, en disant: «Il n'en sera guère +venu aujourd'hui au marché.» Il en eut deux fils et deux filles: ses +fils n'étoient pas mal faits. L'aîné, qui est aujourd'hui trésorier de +l'épargne, étoit assez agréable, et peut-être, s'il eût été bien +élevé, en eût-on fait quelque chose; mais le père, qui est mort riche +de quatre millions, ne voulut jamais faire la dépense d'un gouverneur, +ni envoyer voyager ce jeune garçon; au contraire, regardant à ce qui +lui coûteroit le moins et se trouvant en année durant le siége +d'Arras, il envoya son fils à Amiens, avec titre de commis de +l'épargne, mais qui avoit un homme sous lui qui faisoit tout. Ce jeune +fou se fit faire des armes qu'il porta à la cour, et rompit tant de +fois la tête à M. de Noyers de le faire mettre dans l'escadron de M. +le Grand, quand on mena le convoi dans les lignes, qu'il y fit mettre, +et le lui recommanda. On n'étoit pas à mi-chemin, et le grand-maître, +qui venoit au-devant du convoi, n'avoit point encore paru, quand il +prit une si grande épouvante à cet écolier déguisé, que sans avoir vu +ni ennemis ni autres gens que ceux avec qui il étoit, il passa sur le +corps à toute l'armée, et galopa jusqu'à Amiens, où il s'alla cacher +dans un grenier au foin, et après dit que son cheval l'avoit emporté. +Sur cela on fit un vaudeville que voici: + + Je suis Bazinière farouche[379], + Qui ne puis par monts ni par vaux + Retenir mes vites chevaux, + Tant ils sont forts en bouche. + Je règne[380] caché dans du foin; + Mais au convoi je n'y vais point. + + [379] Il a l'air hagard. (T.) + + [380] L'Harmonie, à son récit au Ballet du mariage du duc + d'Enghien, disoit: + + _Je règne_, etc. (T.) + +Le cardinal, pour se divertir, fit pour cela la déclaration que voici: + +«A tous ceux, etc.--Avons déclaré et déclarons le cheval du sieur de +La Bazinière atteint et convaincu du crime de fort-en-bouche, etc.; +et, quant audit sieur de La Bazinière, nous le remettons et +rétablissons en sa pristine fame et renommée, et lui permettons +d'aspirer aux charges et dignités auxquelles la grandeur de son +courage et sa naissance le peuvent faire prétendre. Fait à Amiens, +etc.» Bazinière devint malade de la peur qu'il avoit eue, et on le +ramena dans un brancard à Paris. Le jeune Guenaut, médecin, qui le +conduisoit, rencontra de jeunes gens qui alloient à la cour; il leur +dit qu'il accompagnoit un blessé. «Et qui?--Bazinière.» Ils se mirent +à rire. L'hiver suivant, un frère de madame de Champré l'ayant raillé, +Bazinière l'attendit au passage et le fit attaquer par quatre hommes +de chez son père, et lui cependant se tenoit les bras croisés. Mes +frères et moi, car c'étoit auprès du logis, allâmes au secours de ce +garçon qui, à la foire, donna après sur les oreilles à Bazinière. Le +lendemain de cet assassinat une dame du quartier, chez qui il alla, +lui dit en riant: «Vraiment, monsieur, je ne vous conçois point, vous +qui avez tant de sujet d'aimer la vie, vous exposer sans cesse comme +cela.» Bazinière, le printemps venu, fit un voyage au Maine, où il +devint amoureux de madame de Pezé, fille de madame de Lansac et soeur +de madame de Toussy. Cette dame n'étoit plus jeune, et vivoit dans un +abandonnement effroyable. Il demeura quelque temps avec elle; mais à +la fin il lui arriva une aventure qui le fit revenir à Paris. Le +maître-d'hôtel, qui, peut-être, servoit aussi d'autre chose à la dame, +las de ce petit bourgeois qui faisoit fort l'entendu, un soir se mit +en embuscade en un endroit où il falloit qu'il passât pour aller +coucher avec madame, il étoit minuit; il n'y avoit point de lumière; +de sorte que ce galant homme, faisant semblant que c'étoit un laquais, +et lui disant: «Petit fripon, que ne vous allez vous coucher, au lieu +de faire ici du bruit à madame?» donna maint horion à notre badaud de +Paris. Durant cette amourette, le père fut assez impertinent pour se +plaindre que madame de Pezé débauchoit son fils; notez qu'elle étoit +parente du cardinal de Richelieu. Enfin le bonhomme mourut. + +En ce temps la Chémerault, après la mort du cardinal, étoit revenue à +Paris. On l'appeloit, comme j'ai dit ailleurs, _la Belle Gueuse_, et +on disoit qu'elle n'avoit pour tout bien qu'un âne de Mirebalais[381]. +Elle avoit fait représenter à la Reine qu'elle ne pouvoit faire +fortune que par sa beauté, et que ces occasions se rencontreroient +bien plutôt à Paris qu'à la province. La Reine y consentit donc; mais +elle ne voulut point que cette fille, qui avoit été un temps +l'espionne du cardinal, et qui après s'étoit mise du parti de M. le +Grand, allât au Louvre. Benserade la fut voir. Elle lui conta sa +misère. Il lui dit en riant: «Il faut que je vous amène un épouseur.» +Quelques jours après il y mena Bazinière. A quelque temps de là la +belle lui dit: «Vous avez peut-être dit plus vrai que vous ne pensez; +je pense que Bazinière m'épousera.» Bazinière effectivement en étoit +épris; mais comme il vouloit par ce mariage avoir entrée à la cour, il +souhaitoit qu'auparavant sa maîtresse fît sa paix avec la Reine. Les +parents de la fille firent si bien que la Reine lui permit de se +trouver au cercle, mais non pas de lui faire la révérence. Après cela +Bazinière l'épousa sans le consentement de sa mère, qui fit +terriblement la méchante. La belle-fille, qui étoit adroite et fourbe, +se vêtit simplement et se tint chez elle, faisant la mélancolique. +Elle envoya un jour la nourrice de son mari trouver madame de La +Bazinière. Cette nourrice, bien instruite, ne joua pas mal son +personnage; elle applaudit d'abord à cette mère irritée, puis +insensiblement elle lui dit: «Madame, si vous saviez en quel état est +cette jeune femme, vous ne seriez peut-être pas si en colère contre +elle; elle n'a point de joie d'être si avantageusement mariée, +puisqu'elle n'est point aux bonnes grâces d'une personne qu'elle +estime tant; elle est quasi comme si elle portoit le deuil, et quand +on lui dit que ce n'est pas l'habit d'une nouvelle mariée, elle répond +que cet habit convient à la tristesse qu'elle a dans l'âme. Au reste, +madame, c'est bien la plus belle amitié que celle qui est entre eux +que vous sauriez vous imaginer, et je ne m'en étonne point; car c'est +bien la plus belle créature qu'on puisse voir de deux yeux.» Bref, +cette femme sut si bien dire, qu'elle fit pleurer la mère, et la fit +résoudre à voir son fils; et ensuite tout fut accommodé, et ils +vinrent loger avec elle. + + [381] Ils valent beaucoup de revenu. (T.)--Le Mirebalais est une + petite contrée de France située en Poitou, et dont Mirebeau est + la capitale. + +Cette femme, qui avoit tant d'obligation à son mari, ne laissa pas, au +bout d'un an et demi, de le mettre de la confrérie, et cela par +intérêt. D'Émery, pour changer, voulut tâter d'une maigre, et laissant +Marion, en conta à madame de La Bazinière. Par son moyen, elle obtint +de la Reine la permission de la voir. Ce petit fat, à table chez +d'Émery, contoit les obligations qu'il lui avoit, que c'étoit son +protecteur, etc. Tout le monde rougissoit pour lui. On en fit ce +couplet: + + D'Emery n'a jamais fait + Un cocu plus satisfait + Que le petit Bazinière, + Lere la, lere lanlère. + +Je ne sais si d'Émery et lui avoient _bigné_[382], mais notre +trésorier fit alors quelques galanteries avec Marion. Un jour il avoit +fait préparer la collation en quelque maison autour de Paris, et déjà +il étoit parti en carrosse avec elle pour y aller, quand le duc de +Brissac, qui alors étoit le patron de la demoiselle, ne la trouvant +point chez elle, apprit où elle étoit allée. Il court après et les +attrape. D'abord il crie: «Laquais! un bâton. Mademoiselle, où +allez-vous? Monsieur, changez de place, dit-il à La Bazinière, je me +veux mettre auprès d'elle.» Ils font collation; au retour, il la fait +monter dans son carrosse, et sur ce que Bazinière disoit qu'il en +auroit la raison, il le fit environner de laquais qui le menacèrent du +bâton. Le chevalier de Chémerault, aujourd'hui Chémerault, qui est +gendre de Tabouret, car d'Émery lui fit donner la fille de ce +partisan, fit appeler le duc de Brissac; mais ils furent accommodés. +Roquelaure se moqua des façons qu'avoit faites Brissac pour embrasser +un gentilhomme, car en ce temps-là ils étoient encore infatués de +Cocceius Nerva. Brissac l'envoie appeler par L'Aigle; Roquelaure +s'excusa sur la fièvre-quarte qu'il avoit depuis quelques mois. +L'Aigle lui répondit que puisque, malgré sa fièvre, il jouoit, faisoit +sa cour et soupoit en ville, on auroit sujet de prendre cela pour une +méchante échappatoire. «Bien, dit Roquelaure, ne dites point que je +vous ai dit cela; dès que je me porterai tant soit peu mieux, car je +n'ai point de force, je vous ferai savoir de mes nouvelles.» En effet, +au bout de dix jours il envoya un brave nommé Champfleury[383] dire à +L'Aigle qu'il se battroit devant les Feuillants. L'Aigle dit qu'on +seroit trop tôt séparé; qu'il valoit mieux aller au Cours. Comme ils y +alloient, ils furent arrêtés. On disoit que madame de Mirepoix, soeur +de Roquelaure, en avoit averti. Ce furent des gentilshommes de M. le +Prince qui les arrêtèrent: ne les ayant pas trouvés au Cours, ils s'en +retournoient quand ils virent passer un carrosse qui avoit les rideaux +tirés; le vent fit lever un des rideaux tirés, et on aperçut des +chaussons de jeu de paume: cela leur donna du soupçon; ils tirèrent +les rideaux et trouvèrent ce qu'ils cherchoient. Ils devoient se +battre à l'épée et au poignard. Le marquis étoit faible, et craignoit +qu'on ne passât sur lui. Champfleury dit à L'Aigle: «Pour nous, nous +nous battrons à l'épée seule.» L'Aigle répondit: «Pour moi, je +rougirais de me battre autrement que ceux que je sers.» Ce M. de +Brissac étoit si jaloux de Marion, qu'il avoit loué une maison tout +contre la sienne pour l'épier mieux. + + [382] Ce mot paroît être pris ici dans le sens de _troqué_. En + Bretagne, bigner se dit pour échanger, troquer, en style + populaire. + + [383] Aujourd'hui capitaine aux gardes. Il a été capitaine des + gardes du Mazarin. (T.) + +Pour revenir à madame de La Bazinière, elle eut envie de la maison de +Monnerot, à Sèvres. D'Émery dit à cet homme qu'il lui apportât une +déclaration. Il y va. «M. d'Émery ne vous a-t-il dit que cela? lui +dit-elle.--Non, madame.» Elle croyoit qu'il la lui achèteroit, et que +ce seroit un contrat et non une déclaration qu'il lui enverroit. + +Il y a environ un an qu'il arriva à madame de La Bazinière une chose +un peu fâcheuse: Une fille, qui lui servoit de demoiselle, étant mal +satisfaite, lui vola une cassette où il y avoit des lettres de M. de +Metz, de M. d'Émery et de M. de Beaufort: pour les rendre elle +demandoit deux mille écus. On parle à elle; on lui donne rendez-vous à +Bonneuil, maison de Chabenas[384], commis et maquereau de d'Émery. +Elle n'y vouloit point aller; enfin, on la persuada. Elle y va; mais +elle n'y porte que les lettres qui ne disoient rien: on la vole sur le +chemin; et avec ses lettres on lui prend de l'argent pour faire +croire que ç'avoit été des voleurs. Elle en reconnut un qui étoit +procureur-fiscal du faubourg Saint-Germain, nommé Plessis; c'étoit le +factotum de Chabenas: elle obtint prise de corps cantre lui. Je pense +que tout s'accommoda pour quelque argent. + + [384] Ce benêt met des plumes quand il va à sa terre; il n'a pu + être reçu conseiller. (T) + +Bazinière fit mettre des couronnes à son carrosse, du temps qu'elles +étoient moins communes qu'elles ne sont; ce fut en se mariant. Depuis, +quelqu'un, en parlant de la multitude des manteaux de ducs qu'on +voyoit, dit devant Mademoiselle: «Je ne désespère pas que Bazinière +n'en mette un.--Non, dit-elle, il ne mettra qu'une mandille.» + + + + +COURCELLES, CADET DE BAZINIÈRE. + + +Le cadet de Bazinière, nommé Courcelles, étoit fort étourdi, et +faisoit la plus folle dépense du monde: il achetoit à crédit des +chevaux et des chiens à de grands seigneurs, et les revendoit à vil +prix après pour avoir de l'argent. De cette façon ou autrement il +devoit quelque somme au marquis de Pienne, aujourd'hui gouverneur de +Pignerol. Courcelles se moqua de lui au lieu de le satisfaire. +L'autre, l'ayant trouvé un jour au Cours tout seul, l'appela. +Courcelles, en jeune homme, va dans son carrosse; Pienne, qui étoit +accompagné, fit toucher à toute bride, sans faire autre bruit, et le +mène au logis d'un de ses amis. En entrant il cria, pour lui faire +peur: «Çà, çà, des étrivières.» Ce garçon fut si outré de ce mot +d'étrivières, que, seul, comme il étoit, et sans armes, il se jette au +cou de Pienne pour l'étrangler. On l'emmena dans une chambre en le +menaçant toujours. Cela lui émut tellement la bile qu'encore qu'on +l'eût bientôt relâché sans lui avoir donné le moindre coup, et rien +fait de pis que le menacer, il en mourut pourtant au bout de trois +jours. Il y a apparence qu'il avoit plus de coeur que son aîné. La +mère voulut poursuivre; mais on l'apaisa. Ce fut après le mariage de +son frère que cette aventure arriva. + + + + +MADAME DE SERRAN. + + +La fille aînée de La Bazinière, qui n'étoit nullement jolie, avoit été +accordée, du vivant du cardinal de Richelieu, à Plessis-Chivray[385], +frère de la maréchale de Gramont: on attendoit qu'elle eût douze ans +pour la marier. Le cardinal mort, la mère, en donnant soixante mille +livres au cavalier, demeura en liberté de marier sa fille à qui il lui +plairoit. Bautru, qui, avec cinq cent mille écus de bien, ne cherchoit +encore que de grands partis, ayant manqué mademoiselle de Noailles, +maria son fils, qu'on appelle M. de Serran, avec cette fille qui +n'avoit guère que douze ans, et à qui on donna quatre cent mille +livres en mariage. La voilà donc chez son mari. Bautru, qui est homme +d'esprit, lui souffrit bien de petites choses; mais il eut tort de lui +laisser mettre des couronnes, et de lui donner un écuyer qui avoit +l'épée au côté. Il y eut bientôt noise entre lui et madame de La +Bazinière, car l'année de feu son mari étant venue, on ne voulut pas +laisser exercer la charge à son fils qui étoit trop jeune. Bautru s'y +opposa, craignant que cela ne préjudiciât à sa belle-fille. Cependant +la mère ayant répondu, Bazinière exerçoit; la jeune Bazinière en +vouloit à la mort à Bautru, et mit dans la tête de cette jeune femme +que son mari, qui à la vérité n'est qu'un sot, étoit indigne d'elle; +que sa soeur épouseroit un duc et pair, et que c'étoit une chose bien +cruelle de n'être la femme que d'un homme de robe, quand on pouvoit +avoir le tabouret chez la Reine. Cela alla si avant que, comme elle +n'avoit point eu encore d'enfants, on lui parloit de se faire +démarier. Bautru, voyant cela, feint une promenade à Issy, où l'on fit +trouver encore quatre chevaux. Serran, qui y étoit avec sa femme, dit: +«Allons pour cinq ou six jours aux champs chez nos amis.» Ainsi, on la +mena en Anjou, à Serran, où on ne la traita pas le mieux du monde. Une +fois qu'elle disoit: «Mais que craint-on? je ne vois pas un homme.--Il +y a des valets, dit ce Serran.--Cela est bon pour votre mère,» lui +répondit-elle. Avant cela, elle lui avoit dit des choses fort +offensantes. «J'ai, lui dit-elle, autant d'aversion pour votre +personne que pour votre soutane.» Un jour que le Père Des Mares +prêchoit à Sainte-Eustache sur les devoirs qu'un mari et une femme se +doivent l'un à l'autre, il dit qu'une femme devoit aimer son mari de +quelque façon qu'il pût être. Elle prit cela pour elle, et dit assez +haut: «Vraiment, il est aisé à voir que M. Bautru a du crédit dans la +paroisse; il y fait prêcher en faveur de monsieur son fils.» Cependant +Serran étoit mieux fait qu'elle. + + [385] Plessis-Chivray fut depuis tué en duel par le marquis de + Coeuvre; c'est un des plus beaux combats de la régence. Il n'y + eut point de raillerie. Ils étoient seuls et avec de petites + épées. On fut étonné qu'ayant le coup qu'il avoit il eût pu avoir + encore deux heures pour songer à sa conscience: on attribua cela + au scapulaire de la Vierge qu'il portoit, et depuis bien des + jeunes gens en portent. Coeuvre fut aussi fort blessé; mais il + eut l'avantage. (T.) + +En Anjou, madame de Bautru, qui depuis ce mariage avoit eu permission +d'aller à Serran, étoit son garde-corps. On fut contraint d'empêcher +qu'elle ne reçût des lettres, car sa mère et sa belle-soeur lui +écrivoient le diable de Bautru et de son fils. En ce temps-là un +honnête homme étant venu de ce pays-là, à la prière de madame de +Serran, alla voir madame de La Bazinière. Dès qu'elle le vit, elle lui +cria: «Ah! monsieur, ma fille est-elle encore en vie?» + +Madame Bautru, car je ne crois pas que Serran ait eu assez d'esprit +pour cela, afin de se venger de ce que cette petite femme avoit dit +que l'emploi d'intendant de justice en Anjou, qu'avoit Serran, étoit +un emploi à faire pendre les gens, et aussi de ce qu'elle avoit traité +avec mépris les parents de son mari, s'avisa un jour de convier à +dîner tous les parents de feu M. de La Bazinière, dont les plus hupés +étoient des notaires de village ou des fermiers, et, la prenant par la +main, elle les lui fit tous saluer en lui disant de quel degré chacun +d'eux étoit parent de feu son père; puis, la fit dîner, avec eux. +Comme elle étoit encore en Anjou, sa cadette fut enlevée. La mère, +pour se consoler, voulut voir sa fille qui étoit grosse; elle +craignoit aussi qu'elle ne fût pas bien accouchée à la province. +Bautru n'y vouloit point entendre. Enfin, on fit dire à la bonne femme +par un tiers qu'il falloit bourse délier. Elle donna cent mille +livres, et on la fit venir en chaise. Arrivée à Paris, le beau-père +fit ce qu'il put pour la gagner, mais en vain. Elle haïssoit son mari +mortellement; c'étoit une étourdie et lui un benêt qui vouloit railler +et faire l'esprit fort comme son père; mais cela lui réussit si mal +que cela fait pitié. Il fait toutes choses à contre-temps; il prend +tout de travers[386]; on lui fait les cornes en jouant avec lui. Sa +femme disoit: «Quand je serai veuve, je ferai ceci et cela; car je +suis assurée que M. de Serran mourra jeune.» Elle s'est trompée elle, +car elle est morte à vingt-deux ans, et a laissé deux enfants, je +crois, à ce mari qu'elle devoit enterrer. + + [386] Serran a passé pour un ennuyeux homme, à cause qu'il + vouloit faire comme son père, et cela ne lui réussissoit pas. + Depuis il s'est corrigé; il ne cherche plus à dire de bons mots, + et c'est un homme peu naturel à la vérité, mais qui passent + partout. Un jour que sa femme et lui se battoient, Bautru, qu'on + vint quérir pour mettre le holà, les regarda faire, et dit: _Quod + Deus junxit, homo non separet_; puis s'en alla. Il trouvoit + peut-être à propos que la petite femme fût mortifiée. + + (T.) + + + + +MADAME DE BARBEZIÈRE. + + +La cadette Bazinière étoit jolie; elle n'avoit guère qu'onze ans quand +elle fut enlevée par un frère de madame de La Bazinière la jeune, +qu'on appeloit Barbezière; c'est le nom de la maison, qui est une +bonne maison de Poitou. Ce garçon, qui étoit bien fait, avoit toute +liberté chez madame de La Bazinière la mère, jusque-là qu'étant +malade, elle le reçut dans son logis. On ne sait pas bien si sa soeur +étoit du complot, car il ne l'a pas dit. Lopez[387] pourtant avertit +la mère qu'on vouloit enlever sa fille, et qu'elle seroit mieux dans +un couvent. Elle répondit que Barbezière l'empêcheroit. Madame +d'Hautefort, alors en faveur, l'avoit fait demander par la Reine pour +Montignère son frère; mais la bonne femme avoit toujours tenu bon. +Elle étoit amoureuse, à ce qu'a dit Barbezière, du chevalier de +Chémerault et non de lui, comme on l'a cru; sans cela il n'eût jamais +songé à la fille, et se fût contenté de la mère. Quoi qu'il en soit, +un jour que la mère et la fille, à sa prière, allèrent avec lui pour +prendre l'air à Clichy, à une lieue de Paris, au retour, des gens à +cheval jetèrent le cocher en bas, en mirent un autre en sa place, et +laissèrent madame de La Bazinière dans un blé. M. de Mauroy, intendant +des finances, en revenant de Saint-Ouen, la trouva et la ramena à +Paris. Il n'y avoit personne qui fût en état de les suivre. Madame de +La Bazinière avoit bien mené son sommelier à cheval; mais Barbezière, +le voyant assez bien monté, l'avoit renvoyé d'assez bonne heure à +Paris, sous prétexte qu'il avoit oublié de commander un remède qu'on +lui avoit ordonné pour ce soir-là. Le sommelier rencontra les +enleveurs, et pensa retourner pour en avertir, car il les prenait pour +des voleurs; cependant il suivit son chemin. On avoit dit à madame La +Bazinière qu'il y avoit des voleurs, qu'on les avoit vus. Elle ne +vouloit pas retourner; mais Barbezière lui dit: «Hé! madame, que +craignez-vous? Je connois tous ces messieurs-là; ce sont tous +officiers de l'armée.» La belle-mère, au désespoir de sa belle-fille, +dit qu'elle n'avoit rompu le mariage de Toulangeon que pour cela; et +que son fils n'étoit allé en Poitou, pour voir, disoit-il, les +parents de sa femme, qu'afin de n'être pas ici quand on feroit le +coup. Bazinière, de retour, inventa de nouveaux serments pour jurer +qu'il n'en savoit rien. On disoit que d'Émery ayant voulu apaiser la +bonne femme, elle lui dit en colère: «Vous ne venez céans que pour +débaucher ma belle-fille.» Le chevalier de Marans, qui avoit loué des +chevaux et placé des relais pour Barbezière, fut arrêté; mais M. le +Prince le tira de prison d'autorité. Barbezière avoit un vaisseau +prêt; il passe en Hollande, et se met à Culembourg en la protection du +seigneur du lieu, qui est le comte de Waldeck; c'est une souveraineté. +La mère a fait ce qu'elle a pu pour gagner le comte, mais en vain. On +sut que la pauvre enfant avoit fort pleuré, et qu'elle pleuroit encore +long-temps après quand son mari n'y étoit pas. Il se jeta dans le +parti de M. le Prince, et elle mourut de la petite-vérole à Stenay. +Madame de Longueville écrivit à madame de La Bazinière, la mère, en +faveur d'un fils qu'elle a laissé. Elle étoit aussi fière qu'une +autre, toute misérable qu'elle étoit, et elle disoit: «Il est vrai +qu'il faut que j'aime bien M. de Barbezière, de l'avoir ainsi préféré +à tant de bons partis.» Barbezière cajola ensuite une fille[388] de +madame de Longueville, nommée La Châtre, et dont il eut un enfant; +elle est à Loudun en religion; elle disoit qu'elle avoit une promesse +de mariage. Depuis, se fiant à l'amnistie, il vint à Paris (1650). +Madame de La Bazinière, qui l'avoit fait rouer en effigie, le fit +mettre au Fort-l'Évêque; mais le prince de Conti, alors en crédit par +son mariage, l'en tira. Nous verrons dans les Mémoires de la Régence +comme il eut le cou coupé en 1657 pour un enlèvement d'une autre +nature. + + [387] On a vu plus haut un article sur Lopez. + + [388] Cette fille accoucha assez scandaleusement; et comme elle + disoit: «Que je suis malheureuse!» Tourney, sa compagne, pour la + consoler, lui disoit: «Ma chère, pourquoi s'affliger tant? il n'y + en a pas une de nous à qui il n'en pende autant.» (T.) + + + + +LA COMTESSE DE VERTUS. + + +La comtesse de Vertus est fille du marquis de La Varenne-Fouquet, +celui de qui madame de Bar disoit: «Il a plus gagné à porter les +poulets du Roi mon frère, qu'à larder ceux de sa cuisine;» car il +avoit, dit-on, été écuyer de cuisine. Henri IV lui fit du bien; il +l'avoit bien servi en ses amours. Cet homme avoit mis sur la porte de +sa maison, en Anjou, la statue de Henri IV, et au bas: _Il m'a donné +l'honneur et les biens_. Elle épousa le comte de Vertus, qui est venu +d'un frère bâtard de la reine Anne de Bretagne; ç'a été une fort belle +femme[389]. + + [389] Ce comte étoit accordé avec une fille de Retz: le Roi lui + proposa d'épouser la fille de La Varenne avec soixante-dix mille + écus. Il crut faire sa fortune; mais dès qu'il l'eut vue, il s'en + éprit d'une telle force qu'il l'épousa deux jours après, et + aussitôt, de peur du Roi, il l'emmena en Bretagne. Henri IV fut + tué bientôt après. A soixante-dix ans, la comtesse de Vertus + apprenoit à danser, et dansoit la _figurée_. (T.) + +Jouant sur le quatrain de Pibrac, on disoit d'elle: + + Qui te pourroit, _Vertus_, voir toute nue[390]. + +Il y a des gens qui l'y ont vue. Son mari fit assassiner vilainement +un de ses galants qu'il avoit fait venir par une lettre supposée. J'ai +parlé ailleurs de Bautru-Cherelles; il a été aussi de ses favoris. Il +lui écrivit une fois, autant pour la traiter de coquette que pour la +cajoler, que sa maison étoit le palais d'Atlant[391]; que chacun y +trouvoit sa maîtresse. Son mari mourut, il y a près de dix-huit ans; +depuis elle a toujours porté un bandeau de veuve, à cause qu'à son gré +cette coiffure lui sioit bien; et avec cela elle a long-temps porté +des habits comme une jeune personne, car elle a été long-temps belle. +Elle a de l'esprit; mais ç'a toujours été un esprit déréglé; elle se +mêloit de faire de belles lettres. Ce qu'il y a de meilleur, c'est des +choses qu'elle tire des lettres qu'elle a de Bautru, car on y +remarquoit son air. Une fois elle écrivoit à sa fille de Vertus, sur +je ne sais quelle froideur qui étoit entre elles, que _la grande Ourse +et la petite Ourse n'étoient pas si gelées qu'elle_. + + [390] C'est le vingt-septième quatrain de Pibrac. + + Qui te pourroit, vertu, voir toute nue, + O qu'ardemment de toi seroit épris: + Puisqu'en tout temps les plus rares esprits + T'ont fait l'amour au travers d'une nue. + + [391] Allusion au géant Atlante qui enlevoit les dames et les + renfermoit dans son château magique. (_Orlando Furioso_, ch. 4.) + +Elle n'a su compatir avec personne, et c'est la plus avare et la plus +bizarre personne qui vive. Pour tout train, quelquefois elle n'a eu +qu'un cocher, et ce cocher la peignoit aussi bien que ses chevaux. +Quand elle voyageoit, elle couchoit aux faubourgs des villes de peur +de trop dépenser dans les bonnes hôtelleries. Elle dit un jour une +assez plaisante chose. Sa fille de Vertus étoit allée, après la mort +de madame la comtesse[392], demeurer chez madame de Rohan la mère. «A +quoi songe, dit-elle, ma fille de Vertus de se retirer chez madame de +Rohan? puisqu'elle me quitte, elle devoit aller ailleurs.» Cette +mademoiselle de Vertus a du mérite; elle sait le latin; elle n'est pas +si belle que sa soeur. Madame la comtesse fut si ingrate que de ne lui +rien donner. Elle écrit fort raisonnablement; mais l'affaire de M. de +La Rochefoucauld l'a fort décriée. C'est la plus belle après madame de +Montbazon, car elle a encore trois soeurs, dont l'une nommée +mademoiselle de Chantocé, qui n'est pas la plus belle, voulant +demeurer à Paris, où elle n'a ni mère, ni soeur, ni belle-soeur, se +retira chez la Petite-Mère Hospitalière: là, pour voir du monde, elle +recevoit les gens dans la salle des malades; et on voyoit cette fille +toute couverte d'or dans un lieu où un malade rend un lavement, +l'autre change de linge; l'un tousse, l'autre crache; celui-ci crie, +et celle-là se confesse. + + [392] La comtesse de Soissons. + +Le dernier évêque d'Angers étant malade de la maladie dont il mourut, +madame de Vertus envoya un gentilhomme pour savoir de lui-même comment +il se portoit. Il se trouva obligé de cette civilité, et se mit sur +les louanges de la dame jusqu'à faire un éloge en forme. Enfin le +gentilhomme, ennuyé de cela, lui dit: «Monsieur, que dirai-je à madame +de votre santé?--Monsieur, répondit-il, dites-lui que je rêve.» + +Cette vieille folle, à l'âge de soixante-treize ans, a épousé un jeune +garçon appelé le chevalier de La Porte, disant pour ses raisons que +c'eût été dommage de laisser mourir d'amour un pauvre garçon qui, +apparemment, a encore long-temps à vivre. Lui l'a épousée à cause +qu'il avoit été condamné à donner vingt-deux mille livres à une fille +qui lui avoit fait un procès pour le faire condamner à l'épouser, et +il n'avoit pas un sou pour payer cette dette-là ni les autres. Mais le +pauvre chevalier ne fut pas assez fin en cette rencontre, car +quoiqu'il tînt le mariage secret, M. d'Avaugour, M. de Goetlo et les +filles en eurent avis: c'étoit à Paris où ils étaient tous en procès +avec elle, parce qu'elle changeoit tout son bien de nature. Ils +obtinrent une permission du lieutenant-civil de sceller chez le +chevalier aussi bien que chez la mère. + +Aux grandes affaires on passe souvent par-dessus les formes; l'âge et +la conduite de cette femme la rendoient ridicule. Un commissaire se +met dans un grenier d'une maison vis-à-vis de celle du chevalier, d'où +il voyoit ce qu'on y porta et remua durant deux jours; après il +demanda main-forte et alla mettre son scellé. Le chevalier présenta +requête. Sa requête fut reçue; mais ordonné qu'on feroit description +des coffres, et qu'ils seroient mis en dépôt. Le grand-maître y vint +avec deux cents chevaux, mais le commissaire avoit déjà fait son +devoir. Elle court fortune d'être interdite et le chevalier de n'avoir +rien gagné qu'une vieille femme. Il fut mal conseillé, car il faut +tout prévoir en tel cas; il n'avoit qu'à tout porter à l'Arsenal. + +Elle voulut donner en haine de ses enfants cinquante mille écus à +madame de Montausier, la voyant en faveur. Madame de Montausier les +refusa, et lui dit: «Hé! madame, vous avez tant de grandes filles qui +n'en ont pas trop.» Elle a fait depuis de fort impertinentes donations +entre-vifs, comme vingt mille livres à Ferrand, doyen du parlement, +afin qu'il sollicitât pour elle. + +Mademoiselle de Clisson, troisième soeur de madame de Montbazon, est +une personne qui n'a de défaut que de n'avoir pas de santé. Quoique +maltraitée de sa mère, elle ne voulut point assister à l'inventaire de +ses biens, et empêcha qu'on ne l'enlevât et qu'on ne l'interdît; mais +elle travailla pour faire casser le mariage: ce qui fut exécuté. Le +frère aîné, qui a gagné mademoiselle de Vertus, n'a jamais pu la +gagner. Elle et ses soeurs et le comte de Goetlo plaident contre +l'aîné, qui ne leur veut rien donner, et les fait enrager aussi bien +qu'il fait enrager sa femme. Cette femme a de la vertu, et, par +modestie, elle ne l'a point voulu accuser d'impuissance. + +Elle conte ainsi la mort du galant de sa mère. Le comte de Vertus +étoit un fort bon homme, et qui ne manquoit point d'esprit. Son foible +étoit sa femme; il l'aimoit passionnément, et ne croyoit pas qu'on pût +la voir sans en devenir amoureux. Un gentilhomme d'Anjou, appelé +Saint-Germain La Troche, homme d'esprit et de coeur, et bien fait de +sa personne, fut aimé de la comtesse. Le mari, qui avoit des espions +auprès d'elle, fut averti aussitôt de l'affaire. Il estimoit +Saint-Germain, et faisoit profession d'amitié avec lui; il trouva à +propos de lui parler, lui dit qu'il l'excusoit d'être amoureux d'une +belle femme, mais qu'il lui feroit plaisir de venir moins souvent chez +lui. Saint-Germain s'en trouva quitte à bon marché. Il y venoit moins +en apparence, mais il faisoit bien des visites en cachette: c'étoit à +Chantocé en Anjou. Le comte savoit tout; il n'en témoigna pourtant +rien jusqu'à ce que, durant un voyage de dix ou douze jours, le galant +eût eu la hardiesse de coucher dans le château. Les gens dont la dame +et lui se servoient étoient gagnés par le mari. Ayant appris cela, il +défendit sa maison à Saint-Germain. Cet homme, au désespoir d'être +privé de ses amours, écrit à la belle, et la presse de consentir qu'il +la défasse de leur tyran. Les agents gagnés faisoient passer toutes +les lettres par les mains du mari qui avoit l'adresse de lever les +cachets sans qu'on s'en aperçût. Elle répondit qu'elle ne s'y pouvoit +encore résoudre. Il réitère, et lui écrit qu'il mourra de chagrin si +elle ne consent à la mort de ce gros pourceau. Elle y consent. Et par +une troisième lettre, il lui mande que dans ce jour-là elle sera en +liberté; que le comte va à Angers, et que sur le chemin il lui +dressera une embuscade. Le comte retient cette lettre, se garde bien +de partir; et ayant appris que Saint-Germain dînoit en passant dans le +bourg de Chantocé, il se résolut de ne pas laisser passer l'occasion. +Il lui envoie dire qu'il fera meilleure chère au château qu'au +cabaret, et qu'il le prioit de venir dîner avec lui. Le galant, qui ne +demandoit qu'à être introduit de nouveau dans la maison, ne se doutant +de rien, s'y en va. Il n'avoit pas alors son épée; il l'avoit ôtée +pour dîner; il oublie de la prendre. Dès qu'il fut dans la salle, le +comte lui dit: «Tenez, en lui présentant son dernier billet, +connoissez-vous cela?--Oui, répondit Saint-Germain, et j'entends bien +ce que cela veut dire.--Il faut mourir.» Les gens du comte mirent +aussitôt l'épée à la main. Ce pauvre homme n'eut pour toute ressource +qu'un siége pliant. Il avoit déjà reçu un grand coup d'épée quand le +mari entra dans la chambre de sa femme, qui n'étoit séparée de la +salle que par une antichambre. Il la prend par la main, et lui dit: +«Venez, ne craignez rien; je vous aime trop pour rien entreprendre +contre vous.» Elle fut obligée de passer sur le corps de son amant qui +étoit expiré sur le seuil de la porte. Il la mena dans le château +d'Angers. Elle eut bien des frayeurs, comme on peut penser. Les +parents du mort, quand ils eurent vu la lettre, ne firent point de +poursuites. La comtesse avoit ouï tout le bruit qu'on fit en +assassinant son favori: elle étoit grosse; elle ne se blessa pourtant +point, mais la petite fille qu'elle fit, et qui ne vécut que huit ans, +étoit sujette à une maladie qui venoit des transes où la mère avoit +été, car elle s'écrioit: «Ah! sauvez-moi; voilà un homme l'épée à la +main qui me veut tuer.» Et elle s'évanouissoit. Elle expira d'un de +ces évanouissements[393]. + + [393] On a prétendu que Jacques Ier, roi d'Angleterre, que Marie + Stuart portoit encore dans son sein quand David Rizzio fut + assassiné sous ses yeux, n'avoit jamais pu supporter la vue d'une + épée nue. Ce fait est néanmoins fort contesté, quoique Digby + assure dans son _Discours sur la poudre de sympathie_ qu'il en a + été témoin. + + + + +MADAME DE MONTBAZON + +(MARIE DE BRETAGNE). + + +Elle étoit fille aînée du comte de Vertus et de la comtesse dont nous +venons de parler. Elle étoit encore fort jeune et étoit en religion +quand le bon homme de Montbazon l'épousa; c'est pourquoi il l'a +toujours appelée _ma religieuse_. Il en écrivit une lettre à la +Reine-mère, ou plutôt il la copia, car elle étoit assez raisonnable +pour avoir été écrite par un plus habile homme que lui[394]. La +substance étoit qu'il savoit bien de quoi cela menaçoit une personne +de son âge; mais qu'il espéroit que le bon exemple que lui donneroit +Sa Majesté la retiendroit toujours dans les bornes du devoir, etc. +Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe _que bon chien chasse de +race_. C'étoit une des plus belles personnes qu'on pût voir, et ce fut +un grand ornement à la cour; elle défaisoit toutes les autres au bal, +et, au jugement des Polonois, au mariage de la princesse Marie, +quoiqu'elle eût plus de trente-cinq ans, elle remporta encore le prix. +Mais, pour moi, je n'eusse pas été de leur avis; elle avoit le nez +grand et la bouche un peu enfoncée; c'étoit un colosse, et en ce +temps-là elle avoit déjà un peu trop de ventre, et la moitié plus de +tétons qu'il ne faut; il est vrai qu'ils étoient bien blancs et bien +durs; mais ils ne s'en cachoient que moins. Elle avoit le teint fort +blanc et les cheveux fort noirs, et une grande majesté. + + [394] Une fois il dit en présence de la feue Reine-mère et de la + Reine: «Je ne suis ni Italien, ni Espagnol; je suis homme de + bien.» Je pense même que c'étoit parlant à leur personne. (T.) + +Dans la grande jeunesse où elle étoit quand elle parut à la cour, elle +disoit qu'on n'étoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on +la jetât dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à +penser si elle manqua de galants. M. de Chevreuse, gendre de M. de +Montbazon, fut des premiers[395]. On en fit un vaudeville dont la fin +étoit: + + Mais il fait cocu son beau-père + Et lui dépense tout son bien. + Tout en disant ses patenotres, + Il fait ce que lui font les autres. + + [395] Ce couplet de Neufgermain fait voir que le duc de + Saint-Simon en a tâté aussi bien que les autres (il ne ressemble + pas mal à un ramoneur): + + Un ramoneur nommé _Simon_, + Lequel ramone haut et _bas_, + A bien ramoné la _maison_ + De monseigneur de _Montbazon_. (T.) + + +M. de Montmorency chanta ce couplet à M. de Chevreuse dans la cour du +logis du Roi; je pense que c'étoit à Saint-Germain. M. de Chevreuse +dit: «Ah! c'est trop,» et mit l'épée à la main; l'autre en fit autant. +Les gardes ne voulurent pas les traiter comme ils pouvoient à cause +de leur qualité, et on les accommoda. M. d'Orléans l'a aimée, et M. le +comte (de Soissons) aussi. Il en contoit auparavant à madame la +princesse de Guémené, belle-fille de M. de Montbazon, et la rivale de +la duchesse. Elle l'obligea, à ce qu'on m'a dit toutefois, de faire +une malice à madame de Guémené; ce fut de faire semblant de remettre +ses chausses, comme il entroit du monde. Il le fit, et après en +demanda pardon à la belle. J'ai dit ailleurs pourquoi M. le comte +quitta madame de Montbazon. Bassompierre l'entreprit; mais il n'en put +rien avoir, je ne sais pourquoi. Hocquincourt, fils du grand prévôt, +aujourd'hui maréchal de France, est un de ceux dont on a le plus +parlé. Lorsque les ennemis prirent Corbie, sur le bruit qui courut que +Picolomini avoit dit que s'il venoit à Paris, il vouloit madame de +Montbazon pour son butin, pour se moquer de ce franc Picoüard qui +étoit toujours sur les éclaircissements, et qui n'a pas le sens +commun, on fit un cartel de lui à Picolomini et la réponse. Il y avoit +au cartel: + +«Moi, M. d'Hocquincourt, gouverneur de Péronne, Montdidier et Roye, + +«A toi, Picolomini, lieutenant-général des armées de l'empereur en +Flandre, fais savoir que ne pouvant souffrir davantage les cruautés +exercées dans mes gouvernements, je désire en tirer raison par +l'effusion de ton sang. J'ai choisi le lieu où je veux vous voir +l'épée à la main. Mon trompette vous y conduira; ne manquez de vous y +trouver, si vous êtes un homme de bien, avec une brette de quatre +pieds de long pour terminer nos différends.» + +_Réponse._ + +«Monsieur de Hocquincourt, demeurez dans votre gouvernement; je +souhaiterois pour ma satisfaction que vous vous fussiez trouvé à onze +batailles et soixante-douze siéges de villes comme moi, pour vous voir +en lieu où je ne fus jamais qu'avec joie, et d'où je ne revins jamais +sans avantage. Mais, dans l'état où vous êtes, je ne puis hasarder ma +réputation contre vous sans faire tort à celle de mon maître qui m'a +confié ses armées. J'ai deux cents capitaines dans mes troupes, dont +le moindre croiroit se faire tort de venir aux mains avec vous. +Toutefois, si vous persévérez dans ce dessein, il s'en trouvera +quelqu'un qui, en ma considération, ravalera son estime jusque là. +Adieu, monsieur d'Hocquincourt; faites bonne garde. Vous savez que je +ne suis pas loin de vous, et que je sais aussi bien surprendre des +places que commander des armées.» + +Ce M. d'Hocquincourt ayant gagné une femme-de-chambre, se mit un soir +sous le lit de la belle. Par malheur le bon homme se trouva en belle +humeur, et vint coucher avec sa femme; il avoit de petits épagneuls +qui, incontinent, sentirent le galant, et firent tant qu'il fut +contraint d'en sortir. Pour un sot il ne s'en sauva pas trop mal: «Ma +foi, dit-il, monseigneur[396], je m'étois caché pour savoir si vous +étiez aussi bon compagnon qu'on dit.» Quand il se mit à la cajoler, il +lui déclara, en homme de son pays, qu'il ne savoit ce que c'étoit que +de faire l'amant transi, qu'il falloit conclure, ou qu'il chercheroit +fortune ailleurs. C'est comme il faut avec une femme qui a toujours +pris de l'argent ou des nippes. Roville, après lui, y laissa bien des +plumes, et on a dit que Bonnel Bullion, c'est-à-dire le dernier des +hommes, y avoit été reçu pour son argent. En un vaudeville, il y +avoit: + + Cinq cents écus bourgeois font lever la chemise. + + [396] On appeloit ainsi M. de Montbazon. (T.) + +Quand le duc de Weimar vint ici la première fois, en causant avec la +Reine de la manière dont il en usoit pour le butin, il dit qu'il le +laissoit tout aux soldats et aux officiers. «Mais, lui dit la Reine, +si vous preniez quelque belle dame, comme madame de Montbazon, par +exemple?--Ho! ho! madame, répondit-il malicieusement en prononçant le +B à l'allemande, ce seroit _un pon putin_ pour le général.» + +Elle fit servir un jour, sur table, dans un bassin, M. de Soubise +d'aujourd'hui, qui étoit un fort bel enfant; il s'appeloit le comte de +Rochefort. + +On n'osoit conclure qu'elle se fardoit; mais un jour, à +l'Hôtel-de-Ville, qu'il faisoit un chaud du diable, la Reine aperçut +que quelque chose lui découloit sur le visage. On dit pourtant qu'elle +ne mettoit du blanc qu'aux jours de combat, aux grandes fêtes, et +qu'elle l'ôtoit dès qu'elle étoit de retour. Ses amours et ses +intrigues avec M. de Beaufort et sa mort se trouveront dans les +Mémoires de la Régence. J'ajouterai que quand elle se sentoit grosse, +après qu'elle eut eu assez d'enfants, elle couroit au grand trot en +carrosse partout Paris, et disoit: «Je viens de rompre le cou à un +enfant.» + +Un extravagant rimeur et chanteur, qu'on appelle M. d'Enhaut, devint +amoureux d'elle, et un jour qu'on lui arrachoit une dent: «Misérable +mortel que je suis, s'écria-t-il, j'ai toutes mes dents, et on va en +arracher une à cette divinité!» Il part de la main et s'en alla faire +arracher seize. + + + + +M. DE MONTBAZON[397]. + + +M. de Montbazon, Hercule de Rohan, étoit un grand homme bien fait, et +qui, en sa jeunesse, avoit été fort dispos. Il avoit fait un bâtiment +à Rochefort (à deux lieues de Paris), le plus extravagant qui fut +jamais; c'est un château de cartes, tout plein de petites tourelles, +de lanternes, d'échauguettes[398] et de petites plate-formes; il n'y a +rien d'à-propos que les cornes qu'on y voit partout, et qui lui +conviennent par plus d'un titre, car il étoit grand veneur de France. +Quand il montroit cette maison aux gens: «Voilà, disoit-il, se +touchant du bout du doigt le front, voilà qui l'a faite.» Il y a un +portrait dans la galerie, où son père, qui étoit aveugle, lui montroit +le ciel avec le doigt avec ce demi-vers de Virgile: _Disce puer, +virtutem_; or, _ce puer_ avoit la plus grosse barbe que j'aie guère +vue; il paroissoit richement quarante-cinq ans. Comme c'étoit un homme +tout simple, et qui a dit bien des sottises, on lui a attribué, et au +duc d'Usez aussi, tout ce qui se disoit mal à propos; il y a même, +dans M. Gaulard[399], quelques-unes des naïvetés qu'on leur donne. On +lui fait dire à M. d'Usez, en voyant mourir un cheval: «Qu'est-ce que +de nous?» Pour l'autre (le duc d'Usez), il est constant qu'il dit à la +Reine, qui lui demandoit quand sa femme accoucheroit: «Que ce seroit +quand il plairoit à Sa Majesté.» Et il fut si sot que d'aller dire au +feu Roi, que la Reine et madame de Chevreuse lisoient le _Cabinet +satirique_. + + [397] Hercule de Rohan, né en 1567, mort le 16 octobre 1654. + + [398] _Échauguette_, lieu couvert et élevé pour placer une + sentinelle. (_Dict. de Trévoux._) Guérite bâtie. + + [399] Tallemant indique ici _les Contes facétieux du sieur + Gaulard, gentilhomme de la Franche-Comté bourguignotte_, ouvrage + singulier d'Étienne Tabouret, plus connu sous le nom de _sieur + Des Accords_. Ce Recueil fait partie de ses _Bigarrures_, dont il + existe plusieurs éditions. + +«Madame, disoit-il à la Reine, laissez-moi aller trouver ma femme, +elle m'attend; et dès qu'elle entend un cheval, elle croit que c'est +moi.» + +A cause qu'il avoit ouï qu'en parlant de saint Paul, on ajoutoit _ce +grand vaisseau d'élection_, il crut que c'étoit un grand vaisseau +appelé _Élection_, dans lequel cet apôtre voyageoit, et disoit: «Je +crois que c'étoit un beau navire que ce grand vaisseau d'_élection_ de +saint Paul.» + +Ce vieux fou de son mari, à l'âge de quatre-vingts ans, devint +amoureux d'une fille qui jouoit fort bien du luth. Elle en fit +confidence à madame de Montbazon. Le bon homme pria mademoiselle de +Clisson, soeur de sa femme, de donner à dîner à la demoiselle et à +lui; mais que, comme elle n'avoit qu'une cuisinière, il lui enverroit +son cuisinier avec tout ce qu'il faudroit. Il ne lui envoya qu'un +petit lapin et lui amena onze personnes. Elle le connoissoit bien, et +ne s'étoit point laissé surprendre. On coucha madame de Montbazon, et, +exprès, la demoiselle passa dans le lieu où elle étoit, faisant +semblant d'aller chercher son lit; il la suivit et s'assit; puis il +lui dit; «Venez me baiser.--Venez-y vous-même.» Il répète; elle +répond: «Je vaux bien la peine qu'on me vienne chercher.--Je vous +souffletterai.» Elle s'obstine. Il se mit en une telle colère qu'il +l'eût jetée par la fenêtre s'il en eût eu la force. A quelques années +de là, il s'éprit de la fille de son concierge de Rochefort, et il +fallut absolument la mettre coucher avec lui; c'étoit un tendron. La +voilà couchée: il la fait relever en lui reprochant qu'elle n'avoit +pas prié Dieu. Le maréchal d'Ornano n'eût pas voulu avoir affaire à +une vierge ni à une personne qui eût eu nom Marie, par le respect +qu'il portoit à la vierge. On dit qu'il disoit à quelqu'un: «Je ne +sais plus que faire pour gagner madame de Montbazon; si je la battois +un peu?» + +Jamais le bonhomme de Montbazon n'entroit au Louvre qu'il ne demandât: +«Quelle heure est-il?» Une fois on lui dit: «Onze heures.» Il se mit à +rire. M. de Candale dit: «Il auroit donc bien ri si on lui eût dit +qu'il étoit midi.» + +Le feu Roi demandoit une fois: «De quel ordre est ce portrait (c'étoit +aux Feuillants)?--C'est de l'ordre _des Feuillants_,» dit M. de +Montbazon. + +Il disoit: «Nous voilà à l'année qui vient.» + +M. de Montbazon a fait mettre sur la porte d'une écurie à Rochefort, +le 25 octobre l'an 1637: «J'ai fait faire cette porte-ci pour entrer +dans mon écurie.» + +Il mourut cinq ou six ans devant sa femme. + + + + +M. D'AVAUGOUR. + + +C'est le frère de madame de Montbazon; pour le visage, il étoit plus +beau qu'elle; mais il n'avoit point bonne mine. Il ne manque pas +d'esprit, mais il est bizarre et aime le procès; il plaide avec toutes +ses soeurs et sa mère; point de réputation du côté de la bravoure. Il +épousa, en premières noces, la fille du comte Du Lude, encore enfant; +il en fut jaloux. Elle mourut pour s'être blessée, si je ne me trompe, +et on murmura pourtant un peu contre le mari; mais je ne le tiens +nullement coupable de sa mort. En secondes noces, il a épousé +mademoiselle de Clermont d'Entragues, celle qui croyoit que Montausier +lui en vouloit et n'osoit le dire. La vanité d'avoir un manteau ducal, +car cet homme en a un, et nonobstant l'arrêt du temps d'Henri IV, qui +défend à toutes personnes de prendre le nom de Bretagne, il le prend +hautement, et ses sujets le traitent d'Altesse. Il dit qu'il n'y a que +sa mère qui n'ait point eu le tabouret. Il diroit plus vrai s'il +disoit qu'il n'y a eu que la femme du chef de la maison, qui, comme +j'ai dit, étoit frère bâtard de la reine Anne de Bretagne qui l'ait +eu, et ce fut en considération de ce qu'elle venoit de Charles de +Blois, qui avoit disputé la Duché[400]. + + [400] A la maison de Montfort. + +Il a eu cinq mères à la fois: madame de La Varenne, madame de Vertus, +madame Feydeau, la comtesse Du Lude et madame de Clermont. + +Mademoiselle de Clermont, qui a de l'esprit, vit bientôt qu'elle avoit +fait une sottise; car cet homme ne bouge de chez lui à Clisson, et, en +huit ans, elle n'est venue qu'un pauvre petit voyage à Paris; encore +fut-ce pour un procès. Cette maison a sept ponts-levis, et ce sont des +précipices tout autour. Elle appartenoit autrefois, je pense, au +connétable de Clisson, qui la fortifia ainsi contre le duc de +Bretagne. Là, cet homme s'est amusé à faire une grande dépense en +serrures; pour tout le reste il est avare[401]. Je ne voudrois point +d'un mari qui ne dépensât qu'en serrures. + + [401] On dit qu'il a parqueté une écurie. (T.) + +Il épousa, en premières noces, mademoiselle Du Lude, une des plus +belles et des plus douces personnes de ce siècle. Il en devint jaloux +sans sujet; mais, comme on l'a vu par la suite, il étoit impuissant. +Sa seconde femme a dit depuis, comme on lui proposoit de l'en délivrer +en lui faisant un procès sur l'impuissance: «Qu'une honnête femme ne +se plaignoit jamais de cela.» La petite-vérole étant à Clisson dans +toutes les maisons de la ville, il obligea sa femme d'y aller; elle se +trouva mal aussitôt, et elle entendit qu'il disoit au médecin: «Pour +son visage, je ne m'en soucie guère; mais il ne faut pas qu'elle +meure.» Elle fut assez sage pour n'en rien témoigner; mais elle n'en +mourut pas moins. Gens qui s'y connoissent m'ont dit qu'elle étoit +plus belle que madame de Roquelaure, sa cadette. + +En se mariant, il vouloit qu'on s'obligeât à lui donner le deuil de M. +de Clermont, qui étoit déjà assez vieux. Voyez le bel article. Ce fut +du temps que le Prince étoit à Lérida. Arnauld envoya sur cela des +vers que voici à madame de Rambouillet: + + Prince breton, prince breton, + Vous êtes un joli poupon + D'épouser notre demoiselle; + Elle est si bonne, elle est si belle; + D'or elle a plus d'un million. + Elle en emplira votre écuelle, + Prince breton. + + Prince breton, prince breton, + Vous avez un bien gros menton + Pour si blanche et blonde femelle. + Que si jamais dans sa cervelle + Se fourroit quelque amour fripon, + Ma foi, vous en auriez dans l'aile, + Prince breton. + + Prince breton, prince breton, + Je ne le dis pas tout de bon; + Nous avons vu mainte prunelle + Se radoucir pour l'amour d'elle; + Mais toujours elle disoit non: + Et ma foi vous l'aurez pucelle, + Prince breton. + +Voiture y avoit fait une réponse qu'on a perdue. + + + + +M. ET MADAME DE GUÉMENÉ. + + +Le prince de Guémené est fils de M. de Montbazon, du premier lit, et +frère de madame de Chevreuse; sa femme est aussi de la maison de +Rohan, et sa parente proche. C'est encore une belle personne, +quoiqu'elle ait cinquante ans; hors qu'elle a le visage tant soit peu +trop plat, il n'y a rien à refaire; elle a les cheveux comme à vingt +ans. Je l'aurois, sans comparaison, mieux aimée que madame de +Montbazon; avec cela elle a tout autrement d'esprit, et n'a jamais +fait d'emportement comme l'autre. + +Le prince de Guémené a de l'esprit. J'ai ouï dire à Darbe, savant +garçon en théologie, que jamais homme ne lui avoit donné tant de peine +sur le purgatoire. Il dit les choses plaisamment, et c'est ce qui +étonne les gens, que le fils et la fille de M. de Montbazon aient tant +d'esprit; c'est une figure assez ridicule, et sans son ordre on le +prendroit pour un arracheur de dents. Il contoit qu'à la drôlerie des +ponts de Cé, son père, passant sur la levée à cheval, tomba dans +l'eau. «J'allai pour l'en retirer; je tirai une tête de cheval; mais, +aux bossettes, je reconnus que ce n'étoit pas mon père.» Il a une +certaine vision de sentir tout ce qu'il mange, et, comme il a le nez +long[402] et la vue courte, il se barbouille fort souvent le nez, et +il lui est arrivé, en mangeant d'une omelette ou d'un potage, d'en +faire aller jusque sur son chapeau[403], soit que la main lui tremble +ou qu'il songe à autre chose. Enfin, cela est si désagréable à voir +que, pour prouver que la dévotion de sa femme étoit véritable, on +disoit que si ce n'étoit pas tout de bon, elle ne mangeroit pas avec +son mari. On l'a accusé de poltronnerie et de sodomie; et dans une +chanson que voici il y a un couplet qui en parle: + + Lorsque ce grand capitaine[404], + Monsieur du Montbazon, + Conduisit par la plaine + Le premier bataillon, + Tout droit au bac d'Asnières; + Mais Saintot, qui le vit, + Lui fit tourner visière + A la rue Béthizy[405]. + + Après prit sa rondache, + Le prince Guémené, + Disant à sa bardache: + Où est mon père allé? + Il est allé en guerre + Avec le duc d'Usez; + Et ils s'en vont belle erre + Par la porte Baudets[406]. + + Entendant cette alarme, + Monsieur de Marigny[407] + Alla crier aux armes + Au président Chévry, + Disant: Mon capitaine, + Allons tout promptement, + Et prenons pour enseigne + Le marquis de Royan[408]. + + Ce grand foudre de guerre, + Le comte de Bullion[409], + Étoit comme un tonnerre. + Dedans son bataillon, + Composé de vingt-hommes + Et de quatre tambours, + Criant: Hélas! nous sommes + A la fin de nos jours. + + Le comte de Noailles[410], + Brillant comme un Phébus, + Menoit à la bataille + Tous les enfants perdus, + Criant: Qui me veut suivre? + Et le gros Saint-Brisson[411], + Conduisoit pour tous vivres + De l'avoine et du son. + + Monsieur de Parabelle, + Gouverneur de Poitou, + Qui, depuis La Rochelle, + N'avoit point vu le loup, + Faisoit toujours merveilles, + Aux Croates et Hongrois + Il coupa les oreilles, + Comme il fit aux Anglois. + + [402] Il l'a eu cassé. (T.) + + [403] On étoit toujours couvert, même à table; ces Mémoires en + fournissent d'autres exemples. + + [404] Sur l'air: _Bibi, tout est ferlore, la duché de Milan_. + (T.)--_Ferlore_, perde, gâté, détruit, vient du mot allemand + _verloren_ (perdu). Le contact continuel avec les lansquenets + allemands, qui servirent dans nos armées depuis François Ier + jusqu'à Henri IV, avoit introduit à cette époque, dans notre + langue, une foule de mots dérivés de l'allemand. + + [405] Où est son hôtel. (T.) + + [406] Une porte autrefois, mais qui n'est plus porte que de nom, + vers Saint-Gervais. (T.) Où est aujourd'hui la place _Baudoyer_. + + [407] Frère de M. de Montbazon. (T.) + + [408] Deux veaux. (T.) + + [409] Introducteur des ambassadeurs. (T.) + + [410] Autre grand personnage; c'est le père. Ce n'est pas qu'il + ne fût brave; mais c'étoit un sot homme. Il a fait de beaux + combats, et le feu Roi avoit jeté les yeux sur lui quand il + vouloit avoir quelques braves autour de sa personne. (T.) + + [411] Séguier de Saint-Brisson, qui passoit pour peu spirituel, + avoit un valet-de-chambre nommé Lavoine, ce qui faisoit dire que, + dès qu'il étoit levé, M. de Saint-Brisson demandoit _l'avoine_. + +Voici quelques-uns de ses bons mots: + +Le feu Roi lui ayant dit: «Arnauld est sorti de la Bastille.--Je ne +m'en étonne point, répondit-il, il est bien sorti de Philipsbourg, qui +est bien une meilleure place.» + +Quand on dit que la Reine avoit senti remuer M. le Dauphin: «Il a de +qui tenir, dit-il, de donner déjà des coups de pied à sa mère.» + +Il disoit au cardinal de La Vallette sur sa retraite devant +Gallas[412]: «Il faut que cet homme soit bien incorrigible de vous +avoir suivi jusqu'à Metz, après que vous l'avez battu tant de fois.» + + [412] Général de l'empereur. + +Une fois que M. d'Orléans lui tendit la main pour le faire descendre +du théâtre: «Ah!... dit-il, je suis le premier que vous en avez fait +descendre,» à cause de ceux qui avoient eu le cou coupé pour l'amour +de lui. + +Lui et d'Avaugour se raillent toujours sur leur principauté. Il y a +trois ans qu'Avaugour prétendit entrer en carrosse au Louvre: il ne +put l'obtenir. Le prince de Guémené disoit: «Ah! du moins a-t-il droit +d'y entrer par la cour des cuisines.» Une fois le cocher de d'Avaugour +mit ses chevaux sous les porches de la maison de Guémené, durant un +grand soleil. «Entre, entre, lui cria Guémené, ce n'est pas le +Louvre.» En montrant le chevalier de Rohan, il disoit: «Pour celui-là +on ne dira pas qu'il n'est pas prince.» C'est qu'on trouva un billet +de madame de Guémené à M. le comte (_de Soissons_), où il y avoit: «Je +vous ménage un fils;» et c'est celui-là. Il a dit à son fils aîné que +le chevalier étoit de meilleure maison que lui. La mère a tellement +gâté le cadet, que cela n'a peu contribué à faire tourner la cervelle +à l'aîné, qui voyoit bien qu'on faisoit à l'autre tous les avantages +dont on pouvoit s'aviser. + +Avaugour lui disoit: «Pourquoi souffrez-vous ma soeur auprès de ma +nièce de Montbazon? ma soeur n'est pas assez prude.--Voire, dit +Guémené, cela est fort bien; c'est une vieille demoiselle auprès d'une +jeune princesse.» Le prince de Guémené dit que sa femme veut qu'on la +traite d'Altesse principale, comme le marquis de Rouillac d'Excellence +royale, à cause qu'il avoit été ambassadeur à la cour du roi de +Portugal. Il dit plaisamment que le prince de Tarente devroit dire le +Roi mon père et non pas Monsieur mon père; et que M. le Dauphin ne +diroit pas Monsieur mon père. + +Un fat de conseiller au parlement, nommé Nevelet, s'amusoit à aller +chez madame de Guémené. On parle d'aller au bois de Vincennes; il fut +assez sot pour se mettre dans le carrosse avec madame de Guémené et +les dames de sa compagnie. Là, il l'entretint le plus pédantesquement +du monde, et lui disoit, entre autres belles choses, qu'il avoit eu +l'honneur d'étudier avec M. le prince de Guémené: «Mais, ajouta-t-il, +madame, il étoit bien plus avancé que moi.» Elle, ennuyée de cet +impertinent, pour s'en défaire, laissa tomber un de ses gants; il +jette la portière à bas, et va pour le ramasser, cependant elle fait +relever la portière, et laisse là M. le magistrat, qui revint des murs +du bois de Vincennes à Paris avec sa soutane. Une fois, au sortir du +sermon de Saint-Leu il pleuvoit bien fort; il dit à des dames: +«Mesdames, je suis bien fâché de n'être pas de votre quartier; je vous +ramenerois.» A d'autres: «Je vous irois conduire si c'étoit mon +chemin.» Une fois qu'il vouloit écrire des douceurs à une fille +d'esprit nommée mademoiselle Boccace, il lui parloit de l'éloquence de +Jean Boccace, dont elle prétendoit descendre, et lui dit que quand il +seroit aussi éloquent que lui, il ne pourroit pourtant représenter +combien il étoit passionné pour ses mérites. + +A Amiens, je pense, quelques personnes parlant d'affaires d'État, il +leur dit (il leur montroit des paysans réfugiés): «Taisez-vous, voilà +des créatures de M. le cardinal.» Et à la mort du cardinal il dit que +c'était à M. de Dardanie à en faire le service, puisqu'il étoit évêque +_in partibus infidelium_. + +On disoit que madame de Rohan soutenoit bien le menton à Miossens. «Au +Dictionnaire de Rohan, dit le prince de Guémené, _menton_ veut dire +_mentula_.» + +Parlant du mariage de mademoiselle de Rohan: «Vraiment, dit-il, elle a +grand tort de n'avoir pas pris le comte de Montbazon mon fils +(mademoiselle de Rohan dit qu'il étoit hébété; il est devenu fou), il +a bien autant de bien que Chabot; il est aussi bon catholique que lui; +et si elle vouloit avoir un bon mari, hélas! où en trouveroit-on de +meilleurs que dans notre race?» + +Madame de Guémené a eu quelques galanteries. On disoit que ses amants +faisoient tous mauvaise fin; M. de Montmorency, M. le comte de +Soissons, M. de Bouterville et M. de Thou. On dit quelle s'évanouit +quand on biffa les armes de M. de Montmorency à Fontainebleau, lorsque +le feu Roi fit des chevaliers. On m'a dit qu'en sa jeunesse, ne se +trouvant pas le front assez beau, elle y mit un bandeau de taffetas +jaune pâle; le blanc étoit trop blanc, le noir étoit trop différent du +reste: cela tranchoit. On voulut marier son fils avec mademoiselle +Fontenay-Mareuil, aujourd'hui madame de Gèvres; quoique le père de la +fille offrît la carte blanche, elle ne le voulut pas, de peur d'être +grand'mère. Cependant, peu d'années après elle le maria avec la fille +du second lit du maréchal de Schomberg le père. Elle a des saillies de +dévotion, puis elle revient dans le monde. Elle fit ajuster sa maison +de la Place-Royale. M. le Prince lui disoit: «Mais, madame, les +Jansénistes ne sont donc point si fâcheux qu'on dit, puisque tout ceci +s'ajuste avec la dévotion. Voici qui est le plus beau du monde; je +crois qu'il y a grand plaisir à prier Dieu ici.» Elle souffrit le gros +d'Émery dans le temps qu'il se défit de Marion. On n'approuvoit pas +trop cela; et la comtesse de Maure dit plaisamment: «C'est qu'elle +veut convertir le bon larron.» Elle ne le lui pardonna qu'en une +maladie où elle crut mourir. Toute dévote qu'elle étoit, quand on +disputa le tabouret à mademoiselle de Montbazon, qui est aujourd'hui +dans le monde, elle dit que pour l'intérêt de sa maison elle seroit +capable de jouer du poignard. Elle a un fils, qu'on appelle le +chevalier de Rohan, qui est bien fait, qui a du coeur, mais il n'a +guère d'esprit, ou plutôt il l'a déréglé. Elle entend assez ses +affaires; et c'est par sa conduite que le marquisat de Marigny, que le +frère de M. de Montbazon avoit vendu à Montmort, père de la maréchale +d'Estrées et de Montmort le maître des requêtes, leur est revenu; il +fut déclaré mal acheté. Durant ce procès, comme on plaidoit, le prince +de Guémené menaça le maître des requêtes, et lui montra un doigt. «Je +vous en pourrois montrer deux, dit l'autre,» et, en faisant cela, lui +fit les cornes. + + + + +RANGOUSE. + + +Rangouse est d'Agen. D'abord il fut clerc d'un procureur, et ensuite +il entra chez le maréchal de Thémines, où il prit enfin la qualité de +secrétaire. Quand il se vit sans emploi, il s'avisa de faire des +lettres; mais il s'y prit d'une façon toute nouvelle, car il écrivoit +des lettres pour le Roi à la Reine, pour la Reine au Roi, pour le Roi +au cardinal de Richelieu, et pour le cardinal de Richelieu au Roi; et +ainsi du reste, selon les occurrences du temps. Il y en avoit même +pour M. le Dauphin au feu Roi, et aussi pour Monsieur à M. le +Dauphin. Après il en fit pour tous les princes, et il les savoit +toutes par coeur. Un jour qu'il alloit à son pays il les récita quasi +toutes à un gentilhomme qu'il avoit trouvé par les chemins. Quand ce +gentilhomme fut arrivé, il dit qu'il avoit fait le voyage avec l'homme +du monde le plus curieux, et qui savoit par coeur toutes les lettres +que les plus grands de la cour s'étoient écrites depuis quelques +années en çà. Mais, ne trouvant pas grand profit à cela, il quitta +cette sorte de lettres et n'en a plus montré que de celles qu'il a +écrites en son nom à toutes les personnes de l'un et l'autre sexe qui +pouvoient lui donner quelque paraguante; il en fit un volume imprimé +de ces nouveaux caractères qui imitent la lettre bâtarde; et, par une +subtilité digne d'un Gascon, il ne fit point mettre de chiffre aux +pages, afin que quand il présentoit son livre à quelqu'un, ce livre +commençât toujours par la lettre qui étoit adressée à celui à qui il +le présentoit; car il change les feuillets comme il veut en le faisant +relier[413]. Vous ne sauriez croire combien cela lui a valu[414]. Il y +a dix ans qu'il avoua à un de mes amis qu'il y avoit gagné quinze +mille livres qu'il employa fort bien en son pays, car je crois qu'il +a famille; depuis, il a toujours continué. Le comte de Saint-Aignan +lui donna cinquante pistoles; à la vérité, il y en a eu qui ne l'ont +pas si bien payé. M. d'Angoulême le fils se contenta de lui rendre son +livre et de lui donner une pistole[415]. Il avoit fait une lettre pour +Saint-Aunez, celui qui se retira en Espagne à cause que le cardinal de +Richelieu lui avoit ôté le gouvernement de Leucate[416]; Saint-Aunez +ne la prit point, ou en donna fort peu de chose[417]. Depuis, +craignant que Rangouse ne rendît ce livre public, il l'envoya prier de +considérer que cette lettre étoit trop pleine de louanges, que cela +lui nuiroit sans doute, et qu'il lui feroit plaisir de ne la point +faire courir. «Jésus! dit Rangouse, il a bien du souci pour rien; +croit-il qu'une lettre qui vaut au moins dix pistoles, soit à lui pour +si peu d'argent? Je la lui ai portée manuscrite, je la ferai imprimer +sous un autre nom, en changeant un ou deux endroits: il n'a que faire +de s'en mettre en peine.» Il dit qu'il trouve bien mieux son compte à +porter des lettres aux commis des finances qu'aux seigneurs de la +cour. Celles qu'il fait à cette heure sont beaucoup meilleures que les +premières; car il va quelquefois prier M. Patru de les lui redresser +un peu. Dans les premières, il y en avoit une dont l'adresse étoit: _A +monsieur Lesperier_ (il étoit au maréchal de Gramont), _mon bon ami, +qui m'as toujours assisté dans mes petites nécessités_. Il en a fait +une au duc d'Usez, que je compare au sonnet de Dulot pour l'archevêque +de Rouen; je veux dire que cette lettre n'eût pu être si bien faite +par un honnête homme que par ce fou. Ce fut M. le Prince qui la lui +fit faire, et il la trouva si plaisante, qu'il la retint par coeur et +lui en donna plus qu'il ne lui avoit donné pour la sienne propre. Le +bon de l'affaire, ce fut que le duc prit cela sérieusement, et crut +qu'on lui faisoit beaucoup d'honneur[418]. La voici: + + + «MONSEIGNEUR, + +»Le rang que vous tenez parmi les grands de l'État ne me permet pas de +donner leurs portraits au public sans les accompagner du vôtre. Je ne +prétends pas toucher à la généalogie de la maison de Crussol, dont +vous tirez votre origine; il faudroit faire un volume et non pas une +lettre: je dirai seulement que vous êtes entre la noblesse le premier +duc et pair de France, reconnu le plus paisible et le plus modéré de +tous les seigneurs. Vous n'avez jamais rien entrepris par-dessus vos +forces; votre ambition a toujours eu des bornes légitimes; ce que +beaucoup poursuivent avec passion, vous l'obtenez avec patience; vous +êtes demeuré calme dans la tempête, et ne vous êtes jamais oublié dans +la bonace. Si vous n'avez pas toujours eu des emplois de guerre, c'est +que Leurs Majestés vous ont reconnu trop nécessaire auprès d'elles; +enfin l'histoire de votre vie est telle, qu'il ne s'en vit jamais de +semblable. Celui-là n'est pas ami de son repos qui ne met toute son +étude à vous imiter. Pour moi, monseigneur, qui prétends faire un +abrégé des actions illustres, pour les laisser à la postérité, j'ai +voulu parler des vôtres dans les termes de la vérité avec laquelle je +finirai. + + »Votre, etc.» + + [413] Les éditeurs ont sous les yeux l'exemplaire que Rangouse a + présenté à la reine Anne d'Autriche. Le titre porte: _Lettres + héroïques aux grands de l'État, par le sieur de Rangouse, + imprimées aux dépens de l'auteur, à Paris, de l'imprimerie des + nouveaux caractères inventés par H. Moreau_, 1645. Le volume + commence par une épître dédicatoire à la Reine régente. + + [414] C'est ce qui a donné lieu à la plaisanterie qu'on trouve + dans _l'Histoire du poète Sibus_, où on lit, au nombre des + ouvrages attribués à cet être fantastique: «Très-humbles actions + de grâces de la part du corps des auteurs à M. de Rangouse, de ce + qu'ayant fait un gros tome de lettres, en se faisant donner au + moins dix pistoles de chacun de ceux à qui elles sont adressées, + il a trouvé et enseigné l'utile invention de gagner autant en un + seul volume, qu'on avoit accoutumé jusqu'ici de faire en une + centaine.» (_Recueil de pièces en prose les plus agréables de ce + temps_; Paris, Sercy, 1662, 4 vol. in-12, t. 2, p. 246.) + + [415] Le maréchal de Gramont le paya encore plus mal. (_Voyez_ + plus haut l'article _Gramont_.) + + [416] Ville de Languedoc. Il y avoit un fort qui a été rasé sous + Louis XIV. + + [417] Ce Saint-Aunez est une espèce de fou; cependant un de ses + ancêtres, son grand-père, je pense, méritoit bien qu'on laissât + ce gouvernement à sa postérité, ou qu'on la récompensât + autrement; car ayant été amené au pied des murailles par les + Espagnols qui l'avoient pris, afin d'obliger sa femme à rendre la + place. Il lui cria: «Laissez-moi mourir plutôt,» et fut pendu. + Celui-ci est un grand faux-monnoyeur, et qui supporte certains + corsaires; il est beau et galant, et on en conte une chose assez + étrange. Il engrossa la soeur du prince de Masserane en Piémont. + Le prince, enragé, enferme sa soeur dans un château à la + campagne. Saint-Aunez y va, et y est surpris par le prince, mais + seul. L'amant, plus brave que lui, le saisit, et lui tenant le + pistolet à la gorge, parle à sa soeur en sa présence; après il + s'en va et ne lâche point son homme qu'il ne fût en lieu sûr. + L'autre n'osa jamais crier, ni faire la moindre résistance. (T.) + + [418] Roquelaure dit que le duc d'Usez a grande raison de se + plaindre de ses enfants, et que, sans eux, il auroit l'honneur + d'être le plus sot homme du monde. Il y a sept ou huit ans qu'il + lui arriva une assez plaisante aventure; il étoit un peu + luxurieux, et, ayant conclu avec je ne sais quelle femme à trente + pistoles pour une nuit (c'étoit chez elle), il se couche le + premier, et, comme il la pressoit de se coucher, elle lui dit + qu'elle avoit oublié une petite chose; c'étoit d'aller demander à + son mari qui étoit en bas s'il le trouveroit bon. On lui avoit + dit qu'il étoit aux champs. La frayeur prend au bonhomme; il se + sauve sans avoir le loisir de remettre son cordon bleu. (T.) + +Rangouse a donné le titre de _Temple de la gloire_ à son dernier +volume de lettres. Une fois qu'il rencontra M. Chapelain par la +ville, il l'avoit vu quelque part, il se met à côté de lui et lui +parle avec toutes les soumissions imaginables; car un Gascon se fait +tout ce qu'il veut. En ce temps-là, un des amis de cet homme vint à +passer; il l'appelle et lui dit en s'approchant tout contre: «Monsieur +Chapelain, vous voyez, au moins, je me frotte aux honnêtes gens.» Chez +M. Pelisson on lut une pièce en latin; Rangouse à tout bout de champ +faisoit des exclamations, et disoit naïvement: «Je n'entends pas le +latin; mais je ne laisse pas de pénétrer assez avant pour voir que cet +ouvrage est admirablement beau.» + + + + +CATALOGNE. + + +Voici ce que j'ai appris de la manière de vivre des femmes de ce +pays-là. On n'y fait l'amour que par truchement, et on se sert pour +cela des meneurs des dames. Ce ne sont pas des domestiques pour +l'ordinaire, mais quelquefois un savetier qui, les fêtes et les +dimanches, prend son bel habit, se met l'épée au côté, et tend le bras +à la dame; elles vont rarement ailleurs qu'à l'église. La meilleure +marque qu'on puisse avoir d'être bien avec elles, c'est quand elles +vous envoient ces messieurs les écuyers pour savoir l'état de votre +santé, sous prétexte qu'elles ont ouï dire que vous étiez malade. Cet +homme pourtant ne vous parle qu'à l'oreille, et bien souvent il dit à +vos gens qu'il vient pour vous donner avis de quelque pièce curieuse +qui est à vendre, où il trouve quelque semblable échappatoire; alors +vous n'avez plus qu'à chercher l'invention de vous joindre, car elles +n'en viennent point là qu'elles n'aient résolu de ne vous rien +refuser. La plupart du temps elles sont assez malheureuses; leurs +maris ne leur laissent prendre aucun divertissement, entretiennent +presque tous des courtisanes, et, ce que j'en trouve de plus fâcheux, +c'est que si à souper il y a, par exemple, une poule, ils n'en +laisseront qu'une cuisse à leur femme et porteront tout le reste chez +leur mignonne, avec qui ils iront souper et coucher; madame cependant +s'entretiendra, s'il lui plaît, avec les espions que le galant homme +tient auprès d'elle, car les valets sont tous aux maris. Les +religieuses sont moins religieuses qu'elles, car s'il y a de la +galanterie, c'est dans les couvents; partout on y entre pour de +l'argent; même ceux des Catalans, qui sont plus jaloux que les autres, +tiennent leurs concubines dans les religions, et on les nomme +_Commendadas_. Il arriva, la première fois que l'armée de France entra +dans le port de Barcelonne; que des religieuses qui étoient assez +proche du port faisoient bâtir et quêtoient pour achever leur +bâtiment; elles furent donc demander la charité à quelques officiers +des galères; mais, au lieu d'argent, dont ils étoient assez mal +fournis, ils leur donnent cent forçats pour porter la terre et leur +servir de manoeuvres. Cependant ces officiers cajolèrent les +religieuses, et firent si bien qu'elles leur permirent d'entrer dans +leur couvent déguisés en galériens: ils se mêlèrent parmi les forçats, +et furent trouver leurs maîtresses. Il me semble que quand ils eussent +bien rêvé pour inventer un habit bien convenable à des esclaves +d'amour, ils n'eussent jamais pu mieux rencontrer. + +Il y avoit en ce temps-là une dame nommée la baronne d'Alby; elle +étoit de la maison d'Arragon[419], et s'appeloit Hippolita. Elle étoit +plus agréable que belle; on n'a jamais vu une personne plus +spirituelle, ni plus adroite. Son mari, qui étoit fort débauché, et +elle, étaient séparés de corps et de biens. Cette femme eut un si +grand déplaisir de la révolte de Catalogne, et avoit une si grande +passion pour la couronne d'Espagne, qu'elle a mis plusieurs fois sa +vie en danger pour tâcher à réduire cet État sous son premier maître. +D'ailleurs, elle étoit galante. Auprès du maréchal de La Mothe, il y +avoit un huguenot, déjà âgé, nommé La Vallée (nous en parlerons +ailleurs), qui étoit bien avec lui. Dona Hippolita, qui le connoissoit +d'amoureuse manière, fit si bien que par son moyen elle obtint +permission d'écrire en Arragon, et partout où elle voudroit. On lui +accorda cela facilement, parce que les mêmes personnes qui portoient +ses lettres en portoient aussi du maréchal à ceux avec qui il avoit +intelligence dans le pays ennemi. Elle employa tous ses artifices pour +gagner entièrement La Vallée, et lui fit même une des plus grandes +faveurs que les dames fassent en ce pays-là: c'est qu'elle l'avertit +qu'elle iroit voir les tombeaux la Semaine-Sainte, et qu'il se trouvât +en tel lieu pour l'accompagner. La dévotion espagnole ne consiste +qu'en grimaces. La Semaine-Sainte, et principalement le +Vendredi-Saint, on visite les tombeaux qu'on fait en chaque église, +en l'honneur de Notre-Seigneur; et il y a de l'émulation à qui les +fera les plus magnifiques; c'est comme les _Præsepia_[420] à Rome. Les +dames y vont voilées, et c'est en ce temps de pénitence qu'elles font +le plus de galanteries. On appelle cela _Festeggiar_. La Vallée se +trouva à l'assignation, mais il eut le déplaisir de voir qu'il n'étoit +pas le seul galant, car la dame avoit un Catalan avec elle, homme de +qualité, et La Vallée croit qu'au retour ils furent coucher ensemble. +Voilà tout ce que notre François en eut. Le maréchal de Brezé l'avoit +cajolée avant cela, mais elle ne le pouvoit souffrir. Depuis, quand on +fit une si grande conjuration contre le comte d'Harcourt, elle s'y +trouva embarrassée, et son amant, dont nous avons parlé, eut le cou +coupé: pour elle, on se contenta de l'envoyer en Arragon. + + [419] De quelque branche de cadets ou plutôt de quelque bâtard. + + [420] Les crèches. + +J'ai ouï conter une histoire arrivée à Madrid, que je mettrai ici tout +de suite: «Une fille de qualité étant devenue amoureuse d'un page de +son père, lui accorda toutes choses, et se trouva grosse peu de temps +après. Cependant son père l'accorde avec un homme de condition, dont +l'alliance lui étoit avantageuse. Dans cette extrémité, cette pauvre +fille a recours à une femme veuve, qui étoit femme d'esprit et grande +_intrigueuse_, et trouve moyen de l'aller voir secrètement. Elles +songèrent long-temps avant que de pouvoir trouver quelque +invention[421], enfin, la veuve lui dit qu'elle iroit dire au +cardinal-inquisiteur l'état où elle se trouvoit, et le désespoir où +elle étoit; que si on ne l'avoit retenue elle se seroit déjà +poignardée, et auroit tout d'un coup ôté la vie à elle et à son +enfant; qu'il n'y avoit qu'un remède qui dépendoit de lui seul: +c'étoit de faire mettre dans les prisons de l'Inquisition le cavalier +avec lequel cette fille est accordée, et, que durant le temps qu'il y +sera, on la pourra faire accoucher en cachette.» La fille, approuva le +conseil de cette femme, et la chose réussit comme elle l'avoit pensé. +Le cardinal eut de la peine à s'y résoudre, mais enfin il y consentit. +La fille accoucha heureusement; mais le cavalier, outré de l'affront +qu'on lui avoit fait, car il n'y a que l'Inquisition qui soit +infamante, mourut de déplaisir, quoiqu'elle lui écrivît tous les jours +qu'elle ne l'en estimoit pas moins, que ce n'étoit qu'une calomnie et +que la vérité se découvriroit bientôt. + + [421] Je sais cela de M. Penis, intendant en Espagne, à qui cette + femme l'a conté. (T.) + + + + +LE COMTE D'HARCOURT. + + +Le comte d'Harcourt est cadet de feu M. d'Elbeuf, assez mal à son +aise. En sa jeunesse, il a fait une espèce de vie de filou, ou du +moins de goinfre. Il avoit fait une fantaisie de monosyllabes: c'est +ainsi qu'ils l'appeloient, où chacun avoit une épithète, comme lui +s'appeloit _Le Rond_ (il est gros et court), Faret[422], _Le_ +_Vieux_; c'est pourquoi Saint-Amant le nomme toujours ainsi; pour lui +il se nommoit _Le Gros_; quand ils étoient trois confrères ensemble, +ils pouvoient recevoir qui ils vouloient. + + [422] Nicolas Faret, mauvais poète ridiculisé par Despréaux. + +Le comte se battit contre Bouteville et eut l'avantage. Il fut fait +chevalier de l'ordre à la dernière promotion; et quand ce vint à +biffer les armes de son frère qui étoit avec la Reine-mère, il alla se +mettre derrière le grand-autel. Les gens de coeur disoient qu'ils +eussent beaucoup mieux aimé n'être point chevaliers de l'ordre; mais +il avoit besoin de mille écus d'or de pension. Après il revint. Faret, +qui étoit à lui, pour le mettre en train de faire quelque chose, lui +proposa de s'offrir au cardinal de Richelieu pour épouser telle qu'il +voudroit de ses parentes; et après il en parla à Bois-Robert qu'il +connoissoit comme étant de l'Académie, aussi bien que lui. Bois-Robert +en parla au cardinal, qui lui répondit en riant: + + Le comte d'Harcourt, + Du Bois, a l'esprit bien court. + +Bois-Robert pourtant, voyant qu'il ne lui avoit pas défendu d'en +parler davantage, recharge encore une fois. «Est-ce tout de bon? dit +le cardinal: parlez-vous sérieusement?--Oui, monseigneur, c'est un +homme qui sera entièrement à vous; c'est un homme de grand coeur. Il +a, comme vous savez, battu Bouteville, et vous pouvez vous fier à sa +parole.» Le cardinal lui donna emploi, et le surprit en le lui +donnant, car il lui dit: «Monsieur le comte, le Roi veut que vous +sortiez du royaume.» Le comte étonné lui dit qu'il étoit prêt d'obéir. +«Mais, ajouta le cardinal, c'est en commandant l'armée navale.» + +Cette campagne-là, il reprit les îles de Saint-Honorat et de +Sainte-Marguerite en Provence. Je laisse à l'histoire à dire comme +cette conquête étoit moralement impossible au peu de forces qu'il +avoit. J'ai vu le marbre que le commandant espagnol laissa sur la +porte, où il y a que: rien ne peut résister à l'invincible valeur du +comte d'Harcourt. Au retour, il épousa madame de Puy-Laurens. Après, +on l'envoya en la place du cardinal de La Vallette en Italie, où il +secourut Casal et reprit Turin. Durant ce siége, il mangeoit en public +pour faire voir qu'il n'avoit pas de meilleur pain que les soldats. +Jamais les François n'ont si bien montré qu'ils fussent aussi bons à +la fatigue que quelque autre nation du monde qu'à ce siége-là. A cette +effroyable sortie que fit le prince Thomas, le comte accourut où les +lignes avoient été forcées; il avoit sept ou huit gentilshommes avec +lui qui appeloient poltrons les soldats qu'ils trouvoient fuyants: +«Non, non, dit le comte d'Harcourt, ils sont braves gens: mais c'est +qu'ils ne m'ont pas à leur tête.» Il y alla, et il y faisoit bien +chaud. Il échoua après à Lérida, comme nous verrons dans les Mémoires +de la Régence. Ce même Brito, qui après fit aussi recevoir un affront +à M. le Prince, commandoit alors dans la place. On a fort décrié ce +pauvre homme, et on veut que toute sa gloire soit due aux officiers +qu'il avoit, comme M. de Turenne principalement, au maréchal de La +Mothe et au maréchal du Plessis. Ils disent que dans l'occasion il n'a +point de jugement, et qu'il dit à tout ce qu'on propose: «Faites +donc.» Il est vrai que de tous ceux qui ont servi sous lui, il n'y en +a guère qui le prennent pour un grand capitaine. Cependant il est +brave et heureux. Pour les siéges, il n'y réussit que rarement. + +La Reine lui donna la charge de grand écuyer après la mort de M. le +Grand; car il n'avoit point de bien, et disoit que ses fils auroient +nom, l'un _La Verdure_, et l'autre _La Violette_. Quand il eut cette +charge, après l'obligation qu'il avoit à Faret, il délibéra s'il lui +devoit donner le secrétariat de sa charge, et pensa lui préférer un +petit Mouerou, que Faret avoit pris comme un copiste pour écrire sous +lui. Faret est mort de regret de se voir si mal reconnu. Avant cela, +le cardinal de Richelieu disoit en parlant du comte d'Harcourt: »Il +faudra voir si son apothicaire en sera d'avis; car ce bon seigneur +s'est toujours laissé gouverner par quelque faquin.» On disoit de lui +qu'il prenoit tout et rendoit tout, car il prit le gouvernement de +Guyenne quand M. d'Épernon fut chassé, et après, celui de Normandie +quand M. de Longueville fut arrêté, et les rendit. Ce qu'il a fait de +plus vilain, à mon avis, ce fut d'escorter M. le Prince qu'on menoit +prisonnier au Havre: mais nous verrons tout cela en son lieu. Il y a +six ou sept ans, pour vous faire voir quel homme c'est, qu'il conta à +un garçon qui montre le jardin de Rambouillet toutes ses prétentions +et toutes ses plus importantes affaires. + + + + +LE BARON DE MOULIN. + + +C'est un gentilhomme de Champagne dont le père a toujours eu bonne +table et a fait assez de dépense; il y a du bien dans la maison. En sa +jeunesse, ç'a été un assez plaisant robin. Il alla au Cours avec le +derrière masqué qu'il montroit à la portière, comme si c'eût été son +visage. Une autre fois, pour se défaire d'une femme qui lui demandoit +de l'argent, il mit son c.. hors du lit; et, comme il avoit la tête +entre les jambes, on eût dit que sa voix venoit de dedans le lit: +c'étoit la voix d'un homme malade; il vessoit et toussoit tout +à-la-fois, et cette femme disoit: «Je vois bien que monsieur est bien +mal, il a l'haleine bien mauvaise.» Un jour, après avoir bien attendu, +dans une boutique de lingère, que des femmes eussent essayé des +collets et des mouchoirs au miroir, il vouloit, et il se déboutonnoit +déjà pour cela, essayer aussi une chemise au miroir[423]. + + [423] D'Ouville a mis ces deux contes parmi les siens. (T.) + +Il lui prit une vision sur le pont Notre-Dame; il y rencontra un homme +qui lui sembla plus laid que lui. Il l'est étrangement. «Ah! monsieur, +lui dit-il, qu'il y a long-temps que je vous cherche!» L'autre fut +assez surpris. «C'est, monsieur, ajouta-t-il, que je cherchois un +homme plus laid que moi, et, si je ne me trompe, vous êtes cet +homme-là. Venez plutôt voir chez ce miroitier.» + +Il fit mettre dans sa cornette un moulin à vent, et le mot _Nargue Du +Moulin, s'il ne tourne_. A propos de cela, M. d'Ablancour dit que +c'est de lui qu'il a appris tous les termes de la guerre et toutes les +marches, et cela lui a furieusement servi dans ses Traductions. M. +Fabert dit que c'est ce qu'il y trouve de plus admirable. + +Son père le maria, en dépit de lui, à une laide fille, mais riche, +nommée Chenevières; elle est fille d'un oncle du baron Du Moulin, qui +l'a eue d'une de ses plus proches parentes; cette fille n'a jamais été +légitimée. Il n'en vouloit point; et le jour que le contrat se devoit +passer, il se déguisa en lavandière, et se mit à battre la lessive à +une fontaine proche de la maison. Un avocat, ami de son père, qui +venoit pour le contrat, le rencontra, et le fit résoudre à faire ce +que son père souhaitoit. Il en a eu beaucoup de bien et tient bonne +table; c'est un original; il pette, rotte et pue comme un bouc; car, +outre ses pets, il mâche toujours du tabac. Il est libre en paroles, +et ne prétend se contraindre pour personne. Depuis quelques années, il +s'est mis à aimer les simples, et un jour il mena un curieux, par une +grosse pluie, en voir un, disoit-il, qui étoit unique, _acuminatum, +olens, recens_, etc. C'étoit un étron qu'il venoit de faire dans une +planche. + +Un huguenot, qui s'appelle quasi comme lui, car il se nomme Des +Moulins, Le Coq, frère de feu Le Coq, conseiller au parlement, écrit +si mal qu'on ne peut lire son écriture. Quand il a fait une lettre, il +la plie brusquement sans y mettre de poudre dessus, et il s'y fait +des pâtés. Une fois, qu'il voulut en relire une lui-même, et qu'il +n'en put venir à bout: «Que je suis fou! dit-il; ce n'est plus à moi +désormais à la lire; c'est à celui à qui je l'envoie.» + + + + +TABLE DES MATIÈRES + +CONTENUES DANS LE TROISIÈME VOLUME. + + + Pages. + + Le maréchal de Bassompierre. 5 + + Le cardinal de La Rochefoucauld. 19 + + Madame Des Loges et Borstel. 22 + + Notice sur madame Des Loges, tirée des manuscrits + de Conrart. 26 + + Madame de Berighen et son fils. 30 + + Le chancelier Séguier. 33 + + Jodelet. 42 + + Haute-Fontaine. 43 + + Mesdames de Rohan. 46 + + Pardaillan d'Escandecat. 85 + + Fontenay Coup-d'Epée. Le chevalier de + Miraumont. 86 + + Ferrier, sa fille et Tardieu. 92 + + Du Moustier. 98 + + Le président Le Cogneux. 103 + + M. d'Émery. 117 + + Des Barreaux. 134 + + Chenailles. 140 + + Marion de L'Orme. 141 + + Feu M. de Paris. 145 + + Le feu archevêque de Rouen. 148 + + Balzac. 153 + + Le président Pascal et Blaise Pascal. 174 + + Bertaut, neveu de l'évêque de Séez. 177 + + Le maréchal de Guébriant. 180 + + Madame d'Atis. 185 + + M. de Belley. 188 + + M. Pavillon. 193 + + M. Gauffre. _Ibid._ + + Le général des Capucins. 194 + + Le maréchal de L'Hôpital. 195 + + Menant et sa fille. 203 + + Le maréchal de Gassion. 207 + + Luillier (père de Chapelle). 219 + + La maréchale de Thémines. 223 + + Le Pailleur. 237 + + Le comte de Saint-Brisse. 240 + + Le maréchal de Châtillon. + + La comtesse de La Suze et sa soeur, la princesse de + Wirtemberg. 245 + + Le maréchal de Saint-Luc. 257 + + Le comte d'Estelan. 260 + + La Montarbault, Samois et de Lorme. 263 + + Jaloux. Des Bias. 270 + + Rapoil. 271 + + Moisselle. 272 + + Tenosi, provençal. 273 + + Coiffier. 274 + + Madame Lévesque et madame Compain. 278 + + La Cambrai. 289 + + Coustenan. 292 + + Madame de Maintenon et sa belle-fille. 297 + + Madame de Liancourt et sa belle-fille. 303 + + Le président Nicolaï. 312 + + Porchères l'Augier. 317 + + Le Père André. 321 + + Villemontée. 333 + + Madame Pilou. 336 + + Bordier et ses fils. 354 + + M. et madame de Brassac. 363 + + Roussel (Jacques). 365 + + Le marquis d'Exideuil et sa femme. 370 + + M. Servien. 375 + + M. d'Avaux. 381 + + Bazinière, ses deux fils et ses deux filles. 388 + + Courcelles, cadet de Bazinière. 396 + + Madame de Serran. 397 + + Madame de Barbezière. 400 + + La comtesse de Vertus. 403 + + Madame de Montbazon (Marie de Bretagne.) 410 + + M. de Montbazon. 415 + + M. d'Avaugour. 418 + + M. et madame de Guémené. 421 + + Rangouse. 428 + + Catalogne. 433 + + Le comte d'Harcourt. 437 + + Le baron de Moulin. 441 + + +FIN DU TOME TROISIÈME. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les historiettes de Tallemant des +Réaux (Tome troisième), by Gédéon Tallemant des Réaux + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTORIETTES DE TALLEMANT (TOME TROISIŠME) *** + +***** This file should be named 39314-8.txt or 39314-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/9/3/1/39314/ + +Produced by Mireille Harmelin, Hélène de Mink, and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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